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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30008 ***
+
+LE
+Féminisme
+Français
+
+I
+
+_L'Émancipation individuelle et sociale
+de la Femme_
+
+PAR
+
+Charles TURGEON
+
+Professeur d'Économie politique à la Faculté de Droit
+de l'Université de Rennes
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+Librairie de la Société du Recueil général des Lois et des Arrêts
+FONDÉ PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS
+Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL
+_22, rue Soufflot, 5e arrondt._
+L. LAROSE, Directeur de la Librairie
+
+1902
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT AU LECTEUR
+
+
+_Si je ne craignais d'attribuer à ce livre une importance exagérée, je
+le dédierais volontiers à celles des Françaises d'aujourd'hui qui
+songent, qui peinent ou qui souffrent, persuadé qu'il répond aux
+secrètes préoccupations d'un grand nombre de nos contemporaines._
+
+_Le féminisme, en effet, est devenu d'actualité universelle. Il n'est
+plus permis aux juristes, aux économistes, aux moralistes, d'ignorer ce
+que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux
+qu'elles formulent, et les réformes qu'elles proposent. En me décidant à
+étudier ce problème sous ses différents aspects,--au début d'un siècle
+où il semble plus opportun de rechercher ce qu'a été la Femme du XIXe et
+ce que peut et doit être la Femme du XXe,--j'ai voulu témoigner de la
+haute considération qu'il mérite, sans me dissimuler du reste les
+difficultés et les périls d'une si présomptueuse entreprise._
+
+_Outre que le débat institué bruyamment sur l'égalité des sexes et
+l'égalité des époux met en jeu la constitution même de la famille et
+risque d'agiter, de troubler même, bien des générations, le malheur est
+que, dans ce procès irritant où le plaidoyer traditionnel des hommes se
+heurte à l'âpre et ardent réquisitoire des femmes, tous, demandeurs et
+défendeurs, sont forcés d'être juges et parties dans leur propre cause.
+Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque
+impartialité, les avocats des deux sexes ne doivent toucher à un
+problème si épineux qu'avec d'infinis ménagements._
+
+_Or, loin d'obéir à cette suggestion d'élémentaire sagesse, nous voyons
+tous les jours des gens, excités et excitants, se jeter éperdument dans
+la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un dédain
+manifestement réactionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un
+fracas véritablement révolutionnaire. Est-il donc impossible d'éviter
+ces excès, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en
+s'adonnant avec loyauté à la recherche de ce qui est juste et vrai? Je
+ne sais, pour ma part, nul autre moyen de réconcilier deux plaideurs
+qui, bien qu'acharnés à se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer
+l'un de l'autre._
+
+_M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgré
+moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour
+exposer le fort et le faible du féminisme contemporain. Mais à mesure
+qu'on avancera dans ces études, on verra mieux que le féminisme, tel
+seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu'à trop
+restreindre ou à trop condenser l'examen de ses revendications, notre
+travail eût encouru le reproche d'être incomplet ou superficiel. Si même
+j'éprouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer à tous les articles
+du programme féministe une place plus large et des développements plus
+détaillés. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir._
+
+_Quelque imparfait que puisse être cet ouvrage, il aura du moins
+l'avantage de permettre au public français d'embrasser, dans une vue
+d'ensemble, les aspects nombreux de la question féministe, la suite et
+la gradation des problèmes qu'elle soulève, le lien et l'enchaînement
+des idées qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet
+qui s'étend, comme le nôtre, à toutes les manifestations de la vie
+sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien
+dire ce que l'on pense. C'est à quoi je me suis appliqué de mon mieux,
+en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les
+doctrines avec indépendance; d'autant plus que si je dois à mon sexe
+d'exposer la thèse féministe avec une mâle franchise, je dois au vôtre,
+Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante aménité. J'essaierai,
+en conscience, de ne point faillir trop gravement à cette double
+obligation._
+
+ Rennes, 19 mars 1901.
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+L'esprit féministe
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--CE QUE LE FÉMINISME PENSE DE L'ASSUJETTISSEMENT ET DE
+ L'IMPERFECTION DE LA FEMME MODERNE.--A QUI LA
+ FAUTE?--SYMPTÔMES D'ÉMANCIPATION.
+
+ II.--GENÈSE DE L'ESPRIT FÉMINISTE EN FRANCE.--SON
+ BUT.--RÊVES D'INDÉPENDANCE.
+
+ III.--LES DOLÉANCES DU FÉMINISME ET «LES DROITS DE LA
+ FEMME».--NOTRE PLAN ET NOTRE DIVISION.
+
+
+I
+
+Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et
+des mieux douées, se sont avisées que leur sexe n'était point parfait.
+Dire que jamais pareille idée n'était venue aux hommes, serait pure
+hypocrisie. Ils en avaient tous, à la vérité, quelque vague
+pressentiment. D'aucuns même, dans l'épanchement d'une familière
+franchise, avaient pu le faire remarquer vivement à leur compagne. Mais,
+si l'on met à part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace
+masculine n'était jamais allée jusqu'à englober le sexe féminin tout
+entier dans une réprobation générale. Au sentiment des hommes (était-ce
+simplicité ou malice?) il n'existait guère qu'une femme véritablement
+inférieure; et l'on devine que c'était la leur. Toutes les autres
+avaient d'admirables qualités qu'ils étaient surpris et désolés de ne
+point trouver dans l'épouse de leur choix. Conclusion foncièrement
+humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections à
+sa femme, c'est, hélas! qu'il la connaît bien; et s'il juge les autres
+si riches de mérites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connaît
+mal. Et là, dit-on, est la vérité. Comparée à la femme idéale, à la
+femme «en soi», à la femme de l'avenir, la femme du temps présent,--la
+Française particulièrement,--n'est pas, au sentiment dès féministes les
+plus qualifiés, ce qu'elle devrait être; et l'heure est venue de la
+rendre meilleure.
+
+«Comment? La Française est à refaire?»--Il paraît: ces dames
+l'affirment. Que l'on reconnaît bien à cet aveu l'admirable modestie des
+femmes! Là-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop
+vite. Si, en effet, l'Ève moderne est affligée d'une douloureuse
+insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en
+incombe à son souverain maître. Ignorante, esclave et martyre, voilà ce
+que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement
+prolongée de siècle en siècle. Cette iniquité a trop duré. Il n'est que
+temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme,
+fallût-il, pour atteindre cet idéal, refaire les codes, violenter les
+moeurs et retoucher la création. L'«Ève nouvelle», qu'il s'agit de
+donner au monde, sera l'égale de l'homme et, comme telle, intelligente,
+fière, cultivée, libre et heureuse, parée de toutes les grâces de
+l'esprit et de toutes les qualités du coeur,--une perfection.
+
+Ce langage sonne encore étrangement à bien des oreilles. En France,
+notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si rangées, qui
+sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos
+habitudes provinciales, dans l'atmosphère tranquille et légèrement
+somnolente de nos milieux bourgeois où la femme, religieuse d'instinct,
+attachée à ses dévotions et appliquée à ses devoirs, fidèle à son mari,
+dévouée à ses enfants, aimante et aimée, s'enferme en une vie simple,
+modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur à
+faire le bonheur des siens,--on a peine à concevoir cette fièvre de
+nouveauté et cette passion d'indépendance qui, ailleurs, animent et
+précipitent le mouvement féministe contre les plus vieilles traditions
+de famille. Je sais des mères, instruites et prudentes, qui, à la
+lecture d'un de ces livres récents où s'étalent, trop souvent avec
+emphase et crudité, les doléances, les protestations et les convoitises
+de l'école nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: «Mais ces femmes
+sont folles!»
+
+Pas toutes, Mesdames. A la vérité, c'est le propre des mouvements
+d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon
+droit; et conformément à cette loi, le féminisme ne saurait échapper à
+certains sursauts désordonnés, à des excentricités risibles, à l'excès,
+à la chimère. Point de flot sans écume. Gardons-nous d'en conclure
+cependant que tous les partisans de l'émancipation féminine sont des
+extravagantes dévorées d'un besoin malsain de notoriété tapageuse. La
+plupart se sont vouées à cette cause avec une pleine conviction et un
+parfait désintéressement. Quelques-unes même ont donné des preuves d'un
+réel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les
+directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins à
+l'attention publique par des prodiges de volonté agissante et
+infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des apôtres.
+
+
+II
+
+Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface,
+mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et
+s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes
+femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières
+indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que
+nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général,
+nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux
+causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de
+nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une
+détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la
+revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre
+accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes
+filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin
+pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une
+vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal
+défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté,
+qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction,
+beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins
+intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur
+est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la
+société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec
+douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui
+s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger
+avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur
+suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles
+revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent
+ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est
+facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et
+plus tranchante.
+
+En deux mots, _ces dames et ces demoiselles s'éprennent de science pour
+élever la femme dans la société et s'attaquent plus ou moins franchement
+au mariage pour abaisser l'homme dans la famille_. Tout le féminisme est
+là. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquiétude qu'il
+éveille dans les esprits attachés aux traditions, quelque défiance même
+qu'il excite dans les âmes chrétiennes, il se propage, s'affirme et
+s'accentue dans nos idées et dans nos moeurs. Le Français, né malin, y
+trouve naturellement une occasion d'épigrammes faciles où sa verve se
+délecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit
+gaulois est forcé lui-même de prendre le féminisme au sérieux. Plus
+moyen de l'enterrer sans phrases. Très garçon d'allure, de goût et de
+langage, il crie, pérore et se démène comme un beau diable. Depuis
+quelque temps surtout, il multiplie les conférences, les publications,
+les groupements, les associations et les congrès. Nous avons aujourd'hui
+une propagande féministe, une littérature féministe, des clubs
+féministes, un théâtre féministe, une presse féministe et, à sa tête, un
+grand journal, _la Fronde_, dont les projectiles sifflent chaque jour à
+nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de
+Paul, sans égard pour la qualité ou la condition du propriétaire. On
+sait enfin que le féminisme a ses syndicats et ses conciles, et que,
+chaque année, il tient ses assises plénières dans une grande ville de
+l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.
+
+
+III
+
+Puisque les revendications féministes menacent de troubler gravement
+l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander
+nettement aux «femmes nouvelles» ce qu'elles attendent de nous, ce
+qu'elles préparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les
+embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent.
+Résumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa
+forme vive et ingénument imagée. Aussi bien est-ce le plan général de
+cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein étant de
+consacrer une étude particulière à chacune des revendications qui
+suivent. On aura ainsi sous les yeux, dès le début de ce livre, et le
+cahier des doléances féministes, et l'économie générale de notre
+travail.
+
+Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumière, vers la
+puissance et la liberté. Enfin l'esclave se redresse devant son maître,
+réclamant une égale place au soleil de la science et au banquet de la
+vie. Depuis trop longtemps, la femme est écrasée par la prépondérance
+masculine dans tous les domaines où son activité brûle de s'étendre et
+de s'épanouir.
+
+1º Elle souffre d'une _infériorité intellectuelle_; car les jeunes
+filles ne sont pas aussi complètement initiées que les jeunes gens aux
+choses de la vie et aux clartés du savoir.
+
+2º Elle souffre d'une _infériorité pédagogique_, parce que
+l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, et les carrières
+qui leur servent de débouchés, sont d'un accès plus difficile pour elle
+que pour l'homme.
+
+3º Elle souffre d'une _infériorité économique_, puisque le travail de la
+femme n'est nulle part aussi libre et aussi rémunérateur que le travail
+masculin.
+
+4º Elle souffre d'une _infériorité électorale_, parce que, citoyenne
+ayant les mêmes intérêts que le citoyen à l'ordre politique et à la
+prospérité publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix
+dans les conseils de la nation.
+
+5º Elle souffre d'une _infériorité civile_, puisque la capacité de la
+femme mariée est étroitement subordonnée à l'autorisation maritale.
+
+6º Elle souffre d'une _infériorité conjugale_, l'épouse étant, depuis
+des siècles, assujettie par le mariage légal et religieux à la
+domination souveraine de l'époux.
+
+7º Elle souffre enfin d'une _infériorité maternelle_, si l'on songe que
+les enfants qu'elle donne au pays sont soumis à la puissance du père
+avant d'être soumis à la sienne.
+
+Toutes ces inégalités, la «femme nouvelle» les tient pour
+injustifiables. C'était pour nos pères une vérité passée en proverbe que
+«la poule ne doit point chanter devant le coq.» Et voici que l'aimable
+volatile jette un cri de guerre et de défi à son seigneur et maître; et
+le poulailler en est tout ému et révolutionné! Pour parler moins
+irrévérencieusement, il appartient à notre époque de faire une «femme
+meilleure», une «sainte nouvelle». Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque
+les conquêtes de la femme seront achevées et les privilèges de l'homme
+abolis, «ce jour-là, toute la société, sans miracle, sera subitement
+transformée--et je veux croire--régénérée.» Et à cet acte de foi, le
+fervent écrivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre résume avec
+magnificence toutes les ambitions du féminisme, ajoute un acte
+d'ineffable espérance: «Des merveilles sont réservées aux siècles
+futurs, qui connaîtront seuls la splendeur complète d'une âme de
+femme[1].»
+
+[Note 1: JULES BOIS, _La Femme nouvelle_. Revue encyclopédique du 28
+novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, _passim_.]
+
+On nous assure même que, pour gratifier l'humanité de cette nouvelle
+rédemption, des femmes héroïques appellent le martyre et sont prêtes à
+marcher au calvaire.
+
+Lyrisme à part, toutes ces manifestations de révolte, tous ces bruits de
+combat trahissent un état d'âme et un trouble d'esprit auxquels il
+serait vain d'opposer une dédaigneuse indifférence. A Jersey, sur la
+tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononcé, en
+1853, cette phrase célèbre: «Le XVIIe siècle a proclamé les Droits de
+l'homme, le XIXe siècle proclamera les Droits de la femme.» Reportons au
+XXe, si vous le voulez, la réalisation de cette prophétie: il n'en est
+pas moins à conjecturer que le siècle qui commence verra d'étonnantes
+choses. On prête à Ibsen cette autre parole: «La révolution sociale qui
+se prépare en Europe gît principalement dans l'avenir de la femme et de
+l'ouvrier.» Sans croire que la question féminine et la question ouvrière
+soient d'égale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien
+au-dessus de celle-là,--il n'en est pas moins vrai que les
+revendications de la femme sont entrées dans les préoccupations de notre
+époque, et qu'il faut, coûte que coûte, y prêter une oreille attentive
+et les soumettre à un sérieux examen.
+
+En réalité, le programme de l'émancipation féminine, que nous
+étudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons
+de l'énoncer, peut se ramener, pour plus de clarté, à deux directions
+générales qui correspondent à nos deux séries d'études.
+
+Dans la première, la femme poursuit: 1º son _émancipation individuelle_,
+en réclamant une plus large et plus libre accession aux lumières de la
+science; 2º son _émancipation sociale_, en revendiquant une plus large
+et plus libre admission aux métiers et professions des hommes.
+
+Dans la seconde, la femme entend réaliser: 1º son _émancipation
+politique_, en conquérant le droit de suffrage; 2º son _émancipation
+familiale_, en obtenant au foyer plus d'indépendance et d'autorité.
+
+Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matière d'_instruction_ et
+de _travail_: voilà pour son émancipation individuelle et sociale;
+d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'_État_ et du
+_ménage_: voilà pour son émancipation politique et familiale.
+
+Et du même coup, nous avons justifié la distribution de toutes les
+controverses féministes en deux suites d'études qui s'enchaînent et se
+complètent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications
+formulées en ces derniers temps par le féminisme français, nous tenons à
+convaincre les sceptiques et les indifférents de la gravité de ce
+mouvement d'opinion; et, à cette fin, nous indiquerons préalablement,
+avec quelque détail, ses _tendances_ et ses _aspirations_, ses
+_groupements_ et ses _manifestations_, l'expérience démontrant qu'une
+nouveauté mérite d'autant plus de considération qu'elle apparaît et se
+propage en des milieux plus variés et plus étendus.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Tendances d'émancipation de la femme ouvrière
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--D'OÙ VIENT LE FÉMINISME?--SON ORIGINE AMÉRICAINE.--SES
+ TENDANCES DIVERSES.
+
+ II.--AFFAIBLISSEMENT DE LA MORALITÉ DU PEUPLE.--L'OUVRIER
+ IVROGNE ET DÉBAUCHÉ.--PAUVRE ÉPOUSE, PAUVRE MÈRE.
+
+ III.--DIFFICULTÉS CROISSANTES DE LA VIE.--LA MAIN-D'OEUVRE ET
+ L'ÉPARGNE DE L'OUVRIÈRE.
+
+
+I
+
+Impossible de le nier: le féminisme est dans l'air. D'où vient-il? Que
+veut-il? Où va-t-il? Ce n'est point simple curiosité de chercher une
+réponse à ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le
+problème de l'émancipation des femmes touchant aux principes mêmes sur
+lesquels reposent depuis des siècles la famille et la société.
+
+Dans le féminisme il y a le mot et la chose. Le mot est né en France; on
+l'attribue à Fourier qui, dans son «système» subordonnait tous les
+progrès sociaux à «l'extension des privilèges de la femme[2]». Depuis
+lors, un usage universel a consacré ce néologisme, bien que l'Académie
+ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant à la chose, elle
+est plutôt d'origine américaine. Ce mouvement hardi ne pouvait naître
+que sur une terre jeune, débordante de sève, riche de ferments généreux
+et de forces indisciplinées, naturellement accessible à toutes les
+nouveautés et propice à toutes les audaces. Bien que le féminisme n'ait
+excité chez nous que des répercussions tardives, il commence à
+communiquer aux sphères les plus diverses de notre société un
+ébranlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord
+analyser les symptômes et reconnaître la gravité.
+
+[Note 2: _Théorie des Quatre Mouvements_, 2e édit. 1841. Librairie
+sociétaire, p. 195.]
+
+Depuis un demi-siècle, la personnalité de la femme moderne s'est accrue
+en dignité, en liberté, en autorité. Mais, non contente de ces
+conquêtes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des
+velléités d'indépendance et d'égalité qui, agitant plus d'une tête,
+risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le
+féminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses
+adeptes militants: en même temps qu'il s'épanouit dans les idées, il
+s'accrédite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'après une
+germination plus ou moins cachée, qu'un mouvement d'opinion arrive à la
+pleine conscience de ses forces et même à la claire vision de son but. A
+côté du féminisme qui prêche et s'affiche, il y a donc un féminisme qui
+sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines
+du premier, qu'après avoir dégagé les tendances du second, tenant pour
+sagesse d'étudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et
+féconde; car plus les tendances seront générales et profondes, plus les
+doctrines auront chance de pousser, de croître et de fleurir.
+
+Or, envisagé comme tendance, le féminisme est un état d'esprit
+incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphère flottante qui nous
+enveloppe et nous pénètre jusqu'à l'âme. Il y a beaucoup de féministes
+sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la société, chez les
+pauvres comme chez les riches, parmi les illettrés aussi bien que dans
+les milieux instruits et cultivés. La même aspiration se manifeste ici
+et là: du côté des hommes, par la désuétude ou l'abdication des
+prérogatives masculines; du côté des femmes, par l'impatience ou le
+dénigrement de la supériorité virile. D'où il suit qu'une disposition
+d'esprit, qui a le rare privilège de recruter des adhérents dans les
+catégories sociales les plus diverses, ne saurait être tenue pour un
+phénomène négligeable.
+
+En fait, il existe déjà, autour de nous, un féminisme _ouvrier_, un
+féminisme _bourgeois_, un féminisme _mondain_, un féminisme
+_professionnel_, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits
+plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief
+qu'ils soient animés contre le sexe fort, toutes leurs ambitions
+secrètes convergent au même but, qui est l'amoindrissement de la
+prééminence masculine. La maîtrise de l'homme, voilà l'ennemie.
+
+
+II
+
+Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mécontente
+des prérogatives de son conjoint.
+
+C'est une illusion très humaine d'attribuer mille qualités aux
+malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de supérieure honnêteté,
+l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrière que
+l'habitude se perd d'en voir les défauts et les vices. Tandis que les
+avocats du peuple nous représentent, avec emphase, le ménage du
+prolétaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons
+nous-mêmes si naturellement à plaindre les classes besogneuses, nous
+compatissons si généralement à leurs labeurs, à leurs misères, nous
+essayons, avec une bonne volonté si unanime, de les consoler, de les
+éclairer, de les assister,--sans toujours y réussir,--que notre raison
+est devenue peu à peu la dupe de notre coeur. Et finalement égarés par
+les déclamations, plus généreuses qu'impartiales, d'une démocratie qui
+prête toutes sortes de défauts aux riches et toutes sortes de qualités
+aux pauvres, abusés par nos propres complaisances envers nos frères
+déshérités, nous avons oublié le mal vers lequel ils descendent pour ne
+voir que le bien vers lequel nous voudrions les élever.
+
+Or, la femme ouvrière se charge de nous rappeler au sentiment des
+réalités; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait
+d'observation à peu près générale que la femme du peuple, quels que
+soient les trésors de courage, de dévouement et de résignation dont son
+coeur déborde, commence à se prendre de lassitude et d'impatience à
+peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un débauché. Elle réclame avec
+instance le droit de disposer de ses économies, de les placer, de les
+défendre, de les arracher aux folles prodigalités du mari. Elle n'a plus
+foi dans son homme. A qui la faute?
+
+Ce m'est une joie de reconnaître qu'un ménage de bons travailleurs doit
+être salué de tous les respects des honnêtes gens. Pour ma part, je le
+trouve simplement admirable. L'ouvrier rangé, bon époux et bon père, est
+un sage, un philosophe en blouse, un héros sans le savoir, une sorte de
+saint obscur et caché. Il fait honneur à l'espèce humaine. Mais en
+tenant cette élite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible
+de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la
+dignité du travail et le mérite de la sobriété, l'efficacité rédemptrice
+de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui
+à l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de
+l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur
+l'ancêtre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrigé de
+quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses
+devoirs, plus conscient de ses véritables intérêts, plus attaché à sa
+patrie, plus fidèle à sa femme, plus dévoué à ses enfants? S'il est plus
+instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honoré par l'opinion,
+est-il moins envieux? Encore que mieux payé, est-il plus économe et plus
+prévoyant? A vrai dire, la fièvre de jouissance, dont cette fin de
+siècle est comme brûlée, pousse l'ouvrier aux folles dépenses, le
+détournant peu à peu de ses habitudes d'épargne et de ses obligations de
+famille. Et l'épouse se lasse de la dissipation du mari; et la mère
+s'irrite de l'égoïsme du père. Que d'argent laissé sur le comptoir des
+marchands de vin! Que de salaires dévorés dans les rigolades des mauvais
+lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la
+famille ouvrière est en train de mourir d'intempérance et d'immoralité?
+
+Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal
+est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste
+point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est
+l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou
+du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des
+boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner
+aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières,
+faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en
+cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille.
+
+
+III
+
+Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de
+ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut
+mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un
+indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment
+soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret
+ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure,
+récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle
+veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le
+faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.
+
+Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le
+budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la
+dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude
+soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les
+magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la
+main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette
+concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces
+femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en
+chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il
+y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu:
+mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être
+question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les
+veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les
+exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du
+travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou
+au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de
+sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.
+
+Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre
+part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les
+professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette
+tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des
+sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le
+crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement
+des règles mêmes du mariage.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--PORTRAITS D'AÏEULES.--NOS GRAND'MÈRES ET NOS
+ FILLES.--LA PARISIENNE ET LA PROVINCIALE.
+
+ II.--LES ÉMANCIPÉES SANS LE SAVOIR.--LA FAILLITE DU MARI.
+
+ III.--LES JEUNES FILLES DE LA PETITE ET DE LA HAUTE
+ BOURGEOISIE.--SOUCIS D'AVENIR DES PREMIÈRES, GOÛTS
+ D'INDÉPENDANCE DES SECONDES; HARDIESSE ET PRÉCOCITÉ DES
+ UNES ET DES AUTRES.
+
+ IV.--LES FAUTES DE L'HOMME.--LA FEMME LUI PREND SES IDÉES
+ D'INDÉPENDANCE.
+
+
+I
+
+Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins
+accessibles à la contagion des nouveautés ambiantes, bien que la
+bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus
+fidèle à ses obligations, il n'est pas sérieusement contestable qu'elle
+a subi, depuis un demi-siècle, au moral et au physique, de très
+appréciables déformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les
+photographies de nos mères de celles de leurs petites-filles: le
+contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image
+de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et
+simples aïeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point
+remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard
+modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles,
+dans les yeux baissés, dans ces apparences discrètes, le goût de
+l'obéissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout
+autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le
+buste droit, la tête haute, le regard direct et sûr, un air de volonté,
+d'indépendance et de commandement, révèlent en leur âme quelque chose de
+masculin qui n'aime pas à céder et qui se flatte de conquérir.
+
+Si doucement que cette métamorphose se soit opérée, la bourgeoise
+d'aujourd'hui ne ressemble plus tout à fait à la bourgeoise d'autrefois
+qui, timide, réservée, ingénue, élevée simplement avec des précautions
+jalouses, moins pour elle-même que pour son futur mari, s'habituait dès
+l'enfance à une vie cachée, réglée, disciplinée, toute de paix
+intérieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient
+de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect
+du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du
+pain, et même le respect du linge que parfois l'aïeule avait filé de ses
+mains tremblantes, que la fille en se mariant héritait de sa mère, qu'on
+lessivait à la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles,
+parfumées de lavande et attentivement surveillées, s'étageaient avec une
+impeccable régularité, dans les grandes armoires en coeur de chêne
+sculpté, sortes d'arches saintes où les nouveaux ménages gardaient, avec
+les vieilles reliques du passé, un peu du souvenir embaumé des ancêtres.
+
+Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images!
+Nos classes moyennes n'ont point échappé à la fièvre du siècle
+finissant. Sont-elles si rares--à Paris surtout,--ces jeunes femmes de
+la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant
+dépouillé l'ignorance naïve de leurs aînées, sans acquérir l'énergie
+virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour à tour impatientes
+d'action et alanguies par le rêve, sollicitées tantôt par le scepticisme
+auquel les incline leur demi-science, tantôt par les pieuses croyances
+auxquelles les ramène un secret penchant de leur coeur, ambitieuses
+d'apprendre et de savoir, inquiètes de comprendre et de douter, anémiées
+par l'étude, éprises d'une vie plus résolue, plus libre, plus agissante,
+et troublées par les risques probables et les accidents possibles de
+l'inconnu qui les attire, hésitent, se tourmentent et, s'énervant à
+chercher leur voie dans les ténèbres, perdent inévitablement la paix de
+l'âme et compromettent souvent la paix du foyer? L'époque où nous vivons
+est l'âge critique de la femme intellectuelle.
+
+On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a
+point de doute: ces curiosités et ces inquiétudes d'esprit ne hantent
+que les têtes déjà grisées par les vapeurs capiteuses de l'esprit
+nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux élégants, il ne
+suffit plus à l'ambition des femmes de mériter la réputation de bonnes
+ménagères, expertes aux choses de la cuisine, habiles à tourner un
+bouquet, à orner un salon, à composer même quelque chef-d'oeuvre sucré,
+crème, liqueur ou confitures. Les plus indépendantes ne se résignent
+point, sans quelque souffrance mal dissimulée, au simple rôle de mères
+tendres, dévouées, robustes et fécondes, surveillant l'office et
+gouvernant leur intérieur. Nos grand'mères se trouvaient bien de cette
+fonction modeste,--et nos grands-pères aussi. A vrai dire, le passé n'en
+concevait point d'autre. La femme à son ménage, le mari à son travail;
+et la famille était heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines
+femmes riches et dédaigneuses un air de vulgarité misérable. Et pour peu
+qu'elles aient l'humeur altière et l'âme dominatrice, on peut être sûr
+qu'elles feront bon marché de l'autorité maritale.
+
+
+II
+
+Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en récriminations
+indignées contre les tendances d'émancipation féminine, et qui pourtant
+ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les
+questions du ménage. Combien même repoussent la lettre du féminisme et
+en pratiquent l'esprit dans leur intérieur avec une admirable sérénité?
+Ne leur parlez point d'une femme médecin ou avocat: elles hausseront les
+épaules avec mépris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront
+qu'une femme abdique les qualités de son sexe. Mais que leur mari élève
+la voix pour émettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux
+sera mal reçu. Ces dames ont la prétention de prendre toutes les
+décisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent
+leurs volontés, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la
+cuisine que pour mieux régenter le père et les enfants. L'égalité des
+droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne
+se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur
+vie, en subordonnant l'autorité maritale à leur autorité propre. Pour
+elles, le féminisme est sans objet, car leur petite révolution est
+faite. Elles ont pris déjà la place du maître.
+
+On rapporte même que bon nombre de femmes chrétiennes conspirent, de
+coeur, avec leurs soeurs les plus émancipées. Non qu'elles ne soient un
+peu gênées par la condamnation que Dieu lui-même a portée contre notre
+première mère: «Tu seras assujettie à l'homme.» Mais ces
+arrière-petites-filles d'Ève se persuadent sans trop de peine que,
+l'homme ayant généralement failli aux devoirs de protection, d'amour et
+de fidélité que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de
+rompre un contrat si mal observé et de revendiquer, à titre de
+dédommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par
+les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal
+gouvernée par le père. Ne pouvant réformer l'homme, n'est-il pas juste
+de transformer la femme? Puisque le maître s'abaisse, il faut bien que
+l'esclave s'élève. Si donc le sexe fort ne veille pas à donner plus de
+satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre à voir sa femme, si
+bonne dévote qu'elle soit, réclamer pour elle-même, avec une insistance
+croissante, l'autorité dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.
+
+A toutes ces mécontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises,
+qui deviennent légion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez
+barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques à tout faire et
+qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du
+conservatoire ou font de l'aquarelle comme un lauréat des beaux-arts, la
+confinent dans leur ménage avec obligation de soigner le menu et de
+surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est même d'assez vaniteux
+pour choyer, parer, orner, gâter leur femme, moins pour elle-même que
+pour la satisfaction égoïste du maître, comme un pacha en use avec une
+beauté de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un
+meuble de luxe, ne se gênent pas de la renvoyer, quand elle se mêle de
+politique ou de littérature, à son journal de mode, à sa couturière et à
+ses chiffons? Et Monsieur qui est commerçant ou industriel, n'a pas le
+plus petit diplôme! Et Madame a son brevet supérieur! Est-ce tolérable?
+Adam a-t-il reçu Ève des mains de Dieu pour en faire une cuisinière
+surmenée ou une oisive assujettie? Ni femme de ménage ni poupée de
+salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que
+sera-ce lorsqu'elles seront bachelières, licenciées ou doctoresses?
+Elles ne voudront plus épouser que des académiciens.
+
+Pour rester sérieux, je ne crois pas outrepasser la vérité en disant que
+beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se
+jugent très supérieures à leurs maris. De là, un malaise, un dépit, une
+soumission mal supportée, où j'ai le droit de voir un germe de révolte
+future qui ne peut, hélas! que se développer rapidement au coeur des
+générations nouvelles.
+
+
+III
+
+Si, en effet, je considère d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie,
+je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles
+qu'autrefois, les exigences économiques la poussent de plus en plus à
+rechercher les emplois virils pour se créer une existence indépendante.
+Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant
+leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour
+suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les goûts
+sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la
+paternité, se disent qu'il est plus économique d'entretenir une
+maîtresse que d'élever une famille. Et voilà pourquoi tant d'honnêtes
+demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isolées
+gagnent leur vie, nous les voyons assiéger les portes de toutes les
+«administrations» et s'épuiser à la conquête de tous les diplômes. Ne
+vaut-il pas mieux s'acharner à un travail honorable que s'abandonner aux
+tentations de la «vie facile»?
+
+Quant à la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler
+trop malignement, il serait puéril de cacher qu'elle est en train de
+perdre, en certains milieux, la fraîcheur d'âme, la réserve ingénue, le
+parfait équilibre de ses devancières. Aura-t-elle l'esprit aussi droit,
+la santé aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anémie l'a déjà
+touchée, et la névrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois
+n'existe plus en province: on en trouverait des milliers même à Paris.
+Beaucoup sont aussi sévèrement élevées que le furent leurs grand'mères.
+On ne les voit point au théâtre; elles ne sortent jamais sans être
+accompagnées; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de
+trois fois avec le même jeune homme. Toutes ces «convenances»,
+d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont
+trop routinières en France pour que ces recluses se puissent transformer
+rapidement en évaporées.
+
+Et pourtant, ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer dans un salon,
+de ces charmantes petites personnes, précocement développées, instruites
+et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse
+tranquille qui déconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes,
+joignant la coquetterie à l'assurance et l'impertinence à la séduction,
+sortes de roses de salon, prématurément écloses, dont le charme attirant
+ne cache point assez les épines? Très positives et très renseignées, ces
+demoiselles «Sans-gêne» ont déjà, semble-t-il, l'expérience de la vie.
+
+N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades.
+Sous prétexte de franchise et de sincérité, nous n'épargnons pas à leurs
+oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons
+traîner sur la table de famille les livres les moins propres à
+entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu à peu le
+respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mêmes, jointes à une
+instruction plus avancée, ouvrent leur imagination à mille choses qu'on
+s'appliquait jadis à leur cacher soigneusement. De là, ce type nouveau
+de jeune fille indépendante, moqueuse, à l'intelligence vive et
+inquiétante, qui commence à nous apparaître, même en province. Et comme,
+suivant la très sage remarque de Mme Arvède Barine, «les audaces de
+pensée mènent sûrement les natures faibles ou impressionnables aux
+audaces de conduite», je me demande, en vérité, si cette jeune fille,
+élevée à jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une
+«émancipée» dans le sens défavorable du mot,--sera plus tard aussi
+docile que ses aînées aux conseils et aux directions de son mari, aussi
+fidèle à son intérieur et, chose plus grave, aussi dévouée aux tâches
+sacrées de la maternité.
+
+
+IV
+
+Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de
+l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez
+la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine,
+il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le
+droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la
+responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles
+croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui
+faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui
+justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour
+l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de
+sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos
+moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme
+un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger
+les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité
+civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous
+les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la
+plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de
+non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons
+convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus
+naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons
+fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en
+impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à
+ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié.
+
+Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes,
+les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons
+des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte
+par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous
+prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur
+ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la
+constitution économique et sociale de la famille française. Liberté,
+égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles
+entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs
+actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et
+en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité
+fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite
+pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme
+un frère!
+
+Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette
+révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères
+ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de
+leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement
+commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Tendances d'émancipation de la femme mondaine
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES OUTRANCES DU THÉÂTRE ET DU ROMAN.--LE MONDE OÙ L'ON
+ S'AMUSE.--LE FÉMINISME EXOTIQUE ET JOUISSEUR.
+
+ II.--LA FEMME OISIVE ET DISSIPÉE.--CE QU'EST LA MÈRE, CE
+ QUE SERA LA FILLE.
+
+ III.--DEMI-VIERGE ET DEMI-MONSTRE.--OÙ EST L'ÉDUCATION
+ FAMILIALE D'AUTREFOIS?
+
+
+I
+
+Tandis que les classes moyennes, prises dans leur généralité, restent
+attachées au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnête, toute
+remplie des devoirs quotidiens courageusement acceptés, persistent à
+placer dans la dignité et l'indissolubilité du mariage la force et le
+bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les
+régions dites «élevées» de la société parisienne, la curiosité de jouir
+et la passion de l'amusement s'exaspèrent en une fièvre croissante, qui
+s'impatiente de toutes les digues opposées au libre plaisir par
+l'habitude morale et par le frein combiné de la religion et des lois. Si
+nous admettions même,--et c'est un préjugé courant--que la littérature,
+le roman et le théâtre sont les fidèles reflets de l'âme d'un peuple, il
+faudrait conclure de tout ce qui s'est écrit sur les moeurs françaises
+depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre société tombe en
+décomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'étranger, qui
+n'est pas en situation de ramener le mal à ses justes proportions, nous
+fait l'injure de croire. De grâce, n'élargissons point nos plaies,
+n'aggravons point nos vices à plaisir! Puissent nos écrivains renoncer
+aux élégances perverses du roman «distingué» où chaque salon ressemble à
+un mauvais lieu! Toute la société française ne tient pas, Dieu merci! en
+ce monde exotique luxueusement installé dans les somptueux quartiers de
+l'Arc-de-Triomphe, où «nos toutes belles» traînent une existence vide,
+factice, dissipée, au milieu d'un décor digne des _Mille et une Nuits_,
+s'occupant à cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons,
+la psychologie du libre amour, le dévergondage et l'adultère. Ces fleurs
+de perversion sont des raretés. Cette vie est en dehors des lois
+communes de la vie.
+
+Même dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de
+se déchaîner aussi généralement, aussi scandaleusement. En fait, les
+nécessités de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de
+l'avenir à préparer, de la fortune à maintenir, les soucis d'argent,
+d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entraînements et
+contrarient le goût du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est
+pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement
+la fête. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous
+surtout d'étendre à toutes nos classes élevées la réprobation que mérite
+seulement la corruption d'une minorité tapageuse.
+
+Mais, si exceptionnel que soit le monde où l'on s'amuse, quels
+détestables exemples il donne au monde où l'on travaille! Car il faut
+bien reconnaître que, dans ce milieu élégant, léger, subtil, agité, qui,
+voulant jouir de la vie, retentit d'un perpétuel éclat de rire,
+l'émancipation est de bon ton. C'est là que règne et s'épanouit ce que
+j'appelle le «féminisme mondain», un féminisme évaporé qui semble
+prendre à tâche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne
+des moeurs et le bon génie du foyer. C'est là qu'on rencontre ces jeunes
+femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes,
+éprises de vie indépendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent
+d'incarner à nos yeux la «femme libre». Leur plus grand plaisir est de
+jouer avec le feu. Par un mépris hautain du danger, et peut-être aussi
+par l'attrait piquant du fruit défendu, elles se font un amusement de
+côtoyer les abîmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arrivé!
+Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.
+
+
+II
+
+Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux
+exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses
+esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos
+dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une
+créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite
+honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses
+écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé
+sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon,
+se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à
+s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer,
+elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes,
+du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des
+convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand
+elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a
+minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des
+usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est
+une chatte distinguée.
+
+Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste!
+Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en
+dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à
+elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes
+d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font
+prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les
+apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave.
+Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au
+bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne
+songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son
+coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse.
+C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et
+inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les
+grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code,
+de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une
+tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée.
+
+Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre
+que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et
+dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures
+inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière
+génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les
+conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une
+atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues,
+s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées,
+qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les
+gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les
+allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les
+hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que
+jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles
+ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive
+tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont
+l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue
+leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans
+les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des
+toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que
+deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?
+
+
+III
+
+Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine très
+affinée et d'une culture morale trop négligée. Elle fait profession de
+ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure
+même que les demoiselles les plus lancées de cette belle société n'ont
+point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que
+ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun
+langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances
+nouvelles les attirent; seul, l'effort méritoire les épouvante. Passe
+encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue inédit, de
+fabriquer des vers décadents ou de la peinture impressionniste, et avec
+quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrément trouvent
+grâce devant leur fatuité dédaigneuse, en revanche, le travail sérieux
+les ennuie autant que l'austère vérité les assomme. Il est évident
+qu'elles ont résolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux
+devoirs naturels qui pèsent sur le vulgaire.
+
+J'ai hâte de dire que cette corruption n'est pas tout à fait d'origine
+française. Il faut y voir, suivant le mot de M. André Theuriet, un
+curieux exemple de «contagion par infiltration». Depuis plusieurs
+années, les jeunes filles anglo-américaines pullulent dans nos villes
+d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont
+empressées de copier les allures hardies et le sans-gêne émancipé de
+leurs soeurs étrangères. Seulement, débarrassées de la retenue qu'impose
+au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces libertés
+ont vite dégénéré, dans nos milieux français où le sang est plus vif et
+la tête plus chaude, en excentricités provocantes. Et la logique du mal
+veut, hélas! (c'est M. Marcel Prévost qui le confesse textuellement dans
+la préface de son fameux livre) que «pour la fillette d'honnête
+bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le
+collégien.»
+
+Il reste qu'à Paris comme en province, chez les riches comme chez les
+pauvres, il n'est qu'une éducation chastement familiale pour soutenir et
+perpétuer la pure tradition des bons ménages et le renom de la vieille
+honnêteté française. Mais les pères et les mères auront-ils la sagesse
+et le courage de défendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus
+simples et plus sévères, contre la contagion des mauvais exemples?
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Tendances d'émancipation de la femme «nouvelle»
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES PROFESSIONNELLES DU FÉMINISME SONT DE FRANCHES
+ RÉVOLTÉES.--LE PROLÉTARIAT INTELLECTUEL DES FEMMES.
+
+ II.--NOUVEAUTÉS INQUIÉTANTES DE LANGAGE ET DE CONDUITE.--LA
+ FEMME «LIBRE».--ÉTAT D'ÂME ANARCHIQUE.
+
+
+I
+
+On trouvera peut-être que je n'ai point su parler toujours sans
+irrévérence des tendances diverses du féminisme ouvrier, bourgeois et
+mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de
+juger les aspirations du féminisme «professionnel?» Mais j'ai trop le
+respect de la femme pour hésiter à lui dire toute la vérité.
+
+Les professionnelles du féminisme sont, d'esprit et de coeur, de
+franches révoltées. Par cette appellation, j'entends cette fraction
+avancée qui, sans distinguer entre les revendications féminines, va
+droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de
+la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et
+indisciplinée, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit
+bataillon de femmes exaltées qui proclament l'égalité absolue des sexes
+et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour
+nous convaincre des infortunes de l'«éternelle esclave» et de
+l'«inéluctable révolution» de la femme moderne. A cet effet, elles
+professent le féminisme «intégral».
+
+Ce qui perce à travers la propagande qu'elles mènent, c'est, avec le
+mauvais goût de la déclamation, une avidité impatiente de réclame, un
+goût effréné de notoriété bruyante. Il semble qu'entraînées par le bel
+exemple que nous leur avons donné, ces fortes têtes soient en joie de
+succomber aux tentations de publicité à outrance qui compromettent si
+gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillité des
+honnêtes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est
+à qui s'époumonera pour mettre sa petite personne en évidence sur le
+plus haut perchoir du poulailler. Après le politicien, voici qu'apparaît
+la politicienne. Il faut aux femmes «nouvelles» une scène pour s'y
+affirmer et s'y afficher à tous les regards. Et dans le nombre, il
+pourrait bien se révéler tôt ou tard d'admirables comédiennes.
+
+Que le nombre des émancipées excentriques ait chance de se grossir à
+l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-là, nos
+couvents de femmes avaient recueilli la plupart des déshéritées et des
+vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre
+et plus large ne manquera point de susciter, parmi les générations qui
+montent, un nombre croissant de jeunes filles diplômées, d'intelligence
+ardente et éveillée, curieuses de vivre et ambitieuses de réussir,
+auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les débouchés
+qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au
+développement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les
+carrières pédagogiques sont déjà surabondamment encombrées, et que
+nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs
+brevets, qui se morfondent dans une inaction misérable? Trop savantes et
+trop fières pour se plier aux besognes manuelles, on les voit déjà
+traîner dans les grandes villes une vie désenchantée et se disputer avec
+âpreté quelques maigres leçons, tandis qu'elles couvent en leur coeur
+d'amères rancunes contre l'imprévoyante société qui leur a ouvert une
+voie sans issue. N'est-il pas à craindre que certaines de ces
+malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prêtent
+l'oreille aux suggestions de l'esprit de révolte et s'enrégimentent dans
+cette annexe de l'armée révolutionnaire qu'on appelle déjà «le
+prolétariat intellectuel des femmes?»
+
+Sorties des classes moyennes, incomprises, isolées, déclassées, avec des
+goûts, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire,
+quoi de plus naturel que leur âme, aigrie ou désabusée, s'ouvre aux
+idées d'indépendance qui flottent dans l'air, et qu'entraînées par ces
+prédications excessives qui exagèrent les droits et atténuent les
+devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisément qu'elles sont des
+victimes et des sacrifiées? Détournées de leurs traditionnelles
+professions par une instruction inconsidérée, elles assiégeront en foule
+grossissante les carrières masculines et, devant les difficultés de s'y
+faire une place et un nom, elles crieront à l'oppression, réclamant
+l'égalité absolue et l'indépendance totale.
+
+
+II
+
+Entre ces mécontentes, qui peuvent devenir légion, une sorte de
+franc-maçonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prétexte
+d'émanciper les femmes de la tutelle néfaste des hommes, aborde sans
+scrupule les sujets les plus déplaisants et les questions les plus
+scabreuses. Il semble que les hardiesses inquiétantes de langage
+fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lèvres de
+certains féministes. A les entendre parler des choses du mariage avec
+une impudence sereine, on croirait que ces zélateurs et ces zélatrices
+de la croisade des «temps nouveaux» n'ont pas eu de parents à aimer et à
+bénir, puisque c'est au foyer seulement que s'éveille et s'entretient la
+douce religion de la famille. Aussi bien le féminisme est-il, pour
+quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui
+jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent même
+de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrète
+espérance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tête féminine
+mal équilibrée entre en ébullition, on peut s'attendre aux pires
+extravagances.
+
+Dans la pensée de ces intransigeantes, l'«Ève nouvelle» doit évincer le
+vieil homme, comme une réserve fraîche remplace un corps de troupes
+affaiblies et fourbues. Leur prétention est de parler et de penser par
+elles-mêmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mêmes. Elles ne
+souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprète.
+Voici la confession d'une jeune émancipée que M. Jules Bois a reçue avec
+complaisance: «Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de
+l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son
+cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous
+la brutalité du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tête ni
+devant le bras du mâle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et
+forte? Je travaillerai; je serai médecin, avocat, poète, savant,
+ingénieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il
+voudra[3].»
+
+[Note 3: _L'Ève nouvelle_, p. 152.]
+
+Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que
+le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos
+familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour
+mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari
+gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le
+roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui,
+cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties
+soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à
+des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à
+la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur
+prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces
+pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être
+libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation
+plus dégradante?
+
+Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études,
+astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite
+de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera
+en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui
+déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle
+épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les
+prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte
+ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté.
+
+Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré
+implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés
+considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille
+française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien:
+cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour
+être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la
+société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que
+modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de
+métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement
+intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on
+ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes
+et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des
+moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les
+transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni
+soudaines.
+
+C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance:
+«L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus
+hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme,
+rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles
+rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être
+émancipée qu'elle ne peut être rénovée[4].» Conclusion excessive: la
+femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les
+changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais
+il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que
+l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.»
+
+[Note 4: Préface de l'_Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 29.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Modes et nouveautés féministes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE FÉMINISME OPPORTUNISTE.--SON PROGRAMME.--SPORTS
+ VIRILS.--CE QU'ON ATTEND DE LA BICYCLETTE.
+
+ II.--LA QUESTION DE LA CULOTTE ET DU CORSET.--POURQUOI LE
+ COSTUME FÉMININ SE MASCULINISE.--EXAGÉRATIONS FÂCHEUSES.
+
+ III.--LA FEMME A TORT DE COPIER L'HOMME.--QU'EST-CE QU'UNE
+ BELLE FEMME?
+
+
+I
+
+Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes
+supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des
+espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer
+et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées,
+opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi
+qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus
+facilement qu'elles l'auront moins effarouché.
+
+Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de
+révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de
+révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par
+application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des
+grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs
+reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a
+du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue
+l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole,
+il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces.
+Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le
+contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée,
+sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à
+développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses
+moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête,
+qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait
+d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et
+ne trempaient virilement leur organisme.
+
+Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de
+la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et
+jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles
+excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes
+et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit
+et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la
+bicyclette surtout.
+
+La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans
+les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le
+bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal
+possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses
+considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans
+l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette
+petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est
+présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et
+ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un
+congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander
+chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la
+bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des
+femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes
+plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera
+efficacement à l'abolition de la domestication des femmes.
+
+Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder
+sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre
+d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a
+pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance.
+Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de
+tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un
+ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en
+passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il
+appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes
+pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la
+bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des
+mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la
+garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez
+gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la
+surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un
+remède à la dépopulation.
+
+Mais il autorise et nécessite de si libres mouvements et de si viriles
+toilettes! Et le féminisme s'en réjouit. Car la femme a quelque chance
+de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses
+costumes. S'il était permis d'user de néologismes barbares, je dirais
+même qu'il n'est que de «masculiniser» la mode pour «garçonnifier» la
+femme. Un honnête homme du grand siècle eût écrit, en meilleur style,
+que les habits ont une action sur les bienséances et que les dehors
+peuvent corrompre les moeurs.
+
+
+II
+
+On voudra bien m'excuser d'aborder, à ce propos, une question dont il
+est facile de saisir l'intérêt considérable: je veux parler de la
+culotte et du corset. Les professionnelles du féminisme nous font une
+obligation de traiter ces graves problèmes. Pour peu qu'on y
+réfléchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine à reconnaître que ces
+deux notables échantillons de l'habillement moderne sont éminemment
+symboliques. Tout le mouvement féministe s'y révèle par son aversion
+pour le costume féminin et par son goût pour le costume masculin.
+
+Il n'est pas impossible même que les femmes vraiment libres fassent un
+jour de la culotte un emblème et un drapeau. Avez-vous remarqué l'allure
+décidée et les airs triomphants de la cycliste vraiment émancipée? A la
+voir porter si crânement la culotte bouffante, on la prendrait de loin
+pour un zouave échappé d'un régiment d'Afrique. En Angleterre, les
+féministes militantes ont adopté un «costume rationnel». Il est
+pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coupés courts; une
+jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orné d'une
+petite cravate noire. La jupe est taillée en vue de la marche. C'est un
+peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me
+fait un devoir de reconnaître que, dans ma pensée, ce compliment ne
+s'adresse qu'à une minorité: pour dix jolies femmes que ce costume
+avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt
+parfaitement ridicules.
+
+En 1896, à une séance de la «Société des réformes féminines» de Berlin,
+l'assemblée condamnait à l'unanimité l'usage du corset (beaucoup de
+médecins hygiénistes sont du même avis) et proclamait le prochain
+avènement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas
+du tout que nous soyons à la veille d'une si grave révolution. Non que
+le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en
+connaissaient point l'étroit assujettissement. En soi, il est immoral,
+puisque l'allaitement et la maternité peuvent en souffrir. Qu'il
+s'assouplisse et se perfectionne, il est bienséant de le souhaiter; mais
+je doute qu'il disparaisse. Si de la théorie les Allemandes passent à la
+pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit
+qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de
+Berlin un aspect tout à fait réjouissant.
+
+Quant aux Françaises qui, très généralement, ont le sens du beau et
+l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la
+servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit même
+meurtrier; mais c'est un si précieux artifice d'élégance! A quel mari
+n'est-il pas arrivé d'entendre sa femme affirmer avec crânerie qu'il
+faut souffrir pour être belle? Ce corset ne disparaîtra que le jour où
+les grâces de la femme n'auront plus besoin d'être soutenues ou
+corrigées. Prenons patience.
+
+J'imagine, de même, que la culotte aura peine à détrôner la jupe. Il y a
+quelques années, pourtant, le congrès féministe de Chicago a recommandé
+aux femmes soucieuses de leur dignité sociale l'emploi du «vêtement
+dualiste». Ce vêtement dualiste est ce que nous appelons grossièrement
+un pantalon. Mais cette résolution mémorable ne semble pas avoir produit
+jusqu'ici grand effet.
+
+A Paris, la Gauche féministe s'est contentée d'émettre le voeu que les
+ouvrières soient autorisées à porter la jupe courte, dans un intérêt
+d'hygiène et de sécurité: ce qui n'est pas si déraisonnable, le port de
+la robe longue offrant de réels dangers dans la fabrication mécanique.
+Et sous prétexte que les ouvrières n'osent pas se singulariser,
+certaines dames autoritaires voulaient même inviter les syndicats
+féminins à «exiger de leurs membres l'application immédiate du nouveau
+costume rationnel.» Par bonheur, Mme Séverine veillait, et grâce à son
+intervention, la question de toilette est restée sous la loi de
+liberté[5].
+
+[Note 5: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Soyez donc assurés que la jupe courte ne sera goûtée que de celles qui
+ont un joli pied. Emprunter au vêtement masculin ce qu'il a de pratique,
+sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer à
+l'élégance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La
+coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gêne et retenir ce
+qui leur sied. N'en déplaise aux gros bonnets du féminisme, (je prie
+celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos
+chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis
+croire qu'au prochain siècle il n'y ait plus à porter la robe que les
+avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de goût ne se
+résoudront point à ce retranchement; leur grâce en souffrirait trop. Et
+pourtant le règne exclusif de la culotte serait d'une grande économie
+pour le ménage: les robes coûtent si cher! Seulement, cette économie ne
+manquerait point de tourner souvent à la mortification du mari: tandis
+que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est
+à craindre que celles-ci ne consentissent jamais à porter les culottes
+de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prévost a pu écrire que le temps
+est passé où les maris ramenaient leurs femmes à l'obéissance par ces
+mots d'amicale supériorité: «Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de
+bruit! On vous donnera de belles robes!» Il paraît que cela ne prend
+plus.
+
+Exagération et plaisanterie à part, il reste qu'une transformation
+s'opère lentement dans les modes, dans les goûts et jusque dans les
+allures et les attitudes, qui marque, d'une façon visible à tous les
+yeux, les modifications profondes et secrètes qui travaillent les moeurs
+et les idées de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette féminine
+se masculinise de plus en plus. Le dolman est à la mode avec ses
+broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le
+velours et le satin; nos élégantes arborent avec une raideur altière le
+plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'épingle du
+sportsman.
+
+Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un
+changement dans les idées et les aspirations. Pour celles que les
+nécessités de leur condition poussent à l'assaut des professions
+masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles
+soutiennent pour la vie, les vertus purement féminines sont de moins en
+moins suffisantes; qu'il leur faut, pour réussir, un peu du courage, de
+la hardiesse et de la désinvolture des hommes; que, pour être fortes, en
+un mot, elles doivent renoncer aux délicatesses charmantes qui font leur
+grâce et aussi leur faiblesse.
+
+Quant aux demoiselles des classes riches, véritable jeunesse dorée dont
+les désirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent
+répété que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme,
+qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manières de Messieurs
+leurs frères. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des
+chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures
+et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un éloge
+suprême, qu'on dise d'elle: «C'est un bon garçon!» Et nos demoiselles
+s'appliquent consciencieusement à mériter cette flatteuse appellation.
+
+Pour ce qui est enfin des femmes franchement émancipées, elles n'ont pas
+d'autre préoccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos
+défauts et dans nos brutalités pour se hausser à notre niveau. Lasse
+d'être notre compagne, la «femme nouvelle» aspire à devenir notre
+compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui
+secoue, avec de grandes phrases, la contrainte déprimante du corset et
+revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque
+plus que la moustache,--et encore!
+
+Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dépit des difficultés,
+elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts
+et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme
+Arvède Barine, à «la naissance d'un troisième sexe». Telles, chez nous,
+ces détraquées, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grâces de la
+femme sans acquérir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de
+son sexe, sans qu'il lui soit donné de le changer, incapable de s'élever
+à la puissance virile après avoir perdu ce qui lui restait de séduction
+féminine, ni garçon ni fille, ni homme ni femme, ni mâle ni femelle,
+l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une
+insexuée, à peine une personne, presque un monstre, voilà donc le
+troisième type de l'humanité à venir! On conçoit que cet être vague dont
+la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne à perdre les signes
+extérieurs de la féminité (tant pis pour nous!) sans parvenir à
+s'approprier la puissance dominatrice de la masculinité (tant pis pour
+elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette
+demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa
+multiplication ne laisserait point d'être inquiétante pour l'honnêteté,
+la santé et l'avenir de la société française.
+
+
+III
+
+Contre cette masculinité d'emprunt, contre cette caricature de l'homme,
+il est urgent de protester au nom de la beauté et des intérêts même de
+la femme.
+
+Aimez-vous le travesti au théâtre? Il me gêne ou m'afflige. Je le trouve
+choquant ou laid: il déforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces
+dames voudraient le généraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la «femme
+nouvelle» s'exerce-t-elle à imiter servilement notre costume et à nous
+prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de
+talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates
+viriles et de mâles vestons? Le vêtement masculin est-il donc d'une
+coupe si délectable pour que les féministes les plus ardentes
+s'empressent d'y asservir leurs grâces en s'appropriant nos platitudes?
+Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux
+Anglaises!
+
+Et puis, quelle étrange idée de supposer que le bonheur des femmes est
+subordonné à leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le
+caractère aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si
+jolis modèles, qu'il faille nécessairement nous copier pour goûter la
+félicité suprême? Les femmes devraient craindre,--au lieu de
+l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles
+donc qu'à trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? «Le
+rôle social des femmes n'est grand, a écrit Henry Fouquier avec son
+admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si
+elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le
+club, elles perdraient le foyer[6].» A vivre d'une vie trop masculine,
+la femme dépouillerait même ce qui fait son charme, à savoir la retenue
+et la grâce, l'élégance et la pudeur. Et le jour où elle serait aussi
+laide, aussi brutale et aussi grossière que nous (suis-je assez
+modeste?) son règne serait fini et son sexe découronné.
+
+[Note 6: _Les Femmes gui votent._ Annales politiques et littéraires du
+15 avril 1896.]
+
+J'en appelle au témoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont
+épousé plus ou moins les idées nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly
+Lieutier, poète et romancière, à laquelle j'emprunte cette curieuse
+pensée: «La femme qui se masculinisera pour prouver son égalité avec
+l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas
+égale à ce dernier en restant femme. Pour prouver cette égalité
+absolument réelle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en
+l'utilisant au profit de tous.» C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une
+journaliste, qui déclare ceci: «Savoir, jusque dans nos revendications
+et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par
+le caractère, les manières et même et surtout la toilette, là est le
+secret de notre réussite. En une lutte où nous avons besoin de tous nos
+moyens, pourquoi dédaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous
+donna: le charme[7]?»
+
+[Note 7: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, pp. 873 et 883.]
+
+Faisons des voeux pour que, docile à ces conseils, la femme reste femme
+par l'élégance de ses manières et la délicatesse de sa nature, comme
+elle l'est par la tendresse de son âme, par la sensibilité émue et la
+douce pitié qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dévouement
+et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se
+dise que ce n'est point affranchir et améliorer son sexe que d'en faire
+une contrefaçon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que
+nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid.
+Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyère: «Un beau visage est le
+plus beau des spectacles.»--«Une belle femme qui a les qualités d'un
+honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux:
+l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.» Ceux qui aiment
+sincèrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Le féminisme révolutionnaire
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES GROUPEMENTS FÉMINISTES D'AUJOURD'HUI.--PRÉTENTIONS
+ COLLECTIVISTES.--POINT D'ÉMANCIPATION FÉMINISTE SANS
+ RÉVOLUTION SOCIALE.
+
+ II.--SCHISME ENTRE LES PROLÉTAIRES ET LES BOURGEOISES.--LES
+ INTÉRÊTS DE L'OUVRIER ET LES INTÉRÊTS DE L'OUVRIÈRE.
+
+
+I
+
+C'est un fait établi que, dans la classe ouvrière comme dans la classe
+bourgeoise, dans les milieux mondains et «distingués» non moins que dans
+les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins
+d'indépendance et des désirs d'émancipation qui, nés de causes multiples
+et aspirant à des fins diverses, travaillent sourdement la femme de
+toutes les conditions, percent à travers son langage et ses allures,
+transparaissent dans son costume et dans ses goûts. Rien d'étonnant que
+ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient
+peu à peu dessinées, précisées, formulées en quelques têtes plus
+raisonneuses et plus ardentes. Et la nébuleuse a pris corps; et les
+aspirations se sont muées en doctrines systématiques qui, dès
+maintenant, se partagent avec une suffisante netteté en trois grands
+courants d'opinion. Ce sont: le féminisme _révolutionnaire_, le
+féminisme _chrétien_ et le féminisme _indépendant_.
+
+Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications féminines n'est
+donc pas une, mais triple, suivant qu'elle émane des féministes
+révolutionnaires, des féministes chrétiens ou des féministes
+indépendants, ces derniers refusant de s'inféoder aux partis religieux
+et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de liberté et de
+dignité pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le
+cherchent en des directions opposées ou s'y acheminent par des voies
+différentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations
+générales.
+
+Dans les anciens temps, le sexe féminin n'a joui nulle part d'une grande
+faveur. La naissance d'une fille passait même très généralement pour une
+calamité, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-né la puissance de
+délivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et
+religions déclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'après
+le polythéisme, tous les maux qui affligent l'humanité sont sortis de la
+boîte de Pandore. Pour le christianisme, Ève est l'initiatrice du péché
+et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion
+abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle
+l'ennoblisse de l'autre, en élevant le mariage monogame à la dignité de
+sacrement et en installant pour la vie l'épouse et l'époux, la mère et
+le père, dans une fonction également nécessaire au développement de la
+famille unifiée.
+
+Telle n'est point cependant l'opinion des écrivains révolutionnaires qui
+tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les
+cultes les plus barbares et les législations les plus cruelles. C'est
+ainsi que M. Élie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se
+montrèrent compatissantes à la femme, «toutes les civilisations, toutes
+les religions à nous connues qui envahirent la scène du monde pour
+s'entre-déchirer, ne s'accordèrent que sur un point: la haine et le
+mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, chrétiens,
+mahométans jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent
+une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de
+tyrannie. Nous le disons très sérieusement: sur ce point, notre
+humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des
+espèces animales[8].» Il s'agit donc d'arracher la femme au
+christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui,
+aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.
+
+[Note 8: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 28 novembre
+1896, p. 828.]
+
+A un point de vue plus général, les partis révolutionnaires ne peuvent
+qu'être les alliés naturels du féminisme, l'esprit de révolte qui
+inspire ses revendications méritant toutes leurs sympathies. C'est
+pourquoi socialistes et anarchistes prêchent à la femme que, dans le
+partage des droits et des devoirs, elle joue le rôle de dupe. M. Lucien
+Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, «victime de
+la loi de l'homme qui lui commande l'obéissance, victime de la religion
+qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l'entretient
+dans la servitude, elle est la perpétuelle exploitée.» Qu'elle n'attende
+donc point de la bonne volonté des législateurs le démantèlement des
+codes et des institutions dont les hommes ont fortifié leur position
+supérieure: elle y perdrait son temps. Révoltez-vous, mes soeurs; car
+«vous ne serez affranchies que par la Révolution.» Le vieux conspirateur
+russe, Pierre Lawroff, parle dans le même sens. «Pour le moment actuel,
+nous, socialistes impénitents, nous nous permettons d'affirmer que ce
+n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible à la grande
+question sociale, à la lutte du travail contre le capital, que la
+question féministe a des chances de faire quelques pas vers sa
+révolution rationnelle dans un avenir plus ou moins éloigné.»
+
+Et quel appoint pour le triomphe de «la Sociale», si les femmes
+passaient résolument du foyer familial à la place publique! M. Jules
+Renard, qui dirige la _Revue socialiste_, en fait l'aveu: «Le jour où
+les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur
+douceur puissante et leur passion communicative, le jour où elles
+voudront être les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de
+la cité future, les résistances intéressées qui entravent encore la
+marche de l'humanité ne dureront pas longtemps[9].» Je crois bien!
+N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'où se
+répand toute flamme? Révolutionnons l'épouse et la mère: nous aurons du
+coup révolutionné la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de
+révolutionner le monde. Les partis extrêmes ne font que rendre hommage à
+la toute-puissance du prestige féminin, en rivalisant de zèle pour
+détourner à leur profit le courant féministe et l'associer à «la lutte
+des classes».
+
+[Note 9: Revue encyclopédique, _loc. cit._, pp. 827 et 830.]
+
+Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette
+déclaration faite, en 1896, au congrès de Gotha: «La femme prolétaire
+n'étant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat,
+l'agitation féministe doit rester dans le cadre de la propagande
+socialiste.» De là, un groupe féministe plus ou moins inféodé aux partis
+révolutionnaires, dans lequel, après Mlle Louise Michel, Mmes Paule
+Mink, Léonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent
+encore les premiers rôles. Dernièrement, Mlle Bonnevial affirmait à
+nouveau que «le mouvement féministe doit être socialiste» ou qu'«il ne
+sera pas». Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrêmes: nous
+les rencontrerons souvent sur notre chemin.
+
+
+II
+
+Notons seulement que de ces prétentions intolérantes, un schisme est né
+qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et à Berlin, les
+femmes prolétaires ont refusé de faire cause commune avec les femmes
+bourgeoises, sous prétexte que «si des deux côtés on veut souvent la
+même chose, on le veut toujours d'une façon très différente, le
+féminisme bourgeois croyant encore aux réformes pacifiques, lorsque le
+féminisme ouvrier n'a plus foi que dans la révolution.»
+
+Et ce dissentiment s'affirme déjà par des congrès rivaux. Dès
+maintenant, le féminisme est divisé contre lui-même. Alors que certaines
+femmes émettent la ferme et fière résolution de mener le bon combat sans
+alliés masculins, pour elles-mêmes et par elles-mêmes, le parti
+socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient
+leurs revendications pour une dépendance de la question sociale, s'en
+approprie l'examen et s'en réserve la solution. Mais cette prétention
+soulève d'assez vives résistances, et dans le camp fortifié des
+féministes indépendants, et dans les rangs plus clairsemés des
+féministes chrétiens.
+
+Se recrutant dans un milieu plus élevé et plus instruit, le féminisme
+indépendant, le pur, le vrai féminisme, s'efforce de soustraire sa cause
+à l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en
+cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulièrement à
+sauvegarder son autonomie. «Bien que lié indissolublement à la question
+sociale, écrivait-elle récemment, le féminisme ne doit pas être confondu
+avec le mouvement socialiste ni subordonné à ses différentes écoles.»
+Tout en n'hésitant point à regarder les hommes comme des «patrons»,
+c'est-à-dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient
+que, les revendications de son sexe n'étant pas exclusivement
+économiques, le mouvement féministe ne saurait être un épisode de la
+lutte des classes, par cette raison qu'il n'est véritablement aucune
+catégorie sociale, de la plus pauvre à la plus riche, «où la femme ne
+soit pas assujettie à l'homme.» D'ailleurs, l'exemple de tous les jours
+démontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, «conserve ses
+velléités despotiques, surtout envers sa femme[10].»
+
+[Note 10: Revue encyclopédique, _loc. cit._, p. 825.]
+
+Voilà une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux
+bonnes âmes qui s'imaginent, sur la foi des prophètes, que le
+collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, où les femmes ne
+seront point battues ni les maris trompés.
+
+Et de fait, à voir le peuple de près, on a vite constaté qu'il est
+beaucoup plus voisin que le monde riche de l'égalité des sexes. Dans le
+peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette
+différence,--qui fait aussi son excellence et sa supériorité,--qu'elle
+va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de
+ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari à femme,
+à bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultivées, on
+ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un
+malotru, les ménages ouvriers ont le droit--dont ils abusent
+quelquefois--de se cogner avec la plus entière réciprocité.
+
+C'est donc moins pour la rendre l'égale de son homme que pour
+l'entraîner à l'assaut des classes riches, que les partis
+révolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrière comme ils ont
+enrégimenté l'ouvrier. Le prolétariat voit dans la femme pauvre une
+«camarade de combat», une alliée nécessaire, une recrue qui doit grossir
+l'armée socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrière fermera toujours
+l'oreille à la propagande révolutionnaire? Je ne sais que l'influence
+rivale de la religion qui puisse disputer à l'anarchisme et au
+collectivisme cette précieuse et si intéressante clientèle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le féminisme chrétien
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA BIBLE DES HOMMES ET LA BIBLE DES FEMMES.--L'ESPRIT
+ CATHOLIQUE ET L'ESPRIT PROTESTANT.
+
+ II.--RUDESSES DES PÈRES DE L'ÉGLISE ENVERS L'ÈVE
+ PÉCHERESSE.--LE CHRIST FUT COMPATISSANT AUX FEMMES.--SA
+ RELIGION LES RÉHABILITE ET LES ENNOBLIT.
+
+ III.--LE FÉMINISME INTRANSIGEANT EST UN RENOUVEAU DE
+ L'ESPRIT PAIEN.--L'ÉGALITÉ HUMAINE ET LA HIÉRARCHIE
+ CONJUGALE.
+
+ IV.--DOUBLE COURANT DES IDÉES CHRÉTIENNES.--TENDANCES
+ CATHOLIQUES ET PROTESTANTES FAVORABLES A LA
+ FEMME.--FÉMINISME QU'IL FAUT COMBATTRE, FÉMINISME QU'IL
+ FAUT ENCOURAGER.--ORGANES DU FÉMINISME CHRÉTIEN.
+
+
+Peut-il y avoir un féminisme chrétien? Cet accouplement de mots sonne
+mal à nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un
+mouvement d'indépendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'Église
+serait-elle donc favorable à l'émancipation des femmes? Conçoit-on que
+le christianisme puisse encourager le féminisme, ou même que le
+féminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la
+vérité, l'enseignement des Écritures et des Pères se prête aux
+interprétations les plus diverses, et sur les _relations des sexes_ et
+sur les _relations des époux_.
+
+I
+
+Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer
+que l'Ancien et le Nouveau Testament témoignent plus de faveur et de
+considération aux fils d'Adam qu'aux filles d'Ève. C'est pourquoi le
+champion vénérable de l'émancipation féminine aux États-Unis, Mme
+Élisabeth Stanton, s'en prend à la Bible de l'infériorité persistante de
+son sexe. Même en souvenir des admirables figures de femmes qui
+apparaissent çà et là au cours du récit biblique--telles Judith,
+Suzanne, Esther, la fille de Jephté, la mère des Machabées et tant
+d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir établi, pour des siècles, la
+supériorité du masculin sur le féminin.
+
+Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la
+première femme a causé la chute du genre humain en apportant au monde le
+péché et la mort; qu'elle a été accusée, convaincue et condamnée par
+Dieu, avant les assises générales du jugement dernier; que, depuis lors,
+en exécution de la sentence prononcée, elle enfante dans les larmes et
+dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et
+la maternité une période de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la
+Genèse rapporte que «la femme a été faite après l'homme, tirée de lui et
+créée pour lui.» Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, «le droit
+canon et le droit civil, les prêtres et les législateurs, les Écritures
+et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis
+politiques, s'accordent avec une touchante unanimité à la proclamer son
+inférieure et son sujet?» Prescriptions, formes et usages de la société
+civile, pratiques, disciplines et cérémonies de la société religieuse,
+tout sort de là. Pour avoir été formée d'une côte d'Adam, d'un «os
+surnuméraire», comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre
+premier père en tentation grave, Ève a été condamnée à la sujétion
+perpétuelle. Et avec une docilité aveugle, l'État n'a fait que souscrire
+aux suspicions et aux jugements de l'Église[11].
+
+[Note 11: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique, _loc.
+cit._, p. 889.]
+
+Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous
+prétexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme
+Stanton, aidée d'une commission de dames hébraïsantes, a décidé de
+reviser les textes sacrés et d'opposer, à l'aide de commentaires
+appropriés, la _Bible des femmes_ à la _Bible des hommes_. En voici un
+fragment relatif au rôle qu'Ève a joué dans le drame de l'Eden: «Soit
+qu'on regarde Ève comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne
+pour l'héroïne d'une histoire véritable, quiconque voit les choses sans
+parti pris, doit admirer le courage, la dignité et la noble ambition de
+la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a
+pas essayé de la séduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs
+mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine;
+il a fait appel à la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme
+et qu'Ève ne trouvait point à satisfaire en cueillant des fleurs ou en
+bavardant avec Adam.»
+
+Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un
+bouquet ou un bijou: il est plus séant de leur parler de la quadrature
+du cercle, en souvenir d'Ève qui, la première, eut le courage de
+cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avéré qu'Adam
+n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hésite pas à le traiter
+de «grand poltron». Fermez donc, après cela, les Académies aux femmes!
+Bien plus, quand le moment de la pénitence arrive, Adam, confus et
+larmoyant, s'abrite derrière la faible créature que Dieu lui a donnée:
+«La femme, dit-il à l'Éternel, m'a présenté le fruit et j'en ai mangé.»
+O honte! ô lâcheté! Le récit biblique, ainsi interprété, ne tourne pas à
+l'honneur du roi de la création, qui, pétri du limon de la terre, était
+sans doute d'une nature trop épaisse pour percevoir les subtiles
+objurgations du serpent tentateur.
+
+Et pourtant, de l'aveu même de Mme Stanton, «ces Messieurs» sont appelés
+dans le texte sacré les «fils de Dieu», tandis que «ces Dames» y sont
+dédaigneusement dénommées «les filles des hommes». Et cette inégalité
+lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se réfère à un
+texte de l'_Ecclésiaste_--peu flatteur, j'en conviens,--où il est dit
+que «la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes.» Mais
+nous pouvons être sûrs que la Bible féministe, qui ne manque ni d'audace
+ni de gaieté, saura trouver à ce document sévère une signification
+favorable.
+
+A cela même, on reconnaît bien cette hardiesse anglo-saxonne sans
+laquelle, peut-être, le féminisme ne serait pas né. Si, en tout
+cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premièrement et
+rapidement, développé en Angleterre et en Amérique, la raison en est,
+sans doute, que le protestantisme incline et façonne les esprits au
+libre examen et, par suite, à l'indépendance de la pensée, et que, dans
+ces pays, les choses de la religion étant laissées à l'interprétation
+individuelle,--d'où la diversité infinie des sectes réformées,--le champ
+est plus largement ouvert aux nouveautés et aux audaces que chez les
+peuples d'esprit catholique, traditionnellement prédisposés à la
+discipline et à la subordination hiérarchiques.
+
+
+II
+
+Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu répéter à
+l'église autant que dans les salons, que l'homme leur est supérieur en
+intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur
+honorabilité risquent d'être gravement altérées par les contacts de la
+vie extérieure et que, par conséquent, leur existence doit être
+recueillie et leur activité soumise et enfermée, ont fini, suivant le
+mot de Mme Marie Dronsart, «par accepter leur infériorité comme un dogme
+et leur effacement comme un devoir.»
+
+C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer
+la primauté du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons même
+reconnaître que certains Pères de l'Église, émus des suites du péché
+originel ou épris d'ascétisme monastique, se sont échappés quelquefois
+en récriminations amères contre la charmante perfidie des femmes. Tel
+compare leur voix au «sifflement du serpent», leur langue au «dard du
+scorpion». Nul ne pardonne à Ève la chute d'Adam et la perte du paradis.
+Tous lui attribuent la fatalité de nos misères. «Souveraine peste,
+s'écrie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomphé
+de notre premier père.» Les homélies ne sont pas rares où se pressent, à
+l'adresse de la plus belle moitié du genre humain, des qualifications
+comme celles-ci: «Auteur du péché, fille de mensonge, pierre du tombeau,
+chemin de l'iniquité, porte de l'enfer, vase d'impureté, larve du
+démon,» et autres aménités qui manquent évidemment de galanterie.
+
+La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un réquisitoire de
+Tertullien: «Femme, tu es la cause du mal; la première, tu as violé la
+loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta
+faute a fait mourir Jésus-Christ.» C'est pourquoi, au dire du même
+docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouvé grâce devant
+l'Église,--«la voir est mal, l'écouter est pire et la toucher est chose
+abominable, _quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum_.» Cet
+anathème rappelle le cri désespéré de l'_Ecclésiaste_: «J'ai trouvé la
+femme plus amère que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs;
+son coeur est un piège et ses mains sont des entraves.»
+
+Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes véhémentes
+s'adressaient moins aux femmes honnêtes qu'aux courtisanes qui
+pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage
+est franchement antiféministe. Il semble que la femme, en elle-même, ait
+été, pour les premiers chrétiens, un objet, sinon de réprobation, du
+moins de terreur sacrée. C'est à ce sentiment qu'obéissait sans doute
+Tertullien lorsqu'il souhaitait que «la femme, à tout âge, cachât son
+visage, toujours et partout.» On a prétendu même que certains
+théologiens des anciens âges se demandaient sérieusement si la femme
+avait une âme, autrement dit, si elle appartenait à l'humanité; mais,
+vérification faite, cette assertion, maintes fois réfutée, nous paraît
+une plaisanterie absurde ou une ânerie malveillante[12].
+
+[Note 12: _Le Concile de Mâcon et l'âme des femmes._ Revue du Féminisme
+chrétien du 10 avril 1896, p. 33.]
+
+Depuis lors, le clergé s'est humanisé, je ne dis pas féminisé. Il ne
+tolère pas encore que les femmes se présentent en cheveux à
+l'église,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il
+n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux
+offices. Il se pourrait même que nos prêtres fussent désolés de cette
+pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blâmer.
+
+Bien plus, sera-t-il permis à un laïque de bonne volonté d'insinuer
+modestement qu'en dépit des imprécations misogynes de quelques
+prédicateurs austères, le catholicisme ne nourrit point contre la femme
+de si hostiles préventions? En faisant de la Vierge Marie la mère de
+Dieu, en la plaçant sur nos autels, en la proposant à nos hommages, en
+nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant
+d'un cortège de saintes et de martyres qui trônent, sur un pied
+d'égalité fraternelle, avec les apôtres et les confesseurs, il me semble
+que la religion catholique a véritablement ennobli et magnifié la femme.
+Nos féministes, si épris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'être
+flattés de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regardée par
+les écoles ecclésiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne
+doivent pas oublier que saint Jérôme a travaillé toute sa vie à la
+transformation et à l'élévation de la femme latine. Qu'ils prennent
+seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent
+les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas
+été maltraitées par l'Église; et elles lui en témoignent très
+généralement une fidèle reconnaissance.
+
+A s'en tenir à l'esprit de l'Évangile et aux exemples du Maître, on voit
+moins encore qu'elles aient été sacrifiées au sexe fort. Dans le sens le
+plus pur du mot, le Christ fut l'«Ami des femmes». Il boit à l'amphore
+de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de
+Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'étaient vouées à sa
+doctrine et attachées à ses pas lui demeure fidèle jusqu'au tombeau. Le
+Christ préfère même à la bruyante activité de Marthe l'immobilité
+contemplative de Marie qui, assise à ses pieds, suspendue à ses lèvres,
+recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait
+symboliser le féminisme croyant et méditatif. Nos chrétiennes élégantes
+que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment à
+promener leur pensée à travers les abstractions sublimes de la vie
+dévote, ne manquent point de se flatter d'avoir «choisi la meilleure
+part». Il faut pourtant bien, entre nous, que le ménage soit fait.
+
+Point de doute: la femme est devant Dieu l'égale de l'homme. Et à défaut
+de tout autre témoignage de faveur, sa réhabilitation résulterait, je le
+maintiens, de la seule maternité de Marie qui fut saluée «pleine de
+grâce» par l'ange Gabriel et jugée digne d'enfanter le Fils de Dieu.
+L'Immaculée Conception peut être considérée comme la revanche et la
+glorification du sexe féminin. Car, si ce dernier fut cause, par le
+péché d'Ève, de notre chute originelle, il a été, par l'intermédiaire de
+la Vierge, l'instrument de notre Rédemption. C'est bien ainsi que le
+comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait
+pas à la religion chrétienne de l'avoir relevée de l'«heureux état
+d'infériorité» dans lequel l'antiquité païenne l'avait maintenue. Ce
+n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu écrire que le
+féminisme chrétien était né «le jour où le Fils de Dieu, qui n'eut point
+de père ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth à l'incomparable
+honneur d'être sa mère[13].»
+
+[Note 13: _Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la
+femme._ Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, p. 139.]
+
+Au surplus, les femmes ont l'âme foncièrement religieuse. Elles ont joué
+un rôle prépondérant dans l'établissement et la propagation de l'Église
+naissante. «La religion, écrit Renan, puise sa raison d'être dans les
+besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de
+souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément
+substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a
+été, à la lettre, fondé par les femmes.» Aujourd'hui encore, ce sont
+elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du
+catholicisme. On a raison d'appeler le sexe féminin: le sexe dévot. En
+plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon créé, du moins organisé la
+charité. De là, ces congrégations féminines,--une des plus pures gloires
+de l'Église,--qui sont, depuis des siècles, le refuge des abandonnés, la
+consolation des affligés, le secours des pauvres et la providence des
+malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse naître et
+durer sans le zèle pieux des femmes. Somme toute, l'Église, malgré ses
+rudesses de langage, a eu le mérite d'ouvrir au besoin de dévouement,
+dont leur coeur est dévoré, un dérivatif admirable et une destination
+sublime.
+
+
+III
+
+Les adeptes de l'émancipation féminine ont donc tort de lui imputer à
+crime la réprobation que plusieurs de ses docteurs ont vouée à l'Ève
+pécheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait
+pas tendu à la femme une main compatissante, et amie! A les entendre,
+toutefois, c'est moins dans la _question des sexes_ que dans les
+_relations des époux_ que le christianisme aurait professé son peu de
+goût pour la «préexcellence du sexe féminin». Et c'est le moment de
+montrer qu'il y a au fond du féminisme contemporain un regain de
+paganisme latent.
+
+Oui; il est des «femmes nouvelles» qui préfèrent franchement le
+polythéisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrès
+féministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jeté, d'une voix tremblante de
+colère, ces mots significatifs: «Depuis que je suis en France, j'entends
+toujours les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par
+l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en
+vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement
+flatteuse. Peut-être êtes-vous trop hantées par l'image de la Madone
+portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je préfère la
+Vénus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait
+pas de bras du tout.» A votre aise, Madame! S'il nous était donné
+cependant de revivre la vie grecque, je ne sais guère que les grandes
+courtisanes qui pourraient s'en féliciter. Hormis cette exception, les
+femmes honnêtes ont plus profité que souffert de l'instauration des
+moeurs chrétiennes.
+
+Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des révoltes féminines
+est mêlé plus ou moins, suivant les tempéraments, de sensualisme et de
+religiosité. M. Jules Bois nous avise qu'il a été conduit au féminisme
+par le mysticisme. Cela ne nous étonne point de l'auteur du _Satanisme_
+et de la _Magie_. Son _Ève nouvelle_, livre étrange et ardent, n'est
+qu'un long acte de foi, d'espérance et d'amour en la femme de l'avenir.
+L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue à
+Zoroastre: «Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut
+mieux que l'homme vierge: la mère vaut dix mille pères.» Ce féminisme
+exalté, voluptueux et dévot, remet le salut du monde aux mains de la
+femme émancipée.
+
+Certes, l'Olympe païen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il
+s'en dégage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythéisme déifia le
+beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agréables déesses
+personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs
+et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs déplorables. Il n'était
+pas jusqu'à Jupiter et Junon qui ne manquassent à l'occasion de prestige
+et de tenue. Leurs querelles de ménage n'étaient point d'un bon exemple
+pour les humbles mortels. A voir là-haut les maris si volages et les
+femmes si faciles, le mariage si peu respecté et l'union libre si
+ouvertement tolérée, les humains ne pouvaient, sans irrévérence, se
+mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme païen ne
+fut point très profitable à la moralité publique et privée;--et
+l'expérience atteste que la femme est la première à souffrir des
+mauvaises moeurs. Asservie aux appétits du mâle, elle devient chair à
+caprice ou chair à souffrance.
+
+Que nous voilà donc loin des conceptions chrétiennes! Toute l'antiquité
+a vécu sur cette idée que la femme est inférieure à l'homme en force, en
+intelligence et en raison; et les relations privées des époux, comme les
+relations sociales des sexes, impliquèrent partout la subordination plus
+ou moins humiliante de l'épouse au mari. Survient le christianisme; et,
+si ses premiers docteurs ne peuvent se défendre parfois d'incriminer
+dans la femme l'Ève curieuse et perfide qui, pour avoir induit en
+tentation notre premier père, voua toute sa descendance à la corruption
+du péché et rendit par là nécessaire le sacrifice du Dieu fait Homme,
+tout l'esprit de sa doctrine tend à la réhabilitation de l'épouse et à
+la glorification de la mère.
+
+Non pas que la tradition chrétienne soit favorable à l'égalité de la
+femme et du mari. Témoin ce texte de saint Paul: «Le mari est le chef de
+la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. De même que l'Église
+est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'être en toutes choses
+à leurs maris.» Saint Augustin va jusqu'à faire honneur à sa mère
+d'avoir «obéi aveuglément à celui qu'on lui fit épouser.» A ses amies
+qui se plaignaient des brutalités de leur époux, sainte Monique avait
+coutume de répondre: «C'est votre faute, ne vous en prenez qu'à votre
+langue. Il n'appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs
+maîtres.»
+
+Mais en maintenant la hiérarchie conjugale, le christianisme a su
+transformer, par ses vues idéales d'universelle fraternité, le désordre
+païen en unité harmonique. «Il n'y a plus ni citoyens ni étrangers, ni
+maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous êtes tous un en
+Jésus-Christ.» Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du
+mariage chrétien. Désormais la femme est confiée à la protection du
+mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-être et
+de la dignité de l'épouse qui est la chair de sa chair et l'âme de son
+âme. Le couple chrétien est si étroitement uni de coeur, de sentiment,
+d'intérêt, les deux époux sont si bien l'un à l'autre, l'unité qui
+s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'Église tient leur
+mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de séparer ce
+que Dieu a indissolublement uni.
+
+En somme, et pour revenir à un langage plus simple et à des vues plus
+terrestres, voulons-nous connaître la raison secrète des moeurs sociales
+et des déterminations humaines, et quel est le niveau de l'honnêteté
+dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de
+famille et la moralité du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci
+peut être la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans
+toutes les actions louables ou répréhensibles de l'homme, la femme a
+quelque part. Elle est le bon ou le mauvais génie du foyer; et suivant
+qu'elle est ange ou démon, il est concevable que l'homme soit porté
+naturellement à la maudire ou à la glorifier. Les Pères de l'Église
+n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.
+
+
+IV
+
+Pour ce qui est de la position prise par les communions chrétiennes
+vis-à-vis du féminisme, elle n'est pas très nette. Deux courants se
+dessinent entre lesquels les âmes religieuses se partagent et oscillent
+présentement.
+
+Certains, voyant dans le féminisme un retour offensif de l'esprit païen,
+un symptôme de relâchement et de décadence qui menace de démoraliser les
+consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant
+d'opposer l'antique et pure discipline chrétienne à ce renouveau de
+paganisme, en remettant «l'Évangile dans la loi», suivant la belle
+parole de Lamartine. Le christianisme, à leur idée, en a vu bien
+d'autres! Que de fois il a replacé la société sur ses véritables bases,
+rappelant sans se lasser à l'homme et à la femme leurs droits et leurs
+devoirs! S'il est un vrai et salutaire féminisme, c'est la religion du
+Christ qui en conserve la mystérieuse formule. Nul besoin de modifier sa
+tactique; elle n'a qu'à prêcher aujourd'hui ce qu'elle prêchait hier,
+sans concession aux goûts du jour. Sa vieille morale suffit à tout.
+Qu'on la respecte, et la paix renaîtra entre les sexes et entre les
+époux.
+
+Sans doute, répondent d'excellents esprits tournés plus volontiers vers
+l'avenir que vers le passé, la pureté chrétienne a guéri plus d'une fois
+la corruption des hommes et le dévergondage des femmes. Mais, sans nier
+qu'elle soit capable de rendre l'honnêteté à notre vieux monde, il
+paraît bien qu'à une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il
+soit nécessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, à côté de
+revendications malfaisantes, le féminisme en formule d'autres dont la
+justice n'est guère contestable, les hommes de sens doivent faire le
+départ entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce
+qui est légitime. Rien n'empêche le christianisme de maintenir sa
+doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son
+immortalité est précisément dans la grâce qui lui a été donnée de
+toujours se rajeunir sans varier jamais.
+
+Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie,
+l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de
+prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à
+l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de
+maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient
+soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les
+oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à
+l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou
+l'autre, au profit de l'ordre social.
+
+C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute
+situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société
+britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les
+Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention
+aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la
+confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église
+anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances.
+Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion
+de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises,
+dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à
+l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront
+pour des francs-maçons ou des libres-penseurs?
+
+Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et
+latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre
+cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une
+discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises
+n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans
+Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été,
+depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt
+un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte
+de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.
+
+Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les
+dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique
+français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son
+livre: _Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat_,
+Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste
+française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune
+protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos
+monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de
+l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus
+vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus
+efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir
+peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes
+modifications à la vie claustrale.»
+
+Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde
+religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains
+l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait
+fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses
+«fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de
+hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le
+clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer
+quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des
+libres tendances du féminisme contemporain.
+
+Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires
+d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital,
+beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous
+tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette
+patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux
+femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les
+soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de
+rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les
+fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance
+si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un
+féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des
+laïques et même du clergé.
+
+En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme
+chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre
+le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles
+qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou
+qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de
+prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un
+grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et
+la dignité de la femme.
+
+C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il
+n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien
+s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte
+aujourd'hui deux organes: _La Femme_, bulletin des protestantes rédigé
+par Mlle Sarah Monod, et le _Féminisme chrétien_, publication catholique
+dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président
+également la _Société des féministes chrétiennes_. L'esprit de ce
+dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le
+féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur.
+Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la
+femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme
+catholique[14].»
+
+[Note 14: _Rapport de Mlle_ Marie MAUGERET _sur la situation légale de
+la Femme envisagée au point de vue chrétien._ Le Féminisme chrétien, mai
+1900, pp. 142 et 148.]
+
+Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner
+des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en
+augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans
+son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc
+l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi,
+expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif
+qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse
+clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent
+qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus
+atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du
+féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes
+généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres,
+des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le féminisme indépendant
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--POINT DE COMPROMISSION AVEC LE SOCIALISME OU LE
+ CHRISTIANISME.--LES HOMMES FÉMINISTES.--LEURS FICTIONS
+ POÉTIQUES.--LA FEMME DES ANCIENS TEMPS.
+
+ II.--LE MATRIARCAT.--CE QU'EN PENSENT LES FÉMINISTES; CE
+ QU'EN DISENT LES SOCIOLOGUES.
+
+ III.--LA FEMME LIBRE D'AUTREFOIS ET LA DAME SERVILE
+ D'AUJOURD'HUI.--OPINIONS DE QUELQUES NOTABLES
+ ÉCRIVAINS.--LEURS EXAGÉRATIONS LITTÉRAIRES.
+
+ IV.--LES DROITS DE L'HOMME ET LES DROITS DE LA FEMME.--CE
+ QUE LA FEMME PEUT REPROCHER A L'HOMME.
+
+
+I
+
+Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du
+féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être
+lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère
+comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses
+revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions
+ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes
+ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni
+même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre
+d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le
+mot d'ordre de ces dames.
+
+Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le
+vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se
+dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en
+conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes
+émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du
+moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un
+mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que
+l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration
+sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme
+et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus
+prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine
+réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre
+le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à
+tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les
+espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage:
+rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans
+le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des
+autres.
+
+La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti
+pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables
+déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous
+les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos
+origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au
+commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a
+fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut
+revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne
+à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté?
+
+A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime
+des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et
+colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de
+l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre
+et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout
+détruire «afin de rester seul[15]». Voilà l'origine sanglante de
+«l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle
+primitif fut la plus perspicace des brutes.
+
+[Note 15: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 16.]
+
+Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination
+ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à
+se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient
+leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules
+Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes
+primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple
+logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres
+ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages
+du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple
+des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont
+des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes
+d'adorables petites créatures.
+
+Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la
+femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement
+exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut
+laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de
+colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour
+vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus
+obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le
+cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui
+semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les
+pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce
+qu'ils y mourraient[16].» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous
+présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes!
+Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une
+créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin?
+
+[Note 16: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 17.]
+
+
+II
+
+Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle
+perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant
+toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les
+pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle
+gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la
+famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la
+prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a
+renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la
+douce royauté des femmes.
+
+A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir
+plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens,
+et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le
+patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la
+puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme
+sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat
+ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.
+
+Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en
+vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère.
+Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se
+détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers
+groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente
+dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des
+enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou
+inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du
+mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa
+nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps:
+c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur
+amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?
+
+L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus
+conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers
+hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes
+de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices,
+en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que
+notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir,
+luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence
+d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette
+bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité
+élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès,
+s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir
+notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des
+merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des
+splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et
+aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse
+reconnaissance.
+
+Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue
+gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur
+de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que
+l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de
+la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce,
+persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour
+sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève,
+épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal.
+La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la
+création.
+
+Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant
+de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente
+supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes
+adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la
+dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les
+prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un
+long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la
+faiblesse, à la beauté!
+
+ Dans le passé profond, barbare et ténébreux,
+ Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage;
+ Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage
+ Comme sous le pressoir un fruit délicieux.
+
+C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève
+nouvelle[17]. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin
+de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave.
+
+[Note 17: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 23 novembre
+1896, p. 831.]
+
+
+III
+
+Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consommé.
+Pour n'avoir point su ni voulu s'élever à la hauteur de la femme,
+l'homme, appelant à son secours les codes et les dieux, toutes les
+contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujétion en sujétion
+et de déchéance en déchéance, abaissé sa compagne au niveau de sa propre
+grossièreté originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine
+est tombée au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son
+vainqueur en a fait! Tandis que l'Ève des premiers âges rayonnait sur le
+monde par l'éclat de ses vertus et de ses charmes, la Française de notre
+fin de siècle n'est qu'une pitoyable dégénérée. Ce n'est plus la femme,
+mais la «dame[18]», à laquelle on refuse toute intelligence, tout
+mérite, toute sensibilité, toute noblesse. Après avoir rehaussé de mille
+grâces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme
+d'aujourd'hui, passant, avec la même facilité, de la complaisance la
+plus excessive pour le passé à l'injustice la plus criante pour le
+présent.
+
+[Note 18: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, pp. 82 et 83.]
+
+Franchement, je ne puis voir dans toute cette littérature retentissante
+que des préjugés systématiques ou des illusions de visionnaire. Certes,
+dans les milieux excentriques où sévissent le cabotinage élégant et la
+mondanité dissipée, il est des femmes qui ne possèdent guère qu'un
+«cerveau d'autruche» et qu'une «âme de néant», êtres vains et factices,
+vaniteux et futiles, sortes de «poupées mécaniques» chargées de soie, de
+dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tête vide. Mais ce
+type égoïste et inutile représente-t-il toutes les femmes de France?
+toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mères? La «dame» des
+classes riches ou des milieux aisés est-elle toujours aussi frivole,
+aussi sèche, aussi nulle? Voilà pourtant ce que la femme moderne serait
+devenue--une pitoyable dégénérée--sous l'oppression masculine appuyée de
+l'autorité des lois divines et humaines. De ses misères et de ses
+défauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure
+victime. Le seul coupable, c'est l'homme.
+
+Et de nombreux et notables écrivains mêlent leurs fortes voix au bruit
+aigu des récriminations féminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous
+déclare que «la femme est traitée en race conquise et non en race
+alliée,» et que «la situation qui lui est faite encore actuellement est
+le reste des premiers établissements de la barbarie.» C'est M. Georges
+Montorgueil qui prétend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a
+systématiquement oublié la femme: «Serve, elle a sa Bastille à prendre,
+ses droits à conquérir, sa révolution à tenter.» A son gré, l'Ève
+esclave nous rappelle «trop timidement» à nos principes[19]. Combien de
+romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalté les droits
+de la femme et jeté la pierre au roi de la création? C'est dans la
+plupart des petits cénacles littéraires comme une levée de boucliers
+pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprimée.
+
+[Note 19: _Les Hommes féministes._ Revue encyclop., _loc. cit_., p.
+827.]
+
+En vérité, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur
+subordination légale, n'est-ce point justice de reconnaître que les
+moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable
+cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un
+enfer? Même en admettant que les femmes imparfaites sont une minime
+exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de règle presque
+universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes
+leurs compagnes de si pitoyables créatures? Puisqu'on parle de servitude
+féminine, pourquoi ne pas reconnaître qu'elle est souvent nominale et
+que les inégalités qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la
+cause, sont surtout prétexte à de tendres épanchements de littérature?
+
+Ce n'est point l'avis du _Grand Catéchisme de la Femme_, dont le passage
+suivant mérite d'être cité intégralement comme un curieux échantillon
+des outrances d'une âme féministe. L'auteur, M. Frank, écrit
+sérieusement ceci: «Aujourd'hui, la femme est moins encore que le
+gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné: car le fripon redevient
+citoyen à l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa
+majorité; l'aliéné, en recouvrant sa raison, est restitué dans ses
+droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa
+sagesse, ses vertus, subit toujours la flétrissure de sa naissance, et
+voit son front marqué d'un stigmate indélébile attaché à ses origines;
+toujours elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure,
+la perpétuelle déchue[20].» Et renchérissant sur ces excès de langage,
+une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui «la
+Demi-Bête».
+
+[Note 20: Cité par M. DE ROCHAY dans la _Question féministe_.
+Avant-propos, p. VIII.]
+
+
+IV
+
+Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes
+féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort,
+en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la
+cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que
+l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses
+devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des
+femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la
+femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la
+brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée
+semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande
+humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.»
+Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage
+féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre
+grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que
+temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première
+charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a
+ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la
+porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle
+opprimée[21].
+
+[Note 21: _Les Hommes féministes, op. cit._, pp. 825 et 826.]
+
+On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les
+conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie
+et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et
+indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme
+«entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de
+la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle
+Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir
+pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement
+féministe doit l'affranchir de cet asservissement[22].» Et ne croyez pas
+que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa
+couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de
+salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie
+prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de
+simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont
+elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse[23].
+
+[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.]
+
+[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.]
+
+Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus
+dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les
+déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce
+que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges
+ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue
+ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle
+apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche,
+vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement
+courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des
+rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève,
+on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la
+tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et
+troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait
+profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations
+flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition
+d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif,
+instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule
+oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir.
+C'est un ange de rebut[24].»
+
+[Note 24: Préface de _l'Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 45.]
+
+Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre
+civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en
+parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en
+faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme
+tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne
+que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette
+dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de
+toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la
+moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change
+en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit
+communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules
+Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril[25].»
+
+Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet
+d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis
+jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards
+mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la
+débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que
+«l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle[26].»
+
+[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.]
+
+[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Nuances et variétés du féminisme «autonome»
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES MODÉRÉES ET LES HABILES.--LA DROITE LIBÉRALE.
+
+ II.--LES INTELLECTUELLES ET LES PROPAGANDISTES.--LE CENTRE
+ FÉMINISTE.
+
+ III.--LES RADICALES ET LES LIBRES-PENSEUSES.--LE PARTI
+ AVANCÉ.--L'EXTRÊME-GAUCHE INTRANSIGEANTE.--EFFECTIF TOTAL
+ DES DIFFÉRENTS GROUPES.
+
+
+On a vu que les féministes des deux sexes s'accordent pour reprocher à
+la société les préjugés, les injustices et les souffrances dont
+l'existence des femmes est journellement affligée. Mais il ne faut pas
+en conclure que, né d'un même besoin de révolte contre ces préventions,
+ces misères et ces iniquités, le féminisme indépendant forme un bloc
+homogène, ayant même esprit, même programme et même but. Il se
+fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en
+poursuivant parallèlement l'amélioration de la condition des femmes,
+marquent une impatience, une logique et des ambitions très inégales. Il
+en est d'intransigeants, de radicaux, de modérés et même de
+conservateurs. Réuni en assemblée, le féminisme ferait l'effet d'un
+Parlement très varié d'opinions et de couleurs.
+
+
+I
+
+Les moins avancées patronnent l'_Avant-Courrière_, qui a pour emblême
+«un soleil levant derrière une colline accessible.» Cette publication
+intéressante est dirigée par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondération
+insinuante et persuasive a su conquérir à la cause féministe de nombreux
+et puissants auxiliaires parmi les lettrés. Voici, à titre de curiosité,
+un échantillon de sa manière de voir et d'écrire: «Le préjugé veut que
+le rôle exclusif de la femme soit d'être épouse et mère: pourtant toutes
+les femmes ne se marient pas et même toutes celles qui se marient ne
+deviennent pas mères. Et pourquoi les épouses et les mères
+seraient-elles moins libres que les maris et les pères? Si les femmes
+sont véritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes,
+si elles doivent infailliblement être vaincues dans la lutte, pour
+quelles raisons les hommes se défendent-ils contre elles par des lois?
+La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne
+craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour
+empêcher les hommes d'usurper cette fonction. Là où les lois de la
+nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues[27].»
+
+[Note 27: Revue encyclopédique, p. 887.]
+
+Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le père de
+famille à nourrir de son lait ses enfants nouveau-nés. Il convient de
+lui en savoir gré. On voit avec quelle réserve et quelle discrétion la
+très distinguée fondatrice de l'_Avant-Courrière_ touche au privilège
+masculin. Elle a même eu l'habileté de faire accepter à Mme la duchesse
+d'Uzès la présidence de son groupe. Ce qui prouve que le féminisme n'est
+pas un produit exclusif de la libre-pensée et de la démocratie
+républicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi éminentes
+aristocrates.
+
+Avouerai-je que j'en suis un peu étonné? J'entends bien qu'aux yeux de
+ces dames, l'homme est un monarque déchu, duquel on ne peut rien
+espérer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est
+que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les
+femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant
+se transmettre exclusivement par les mâles. Et voilà bien encore
+l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'où l'on peut conclure que,
+dans la pure doctrine féministe, une femme qui a conscience de sa
+dignité ne saurait être royaliste à aucun prix. S'incliner devant le
+roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance
+aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de répéter que
+«toute femme qui se mêle volontairement d'affaires au-dessus de ses
+connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante.» Il
+est douteux que cette franchise et cette humilité rallient les «femmes
+nouvelles» à la cause monarchique. Qui sait même si déjà l'âme des plus
+ambitieuses,--dont c'est l'habitude de réclamer l'accession de leur sexe
+à tous les emplois virils,--n'aspire point secrètement à la présidence
+de la République? A moins qu'elle n'en rêve la suppression: ni
+président, ni présidente,--ce qui, à tout prendre, serait plus conforme
+au principe de l'égalité des sexes.
+
+Parlons plus sérieusement: la fraction libérale du parti féministe part
+de cette idée très sage et très vraie que, loin de s'improviser, le
+progrès s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractère et
+de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range
+Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir sérier les
+questions et attendre les résultats. A l'heure qu'il est, leur
+propagande s'applique à revendiquer et à conquérir l'égalité des «droits
+civils», en agissant sur le public par des conférences et des
+publications, et sur le Parlement par des requêtes et des pétitions.
+C'est dans cet esprit pratique et avisé que Mlle Marie Popelin,
+doctoresse en droit de l'Université de Bruxelles, qui a fondé un des
+premiers organes du Droit des Femmes--_la Ligue_--réclame contre les
+lois vieillies ou injustes, définissant le féminisme «une protestation
+contre un système d'exception qui, sans libérer la femme d'aucun devoir,
+lui enlève des droits accordés à tous les hommes[28].»
+
+[Note 28: Revue encyclopédique, p. 882.]
+
+
+II
+
+Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans être
+beaucoup plus avancée, nourrit pourtant des espérances plus larges, des
+vues plus libres, des idées plus hardies et prend une attitude de jour
+en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur même du
+féminisme, à ce foyer nouveau épris de curiosité scientifique, brûlant
+de savoir, de vouloir, de pouvoir, dévoré du besoin de s'élever, de se
+communiquer, de se dévouer, à ce centre où s'allument et s'échauffent
+les résolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.
+
+C'est de là qu'est sortie la _Société pour l'amélioration du sort de la
+Femme_, dont la présidente, Mme Féresse-Deraismes, une opportuniste
+aimable, comptera parmi les ouvrières de la première heure avec sa soeur
+cadette, la regrettée Maria Deraismes, à laquelle ses admirateurs ont
+élevé galamment, en février 1895, un monument au cimetière Montmartre.
+C'est dans le même esprit que s'est formé le groupe féministe français
+l'_Égalité_, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'étude et de
+patiente volonté, se plaît à reconstituer le rôle social que son sexe a
+joué dans le passé. C'est d'une semblable préoccupation qu'est née la
+_Ligue française pour le Droit des femmes_, que Mme Pognon dirige aussi
+habilement, aussi magistralement qu'elle a présidé, en 1896, les débats
+tumultueux du Congrès féministe de Paris: femme de tête et de coeur,
+apôtre des revendications de son sexe et surtout ardente zélatrice des
+oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mères pour effacer
+les haines et réconcilier les hommes. «La guerre est une flétrissure
+pour l'humanité: à la femme de la supprimer. Il lui suffira de le
+vouloir fortement, passionnément. L'amour maternel fera ce miracle.»
+Dieu le veuille!
+
+C'est encore sous la même inspiration que s'est constituée l'_Union
+universelle des Femmes_, destinée, dans la pensée de Mme Marya Cheliga
+qui en est l'âme, à faire oeuvre de propagande fédéraliste entre tous
+les peuples. Malgré ses emportements et ses outrances, il est impossible
+de ne point admirer cette femme que nos meilleurs écrivains ont honorée
+de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi
+communicative. Témoin celle-ci: «Même affranchie, la femme, ainsi que
+l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin
+implacable et mystérieux réserve à tout être vivant sur notre pauvre
+planète; mais, ayant acquis avec la libération toutes les possibilités
+de bonheur qui sont en elle, la femme atténuera l'universelle douleur et
+apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'élan de son
+coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son âme rénovée et
+fière[29].»
+
+[Note 29: _Les Hommes féministes, op. cit._, p. 831.]
+
+C'est dans le même milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de
+publicité intéressantes ont pris naissance: le _Journal des Femmes_,
+dont Mme Maria Martin, sa distinguée directrice, résume ainsi la
+tendance idéale: «L'humanité est une; l'homme ne sera jamais grand tant
+que la dignité de la femme sera sacrifiée à son égoïsme;»--et la _Revue
+féministe_, trop tôt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard
+tempérait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par
+ce fragment: «Ne demandons pas trop à la fois. Au point de vue social,
+la femme, sans siéger dans les parlements, peut faire oeuvre féconde et
+bonne; elle a à remplir une mission toute de charité et de
+philanthropie; elle doit s'efforcer de prévenir et d'atténuer
+quelques-unes des misères sociales: l'intempérance, la guerre, le vice,
+le vice surtout, qui crée pour la femme le pire des esclavages[30].»
+
+[Note 30: _La Femme moderne, op. cit._, p. 857.]
+
+Au demeurant, constatons sans malice que les publications féministes ont
+beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais
+sachons reconnaître en même temps que, si, dans cette végétation
+d'oeuvres et d'idées, bon nombre ne sont point exemptes de présomption
+désordonnée ou d'audace fâcheuse, il est consolant d'y voir éclore et
+fleurir, avec une vigueur exubérante, les sentiments de pitié, d'amour,
+de dévouement qui font le plus d'honneur à la femme moderne.
+
+
+III
+
+Le féminisme avancé est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes,
+dont j'écrivais le nom tout à l'heure. Grâce à l'appui de M. Léon
+Richer, un précurseur intrépide et convaincu, qui avait fondé le _Droit
+des femmes_ pour défendre et propager les idées nouvelles, cette
+intellectuelle élégante et hardie a personnifié pendant longtemps le
+féminisme français; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagération,
+durant vingt années: «Le féminisme, c'est moi!» Et je ne doute point
+qu'elle l'ait pensé. Le féminisme était sa chose, son bien, sa vie; et
+finalement, cette appropriation n'a guère servi la cause des femmes.
+Mlle Deraismes eut le tort,--malgré ses intentions généreuses,--de
+l'annexer despotiquement à la libre-pensée et à la franc-maçonnerie. De
+là son succès auprès des partis avancés. Son intransigeance éloigna
+d'elle les âmes modérées et libérales. C'est moins, je pense, à l'apôtre
+du droit des femmes qu'à l'anticléricale frondeuse et voltairienne que
+le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom
+à une rue de la capitale.
+
+A lire aujourd'hui les productions de ce féminisme radical, l'impression
+n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer
+la note, comme la plupart des organes du parti féministe,--ce qui n'est
+qu'un manque de mesure et une faute de goût,--cet enfant terrible pousse
+ses revendications jusqu'à l'extrême logique.
+
+Tel déjà ce féminisme cosmopolite qui affiche la prétention d'étendre
+«la question féminine à toutes les questions humaines.» Ainsi parlait
+naguère l'honorable secrétaire générale de la _Solidarité_, Mme Eugénie
+Potonié-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement
+nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant
+les idées absolues de révolution égalitaire. «L'homme et la femme
+doivent être complètement égaux,» selon M. Edmond Potonié-Pierre; «hors
+de là, pas de salut[31].»
+
+[Note 31: _Les Hommes féministes, loc. cit._, p. 829.]
+
+Tout en rêvant d'embrassement général et de paix perpétuelle entre les
+peuples, tout en réclamant «la justice pour tous, et aussi pour les
+animaux, nos frères inférieurs[32],» les manifestes de ce groupe ne
+parlent que de luttes, de victoires et de conquêtes, dont l'homme, cette
+tête de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les
+frais. C'est encore Mme Potonié-Pierre qui, dans l'emportement de son
+zèle, reprochait un jour aux femmes d'agréer les politesses et les
+condescendances du sexe masculin. Il serait préférable, paraît-il, que
+les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus
+d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse égalitaire.
+
+[Note 32: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 882.]
+
+Que dirons-nous enfin du féminisme intransigeant, par lequel le
+féminisme «autonome» rejoint le féminisme «révolutionnaire»? Il
+s'échappe et se répand contre l'autorité masculine en violences
+acrimonieuses, où l'on sent moins l'ardeur de la liberté et la passion
+de l'indépendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilité rageuse et
+impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le féminisme tourne
+à l'aigreur et à l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume
+et de jalousie. C'est un féminisme haïssant et haïssable. A l'entendre,
+il faut que la femme se suffise à elle-même. Plus de recours à
+l'assistance de l'homme: sa tutelle est dégradante.
+
+Une Italienne, Mme Émilia Mariani, s'est écriée en plein congrès
+féministe de Paris: «Que la femme meure plutôt que de subir la
+protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son
+déshonneur[33]!» Poussée à ce point, la misanthropie devient une maladie
+inquiétante. Lorsqu'une femme en arrive à ce degré d'extravagance, il y
+a mille chances pour qu'elle réclame l'abolition du mariage et
+l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se réfugie finalement dans
+l'union libre. Le dévergondage des idées mène tout droit au dévergondage
+des moeurs.
+
+[Note 33: _Ibid._, p. 832.]
+
+Cela se voit déjà. Il est des sujets sur lesquels la pensée d'une femme
+ne saurait guère se poser sans se déflorer, des mots que sa bouche ne
+peut articuler, semble-t-il, sans gêner sa pudeur. Certaines femmes,
+pourtant, se montrent inaccessibles à cette sorte de scrupules, les
+jugeant sans doute indignes de leur virilité artificielle. En quête
+d'émancipation à outrance, à la poursuite des libertés de la vie de
+garçon, des amazones se lèvent autour de nous, dans les cénacles
+littéraires particulièrement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon,
+et dont le casque à panache, porté gaillardement sur l'oreille,
+scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez
+crainte: des manifestations aussi intempérantes ne feront pas avancer
+beaucoup leurs affaires. Ce féminisme à plumet n'est pas dangereux. Son
+extravagance même nous met en garde contre ses sophismes.
+
+De cette revue générale des groupements féministes, il reste qu'ils se
+composent d'un centre compact, formé par le féminisme autonome, et de
+deux ailes opposées: le féminisme chrétien à droite et le féminisme
+révolutionnaire à gauche. De telle sorte que le féminisme français va du
+conservatisme religieux à la révolte la plus osée, en passant par le
+progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le féminisme
+n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques
+individualités retentissantes; il tend à devenir un mouvement collectif,
+dont l'amplitude croissante s'étend de proche en proche.
+
+Quel est, en fin de compte, l'effectif total du féminisme militant? On
+ne sait trop. D'après Mme Dronsart, il existerait à Paris une fédération
+composée de dix-huit groupes comprenant 35000 membres[34]. Nous sommes
+encore loin d'une levée en masse du sexe faible contre le sexe fort.
+Mais les associations féministes sont formées, paraît-il, de zélatrices
+ardentes et comme illuminées qui, rêvant de confesser leur foi à la face
+des persécuteurs et de se dévouer, corps et âme, au triomphe de l'idée
+nouvelle, aspirent à la paille humide des cachots et à la palme du
+martyre. C'est à faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!
+
+[Note 34: _Le Correspondant_ du 10 octobre, p. 121.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Manifestations et revendications féministes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--TENTATIVES D'ASSOCIATION NATIONALE ET
+ INTERNATIONALE.--CAUSES DIVERSES DE FORCE ET DE
+ FAIBLESSE.--LES TROIS CONGRÈS DE 1900.
+
+ II.--LA DROITE FÉMINISTE.--CONGRÈS CATHOLIQUE.--PREMIER
+ DÉBUT DU FÉMINISME RELIGIEUX.
+
+ III.--LE CENTRE FÉMINISTE.--CONGRÈS PROTESTANT.--MOINS DE
+ BRUIT QUE DE BESOGNE.
+
+ IV.--LA GAUCHE FÉMINISTE.--CONGRÈS
+ RADICAL-SOCIALISTE.--TENDANCES AUDACIEUSES.
+
+ V.--QUE PENSER DE CES DIVISIONS?--EN QUOI LE FÉMINISME PEUT
+ ÊTRE DANGEREUX ET MALFAISANT.--COMPLEXITÉ DU PROBLÈME
+ FÉMINISTE.--NOTRE DEVISE.
+
+
+I
+
+Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec évidence des
+pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du
+féminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohésion, d'entente, d'unité;
+ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de
+doctrine précise ni de programme arrêté. C'est pourquoi les congrès
+internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de
+l'Europe ont donné le spectacle de la discorde et de l'incohérence.
+Outre que, dans ces assemblées féminines comme en tout congrès dont la
+science ou la philanthropie est le noble prétexte, le temps s'est passé
+moins en travail utile qu'en distractions mondaines, réceptions,
+visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgré certains
+dithyrambes intéressés, que la plupart des discussions se sont traînées
+dans le vague des théories creuses et l'exposition des thèses les plus
+contradictoires ou les plus étranges. Peu de solutions pratiques; point
+de direction concertée.
+
+Qu'on ne croie point que j'exagère: une congressiste sincère, Miss
+Frances Low, nous a livré sur ce point ses impressions personnelles. «On
+entrait dans une section, écrit-elle à propos du congrès féministe tenu
+à Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant,
+que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des
+fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la
+même enceinte, qu'un jour viendrait où, grâce à l'évolution, la femme
+serait libérée, comme l'homme, des devoirs et des soucis du ménage. Ici
+l'on apprenait comment les femmes, opprimées par les hommes, «avaient
+dormi, voilées, pendant des siècles,» selon l'expression d'une dame
+douée d'imagination; et là, on vous racontait les merveilleuses choses
+accomplies par notre sexe, en littérature, depuis Sapho. Un jour, pour
+justifier l'entrée des femmes dans la vie publique, on vantait leur
+abnégation et leur désintéressement; et le lendemain, dans un travail
+consacré à la vie idéale des familles de l'avenir, on déclarait que la
+femme serait «payée» pour tous les services qu'elle rendait à son mari
+et à ses enfants[35].» Il n'est qu'une main féminine pour égratigner
+aussi joliment les «chères camarades».
+
+[Note 35: _Journal des Débats_ du 8 août 1899, extrait du _Nineteenth
+Century_.]
+
+Afin de remédier à cette confusion des langues que Miss Low dénonce
+d'une plume si acérée, on s'emploie actuellement à constituer en chaque
+pays un «conseil national des femmes». Ces différents groupements en
+voie d'organisation devront s'affilier, selon l'idée fédérale, en
+«conseil international», qui deviendra ainsi l'organe de l'«Union
+universelle des femmes». Et bien que cette vaste coalition soit à peine
+ébauchée, bien que l'effort de concentration et le «travail
+intellectuel» des groupes régionaux ait souffert de «l'invasion de
+l'élément mondain dans le domaine du féminisme,» Mlle Kaethe Schirmacher
+nous assure que «la solidarité des femmes dans le monde entier, loin
+d'être un vain mot, est en partie déjà une réalité[36].»
+
+[Note 36: _Journal des Débats_ du 15 juillet 1899.]
+
+Il ne paraît pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu
+se former l'unité rêvée entre les différents groupes et les différentes
+races. Le féminisme reste divisé contre lui-même. Ouvrières et
+bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se
+réunir en un concile général. Nous avons eu trois congrès pour un. Si
+les discussions y ont gagné d'être plus calmes, plus sérieuses et plus
+pratiques, il n'en demeure pas moins que cette désunion est la plus
+grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une
+oeuvre de prosélytisme et de combat. Schopenhauer a dénoncé quelque part
+avec aigreur «la franc-maçonnerie des femmes». Il est de fait que, sans
+beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette
+solidarité d'intérêt n'exclut pas les rivalités de personnes. On l'a
+bien vu aux congrès qui se sont tenus à Paris en 1900, à l'occasion de
+l'Exposition universelle: ce qui n'empêche point qu'ils feront époque
+dans l'histoire du féminisme français.
+
+Voici, pour mémoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: «Congrès
+catholique international des oeuvres de femmes»,--«Congrès des oeuvres
+et institutions féminines»,--«Congrès de la condition et des droits de
+la femme». Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit
+très différent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et
+leurs résolutions. Il était facile, d'ailleurs, à tout observateur
+attentif de prévoir que le féminisme latin se fractionnerait en trois
+groupes rivaux, sinon ennemis. Dès maintenant la coupure est faite: le
+féminisme français a sa droite, son centre et sa gauche.
+
+
+II
+
+Le premier congrès n'a pas caché son drapeau: il s'est dit hautement
+catholique, et ses séances ont prouvé qu'il méritait cette appellation.
+Organisé sous le patronage du cardinal Richard, archevêque de Paris,
+présidé par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, dirigé par M. le
+vicaire général Odelin, son esprit est resté strictement confessionnel.
+On y a vu défiler en des rapports soignés, attendris ou pieux,
+l'ensemble des oeuvres religieuses de prière, d'apostolat ou de
+solidarité qui intéressent tous les âges et toutes les conditions,
+oeuvres fondées, soutenues, propagées par le coeur et l'intelligence des
+femmes. Ç'a été, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de
+la charité chrétienne.
+
+Jusqu'à ce jour, l'Église catholique avait regardé le féminisme d'un
+oeil défiant. D'aucuns même jugeaient tout rapprochement impossible
+entre une religion si vénérable et une nouveauté si hardie. L'alliance
+pourtant a été signée au congrès de Paris; et j'ai l'idée qu'elle peut
+être féconde en résultats imprévus. L'honneur en revient à un petit
+noyau de femmes distinguées, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est
+fait, à force de vaillance et de talent, une place éminente. Veut-on
+savoir comment la directrice du _Féminisme chrétien_ entend le rôle
+d'une Française aussi fermement attachée à la pratique de son culte
+qu'aux intérêts et aux revendications de son sexe? Voici une citation
+significative, qui nous renseigne en même temps sur l'attitude très
+nette et très franche que les femmes catholiques ont prise vis-à-vis du
+féminisme libre-penseur: «Si les partis s'honorent en rendant justice à
+leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi à qui Dieu a fait la
+grâce d'être une croyante ardemment convaincue, rendre hommage à ces
+femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son règne en ce
+monde, ont cru à la possibilité d'une justice humaine et ont voué leur
+existence à en préparer l'avènement. Nous pouvons désapprouver leur
+symbole, blâmer plus d'un article de leur programme, déplorer les
+tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier
+que, les premières, elles sont descendues dans l'arène, qu'elles ont eu
+le courage de prendre corps à corps les préjugés et de braver jusqu'au
+ridicule, cette puissance si redoutée en France. Et c'est pourquoi,
+Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les
+combattre[37].»
+
+[Note 37: _Rapport sur la situation légale de la femme._ Le Féminisme
+chrétien du mois de mai 1900, p. 141.]
+
+Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire
+composé presque exclusivement des femmes les plus titrées de
+l'aristocratie française, assistées de quelques hautes personnalités
+masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux académiciens, M.
+Émile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.
+
+On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice,
+réfractaires à l'esprit révolutionnaire ou même simplement laïque, se
+sont gardées prudemment de toutes les théories excessives accueillies
+avec faveur en d'autres milieux féministes. Le vent d'indépendance
+anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemblée
+de duchesses. Et cela même suffirait à démontrer l'utilité d'un
+féminisme chrétien, recruté parmi les femmes de naissance ou de
+distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grâce et de
+l'esprit, prétendent sauvegarder, contre les exagérations impies
+auxquelles des gens imprévoyants les convient, ce qui fait l'honneur et
+le charme de leur sexe. Même s'il cessait d'être aussi aristocratique
+qu'il s'est révélé en ses premières assises de 1900, le féminisme
+chrétien aurait encore à jouer, dans le mouvement des idées nouvelles,
+le rôle de modérateur et d'arbitre souverain. Est-il destinée plus
+enviable?
+
+En somme, le premier congrès des femmes catholiques a voulu constituer
+l'«Internationale des oeuvres charitables.» Puis, élargissant son ordre
+du jour, il a évoqué à son tribunal quelques-unes des lois civiles qui
+règlent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces
+graves questions féministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun
+quelques échos,--l'a tout naturellement amené à cette conclusion, qu'il
+était grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrétien dans les
+commandements impérieux du code Napoléon.
+
+Si bien que l'année 1900 aura vu l'apparition solennelle du féminisme en
+un milieu qui lui semblait à jamais fermé, puisque de grandes dames et
+de bonnes chrétiennes n'ont pu se défendre d'examiner, ni se dispenser
+d'accueillir avec bienveillance les doléances de leur sexe; et chose
+plus grave, elle aura vu, en ces premières assises des oeuvres
+catholiques, l'acceptation officielle du féminisme par le clergé
+français. L'heure était venue, au dire de Mlle Maugeret, d'«ouvrir
+toutes grandes les portes de l'Église» à ces altérées de justice et de
+progrès, que la libre-pensée «avec son langage mélangé des meilleures et
+des pires choses, avec son personnel non moins mélangé que ses
+théories,» essayait d'arracher au christianisme, en se présentant comme
+l'école de toutes les émancipations, à l'encontre de la religion
+représentée comme l'école de tous les esclavages.
+
+Il appartient donc à l'Église de libérer la femme des liens
+inextricables qui l'enserrent. Car l'apôtre du féminisme chrétien a
+déclaré sans détour, en plein congrès catholique, que la loi française
+ne protège pas la femme,--au contraire! «Elle la désarme dans la vie
+économique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la
+vie conjugale[38].» Rien que cela! L'Église aura fort à faire.
+
+[Note 38: _Le Féminisme chrétien_ du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et
+144.]
+
+
+III
+
+Le Centre du féminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites,
+prudentes, avisées, tend à se dégager des influences confessionnelles.
+Il est depuis longtemps constitué en un groupe compact où, sans trop
+s'enquérir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de
+«la Femme pour la Femme.» La réunion qu'il a tenue au cours de
+l'Exposition universelle s'appelait le «Congrès des oeuvres et
+Institutions féminines.» On s'est accordé à le surnommer le «Congrès des
+Protestantes», parce que sa présidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrière
+de la première heure qui a fondé à Paris une revue féministe
+intéressante: _la Femme_,--et la plupart des dames qui composaient le
+comité d'organisation, appartenaient à la religion réformée. Est-ce à ce
+titre que le Gouvernement l'a traité comme un congrès officiel, en lui
+ouvrant le Palais de l'Économie sociale?
+
+On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre féministe les
+groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemblée unique et
+plénière du «Féminisme international.» Mais les questions de personnes,
+toujours si âpres entre femmes, ont fait échouer ce beau rêve. Il a
+fallu renoncer à réunir en un seul corps tous les soldats de la même
+cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rôles et de
+combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanité et la jalousie ne
+sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons même qu'on ne
+s'en aperçoive point trop souvent dans les associations féministes de
+l'avenir.
+
+Le congrès des modérées et des habiles s'est donc déroulé sans bruit et
+sans éclat, sous la direction de femmes d'une compétence éprouvée. Ses
+séances furent graves et froides; on y fit étalage d'érudition. Certains
+rapports, remontant jusqu'au déluge, nous retracèrent toutes les phases
+de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux
+pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne
+fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de législation
+avaient été confiées à des spécialistes, parmi lesquels il nous a plu de
+rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus
+loin l'occasion de discuter à loisir les vues émises par les rapporteurs
+des deux sexes.
+
+Là comme ailleurs, on a fait le procès des hommes avec vivacité, mais
+sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige à Paris un
+«Groupe français d'études féministes», nous a dit notre fait avec un
+esprit qui s'aiguise en pointe acérée. En veut-on un piquant
+échantillon? Se demandant pourquoi «les hommes du monde, les hommes de
+science,» déversent leur «trop-plein philanthropique» sur les femmes de
+la classe inférieure et regardent comme indigne de leur attention le
+sort des femmes de la classe moyenne, elle écrit ceci: «Cependant ces
+femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misères comme les autres,
+misères d'autant plus aiguës qu'une éducation plus raffinée a développé
+chez elles une sensibilité plus délicate. Ces misères, qu'ils coudoient,
+qui sont celles de leurs mères, de leurs filles, de leurs épouses
+peut-être, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, préoccupés? Je
+crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un télescope
+que de jeter les yeux à leurs côtés, n'obéissent au désir secret de
+limiter l'égalité des sexes à ce qui ne les concerne pas directement.
+Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de
+salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche à sa dot: les leurs ont une
+dot[39].»
+
+[Note 39: _Du régime des biens de la femme mariée._ Rapport lu au
+Congrès des OEuvres et Institutions féminines tenu à Paris en 1900, _in
+fine_.]
+
+A cela n'essayez point de répondre qu'il arrive souvent, dans les
+milieux riches ou aisés, que la dot entretient à peine le luxe effréné
+de madame: ce serait peine perdue. Il a été décidé, dans les groupes
+d'études féministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa
+bonne petite femme. Et le féminisme protestant se dit équitable et
+modéré!
+
+
+IV
+
+Que faudra-t-il penser de la Gauche féministe qui passe pour être moins
+timorée en ses aspirations et moins retenue en ses récriminations? Ses
+assises ont eu tout le retentissement désirable. L'État et la ville de
+Paris ont accordé au «Congrès de la condition et des droits des femmes»
+tous les honneurs réservés aux assemblées officielles. La presse et le
+public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans être bruyant.
+Symptôme caractéristique: beaucoup d'institutrices y assistèrent;
+beaucoup de congressistes exaltèrent les services de «la Fronde». C'est
+d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du féminisme
+militant dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes, que le
+troisième congrès de l'Exposition s'est réuni et--ce qui vaut mieux,--a
+réussi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances générales
+qui s'y sont manifestées, nous réservant d'examiner, au cours de cet
+ouvrage, ses voeux et ses conclusions.
+
+Sans contestation possible, ce dernier congrès,--le plus nombreux, le
+plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le
+mot) le plus révolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'était montré
+radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mérité ces deux
+épithètes.
+
+La religion, d'abord, y fut très malmenée. Dès son discours d'ouverture,
+Mme Pognon nous avertissait que «le règne de la charité est passé, après
+avoir duré de trop long siècles»; que les oeuvres religieuses ne peuvent
+convenir qu'à «la femme bonne, mais ignorante»; qu'au lieu de l'aumône
+avilissante», les véritables féministes veulent «la solidarité». C'est
+avec le même dédain que Mlle Bonnevial a dénoncé «ce principe négateur
+de tout progrès: la résignation chrétienne», et les «préjugés chrétiens»
+qui ont fait de la femme «la grande coupable» et du travail «une peine
+et une humiliation». La même a flétri vertement «les scandaleuses
+spéculations industrielles» des couvents qui se livrent clandestinement
+à «l'exploitation de l'enfance ouvrière». De son côté, Mme Marguerite
+Durand a fait la leçon aux riches élégantes «qui donnent, par chic, pour
+les réparations d'églises, le rachat des petits Chinois et autres
+oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des
+opérations financières cléricales et politiques[40]». Enfin Mme
+Kergomard a supplié toutes les femmes qui font de l'éducation, de
+secouer le «vieil esprit», l'«esprit du confessionnal[41]».
+
+[Note 40: Compte rendu sténographique de _la Fronde_ du 6 septembre
+1900.]
+
+[Note 41: _Ibid._, nº du 9 septembre.]
+
+Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prêtre
+catholique surtout est leur bête noire. Au banquet qui a terminé le
+congrès, «la directrice de l'un des plus importants lycées de filles»,
+dit _la Fronde_, a fait cette déclaration catégorique: «Nous voulons que
+notre enfant soit élevé à penser librement, sans qu'il soit marqué au
+front d'aucun stigmate religieux.» Et tous ces appels à l'athéisme
+furent salués d'applaudissements prolongés.
+
+Même accord pour affirmer que le remède réel aux souffrances de
+l'ouvrière est dans «une transformation complète de la société
+actuelle[42].» Au dire de Mme Pognon, la misère ne saurait être
+supprimée que par «une juste répartition des produits du sol et de
+l'industrie.» C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec
+«leurs frères de misères.» Et cette entente ne doit pas s'arrêter aux
+frontières. Après l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des
+ouvrières. «Comprenant que nos frères de l'étranger souffrent du même
+mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanité une seule
+et même famille[43].»
+
+[Note 42: Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la
+femme. _La Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+[Note 43: Discours d'ouverture, même numéro.]
+
+Vainement un congressiste courageux s'exclama: «Nous sommes ici pour
+nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du
+socialisme.» Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir étrangler la discussion.
+Par contre, une motion anarchiste fut repoussée avec perte. La formule:
+«Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins,» souleva de
+formidables protestations[44]. Au surplus, le «nationalisme» ne fut pas
+mieux traité par ces dames. Un orateur s'étant risqué par inadvertance à
+parler des «défenseurs de la patrie», souleva une telle émotion qu'il
+dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en
+déclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'«était pas du tout
+nationaliste[45].»
+
+[Note 44: Compte rendu sténographique, même numéro.]
+
+[Note 45: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit élevée avec force, dans
+son discours de clôture, contre «la haine et la lutte des classes»,
+affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la
+solidarité entre les humains, il reste que des «paroles empreintes du
+plus pur socialisme, des paroles révolutionnaires mêmes,» ont été
+prononcées au Congrès de la Gauche féministe[46]. C'est Mme Marguerite
+Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien
+connu, a exercé sur cette assemblée de femmes ardentes une très grande
+influence, que j'attribue à son talent d'abord, et aussi à son habileté
+et à sa modération. De tous les articles du programme socialiste, il a
+eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus osé,
+le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour
+cet acte de sagesse, lui savoir gré de son intervention.
+
+[Note 46: Même journal du 12 et du 14 septembre 1900.]
+
+
+V
+
+Voilà donc le féminisme français coupé en trois tronçons qui auront
+beaucoup de peine à se rejoindre et à se ressouder, bien que de nombreux
+intérêts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui
+n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai féminisme.
+Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de
+l'Extrême-Gauche pour des «révoltées», sans se dire que toute idée,
+bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une
+rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre
+établi, et que, si nous la jugeons périlleuse, il importe moins de la
+combattre pour sa nouveauté que de prouver directement sa malfaisance.
+En revanche, les féministes chrétiennes ont été gratifiées ironiquement,
+par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom:
+les «hermines»; ce qui ferait croire que la réputation des premières est
+plus immaculée que celle des secondes. Et cependant, le féminisme n'aura
+prise sur les honnêtes gens qu'à la condition d'être patronné, défendu,
+accrédité par les honnêtes femmes.
+
+On pourrait être tenté de regretter ces rivalités et ces divisions
+intestines, si elles n'étaient à peu près inévitables. N'est-il pas
+d'expérience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres
+sont tentés de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne
+tarde point à se persuader que ses voisins sont des ennemis,
+conformément à la maxime: «Quiconque n'est pas avec nous, est contre
+nous»; tandis que l'union, qui concentre et décuple les forces, va droit
+au but à atteindre et au droit à conquérir.
+
+Il est fâcheux également que le féminisme ne puisse se suffire à
+lui-même. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite
+Durand, qui se défend, comme d'une lourde faute, d'avoir inféodé le
+féminisme au parti socialiste. «Nous avons besoin, dit-elle, pour
+l'obtention des réformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus
+encore que du dévouement de quelques-uns[47].» C'est la vérité même;
+d'autant mieux que bon nombre de revendications féministes ne mettent
+nécessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela même nous
+fait croire qu'elles aboutiront. Ce résultat pourrait être facilité par
+la constitution d'un «Conseil national» (le principe en a été voté),
+composé de neuf membres, à raison de trois déléguées pour chacun des
+trois congrès, et qui représenterait vraiment, au dedans et au dehors,
+les idées des femmes françaises[48].
+
+[Note 47: _La Fronde_ du 14 septembre 1900.]
+
+[Note 48: Même journal du 12 septembre 1900.]
+
+On connaît maintenant les directions diverses du féminisme français, et
+l'esprit qui anime ses différents groupes, et l'état-major qui les
+prépare et les conduit à la bataille. La nature de ce livre ne
+permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances
+et des idées beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqué
+à publier seulement les noms qui nous ont paru le plus étroitement liés
+à l'histoire et au mouvement du féminisme contemporain,--sans nous
+dissimuler d'ailleurs que, pour une de nommée, il en est dix qui seront
+furieuses de ne point l'être. Ce n'est pas au «jardin secret» des dames
+féministes que fleurit le plus abondamment la discrète et suave
+modestie.
+
+Bornons-nous à rappeler qu'en France, pour le moment, le féminisme
+militant et lettré gravite autour du journal «la Fronde», dont la
+rédaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand
+public,--où la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et
+s'unissent contre l'ennemi commun. C'est là que se concertent les coups
+terribles destinés à libérer la femme française des liens qui
+l'oppriment. C'est là que l'on jure de ne point cesser le bon combat,
+tant que le géant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux
+despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la
+poussière.
+
+Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnaître
+que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces
+manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour
+effet, d'éveiller et d'entretenir une hostilité fâcheuse entre les deux
+sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, dès que le
+féminisme oublie les aptitudes et les qualités propres qui les rendent
+étroitement solidaires, dès qu'il cherche le bien-être de la femme dans
+un développement égoïste et solitaire, sans égard pour l'espèce qui ne
+se perpétue que par l'amour et la coopération, dès qu'il sème la
+suspicion et la discorde entre les deux moitiés de l'humanité,--alors
+que leur bonheur dépend de la communauté des sentiments, des espérances
+et des aspirations,--dès que le féminisme, en un mot, tend à désunir ce
+que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hésiter à
+le dénoncer comme une tentative chimérique et une mauvaise action.
+
+Au demeurant, tous les genres de féminisme, du plus atténué au plus
+aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prérogatives actuelles
+de l'homme. Le temps n'est plus où le féminisme pouvait paraître à des
+écrivains d'esprit «une reprise dans un vieux bas bleu.» Plus moyen de
+croire qu'il sévit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent
+faire le jeune homme. Nous sommes en présence d'un courant d'opinion
+sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, à fomenter
+un état de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue
+féministe, d'un «duel collectif» qui risque de mettre aux prises pour
+longtemps les fils d'Adam et les filles d'Ève; et cette perspective
+n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de
+l'espèce.
+
+D'année en année, du reste, le plan et la marche du féminisme se
+dessinent avec plus de précision et de fermeté. Et comme nous devons
+suivre pas à pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler
+comment les «femmes nouvelles» se plaisent à le formuler. «Si nous
+voulons, disent-elles, exercer une action plus décisive sur les affaires
+de l'État et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au
+niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et
+apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons
+conséquemment notre émancipation _intellectuelle_ et _pédagogique_,
+_économique_ et _sociale_. Instruisons-nous pour être libres; gagnons
+notre vie pour être fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux
+hommes avec succès les diplômes et les grades, les métiers industriels
+et les professions libérales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance
+et d'autorité, parler de notre émancipation _politique_ et _familiale_
+et conquérir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et
+le gouvernement domestique.»
+
+C'est donc à l'instruction que le féminisme demande l'émancipation
+_individuelle_ des femmes et sur le travail indépendant qu'il fonde leur
+émancipation _sociale_, estimant avec raison que, ces améliorations
+réalisées, elles seront en droit de jouer un rôle plus direct et plus
+actif dans l'État et dans la famille. «Cherchez la vérité et la vérité
+vous rendra libres,» tel est le conseil suprême que le féminisme
+d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oublié peut-être
+que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en
+bonne place une peinture allégorique de Miss Cassatt, où la hardiesse
+conquérante de la «Femme nouvelle» faisait opposition à la basse
+humilité de la «Femme ancienne». La partie centrale, plus
+particulièrement suggestive, représentait un essaim de jolies filles,
+vêtues à la dernière mode, qui cueillaient à pleines mains les fruits de
+la science dont leur première mère n'avait timidement goûté qu'un seul.
+A droite, une jeune beauté, rivale de Loïe Fuller, dansait au son des
+harpes et des violes un pas audacieux où l'envolement des jupes
+multicolores resplendissait autour de son front comme une auréole.
+Enfin, à gauche, un choeur de femmes, la chevelure dénouée, poursuivait
+une Gloire ailée qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons
+se bousculait une bande de canards affolés. Il n'y a pas de doute: c'est
+à nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.
+
+Réflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi
+désobligeante est, croyons-nous, d'étudier et de juger la question
+féministe sans passion, sans faiblesse, sans préjugés, c'est-à-dire en
+hommes,--évitant avec le même soin l'ironie dédaigneuse et la fausse
+sentimentalité, s'abstenant également de toute adhésion aveugle et de
+toute récrimination méprisante, se tenant à mi-côte dans une attitude
+d'équitable impartialité, admettant des revendications féminines ce
+qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rémission ce
+qu'elles contiennent d'excessif et de périlleux pour la femme et pour
+l'humanité.
+
+Il ne s'agit donc point de prendre parti pour _ou_ contre le féminisme,
+de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier
+1897 au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, M. Brunetière
+avait donné à sa conférence ce titre significatif: «Pour _et_ contre le
+féminisme.» On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet,
+comme nous, qu'il y a dans le mouvement féministe presque autant à
+prendre qu'à laisser; sans compter qu'en adoptant cette règle de libre
+examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de démontrer à
+ces dames que, sans rien sacrifier de notre indépendance et de notre
+dignité, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurés, ni même aussi
+«canards» qu'on se l'imagine en Amérique.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Les ambitions féminines
+
+
+ SOMMAIRE.
+
+ I.--LA FEMME NOUVELLE VEUT ÊTRE AUSSI INSTRUITE QUE
+ L'HOMME.--L'ÉGALITÉ DES INTELLIGENCES DOIT CONDUIRE A
+ L'ÉGALITÉ DES DROITS.
+
+ II.--COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF.--CE QUE LES XIIe ET XVIIIe
+ SIÈCLES ONT PENSÉ DE LA FEMME.--LE PASSÉ LUI FUT
+ DUR.--RÉACTION DU PRÉSENT.
+
+ III.--CE QUE SERA LA FEMME DE L'AVENIR.--NOS PRINCIPES
+ DIRECTEURS.--LA DIVISION DU TRAVAIL ET LA DIFFÉRENCIATION
+ DES SEXES.--L'ÉGALITÉ MORALE DANS LA DIVERSITÉ
+ FONCTIONNELLE.--SUBORDINATION DE L'INDIVIDU AU BIEN GÉNÉRAL
+ DE LA FAMILLE ET DE L'ESPÈCE.
+
+
+I
+
+Je préviens celles qui seraient tentées de lire les pages suivantes,
+qu'il n'entre point dans mes intentions de leur débiter des madrigaux,
+persuadé que ces fadaises glissent sur le coeur de la «femme nouvelle»
+sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre
+grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles
+ont des pensées profondes, des lectures graves, des conversations
+austères; elles ferment l'oreille à nos compliments accoutumés. Ce n'est
+point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--même avec
+émotion; outre qu'elles n'en ont jamais douté, ce genre de supériorité
+leur agrée beaucoup moins qu'à leurs grand'mères. Elles ambitionnent
+d'être prises pour de fortes têtes et traitées, non comme de grands
+enfants et d'aimables créatures (vous leur feriez horreur!), mais comme
+de grands et vigoureux esprits.
+
+Pour plaire à une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire
+le plus sérieusement du monde des déclarations comme celles-ci: «Madame,
+vous êtes une étonnante psychologue.» Ou encore: «Je ne vous croyais pas
+aussi doctement renseignée sur la physiologie.» Ou mieux:
+«L'anthropologie n'a point de secrets pour vous.» Ou enfin, si vous
+voulez être irrésistible: «Votre élégance, à laquelle, nous autres
+hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misère auprès de
+votre puissante dialectique; le charme et la grâce, qu'il serait vain de
+vous disputer, ne sont eux-mêmes que vanité auprès de vos connaissances
+juridiques et médicales; il n'est pas jusqu'à votre sensibilité, dont
+vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de
+son prix et de son mérite auprès de vos capacités mathématiques, de
+votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit
+scientifique.» Si, après ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous
+pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'âme vraiment féministe.
+
+Quelque exagéré que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit
+plus à certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'être bonnes, rieuses et
+tendres, d'avoir de la fraîcheur ou même de la beauté: on les veut
+instruites, savantes, académiques. Il leur faut un brevet,--tous les
+brevets. Et à cette constatation, le féminisme exulte.
+
+Comment l'humanité enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle
+la «femme selon la science», l'«Ève future»? Les champions de
+l'émancipation féminine ont un plan très simple et une tactique très
+adroite. Ils s'efforcent d'établir que, soit par ses qualités morales,
+soit par ses facultés intellectuelles, la femme est l'égale de l'homme;
+et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mêmes prérogatives
+civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui répéter:
+«Vous êtes charmante, la joie de nos réunions et le plaisir de nos yeux,
+gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais légère et volage comme
+lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et
+changeant d'idée aussi aisément que vous changez de chapeau,»--la femme
+nouvelle s'applique à prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la
+raison.
+
+Et voyez la conséquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse
+déjà par la grâce et par le coeur; elle nous égale presque par
+l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la
+porte naturellement à copier, à traduire, à interpréter, à reproduire ce
+qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne à démontrer
+qu'elle nous égale de même en capacité intellectuelle, et il ne restera
+plus à l'homme qu'une supériorité qui n'est pas la plus enviable: la
+force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts
+et de s'en vanter? Si la généralité des femmes est moins robuste que
+notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent
+consciencieusement aux exercices physiques les plus propres à tremper, à
+fortifier leur délicatesse. Lors même qu'il leur serait interdit (c'est
+ma conviction) de nous ravir le privilège de la vigueur musculaire,
+cette incapacité serait de peu de conséquence en un temps et en une
+société où les supériorités psychiques l'emportent graduellement sur les
+supériorités physiques. Aux anciens âges, la force brutale gouvernait le
+monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait
+guère lui disputer la prééminence du muscle. Mais à mesure que la
+puissance matérielle voit décroître son prestige, et qu'inversement les
+influences spirituelles conquièrent peu à peu la primauté sociale, il
+suffit d'établir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se
+haussant du coup à notre niveau, elle soit admise au partage de notre
+traditionnelle royauté.
+
+Cela étant, rien de plus serré que l'argumentation féministe, rien de
+plus habile que son programme. Une fois prouvé que les femmes possèdent
+des qualités morales et intellectuelles qui balancent les nôtres, elles
+deviennent recevables à se prévaloir d'une même utilité sociale que
+nous; et dès l'instant que cette double équivalence est démontrée, elles
+sont fondées, en justice et en raison, à revendiquer toutes nos
+prérogatives civiles et politiques. L'égalité des sexes conduit
+logiquement à l'égalité des droits. Est-ce clair?
+
+Si donc nous ne parvenons pas à démontrer notre supériorité
+intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supériorité sociale? Sur
+la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant
+rien que la force. Voilà pourquoi le féminisme se flatte d'unifier et
+d'égaliser les têtes masculines et féminines en les coiffant d'un même
+bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture
+intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications
+féminines et la condition de toutes les autres, l'égalité scolaire
+devant conduire à l'égalité juridique, à l'égalité économique, à
+l'égalité politique. Cela est une nouveauté.
+
+
+II
+
+Sans remonter très loin dans le passé, on nous concédera qu'après le
+christianisme naturellement, c'est à la chevalerie, aux cours d'amour et
+aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le
+coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence
+où la société eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les
+folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on
+vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours
+l'épouse qui en bénéficia. La galanterie est proche voisine de la
+corruption. Toute société reçoit de la femme la grâce qui affine et la
+coquetterie qui déprave. C'est pourquoi une culture trop policée ne va
+point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour
+appelait sa dame: «Mon seigneur!» ce compliment attendri ne s'adressait
+qu'aux charmes extérieurs et à la beauté physique. En ce temps-là, les
+capacités cérébrales et la puissance intellectuelle de la femme étaient
+de peu de considération.
+
+Plus tard, notre grave XVIIe siècle se refroidit envers la femme;
+l'infériorité du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a
+tenté une démonstration véritablement mortifiante pour la plus belle
+moitié de nous-mêmes: «Dieu tire la femme de l'homme même et la forme
+d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Les
+femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur
+délicatesse, songer, après tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire
+où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.» Si
+théologique qu'il soit, l'argument prête à rire. Plus simplement, notre
+vieux jurisconsulte Pothier écrivait dans le même esprit: «Il
+n'appartient pas à la femme, qui est une inférieure, d'avoir inspection
+sur la conduite de son mari, qui est son supérieur.» Être de mince
+importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel était le
+jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes
+d'église et les hommes de robe du grand siècle.
+
+Leurs héritiers du XVIIIe regardent encore l'infériorité féminine comme
+un principe tutélaire, comme une loi naturelle et nécessaire. Ils
+n'accordent guère aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit
+souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le
+pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a «d'autre terme que celui
+de la raison,» tandis que l'ascendant des femmes «finit avec leurs
+agréments.» Le sensible Rousseau affirmait, non moins catégoriquement,
+la prééminence virile. «La femme est faite spécialement pour plaire aux
+hommes; si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité
+moins directe; son mérite est dans sa puissance: il plaît par cela seul
+qu'il est fort.» Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils,
+tandis que la grâce et la faiblesse sont le propre de la femme.
+
+On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe siècle, les sciences
+devinrent à la mode. C'est le moment où les femmes élégantes raffolent
+d'anatomie, d'astronomie, d'expériences, de machines; et les esprits les
+plus sérieux s'efforcent de rendre, à leur intention, la physique
+aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austère et
+ombrageuse de Mme de Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences
+une pudeur presque aussi tendre que sur les vices[49].» Nul enseignement
+ne leur répugne. Les études les plus viriles exercent sur elles une
+véritable fascination. Elles délaissent les romans et entassent les
+traités scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnières. Une
+femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire
+d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise
+parmi des équerres, des mappemondes et des télescopes.
+
+[Note 49: A. REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_; menus propos, p.
+332.]
+
+Mais cet engouement fut passager. La tourmente révolutionnaire passée,
+on revint à des idées plus positives. Napoléon admettait seulement qu'on
+enseignât dans les écoles de la Légion d'honneur un peu de botanique et
+d'histoire naturelle, «et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des
+inconvénients.» Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'«il faut
+se borner à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et
+une stupide superstition.» Ce programme n'est que la paraphrase des
+idées que Molière a développées dans les «Femmes savantes»:
+
+ Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
+ Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
+
+Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes
+citations. Disons tout de suite, afin de les réconforter, qu'il
+resterait à prouver que, même pour nous plaire, l'instruction leur est
+toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une
+ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et
+de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagération contraire et
+affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'égalité
+complète des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thèse
+excessive relève moins de l'observation que de la galanterie. Dans la
+question du rôle intellectuel et social des femmes, il est sage d'éviter
+les opinions extrêmes, en se gardant avec le même soin de l'amoindrir et
+de l'exalter. Point de préventions injustes, point d'adulation aveugle.
+Quels seront donc, en cette matière, nos principes directeurs? C'est ce
+qu'il faut dire sans la moindre réticence.
+
+
+III
+
+La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus
+la séparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie
+devient morale, féconde et douce. Dans les sociétés sauvages, la
+division du travail existe à peine entre l'homme et la femme. Tous deux
+sont voués aux mêmes besognes, assujettis aux mêmes peines, condamnés au
+même sort. Ce sont deux bêtes de somme attelées aux mêmes tâches, que la
+misère déprime et que la promiscuité déprave. Vienne le mariage qui
+érige la femme en reine du foyer et réserve à l'homme le soin et le
+souci des affaires extérieures: l'ordre apparaît, la civilisation
+commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de
+l'organisme social, est fondée.
+
+Là-même où, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait
+et la spécialisation des sexes moins avancée, dans les campagnes où le
+travail de la terre oblige souvent les deux époux aux mêmes efforts et
+aux mêmes fatigues, dans les milieux riches où les habitudes d'élégance
+et de désoeuvrement plient les couples à la même vie oisive et molle, il
+est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule.
+Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux
+de son homme, soit que le mondain s'effémine en prenant les manières de
+ses «chères belles», le résultat est pareil: les différences s'atténuent
+au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes,
+et du même coup le niveau de la dignité sociale est en baisse.
+
+D'où cette conséquence que, si la femme s'appliquait trop généralement à
+copier, à doubler l'homme en tous les ordres d'activité, le progrès
+risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une «régression»
+dommageable à la famille et à la société. Et nous voulons croire que les
+féministes avancées, qui se piquent d'être des esprits libres, des
+esprits scientifiques, des réalistes, des positivistes épris
+d'observation rigoureuse, seront sensibles à une conclusion appuyée de
+l'autorité d'Auguste Comte, de Darwin et de Littré, dont la mémoire leur
+est particulièrement chère et vénérable.
+
+D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail
+nous offre cet autre avantage que, partout où les occupations sont très
+spécialisées, la coopération est plus nécessaire et la solidarité mieux
+sentie, deux choses que les féministes ont à coeur. S'appliquant à une
+seule tâche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout
+ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De là une
+sorte d'unité organique, fortement nouée par la réciprocité des échanges
+et la mutualité des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs
+et les volontés aussi étroitement que les besoins et les vies, porte au
+plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'épuise donc
+point à faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire
+la sienne. A chacun sa tâche, et tous les rôles seront mieux remplis.
+Loin d'opposer les sexes l'un à l'autre, «le meilleur féminisme, pour
+employer un mot très juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui sépare le
+moins les intérêts de l'homme des intérêts de la femme.»
+
+Or, leur différence de fonction procède de leurs différences de nature.
+Même en accordant que ces dissemblances originelles aient été accentuées
+artificiellement par l'éducation, par la tradition, par la compression
+séculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la
+structure anatomique et l'organisme physiologique établissent entre les
+deux facteurs de l'espèce des diversités irréductibles. Si même la
+condition de la femme dans le passé a marqué d'un pli certain ses
+dispositions mentales, cette condition elle-même n'est pas un fait sans
+cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination
+naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqué le sexe, c'est la
+raison biologique qui a été le principe du fait social.
+
+Tous les anthropologistes s'accordent à reconnaître que la femme est
+moins fortement organisée, moins solidement construite, et partant moins
+robuste, moins résistante que l'homme. Et les différences d'armature et
+de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus,
+dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude
+a, depuis des siècles, assujetti la femme à un genre de vie plus
+sédentaire et plus enfermé que le nôtre, on peut induire, à la rigueur,
+que le moindre développement de la taille, le moindre volume du corps,
+la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse
+et la moindre chaleur du sang, tout, même la moindre activité cérébrale,
+soit, dans une certaine mesure, le résultat de la pression artificielle
+des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel
+que l'organisme féminin ait perdu quelque chose de ses forces
+primitives. C'est une loi générale de la biologie que l'inertie diminue
+et appauvrit l'énergie fonctionnelle du corps.
+
+Mais ces déformations n'empêchent point que la femme soit la femme,
+c'est-à-dire un être naturellement prédestiné à la maternité, un être
+spécialement façonné pour la gestation et l'allaitement, un être obligé
+de payer à l'espèce, dont la conservation dépend d'elle, un tribut de
+misères et de souffrances qui lui sont propres, un être assujetti à des
+époques d'accablement physique et d'inquiétude morale, à des crises de
+l'âme et des sens, à des causes d'excitation, de faiblesse et de
+fragilité, d'où lui vient tout ce qui la rend inférieure et supérieure à
+l'homme, tout ce qui nécessite le respect et la protection de l'homme.
+
+Car, c'est précisément par les fonctions augustes et les risques
+terribles de la maternité que la femme se hausse au niveau de l'homme.
+Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perpétuation de la
+famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas
+d'inégalité entre les sexes, l'homme étant complémentaire de la femme
+autant que la femme est complémentaire de l'homme. Rien n'empêche
+qu'elle soit notre égale, sans être notre pareille. Différence ne
+signifie pas infériorité. Pour égaler l'homme, la femme n'a pas besoin
+de l'imiter. «Cette identification contre nature serait, comme dit M.
+Marion, le contre-pied du progrès séculaire[50].»
+
+[Note 50: _Psychologie de la femme_, p. 3.]
+
+Suivez le cours des âges: plus la femme devient différente de nous en
+action et en fait, plus elle devient notre égale en dignité et en droit.
+Socialement parlant, il est désirable que le sexe de la femme s'étende à
+son âme, à son esprit, à ses oeuvres, à sa vie tout entière. En cela,
+elle sera plus utile à l'humanité, et plus heureuse et plus vénérée,
+qu'en se fatiguant à faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de
+la littérature, de la jurisprudence ou de la médecine. La belle affaire
+de lutter de verbosité avec un avocat ou de doser des pilules comme un
+pharmacien! N'est-ce donc rien d'être la gardienne du foyer et la
+providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et,
+pour rappeler le mot éloquent d'Edgard Quinet, de «porter dans son
+giron, non seulement les enfants, mais les peuples?»
+
+L'égalité des sexes ou, si l'on préfère, l'équivalence sociale de
+l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des
+fonctions, et encore moins l'identité des aptitudes, ce qui serait
+contraire à l'ordre éternel des choses. A poursuivre cette péréquation
+factice, la femme se heurterait à l'impossible. Nulle puissance humaine
+ne fera que, pris dans sa généralité, le sexe féminin l'emporte sur le
+nôtre en force musculaire, de même que nulle puissance humaine ne nous
+donnera cette tendresse d'âme et cette grâce du corps qui sont le
+privilège charmant des femmes. Nulle réforme légale ne les rendra
+capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes
+les entreprises hardies, de toutes les créations robustes, de toutes ces
+«grandeurs de chair», comme dit Pascal, où la vigueur musculaire est
+essentielle, parce que «nulle loi écrite (c'est M. Jules Lemaître qui
+parle) ne les empêchera d'être physiquement plus faibles que nous, d'une
+sensibilité plus délicate et plus capricieuse,» parce que «nulle loi ne
+les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de même que
+nulle loi ne rendra les hommes plus propres à filer la laine et à
+nourrir et élever les petits enfants[51].» Bref, nul article de loi ne
+changera le corps et l'âme des femmes. Et c'est heureux; car, cette
+déformation accomplie, l'humanité périrait.
+
+[Note 51: _Opinions à répandre_, p. 159.]
+
+Mais la diversité des fonctions ne s'oppose point à l'égalité des
+droits. Elle signifie seulement que l'égalité légale, l'égalité
+juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination
+du sexe féminin, «ces droits théoriques seront souvent, pour les femmes,
+comme s'ils n'étaient pas.» Cette pensée de l'écrivain si français que
+nous citions tout à l'heure, doit être recommandée instamment à la
+méditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrières,
+tous nos métiers, toutes nos fonctions: celles qui, perçant la cohue des
+hommes, parviendront à en forcer les portes, ne seront ni les plus
+heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la
+reconnaissance iront aux épouses et aux mères restées fidèles aux
+devoirs essentiels de leur ministère féminin. Ayant choisi la meilleure
+part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la
+société humaine.
+
+Ce qui ne veut pas dire que la question de l'égalité des droits entre
+l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les
+deux sexes sont égaux en raison, en justice et en vérité, c'est admettre
+que, sous la diversité de leur nature et la dissemblance de leurs
+fonctions, il y a entre eux unité foncière, identité morale; que l'homme
+et la femme, se complétant l'un l'autre, sont, dans la plus haute
+signification du mot, deux «personnes» qui se valent, deux coopérateurs
+inséparables qui constituent ensemble l'humanité, deux êtres qui,
+revêtus de la même dignité, soumis à la même responsabilité, ont même
+droit au respect, à la lumière, à la vie.
+
+Et cette affirmation de principes est d'une portée incalculable. De là
+découleront, en effet, beaucoup de réformes, ou mieux, beaucoup de
+«réparations» que l'équité réclame, alors même que, dans la pratique,
+elles ne se résoudraient point nécessairement, pour la généralité des
+femmes, en avantages immédiats et en profits certains. Mais, au moins,
+la «personne» de la femme sera élevée par la loi au même niveau que la
+«personne» de l'homme; et cette sorte de déclaration de ses droits
+complétera et achèvera la déclaration des nôtres.
+
+Seulement, les droits de l'individualité ont des limites. Ceux de la
+femme, par conséquent, doivent être expressément subordonnés aux
+intérêts supérieurs de l'espèce, de la famille, de la société. Et cette
+subordination des parties à l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser
+ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter
+séparément, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de
+satisfactions égoïstes qui mettraient en péril l'avenir de la race. A
+chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le
+dos au progrès et au bonheur. C'est la destinée du couple humain de
+collaborer, dans l'union la plus étroite, au bien général de la
+communauté.
+
+Dès lors, l'oeuvre de réparation poursuivie par le féminisme ne devra
+jamais se départir de la règle suivante: _Il faut que la femme puisse
+être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement._ Rien de plus,
+rien de moins. Il faut que la femme soit à même de réaliser en sa vie
+l'idéal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la
+sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de
+réactions qui découronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature,
+mais obéissons à la justice. Égale personnalité, égale dignité, égale
+considération, égale culture morale, égal développement intellectuel
+s'il est possible, dans une coordination réciproque, dans la coopération
+voulue et recherchée, dans la solidarité acceptée et chérie, pour tout
+ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de
+l'humanité, tel est notre idéal. Ainsi rapprochée de l'homme en droit et
+en raison, la femme, restée femme par la tendresse et la grâce, sera
+plus digne de son respect sans être moins digne de son amour.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+A propos de la capacité cérébrale de la femme
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES VARIATIONS DE L'ANTHROPOLOGIE.--LE CERVEAU DE LA
+ FEMME VAUT-IL CELUI DE L'HOMME?--CRANIOMÉTRIE AMUSANTE.
+
+ II.--LES SAVANTS SE RÉSERVENT.--UNE FORTE TÊTE NE SE
+ CONNAÎT BIEN QU'A SES OEUVRES.
+
+
+Pour connaître la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens
+nous sont offerts: 1º rechercher la capacité cérébrale des têtes
+féminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences
+biologiques; 2º envisager la production intellectuelle des deux
+sexes,--ce qui nécessite une étude d'histoire littéraire; 3º fixer les
+aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie
+comparée. Nous utiliserons successivement ces trois procédés
+d'investigation.
+
+Et d'abord, quelle est la capacité cérébrale de la femme? et, ce point
+étudié, de quel développement et de quelle culture est-elle susceptible?
+A cette question, le féminisme fait une réponse très simple et très
+catégorique: l'intelligence de la femme égale celle de l'homme et,
+conséquemment, l'instruction des deux sexes doit être la même. C'est ce
+qu'il faut apprécier avec indépendance et impartialité.
+
+
+I
+
+Au dire des anthropologistes, le problème de rivalité intellectuelle qui
+s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre cérébral, et la seule
+crâniologie aurait compétence pour en fournir exactement la solution.
+Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le
+crâniomètre soient des instruments un peu grossiers pour peser
+l'impondérable et appréhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est
+clair, en tout cas, que l'intellectualité humaine dépend de l'organisme
+cérébral. C'est une question de tête. Les spécialistes se sont donc
+emparés du cerveau de la femme; ils l'ont tourné et retourné dans tous
+les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latéraux, le volume,
+le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions,
+la proportionnalité de leur masse à la moelle épinière et à la colonne
+vertébrale; et à l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser.
+Si la femme n'est pas en agréable posture devant la science, celle-ci ne
+fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.
+
+Non pas que les observations acquises manquent d'intérêt. C'est ainsi
+qu'on a constaté que, pour la capacité crânienne, les Chinoises
+l'emportent sur les Parisiennes. Il paraîtrait même que, sous ce
+rapport, nos élégantes seraient à peine supérieures aux gorilles. Voilà
+qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le
+Parisien mâle n'a qu'une faible prééminence sur l'homme jaune. Un des
+plus petits crânes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais passé
+pour un imbécile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient
+qu'un poids inférieur à la moyenne: étaient-ce donc des pauvres
+d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine:
+soutiendrez-vous que cette grosse bête a du génie? Non; la grosseur du
+cerveau n'est pas, à elle seule, un signe de supériorité intellectuelle.
+L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'éléphant sont
+intelligents à leur manière.
+
+En effet, les plus récentes recherches semblent établir que la pesanteur
+et le volume du crâne importent moins en eux-mêmes que leur
+proportionnalité au poids et au volume du corps. Certains vont même
+jusqu'à insinuer que cette relativité pourrait bien être plus forte chez
+les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le féminisme!
+Enfoncée la supériorité cérébrale du mâle!
+
+En présence de ces découvertes palpitantes, il faut avouer que, pour
+caractériser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pères usaient de
+procédés véritablement enfantins: ils avaient l'ingénuité de la juger à
+ses oeuvres, comme on juge un arbre à ses fruits. C'est ainsi qu'en
+lisant de beaux vers, en écoutant de beaux discours, en applaudissant de
+belles pièces, ils ont estimé, le plus simplement du monde, que
+Lamartine et Hugo étaient de grands poètes, Lacordaire et Berryer de
+grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans étudier la
+structure, sans pénétrer l'essence de leur organisme mental. C'était
+puéril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant
+malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre à les reviser
+souverainement: «Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de
+demi-dieux, et je vous dirai, en vérité, ce qu'elles sont et ce qu'elles
+valent.»
+
+Comment ne pas s'amuser un peu de certains pédants, qui émettent la
+prétention de juger du talent d'un maître-ouvrier moins par l'oeuvre
+qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donné,
+après la mort d'un personnage, de palper son crâne vide, ils entrent en
+joie, ils le tâtent, ils le pèsent, ils le jaugent, et leur mine
+s'épanouit. Ils jouent supérieurement la scène d'Hamlet et des
+fossoyeurs. Leur dogmatisme devient écrasant. «Prenez-moi donc cette
+pauvre tête: quelle légèreté!» Gardez-vous d'objecter même timidement
+que le défunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on
+vous répondra que c'est trop de bonté, et qu'il est impossible d'être un
+grand homme avec une si médiocre cervelle? Ces savants sont terribles.
+
+On ne peut s'empêcher pourtant d'observer que les moyens
+d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le
+malheur d'être précaires et rétrospectifs, puisque ce genre
+d'expérimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que
+l'homme ne se prête à ces manipulations posthumes que le plus tard
+possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur désir
+d'établir qu'elles ne sont pas plus écervelées que les hommes, je doute
+qu'elles se laissent ouvrir le crâne, de leur vivant, afin de hâter et
+de faciliter cette importante démonstration.
+
+Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficulté et de travailler sur
+le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de
+quelques gens très distingués de nous palper la tête et, la mesurant en
+hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton
+catégorique, moitié sirop, moitié vinaigre, que nous avons tout ce qu'il
+faut pour faire preuve de génie ou d'imbécillité. Sont-ils sérieux ou
+badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procédé se perfectionne
+et se généralise, nous ne manquerons point d'entendre bientôt, dans les
+salons littéraires, un monsieur qui se réclame de la science, solliciter
+gravement la maîtresse de maison de lui prêter sa tête pour un instant.
+Et, après une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand
+homme fixera, séance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et
+le faible de l'organisation cérébrale de la patiente, proclamant, avec
+un sourire de circonstance, qu'elle est sérieuse ou volage, capricieuse
+ou raisonnée, passionnée ou réfléchie, ou plus simplement, s'il a encore
+de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement
+aimable et jolie.
+
+Les procédés actuels semblent donc impuissants à nous révéler exactement
+le degré d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la
+trépanation; mais outre que cette opération est de nature à provoquer
+d'excusables résistances, il faudrait avoir travaillé, fureté, tracassé
+dans bien des crânes pour émettre un diagnostic infaillible. Mais la
+science nous réserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la
+lumière perçante des rayons X n'éclaircisse un jour tous nos mystères
+cérébraux? Le temps n'est pas éloigné peut-être où, pour se connaître
+soi-même, il suffira de remettre sa tête entre les mains d'un
+spécialiste.
+
+
+II
+
+Redevenons sérieux. Bien rares sont les tentatives et les expériences,
+si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et
+réaliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement
+l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une
+école qui débute et tâtonne, traite les femmes de haut en bas et leur
+dise impérieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers
+Joséphine: «Où prendrez-vous l'intelligence nécessaire pour comprendre
+ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pèse moins que le
+nôtre.» Au surplus, l'anthropologie s'est déjà rectifiée. Le poids du
+cerveau, nous dit-on, ne fait rien à l'affaire, et son volume, pas
+davantage. Plus les détails des lobes sont menus et compliqués, plus les
+impressions doivent être vives et rapides; plus le tissu est fin et
+subtil, plus l'individualité doit être supérieure. Si donc nous primons
+la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans
+une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son être,
+d'ailleurs,--par la délicatesse de sa texture intime. Ses
+circonvolutions cérébrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles
+que les nôtres; et cette constatation remplit le coeur des féministes
+fervents d'une suave béatitude.
+
+Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que «la
+supériorité quantitative et relative n'entraîne une supériorité
+intellectuelle qu'à masse égale du corps.» Il lui semble que «les
+qualités intellectuelles liées au volume du cerveau sont ce que l'on
+nomme ordinairement l'étendue et la profondeur de l'intelligence» et
+que, si l'on s'en tient au développement cérébral quantitatif et relatif
+de l'homme et de la femme, «tout concourt à prouver l'égalité des
+sexes;» de sorte que le «préjugé de sexe» aurait fait voir et accepter
+aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement
+biologique, «le contraire de la réalité.»
+
+En l'état présent des recherches d'anatomie comparée sur les caractères
+du crâne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagné le
+terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline à la proclamer
+l'égale de l'homme. Mais n'exagérons rien; en réalité, depuis quelques
+années, la science s'est beaucoup occupée de la femme, sans aboutir à
+une conclusion définitive, ni même à des réponses concordantes. La femme
+est-elle, cérébralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns
+disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M.
+Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir à toute décision tranchante.
+Les plus modestes se recueillent et confessent même qu'ils ne savent
+rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on traînera la femme
+longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystères de la
+capacité cérébrale n'étant pas près d'être éclaircis. Somme toute, et
+sans afficher un scepticisme trop désobligeant, nous devons constater
+qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment exploré, les
+spécialistes les plus appliqués se disputent encore dans les
+ténèbres[52].
+
+[Note 52: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 28 novembre
+1896, pp. 829 et 830.]
+
+On a dit et répété que «l'intelligence n'a pas de sexe.» Je veux le
+croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: «Il
+y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tête, et des femmes
+qui sont hommes par la tête et le coeur.» En tout cas, il nous semble
+qu'étant donné l'état peu avancé des sciences biologiques, on abuse
+étrangement, pour ou contre la femme, des constatations évasives ou
+contradictoires de l'anthropologie comparée. Scientifiquement, la
+question de l'équivalence cérébrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle
+jamais close?
+
+Lors même que tous les savants du monde nous attesteraient que
+l'intelligence des femmes est adéquate à celle des hommes, ce brevet ne
+dispenserait point le sexe faible de le démontrer lui-même au sexe fort.
+Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas
+beaucoup plus avancés que nos pères. La capacité des vivants ne se juge
+qu'à ses résultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possède,
+autant que mon voisin, de brillantes qualités et de merveilleuses
+aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le
+prouve par ses actes. Que si donc l'égalité intellectuelle des sexes
+pouvait être cérébralement établie, cette démonstration serait de peu de
+valeur, tant que les femmes n'auront point confirmé cette présomption
+par des manifestations décisives de science, d'art ou de littérature.
+Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des
+biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le
+montrer. Les expériences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais
+de vous-mêmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos
+chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouvé que vous en êtes capables.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité
+intellectuelle
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--L'INTELLIGENCE MOYENNE DES DEUX SEXES S'ÉGALISE ET SE
+ VAUT.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE ACCROÎTRE LES APTITUDES ET
+ LES CAPACITÉS DE LA FEMME?--EST-IL EXACT DE DIRE QUE LES
+ ÂMES N'ONT POINT DE SEXE?
+
+ II.--DE LA PRIMAUTÉ HISTORIQUE DE L'HOMME.--LE GÉNIE EST
+ MASCULIN.--L'ESPRIT CRÉATEUR MANQUE AUX FEMMES.--OU SONT
+ LEURS CHEFS-D'OEUVRE?
+
+ III.--LE GÉNIE ET LA BEAUTÉ.--A CHACUN LE SIEN.--LES DEUX
+ MOITIÉS DE L'HUMANITÉ.
+
+
+I
+
+Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen
+d'établir positivement que leur cerveau n'est point inférieur au
+nôtre,--c'est, à savoir, d'en tirer des créations et des oeuvres qui
+balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour
+le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur
+constitution cérébrale n'oppose aucun obstacle à cette manifestation
+nécessaire et désirable, en concédant même qu'elles soient aussi bien
+douées que les hommes, il reste ce fait d'ordre général que le sexe
+masculin est en possession d'une supériorité de production
+intellectuelle si effective et si constante, que le sexe féminin a été
+impuissant jusqu'à ce jour à la lui ravir ou seulement à la lui
+disputer. Et voilà bien, j'imagine, une forte présomption en faveur de
+la prééminence de l'intellectualité virile.
+
+Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des
+femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que
+puisse paraître cet aveu, je ne fais aucune difficulté de reconnaître
+que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes
+s'équilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que
+le bourgeois, et la boulangère autant que le boulanger, et la marchande
+autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me
+demande même si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a
+point plus de femmes que d'hommes à savoir lire, écrire et compter.
+Qu'une tête féminine ne soit point exactement faite comme une tête
+masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches
+biologiques, l'observation psychologique ne permet d'établir, avec
+certitude, une inégalité appréciable de niveau entre l'intelligence
+moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe féminin. Si,
+dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de côté les faibles
+d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un
+raisonnement plus réfléchi, d'une volonté plus hardie et plus ouverte
+aux prévisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus
+rapide des nécessités présentes, une conception très sûre des réalités
+de l'existence, plus de soin et plus de goût pour le détail, à preuve
+qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerçantes.
+
+Restent les hautes manifestations de la pensée dans le domaine des arts,
+des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'égalent
+par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'égalent par en haut. En
+plaçant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point
+remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spéculations
+méthodiques, aux recherches idéales, aux créations élevées: ce qui nous
+induit à douter de l'égalité mentale des sexes.
+
+A quoi les féministes ne se font point faute de répondre que, pour le
+moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que
+le développement intellectuel du sexe féminin retarde un peu sur celui
+du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'étant arrogé la
+direction des sociétés, les ont tournées à leur avantage et exploitées à
+leur profit. Jusqu'au temps présent, la civilisation a été ainsi faite
+par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu croître intellectuellement
+qu'avec une extrême lenteur. L'infériorité actuelle de la femme n'est
+donc qu'accidentelle et passagère. Elle doit disparaître nécessairement
+avec la prépondérance excessive de son rival et l'influence déprimante
+du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute
+culture, et vous verrez s'épanouir leur esprit comme ces fleurs
+languissantes, longtemps sevrées de grand air, auxquelles on rend avec
+largesse le soleil et la rosée. Et M. Jean Izoulet, un professeur de
+philosophie sociale au Collège de France, qui honore d'un même culte la
+phrase sonore et l'idée pure, nous prédit sur le mode lyrique que «cette
+flore psychique, flore d'ombre pendant tant de siècles, ne demande qu'à
+se lever et à s'épanouir.» Réjouissons-nous donc, gens de peu de foi,
+car «c'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de
+toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable jardin
+secret[53].»
+
+[Note 53: Lettre de M. Jean Izoulet publiée dans la _Faillite du
+Mariage_ de M. Joseph RENAUD, p. 31.]
+
+Cette explication n'est qu'ingénieuse. Il n'est pas donné à la femme de
+sortir de son être, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre
+le nôtre. Née femme, elle ne pourra jamais dépouiller entièrement la
+femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du
+même coup, son activité est condamnée par la nature elle-même à ne point
+ressembler complètement à la nôtre. Dès lors, nous autorisant
+logiquement de son passé et de son présent pour augurer de son avenir,
+nous sommes recevables à prétendre que la femme future ne sera jamais,
+en esprit et en oeuvre, l'égale absolue de son compagnon.
+
+Fût-il même prouvé que le sexe féminin est aussi capable que le nôtre en
+toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est
+pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux
+est voué à des fonctions physiologiques absolument incommunicables et
+muni conséquemment d'aptitudes forcément personnelles. De par la nature,
+l'homme a un rôle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient
+les atténuations possibles de leurs différences organiques et de leurs
+disparités mentales, on ne saurait concevoir, fût-ce dans l'infinie
+profondeur des siècles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une
+parfaite égalisation des sexes. A supposer même que l'homme et la femme
+en arrivent un jour à ne plus former qu'un seul être, identique d'esprit
+et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en
+ce temps-là l'humanité cessera d'exister.
+
+Que si l'on quitte le domaine de l'hypothèse pour rentrer dans la vie
+réelle, il demeure vrai que le père et la mère, n'ayant point même
+fonction, ne sauraient avoir même constitution physique et mentale. Ce
+que l'homme dépense pour la transmission de la vie est peu de chose
+auprès de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation
+et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du
+nouveau-né. Alors que la conception est pour le père l'oeuvre d'un
+moment, la transfusion de la vie exige de la mère une dépense prolongée
+d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur
+d'elle-même. Et ce passif énorme de la maternité, en expliquant les
+différences de conformation physiologique des sexes, établit
+péremptoirement, entre l'homme et la femme, des diversités naturelles de
+fonction et d'aptitude qui doivent réagir sur le cerveau et retentir
+jusqu'au plus profond de l'âme.
+
+On nous rappelle, en faveur de l'égalité intellectuelle de l'homme et de
+la femme, que «les âmes n'ont point de sexe.» Cela est vrai, en ce sens
+que l'homme et la femme sont deux personnes morales égales en dignité.
+Mais leur intelligence est-elle de même nature? Sommes-nous donc des
+purs esprits? Et si nos âmes sont forcées d'habiter un corps, si notre
+esprit est nécessairement enclos en une chair souffrante et périssable,
+s'il est emprisonné, pendant cette brève minute que nous appelons
+orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matière diversement
+aménagé, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation
+ni dépendance avec le contenant.
+
+Il est donc naturel que l'intelligence s'épanouisse différemment dans un
+organisme qui n'est point le même chez l'homme et chez la femme. En
+d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et
+indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette
+première différence biologique a des répercussions et des prolongements
+nécessaires dans la psychologie des deux moitiés de l'humanité. Il
+serait étrange que deux êtres qui sentent diversement, s'exprimassent
+pareillement. N'ayant point même organisme, même constitution, comment
+pourraient-ils avoir mêmes sensations, mêmes impressions, s'élever au
+même ton, rendre le même son? Que les mille et mille influences
+combinées de l'éducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou
+adoucir les disparités mentales du couple humain: je l'accorde; mais
+pour les oblitérer, pour les niveler, pour les fondre tout à fait, il
+faudrait, en langage chrétien, refaire la création, ou, suivant le
+vocabulaire positiviste, «recommencer l'évolution sur des bases
+nouvelles,»--ce qui est impossible.
+
+
+II
+
+En recherchant comment le progrès humain s'est développé dans le passé,
+nous trouvons, en faveur de la prééminence intellectuelle de l'homme,
+une nouvelle considération qu'il nous paraît difficile de méconnaître ou
+d'affaiblir. En réalité, la civilisation humaine a été très généralement
+l'oeuvre des mâles. Et si le gouvernement à peu près exclusif des
+sociétés n'a jamais cessé d'être dirigé par des hommes, n'est-ce point
+que cette domination atteste une réelle suprématie de lumière et de
+raison?
+
+J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primauté
+non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que
+les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient
+été redevables de leur puissance sociale à la seule vigueur de leurs
+muscles, à la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter à cet
+avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun,
+ils n'auraient point gardé si régulièrement le sceptre du pouvoir.
+
+Sans contester qu'il ait fallu à nos premiers ancêtres des membres
+robustes pour lutter contre les animaux féroces qui pullulaient dans les
+forêts préhistoriques, a-t-on réfléchi aux miracles de pensée et de
+réflexion qu'ils ont dû accomplir pour inventer les premières armes et
+les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance
+des anciens a érigé en demi-dieux ces lointains génies qui découvrirent
+le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bêche, la charrue. Non; l'esprit
+n'est point absent de la première domination de l'homme. Dès les âges
+primitifs, le gouvernement des sociétés a été dévolu à la raison la plus
+active, à la volonté la plus ferme et la plus éclairée, bref, à
+l'intelligence et à la force, c'est-à-dire à l'homme. Et cette
+constatation historique nous autoriserait déjà, il faut en convenir, à
+revendiquer le premier prix de capacité.
+
+Mais il est une seconde observation, accessible à tout esprit cultivé,
+qui milite non moins victorieusement en faveur de la primauté masculine.
+Qu'on fasse le dénombrement des hommes et des femmes de talent, dans
+tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les
+femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons
+profonds et serrés des savants et des poètes, des politiques et des
+historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des
+philosophes. Nos grands esprits sont légion. Les vôtres, Mesdames,
+tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes
+têtes, de beaux talents, des écrivains distingués, des intelligences
+rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, à différentes époques de
+l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu
+cependant ont brillé d'un éclat supérieur! La génialité, en tout cas,
+semble un phénomène masculin.
+
+Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infériorité numérique sur
+l'insuffisance de votre éducation, sur nos moeurs réfractaires à votre
+émancipation, sur les résistances d'un milieu hostile, qui auraient
+arrêté ou retardé votre développement cérébral: ces influences
+ambiantes, quelque effet certain et décisif qu'elles aient sur les
+intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point
+sur les têtes tout à fait éminentes. Nous avons dit que la priorité
+intellectuelle des sexes ne se peut reconnaître et mesurer par en bas,
+c'est-à-dire par le vulgaire, par le commun où hommes et femmes se
+valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les
+cimes, par les têtes les plus sublimes, par les supériorités éclatantes
+et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du côté masculin.
+
+Si rare qu'on le suppose, le génie s'est toujours incarné dans un homme;
+il ne semble guère départi aux femmes. Et de ce chef, les antiféministes
+sont fondés à affirmer la prévalence et la prépotence de notre sexe. Car
+le génie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des
+obstacles, des antagonismes, des hostilités qui se dressent sur son
+chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquiète si peu de son
+milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps à venir. D'où
+vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontané, jaillissant,
+original, indépendant. «Il est, comme dit M. Fouillée, révolutionnaire
+et conquérant; il n'a souci ni des résistances possibles, ni des
+opinions reçues, ni des traditions séculaires[54].» Il éclate, il
+innove, il invente, il crée. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin.
+L'intelligence créatrice, voilà le génie.
+
+[Note 54: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.]
+
+Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux
+femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le
+vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit
+jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la
+vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter,
+d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si
+puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même,
+hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la
+coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du
+génie?
+
+Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes
+féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées
+(l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A
+l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de
+l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que
+lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes
+d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa
+République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes
+les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles
+les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est
+inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre
+les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.»
+
+En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où
+sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne
+manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que
+l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront
+une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient
+l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau
+féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de
+Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les
+femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «_Jérusalem
+délivrée_», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni
+le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la
+«Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant,
+ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer
+des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope,
+l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni
+la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le
+plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la
+machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille?
+
+Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque
+chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme
+ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui
+n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a
+fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans
+les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la
+science, est sorti d'un cerveau masculin.
+
+Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les
+femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la
+lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc
+aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et
+modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme
+répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et
+patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité
+puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes,
+conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et,
+parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la
+musique[55].»
+
+[Note 55: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.]
+
+Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la
+civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver
+au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes
+la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de
+l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué
+que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du
+progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence
+supérieure de l'espèce est masculine.
+
+
+III
+
+A quoi bon insister? Les femmes les plus distinguées en conviennent. Si
+Mme de Staël s'est montrée trop sévère pour elle-même et pour son sexe
+en affirmant que «les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperçus
+ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir du génie,» Mme d'Agoult nous
+a donné la note juste, la note vraie, en écrivant ceci: «L'humanité ne
+doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention
+utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne
+paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels
+elles sont bien douées, elles n'ont produit aucune oeuvre de maître.
+Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit féminin n'a point
+atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à
+mi-côte[56].» De l'avis même de celles qui ont le plus honoré leur sexe,
+l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus
+inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont
+du génie, beaucoup plus de femmes ont de la beauté; et cela seul
+rétablit l'équilibre entre les sexes.
+
+[Note 56: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.]
+
+La grâce! voilà le don souverain des femmes. C'est par là qu'elles
+règnent véritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que
+nul n'y résiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur
+faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme fût
+un bel animal: ce qui ne l'a pas empêché d'avoir du goût jusqu'à sa mort
+pour ce «disgracieux bipède». Mais il est plus facile de médire des
+femmes que de s'empêcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends
+par là ceux qui haïssent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle
+avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en
+indépendante et se dresse en révoltée, qu'on prenne même en aversion la
+femme pédante, la femme «précieuse»: rien de plus naturel. Mais ces
+restrictions admises, ou est l'homme incapable de goûter la grâce
+féminine? Entre l'admiration pathétique d'un Goethe qui aimait à
+proclamer «le culte de l'éternel féminin,» et l'inimitié méprisante d'un
+Schopenhauer pour le sexe «aux cheveux longs et à la raison courte,» il
+y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous éprouvons
+tous, plus ou moins, le besoin de l'affection féminine.
+
+Aussi M. Fouillée a-t-il eu raison d'écrire que la beauté pour la femme
+n'est pas seulement un don naturel, mais encore «une fonction et presque
+un devoir[57];» car, c'est à sa grâce que revient l'honneur d'entretenir
+au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacré sur
+lequel veillaient perpétuellement les antiques vestales. Et lorsque la
+beauté est complétée par la bonté, lorsque la douceur du visage et
+l'harmonie des lignes revêtent et encadrent une belle âme, alors il est
+vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette
+vie qu'elle console et embellit à la fois.
+
+[Note 57: _Revue des Deux-Mondes_ du 15 septembre 1893, p. 425.]
+
+Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent même
+avantagé le genre masculin. Dans la plupart des espèces animales et
+surtout parmi les oiseaux, le mâle surpasse ordinairement la femelle par
+l'élégance des formes, l'éclat du pelage ou le coloris des plumes.
+Platon et Aristote jugeaient même l'homme plus beau que la femme.
+Aujourd'hui, par contre, la beauté chez l'homme est si bien considérée
+comme un accessoire, qu'un joli garçon, dépourvu d'esprit et de talent,
+passe très justement pour un être insupportable. Notre langue lui
+applique même un mot déplaisant: elle l'appelle un «bellâtre». N'est-ce
+point aussi lorsque sa virilité s'effémine que l'homme, perdant le juste
+sentiment de sa propre valeur, préfère la grâce à la noblesse et la
+joliesse à la beauté? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans
+le sexe masculin, ni dans le sexe féminin. Le charme de l'un se complète
+par la force de l'autre: de là deux genres de beauté également
+nécessaires à l'idéal artistique et qui, par leur action réciproque,
+rapprochent les sexes, éveillent la sympathie et font naître l'amour.
+
+En tout cas, nous ne saurions disputer à la femme la séduction de la
+douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions
+délicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'être laid;
+la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beauté; plus
+que nous, elle a le devoir d'être belle.
+
+Génie et beauté sont deux privilèges augustes qui se ressemblent. Le
+génie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'où elle
+vient, où elle commence, où elle finit, et que nous sommes, par suite,
+bien empêchés de définir, un souffle d'en haut, une grâce de Dieu, une
+lumière incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme
+d'une qualité volontairement acquise et méritée. Telle la beauté, plus
+facile à sentir qu'à exprimer, qui rayonne, comme l'autre éclate, par un
+mystère de nature dont l'être de choix qui en bénéficie n'a point le
+droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reçus; il
+donne à la beauté plus de grâce et de séduction comme au génie plus de
+vigueur et d'éclat. Mais le fond de ces inestimables privilèges ne vient
+pas de nous. C'est un présent divin. Et voilà pourquoi l'humanité de
+tous les temps, éblouie par ce reflet des perfections idéales, s'incline
+involontairement devant les créatures de choix et de bénédiction en qui
+s'incarne le génie ou la beauté.
+
+Tout cela nous confirme en l'idée que l'homme et la femme sont deux
+êtres complémentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent à
+l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolément, l'individualité
+des femmes,--pas plus que la nôtre, d'ailleurs,--ne formerait un tout
+complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de «voir en elle
+cette seconde moitié de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne
+sauraient être parfaits.» Le sexe masculin est né pour la lutte, comme
+le féminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la
+second représente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme
+sont donc bien les «deux moitiés de l'humanité»; et celle-ci ne saurait
+exister, se transmettre, se perpétuer et s'embellir sans leur
+collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la
+société ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la
+multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les séparons pas!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Psychologie du sexe féminin
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--DU TEMPÉRAMENT FÉMININ.--IMPRESSIONNABILITÉ NERVEUSE ET
+ SENSIBILITÉ AFFECTIVE.--LA PERCEPTION EXTÉRIEURE EST-ELLE
+ MOINS VIVE CHEZ LA FEMME QUE CHEZ L'HOMME?--SENTIMENT,
+ TENDRESSE, AMOUR.
+
+ II.--VERTUS ET FAIBLESSES DU SEXE FÉMININ.--LES FEMMES SONT
+ EXTRÊMES EN TOUT.--PITIÉ, DÉVOUEMENT, RELIGION.--LA FEMME
+ CRIMINELLE.--COQUETTERIE ET VANITÉ.
+
+ III.--PETITS SENTIMENTS ET GRANDES PASSIONS.--LA VOLONTÉ DE
+ LA FEMME EST-ELLE PLUS IMPULSIVE QUE LA NÔTRE?--INDÉCISION
+ OU OBSTINATION.--LE FORT ET LE FAIBLE DU SEXE FÉMININ.
+
+
+J'ai induit du passé qu'il semblait difficile à la femme de s'élever aux
+sublimes créations du génie, et que la nature l'avait confinée jusqu'à
+nos jours au second rang de l'intellectualité,--l'homme ayant mérité par
+ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de préséance résolue,
+il est intéressant de rechercher pourquoi la femme a été empêchée
+jusqu'ici de se hausser au niveau de la pensée masculine et de disputer
+victorieusement à nos grands hommes la palme scientifique, artistique et
+littéraire. S'il se trouve que cette disparité tienne, comme nous
+l'avons affirmé, à sa complexion, à sa nature, à son tempérament, à sa
+constitution même, nous serons autorisé à conclure qu'à moins de refaire
+le monde,--ce qui dépasse les forces humaines,--l'égalité absolue des
+sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre.
+
+Ici donc, un peu de psychologie ne sera point déplacée. Et puisque d'un
+avis unanime, le tempérament intellectuel et moral est le reflet du
+tempérament physique, il est à prévoir que les différences de sexe se
+traduiront par des différences d'aptitude et d'inclination.
+
+
+I
+
+L'expérience de tous les temps atteste que la femme est plus
+impressionnable que l'homme; et par là, j'entends que la faculté d'être
+ému, la faculté de jouir et de souffrir, d'aimer ou de haïr, la faculté
+de s'ouvrir à la crainte ou au désir, au chagrin ou au plaisir, occupe
+une plus large place et joue un plus grand rôle dans sa vie que dans la
+nôtre. Bref, la sensibilité est son partage et le sentiment son
+triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe féminin qu'il
+est, par excellence, le «sexe affectif».
+
+Et cette sensibilité émotive ne va point, disent les physiologistes,
+sans une certaine insensibilité physique. M. Lombroso, notamment,
+affirme que la perception extérieure est moins vive chez la femme que
+chez l'homme. Maintes fois les médecins ont constaté que les femmes
+supportent mieux que nous les opérations chirurgicales. Dans une
+épidémie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul
+n'a plus de calme auprès des malades, plus de dextérité pour panser une
+blessure. Mais cette résistance à la douleur physique vient-elle d'une
+moindre sensibilité organique? Si la femme se raidit si fortement contre
+la souffrance, nous aurions tort peut-être d'en conclure qu'elle la
+ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de
+réagir avec vigueur et promptitude contre les épreuves et les dangers?
+Plus l'action est violente, plus la réaction est énergique. Pour le
+moins, ce privilège des femmes à supporter la douleur corporelle est une
+heureuse précaution de la nature, la vie leur réservant d'innombrables
+occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette
+immunité relative du sexe féminin par ce fait que nos soeurs ont le goût
+moins développé, l'oreille moins délicate, l'odorat moins fin, l'oeil
+moins vif et le tact moins subtil que la généralité de leur frères.
+
+Mais si les femmes sont douées de sens plus obtus,--ce dont je ne suis
+pas très convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le
+«record» de la sensibilité affective Tous les graphologues sont de cet
+avis: l'écriture féminine révèle une impressionnabilité très vive. Au
+fond, le tempérament de la femme est plus émotif que le nôtre. Il faut
+peu de chose pour la remuer, la troubler, l'ébranler jusqu'aux larmes.
+Par l'effet d'un système nerveux plus excitable, plus sensitif, plus
+vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquiétudes, aux
+tendresses, aux passions. La pitié a dans son âme des retentissements
+plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins
+vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a
+personnifié la compassion, la piété, le dévouement, la charité, tous les
+plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme.
+
+Ainsi, nous persistons à tenir la sensibilité affective pour la faculté
+dominante du sexe féminin. Que cette extrême émotivité vienne de
+l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de
+l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sédentaire, plus claustrale,
+plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une naïveté,
+un non-sens, une absurdité, de rechercher ce qu'était la femme des
+premières générations humaines. Le tempérament actuel des femmes est
+leur tempérament naturel, puisqu'il a été acquis, reçu et transmis
+universellement pendant les siècles des siècles. L'habitude n'a-t-elle
+pas été définie avec raison «une seconde nature»? Et nous ne devons nous
+inquiéter que de celle-ci, dans l'impossibilité où nous sommes de
+connaître l'autre, la première, c'est-à-dire la constitution originelle
+de la femme primitive.
+
+Or, la sensibilité affective explique toutes les manifestations du
+caractère féminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.
+
+D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du goût pour les
+émotions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs
+décisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur
+les nôtres. Plus que les hommes, elles se décident par des raisons que
+la raison ne connaît pas. Ainsi de tous les genres littéraires, le roman
+est leur lecture préférée, parce qu'elles y trouvent un aliment à leur
+tendresse et à leur imagination. A celles qui aiment, un livre
+romanesque rend l'amour plus présent et plus vivant; à celles qui
+voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux
+émoi. Les choses du coeur sont leur domaine de prédilection; c'est ce
+qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus
+toutes choses. Voyez l'enchaînement: la sensibilité est inséparable du
+sentiment, et le sentiment est inséparable des affections tendres.
+Aimer, voilà bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus
+impérieux de leur âme et, en même temps, le principe de leurs grandeurs,
+l'amour étant la source où elles puisent toutes les forces du
+dévouement.
+
+Non que le sexe fort soit aussi dépourvu de sensibilité affective qu'on
+se plaît à le répéter. Lacordaire écrivait un jour à une amie: «Vous me
+dites que les hommes vivent d'idées et les femmes de sentiments. Je
+n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments,
+mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vôtres; et c'est ce
+que vous appelez des idées, parce que ces idées embrassent un ordre plus
+universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chère
+amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuadée que, si
+nous n'avions que des idées, nous serions les plus impuissants du
+monde[58].» Mais, en général, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les
+hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. «Leur moi, a dit
+Mme Necker de Saussure, est plus fort que le nôtre.» La sensibilité des
+femmes s'épanche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de
+leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour
+l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie même. Et la
+femme y met plus de constance, plus de fidélité. Au lieu que l'homme
+épuise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes
+croît avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices
+qu'elles lui font et le dévouement qu'elles lui prodiguent.
+
+[Note 58: Cité par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur
+Lacordaire, p. 168.]
+
+S'agit-il là d'une simple attraction de tempérament? d'une vulgaire
+impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En général, la femme est moins
+accessible aux séductions de la beauté physique qu'aux attraits de la
+distinction morale et de l'élévation intellectuelle. Je parle, cela va
+sans dire, de la femme bien née. Si, au contraire, nous la supposons
+d'esprit léger et de coeur médiocre, il est à croire qu'elle marquera
+peu d'inclination pour les hommes supérieurs. Ses préférences iront à un
+brave garçon, ni trop intelligent, ni trop bête, pensant et parlant
+comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et
+portant élégamment la moustache et l'habit. Aidé d'un bon tailleur, ce
+monsieur quelconque sera considéré par certaines petites dames comme un
+pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et
+complaisant, oh! alors, il deviendra l'idéal du bon mari. Point de doute
+que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe
+professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas
+rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur ménage! Mais on me
+dira peut-être qu'ils étaient insupportables et que l'instruction des
+femmes changera ce discord en unisson.
+
+Il n'en est pas moins vrai que, dans la très grande majorité des cas, le
+sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est
+beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le
+nôtre; qu'elle l'entoure volontiers de mystère et le voile de pudeur, et
+qu'en imprégnant son amour d'une sorte de respect physique pour
+elle-même, elle incline l'homme qui la recherche à joindre l'estime à
+l'amour.
+
+
+II
+
+La sensibilité et la tendresse sont si véritablement fondamentales en la
+femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de là: ses
+vertus et ses fautes, ses élans de compassion et son appétit de
+sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son
+émotivité ardente. Elle représente le coeur avec ses qualités et ses
+défauts, tandis que l'homme personnifie plutôt la pensée froide et le
+raisonnement grave. C'est une passionnée qui ne fait rien à demi. Témoin
+la vivacité de ses affections, l'impétuosité de ses désirs, ses
+enthousiasmes et ses colères, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans
+l'amour, dans la vengeance et dans la fidélité, tout ce qui l'abaisse,
+tout ce qui l'élève. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute
+chose prend vite un tour passionnel et démesuré. Comme l'a écrit Octave
+Feuillet, «elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que
+le mal.» Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce
+qu'elle les chérit, les nourrit, parce qu'elle les «couve», pour
+rappeler le mot de Diderot.
+
+C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice
+tranquille et impartiale. Exaltées, absolues, «elles sont toutes pleines
+d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fénelon qui parle),
+elles n'aperçoivent aucun défaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune
+bonne qualité dans ce qu'elles méprisent.» Et le doux prélat de
+conclure: «Les femmes sont extrêmes en tout.» Eh oui! extrêmes dans le
+mal comme dans le bien, suivant l'adage: _Optimi corruptio pessima_.
+Elles poussent toute chose à outrance, la religion et l'irreligion, la
+chasteté et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la
+compassion et la cruauté, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et
+haïssent avec la même vigueur, avec le même bonheur. Les sentiments
+excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un
+tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce
+sont, je le répète, des passionnées; et la passion ne se plaît guère aux
+coteaux modérés où habitent la prudente réflexion et la tranquille
+sagesse. C'est pourquoi il est à craindre que plus d'une ne se
+précipite, tête baissée, dans le féminisme «intégral» et, poussant son
+chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine
+extravagance, jusqu'en pleine immoralité.
+
+Échauffée par la tendresse et par la passion, la sensibilité des femmes
+s'exalte ou s'exaspère, et se traduit conséquemment en bien ou en mal.
+Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver
+que toutes les qualités et tous les défauts de la femme viennent du
+coeur et des nerfs. Se dévouer est sa première nature, comme aimer est
+son premier mouvement. Généralement, sa volonté est plus désintéressée
+que la nôtre. A chaque instant, la maternité, qui sommeille au fond de
+ses entrailles, se réveille et se répand en sacrifices spontanés qui
+feront toujours d'elle la meilleure éducatrice. Il faut savoir s'oublier
+comme elle pour s'adonner utilement à la première formation
+intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la
+supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez
+pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'à
+moitié. L'abstraction idéale la touche peu. Par contre, invoquez devant
+elle la pitié, l'amour, le pardon; faites appel à la sainte bonté; et de
+tout l'instinct maternel qui gonfle son âme, elle vous répondra en
+répandant sans compter les trésors de générosité dont son coeur est
+plein. Pour elle, toute justice sociale se ramène à un élan de
+sensibilité affectueuse, au don de soi-même. Tandis que l'homme cherche
+le règne du droit, la femme ne conçoit et ne poursuit que le règne de la
+grâce et de la charité. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la
+femme vaut mieux.
+
+C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur
+par le démon révolutionnaire, sont portées vers le prolétariat militant
+moins par les formules et les systèmes d'école, que par un élan de vague
+commisération et d'inconsciente protestation contre la misère. Chez ces
+terribles femmes, l'esprit de révolte est un succédané de l'amour
+aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshérités, aux
+victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se décident à la
+violence, c'est par un sursaut de pitié, par un emportement, par une
+explosion de toute leur sensibilité. Et nos discordes civiles nous ont
+appris les excès de fureur et de destruction dont elles sont capables.
+Mais, en général, la femme est plutôt pacifique, modérée, conservatrice.
+Au fond, la violence et le désordre lui répugnent. On a remarqué cent
+fois que ses goûts réguliers, son entente des affaires, son esprit
+d'exactitude et d'économie, la rendent éminemment propre à la gestion
+d'un patrimoine et à l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme
+qui est travaillé par un incessant besoin d'acquérir, par une ambition
+inquiète d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plaît à défendre
+et à garder la richesse amassée. Plus faible, plus fragile, plus sujette
+aux incapacités de travail, ayant la surveillance des enfants, le
+gouvernement du ménage, le soin de la table et le souci des
+approvisionnements, elle doit être plus accessible que l'homme à la peur
+de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.
+
+C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. «Élevez-nous
+des croyantes et non des raisonneuses, écrivait Napoléon à propos de
+l'établissement d'Écouen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le
+plus sûr garant pour les mères et pour les maris.» Rien de plus facile,
+la femme inclinant d'elle-même aux choses de la foi. La critique, qui
+est un acte de méfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle
+a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de sécurité; et la religion,
+qu'elle se fait un peu à son image et qu'elle accommode doucement à ses
+goûts et à ses préférences, est toute de mansuétude et de miséricorde.
+Ses croyances, plus émues que raisonnées, se transforment aisément en
+dévotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu
+est amour.
+
+C'est pourquoi, enfin, la femme, étant plus tendre, plus retenue, plus
+pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La
+maternité, d'ailleurs, est une école de douceur, de patience et de
+résignation, qui, en vouant la femme à la vie enfermée du foyer, la
+soustrait aux émotions, aux tentations, aux déviations de l'activité
+extérieure qui est la loi de l'homme.
+
+Il est vrai que M. Lombroso tire prétexte de cette moindre criminalité
+pour rabaisser la femme. Comme le génie et la guerre, le crime est
+masculin. Les violences les plus désordonnées et les plus sanglantes
+honorent, paraît-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait
+rendre grâce aux assassins du prestige dont ils entourent, à coups de
+revolver et à coups de couteau, notre très chère masculinité. Est-ce
+donc à cause du sang qu'il verse que l'homme a été proclamé le «roi de
+la nature»? On raconte qu'en fait de cruauté savante, le tigre nous
+surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humilié?
+
+Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur
+de mille et mille qualités, nous n'ignorons point qu'il en est
+d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et
+les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltées. D'ordinaire,
+leur faculté de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes à
+volonté. D'autres sont rancunières et vindicatives. Beaucoup ont un fond
+de cruauté inconsciente qui éclate brusquement, soit pour défendre ceux
+qu'elles aiment, soit pour nuire à ceux qu'elles haïssent. Cette
+malignité féline,--comme l'impressionnabilité, d'ailleurs,--est un signe
+et un effet de leur faiblesse et de leur nervosité.
+
+La femme, au surplus, n'est pas exempte d'égoïsme. L'amour de soi
+n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance inférieure est commune
+aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons
+pas surpris que Mme Guizot ait pu écrire que «les femmes ne
+s'intéressent aux choses que par rapport à elles-mêmes.» Mais l'égoïsme
+féminin procède surtout de la vanité. «Les filles, dit Fénelon, naissent
+avec un violent désir de plaire.» Tandis que l'orgueil est le vice dès
+forts, le péché des hommes, la vanité est le penchant des faibles, le
+péché des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure
+que, chez les jeunes filles, «le désir de plaire l'emporte souvent sur
+la faculté d'aimer.» D'un mot, la femme est coquette.
+
+Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destinée d'être aimée,
+plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et
+d'embellir la vie, plaire est une nécessité de sa condition; ayant pour
+partage de tempérer, de civiliser la brutalité masculine, plaire est son
+arme de combat, son instrument de règne, plaire est la condition même de
+sa souveraineté, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et
+fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages,
+émouvoir et enchaîner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner,
+orner sa beauté, telle est l'ardente et incessante préoccupation du sexe
+féminin. C'est une vérité de fait, un lieu commun que les moralistes ont
+maintes fois mis à profit. Citons seulement ces deux pensées de La
+Rochefoucault: «La coquetterie est le fond de l'humeur des
+femmes.»--«Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur
+passion.» Ainsi, l'égoïsme féminin est fait surtout de vanité, et cette
+vanité se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a
+pour but avoué ou inconscient de préparer les voies à l'amour; et nous
+voilà ramenés, par un détour, à cette sensibilité émotive qui est le
+commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.
+
+Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui
+sacrifient un peu trop au démon de la toilette. Dans toutes les
+conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent être
+mises à la dernière mode. Poussée à l'excès, la coquetterie démoralise
+la femme. De là, surtout dans les milieux mondains, ces natures sèches,
+froides, égoïstes, avides de plaisir et de jouissance. A toute époque,
+du reste, les femmes déplaisantes, acariâtres, hargneuses, n'ont pas été
+d'une extrême rareté. Malgré les influences attendrissantes de la
+maternité, il y a même, hélas! de méchantes mères. Les tribunaux ont
+trop souvent à s'occuper d'horribles mégères qui, non contentes de
+persécuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs
+l'emportent sur le coeur, il est fréquent que les femmes surpassent les
+hommes en férocité. Mais, dans une étude qui n'a en vue que le fort et
+le faible de la généralité des femmes, il convient de négliger les
+monstres.
+
+
+III
+
+Les effets composés de la sensibilité et de la tendresse, de la
+sympathie et de la vanité, semblent vouer la femme à l'agitation du
+coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes
+passions, en l'excluant à peu près de la sphère sereine des calmes
+décisions et des hautes spéculations rationnelles. Nous allons voir, en
+effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volonté et l'esprit
+des femmes sont tributaires de leur tempérament impressionnable et
+aimant.
+
+Au sens propre du mot, la volonté est la subordination des impressions
+naturelles et des impulsions instinctives à une règle que l'on s'impose
+à soi-même. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession
+de soi, le contrôle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est
+par l'empire exercé sur nous-mêmes, que la volonté nous élève à la
+dignité de personnes autonomes.
+
+Si cette définition est exacte, la volonté de la femme est certainement
+plus faible que la nôtre. D'abord, elle est plus incertaine, plus
+agitée, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hésite, elle tâtonne,
+elle flotte. Elle va et vient; elle sautille «comme les mouches»: ainsi
+parle Kant. Et si la femme manque de décision, ce n'est pas qu'elle
+manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les
+impressions contraires qui l'assiègent, elle ne sait pas, elle ne peut
+pas choisir. La mobilité est son défaut dominant. Combien de femmes sont
+plus capables de caprices que de résolutions? Combien de femmes ont plus
+de velléités que de vouloir?
+
+Même inconstance dans l'exécution. Jean-Paul Richter a dit: «L'homme est
+poussé par la passion, la femme par les passions; celui-là par un grand
+courant, celle-ci par des vents changeants.» Sa conduite est pleine de
+surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la
+fermeté, la patience dans l'action, lui font généralement défaut. Elle
+ébauche tout; elle n'achève rien. Elle se disperse entre mille travaux
+entrepris avec joie et abandonnés avec dégoût. Elle est d'humeur
+versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son âme est en
+proie à une sorte d'équilibre instable.
+
+Et lorsqu'elle se décide, il arrive souvent que sa résolution tourne en
+obstination. L'entêtement des femmes est passé en proverbe: «Vouloir
+corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique.» Toute nature
+molle et douce qui s'exaspère, devient finalement intraitable.
+L'opiniâtreté aveugle est soeur de la faiblesse et de
+l'impressionnabilité. Il faut une grande maîtrise de soi pour convenir
+de ses torts et sacrifier l'amour-propre à la raison.
+
+Il suit de là que la femme est tantôt le jouet d'impulsions diverses qui
+l'agitent tumultueusement, tantôt la victime d'une impulsion véhémente
+qui la domine impérieusement. Ou l'indécision du caprice, ou le vertige
+de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: «J'aime mieux
+traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut
+rien conclure avec les femmes.» Elles ne veulent pas assez, ou elles
+veulent trop. Et ces défauts contraires procèdent du même fond:
+l'extrême sensibilité. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les
+névrosées, cette inconstance fantasque et cet entêtement aveugle
+prennent tour à tour une telle acuité, que les psychologues ont pu les
+appeler «les maladies de la volonté».
+
+Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les
+décisions, moins de fermeté dans l'action, moins de sang-froid et plus
+de nerfs, telles sont les manifestations caractéristiques du vouloir
+féminin, comparé au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce
+domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement,
+dégageant ici les tendances générales du sexe, nous sommes forcé de
+constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volonté
+féminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et
+ces admirables qualités rétablissent l'équilibre) plus tendre, plus
+dévouée, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En
+effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilité nerveuse,
+la femme sait lutter mieux que nous contre les épreuves de la mauvaise
+fortune. Facile à troubler dans les petites choses, elle redevient
+maîtresse d'elle-même dans les grandes. Bouleversée par une contrariété
+insignifiante, elle tient tête courageusement au malheur. Jetée hors
+d'elle-même par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araignée,
+elle retrouve toute sa vaillance devant le péril qui menace les siens.
+Un coup d'épingle l'émeut jusqu'aux larmes, et les coups irréparables du
+sort lui font rarement perdre la tête. Une misère de rien l'ébranle,
+l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe réveille
+toutes les énergies de son âme. Soutenue par un grand sentiment, elle
+refoule victorieusement sa timidité et ses appréhensions. En deux mots,
+toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa
+force vient du coeur. Décidément, la sensibilité affective forme bien la
+nature foncière de la femme.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'intellectualité féminine
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--CARACTÈRES PRÉDOMINANTS DE L'INTELLIGENCE FÉMININE:
+ INTUITION, IMAGINATION, ASSIMILATION, IMITATION.
+
+ II.--CE QUI MANQUE LE PLUS AUX FEMMES: UN RAISONNEMENT
+ FERME, LES IDÉES GÉNÉRALES, LE DON D'ABSTRAIRE ET DE
+ SYNTHÉTISER.
+
+ III.--D'UN SEXE A L'AUTRE, IL Y A MOINS INÉGALITÉ QUE
+ DIVERSITÉ MENTALE.--PAR OU L'INTELLIGENCE FÉMININE EST
+ REINE: LES GRACES DE L'ESPRIT ET LE SENS DU RÉEL.
+
+
+Impressionnable, sensible, aimante, dévouée, telle est la femme.
+Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voilà l'homme. Ces
+disparités physiques et morales vont nous donner la clef des
+dissemblances intellectuelles qui séparent les deux sexes.
+
+
+I
+
+Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas
+sûrement de même façon. Du moment que la sensibilité affective fait le
+fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous,
+qu'elle raisonne comme nous, qu'elle étudie et qu'elle apprenne comme
+nous. Et de fait, les caractères dominants de l'intelligence féminine
+sont, à un degré plus ou moins éminent, l'intuition, l'imagination,
+l'assimilation et l'imitation.
+
+Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acquérons
+par l'étude, par la réflexion, par l'application, elles y parviennent
+généralement par une sorte de divination qui va droit à l'objet de la
+connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans méthode, avec une
+sagacité, une promptitude, une sûreté admirables. Elles devinent autant
+qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des
+«lumières naturelles»; c'est-à-dire une clairvoyance instinctive, une
+compréhension vive et spontanée des choses de l'âme, qui manquent à la
+plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilité, cette vision
+aiguë et directe leur vient, sans aucun doute, de leur
+impressionnabilité nerveuse et de leur émotivité affective. Tous les
+écrivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. «C'est dans
+le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a placé le génie des femmes.» Et
+complétant cette pensée, M. Paul Bourget a écrit ce mot profondément
+vrai: «Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.»
+L'intuition! voilà donc la qualité maîtresse de l'intellectualité
+féminine.
+
+Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions
+les plus générales et les plus séduisantes de la femme de rêver la vie.
+Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de poésie
+et incline l'âme aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une
+tête féminine abrite de chimères. Êtres de sensibilité vive et de
+tendresse passionnée, il serait inconcevable que les femmes ne fussent
+pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus éveillée que leur
+culture générale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a
+remarqué: «Comme on n'occupe les femmes à rien de solide, cette faculté
+de leur esprit est souvent la seule qui travaille.» Où l'imagination
+règne, la raison est servante.
+
+Les sentimentales surtout (elles sont légion) se laissent éblouir
+facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs
+rêveries. Et pour peu que les nerfs s'en mêlent et que la santé
+fléchisse, l'imagination devient la folle maîtresse du logis, une
+«maîtresse d'erreur et de fausseté[59];» au lieu que, ramenée prudemment
+à la raison, elle dérobe seulement à nos regards les vulgarités de la
+vie, en jetant sur le réel la poudre d'or de ses rêves. Et cette
+charmante illusion est aux âmes féminines un réconfort et une
+consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est
+mère des grâces de l'esprit et des excentricités aventureuses. Elle a
+besoin d'être surveillée, car elle penche naturellement vers
+l'extravagance. Et lorsque la passion l'échauffe et l'exalte, elle se
+plaît aux sentiers escarpés qui avoisinent les abîmes. En tout cas,
+c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilité, c'est-à-dire
+par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que «l'esprit
+vient aux filles».
+
+[Note 59: Henri MARION, _Psychologie de la femme_, p. 205.]
+
+A cela, point de mystère. Eu égard à sa sensibilité plus vibrante et
+plus éveillée, on conçoit que, plus précoce que l'homme par le corps, la
+femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se
+développent plus vite et se forment plus tôt que les garçons. Il est
+banal de parler des étonnantes facilités d'assimilation des femmes.
+Elles ont de la mémoire, beaucoup de mémoire. Elles comprennent et elles
+retiennent avec une égale aisance. Leur faculté d'intuition se tourne,
+se complète et s'achève en accumulation. Elles ont sur nous cette
+évidente supériorité de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une
+quantité prodigieuse de détails. En vertu de leur tendance naturelle de
+réceptivité, elles sont douées très généralement d'une vivacité, d'une
+fidélité de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de
+grenier d'abondance où tout se superpose et se conserve étonnamment. Il
+n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin général
+plein de faits, de noms, de dates, de notions éparses, de broutilles
+amoncelées. Voyez les aspirantes au brevet supérieur: elles en savent
+beaucoup plus que les garçons du même âge. Elles savent presque tout, à
+vrai dire, mais par les petits côtés, à fleur de terre, par la
+superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.
+
+Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnaître la primauté de
+la femme dans les épreuves où la mémoire joue le principal rôle. Le
+naturaliste Charles Vogt nous a fait, à ce sujet, une confidence
+intéressante: «Les étudiantes savent mieux que les étudiants. Seulement,
+dès que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui
+répond plus. Cherche-t-il, au contraire, à rendre plus clair le sens de
+sa question, laisse-t-il échapper un mot qui se rattache à une partie du
+manuscrit de l'étudiante: crac! çà repart comme si l'on avait pressé le
+bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en
+réponses écrites ou verbales sur des sujets traités au cours, les
+étudiantes obtiendraient toujours de brillants succès![60].» De même,
+tous les professeurs sont unanimes à vanter l'empressement et
+l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent
+notes sur notes avec une ardeur fiévreuse; elles les dévorent et les
+absorbent en conscience. Ce sont des modèles d'exactitude, d'attention,
+d'avidité. En un mot, leur capacité de réception et d'emmagasinement est
+surprenante.
+
+[Note 60: A. REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_. Opinions diverses,
+p. 296-297.]
+
+Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour
+elles? Pas précisément, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une
+part, l'imitation est un instinct précieux pour l'enfance; car elle
+suppose une souplesse, une docilité, une plasticité, dont la première
+éducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme
+d'expérience, «les filles singent mieux que les garçons.» De là, cette
+aptitude féminine à se modeler, à se régler sur autrui, à se prêter, à
+se plier aux milieux et aux circonstances; de là, cette promptitude à
+tout saisir, cette aisance à tout apprendre, à tout assimiler, à tout
+reproduire en perfection. On a observé que, lorsqu'une pièce de théâtre
+comporte un rôle de petit garçon, il n'est qu'une petite fille pour le
+bien jouer. Bref, le sexe féminin possède un remarquable talent de
+traduction, d'adaptation, d'interprétation. Dans le domaine de
+l'imitation, elle est inimitable.
+
+Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation
+plus ou moins aveugle des usages et des préjugés, sans l'asservissement
+de l'esprit à l'opinion et à la mode, sans l'absence d'invention,
+d'originalité, de profondeur. L'imitation est inséparable de la routine.
+Elle a l'exactitude et aussi la pâleur d'une copie. Elle est coutumière,
+inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir
+la chaleur de la vie et la fièvre de la création. Mais combien d'hommes
+sont aussi pauvres de ressort et d'individualité? «Il y a dans ce monde
+si peu de voix et tant d'échos!» comme dit Goethe. Et c'est heureux, et
+c'est fatal; car l'imitation est une loi et une nécessité sociale. Avec
+une exquise modestie, Mme de Sévigné se comparait elle-même à une «bête
+de compagnie». Au vrai, l'humanité est moutonnière. Il semble pourtant
+que ce penchant soit plus inné chez les femmes que chez les hommes,
+parce qu'en elles la personnalité est moins forte, moins active,
+l'originalité plus languissante, plus effacée. D'un mot, les femmes sont
+moins créatrices que nous. Bonnes à tout, elles ne sont supérieures en
+rien,--même en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le
+dire: si le sexe féminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinières, les
+maîtres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames
+n'ont même pas le monopole des modes et des confections; nos élégantes
+préfèrent les couturiers aux couturières. Aux bonnes «faiseuses», nous
+pouvons opposer les grands «faiseurs».
+
+L'absence d'individualisme créateur explique donc les facilités
+d'imitation qui distinguent le sexe féminin. Moins apte à inventer, il
+lui faut bien s'assimiler les découvertes des hommes, sans même que ses
+talents d'interprétation soient très enclins à la nouveauté. Ayant peu
+de goût pour la création, tout ce qui est neuf et hardi la déconcerte et
+l'effraye. De là son «misonéisme» conservateur et timoré. Que de femmes
+s'attachent passionnément aux vieilles choses! Combien sont esclaves des
+usages reçus! Elles ne sont guère accessibles qu'aux changements de la
+mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beauté. Et
+encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveautés du luxe
+féminin ne sont que «des exhumations d'anciens costumes[61].»
+
+[Note 61: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 171.]
+
+
+II
+
+Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosité est le ressort de
+l'intelligence. Seulement, la curiosité féminine est de qualité un peu
+inférieure; elle s'applique aux menus détails de la vie; elle est courte
+et inutile; elle s'arrête à l'écorce des choses. Ce n'est pas cette
+curiosité large et ardente «qui fait les chercheurs et les savants,»
+comme dit Henri Marion, cet appétit insatiable de savoir, ce besoin de
+mieux connaître la vérité, de mieux déchiffrer l'énigme du monde, cette
+passion désintéressée de pénétrer, les uns après les autres, les secrets
+de la nature et du passé. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes,
+des êtres de raison. Celle-ci, étant le régulateur de la pensée,
+appartient également aux deux sexes; mais elle est distribuée à chacun
+de différente façon. Et après avoir énuméré les caractères prédominants
+de l'intellectualité féminine, il nous paraît logique d'indiquer les
+traits saillants de l'intelligence masculine; et du même coup, nous
+aurons marqué les points faibles auxquels l'éducation des jeunes filles
+devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les
+corriger.
+
+Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain:
+raisonner, abstraire, généraliser,--trois choses auxquelles
+l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine à se hausser.
+Et cela même nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes,
+le don de la découverte et le génie de l'invention.
+
+Le raisonnement féminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes
+montrent peu de goût pour les longues et rigoureuses déductions. Au lieu
+que leur pensée s'avance méthodiquement du point de départ au point
+d'arrivée, en s'appuyant avec précaution sur la chaîne fortement tendue
+des idées intermédiaires, elle se jette souvent à droite ou à gauche du
+chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner
+tête baissée dans le sophisme ou l'inconséquence. Ce n'est pas à des
+nerveuses et à des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la
+patience, la lenteur calculée, la circonspection scrupuleuse, qui font
+les vigoureuses démonstrations et les solides jugements. Si vive est
+leur compréhension, qu'«elles sautent à pieds joints, comme dit encore
+Henri Marion, par-dessus les longues chaînes des raisons froides[62].»
+
+[Note 62: _Psychologie de la femme_, p. 213.]
+
+Nonobstant cette précipitation, il arrive souvent qu'elles tombent
+juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur
+affaire. Même chez les plus cultivées, la perception intuitive l'emporte
+sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec
+finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine,
+moins serrée que celle des hommes. Elles ont rarement la sobriété du
+verbe masculin, la concision riche et forte de la pensée virile. Fénelon
+remarque malicieusement que «la plupart des femmes disent peu en
+beaucoup de paroles.» Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De
+là vient que les mieux douées réussissent assez mal dans le haut
+enseignement.
+
+Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe féminin obéit,
+d'ordinaire, beaucoup plus à la vivacité d'un sentiment immédiat qu'à la
+tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'expérience: rien n'est
+plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur
+un sujet donné. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit
+se dérobe ou s'égare, comme si la continuité d'un même thème et le lien
+ininterrompu d'une argumentation serrée leur étaient à charge. Et en fin
+de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le débat par une de ces
+raisons du coeur que la raison ne connaît point. En deux mots, que
+j'emprunte à Fontenelle, «elles convainquent moins, mais elles
+persuadent mieux.»
+
+D'autre part, leur curiosité est moins portée vers les abstractions que
+vers les faits. C'est dire que la femme s'élève difficilement, dans le
+domaine de la pensée, aux conceptions vastes et superbes. Prompte à
+saisir ce qui est actuel et concret, elle se représente mal ce qui est
+spéculatif et impersonnel. Il semble que ses idées soient des états de
+conscience peu brillants et rarement nets, des lumières pâles et vagues
+qui n'éveillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que
+l'esprit féminin est moins clair et moins profond que celui des hommes.
+Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqué que ses yeux vont
+droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. Être de premier
+mouvement, imaginative et passionnée, elle cherche avidement un aliment,
+une pâture à sa sensibilité. C'est pourquoi elle préfère le concret à
+l'abstrait, c'est-à-dire ce qui frappe les sens, ce qui émeut le
+sentiment, à la vérité toute nue, à la pensée toute pure. Il lui répugne
+de séparer, d'extraire l'idée du réel. Elle ne reçoit des phénomènes de
+la nature ou de la vie que des impressions particulières, des sensations
+successives, qu'elle a mille peines à mettre en formules. Elle ne peut
+s'oublier elle-même pour regarder la vérité face à face. Ce qu'elle a
+vu, entendu, éprouvé, souffert ou aimé, enveloppe toutes ses conceptions
+d'un voile matériel. Elle donne un corps à toutes ses pensées. M. le
+professeur Ribot, voulant vérifier comment les femmes conçoivent les
+idées abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'après les réponses
+faites à son questionnaire, que ces concepts sont toujours associés,
+dans l'esprit féminin, à des objets particuliers, à des expériences
+personnelles, à des exemples concrets. Bref, leurs pensées sont
+inséparables du tangible, du réel.
+
+Est-ce légèreté ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement
+est-il trop faible? Pas précisément. C'est plutôt une affaire de nerfs
+et de coeur, la sensibilité affective expliquant toute la femme. Chez
+celle-ci, en effet, les idées se tournent naturellement en sentiments.
+Lorsqu'elle s'élève à la possession de la vérité, c'est par la force de
+l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert
+nous l'accorde en ces termes: «L'action de l'esprit qui consiste à
+considérer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que
+le sentiment, qui les domine, les distrait et les entraîne.»
+
+Aussi bien les femmes oublient trop fréquemment qu'une tête
+encyclopédique n'est pas nécessairement une tête scientifique. Faire
+oeuvre de savant, c'est mettre de la lumière et de l'ordre dans le chaos
+des observations et des expériences et, pour cela, ramener tous les
+détails éparpillés à des idées générales, remonter des effets aux causes
+et s'élever finalement du fait à la loi. En cela, il paraît bien que la
+femme ait manifesté de tout temps une certaine inaptitude
+intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort
+synthétique lui pèse. Elle a toujours montré peu de goût pour les vues
+d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits côtés. Les grands
+horizons, les larges aspects lui échappent. Elle a peine à dominer un
+sujet à coordonner une matière.
+
+Voici un jeu de patience; en le décomposant pièce par pièce, nous
+faisons de l'analyse,--et c'est une distraction même pour un enfant; en
+le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthèse,--et ce
+travail de reconstruction méthodique ne va pas sans effort ni embarras.
+Or, les femmes sont moins douées que les hommes pour les recherches
+patientes et laborieuses. «L'attention prolongée les fatigue,» confesse
+Mme de Rémusat. Il leur coûte de s'appesantir longuement sur un même
+point. Elles aperçoivent vivement la superficie des choses prochaines,
+mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisément. Au lieu
+de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil.
+Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantané, elles manquent de
+pénétration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les
+détails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et
+les arbres les empêchent de s'élever à la contemplation de la forêt.
+
+Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est
+incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les idées
+générales. La perception des faits et l'analyse des détails conviennent
+mieux à son esprit que la haute compréhension des ensembles et les
+vigoureux efforts de la synthèse. Ce qui lui manque, au fond, c'est
+l'attention forte, persévérante, scrupuleuse, obstinée, qui élève la
+raison à sa plus haute puissance, à ce degré éminent où Buffon l'égalait
+au génie et où Newton lui attribuait ses merveilleuses découvertes. Être
+d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plaît surtout aux
+idées qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous déclare avoir plus
+d'une fois remarqué chez les femmes les plus instruites, «avec une
+faible indépendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute
+recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent
+finir[63].»
+
+[Note 63: Cité par A. REBIÈRE, _Les femmes dans la science_. Opinions
+diverses, p. 294.]
+
+A ce compte, les femmes n'auraient pas même l'esprit scientifique, qui
+consiste à suspendre son jugement jusqu'à ce que la preuve soit faite, à
+chercher la vérité avec une impartialité absolue, sans se laisser
+émouvoir ou distraire par les conséquences possibles. Pour la plupart
+d'entre elles, la paix et la sécurité de la foi sont un besoin. Prises
+en général, elles aiment la philosophie et cette partie la plus élevée
+et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la théologie; mais
+Jules Simon émet cette restriction qu'«elles réussissent à la comprendre
+plutôt qu'à la juger.» Souvent elles s'élèvent par l'étude jusqu'à la
+raison qui conçoit, rarement jusqu'à la raison qui discute. Elles sont
+surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Châtelet a répandu en
+France les découvertes de Newton; Mme de Staël a fait connaître
+l'Allemagne à l'Europe; Mme Clémence Royer a publié et vulgarisé
+l'oeuvre de Darwin. Interprètes intelligentes, disciples passionnées,
+«leur puissance, a dit M. Legouvé, semble s'arrêter où la création
+commence.»
+
+Auguste Comte a tiré de là une conclusion sévère: «J'ai toujours trouvé
+partout, comme le trait constant du caractère féminin, une aptitude
+restreinte à la généralisation des rapports, à la persistance des
+déductions, comme à la prépondérance de la raison sur la passion. Les
+exemples sont trop fréquents pour que l'on puisse imputer cette
+différence à la diversité de l'éducation: j'ai trouvé, en effet, les
+mêmes résultats là où l'ensemble des influences tendait surtout à
+développer d'autres dispositions.» Monsieur «Tout-le-Monde» ne pense pas
+autrement: jamais il ne s'avisera de féliciter un homme d'avoir de la
+tête, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant
+d'êtres supérieurs à leur sexe, il dira: «C'est un homme de coeur, c'est
+une femme de tête;» ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la
+tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte
+raison chez les femmes.
+
+
+III
+
+Pour la solidité et la profondeur du raisonnement, pour les spéculations
+abstraites et les recherches laborieuses, pour la découverte et la
+démonstration des plus hautes vérités, pour la pensée philosophique,
+pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des
+mâles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le répétons, s'il est
+des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici
+où nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions générales de
+l'esprit féminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans
+l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante,
+c'est-à-dire qu'elle pense, raisonne, généralise et invente avec plus
+d'ampleur et de maîtrise. En deux mots que j'emprunte à Fourier,
+l'intellectualité de l'homme appartient au «mode majeur», tandis que
+celle de la femme relève du «mode mineur».
+
+De grâce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille façons
+d'être intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hiérarchique des
+esprits est chose artificielle et vaine. A la vérité, hommes et femmes
+sont intelligents à leur manière. Parlons moins entre eux de supériorité
+ou d'infériorité que de simples différences. La femme est aussi
+intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidité
+foncière qui lui manque est heureusement compensée par une souplesse de
+ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion,
+auxquels il est donné à très peu d'hommes de prétendre. Pour le
+sentiment de l'élégance, pour une simplicité relevée de finesse
+piquante, pour une certaine fleur de délicatesse polie, la femme est
+reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par là je
+n'entends pas l'ironie qui la déconcerte, l'effarouche et la blesse,
+mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grâce, vivacité,
+diplomatie, qui saisit et reflète les moindres nuances, qui se fait
+comprendre à demi-mot, et que Bersot a défini «l'art de pénétrer les
+choses sans s'y empêtrer.»
+
+Et puis, la femme a sur nous le précieux avantage de posséder un sens
+admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes,
+faussement réputés spirituels, jettent la plaisanterie à tort et à
+travers, sans tact, sans goût, avec la grimace goguenarde du singe ou la
+lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de
+légèreté. Elle évite les mots blessants, les ripostes aiguës, les
+allusions malséantes. Elle aime la plaisanterie délicate, joyeuse et
+voilée; elle affectionne les idées roses, au lieu que nous avons souvent
+l'âme sombre et le verbe amer.
+
+Et à cette grâce spirituelle, le sexe féminin joint très généralement un
+sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de
+contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spéculation,
+sensible au fait, à ce qui est immédiat et tangible, il est simple que
+la femme manifeste (à moins qu'une imagination dévergondée ne lui
+trouble la tête) un esprit pratique, juste et sûr. Au vrai, elle est
+souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidité la met en garde contre
+les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose
+contre les nouveautés hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut
+ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-être les
+réalités qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont
+d'utiles conseillères! C'est pour rendre hommage à ces précieuses
+qualités de tact et de conduite que les anciens avaient déifié la
+prudence sous les traits de Minerve.
+
+Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif,
+l'homme prime la femme par l'intelligence créatrice. Et cette diversité
+d'aptitudes est providentielle. Destinée à porter dans ses flancs, à
+nourrir de son lait, à enfanter, à élever, à éduquer les petits des
+hommes, la femme doit être susceptible d'une vie intellectuelle moins
+intense et d'un effort cérébral moins prolongé. Et cette
+présomption,--que l'expérience a vérifiée,--n'a rien de désobligeant
+pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de
+grâce, afin de la rendre plus apte à la propagation et à
+l'embellissement de l'espèce. C'est une force physique et morale en
+disponibilité, moins destinée à s'épanouir pour elle-même que réservée
+pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanité.
+
+Et cela même nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en
+la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mère à
+l'Homme-Dieu. En revanche, l'Église convie tous les fidèles sans
+distinction de sexe, à une instruction religieuse absolument égalitaire.
+Aux petits garçons et aux petites filles, elle distribue les mêmes
+leçons et enseigne le même catéchisme; aux hommes et aux femmes, elle
+prêche les mêmes commandements, le même Décalogue, le même Évangile. A
+tous, elle promet même destinée, elle assigne mêmes fins et réserve
+mêmes châtiments ou mêmes récompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le
+catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant
+par là que, si toute âme est appelée à recueillir et à goûter la lumière
+de la vérité, c'est le privilège de l'homme de la répandre sur le monde.
+Au prêtre seul sont confiés expressément le ministère du Verbe, et la
+garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu.
+Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primauté suprême un symbole de
+la vocation intellectuelle de l'homme?
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES ARTS DE LA FEMME: MUSIQUE, PEINTURE, SCULPTURE,
+ DÉCORATION.--L'IMITATION L'EMPORTE SUR L'INVENTION.
+
+ II.--LES SCIENCES NATURELLES ET LES SCIENCES
+ EXACTES.--HEUREUSES DISPOSITIONS DE LA FEMME POUR LES UNES
+ ET POUR LES AUTRES.--L'ESPRIT FÉMININ SEMBLE PLUS
+ RÉFRACTAIRE AUX SCIENCES MORALES.
+
+ III.--ET LA LITTÉRATURE?--SUPÉRIORITÉ DE LA FEMME DANS LA
+ CAUSERIE ET L'ÉPITRE.--LE STYLE FÉMININ.--A QUOI TIENT
+ L'INFÉRIORITÉ DES FEMMES POÈTES?
+
+ IV.--HOSTILITÉ CROISSANTE DES FEMMES DE LETTRES CONTRE
+ L'HOMME.--ACTION SOUVERAINE DU PUBLIC FÉMININ SUR LA
+ PRODUCTION ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE.
+
+ V.--IL N'Y A PAS, D'HOMME A FEMME, IDENTITÉ NI MÊME ÉGALITÉ
+ DE PUISSANCE MENTALE, MAIS SEULEMENT ÉQUIVALENCE
+ SOCIALE.--POURQUOI LEURS DIVERSITÉS INTELLECTUELLES SONT
+ HARMONIQUES.
+
+
+On connaît le fort et le faible de l'intellectualité féminine. Ses
+penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers
+l'imitation. Où la réceptivité domine, l'originalité est faible. Les
+qualités mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples
+plutôt que les grands maîtres. On s'en convaincra mieux en la voyant à
+l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le
+complément du précédent, son illustration par l'exemple, sa confirmation
+par le fait. De ce que les femmes ne réussissent qu'à demi dans les
+arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de
+fatalité naturelle les voue à la médiocrité des résultats, quelque
+culture qu'elles reçoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin
+de nous cette pensée décourageante. Encore qu'il paraisse très
+improbable que le sexe féminin détrône la production virile de sa
+primauté séculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: «Tu
+iras jusqu'ici, et pas plus loin.» A défaut de justice, la prudence nous
+ferait un devoir de laisser «la porte entr'ouverte sur l'avenir[64].»
+Quand le progrès humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu
+importent ceux qui tiennent la tête, l'essentiel est de faire effort
+pour les rejoindre.
+
+[Note 64: Henri MARION, _La Psychologie de la femme_, p. 287.]
+
+
+I
+
+Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, dès qu'elles
+prennent en main le pinceau, le crayon ou l'ébauchoir, elles n'arrivent
+guère qu'à réaliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les musées les
+chefs-d'oeuvre signés d'un nom féminin: la liste en est brève. Par
+contre, le sexe féminin possède un remarquable talent d'assimilation,
+d'adaptation, d'interprétation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme
+devient une excellente élève. Mais combien rarement elle se hausse à la
+maîtrise! C'est une observation souvent faite que, même dans les
+domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses créations
+et ses nouveautés. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il
+en est peu qui soient douées d'une réelle originalité de conception, de
+couleur, de facture. Elles adoptent un maître et pastichent adroitement
+son genre et son style.
+
+De même, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans
+leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne
+demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses:
+leurs préférences vont communément à l'aquarelle et à la miniature, aux
+natures mortes et aux fleurs, à tout ce qui exige la grâce et le fini du
+détail. En général, la main féminine n'excelle que dans les genres
+secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgré
+toute leur imagination, les femmes ont mille peines à s'élever jusqu'à
+la puissance créatrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de
+force. Et au lieu d'affirmer avec éclat un tempérament personnel, la
+plupart n'arrivent qu'à manifester avec grâce un talent d'emprunt.
+
+Mais si, dans l'ordre esthétique, les femmes créent difficilement, par
+contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans
+l'exécution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tâche ne leur
+convient mieux qu'un tableau à reproduire, un rôle à apprendre, une
+scène à jouer. Plus peut-être que le sexe masculin, elles fournissent au
+théâtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je
+n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont
+naturellement plus comédiennes que nous, mais seulement, avec leur
+sympathique historien M. Ernest Legouvé, qu'elles sont douées d'«une
+facilité d'imitation qui se prête à merveille aux arts de
+l'interprétation.»
+
+Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place à part aux arts
+décoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthétique, son
+adaptation à l'ameublement, à la céramique, à l'ornementation de nos
+intérieurs domestiques. En ce genre délicat où le sens et le goût de la
+parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un
+talent exquis.
+
+
+II
+
+On vient de voir que les femmes, malgré le goût qu'elles ont pour le
+beau, ne comptent qu'un petit nombre de représentants éminents dans la
+peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et
+l'architecture. Sont-elles mieux douées pour la recherche scientifique?
+C'est douteux. Rares sont les découvertes et les inventions qui sont
+sorties d'une tête féminine. Et pourtant les femmes sont aptes à tout
+apprendre, à tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succès aux mêmes
+études que l'homme; elles brillent même en tous les domaines où le rôle
+de la mémoire est prépondérant. Les menus détails des sciences
+naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique,
+géologie, physique, chimie, les étudiantes saisissent tout cela avec des
+facilités égales, sinon supérieures, à la moyenne des étudiants. A la
+fin de l'année 1900, deux jeunes filles ont, à notre Université de
+Rennes, remporté les deux premiers prix aux concours de l'École de
+pharmacie.
+
+L'intelligence féminine n'est pas plus réfractaire aux sciences exactes.
+Guidée par de bonnes méthodes, elle raisonne avec sûreté sur les
+chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la géométrie,
+l'algèbre, l'astronomie; elle ne recule même pas devant les
+mathématiques pures. Bon nombre de femmes supérieures y ont acquis un
+renom enviable. J'ai un fait à citer. A l'observatoire de Paris, les
+frères Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte
+photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter
+toutes les étoiles à leur place exacte et, pour cela, déterminer leur
+latitude et leur longitude sur la sphère astronomique, comme on l'a fait
+pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte
+un témoin oculaire, «ces déterminations, qui nécessitent des mesures
+fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une précision
+extrêmes, sont confiées à six jeunes filles qui travaillent toute la
+journée sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon
+construit récemment; et leur compétence, leur assiduité, leur activité,
+font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire[65].
+
+[Note 65: C. DE NÉRONDE, _l'Observatoire de Paris_. Revue illustrée du
+1er novembre 1896.]
+
+Voilà, certes, un bel et noble exemple. Mais les féministes auraient
+tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au
+lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous
+venons de citer en est une nouvelle preuve) le goût de l'ordre, l'amour
+du détail, de grandes facilités de mémoire et d'accumulation. Elles sont
+minutieuses et obstinées. Nous savions encore qu'elles font d'admirables
+comptables. Comment s'étonner, après cela, qu'elles puissent faire
+parfois d'excellentes calculatrices? Les mathématiques ne sont point de
+nature à faire battre violemment leur coeur, à échauffer leur
+imagination, à émouvoir et à surexciter leur sensibilité. Par
+conséquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.
+
+En toutes les branches des études mathématiques, physiques ou
+naturelles, nous pouvons, dès maintenant, conjecturer que les étudiantes
+feront une concurrence redoutable aux étudiants. Non que la science des
+femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore
+qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables
+de ces généralisations lentes et méthodiques, de ces recherches
+patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est
+impuissant à s'élever jusqu'à l'invention scientifique. Avec de bons
+maîtres, il est donné au cerveau féminin de s'assimiler aisément toutes
+les vérités, toutes les connaissances. Mais la pensée créatrice,
+inséparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des
+têtes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas
+à croire que les femmes parviennent jamais à nous arracher, en tous les
+genres, la primauté de la production intellectuelle et du génie
+souverain.
+
+Où la faiblesse de l'esprit féminin s'accuse avec le plus de netteté,
+c'est dans le domaine des idées générales. De l'histoire les jeunes
+filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans
+remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font
+appel à leurs souvenirs, aux leçons reçues, aux formules apprises. Elles
+acceptent l'enseignement du maître comme parole d'évangile. Elles
+reproduisent les jugements d'autrui ou émettent des arrêts avec
+précipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence;
+elles ne savent pas se défier d'elles-mêmes. La critique les déconcerte;
+le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement,
+les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des
+sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement
+sentir et aimer.
+
+Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut
+apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la
+logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine à
+être justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu'à présent dans l'ordre
+juridique, manifeste une partialité véhémente sur tous les sujets où
+elles ont quelque intérêt d'amour-propre, et ne dépasse guère une
+honnête médiocrité pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais
+d'équitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des
+historiens, quant aux spéculations profondes des philosophes et aux
+vastes enquêtes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des
+femmes, qu'il est à leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points,
+de trop grandes espérances d'avenir.
+
+
+III
+
+Et la littérature? Beaucoup de maîtres ont observé qu'en règle générale
+les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences,
+l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres
+facultés de l'esprit féminin.
+
+En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie
+et l'épître, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les
+hommes à recevoir les impressions et à les retenir, il est naturel
+qu'elles se plaisent à les exprimer. De là cette facilité d'élocution,
+cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque
+dès le plus jeune âge. L'expérience atteste que les petites filles
+commencent à parler avant les petits garçons. L'aisance du langage est
+un don féminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: «La langue est
+l'épée des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller.» Et cette
+verbosité est fille de la sensibilité.
+
+Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller
+en conversation, mais encore exceller dans le style épistolaire, qui
+n'est qu'un monologue à bâtons rompus. Tandis que l'homme cherche
+l'ordre, vise à l'idée et rédige une lettre comme il composerait un
+mémoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui
+l'ont émue, aux menus incidents de la vie qu'elle mène; et sa prolixité
+vagabonde et attendrie devient une grâce et un mérite. Lors même qu'une
+femme de talent ou d'esprit se mêle d'écrire une oeuvre de longue
+haleine, il lui est difficile de réagir contre le flux d'impressions et
+de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilités se tournent
+en défauts. On a remarqué bien des fois que ses livres sont rarement
+d'une construction parfaite et d'une égalité soutenue. Ils valent moins
+par l'ensemble que par les détails, presque toujours gracieux et
+piquants, qui figurent alors de fines perles dispersées auxquelles
+manqueraient un lien et un écrin.
+
+La vérité m'oblige même à constater,--j'en demande pardon aux femmes de
+lettres,--que notre forme littéraire ne leur est redevable d'aucune
+nouveauté, d'aucun progrès, d'aucun embellissement, d'aucun
+enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait
+pour notre langue que tous les livres réunis des femmes auteurs. Il n'y
+a pas à protester: les femmes, en général, sont «médiocrement artistes».
+C'est le jugement de M. Jules Lemaître et j'y souscris. Qu'ont-elles
+donné au théâtre, à l'éloquence, à la philosophie? Quelles contributions
+ont-elles fournies à l'histoire, à la critique, à la poésie? Rien ou peu
+de chose. Supprimez même par la pensée toutes les femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les
+meilleures oeuvres féminines sont des romans, des lettres et des
+mémoires. Et si précieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le
+encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance
+de Mme de Sévigné: notre littérature s'en trouvera certainement
+appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminuée, ni sa direction
+changée, ni sa marche ralentie, ni son évolution aucunement modifiée. Ce
+qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entrée
+de la Société des gens de lettres ou de l'Académie française. Il en est,
+aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure à l'Institut.
+On peut être académicien, hélas! sans être immortel.
+
+Chose curieuse: je ne sais aucun genre où les femmes aient marqué une
+plus incontestable médiocrité qu'en poésie. Et les femmes sont la poésie
+même, et par leur très vive façon de la sentir, et par leur charmante
+façon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le goût, la passion du beau,
+et elles ne savent guère l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont
+de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y
+réussissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers
+honnêtes, péniblement, comme un bon rhétoricien improvise, avec
+application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donné
+parfois d'agréables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand
+poète. Voilà bien le plus curieux problème psychologique qui se puisse
+poser! La femme, que nous savons si sensible à la beauté qu'elle
+reflète, si facilement touchée par la grâce du langage, par l'harmonie
+d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue
+palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les
+jours si impressionnable, si sentimentale, si profondément remuée par
+tout ce qui est grand, noble, tendre, passionné; la femme, cette
+sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte
+d'inhabileté invincible à traduire les images supérieures, les visions
+de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a
+plus de sensibilité que de littérature.
+
+A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et
+artistes atteignent si rarement à la perfection du style, à l'expression
+vraie, à la forme rare qui éclaire et qui émeut, à la «beauté absolue»,
+je répondrai que, précisément, elles sentent toutes choses trop
+vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer.
+«Lorsque les femmes sont véritablement sensibles, a dit Mme de Genlis,
+elles l'emportent sur les hommes par la délicatesse, dont ils ne sont
+pas susceptibles.» Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis
+acquiescer à la conséquence que Mme Louise Collet en tirait: «Nier leur
+talent d'écrire, affirmait-elle, c'est nier leur faculté de sentir, l'un
+dérivant naturellement de l'autre.» Il y a erreur. Sans doute, il faut à
+l'écrivain, au poète, à l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien
+qu'une tête pour concevoir; mais une certaine maîtrise de soi ne leur
+est pas moins nécessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer
+ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tête-à-tête
+avec la pensée créatrice, avec la forme rêvée, avec le dieu entrevu.
+Certes, quand l'idée vient, il faut la sentir, mais aussi la méditer. Et
+Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: «Les femmes ne méditent guère.
+Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus
+flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans
+les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides,
+vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul
+souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec
+ces personnages énigmatiques de la scène grecque, qu'Aristophane appelle
+les célestes nuées, les divinités des oisifs[66].»
+
+[Note 66: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.]
+
+Et pourquoi ces rêveries évasives et ces songes nébuleux, sinon parce
+que les femmes, au lieu de maîtriser leurs émotions, s'abandonnent au
+flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression
+trahit généralement la pensée des femmes, c'est apparemment «qu'elles
+sont trop émues au moment où elles écrivent[67].» Ce jugement est encore
+de M. Jules Lemaître. Nous exprimerons la même idée en disant tout
+simplement que, pour bien écrire, les femmes ont l'âme trop pleine, le
+coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les
+charme, au moindre sentiment qui les touche, les voilà si profondément
+remuées que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main
+tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans précision, sans
+transparence, sans éclat. Or, pour peindre supérieurement quelque objet,
+ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement à travers les larmes. Quand
+le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'élever à l'expression
+définitive, à l'impeccable beauté, sereine et pure. La violence
+désordonnée de la sensation trouble la limpidité du regard.
+
+[Note 67: Jules LEMAÎTRE, _George Sand et les femmes de lettres_.
+Annales politiques et littéraires du 20 décembre 1896, p. 387.]
+
+Et l'on s'en aperçoit au style de la plupart des femmes. Écoutons encore
+Mme d'Agoult: «Penser est pour un grand nombre de femmes un accident
+heureux, plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de
+l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et
+des établissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue
+qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.» Là est
+l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prédomine en leurs
+âmes, c'est l'activité spontanée, avec son cortège de sentiments
+désordonnés et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc.
+Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de
+phosphorescence continue qui projette, sur le monde des idées, des
+lueurs incessantes, mais pâles et vagues. A l'invention poétique, il
+faut le rayonnement soudain de l'éclair. Et cette lumière souveraine ne
+s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par
+ces arrêts conscients de la pensée, qui constituent proprement la
+volonté créatrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en
+perpétuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des
+sentiments. Sa lumière se promène sur toutes choses, sans se fixer sur
+aucune. C'est donc parce que l'imagination féminine est si excitable et
+si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fécondité.
+
+
+IV
+
+Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine à exceller dans
+les lettres et dans les arts, et plus particulièrement dans la poésie,
+c'est qu'elles ont trop de sensibilité, trop de nerfs, trop de coeur;
+c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune
+écrit à Mme de Bezobrazow: «Le germe est en nous bien vivant de la
+possibilité de création intellectuelle qui nous est déniée, et ce germe
+libéré retrouvera intacte sa germination interrompue[68],»--j'ai peur
+que cette femme distinguée ne s'abuse gravement. Est-il si facile de
+corriger son coeur, de réformer sa nature, de refaire son sexe? A
+emprunter même quelque chose de l'homme, nos fières novatrices ne
+risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que
+les qualités dont leur sexe est le plus fier, c'est-à-dire la
+sensibilité et la tendresse, sont les causes mêmes de son peu
+d'originalité créatrice. Qu'elles veillent donc à ne point s'appauvrir
+du côté du coeur, en travaillant à s'enrichir avec intempérance du côté
+de l'esprit. Dieu nous préserve de la femme-homme, raidie et desséchée
+dans la poursuite d'une virilité insaisissable!
+
+[Note 68: Revue encyclopédique déjà citée, p. 837.]
+
+Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse
+à ce point sortir d'elle-même qu'elle finisse par dépouiller à la longue
+ce qui l'individualise, et par acquérir en échange la vigueur et les
+formes d'intellectualité qui nous sont propres. Même dans le domaine
+littéraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de
+cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le présent,--après le
+passé,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tête et a
+mille chances de la garder. Les femmes elles-mêmes y souscrivent comme
+d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient
+à la supériorité littéraire de notre sexe, la plupart des femmes de
+lettres cachent leur identité sous un pseudonyme masculin. Serait-ce
+donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les
+blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prénoms, si elles
+usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la
+signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que
+pour allécher la clientèle. Elles ont vaguement conscience que les
+lectrices, autant que les lecteurs, ont une préférence marquée pour les
+productions de l'homme. Car, après tout, en exceptant quelques femmes de
+grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa généralité, la
+littérature féminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le
+bonheur de n'être pas moutonnière et bêlante. Ne nous plaignons donc pas
+d'une concurrence déloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance
+involontaire de notre mérite littéraire.
+
+Mais il paraît que cette faiblesse a trop duré. Déjà les femmes peintres
+et sculpteurs ont leurs expositions particulières. De même, les plus
+entreprenantes des femmes auteurs s'apprêtent à nous combattre à visage
+découvert sur le terrain du drame et du roman où, pour le dire en
+passant, notre sexe a fait preuve, jusqu'à ce jour, d'une écrasante
+supériorité. C'est un fait que la littérature féminine devient de plus
+en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la
+scène. Nous avons, par intermittence, des représentations féministes.
+Les femmes de lettres en sont très fières. A les entendre, cette
+innovation théâtrale était depuis longtemps désirée et impatiemment
+attendue. Comme si le répertoire moderne ne s'était jamais occupé du
+beau sexe! Où a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient négligé de
+plaider devant le grand public les thèses les plus hardies et les causes
+les plus aventureuses?
+
+Seulement, il s'agit beaucoup moins d'étudier le caractère féminin et de
+le guérir, par le ridicule, de ses vanités et de ses travers, que de
+préparer activement l'émancipation du sexe. On se flatte de continuer
+par le théâtre ce qu'on a si bien commencé par le roman: l'abaissement
+de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqué suffisamment que,
+dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est réduit
+aux plus piteux rôles? Être faible et inconsistant, nature inerte et
+lâche, sans volonté, sans caractère, il ne joue partout qu'un personnage
+odieux ou fatigué. Combien plus mâles et plus vigoureuses sont les
+femmes de ces récits et de ces pièces! Que leur décision nette, leur
+fermeté résolue, leur ton impératif, sont bien faits pour nous humilier!
+Après avoir donné à l'homme une âme de femme, on ne manque point de
+prêter à la femme un coeur de mâle. Toutes les énergies, toutes les
+virilités abdiquées par le compagnon sont recueillies naturellement par
+la compagne. Des hommes efféminés et des femmes viriles, voilà bien,
+n'est-ce pas, toute notre société?
+
+«C'est du parti pris!» direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis
+m'empêcher de voir un système de représailles qu'il est facile
+d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils traité la
+femme depuis un quart de siècle? Soyez francs, et vous reconnaîtrez que
+naturalistes et psychologues ont rivalisé envers elle de mépris et de
+brutalité. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste,
+nos maîtres écrivains l'ont-ils assez fouettée ou salie? Que sont les
+femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget même? De pauvres
+créatures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se méfier
+comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se
+retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les
+gentillesses que vous savez, en vérité, ne faisons pas les étonnés: nous
+l'avons bien mérité. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnête
+femme; par une rétorsion légitime, nos romancières ne veulent pas croire
+à l'honnête homme. Pour être justes, sachons reconnaître une bonne fois
+que, dans les drames de la passion, rien n'égale le mal que nous font
+les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.
+
+L'esprit de la littérature féminine nous est donc manifestement hostile.
+Que donnera cette réaction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce
+qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisagée dans son ensemble, la
+forme littéraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement élevée
+au-dessus des oeuvres antérieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit
+les écrivains gracieux ou brillants dont le sexe féminin s'honore
+aujourd'hui, on doit reconnaître que la maîtrise de la plume est encore
+aux mains des hommes; et j'ai l'idée qu'elle y restera.
+
+Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette
+infériorité. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les
+grands poèmes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grâce et de
+beauté? Là encore, il y a compensation. Jamais artiste n'eût peint ou
+façonné les merveilleuses figures qui peuplent nos musées, s'il n'eût
+trouvé dans la réalité les modèles vivants de l'éternel féminin.
+Qu'importe que la femme ait signé rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle
+les a presque tous inspirés? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa
+beauté. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le
+principal rôle. Elle les suggère, elle les échauffe, elle les illumine.
+Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en
+consacre le succès ou en détermine la chute. Il n'est pas d'homme qui,
+dans le secret de son coeur, n'aspire avidement à voir,--ne fût-ce qu'un
+jour,--son nom voltiger sur les lèvres des femmes.
+
+Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque
+nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nées de leur
+souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances
+qu'il inflige, ne vivent que par leur grâce et meurent de leur abandon.
+Elles ont mieux à faire que de peiner avec nous aux mêmes besognes et
+dans les mêmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les
+ouvriers de la pensée, et aussi de modérer leur zèle et leur ambition,
+en les rappelant au bon goût, à la beauté, à la bonté, à la douceur de
+vivre et à la joie d'aimer, en défendant les moeurs, les croyances, les
+traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses
+des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs,
+contre cette fougue de progrès et cette fièvre de changement qui
+précipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souveraineté
+féminine n'était là pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.
+
+
+V
+
+Au point où nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.
+
+D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme _identité_ de capacité
+intellectuelle, tout simplement parce que cette identité n'existe même
+pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se
+diversifient à l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme à homme ou de
+femme à femme, deux têtes qui se ressemblent exactement. Comment
+voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le féminin se confondent et
+s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identité
+intellectuelle des êtres humains, il faudrait préalablement les fondre
+en un seul type: ce qui est contre nature.
+
+Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point
+me semble résulter de tout ce qui précède,--simple _égalité_ de capacité
+intellectuelle, parce que, si éminents qu'on les suppose tous deux, leur
+valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera
+l'un de l'autre, de même qu'un homme et une femme peuvent être beaux
+dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la même façon. Pour
+parler à bon droit d'égalité intellectuelle entre l'homme et la femme,
+il faudrait encore modifier à ce point la nature, que les deux sexes
+fussent ramenés à un seul. Autant refaire le monde! L'égalité vraie ne
+se conçoit que dans le domaine des mathématiques pures.
+
+Mais s'il n'y a point, d'homme à femme, identité ni même égalité de
+puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes
+d'intelligence une _équivalence_ sociale? Je suis tout disposé à le
+reconnaître. Bien que la capacité féminine soit autre que la capacité
+masculine, elle n'en est pas moins aussi nécessaire que la nôtre à la
+conservation intellectuelle de l'espèce et au progrès spirituel de la
+civilisation. Nous n'avons pas la tête mieux faite que les femmes, mais
+autrement. Dans son genre d'intellectualité, chacun des deux sexes vaut
+l'autre. Les hommes seraient réduits à rien sans l'intelligence
+féminine, et les femmes à zéro sans l'intelligence masculine.
+Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reçoivent.
+
+Oui, certes, il y a équivalence d'utilité intellectuelle entre les
+sexes. Seulement, cette équivalence même suppose chez l'un et chez
+l'autre une certaine diversité de dons, d'aptitudes et de facultés. A se
+trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une
+remarque souvent faite que, dans la femme qu'il épouse, l'homme se plaît
+à trouver ce qui lui manque et ce qui le complète. Faites, par
+hypothèse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double
+exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En époux?
+Jamais de la vie. La femme n'est pas un mâle imparfait, un homme arrêté
+dans son développement, et qu'il est urgent d'épanouir et de modeler à
+notre ressemblance. Elle est une créature autre, qui doit veiller à ne
+point gâter sa nature distinctive, à ne point affaiblir son cachet
+original, à ne point aliéner ses qualités propres. Pour que les sexes se
+désirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffèrent.
+
+Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu'à l'antipathie,
+ni que ces disparités se creusent en incompatibilités irréconciliables.
+Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse
+unir deux âmes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et
+se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et
+s'achèvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effémine et que la femme
+se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de
+condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un échange dans lequel
+chaque époux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins.
+Si donc la femme pouvait se rendre pareille à l'homme, le monde perdrait
+quelque chose de sa variété féconde, et le doux amour risquerait d'en
+mourir. Michelet disait: «On a fait fort sottement de tout cela une
+question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux êtres incomplets
+et relatifs, n'étant que deux moitiés d'un tout.» Et il faut ajouter que
+c'est précisément à leurs qualités et à leurs insuffisances respectives,
+qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie
+et perpétuer l'humanité.
+
+Finalement,--et cette dernière réflexion est d'importance
+majeure,--l'«émancipation intellectuelle» des femmes autour de laquelle
+le féminisme mène si grand bruit, est une formule à double sens qu'il
+nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par là
+que la femme d'aujourd'hui doit être d'un esprit plus cultivé que la
+femme d'autrefois? D'accord. Il serait étrange qu'elle n'eût point de
+part aux découvertes de la science et aux enrichissements incessants de
+la pensée moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardât
+dans la médiocrité; qu'indifférente à tout ce qui se fait, s'invente et
+s'enseigne, elle fût incapable de se mêler à la conversation de son mari
+et de surveiller l'éducation de ses fils.
+
+Que les femmes s'associent donc aux progrès intellectuels des hommes et,
+pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et
+plus sérieusement éduquées: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on
+dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit
+plus? C'est entendu. «Quand le progrès humain fait un pas, a dit
+Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui.» Plus de ces
+disciplines routinières et coercitives, dont c'est le malheur de peser
+sur l'esprit au lieu de l'épanouir, de comprimer la personnalité au lieu
+de l'affermir. Toute contrainte qui déprime l'être, anémie la raison et
+débilite la volonté, a pour conséquence inévitable de vouer la jeunesse
+à l'abdication, à l'inertie, à une incurable indigence intellectuelle.
+Ce n'est pas au moment où s'élargit sans cesse le rôle de la femme,
+qu'il convient de mettre des lisières ou des entraves aux facultés de
+son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catéchisme, la
+guitare et la révérence. Le temps n'est plus où l'on pouvait lui
+interdire, comme à un enfant, la lecture de certains livres réputés trop
+graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme
+entend l'apprendre à ses risques et périls; et l'on peut croire qu'elle
+y réussira souvent. Que sa volonté soit donc faite et non pas la nôtre!
+
+Mais pour que son accession à la plénitude de la connaissance lui
+apporte la force morale et l'élévation spirituelle, il serait fou
+d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutélaire, de
+toute autorité laïque et religieuse. Puisque l'intelligence féminine
+est, moitié par nature, moitié par habitude, plus brillante que solide,
+plus rapide que sûre, plus fine que profonde, plus intuitive que
+raisonnée, puisqu'il importe de la prémunir contre les pièges que lui
+tendent l'imagination et la sensibilité, et les facilités même de sa
+mémoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionnée, ne
+parlons pas d'émancipation, mais d'éducation. Plus un être est faible,
+plus il doit être protégé contre lui-même. L'indépendance lui serait
+funeste. Il a besoin d'une règle, d'une discipline. Loin donc
+d'affranchir absolument l'intellectualité féminine, c'est à la former, à
+l'instruire, à l'élever, que doivent tendre tous les efforts de la
+pédagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte
+culture. Laquelle? Nous le dirons à l'instant.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+S'il convient de mieux instruire les filles
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE POUR ET LE CONTRE.--DOUBLE CONCEPTION DU RÔLE DE LA
+ FEMME.
+
+ II.--UTILITÉ D'UNE MEILLEURE INSTRUCTION DE LA FEMME POUR
+ ELLE-MÊME, POUR LE MARI ET POUR LES ENFANTS.
+
+ III.--QU'EST-CE QU'UNE JEUNE FILLE INSTRUITE?--QUELQUES
+ OPINIONS DE FEMMES.--L'ÉDUCATION FÉMININE EST TROP SOUVENT
+ FRIVOLE ET SUPERFICIELLE.
+
+ IV.--IL FAUT INCULQUER A LA JEUNE FILLE DES GOÛTS PLUS
+ SÉRIEUX ET LA MIEUX PRÉPARER AUX DEVOIRS DE LA VIE ET DU
+ MARIAGE.--AVIS D'ÉDUCATEURS CÉLÈBRES.
+
+
+I
+
+Cette question a le privilège de provoquer des adhésions enthousiastes
+et d'amères récriminations.
+
+Semez, disent les idéalistes, semez l'instruction à pleines mains dans
+les intelligences féminines, et vous verrez bientôt lever la semence et
+grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les
+hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le
+foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est déjà la grâce et
+la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumière et le bon conseil, et
+elle vivra en communion plus étroite avec son mari. Que de fois celui-ci
+s'est plaint de l'indifférence de sa compagne pour les connaissances
+qu'il possède, pour les études qu'il entreprend! Élevez-la donc à son
+niveau; et l'époux, enfin compris, encouragé dans ses ambitions, soutenu
+dans ses projets, assisté même en ses travaux, sera moins tenté de
+chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui.
+Sans compter que, peu à peu, par une infiltration lente et mystérieuse,
+les mères pourront transmettre à leurs enfants des dispositions
+cérébrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en
+trouvera surélevé, l'esprit français élargi et fortifié. S'il faut en
+croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de
+quelles délices l'épanouissement intellectuel de la femme enivrera la
+«spiritualité» de l'homme. «Supposez-les tous deux également, quoique
+diversement, développés au dedans: alors se consomme la communion des
+consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des
+affinités secrètes, les invisibles rencontres et les subtiles élections;
+alors, vraiment, le couple humain féconde par l'esprit la misère des
+heures et éternise la vie brève en y faisant sourdre l'infini[69].»
+Point de doute: ce sera le paradis des anges.
+
+[Note 69: Lettre publiée par M. Joseph RENAUD dans la _Faillite du
+mariage_, p. 31-32.]
+
+Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes
+les réservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'appétit de savoir
+et l'orgueil de connaître leur feront tourner la tête. De quelle vanité
+dominatrice vos bachelières et vos doctoresses écraseront les redingotes
+environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'émancipation
+intellectuelle de la femme pour «le déshonneur du genre mâle.» D'après
+lui, «le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de
+la femme s'appelle: il veut!» Comparant l'âme de celle-ci à «une
+pellicule mouvante sur une eau peu profonde,» il tient l'obéissance pour
+le meilleur moyen de donner «une profondeur à sa surface.» Au reste, cet
+être superficiel et léger ne se relève que par l'enfantement. «La femme
+est une énigme dont la solution s'appelle maternité.» Hors de là, elle
+rapetisse à sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de
+l'instruire, afin de l'élever jusqu'à nous et d'en faire la confidente
+de notre idéal, l'âme de notre volonté, notre égale intellectuelle. Il
+n'est que temps, au contraire, de la rappeler à son rôle et de la
+remettre à sa place. Nietzsche a bien mérité de l'humanité lorsqu'il l'a
+définie: «Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice[70].»
+
+[Note 70: _L'Individualisme et l'Anarchie_, par Édouard SCHURÉ. Revue
+des Deux-Mondes du 15 août 1895, p. 795-796.]
+
+Convient-il donc de monopoliser la lumière et la science au profit des
+hommes, et de condamner les femmes à l'ignorance et à la frivolité? Loin
+de nous cette injustice et cette cruauté. Il ne nous paraît pas
+impossible que le sexe féminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit
+sans oublier sa tâche maternelle, sans rien perdre de sa grâce et de sa
+douceur. «Vous êtes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des
+femmes?»--Parfaitement; et je vais dire comment je la conçois.
+
+Il est du rôle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni à
+leur âme, ni à notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit
+dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou précieux et
+fragile, une créature délicieuse, mère de toutes les élégances, la joie
+de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction
+est de distraire nos soirées, de décorer notre intérieur, d'embellir et
+d'égayer notre vie. L'oisiveté est sa loi. Elle est née pour le luxe et
+la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses péchés mignons. L'autre
+conception, celle des gens pratiques et rudes, est réfractaire à ces
+mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par
+destination naturelle, la maîtresse du logis. Qu'elle ne sorte point de
+son intérieur: les travaux d'aiguille et les soins du ménage doivent
+absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger
+la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et
+débarbouiller les mioches.
+
+De ces deux façons pour l'homme de comprendre le rôle de la femme, la
+première dénote beaucoup d'orgueil et de fatuité, et la seconde,
+beaucoup d'égoïsme et de vulgarité. Toutes deux sont inacceptables. La
+femme ne doit être ni «bête de luxe», ni «bête de somme».
+
+
+II
+
+Dans l'intérêt de la race et dans l'intérêt de l'homme, il n'est ni bon
+ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la
+futilité. On ne nous fera jamais croire qu'il est nécessaire au bonheur
+du mari et des enfants, que la mère languisse dans une complète
+indigence d'esprit. L'élévation de l'homme ne va point sans l'élévation
+correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-là ses jours
+et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses désirs et ses rêves.
+Comment l'un vivrait-il dans la lumière, si l'autre s'obstine dans les
+ténèbres? Lorsque l'épouse est légère, vaine, sotte ou nulle, comment
+voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien doués?
+
+Ce n'est pas qu'il soit besoin d'être lettrée ou artiste pour faire une
+épouse fidèle et une mère excellente. Si vous n'aimez pas une jeune
+fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige à
+l'épouser: le monde sera toujours plein de naïves bourgeoises et de
+simples et accortes héritières. Personne ne réclame la suppression des
+«petites oies blanches». Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne
+voulons même pas, pour la jeune fille, d'une instruction intégrale,
+d'une instruction égalitaire et obligatoire, qui en ferait une poupée
+savante ou une pédante chagrine et enlaidie: ce qui n'empêche qu'il y
+ait de sérieux avantages à élargir ses connaissances, à élever et à
+enrichir son esprit. On préparera de la sorte une compagne plus digne au
+mari et une directrice plus éclairée aux enfants.
+
+Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout «productive par
+son influence sur l'homme, et dans la sphère de l'idée, et dans le
+réel.» Comment serait-il indifférent de cultiver son esprit, si l'on
+réfléchit que les fils, qui naîtront d'elle, seront formés de sa chair
+et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur
+insufflera le meilleur d'elle-même, son âme et sa vie? Comment
+douterait-on qu'il ne fût utile d'élever et d'épanouir son intelligence,
+son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient
+la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera
+pour lui un guide et un réconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute
+de le comprendre, une cause de découragement et d'impuissance? Les
+femmes ne sont point une espèce isolée dont nous ne puissions recevoir
+aucune influence. Comme épouses et comme mères, elles sont mêlées à
+notre vie; et Dieu sait le pli profond et indélébile que leur contact
+journalier imprime à notre coeur et à notre esprit! Avec son admirable
+clairvoyance, Mme de Lambert nous prévient «qu'elles font le bonheur ou
+le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir
+raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se
+détruisent, puisque l'éducation des enfants leur est confiée dans la
+première jeunesse, temps où les impressions sont plus vives et plus
+profondes.»
+
+Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur
+domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons
+à cette pensée de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des
+femmes, «leurs moyens de plaire, leur capacité d'attacher pour la vie
+des hommes dignes de respect et d'amour, dépendent plus de la culture de
+l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie
+moderne[71].»
+
+[Note 71: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 810.]
+
+Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en
+raison sans que la femme cherche à le suivre et à l'imiter? Quoi de plus
+naturel que le progrès de l'instruction parmi les hommes ait piqué
+l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur
+ouvrir plus libéralement nos grandes écoles pour devenir des épouses
+moins ignorantes et des mères plus cultivées: qu'avons-nous à répondre?
+Nous voyant mordre à belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la
+science, l'envie est venue à la femme moderne d'y goûter à son tour:
+rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la
+gourmandise originelle. Succombant à d'imprudentes suggestions, Adam
+reçut jadis la pomme fatale des mains de notre première mère; et voici
+maintenant que, prêchant d'exemple, les hommes induisent les filles
+d'Ève en tentation d'avide curiosité. Ne soyons donc point surpris
+qu'elles réclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait
+illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne
+le souffriraient pas.
+
+Au surplus, l'instruction bien donnée et bien reçue ne va point sans un
+exhaussement et un affermissement de tout l'être humain, sans une
+ascension vers la lumière et la justice. La personnalité de la femme y
+trouvera son compte. Eu égard aux difficultés de vivre, le sexe féminin
+réclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner
+gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de «la
+femme en soi,» cette discussion académique ne résout point le problème
+du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos
+soeurs les plus méritantes. Combien d'entre elles sont condamnées à
+gagner leur vie par un labeur indépendant? Or, j'ai établi, qu'en ce qui
+concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par
+les hommes, l'intelligence féminine vaut bien l'intelligence masculine.
+Encore est-il qu'elle a besoin, comme la nôtre, d'être instruite et
+cultivée. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes
+aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules
+pédantes: le «droit à la science» est tout simplement, pour les filles
+pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le «droit à la vie».
+Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer
+profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main à la
+communauté, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque
+jour à la sueur de son front?
+
+
+III
+
+Que l'instruction soit donc largement départie aux femmes! Je ne trouve
+point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles
+s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de géologie, ni
+même qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en
+dit. Et plus s'élèvera le niveau de leurs connaissances, moins elles
+seront portées à tirer vanité de leur science. Distinguant ce que
+Molière n'a pas distingué, nous concevons très bien aujourd'hui qu'une
+«femme savante» ne soit pas nécessairement une «précieuse ridicule».
+
+A qui fera-t-on croire que, même dans les réunions les plus mondaines,
+l'instruction soit d'un secours inutile? Elle élève et aiguise le ton de
+la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile
+pointe d'érudition! ou même de faire rougir de honte, par d'insidieuses
+questions d'histoire, quelque joli garçon plus familier avec le roi de
+pique qu'avec les rois de France! Le développement de l'instruction
+féminine multipliera peut-être un type de jeune fille, dont il m'a été
+donné de connaître quelques jolis exemplaires: un type très vivant, très
+attirant, très français, je veux dire une jeune fille ouverte et
+franche, loyale et fière, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse
+sans frivolité, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail
+ni l'épreuve, ayant de la volonté et de la décision, très capable de se
+dévouer, de s'attacher à qui sait la comprendre et l'aimer, en deux
+mots, une jeune fille qui, unissant aux qualités charmantes de son sexe
+une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse
+image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'époux de son choix «comme une
+musique parfaite avec de nobles paroles.»
+
+Mme de Rémusat ne voyait «aucun motif de traiter les femmes moins
+sérieusement que les hommes.» J'ajouterai, pour dire toute ma pensée,
+que je ne vois aucun motif de refuser à une femme intelligente les
+moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui
+dissimuler la vérité, si elle est capable de la connaître? N'ayez
+crainte que les femmes usent trop généralement des facilités de
+s'instruire que nous réclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces
+créatures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza,
+«passent leur vie à se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour où
+elles se croient trop vieilles pour apprendre.» Il est si doux de ne
+rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidèles parmi les hommes,
+conservera bien assez de dévotes parmi les femmes. Qu'on se rassure:
+l'espèce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de
+Scudéry disait au XVIIe siècle, non sans malice, «qu'elles ne sont au
+monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien
+faire et pour ne dire que des sottises![72].»
+
+[Note 72: _Opinions de femmes sur la femme_, _loc. cit._, p. 840.]
+
+Si tout de même les dames de cette sorte avaient une raison plus
+éclairée et une existence plus active, la société s'en trouverait-elle
+plus mal? Le nombre est grand des Françaises qui, pourvues de tous les
+agréments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce
+n'est point qu'elles manquent de grâce et de goût. Elles s'habillent
+avec élégance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien
+que la conversation soit en déclin dans la plupart des salons, elles
+causent bien,--ou à peu près. De ce qu'il faut pour exceller dans cet
+art, elles ont au suprême degré la coquetterie et la finesse; il ne leur
+manque qu'une instruction, plus solide et plus sérieuse, que les
+familles et les maîtresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts
+d'agrément, au chant, au piano, à la danse, à l'aquarelle, à ces petits
+talents agréables qui fleurissent l'esprit sans le mûrir et polissent
+les manières sans tremper le caractère ni fortifier la raison.
+
+Loin de nous la pensée de bannir ces jolies choses de l'éducation des
+jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement
+et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit
+point nous faire oublier ou négliger la culture des fruits. A
+méconnaître cette règle majeure de toute éducation, les parents peuvent
+faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agréables à voir
+dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes,
+excellentes valseuses, fières de leurs succès mondains, mais aussi de
+petites têtes folles, ne songeant qu'au plaisir et à la toilette,
+frivoles de goût, légères d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.
+
+«Mais elles vont au cours!» m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas!
+L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui à les promener à
+travers la science, sans ordre ni méthode, à toucher légèrement à toutes
+les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous
+les sujets, à introduire et à empiler dans leurs jeunes cervelles mille
+et mille notions confuses et indigestes, en un mot, à leur donner les
+apparences de l'instruction plus que la réalité du savoir et le
+discernement de la raison. On traite leur pauvre tête comme un vulgaire
+phonographe, comme une simple horloge à répétition, comme un mécanisme
+automatique, en la forçant à enregistrer fidèlement, à reproduire
+exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage
+recommandation de Montaigne qu'«il ne faut pas attacher le savoir à
+l'âme, mais l'y incorporer,» qu'«il ne faut pas l'en arroser, mais l'en
+teindre,» on demande trop à leur mémoire qui est surmenée, persécutée,
+violentée. Et comme je comprends bien qu'après plusieurs années d'un
+traitement aussi féroce, nos jeunes filles de condition prennent l'étude
+en horreur et se jettent passionnément sur les chiffons et les romans! A
+cela, quel remède?
+
+
+IV
+
+Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit être
+double: les élever plus fortement à la connaissance de la vérité, les
+préparer plus sérieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se
+tiennent.
+
+Voici ce que M. Alfred Mézières pense de la première: «En général, les
+jeunes filles françaises n'ont que trop de tendance à la frivolité, trop
+de goût naturel pour le succès, trop de désir de plaire. On devrait les
+préserver avec soin de la légèreté d'esprit qui est leur défaut capital,
+les habituer à réfléchir et à penser.» Oui; une pédagogie bien comprise
+se fera une loi d'élever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler
+une âme plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci
+de la réflexion. A cette fin, elle tâchera surtout de faire entrer dans
+la tête des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait
+coutume d'insister) que «leur éducation n'est pas finie à dix-huit ans
+et que la première robe de bal n'a, pas plus que le diplôme de bachelier
+pour les jeunes gens, la vertu de donner à leur science son parfait
+développement[73].» Est-ce donc si difficile?
+
+[Note 73: Cité par REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_, menus propos,
+p. 339.]
+
+Je me refuse à croire que la légèreté féminine soit incurable. On
+calomnie le sexe faible en lui prêtant je ne sais quelle impuissance à
+s'instruire et à raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou
+autres futilités mondaines. Il n'en est pas moins vrai que «ce qui leur
+manque le plus (c'est encore M. Mézières qui parle), ce sont les goûts
+sérieux. Il faut éveiller en elles l'amour de l'étude, leur faire lire
+et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dégoûter
+ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littérature est
+inondée et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le
+mépris de tout ce qui ne l'est pas[74].»
+
+Faute de cultiver, d'éclairer, de redresser même le goût littéraire des
+femmes, le goût public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est
+beau et bon ne réussissant jamais sans elles. «Tout ce qui peut arracher
+les femmes à l'inutilité d'une existence mondaine ou misérable est un
+bien pour la patrie, un gage d'avenir[75].» A ces mots de Mme Edgar
+Quinet, nous ajouterons que détourner les femmes de la littérature
+légère ou vicieuse qui s'étale dans les livres et les journaux, est tout
+profit pour l'esprit national et la moralité publique, parce qu'en plus
+de la maternité physique, la femme est appelée à faire oeuvre de
+maternité morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les
+enfants de son âme et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait,
+avec la vie, tous les germes de progrès, l'idée qui éclaire, l'amour qui
+enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanité. On lit dans les
+«Lois» de Platon: «Les femmes ont une si grande influence sur les hommes
+que ce sont elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont
+accoutumées à une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les
+hommes sont corrompus et amollis.» Tâchons donc de les rendre sérieuses.
+
+[Note 74: _Le Travail des femmes_. Revue encyclopédique, _loc. cit._, p.
+908-909.]
+
+[Note 75: _Ibid._, _La Femme moderne_, p. 882.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--L'ÉDUCATION DES FILLES DOIT ÊTRE CONFORME AUX DESTINÉES
+ DE LA FEMME.--POURQUOI?--NOS RAISONS.--ÉDUQUER, C'EST
+ FORMER UNE PERSONNE HUMAINE.
+
+ II.--CULTURE «RATIONNELLE».--A PROPOS DE L'ENSEIGNEMENT
+ SECONDAIRE DES FILLES.--VOEU EN FAVEUR DE L'INSTRUCTION
+ PROFESSIONNELLE.--ÉCUEILS À ÉVITER: L'INFLATION DES ÉTUDES
+ ET LE SURMENAGE DES ÉLÈVES.
+
+ III.--CULTURE «MORALE».--APRÈS LA FORMATION DE LA RAISON,
+ LA FORMATION DE LA CONSCIENCE ET DE LA VOLONTÉ.--MENUS
+ PROPOS DE PÉDAGOGIE FÉMININE.--IDÉES NOUVELLES SUR
+ L'ÉDUCATION DES FILLES.--LA «DOGMATIQUE DE L'AMOUR».--NOS
+ SCRUPULES.
+
+ IV.--CULTURE «SOCIALE».--ESPRIT NOUVEAU DE L'ÉDUCATION
+ MODERNE DES FILLES.--OU EST LE DEVOIR DES HEUREUSES DE CE
+ MONDE?--VIEILLES OBJECTIONS: CE QU'ON PEUT Y RÉPONDRE.
+
+ V.--CULTURE «RELIGIEUSE».--L'AME DES FEMMES ET LE BESOIN DE
+ CROIRE.--LE DOMAINE DE LA FOI ET LE DOMAINE DE LA
+ SCIENCE.--SI L'INSTRUCTION EST UN DANGER POUR LA RELIGION
+ ET LA MORALITÉ DES FEMMES.--A QUELLES CONDITIONS LE SAVOIR
+ SERA PROFITABLE A LA PIÉTÉ ET A LA VERTU DES FILLES.
+
+
+Après avoir rappelé sommairement le but élevé auquel doit tendre la
+pédagogie féminine, il importe, ne fût-ce que pour donner à nos idées
+plus de relief et de précision, d'indiquer les principes directeurs
+auxquels nous subordonnons l'éducation moderne des jeunes filles.
+
+
+I
+
+Quelle est, au voeu de la nature, la destinée normale de la femme?--Être
+épouse, être mère. De son organisme physique et de sa constitution
+mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualités et de ses
+faiblesses, de l'impressionnabilité inquiète de ses nerfs comme de la
+chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprême se dégage avec
+toute la clarté propre aux vérités universelles. La maternité? mais
+c'est le cri de son âme! Par la maternité, elle exerce la plénitude de
+sa fonction, elle utilise tous ses trésors de vie; par la maternité,
+elle goûte sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle
+épuise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la
+maternité, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'à
+l'immolation de son être aux fins éternelles de l'humanité.
+
+Si déjà l'homme a pour destination sociale d'être époux et père, s'il ne
+remplit vraiment tout son rôle, s'il ne connaît à fond toute la vie qu'à
+la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux
+responsabilités de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la
+nature a soumise à des fatalités plus nombreuses, à des servitudes plus
+dures, dans l'intérêt manifeste de la perpétuation de l'espèce? La
+maternité est sa raison d'être, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.
+
+De là, cette grave conséquence que l'éducation doit la préparer à cette
+vocation auguste, lui en faire comprendre la dignité, lui en faire
+chérir les devoirs. C'était l'avis de Mme de Staël: «Il faut élever la
+jeune fille avec la pensée constante qu'elle sera un jour la compagne de
+l'homme.» Et Marion ajoute avec force qu'une pédagogie, qui ne mettrait
+pas ce «lieu commun» au rang de ses principes, serait «extravagante ou
+criminelle»[76].
+
+[Note 76: _La Psychologie de la femme_, p. 242.]
+
+Mais, en fait, le mariage n'est point la destinée de toutes les femmes.
+Après la règle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs
+laissant à l'homme l'initiative des ouvertures et l'antériorité du
+choix, beaucoup de femmes sont condamnées à vivre et à vieillir
+solitaires. Et le célibat est, pour le plus grand nombre des filles, une
+source d'épreuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain,
+isolées, délaissées, déclassées, elles ont mille peines à se suffire à
+elles-mêmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indépendants. Bien
+que, par nature et par destination, la femme soit vouée à la vie de
+famille et à la paix du foyer, il faut néanmoins que l'éducation lui
+permette de se faire, en cas de nécessité, une libre place au soleil. Là
+est, pour les vieilles filles, la dignité et le salut. Et combien de
+veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement,
+démunies et désemparées, dans l'infériorité ou la misère? Les mettre à
+même de faire face aux éventualités les plus lourdes de l'existence par
+un travail indépendant et sûr, tel est le plus grand service que
+l'éducation puisse rendre à la généralité des femmes.
+
+Et encore, avant d'être épouses et mères, elles sont femmes. Disons
+plus: en elles, comme en nous, les caractères généraux et les besoins
+communs de l'humanité priment les traits spéciaux et les tendances
+distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent être
+éduquées pour elles-mêmes, pour leur bien propre, pour leur honneur,
+pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de
+la féminité, il importe de ne point négliger les attributs supérieurs de
+l'humanité, dont elles sont les membres vivants au même titre que les
+représentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire à Fénelon que
+«la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes,» et que,
+de ce chef, «elles sont la moitié du genre humain, rachetée du sang de
+Jésus-Christ et destinée à la vie éternelle.»
+
+En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de
+l'éducation est le même, à savoir l'élévation de la personne humaine à
+toute la perfection dont elle est capable. Et cette éducation, nous
+avons trois raisons pour une de la donner pleinement à la femme: parce
+qu'elle est un être de chair et de sang, de raison et d'amour, un
+individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanité pensante et
+souffrante, une personnalité morale qui doit être cultivée pour
+elle-même; parce qu'elle est destinée au rôle d'épouse et de mère, et
+qu'appelée à régler tout le détail des choses domestiques, elle ruine ou
+soutient les maisons, et qu'investie de la royauté du foyer, elle est le
+bon ou le mauvais génie de la famille; parce qu'enfin, ayant «la
+principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le
+monde,» comme dit encore Fénelon, elles tiennent entre leurs mains la
+dignité, la moralité, l'avenir même de la société. Élever et fortifier
+la femme, élever et préparer la mère, de telle sorte qu'épouse, fille ou
+veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la
+famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons à
+l'éducation moderne des filles.
+
+Il s'ensuit que les femmes doivent être élevées aussi bien que les
+hommes, et qu'a cette fin elles ne méritent ni dédain ni adulation; car
+le dédain les voue à l'ignorance et à la médiocrité, tandis que
+l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et
+futiles, les agréments superficiels et vains. Traitons-les donc avec
+respect, prenons-les au sérieux; fortifions leur faiblesse par une
+culture aussi complète que possible, par une éducation rationnelle,
+morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui résument tout notre
+programme pédagogique, ont besoin d'explication.
+
+
+II
+
+Premièrement, la culture de la femme doit être _rationnelle_. Autrement
+dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit appropriée
+aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.
+
+Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins
+favorables s'y résignent avec mélancolie, comme à une fatalité
+inéluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'être
+moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir,
+la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la même
+manière? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes
+intellectuelles ne coïncident pas absolument avec les nôtres; parce que
+son organisme est plus délicat et sa sensibilité plus vive; parce que sa
+nature même la voue à un autre rôle dans la famille, à une autre place
+dans la société; parce qu'elle ne sert point de même façon les destinées
+de la race et les intérêts essentiels de l'humanité.
+
+Toutes ces disparités de nature et de fonction entre l'homme et la femme
+s'opposent à l'uniformité des programmes, des études et des disciplines.
+Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre
+l'instruction donnée et le sexe qui la reçoit. «Comme notre corps ne se
+nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digère,» de même «on ne
+s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile.» Et
+M. Ernest Legouvé induit de cette comparaison que «la femme a droit à
+être élevée aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme,» et que
+«même dans le cas où on leur enseignerait à tous deux la même chose, il
+faut la lui enseigner, à elle, différemment[77].» Il ne s'agit pas, bien
+entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science
+édulcorée et fade, une science _ad usum puellarum_, mais seulement,
+comme l'a dit un maître en pédagogie, M. Gréard, «de leur rendre la
+vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dégageant de
+tout ce qui n'est pas indispensable à l'éducation de l'esprit[78].» Y
+a-t-on réussi?
+
+[Note 77: _Le Travail de la femme._ Revue encyclopédique, _loc. cit._,
+p. 908.]
+
+[Note 78: _L'Enseignement secondaire des filles_, p. 142.]
+
+A peu près. Les jeunes filles ont maintenant des lycées, des collèges,
+des pensionnats séparés. On s'est efforcé de les préserver, autant que
+possible, des programmes encyclopédiques qui accablent les garçons.
+Elles ne sont pas, les heureuses créatures, hantées, poursuivies,
+étreintes par le cauchemar du baccalauréat. Plus souple et plus libre,
+leur instruction, répartie entre maîtres et maîtresses, a pour sanction
+des examens de fin d'études ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute,
+l'enseignement secondaire spécial des jeunes filles, tel qu'il a été
+organisé par la loi du 21 décembre 1880, nous paraît judicieusement
+compris et dosé. On sait, d'ailleurs, s'il a réussi! Depuis sa création,
+l'effectif de sa clientèle n'a pas cessé de suivre une progression
+régulière; et il sert trop bien les desseins du féminisme pour qu'on
+puisse douter de son extension croissante.
+
+Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est
+entré dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacré-Coeur a
+proposé, non sans éclat, de fonder à Paris, au centre des lumières, une
+École normale congréganiste rivale de celle de Sèvres, destinée à
+fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre
+les établissements de l'État, auxquels «il ne manque humainement rien.»
+Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein était exposé--_Les Religieuses
+enseignantes et les Nécessités de l'Apostolat_--a été mis à l'index par
+une décision de la Sacrée-Congrégation des évêques et réguliers en date
+du 27 mars 1899. Le Saint-Siège a préféré s'en remettre aux instituts
+religieux du soin de prendre «les moyens idoines qui leur permettront de
+répondre amplement aux désirs des familles et d'élever les jeunes filles
+à la culture qui convient aux femmes chrétiennes.» Il faut avouer que,
+si imparfait que puisse être l'enseignement congréganiste, l'innovation
+projetée avait le très grave inconvénient de détruire l'active émulation
+et la diversité féconde des communautés enseignantes de femmes, en leur
+imposant une même préparation, une même discipline scolaire, un même
+entraînement pédagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de
+l'Université de France, l'Église n'a pas voulu soumettre ses oeuvres
+d'éducation à l'uniformité régimentaire.
+
+Et là, précisément, est le vice de notre système d'enseignement officiel
+qui, rétréci par des vues trop étroites, ne convient qu'aux besoins et
+aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilégiées. Fénelon a
+écrit que «le résultat d'une éducation bien entendue doit nous mettre à
+même de remplir avec intelligence les devoirs de notre état.» C'est une
+parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une
+femme, sinon d'élever et d'instruire ses enfants, de diriger son
+intérieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dépenses, de
+balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence
+et économie? Cela étant, je me demande si nos pédagogues ne sacrifient
+pas aujourd'hui le nécessaire au superflu. Tels qui croiraient déroger
+en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un ménage
+en beurre, sucre ou café, trouvent naturel de lui demander la quantité
+d'oxygène ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous
+d'organiser le mandarinat féminin à côté du mandarinat masculin! Un
+régime aussi sot nous donnerait une jolie société: ni hommes ni femmes,
+tous diplômés.
+
+Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux
+agir sur la vie, puisque le mariage et la maternité sont la destinée
+normale de la femme, puisqu'il lui appartient de créer le foyer où
+grandiront les générations nouvelles, il est un sujet féminin, par
+excellence, qu'il importerait de joindre à tous les degrés de
+l'enseignement des jeunes filles, c'est à savoir l'hygiène du logis, de
+la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes
+d'instruction, qu'une place tout à fait insuffisante. Serait-il donc si
+difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, à
+une crèche, à un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-nés?
+Tenez pour assuré qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et
+en os, qu'une poupée à ressorts et à falbalas.
+
+Pourquoi même n'est-on pas entré résolument dans la voie de la
+différenciation et de la variété des enseignements? Pour qu'une femme
+puisse vivre, en cas de nécessité, du travail de ses mains, il serait
+urgent de développer l'enseignement professionnel sous toutes ses
+formes: 1º l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les
+fromageries et les fermes modèles, en instituant de nouvelles écoles
+d'agriculture et d'horticulture; 2º l'enseignement industriel, en
+favorisant l'extension et le progrès des arts de la femme dans toutes
+les branches de la production manufacturière; 3º l'enseignement
+commercial, en mettant à la portée des jeunes filles les ressources
+d'une instruction réservée trop exclusivement aux jeunes gens dans nos
+Écoles de commerce récemment créées. Combien de femmes, ainsi armées par
+une instruction technique sagement appropriée à leur sexe, seraient
+capables de diriger, aux champs ou à la ville, avec autant d'habileté
+que de profit, un domaine, un atelier ou un négoce?
+
+Sur ces points, tous les groupes féministes sont d'accord:
+l'enseignement spécial est encore à créer pour la femme. Les deux sexes
+devraient recevoir une instruction adaptée au milieu dans lequel ils
+sont appelés à vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une
+instruction commerciale ou industrielle dans les agglomérations urbaines
+ou les centres manufacturiers. Depuis quelques années, les féministes de
+toutes nuances ont émis voeu sur voeu, afin de déterminer les pouvoirs
+publics à organiser et à multiplier au plus vite les écoles
+professionnelles de filles. Voilà de l'émancipation pédagogique saine et
+sage. Mais, sur ce point, l'État ne semble pas pressé de nous donner
+satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrès à réaliser,
+puisque l'enseignement spécial des garçons,--et surtout l'enseignement
+agricole,--est lui-même manifestement insuffisant.
+
+Dresser la jeune fille aux tâches sacrées de la maternité, à la bonne
+tenue du foyer, à l'hygiène savante de la maison, à la pratique habile
+d'un métier ou d'une profession, voilà déjà des points essentiels
+auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place éminente qu'ils
+méritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il
+fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du
+brevet supérieur qui en est la plaie inséparable, il n'est pas très
+difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-écueils dont il
+faudrait, coûte que coûte, le garantir: j'ai nommé l'inflation des
+études et le surmenage des élèves.
+
+Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui
+réclameront à bon droit une instruction soignée, une culture complète.
+S'il est peu raisonnable de vouloir instruire supérieurement toutes les
+femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux douées les
+hautes spéculations de la pensée. Suivant le joli mot de M. Anatole
+France, «la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et
+ses diaconesses[79].»
+
+[Note 79: _Le jardin d'Épicure_, p. 192-193.]
+
+Par malheur, beaucoup de maîtresses ont le tort (cela est
+particulièrement vrai des congréganistes) de s'appliquer à faire de
+leurs élèves, par une culture intensive des plus artificielles, de
+petites personnes, complètes et universelles, des «natures éminemment
+besacières», comme eût dit Alfred de Musset, des cervelles richement
+meublées en apparence, médiocrement instruites en réalité. Chaque maison
+brûle d'inscrire sur son palmarès de fin d'année le plus grand nombre de
+brevetées qu'il est possible; et l'on gave, en conséquence, les pauvres
+petites pensionnaires! Cette maladie du diplôme commence à pervertir les
+études féminines, surtout dans les établissements religieux.
+
+Cela même nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne
+perde peu à peu l'incontestable supériorité qu'elle possède sur
+l'instruction des garçons. Ajoutons que, sans même qu'on élargisse
+officiellement les programmes, les maîtresses, religieuses ou laïques,
+se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur préoccupation--et
+leur plus grave défaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le
+malheur est qu'elles y réussissent parfois, tant leur parole coule avec
+aisance et fuit avec volubilité. Les femmes, en général, se dispersent,
+se traînent, se noient dans un flot d'explications électriques et
+torrentielles. D'où l'on a pu dire qu'elles sont moins bien douées que
+les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des
+écoles mixtes est confiée, presque partout, à des instituteurs, tandis
+que les classes enfantines sont laissées naturellement aux
+institutrices.
+
+On pense bien que les féministes s'en plaignent. La Gauche du parti a
+émis le voeu «que l'enseignement à tous les degrés, y compris
+l'Université, fût confié aux deux sexes indistinctement[80].» Mais, pour
+enlever aux hommes les chaires qu'ils détiennent, ces dames ont un moyen
+plus décisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur
+conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement
+secondaire des filles, dont les programmes et les méthodes nous semblent
+infiniment supérieurs à ceux de nos lycées de garçons. Après quoi, on
+verra, si elles y tiennent, à ouvrir aux plus dignes les chaires de nos
+Universités. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office
+du maître est de solliciter, d'éveiller les esprits plutôt que de les
+bourrer,--l'instruction devant être subordonnée expressément à
+l'éducation.
+
+[Note 80: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
+
+Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est-à-dire non
+seulement appropriée aux devoirs des futures mères en même temps qu'à la
+condition sociale des jeunes filles, mais encore tournée judicieusement
+à l'amélioration intellectuelle de leur sexe, de manière à redresser les
+imperfections, à fortifier les faiblesses, à parfaire les insuffisances
+de l'esprit féminin.
+
+Ainsi, nul ne conteste aux femmes la faculté de retenir; mais il ne faut
+pas qu'elles apprennent et répètent à vide, sans contrôle ni réflexion.
+Nul ne leur conteste l'imagination; mais il né faut pas que ce don
+d'invention aventureux se développe au détriment de la logique et de la
+raison. Non qu'elles soient incapables de généralisation; mais elles
+généralisent trop vite, sans méthode, sans patience, sans scrupule. Non
+qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hâte,
+sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont même capables
+de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu
+sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que
+«de seconde main[81]», ou, comme dit Mme de Maintenon, «elles ne savent
+qu'à demi.» Raison de plus pour les prémunir contre elles-mêmes. Se
+défier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre,
+travailler lentement, c'est à quoi la femme semble plus impropre que
+l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout,
+c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de réfléchir, moyennant quoi
+je ne serais pas surpris que la futilité des femmes se transformât en
+cette curiosité large et désintéressée qui fait les esprits fermes et
+les belles intelligences.
+
+[Note 81: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 217.]
+
+Quant à surmener nos écolières de gymnase comme on force la floraison
+d'une plante rare, je ne sais point d'exagération plus absurde et plus
+périlleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au
+grand air, qu'une culture savante distribuée avec excès dans
+l'atmosphère lourde des serres. Est-ce à dire que la robustesse du corps
+soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille
+exemples prouvent que, chez les hommes, la débilité physique n'est pas
+un obstacle aux oeuvres de science et même de génie. Mais pourquoi
+charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand
+nombre? Ne les écrasons point sous prétexte de les instruire. «C'est la
+raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les
+femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir,
+elles auraient trop de peine à les porter.»
+
+A la vérité, le tempérament de la femme évolue plus rapidement que celui
+de l'homme. La transformation des filles est plus précoce et aussi plus
+accidentée que celle des garçons. A cette occasion, les hygiénistes et
+les médecins nous avertissent qu'il serait d'une fâcheuse imprudence de
+soumettre les étudiants et les étudiantes au même entraînement cérébral.
+Un professeur, qui a surveillé des milliers de jeunes filles, atteste
+l'extrême fréquence des absences motivées par leur santé[82]. A pousser
+trop vivement leurs études, beaucoup se heurtent aux résistances de la
+nature qui se venge, parfois avec cruauté, de la violence qu'elles lui
+ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux écueils,--nous
+voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des
+élèves,--quand nous examinerons plus loin les systèmes d'«instruction et
+de coéducation intégrales», qui figurent au programmé de la Gauche
+féministe.
+
+[Note 82: P. Augustin RÖSLER, _La Question féministe_, p. 123.]
+
+
+III
+
+Deuxièmement, la culture de la femme doit être _morale_. Après la
+formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses
+se tiennent. Ce serait déjà un progrès considérable de mettre en
+honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes
+filles en réflexions salutaires, une culture prévoyante qui les rende
+capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu à
+peu, dans les familles, à cette culture superficielle ramassée
+négligemment dans les cours mondains, à cette culture mensongère faite
+de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agréments de salon,
+qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygiène et
+de la direction du ménage, du développement physique et moral de
+l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la
+dignité de la mère.
+
+Joignons qu'une conduite irréprochable ne se conçoit guère sans un
+jugement droit. Apprenons à bien penser et, du même coup, nous
+apprendrons à bien agir. Une instruction purement décorative n'a pas de
+valeur éducatrice. On peut être un lettré ingénieux, subtil, orné,
+accessible aux raffinements de la pensée, amoureux des élégances de la
+forme, et n'être, malgré cela, qu'un triste sire. Les gens cultivés ne
+sont aucunement à l'abri des écarts et des chutes. L'instruction doit
+donc être soutenue et complétée par des habitudes de réflexion active,
+de discernement sage et de forte conviction. «Former des esprits
+capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idéal
+de l'éducation moderne;» et Mlle Dugard nous assure que «c'est de lui
+que l'Université s'inspire dans la direction des jeunes filles[83].»
+
+[Note 83: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 7.]
+
+Très bien. Mais que cette nouveauté soit du goût des parents, c'est une
+autre affaire. Jusqu'à ce jour, la mode et la tradition préconisent,
+pour les filles, une éducation pusillanime et timorée qui, au lieu de
+développer les énergies latentes, détourne de l'action, paralyse
+l'effort, incline les volontés à la résignation, à l'effacement, à
+l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mères, entourées d'une
+sollicitude inquiète, élevées en vue de la tranquillité, du
+désoeuvrement et du bien-être, habituées à ne jamais faire un pas ou
+dire un mot sans autorisation, toujours accompagnées, surveillées,
+annihilées, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite
+bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne
+sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par
+procuration. Toute responsabilité les effraie. Domestiquées par avance,
+elles se défient de la moindre liberté. Sans convictions éclairées, sans
+énergie, sans initiative, mal préparées à la vie, puisqu'elles ne
+connaissent le monde que par les distractions énervantes et la politesse
+mensongère des salons, l'âme faible et le corps anémié, elles semblent
+faites pour devenir la chose d'un maître. L'époux peut venir: l'esclave
+est prête.
+
+Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient à la merci de la
+première volonté forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il
+sage, est-il bon de travailler à leur diminuer l'âme, à déprimer, à
+étouffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et
+bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de
+Fénelon: «Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les
+fortifier!» Il y a place ici pour une émancipation pédagogique des plus
+louables et des plus urgentes. Qu'est-ce à dire?
+
+Il est clair que l'éducation moderne des filles doit avoir pour but
+essentiel d'accroître et d'affermir en elles tout ce qui peut faire
+contrepoids à l'émotivité affective, à l'excitabilité capricieuse qui
+constitue le fond de leur nature, de manière à soumettre leur
+sensibilité au contrôle de la raison et à l'empire de la volonté. Son
+premier devoir est de tonifier leur nervosité par un régime sain et une
+règle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une âme bien
+équilibrée se plaît à habiter une chair florissante, la pratique bien
+entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'énervement des bals
+et des soirées. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et à la
+maternité plus de vigueur et de santé.
+
+Pour être morale, l'éducation s'appliquera encore à développer en elles
+la franchise et la sincérité. On sait que la jeune fille est volontiers
+compliquée, fuyante, rusée. A lui faire perdre le goût des voies
+obliques, des détours habiles, des petits manèges artificieux, à lui
+inspirer le culte de la loyauté, l'amour de la droiture, la rectitude
+scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidité d'âme qui
+servira de caution à ses plus gracieuses qualités. Mais ce que
+l'éducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volonté. De ce
+côté, il y a infiniment à faire: d'abord, pour la dégager du sentiment
+et de l'impressionnabilité qui la troublent, de l'impulsion irréfléchie
+et de l'entêtement obstiné qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers
+le bien, pour la soumettre à la loi du devoir, pour la plier au frein
+d'une conscience droite et pure, de façon qu'alors même où tout appui
+viendrait à lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le
+gouvernement de soi-même.
+
+Le temps n'est plus où la contrainte suffisait à assurer la soumission,
+de la jeunesse. C'est par une adhésion réfléchie et spontanée que les
+enfants d'aujourd'hui doivent être amenés à la subordination, à
+l'obéissance, au sacrifice. La force d'âme est le viatique des faibles.
+C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'élever à la virilité morale.
+Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus
+nécessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre à leurs enfants.
+De leur culture dépend notre honnêteté. Préparer nos filles à donner des
+hommes à la France de l'avenir, tel est le but à poursuivre. C'est à bon
+escient que, sur la médaille frappée pour commémorer la fondation de
+l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a gravé cette légende:
+_Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet_.
+
+Si austères que puissent paraître ces idées, elles ne portent pas
+atteinte aux grâces de la féminité. Elles les élèvent et les
+ennoblissent, voilà tout. Qui sait même si cette façon de prendre la vie
+pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme une épreuve et un
+devoir, ne ramènera pas notre jeunesse dorée à une conception plus
+exacte de la grandeur du mariage et de la dignité du foyer?
+
+On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les
+plus fortunées. Les unes, imbues des pires préjugés mondains, tiennent
+leur élégante frivolité pour le meilleur moyen d'attirer les épouseurs;
+et dédaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des goûts et des
+antécédents de leur futur époux, elles consentent à agréer les
+ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur
+la présentation improvisée d'un tiers complaisant. A trop se renseigner
+sur le caractère et la moralité d'un candidat, à vouloir se marier en
+connaissance de cause, à prétendre donner amour pour amour à qui
+seulement le mérite, elles risqueraient de passer pour «romanesques»,
+tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard où l'argent a
+plus de part que l'affection, elles seront souvent considérées par leur
+milieu (ô l'étrange aberration!) comme des jeunes filles positivement
+«raisonnables».
+
+Les autres, pieuses et candides, entretenues naïvement dans les plus
+sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis
+perdu, comme un Éden jonché de fleurs, où, appuyées sur le bras du
+prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rêves, elles vivront le
+roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables
+délices. Derrière ce joli décor, on oublie de leur montrer les réalités
+de l'existence et, après les félicités de demain, les obligations
+d'après-demain. Aux coeurs ingénus qui escomptent aveuglément une
+succession ininterrompue de bien-être, de contentement et d'ivresses,
+l'avenir prépare de cruelles déceptions. Pareil aux années qui passent
+en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies
+de son printemps sont brèves et fugitives; son été ne tarde guère à
+charger l'épouse des fruits de la maternité; puis vient l'automne, qui
+aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du ménage, de
+l'entretien et de l'éducation des enfants, des dépenses et des
+obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tôt venu, où
+l'hiver apporte avec lui les maladies et les défaillances de la
+vieillesse.
+
+«Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en
+France, de leur cacher soigneusement?»--A cette question, que me posait
+un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence
+interdit de répondre par un précepte absolu et général. Mon idée est
+qu'il y a moyen d'éclairer, avec tact, la curiosité des grands enfants
+sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et même en évitant
+les révélations trop brusques, en procédant par gradations habiles, en
+s'abstenant avec soin de toute crudité de langage, en enveloppant la
+vérité d'un voile de précautions nécessaires, il y a peut-être, en
+certains cas, plus d'avantages que d'inconvénients à fournir à une jeune
+âme certains avertissements sur les matières les plus délicates.
+
+Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener à
+bonne fin? A cela, je le répète, point de règle unique. Nous ne croyons
+pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les
+jeunes filles à l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait
+trop simple. Nombreuses sont celles que vous amènerez plus sûrement
+jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur
+dévoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des
+éclaircissements préventifs, les écarts éventuels, les complaisances
+possibles, les capitulations faciles de la femme mariée, en supprimant
+la barrière que nos moeurs françaises ont élevée entre les deux phases
+de leur vie, ne nous paraît pas un moyen infaillible de les préparer à
+mieux servir les intérêts de la race, à mieux remplir les devoirs du
+foyer.
+
+Et pourtant, dans son livre sur «La nouvelle éducation de la femme dans
+les classes cultivées», Mme d'Adhémar émet hardiment l'avis qu'on
+renverse «la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la
+vie de jeune fille et la vie de jeune femme,» quitte à la remplacer par
+«une grille transparente à travers laquelle se découvrira, petit à
+petit, quelque chose de l'inévitable avenir.» De deux choses l'une,
+dit-on encore, ou le futur mari sera honnête, ou il ne le sera pas. Dans
+le premier cas, le brave homme trouvera son compte à recevoir des mains
+d'habiles éducatrices une femme complètement élevée; dans le second, il
+serait criminel de confier l'achèvement de l'éducation féminine aux
+fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La
+jeunesse doit connaître la vie avant de la vivre.
+
+Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais à tout
+apprendre avant l'âge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront
+plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosité
+risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une
+éducation plus élargie, il ne me paraît pas indispensable de les
+instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de
+leçons générales, d'après un programme arrêté d'avance, de «l'exercice
+normal des sens selon les règles établies par la morale religieuse.»
+J'ai quelque peine à me figurer les «Dames du Préceptorat chrétien»,
+dont Mme d'Adhémar rêve la création, s'appliquant avec sincérité à
+étudier entre elles et à commenter devant leurs élèves «la dogmatique de
+l'amour», sous prétexte que celui-ci émane du ciel et qu'il mérite
+l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage
+sont-elles si nécessaires aux jeunes filles pour les préparer
+efficacement à leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses
+n'a pas empêché nos aïeules et nos mères de comprendre et d'accomplir
+magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.
+
+Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas à craindre que «les
+nobles ouvertures de l'enseignement chrétien» inquiètent, agitent,
+échauffent certains tempéraments? Y a-t-il prudence à provoquer en
+toutes les âmes l'éveil des sens et la conscience du sexe? A-t-on
+réfléchi aux difficultés presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou
+l'institutrice traitera éloquemment de l'amour divin, et voilà des
+pensionnaires qui s'éprendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice
+expliquera, avec une chaude persuasion, les mystères de l'amour naturel,
+et de tels éclaircissements ne peuvent être sans danger pour les
+écolières, ni sans appréhension pour les parents. Gardez-vous
+d'effaroucher la sainte pudeur, sous prétexte de renoncer aux calculs
+étroits d'une pruderie imprévoyante et sotte! A vouloir délivrer
+radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pédagogie hardie
+fait songer (excusez le mot) aux pêches sans fraîcheur et aux jeunes
+filles «sans duvet»[84]. Froissée trop tôt dans sa candeur par des mains
+rudes et indiscrètes, une âme d'adolescente peut en être meurtrie ou
+fanée pour la vie.
+
+[Note 84: Léon CROUSLÉ, _Nouvelle éducation de la femme dans les classes
+élevées_. Le Féminisme chrétien, année 1897-1898, p. 8.]
+
+Encore une fois, la règle à suivre en ces matières infiniment graves
+dépend des natures et des tempéraments. Comme un caillou jeté dans une
+eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non,
+la transparence de la source entière, il est des âmes pures dont la
+connaissance des choses de la vie ne parvient jamais à altérer
+l'admirable sérénité, et des âmes troubles dont la moindre secousse
+remue toutes les fanges. Aux premières, dont l'honnêteté est foncière,
+vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la pureté n'est que
+superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrétion la lumière et
+la vérité.
+
+Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences
+particulières, et non par enseignement public. Et nous maintenons en
+principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous
+mystérieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus délicat que la
+formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains
+éclaircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans
+déflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire
+tomber la poussière de ses ailes.
+
+Cette tâche exige la délicatesse et l'inspiration d'une mère. Et les
+institutrices, religieuses ou laïques, ne sauraient suppléer celle-ci
+que rarement, avec l'agrément de la famille, sous forme d'avertissements
+intimes, en y mettant toutes sortes de précautions et de ménagements. Il
+y aurait imprudence à ériger en règle générale, en système pédagogique,
+des divulgations publiques et collectives qui ne sont que très
+exceptionnellement désirables ou possibles. L'éducation d'une conscience
+se peut faire, Dieu merci! sans qu'une maîtresse ait besoin de mettre à
+nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.
+
+
+IV
+
+Troisièmement, la culture de la femme doit être _sociale_. Ceci est
+nouveau. Nous vivons en un temps où le spectacle de l'inégalité des
+fortunes et des conditions éveille dans les âmes bien nées je ne sais
+quel malaise indéfinissable. Jamais le problème de la misère n'a excité
+une préoccupation si vive, une anxiété si poignante. Jamais la
+légitimité des plaintes, la nécessité des réformes, l'urgence des
+réparations, ne se sont manifestées à la conscience publique avec une
+force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'où qu'ils
+viennent, se prolongent en douloureux échos jusqu'au fond de nous-mêmes.
+Il semble que plus le bien-être s'étend par en haut, plus le progrès
+illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dénuement et des
+ténèbres d'en bas. Un appétit de justice, que les âges précédents
+n'avaient point connu, travaille confusément le siècle qui commence. Les
+plus distraits ont peine à rester indifférents devant l'imminence des
+questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants,
+des blessés, des vaincus de ce monde, qui appellent à l'aide et
+demandent à se relever, à travailler, à vivre. Il n'est point douteux
+que l'esprit de solidarité ne se propage et ne s'avive de jour en jour.
+Le lien de fraternité qui nous unit mystérieusement les uns aux autres
+est plus présent et plus sensible à nos âmes. Chacun voit mieux le
+devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de
+_socialiser_ l'éducation.
+
+Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les
+femmes, créatures de grâce et de bonté à qui rien d'humain ne résiste
+longtemps, ont un rôle à remplir, dont beaucoup ne comprennent ni
+l'actualité ni la grandeur. En vain le domaine de la charité s'ouvre
+immense aux bonnes volontés: oeuvres de relèvement à créer, foyers
+d'assistance à entretenir, indigents et malades à visiter, maisons de
+refuge et de retraite à ouvrir et à multiplier. Il y a surtout l'enfance
+à sauver, la vieillesse à soutenir, et plus particulièrement l'ouvrière,
+cette soeur du peuple si méritante et si oubliée, à préserver contre les
+tentations de la rue, à défendre contre les mauvais conseils de la
+misère. Là est le devoir. Combien de femmes s'en désintéressent parce
+que, jeunes filles, elles n'ont pas appris à le connaître et à le
+pratiquer?
+
+Apprenons-leur donc, à l'âge où le coeur s'ouvre naturellement à tout ce
+qui est tendre et bon, que la destinée de la femme n'est pas dans la
+médiocrité du bien-être égoïste, mais plus haut, dans une vie utile,
+employée à combattre le mal et à diminuer la souffrance. Apprenons aux
+demoiselles riches, trop disposées à rêver d'une vie luxueuse et
+dissipée, que leurs toilettes commandées trop tard, exigées trop tôt, se
+traduisent en souffrances pour les ouvrières de l'aiguille ainsi
+condamnées, tour à tour, au travail de nuit qui les épuise et au chômage
+qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les
+devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonèrent point
+des obligations plus larges qui dépassent l'horizon familial, et
+qu'après avoir donné premièrement leur affection et leur peine à ceux
+qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur
+bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons à
+toutes que réparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la
+vie des malheureux, entrer doucement dans leurs préoccupations, dans
+leurs épreuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs
+deuils et de leurs misères, est le seul moyen de désarmer les rancunes
+et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines inégalités
+cuisantes. Apprenons même aux enfants gâtées des classes supérieures (il
+n'est que temps!) que, faute d'élever charitablement les deshérités
+jusqu'à elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser
+violemment jusqu'à eux.
+
+«Pourquoi ne pas prêcher tout de suite le socialisme à nos
+filles?»--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient
+pas la direction «sociale» que j'assigne à l'éducation féminine, sont
+priés de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacité
+du système collectiviste. La révolution est possible, mais le socialisme
+est irréalisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique
+l'abolition de la propriété privée. Si la première peut faire des
+ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable.
+J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il
+n'est donné à aucun mécanisme politique, si savamment combiné, si
+fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la société
+tout entière pour la rétablir, de main de maître, dans la paix, la
+justice et la félicité. Bien plus, l'avènement du régime collectiviste
+n'irait pas sans une diminution de nous-mêmes, sans un amoindrissement
+des libertés et des énergies individuelles, sans un ralentissement ou
+même une régression du progrès humain. Mais si notre société ne peut
+être refondue en bloc, libre à nous de l'améliorer en détail. Et c'est à
+cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les
+heureuses de ce monde. Elles y ont un rôle superbe à remplir.
+
+Pour relever une âme défaillante et rappeler l'espérance qui s'envole,
+pour susciter l'effort de vivre chez les plus découragés et rendre la
+patience et le courage aux désespérés, la délicatesse féminine est
+incomparable. Tel qui se révolterait contre la pitié un peu froide d'un
+philanthrope ou d'un professionnel de la charité, sera désarmé par
+quelques mots compatissants tombés des lèvres d'une femme. Il est des
+tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de
+mère, des plaies qui ne peuvent être pansées que par la main souple et
+fine d'une amie, des vies sombres et désolées dans lesquelles une jeune
+fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser,
+guérir, voilà une mission vraiment féminine. Il est plus facile aux
+femmes qu'aux hommes de vaincre les défiances du peuple, de gagner les
+bonnes grâces des mères par les soins donnés aux enfants, de désarmer
+les préventions farouches des pères par l'intérêt témoigné à leurs
+ménagères. Des messagères de paix sociale, voilà ce que les femmes
+riches ou aisées devraient être dans nôtre société si dure et si
+divisée!
+
+Or, l'éducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et
+les préparer directement à cette fonction. Il vaut mieux socialiser les
+âmes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer
+les classes. Et afin de joindre l'exemple au précepte, pourquoi les
+mères de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles
+pas plus fréquemment, plus étroitement, leurs enfants aux oeuvres
+d'assistance et de charité? Quelques visites, au cours de chaque
+semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portées
+d'une main amie à un enfant malade ou à un vieillard infirme,
+ouvriraient, mieux que toutes les prédications, le coeur de nos fils et
+de nos filles à la compassion, à la solidarité, à l'amour de nos
+semblables.
+
+A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relève
+de la législation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait
+être atténué sérieusement que par des réformes politiques qui ne vous
+regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous
+ne changerez point la société, si vous ne changez préalablement les
+coeurs. Point de réformes efficaces sans la réforme de soi-même. Faire
+le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien général de
+la communauté. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu.
+Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de répandre autour de
+vous la sainte contagion de la bonté. Vous aurez la joie d'en tirer
+double profit, l'exercice de la bienfaisance améliorant celui qui donne
+autant que celui qui reçoit.
+
+Direz-vous que la souffrance et la misère sont des fatalités
+nécessaires, que l'ordre mystérieux des choses implique l'existence
+juxtaposée des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter
+un jugement si hautain et si dédaigneux, tant que vous n'aurez pas
+essayé d'alléger les maux d'autrui avec le zèle attentif que vous mettez
+à prévoir et à diminuer les vôtres? Qui sait si votre indifférence,
+votre luxe, votre dureté, et plus encore les fautes de la société tout
+entière, ne sont pas responsables, pour une large part, des épreuves, du
+dénuement, du vice même de ses membres inférieurs? Avant de parler
+d'ordre nécessaire, essayez donc de le changer. Avant de prétendre que
+la misère est incorrigible, faites effort pour la guérir.
+
+Direz-vous que les organes de la charité publique et privée, que vous
+commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce
+qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plaît!
+L'assistance officielle entretient la pauvreté, elle ne la guérit pas.
+Elle considère les indigents comme un troupeau à nourrir, et non comme
+une famille malheureuse à plaindre et à élever. On l'a dit cent fois: il
+ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social
+consiste à se dépenser soi-même, à se dévouer, à «servir». Alors, quoi?
+
+Direz-vous que vous donnez ostensiblement, généreusement, à toutes les
+quêtes, à toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le curé
+de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et
+méritants, et que l'intermédiaire des fonctionnaires de la charité
+atteint plus sûrement la misère cachée, leur assistance étant mieux
+renseignée et mieux répartie?--Mauvais prétexte. Il ne suffit point que
+la charité s'exerce par procuration, par délégation. Il faut aborder
+fraternellement l'infortune et assister, fréquenter, traiter la pauvreté
+comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple
+visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors
+refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents à domicile,--ce
+qui est, pour le riche, un devoir sacré d'humanité? L'aumône
+individuelle elle-même, lorsqu'elle est jetée distraitement au mendiant
+inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien;
+sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'égoïsme ou d'ennui, par
+lequel nous croyons libérer notre conscience, en débarrassant nos yeux
+d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres
+avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affichée,
+sans familiarité fausse et déplacée, comme des soeurs vont à des frères
+affligés ou malheureux! Et surtout tâchez de les aimer pour qu'ils vous
+aiment!
+
+Direz-vous enfin qu'un intérieur misérable est peu attrayant, qu'on y
+respire des odeurs déplaisantes, qu'on y subit des contacts
+désagréables, et qu'à ces visites répétées, vos filles risquent de
+perdre la distinction de leur langage et de leurs façons, le sentiment
+et la grâce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons
+point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux.
+Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre
+sollicitude aux pires nécessiteux. Les braves gens de votre voisinage
+seront si sensibles à une bonne parole dite sans fierté! Une caresse aux
+enfants, un conseil, un service à la mère, un vêtement chaud, une tisane
+aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conquérir leurs
+coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honnêtes et proprettes où
+des ouvrières de tout âge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur
+sans joie et sans répit, pour faire vivre maigrement la maisonnée. Vous
+y monterez gaiement, vous et les vôtres, pour peu que vous songiez que
+le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre
+existence libre et facile, la rédemption de vos privilèges de fortune et
+de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de
+l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins
+clément vous avait fait naître aussi pauvres que vos pauvres, il se
+pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames,
+craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en
+mettez pas! La poignée de main que vous échangerez avec vos amis
+indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.
+
+Ce programme d'éducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour
+nos âmes débiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinément
+fermés à ce qui dérange leurs aises ou n'atteint pas leurs intérêts
+présents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet
+idéal. Dans un opuscule très intéressant de Mlle Dugard, une maîtresse
+distinguée qui paraît très éprise de «l'esprit nouveau», nous lisons
+ceci: «On leur enseigne que si cette oeuvre de réparation relève de
+toutes les volontés bonnes, elle leur appartient surtout à elles jeunes
+filles des classes aisées, affranchies des servitudes accablantes pour
+l'âme, et qu'en agissant de la sorte et en se dévouant aux autres, elles
+ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais
+simplement le devoir[85].» C'est parfait.
+
+[Note 85: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 28.]
+
+Du côté des filles aussi bien que du côté des garçons, il n'est que
+l'éducation de la responsabilité et la conscience de la solidarité qui
+puissent réaliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je
+compte même sur le féminisme chrétien,--d'inspiration catholique ou
+protestante,--pour conquérir à ces idées les familles religieuses et les
+établissements libres. Car ce que je viens de dire relève, il me semble,
+du plus pur esprit évangélique. Il suffit d'être chrétien pour traiter
+les malheureux en frères. Riches et pauvres sont nécessairement égaux
+pour qui croit à l'égalité des âmes rachetées par le même Dieu.
+
+Et cette considération pieuse est un nouveau motif, pour les femmes
+dévotes, de travailler sur la terre au règne de la fraternité
+chrétienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait,
+l'union idéale! Voilà comment la bonté et l'unité, conçues dans leur
+plénitude et s'engendrant l'une l'autre, découlent naturellement d'une
+source divine et supposent cette vieillerie nécessaire et sainte: la
+religion.
+
+
+V
+
+Quatrièmement, la culture de la femme doit être _religieuse_. Nous
+voulons dire que le spiritualisme nous semble le complément nécessaire
+de l'éducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui,
+parce que les principes directeurs de l'Évangile permettent, mieux que
+tous autres, de concevoir le bien avec clarté, de le vouloir avec force
+et de le réaliser jusqu'à l'immolation de soi-même. Rien de plus
+réconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu égard
+aux épreuves et aux servitudes qui menacent particulièrement son sexe,
+la femme, plus que l'homme peut-être, éprouve le besoin d'appeler Dieu à
+son secours.
+
+De par la sensibilité de son être et la tendresse de son coeur (nous
+savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa
+nature), la femme est profondément religieuse. Et ce sentiment très vif
+est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en
+présence du mystère des choses, de la nécessité d'un appui et d'un
+consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce
+monde. Et cet instinct sublime est élargi, spiritualisé par une sorte
+d'élévation de l'âme vers l'infini, par un appel au principe éternel de
+la vie, par une soif inextinguible de piété et d'adoration. Les femmes
+croient, parce qu'elles ont besoin de croire à une puissance qui relève
+leur faiblesse, à un amour qui emplisse leur coeur.
+
+C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si
+agissant. Jamais le mystère de l'au-delà ne les laissera indifférentes.
+Il leur faut une solution complète aux problèmes de la vie et de la
+mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs âmes. Elles
+traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. «Nous pouvons dire tout ce
+que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en
+sommes ravis.» Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est
+une raison pour l'éducation de ne point s'attaquer à leurs croyances.
+
+A la vérité, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent
+point s'en passer. Même parmi les fortes têtes du féminisme, il en est
+plus d'une qui n'a répudié les dogmes chrétiens que pour s'affilier
+passionnément au spiritisme ou à la franc-maçonnerie. A défaut du culte
+catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantôme, un semblant
+de religion. Celles qui vont jusqu'à la négation absolue y mettent une
+violence impie, une intolérance haineuse, qui fait de leur incroyance
+une façon de religion du néant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse
+se voue à l'athéisme avec une sorte de piété aveugle. On a vu des jeunes
+filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un
+enthousiasme et une ferveur mystiques.
+
+L'éducation des filles ne doit pas, ne peut pas être irreligieuse, la
+religion se mêlant à tous leurs sentiments. Au reste, la morale
+indépendante a donné de trop pauvres fruits du côté des garçons, pour
+qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lycées de
+filles. On n'ignore point avec quelle véhémence les femmes se
+plaignent,--non sans raison,--de l'immoralité des hommes. Tâchons, au
+moins, de ne pas ébranler la vertu féminine: car, sans elle, l'honnêteté
+qui nous reste serait bientôt réduite à rien.
+
+Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pédagogie de mettre tout
+en oeuvre pour former des consciences aussi éveillées, aussi
+scrupuleuses que possible, des âmes pures et droites, des volontés
+fermes et sûres? Or, en matière d'éducation, je le répète, la religion
+est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que
+la foi, l'espérance et la charité sont les plus augustes des
+préservatifs, et les plus réconfortants des viatiques, parce qu'il s'en
+dégage une douceur, une chaleur, une sérénité qui aide à supporter le
+poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un élargissement
+de notre horizon, une élévation de l'existence qui rehausse, ennoblit,
+sanctifie notre misérable humanité. Que les maîtres et les maîtresses,
+qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs
+élèves. Ces égards leur sont commandés par un scrupule très délicat et
+très pur que Littré formula jadis en termes admirables, et dont, nous
+autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire
+une loi absolue: «Je me suis trop rendu compte des souffrances et des
+difficultés de la vie pour vouloir ôter à qui que ce soit des
+convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves.»
+
+Est-ce à dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin
+d'être éclairé, élevé, spiritualisé par une culture intellectuelle plus
+forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient
+plus à notre époque. Et chose grave, dont le clergé convient lui-même:
+jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses
+qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrétien n'a été plus rare ou plus
+débile. La religion des modernes a besoin d'être fortement raisonnée. Ce
+qui ne veut pas dire que notre raison doive empiéter sur le domaine de
+la foi et rejeter le mystère parce qu'elle n'arrive pas à comprendre
+l'incompréhensible, à connaître l'inconnaissable. Croire et savoir font
+deux. «S'il n'y avait pas de mystère dans la religion, remarque M.
+Brunetière, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais!» Et l'objet de
+la connaissance et l'objet de la croyance étant distincts, il n'y a
+point de danger que la foi contredise la raison. «Elle ne s'y oppose
+point, poursuit le même auteur; elle nous introduit seulement dans une
+région plus qu'humaine, où la raison, étant humaine, n'a point d'accès;
+elle nous donne des lumières qui ne sont point de la raison; elle
+complète la raison; elle la continue, elle l'achève et, si je l'ose
+dire, elle la couronne[86].»
+
+[Note 86: Conférence faite à Lille en décembre 1900 sur les _Raisons de
+croire_.]
+
+D'où suit qu'il est permis d'être un savant très libre et très hardi,
+sans cesser d'être un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre
+grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un même homme;
+coexister en une même chair, sans gêne ni amoindrissement pour l'une ou
+pour l'autre. C'est ainsi que l'Université compte en son sein beaucoup
+de vrais savants qui sont de parfaits chrétiens. Et ceux-ci ne manquent
+point d'accueillir par un éclat de rire toutes les tirades sur
+l'incompatibilité de la foi et du savoir, sur la substitution de la
+science à la religion, et autres niaiseries énormes qui s'étalent dans
+les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.
+
+Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent
+point,--sans quoi la critique se résoudrait vite en négation
+téméraire,--l'infirmité de notre esprit a parfois surchargé, obscurci le
+dogme religieux d'une enveloppe de contingences matérielles, de
+pratiques dévotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'Église subit à
+regret ou tolère avec peine, et qu'il est sage de discerner, de
+soulever, d'écarter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater
+l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme
+toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine supérieur de la
+foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux maîtres
+qu'il appartient de les suggérer à l'âme de la jeunesse, au lieu de la
+noyer dans cet abîme de ténèbres et d'inquiétudes qui s'appelle: le
+doute.
+
+«A cela, nous diront certains esprits courts et attardés, il n'y a qu'un
+malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrédule et immoral,
+et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a
+déjà ruiné la foi et la chasteté des garçons.»--C'est trop dire. De
+grâce, n'attribuons pas à l'instruction religieuse, que nous réclamons
+pour le sexe féminin, les déviations et les ravages qu'une instruction
+irreligieuse a pu infliger à l'âme d'une certaine jeunesse indifférente
+ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et
+la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous,
+de si grands savants fassent de si bons chrétiens? Comment admettre,
+d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la
+religion, et qu'une France mieux éclairée ne puisse être qu'une France
+«déchristianisée»?
+
+A l'accroissement de la culture féminine, nous voyons même un profit
+réel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa
+clientèle de dévotes, l'Église romaine (j'y faisais allusion tout à
+l'heure) s'est peu à peu efféminée. Petites chapelles, petites
+dévotions, petites confréries, ont morcelé et affaibli l'admirable unité
+du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins à Dieu qu'à ses
+saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et
+endort, alors qu'elle devrait être un principe de force et d'action qui
+secoue les timides et réveille les endormis. Faites que les femmes
+soient plus instruites, et leur dévotion régénérée prendra, du coup, un
+ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques.
+Dans une conférence donnée à Besançon à la fin de novembre 1900, sous la
+présidence de l'archevêque, M. Étienne Lamy a développé cette idée que
+«la Française peut étendre son savoir sans exposer sa foi, et que
+l'Église, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester
+fidèle à sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les
+âmes[87].» Ce vigoureux appel au féminisme chrétien sera-t-il entendu?
+
+[Note 87: _La Femme de demain_, pp. 7 et s.]
+
+Au surplus, c'est une erreur d'éducation de croire que la culture de
+l'esprit soit un danger pour la foi et la piété des jeunes filles.
+L'ignorance n'est pas précisément une condition de vertu. Un vénérable
+curé de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des
+ouvroirs, les orphelines les moins renseignées sont aussi les plus
+exposées aux surprises et aux défaillances. S'il est vrai qu'un homme
+prévenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut
+quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqué là-dessus) déchirer à ses
+yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de
+l'amour. L'instruction bien comprise permet à la jeunesse de tout
+apprendre, de tout connaître, en lui laissant deviner peu à peu ce qu'on
+ne dit pas à travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?
+
+Sans souhaiter pour Agnès une ignorance puérile et sotte, Molière
+estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une révélation
+suffisante. Mais cette pédagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles à
+l'abri des pièges, puisqu'elles n'en connaîtraient le danger qu'en y
+tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prémunir contre la
+licence des moeurs et les excès de leur propre imagination, en les
+détournant des lectures malsaines et des séductions du mauvais luxe.
+Depuis que l'expérience nous a démontré qu'une «savante» n'est pas
+nécessairement une «pédante», il nous apparaît mieux qu'étudier,
+apprendre, savoir, c'est proprement éclairer, élever, fortifier son
+jugement, sa raison, sa volonté. A regarder la vie en face et à se dire
+qu'elle nous réserve, presque toujours, plus d'épreuves que de joies,
+les jeunes filles, sans rien perdre de leur grâce, seront mieux pourvues
+de sagesse et de gravité, de courage et de prudence. Ce n'est point
+l'habitude de réfléchir et de penser, mais l'inconscience et la
+légèreté, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons
+à nos filles des goûts sérieux; et, sans pédantisme maussade, elles
+préféreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches,
+loyales, elles sauront distinguer la pureté de la pruderie, l'aménité du
+bavardage, la gaieté de la dissipation. Et leur honnêteté sera plus
+solide et leur religion plus tolérante, puisqu'elles se seront
+affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mêlent
+trop souvent à la vertu et à la dévotion.
+
+Nous dirons même que l'ouverture et la clarté de l'intelligence nous
+semblent inséparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de
+ses devoirs et la ferme volonté de les accomplir. N'est-ce pas le
+malheur d'une instruction superficielle et d'une éducation frivole
+d'entretenir au coeur de la femme des illusions puériles, que les
+exigences de l'avenir peuvent tourner en désenchantement et en révolte
+contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficultés de la vie,
+elle ne saurait manquer d'être plus attachée à sa condition, à sa
+famille, à sa maison, et de mieux discerner, par delà le mirage de la
+jeunesse, les réalités et les obligations de l'âge mur et, au-dessus de
+l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.
+
+Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines
+têtes plus faibles ou échauffe certaines âmes plus troubles. Nous savons
+qu'il ne suffit pas toujours d'éclairer l'innocence pour la rendre
+incorruptible. Après la règle, l'exception.
+
+Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne
+détournent certaines femmes de la modestie et de la piété. Préparer la
+jeune fille, non pas à usurper les fonctions de l'homme, mais à remplir
+sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science
+doivent poursuivre en se prêtant un mutuel appui. Une croyance, quelle
+qu'elle soit, est nécessaire à toute oeuvre d'éducation, parce qu'on ne
+se fait obéir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce
+que l'athéisme pèse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et
+qu'en assurant à nos filles le sérieux et la probité que donne la
+science, la modestie et le réconfort que procure la religion, nous
+servirons du même coup les fins les plus élevées de l'âme, qui
+consistent à éclairer la piété par le savoir et à fortifier la vertu par
+la foi.
+
+Veillons ensuite à ne point blesser ni défraîchir la grâce de la
+seizième année. J'y reviens à dessein: à tout connaître avant le temps,
+certaines jeunes filles risqueraient d'être moins angéliques. A côté
+d'âmes foncièrement honnêtes auxquelles on peut tout apprendre sans
+altérer leur limpidité profonde, il en est d'inquiètes, dont la pureté
+n'est que de surface, et qu'une révélation trop brusque jetterait hors
+d'elles-mêmes. Nous revendiquons pour la mère française, la plus tendre
+et la plus admirable des mères, la délicate mission d'ouvrir doucement,
+sans précipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y
+verser, au moment voulu, la lumière, l'apaisement et la sécurité.
+Fénelon écrivait à une dame de qualité: «J'estime beaucoup l'éducation
+dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mère,
+quand celle-ci peut s'y consacrer.»
+
+Sous réserve du rôle essentiel de la religion et de l'intervention
+désirable de la mère, nous tenons pour exact de prétendre qu'une
+intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseignée, arme
+les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une piété plus forte. Et
+pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une
+jeune fille, élevée d'après la méthode d'éducation dont nous venons
+d'indiquer l'esprit général, munie d'une culture _rationnelle_,
+_morale_, _sociale_ et _religieuse_, sera préparée, à la vie aussi bien
+qu'elle peut l'être et, par suite, capable de remplir dignement sur la
+terre tout son devoir et toute sa destinée.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+De l'instruction intégrale
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE PROGRAMME DU FÉMINISME RADICAL.--VARIANTES
+ HABILES.--INSTRUCTION OU ÉDUCATION?
+
+ II.--IDÉES COLLECTIVISTES.--IDÉES ANARCHISTES.--APPEL A LA
+ SOCIALE ET A LA MÉCANIQUE.
+
+ III.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE S'ÉTENDRE A TOUTE LA JEUNESSE
+ ET A TOUTE LA SCIENCE?--RAISON D'EN DOUTER.--CE QU'IL Y A
+ DE BON DANS L'IDÉAL DE L'INSTRUCTION POUR TOUS.
+
+ IV.--L'INSTRUCTION INTÉGRALE DES FEMMES DOIT-ELLE ÊTRE
+ LAÏQUE? GRATUITE? OBLIGATOIRE?--DÉFENSE DES FEMMES
+ CHRÉTIENNES.
+
+ V.--ILLUSIONS ET DANGERS DE L'INSTRUCTION A «BASE
+ ENCYCLOPÉDIQUE».--L'INSTRUCTION INTÉGRALE A-T-ELLE QUELQUE
+ VERTU ÉDUCATRICE?--LA FOI EN LA SCIENCE.--LA RELIGION DE LA
+ BEAUTÉ.
+
+ VI.--NOTRE FORMULE: L'INSTRUCTION COMPLÈTE POUR LES PLUS
+ CAPABLES ET LES PLUS DIGNES.--POINT DE BACCALAURÉAT POUR
+ LES FILLES.--CONCLUSION.
+
+
+Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une éducation
+plus virile les meilleurs résultats pour l'avenir du sexe féminin,
+soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcroît d'études
+inconsidérées, le trésor de ses qualités propres, et estimant que ce
+serait payer trop cher le développement de son intellectualité que de
+l'acheter au prix de sa santé morale et physique, il nous est impossible
+d'accueillir avec complaisance les nouveautés radicales et les
+hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prétention
+d'imposer immédiatement à la jeunesse française. Sous le prétexte d'une
+métamorphose absolue, que nous persistons à croire fâcheuse et
+irréalisable, le féminisme avancé, poussant à outrance l'émancipation
+pédagogique des jeunes filles, préconise une série de mesures excessives
+qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropriées à leur tempérament
+et peu profitables à leurs intérêts, ne tendent à rien moins qu'à
+déformer le moral et à fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce à dire?
+
+
+I
+
+Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrême-Gauche féministe, si
+séduisant qu'il puisse paraître. Jugez donc: il faut que tous apprennent
+et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste,
+l'«instruction intégrale.» Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous
+expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la
+citerons textuellement, en soulignant, après elle, les mots essentiels.
+«Nous voulons l'éducation, intégrale dans son _objet_, tous les hommes
+et toutes les femmes ayant également droit à leur complet
+développement;--nous la voulons dans la _méthode de culture_ et dans les
+_moyens de culture_, c'est-à-dire que l'éducation doit _créer un milieu_
+qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de
+la connaissance, afin d'éveiller son initiative personnelle; elle doit
+_préserver son cerveau_ de toute empreinte servile, en l'habituant à
+l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse; de
+telle sorte qu'il arrive à _se faire sa loi morale_, au lieu de la
+_recevoir toute faite_; elle doit _cultiver_, _universaliser_, par la
+mise en présence de la matière et des outils primordiaux, ses aptitudes,
+le jeu normal des muscles, l'éducation des sens, de façon à lui assurer
+l'indépendance économique en lui donnant les _procédés généraux du
+travail_.» Et cette bonne demoiselle,--une pédagogue, s'il vous
+plaît!--nous assure qu'ainsi organisée, l'éducation nationale supprimera
+en un tour de main «l'ignorance et la misère[88].»
+
+[Note 88: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 849.]
+
+Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de
+concevoir que le «jeune humain» puisse si aisément prendre «contact avec
+tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses
+sens et ses muscles.» Même aidé par les «outils primordiaux», quel homme
+ne se perdrait un peu dans ce programme de pédagogie intégrale et
+d'instruction encyclopédique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout
+apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connaître et d'approcher
+quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension
+indéfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus
+impossible à une tête, si prodigieusement douée qu'on la suppose, d'être
+universelle.
+
+Et c'est le «jeune humain» qui devra, sans «empreinte servile», se
+mesurer avec l'infinie complexité des choses, s'habituer «à
+l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse!» Et
+cela, au moment même où de bonnes âmes se répandent en lamentations sur
+le surmenage des jeunes générations! Récriminations prématurées:
+attendons, pour nous plaindre, que le «féminisme intégral», dont c'est
+la prétention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis
+à l'oeuvre pour distendre et détraquer tout à fait la cervelle de nos
+fils et de nos filles.
+
+Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isolée, que nous
+discutons ici, mais un article même du programme de la Gauche féministe
+voté à l'unanimité par le «Congrès de la condition et des droits de la
+femme.» En voici le texte littéral: «Le Congrès émet le voeu que
+l'éducation soit intégrale, c'est-à-dire qu'elle cultive, chez tous,
+toutes les manifestations de l'activité humaine.» On remarquera de suite
+que le mot «éducation» a pris ici la place du mot «instruction». Mais
+cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de
+Mlle Harlor, le programme de l'éducation intégrale comprend «l'ensemble
+des connaissances humaines;» il doit être à «base encyclopédique;» il
+porte «sur toutes les branches de l'activité humaine.» Et suivant le
+commentaire de Mlle Bonnevial, qui présidait, il doit cultiver en nous
+«toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales,
+industrielles, esthétiques, etc., en un mot, une foule de choses.» On
+voit que cette «culture générale» relève de l'instruction plus que de
+l'éducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit,
+du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la
+formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir «les
+élans de l'instinct[89].» En un mot, pour ces demoiselles, instruire les
+enfants, c'est les éduquer. Peu de mères seront de cet avis.
+
+[Note 89: La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]
+
+L'énumération des matières qui doivent être enseignées aux filles nous
+prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'éducation, c'est
+l'instruction que l'on vise et que l'on réclame. Voici un aperçu des
+programmes pédagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les
+petits cénacles du féminisme avancé.
+
+L'éducation des jeunes filles comprendra: 1º l'enseignement littéraire
+et scientifique et même la préparation au baccalauréat, la femme devant
+disputer aux hommes toutes les fonctions libérales; 2º l'enseignement
+agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles,
+riches ou pauvres, doivent apprendre un métier ou une profession, afin
+que le sexe féminin tout entier puisse payer à la société «sa part en
+production manuelle ou intellectuelle[90];» 3º l'enseignement maternel
+et domestique qui mettra la femme en état de remplir, d'une manière plus
+rationnelle, son rôle d'épouse et de mère; 4º l'enseignement social qui
+initiera la jeune fille à ses devoirs de citoyenne par l'étude des
+oeuvres et institutions d'assistance, de prévoyance et de mutualité,
+toutes choses qui développeront en son esprit le sens de la solidarité
+civique et humaine; 5º l'enseignement du droit, afin que la femme,
+connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code,
+puisse défendre ses intérêts et revendiquer ses droits[91].
+
+[Note 90: Rapport déjà cité de Mlle Harlor.]
+
+[Note 91: Propositions agréées par le Congrès de la Gauche féministe. La
+_Fronde_ du 8 septembre 1900.]
+
+En ce mirifique programme des études féminines de l'avenir, nous ne
+relevons, pour l'instant, que la constante préoccupation d'ériger
+l'instruction universelle en procédé d'éducation générale. Qu'on nous
+parle donc d'instruction ou d'éducation, c'est tout un. Au fond, dans ce
+système, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture à
+«base encyclopédique;» ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intégral
+mis à la portée de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumière le
+caractère et l'importance de cette idée, qu'elle n'est qu'un emprunt
+fait aux doctrines révolutionnaires, puisqu'elle figure expressément au
+programme collectiviste et même au programme anarchiste.
+
+
+
+II
+
+Et d'abord, les socialistes ont la prétention d'administrer
+militairement l'instruction intégrale à toute la jeunesse. Dans une
+brochure que M. Jules Guesde a honorée d'une préface, M. Anatole Baju
+s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hésité à
+se servir vis-à-vis de son menu peuple: «Si nous voulons une société
+égalitaire, nous devons la préparer. Pour cela, nous prenons tous les
+enfants, dès le plus bas âge, avant qu'ils aient contracté de mauvaises
+habitudes: nous leur donnons à tous les mêmes soins, la même nourriture,
+la même instruction.» En un vaste domaine, dont «l'ensemble clos par un
+mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garçons et filles, mêlés sans
+distinction de sexes, reçoivent l'instruction intégrale, quel que soit
+le travail auquel on les destine[92].» Bien que M. Baju nous vante les
+joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement
+pédagogique, il est à craindre que l'appréhension de ces maisons de
+force ne procure d'innombrables recrues à l'anarchisme qui, par contre,
+aspire au grand air de la liberté individuelle.
+
+[Note 92: _Principes du socialisme_, p. 19-20.]
+
+L'anarchisme, en effet, pour assurer à toutes les femmes comme à tous
+les hommes «l'égalité du point de départ», reste fidèle à ses goûts
+d'indépendance et laisse chacun boire, à sa soif, aux sources communes.
+Il ne veut point d'une enfance enrégimentée, casernée, gavée, suivant
+des règles uniformes, par des pédants autoritaires. Anarchistes et
+socialistes,--ces frères ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen
+d'ouvrir à toutes les femmes l'accès des hautes études et de leur
+assurer une égale participation aux jouissances de l'instruction
+intégrale.
+
+Il saute aux yeux que le problème n'est pas facile à résoudre. Car si
+frottées de science et de littérature qu'on le suppose, il faudra bien
+qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur
+ménage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer
+aux vulgaires nécessités de la vie, comment croire que les mille soins
+domestiques leur laisseront à toutes assez de loisir pour entretenir
+leurs connaissances, goûter les délices de l'étude et poursuivre en paix
+la culture de leur esprit?
+
+Le collectivisme ne s'en montre pas embarrassé. Il se fait fort
+d'affranchir la femme de tous les soins du ménage. Sous le régime
+socialiste, en effet, «les travaux domestiques se transformeront
+graduellement en services publics.» Même la préparation des aliments
+deviendra un «service social[93]». Pourquoi la cuisine ne
+rentrerait-elle pas, après tout, dans les attributions de l'État? Chaque
+famille irait chercher ses aliments à un guichet administratif, les
+consommerait chauds sur place ou les mangerait froids à la maison, comme
+cela se pratique aux fourneaux économiques. C'est un idéal des plus
+séduisants.
+
+[Note 93: La _Petite République_ du 15 janvier 1897.]
+
+Mais on se figure moins aisément la conversion en services publics de
+certaines autres besognes extrêmement domestiques. Chargera-t-on une
+équipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de
+nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchés, étant de nature
+peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la réquisition chère à M.
+Jules Guesde: chacun de nous sera chargé d'office, à tour de rôle, de
+pourvoir aux soins de propreté ménagère, ce qui est d'une perspective
+infiniment agréable--pour les femmes. C'est le régime de la corvée. Un
+autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employés, de gré
+ou de force, à ces besognes infimes seront détournés, pour un temps, des
+travaux de l'esprit et sevrés des bienfaits de l'étude. Et cette
+considération, jointe aux réglementations tracassières et despotiques de
+la société collectiviste, révolte les âmes anarchistes.
+
+Kropotkine émet, à cette occasion, une idée qui ne manque point
+d'originalité. «Émanciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes
+de l'université, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une
+autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques.
+Émanciper la femme, c'est la libérer du travail abrutissant de la
+cuisine et du lavoir[94].» On ne saurait évidemment multiplier les
+femmes d'étude sans multiplier du même coup les femmes de loisir.
+Faudra-t-il donc que les besognes inférieures soient accomplies à jamais
+par des domestiques volontaires ou par des corvéables réquisitionnés?
+Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques
+privilégiées, on rabaisse nécessairement les autres en les surchargeant
+de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problème pour la femme
+est de secouer au plus vite le joug du ménage et d'échapper à la
+servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-là, nous
+ne ferons des savantes qu'au prix de l'infériorité aggravée des
+misérables, que les nécessités de la vie condamneront à préparer la
+soupe, à repriser les hardes et à nettoyer la maison.
+
+[Note 94: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, p. 164.]
+
+Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu'à «la société régénérée par
+la Révolution» d'abolir l'esclavage domestique, «cette dernière forme de
+l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace.» Aujourd'hui, la
+femme est le «souffre-douleur de l'humanité». Mais celle infériorité
+douloureuse commence à peser aux plus fières et aux plus dignes.
+L'«esclavage du tablier» les offense. Il leur répugne d'être «la
+cuisinière, la ravaudeuse, la balayeuse du ménage[95].» Il ne faut plus
+de domesticité. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'être les
+servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre
+les hommes à servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront
+affranchies tout simplement du servage familial par les progrès de la
+mécanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et
+vous savez combien ce travail est «ridicule»,--des machines accompliront
+ces fonctions avec docilité. Lorsque la force motrice pourra être
+transportée à distance et distribuée à domicile sans trop de frais, la
+vapeur et l'électricité se chargeront de tous les soins du ménage, sans
+nous obliger au «moindre effort musculaire». Il est même à prévoir que
+la coopération s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur
+isolement actuel, les ménages s'associeront pour s'offrir un calorifère
+commun ou un éclairage collectif[96].
+
+[Note 95: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, pp. 157 et 159.]
+
+[Note 96: _Ibid._, pp. 160, 161, et 162.]
+
+Exagération à part, disons tout de suite que ces transformations sont,
+jusqu'à un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est
+guère douteux que la machine ne parvienne à alléger le travail
+domestique, comme elle allège déjà le travail manufacturier, sans qu'il
+soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne à supprimer un jour
+toute espèce de travail manuel: ce qui dépasserait la limite des
+conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les
+perfectionnements mécaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir
+sous le régime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de
+l'abominable capital; que les progrès et les bienfaits du machinisme ne
+sont nullement subordonnés à l'avènement de la Révolution sociale, et
+que, dès lors, ce n'est point à l'anarchisme destructeur, mais à la
+science créatrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les
+vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dotés des
+merveilles de l'électricité? Jusqu'à présent, l'anarchisme n'a
+perfectionné et vulgarisé que les bombes explosibles et les engins
+meurtriers: et l'on n'aperçoit pas que ce genre de progrès ait simplifié
+le ménage et libéré les ménagères.
+
+
+III
+
+Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de
+l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme
+penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus
+avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les
+tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un
+esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui
+ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables
+retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le
+mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au
+pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité.
+
+Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse
+et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour
+convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand
+savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne
+peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y
+résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines
+s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel
+d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes
+les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que
+nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et
+pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune
+prétention à l'universalité.
+
+Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à
+travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout
+net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir
+assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les
+femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de
+l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait
+être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes
+filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de
+vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des
+fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle
+d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux
+jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant
+plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien
+que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de
+femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les
+filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles»
+instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle
+Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le
+bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une
+profession, elles ne sont point revenues[97].»
+
+[Note 97: Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie
+Maugeret au Congrès catholique de 1900.]
+
+C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre
+dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs,
+ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une
+déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la
+rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne
+subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu,
+favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du
+travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les
+déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure,
+risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même
+assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée
+avec avidité et reçue avec ivresse.
+
+Seulement, lorsque les tâches industrielles et agricoles seront
+abandonnées, lorsque les emplois manuels seront désertés, nos
+demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dépourvus. Si purs
+esprits qu'ils deviennent à force de philosopher, ils auront toujours
+quelques appétits matériels à satisfaire. Un pays où les lumières
+surabondent doit craindre d'être réduit tôt ou tard à la portion
+congrue. Une société n'est pas seulement intéressée à multiplier les
+calculateurs, les pédagogues, les esthètes, les chimistes, les
+physiciens et les poètes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment
+qu'elle souhaite d'éclairer sa lanterne, elle n'est point dispensée
+d'emplir la huche et le garde-manger.
+
+En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la
+science et les progrès de l'industrie,--et notre intention n'est pas de
+les diminuer,--l'instruction intégrale pour tous,--en admettant qu'elle
+fût possible--ne serait pas de sitôt réalisable. L'accession de tous les
+hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture
+intellectuelle, ne sera concevable que le jour où le machinisme aura
+libéré l'humanité de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de
+l'industrie, du commerce, de la cuisine et du ménage, besognes multiples
+auxquelles la nécessité de vivre nous condamne présentement sous peine
+de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils
+jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour
+prophétiser, à brève échéance, l'avènement de ce nouvel âge d'or. Mais
+il est écrit que l'évangile révolutionnaire sera fertile en miracles.
+Pour l'instant, du moins, l'instruction intégrale, prise dans sa formule
+littérale, est dénuée de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y
+résigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature
+et une nécessité de la vie sociale.
+
+Aussi bien ne ferons-nous pas aux féministes l'injure de penser qu'ils
+puissent être dupes des mots, au point de croire à la vertu magique et
+au règne universel de l'instruction intégrale, telle que nous venons de
+la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour
+ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une étiquette
+de propagande, destinée à éblouir et à enflammer l'imagination des
+masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour être équitable, si ce
+vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pensée, une
+aspiration, un voeu de justice et d'égalité, dont la démocratie puisse
+tirer honneur et profit. Or, la conception chimérique de l'instruction
+intégrale pour tous nous semble procéder d'une idée simple, infiniment
+généreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.
+
+La société est intéressée à mettre en valeur toutes les intelligences
+qu'elle recèle. Et présentement, l'instruction générale n'est accessible
+qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de
+vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant défense
+de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre
+devant ses yeux la fenêtre d'où lui vient une demi-clarté, sans lui
+permettre d'élargir ses horizons vers la pleine lumière. Est-ce juste?
+Est-ce sage?
+
+Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement
+secondaire n'est donné qu'à ceux qui ont les moyens matériels de le
+payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est
+souvent donné à ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le
+recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de réelles
+dispositions pour l'étude, doivent-ils se contenter du minimum des
+connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font
+preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamnés à subir le
+maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci
+laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-là prématurément? La société fait à
+cela double perte, en arrêtant d'abord les intelligences qui pourraient
+s'élever, en élevant ensuite les médiocrités qui devraient descendre.
+J'en conclus que l'instruction complète doit être administrée seulement
+aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux différentes étapes
+de leurs études, de capacités réelles et d'activité soutenue: ce qui
+suppose une sélection à tous les degrés de l'enseignement, depuis le
+point initial jusqu'au point final. Comment la réaliser sans violence,
+sans secousse, sans coercition?
+
+
+IV
+
+J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra
+l'assentiment de tous ceux qui préfèrent les idées nettes aux formules
+équivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les
+contradictions.
+
+Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en
+lieu clos, suivant le régime collectiviste, ni l'élevage en plein air,
+suivant l'idéal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop
+d'indépendance. Point de conscription scolaire, point d'école
+buissonnière. Ne traitons le «jeune humain» ni comme une recrue exercée
+entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lâché sans
+bride à travers les pâturages.
+
+Nous n'admettrons pas davantage la solution préconisée par le féminisme
+d'avant-garde, c'est-à-dire l'instruction laïque, gratuite et
+obligatoire à tous les degrés. A une séance du Congrès de 1900, Mlle
+Bonnevial a fait, comme présidente, la déclaration suivante: «Il est
+bien évident que, pour que l'instruction soit intégrale pour tous
+(entendez par là une instruction qui cultive, chez tous, toutes les
+manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activité
+humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer,
+il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuité résultent
+même du mot intégral[98].» Ainsi comprise, l'éducation n'est intégrale
+nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les
+chrétiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir
+réfléchir un instant sur la portée de ces trois mots: «laïcité,
+gratuité, obligation,» qui donnent, paraît-il, à l'éducation intégrale
+tout son sens et tout son prix.
+
+[Note 98: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 8 septembre
+1900.]
+
+Laïcité d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux
+influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche féministe,
+cette préoccupation tourne à l'idée fixe. «Émanciper la conscience» des
+femmes, les «mettre à l'abri des séductions d'un mysticisme aveugle,»
+les prémunir contre «les défaillances de la superstition,» les amener à
+croire aux «forces de la raison» et au «génie de l'homme en dehors de
+toute intervention surnaturelle:» voilà les expressions courantes--et
+blessantes--dont elles usent à l'endroit des pauvres Françaises qui ont
+encore la faiblesse de croire en Dieu[99]. Ce qu'il faut se hâter de
+leur inculquer, c'est «une foi lumineuse, la foi scientifique.» Un
+congressiste est allé jusqu'à dire que l'instruction intégrale devait
+avoir pour but d'ériger l'homme en Dieu[100].
+
+[Note 99: Rapport déjà cité de Mlle Harlor.]
+
+[Note 100: Compte rendu de la _Fronde_ des 7 et 8 septembre 1900.]
+
+Mais où a-t-on vu que les chrétiennes de France fussent dépourvues
+d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse
+est-elle donc un être inférieur? Est-il nécessaire de prêcher l'amour
+libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de
+haute raison et de courageuse vertu? Quant à diviniser l'homme, il faut
+convenir que la demi-science peut faire naître en certaines têtes cette
+stupéfiante insanité, car la demi-science affole et aveugle. Par contre,
+les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils
+sont et même du peu qu'ils savent, pour prétendre jamais à la divinité.
+Il n'est que les monstres, comme Néron, qui aient entrepris de se
+déifier. Et si, jadis, nos révolutionnaires ont encensé la Raison sur
+les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'étranges illusions qu'ils
+ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus
+divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut être ou très naïf
+ou très coquin. Appartient-il à l'instruction intégrale de développer en
+nous ces belles qualités?
+
+Parlons maintenant de la gratuité et de l'obligation: l'une suit
+l'autre, et la laïcité est leur raison d'être, comme Mlle Bonnevial nous
+l'a dit plus haut. Dans ce système, l'enseignement secondaire des
+collèges et des lycées, et même l'enseignement supérieur des grandes
+écoles et des universités, devraient être gratuits, comme l'est déjà
+l'enseignement primaire. Et cette gratuité de l'instruction à tous les
+degrés permettrait de l'imposer à tous les enfants. En effet, du jour où
+les frais de l'instruction publique seraient prélevés uniquement sur la
+bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dépenses faites
+par tout le monde profitassent à tout le monde. Assurément, cette
+extension de la gratuité ne sera point du goût des catholiques, ceux-ci
+étant forcés de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre
+auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'État dont
+ils se méfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancés, que
+le catholique français doit être la bête de somme de la démocratie.
+
+J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuité me choque: elle est vexatoire,
+puisque de nombreuses familles en pâtissent; elle est irrationnelle, car
+s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder
+aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction
+intégrale une obligation légale? Si les parents doivent assurer à leurs
+enfants, filles ou garçons, les bienfaits de l'enseignement élémentaire
+et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir
+d'en faire des docteurs ou des licenciés, des savants ou des lettrés.
+Que tout enfant soit mis en état de vivre, voilà l'essentiel. Au fond,
+les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres:
+faire de leurs enfants d'honnêtes hommes ou d'honnêtes femmes et de
+courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des
+deux sexes, que le droit à l'éducation.
+
+
+V
+
+«D'accord! dira-t-on. C'est à dessein que l'on a substitué l'éducation à
+l'instruction, dans le programme des revendications féministes.»--Nous
+avons répondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est
+qu'un simple artifice de langage. L'«éducation intégrale», selon
+l'esprit révolutionnaire, repose uniquement sur l'«instruction
+intégrale». Et cette formule, adroitement remaniée, ne dissipe aucune de
+nos méfiances, aucune de nos appréhensions: plus clairement, je doute de
+sa valeur instructive et plus encore de son action éducatrice.
+
+Ainsi la Gauche féministe est d'accord pour assigner à l'éducation
+intégrale «une base encyclopédique.» Et je ne sais pas d'erreur
+pédagogique qui puisse faire plus de mal aux études et aux étudiants.
+C'est obéir, vraiment, à une préoccupation assez sotte que de
+contraindre les maîtres à promener hâtivement leurs élèves à travers le
+monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles
+ce vice de méthode dont souffrent les garçons, nos programmes actuels
+n'ayant pas de plus grave défaut que leur ampleur encyclopédique.
+Lorsqu'on les allège timidement d'un côté, nous pouvons être sûrs qu'on
+les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.
+
+Contre cette manie, heureusement, la réaction commence. On se dit
+qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire même de la science;
+qu'à vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme à vouloir
+tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu'à jeter à pleines mains
+en une tête d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est
+s'exposer à étouffer leur croissance, à surmener, à appauvrir le fond
+qui les porte, à déprimer, à accabler, à hébéter le cerveau à peine
+formé qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref,
+qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de
+l'«éducation intégrale», une encyclopédie vivante, mais former son
+intelligence, éclairer sa raison, lui apprendre à bien apprendre.
+
+Quant à la vertu éducatrice de l'instruction intégrale, franchement, je
+n'y crois pas. Quel serait, en ce système, le principe éducateur? La
+science? C'est une entité bien vague, bien sèche et bien froide, pour
+une cervelle d'enfant. Si l'homme mûr parvient, après de longues et
+laborieuses études, à en comprendre l'austère beauté, elle n'apparaît
+généralement aux écoliers et aux étudiants des deux sexes que sous une
+forme rébarbative, avec un cortège de leçons, de pensums, d'examens, qui
+en font une divinité plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son
+action sur le coeur de l'enfant sera minime.
+
+Cela est si vrai que des femmes, qui «s'interdisent toute incursion dans
+le domaine religieux,» se sont demandé avec inquiétude si «l'étude
+serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes
+filles,»--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux
+cultivée,--s'il n'était pas imprudent de les abandonner aux aspirations
+de leur coeur, au besoin d'aimer, aux «perfides conseils de la passion,»
+aux appels incessants de la «curiosité,»--curiosité d'autant plus
+inquiète qu'elle sera plus éveillée. Pour lutter contre l'«impérieux
+besoin de se satisfaire,» il convient donc de plier les jeunes âmes à
+l'«habitude de se maîtriser.»
+
+Et comme ressort moral, ces dames esthètes proposent la religion de la
+beauté! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, «pour donner
+pâture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence
+humaine, aussi bien que pour atténuer la sécheresse que la science
+sèmerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans
+toutes les classes de filles et de garçons et l'on étende à
+l'enseignement tout entier, jusqu'aux établissements pénitentiaires pour
+les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le goût
+et l'amour du beau[101].»
+
+[Note 101: Communication faite au Congrès de la Condition et des Droits
+de la Femme. La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]
+
+L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que
+celui-ci puisse suffire à la jeunesse pour lutter contre les épreuves de
+la vie et les faiblesses du coeur? L'étudiant qui prend une maîtresse,
+le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au
+culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'éducation soit un
+principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du
+devoir, fût-elle appuyée de ces «affirmations dogmatiques» qui
+scandalisent si fort le féminisme radical. Vainement on nous
+représentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes
+travaillant côte à côte dans une intimité fraternelle, promenant
+gravement, par groupes sympathiques, leurs rêveries et leurs méditations
+sous l'oeil des pédagogues attendris, s'exerçant à vivre en force, en
+grâce et en allégresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs
+muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant
+leurs coeurs devant la statue de la Beauté. Tout ce joli paganisme fait
+bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes.
+Mais lorsqu'on redescend aux réalités de la vie, on s'aperçoit bien vite
+que cette poésie est impuissante à faire vivre honnêtement le commun des
+mortels.
+
+Même intégrale, l'éducation scientifique ou esthétique ne peut manquer
+d'être pauvrement éducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan
+féministe, l'État est chargé de la distribuer officiellement et
+impérieusement à toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur
+terre un excellent instrument d'éducation: la famille; et dans la
+famille, un être d'élection qui le sait manier avec une infinie
+délicatesse: la mère. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats,
+les collèges, tous les établissements religieux ou laïques, quels qu'ils
+soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est
+guère d'internat où l'éducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire.
+Trop de parents abandonnent aux maîtres le soin d'élever leurs enfants,
+trop de mères se déchargent sur l'école de leurs devoirs de
+surveillance. Et comme si ce n'était pas assez de cette coupable
+indifférence, il semble que, depuis un quart de siècle, tous les efforts
+de notre démocratie tendent à affaiblir l'autorité familiale au profit
+de l'autorité sociale.
+
+Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme
+s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte à leurs
+prérogatives est une atteinte à la liberté et à la grandeur du pays. Les
+pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mêmes de la patrie? Je
+porte à la famille française, autrefois si simple, si digne, si unie, si
+respectable, un amour désespéré. Je crois fermement que, si elle décline
+davantage, ç'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom français.
+Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, à la sauver des
+oppressions qui se préparent au dehors, et de la décomposition qui
+l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'ébranlement dont elle est
+menacée par l'effort combiné des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.
+
+
+VI
+
+Mais nous avons reconnu que la société est intéressée à la mise en
+valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de
+mots. L'instruction intégrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop
+difficilement réalisables. Soyons plus modestes et plus pratiques.
+_L'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes_:
+telle est notre formule. Remplacer la médiocrité bourgeoise, qui
+encombre les collèges, par l'élite du peuple, qui mérite d'y accéder:
+tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clergé paroissial
+distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui
+lui semblent remarquablement doués, il prend leur instruction à sa
+charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'école au
+séminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos
+professeurs de cette sélection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet
+les enfants du peuple qui le méritent par leur intelligence et leurs
+efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense à la
+liberté des parents, l'ascension des déshérités vers la lumière. Élargi
+et amélioré, le système des bourses a du bon, à condition qu'elles
+soient la récompense de la valeur et non le prix des recommandations.
+
+Pour ce qui est de l'élimination des petits bourgeois qui languissent
+sur les bancs sans utilité pour personne, établissons, à la fin de
+chaque classe, un examen de passage sérieux, prudent, mais décisif. Et
+afin de couper court à l'obstination des parents, ayons le courage
+d'abolir le baccalauréat qui est devenu, peu à peu, une sorte de
+sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifié pour
+la vie. Une fois ce titre supprimé, il est à croire que les enfants de
+la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des
+aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mêmes, après quelques
+efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou
+commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.
+
+Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme à la place qui lui
+convient, encore faut-il qu'il y ait des places à prendre. C'est
+pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes à
+l'enseignement secondaire nous semble un rêve inquiétant, qui
+réserverait aux générations à venir des réveils douloureux et des
+déceptions cruelles. On s'écrase déjà à l'entrée de toutes les carrières
+libérales; que serait-ce si les femmes se précipitaient dans la mêlée?
+
+C'est leur droit, assurément: est-ce leur intérêt? Nous aimons à croire
+qu'elles hésiteront à se fourvoyer dans une impasse, où il y a moins
+d'argent à gagner que de risques à courir et de privations à endurer.
+Que si quelques-unes persistent à nous disputer des professions qui
+nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur
+imposer le baccalauréat dont nous aimerions à débarrasser nos garçons.
+Et pour être beau joueur dans la partie qu'elles mènent contre nous, le
+législateur ferait galamment d'admettre que le diplôme de fin d'études,
+institué dans les lycées de jeunes filles, donnera directement accès aux
+cours et aux grades de l'enseignement supérieur. Nous serions assez
+payés de notre générosité si, cette brèche faite, l'enceinte fortifiée
+du baccalauréat pouvait s'écrouler tout entière.
+
+En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et
+toujours, c'est que tous les «humains» ne sauraient prétendre à une
+instruction intégrale, synthétique ou encyclopédique, le plus souvent
+irréalisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu'à une
+bonne éducation, que nous devons recevoir à l'école ou dans la famille.
+En admettant même, avec M. Fouillée, que l'enseignement universel soit
+dans les probabilités idéales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui,
+cette condition expresse qu'il soit «éducatif et non pas
+instructif[102].» Et de plus, cette éducation, renonçant aux chimères
+décevantes de l'intégralité, devra poursuivre seulement des vues
+spéciales, c'est-à-dire favoriser l'éclosion des vocations naturelles et
+tendre à la formation d'individualités distinctes, au lieu de viser à
+modeler, à pétrir, à dresser toutes les intelligences sur un même type
+uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux
+mêmes méthodes, aux mêmes programmes, aux mêmes disciplines?
+
+[Note 102: Alfred FOUILLÉE, _L'Instruction intégrale_. Revue bleue du
+mois d'octobre 1898.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La coéducation des sexes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA COÉDUCATION INTÉGRALE PRÉCONISÉE PAR LA GAUCHE
+ FÉMINISTE.--COÉDUCATION FAMILIALE.--COÉDUCATION PRIMAIRE.
+
+ II.--COÉDUCATION SECONDAIRE.--LE «COLLÈGE MIXTE» DES
+ ÉTATS-UNIS.--CE QUE VAUT LE MOT, CE QUE VAUT LA CHOSE.
+
+ III.--CÔTÉ MORAL.--TÉMOIGNAGES CONTRADICTOIRES.--CE QUI EST
+ POSSIBLE EN AMÉRIQUE EST-IL DÉSIRABLE EN
+ FRANCE?--INCONVÉNIENTS PROBABLES.--L'ÂGE INGRAT.--CONTACT
+ PÉRILLEUX.--POUR ET CONTRE LA SÉPARATION DES SEXES.
+
+ IV.--COTÉ MENTAL.--DÉVELOPPEMENT INÉGAL DE LA FILLE ET DU
+ GARÇON.--PSYCHOLOGIE DU JEUNE AGE.--LA CRISE DE PUBERTÉ.
+
+ V.--LES PROGRAMMES RESPECTIFS DE L'ENSEIGNEMENT MASCULIN ET
+ DE L'ENSEIGNEMENT FÉMININ.--CONVIENT-IL DE LES UNIFIER?--LA
+ COÉDUCATION INTÉGRALE EST UN SYMBOLE
+ FÉMINISTE.--DÉCLARATIONS SIGNIFICATIVES.
+
+ VI.--COÉDUCATION SUPÉRIEURE ET PROFESSIONNELLE.--EST-ELLE
+ UNE NÉCESSITÉ?--ACCESSION DES JEUNES FILLES AUX COURS DES
+ UNIVERSITÉS.--CE QU'IL FAUT EN PENSER.
+
+
+I
+
+Au système de l'«instruction intégrale» selon le mode révolutionnaire,
+devons-nous préférer le régime de la «coéducation des sexes» selon la
+mode américaine? La Gauche féministe semble aussi passionnément éprise
+de l'une que de l'autre. Témoin cette déclaration de Mme Pognon à la
+séance de clôture du Congrès de 1900; «Vous avez voté à l'unanimité la
+coéducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que
+c'est la première fois qu'un congrès féministe vote, à Paris, la
+coéducation, et cela même sans contestation. Voyez comme nous avons
+marché depuis quatre ans[103]!»
+
+[Note 103: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 12 septembre
+1900.]
+
+La coéducation est-elle donc une si étonnante nouveauté? Pas
+précisément. La coéducation est même une très vieille chose. Si nous
+remontons aux premiers temps de l'humanité, nous voyons partout les
+garçons et les filles élevés en commun dans les tribus et les villages;
+mais personne n'osera, je l'espère, nous présenter cette coéducation
+barbare comme un parfait modèle d'éducation. Mieux vaut la coéducation
+familiale, dont les nécessités de la vie font une loi à tous les hommes.
+Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent côte à côte, sous
+l'oeil plus ou moins vigilant des père et mère. Mais, ici, l'affection
+fraternelle est, tout à la fois, un lien qui rapproche les enfants et un
+frein qui les maintient à distance respectueuse les uns des autres.
+Encore est-il que, dans les familles d'où la moralité est absente, le
+contact journalier des frères et des soeurs ne va point sans de graves
+dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanité fait donc de la
+coéducation sans le savoir.
+
+Bien plus, afin de ménager la bourse des parents et d'alléger le budget
+des communes, l'école enfantine, l'école maternelle, l'école primaire,
+réunissent souvent les garçons et les filles sous la férule d'un même
+maître. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un très
+grand nombre d'écoles sont mixtes, les communes au-dessous de 500
+habitants ayant la faculté de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux
+sexes. La coéducation de la première enfance n'est donc, chez nous,
+qu'une sorte de pis aller, auquel on se résigne à regret pour des
+raisons d'économie. C'est le régime des pauvres.
+
+Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste.
+J'admets la coéducation du jeune âge,--sans enthousiasme, il est vrai.
+La nécessité l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le
+voisinage des garçons est souvent une cause de dissipation pour les
+filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits démons risquent
+d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en
+tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en
+plaignent. En séparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-être, et
+l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunément
+s'asseoir sur les mêmes bancs et jouer dans la même cour sans que la
+morale en souffre. A cet âge innocent, comme nous le disait un vieux
+maître d'école, on songe plus à se battre qu'à s'embrasser.
+
+Mais convient-il d'étendre la coéducation à l'enseignement secondaire et
+à l'enseignement supérieur? C'est une autre affaire. Disons tout de
+suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coéducation nous
+paraît acceptable dans les universités et inadmissible dans les
+collèges.
+
+
+II
+
+Appliquée aux divers établissements d'instruction secondaire, la
+coéducation ne nous dit rien qui vaille. Les précédents invoqués en sa
+faveur sont-ils suffisamment démonstratifs? On nous oppose, avec
+assurance, les résultats de l'expérience américaine. De fait, les
+États-Unis possèdent bon nombre de collèges où jeunes gens et jeunes
+filles étudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces écoles
+mixtes, la coéducation est sans inconvénient et la cohabitation sans
+conséquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents
+possibles. Les jeunes filles font les mêmes études et suivent les mêmes
+exercices que les jeunes gens. Leur zèle d'apprendre et de savoir est
+extrême, paraît-il. Et vous n'avez pas idée de la somme indigeste de
+connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en
+comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur
+cache rien, qu'on les éclaire sur toute chose, qu'on les initie même aux
+mystères de l'embryologie.
+
+Comment expliquer que l'unité d'enseignement et d'éducation, le
+rapprochement et la fréquentation quotidienne des sexes, la satisfaction
+de toutes les curiosités de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en
+tentations et en fautes faciles à deviner? Dans son livre _Les
+Américaines chez elles_, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle
+aborda devant celles-ci le chapitre des périls que pouvait présenter le
+système d'enseignement mixte, «elle ne fut pas comprise.» Cette placide
+camaraderie des deux sexes tient sans doute à la froideur du sang, au
+calme de la race, au juste équilibre du tempérament, peut-être aussi au
+rigorisme des moeurs et à la solidité des principes, et encore à la
+préoccupation de l'avenir, à la passion de l'étude, ou, enfin, à une
+pruderie conventionnelle, à un optimisme hypocrite qui cache le mal au
+lieu de l'avouer.
+
+En tout cas, les partisans de la coéducation des sexes triomphent
+bruyamment des résultats de l'expérience américaine; et si nous les
+écoutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tôt possible,
+l'admirable système de l'éducation mixte. Un homme de lettres
+d'outre-mer, M. Théodore Stanton, écrit à Mme Marya Cheliga: «Si l'on
+pouvait appliquer en France notre système et élever les deux sexes
+ensemble, dès l'école primaire jusqu'à l'université inclusivement, en
+passant par l'enseignement secondaire, je suis sûr qu'on ferait plus
+pour la République et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire
+la Chambre et le Sénat pendant vingt ans[104].» M. Stanton est-il
+sérieux ou ironique? Car, après tout, ce n'est pas honorer l'éducation
+mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur
+et à la fécondité de nos parlementaires.
+
+[Note 104: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 829.]
+
+«Les faits ont parlé, nous dit-on: inclinez-vous.»--Mais le langage des
+faits est-il si décisif qu'on le prétend? Tous ceux qui ont voyagé aux
+États-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites
+scolaires, les pédagogues et les sociologues coéducateurs leur ont
+assuré, avec une belle unanimité, que le rapprochement des sexes fait
+merveille sur les filles et les garçons. Cet accord ne me surprend
+point. Demandez à un inventeur ce qu'il pense de son système: il vous
+répondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance
+dans le témoignage des jeunes gens soumis au régime coéducatif. Et
+précisément, j'ai entendu des fils de la libre Amérique, qui avaient
+fait toutes leurs études dans les écoles mixtes, se moquer agréablement
+de ces messieurs très graves venus d'Europe pour faire leur enquête sur
+la coéducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les
+impressions les plus touchantes et les rapports les plus élogieux. Et
+puis, la coéducation ne peut invoquer chez nous, comme précédent, que
+l'expérience tentée à Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil
+municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire
+qu'elle n'est pas suffisante.
+
+En outre, la coéducation,--comme tous les mots prétentieux qui servent
+d'enseigne à un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il
+faut distinguer la coéducation, qui suppose l'internat, de la
+coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la première offre des
+dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se défendre plus aisément,
+et les États-Unis ne pratiquent guère que celle-ci. D'autre part, si
+favorable qu'on soit au rapprochement des garçons et des filles, on ne
+saurait se dispenser d'admettre que la coéducation, fût-elle poussée
+aussi loin que possible, comporte forcément, sous peine de dégénérer en
+promiscuité honteuse, une certaine séparation des sexes. A Cempuis,
+l'orphelinat Prévost, qu'on nous présente comme «une école modèle de
+coéducation[105],» comprend deux internats, un pour les garçons, un pour
+les filles, avec une école au milieu où les uns et les autres reçoivent
+un enseignement commun. Le mot «coéducation» manque donc de précision et
+de probité. C'est «coinstruction» qu'il faudrait dire, la coéducation
+n'existant vraiment que dans la famille.
+
+[Note 105: Rapport de Mme Mary Léopold-Lacour. La _Fronde_ du 9
+septembre 1900.]
+
+Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans
+l'internat, la coéducation éveille en nous bien des scrupules et bien
+des objections.
+
+
+III
+
+Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en éloges
+pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes
+sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction
+donnée en commun tend à effacer les traits distinctifs des deux sexes,
+en efféminant les garçons, en virilisant les filles, ils répondent, avec
+Mme Emma Pieczynska, que, «de l'avis unanime des pédagogues et
+sociologues coéducateurs, l'éducation des sexes en commun favorise la
+différenciation de leurs génies,» que «leur seul rapprochement révèle à
+chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective,» que, «loin
+d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communauté des études les
+précise et les met en relief[106];» qu'en un mot, grâce à la
+coéducation, les filles sont plus femmes et les garçons plus hommes. Si,
+maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en
+concurrence dès l'enfance, en les préparant dans les mêmes classes aux
+mêmes carrières, on risque d'étendre et d'aviver entre eux les rivalités
+et les conflits, certains nous répondent avec M. Paul Delon, que, dans
+les écoles éducatives, «les rapports journaliers adoucissent les
+contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre,» que «les
+garçons deviennent moins brusques, moins secs, plus délicats, plus
+gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins légères
+d'esprit, moins affectées de niaiseries, moins perdues dans les
+chiffons,» bref, que les garçons prennent quelque chose de la femme et
+les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la
+différenciation des sexes?
+
+[Note 106: Étude présentée au Congrès de Londres, en 1899, sur la
+coéducation.]
+
+Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorité en
+matière pédagogique, qui nous assure que l'effet de l'éducation en
+commun a été d'inspirer aux jeunes filles américaines, au lieu d'airs
+pédants et hardis, une modestie, une réserve, une tenue toute féminine,
+sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur
+prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'études[107].» Qui croire?
+Car, enfin, ce témoignage prouverait que la coéducation ne fait rien
+perdre aux filles des charmantes qualités de leur sexe. Et pourtant, les
+livres les plus récents des moralistes en voyage confirment ce que nous
+savions déjà par nos relations et nos renseignements personnels, à
+savoir que la jeune Américaine prend, à l'heure actuelle, de telles
+libertés d'allure et de langage, que cette extrême indépendance,
+lorsqu'elle n'est pas combattue et corrigée par les père et mère,
+relâche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'où il
+faudrait induire que, par l'effet de la coéducation, les filles
+d'outre-mer échangent les grâces de leur sexe contre les hardiesses du
+nôtre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.
+
+[Note 107: Rapport officiel sur l'instruction à l'Exposition de
+Philadelphie.]
+
+Ceci nous amène à la question la plus grave que soulève la coéducation:
+ce régime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de
+périls pour la moralité?
+
+On nous affirme que garçons et filles de tous âges, habitués à vivre
+côte à côte, ne sont pas plus en danger que les frères et soeurs dans la
+famille. Comme preuve, on allègue ce fait qu'à l'orphelinat
+«rationaliste» de Cempuis, «la voix des enfants ayant même atteint leur
+seizième année n'a pas encore mué[108].» Tous chantent dans les choeurs
+avec les voix angéliques que voudrait l'Église. A quoi Mlle Bonnevial
+ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne
+s'étant jamais vus, ont tôt fait de vivre en parfaite confraternité,
+«sans aucune sorte de gêne sexuelle[109].» Mais en admettant que la
+pureté des voix puisse servir de caution à la pureté des moeurs, les
+faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop
+mince pour déterminer l'État à donner, en commun aux deux sexes,
+l'enseignement secondaire qu'il distribue à chacun d'eux séparément.
+
+[Note 108: Rapport déjà cité de Mme Mary Léopold-Lacour.]
+
+[Note 109: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
+
+Plus sérieuse est cette observation de M. Buisson, que la coéducation
+éveille moins les curiosités inquiètes: «Enfants, ils ne s'étonnent pas
+d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de
+se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve
+résolu pour l'Amérique, par la transition insensible de l'enfance à la
+jeunesse, un des plus graves problèmes de l'éducation morale.» En
+Amérique, peut-être; mais en France? Pour être aussi aimable, le
+commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres
+pays, autres moeurs.
+
+J'en appelle au témoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau
+livre _Outre-Mer_: «Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes
+Américains s'accordent à dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et
+plus froids encore[110].» Entre eux et nous, l'ardeur du tempérament
+n'est pas la même, l'«animalité de la race» est différente. Quant aux
+jeunes filles de là-bas, leur innocence avertie est comme déflorée. M.
+Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: «Elles ont la dépravation
+chaste[111].»
+
+[Note 110: Tome I, pp. 109-110.]
+
+[Note 111: Tome I, p. 115.]
+
+Le climat et la race peuvent donc autoriser au-delà de l'Atlantique des
+fréquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'état des
+moeurs françaises, sans d'assez fâcheuses conséquences. Nos habitudes
+masculines sont apparemment plus tendres, ou plus impétueuses, ou plus
+inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la
+sensibilité du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du tempérament
+latin, il est permis de croire que l'éducation mixte aurait souvent,
+pour nos lycéens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne
+les y point exposer.
+
+Sans nier qu'en s'ajoutant à une nature plus calme et plus platonique,
+le culte austère de la science puisse être aux pays d'outre-mer un
+préservatif souverain contre les amourettes de collège et les tentations
+de jeunesse, sans contester même que ce phénomène soit possible chez
+nous dans les relations de l'élite la plus studieuse des deux sexes,
+nous persistons à croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif
+que de vouloir généraliser en France la coéducation américaine. Sans
+doute, Mme Séverine s'est moquée spirituellement de l'«effervescence du
+tempérament français.» Comment accorder cette effervescence avec la
+dépopulation? N'est-il pas évident que notre race se refroidit,
+puisqu'elle fait moins d'enfants[112]? Par malheur, cette plaisanterie
+facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que
+la loyauté conjugale. La diminution des naissances ne va guère, hélas!
+sans une diminution de la moralité. Si notre race est moins prolifique,
+n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins
+honnête. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que
+de rapprocher les sexes.
+
+[Note 112: Déclaration, faite au Congrès de 1900. Voir la _Fronde_ du 9
+septembre.]
+
+«Précisément, nous réplique-t-on, la coéducation est moralisatrice.» Et
+pour le démontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collège.
+Chacun sait que la «plaie» de notre enseignement, c'est l'internat. Au
+dernier Congrès de la Gauche féministe, Mme Kergomard, qui siège avec
+distinction au Conseil supérieur de l'Instruction publique, a brodé sur
+ce thème une variation nouvelle: «Quand les jeunes gens sortent de ces
+boîtes, où ils sont presque sans air et sans lumière, où la femme
+n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une
+femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher où ils en
+trouvent; et ce qu'ils trouvent est véritablement très désolant[113].»
+
+[Note 113: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que
+la coéducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans
+une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la
+gaieté. Seulement, personne ne pousse la coéducation jusque-là. Est-ce
+donc en juxtaposant un internat de filles près d'un internat de garçons
+et en ouvrant de l'un à l'autre quelques portes de communication
+minutieusement surveillées, que vous aurez rendu la joie à vos
+pensionnaires? Il leur manquera toujours la liberté. Pourquoi
+emprisonner les filles, si la réclusion fait tant souffrir les garçons?
+Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est-à-dire supprimer l'internat. Mme
+Kergomard sera de cet avis.
+
+Joignez que, dans un collège mixte, la surveillance est singulièrement
+délicate et compliquée. Dans la période intermédiaire qui sépare
+l'enseignement primaire de l'enseignement supérieur ou professionnel, se
+placent, pour les garçons la crise de puberté, pour les filles la crise
+de nubilité, pour les uns et pour les autres l'âge ingrat. C'est une
+époque critique où la personnalité se complète, l'imagination s'avive,
+le coeur s'émeut. Et jusqu'à ce que l'individualité sexuelle soit
+formée, précisée, achevée, il faut compter avec l'éveil et le trouble
+des sens. En cette période de transition où l'être, encore indécis, est
+exposé aux sollicitations inquiètes de la nature, sans avoir la pleine
+conscience de ses actes, ni surtout le sentiment très net des suites
+qu'ils comportent et des lourdes responsabilités qu'ils engendrent, il
+est sage de le prémunir contre les entraînements de l'instinct, il est
+bon de le protéger contre les pièges tendus par la nature elle-même à
+son ignorance et à sa faiblesse.
+
+Je sais bien que ces scrupules et ces précautions paraîtront futiles aux
+esprits hardis qui pensent que la séparation des sexes est «immorale»,
+que l'enseignement unilatéral est un «piège», une «hypocrisie», la
+«cause des grands vices». A cela rien à répondre, si ce n'est que
+l'éducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorité de
+polissons réfractaires à sa discipline, on compte par millions les
+hommes et les femmes honnêtes qu'elle a formés depuis des siècles et
+qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes
+gens et toutes les jeunes filles, élevés d'après les méthodes actuelles,
+sont de pauvres gens sans droiture, sans sincérité, sans vertu, et qu'il
+n'est que la coéducation pour redresser leurs déformations mentales,
+pour guérir leurs infirmités morales! Mme Kergomard elle-même a déclaré
+ceci: «Il nous faut la coéducation pour que les êtres soient moraux et
+sachent pourquoi[114].»
+
+[Note 114: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+La coéducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le
+mariage? On l'a souvent prétendu. En Amérique, la jeune fille _se_
+marie; en France, on _la_ marie. Là-bas, le mariage est affaire
+d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. Où est la
+moralité? Et l'on cite cette déclaration du docteur Fairchild, président
+du plus ancien et du plus grand collège mixte des États-Unis: «Ce serait
+une chose contre nature si des liaisons qui mènent au mariage ne se
+formaient pas entre nos élèves. Ces engagements mutuels pourraient-ils
+être contractés dans des conditions plus favorables, dans des
+circonstances offrant plus de chance de choix réfléchis et, par
+conséquent, plus de bonheur dans le ménage[115]?»
+
+[Note 115: Rapport précité de Mme Mary Léopold-Lacour.]
+
+Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons précoces ont le mariage
+pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire
+que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amérique, le
+cas n'est pas rare de jeunes couples, très amoureux, mariés à vingt et
+un ans et désunis à vingt-cinq. L'expérience atteste que, dans tous les
+pays où fleurit la coéducation, le divorce sévit plus que partout
+ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage
+comme une amourette. Vraiment, la coéducation intégrale, avec son
+programme de «vie en liberté, en joie, en beauté» et autres turlutaines,
+ne se comprend guère que dans une société convertie à l'union libre.
+Ceci appelle cela, et réciproquement.
+
+Et ce qui aggrave nos appréhensions, c'est que la coéducation, telle que
+ses plus chauds partisans la conçoivent, affiche une imprévoyance, une
+témérité, un relâchement extrêmes. A ceux qui s'inquiètent des contacts
+trop fréquents et trop faciles entre les grands garçons et les grandes
+filles de l'enseignement secondaire, Mme Séverine répond, par exemple,
+que «ces petites préoccupations sont les restes d'une ancestralité et
+d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer.» Il
+paraît que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous
+avons été. «Une grande évolution s'est faite dans les cerveaux pendant
+ces trente dernières années.» Nul n'ignore, en effet, que, malgré les
+envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de
+purs esprits. C'est pourquoi Mme Séverine invite tous les instituteurs à
+s'affranchir de «la basse et éternelle préoccupation du sexe qui est la
+plaie que nous portons au flanc.» Et cette préoccupation «est au fond de
+tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et
+d'oublier.» Retenons que cette conclusion, animée du plus pur optimisme
+libertaire, fut couverte de bravos prolongés[116].
+
+[Note 116: Compte rendu sténographique du Congrès de la Gauche
+féministe. Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
+
+On voit qu'avec de pareilles idées nos enfants seraient bien gardés.
+Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges
+libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collèges mixtes, les
+éblouissements de la science dissiperont les vagues et obscures
+croyances. Plus de métaphysique, rien que des faits. Aux révélations de
+la religion on substituera les «révélations de la biologie». Un
+sociologue coéducateur nous a affirmé, d'un air sérieux, que la
+déclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les
+commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche féministe a émis le voeu
+que «la loi ne tolère dans aucune école les affirmations dogmatiques qui
+se réclament de la liberté de l'enseignement pour asservir les
+consciences.»
+
+
+IV
+
+Ainsi entendue, la coéducation ne peut qu'effrayer toute âme chrétienne.
+Aussi les catholiques n'en veulent point et les libéraux n'en veulent
+guère. Ce qui achèvera peut-être d'en détourner les indécis,--du moins,
+pour la période intermédiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que
+nous ne voyons pas qu'à cet âge, ses avantages intellectuels soient
+mieux fondés que ses prétentions morales. D'où il suivrait que, pour ce
+qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les
+collèges mixtes offrent plus d'inconvénients que de profits.
+
+En effet, la coéducation, avec un même programme d'études pour les deux
+sexes, est en contradiction avec un fait naturel de première importance
+qui est le développement inégal de la fille et du garçon. C'est ce qu'a
+démontré, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M.
+Kownacky, dont la ferveur «coéducative» s'est fort attiédie à la
+réflexion, puisqu'il répudie le collège mixte après l'avoir préconisé.
+Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche
+féministe avec impatience et irritation.
+
+C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme,
+au plein épanouissement de ses facultés. Tous les parents, tous les
+maîtres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus précoce
+que celle des garçons. Prenez une fillette et un garçonnet de huit ans,
+la première sera presque toujours en avance sur le second. De là, même
+dans les classes primaires, de sérieuses difficultés pour faire suivre
+les mêmes exercices à des enfants inégalement développés. Veut-on des
+exemples et des témoignages? D'après une directrice d'école maternelle,
+Mlle Lauriol, l'émulation scolaire, l'ambition des premières places, le
+goût et la recherche du succès sont plus vifs chez les filles que chez
+les garçons[117]. Leur moi est plus précocement éveillé, leur
+amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement
+jalouses de leurs compagnes, plus portées au dépit et à l'orgueil, plus
+compliquées, plus rusées, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles
+biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles
+mentent même «pour l'amour de l'art»[118].
+
+[Note 117: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 135.]
+
+[Note 118: _Ibid._, p. 86.]
+
+Mais, par-dessus tout, le désir de briller, d'étonner, l'émulation de
+réussir et de triompher, les animent si généralement que Mgr Dupanloup
+déclare qu'ayant fait, pendant plusieurs années, le catéchisme à 150
+garçons et à 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accusés
+chez celles-ci que chez ceux-là.
+
+Au fond, la petite fille se développe plus tôt que le petit garçon. Les
+partisans les plus décidés de l'infériorité intellectuelle des femmes
+conviennent de cette antériorité très générale. A égalité d'âge et de
+travail, les filles ont plus de pénétration, plus de finesse, plus de
+mémoire, plus de facilité, plus de promptitude à tout saisir, à tout
+apprendre. «Rien de plus aisé, conclut M. Marion, que de les pousser
+très vite et très loin[119].» Mgr Dupanloup abonde en ce sens: «Dès cinq
+ou six ans on peut leur parler raison. La précocité de leur esprit est
+étonnante, souvent redoutable.» Tous les pères de famille sont à même de
+constater l'avance énorme qu'une fille de seize ans a prise sur ses
+frères ou ses camarades de même âge, en sérieux, en finesse, en esprit
+de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa
+formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable:
+mentalement, la fille est mûre avant le garçon. Voilà déjà un obstacle à
+la coéducation des sexes.
+
+[Note 119: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 87.]
+
+Et ce qui aggrave encore les risques de cette précocité, c'est qu'elle
+éclate subitement. La maturité des filles a la soudaineté d'une éclosion
+spontanée. Où le garçon n'arrive qu'à la longue, pas à pas, avec une
+progression tranquille et régulière, la fille s'y élève d'emblée. De
+douze à seize ans, ces différences sont particulièrement tranchées. Et
+cet épanouissement de l'esprit féminin coïncide avec l'épanouissement du
+corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est
+souvent, à dix-sept ans, qu'un adolescent frêle, gauche, en pleine
+croissance physique et cérébrale, la jeune fille du même âge peut déjà
+faire, en la majorité des cas, une charmante épouse et une bonne petite
+maman.
+
+Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point
+sans accidents ou, du moins, sans un trouble général, hasardeux pour le
+présent, décisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparaît dans
+l'adolescente, cette métamorphose est inséparable d'une perturbation de
+tout l'être, d'un ébranlement de la sensibilité, d'une secousse nerveuse
+qui exige des ménagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de
+puberté. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont
+nécessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera
+douloureuse. Les médecins recommandent alors de suspendre le travail de
+tête, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'écarter les
+soucis d'études, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des
+sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de
+fragilité, de lassitude et d'excitabilité, qui diminuent chez la jeune
+fille la résistance physique et l'équilibre mental, il faut encore
+repousser l'éducation mixte, dont c'est l'inconvénient d'entraîner aux
+mêmes programmes et à la même discipline, deux sexes qui diffèrent
+profondément par le développement des aptitudes et l'évolution des
+forces.
+
+Si enfin le développement des garçons est plus tardif, il suit, par une
+revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolongée.
+L'évolution de la femme se fait plus vite, mais s'arrête plus tôt. Ce
+qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations désobligeantes:
+«La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesurée,»
+prétend Schopenhauer. «Elles sont faites pour commercer avec notre
+folie, et non avec notre raison,» déclare à son tour Chamfort. Sans
+acquiescer à ces impertinences, il est certain qu'au point de vue
+intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne
+tiennent.
+
+Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que
+les hommes, une fraîcheur et une grâce d'esprit, une spontanéité
+jaillissante, une vivacité, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne
+pourraient remplir, dans leur plénitude, les fonctions de leur sexe et
+les devoirs augustes de la maternité. Bien qu'il nous déplaise de
+comparer les femmes à de grands enfants, ce rapprochement contient
+pourtant cette part de vérité, que le plus grand nombre d'entre elles
+n'a pas plus besoin «d'acquérir les talents virils que d'avoir de la
+barbe au menton[120].» A chacun sa destinée. Pourquoi alors
+imposerait-on aux deux sexes mêmes études et mêmes examens, même travail
+et même formation?
+
+[Note 120: MARION. _Psychologie de la femme_, p. 63.]
+
+
+V
+
+Soumettre l'un et l'autre sexe aux mêmes disciplines intellectuelles,
+c'est donc risquer de surmener le garçon et de retarder la fille, au
+préjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coéducation
+admettent eux-mêmes que les résultats de ce régime sont favorables aux
+filles, et que les garçons ont quelque peine à le suivre[121]. On ajoute
+bien que l'introduction des filles dans les lycées de garçons exercera
+une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'émulation. Mme
+Pieczinska estime même que cette action stimulante sera «surtout
+profitable aux garçons qui ont moins de goût pour l'étude, moins de
+vivacité d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades
+filles[122].» Mais nous persistons à croire qu'il est antipédagogique de
+contredire les indications de la nature, d'accélérer, de forcer le
+développement cérébral de nos fils en leur donnant pour émules des
+intelligences plus éveillées et plus précoces. Il y a danger d'apparier
+deux forces inégales: ou la plus active se relâche, ou la plus faible
+s'épuise prématurément.
+
+[Note 121: Rapport de M. W. J. Stead sur la coéducation en Angleterre.]
+
+[Note 122: Étude déjà citée sur la coéducation.]
+
+Et puis, dans ces collèges mixtes que l'on souhaite de voir entre les
+mains de libres-penseurs très féministes, dans ces «grandes familles» où
+les maîtres s'appliqueront à développer la «fraternité des sexes», il
+est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les détestables
+habitudes des bourgeois français qui, paraît-il, «exercent leurs fils à
+être plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les
+tyrans de leurs soeurs[123].» On protégera donc fermement la jeune fille
+contre les rudesses du jeune garçon. Nos petits hommes devront toujours
+céder: cela est inévitable. Et ces demoiselles, habituées à voir leurs
+compagnons plier devant leurs volontés (ce qui, n'en déplaise aux dames
+socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu à
+peu une idée superbe et fausse de leur rôle et de leur condition, au
+risque d'engendrer à la longue l'égoïsme, la vanité, l'esprit d'orgueil
+et de domination, bref, de graves déformations morales.
+
+[Note 123: Déclaration de Mme Renaud: voir la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+Appliquée aux écoles secondaires, la coéducation est donc mauvaise pour
+les garçons, puisqu'elle tend à les constituer, vis-à-vis de leurs
+compagnes, et en état d'infériorité dans leurs études, et en état de
+subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles?
+Pas davantage.
+
+Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour
+l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanités sont devenues
+inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, «nous
+n'avons pas le droit d'imposer à nos fils et moins encore à nos filles.»
+Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans être
+parfait, est mieux conçu, mieux organisé, mieux adapté que celui des
+garçons. Ce serait folie de lui substituer les programmes
+encyclopédiques de nos lycées. Rien de plus sot, rien de plus vain que
+d'astreindre toute la jeunesse aux mêmes méthodes, aux mêmes
+disciplines, aux mêmes examens. Il en est des intelligences comme des
+fleurs: elles sont frêles ou vivaces, précoces ou tardives, robustes ou
+délicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalité ne
+comporte pas les mêmes soins. Pourquoi les enrégimenter sous la même
+férule? L'uniformité comprime et blesse. Il faudrait consulter les goûts
+de nos enfants, chercher, éveiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de
+les jeter pêle-mêle dans le même moule éducateur.
+
+On insiste: «Les filles ne pourront jamais arriver au baccalauréat qui
+ouvre toutes les carrières libérales.»--Qu'à cela ne tienne! Si l'on
+s'obstine à exiger des jeunes filles ce grade préliminaire (nous
+aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer,
+dans leurs lycées, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles
+qui désireraient préparer le baccalauréat classique. Pas besoin de
+coéducation pour permettre à l'élite d'accéder, par cette porte basse, à
+l'enseignement supérieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours
+la très grande majorité (je l'espère bien pour elles et pour nous), la
+coéducation violerait la loi fondamentale de toute pédagogie, qui est
+l'adaptation des diverses connaissances au rôle spécial que la femme est
+destinée à remplir dans la famille et dans la société. C'est dans le
+sens de sa nature, et non dans le sens de la nôtre, que le sexe féminin
+doit se développer. Dès lors, il serait illogique d'enseigner les mêmes
+choses, et dans la même enceinte, aux filles et aux garçons. Ce qui le
+prouve mieux encore, c'est que les congrès féministes réclament
+eux-mêmes l'adjonction aux collèges et lycées de filles d'un annexe
+comprenant une crèche, un atelier familial et une école ménagère; et
+nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir
+une maison.
+
+Rentrent, par excellence, dans l'enseignement féminin: tout ce qui
+concerne l'hygiène de l'enfance et l'économie domestique, les lois et
+les méthodes d'éducation, la couture, la lingerie, la médecine usuelle,
+les notions de comptabilité, de cuisine, de floriculture; tout ce qui
+peut apporter au logis l'ordre, la santé, la joie et l'embellissement;
+tout ce qui peut préparer la jeune fille à ses fonctions et à ses
+devoirs de future mère de famille. D'autant mieux que la femme est
+merveilleusement douée pour les sciences d'observation, et même pour les
+sciences expérimentales, dont les applications prennent une importance
+croissante en ce qui concerne la salubrité du foyer et la bonne tenue du
+ménage. Les coéducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer
+indistinctement toutes ces spécialités à nos garçons comme à nos filles?
+Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris
+devront s'occuper un peu plus des «besognes de l'intérieur», surveiller
+le rôti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur
+femme[124]. Simple habitude à prendre, qui ne serait pas, du reste, pour
+beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si
+extraordinaire nouveauté. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le
+rôle social des deux sexes étant différent, leur préparation à la vie ne
+saurait être la même.
+
+[Note 124: Rapport de Mlle Bonnevial présenté au Congrès de la Condition
+et des Droits de la Femme en 1900.]
+
+Résumons-nous. Je me résigne à la coéducation élémentaire du jeune âge;
+j'accepte la coéducation des études, pour ce qui est de l'enseignement
+supérieur; mais j'estime que, dans la période moyenne correspondant aux
+études secondaires, la coéducation est mauvaise, irrationnelle,
+antipédagogique. Loin de moi la pensée, d'ailleurs, que nos raisons
+puissent convaincre les fanatiques de la coéducation intégrale. Ceux-ci
+les tiennent communément pour de «petites barricades d'enfants», pour de
+«petits tas de sables», qui n'empêcheront pas l'humanité de poursuivre
+sa route.
+
+Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coéducation tient si
+fort au coeur des féministes intransigeants? M. Léopold-Lacour, dont les
+écrits sont empreints du plus ardent féminisme, vous le dira avec autant
+de franchise que de vigueur: «Le séparatisme de l'enseignement, c'est
+l'image même d'une société où les deux sexes sont traités inégalement;
+c'est l'humanité coupée en deux dès l'enfance; c'est la guerre des sexes
+perpétuée, et c'est, de plus, le principe de l'autorité sauvegardé dans
+la famille contre la femme réputée inférieure, mise à part dans
+l'enseignement, préservée de certains pièges, comme si elle était toute
+faiblesse et fragilité.» La coéducation est donc, pour le féminisme
+radical, un symbole, c'est-à-dire «la négation immédiate, dès l'enfance,
+du principe d'autorité dans la famille, la transformation de la famille
+selon les principes de liberté, de véritable fraternité humaine.» Et ces
+paroles véhémentes furent longuement applaudies au Congrès de 1900.
+
+Renchérissant même sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard
+s'écriait quelques minutes plus tard: «Il nous faut la coéducation, si
+nous voulons avoir un pays digne de son passé et digne de son avenir, si
+nous voulons être la grande République issue de la Révolution de
+1789[125].» C'est trop de lyrisme. Ceux-là penseront comme nous qui
+repoussent la coéducation aussi bien dans l'intérêt des filles que dans
+l'intérêt des garçons, convaincus que ce régime nouveau, n'ayant point
+fait notre passé, ne saurait mieux préparer notre avenir. C'est une
+grave imprudence d'imposer aux deux sexes mêmes études, mêmes examens,
+mêmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les époux, toute
+hiérarchie, toute primauté, toute autorité, grâce à quoi la société
+conjugale deviendrait une sorte de monstre à deux têtes où les heurts de
+volonté et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre
+résultat que la mésintelligence et d'autre solution que le divorce.
+
+[Note 125: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+
+VI
+
+Désarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces
+inconvénients--uniformité des programmes et rapprochements de vie--ne se
+retrouvent que d'une façon très atténuée, dans l'enseignement supérieur?
+A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles,
+la crise de croissance touche à sa fin. L'organisme arrive à la
+plénitude de son développement. La raison est plus ferme, la conscience
+plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la
+vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses
+responsabilités, la jeunesse des deux sexes peut nouer, à l'Université,
+des relations amicales sans trop de risques, ni trop de défaillances.
+
+Non que je déconseille aux parents toute espèce de surveillance. La
+règle, que j'établis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions.
+Même à vingt ans, certaines natures, certains tempéraments sont
+incapables de sage liberté. Ils n'aspirent à la vie que pour en mésuser.
+Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer
+telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, à laquelle
+l'amour, ce terrible enjôleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que
+ce n'est pas en gardant trop sévèrement la jeunesse, qu'on lui apprend
+toujours à se défendre d'autrui et de soi-même.
+
+Et puis, la séparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement
+primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement
+supérieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes.
+Infirmiers et infirmières reçoivent en commun les mêmes leçons. L'École
+des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universités
+pour demoiselles? On pourrait, à la rigueur, en faire les frais, si le
+nombre des étudiantes en valait la peine. On vient d'instituer à Londres
+une Faculté de médecine pour les jeunes filles; et il est à prévoir que
+cette création se développera rapidement. Dans ces derniers temps, près
+de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universités anglaises:
+300 à Oxford, 400 à Cambridge, 500 à Londres.
+
+Que cette fièvre soit à imiter, c'est une autre affaire. Montaigne
+disait aux mères de son temps: «Il ne faut qu'éveiller un peu et
+réchauffer les facultés qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par
+curiosité, avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à
+leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire.
+Mais quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la
+logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin,
+j'entre en crainte.» Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille
+d'aujourd'hui devant être plus instruite que la jeune fille d'autrefois,
+et les difficultés croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui
+offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens
+d'existence, notre gouvernement s'est décidé en faveur de la coéducation
+universitaire, moins par passion que par nécessité. Reculant devant la
+fondation d'écoles supérieures affectées spécialement aux
+étudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la
+création d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles
+l'accès de l'École de médecine et de l'École de droit, de la Faculté des
+lettres et de la Faculté des sciences. On ne saurait être plus
+hospitalier.
+
+Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement supérieur sont accessibles
+au sexe féminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et
+conquérir tous nos grades académiques, depuis le baccalauréat jusqu'à
+l'agrégation. Et par une conséquence naturelle, la loi du 27 février
+1880 a reconnu aux femmes chargées d'une haute fonction d'enseignement
+le droit d'électorat et d'éligibilité au Conseil supérieur de
+l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a
+octroyé aux institutrices les mêmes prérogatives de vote et de
+représentation aux Conseils départementaux de l'Instruction primaire.
+
+En France, donc, l'émancipation scolaire des femmes est à peu près
+réalisée. Est-ce une victoire très méritoire pour le sexe féminin? Non.
+L'assaut livré aux Écoles, Facultés et autres prétendues forteresses de
+la science, n'a enfoncé que des portes ouvertes. En réalité, jamais nos
+Universités n'ont empêché les profanes de se glisser dans le sanctuaire.
+Nulle part leur enseignement n'était clandestin. La science est vouée à
+la publicité. Elle n'aime ni le mystère ni le privilège. C'est un
+préjugé de croire que nos professeurs poussent le verrou derrière leurs
+initiés et enseignent à huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites
+et les gestes de la haute culture, à un petit nombre de fervents
+agenouillés dévotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes,
+ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont ébranlées
+pour emporter la citadelle, elles se sont aperçues avec stupéfaction que
+les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement,
+pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.
+
+D'abord, quelques femmes sont entrées, timidement. Puis, en fréquentant
+nos amphithéâtres, elles n'ont pas tardé à faire cette autre découverte,
+qu'il n'est pas très difficile de s'élever à la taille d'un bachelier,
+d'un licencié ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune
+fille bien douée est capable d'escalader les hauteurs où, juchés sur
+leurs diplômes, les petits camarades planaient dédaigneusement sur la
+platitude féminine. Mon avis (je le répète avec intention) est qu'on a
+trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que,
+rationnellement parlant, la capacité moyenne des femmes vaut la capacité
+moyenne des hommes.
+
+N'y a-t-il point cependant quelque inconvénient à convier la jeunesse
+des deux sexes au même enseignement supérieur ou professionnel? De bons
+esprits s'obstinent à voir en cette communauté de vie intellectuelle
+plus de dangers que de profits. Mais n'exagérons rien. Il est possible
+que, si consumé d'amour que soit le coeur de nos étudiants pour les
+belles-lettres, la procédure ou les mathématiques, le voisinage
+quotidien d'étudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque
+distraction à leurs études ou refroidisse même leur passion pour le Code
+ou la philosophie. Seulement, on oublie que les étudiantes peuvent être
+laides, que ce fait regrettable est d'une constatation fréquente, qu'il
+n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entraînées aux
+spéculations viriles, éveillent l'idée d'un demi-homme sans grâce et
+sans beauté,--auquel cas, il faudrait reconnaître que leur fréquentation
+serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un
+précieux antidote. Rappelons même que l'introduction de cet
+élément--inoffensif--dans nos écoles officielles et l'émulation qui en
+résultera, contribueront peut-être à secouer la torpeur de notre
+clientèle masculine et à relever le niveau des études et des examens.
+
+Et puis, le travail est un dérivatif et la science un réfrigérant.
+Ouvrons donc largement nos «Palais universitaires» au public féminin; et
+il est à espérer que, parmi les étudiantes, beaucoup useront de cette
+permission, surtout parmi les plus âgées, pour travailler avec
+application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce
+lieu de perdition sans être chaperonnées par leurs mères ou leurs
+gouvernantes, où sera le mal? Les amphithéâtres deviendront d'agréables
+salles de spectacle; les cours serviront de prétexte à des réunions de
+famille. Cela s'est vu jadis à la Sorbonne.
+
+Que si même le temple de la science se transforme, à de certaines
+heures, en salon de conversation pour les dames du «monde où l'on
+s'ennuie», nos étudiants auraient grand tort de s'en indigner comme
+d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amèneront
+leurs filles aux cours, poursuivissent un but éminemment humain et que
+l'instruction supérieure leur fût un simple prétexte pour exhiber leur
+aimable progéniture en un lieu où s'assemble un grand nombre de jeunes
+gens à marier. Voyez-vous l'Université transformée en office
+matrimonial? Quel rôle charmant! On raconte que l'Université de Berlin a
+eu la mauvaise grâce de s'en émouvoir et que, pour faire droit aux
+réclamations des étudiants, elle a décidé, en 1898, de procéder
+sévèrement au «contrôle des dames». Précaution irritante et vaine!
+Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brûle de se
+marier d'une jeune fille qui brûle de s'instruire?
+
+Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de
+présider aux examens et aux fiançailles de ses élèves? Nous faisons donc
+des voeux pour que les études de droit ou de médecine se terminent
+souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'école
+mixte d'enseignement supérieur ou professionnel devienne une pépinière
+de savants et heureux ménages. Mais nous verrons, hélas! que le mariage
+n'est pas précisément en faveur auprès des «femmes nouvelles».
+
+En attendant, la perspective d'atteindre à tous nos grades littéraires
+et scientifiques embrase peu à peu d'une noble ardeur toutes celles qui
+ambitionnent le double qualificatif de «femmes savantes» et de «femmes
+libres». Nos Universités commencent à se peupler d'étudiantes qui
+aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) à toutes les licences. Nos
+grandes écoles produisent déjà des bachelières et des doctoresses. Les
+femmes médecins croissent en nombre et en autorité. Et croyez-vous qu'il
+n'y aurait pas plus de jeunes filles à faire leur droit, si la loi
+française les autorisait à instrumenter comme elle les a autorisées à
+plaider? On peut donc se demander si la France est appelée à devenir,
+comme l'Amérique, une vaste garçonnière, et s'il faut s'en désoler ou
+s'en réjouir.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Les conflits de l'esprit et du coeur
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--DANGERS D'UNE INSTRUCTION INCONSIDÉRÉE.--LA FACULTÉ DE
+ COMPRENDRE ET LA FACULTÉ D'AIMER.--L'INTELLECTUALISME
+ FÉMININ ET LE MARIAGE.
+
+ II.--LA FEMME SAVANTE ET LES SOINS DU MÉNAGE ET DU
+ FOYER.--ADIEU LA BONNE ET SIMPLE MÉNAGÈRE!
+
+ III.--MOINS DE MARIAGES ET PLUS DE VIEILLES FILLES.--LE
+ DIVORCE DES SEXES.--CLUBS DE FEMMES.--POINT DE
+ SÉPARATISME!--CE QUE L'INDIVIDUALISME DES SEXES FERAIT
+ PERDRE A L'HOMME ET A LA FEMME.
+
+ IV.--L'ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE ET LA
+ MATERNITÉ.--INSTRUCTION ET DÉPOPULATION.
+
+
+Sans vouloir de l'instruction intégrale comme but ni de l'enseignement
+mixte comme moyen, nous persistons à croire que la culture féminine doit
+être élargie et améliorée. C'est une nécessité qui résulte de
+l'exhaussement général du niveau des esprits et de l'extension
+croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'élévation
+intellectuelle de la femme ne puisse se résoudre en graves préjudices
+pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirigée. Il
+n'appartient qu'à un petit nombre d'élus d'entretenir,--et d'accroître,
+s'il est possible,--la flamme sacrée qui éclaire le monde. Les humains
+doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir
+honnêtement et utilement. D'où il suit que la culture de l'esprit n'est
+pas un but, mais un moyen. Tout savant même qui a l'âme haute et large,
+ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes
+qui la rechercheraient dans cet esprit étroit et exclusif, ne
+tarderaient pas à en souffrir. Et c'est à mettre en lumière les dommages
+possibles de cette avidité périlleuse que nous devons maintenant nous
+appliquer avec franchise.
+
+
+I
+
+Les féministes se plaisent à nous représenter les époux de l'avenir
+également instruits, travaillant en coopération à quelque oeuvre de
+style ou d'érudition, traduisant un texte hébreu, grec ou latin, sous la
+douce clarté de la même lampe, associant leurs recherches ou leur
+imagination et signant le même livre de leurs deux noms réunis. L'idylle
+est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour
+l'amour de l'hébreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse
+se chamailler _unguibus et rostro_, il est permis de conjecturer qu'en
+ce temps-là les ménages se moqueront de l'antiquité et ne feront oeuvre
+de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en «tandem» de
+famille.
+
+Mais nous avons de plus graves appréhensions à formuler. Et d'abord,
+n'est-il pas à craindre que l'intellectualité de la jeune fille--si elle
+est cultivée avec passion, avec excès,--se développe au détriment de la
+tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette
+prévision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous
+assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universités
+d'Amérique, que le flirt lui-même n'y résiste pas. D'après plus d'un
+témoin, les femmes américaines, instruites et lettrées, ne sont pas
+exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point
+sans une certaine froideur, sans une certaine sécheresse qui, à la
+longue, découronnerait la femme de sa grâce émue et de sa sensibilité
+attendrie?
+
+Mme Bentzon, qui nous a fait connaître «les Américaines chez elles»,
+nous décrit finement ces «petits phalanstères, comme il en existe à New
+York, formés exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlèvent à leur
+milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des
+aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout étayé par
+certains rêves creux d'entreprise personnelle et par la curiosité de
+vivre en garçon.» Vivre en garçon, voilà bien la préoccupation sécrète
+du féminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une
+force libre, une énergie spontanée, se suffisant à elle-même, repoussant
+la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa très chère
+indépendance, devant un célibat farouche et austère.
+
+Et puis, pour des âmes littéraires et des natures éthérées, les choses
+de l'amour sont si grossières! On se mariera donc le moins possible,
+afin d'éloigner de sa vie les vulgarités déplaisantes. Est-ce donc chose
+si délicate et si relevée que de faire des enfants? Et comment y réussir
+sans subir le contact avilissant des hommes? Poussé trop loin,
+l'intellectualisme féminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite
+qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reçut d'une amie
+cette confidence: «Il n'y a pas à se le dissimuler, à mesure que
+s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se
+marier; en fait de conquêtes, elles visent à l'indépendance.» Pourtant
+l'humanité a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que
+le féminisme nous promet à foison des docteurs, des avocats, des
+médecins, des hellénistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde
+que déjà l'offre dépasse la demande!
+
+A tout le moins, l'émancipation intellectuelle de la femme semble
+impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-là se trompent qui
+pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanité se réalisera par
+l'égalité absolue des deux sexes. A devenir trop semblable à nous, la
+femme risque de se détourner de l'homme, et l'homme de se détacher de la
+femme. Chez l'un et chez l'autre, des études trop absorbantes
+aboutiraient à une désaffection réciproque. Une femme lettrée, sachant
+le grec et le latin, une savante éprise de découvertes, qui ne voit rien
+au-delà de la perfection du savoir et de l'affinement du sens
+intellectuel, n'est pas seulement exposée à rompre avec les habitudes de
+son sexe, mais à sortir de l'humanité même. Refroidie vis-à-vis de
+l'homme, il est possible qu'elle en vienne à ce point d'abstraction
+stérile de le considérer seulement comme un simple collègue, comme un
+condisciple ou un confrère.
+
+Tout cela promet à nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il
+est difficile d'étouffer en soi la nature, comme l'admiration est
+toujours, même chez les femmes instruites, une déviation du besoin
+d'aimer, ils verront peut-être, avec les progrès de l'instruction
+féminine, des vierges lettrées ou savantes s'éprendre de leurs maîtres
+par inclination ou par vanité. Il en résultera des unions très
+spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des âges, car les
+doctoresses de l'avenir épouseront moins l'homme que le savant. A force
+de vivre dans la fréquentation des philosophes, des chimistes, des
+grammairiens ou des économistes, elles se prendront à rêver, dans le
+mystère des nuits d'été, des Berthelot, des Gaston Pâris et des
+Leroy-Beaulieu de ce temps-là. Sûrement les jeunes filles du XXIe siècle
+seront moins proches de la nature que leurs aînées du XXe, qui s'en
+éloignent déjà tous les jours.
+
+Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionnés par
+l'âge des époux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce
+qui se passe au théâtre: un auteur met en scène un jeune homme de
+vingt-cinq ans et un vieillard de soixante également amoureux d'une même
+jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hésitent
+guère: ils sont pour le sexagénaire. Nos critiques dramatiques ont
+relevé plus d'une fois ce singulier état d'âme. Qu'une demoiselle soit
+aimée par un homme sur le retour, riche et distingué, et qu'elle lui
+préfère un jeune homme honnête, rustique et pauvre, c'est ce que le
+public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: «Cette petite dinde serait bien
+plus heureuse avec son vieillard[126]!» Et notez qu'un sexagénaire
+amoureux eût excité au théâtre la risée de nos grands-pères. Et le voilà
+maintenant transformé par l'opinion dite éclairée en «personnage
+sympathique»! C'est un fait: nous nous éloignons de la nature.
+
+[Note 126: Émile FAGUET. Feuilleton du _Journal des Débats_ du 18
+janvier 1897.]
+
+Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact
+familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains,
+qu'elle ne songe pas à rompre tout à fait avec le sexe masculin: il faut
+bien assurer la survivance de l'espèce et l'avenir de la race. Mais,
+tenant sans doute pour affligeant d'être contrainte de temps en temps à
+recourir à nos bons offices, elle subordonne expressément les faiblesses
+du sentiment à l'amour de l'indépendance et à la conscience de sa
+dignité. Son esprit ne fait à son coeur qu'une concession: elle ne
+s'interdit point d'aimer «ceux qui le mériteront par leur valeur morale
+et intellectuelle.» Cette fière déclaration d'une congressiste de 1896
+est évidemment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais
+voilà, du même coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les
+classes) condamnés au célibat.
+
+
+II
+
+Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit
+tout à fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive
+de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilité,
+qui, en aggravant l'effort cérébral, risque de refroidir les sources de
+l'émotion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur.
+Mais, à mesure que l'intellectualisme étouffera le sens commun, il est
+plus à craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes
+les conditions, une répulsion croissante pour les besognes manuelles de
+la famille; d'autant plus que, pour la conquérir à leurs doctrines, les
+écoles révolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant
+ses aspirations d'indépendance, s'engagent, par une surenchère de
+promesses stupéfiantes, à l'affranchir des soucis mesquins de son
+intérieur.
+
+Comment ne coûterait-il pas à une femme, qu'obsède la préoccupation de
+cultiver son âme et de perfectionner son moi, de mettre la main au
+ménage et à la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses
+enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, élevées ainsi
+que des garçons, ne dédaigneraient-elles pas l'art, si appréciable
+pourtant, de soigner et d'orner leur intérieur et leur personne? Comment
+ces créatures, très compliquées et très artificielles, ne
+s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la
+préparation d'un plat sucré?
+
+On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive à son
+foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'évidence qu'une
+femme tirée à quatre épingles ne saurait, sans risquer de se tacher,
+mettre le pied dans sa cuisine. Trop élégante chez elle ou trop répandue
+au dehors, il est à prévoir qu'elle négligera plus ou moins son ménage.
+Mais, avec nos demoiselles brevetées ou émancipées, cet absentéisme ne
+fera que s'étendre et empirer. Ce qu'elles feront manger à leurs maris
+de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a
+passé tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si
+les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de
+même pour l'espèce si précieuse des «maîtresses de maison» habiles à
+préserver leur intérieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand
+profit du père et des enfants!
+
+Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de
+l'esprit, ne rende la femme indifférente aux petits soins qui
+embellissent et égaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus
+grave--aux mouvements naturels et spontanés du coeur, qui sont le
+principe de son dévouement et le charme de son sexe. Pourquoi, dès lors,
+l'amour lui-même, qui est le lien de l'humanité, n'y perdrait-il point
+de sa force et de sa chaleur? Certains le prévoient et s'en réjouissent.
+Grâce aux progrès de l'instruction féminine, les hommes, selon Mme
+Clémence Robert, «se sont avisés subitement d'un sentiment nouveau; ils
+ont enrichi leur âme d'une jouissance ignorée jusqu'à nos jours:
+l'amitié d'une femme[127].» Il ne faudrait pourtant pas que cette amitié
+fasse tort à l'amour!
+
+[Note 127: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.]
+
+Mais après tout, ce sentiment divin court-il de si sérieux dangers?
+Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades:
+s'imaginent-elles que les hommes partageront les mêmes vues calmes,
+neutres et froides? Lors même que la femme la plus vivante réussirait à
+ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de
+spiritualité,--il est inévitable qu'à un moment donné, l'homme le plus
+sage ne pourra s'empêcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons
+espérer, d'ailleurs, que le féminisme ne changera point la nature, mais,
+bien au contraire, que les lois de la nature déjoueront les outrances du
+féminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intérêt même de ce mouvement où
+l'extravagance se mêle si souvent à la vérité, nous nous obstinons à
+séparer l'ivraie du bon grain.
+
+
+III
+
+Que l'intellectualité de la femme se développe au détriment de la
+tendresse, et l'amitié au préjudice de l'amour, et le goût de
+l'indépendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du
+dévouement au ménage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de
+mariages et plus de vieilles filles. Le célibat n'est-il pas en faveur
+auprès de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionnée
+de la vérité et le culte des choses de l'esprit s'accommodent
+difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la
+maternité. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science
+absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui
+faire oublier et dédaigner l'homme. Puissent donc les mariages de
+convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine!
+Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.
+
+Ce qui n'empêchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'être
+nombreuses. Et ces vierges laïques seront-elles toujours des vierges
+fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanité de leur savoir et en
+prendront prétexte pour protester contre le mariage et même contre
+l'utilité du mâle, ne forment jamais qu'une minorité plus tapageuse
+qu'imposante. Néanmoins le féminisme avancé travaille, en conscience, à
+propager chez les femmes instruites une misanthropie dédaigneuse, dont
+il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptômes et les moyens
+d'action.
+
+Voici d'abord une proposition émise par certaines personnalités
+féministes dans le but de relever devant l'opinion le célibat féminin.
+Pourquoi dit-on à certaines femmes: «Madame», et à d'autres:
+«Mademoiselle», suivant qu'elles sont mariées ou non? Faisons-nous une
+différence entre le mari, le veuf ou le célibataire? On lui donne du
+«Monsieur!» dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement
+toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: «Madame»? Il paraît
+que cette petite réforme ferait avancer d'un grand pas l'émancipation
+des demoiselles[128]. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles,
+on doit leur rappeler que rien n'est plus malaisé que de changer une
+habitude sociale. Beaucoup de parents hésiteront à décerner à leur
+héritière en quête d'un mari une appellation aussi vénérable. Et pour
+cause! La fille est, par définition, en possession d'une intégrité
+physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave
+différence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-là) a introduit
+dans le langage courant des vocables spéciaux auxquels l'humanité ne
+renoncera pas facilement.
+
+[Note 128: La _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.]
+
+Autre signe des temps dont la gravité saute aux yeux: parmi les
+nouveautés qui ont soulevé le plus d'étonnement, de moquerie et de
+protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et
+florissants à Londres et aux États-Unis. Paris a le sien, fondé, rue
+Duperré, par MMmes de Marsy. «C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au
+cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les
+enfants: telle sera l'intimité familiale de l'avenir.»
+
+Il est incontestable que ces séparations de corps intermittentes ne
+semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de
+mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la fréquentation
+quotidienne des cercles plus ou moins littéraires? Que d'excentricités
+cette vie mêlée favorise: cigarette, billard, apéritif et autres
+affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous
+l'imaginons studieux et austère, le club nous fait songer, malgré nous,
+à une réunion de bas-bleus à lorgnons, les yeux rougis et lassés dans
+les lectures tardives, la tête congestionnée de science et de
+littérature, sans tournure, sans grâce, sans élégance, sortes d'êtres
+hybrides qui ont cessé d'être femmes sans être devenus des hommes.
+
+Il paraît cependant, d'après les relations les plus dignes de foi, que
+ces clubs de femmes fonctionnent aux États-Unis le plus correctement du
+monde, qu'ils respirent toute la «respectabilité» anglo-saxonne, et
+qu'après les soucis et les tracas d'une journée d'affaires, c'est une
+joie pour le mari de dîner en tête-à-tête avec une femme qui a «écrémé»
+pour lui les journaux et les revues, feuilleté les livres à la mode et
+recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distinguée
+appelle le «reportage conjugal[129]».
+
+[Note 129: Mme DRONSARD. Le _Correspondant_, du 25 septembre 1896, p.
+1091.]
+
+Il y a un revers, hélas! à cette jolie médaille. Ce que la «femme
+nouvelle» recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes,
+une société sans mâles, une assemblée sans maîtres. Et cette innovation
+est la marque d'un individualisme regrettable et le prélude d'une
+division fâcheuse. Elle obéissait à cet égoïsme séparatiste, cette
+Américaine qui déclarait à M. Paul Bourget d'un ton décisif: «Nous
+tenons à briller pour notre propre compte!»
+
+Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon!
+A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à
+discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en
+revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez
+nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce,
+souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient
+admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la
+lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair,
+suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la
+conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent
+s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à
+l'expérience des dames.
+
+Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine,
+et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme
+intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne
+saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues
+aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de
+chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches
+spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens
+d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les
+coups de langue et les coups d'éventail?
+
+Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent
+et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se
+tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact
+des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise
+ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en
+admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le
+mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce
+délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses
+emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu
+nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les
+vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant
+les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un
+dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné.
+
+Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles
+manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la
+finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la
+galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus
+badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise?
+Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien
+dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne
+dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce
+qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les
+traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend
+plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien
+élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances
+du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons
+vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux
+inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis
+un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût
+et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes?
+
+Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que
+des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à
+diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des
+hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme
+de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations
+féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont
+une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs
+isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que
+l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de
+ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer
+qu'on y fera d'aussi bonne besogne.
+
+Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser
+ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en
+adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous
+avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous
+renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre,
+qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit!
+Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect,
+elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la
+leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à
+venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des
+prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force
+d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la
+longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles
+prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?
+
+
+IV
+
+L'émancipation intellectuelle de la femme poussée à outrance soulève un
+dernier grief, et l'on trouvera peut-être que c'est le plus grave. En
+admettant que l'érudition féminine soit, un jour ou l'autre, à la mode,
+et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des
+demoiselles géniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage
+ne coupera point court à ces sottes vanités,--on doit se demander avec
+appréhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au
+mariage, nous feront la grâce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le
+voudront-elles? La question de la maternité des femmes savantes est
+digne de préoccuper ceux qui ont à coeur l'avenir de la race. Or, les
+femmes de grand esprit sont souvent stériles; à tel point qu'on se
+demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificité.
+
+On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni
+intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rôles. Cela est
+si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une réelle puissance
+cérébrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrétan, un
+«homme caché». Les femmes de talent ne sont pas rares qui présentent des
+caractères virils. Celles-là sont, au pied de la lettre, de véritables
+confrères; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a
+dit de son côté: «Il n'y a pas de femmes de génie; lorsqu'elles sont des
+génies elles sont des hommes.»
+
+Les hautes études exigeant une dépense de force nerveuse, un effort de
+tête, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les
+ressorts de l'être pensant, il semble bien que la généralité du sexe
+féminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la
+production intellectuelle, sans porter préjudice à la reproduction de
+l'espèce. Doué, au contraire, d'une énergie plus résistante, pourvu d'un
+organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose
+d'une réserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent
+d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus
+avant la recherche intellectuelle et la pénétration scientifique, sans
+d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perpétuité de
+la famille.
+
+L'expérience des États-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus
+autorisées y attribuent déjà la décroissance progressive de la natalité
+à la culture excessive ou prématurée de l'intellectualité des femmes.
+Par exemple, le docteur Cyrus Edson, «commissaire de santé» de l'État de
+New-York, déclare expressément que l'Américaine dégénère: parce que,
+durant les années d'adolescence, sans souci des indications et des
+exigences de la nature, on surmène les forces mentales de la jeune
+fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir
+ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus être mère.
+Impuissance physique ou aberration mentale, voilà donc où conduit le
+fétichisme des grades et des diplômes. Et qu'il est gai de vivre avec
+des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prévient charitablement:
+«Une jeune Américaine, élevée comme nous sommes fiers de l'élever, se
+marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un
+enfant, deux au plus; puis elle devient méconnaissable, irritable, un
+fardeau pour son mari et pour elle-même: c'est une malade qui ne guérira
+jamais[130].» Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer à plus d'une
+Française?
+
+[Note 130: Cité par Mme Dronsart dans le _Correspondant_ du 10 octobre
+1896, p. 137.]
+
+Dès lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte à M. Fouillée: «Une
+force et une dépense d'intelligence qui, si elles étaient générales
+parmi les femmes d'une société, amèneraient la disparition de cette
+société même, doivent être considérées comme une atteinte aux fonctions
+naturelles du sexe[131].» Gardons-nous donc de développer à tort et à
+travers l'instruction féminine: la maternité en souffrirait. Certes, il
+est désirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes
+les lumières utiles; mais veillons à ne point l'encombrer d'une
+érudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la préparant aux
+professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe,
+elle ne soit détournée de son rôle familial, de ses fonctions
+domestiques, c'est-à-dire de sa vocation d'épouse et de mère. Que si la
+fièvre de l'instruction «intégrale» doit émousser sa sensibilité,
+dessécher son coeur, tarir l'héritage de dévouement et d'amour qu'elle
+tient de ses aïeules; que si, la concurrence individuelle l'entraînant
+hors de ses fonctions traditionnelles dans la mêlée brutale des
+égoïsmes, elle oublie peu à peu sa maison, son mari, ses enfants, pour
+ne songer qu'à elle-même, on verra bientôt la moralité faiblir, l'amour
+se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des
+bonnes moeurs: quand elle déchoit, tout s'écroule avec elle.
+
+[Note 131: Alfred FOUILLÉE, _La Psychologie des sexes_. Revue des
+Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Les infortunes de la femme savante
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--L'INSTRUCTION ET SES DÉBOUCHÉS INSUFFISANTS.--MÉCOMPTES
+ ET DÉCEPTIONS.
+
+ II.--SURMENAGE CÉRÉBRAL ET DÉBILITÉ PHYSIQUE.--INÉGALITÉ
+ DES FORCES DE L'HOMME ET DE LA FEMME.
+
+ III.--L'INSTRUCTION NE DONNE PAS LE BONHEUR.--LES ÉPINES DE
+ LA SCIENCE.--LAMENTABLES CONFIDENCES.--LE SAVOIR ET LA
+ VERTU.
+
+
+I
+
+L'élévation spirituelle du sexe féminin poursuivie avec excès ne serait
+pas seulement dommageable à l'homme, à la famille et à la société: la
+femme elle-même serait la première à en pâtir, si elle n'a pas, comme
+nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout
+la force physique, indispensables pour en profiter.
+
+On nous sait partisan d'une plus sérieuse et plus complète instruction
+des femmes; on nous sait convaincu que ce développement de culture est
+susceptible de se résoudre en lumières et en bienfaits pour l'humanité
+tout entière. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard
+ces acquisitions intellectuelles devaient détourner la femme de son rôle
+naturel, ou nuire à sa santé, ou compromettre sa dignité, sa moralité,
+sa personnalité, nous n'hésiterions pas à déclarer que le progrès, plus
+apparent que réel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour
+elle-même et pour tout le monde. Quiconque étudie le problème de
+l'expansion intellectuelle du sexe féminin, doit s'appliquer
+scrupuleusement à éviter ces écueils. Ils ne paraîtront pas imaginaires
+à qui voudra bien y réfléchir.
+
+A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent à penser qu'il est
+impossible de remonter le courant féministe; mais les gens prudents
+doivent s'opposer à ce qu'il submerge ou emporte les fondements
+essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver
+et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu'à multiplier
+les études, les examens, les diplômes et finalement les préoccupations
+et les fatigues, elle ne multiplie pas nécessairement ses chances
+d'amélioration, de succès et d'enrichissement. Le féminisme a ceci
+d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des
+jeunes filles le mirage d'espérances et d'ambitions décevantes qui, en
+les détournant des métiers manuels où elles auraient trouvé peut-être à
+exercer plus profitablement la finesse de leur goût et la délicatesse de
+leur main, grossissent d'autant l'armée déjà trop nombreuse des
+déclassées.
+
+A quoi sert de distribuer à profusion les brevets d'institutrices sans
+place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Françaises
+aillent en masse au collège et à l'Université: elles n'auront fait, sous
+prétexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les
+moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien à qui ne
+peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientèle
+et les diplômées sans occupation? Multipliez les lettrées et les
+savantes: qu'en ferez-vous? Les carrières libérales sont encombrées. La
+science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours
+aux estomacs affamés le morceau de pain quotidien. Pour modérer cet
+appétit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre
+croissant de jeunes filles vers les hautes études, je ne leur dirai
+point qu'elles risquent d'accroître outre mesure le nombre des bas-bleus
+et des précieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction
+un peu développée incline les âmes faibles aux tentations de vanité;
+qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pédantes et même d'insupportables
+orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivés, les
+«poseurs», comme l'on dit, sont-ils si rares?
+
+Mais ce que j'appréhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les
+déceptions probables, ne dégénère en misanthropie, en rancune, en
+jalousie, d'autant plus facilement que le goût de la science et la soif
+de l'étude procèdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de
+jeunes femmes lettrées, d'un désir de lutte, d'un besoin de concurrence,
+d'une ambition d'égaler l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et
+impressionnables assignent, généralement, à l'accroissement des
+connaissances qu'elles convoitent, un but très individualiste: c'est, à
+savoir, l'émancipation de leur raison, l'expansion de leurs facultés,
+l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure à toutes les
+curiosités, avides de connaître et d'expérimenter la vie, ambitieuses de
+briller, malaisées à satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants,
+de nos littérateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes
+les fibres de leur cerveau vers le succès, vers la renommée, vers la
+gloire. «Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc;
+mais il en est peu qui soient capables de chanter une prière.» La voix
+de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.
+
+Et si nul ne l'écoute, si l'indifférence s'obstine autour d'elle, si le
+succès ne vient pas, comme il est à prévoir, on verra les incomprises et
+les dévoyées se révolter contre l'obstacle, et de plus en plus
+agressives et déplaisantes à mesure qu'elles vieilliront, perdre peu à
+peu les grâces de la femme sans acquérir l'estime et la considération
+qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs âmes
+déçues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveautés les plus
+hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses
+encore si, avant l'âge des désillusions et l'amertume des insuccès,
+elles n'ont point perdu la santé!
+
+
+II
+
+Eh oui! dans cette question du développement intellectuel des femmes, il
+y va de leur santé et, par conséquent, de leur vie. Si inquiétante
+qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe siècle, un
+médecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse
+fréquence des maladies nerveuses: «De la bavette, dit-il, jusqu'à la
+vieillesse, les femmes ne sont plus occupées que de lecture; la passion
+des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles
+tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, dès l'âge de
+dix ans, commence à lire, ne peut être, à vingt ans, qu'une femme à
+vapeurs.»
+
+Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont même aggravées. Il n'est
+pas rare que nous infligions le supplice de la lecture à des enfants de
+cinq à six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec
+la dégénérescence d'une race vieillie, la lecture fiévreuse et gloutonne
+des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie
+électrique qui épuise nos nerfs et brûle notre sang. La névrose est le
+mal du siècle. Combien de femmes elle dévore! Et comme si les victimes
+n'étaient pas assez nombreuses, on s'ingénie, sous prétexte
+d'instruction et d'émancipation intégrales, à en sacrifier de nouvelles
+au monstre qui les guette.
+
+Quelque cultivée que doive être la femme moderne, il est nécessaire
+d'enfermer ses désirs d'apprendre et de contenir ses appétits de savoir
+en de sages limites. Et nous persistons à croire que ces limites ne
+peuvent être les mêmes pour les filles que pour les garçons. Vainement
+on nous objecte sans cesse que «l'esprit n'a point de sexe.» Je réponds
+à nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en
+deux êtres très distincts, qu'il se meut à travers deux organismes très
+différents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement
+affecté que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolongé. On
+compare souvent l'esprit à une épée: qu'elle soit chez les deux sexes
+d'une pointe aussi aiguisée, aussi fine, aussi pénétrante, je le
+concède; mais le métal est-il aussi solide aussi résistant, aussi
+fortement trempé? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau
+chez la généralité des femmes que chez la généralité des hommes. J'en
+appelle à l'expérience de tous les médecins.
+
+Je ne dis plus à ces dames qu'à nous imiter laborieusement, afin de
+conquérir des qualités qui ne leur sont pas foncièrement naturelles,
+leur copie tournera souvent à la caricature; je veux même leur accorder
+qu'il n'y a point, entre le cerveau féminin et le cerveau masculin, de
+radicales différences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage
+cérébral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grâce.
+A travail égal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur
+organisation est plus fine, plus délicate, plus fragile. Mme de Rémusat
+a fait cet aveu: «L'attention prolongée nous fatigue.» La nature le veut
+ainsi, et nul ne la violente impunément.
+
+D'où il suit, encore une fois, que les mêmes recherches et les mêmes
+carrières ne peuvent être également poursuivies par les femmes et par
+les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux
+deux sexes même instruction et même pédagogie, mêmes efforts et mêmes
+travaux, mêmes exercices et mêmes professions. Le sexe faible (ce
+qualificatif est ici tout à fait à sa place) ne saurait se vouer aux
+mêmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.
+
+A cela, on pense bien que les prophètes du féminisme intégral opposent
+obstinément que le passé et le présent ne prouvent rien contre l'avenir:
+ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a
+pétri et façonné un être factice qui disparaîtra au fur et à mesure de
+son émancipation. Condamnée à une vie sédentaire, confinée dans son
+ménage, sans cesse repliée sur elle-même, la femme s'est développée,
+comme dit M. Lourbet, dans le sens des «émotions affectives nées de sa
+fonction de mère.» Cet état se perpétuant à travers les siècles,
+l'atavisme a créé chez la femme une infériorité artificielle,
+transitoire, momentanée, qui, n'étant ni organique ni constitutionnelle,
+pourra disparaître avec les conditions de l'éducation qu'elle reçoit et
+les ambiances du milieu où elle se meut. Laissez-la jouir de la libre
+activité de son compagnon, laissez-la boire à volonté à toutes les
+sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser
+rapidement à notre niveau. Écoutez ce cri de belle et fière assurance
+poussé par une doctoresse ès lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: «A nous
+la vie intense, sans entraves, le libre développement, la forte
+éducation, notre part de l'héritage commun, et dans quelques siècles on
+verra si nous avons marché[132]!»
+
+[Note 132: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique déjà
+citée, p. 886.]
+
+M. Lourbet trouvera peut-être ma réponse «viciée par des sentiments
+égoïstes et puérils;» il m'accusera sans doute de «myopie d'esprit;»
+mais je ne puis croire à de si prodigieuses métamorphoses[133]. Les
+femmes auront beau marcher,--et les siècles avec elles,--il est une
+chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par
+suite, leur tempérament. La question féministe a, si j'ose dire, un côté
+viscéral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans
+prétendre que la femme soit une malade,--expression qui traîne après
+elle des insinuations désobligeantes,--il faut bien reconnaître que la
+nature, qui l'a faite pour être mère, lui inflige des misères, des
+tourments ou, du moins, des sujétions que l'homme ne connaît pas. Sa vie
+n'a point la régularité de la nôtre; elle est traversée de défaillances
+qui avivent sa sensibilité et énervent son courage. Elle restera, quoi
+qu'on dise, l'éternelle blessée chère à l'âme compatissante des poètes.
+Et n'étant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans
+grand dommage pour sa santé, à faire tout ce que font les hommes. Des
+indications mêmes de la nature, il résulte que le sexe féminin est
+prédestiné à certaines fonctions, et qu'à les négliger, à les
+contrarier, il s'expose aux plus périlleuses déformations, à
+l'épuisement prématuré, à l'enlaidissement, à la maladie, à la mort.
+
+[Note 133: Jacques LOURBET, _La Femme devant la science contemporaine_.
+Alcan, 1896.]
+
+
+III
+
+Enfin, ce n'est pas seulement la santé physique des femmes que menace un
+intellectualisme immodéré, c'est encore leur santé morale, leur
+équilibre spirituel, la paix de leurs âmes. Eu égard à leur complexion
+même, les femmes sont douées d'un tempérament impressionnable, sensitif,
+presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature
+malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible,
+affinée, polie, civilisée par un concours de soins habiles, une
+merveille d'élégance précieuse alliant les délicatesses du sentiment à
+toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous
+qu'elle goûtera le contentement du coeur avec les pures jouissances de
+la pensée? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le
+cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un être aimé,
+pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.
+
+Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme apôtre,
+l'«évangéliste», nous déclare que la vierge forte demeure l'idéal de
+l'Ève à venir, qu'il vaut mieux s'enrôler libre dans la phalange sacrée,
+et que, suivant le mot d'un personnage de roman, «l'aristocratie des
+femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point
+d'hommes[134].» On pense que l'étude sera pour ces fortes têtes un
+dérivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'âme de presque
+toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux
+lettres ou aux mathématiques: rarement, très rarement, la science
+comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problème féministe:
+il ne faut pas que les choses de l'esprit empiètent sur les choses du
+sentiment. Lorsque celui-ci est refoulé, violenté, blessé par celui-là,
+il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne
+souffre cruellement au plus profond de son être.
+
+[Note 134: _Frédérique_ de M. Marcel PRÉVOST.]
+
+Nous voudrions croire à cette parole de Mme Augusta Fickert:
+«L'émancipation féministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme
+et, par elle, l'espèce humaine entière à la liberté et au bonheur![135]»
+Mais combien cette affirmation est téméraire! La science ne fait pas le
+bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fièvre et un
+tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature
+sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dévorante et s'exaspère en
+soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intempérance aux fruits
+de la science, toute autre nourriture paraît fade. Dès maintenant, il
+est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mères
+produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur
+appétit. Elles voudraient posséder le monde entier pour connaître la
+saveur de toutes choses.
+
+[Note 135: _La Femme moderne par elle-même_, _loc. cit._, p. 860.]
+
+Et c'est ici que le châtiment commence, leur passion ne pouvant plus
+être rassasiée, ni leur curiosité satisfaite. Et comment la science, que
+notre siècle poursuit avec avidité, serait-elle capable de nourrir et de
+remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son
+idéal, nul n'est assuré de l'atteindre. Le travail de la pensée ne va
+point sans déceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant
+heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamnés à
+chercher toujours sans jamais rien découvrir? Que de fronts charmants
+risquent de s'assombrir et de se faner prématurément sous le poids des
+préoccupations intellectuelles? Quand le succès ne suit pas l'effort, le
+découragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume
+de l'avortement, le pessimisme final et peut-être la sombre
+désespérance. Combien ont commencé par adorer la science, qui l'ont
+finalement maudite?
+
+C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe éminente, dont les
+travaux mathématiques furent, en 1888, honorés du prix Bordin par
+l'Académie des sciences de Paris. Elle mourut à quarante ans,
+malheureuse et désabusée. Que nos amoureuses d'indépendance et de savoir
+méditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en
+plein triomphe: «Que la vie est donc une chose horrible! écrivait-elle à
+l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bête de
+continuer à vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser
+qu'il m'en reste autant à vivre. Bien des personnes me font songer à des
+insectes dont les ailes auraient été arrachées, plusieurs articulations
+écrasées, les pattes brisées et qui ne se décident pas à mourir.»--«La
+création scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur,
+puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanité.
+C'est folie que de passer les années de sa jeunesse à étudier; c'est un
+malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entraînent dans
+une sphère où elle ne sera jamais heureuse.» Et quand les honneurs lui
+viennent de Paris, elle répète: «Je ne me suis jamais sentie si
+malheureuse, malheureuse comme un chien[136].»
+
+[Note 136: _Souvenirs de_ Sophie KOVALEWSKI _écrits par elle-même et
+suivis de sa Biographie par_ Mme LEFFLER, duchesse DE CAJANELLO;
+Hachette, 1895.]
+
+Ces plaintes à fendre l'âme partent d'un coeur désespéré. C'est qu'il
+faut à la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de
+la célébrité. Qu'on la suppose comblée de tous les dons et honorée de
+tous les succès, il manquera quelque chose à son coeur, parce qu'elle a
+moins besoin de comprendre et d'être comprise que d'aimer et d'être
+aimée. A une âme qui a soif de tendresse, tout le génie du monde ne
+saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les créations de
+son esprit lui attireront l'admiration des spécialistes: elles seront
+impuissantes à lui assurer ce qu'elle désire par-dessus tout, l'occasion
+de se dévouer, de rendre à qui le mérite affection pour affection et de
+répandre à profusion les trésors de sa tendresse sur les élus de son
+choix. Montaigne a écrit ceci: «Le savoir est un dangereux glaive et qui
+empêche et offense son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache
+l'usage.» Avis à ceux qui rêvent de mettre cette arme aux mains de
+toutes les jeunes filles!
+
+Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultivée, une
+savante, pour dire le mot. Son énergie et son talent sont d'un homme.
+Elle n'est plus jeune: le travail de tête a fané son visage; les longues
+lectures ont fatigué ses yeux. Elle est sèche et raide, sans beauté,
+sans grâce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe
+disgracieuse et vieillie, brûle une âme ardente, un véritable coeur de
+femme, avide de rendre amour pour amour. Préservée de toute chute par
+l'élévation de son esprit et par l'orgueil de sa volonté, elle s'enferme
+en une réserve dédaigneuse et froide et se réfugie dans un labeur
+obstiné, afin de distraire par la fièvre de l'étude son pauvre coeur
+abandonné qui, à de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage
+des rêveries du soir, aux demi-clartés de la petite lampe, se gonfle
+malgré elle de tristesse et de regret.
+
+Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet être artificiellement
+virilisé, s'échappe furieusement en révoltes et en malédictions. Que les
+crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont
+traversées? L'une d'elles écrivait à Francisque Sarcey: «Être étrangère
+partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours
+et toujours tourner dans le même cercle! Voilà tantôt vingt-deux ans que
+cela dure! C'est le supplice perpétuel. J'ai quarante-six ans: c'est
+demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du désespoir final! Déjà, j'ai
+songé à finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce
+serait fini... Mais non, je crois. Et après[137]?» Et si elle ne croyait
+pas? Décidément, le «préjugé religieux» a du bon.
+
+[Note 137: _L'Institutrice de province_. Annales politiques et
+littéraires du 23 mai 1897, p. 322-323.]
+
+Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est
+incapable, à elle seule, de nous rendre honnêtes et vertueux. Ce serait
+folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affinée
+est impuissante à remplacer la volonté. Voir juste est une chose, bien
+agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison éclairée,
+n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractère qui manque le
+plus. Il ne suffit pas de connaître le bien pour le pratiquer, ni d'être
+renseigné sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir
+son devoir, toutes les lumières ne servent de rien. Sainte-Beuve
+rapporte d'une femme célèbre du XVIIIe siècle, plus réputée pour son
+intelligence que pour sa vertu, qu'«elle était destinée à être toujours
+sage en jugement et à faire toujours des sottises en conduite.» Jeanne
+d'Arc fut une héroïne et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle
+savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le génie de George
+Sand lui ait été de quelque secours pour régler sa vie.
+
+Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trébuchent à chaque
+pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la géométrie
+ou la médecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous
+êtes égoïste, doux et compatissant si vous êtes dur et brutal. Il n'est
+point besoin surtout d'être savante pour être vraiment femme. Lisez les
+discours sur les prix de vertu: vous y verrez les créatures les plus
+simples et les plus naïves cultiver l'héroïsme, sans soupçonner même la
+grandeur de leur dévouement. Donnez la même instruction à deux jeunes
+filles: elle fera souvent de la première un esprit juste et un coeur
+droit, sans corriger l'autre de sa sécheresse ou de son étourderie.
+
+Il se peut donc qu'une femme soit très vertueuse sans être très
+instruite. La culture scientifique ne développe pas inévitablement la
+force morale. Certaines femmes de mérite ont le tort de partager le
+préjugé sentimental du XVIIIe siècle, qui attribuait à l'instruction
+toute seule une valeur éducatrice: illusion dangereuse que Taine a
+percée à jour. Au vrai, il n'y a point de relation nécessaire entre les
+lumières de l'esprit et la noblesse du caractère.
+
+Mais pour n'être pas absolument moralisatrice, une bonne culture
+intellectuelle ne saurait tout de même gâter la femme plus que l'homme.
+Elle peut guérir l'un et l'autre de la routine et de l'intolérance et,
+en leur faisant mieux voir la vérité, les rendre plus capables de
+l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos
+établissements de haute culture académique, mais en les prévenant des
+épreuves et des déceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre
+seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour
+l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts,
+il est à prévoir que l'expérience refroidira peu à peu l'enthousiasme
+d'apprendre, la fièvre de savoir, le feu sacré dont brûlent certaines
+têtes éprises de «féminisme intégral». Une sélection se fera parmi ces
+fières ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit
+point trop douloureuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Instruisez-vous, mais restez femmes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--TANT VAUT LA FEMME, TANT VAUT L'HOMME.--SUPÉRIORITÉ
+ MORALE DU SEXE FÉMININ SUR LE SEXE MASCULIN.--BEAUTÉ ET
+ BONTÉ.
+
+ II.--CE QU'A PRODUIT LA VIEILLE ÉDUCATION
+ FRANÇAISE.--L'ANTAGONISME DES SEXES EST ANTISOCIAL ET
+ ANTIHUMAIN.
+
+ III.--LE VRAI ET UTILE FÉMINISME.--RÉGÉNÉRATION SANS
+ RÉVOLUTION.
+
+
+I
+
+En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumière,
+plus de sérieux, notre grande préoccupation est que ce progrès
+intellectuel ne soit pas acheté par elle au prix d'une diminution
+morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prétexte de
+science et de liberté, on «dénature» la femme. Toutes ses qualités de
+coeur, d'affection, de dévouement, nous sont nécessaires. Tant vaut la
+femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes
+font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recèle des
+trésors de pitié, de désintéressement, de vertu, qu'il serait criminel
+d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes
+valent mieux que nous. Là est leur maîtrise, et nous la saluons en toute
+humilité. En veut-on des preuves?
+
+D'abord, les statistiques établissent que la femme est moins criminelle
+que l'homme. Pendant l'année 1894, ont été accusés: 1 327 hommes et 377
+femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de
+crimes contre les biens. Sur 104 614 récidivistes, on comptait, à la
+même date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces
+renseignements judiciaires, il résulte qu'il existe plus de coquins que
+de coquines.
+
+Autre preuve de supériorité morale du sexe féminin sur le sexe masculin:
+après avoir établi que, dans tous les pays, les divorces sont
+généralement prononcés à la demande et au profit des femmes, le docteur
+Bertillon conclut qu'en règle générale, «les hommes font environ quatre
+fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font
+d'insupportables épouses.» Et pour infirmer ce témoignage, personne
+n'aura le mauvais goût d'insinuer que les femmes sont peut-être pour
+quelque chose dans la détestable humeur de leurs conjoints. Elles ne
+manqueraient point, du reste, d'écraser leur contradicteur sous le poids
+d'une autorité indiscutable: par la bouche de M. le comte
+d'Haussonville, l'Académie française a proclamé, dans sa séance du 26
+novembre 1896, que «la proportion de la vertu académique est
+singulièrement favorable aux femmes.» Il est assez rare que les prix
+Montyon soient mérités par des hommes. La raison en est que «le
+dévouement est par excellence la vertu de la femme.» Et l'éminent
+rapporteur ajoutait: «Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec
+héroïsme, et celles-là, on nous les propose. Les autres, on ne nous les
+signale même pas. Il paraît toujours si naturel aux hommes que les
+femmes soient dévouées!»
+
+N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur
+noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur
+ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frères et
+parents, époux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point
+au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en détail et en secret.
+Et par là j'entends ce constant oubli de soi, cette succession
+ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignorés, dont se compose
+la vie d'une femme véritablement aimante: sacrifice de ses jours et de
+ses veilles, de ses goûts, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises,
+toute cette immolation lente, dont une femme, appréciée en Italie pour
+son talent poétique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle
+«s'accomplit dans le silence du foyer, des écoles, des hospices où la
+femme, mère, éducatrice, soeur de charité, se consacre toute au
+bien-être des autres, à les élever, à les sauver de la mort physique et
+morale[138].»
+
+[Note 138: _La Femme moderne par elle-même_, _loc. cit._, p. 843.]
+
+Non, ce n'est pas une exagération de prétendre que toute femme porte en
+ses veines un peu du sang généreux de la soeur de charité; et sans aller
+jusqu'à prétendre qu'elle trouve un plaisir extrême à appliquer des
+cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne
+d'infirmière ne répugne pas plus à sa délicatesse qu'elle n'effraie son
+coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour
+panser toutes les blessures. Sa résignation, sa douceur, sa compassion,
+sa vertu, sont des dons supérieurs que la nature refuse à beaucoup
+d'hommes éminents, dons aussi précieux, aussi incommunicables que leur
+génie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvède Barine, chez
+laquelle le talent égale la modestie, nous dire avec une simplicité
+touchante: «Le meilleur de mes idées se trouve dans Pascal; le voici:
+«Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne
+valent point le moindre mouvement de charité.» Et ce mouvement est la
+respiration même du coeur féminin, sa raison d'être et sa vie.
+
+Que voilà bien la dignité et la supériorité des femmes! Les philosophes
+qui nous représentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient
+sans doute à la femme vraiment femme, dont l'âme est bonne autant que
+l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps
+s'harmonisent délicieusement; et de même qu'elle nous surpasse en vertu,
+en affection, en dévouement, de même encore elle nous prime par
+l'agrément, la finesse et le charme. Matérielle beauté, immatérielle
+bonté, tels sont les titres de prééminence que l'homme ne saurait lui
+disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous
+sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et
+méchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime
+de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent à leur
+mission, à leur fonction, à leur devoir social, qui est la grâce et la
+tendresse.
+
+Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'égalité des sexes: chacun a
+ses privilèges de nature, ses qualités originelles et ses prérogatives
+éminentes. Dès lors, nous pouvons nous dire supérieurs aux femmes en
+certains points, sans rabaisser leur mérite ni blesser leur
+amour-propre, puisqu'elles rachètent et compensent ce qu'elles ont en
+moins par des avantages physiques et des qualités morales, qu'il n'est
+point donné aux hommes de reproduire également.
+
+
+II
+
+Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette
+vieille éducation française, prudente et fermée, que le féminisme a
+coutume de railler? Il faut cependant constater, pour être juste, que la
+femme française est restée capable d'héroïsme, de cet héroïsme quotidien
+qui consiste à tenir tête obscurément à la mauvaise fortune, aux peines,
+aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet héroïsme
+particulier qui, aux moments de panique, consiste à se dévouer quand de
+plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la démonstration en
+est faite) que le niveau moral des femmes est très supérieur à celui des
+hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primauté rare qu'elles
+croient encore à l'efficacité des grandes idées, au désintéressement, à
+l'amour, à tout ce qui élève et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en
+l'idéal, quelles que soient les amertumes et les désillusions de la vie,
+elles conservent dans le secret de leurs âmes le trésor des pures
+aspirations et des généreuses vaillances.
+
+Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc
+qu'elle n'est pas si mauvaise, si surannée, si futile, cette vieille
+éducation qui consiste à entourer la jeune fille de soins jaloux, à la
+préserver des contacts prématurés du monde, à la couver chaudement sous
+l'aile de la mère! On ne voit point que tant de précautions l'aient
+placée en un état d'infériorité avilissante. Initiée prématurément au
+goût de l'indépendance et à la connaissance des hommes, exposée de bonne
+heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle
+point, par contre, d'être une jeune fille «bien élevée»? A la viriliser
+à outrance, comme un certain féminisme le réclame, elle sera
+certainement moins timide; est-il sûr, en revanche, qu'elle soit plus
+charmante aux heures de gaieté et plus courageuse aux jours d'épreuve?
+Ne soyons pas injustes envers le passé, ne répudions point son héritage.
+Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tâchons de le
+compléter, de l'enrichir, de l'améliorer, nous disant que, même en
+cherchant le progrès, même en aspirant à plus de lumière et à plus de
+liberté, une société ne doit jamais rompre la chaîne de ses traditions
+morales.
+
+Au point où nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y
+a point de sexe qui soit absolument supérieur à l'autre, et que l'homme
+et la femme ont des aptitudes, des penchants, des goûts, des
+tempéraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces
+différences de nature les prédestinent à des fonctions distinctes.
+Confions donc à chacun d'eux les rôles dans lesquels ils doivent
+exceller de par leur constitution même. De la dissemblance des organes
+et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le
+prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de
+profiter à tous. Le bonheur des individus et le progrès de l'humanité
+nous font une loi de laisser l'homme et la femme à leurs places
+respectives.
+
+C'est donc à tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le
+compagnon. De grâce, ne parlons plus du «duel des sexes»: au lieu de se
+traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en alliés! La
+vérité est que l'homme ne peut rien sans la femme, de même que la femme
+ne peut rien sans l'homme. La civilisation dépend de leur entente
+cordiale, de leur union. D'où il suit que le but de l'instruction et de
+l'éducation des femmes ne doit pas être le développement égoïste de leur
+«autonomie mentale». Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler
+ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rêvent de voir la femme libre
+«faire un solo dans le concert humain.» Cet individualisme, plus ou
+moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas même capable
+d'apporter la joie et le contentement à qui que ce soit. _Vae soli!_
+L'homme et la femme ne sont point nés pour chanter isolément, mais en
+choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se
+mêlent comme leurs âmes. Étant faits l'un pour l'autre, ils doivent être
+l'un à l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de
+bonheur qui se puisse goûter sur terre réside dans l'harmonie des sexes;
+et s'il arrive que l'accord de deux êtres se fonde en une parfaite
+correspondance de pensée, d'aspiration, de goût et de volonté, alors la
+vie de chacun, embellie et amplifiée par la confiance et l'affection,
+élève le couple humain à la plus haute félicité qui se puisse atteindre
+ici-bas. Ne séparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins,
+veut manifestement unir pour le bien de l'espèce et la conservation de
+l'humanité!
+
+
+III
+
+Il est néanmoins un féminisme qui, dans le domaine du travail
+intellectuel, rallierait sûrement l'adhésion de tous les sages. On
+rencontre trop souvent des femmes purement réceptives, dont c'est la
+triste fonction de refléter les pensées et les sentiments d'autrui.
+Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et
+gracieuse, quoiqu'elles parlent français comme tout le monde,
+c'est-à-dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment même, de temps en
+temps, des apparences d'idée ou des ombres de raisonnement, ces êtres
+flexibles et inconsistants, véritables cires molles où le pouce du
+maître marque à volonté son empreinte souveraine, ne sont pas des
+personnes. Leur âme est somnolente et inerte. Elles ont la passivité des
+choses et la souplesse inconsciente des éponges; elles s'imbibent de
+toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure,
+l'esprit, les goûts, les tics de leur entourage. Elles produisent un
+certain effet dans les salons, quand elles ont de la beauté et des
+manières: ce qui n'est pas rare. Elles savent, à l'occasion, sourire
+avec grâce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans élégance,
+les entendues ou les offensées. Mais ne vous y trompez pas: ces
+figurantes jouent sans conviction un rôle appris dans le salon de leur
+mère. Dressées aux rites de la frivolité mondaine, elles n'ont ni
+volonté, ni caractère, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent
+leur bonheur à vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur
+suffit de servir de muse aux esthètes, d'idole aux artistes et de
+mannequin aux couturiers.
+
+Mettons que j'exagère. Il demeure que la frivolité des femmes est
+malheureusement trop fréquente. De la petite ouvrière à la grande dame,
+la coquetterie occupe, affolle toutes les têtes, et les dépenses de
+toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la
+plus grande plaie de notre époque, c'est _la démoralisation de la femme
+par le luxe_. Eh bien! le féminisme opposé comme réactif à cette
+puérilité, à cet affaissement, à cette dépravation des âmes, est digne
+d'encouragement: c'est un féminisme modeste, sincère et généreux, qui
+convie la jeune fille à faire retour sur elle-même, à se pénétrer de son
+néant relatif, à se corriger de cette nullité élégante que beaucoup
+d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mères, à sortir,
+par un vigoureux effort, de l'infériorité mentale et morale où ce
+travers de vanité l'a mise. Ainsi compris, le féminisme aiderait la
+femme à se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa
+propre faiblesse, à s'insurger, non contre les vices des hommes, mais
+contre ses propres défauts, pour se grandir et se régénérer; il serait,
+suivant le mot de M. Émile Faguet, «une généreuse révolte de la femme
+contre elle-même, un désir impatient, impétueux même, de s'amender, de
+s'améliorer, de se redresser dans tous les sens du mot[139];» bref, ce
+féminisme serait très légitime, très sain, très digne et très vertueux.
+Tous les hommes de sens y applaudiraient.
+
+[Note 139: Feuilleton dramatique du _Journal des Débats_ du 5 juillet
+1897.]
+
+Mais, au lieu de travailler à leur propre perfectionnement, les
+indépendantes préfèrent à ce relèvement modeste et méritoire un
+féminisme de protestation criarde et d'émancipation hasardeuse. C'est à
+qui clamera le plus haut: «Enfants, on nous réprime; jeunes filles, on
+nous déprime; épouses et mères, on nous opprime!» Et sous prétexte
+d'affranchissement, armées de leur demi-science, elles s'élancent à la
+conquête de toutes les professions viriles. On verra tout à l'heure que,
+pour leur excuse, elles y sont souvent obligées.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE DE LA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+La question du pain quotidien
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--ASPECTS ÉCONOMIQUES DE LA QUESTION
+ FÉMINISTE.--AGGRAVATION DE LA LOI DU TRAVAIL POUR LA FEMME
+ DU PEUPLE OU DE LA PETITE BOURGEOISIE.
+
+ II.--POINT D'ACCROISSEMENT D'INSTRUCTION SANS ACCROISSEMENT
+ D'AMBITION.--IL FAUT DES PLACES AUX DIPLÔMÉES.
+
+ III.--DÉBOUCHÉS OUVERTS A L'ACTIVITÉ DES FEMMES.--LE
+ MARIAGE.--LE COUVENT.--LA FEMME PASTEUR.
+
+ IV.--PLAIDOYER POUR LES VIEILLES FILLES.--LEUR CONDITION
+ PÉNIBLE ET EFFACÉE.--LA DÉVOTION LEUR SUFFIT-ELLE?
+
+
+La question féministe est, pour une large part, une question économique.
+Puisque tant de femmes réclament aujourd'hui le droit au travail, il
+faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En
+réalité, le temps qui passe voit s'accroître incessamment le nombre de
+celles qui sont forcées de gagner leur pain à la sueur de leur front. Le
+féminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit,
+une attitude élégante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites
+villes de province, des femmes existent qui, si appliquées qu'on le
+suppose aux affaires de leur intérieur, si curieuses même qu'elles
+soient des affaires de leurs voisins, commencent à s'ennuyer vaguement
+de leur situation présente, à rêver éperdument d'une situation
+meilleure; sans contester que l'activité électrique, qui nous enfièvre,
+entraîne l'épouse, même heureuse, vers un idéal de vie plus agissante,
+et qu'à mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus
+élevés, elle trouve plus pénible qu'autrefois de rester confinée dans
+l'obscurité du ménage; sans méconnaître, enfin, que la trépidation qui
+nous secoue commence à l'envahir et à l'énerver, et qu'en somme, dans
+une société tourmentée comme la nôtre, le sexe féminin soit excusable de
+prétendre jouer un rôle de plus en plus indépendant et personnel,--il
+est moins douteux encore que, plus nombreuses d'année en année, de
+pauvres filles bien douées et parfois bien nées, sans ressources, sans
+dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obligées de lutter, comme
+les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque
+jour.
+
+
+I
+
+Cela est vrai de l'ouvrière aussi bien que de la bourgeoise. D'après les
+plus récentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant
+d'une profession, contre 500 000 rentières ou propriétaires. Ce chiffre
+représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt
+ans et au-dessus. Ce qui revient à dire que la moitié des femmes
+françaises gagnent leur vie en travaillant.
+
+Dans le peuple, les mères chargées d'enfants ne peuvent plus se vouer
+exclusivement à leur ménage; elles y mourraient de misère. En plus du
+besoin qui les condamne, sous peine de mort, à demander des ressources
+au travail extérieur, le machinisme, qui a renouvelé l'industrie, a
+porté un coup funeste à l'atelier domestique et jeté l'ouvrière hors du
+foyer, où elle vaquait à sa tâche coutumière en surveillant les enfants.
+La vie de famille a été si gravement modifiée par la vapeur et la
+mécanique, que bon nombre d'ouvrières sont dans la triste obligation de
+déserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de
+s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuité des fabriques et des
+usines.
+
+Épouses et mères, telles étaient les deux fonctions de la femme, l'alpha
+et l'oméga de sa destinée. Maintenant, il lui faut en plus gagner son
+pain et, à cette fin, abandonner son intérieur pour travailler au
+dehors. Qu'on s'étonne, après cela, qu'elle revendique le droit à un
+salaire honorable! Il serait cruel de lui répondre, fût-ce avec un doux
+regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le ménage, pour l'amour.
+Aimer, avoir des enfants et les élever, garder le foyer et filer la
+laine, voilà un joli rôle qui pouvait suffire aux heureuses mères
+d'autrefois; quant à la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison
+pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.
+
+Notre petite bourgeoisie, si digne et si intéressante, n'est pas
+beaucoup plus fortunée. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intérêt et
+les conversions de la rente ont réduit gravement son modeste budget. Et
+du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup même
+ont dû s'éloigner de la demeure paternelle, qui n'était plus assez riche
+pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises
+résolument en quête d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de
+dire que, dans nos classes intermédiaires, le féminisme est né, moins
+des conceptions très contestables de l'égalité des sexes que de
+l'appauvrissement du foyer familial et des difficultés croissantes de la
+vie. Et comme au début les écoles étaient largement ouvertes et les
+positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles
+pauvres de bonne famille s'y sont précipitées.
+
+Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et
+surabondamment occupées, n'ont pas suffi longtemps à l'afflux des
+aspirantes. Maintenant le féminisme cherche et réclame d'autres
+débouchés. Pour ce qui est particulièrement des femmes qui ne sont point
+engagées dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et
+les veuves, subvenir par elles-mêmes à leur entretien, il est à
+conjecturer qu'elles s'appliqueront à forcer l'entrée des nombreuses
+carrières qui leur sont fermées. En quoi ce mouvement d'invasion
+pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler
+pour vivre.
+
+
+II
+
+Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les
+lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des
+pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et
+les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les
+livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne
+se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des
+titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, _ad
+pompam et ostentationem_. Aujourd'hui la République distribue la même
+instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles
+et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les
+mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que
+bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos
+étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi
+abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence
+est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de
+leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre?
+
+La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait
+logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les
+bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune
+fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir
+d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et
+sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses
+diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des
+mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force
+patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se
+refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la
+préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui
+distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user?
+Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer?
+A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer
+savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si
+d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et
+les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés.
+Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur
+savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à
+partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique
+des choses.
+
+A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité
+mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou
+tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible
+du psychique au juridique[140].» Rien de plus vrai: comme le flot pousse
+le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de
+conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de
+pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un
+accroissement de droit.
+
+[Note 140: Lettre citée dans la _Faillite du mariage_ de M. Joseph
+RENAUD, p. 33.]
+
+Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son
+propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel
+que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations
+seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait
+souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que
+beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou
+qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut
+la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un
+idéal, mais une fatalité.
+
+Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie
+pourrait-elle suivre?
+
+
+III
+
+Pour ne point parler de l'amour vénal que tout le monde doit flétrir et
+pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-même, il est au
+besoin d'activité des femmes trois débouchés normaux: le mariage, la
+religion ou l'industrie.
+
+Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de
+l'espèce et aux indications de la raison, c'est à quoi nul ne saurait
+contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'être
+épouse et mère. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population
+française compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que
+cet excédent soit inférieur à celui qu'on relève en Angleterre, il
+mérite cependant une sérieuse considération. D'autre part, l'effectif du
+célibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre
+seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misère et en
+souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici
+des femmes heureuses qui jouissent de la sécurité du lendemain, ou de
+l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et à
+bien des veuves, il faut une carrière, un gagne-pain. Il convient donc
+de préparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des
+carrières honorables et lucratives à l'activité inemployée des femmes
+qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent
+contre la vie,--depuis l'ouvrière et la servante jusqu'à la caissière et
+l'artiste?
+
+Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon
+même aux résistances de l'esprit chrétien. On peut ramener à trois
+règles la condition des femmes selon la conception de l'Évangile: 1º
+devant Dieu, la femme est l'égale de l'homme; 2º dans la famille, c'est
+à l'homme de commander et à la femme d'obéir; 3º dans la société, la
+femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors.
+Fidèle à ce programme, l'Église tient pour désirable que le sexe féminin
+ne s'épuise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dépense
+aux offices de la vie publique.
+
+Ce n'est pas à dire que les femmes, qui n'ont point de goût pour le
+mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions
+religieuses un refuge et un appui. En France et, plus généralement, dans
+les pays catholiques, l'Église offre au sexe féminin d'innombrables
+asiles, où filles et veuves trouvent dans la vie de communauté un
+aliment à leur besoin de dévouement et de charité. Depuis des siècles,
+l'institution de la virginité monastique a donné au féminisme une
+solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il
+semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en décroissance
+dans les communautés de femmes. Les statistiques officielles ont
+constaté 127 783 congréganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier
+1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses
+étrangères établies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre
+des religieuses françaises établies à l'étranger. Suivant le R. P.
+Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congréganistes
+françaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires
+disséminées à travers le monde.
+
+Le passé a connu même de véritables sociétés coopératives de femmes qui,
+sous le nom de «béguinages» ou de «fraternités», offraient aux ouvrières
+indigentes un réconfort pour leur vertu et une protection pour leur
+travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces
+appellations de mères, de filles et de soeurs. Certaines de ces
+communautés se transformèrent en ordres monastiques, en refuges ou en
+pénitenciers.
+
+Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie
+la question féministe, puisque, d'après les chiffres que nous venons de
+citer, plus de 160 000 Françaises y trouvent, à peu de frais, une vie
+honorable et une retraite assurée. Par contre, dans les pays protestants
+où les asiles de piété ne s'ouvrent plus guère à la femme qui n'a pas le
+moyen ou le goût de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans
+soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont
+comme frappées de «mort sociale[141]». Que si jamais, par hypothèse, on
+fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos
+villes à toutes les délaissées, à toutes les misérables, aux domestiques
+sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes déchues ou
+abandonnées, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise
+douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse à concevoir.
+
+[Note 141: Holtzendorf, cité par P. Augustin Rösler, _op. cit._, p.
+290.]
+
+Privées des débouchés du couvent catholique, les femmes protestantes
+d'Amérique s'insinuent tout simplement dans le clergé méthodiste,
+baptiste ou unitarien. Elles se font d'emblée «ministres du Verbe
+divin». Lors de la dernière exposition de Chicago, on a pu voir, le jour
+de la Pentecôte, de charmantes «ladies» revêtues de l'habit
+ecclésiastique,--une ample tunique noire passée sur le costume de
+ville,--prêcher et officier avec une dignité, un art et une grâce qui
+ont ramené au temple bien des pécheurs endurcis. «Derrière les
+officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un témoin oculaire,
+étaient assises, régulièrement ordinées, parmi lesquelles plusieurs
+négresses[142].»
+
+[Note 142: KAETHE SCHIRMACHER, _Journal des Débats_, du 4 septembre
+1896.]
+
+Il n'est pas à croire que les prêtres de l'Église catholique aient à
+redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose.
+Bien que Jésus ait été suivi dans ses courses apostoliques par de
+pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumônes, on ne voit point qu'il
+leur ait confié jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples
+d'élection qu'il a dit: «Allez et prêchez l'Évangile à toute créature.»
+De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait à la dernière
+cène. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux
+honneurs du ministère ecclésiastique. Et depuis lors, une discipline
+constante les a écartées de la chaire et de l'autel.
+
+A défaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait,
+d'ailleurs, à éloigner les femmes du sacerdoce romain. La femme
+confesseur,--si agréable que puisse être cette nouveauté par plusieurs
+côtés très humains,--viderait peu à peu les confessionnaux de leur
+clientèle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment
+s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes
+confidences sans éprouver le besoin de les épancher en des oreilles
+amies?
+
+Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la
+religion, il serait cruel de mettre le sexe féminin en demeure de
+choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et
+l'homme. L'Église elle-même n'y songe point. Aussi bien, entre la
+religieuse et l'épouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mérite
+considération.
+
+
+IV
+
+Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée.
+Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement
+leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre
+société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et
+monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient
+mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges
+ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs
+refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur
+âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi,
+tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont
+manqué leur vie.
+
+On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu
+manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses
+mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et
+que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner
+avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je
+connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse
+ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que
+cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher
+le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de
+travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres.
+Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne
+les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se
+sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des
+malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur
+âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour
+d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères.
+
+Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont
+dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis
+que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux
+garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses
+plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si
+elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une
+déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute
+d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des
+enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une
+solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec
+honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or,
+voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on
+lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime
+de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de
+peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié
+moins.
+
+A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par
+nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que
+la revendication de leur honneur et de leur pain.
+
+Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des
+pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque
+l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers
+que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et
+ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore
+un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il
+contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux
+filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme
+n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle
+que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque,
+honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel
+côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?
+
+On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de
+laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au
+contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de
+nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme
+comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a
+beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois
+morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,»
+ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la
+plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que
+les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du
+sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci.
+
+Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les
+brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la
+femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par
+peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une
+virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au
+sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au
+relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se
+détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline
+à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur,
+cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce
+féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme
+d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être
+cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer
+respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et
+poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le
+célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent
+vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin.
+
+Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des
+ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la
+Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les
+brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les
+conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à
+naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui
+aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de
+s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut
+faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le
+féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et
+savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles
+méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la
+montagne qu'elles oublient.
+
+Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne
+suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de
+plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes
+qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit
+de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est
+tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de
+panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères
+du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur
+conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de
+volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la
+vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres
+ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres
+religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un
+bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Du rôle social de la femme
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--CHARITÉ RELIGIEUSE ET CHARITÉ LAÏQUE.--LE FÉMINISME
+ PHILANTHROPIQUE.
+
+ II.--FONCTIONS D'ASSISTANCE QUI REVIENNENT DE DROIT AU SEXE
+ FÉMININ.--LE RELÈVEMENT DE LA FEMME PAR LA FEMME.
+
+ III.--LA QUESTION DES DOMESTIQUES.--DOLÉANCES DES
+ MAÎTRES.--DOLÉANCES DES SERVANTES.
+
+ IV.--L'OUVRIÈRE DES VILLES ET LA MUTUALITÉ.--MISÈRE A
+ SOULAGER, MORALITÉ A SAUVEGARDER.--AIDE-TOI, LA CHARITÉ
+ T'AIDERA!
+
+ V.--APPEL AUX RICHES.--L'ASSISTANCE PUBLIQUE ET
+ L'ASSISTANCE PRIVÉE.--LES DEVOIRS DE L'HEURE PRÉSENTE: LE
+ DEVOIR SOCIAL ET LE DEVOIR PATRIOTIQUE.
+
+
+I
+
+Non moins que ses devancières, la femme d'aujourd'hui aime à goûter la
+douceur de se dévouer. Elle préfère encore, Dieu merci! les joies du
+sacrifice, les tendres inquiétudes de la maternité, les exquises
+souffrances de l'amour, aux émotions lucratives de la profession
+d'avocat, à l'orgueilleuse possession d'un siège de magistrat, ou même
+aux jouissances supérieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en
+est toutefois qui, sans songer à sortir de leurs attributions
+naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et fermée, et qui
+aspirent à l'action. Si elles tendent à se viriliser, c'est avec la
+volonté de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanité à l'amour
+de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se
+vouer au bonheur d'un seul.
+
+On dira que nos soeurs de charité en font tout autant depuis des
+siècles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer ce
+qu'a d'utile et d'admirable l'élargissement de la maternité dans une âme
+de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres
+d'assistance et de relèvement appartiennent en propre aux congrégations
+religieuses, et que, hors d'elles, la femme laïque doit vivre pour son
+plaisir ou pour son intérêt. En France, malheureusement, la plupart des
+bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est-à-dire catholiques,
+protestantes ou juives. Par réaction, les autres--et elles sont
+rares--se disent neutres et sont le plus souvent athées. De là une gêne
+de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner à la charité toute
+simple, sans s'affilier à une congrégation ni s'enrôler dans un parti.
+
+Or, loin de s'épuiser follement à faire éclore en la femme des virilités
+inouïes, le féminisme mériterait d'être béni, s'il encourageait
+seulement à l'activité charitable les femmes embarrassées de loisirs
+ennuyés et de forces stériles. Puisse-t-il se borner à des leçons
+d'apostolat! Présentement, les femmes inoccupées sont légion; et le
+premier but du féminisme doit être de constituer les veuves et les
+filles indépendantes en associations secourables et de les mobiliser,
+pour la campagne de moralisation et d'assistance, que nécessite
+impérieusement le malheur des temps. En se consacrant à cette grande
+oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilèges de charme et de
+séduction, les femmes peuvent préparer un monde meilleur à nos
+descendants. Soeur de charité sans la cornette, voilà un rôle digne de
+tenter une grande âme.
+
+Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activité qui
+dévore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels
+suffisent des vocations laïques et des goûts purement séculiers. En ce
+qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrôle des
+oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de
+bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en
+tout ce qui a trait à la défense et au soutien de l'enfance et de la
+vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chères au coeur
+féminin,--nous sommes persuadé que l'on pourrait étendre le cercle de
+leurs attributions. Pourquoi même (c'est un avis que nous donnons en
+passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des «Amis» de nos
+«Universités»? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins
+efficace que celui de leurs maris ou de leurs frères.
+
+Et à l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amérique, les femmes
+françaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de
+résoudre les problèmes qui intéressent leur sexe et le nôtre. Leurs
+groupements littéraires, philanthropiques ou professionnels pourraient
+déterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de réforme
+dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection
+du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance
+des nouveau-nés et des nourrices.
+
+Nous voudrions même qu'elles prissent en main les questions des
+logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et
+des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins
+et des musées. Tout ce qui tient à la beauté et à la salubrité des
+villes relève de leur compétence et de leur goût. Il n'est pas une
+«agitation» locale à laquelle les femmes américaines ne prennent part
+avec entrain. A leur suite, les Françaises pourraient étendre peu à peu
+leur influence bienfaisante sur les écoles publiques, les bibliothèques
+populaires, les expositions artistiques et les fêtes urbaines. Leur
+bonne grâce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale,
+ne fût-ce qu'en rappelant aux hommes les règles souvent méconnues de la
+douce tolérance et de la civilité puérile et honnête.
+
+Pourquoi surtout (j'y insiste à dessein) ne pas ouvrir largement à leur
+action les commissions scolaires et les comités de surveillance des
+asiles, des crèches, des ouvroirs, des refuges, des hôpitaux et des
+maisons d'éducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier à leur
+vigilance l'inspection du travail féminin et la tutelle des enfants
+assistés? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs
+d'Amérique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou
+aisée entreprennent de courageuses croisades contre le vice,
+l'intempérance et l'ivrognerie?
+
+Des oeuvres existent déjà qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union
+française pour le sauvetage de l'enfance, l'Union française des femmes
+pour la tempérance, l'Union internationale des amies de la jeune fille,
+et nos deux Sociétés de secours aux blessés des armées de terre et de
+mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec éclat la
+rayonnante bonté féminine. Que les femmes de France se dévouent donc,
+sans respect humain, à toutes les tentatives de bienfaisance, de
+moralisation et de solidarité même les plus hardies, et qu'elles
+laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce
+féminisme chevaleresque est celui des saintes.
+
+
+II
+
+D'une façon générale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les
+oeuvres de préservation et de relèvement, c'est-à-dire tout le
+département de la charité, devrait être aux mains des femmes. Leur
+domaine est là où l'on souffre. Elles sont admirablement douées pour
+toutes les oeuvres de consolation, de rédemption, de pacification; elles
+sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la
+vocation de la charité. «Une société bien ordonnée confierait à des
+femmes tous les offices de la bienfaisance.» Cette conclusion de M.
+Jules Lemaître a reçu du Congrès international d'assistance publique une
+consécration solennelle. Ce congrès, où trente-six États étaient
+représentés, a émis le voeu qu'une plus large place fût faite aux femmes
+dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance
+publique[143].
+
+[Note 143: Rapport de M. Jules LEMAÎTRE sur les prix de vertu: novembre
+1900.--Voir aussi la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]
+
+Où la police, l'hygiène, la réglementation et la science des hommes
+échouent, les femmes ont chance de réussir. L'aumône distraite, bruyante
+ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne
+suffit à réconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir
+avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on
+lui tend, il faut que le misérable sente la main d'un ami qui fait le
+bien pour le bien. La charité supérieure est dictée moins par la pitié
+que par la justice. Sans faire à l'aumône un crime de poursuivre parfois
+un mobile intéressé, de calculer avec Dieu, d'escompter les récompenses
+futures de l'au-delà, encore faut-il que, pour être féconde, elle soit
+animée d'un appétit de dévouement, d'une tendresse intelligente, d'un
+élan de maternité morale, où l'on sente non seulement le devoir, mais le
+besoin et le plaisir de donner.
+
+Telles ces femmes d'Amérique qui ont entrepris une véritable croisade
+contre l'alcoolisme, la misère et la déchéance légale des femmes
+avilies, et qui prêchent la décence et la sobriété sur les places
+publiques, pénétrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au
+besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne à son
+vice et la prostituée à sa dégradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des
+libérées de Saint-Lazare, fondée par Mme Bogelot, pour préserver la
+femme en danger de se perdre et fournir à celle qui est tombée le moyen
+de se réhabiliter. Est-il charité plus admirable? Protéger la jeune
+fille et relever la femme déchue, rendre aux créatures les plus décriées
+le respect d'elles-mêmes, visiter infatigablement les hôpitaux, les
+refuges et les prisons, braver les épidémies et s'installer au chevet
+des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et réchauffe
+le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les âmes,
+verser généreusement à toutes les misères qui se cachent et sur toutes
+les plaies honteuses le pur lait de la fraternité humaine: voilà
+l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.
+
+Nos congrégations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient
+capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop fermée, trop
+cloîtrée. Nos admirables soeurs de charité elles-mêmes sont trop exilées
+de l'humanité. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les
+mansardes. C'est là qu'il faut aller le surprendre et le soigner.
+Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant!
+Empiétez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si
+sèche et si imprévoyante! Tant que le féminisme ne commettra pas d'autre
+usurpation, il ne comptera que des alliés parmi les hommes. C'est votre
+droit d'être associées au soulagement de toutes les souffrances et au
+redressement de toutes les iniquités.
+
+
+III
+
+Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès
+féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est
+la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que
+les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles.
+Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de
+l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les
+servantes.
+
+Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprès des bons
+maîtres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas
+moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est
+pas moins vrai que la domesticité est une sujétion pénible, dont souvent
+les supérieurs abusent et les inférieurs pâtissent. C'est ainsi que
+certaines femmes du monde affichent pour les filles attachées à leur
+personne un dédain, une raideur, un mépris capables de froisser, de
+rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans
+l'aversion que ces dames professent pour les travaux du ménage. Comment
+attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tâche
+que sa maîtresse considère comme dégradante? Cela étant, il est logique
+qu'on tienne pour des êtres inférieurs les serviteurs, que les rigueurs
+du sort ont condamnés aux humbles besognes de la cuisine ou de la
+basse-cour.
+
+Chez d'autres mondaines, il y a même, vis-à-vis de la domestique, comme
+une survivance des abominables sentiments de la matrone païenne pour
+l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne élégante:
+«Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair à domestique.» Cette femme
+sans entrailles méritait d'être servie par des furies.
+
+Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrivées
+de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de
+petits bourgeois peu aisés, chez lesquels la nourriture est mesurée avec
+parcimonie, tandis que le travail est imposé sans trêve ni sans mesure.
+Quand elles ont atteint leur majorité, elles peuvent se défendre, et
+elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de
+la petite bonne de quinze à seize ans, jetée loin des siens sur le pavé
+des grandes villes et qui, dépourvue d'appui et de conseil, connaissant
+à peine son métier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie à toutes
+les corvées qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes âmes la petite
+bonne à tout faire: elle est presque toujours digne d'intérêt.
+
+On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualités des
+serviteurs d'autrefois; que les idées d'égalité et d'indépendance ont
+surexcité en eux l'égoïsme et l'envie; qu'elles sont d'un autre âge, ces
+servantes probes et dévouées qui épousaient, en quelque sorte, la
+famille de leurs maîtres et lui rendaient en fidélité et en respect ce
+qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je répondrai
+que, si vraies qu'elles soient, ces réflexions confirment le mal social
+dont nous souffrons,--sans le guérir. Et puis, les maîtres n'ont-ils pas
+fréquemment les domestiques qu'ils méritent? Prennent-ils un soin
+attentif de leur moralité, de leur santé, de leur avenir? Si l'inférieur
+a des devoirs, le supérieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques
+s'attachent à votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos
+actes, que vous n'êtes pas indifférents à leur existence.
+
+Encore une fois, nous ne défendons point (on voudra bien le remarquer)
+les drôlesses, sans conduite et sans honnêteté, qui pillent et
+rançonnent la maison où elles sont entrées par ruse ou sur la foi de
+quelque recommandation mensongère. Les maîtres qu'elles exploitent ne
+font qu'user du droit de légitime défense en se débarrassant au plus
+vite de ce fléau domestique.
+
+Mais pour combien de pauvres filles honnêtes la domesticité est-elle
+l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame
+traîne dans l'oisiveté une vie à peu près inutile, ceux qui la servent
+lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se
+rappeler que, sans rompre absolument avec les agréments de la société
+joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux à faire que de
+promener à travers les salons sa grâce précieuse et parée! Témoigner à
+nos soeurs inférieures de l'attachement et de la sympathie est la
+meilleure façon, pour les privilégiés de la fortune, d'atténuer
+l'injustice du sort.
+
+On voit qu'à la question des domestiques, nous n'admettons qu'une
+solution d'ordre moral. Faisant appel aux maîtres et surtout aux
+maîtresses, nous les prions de se mieux pénétrer de cette idée
+chrétienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs égaux devant
+Dieu et devant la nature, des êtres qui pensent comme eux, qui souffrent
+comme eux, et que les progrès de l'instruction et de l'égalité rendent
+de plus en plus sensibles à l'injustice, à la dureté, à l'humiliation.
+Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de
+résignation pour nous servir qu'à nous pour les supporter. Il n'est
+qu'une réforme de notre mentalité,--la réforme de nous-mêmes,--qui
+puisse améliorer graduellement la condition de nos inférieurs. Et comme
+toute révolution morale, cette oeuvre d'éducation ne se fera pas en un
+jour.
+
+Déjà, cependant, il existe à Paris, et dans les grandes villes, une
+«Société des amis de la jeune fille», qui ne manquera pas, je l'espère,
+de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, éloignées de
+leur famille et dénuées de ressources. Quant aux majeures, elles
+commencent, un peu partout, à s'unir et à se syndiquer; et nous verrons
+peut-être un jour les mauvais maîtres mis en interdit par la
+«fédération» des domestiques et, à titre de revanche, les mauvais
+domestiques mis en quarantaine par la «coalition» des maîtres.
+
+Pourtant, ces moyens extrêmes nous répugnent. Mieux vaut l'entente que
+la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposées par la Gauche
+féministe? Celle-ci n'hésite point à mobiliser contre les maîtres toutes
+les forces coercitives de l'État, réclamant qu'une loi et des règlements
+fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de
+sortie, ou, du moins, que «le travail des domestiques soit assimilé à
+celui des ouvriers et des employés quant aux conditions d'hygiène et de
+repos.» Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne même les
+bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il
+serait excessif de lui substituer l'État, d'autant mieux que rien
+n'oblige une domestique à rester dans une maison où elle se trouve mal
+payée ou mal traitée: il est entendu que les inspecteurs et les
+inspectrices du travail auront le droit de contrôler ce qui se passe
+dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra créer toute une armée de
+fonctionnaires pour procéder à ces incessantes visites domiciliaires: il
+suffira, répond-on, que les bonnes déposent une plainte chez
+l'inspecteur. Et voyez l'ingénieux détour: la dénonciation tortueuse et
+lâche remplacera l'inquisition à domicile[144]. On ne saurait vraiment
+imaginer rien de plus libéral: ou l'espionnage ou la délation. Avec un
+pareil régime, le shah de Perse lui-même se déciderait à cirer ses
+bottes. Si jamais cette savante réglementation est votée, une loi
+s'imposera d'urgence pour défendre les maîtres contre la tyrannie des
+domestiques.
+
+[Note 144: Congrès international de la Condition et des Droits des
+femmes. Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+
+IV
+
+Il est urgent, par ailleurs, que nos élégantes, qui ont le rare
+privilège de pouvoir soigner leur intelligence et leur beauté, se disent
+et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains
+de la femme qui dépense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en
+France, 950 000 couturières et 30 000 modistes, dont elles utilisent
+plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de
+dédier son excellente étude sur les ouvrières, à l'aiguille: «A celles
+qui font travailler, pour qu'elles prennent pitié de celles qui
+travaillent!» Les patrons subissent le caprice de leur clientèle. Les
+intermittences de presse et de chômage proviennent de l'irrégularité des
+commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intérêt et l'humeur des
+acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si
+instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingénie à réduire ses
+prix de vente, en réduisant ses prix de façon? Nous aurions tort de lui
+en faire un crime: c'est une nécessité qu'il subit à regret. Seulement,
+comme il n'est pas de limites à la misère, il se rencontre toujours des
+malheureuses prêtes à travailler à plus bas prix que d'autres moins
+malheureuses. A cela, quel remède?
+
+Puisque les moeurs règlent le travail plus que les lois, serait-il si
+difficile à nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur
+ou le prédicateur aidant, pour aviser aux moyens d'atténuer cet
+avilissement de la main-d'oeuvre? Il dépend de tout le monde que le
+travail s'abrège et s'améliore. Faites vos commandes à temps, et bien
+des veillées seront évitées. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et
+le repos dominical sera plus facilement respecté. Ce n'est pas assez. La
+femme riche a le devoir de prendre en main les intérêts de la femme
+pauvre. Il faut qu'il s'établisse de plus fréquentes et de plus amicales
+relations entre les rentières du premier étage et leurs soeurs pauvres
+des mansardes. Voilà une bonne occasion pour le féminisme de montrer ce
+qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est à ce prix. Si les
+heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple,
+le socialisme la prendra; et «quand il aura l'ouvrière, nous déclare M.
+Benoist, nous ne pourrons même plus tenter de lui disputer l'ouvrier.»
+C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'établisse bien vite, entre les
+patriciennes du luxe et les déshéritées de la terre, un féminisme de
+solidarité fraternelle qui pacifie les hommes en réconciliant les
+épouses et les mères.
+
+C'est surtout à l'ouvrière des grandes villes qu'il importe de tendre
+une main secourable. Moralement abandonnée au milieu de la foule
+indifférente, en butte aux embûches et aux plaisanteries des compagnes
+perverties qui s'appliquent à la déniaiser, en proie aux angoisses du
+chômage, se brûlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie,
+maigrement payée, poursuivie dans la rue par les propositions les plus
+éhontées, on ne saura jamais à quelles difficultés de vie, à quels
+héroïsmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnête et pure.
+C'est à peine si les plus économes, en se privant d'un plat, d'une robe
+ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret à la
+Caisse d'épargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la
+morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmités
+arrivent, c'est l'hôpital qui les attend. Que l'on joigne à cela
+l'inconstance d'humeur, l'imprévoyance, la légèreté et la coquetterie de
+la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrières
+participent aux bienfaits de la mutualité. Contre 5 326 sociétés de
+secours mutuels composées exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur
+les statistiques officielles, que 227 sociétés de femmes. Pourquoi
+l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et
+compléter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres
+participants? La mutualité entre femmes, plus encore que la mutualité
+entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charité.
+
+L'idée, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent à Paris,
+sous le patronage de femmes intelligentes et généreuses qui ont au coeur
+la religion de la souffrance humaine. Certaines sociétés, comme le
+«Syndicat mixte de l'aiguille», la «Couturière» et l'«Avenir», ont fondé
+une caisse de prêts gratuits; et cette entreprise hardie a donné
+d'étonnants résultats. Ces petites ouvrières, à l'air évaporé, sont des
+emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur à leur signature et se
+montrent très capables de fidélité dans les engagements et de régularité
+dans les paiements. Pourquoi les congrégations de femmes, assistées d'un
+comité de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les
+ouvrières de leur quartier en sociétés d'assistance mutuelle? Pourvu
+qu'elles aient le bon esprit de séculariser un peu leurs procédés et
+d'alléger avec mesure les exercices de piété, les communautés sont tout
+indiquées pour devenir le siège social où les adhérentes se
+retrouveraient chaque dimanche en famille.
+
+Outre la misère à soulager, il y a chez l'ouvrière la moralité à
+sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans
+sa propre famille! Exténués par une longue journée de travail, les pères
+et les frères ne se préoccupent guère de leurs filles ou de leurs
+soeurs. Beaucoup même ne se gênent point pour étaler au logis leur
+inconduite et leur grossièreté. Vienne alors un de ces ouvriers hardis
+et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honnêteté,
+dont l'espèce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour
+peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible
+résistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les
+encourager aux pires défaillances. Les scrupules? Des bêtises! Une fille
+vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut,
+il est simple de se faire offrir ce que l'on désire! «C'est un fait,
+conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrière tombe par
+l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrière; il n'en est
+pas qui la défende.»
+
+Pour prévenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association
+mixte des patronnes et des ouvrières, assistée, conseillée, commanditée
+par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du
+peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille
+professionnelle[145]. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle,
+en un livre plein de coeur, «rapprocher celles qui portent les robes de
+celles qui les font[146].»
+
+[Note 145 _Bulletin du Musée social_ du 30 juin 1897, circulaire nº 14,
+série A, pp. 271-283.]
+
+[Note 146: Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misères de femmes_, pp.
+212 et suiv.]
+
+En définitive, le mouvement mutualiste ne peut naître et se développer
+qu'en prenant pour devise: «Aide-toi, la charité t'aidera.» C'est en se
+conformant à cette règle, que certaines oeuvres sociales sont
+aujourd'hui en pleine activité: tels les restaurants féminins et les
+patronages de jeunes ouvrières. Que les femmes riches ou aisées
+s'enrôlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de
+leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pénétration
+réciproque des différentes classes de la société pour effacer nos
+divisions et apaiser nos querelles. La charité officielle et automatique
+des hommes a un malheur: elle connaît les maladies sans connaître les
+malades. Si bien qu'un abîme s'est creusé peu à peu entre les petits et
+les grands, abîme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus
+d'amour et plus de pitié. Mieux entendue, mieux organisée, l'«assistance
+de la femme par la femme» est seule capable de faire ce miracle, en
+rapprochant peu à peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la
+pauvreté.
+
+
+V
+
+Que le coeur de la femme riche ou aisée s'ouvre donc de plus en plus à
+la bienfaisance et à la charité, et les questions sociales, qui nous
+affligent et nous inquiètent, perdront peut-être de leur acuité
+menaçante.
+
+Aux pauvres gens, nés sous une mauvaise étoile, pour lesquels la
+destinée est, dès le berceau, pleine de pièges et d'amertume, aux
+malheureux et aux abandonnés que les inclinations d'une hérédité
+perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des
+mauvais exemples guettent au foyer, à l'atelier, dans la rue, à tous
+ceux que mille périls et mille entraînements vouent à la misère, à la
+souffrance, à la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit
+dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une
+tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines
+maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les
+remèdes. Reconnaissons que la vie est inclémente pour les faibles, que
+le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop
+inégales, que les compartiments où nous vivons sont séparés par de trop
+hautes barrières, que les uns ont trop de peines et les autres trop de
+joies. N'ayons point l'égoïsme ou la lâcheté de nous accommoder des
+injustices du sort, de nous résigner aux infortunes imméritées d'autrui.
+Ouvrons notre coeur à plus de pitié, afin de faire régner en ce monde
+plus de justice et plus de solidarité.
+
+Sans cela, nul système, nul changement, nulle réforme ne servira
+utilement la cause du progrès et de l'humanité. Bien qu'il soit
+nécessaire, à mesure que le temps marche et que la société se
+transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop étroites,
+l'expérience atteste que le législateur intervient moins dans l'intérêt
+des minorités souffrantes que des majorités saines et puissantes. C'est
+une sorte d'hygiéniste qui se préoccupe surtout de faire la part du mal,
+d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la santé
+ou la moralité publiques. La prison et l'hôpital, voilà ses armes et ses
+remèdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa
+main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la guérir. Ses
+lois opèrent par coercition générale, sans se plier à l'infinie variété
+des maladies et des misères. Il réprime et il frappe de haut, en
+appliquant à tous même formule et même traitement. Faute de se pencher
+avec compassion sur chaque infortune, l'État est presque toujours
+impuissant à l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une
+souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amélioration sociale
+sans bonté. Voulons-nous que notre société soit plus hospitalière et
+notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrès de la tendresse et
+de la pitié, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonné à
+l'active coopération de la femme, dont les poètes ont vanté de tout
+temps «les paroles de grâce et les yeux de douceur.» Sans elle, nulle
+plaie n'est guérissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus
+de justice, plus d'harmonie et plus de beauté, l'obligation incombe à la
+femme d'élargir nos coeurs,--et le sien, premièrement. Là est, pour
+elle, le «devoir social» qui, au temps où nous vivons, se complète et se
+complique, pour chacun de nous, d'un «devoir patriotique». Nous
+permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera
+seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.
+
+L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte
+et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est
+triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la
+Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les
+préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la
+terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers
+les voies étroites et pénibles de la «cité humaine».
+
+Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne
+volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse
+de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent
+saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui
+ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux
+chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de
+Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs,
+mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour
+quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être
+le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir
+qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et
+qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience
+que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur
+apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de
+donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même;
+qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement
+son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de
+douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous
+serons les amis de l'humanité.
+
+Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des
+choses qui est la justification humaine de la moralité, nous
+ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons
+répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en
+améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes,
+et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de
+travailler à notre propre bien.
+
+Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une
+nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une
+histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la
+conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit
+être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête
+haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre
+et pour premier devoir de durer.
+
+Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus à
+rien, pas même à son rôle, à sa vitalité, à son avenir, et que, las de
+soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir
+gaiement, c'est-à-dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser,
+«il se donne à lui-même, selon le mot hardi de M. René Doumic, le
+spectacle de sa décomposition,» préférant mourir en riant que mourir en
+combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne
+sait plus vouloir, on ne rougit plus de déchoir. L'effort soutenu nous
+épouvante. Notre caractère est de ne plus avoir de caractère. On se
+laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en témoin ironique ou
+larmoyant, à la déroute de la conscience publique, à l'effondrement de
+la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide
+collectif[147].
+
+[Note 147: Voir une étude de M. René DOUMIC sur le théâtre. _Revue des
+Deux-Mondes_ du 15 décembre 1898.]
+
+Et pourtant, j'affirme qu'il est des Français qui ne veulent pas mourir.
+Et c'est à secouer notre vieille nation fatiguée par tant d'efforts
+infructueux, énervée par tant de révolutions, épuisée de sang par un
+siècle de guerres et d'épreuves, que nous convions toutes les femmes de
+France.
+
+Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes
+classes et de toutes opinions ne se peuvent dévouer longtemps à la même
+tâche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je répondrai que
+l'unisson n'existe nulle part, pas même dans les meilleurs ménages. Ce
+qui n'empêche point les époux de s'unir pour la vie, malgré leur
+diversité de goûts et d'humeur. Et leur alliance offensive et défensive
+n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie.
+Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'idées et de
+croyances, un même amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de
+la patrie, amour puissant, fécond et durable, amour fraternel, qui nous
+fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos préférences et
+nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Français,
+c'est-à-dire enfants de la même mère, unanimement résolus à mettre à son
+service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la
+rendre plus unie, plus forte, plus prospère, plus redoutable aux rivaux
+qui la jalousent et aux ennemis qui la détestent.
+
+Voilà les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de
+France, pour qu'elles les transmettent à leurs enfants et les
+communiquent à leurs hommes. Grâce à quoi, plus respectueux de la
+solidarité humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en
+même temps aux espérances d'un monde meilleur et d'une patrie plus
+florissante, nous aurions peut-être le bonheur de voir, par un miracle
+de la toute-puissance féminine, s'épanouir, sur le vieil arbre de nos
+traditions françaises, une nouvelle frondaison d'espérances et de
+nouveaux fruits de bénédiction.
+
+A cet exposé du rôle social de la femme, les socialistes ne manqueront
+point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sûr d'abolir la
+misère et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Doctrines révolutionnaires
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--ASPIRATIONS SOCIALISTES ET ANARCHISTES.--LA FAMILLE
+ MENACÉE PAR LES UNES ET PAR LES AUTRES.--IDENTITÉ DE BUT,
+ DIVERSITÉ DE MOYENS.
+
+ II.--DOCTRINE COLLECTIVISTE.--L'INDÉPENDANCE DE LA FEMME
+ FUTURE.--NOTRE ENNEMI, C'EST NOTRE MAÎTRE.
+
+ III.--L'OUVRIÈRE SE CONVERTIRA-T-ELLE AU
+ SOCIALISME?--INCONSÉQUENCES DU PROLÉTARIAT MASCULIN.
+
+ IV.--DOCTRINE ANARCHISTE.--LA LIBERTÉ PAR LA DIFFUSION DES
+ LUMIÈRES.--LE «RÉACTIONNAIRE» VOLTAIRE.
+
+ V.--ENCORE L'INSTRUCTION INTÉGRALE.--L'AVENIR VAUDRA-T-IL
+ LE PASSÉ?--LA FEMME SERA-T-ELLE PLUS HONNÊTE ET PLUS
+ HEUREUSE?
+
+
+I
+
+L'émancipation de la femme figure naturellement au cahier des doléances
+socialistes et anarchistes. A côté du féminisme bourgeois, qui s'attarde
+à revendiquer contre les hommes l'égalité intellectuelle et conjugale
+sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le féminisme
+révolutionnaire, dédaigneux des demi-mesures et impatient du moindre
+frein, pousse l'indépendance des sexes à outrance et, bousculant les
+traditions reçues, violentant les règles établies, se riant des
+scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille,
+l'émancipation de l'amour.
+
+En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidèle à son principe,
+qui est de rompre tous les liens gênants. Pour ce qui est du socialisme,
+au contraire, les mêmes revendications ne vont pas sans quelque
+inconséquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant à notre
+époque, qu'il pénètre toutes les classes et envahit toutes les écoles.
+Peu à peu, les vieilles doctrines françaises, qui s'inspiraient du bien
+public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles
+bénéficiaient auprès de nos pères. L'indépendance absolue de la femme
+est la manifestation la plus effrénée de cet individualisme latent, que
+l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des âmes
+contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause
+commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prédominance
+inquiétante des vues étroitement personnelles sur les vues largement
+nationales.
+
+Pour adoucir le sort de quelques intéressantes victimes des hasards de
+la vie ou des fautes de leurs proches, pour prémunir celui-ci ou
+celui-là contre les suites dommageables de ses propres imprudences,
+notre époque n'hésite point à ébranler, à affaiblir tout notre édifice
+social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle
+trouve naturel d'infirmer toutes les règles de notre organisation civile
+et familiale. Désireuse de remédier à des infortunes exceptionnelles, de
+guérir quelques blessures pitoyables, elle ne se gêne aucunement de
+troubler l'existence des valides et de paralyser l'activité des
+vaillants. Rien de plus conforme à la pensée anarchique que de fermer
+obstinément les yeux aux réalités, aux nécessités, aux fins supérieures
+de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la
+considération et la poursuite des vues individuelles.
+
+Il semble pourtant que, sous peine de faillir à son nom, le socialisme,
+qui se fait une loi de subordonner l'«entité individuelle» à l'«entité
+collective», devrait se préoccuper un peu plus de l'avenir du groupe et
+un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emporté par
+le courant sans cesse grandissant des idées individualistes, mû par la
+haine de tout ce qui est religieux, hiérarchique, traditionnel, ennemi
+surtout de l'esprit de famille qui est le plus sûr obstacle au
+développement de l'esprit révolutionnaire, il s'est empressé de se
+mettre au service des époux mal assortis, s'offrant de jouer, auprès du
+peuple, le rôle d'une bonne fée capable de guérir d'un coup de baguette
+toutes les blessures du mariage, sans s'inquiéter de savoir si, à force
+de délier les serments, de relâcher les unions, de désagréger les
+foyers, la société humaine pourra continuer de vivre et de se perpétuer.
+
+Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement à
+la femme, les plus extrêmes revendications du programme individualiste,
+le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition économique
+de l'ouvrière est étroitement liée aux nécessités supérieures de la vie
+de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines
+révolutionnaires de n'en point tenir compte. Émanciper la femme de
+l'autorité paternelle et de l'autorité maritale pour mieux l'affranchir
+de l'autorité patronale et, plus généralement, de l'autorité masculine:
+tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres
+socialistes et anarchistes. Je le trouve très nettement exprimé dans un
+livre intitulé: _La Femme et le Socialisme_, où l'un des chefs du
+collectivisme allemand, Bebel, écrivait, dès 1883, à propos de la femme
+de l'avenir: «Elle sera indépendante, socialement et économiquement;
+elle ne sera plus soumise à un semblant d'autorité et d'exploitation;
+elle sera placée, vis-à-vis de l'homme, sur un pied de liberté et
+d'égalité absolues; elle sera maîtresse de son sort.»
+
+Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre à la
+femme la maîtrise souveraine d'elles-mêmes, ils prétendent l'y élever par
+des moyens différents. Ce nous est une très suffisante raison de
+distinguer, en cette matière, l'esprit collectiviste et l'esprit
+libertaire.
+
+
+II
+
+Il est constant que la femme du peuple est sortie peu à peu du foyer
+pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort
+musculaire, «le développement de l'industrie mécanique a élargi la
+sphère étroite dans laquelle la femme était confinée et l'a rendue apte
+aux emplois industriels.» Cette constatation faite, M. Gabriel Deville,
+un des représentants les plus qualifiés du collectivisme, en tire cette
+conséquence que la femme, «arrachée au foyer domestique et jetée dans la
+fabrique, est devenue l'égale de l'homme devant la production[148].» Il
+se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persévérance et
+d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le démontrent: ce sont
+des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point
+devant l'incongruité,--la compare à celle du chameau[149]. A mesure donc
+que la machine demandera moins d'effort musculaire à celui qui la sert,
+mais plus d'attention, plus d'habileté, plus de souplesse, on peut
+conjecturer que l'ouvrière aura plus de chance d'évincer de la fabrique
+l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immémorial.
+
+[Note 148: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme
+scientifique, p. 31.]
+
+[Note 149: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 186.]
+
+Cette évolution servira grandement, paraît-il, l'intérêt et la dignité
+de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes
+façons l'«entretenue» de l'homme? Et naturellement l'on donne à ce mot
+la signification la plus déplaisante qui se puisse imaginer. Lisez
+plutôt: «Celles qui ne peuvent acheter un mari chargé par cela même de
+pourvoir à toutes les dépenses, se louent temporairement pour vivre;
+mariées ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent[150].»
+Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dégradation,
+se laisser nourrir et vêtir par son mari ou son amant. Mieux vaut
+qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement
+tous les emplois, toutes les carrières, toute l'industrie, la grande
+comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indépendance.
+
+[Note 150: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 44.]
+
+En août 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrès de
+Zurich se sont toutes rangées du côté de M. Bebel, qui défendait
+l'émancipation économique de la femme contre les démocrates catholiques
+dirigés par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans
+la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand,
+de supprimer la main-d'oeuvre féminine que d'abolir le télégraphe ou le
+chemin de fer. Effrayé d'une concurrence qui se fait de plus en plus
+redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrière
+des fabriques et réclame son expulsion des métiers mécaniques. Mais
+qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le législateur jetait dehors
+les millions de femmes qui y sont employées? Ce serait les vouer à la
+misère ou à la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux
+femmes honnêtes? Son résultat le plus certain serait de transformer la
+chambre familiale en atelier nauséabond. Au reste, la femme est un être
+humain qui doit se suffire à lui-même. Sa dignité, sa liberté sont au
+prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore
+que la sujétion et l'abaissement. Les misères de la femme ouvrière sont
+le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de
+l'en débarrasser.
+
+C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes âmes révolutionnaires que
+ni la renaissance de la vie de famille, ni l'équitable égalité des
+salaires, ni les autres améliorations possibles, n'élèveront le sexe
+féminin à l'existence idéale qu'il ambitionne. Les collectivistes
+s'obstinent à considérer l'infériorité de sa condition industrielle
+comme la conséquence du salariat. Pour soustraire la femme à la
+puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination
+capitaliste. «L'égalité civile et civique de la femme, conclut une des
+fortes têtes du parti socialiste français, ne saurait être efficacement
+poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'émancipation économique, à
+laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonnée la disparition
+de toutes les servitudes[151].» La première prééminence qu'il importe
+d'abattre, c'est donc l'autorité patronale; et l'on convie les femmes à
+s'allier aux ouvriers pour courir sus à l'entrepreneur. «Notre ennemi,
+c'est notre maître!» L'ouvrière ne sera délivrée de son joug que par
+l'avènement du collectivisme.
+
+[Note 151: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 31 et p. 44.]
+
+
+III
+
+Mais il ne semble pas jusqu'à présent que la femme brûle très fort de se
+faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa
+conversion. C'est d'abord la méfiance qu'inspire une nouveauté
+systématique qui, en dépit de ses promesses libératrices, ne pourrait
+s'établir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir
+l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans
+despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la
+société future, ils sont pleins de menaces pour la liberté individuelle.
+Poussée trop loin, la surveillance préventive risque, avec les
+meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolérable. Pénétrer
+dans les ménages, envahir les foyers, sous prétexte de réveiller la
+torpeur des inoccupées ou de calmer la fièvre des vaillantes, édicter
+lois sur lois pour obliger les fainéantes au travail et imposer le repos
+aux laborieuses, est un système qui, pour être imposé par les plus pures
+vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition
+tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes françaises en
+les plaçant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de
+peine à supporter maintenant l'autorité d'un mari débonnaire pour
+accepter de vivre sous une règle conventuelle, fût-elle l'oeuvre des
+sept Sages de la communauté future.
+
+Ensuite, le prolétariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris
+fantasques qui gratifient leur douce moitié de caresses et de bourrades,
+avec une même libéralité. Après avoir proclamé la femme «l'égale de
+l'homme devant la production,» et au même moment où certains syndicats
+lui font, par une conséquence logique, une place dans leurs conseils
+d'administration, il est étrange d'entendre des membres du parti ouvrier
+réclamer des dispositions légales, à l'effet d'interdire l'entrée des
+ateliers industriels aux ouvrières, qui ont le désir ou l'obligation d'y
+gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, à celles qui rêvent de
+s'émanciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons
+offices du mari, et de leur refuser en même temps le droit et le
+bénéfice du libre travail?
+
+Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret
+désir d'empêcher les femmes d'envahir des métiers et des emplois, que
+les hommes ont pris l'habitude de considérer comme leur domaine
+exclusif. C'est ainsi qu'à diverses reprisés ceux-ci ont manifesté
+l'intention de les expulser des postes, des télégraphes, des imprimeries
+et autres ateliers, où elles menacent de leur créer une redoutable
+concurrence.
+
+Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'émanciper la femme,
+voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matière à
+belles phrases et à déclamations vaines, il leur est interdit de lui
+ôter tout moyen pratique de gagner honnêtement sa vie. Défendre aux
+patrons de l'embaucher, même à prix égal, n'est-ce point permettre à
+d'autres de la débaucher en plus d'un cas? Je n'hésite pas à dire que
+des mâles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et
+l'exploitation exclusive d'un métier, poussent l'antagonisme des sexes
+jusqu'à la barbarie. A ce compte, la liberté du travail, qui est un des
+premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour
+les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en
+mettre beaucoup hors l'honneur ou même hors la vie? Par bonheur, ce
+protectionnisme masculin, qui unit l'égoïsme à la cruauté, aura quelque
+peine à triompher de ce vieux fond de politesse française qui est
+encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la
+vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir
+étroitement dans la dépendance de l'homme, le seul moyen honorable de
+relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau
+ou à l'atelier.
+
+
+IV
+
+Les collectivistes disent aux femmes: «Voulez-vous être libres? faites
+avec nous la révolution socialiste.» Même refrain du côté des
+anarchistes: «La femme ne peut s'affranchir efficacement, écrit Jean
+Grave, qu'avec son compagnon de misère. Ce n'est pas à côté et en dehors
+de la révolution sociale qu'elle doit chercher sa délivrance; c'est en
+mêlant ses réclamations à celles de tous les déshérités[152].» Les
+femmes prolétaires ne seront donc affranchies que par l'avènement du
+communisme anarchiste. Et les voilà du coup fort embarrassées: quel
+parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la «dictature du
+prolétariat», selon le mode socialiste, ou de la «commune indépendante»,
+suivant le programme anarchiste?
+
+[Note 152: Jean GRAVE, _La Société future_, chap. XXII: la femme, p.
+322.]
+
+Chose curieuse: les deux écoles révolutionnaires ont une même foi dans
+la «diffusion des lumières» pour conquérir la femme du peuple à leurs
+idées, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il
+n'est qu'un moyen de soustraire la femme à la domination masculine,
+quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intégralement. Après avoir
+réclamé «l'admission de tous à l'instruction scientifique et
+technologique, générale et professionnelle», le commentateur de Karl
+Marx, M. Gabriel Deville, déclare que «l'affranchissement de la femme
+aussi bien que de l'homme» ne peut sortir que de «l'égalité devant les
+moyens de développement et d'action assurée à tout être humain sans
+distinction de sexe[153].» Par ailleurs, un très curieux document,
+attribué à M. Élie Reclus dont l'anarchisme se réclame avec fierté,
+abonde dans le même sens: «Les vices et les défauts qu'on a souvent
+reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadé
+qu'ils résultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons
+qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou
+esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les
+effets[154]!»
+
+[Note 153: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme
+scientifique, p. 30.]
+
+[Note 154: _Unions libres_; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.]
+
+On a pu voir que, sans accepter cette manière de voir, nous ne trouvons
+point déraisonnable d'élever le niveau intellectuel de la femme et
+d'admettre, à cette fin, les jeunes filles aux études de haute culture
+scientifique. Et telle est déjà la diffusion de l'enseignement dans les
+classes aisées, que Jean Grave a pu dire qu'«à l'heure actuelle, la
+femme riche est émancipée de fait, sinon de droit[155].» En sorte qu'il
+n'y a plus guère que la femme pauvre qui ait à souffrir de la prétendue
+supériorité masculine. Et pour l'en débarrasser, anarchisme et
+socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prôner l'instruction
+intégrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'être un privilège
+de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science
+devienne un «domaine commun», qu'elle soit la «vie de tous», que sa
+«jouissance soit pour tous[156].»
+
+[Note 155: _La Société future_, p. 328.]
+
+[Note 156: _Paroles d'un révolté_: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.]
+
+Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet ancêtre de la libre
+pensée, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les
+sciences. Que les bourgeoises, à la rigueur, s'instruisent et se
+déniaisent, la chose est de peu de conséquence, à condition toutefois
+que l'étude ne les détourne point de leurs devoirs de bonnes poules
+couveuses. A la vérité, la haute éducation ne devrait être permise qu'à
+celles qui, par extraordinaire, s'élèvent au-dessus du commun: à
+celles-là, on ne demande plus d'être honnêtes femmes; il suffit qu'elles
+soient d'«honnêtes gens.» Quant à la femme du peuple, Voltaire la
+jugeait d'une espèce inférieure et indigne de boire aux sources de la
+science; il abandonnait aux prêtres le soin de catéchiser «les savetiers
+et les servantes.» Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le
+bon Dieu n'a-t-il pas été inventé pour les bonnes femmes?
+
+Aujourd'hui, tout le monde doit être convié, nous dit-on, à étudier, à
+savoir, à libérer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs
+manqueront aux cuisinières et aux paysannes, les anarchistes nous
+rappellent que le machinisme merveilleux du XXe siècle pourra aisément
+les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fée,
+d'extraordinaires mécaniques, obéissant au doigt et à l'oeil,
+accompliront toutes les tâches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les
+femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix
+et la lumière, par la grâce toute-puissante de la science universalisée.
+
+
+V
+
+Débarrassé même de ces espérances chimériques, le goût immodéré
+d'instruction, l'appétit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au
+fond de toutes les doctrines féministes,--nous ménage (je m'en suis déjà
+expliqué) de pénibles surprises. Est-ce donc un idéal suffisant que la
+multiplication des diplômées et des raisonneuses? Disons plus:
+l'instruction affranchie de tout frein religieux, libérée de toute
+obligation morale, laïcisée à outrance, suivant le voeu révolutionnaire,
+risque tout simplement d'élever le niveau intellectuel de la galanterie.
+Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir,
+dans l'avenir, le type de la féministe émancipée de tout, sauf de ses
+instincts et de ses vices, sans illusions, sans préjugés, sans
+scrupules, indépendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en
+morale, libre en amour, exagérant ses droits et méprisant ses devoirs.
+Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.
+
+On nous répète dans certains milieux que l'éducation, pour être franche
+et loyale, doit initier préventivement la jeune fille à tout ce que nous
+avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu.
+Ainsi comprise, l'instruction intégrale est évidemment à la portée de
+toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai déjà posée)
+bon nombre d'âmes n'en seront-elles point gravement déflorées? Nos
+écrivains révolutionnaires n'ont pas assez de mépris pour la jeune fille
+timide, discrète, naïve, telle qu'elle sort du giron des mères
+chrétiennes ou du cloître de nos pensionnats religieux. Ils trouvent
+stupide de ne point l'avertir de toutes choses. «Pourquoi, disent-ils,
+lui fermer en tremblant les fenêtres qui s'ouvrent sur le monde?
+Faites-lui voir en face la nature et la vie. Déniaisez vos petites
+nonnes, instruisez vos petites oies.»
+
+Le malheur est que ces conseils commencent à être suivis, non pas
+seulement dans cette société frivole, exotique, où la modernité triomphe
+avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage,
+timoré, rebelle aux nouveautés troublantes. Et nous pouvons déjà juger
+aux fruits qu'elle porte, l'éducation nouvelle qui déchire tous les
+voiles et approfondit toutes les réalités. Soit! Mettez aux mains de vos
+filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, éveillez seulement sa
+curiosité sur les dessous mystérieux de l'existence; usez de franchise
+brutale ou de prudentes réticences: vos filles pourront tout savoir,
+mais aurez-vous toujours lieu d'en être fiers? Ce sera miracle si toutes
+parviennent à conserver, à ce régime, une demi-virginité d'âme.
+
+En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la
+science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposées aux pièges
+de la vie? Je voudrais le croire; mais à trop savoir, à trop comprendre,
+on s'expose à des indulgences, à des expériences, à des périls, contre
+lesquels la simple candeur les eût prémunies plus sûrement. On nous
+réplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, préparent à
+l'épouse et à la mère les plus attristantes déceptions. Mais est-il
+indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dévoiler
+méthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les
+duretés possibles de la vie? Et puis, le rêve a cela de bon sur la terre
+qu'il nous empêche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux
+turpitudes de ce monde. Ceux-là même qui prétendent que la vertu,
+l'amour, le dévouement sont des duperies, nous avoueront du moins que
+ces chimères sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet
+d'entretenir l'âme en paix et en sérénité, de bercer la souffrance et
+d'embellir la destinée. Ne bannissons point ces douces choses du coeur
+de la femme, car sa mission première est d'en garder le dépôt à travers
+les âges, afin de perpétuer parmi nous le règne de l'idéal, en croyant
+au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour
+nous le faire aimer.
+
+En résumé, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction
+intégrale selon l'esprit révolutionnaire, la jugeant inutile, sinon
+préjudiciable, aux intérêts économiques non moins qu'à l'amélioration
+intellectuelle du plus grand nombre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'économie chrétienne
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE SOCIALISME CHRÉTIEN.--DISSENTIMENTS IRRÉDUCTIBLES
+ ENTRE LA RÉVOLUTION ET L'ÉGLISE.
+
+ II.--L'HOMME A LA FABRIQUE ET LA FEMME AU FOYER.--LA
+ FAMILLE OUVRIÈRE DISSOCIÉE PAR LA GRANDE
+ INDUSTRIE.--INTERDICTION POUR LA FEMME DE TRAVAILLER A
+ L'USINE.
+
+ III.--EXCEPTION EN FAVEUR DU TRAVAIL DOMESTIQUE.--CETTE
+ EXCEPTION EST-ELLE JUSTIFIÉE?--POURQUOI LES PROHIBITIONS
+ CATHOLIQUES SONT MALHEUREUSEMENT IMPRATICABLES.
+
+
+I
+
+Qu'il s'agisse, en somme, des règlements collectivistes ou des procédés
+anarchistes, on vient de voir que les deux écoles s'entendent au moins
+sur ce point, qu'il faut émanciper la femme. Divisées sur la question
+des voies et moyens,--l'une préconisant la «commune indépendante» et
+l'autre, la «dictature du prolétariat»,--il reste que toutes les forces
+révolutionnaires poursuivent unanimement le même but, qui est la
+destruction des entreprises patronales par l'abolition de la propriété
+capitaliste. Après l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par
+épouser les idées de M. Jules Guesde ou celles de M. Élisée Reclus? Ou
+bien M. le curé aura-t-il assez d'influence pour la prémunir contre ces
+redoutables enjôleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter
+avantageusement, auprès des ouvrières, contre les tentations
+révolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les
+doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme
+latent qui inspire nos lois, règle nos moeurs et gouverne encore nos
+familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre
+avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'idée que la bataille rangée du XXe
+siècle ne mettra guère aux prises que deux armées sérieusement
+organisées: l'Église et la Sociale. A moins que le clergé lui-même ne se
+laisse entamer par les nouveautés ambiantes et mordre par les idées
+d'indépendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au
+chaos.
+
+Déjà certains ecclésiastiques sont entrés en coquetterie avec les partis
+avancés. De ce symptôme peu rassurant, le dernier congrès de Zurich,
+dont je parlais tout à l'heure, nous a donné quelques exemples
+significatifs. Les orateurs ont pris plaisir à rappeler le mot célèbre
+du P. Lacordaire: «Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la liberté qui
+opprime et la loi qui affranchit.» Et un Suisse catholique, l'abbé Beck,
+a fait cette déclaration grave: «Oui; c'est le capitalisme qui tue la
+famille et non le socialisme[157].»
+
+[Note 157: _Revue d'Économie politique_, juillet 1898, p. 614, note
+1;--_Revue socialiste_, XXVI, pp. 446 et 453.]
+
+Mais quelles que soient les avances faites et les politesses échangées,
+il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne
+compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en
+moque,--ce qui constitue déjà un dissentiment irréductible,--la famille,
+que l'Église veut rétablir et fortifier, alors que la révolution
+travaille à l'affaiblir et à la ruiner, rend impossible un rapprochement
+durable. A ce même congrès de Zurich, M. Bebel a marqué, avec une
+netteté brutale, la distance qui sépare les deux points de vue: «Ce que
+vous voulez en réalité, a-t-il dit, c'est revenir en arrière, rétablir
+la société de petits bourgeois antérieure à l'avènement de la grande
+industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrétiens condamnent
+la société capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci
+obtenue, leur chemin se sépare du nôtre. Ils remontent vers le passé,
+tandis que les socialistes marchent à la société socialiste! Cette
+divergence essentielle ne nous empêchera pas d'accomplir ensemble, dans
+une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.»
+L'impression qu'a laissée ce congrès, où les socialistes étrangers, à la
+différence des socialistes français, ont rivalisé avec les catholiques
+de tolérance et de courtoisie, est que révolutionnaires collectivistes
+et démocrates religieux tirent souvent à la même corde, mais en sens
+inverse.
+
+
+II
+
+Désireux de conserver la femme à la maison, les catholiques voudraient
+l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrière l'autorité de Jules
+Simon, ils répètent après lui: «La femme est absente du foyer depuis que
+la vapeur l'a accaparée; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramène le
+bonheur.» Cette parole exprime bien l'idéal essentiel, le but suprême
+qui s'impose au législateur et au sociologue. L'école chrétienne y
+adhère sans réserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur
+terre pour l'ouvrier sans un intérieur. Si la femme passe ses journées à
+l'usine, comment le logement pourrait-il être propre, salubre,
+habitable? Comment la cuisine pourrait-elle être soignée et la table
+exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les
+malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants
+la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le désordre et
+la tristesse au dedans.
+
+Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la
+femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne
+risque d'être gâté ou aboli par les rudes besognes industrielles.
+L'ouvrière des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni
+chiffonner une étoffe avec habileté. Dans le peuple, pourtant, la jeune
+femme devrait être sa propre couturière et l'habilleuse de la famille.
+Mais retenue à la fabrique du matin au soir, elle se néglige et néglige
+les siens. Que de fois père, mère et enfants, ne sont que des paquets de
+chiffons malpropres. On conçoit aisément qu'émus de ce triste spectacle,
+de bons esprits proposent à la terrible question du travail des femmes
+une solution radicale, à savoir que, hors des occupations domestiques,
+«la femme ne doit pas travailler.»
+
+C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'épouse aux travaux de
+la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste à la maison: fermez-lui
+l'entrée des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de
+la main-d'oeuvre féminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse à
+ces milliers de mères obligées de travailler debout, pendant dix heures,
+dans une atmosphère accablante, au milieu du fracas des machines et de
+la poussière des métiers? Il faut les voir à la sortie des filatures,
+maigres, pâles, exténuées! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la
+race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la
+méconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.
+
+Contraire à l'«ordre naturel» qui a pourvu la femme d'une complexion
+différente de celle de l'homme et, lui ayant refusé les mêmes forces,
+n'a pu lui imposer les mêmes travaux; contraire à l'«ordre social» qui
+veut un gardien pour le foyer et, prenant en considération la faiblesse
+relative de la femme, lui a confié partout le ministère de l'intérieur;
+contraire à l'«ordre économique» qui atteste que le salaire industriel
+de la femme est souvent absorbé par les dépenses d'entretien et de
+lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrière
+doit confier à des mains étrangères; contraire, enfin, à l'«ordre moral»
+qui souffre grandement de la promiscuité des sexes et de la désertion du
+foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie
+devrait être interdit graduellement. Répondant à M. Bebel, le chef des
+catholiques démocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes:
+«Depuis le berceau de l'humanité jusqu'à ce jour, sauf de rares périodes
+qui n'ont été que des périodes d'exception, la famille monogame a été le
+rocher de bronze contre lequel s'est arrêté le flot des révolutions.
+Nous attendons l'époque où le père suffira à l'entretien de sa famille.
+Voilà l'aurore des temps futurs que perçoit déjà notre esprit.»
+
+
+III
+
+Il n'est qu'un genre de travail féminin qui trouve grâce devant les
+chrétiens démocrates, c'est le travail domestique, le travail familial,
+c'est-à-dire la tâche industrielle exécutée à la maison, près des
+enfants, dans les moments de loisir que laissent à bien des mères les
+soins du ménage. Suivant quelques bons esprits, la femme mariée n'aurait
+pas même, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un
+travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a
+exprimé cette idée avec une force extrême: «Les femmes mariées et les
+mères qui, par contrat de mariage, se sont engagées à fonder une famille
+et à élever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier
+contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier
+engagement qu'elles ont pris comme épouses et comme mères. Une telle
+convention est, _ipso facto_, illégale et nulle. Car, sans vie
+domestique, point de nation[158].»
+
+[Note 158: Lettre écrite à M. Decurtins en 1890.]
+
+Bref, le grand différend, qui divise les catholiques et les socialistes,
+consiste en ceci, que les premiers veulent «la reconstitution de la
+famille chrétienne,» tandis que les seconds souhaitent «l'émancipation
+individuelle de la femme.» Comme conclusion, le congrès de Zurich n'a
+point exclu les femmes de la grande industrie; il a voté seulement sa
+réglementation.
+
+On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrière ne
+serait pas gravement empirée par les prohibitions catholiques. La
+société capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la
+détruire, ou même de la transformer, du jour au lendemain? Et puis,
+hélas! la femme est fréquemment dans la nécessité de grossir, par son
+gain, le salaire du mari pour soutenir le ménage. Et toutes les
+interdictions du monde ne prévaudront point contre cette triste
+obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction
+naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon génie de
+la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui
+apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour.
+L'objection essentielle qu'on peut faire à cette conception de la vie
+féminine, c'est que la société contemporaine n'est point arrivée à ce
+point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants
+et trouver au foyer une sûreté de vie sans labeur industriel. Qu'une
+existence, bornée au gouvernement de son intérieur, soit pour la femme
+l'état le plus heureux, l'idéal de l'avenir, nous le voulons bien;
+seulement les nécessités du présent lui permettent rarement de s'en
+contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux à
+bien des femmes; mais les condamner au repos forcé quand le pain manque
+au logis, c'est les vouer irrémédiablement à la misère; et il nous est
+difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de
+fraternité chrétienne.
+
+Certes, lorsque la femme est mariée, nous sommes d'avis que sa véritable
+place est au foyer conjugal: sa santé y gagnera, et sa moralité aussi.
+Encore est-il qu'à l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la
+condamner souvent à mourir de faim. On parle en termes émus des soins à
+donner aux enfants, du pot-au-feu à surveiller, des travaux du ménage,
+des obligations de la maternité, des joies austères du foyer; mais
+lorsque la marmite est vide et la cheminée sans feu, lorsque les petits
+souffrent du froid ou de la faim, conçoit-on qu'une mère consente à se
+reposer, inactive et désolée? Cette vaillante (ceci soit dit à sa
+louange) ne trouve alors aucun labeur trop pénible pour nourrir son
+monde, les jeunes et les vieux.
+
+Quant aux filles, aux veuves, aux femmes maîtresses d'elles-mêmes, je ne
+vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de
+travailler à l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la
+maternité, cette raison ne concernant que les femmes chargées de
+famille. Or, les mères ne sont qu'une minorité parmi les «travailleuses»
+proprement dites. D'après notre dernier recensement, il existerait en
+France 2 622 170 filles célibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes
+mariées sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne
+connaissent pas les soucis de la maternité. De ce nombre, beaucoup
+doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les
+moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de
+chacun ne sont que des intérêts juridiquement protégés?
+
+Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins
+d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des
+machines,--celles-ci exigeant plus de dextérité que de force, plus de
+surveillance que d'énergie. D'autre part, le travail à la maison, pour
+lequel on professe tant déconsidération, n'est pas exempt
+d'inconvénients et de périls. N'oublions pas que c'est la petite
+industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la
+main-d'oeuvre féminine. Bien que travaillant chez elle, à ses pièces, à
+prix fait, une lingère de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle
+plus heureuse que l'ouvrière des fabriques? Cette exploitation du
+travail, que les Anglais appellent le «système de la sueur», sévit
+surtout sur l'ouvrière en chambre. Le _sweating-system_ est la lèpre du
+travail à domicile. L'hygiène déplorable des ouvrières qui le subissent,
+le surmenage qu'il leur impose, l'isolement où il les tient, les maigres
+salaires qui le rémunèrent, sont autant de griefs contre le travail
+domestique. Celui-ci est-il donc si préférable au labeur collectif des
+grandes usines?
+
+Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tâches simplement
+ménagères reviennent, par droit de nature, à l'épouse et à la mère.
+L'avenir verra peut-être se constituer un état social nouveau (dont il
+n'est point défendu de poursuivre le rêve), où l'ouvrier sera mis, plus
+efficacement qu'aujourd'hui, à l'abri des risques du chômage, des
+accidents, de la maladie et des infirmités; où le mari, plus conscient
+de ses devoirs, se fera un crime de détourner le fruit de son travail de
+sa destination légitime, qui est le soutien de la femme et des enfants;
+où le père, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, à l'entretien
+d'une famille que la morale et la patrie s'accordent à vouloir
+nombreuse.
+
+Qui sait même si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu,
+pour la femme, plus sain, plus aisé, plus rémunérateur? Qui nous dit que
+la force motrice ne se transportera pas un jour à domicile, aussi
+facilement, aussi économiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a
+fait, l'électricité peut le défaire. Il est dans l'ordre des conjectures
+permises que, de ces vastes agglomérations humaines qui s'entassent
+présentement autour des usines, le progrès de l'industrie nous ramène,
+en une certaine mesure, à un travail familial amélioré, que chacun
+accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la
+nécessité douloureuse de la présence des femmes à l'atelier; et les
+mères pourraient reprendre leur place naturelle à la maison, sans être
+exposées à mourir de faim sur la pierre du foyer.
+
+Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser
+l'heure présente à préparer ce joyeux avenir qu'à pleurer stérilement un
+passé irrévocablement révolu.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--NOTRE IDÉAL POUR L'AVENIR.--NOS CONCESSIONS POUR LE
+ PRÉSENT.--POINT DE THÉORIES ABSOLUES.--IL FAUT VIVRE AVANT
+ TOUT.
+
+ II.--RESTRICTIONS APPORTÉES AU TRAVAIL FÉMININ DANS
+ L'INTÉRÊT DE L'HYGIÈNE ET DE LA RACE.--THÉORIE DE LA FEMME
+ MALADE: CE QU'ELLE CONTIENT DE VRAI.
+
+ III.--APERÇU DES RÉGLEMENTATIONS DE LA LOI FRANÇAISE
+ RELATIVES AU TRAVAIL DES FEMMES DANS L'INDUSTRIE.--LEURS
+ DIFFICULTÉS D'APPLICATION.--LEUR NÉCESSITÉ, LEUR
+ LÉGITIMITÉ.
+
+
+En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous
+proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'être
+pratique, fera sourire de pitié, j'en ai peur, les réformateurs
+systématiques, grands partisans du «tout ou rien». Notre conviction est
+que le travail, avec quelque équité qu'on le puisse répartir, pèsera
+toujours d'un poids lourd sur l'immense majorité des femmes et des
+hommes. Nul système n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins
+de la maison ou des rudes corvées de la vie. Il n'est donné à personne
+de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde.
+
+
+I
+
+Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et
+de la femme et nous formulerons notre idéal par cette règle toute
+simple: «Le père à l'atelier, la mère au foyer.» En cela, nous nous
+rallions expressément au programme chrétien. La grande préoccupation du
+législateur doit être, avant tout, de rendre l'épouse à son ménage et la
+mère à ses enfants. La place des femmes mariées n'est pas à la fabrique,
+mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voilà le but
+suprême. Mais n'espérons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain.
+Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, à travailler au
+dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'alléger le fardeau,
+qui pèse sur les frêles épaules d'un si grand nombre, nous paraît digne
+de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer
+la misère, tâchons au moins d'améliorer la condition des malheureuses.
+
+En conséquence, nous nous féliciterons de tous les débouchés nouveaux,
+qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant
+les yeux sur des confections peu rémunératrices. Mais gardons-nous des
+chimères: à quelque état de progrès et de civilisation que l'humanité
+puisse s'élever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne
+dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie
+du chef de famille ne suffit pas à soutenir le ménage, il faut bien que
+la mère se dépense pour les vieux et les petits.
+
+Là-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. «Bête de
+luxe et bête de somme,» voilà, paraît-il, comment nous comprenons le
+rôle de la femme[159].
+
+[Note 159: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 30.]
+
+Ce langage est impie. Aux champs comme à la ville, la femme française
+n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmenée, et bête encore
+moins. Célibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre,
+comme le commun des mortels. Le métier d'idole ne doit point lui
+suffire. Et notez que loin de se refuser à la loi du labeur, qui pèse
+sur elle comme sur nous, son âme courageuse nourrit l'espoir de disputer
+aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrières
+libérales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?
+
+Si maintenant nous la supposons mariée, nous maintenons que l'obligation
+incombe au mari de l'«entretenir», quelque offensant que soit le mot
+pour des oreilles révolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reçoit de son
+homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumône mortifiante,
+mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et
+fortunée, elle se contente de présider au gouvernement de son
+intérieur,--ce qui n'est pas toujours une sinécure,--soit que, pauvre et
+vaillante, elle prenne un métier pour accroître de ses gains le budget
+du ménage, la femme française n'est jamais une assistée, mais une
+associée. Elle collabore à l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de
+l'ouvrière en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur à
+l'ouvrage que, pour la prémunir contre les excès de son zèle, il a fallu
+que les lois intervinssent pour réglementer son travail dans les
+ateliers industriels.
+
+A la maison d'abord, à la fabrique ensuite, telles sont les places
+successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la
+première de leurs fonctions sociologiques est un rôle domestique et
+maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous
+repoussons de toutes nos forces la conception antique et païenne de la
+femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous répugnerait de
+leur interdire l'entrée des usines et des ateliers, dans le but de
+supprimer une concurrence fâcheuse pour les hommes. Loin de nous la
+pensée, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager
+indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel à la loi
+pour les obliger impérieusement à donner moins de temps à la fabrique et
+plus de soins au ménage. De même que nul ne s'aviserait d'empêcher les
+bourgeoises de cultiver les arts libéraux, d'écrire dans les journaux et
+dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau
+ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple siège au
+comptoir ou au magasin, dirige un métier ou surveille une machine.
+
+Qu'elle se donne d'abord à son intérieur, à sa famille, à ses enfants,
+c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter à s'y
+consacrer entièrement, s'il est possible. Mais dès qu'elle doit
+travailler au dehors pour soutenir le ménage, qui aurait le triste
+courage de la ramener de force à la maison? Avant de se reposer au coin
+du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop;
+beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que,
+d'après les statistiques officielles, la France compte, en chiffres
+ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrières de fabrique
+et 245 000 employées de commerce. Peut-il être question sérieusement de
+renvoyer cette armée de vaillantes dans leurs foyers respectifs?
+
+Méfions-nous donc des théories abstraites, de la logique pure, de
+l'absolu. N'exagérons point l'_indépendance de la femme_; car les
+socialistes eux-mêmes, si attachés qu'ils soient à cette idée, sont
+obligés d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrès sont unanimes à
+interdire au sexe féminin les travaux insalubres et dangereux, tels que
+les travaux des mines et des carrières. N'exagérons point davantage
+l'_intérêt de la famille_; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce
+n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient
+fermer à la main-d'oeuvre féminine, mais encore les emplois les plus
+recherchés et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise à un
+comptoir ou derrière un guichet télégraphique, qu'elle soit embauchée
+dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas également
+désert et l'enfant également abandonné? Essayons de donner à la femme
+plus de liberté, sans épuiser ses forces ni compromettre sa santé: voilà
+l'essentiel.
+
+
+II
+
+Le travail féminin comporte donc des restrictions nécessaires; et ces
+restrictions doivent lui être imposées dans l'intérêt de l'hygiène, qui
+se confond ici avec l'intérêt de la race. Sans distinguer entre la
+grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou
+compromette la santé de l'ouvrière, pour que le législateur ait le droit
+de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent
+insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraîner
+bien des mères à accepter des tâches trop pénibles et trop prolongées.
+C'est pourquoi il est inévitable de réglementer le travail des femmes
+dans les manufactures. De fait, aucun législateur n'y a manqué; et
+catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences
+doctrinales, sont unanimes à provoquer son action, à réclamer son
+contrôle et même à appuyer ses prohibitions. «Travaillez à la sueur de
+votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; à cette
+condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les
+moyens de vivre sans accroître démesurément vos chances de mort.» Il
+n'est que les économistes de l'école individualiste qui aient soutenu
+que la femme majeure doit être libre de se conduire comme elle l'entend;
+et leur voix faiblit, leur nombre décroît, leur influence diminue.
+
+Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la
+protection du Code? Nos prévenances légales ne sont-elles point
+l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque
+d'infériorité? Les accepter équivaudrait à un aveu d'impuissance. «Comme
+Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si débiles, si
+malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour
+de nous un contrôle et une sauvegarde? Vos chaînes de fleurs sont encore
+une façon de nous assujettir à votre domination. Un protégé est toujours
+subordonné, plus ou moins, à son protecteur. Nous ne voulons point de
+cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous.
+Les femmes ne sauraient agréer d'être défendues par les hommes sans
+s'abaisser et déchoir.»
+
+Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes,
+fût-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence
+et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne
+l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimées.
+Expliquons-nous brièvement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa
+place et aussi, peut-être, quelque application.
+
+Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un être faible,
+précieux, délicat, voué, par intermittences, à une sorte de misère
+physiologique ou, du moins, à une morbidité incurable qui la rend
+impropre à tout travail continu, à tout effort persévérant. Pendant les
+périodes renouvelées de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme
+passionnée, une malade; et ses crises physiques se répercutant, se
+prolongeant jusqu'à l'âme en troubles et en inquiétudes, doivent nous la
+faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilité
+complète. C'est une pauvre énervée que le mari a le devoir de soigner,
+de consoler, de guérir. Michelet veut, en effet, que l'époux soit le
+confesseur indulgent et le médecin avisé de sa femme. En échange de la
+grâce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer
+la paix et la santé.
+
+En réalité, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il
+reste, au fond de la théorie de notre grand écrivain, un fait qui n'est
+point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet à des
+souffrances périodiques, à un énervement maladif, que l'homme ne connaît
+pas. On nous dira que, par une certaine pudeur très respectable, la
+femme n'aime point qu'on en parle, de même que, par discrétion et par
+justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien
+n'insisterons-nous pas sur cette diversité de constitution et de
+tempérament, nous réservant seulement d'en tirer cette conséquence que,
+soumise à des assujettissements que notre sexe ignore, obligée de payer
+un lourd tribut à l'espèce dont la conservation dépend d'elle, la femme
+n'est point capable des mêmes efforts, des mêmes métiers, et que, pour
+le moins, la nature lui défend le labeur ininterrompu que la vie moderne
+nous impose. Certaines sociétés de secours mutuels ont constaté que,
+jusqu'à l'âge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidité des femmes
+(calculée par le nombre des journées de maladie) est une fois et demie
+supérieure à celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalité des
+ouvrières en soie dépasse, du triple, celle des ouvriers du même
+métier[160].
+
+[Note 160: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 60.]
+
+Aux femmes qui repoussent d'un air offensé les mesures de protection
+légale, sous prétexte qu'elles leur font toujours injure et souvent
+tort, nous pouvons maintenant répondre: «La nature ne vous permet point
+de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mêmes tâches ni aux
+mêmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous réserviez le meilleur
+de vos forces à ceux qui sont nés ou qui naîtront de vous, et vous ne
+pourriez gaspiller imprudemment la réserve de vigueur et de santé
+qu'elle vous a confiée, sans compromettre l'avenir de la race et le
+recrutement de l'espèce. Résignez-vous donc à être protégées, puisque
+vous êtes redevables de votre sang et de votre vie à l'humanité
+future.».
+
+
+III
+
+En fait, la loi du 2 novembre 1892, complétée par la loi du 30 mars
+1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations
+que voici: 1º interdiction de travailler plus de onze heures par
+jour[161]; 2º interdiction de travailler plus de six jours par semaine;
+3º interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir à cinq
+heures du matin; 4º interdiction de travailler sous terre, dans les
+mines, minières et carrières. Au total, réduction de la journée de
+travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veillées
+prolongées et suppression des travaux souterrains, telles sont les
+mesures prises par la loi française pour protéger l'ouvrière contre les
+exigences du patronat et les entraînements de son propre courage. Cette
+réglementation défensive entre avec quelque peine dans nos moeurs
+industrielles. Pourquoi?
+
+[Note 161: Ce maximum sera réduit à 10 h. 1/2, au cours de l'année 1902,
+et à 10 heures, au cours de l'année 1904,--s'il est possible.]
+
+Nul n'ignore que la loi française s'applique de son mieux à protéger le
+travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans
+toujours y réussir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a édicté les
+mesures de protection ouvrière que l'on sait, soulève un concert de
+récriminations, la question de principe étant plus simple à trancher que
+la question d'application n'est facile à résoudre. Toute réglementation
+légale du travail féminin se heurte, en effet, à deux difficultés
+graves. Veut-on l'appliquer strictement, à la lettre, dans toute sa
+rigueur? On risque d'éliminer peu à peu les femmes de certaines
+professions, plus particulièrement surveillées à cause des dangers
+qu'elles font courir à la santé. Et alors, la loi, faite en vue de
+protéger la femme, protègera surtout le travail masculin, en le
+débarrassant de la sérieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la
+main-d'oeuvre féminine.
+
+Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficultés
+de la vie, des nécessités du métier? appliqueront-ils les règlements
+avec tolérance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors,
+les exceptions emporteront la règle. C'est ainsi que, dans la couture,
+la loi a été à peu près impuissante à protéger l'ouvrière contre le
+surmenage résultant de la durée excessive du travail et de la
+prolongation exagérée des veillées. De là, chez les patrons et même chez
+les ouvrières--en plus d'une hostilité à peine dissimulée à l'égard de
+la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper
+l'une et violer l'autre.
+
+Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre à l'atelier
+de travailler la nuit et même le dimanche; et les heures
+supplémentaires, ajoutées aux heures légales, sont acceptées le plus
+souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion
+d'augmenter leur gagne-pain, en méritant par un surcroît de travail un
+surcroît de rémunération. Il reste pourtant que ces autorisations
+bienveillantes et ces concessions nécessaires énervent, discréditent,
+infirment les prescriptions légales, et que, par condescendance pour la
+liberté, on arrive indirectement à fausser ou à paralyser tout
+l'appareil protecteur du travail féminin. D'où l'on a pu dire que la loi
+de 1892, par exemple, avait supprimé la veillée sans la supprimer, et
+que les règlements postérieurs l'avaient rétablie sans la rétablir.
+C'est le chaos.
+
+Mais quelles que soient les difficultés d'application, les femmes
+peuvent être sûres que nulle société, consciente de ses devoirs, ne
+s'abstiendra de protéger leur travail. Un peuple est trop directement
+intéressé à ce qu'elles lui fournissent de solides épouses, des mères
+fécondes et de bonnes nourrices, pour se décider jamais à les laisser,
+par amour de l'indépendance, s'anémier ou se détruire par un travail
+excessif en des ateliers malsains. L'État serait fou qui permettrait aux
+femmes de se tuer à l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se
+perpétuer que par leur vie. En conséquence, il ne les admettra qu'aux
+professions compatibles avec leur santé physique et morale; mais il
+ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialité, le devoir de
+l'homme étant de ne point aggraver l'inégalité des sexes par des
+prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les
+droits individuels de la femme avec les droits supérieurs de la
+société[162].
+
+[Note 162: Voyez Paul LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au_ XIXe
+_siècle_, 2e partie: De l'intervention de la loi pour réglementer le
+travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--INFÉRIORITÉ REGRETTABLE DE CERTAINS SALAIRES
+ FÉMININS.--SES CAUSES.--LE TRAVAIL DES ORPHELINATS ET DES
+ PRISONS.--GRIEFS A ÉCARTER OU A RETENIR.--SOLUTIONS
+ PROPOSÉES.
+
+ II.--INÉGALITÉ DES SALAIRES DE L'OUVRIÈRE ET DE
+ L'OUVRIER.--DOLÉANCES LÉGITIMES.--A TRAVAIL ÉGAL, ÉGAL
+ SALAIRE POUR L'HOMME ET POUR LA FEMME.
+
+ III.--PROTECTION DE LA MÈRE ET DE L'ENFANT
+ NOUVEAU-NÉ.--OEUVRES PRIVÉES.--INTERVENTION DE L'ÉTAT.--UNE
+ PROPOSITION EXCESSIVE: HOSPITALISATION FORCÉE DE LA FEMME
+ ENCEINTE.
+
+ IV.--PROTESTATION DE TOUS LES GROUPES FÉMINISTES CONTRE LA
+ LOI DE 1892.--LA RÉGLEMENTATION LÉGALE FAIT-ELLE A
+ L'OUVRIÈRE PLUS DE MAL QUE DE BIEN?
+
+ V.--POURQUOI LE FÉMINISME NE VEUT PLUS DE LOIS DE
+ PROTECTION.--UN MÊME RÉGIME LÉGAL EST-IL POSSIBLE POUR LES
+ DEUX SEXES?
+
+
+Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--«la loi
+des hommes,» comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en
+pensent-elles? qu'en disent-elles?
+
+Tout le mal possible. Le féminisme reproche à nôtre législation
+industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point
+faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se
+peuvent ranger sous trois chefs: 1º insuffisance et inégalité des
+salaires féminins; 2º hygiène et protection de l'ouvrière enceinte; 3º
+réglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre féminine.
+
+
+I
+
+En ce qui concerne les salaires féminins, tous les honnêtes gens, même
+les plus hostiles aux programmes des écoles révolutionnaires, éprouvent
+le même serrement de coeur, professent le même avis et formulent les
+mêmes voeux.
+
+Que trop souvent l'ouvrière ne puisse vivre qu'avec peine du travail de
+ses mains, voilà un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris
+la mauvaise habitude de considérer le salaire de la femme comme un
+salaire d'appoint, destiné seulement à grossir celui du mari. Aussi, dès
+qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour
+la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des écrivains
+officiels et les enquêtes des économistes indépendants nous ont fixés
+sur l'infériorité lamentable des salaires féminins[163]. L'ouvrière
+adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province
+et trois francs dans le département de la Seine. Si l'on tient compte
+des chômages de la morte saison, il faut reconnaître que, dans bien des
+cas, la couture elle-même, qui est la principale occupation des femmes,
+est rémunérée d'une façon dérisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas.
+Les lingères ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M.
+Charles Benoist affirme qu'à Paris, on en est venu à payer dix-huit
+centimes de façon pour un pantalon de toile[164].» Je sais même à
+Rennes, où j'enseigne, des malheureuses chargées de famille qui, peu
+habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures
+pour gagner quinze ou vingt sous. C'est à fendre le coeur.
+
+[Note 163: Paul LEROY-BEAULIEU, _le Travail des femmes au_ XIXe
+_siècle_; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans
+l'industrie, pp. 50 et suiv.--OFFICE DU TRAVAIL, _Salaires et durée du
+travail dans l'industrie française_, t. IV; Résultats généraux, p.
+16.--Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misères des femmes_.]
+
+[Note 164: Charles BENOIST, _Les Ouvrières de l'aiguille à Paris_.]
+
+Celles qui se résignent bravement à cette misère sont de grandes
+saintes. Mais quand la moralité est faible (nul n'ignore ce qu'elle est
+devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un
+travail indépendant, «on se met avec quelqu'un,» suivant l'expression
+populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de
+la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'où, de
+chute en chute, cette dégradation peut descendre: de même que, chez un
+grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour
+nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes,
+par un renversement innommable des rôles et des devoirs, la prostituée
+des boulevards extérieurs faire trafic d'elle-même pour soutenir le
+souteneur.
+
+Les salaires des ouvrières de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est
+un fait notoire. A qui la faute? La Gauche féministe répond avec une
+belle unanimité: «Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le marché
+commercial des produits payés à vil prix, et qui font de la sorte au
+travail libre une concurrence désastreuse[165].» Les remèdes proposés à
+ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, «on
+interdira tout travail à l'enfance pour supprimer la concurrence faite à
+l'ouvrière libre,» et dans les prisons de femmes, «l'État imposera des
+prix de série fixés par l'administration, après entente avec les groupes
+corporatifs intéressés[166].»
+
+[Note 165: Rapport de Mlle BONNEVAL au congrès de 1900.]
+
+[Note 166: Même rapport: La _Fronde_, du 6 septembre 1900.]
+
+La suppression du travail dans les orphelinats me paraît tout simplement
+abominable. Car, soyez sincères, Mesdames: décréter ici la prohibition,
+c'est déchaîner la persécution. Et quelle prohibition! Est-ce que le
+travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier?
+Et puis, dussé-je par cette affirmation heurter rudement les préventions
+vulgaires! j'ose dire que la plupart des communautés religieuses, qui se
+vouent au sauvetage de l'enfance abandonnée, ne sont pas riches. J'en
+connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent à peine les deux
+bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou
+trois cents petites bouches à nourrir, s'occupe de leur trouver du pain.
+Quoi de plus juste qu'en échange du vivre et du couvert, du logement et
+du vêtement, elle emploie ses pensionnaires à des travaux de couture
+usuels et faciles? En vérité, il serait plus franc de fermer les
+couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les
+deux cas, on risquerait de rejeter à la rue et souvent au ruisseau des
+milliers de jeunes filles arrachées, non sans peine, à la boue des
+grandes villes. Et je ne puis songer à cette criminelle imprudence sans
+que mon coeur se soulève contre les inconscients qui la proposent.
+
+D'autre part, les travaux, exécutés à prix réduit dans les orphelinats,
+ont cet avantage avéré de mettre le linge de corps à la portée des plus
+petites bourses. Comme consommateurs, les humbles ménages retrouvent ce
+qu'ils ont perdu comme producteurs. Il paraît même que la concurrence
+des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingères. Les modistes,
+les corsetières, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture
+surtout, les bonnes ouvrières sont rares, et les patrons y tiennent. Mme
+Marguerite Durand nous en donne la raison: «Le tour parisien de la
+couture est propre à certaines mains, à certains cerveaux, si l'on peut
+dire, à l'air ambiant, à la tradition de certaines maisons qui font des
+modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modèles de
+la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la
+prison de Clermont[167]?» Au fond, la modicité des salaires féminins
+résulte moins de la concurrence du travail congréganiste ou
+pénitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue à l'effort
+manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur
+inférieure au labeur de l'homme. Il y a là un jugement téméraire, une
+prévention coutumière, une dépréciation convenue, dont notre mentalité
+sociale ne se corrigera qu'à la longue.
+
+[Note 167: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Est-ce à dire que les orphelinats religieux soient à l'abri de tout
+reproche? Assurément non. Pouvant faire travailler les jeunes filles à
+peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente à payer, leur
+concurrence pèse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre.
+Joignez que les communautés se disputent souvent les commandes des
+grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrières
+s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font à elles-mêmes:
+toutes choses qui, de réduction en réduction, dépriment les prix de
+façon, au préjudice de la main-d'oeuvre laïque et même de la
+main-d'oeuvre congréganiste. Où est le remède? Dans l'action syndicale
+ou dans la réglementation légale?
+
+Le syndicat est, à coup sûr, le moyen le plus digne, le plus agissant,
+le plus efficace, de défendre le salarié contre le salariant. Ce n'est
+pas nous qui déconseillerons ou découragerons les groupements
+professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirés,
+habilement dirigés, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs.
+Mais, pour l'instant, les syndicats féminins sont rares. Un exemple: à
+Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrières, et son syndicat,
+fondé par Mme Durand, comprend à peine 500 membres, dont 60 seulement,
+montrent quelque activité[168]. L'idée syndicale fait donc péniblement
+son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingères
+dispersées aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isolées,
+solitaires, sans se fréquenter, sans se joindre, sans se connaître les
+unes les autres, n'aient plus de peine encore à s'unir et à se
+concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les
+couvents?
+
+Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a proposée[169]: c'est à
+savoir que les communautés se syndiquent pour lutter contre les rabais
+des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En
+Amérique, ce serait déjà chose faite. Mais en France, imagine-t-on un
+syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congréganistes, une grève de
+nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux
+patronages, d'en faire l'essai. Ils soulèveraient contre eux un tumulte
+de récriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de
+gain effrénée, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et
+si jamais leurs réclamations venaient à aboutir, le relèvement des prix
+de façon qui profiterait aux ouvrières libres, entraînerait du même coup
+une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne
+pardonneraient jamais aux communautés.
+
+[Note 168: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+[Note 169: _Salaires et misères de femmes_, pp. 42 et 43.]
+
+Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitôt un syndicat de
+religieuses faire la loi aux patrons. Les congrégations de femmes n'en
+ont sûrement ni le goût ni le moyen: elles sont trop routinières, trop
+timorées, trop pacifiques, pour tenter une nouveauté si hardie; et le
+voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empêchées, l'État
+les condamnant à l'impuissance par une législation draconienne qui
+subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister même, au bon
+plaisir du gouvernement.
+
+D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en
+général, ils pensent moins à l'enfance qu'à la communauté, moins à
+l'avenir qu'au présent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions.
+Néanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement préoccupés de faire
+vivre la maison,--et souvent, la nécessité les y contraint,--négligent
+l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les
+grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait
+mettre les unes et les autres en état de travailler utilement, pour
+vivre dignement à leur majorité. Au lieu de cela, on les confine en un
+même atelier, on leur impose toujours la même tâche: aux unes les
+pantalons, aux autres les chemises, à celles-ci les ourlets, à celles-là
+les boutonnières. Ici, comme ailleurs, cette division du travail
+présente des avantages considérables pour le rendement du travail, qui
+est plus rapide et plus soigné, et de graves inconvénients pour
+l'éducation professionnelle des orphelines, qui reste forcément
+incomplète. Ajoutons que le travail des enfants est rarement payé en
+argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles
+consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'établissement
+qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur
+composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur
+constituer un petit pécule? Quelques menues gratifications, distribuées
+suivant l'ouvrage fait et déposées à la Caisse d'épargne, donneraient à
+cette intéressante jeunesse plus de coeur à la besogne et plus de
+confiance en l'avenir.
+
+Pourquoi même n'imposerait-on pas aux établissements d'assistance
+privée, religieux ou laïques, l'obligation d'apprendre une profession et
+d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rémunération
+pécuniaire à leurs petites pensionnaires, de façon que celles-ci, mieux
+préparées à la vie, puissent atteindre leur majorité avec un peu
+d'argent dans leur poche et un bon métier dans les mains? Et ces charges
+légales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais généraux
+des ouvroirs et des orphelinats, relèveraient peut-être, du même coup,
+le salaire des ouvrières libres, en obligeant les couvents à réclamer
+aux grandes maisons de confection des prix de façon plus rémunérateurs.
+
+Quant à laisser aux syndicats féminins, comme beaucoup l'ont réclamé, la
+nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans
+les ateliers tenus par les congrégations religieuses, nous n'y
+souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction
+d'État. Les délégués des syndicats seraient trop enclins à traiter les
+orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer,
+d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables à qui l'on doit
+le respect et l'impartialité. Que l'État conserve donc le choix et
+l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargés
+d'inspecter les ateliers congréganistes, sauf à prendre l'avis des
+travailleuses elles-mêmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900,
+l'électorat et l'éligibilité au Conseil supérieur du Travail. Libre même
+à l'État de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige,
+c'est-à-dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance
+publique. Nous l'inviterons même, pour les travaux qui le concernent, à
+fixer des prix de séries, afin de relever, par une sorte d'exemplarité
+attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laïque et religieuse,
+toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intérêt des
+contribuables lui permettront de prendre cette généreuse initiative sans
+préjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'État d'être un
+patron modèle?
+
+
+II
+
+Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre féminine soit, à
+quantité et à qualité égales, moins rétribuée que la main-d'oeuvre
+masculine. On assure même que, dans certains cas, le salaire des femmes
+est inférieur de moitié au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est
+qu'en général l'ouvrière est moins payée que l'ouvrier, et la cuisinière
+moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de
+chambre. Pourquoi ce traitement inégal, si les uns et les autres rendent
+les mêmes services? De telles différences de rétribution ne sauraient
+laisser insensible quiconque s'intéresse au relèvement économique de la
+femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison
+qu'une mauvaise pensée d'envie, de rancune, de dédain, pour celle qui
+travaille de ses mains, il faudrait dire tout crûment qu'un pareil
+sentiment est abominable.
+
+C'est justice, assurément, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se
+traduise par une disproportion correspondante dans la rémunération
+reçue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pénible, aussi
+prolongé, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rétribution
+de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la même? La raison et l'équité
+font un devoir au patron d'égaliser les salaires entre les travailleurs
+des deux sexes, dont les tâches (cela peut arriver) sont identiques
+comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamnés, hélas! à voir
+souvent l'amour vénal mieux payé que l'honnête labeur, prenons garde, du
+moins, que l'infériorité des gains féminins ne soit, pour les âmes
+faibles, le prétexte ou l'occasion de chutes lamentables. De là cette
+formule de revendication: «A travail égal, égal salaire.» Le féminisme
+ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si déraisonnable?
+
+Savez-vous même plus belle formule et plus impressionnante vérité? En
+stricte équité (j'y insiste), l'équivalence de productivité entre le
+travail de l'ouvrière et celui de l'ouvrier emporte nécessairement
+l'équivalence de leurs rémunérations respectives. Pourquoi? Parce que,
+dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus
+élémentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe
+fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre
+la main-d'oeuvre féminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer à
+l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins,
+créer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrière, désunir deux forces
+faites pour s'aider, dissocier deux êtres nés pour s'entendre. Cela
+suffit, je pense, pour légitimer la péréquation des salaires masculins
+et féminins.
+
+Mais cette égalité de rémunération suppose, en fait, (nous y revenons à
+dessein) l'égalité préalable de production. Et il arrive plus
+fréquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le même temps et aux
+mêmes pièces que l'homme, l'ouvrière soit impuissante à fournir même
+valeur, même productivité, même somme d'efforts, l'ouvrier disposant,
+par constitution et par tempérament, de plus de muscle, de plus
+d'énergie, de plus d'endurance.
+
+Et lors même que les machines viendraient à simplifier, à alléger
+l'effort musculaire, de manière à n'exiger pour les conduire que du
+soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualités qui se rencontrent
+habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrière, fille ou
+veuve, les crises énervantes de son sexe et, lorsqu'elle est mariée, les
+épreuves intermittentes de la maternité. J'ai peur que le féminisme ne
+se débatte vainement contre ces causes naturelles d'infériorité
+économique. Point de doute, assurément, que les disparités actuelles ne
+s'atténuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: «Nous
+croyons, dit-il, que la différence entre les salaires des hommes et les
+salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux
+se rapprocheront[170].» Mais arriveront-ils à se confondre? C'est une
+autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrière cessât d'être
+femme.
+
+Maintenons, néanmoins, qu'il est bon de tendre à l'unification des gains
+entre les deux sexes,--la stricte équité exigeant qu'un travail égal
+soit payé d'un égal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce
+principe, la Gauche féministe a émis le voeu, que «les administrations
+nationales, départementales, communales et hospitalières donnent
+l'exemple aux patrons, en rétribuant de même façon les femmes et les
+hommes qu'elles emploient.» A quoi une excellente femme d'humeur
+socialiste objecta que «les administrations étaient aussi capitalistes
+que les patrons.» Mais un ancien fonctionnaire fit observer
+philosophiquement que «les administrations ne demandent pas mieux que de
+payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent.» Ce qui est la vérité
+même,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des
+contribuables. Et le voeu fut adopté à l'unanimité[171].
+
+[Note 170: _Le Travail des femmes au_ XIXe _siècle_, p. 141.]
+
+[Note 171: Voir la _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+
+III
+
+Pour ce qui est de la sécurité, de l'hygiène et de la durée du travail,
+nous nous associons de grand coeur à toutes les innovations, équitables
+et pratiques, susceptibles d'améliorer le sort des travailleuses. Telle
+la loi du 29 décembre 1900, qui a reconnu et sanctionné le droit de
+s'asseoir pour les ouvrières et les employées, et l'obligation
+corrélative pour les patrons de mettre des sièges à la disposition des
+femmes qu'ils emploient; telles la réduction graduelle des heures de
+travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire à toutes les
+occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter
+aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui
+s'appelle la maternité.
+
+Que de progrès à réaliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intérêt
+de l'espèce et par simple devoir d'humanité, n'est-il pas urgent
+d'arracher la mère et l'enfant aux privations et aux souffrances, en
+ouvrant de nouveaux refuges à la femme enceinte? n'est-il pas de
+supérieure justice de mettre l'ouvrière au repos, en demi-solde, avant
+et après l'accouchement, tant que le médecin le juge nécessaire?
+
+Il y a danger pour une mère de se charger de trop gros travaux dans le
+temps qui précède ou qui suit l'accouchement. A trop hâter l'époque des
+relevailles, à retourner trop tôt à la fabrique, elle risque de
+compromettre sa santé, de léser grièvement son organisme par des efforts
+prématurés. Le nouveau-né n'est pas moins à plaindre: que de fois le
+manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent
+à la dégénérescence ou à la mort? Le peu d'enfants qui résistent
+poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connaître les douces
+caresses de la mère.
+
+Mais comment permettre à l'ouvrière de garder le foyer aux époques de la
+maternité? Cette question devrait éveiller davantage la sollicitude des
+oeuvres privées et des pouvoirs publics.
+
+Jadis, en plusieurs contrées, la femme du peuple sur le point d'être
+mère devait être entretenue aux frais du public, jusqu'à ce qu'elle fût
+en état de reprendre son travail. Il se mêlait parfois à ces
+prescriptions des détails charmants. Certaines vieilles coutumes
+permettaient de chasser ou de pêcher, même en temps prohibé, pour la
+jeune mère. Ailleurs, chaque vigneron était tenu, quand elle en
+manifestait le désir, de lui couper trois belles grappes de raisin au
+moins[172].
+
+[Note 172: Voyez pour les détails P. Augustin RÖSLER, _La question
+féministe_, p. 237.]
+
+Jusqu'ici, la question d'argent a empêché l'État de prendre à sa charge
+l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics
+reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres
+d'initiative privée se sont montrées plus ingénieuses et plus hardies.
+La _Couturière_ et la _Mutualité maternelle_, patronnées par les grandes
+maisons d'habillement, allouent à toute sociétaire qui accouche une
+indemnité de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre
+semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans
+le cas où la mère nourrit elle-même son enfant. Grâce au chômage absolu
+pendant la période critique, ces sociétés se font gloire d'avoir abaissé
+à 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalité
+infantile qui, à Paris, s'élève à 35 ou 40%. A la préservation de la
+santé de l'ouvrière vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalité
+des nouveau-nés. C'est double profit pour la société. Nous applaudissons
+de même à l'idée d'une «association des mères de famille», sortes
+d'inspectrices de santé à domicile qui assisteraient, avec discrétion,
+de leurs conseils et de leurs bons offices, les mères pauvres et les
+enfants malades[173].
+
+[Note 173: Congrès international de la condition et des droits des
+femmes. La _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Mais convient-il de pousser plus loin l'idée de protection? Considérant
+que, dans la période de gestation et d'allaitement, la femme est un
+véritable «fonctionnaire social,» M. Viviani a demandé la fondation
+d'une «Caisse de la Maternité», afin de mieux assurer aux femmes
+enceintes un secours pécuniaire, au moment où leurs ressources diminuent
+et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquiétait de savoir où
+prendre l'argent nécessaire à cette dotation, il fut répondu que le
+budget des Cultes en ferait les frais, ce budget étant non seulement
+«inutile,» mais encore «préjudiciable à l'humanité tout entière[174].»
+Poussant même à l'extrême l'intervention de l'État, le Congrès de la
+Gauche féministe de 1900 a émis le voeu qu'«un séjour d'un mois, au
+minimum, dans les hôpitaux spéciaux ou les maisons de convalescence, fût
+_imposé_ à la mère qui, après son accouchement, ne pourrait justifier de
+moyens d'existence pour elle et son enfant.»
+
+[Note 174: Voir la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mères. Je
+ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrières pauvres
+l'obligation d'accoucher à l'hôpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a
+déclaré qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, «parce qu'une
+femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir
+tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutôt par la
+porte ou par la fenêtre rejoindre les malheureux qu'elle aurait
+laissés.» Et puis, les ouvrières,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont
+horreur de l'hôpital. Il n'en est pas une qui ne préfère le dénuement de
+sa chambre froide et malsaine à l'hygiène savante et luxueuse d'une
+salle commune. Elles veulent être chez elles. Et comme si cette
+obligation d'hospitalisation n'était pas assez dure par elle-même, on la
+subordonne, en outre, à une constatation humiliante entre toutes: celle
+de la misère. Nous ne voulons point de réclusion forcée pour les mères
+pauvres.
+
+Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des préventions de la
+mère.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit
+la trancher différemment, suivant qu'on envisage l'intérêt de la mère ou
+l'intérêt du nouveau-né. Ceux qui entendent protéger l'enfant, avant
+tout, n'hésiteront pas à imposer aux mères de famille toutes sortes de
+précautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de
+leurs entrailles appartient non moins à la société qu'à la famille;
+qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de méconnaître, à leur gré,
+les mesures hygiéniques requises pour la bonne venue des petits; qu'il
+est des heures où l'État doit forcer les gens à se soigner; bref, que la
+mère est débitrice, vis-à-vis de la communauté, de l'être qu'elle porte
+en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence
+et sa santé, serait un crime de lèse-nature et de lèse-humanité.
+
+Bien que j'admette l'antériorité et la primauté des droits de la famille
+sur les droits de la société, je ne contesterai point que celle-ci ne
+soit intéressée à la naissance de l'enfant et à la préservation de
+l'espèce. J'avouerai même que beaucoup de femmes, qui ne sont pas
+précisément de mauvaises mères, prendront difficilement, d'elles-mêmes,
+les soins et le repos qu'exige leur état. Ceux-là n'en douteront point
+qui ont vu, dans les crèches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et
+hâves, donner à leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une
+raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau
+de la maternité? Convient-il de sacrifier à la santé de l'enfant la
+liberté de la mère? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'«imposition»
+qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel à la gendarmerie pour la
+séparer violemment des siens et la traîner à l'hôpital?
+Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force?
+Placerons-nous toutes les femmes enceintes, après vérification faite de
+leur pauvreté, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait
+humiliante et cruelle. Je mets l'État au défi de l'appliquer.
+
+Certes, le budget de la maternité, qu'il soit alimenté par l'assistance
+publique ou la charité privée, ne sera jamais assez riche. Mais si nous
+devons secourir largement les mères indigentes et leur pitoyable
+progéniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les
+enfants à leurs parents, ni les mères à leur foyer. Encore une fois, pas
+d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternité finirait par être
+redoutée comme une déchéance, au lieu d'être acceptée comme un honneur.
+Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la
+conscience et l'amour de ses devoirs.
+
+L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc _facultative_. Et
+j'ajoute que l'assistance de l'État sera _supplétive_: ces deux choses
+se tiennent. Que si, en effet, la mère est, comme le socialisme
+l'affirme, redevable de son enfant à la communauté, celle-ci lui doit,
+en échange, «la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour
+faire un être de beauté aussi parfait qu'elle en est capable[175].»
+C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'État
+répondrait aux mères qui lui tiendraient le langage suivant: «Du moment
+que mon enfant est à vous autant qu'à moi et que vous m'imposez, à ce
+titre, un internement obligatoire dans un asile à votre choix, je
+prétends que, par une suite nécessaire, j'ai le droit de vous imposer la
+responsabilité et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient
+nourris et élevés aux frais de la collectivité.»
+
+[Note 175: Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet présenté au
+Congrès international de la condition et des droits des femmes. La
+_Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question
+d'argent est de peu d'importance à côté de la question de principe. Ce
+qu'il faut empêcher, c'est que les droits et les devoirs de l'État
+n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu à peu
+la responsabilité des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des
+hommes, la notion même du mariage qui est la sauvegarde suprême de la
+femme et de l'enfant. A donner une prime à la maternité naturelle, dont
+les enfants seraient élevés presque toujours aux frais du public, on
+découragerait la maternité légitime qui, Dieu merci! s'obstine et
+s'épuise à élever les siens; on désapprendrait au mari les premiers
+devoirs de la paternité, en l'habituant à se désintéresser du sort de la
+mère et des petits; et finalement on préparerait la voie à l'union
+libre, qui nous paraît (nous le démontrerons plus loin) inséparable de
+l'avilissement et de l'asservissement du sexe féminin.
+
+Que faire? Persévérer dans la direction où nos lois sont entrées. Que
+les femmes pauvres soient donc assistées à domicile: cette solution
+libérale sauvegarde à la fois l'intérêt de l'enfant et les justes
+susceptibilités de la mère. Dès maintenant, les femmes en couches sont
+assimilées aux malades et bénéficient de l'assistance médicale gratuite;
+elles peuvent même, en cas d'urgence, être hospitalisées, sur l'avis du
+médecin, aux frais de la commune, du département ou de l'État. Nous
+souhaitons que ces mesures de protection soient complétées au profit des
+domestiques, mariées ou non, dont la grossesse est souvent une causé de
+renvoi. Il y aurait même de grands avantages à fonder et à multiplier
+les «maternités secrètes» ouvertes aux filles-mères qui veulent
+dissimuler leur grossesse. En résumé, nous acceptons l'«assistance
+maternelle», aussi largement pratiquée qu'on le voudra, à la seule
+condition qu'elle soit _supplétive pour l'État_ et _facultative pour la
+mère_. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de
+nobles dévouements elle peut offrir aux femmes médecins de l'avenir!
+
+
+IV
+
+Quant aux réglementations légales de 1892, le féminisme n'en veut plus.
+Il les dénonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un
+fait notable que les trois Congrès de 1900 ont émis le voeu,--non sans
+vive discussion, il est vrai,--que «toutes les lois d'exception qui
+régissent le travail des femmes fussent abrogées.» Est-ce une simple
+bravade? Pas tout à fait. Au Congrès catholique, Mlle Maugeret s'est
+exprimée ainsi: «Dans le groupe que j'ai l'honneur de représenter, nous
+sommes tous partisans de la liberté du travail, sans autre
+réglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur,
+toutes choses dont lui seul est compétent. Au Féminisme chrétien, nous
+réprouvons la législation ouvrière à l'endroit des femmes[176].» Nous
+relevons dans le rapport présenté au Congrès du Centre féministe par Mme
+Maria Martin les mêmes déclarations péremptoires: «Nous demandons pour
+toute femme majeure, même pour la mère, le droit de juger des conditions
+qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un
+pays libre[177].» Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrès de la Gauche
+féministe, s'est prononcée dans le même sens, pour ce motif que «le
+premier devoir d'humanité doit consister à lever devant la femme
+travailleuse les obstacles et les difficultés,» et que «la loi, qui
+soi-disant la protège, les accroît et les amoncelle, et va de la sorte à
+l'encontre de son but[178].»
+
+[Note 176: Rapport sur la Liberté du travail présenté par Mlle Marie
+Maugeret au Congrès catholique de 1900. _Le Féminisme chrétien_ du mois
+de juillet 1900, p. 211.]
+
+[Note 177: La _Ligue_, organe belge du Droit des femmes, nº 3 de l'année
+1900, pp. 82 et 83.]
+
+[Note 178: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Point de doute: pour le gros des féministes, protection signifie
+vexation, oppression, persécution. Cet état d'esprit trouve peut-être
+son explication dans un fait qui a récemment défrayé la presse et occupé
+la justice. La _Fronde_ est imprimée uniquement par des femmes. Or, le
+travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent
+guère se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent
+relevées contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministère
+public, fut condamnée finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a
+de plus étrange en cette réglementation, c'est que le travail de nuit,
+interdit aux ouvrières typographes, est permis exceptionnellement aux
+plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant à la femme: «Tu
+ne pourras composer un journal de neuf heures du soir à minuit, mais tu
+pourras le plier de deux à quatre heures du matin?» Ces inconséquences
+et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes
+dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de
+près au journalisme et à l'imprimerie.
+
+On sait que Mme Durand est directrice de la _Fronde_; de son côté, Mme
+Maria Martin a fondé le _Journal des Femmes_; et quant à Mlle Maugeret,
+non contente d'inspirer et d'imprimer le _Féminisme chrétien_, elle a
+créé une école professionnelle de typographie pour les jeunes filles, où
+elle a pu étudier sur le vif tous les inconvénients de la surveillance
+légale.
+
+De là cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes,
+mais contre les femmes; d'autant mieux que la réglementation ne s'étend
+qu'aux industries où l'ouvrière fournit un travail salarié. Rentrée chez
+elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit à telle
+besogne qu'elle voudra. Si donc le législateur lui défend, au nom de
+l'hygiène, de compromettre sa santé à l'atelier, il lui permet, au nom
+de l'inviolabilité du foyer, de la ruiner librement à son ménage.
+
+Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y
+souscrirais sans hésitation, s'il m'était démontré que la protection
+légale est une simple survivance des anciens préjugés qui tenaient la
+femme pour une éternelle mineure. Mais n'en déplaise à certaines
+féministes qui poussent le parti pris jusqu'à l'injustice, j'ai
+l'assurance que, parmi les partisans du travail réglementé, il est
+beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrière et croient
+sincèrement, sans arrière-pensée de domination humiliante, servir ses
+intérêts en la défendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle
+est souvent victime.
+
+Je me résignerais encore à l'abrogation pure et simple des lois de
+protection, s'il m'était démontré qu'elles font à la femme plus de mal
+que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite.
+La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition
+entre les nécessités du présent et les progrès de l'avenir. Elle n'est
+pas parfaite, et ses auteurs eux-mêmes en jugent ainsi puisqu'ils la
+modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a
+d'autres. Je dirai même que, si savamment remaniée qu'on la suppose,
+cette loi fera toujours des mécontents.
+
+C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrétion, là
+seulement où elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'étais
+magistrat, je prendrais pour règle de décision, en cette matière, cette
+maxime de large équité: «La meilleure interprétation des lois est celle
+qui les plie et les adapte le mieux aux besoins présents et aux intérêts
+actuels des justiciables.» J'aurais donc absous Mme Durand, comme
+l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi
+n'est pas de dépouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la
+composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne
+doit pas être inquiété pour ce fait, dès qu'il n'exige pas des ouvrières
+une durée ou une intensité de travail excessive. Les lois de protection
+sont, à mon sentiment, beaucoup moins des règles de coercition rigide
+que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai à
+l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences
+ou même par exception.
+
+Il faut se défendre contre cette monomanie autoritaire de réglementer
+minutieusement les moindres détails de la main-d'oeuvre industrielle. Il
+faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop sévère et
+trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les prolétaires que l'on
+veut protéger. Ceux mêmes qui voient dans la réglementation légale une
+arme dirigée _contre_ le patron, beaucoup plus qu'une garantie instituée
+_pour_ la femme, feront bien de réfléchir que cette arme est à deux
+tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre
+l'ouvrière. Quant aux gens d'âme plus libérale qui se sentent peu de
+goût pour l'intervention de l'État dans les conditions du travail, ils
+tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destinées,
+par la crainte révérentielle qu'elles inspirent, à préparer l'avènement
+de meilleures moeurs industrielles.
+
+D'autre part, nous nous refuserons à étendre leurs prohibitions aux
+travaux du ménage, si pénibles qu'ils puissent être. On nous dit bien
+que les veillées employées à réparer les vêtements du père et des
+enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de
+l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparaît comme
+l'asile sacré, le rempart auguste, le dernier refuge de la liberté.
+Autoriser l'inspecteur à en franchir le seuil, c'est abandonner la
+famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos
+actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulière
+logique, en vérité, que celle de ces féministes qui, mécontentes des
+réglementations de l'atelier, proposent de «les étendre aux ménagères
+dans leurs ménages[179]!» Appliquées à la famille, les lois d'exception
+feraient beaucoup plus de mal que de bien.
+
+[Note 179: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Même restreintes à l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles
+qu'utiles? C'est précisément ce qu'on soutient, en affirmant que «toutes
+les fois qu'une loi a voulu protéger les ouvrières, celles-ci en ont été
+les dupes.» Cette assertion est excessive: nous en appelons au
+témoignage des femmes elles-mêmes. Au Congrès de la Gauche féministe,
+Mme Vincent, parlant au nom de la Société coopérative des ouvriers et
+ouvrières de l'habillement, a déclaré que «tous, hommes et femmes, sont
+d'accord sur ce point que le travail de nuit doit être rigoureusement
+interdit.» Et la même congressiste a terminé sa communication pleine de
+faits et d'exemples décisifs, en disant que «la fermeture à heures fixes
+des ateliers de couture, de lingerie et, plus généralement, de toutes
+les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour
+sauvegarder la santé et la moralité des jeunes ouvrières.»
+
+Eu égard à la concurrence qui sévit particulièrement dans les travaux de
+l'aiguille, le patron ne connaît forcément qu'une chose: il faut que ses
+commandes soient exécutées. Et l'ouvrière, qui se dit que ses maigres
+salaires sont nécessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera
+tentée d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le
+rôle bienfaisant de la réglementation de mettre un frein aux exigences
+du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la
+loi se taise et que l'ouvrière se tue? Lingères, fleuristes,
+couturières, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas à redouter la
+concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du
+moins, la protection a du bon[180].
+
+[Note 180: Compte rendu sténographique du Congrès de la condition et des
+Droits de la Femme. La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Même assentiment chez tous ceux qui pensent que, par définition, l'État
+est le défenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait
+effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune
+fille? Impuissante à se protéger elle-même, il faut bien qu'elle soit
+protégée par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs
+dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme à
+l'«exploitation cléricale» des pupilles de la charité, le féminisme
+libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du
+bras séculier n'est pas toujours à dédaigner.
+
+Autre exemple. Pour des raisons d'hygiène et de moralité, la loi
+française interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette
+prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les
+nécessités actuelles de l'industrie condamnent l'homme à ce travail
+dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux
+souterrains devraient être seulement la punition des criminels.
+Convient-il, par un scrupule de liberté, d'ouvrir aux femmes tous les
+chantiers où les hommes s'épuisent en efforts périlleux et abrutissants?
+
+
+V
+
+Malgré les belles phrases, dont ces dames honorent le «travail libre»,
+nous croyons qu'elles obéissent, dans le secret de leur coeur, à un tout
+autre mobile que celui de l'indépendance du labeur et de l'autonomie de
+l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas
+entendre parler de liberté pour les orphelinats et les couvents: ce qui
+n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent
+la protection de l'homme, c'est moins par amour de la liberté que par
+haine de l'inégalité. Leur fierté s'offense d'une tutelle qui prend des
+airs de commisération supérieure. Que ce soit bien là leur sentiment
+véritable, certains congrès l'ont manifesté clairement. «Nous demandons
+qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,»
+déclare une congressiste. «Protégeons le père comme nous protégeons la
+mère,» s'écrie une autre. «Je ne suis pas contre les lois du travail,
+prononce une troisième, je suis contre les lois d'exception[181].» Au
+fond, les réglementations de l'État trouvent grâce auprès des femmes.
+Mme Maria Martin, elle-même, dont le rapport se termine par cette
+formule du plus pur libéralisme: «Le travail libre dans un pays libre,»
+nous fait cet aveu: «Si la loi avait été applicable aux deux sexes, nous
+n'aurions eu rien à dire; un bien pour la classe ouvrière, en général,
+en eût pu sortir[182].»
+
+[Note 181: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+[Note 182: Rapport cité plus haut, _eod. loc._, p. 78.]
+
+Ainsi donc, en serrant de plus en plus près la question, nous arrivons à
+cette double constatation que les lois, qui régissent le travail
+féminin, ne sont guère attaquables dans les dispositions qui régissent:
+1º les travaux restés presque exclusivement aux mains des hommes, comme
+les travaux souterrains,--ceux-ci n'étant ni dans le tempérament ni dans
+les goûts des femmes; 2º les travaux restés presque exclusivement aux
+mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci étant
+beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.
+
+Restent les industries où la main-d'oeuvre féminine fait concurrence à
+la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature
+et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une même usine, hommes et
+femmes dirigent les mêmes machines. C'est à propos de ces industries
+mixtes que le mot «protection», toujours bienveillant en apparence, peut
+être nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrière en état
+d'infériorité vis-à-vis de l'ouvrier.
+
+Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'égalité les
+hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi,
+plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois
+de protection du travail féminin l'assujettissent plus gravement aux
+visites imprévues des inspecteurs, au contrôle perpétuel des heures
+d'entrée et de sortie, aux vexations des enquêtes, à la surveillance de
+l'hygiène et du repos des ouvrières. Pour se dédommager de ces charges
+et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la
+main-d'oeuvre féminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et
+voilà comment les lois de protection, suivant la démonstration de Mme
+Durand, ont pour résultat certain l'abaissement des salaires. On se
+flattait de protéger les femmes contre les hommes, et finalement on
+arrive à protéger les hommes contre les femmes. On voulait ménager la
+faiblesse de l'ouvrière, et l'on accroît l'infériorité de son labeur.
+Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'où cette
+conclusion: «Voulez-vous l'égalité du salaire? Vous ne l'aurez que par
+l'égalité du travail. Et point d'égalité dans le travail sans liberté
+dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous[183].» Et sur
+la proposition de M. Tarbouriech, le Congrès de la Gauche féministe a
+voté «l'application à toute la population ouvrière, et sans distinction
+de sexe, d'un régime égal de protection.»
+
+[Note 183: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimère et une part
+d'exagération. L'exagération, d'abord, sera évidente pour quiconque aura
+bien voulu se pénétrer des développements qui précèdent. Pourquoi, en
+effet, rejeter en bloc une loi de réglementation industrielle dont
+certaines catégories d'ouvrières,--et notamment les syndicats de la
+couture,--prétendent tirer profit? En maintenant même ces mesures
+d'exception pour les corps de métier qui en bénéficient, il n'est pas
+impossible de réaliser, en certains cas, l'unification des lois de
+protection au profit des deux sexes. Notre législateur est entré dans
+cette voie, en fixant le maximum de la journée de travail à onze heures
+pour les ouvriers et les ouvrières adultes. Par ailleurs, toutes les
+garanties prescrites en faveur de la sécurité et de la salubrité du
+travail profitent aux uns et aux autres; et nous espérons bien que le
+repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps,
+aux hommes comme aux femmes. L'égalité de protection pour les deux sexes
+est donc réalisable, en plus d'un point, là où ceux-ci travaillent dans
+les mêmes ateliers, coopèrent à la même fabrication, servent les mêmes
+machines.
+
+Mais cette assimilation peut-elle être absolue? Et elle devrait l'être
+pour amener et justifier l'égalité des salaires.--Je n'en crois rien, et
+c'est ici que m'apparaît la chimère. D'abord, il arrive souvent (l'aveu
+en a été fait à plus d'un congrès) que le travail de la femme ne vaut
+pas celui de l'homme. A temps égal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrière
+par la résistance physique et la force musculaire. Je relève, dans une
+communication intéressante de Mme Durand, ce passage significatif: «La
+régularité dans le travail, la continuité dans l'effort, sont, en
+général, contraires au tempérament de la femme, qui est capable plutôt
+d'efforts momentanés, d'accès de zèle, de ce que l'on appelle,
+vulgairement des coups de collier[184].» Est-il possible que cette
+inégalité de labeur n'engendre pas une inégalité de rémunération? La
+lassitude et l'excitabilité, les indispositions et les maladies, sont
+plus fréquentes chez les ouvrières que chez les ouvriers: c'est un fait.
+Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par
+exemple, pendant de longues heures, à la boutique ou à l'usine, offre
+beaucoup plus d'inconvénients pour le personnel féminin que pour le
+personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 décembre 1900 n'a
+fait bénéficier d'un siège--tabouret, chaise ou strapontin--que les
+ouvrières et les employées.
+
+[Note 184: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Dès lors, comment parler sérieusement d'égalité de protection légale
+entre l'homme et la femme? A peine le Congrès de la Gauche féministe
+avait-il voté cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu
+à la vérité des choses, il s'est empressé de réclamer une protection
+spéciale pour l'ouvrière enceinte. Pas moyen, je pense, d'étendre aux
+hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de
+travail et d'irrégularités inévitables sont cause et les grossesses, et
+les couches, et l'allaitement, c'est-à-dire toutes les charges de la
+maternité, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider
+momentanément les forces de la femme.
+
+Ces inégalités de nature ne permettent guère, on le voit, d'unifier la
+protection pour égaliser les salaires. Ce qui revient à dire que la
+maternité, qui est le lot de la femme, constituera toujours (fût-elle
+simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une énorme
+surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un
+conseil. Si nous voulons améliorer efficacement le sort des ouvrières,
+acceptons les services de tout le monde, d'où qu'ils viennent, du
+patron, de l'État, de la femme elle-même. Institutions patronales,
+réglementations légales, oeuvres syndicales, ont un rôle à jouer dans le
+relèvement de la condition féminine. Tirons-en tout le bien qu'elles
+comportent, ne décourageons aucune bonne volonté, et surtout
+gardons-nous des idées absolues si contraires aux complexités de la vie
+et à la nature des choses!
+
+Et maintenant, quels métiers, quelles fonctions peuvent être ouverts
+impunément au sexe féminin, sans détriment pour sa santé et, par suite,
+sans dommage pour la communauté? C'est une question d'«espèces», qu'on
+ne peut résoudre qu'en passant en revue les différentes carrières,
+auxquelles les femmes prétendent s'élever en concurrence avec les
+hommes. Et parmi ces prétentions nouvelles, il en est de graves et
+d'innocentes, de sérieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme
+elles le méritent, en mariant le plaisant au sévère.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+La concurrence féminine
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA FEMME OUVRIÈRE OU EMPLOYÉE.--PROTECTION DE LA
+ MAIN-D'OEUVRE FÉMININE.--ACCORD DES PRESCRIPTIONS
+ FRANÇAISES AVEC LES DÉCLARATIONS PAPALES.
+
+ II.--LA FEMME PROFESSEUR.--RÉPÉTITIONS AU
+ RABAIS.--CONDITION PRÉCAIRE ET DÉTRESSE CACHÉE.
+
+ III.--LA FEMME BUREAUCRATE.--EMPLOIS ET FONCTIONS QUI
+ CONVIENNENT ÉMINEMMENT AU SEXE FÉMININ.
+
+ IV.--LA FEMME ARTISTE.--LA CARRIÈRE THÉÂTRALE.--LES
+ BEAUX-ARTS ET LES ARTS DÉCORATIFS.
+
+
+Avant d'entrer dans l'examen des carrières revendiquées aujourd'hui par
+les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne
+reconnaissons à l'État le droit d'intervenir, avec son appareil
+coercitif, pour départager les deux sexes et intimer impérieusement à
+l'un: «Vous ferez ceci!» et à l'autre: «Vous ferez cela!» qu'autant
+qu'il s'agit d'une distinction d'attributions réclamée par la nature des
+choses et dictée manifestement par le souci des intérêts supérieurs de
+l'ordre public. Hors de là, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux
+hommes, le principe de la liberté du travail qui, depuis la Révolution
+française, fait partie de notre droit public.
+
+
+I
+
+Nous ouvrons conséquemment, toutes larges, les portes de
+l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent
+d'y trouver leur gagne-pain. A cette liberté nous n'apportons qu'une
+restriction: il ne saurait convenir à l'État que, sous couleur
+d'indépendance ou même de nécessité, l'ouvrière risquât sa vie et
+compromît sa santé.
+
+C'est pour ce motif essentiel que la loi française lui tient
+présentement ce langage impératif: «Jeune fille ou jeune femme, tu ne
+travailleras point dans les mines, sous quelque prétexte que ce soit;
+car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour
+enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te
+reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous
+réserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil
+pour réparer tes forces et un jour de distraction pour détendre tes
+nerfs. Je tiens à ce que ta journée de travail n'excède point onze
+heures; et je m'efforcerai de la réduire davantage, si la chose est
+possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement
+aux soins du ménage. S'il m'est défendu pour l'instant de te réserver,
+en cas de grossesse, avant et après les couches, une période de repos
+consécutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une
+indemnité équivalente à ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos
+finances sont gravement obérées), mes inspecteurs, du moins, veilleront
+à ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta santé, toutes les
+mesures de sécurité soient prises, toutes les règles d'hygiène
+observées, afin d'alléger ton labeur et de protéger la vie. Que si le
+zèle de mes fonctionnaires te paraît un peu rude ou intempestif, songe
+qu'il leur est inspiré par le désir de servir efficacement tes propres
+intérêts, qui sont inséparables de ceux de la race et de la patrie.»
+
+Ce petit discours, plus pratique qu'éloquent, mérite d'être approuvé.
+Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En
+tout cas, les bonnes chrétiennes auraient mauvaise grâce à l'incriminer,
+puisque les garanties tutélaires, dont la loi française entoure le
+travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les
+plus instantes du Souverain Pontife.
+
+Témoin cette citation de l'Encyclique de Léon XIII sur la condition des
+ouvriers: «Ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de
+l'âge, il ne serait pas équitable de le demander à une femme ou à un
+enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande à être observé
+strictement--ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura
+suffisamment développé en elle les forces physiques, intellectuelles et
+morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra flétrie par
+un travail précoce, et c'en sera fait de son éducation. De même, il est
+des travaux moins adaptés à la femme, que la nature destine plutôt aux
+ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent
+admirablement l'honneur de son sexe et répondent mieux, de leur nature,
+à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la
+famille.»
+
+Mais, si haute que soit l'autorité dont ces paroles émanent, elle
+s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que
+les prescriptions civiles, présentent un caractère masculin de
+supérieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de
+nos fières et libres féministes.
+
+Quant aux carrières bureaucratiques et libérales, disons tout de suite,
+pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune
+raison sérieuse d'en écarter les femmes. Évidemment, leur place est au
+foyer plutôt qu'à un bureau d'enregistrement ou à la barre d'un
+tribunal. Mais elles seraient mieux également à leur ménage que dans un
+atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur
+interdire d'être ouvrières. On leur permet, dans l'industrie et aux
+champs, les besognes les plus pénibles, parce que nulle loi humaine ne
+saurait les empêcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de
+quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus
+faciles et beaucoup plus rémunératrices? La liberté du travail est chose
+sacrée: en priver la femme, sans raison supérieure, est un crime de
+lèse-humanité.
+
+Reste à savoir quels emplois conviennent le mieux à son sexe.
+
+
+II
+
+Depuis que l'instruction est offerte libéralement aux filles et que la
+conquête des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux
+douées, l'enseignement a permis à l'élite de gagner son pain sans
+déroger. Les institutrices sont devenues légion: près de 100 000 femmes
+sont employées dans l'enseignement primaire et secondaire. L'éducation
+de leur propre sexe leur est donc à peu près exclusivement réservée.
+Dans les établissements de l'État, notamment, l'enseignement secondaire
+des jeunes filles est confié presque totalement à un personnel féminin.
+Une douzaine de dames pédagogues siègent même dans les Conseils de
+l'instruction publique. On les écoute, on les décore.
+
+Bien plus, on réclame le droit, pour les nouvelles agrégées, de monter
+dans les chaires de l'enseignement supérieur. Cette nouveauté serait
+logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices,
+puisqu'elles fournissent des maîtresses distinguées à l'enseignement
+secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facultés les
+tiendraient-elles pour des recrues négligeables? Je sais bien que,
+présentement, l'enseignement donné par les hommes est plus solide, plus
+élevé, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes
+instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne
+puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc à celles qui le
+méritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de médecine:
+les étudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait même que le
+professorat féminin,--à la condition qu'il s'incarne sous des espèces
+jeunes et attrayantes,--fût un sûr moyen d'assurer l'assiduité aux cours
+les plus rébarbatifs.
+
+Mais il n'est pas donné à toutes les femmes d'être professeurs. Et pour
+nous en tenir à la réalité d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice,
+même munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup
+mieux traitée qu'une employée de magasin. Nous avons actuellement un
+paupérisme scolaire; et par ce mot nous désignons la misère cachée des
+précepteurs, instituteurs, répétiteurs des deux sexes, frères et soeurs
+en pédagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propreté
+de la tenue, une âme endolorie par l'incertitude et le tourment du pain
+quotidien. Décidés à ne jamais tendre la main, tenant à honneur de vivre
+de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amassé à
+grands frais aux heures de jeunesse et d'espérance, ils sont des
+milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de
+répétitions à l'usage des enfants riches, débiles et gâtés, de courte et
+frêle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On
+les appelle, ô dérision! les maîtres «libres». Rien de plus digne de
+pitié que cette petite Université dolente, besogneuse, en quête d'élèves
+introuvables.
+
+La plupart de ces braves filles considèrent comme le salut de trouver
+enfin,--après quelles démarches et quelles tribulations!--une place dans
+une famille riche, avec une rétribution à peine supérieure au salaire
+d'une domestique. L'assurance d'être logée, couchée, nourrie, vaut mieux
+que l'incertitude qui pèse sur la vie des maîtresses de langue, de
+musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes.
+Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans
+les carrières de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en
+disputent l'entrée et meurent de misère.
+
+
+III
+
+Mais, dira-t-on, de quelque côté qu'elles se tournent, les jeunes filles
+se heurtent aux mêmes difficultés, et souvent à de pires
+injustices.--Oui, présentement, le choix d'une profession pour une femme
+est extrêmement limité. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne
+pense, peut apporter à cette situation malaisée une solution graduelle.
+
+Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le
+travail sédentaire, le travail assis, qui convient le mieux à la femme.
+Les fonctions bureaucratiques sont donc un débouché tout indiqué pour
+son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de
+merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et
+petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude,
+de la patience, comme la rédaction et la délivrance des titres, le
+calcul et le service des coupons, le contrôle et le classement des
+pièces. L'expérience, tentée par diverses sociétés, a démontré que les
+femmes sont particulièrement propres aux mille petits détails d'écriture
+et de comptabilité. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos
+administrations publiques et privées? Si elles en chassent les hommes,
+elles ne feront que les rendre à une vie plus active et plus extérieure
+qui rentre tout à fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal à
+diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le
+«fonctionnarisme» soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas
+naturel que les femmes en profitent, puisque ce débouché semble fait
+pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille
+leur sied mieux qu'aux hommes.
+
+Il n'est pourtant, jusqu'à ce jour, que certains services de l'État,
+comme les Postes et les Télégraphes, quelques Sociétés financières et
+quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel à la
+collaboration du sexe féminin. La France compte à peine 50 000 employées
+d'administration. Nos préfectures et nos municipalités, nos trésoreries,
+nos recettes et nos perceptions sont généralement réfractaires à
+l'entrée des femmes dans leurs bureaux. C'est à peine si, à Paris, la
+porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque
+temps. Pourquoi ne pas leur ménager un accès aux fonctions de
+bibliothécaire et de conservateur de musée? Leur serait-il même si
+difficile de faire d'exacts percepteurs, et de très suffisants receveurs
+d'enregistrement?
+
+Pour le moins, il est à souhaiter que nos préventions et nos habitudes
+administratives ne s'opposent pas trop longtemps à l'accession
+raisonnable des femmes aux emplois des services intérieurs de nos villes
+et de nos départements, la vie bureaucratique étant de celles, je le
+répète, qui conviennent le mieux au tempérament féminin. Pourquoi même
+la loi ne réserverait-elle pas expressément au sexe féminin certaines
+carrières administratives, où la vie est douce et le travail léger? La
+couture, déchargée ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-être se
+relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes
+évincés de leur bureau, notre domaine colonial est là qui offrirait de
+larges débouchés aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office
+n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable,
+mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie
+bureaucratique est une forme de la vie intérieure. Elle convient aux
+femmes; et tandis qu'elle atrophie les mâles, elle ferait vivre bien des
+mères.
+
+
+IV
+
+A côté du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail
+artistique.
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises à jouer un rôle
+sur les planches. La scène les attire. Actrices, danseuses et
+cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la
+rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France près de 4 000 artistes
+lyriques et dramatiques. Mais à part les premiers sujets, la carrière
+théâtrale, si recherchée qu'elle soit, apporte plus de misère que de
+profit, plus d'abaissements que de triomphes.
+
+Il se peut toutefois que le cabotinage élève quelques rares élus à une
+situation supérieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues.
+Souvent les théâtres ont pour directeurs des directrices. Singulière
+coïncidence: deux métiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont
+l'un consiste à gouverner la scène et l'autre à gouverner l'État. Les
+reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de
+puissantes reines de féerie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes
+diriger la comédie humaine. Et si minces sont devenus en politique les
+pouvoirs de notre Président, que nous pourrions, sans inconvénient, le
+remplacer par une Présidente. Celle-ci ne serait pas moins décorative,
+et elle aurait l'avantage de donner un corps et une âme à la République
+française, que la tradition nous représente sous les traits d'une femme
+austère et virile.
+
+Mais toutes les femmes ne pouvant songer à incarner notre capricieuse
+démocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent
+éperdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600
+artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'École des
+Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause définitivement gagnée.
+
+Leur admission, du reste, a été fort mal accueillie par MM. les
+artistes. Ils étaient là chez eux, bien tranquilles, à l'aise, en
+famille,--une famille où il n'y avait que des hommes et, bien entendu,
+des hommes de génie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de
+quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces
+nouvelles recrues s'étaient masculinisées de leur mieux: pince-nez,
+cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise était
+aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire à
+l'École? Enlever à ces MM. peintres et sculpteurs des diplômes et des
+médailles qui les exonèrent du service militaire. Alors, qu'on fasse
+porter le fusil à ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de
+la beauté ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de
+l'émancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de
+reproduire les grâces; mais ils n'entendaient point que celles-ci
+eussent la mauvaise pensée de leur faire une injuste concurrence. Voilà
+pourquoi ils ont crié: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour
+employer un néologisme tout à fait en situation, que le rapin
+d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.
+
+Au vrai, hormis quelques places dérobées à ces Messieurs, la condition
+des femmes n'en sera guère améliorée. La production artistique ne
+nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu'à une condition, qui est
+d'avoir du talent, sinon du génie. Or, ces qualités maîtresses ne
+courent point les rues. Ce n'est pas même dans les salles d'une école
+qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y développent et s'y
+assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait
+comment! _Spiritus fiat ubi vult._ Il y a mieux à faire et plus à gagner
+du côté des arts décoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec
+empressement. Les impressions et dessins sur étoffes, les spécialités de
+l'ameublement et de l'ornementation intérieure, offrent à un dessinateur
+de goût et d'ingéniosité mille occasions d'utiliser avantageusement son
+savoir et son habileté.
+
+Encore est-il que cette carrière suppose des aptitudes spéciales qui ne
+sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions générales de la
+vie s'étant profondément modifiées et se modifiant rapidement chaque
+jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et
+difficiles, mais de larges occasions de travail rémunérateur. A côté des
+récriminations saugrenues et des déclarations extravagantes qui font
+dire à bien des gens, superficiellement informés, que le féminisme n'est
+qu'exagération ou puérilité, il y a des plaintes légitimes et des
+revendications justifiées qui méritent d'être écoutées et satisfaites.
+Or, c'est à peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens, on éveillera quelques vocations intéressantes.
+Il faut aux femmes intelligentes des carrières d'un accès plus facile
+et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement
+moins aléatoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'invasion des carrières libérales
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA FEMME SOLDAT.--CONCURRENCE PEU REDOUTABLE POUR LES
+ HOMMES.--MANIFESTATIONS PACIFIQUES.--ASSOCIATION DES FEMMES
+ FRANÇAISES POUR LA PAIX UNIVERSELLE.--UN BON CONSEIL.
+
+ II--LA FEMME MÉDECIN.--SON UTILITÉ EN FRANCE ET AUX
+ COLONIES.
+
+ III.--LA FEMME AVOCAT.--REVENDICATIONS
+ LOGIQUES.--OPPOSITION DES TRIBUNAUX.--ATTITUDE DU BARREAU.
+
+ IV.--OBJECTIONS PLAISANTES OPPOSÉES A LA FEMME
+ AVOCAT.--LEUR RÉFUTATION.
+
+ V.--LA FEMME MAGISTRAT.--INNOVATION PÉRILLEUSE.--LA FEMME
+ A-T-ELLE L'ESPRIT DE JUSTICE?
+
+
+On n'ignore pas que le féminisme réclame l'admission des femmes à toutes
+les carrières libérales présentement occupées par les hommes. Le texte
+suivant en fait foi: «Le Congrès international des Droits de la Femme,
+réuni à Paris, en 1900, émet le voeu que toutes les fonctions publiques,
+administratives et municipales, et que toutes les professions libérales
+ou autres, ainsi que toutes les écoles gouvernementales, spéciales ou
+non, soient ouvertes à tous sans distinction de sexe[185].»
+
+[Note 185: Voir la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]
+
+
+I
+
+On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrière
+militaire elle-même n'en est pas exceptée. Le métier des armes serait
+susceptible, à la vérité, de satisfaire l'activité des plus ambitieuses
+et des plus ardentes. Mais on verra peut-être quelque inconvénient à
+ouvrir aux dames l'accès des régiments. Non pas que la galanterie
+proverbiale du soldat français puisse leur infliger d'irrespectueuses
+brimades; non pas même que les femmes soient incapables de courage
+militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il
+n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrière. Plus près de nous,
+les pétroleuses parisiennes ont jeté sur la Commune de 1871 un éclat
+particulièrement flamboyant. Voilà des faits qui rehaussent infiniment
+les mérites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous
+ces vivandières héroïques, qui épousaient la gloire du régiment et
+l'honneur du drapeau, préparant nos soldats au coup de feu en leur
+versant généreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des
+prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire
+chevauchée de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige
+de notre histoire nationale.
+
+Mais nulle femme ne m'en voudra de prétendre que les Jeanne d'Arc sont
+rares. Et encore bien que plus d'une Française se soit vaillamment
+conduite pendant la dernière guerre, il est à conjecturer que la
+généralité des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et
+les corvées de la caserne. Nous exerçons là un monopole que leur
+sensibilité nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se
+fassent cantinières! Par malheur, la situation est trop subalterne, et
+le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop
+loin la malignité que de fermer aux femmes l'entrée de certaines
+fonctions, sous prétexte qu'elles n'ont pas rempli leur «devoir
+militaire». On sait que cette condition préalable est exigée des
+candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on
+sait moins, c'est qu'une femme a été écartée récemment d'un concours,
+sous prétexte qu'elle n'avait pas satisfait à la loi du
+recrutement[186]. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais
+porté le fusil, font de parfaits expéditionnaires. N'imposons pas aux
+femmes des conditions vexatoires et ridicules.
+
+[Note 186: Voir la _Fronde_ du mercredi 12 septembre 1900.]
+
+Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines féministes
+hardies et batailleuses, rompues à tous les sports et habituées à toutes
+les audaces, se fût élevée, au moins en espérance, jusqu'aux exercices
+violents et aux rudes épreuves de la vie militaire. L'épanouissement du
+«troisième sexe» devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais
+on nous assure que la femme future se vouera, corps et âme, au
+relèvement et à la pacification de notre pauvre société. En quoi,
+sûrement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveauté; car nos
+petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges
+apôtres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devancée
+depuis des siècles au milieu des populations les plus hostiles et les
+plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les
+injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanité
+ignorante et déchue.
+
+Au fond, religieuse ou laïque, la femme est née pour les oeuvres de
+paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqué cent fois:
+l'idée de la nécessité de la guerre en soi n'est pas une idée féminine.
+L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un
+doux instinct de nature et, plus particulièrement, par l'instinct sacré
+de la maternité. Bien qu'elles soient exonérées de l'impôt du sang, il
+suffit qu'il soit payé par leurs maris et surtout par leurs fils pour
+qu'elles détestent la guerre. Comment s'étonner qu'elles défendent le
+fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que
+par une victoire douloureuse de la volonté sur le coeur, par le
+sacrifice héroïque de la sensibilité au devoir patriotique, qu'une mère
+se résigne, et avec quel déchirement! aux violences et aux deuils des
+conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagère élévation d'âme,
+les femmes se plaisent à caresser le rêve de la paix éternelle et de
+l'universelle fraternité.
+
+Ces idées se font jour, avec éclat, dans toutes les réunions féministes.
+On lit dans une lettre-circulaire adressée, en 1900, aux Congrès
+féministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui siège à
+Berne: «Quand les femmes feront résolument la guerre à la guerre, la
+cause de la paix dans le monde sera gagnée.» Et les Françaises
+s'enrôlent en masse dans cette croisade généreuse. Elles se flattent,
+suivant leur langage, de «transformer les armées guerrières destructives
+en armées pacifiques productives.» Mme Pognon, notamment, nous a promis
+solennellement que la «femme supprimerait le règne de la force et
+inaugurerait le règne du droit.» Comment cela? «En réduisant au minimum
+l'énorme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux
+oeuvres de mort[187].»
+
+[Note 187: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+A cette fin, la Gauche féministe a émis le voeu «que, dans
+l'enseignement de l'histoire, les éducateurs mettent en lumière la
+barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils développent chez leurs
+élèves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanité, de
+préférence à l'admiration des grands conquérants, violateurs de la
+Justice et du Droit.» Et en plus de cette déclaration, qui part d'un
+excellent naturel, le même congrès a engagé «tous les gouvernements à
+mettre en pratique les principes adoptés par la conférence de la Haye.»
+Après cette double manifestation, les États auraient mauvaise grâce à
+ajourner le désarmement universel. Sinon, les femmes s'en mêleront!
+«Nous ne voulons pas, s'est écriée l'une d'elles, que l'on fasse de nos
+fils de la chair à canon; soeurs et frères en l'humanité, travaillons à
+faire tomber les frontières, pour la défense desquelles on nous demande
+la vie de nos enfants[188].»
+
+On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modèle du genre, cette
+véhémente apostrophe de Mme Séverine: «Nous sommes des créatures
+d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois
+(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanité), les nourrir de
+notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les
+envoyer sur les champs de bataille, mutilés, saignants, et criant encore
+notre nom, dans leur dernier râle et leur dernier soupir.» Et avec cette
+boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulevé les
+acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser
+contre la guerre «la grève des ventres». Voilà les hommes dûment
+avertis! Et pendant ce temps-là, il se faisait, dans l'enceinte de
+l'Exposition, au palais des États-Unis, une propagande si ardente en
+faveur du désarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Françaises, qui se
+permirent d'élever quelques timides objections contre les idées émises,
+furent traitées de «femmes à soldats[189]».
+
+[Note 188: La _Fronde_ du 8 et du 12 septembre 1900.]
+
+[Note 189: La _Fronde_ du 12 et du 13 septembre 1900.]
+
+Toutes ces citations feront craindre peut-être aux esprits calmes que la
+question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entraîne à des
+outrances fâcheuses. Ce n'est point de «la grève des ventres» qu'il
+s'agit,--une telle menace n'étant pas d'une réalisation imminente,--mais
+des intérêts supérieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre
+à l'«Association des femmes françaises pour la paix universelle»
+quelques idées très simples et très graves.
+
+L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment
+national. Ce n'est un mystère pour personne, que les idées
+internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous
+n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant, à
+l'heure actuelle, l'humanité n'est qu'une fiction ou, si l'on préfère,
+une idée. Où est l'humanité? En Russie? En Amérique? Là, je vois bien
+des hommes, mais ils sont Russes ou Américains avant tout. En Italie? En
+Allemagne? Là, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne
+songent guère à désarmer leur nationalité au profit de la fraternité
+humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rêvent qu'à
+enserrer le monde entier dans les replis sans cesse étendus et
+multipliés de l'impérialisme britannique. Ils n'ont de considération que
+pour l'humanité anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que
+possible; ils sont «inter-anglais», comme disait John Lemoine, qui les
+connaissait bien.
+
+N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous
+environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne
+négocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver à la main. Non;
+l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre
+dans une humanité vague et indécise, sans frontières, sans rivalités,
+sans patries. Si la France cessait d'être la France, nous ne serions
+point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets
+anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de
+soi-même, la conscience et l'amour de soi-même, est indigne de vivre et
+incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue à affaiblir en
+nous le sentiment patriotique,--à la veille de la grande lutte des races
+qui, vraisemblablement, remplira le vingtième siècle,--fait le jeu des
+nationalités grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.
+
+Défions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de désarmer imprudemment
+nos bras, d'énerver notre vaillance par un amour de l'humanité que nos
+rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression
+est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'épée dont nous
+pouvons avoir besoin demain pour défendre nos droits. Il y a quelque
+chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix
+des décadents et des lâches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce
+pas servir encore les intérêts de la paix que de pouvoir, au besoin,
+l'imposer à ceux qui voudraient la troubler? Ne déposons nos armes,
+n'abaissons nos frontières, qu'à la condition d'une équitable et loyale
+réciprocité. Sous cette réserve (les femmes de France, si capables
+d'héroïsme, la font sûrement en leur coeur), il est bon, il est saint de
+rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: «Bienheureux
+les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre
+nous!» Et les femmes auront bien mérité de l'humanité si, par bonheur, à
+force de prêcher l'union entre les hommes et la fraternité entre les
+peuples, elles parviennent à atténuer l'horreur ou même à diminuer la
+fréquence des conflits qui ensanglantent le monde.
+
+
+II
+
+«Donner des leçons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses,
+c'est nous condamner pour la vie à une sorte de domesticité supérieure.»
+Et les plus hardies se sont misés à frapper à la porte des Facultés de
+médecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de résistance.
+
+Quant à l'exercice de la médecine, je ne vois point qu'il soit
+avantageux pour personne d'en écarter les femmes. C'est la conclusion à
+laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacité
+individuelle, soit qu'on interroge l'intérêt général.
+
+Et d'abord, les femmes sont naturellement indiquées pour être
+herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent déjà cette
+fonction à Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que
+leur nombre s'accroîtra rapidement. Point d'occupation plus sédentaire
+et qui exige plus d'ordre, plus de précision, plus de mémoire, plus de
+propreté,--toutes qualités vraiment féminines. Et qui plus est, la vie
+intérieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement
+troublées ni interrompues. Trouverez-vous même si ridicule qu'une femme
+s'occupe d'hygiène ou de quelque spécialité médicale? qu'elle donne des
+soins à l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La
+vocation de médecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus
+naturel qu'une femme traite, soigne et guérisse les femmes? Est-ce
+qu'une mère n'est pas le premier médecin de ses enfants? Quoi de plus
+simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle
+fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conquérant
+tous ses grades? Laissez-lui faire ses études médicales: la clientèle
+peu fortunée des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte.
+Bannissez des Facultés de médecine le matérialisme insolent et les
+libertés excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous
+servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanité.
+
+Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition?
+Aucune. Habituées aux travaux manuels les plus délicats, on peut croire
+que les femmes médecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que
+la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font
+preuve presque toujours d'un sang-froid avisé, d'une dextérité
+ingénieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront
+peut-être des praticiennes émérites. Beaucoup ne s'élèveront pas sans
+doute au-dessus d'une honnête médiocrité; mais tous nos médecins
+sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes,
+il n'y faut guère songer, paraît-il,--un grand nombre d'opérations
+exigeant une application prolongée, une tension de l'esprit et des
+nerfs, et même une dépense de force musculaire au-dessus des moyens
+physiques de la femme. Nous trouvons là cette limite naturelle qui
+marque la frontière des privilèges virils. L'immixtion des femmes dans
+les fonctions masculines devra toujours s'arrêter devant les exigences
+organiques de leur propre constitution.
+
+En fait, on compte à Paris une vingtaine de femmes médecins, tant
+françaises qu'étrangères. Et les statistiques donnent, pour toute la
+France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes médecins. A l'heure actuelle,
+il n'est plus guère de pays où la doctoresse en médecine soit inconnue.
+Son utilité n'est pas contestable, surtout en province et dans nos
+colonies.
+
+Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes
+françaises,--religieuses ou laïques--qui, sous l'impression de scrupules
+exagérés, mais infiniment respectables, se résignent à la souffrance et
+préfèrent souvent perdre la santé et la vie plutôt que de recourir aux
+soins d'un homme, si âgé ou si discret qu'on le suppose. En plus de
+cette petite clientèle réservée pour laquelle les femmes médecins
+semblent destinées, nous serions peut-être, en cas de guerre, fort
+heureux de les trouver, ainsi que le prouve une expérience relativement
+récente. Dans la dernière campagne Russo-Turque, les médecins manquant,
+le gouvernement impérial fit appel aux étudiantes de quatrième et de
+cinquième année qui répondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les
+ravages du typhus, ni l'horreur des opérations et des pansements
+n'ébranlèrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blessés et
+excitèrent l'admiration des médecins. Si jamais la paix boiteuse dans
+laquelle nous vivons venait à être rompue, il est plus d'une «femme de
+France», dont nos chirurgiens militaires seraient à même d'apprécier,
+outre le zèle et le dévouement, les aptitudes médicales et les
+connaissances thérapeutiques.
+
+Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, où les femmes
+séquestrées dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le médecin
+en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher
+aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou même qui les tuent, en
+leur substituant des doctoresses de bonne volonté,--l'expérience ayant
+établi partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes
+comme des envoyées du ciel.
+
+Ne nous moquons point des femmes médecins. Certes, il faut se garder de
+leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous
+venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient
+avoir à grossir le personnel d'une profession où l'offre est déjà
+supérieure à la demande. Celles qui ont conquis leurs diplômes n'ont pas
+tardé à s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient guère l'emploi dans la
+mère-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un
+mouvement d'émigration des femmes médecins s'est dessiné, au cours des
+dernières années, vers les contrées mahométanes. L'idée était bonne; et
+chez nous, Mme Chellier l'a mise à profit. Triomphant de la défiance des
+Arabes, admise à pénétrer sous les tentes des indigènes, prodiguant ses
+soins aux femmes, aux enfants, parfois même aux hommes, elle a parcouru
+pendant des mois la Kabylie et la région de l'Aurès, gagné à la France
+mille sympathies et conquis pour elle-même une popularité durable. Il
+s'ensuit que les pays de religion islamique offrent à nos futures
+doctoresses un débouché immense,--je n'ose dire un débouché toujours
+lucratif. Ce rôle d'agents de l'influence française aurait du moins le
+mérite de réconcilier tous les patriotes avec le féminisme, puisqu'il
+serait démontré, grâce à lui, que loin de poursuivre des fins purement
+égoïstes, il est capable de servir utilement les intérêts généraux du
+pays. Dans une solennité officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer
+qu'il serait profitable à la France de confier aux femmes médecins des
+missions sanitaires aux colonies.
+
+
+III
+
+Depuis le 1er décembre 1900, les Françaises peuvent exercer la
+profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur était pas permis de se
+faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on
+ne voit pas pourquoi il leur avait été interdit de plaider, alors qu'on
+les autorisait à guérir.
+
+Dans l'antiquité, le sexe faible fut admis parfois à pérorer devant la
+justice. L'histoire a conservé le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme
+d'un sénateur, qui avait été autorisée à plaider pour autrui. Mais de
+cette première avocate, Valère Maxime nous donne une idée plutôt
+fâcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs à des aboiements;
+et telles furent ses violences et sa cupidité que «son nom devint le
+plus grand outrage dont on pût cingler un visage de femme.» Après avoir
+indiqué qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jésus-Christ, son sévère
+biographe ajoute: «Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit
+plutôt enregistrer la mémoire de sa destruction que la date de sa
+naissance.»
+
+Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicité, de
+nos jours, l'honneur de prêter le serment d'avocat et de paraître à la
+barre d'un tribunal, a mérité le bonheur de voir son nom passer à la
+plus lointaine postérité. En revendiquant le droit de plaider pour
+autrui, elle n'a point obéi, soyez-en sûrs, à de mesquins sentiments de
+vanité ou d'intérêt personnel. Son but était plus noble et plus
+désintéressé: poser un principe, établir un usage, conquérir une liberté
+pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante,
+elle n'a pas eu de peine à reconnaître les imperfections de notre
+organisation sociale, et qu'aux misères, qui affligent notre vieux
+monde, il n'est qu'un remède que son sexe brûle de nous administrer avec
+sagesse et autorité. On l'a déjà deviné: il n'y a pas en France assez
+d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation!
+Trop peu de gens pérorent à la face des juges; le prétoire est
+silencieux et désert. Il est grand temps que les femmes comblent les
+vides de la corporation.
+
+Que si l'on ne goûte point cette explication, on reconnaîtra, du moins,
+que la revendication de Mlle Chauvin était des plus raisonnables et des
+plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il
+était facile de prévoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la
+possession d'un titre nu, d'un parchemin décoratif, et que, sachant
+vaincre, elle chercherait à profiter de la victoire. Comment! les femmes
+sont admises, dans nos Facultés de droit, à suivre les cours et à passer
+les examens; et, leurs études terminées, on leur défendrait d'en tirer
+parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses
+camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire
+une clientèle, se créer une position, bref, tirer de son grade toute la
+valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la
+magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne
+consentirait point à ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie,
+une contradiction, une impossibilité. Doctoresses en médecine, il a bien
+fallu leur permettre d'exercer la profession médicale. Licenciées en
+droit, il était inévitable qu'on les admît à exercer la profession
+d'avocat. Leur conférer des diplômes sans les autoriser à en bénéficier,
+c'était, ni plus ni moins, une offense à la logique et un déni de
+justice.
+
+Si pressantes que fussent ces considérations, les Cours d'appel de
+Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordèrent pour fermer aux femmes
+l'accès du barreau[190]. Le 1er décembre 1897, sur les conclusions de M.
+le Procureur général, Mlle Chauvin fut «déboutée» de ses prétentions.
+Les motifs de l'arrêt sont tirés, en substance, de l'ancien droit et des
+traditions du barreau. Lorsque le législateur a rétabli l'Ordre des
+avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes
+et aux règles qui étaient en vigueur avant la Révolution; or, dans
+l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait
+toujours été considérée comme un «office viril»; donc, aujourd'hui
+encore, la femme ne saurait y prétendre.
+
+[Note 190: Voyez _la Femme devant le Parlement_, de M. Lucien LEDUC.
+Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.]
+
+Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux
+aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils
+ne soient point recevables, conséquemment, à rechercher (l'arrêt en fait
+la remarque) si le progrès des moeurs rend désirable que la femme soit
+admise à l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de
+croire que le Corps législatif de 1812 ait eu l'intention de repousser
+le serment des femmes licenciées. A la vérité, une pareille prohibition
+n'est point entrée dans son esprit, pour cette bonne raison que
+l'hypothèse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste
+le texte de loi qui, en termes généraux, admet au serment «les licenciés
+en droit;» et, à moins de prétendre que l'emploi du genre masculin est
+toujours restrictif du genre féminin,--ce qui n'est point
+acceptable,--il eût été plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrêt de
+justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facultés
+de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une
+profession intellectuelle qui n'exige qu'une dépense ordinaire de force
+physique, alors qu'il ne vient à l'idée de personne de leur interdire
+les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures?
+D'autant plus que la capacité est de règle générale, que les incapacités
+ne se présument pas plus que les déchéances et les pénalités, que
+l'interprète ne doit pas distinguer là où le législateur ne distingue
+point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la
+jurisprudence est de suivre l'évolution des moeurs et de seconder la
+marche des idées.
+
+Au surplus, la question n'a pas été enterrée par cette sentence,
+restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses
+études juridiques. Il y a, sur les bancs de nos Écoles de droit,
+d'autres étudiantes qui brûlent du même feu sacré. C'est pourquoi, à
+défaut des magistrats qui se sont obstinés à faire la sourde oreille,
+notre Parlement s'est empressé de leur octroyer, par une loi spéciale,
+en date du 1er décembre 1900, la faculté de plaider devant les tribunaux
+français.
+
+A cela, point d'inconvénients graves. Dernièrement un bâtonnier de Paris
+déclarait au Palais: «Nous autres gens de robe, nous sommes tous
+féministes.» C'est beaucoup dire; mais, après tout, il n'est aucune
+bonne raison d'écarter les femmes de la barre. Redouterait-on, par
+hasard, leur concurrence? Trouverait-on libéral de les évincer du
+barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines écoles ou de
+certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prêterons point à
+Messieurs les avocats d'aussi misérables calculs: un tel ostracisme
+serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas à craindre, d'ailleurs,
+que les femmes leur disputent sérieusement la clientèle des plaideurs.
+Le barreau est trop encombré pour qu'elles s'y précipitent en foule au
+préjudice des situations acquises.
+
+Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu'à
+faire ce qu'elles désirent on a généralement la paix, le meilleur moyen
+de désarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart
+ne tenaient à être avocates que parce que cette fonction leur était
+défendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise,
+beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les
+contentions de la chicane celles qui, douées de facultés et de goûts
+heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de
+leur sexe à l'exhibition publique de leur personnalité.
+
+Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant
+ces dames les portes du Palais, précipite vers le barreau une multitude
+impétueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors même
+que le nombre des «avocates» ne serait pas très considérable, les
+plaideurs, du moins, auront le droit de choisir, à leur guise, sans
+distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de défendre
+leurs intérêts.
+
+
+IV
+
+Reste à savoir si la justice gagnera quelque chose à cette intervention
+des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'être examinée.
+
+Et d'abord, pourquoi le barreau eût-il été inaccessible aux femmes? Ce
+n'est pas une situation bien difficile à conquérir. Nous savons, hélas!
+par une expérience déjà longue, que le grade de licencié en droit et le
+titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus fréquent, sont à la
+portée de toutes les intelligences. Il n'est pas à craindre, d'autre
+part, que les femmes soient jamais embarrassées de parler: elles ont le
+don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses,
+opiniâtres, souples, rusées, habiles et promptes à la riposte; elles
+savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent
+précisément d'une élocution si facile, si abondante, qu'on peut
+appréhender qu'elles n'usent avec excès des droits sacrés de la défense?
+Certes, l'expérience atteste que les femmes silencieuses ou discrètes
+sont rares. Et c'est une réflexion de Montaigne que «la doctrine qui ne
+peut leur arriver ne l'âme, leur demeure en la langue.» Déjà, avec nos
+avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il
+pas plus difficile de mettre un frein aux épanchements de leur verbe?
+Dès qu'on aura donné la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la
+leur retirer? Je réponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de
+courage et de sévérité.
+
+On a vu un autre inconvénient grave,--maintenant que les prévenus
+peuvent se faire assister de leur avocat,--à donner accès à une
+doctoresse, fût-elle un peu mûre, dans le cabinet du juge d'instruction;
+car, à partir de ce moment, les secrets de la procédure seraient trop
+mal gardés. Mais les âmes sensibles ont répondu que les rudesses du
+magistrat inquisiteur et les désagréments de l'interrogatoire seront
+adoucis et égayés par les grâces d'un charmant tête-à-tête.
+
+On a fait remarquer, dans le même ordre d'idées, que, par le contact du
+beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient
+naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui
+retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de
+grand salon où fleuriraient toutes les civilités; que le langage du
+prétoire prendrait, de la sorte, plus de discrétion et de retenue; bref,
+que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouvelées,
+tempérées, affinées. Est-ce donc à dédaigner? On ajoute qu'aux
+plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout
+oreilles: on a beau être juge, on n'en est pas moins homme. Quant à
+penser que les magistrats seraient capables de faire une infidélité à la
+justice, par condescendance pour les grâces oratoires et les charmes
+persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance à laquelle
+personne ne voudra s'arrêter une minute.
+
+Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir
+interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, où il n'est
+point défendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de
+tradition immémoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si
+nous n'avions peur de choquer de très dignes susceptibilités, le jupon
+et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront fréquenter le
+prétoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats
+s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats.
+Les juges eux-mêmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle
+pas chaque jour des «enjuponnés?» Sans compter que la toque ne ferait
+pas si mal sur une jolie tête; et vous pensez bien que ces demoiselles
+ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou
+quelque orgueilleux plumet.
+
+On dit encore qu'il faudra modifier, à leur égard, les traditionnelles
+formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: «Mon cher
+confrère! Mon cher maître!» Et d'autre part, il serait inconvenant de
+féminiser cette dernière appellation. L'appellera-t-on «avocate»? Les
+puristes s'y refusent. A quoi de saintes âmes ont répondu que les
+catholiques, dans leurs prières, donnaient ce nom à la Vierge: _Advocata
+nostra!_ ce qui signifie précisément qu'elle plaide notre cause auprès
+du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en
+français? C'est une simple habitude à prendre.
+
+Vraiment, j'ai honte de traiter si légèrement une si grave question;
+mais le Français, né malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait
+un crime de ne point flatter un peu sa manie. Très sérieusement, cette
+fois, j'ai l'idée que les femmes pourraient bien faire de terribles
+avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vérité,--et il leur
+est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y
+cramponner avec une obstination démonstrative. Joignez que la première
+qualité d'un avocat, c'est la souplesse. Pour défendre une bonne cause,
+et surtout pour gagner un mauvais procès, il lui faut un esprit fin,
+subtil, fécond en ruses de procédure, tout un ensemble de qualités
+professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux
+seuls.
+
+Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce
+qui va contre son gré ou son caprice est réputé non avenu. Une loi qui
+la gêne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son
+intérêt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne
+point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle désire est en
+cause. Elle devient alors une créature de parti pris et de passion, et
+elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice.
+J'enregistre en passant cette attestation d'un maître du barreau: «Il
+n'est point d'avocat qui n'ait été, à ses débuts, stupéfait de
+l'intelligence têtue que certaines femmes, d'ailleurs très fines et très
+avisées, mettent à lutter contre le droit et l'évidence, dès qu'il
+s'agit de leurs propres intérêts[191].»
+
+[Note 191: André HALLAYS, _Les Femmes au barreau_. Journal des Débats du
+19 septembre 1897.]
+
+Seulement le même écrivain se hâte d'ajouter qu'en ce qui concerne les
+affaires des autres, ces mêmes femmes retrouvent immédiatement leur
+sang-froid et leur lucidité. Point de doute que certaines «avocates» ne
+se montrent très capables de classer un dossier et d'exposer une
+affaire, et que, l'expérience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup
+d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilité de moyens à
+déconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu
+nombreuses,--l'activité des diplômées devant se porter, semble-t-il,
+avec plus de raison et plus de profit, vers les carrières sédentaires et
+tranquilles de la bureaucratie.
+
+
+V
+
+L'arrêt de la Cour de Paris, qui a refusé d'admettre Mlle Chauvin à
+prêter le serment d'avocat, signale les étroites relations de la
+magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appelés, le cas
+échéant, à suppléer les juges. Or, il est incontestable que la femme ne
+saurait, dans l'état actuel de notre législation, siéger comme
+magistrat. Et l'arrêt précité en tirait argument pour interdire à la
+femme la profession d'avocat.
+
+Au point de vue rationnel qui est le nôtre, il n'y a peut-être point une
+si indissoluble affinité entre la fonction d'avocat et la magistrature
+du juge. Et tout en ouvrant la première à la femme, nous serions disposé
+à lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais
+à lui permettre de juger, nous voyons des inconvénients graves. Le
+Parlement a partagé cet avis et consacré cette distinction.
+
+Franchement, il nous répugnerait infiniment de comparaître devant un
+aéropage féminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre
+confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop
+impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colère
+est plus exaltée que la nôtre. _Nulla est ira super iram mulieris_,
+lit-on dans l'Ecclésiaste. C'est encore un fait d'expérience, que les
+femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont
+un esprit de rancune, un goût de vengeance, plus vivace, plus ardent,
+plus obstiné. Presque toutes les dénonciations anonymes, que reçoit la
+police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.
+
+Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui
+les rend si facilement médisantes. Avez-vous remarqué qu'entre elles,
+elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs
+impressions sont si mobiles que certaines inclinent même à affirmer,
+comme des réalités indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou
+qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc
+renoncer à leurs plus jolis défauts, et aussi à leurs qualités les plus
+séduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des
+pièges au sentiment de la justice.
+
+Il n'est pas jusqu'à leur bonté, en effet, qui ne nous fasse douter de
+leur impartialité. En toute matière, les questions de personnes priment,
+à leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de
+leur coeur. Le jugement logique et la raison démonstrative ont moins de
+prise sur leur esprit qu'une émotion quelconque. Elles auraient mille
+peines à s'empêcher d'absoudre par pure sympathie ou à s'abstenir de
+condamner par simple animosité personnelle. «La plupart des femmes n'ont
+guère de principes, dit La Bruyère; elles se conduisent par le coeur.»
+Bien vraie encore cette pensée de Thomas: «Les femmes font rarement
+comme la loi qui prononce sans aimer ni haïr. Leur justice, à elles,
+soulève toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont à
+condamner ou à absoudre.» C'est bien cela: leurs sentences procèdent du
+coeur plus que de la froide et impartiale raison.
+
+Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas
+incapable de passion; l'intérêt ou l'antipathie peut l'entraîner à un
+déni de justice. La faveur politique a trop de part dans son
+recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une
+impeccable et sereine impartialité. Et puis, le plus honnête magistrat
+du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse
+faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, même en
+fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le
+grave défaut de garder difficilement cet équilibre, cette pondération,
+cette stabilité entre les impressions contraires, qui est la grande
+préoccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons
+prépondérant chez le sexe faible, empêche le jugement d'être attentif et
+froid, suffisamment sûr, scrupuleusement équitable. Les natures
+sensibles restent difficilement dans la vérité. Leur raison est à la
+merci des émotions violentes.
+
+Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se défier de leurs
+jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles
+détestent. Les plus distinguées conviennent, en cela, de leurs
+faiblesses. Témoin cet aveu de Mme de Rémusat: «Douées d'une
+intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons
+souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement émues pour
+demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous
+va mieux qu'observer.» Mauvaise disposition pour bien juger!
+
+Au vrai, la conscience féminine a des soubresauts et des oscillations,
+qui la jettent à droite ou à gauche en des excès de faiblesse ou de
+sévérité. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui
+ramène (j'y insiste) toute question de justice, soit à la sympathie qui
+absout par tendresse ou par commisération, soit à l'antipathie qui
+condamne par aversion ou par dépit. Autrement dit, plus compatissantes
+et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins
+équitables. L'injustice est leur péché capital. Bien peu y échappent.
+Passionnées naturellement, partiales inconsciemment, elles s'émeuvent
+trop profondément, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine
+ont trop d'empire sur leurs âmes. Chez elles, surtout, la tendre
+commisération l'emporte sur la stricte équité. Après s'être apitoyées
+sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamné. Après avoir crié
+vengeance, elles demanderont grâce. Abandonnez les criminels à la
+justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le
+premier mouvement, quitte à les remettre en liberté dans le second.
+
+Mettons que j'exagère. Faisons même aux femmes, si vous voulez, une
+place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de
+prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission à
+la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les décisions
+déconcertent déjà la justice et le bon sens,--serait un remède pire que
+le mal. Cela est si vrai que certains États occidentaux de l'Union
+américaine les ont exclues du jury, après les y avoir admises à titre
+d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans
+tenir compte des preuves.
+
+En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le
+glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait
+sans doute de son mieux, à droite et à gauche, avec une sainte colère,
+mais sans peser préalablement le pour et le contre dans la paix et la
+sérénité de sa conscience. Conservons donc à nos juges masculins le
+monopole de la justice; mais, de grâce! choisissons-les bien. A parler
+franchement, les femmes auraient tort de prétendre à toutes les
+fonctions viriles à la fois. Un peu de patience, s'il vous plaît! On
+verra plus tard. L'avenir de la femme dépend des fruits que produira
+l'émancipation graduelle de son sexe.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Le féminisme colonial
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--ENCOMBREMENT DE TOUS LES EMPLOIS DANS LA
+ MÈRE-PATRIE.--ÉMIGRATION DES FEMMES AUX COLONIES.
+
+ II.--LA FRANÇAISE EST TROP SÉDENTAIRE.--PAS DE COLONISATION
+ SANS FEMMES.--LES APPELS DE L'«UNION COLONIALE».
+
+ III.--CONCLUSION.--EST-IL À CRAINDRE QUE L'ÉMANCIPATION
+ ÉCONOMIQUE DÉNATURE ET ENLAIDISSE LA FRANÇAISE DU XXe
+ SIÈCLE?--RÉSISTANCES MASCULINES.--AVIS AUX FEMMES.
+
+
+Et maintenant une réflexion générale s'impose. Ouvrons aux femmes tous
+les emplois industriels, toutes les carrières libérales: en seront-elles
+beaucoup plus avancées? pourront-elles se frayer un chemin à travers la
+foule qui les encombre? Retenons qu'à chaque porte les hommes se
+bousculent et s'écrasent. Est-il donc croyable que le sexe faible
+parvienne à enlever au sexe fort des occupations rémunératrices, pour
+chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les
+places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux
+femmes? Dès lors, puisque les fonctions intérieures sont occupées,
+surpeuplées, saturées, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au
+dehors des occasions de travail qui font défaut dans la mère-patrie.
+
+
+I
+
+Point besoin, pour cela, d'émigrer à l'étranger. Nos colonies nouvelles,
+où tout est à créer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des
+débouchés et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la
+métropole, où l'encombrement des professions condamne les mieux armées
+pour la lutte à la souffrance ou à la médiocrité. Que ne sont-elles plus
+nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'écoutant que
+leur bravoure et leur dévouement, s'en vont sur les terres neuves servir
+la patrie aux côtés de leurs maris? Combien de jeunes filles méritantes,
+adroites, économes, qui traînent une vie étroite et gênée parmi les durs
+travaux d'un ménage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou
+dans quelque bicoque lézardée de nos provinces endormies,--et qui
+pourraient trouver au-delà des mers, avec une existence plus libre et
+plus large, un emploi, une situation, souvent même une famille?
+
+Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit être
+l'événement final désiré, la conclusion entrevue et préparée. A quoi bon
+émigrer pour se créer au loin un foyer qui risque de rester désert? A
+peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur
+et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes façons, traitées
+par les colons en épouses possibles. Les femmes font prime en de
+certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute
+nouveauté, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces «théories» de
+jeunes filles, pour ces convois précieux de chères créatures d'une garde
+si difficile, que nous convions à la conquête du monde sauvage. Mais
+nous sommes loin de l'ancien régime, qui confiait aux Manon Lescaut le
+soin de peupler et de réjouir ses colonies.
+
+En réalité, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations,
+des professions même essentiellement féminines, qui, au regret des
+colons, n'ont pas encore de représentants. M. Chailley-Bert, qui s'est
+fait une spécialité des questions coloniales, nous apprenait récemment
+qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hanoï, Haïphong, Nam-Dinh, ont
+besoin de couturières et de modistes; que les fonctionnaires mariés,
+résidents de toutes classes, généraux et officiers supérieurs,
+directeurs des travaux publics et des affaires indigènes, sollicitent
+parfois des institutrices pour l'éducation de leurs enfants; que les
+commerçants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier à une
+comptable entendue la direction de leur intérieur ou les menues besognes
+de leur domaine; bref, que, dans la société de là-bas, il y a des cases
+vides qui pourraient être occupées avec profit par les femmes.
+
+
+II
+
+Mais il faudrait avoir le courage d'émigrer. Et par malheur, la
+Française est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins déracinable que
+l'Anglaise ou l'Américaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous,
+avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux
+quatre points cardinaux.
+
+On a beau lui dire, avec M. Jules Lemaître, qu'elle trouverait au-delà
+des mers un «emploi de son énergie» plus «intéressant» et plus
+«profitable» que de tirer le diable par la queue dans une étroite
+chambre de Paris, et qu'en suivant là-bas son cousin ou son ami
+d'enfance, elle deviendrait «la reine d'une concession» fondée dans la
+brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau
+lui dire, avec Mme Arvède Barine, qu'une fille bien née, qui a bon pied,
+bon oeil, la tête fière et le coeur chaud, devrait «faire faire la
+lessive sous une autre latitude à des femmes noires, jaunes ou brunes,»
+plutôt que de «la couler elle-même toute sa vie en vue du clocher
+natal;» on a beau lui rappeler ses ancêtres, les braves femmes de
+Normandie ou de Bretagne, qui ont contribué à fonder et à peupler le
+Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une très médiocre inclination
+pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de
+Parisiennes étouffent, pâlissent, végètent, souffrent, languissent au
+cinquième étage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard!
+Rien que la banlieue leur paraît un lieu d'exil.
+
+Et la provinciale n'est pas plus facile à transplanter. C'est une sorte
+d'esclave volontaire attachée à la glèbe. Au bout de quelques semaines
+de déplacement, lorsqu'elle se risque à voyager, elle a comme la
+nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des
+relations, des habitudes, qui l'enchaînent au sol, est un sacrifice
+qu'elle n'accomplit jamais de son plein gré. Dire adieu à la terre et au
+ciel de la douce France, est une rupture à laquelle elle ne se résout
+point sans douleur et sans regret.
+
+Et pourtant, comment le Français peut-il devenir aventureux et se faire
+colon, si la Française refuse de le suivre ou l'empêche de partir? C'est
+bien la peine d'exciter le coq gaulois à s'envoler par-delà les mers, si
+les poules mouillées, qui l'entourent, se cramponnent obstinément à leur
+perchoir! S'enfermer entre les frontières de la France, sous prétexte
+qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent à
+l'est, trop de pluie à l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvède
+Barine, «agir et raisonner en empaillée.»
+
+Si le féminisme est vraiment une doctrine de fierté, de courage et
+d'indépendance, ennemie du préjugé, de la routine, de l'immobilité, s'il
+aime à copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Américaine, il
+doit s'appliquer sans retard à convertir la Française d'aujourd'hui, si
+timide et si casanière, en forte et brave créature résolue à secouer ses
+habitudes sédentaires, à lâcher les jupes de sa maman, à conquérir la
+pleine liberté de ses mouvements. Il y va de son intérêt, de la fortune
+de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcroît, de la grandeur
+et de la vitalité du pays. En France, je le répète, les places manquent
+aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des
+terres vacantes, des emplois inoccupés: qu'ils aillent donc les prendre!
+Symptôme rassurant: on nous affirme que les femmes françaises, en quête
+d'une position, ne sont pas restées sourdes aux appels de l'Union
+coloniale, instituée précisément pour diriger un courant d'émigration
+des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des
+couturières, des modistes, des sages-femmes et même des demoiselles sans
+profession, poussées par le bon motif, se mettent avec empressement à la
+disposition du comité. Il s'est même constitué une «Société française
+d'émigration des femmes,» dont Mme Pégard est la secrétaire générale.
+
+Voilà du féminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme
+libre, l'Ève nouvelle, l'indépendance et l'égalité intégrales des sexes
+ne sont que des «turlutaines» inquiétantes ou risibles. Mais on a pu
+voir qu'à côté de ce féminisme extravagant, qui est une pose et parfois
+même une carrière, et dont les élucubrations seraient plutôt joyeuses,
+si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles déjà portées aux
+hallucinations les plus chimériques et aux rêveries les plus
+fâcheuses,--il en est un autre sérieux, pratique, sensé, qui s'efforce
+de faire à la femme contemporaine une situation digne des temps
+nouveaux.
+
+
+III
+
+Et maintenant, que les philosophes, les poètes et, plus généralement,
+tous les esprits délicats sur lesquels la femme a conservé la
+souveraineté de l'amour et de la beauté, s'affligent de
+l'«industrialisme» qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de
+la diminution du sens esthétique, de la préoccupation excessive des
+soucis d'argent, des brutalités croissantes du combat pour la vie, qui
+étouffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les
+dons, toutes les grâces du sexe féminin; qu'ils dénoncent le féminisme
+comme un malheur public; qu'ils y voient une déviation des aptitudes
+rationnelles de la femme, une perversion de son rôle traditionnel, une
+dégénérescence où s'émoussent peu à peu toutes les amorces dont la
+nature l'a douée pour la survivance et le salut de l'espèce,--rien n'y
+fera. Il faut vivre.
+
+Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure nécessité pèsera
+douloureusement sur le XXe siècle qui commence. Mais ayons foi dans
+l'éternel féminin. A ceux qui pensent avec tristesse et découragement
+que, dans ce nouvel état de choses, la femme perdra la plupart des
+qualités dont son charme est fait, et qu'à force de poursuivre les mêmes
+vues, les mêmes ambitions et les mêmes carrières que l'homme, à force de
+se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne
+peut manquer de se dénaturer et de s'enlaidir; à tous ceux, en un mot,
+qui tremblent de la voir se viriliser grossièrement, nous avons une
+remarque rassurante à faire: la femme est possédée du démon de la
+coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire
+aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout à fait
+d'être femme.
+
+Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous
+les emplois lucratifs: «Place aux femmes»? Ce serait peine perdue. Notre
+sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il détient de temps
+immémorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part,
+la nature les prédestinant, avant tout, au rôle d'épouse et de mère, ce
+n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites
+pour les carrières actives et les professions contentieuses.
+
+Il ne sera donc profitable qu'à une minorité de mener une existence
+dissipée en occupations extérieures. Combien peu réussiront, notamment,
+dans les fonctions libérales dont tant d'hommes font le siège, eux
+aussi, sans succès et sans profit! La médecine et surtout le barreau
+réservent aux futures doctoresses plus de déboires que d'affaires et de
+clients. Si même, par malheur, le sexe féminin arrivait à prendre pied
+solidement dans les positions que nous occupons en maîtres, nous
+estimons qu'il n'aurait guère à s'en féliciter. Ne verrait-on pas alors
+se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs
+femmes? Trop nombreux sont déjà ces hommes méprisables entre tous,
+depuis le gentilhomme ruiné qui redore son blason avec la dot d'une
+roturière, jusqu'à l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres,
+le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que là où les
+femmes font la besogne des hommes, ceux-ci traînent dans l'oisiveté et
+la dépravation une existence inutile et despotique.
+
+Que si, enfin, ces prévisions à longue échéance paraissaient excessives
+ou aventureuses, on nous concédera, au moins, que tout progrès réalisé
+par la femme dans la voie de l'égalité économique et sociale, avivera la
+lutte pour la vie entre les deux moitiés de l'humanité. Chaque droit
+qu'elle aura conquis nous déchargera d'une partie de nos devoirs envers
+elle. Tolstoï l'a dit avec esprit: «C'est parce qu'on leur refuse des
+droits égaux à ceux des hommes, que les femmes, comme des reines
+puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf dixièmes de
+l'humanité.» Mais dès que l'égalité sera rétablie et la bataille
+imprudemment commencée, j'ai l'idée que la brutalité masculine aura beau
+jeu. Qui sait si, habitué à voir dans la femme, non plus un être faible
+à protéger, mais une concurrente à redouter et une rivale à combattre,
+l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagné en
+indépendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se précipiter
+à l'assaut des carrières viriles par bravade ou par vanité, et de ne
+marcher sur les brisées des hommes qu'autant que la nécessité l'y
+contraindra. Hors d'une situation à conquérir pour soutenir le poids de
+la vie, ses ambitions inconsidérées lui vaudraient peut-être de dures
+représailles. Où l'âpre concurrence commence, la douce urbanité finit.
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ PAGES
+
+AVERTISSEMENT AU LECTEUR 1
+
+LIVRE I
+TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES
+
+CHAPITRE I
+L'esprit féministe
+
+I.--Ce que la féminisme pense de l'assujettissement et de
+l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptômes
+d'émancipation. 1
+
+II.--Genèse de l'esprit féministe en France.--Son but.--Rêves
+d'indépendance. 4
+
+III.--Les doléances du féminisme et «les droits de la femme». Notre
+plan et notre division. 6
+
+CHAPITRE II
+Tendances d'émancipation de la femme ouvrière
+
+I.--D'où vient le féminisme?--Son origine américaine.--Ses
+tendances diverses. 10
+
+II.--Affaiblissement de la moralité du peuple.--L'ouvrier ivrogne
+et débauché.--Pauvre épouse, pauvre mère! 12
+
+III.--Difficultés croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et
+l'épargne de l'ouvrière. 15
+
+CHAPITRE III
+Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise
+
+I.--Portraits, d'aïeules.--Nos grand'mères et nos filles.--La
+Parisienne et la Provinciale. 17
+
+II.--Les émancipées sans le savoir.--La faillite du mari. 20
+
+III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute
+bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premières, goûts d'indépendance
+des secondes; hardiesse et précocité des unes et des autres. 22
+
+IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses idées
+d'indépendance. 24
+
+CHAPITRE IV
+Tendances d'émancipation de la femme mondaine
+
+I.--Les outrances du théâtre et du roman.--Le monde où l'on
+s'amuse.--Le féminisme exotique et jouisseur. 27
+
+II.--La femme oisive et dissipée.--Ce qu'est la mère, ce que sera
+la fille. 29
+
+III.--Demi-vierge et demi-monstre.--Où est l'éducation familiale
+d'autrefois? 31
+
+CHAPITRE V
+Tendances d'émancipation de la «femme nouvelle»
+
+I.--Les professionnelles du féminisme sont de franches
+révoltées.--Le prolétariat intellectuel des femmes. 33
+
+II.--Nouveautés inquiétantes de langage et de conduite.--La femme
+«libre».--État d'âme anarchique. 35
+
+CHAPITRE VI
+Modes et nouveautés féministes
+
+I.--Le féminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce
+qu'on attend de la bicyclette. 39
+
+II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume
+féminin se masculinise.--Exagérations fâcheuses. 42
+
+III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle
+femme? 47
+
+
+LIVRE II
+GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES
+
+CHAPITRE I
+Le féminisme révolutionnaire
+
+I.--Les groupements féministes d'aujourd'hui.--Prétentions
+collectivistes.--Point d'émancipation féministe sans révolution
+sociale. 51
+
+II.--Schisme entre les prolétaires et les bourgeoises.--Les
+intérêts de l'ouvrier et les intérêts de l'ouvrière. 55
+
+CHAPITRE II
+Le féminisme chrétien
+
+I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit
+catholique et l'esprit protestant. 59
+
+II.--Rudesse des Pères de l'Église envers l'Ève pécheresse.--Le
+Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les réhabilite
+et les ennoblit. 62
+
+III.--Le féminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit
+païen.--L'égalité humaine et la hiérarchie conjugale. 66
+
+IV.--Double courant des idées chrétiennes.--Tendances catholiques
+et protestantes favorables à la femme.--Féminisme qu'il faut
+combattre, féminisme qu'il faut encourager.--Organes du féminisme
+chrétien. 70
+
+CHAPITRE III
+Le féminisme indépendant
+
+I.--Point de compromission avec le socialisme ou le
+christianisme.--Les hommes féministes.--Leurs fictions
+poétiques.--La femme des anciens temps. 75
+
+II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les féministes; ce qu'en
+disent les sociologues. 78
+
+III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile
+d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables écrivains.--Leurs
+exagérations littéraires. 81
+
+IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la
+femme peut reprocher à l'homme. 83
+
+CHAPITRE IV
+Nuances et variétés du féminisme «autonome»
+
+I.--Les modérées et les habiles.--La droite libérale. 88
+
+II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre
+féministe. 90
+
+III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti
+avancé.--L'extrême-gauche intransigeante.--Effectif total des
+différents groupes. 92
+
+CHAPITRE V
+Manifestations et revendications féministes
+
+I.--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes
+diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrès de 1900. 97
+
+II.--La Droite féministe.--Congrès catholique.--Premier début du
+féminisme religieux. 100
+
+III.--Le Centre féministe.--Congrès protestant.--Moins de bruit
+que de besogne. 103
+
+IV.--La Gauche féministe.--Congrès radical-socialiste.--Tendances
+audacieuses. 105
+
+V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le féminisme peut être
+dangereux et malfaisant.--Complexité du problème féministe.--Notre
+devise. 109
+
+
+LIVRE III
+ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME
+
+
+CHAPITRE I
+Les ambitions féminines
+
+I.--La femme nouvelle veut être aussi instruite que
+l'homme.--L'égalité des intelligences doit conduire à l'égalité
+des droits. 115
+
+II.--Coup d'oeil rétrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe
+siècles ont pensé de la femme.--Le passé lui fut dur.--Réaction
+du présent. 119
+
+III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes
+directeurs.--La division du travail et la différenciation des
+sexes.--L'égalité morale dans la diversité
+fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien général de
+la famille et de l'espèce. 122
+
+CHAPITRE II
+A propos de la capacité cérébrale de la femme
+
+I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme
+vaut-il celui de l'homme?--Crâniométrie amusante. 130
+
+II.--Les savants se réservent.--Une forte tête ne se connaît bien
+qu'à ses oeuvres. 133
+
+CHAPITRE III
+S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité
+intellectuelle
+
+I--L'intelligence moyenne des deux sexes s'égale et se
+vaut.--L'instruction peut elle accroître les aptitudes et les
+capacités de la femme?--Est-il exact de dire que les âmes n'ont
+point de sexe? 137
+
+II.--De la primauté historique de l'homme.--Le génie est
+masculin.--L'esprit créateur manque aux femmes.--Où sont leurs
+chefs-d'oeuvre. 142
+
+III.--Le génie et la beauté.--A chacun le sien.--Les deux moitiés
+de l'humanité. 147
+
+CHAPITRE IV
+Psychologie du sexe féminin
+
+I.--Du tempérament féminin.--Impressionnabilité nerveuse et
+sensibilité affective.--La perception extérieure est-elle moins
+vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse,
+amour. 152
+
+II.--Vertus et faiblesses du sexe féminin.--Les femmes sont
+extrêmes en tout.--Pitié, dévouement, religion.--La femme
+criminelle.--Coquetterie et vanité. 156
+
+III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volonté de la
+femme est-elle plus impulsive que la nôtre?--Indécision ou
+obstination.--Le fort et le faible du sexe féminin. 162
+
+CHAPITRE V.
+L'intellectualité féminine
+
+I.--Caractères prédominants de l'intelligence féminine: intuition,
+imagination, assimilation, imitation. 165
+
+II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme,
+les idées générales, le don d'abstraire et de synthétiser. 170
+
+III.--D'un sexe à l'autre, il y a moins inégalité que diversité
+mentale.--Par où l'intelligence féminine est reine: les grâces
+de l'esprit et le sens du réel. 176
+
+CHAPITRE VI
+Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme
+
+I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture,
+décoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention. 181
+
+II.--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses
+dispositions de la femme pour les unes et pour les
+autres.--L'esprit féminin semble plus réfractaire aux sciences
+morales. 183
+
+III.--Et la littérature?--Supériorité de la femme dans la
+causerie et l'épître.--Le style féminin.--A quoi tient
+l'infériorité des femmes poètes? 186
+
+IV.--Hostilité croissante des femmes de lettres contre
+l'homme.--Action souveraine du public féminin sur la production
+artistique et littéraire. 191
+
+V.--Il n'y a pas, d'homme à femme, identité ni même égalité de
+puissance mentale, mais seulement équivalence sociale.--Pourquoi
+leurs diversités intellectuelles sont harmoniques. 195
+
+
+LIVRE IV
+ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME
+
+
+CHAPITRE I
+S'il convient de mieux instruire les filles
+
+I.--Le pour et le contre.--Double conception du rôle de la femme. 201
+
+II.--Utilité d'une meilleure instruction de la femme pour
+elle-même, pour le mari et pour les enfants. 204
+
+III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions
+de femmes.--L'éducation féminine est trop souvent frivole et
+superficielle. 207
+
+IV.--Il faut inculquer à la jeune fille des goûts plus sérieux
+et la mieux préparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis
+d'éducateurs célèbres. 211
+
+CHAPITRE II
+Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles
+
+I.--L'éducation des filles doit être conforme aux destinées de la
+femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--Éduquer, c'est former une
+personne humaine. 214
+
+II.--Culture «rationnelle».--A propos de l'enseignement
+secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction
+professionnelle.--Écueils à éviter: l'inflation des études et
+le surmenage des élèves. 217
+
+III.--Culture «morale».--Après la formation de la raison, la
+formation de la conscience et de la volonté.--Menus propos de
+pédagogie féminine.--Idées nouvelles sur l'éducation des
+filles.--La «dogmatique de l'amour».--Nos scrupules. 225
+
+IV.--Culture «sociale».--Esprit nouveau de l'éducation moderne des
+filles.--Où est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles
+objections: ce qu'on peut y répondre. 233
+
+V.--Culture «religieuse».--L'âme des femmes et le besoin de
+croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si
+l'instruction est un danger pour la religion et la moralité des
+femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable à la
+piété et à la vertu des filles. 244
+
+CHAPITRE III
+De l'instruction intégrale
+
+I.--Le programme du féminisme radical.--Variantes
+habiles.--Instruction ou éducation? 251
+
+II.--Idées collectivistes.--Idées anarchistes.--Appel à la
+sociale et à la mécanique. 255
+
+III.--L'instruction peut-elle s'étendre à toute la jeunesse et
+à toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon
+dans l'idéal de l'instruction pour tous. 259
+
+IV.--L'instruction intégrale des femmes doit-elle être laïque?
+gratuite? obligatoire?--Défense des femmes chrétiennes! 263
+
+V.--Illusions et dangers de l'instruction à «base
+encyclopédique»--L'instruction intégrale a-t-elle quelque vertu
+éducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beauté. 267
+
+VI.--Notre formule: l'instruction complète pour les plus capables
+et les plus dignes.--Point de baccalauréat pour les
+filles.--Conclusion. 271
+
+CHAPITRE IV
+La coéducation des sexes
+
+I.--La coéducation intégrale préconisée par la Gauche
+féministe.--Coéducation familiale.--Coéducation primaire. 274
+
+II.--Coéducation secondaire.--Le «collège mixte» des
+États-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose. 276
+
+III.--Côté moral--Témoignages contradictoires.--Ce qui est
+possible en Amérique est-il désirable en France?--Inconvénients
+probables.--L'âge ingrat.--Contacts périlleux.--Pour et contre la
+séparation des sexes. 279
+
+IV.--Côté mental.--Développement inégal de la fille et du
+garçon.--Psychologie du jeune âge.--La crise de puberté. 287
+
+V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de
+l'enseignement féminin.--Convient-il de les unifier?--La
+coéducation intégrale est un symbole féministe.--Déclarations
+significatives. 291
+
+VI.--Coéducation supérieure et professionnelle.--Est-elle une
+nécessité?--Accession des jeunes filles aux cours des
+Universités.--Ce qu'il faut en penser. 296
+
+CHAPITRE V
+Les conflits de l'esprit et du coeur
+
+I.--Dangers d'une instruction inconsidérée.--La faculté de
+comprendre et la faculté d'aimer.--L'intellectualisme féminin et
+le mariage. 303
+
+II.--La femme savante et les soins du ménage et du foyer.--Adieu
+la bonne et simple ménagère! 307
+
+III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce
+des sexes.--Clubs de femmes.--Point de séparatisme!--Ce que
+l'individualisme des sexes ferait perdre à l'homme et à la femme. 309
+
+IV.--L'émancipation intellectuelle et la maternité.--Instruction
+et dépopulation. 314
+
+CHAPITRE VI
+Les infortunes de la femme savante
+
+I.--L'instruction et ses débouchés insuffisants.--Mécomptes et
+déceptions. 318
+
+II.--Surmenage cérébral et débilité physique.--Inégalité des
+forces de l'homme et de la femme. 321
+
+III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les épines de la
+science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu. 324
+
+CHAPITRE VII
+Instruisez-vous, mais restez femmes
+
+I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supériorité morale
+du sexe féminin sur le sexe masculin.--Beauté et bonté. 330
+
+II.--Ce qu'a produit la vieille éducation française.--L'antagonisme
+des sexes est antisocial et antihumain. 334
+
+III.--Le vrai et utile féminisme.--Régénération sans révolution. 337
+
+
+LIVRE V
+ÉMANCIPATION, ÉCONOMIQUE DE LA FEMME
+
+
+CHAPITRE I
+La question du pain quotidien
+
+I.--Aspects économiques de la question féministe.--Aggravation
+de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite
+bourgeoisie. 342
+
+II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement
+d'ambition.--Il faut des places aux diplômées. 344
+
+III.--Débouchés ouverts à l'activité des femmes.--Le
+mariage.--Le couvent.--La femme pasteur. 346
+
+IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition
+pénible et effacée.--La dévotion leur suffit-elle? 350
+
+CHAPITRE II
+Du rôle social de la femme
+
+I.--Charité religieuse et charité laïque.--Le féminisme
+philanthropique. 355
+
+II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe
+féminin.--Le relèvement de la femme par la femme. 359
+
+III.--La question des domestiques.--Doléances des
+maîtres.--Doléances des servantes. 361
+
+IV.--L'ouvrière des villes et la mutualité.--Misère à
+soulager.--Moralité à sauvegarder.--Aide-toi, la charité
+t'aidera! 365
+
+V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance
+privée.--Les devoirs de l'heure présente: le devoir social et
+le devoir patriotique. 369
+
+CHAPITRE III
+Doctrines révolutionnaires
+
+I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menacée
+par les unes et par les autres.--Identité de but, diversité de
+moyens. 375
+
+II.--Doctrine collectiviste.--L'indépendance de la femme
+future.--Notre ennemi, c'est notre maître. 378
+
+III.--L'ouvrière se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons
+de douter.--Inconséquences du prolétariat masculin. 380
+
+IV.--Doctrine anarchiste.--La liberté par la diffusion des
+lumières.--Le «réactionnaire» Voltaire. 383
+
+V.--Encore l'instruction «intégrale».--L'avenir vaudra-t-il le
+passé?--La femme sera-t-elle plus honnête et plus heureuse? 385
+
+CHAPITRE IV
+L'économie chrétienne
+
+I.--Le socialisme chrétien.--Dissentiments irréductibles entre
+la Révolution et l'Église. 388
+
+II.--L'homme à la fabrique et la femme au foyer.--La famille
+ouvrière dissociée par la grande industrie.--Interdiction pour
+la femme de travailler à l'usine. 390
+
+III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette
+exception est elle justifiée?--Pourquoi les prohibitions
+catholiques sont malheureusement impraticables. 392
+
+CHAPITRE V
+Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie
+
+I.--Notre idéal pour l'avenir.--Nos concessions pour le
+présent.--Point de théories absolues.--Il faut vivre avant tout. 398
+
+II.--Restrictions apportées au travail féminin dans l'intérêt de
+l'hygiène et de la race.--Théorie de la femme malade: ce qu'elle
+contient de vrai. 401
+
+III.--Aperçu des réglementations de la foi française relatives au
+travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficultés
+d'application.--Leur nécessité, leur légitimité. 404
+
+CHAPITRE VI
+Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière
+
+I.--Infériorité regrettable de certains salaires féminins.--Ses
+causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs à
+écarter ou à retenir.--Solutions proposées. 408
+
+II.--Inégalité des salaires de l'ouvrière et de
+l'ouvrier.--Doléances légitimes.--A travail égal, égal salaire
+pour l'homme et pour la femme. 415
+
+III.--Protection de la mère et de l'enfant nouveau-né.--OEuvres
+privées.--Intervention de l'État.--Une proposition excessive:
+hospitalisation forcée de la femme enceinte. 418
+
+IV.--Protestation de tous les groupes féministes contre la loi
+de 1892.--La réglementation légale fait-elle à l'ouvrière plus
+de mal que de bien? 424
+
+V.--Pourquoi le féminisme ne veut plus de lois de
+protection.--Un même régime légal est-il possible pour les deux
+sexes? 430
+
+CHAPITRE VII
+La concurrence féminine
+
+I.--La femme ouvrière ou employée.--Protection de la
+main-d'oeuvre féminine.--Accord des prescriptions françaises avec
+les déclarations papales. 436
+
+II.--La femme professeur.--Répétitions au rabais.--Condition
+précaire et détresse cachée. 438
+
+III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent
+éminemment au sexe féminin. 440
+
+IV.--La femme artiste.--La carrière théâtrale.--Les beaux-arts
+et les arts décoratifs. 442
+
+CHAPITRE VIII
+L'invasion des carrières libérales
+
+I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les
+hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes
+françaises pour la paix universelle.--Un bon conseil. 446
+
+II.--La femme médecin.--Son utilité en France et dans les
+colonies. 452
+
+III.--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des
+tribunaux.--Attitude du barreau. 455
+
+IV.--Objections plaisantes opposées à la femme avocat.--Leur
+réfutation. 460
+
+V.--La femme magistrat.--Innovation périlleuse.--La femme a-t-elle
+l'esprit de justice? 463
+
+CHAPITRE IX
+Le féminisme colonial
+
+I.--Encombrement de tous les emplois dans la
+mère-patrie.--Émigration des femmes aux colonies. 469
+
+II.--La Française est trop sédentaire.--Pas de colonisation sans
+femmes.--Les appels de l'«Union coloniale». 470
+
+III.--Conclusion.--Est-il à craindre que l'émancipation économique
+dénature et enlaidisse la Française du XXe siècle?--Résistances
+masculines.--Avis aux femmes. 473
+
+
+IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le féminisme français I, by Charles Turgeon
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30008 ***
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Le féminisme français. Vol. I par Charles Turgeon</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30008 ***</div>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h4>LE</h4>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3><i>L'Émancipation individuelle et sociale<br>
+de la Femme</i></h3>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>Charles TURGEON</h3>
+
+<h5>Professeur d'Économie politique à la Faculté de Droit<br>
+de l'Université de Rennes</h5>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<p class="mid">Librairie de la Société du Recueil général des Lois et des Arrêts<br>
+<span class="sml">FONDÉ PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS</span><br>
+Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL<br>
+<span class="sml"><i>22, rue Soufflot, 5e arrondt.</i></span><br>
+L. LAROSE, Directeur de la Librairie</p>
+<p class="mid">__</p>
+<h4>1902</h4>
+
+<a name="avert" id="avert"></a>
+<br><br>
+<h3>AVERTISSEMENT AU LECTEUR</h3>
+
+<p><i>Si je ne craignais d'attribuer à ce livre une importance exagérée, je
+le dédierais volontiers à celles des Françaises d'aujourd'hui qui
+songent, qui peinent ou qui souffrent, persuadé qu'il répond aux
+secrètes préoccupations d'un grand nombre de nos contemporaines.</i></p>
+
+<p><i>Le féminisme, en effet, est devenu d'actualité universelle. Il n'est
+plus permis aux juristes, aux économistes, aux moralistes, d'ignorer ce
+que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux
+qu'elles formulent, et les réformes qu'elles proposent. En me décidant à
+étudier ce problème sous ses différents aspects,--au début d'un siècle
+où il semble plus opportun de rechercher ce qu'a été la Femme du XIXe et
+ce que peut et doit être la Femme du XXe,--j'ai voulu témoigner de la
+haute considération qu'il mérite, sans me dissimuler du reste les
+difficultés et les périls d'une si présomptueuse entreprise.</i></p>
+
+<p><i>Outre que le débat institué bruyamment sur l'égalité des sexes et
+l'égalité des époux met en jeu la constitution même de la famille et
+risque d'agiter, de troubler même, bien des générations, le malheur est
+que, dans ce procès irritant où le plaidoyer traditionnel des hommes se
+heurte à l'âpre et ardent réquisitoire des femmes, tous, demandeurs et
+défendeurs, sont forcés d'être juges et parties dans leur propre cause.
+Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque
+impartialité, les avocats des deux sexes ne doivent toucher à un
+problème si épineux qu'avec d'infinis ménagements.</i></p>
+
+<p><i>Or, loin d'obéir à cette suggestion d'élémentaire sagesse, nous voyons
+tous les jours des gens, excités et excitants, se jeter éperdument dans
+la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un dédain
+manifestement réactionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un
+fracas véritablement révolutionnaire. Est-il donc impossible d'éviter
+ces excès, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en
+s'adonnant avec loyauté à la recherche de ce qui est juste et vrai? Je
+ne sais, pour ma part, nul autre moyen de réconcilier deux plaideurs
+qui, bien qu'acharnés à se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer
+l'un de l'autre.</i></p>
+
+<p><i>M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgré
+moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour
+exposer le fort et le faible du féminisme contemporain. Mais à mesure
+qu'on avancera dans ces études, on verra mieux que le féminisme, tel
+seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu'à trop
+restreindre ou à trop condenser l'examen de ses revendications, notre
+travail eût encouru le reproche d'être incomplet ou superficiel. Si même
+j'éprouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer à tous les articles
+du programme féministe une place plus large et des développements plus
+détaillés. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir.</i></p>
+
+<p><i>Quelque imparfait que puisse être cet ouvrage, il aura du moins
+l'avantage de permettre au public français d'embrasser, dans une vue
+d'ensemble, les aspects nombreux de la question féministe, la suite et
+la gradation des problèmes qu'elle soulève, le lien et l'enchaînement
+des idées qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet
+qui s'étend, comme le nôtre, à toutes les manifestations de la vie
+sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien
+dire ce que l'on pense. C'est à quoi je me suis appliqué de mon mieux,
+en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les
+doctrines avec indépendance; d'au</i><i>tant plus que si je dois à mon sexe
+d'exposer la thèse féministe avec une mâle franchise, je dois au vôtre,
+Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante aménité. J'essaierai,
+en conscience, de ne point faillir trop gravement à cette double
+obligation.</i></p>
+
+<p>Rennes, 19 mars 1901.</p>
+<br><br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l1" id="l1"></a>
+<br><br>
+<h2>LIVRE I</h2>
+
+<h3>TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES</h3>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l1c1" id="l1c1"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>L'esprit féministe</h4>
+
+<p class="mid">SOMMAIRE</p>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Ce que le féminisme pense de l'assujettissement et de
+ l'imperfection de la femme moderne.--A qui la
+ faute?--Symptômes d'émancipation.</p>
+
+<p> II.--Genèse de l'esprit féministe en France.--Son
+ but.--Rêves d'indépendance.</p>
+
+<p> III.--Les doléances du féminisme et «les droits de la
+ femme».--Notre plan et notre division.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l1c1s1" id="l1c1s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et
+des mieux douées, se sont avisées que leur sexe n'était point parfait.
+Dire que jamais pareille idée n'était venue aux hommes, serait pure
+hypocrisie. Ils en avaient tous, à la vérité, quelque vague
+pressentiment. D'aucuns même, dans l'épanchement d'une familière
+franchise, avaient pu le faire remarquer vivement à leur compagne. Mais,
+si l'on met à part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace
+masculine n'était jamais allée jusqu'à englober le sexe féminin tout
+entier dans une réprobation générale. Au sentiment des hommes (était-ce
+simplicité ou malice?) il n'existait guère qu'une femme véritablement
+inférieure; et l'on devine que c'était la leur. Toutes les autres
+avaient d'admirables qualités qu'ils étaient surpris et désolés de ne
+point trouver dans l'épouse de leur choix. Conclusion foncièrement
+humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections à
+sa femme, c'est, hélas! qu'il la connaît bien; et s'il juge les autres
+si riches de mérites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connaît
+mal. Et là, dit-on, est la vérité. Comparée à la femme idéale, à la
+femme «en soi», à la femme de l'avenir, la femme du temps présent,--la
+Française particulièrement,--n'est pas, au sentiment dès féministes les
+plus qualifiés, ce qu'elle devrait être; et l'heure est venue de la
+rendre meilleure.</p>
+
+<p>«Comment? La Française est à refaire?»--Il paraît: ces dames
+l'affirment. Que l'on reconnaît bien à cet aveu l'admirable modestie des
+femmes! Là-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop
+vite. Si, en effet, l'Ève moderne est affligée d'une douloureuse
+insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en
+incombe à son souverain maître. Ignorante, esclave et martyre, voilà ce
+que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement
+prolongée de siècle en siècle. Cette iniquité a trop duré. Il n'est que
+temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme,
+fallût-il, pour atteindre cet idéal, refaire les codes, violenter les
+moeurs et retoucher la création. L'«Ève nouvelle», qu'il s'agit de
+donner au monde, sera l'égale de l'homme et, comme telle, intelligente,
+fière, cultivée, libre et heureuse, parée de toutes les grâces de
+l'esprit et de toutes les qualités du coeur,--une perfection.</p>
+
+<p>Ce langage sonne encore étrangement à bien des oreilles. En France,
+notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si rangées, qui
+sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos
+habitudes provinciales, dans l'atmosphère tranquille et légèrement
+somnolente de nos milieux bourgeois où la femme, religieuse d'instinct,
+attachée à ses dévotions et appliquée à ses devoirs, fidèle à son mari,
+dévouée à ses enfants, aimante et aimée, s'enferme en une vie simple,
+modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur à
+faire le bonheur des siens,--on a peine à concevoir cette fièvre de
+nouveauté et cette passion d'indépendance qui, ailleurs, animent et
+précipitent le mouvement féministe contre les plus vieilles traditions
+de famille. Je sais des mères, instruites et prudentes, qui, à la
+lecture d'un de ces livres récents où s'étalent, trop souvent avec
+emphase et crudité, les doléances, les protestations et les convoitises
+de l'école nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: «Mais ces femmes
+sont folles!»</p>
+
+<p>Pas toutes, Mesdames. A la vérité, c'est le propre des mouvements
+d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon
+droit; et conformément à cette loi, le féminisme ne saurait échapper à
+certains sursauts désordonnés, à des excentricités risibles, à l'excès,
+à la chimère. Point de flot sans écume. Gardons-nous d'en conclure
+cependant que tous les partisans de l'émancipation féminine sont des
+extravagantes dévorées d'un besoin malsain de notoriété tapageuse. La
+plupart se sont vouées à cette cause avec une pleine conviction et un
+parfait désintéressement. Quelques-unes même ont donné des preuves d'un
+réel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les
+directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins à
+l'attention publique par des prodiges de volonté agissante et
+infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des apôtres.</p>
+
+<a name="l1c1s2" id="l1c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface,
+mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et
+s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes
+femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières
+indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que
+nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général,
+nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux
+causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de
+nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une
+détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la
+revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre
+accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes
+filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin
+pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une
+vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal
+défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté,
+qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction,
+beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins
+intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur
+est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la
+société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec
+douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui
+s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger
+avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur
+suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles
+revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent
+ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est
+facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et
+plus tranchante.</p>
+
+<p>En deux mots, <i>ces dames et ces demoiselles s'éprennent de science pour
+élever la femme dans la société et s'attaquent plus ou moins franchement
+au mariage pour abaisser l'homme dans la famille</i>. Tout le féminisme est
+là. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquiétude qu'il
+éveille dans les esprits attachés aux traditions, quelque défiance même
+qu'il excite dans les âmes chrétiennes, il se propage, s'affirme et
+s'accentue dans nos idées et dans nos moeurs. Le Français, né malin, y
+trouve naturellement une occasion d'épigrammes faciles où sa verve se
+délecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit
+gaulois est forcé lui-même de prendre le féminisme au sérieux. Plus
+moyen de l'enterrer sans phrases. Très garçon d'allure, de goût et de
+langage, il crie, pérore et se démène comme un beau diable. Depuis
+quelque temps surtout, il multiplie les conférences, les publications,
+les groupements, les associations et les congrès. Nous avons aujourd'hui
+une propagande féministe, une littérature féministe, des clubs
+féministes, un théâtre féministe, une presse féministe et, à sa tête, un
+grand journal, <i>la Fronde</i>, dont les projectiles sifflent chaque jour à
+nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de
+Paul, sans égard pour la qualité ou la condition du propriétaire. On
+sait enfin que le féminisme a ses syndicats et ses conciles, et que,
+chaque année, il tient ses assises plénières dans une grande ville de
+l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.</p>
+
+<a name="l1c1s3" id="l1c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Puisque les revendications féministes menacent de troubler gravement
+l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander
+nettement aux «femmes nouvelles» ce qu'elles attendent de nous, ce
+qu'elles préparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les
+embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent.
+Résumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa
+forme vive et ingénument imagée. Aussi bien est-ce le plan général de
+cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein étant de
+consacrer une étude particulière à chacune des revendications qui
+suivent. On aura ainsi sous les yeux, dès le début de ce livre, et le
+cahier des doléances féministes, et l'économie générale de notre
+travail.</p>
+
+<p>Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumière, vers la
+puissance et la liberté. Enfin l'esclave se redresse devant son maître,
+réclamant une égale place au soleil de la science et au banquet de la
+vie. Depuis trop longtemps, la femme est écrasée par la prépondérance
+masculine dans tous les domaines où son activité brûle de s'étendre et
+de s'épanouir.</p>
+
+<p>1º Elle souffre d'une <i>infériorité intellectuelle</i>; car les jeunes
+filles ne sont pas aussi complètement initiées que les jeunes gens aux
+choses de la vie et aux clartés du savoir.</p>
+
+<p>2º Elle souffre d'une <i>infériorité pédagogique</i>, parce que
+l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, et les carrières
+qui leur servent de débouchés, sont d'un accès plus difficile pour elle
+que pour l'homme.</p>
+
+<p>3º Elle souffre d'une <i>infériorité économique</i>, puisque le travail de la
+femme n'est nulle part aussi libre et aussi rémunérateur que le travail
+masculin.</p>
+
+<p>4º Elle souffre d'une <i>infériorité électorale</i>, parce que, citoyenne
+ayant les mêmes intérêts que le citoyen à l'ordre politique et à la
+prospérité publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix
+dans les conseils de la nation.</p>
+
+<p>5º Elle souffre d'une <i>infériorité civile</i>, puisque la capacité de la
+femme mariée est étroitement subordonnée à l'autorisation maritale.</p>
+
+<p>6º Elle souffre d'une <i>infériorité conjugale</i>, l'épouse étant, depuis
+des siècles, assujettie par le mariage légal et religieux à la
+domination souveraine de l'époux.</p>
+
+<p>7º Elle souffre enfin d'une <i>infériorité maternelle</i>, si l'on songe que
+les enfants qu'elle donne au pays sont soumis à la puissance du père
+avant d'être soumis à la sienne.</p>
+
+<p>Toutes ces inégalités, la «femme nouvelle» les tient pour
+injustifiables. C'était pour nos pères une vérité passée en proverbe que
+«la poule ne doit point chanter devant le coq.» Et voici que l'aimable
+volatile jette un cri de guerre et de défi à son seigneur et maître; et
+le poulailler en est tout ému et révolutionné! Pour parler moins
+irrévérencieusement, il appartient à notre époque de faire une «femme
+meilleure», une «sainte nouvelle». Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque
+les conquêtes de la femme seront achevées et les privilèges de l'homme
+abolis, «ce jour-là, toute la société, sans miracle, sera subitement
+transformée--et je veux croire--régénérée.» Et à cet acte de foi, le
+fervent écrivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre résume avec
+magnificence toutes les ambitions du féminisme, ajoute un acte
+d'ineffable espérance: «Des merveilles sont réservées aux siècles
+futurs, qui connaîtront seuls la splendeur complète d'une âme de
+femme<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <span class="sc">Jules Bois</span>, <i>La Femme nouvelle</i>. Revue encyclopédique du 28
+novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<p>On nous assure même que, pour gratifier l'humanité de cette nouvelle
+rédemption, des femmes héroïques appellent le martyre et sont prêtes à
+marcher au calvaire.</p>
+
+<p>Lyrisme à part, toutes ces manifestations de révolte, tous ces bruits de
+combat trahissent un état d'âme et un trouble d'esprit auxquels il
+serait vain d'opposer une dédaigneuse indifférence. A Jersey, sur la
+tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononcé, en
+1853, cette phrase célèbre: «Le XVIIe siècle a proclamé les Droits de
+l'homme, le XIXe siècle proclamera les Droits de la femme.» Reportons au
+XXe, si vous le voulez, la réalisation de cette prophétie: il n'en est
+pas moins à conjecturer que le siècle qui commence verra d'étonnantes
+choses. On prête à Ibsen cette autre parole: «La révolution sociale qui
+se prépare en Europe gît principalement dans l'avenir de la femme et de
+l'ouvrier.» Sans croire que la question féminine et la question ouvrière
+soient d'égale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien
+au-dessus de celle-là,--il n'en est pas moins vrai que les
+revendications de la femme sont entrées dans les préoccupations de notre
+époque, et qu'il faut, coûte que coûte, y prêter une oreille attentive
+et les soumettre à un sérieux examen.</p>
+
+<p>En réalité, le programme de l'émancipation féminine, que nous
+étudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons
+de l'énoncer, peut se ramener, pour plus de clarté, à deux directions
+générales qui correspondent à nos deux séries d'études.</p>
+
+<p>Dans la première, la femme poursuit: 1º son <i>émancipation individuelle</i>,
+en réclamant une plus large et plus libre accession aux lumières de la
+science; 2º son <i>émancipation sociale</i>, en revendiquant une plus large
+et plus libre admission aux métiers et professions des hommes.</p>
+
+<p>Dans la seconde, la femme entend réaliser: 1º son <i>émancipation
+politique</i>, en conquérant le droit de suffrage; 2º son <i>émancipation
+familiale</i>, en obtenant au foyer plus d'indépendance et d'autorité.</p>
+
+<p>Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matière d'<i>instruction</i> et
+de <i>travail</i>: voilà pour son émancipation individuelle et sociale;
+d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'<i>État</i> et du
+<i>ménage</i>: voilà pour son émancipation politique et familiale.</p>
+
+<p>Et du même coup, nous avons justifié la distribution de toutes les
+controverses féministes en deux suites d'études qui s'enchaînent et se
+complètent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications
+formulées en ces derniers temps par le féminisme français, nous tenons à
+convaincre les sceptiques et les indifférents de la gravité de ce
+mouvement d'opinion; et, à cette fin, nous indiquerons préalablement,
+avec quelque détail, ses <i>tendances</i> et ses <i>aspirations</i>, ses
+<i>groupements</i> et ses <i>manifestations</i>, l'expérience démontrant qu'une
+nouveauté mérite d'autant plus de considération qu'elle apparaît et se
+propage en des milieux plus variés et plus étendus.</p>
+
+<a name="l1c2" id="l1c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Tendances d'émancipation de la femme ouvrière</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p>I.--D'où vient le féminisme?--Son origine américaine.--Ses tendances
+diverses.</p>
+
+<p>II.--Affaiblissement de la moralité du peuple.--L'ouvrier ivrogne et
+débauché.--Pauvre épouse, pauvre mère.</p>
+
+<p>III.--Difficultés croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et l'épargne
+de l'ouvrière.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l1c2s1" id="l1c2s1"></a>
+<br>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Impossible de le nier: le féminisme est dans l'air. D'où vient-il? Que
+veut-il? Où va-t-il? Ce n'est point simple curiosité de chercher une
+réponse à ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le
+problème de l'émancipation des femmes touchant aux principes mêmes sur
+lesquels reposent depuis des siècles la famille et la société.</p>
+
+<p>Dans le féminisme il y a le mot et la chose. Le mot est né en France; on
+l'attribue à Fourier qui, dans son «système» subordonnait tous les
+progrès sociaux à «l'extension des privilèges de la femme<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>». Depuis
+lors, un usage universel a consacré ce néologisme, bien que l'Académie
+ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant à la chose, elle
+est plutôt d'origine américaine. Ce mouvement hardi ne pouvait naître
+que sur une terre jeune, débordante de sève, riche de ferments généreux
+et de forces indisciplinées, naturellement accessible à toutes les
+nouveautés et propice à toutes les audaces. Bien que le féminisme n'ait
+excité chez nous que des répercussions tardives, il commence à
+communiquer aux sphères les plus diverses de notre société un
+ébranlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord
+analyser les symptômes et reconnaître la gravité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>Théorie des Quatre Mouvements</i>, 2e édit. 1841. Librairie
+sociétaire, p. 195.</blockquote>
+
+<p>Depuis un demi-siècle, la personnalité de la femme moderne s'est accrue
+en dignité, en liberté, en autorité. Mais, non contente de ces
+conquêtes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des
+velléités d'indépendance et d'égalité qui, agitant plus d'une tête,
+risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le
+féminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses
+adeptes militants: en même temps qu'il s'épanouit dans les idées, il
+s'accrédite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'après une
+germination plus ou moins cachée, qu'un mouvement d'opinion arrive à la
+pleine conscience de ses forces et même à la claire vision de son but. A
+côté du féminisme qui prêche et s'affiche, il y a donc un féminisme qui
+sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines
+du premier, qu'après avoir dégagé les tendances du second, tenant pour
+sagesse d'étudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et
+féconde; car plus les tendances seront générales et profondes, plus les
+doctrines auront chance de pousser, de croître et de fleurir.</p>
+
+<p>Or, envisagé comme tendance, le féminisme est un état d'esprit
+incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphère flottante qui nous
+enveloppe et nous pénètre jusqu'à l'âme. Il y a beaucoup de féministes
+sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la société, chez les
+pauvres comme chez les riches, parmi les illettrés aussi bien que dans
+les milieux instruits et cultivés. La même aspiration se manifeste ici
+et là: du côté des hommes, par la désuétude ou l'abdication des
+prérogatives masculines; du côté des femmes, par l'impatience ou le
+dénigrement de la supériorité virile. D'où il suit qu'une disposition
+d'esprit, qui a le rare privilège de recruter des adhérents dans les
+catégories sociales les plus diverses, ne saurait être tenue pour un
+phénomène négligeable.</p>
+
+<p>En fait, il existe déjà, autour de nous, un féminisme <i>ouvrier</i>, un
+féminisme <i>bourgeois</i>, un féminisme <i>mondain</i>, un féminisme
+<i>professionnel</i>, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits
+plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief
+qu'ils soient animés contre le sexe fort, toutes leurs ambitions
+secrètes convergent au même but, qui est l'amoindrissement de la
+prééminence masculine. La maîtrise de l'homme, voilà l'ennemie.</p>
+
+<a name="l1c2s2" id="l1c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mécontente
+des prérogatives de son conjoint.</p>
+
+<p>C'est une illusion très humaine d'attribuer mille qualités aux
+malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de supérieure honnêteté,
+l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrière que
+l'habitude se perd d'en voir les défauts et les vices. Tandis que les
+avocats du peuple nous représentent, avec emphase, le ménage du
+prolétaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons
+nous-mêmes si naturellement à plaindre les classes besogneuses, nous
+compatissons si généralement à leurs labeurs, à leurs misères, nous
+essayons, avec une bonne volonté si unanime, de les consoler, de les
+éclairer, de les assister,--sans toujours y réussir,--que notre raison
+est devenue peu à peu la dupe de notre coeur. Et finalement égarés par
+les déclamations, plus généreuses qu'impartiales, d'une démocratie qui
+prête toutes sortes de défauts aux riches et toutes sortes de qualités
+aux pauvres, abusés par nos propres complaisances envers nos frères
+déshérités, nous avons oublié le mal vers lequel ils descendent pour ne
+voir que le bien vers lequel nous voudrions les élever.</p>
+
+<p>Or, la femme ouvrière se charge de nous rappeler au sentiment des
+réalités; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait
+d'observation à peu près générale que la femme du peuple, quels que
+soient les trésors de courage, de dévouement et de résignation dont son
+coeur déborde, commence à se prendre de lassitude et d'impatience à
+peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un débauché. Elle réclame avec
+instance le droit de disposer de ses économies, de les placer, de les
+défendre, de les arracher aux folles prodigalités du mari. Elle n'a plus
+foi dans son homme. A qui la faute?</p>
+
+<p>Ce m'est une joie de reconnaître qu'un ménage de bons travailleurs doit
+être salué de tous les respects des honnêtes gens. Pour ma part, je le
+trouve simplement admirable. L'ouvrier rangé, bon époux et bon père, est
+un sage, un philosophe en blouse, un héros sans le savoir, une sorte de
+saint obscur et caché. Il fait honneur à l'espèce humaine. Mais en
+tenant cette élite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible
+de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la
+dignité du travail et le mérite de la sobriété, l'efficacité rédemptrice
+de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui
+à l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de
+l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur
+l'ancêtre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrigé de
+quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses
+devoirs, plus conscient de ses véritables intérêts, plus attaché à sa
+patrie, plus fidèle à sa femme, plus dévoué à ses enfants? S'il est plus
+instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honoré par l'opinion,
+est-il moins envieux? Encore que mieux payé, est-il plus économe et plus
+prévoyant? A vrai dire, la fièvre de jouissance, dont cette fin de
+siècle est comme brûlée, pousse l'ouvrier aux folles dépenses, le
+détournant peu à peu de ses habitudes d'épargne et de ses obligations de
+famille. Et l'épouse se lasse de la dissipation du mari; et la mère
+s'irrite de l'égoïsme du père. Que d'argent laissé sur le comptoir des
+marchands de vin! Que de salaires dévorés dans les rigolades des mauvais
+lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la
+famille ouvrière est en train de mourir d'intempérance et d'immoralité?</p>
+
+<p>Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal
+est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste
+point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est
+l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou
+du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des
+boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner
+aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières,
+faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en
+cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille.</p>
+
+<a name="l1c2s3" id="l1c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de
+ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut
+mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un
+indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment
+soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret
+ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure,
+récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle
+veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le
+faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.</p>
+
+<p>Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le
+budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la
+dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude
+soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les
+magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la
+main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette
+concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces
+femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en
+chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il
+y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu:
+mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être
+question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les
+veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les
+exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du
+travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou
+au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de
+sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.</p>
+
+<p>Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre
+part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les
+professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette
+tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des
+sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le
+crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement
+des règles mêmes du mariage.</p>
+
+<a name="l1c3" id="l1c3"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p>
+ I.--Portraits d'aïeules.--Nos grand'mères et nos
+ filles.--La Parisienne et la Provinciale.</p>
+
+<p> II.--Les émancipées sans le savoir.--La faillite du mari.</p>
+
+<p> III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute
+ bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premières, goûts
+ d'indépendance des secondes; hardiesse et précocité des
+ unes et des autres.</p>
+
+<p> IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses idées
+ d'indépendance.</p>
+</blockquote>
+<a name="l1c3s1" id="l1c3s1"></a>
+<br>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins
+accessibles à la contagion des nouveautés ambiantes, bien que la
+bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus
+fidèle à ses obligations, il n'est pas sérieusement contestable qu'elle
+a subi, depuis un demi-siècle, au moral et au physique, de très
+appréciables déformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les
+photographies de nos mères de celles de leurs petites-filles: le
+contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image
+de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et
+simples aïeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point
+remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard
+modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles,
+dans les yeux baissés, dans ces apparences discrètes, le goût de
+l'obéissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout
+autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le
+buste droit, la tête haute, le regard direct et sûr, un air de volonté,
+d'indépendance et de commandement, révèlent en leur âme quelque chose de
+masculin qui n'aime pas à céder et qui se flatte de conquérir.</p>
+
+<p>Si doucement que cette métamorphose se soit opérée, la bourgeoise
+d'aujourd'hui ne ressemble plus tout à fait à la bourgeoise d'autrefois
+qui, timide, réservée, ingénue, élevée simplement avec des précautions
+jalouses, moins pour elle-même que pour son futur mari, s'habituait dès
+l'enfance à une vie cachée, réglée, disciplinée, toute de paix
+intérieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient
+de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect
+du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du
+pain, et même le respect du linge que parfois l'aïeule avait filé de ses
+mains tremblantes, que la fille en se mariant héritait de sa mère, qu'on
+lessivait à la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles,
+parfumées de lavande et attentivement surveillées, s'étageaient avec une
+impeccable régularité, dans les grandes armoires en coeur de chêne
+sculpté, sortes d'arches saintes où les nouveaux ménages gardaient, avec
+les vieilles reliques du passé, un peu du souvenir embaumé des ancêtres.</p>
+
+<p>Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images!
+Nos classes moyennes n'ont point échappé à la fièvre du siècle
+finissant. Sont-elles si rares--à Paris surtout,--ces jeunes femmes de
+la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant
+dépouillé l'ignorance naïve de leurs aînées, sans acquérir l'énergie
+virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour à tour impatientes
+d'action et alanguies par le rêve, sollicitées tantôt par le scepticisme
+auquel les incline leur demi-science, tantôt par les pieuses croyances
+auxquelles les ramène un secret penchant de leur coeur, ambitieuses
+d'apprendre et de savoir, inquiètes de comprendre et de douter, anémiées
+par l'étude, éprises d'une vie plus résolue, plus libre, plus agissante,
+et troublées par les risques probables et les accidents possibles de
+l'inconnu qui les attire, hésitent, se tourmentent et, s'énervant à
+chercher leur voie dans les ténèbres, perdent inévitablement la paix de
+l'âme et compromettent souvent la paix du foyer? L'époque où nous vivons
+est l'âge critique de la femme intellectuelle.</p>
+
+<p>On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a
+point de doute: ces curiosités et ces inquiétudes d'esprit ne hantent
+que les têtes déjà grisées par les vapeurs capiteuses de l'esprit
+nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux élégants, il ne
+suffit plus à l'ambition des femmes de mériter la réputation de bonnes
+ménagères, expertes aux choses de la cuisine, habiles à tourner un
+bouquet, à orner un salon, à composer même quelque chef-d'oeuvre sucré,
+crème, liqueur ou confitures. Les plus indépendantes ne se résignent
+point, sans quelque souffrance mal dissimulée, au simple rôle de mères
+tendres, dévouées, robustes et fécondes, surveillant l'office et
+gouvernant leur intérieur. Nos grand'mères se trouvaient bien de cette
+fonction modeste,--et nos grands-pères aussi. A vrai dire, le passé n'en
+concevait point d'autre. La femme à son ménage, le mari à son travail;
+et la famille était heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines
+femmes riches et dédaigneuses un air de vulgarité misérable. Et pour peu
+qu'elles aient l'humeur altière et l'âme dominatrice, on peut être sûr
+qu'elles feront bon marché de l'autorité maritale.</p>
+
+<a name="l1c3s2" id="l1c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en récriminations
+indignées contre les tendances d'émancipation féminine, et qui pourtant
+ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les
+questions du ménage. Combien même repoussent la lettre du féminisme et
+en pratiquent l'esprit dans leur intérieur avec une admirable sérénité?
+Ne leur parlez point d'une femme médecin ou avocat: elles hausseront les
+épaules avec mépris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront
+qu'une femme abdique les qualités de son sexe. Mais que leur mari élève
+la voix pour émettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux
+sera mal reçu. Ces dames ont la prétention de prendre toutes les
+décisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent
+leurs volontés, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la
+cuisine que pour mieux régenter le père et les enfants. L'égalité des
+droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne
+se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur
+vie, en subordonnant l'autorité maritale à leur autorité propre. Pour
+elles, le féminisme est sans objet, car leur petite révolution est
+faite. Elles ont pris déjà la place du maître.</p>
+
+<p>On rapporte même que bon nombre de femmes chrétiennes conspirent, de
+coeur, avec leurs soeurs les plus émancipées. Non qu'elles ne soient un
+peu gênées par la condamnation que Dieu lui-même a portée contre notre
+première mère: «Tu seras assujettie à l'homme.» Mais ces
+arrière-petites-filles d'Ève se persuadent sans trop de peine que,
+l'homme ayant généralement failli aux devoirs de protection, d'amour et
+de fidélité que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de
+rompre un contrat si mal observé et de revendiquer, à titre de
+dédommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par
+les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal
+gouvernée par le père. Ne pouvant réformer l'homme, n'est-il pas juste
+de transformer la femme? Puisque le maître s'abaisse, il faut bien que
+l'esclave s'élève. Si donc le sexe fort ne veille pas à donner plus de
+satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre à voir sa femme, si
+bonne dévote qu'elle soit, réclamer pour elle-même, avec une insistance
+croissante, l'autorité dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.</p>
+
+<p>A toutes ces mécontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises,
+qui deviennent légion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez
+barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques à tout faire et
+qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du
+conservatoire ou font de l'aquarelle comme un lauréat des beaux-arts, la
+confinent dans leur ménage avec obligation de soigner le menu et de
+surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est même d'assez vaniteux
+pour choyer, parer, orner, gâter leur femme, moins pour elle-même que
+pour la satisfaction égoïste du maître, comme un pacha en use avec une
+beauté de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un
+meuble de luxe, ne se gênent pas de la renvoyer, quand elle se mêle de
+politique ou de littérature, à son journal de mode, à sa couturière et à
+ses chiffons? Et Monsieur qui est commerçant ou industriel, n'a pas le
+plus petit diplôme! Et Madame a son brevet supérieur! Est-ce tolérable?
+Adam a-t-il reçu Ève des mains de Dieu pour en faire une cuisinière
+surmenée ou une oisive assujettie? Ni femme de ménage ni poupée de
+salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que
+sera-ce lorsqu'elles seront bachelières, licenciées ou doctoresses?
+Elles ne voudront plus épouser que des académiciens.</p>
+
+<p>Pour rester sérieux, je ne crois pas outrepasser la vérité en disant que
+beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se
+jugent très supérieures à leurs maris. De là, un malaise, un dépit, une
+soumission mal supportée, où j'ai le droit de voir un germe de révolte
+future qui ne peut, hélas! que se développer rapidement au coeur des
+générations nouvelles.</p>
+
+<a name="l1c3s3" id="l1c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Si, en effet, je considère d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie,
+je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles
+qu'autrefois, les exigences économiques la poussent de plus en plus à
+rechercher les emplois virils pour se créer une existence indépendante.
+Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant
+leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour
+suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les goûts
+sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la
+paternité, se disent qu'il est plus économique d'entretenir une
+maîtresse que d'élever une famille. Et voilà pourquoi tant d'honnêtes
+demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isolées
+gagnent leur vie, nous les voyons assiéger les portes de toutes les
+«administrations» et s'épuiser à la conquête de tous les diplômes. Ne
+vaut-il pas mieux s'acharner à un travail honorable que s'abandonner aux
+tentations de la «vie facile»?</p>
+
+<p>Quant à la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler
+trop malignement, il serait puéril de cacher qu'elle est en train de
+perdre, en certains milieux, la fraîcheur d'âme, la réserve ingénue, le
+parfait équilibre de ses devancières. Aura-t-elle l'esprit aussi droit,
+la santé aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anémie l'a déjà
+touchée, et la névrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois
+n'existe plus en province: on en trouverait des milliers même à Paris.
+Beaucoup sont aussi sévèrement élevées que le furent leurs grand'mères.
+On ne les voit point au théâtre; elles ne sortent jamais sans être
+accompagnées; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de
+trois fois avec le même jeune homme. Toutes ces «convenances»,
+d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont
+trop routinières en France pour que ces recluses se puissent transformer
+rapidement en évaporées.</p>
+
+<p>Et pourtant, ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer dans un salon,
+de ces charmantes petites personnes, précocement développées, instruites
+et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse
+tranquille qui déconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes,
+joignant la coquetterie à l'assurance et l'impertinence à la séduction,
+sortes de roses de salon, prématurément écloses, dont le charme attirant
+ne cache point assez les épines? Très positives et très renseignées, ces
+demoiselles «Sans-gêne» ont déjà, semble-t-il, l'expérience de la vie.</p>
+
+<p>N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades.
+Sous prétexte de franchise et de sincérité, nous n'épargnons pas à leurs
+oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons
+traîner sur la table de famille les livres les moins propres à
+entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu à peu le
+respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mêmes, jointes à une
+instruction plus avancée, ouvrent leur imagination à mille choses qu'on
+s'appliquait jadis à leur cacher soigneusement. De là, ce type nouveau
+de jeune fille indépendante, moqueuse, à l'intelligence vive et
+inquiétante, qui commence à nous apparaître, même en province. Et comme,
+suivant la très sage remarque de Mme Arvède Barine, «les audaces de
+pensée mènent sûrement les natures faibles ou impressionnables aux
+audaces de conduite», je me demande, en vérité, si cette jeune fille,
+élevée à jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une
+«émancipée» dans le sens défavorable du mot,--sera plus tard aussi
+docile que ses aînées aux conseils et aux directions de son mari, aussi
+fidèle à son intérieur et, chose plus grave, aussi dévouée aux tâches
+sacrées de la maternité.</p>
+
+<a name="l1c3s4" id="l1c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de
+l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez
+la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine,
+il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le
+droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la
+responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles
+croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui
+faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui
+justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour
+l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de
+sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos
+moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme
+un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger
+les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité
+civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous
+les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la
+plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de
+non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons
+convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus
+naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons
+fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en
+impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à
+ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié.</p>
+
+<p>Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes,
+les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons
+des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte
+par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous
+prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur
+ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la
+constitution économique et sociale de la famille française. Liberté,
+égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles
+entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs
+actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et
+en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité
+fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite
+pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme
+un frère!</p>
+
+<p>Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette
+révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères
+ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de
+leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement
+commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.»</p>
+
+<a name="l1c4" id="l1c4"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>Tendances d'émancipation de la femme mondaine</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les outrances du théâtre et du roman.--Le monde où l'on
+ s'amuse.--Le féminisme exotique et jouisseur.</p>
+
+<p> II.--La femme oisive et dissipée.--Ce qu'est la mère, ce
+ que sera la fille.</p>
+
+<p> III.--Demi-vierge et demi-monstre.--Où est l'éducation
+ familiale d'autrefois?</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l1c4s1" id="l1c4s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Tandis que les classes moyennes, prises dans leur généralité, restent
+attachées au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnête, toute
+remplie des devoirs quotidiens courageusement acceptés, persistent à
+placer dans la dignité et l'indissolubilité du mariage la force et le
+bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les
+régions dites «élevées» de la société parisienne, la curiosité de jouir
+et la passion de l'amusement s'exaspèrent en une fièvre croissante, qui
+s'impatiente de toutes les digues opposées au libre plaisir par
+l'habitude morale et par le frein combiné de la religion et des lois. Si
+nous admettions même,--et c'est un préjugé courant--que la littérature,
+le roman et le théâtre sont les fidèles reflets de l'âme d'un peuple, il
+faudrait conclure de tout ce qui s'est écrit sur les moeurs françaises
+depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre société tombe en
+décomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'étranger, qui
+n'est pas en situation de ramener le mal à ses justes proportions, nous
+fait l'injure de croire. De grâce, n'élargissons point nos plaies,
+n'aggravons point nos vices à plaisir! Puissent nos écrivains renoncer
+aux élégances perverses du roman «distingué» où chaque salon ressemble à
+un mauvais lieu! Toute la société française ne tient pas, Dieu merci! en
+ce monde exotique luxueusement installé dans les somptueux quartiers de
+l'Arc-de-Triomphe, où «nos toutes belles» traînent une existence vide,
+factice, dissipée, au milieu d'un décor digne des <i>Mille et une Nuits</i>,
+s'occupant à cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons,
+la psychologie du libre amour, le dévergondage et l'adultère. Ces fleurs
+de perversion sont des raretés. Cette vie est en dehors des lois
+communes de la vie.</p>
+
+<p>Même dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de
+se déchaîner aussi généralement, aussi scandaleusement. En fait, les
+nécessités de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de
+l'avenir à préparer, de la fortune à maintenir, les soucis d'argent,
+d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entraînements et
+contrarient le goût du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est
+pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement
+la fête. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous
+surtout d'étendre à toutes nos classes élevées la réprobation que mérite
+seulement la corruption d'une minorité tapageuse.</p>
+
+<p>Mais, si exceptionnel que soit le monde où l'on s'amuse, quels
+détestables exemples il donne au monde où l'on travaille! Car il faut
+bien reconnaître que, dans ce milieu élégant, léger, subtil, agité, qui,
+voulant jouir de la vie, retentit d'un perpétuel éclat de rire,
+l'émancipation est de bon ton. C'est là que règne et s'épanouit ce que
+j'appelle le «féminisme mondain», un féminisme évaporé qui semble
+prendre à tâche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne
+des moeurs et le bon génie du foyer. C'est là qu'on rencontre ces jeunes
+femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes,
+éprises de vie indépendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent
+d'incarner à nos yeux la «femme libre». Leur plus grand plaisir est de
+jouer avec le feu. Par un mépris hautain du danger, et peut-être aussi
+par l'attrait piquant du fruit défendu, elles se font un amusement de
+côtoyer les abîmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arrivé!
+Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.</p>
+
+
+<a name="l1c4s2" id="l1c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux
+exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses
+esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos
+dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une
+créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite
+honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses
+écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé
+sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon,
+se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à
+s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer,
+elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes,
+du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des
+convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand
+elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a
+minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des
+usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est
+une chatte distinguée.</p>
+
+<p>Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste!
+Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en
+dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à
+elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes
+d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font
+prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les
+apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave.
+Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au
+bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne
+songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son
+coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse.
+C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et
+inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les
+grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code,
+de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une
+tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée.</p>
+
+<p>Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre
+que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et
+dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures
+inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière
+génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les
+conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une
+atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues,
+s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées,
+qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les
+gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les
+allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les
+hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que
+jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles
+ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive
+tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont
+l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue
+leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans
+les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des
+toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que
+deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?</p>
+
+<a name="l1c4s3" id="l1c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine très
+affinée et d'une culture morale trop négligée. Elle fait profession de
+ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure
+même que les demoiselles les plus lancées de cette belle société n'ont
+point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que
+ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun
+langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances
+nouvelles les attirent; seul, l'effort méritoire les épouvante. Passe
+encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue inédit, de
+fabriquer des vers décadents ou de la peinture impressionniste, et avec
+quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrément trouvent
+grâce devant leur fatuité dédaigneuse, en revanche, le travail sérieux
+les ennuie autant que l'austère vérité les assomme. Il est évident
+qu'elles ont résolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux
+devoirs naturels qui pèsent sur le vulgaire.</p>
+
+<p>J'ai hâte de dire que cette corruption n'est pas tout à fait d'origine
+française. Il faut y voir, suivant le mot de M. André Theuriet, un
+curieux exemple de «contagion par infiltration». Depuis plusieurs
+années, les jeunes filles anglo-américaines pullulent dans nos villes
+d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont
+empressées de copier les allures hardies et le sans-gêne émancipé de
+leurs soeurs étrangères. Seulement, débarrassées de la retenue qu'impose
+au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces libertés
+ont vite dégénéré, dans nos milieux français où le sang est plus vif et
+la tête plus chaude, en excentricités provocantes. Et la logique du mal
+veut, hélas! (c'est M. Marcel Prévost qui le confesse textuellement dans
+la préface de son fameux livre) que «pour la fillette d'honnête
+bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le
+collégien.»</p>
+
+<p>Il reste qu'à Paris comme en province, chez les riches comme chez les
+pauvres, il n'est qu'une éducation chastement familiale pour soutenir et
+perpétuer la pure tradition des bons ménages et le renom de la vieille
+honnêteté française. Mais les pères et les mères auront-ils la sagesse
+et le courage de défendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus
+simples et plus sévères, contre la contagion des mauvais exemples?</p>
+
+<a name="l1c5" id="l1c5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Tendances d'émancipation de la femme «nouvelle»</h4>
+
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les professionnelles du féminisme sont de franches
+ révoltées.--Le prolétariat intellectuel des femmes.</p>
+
+<p> II.--Nouveautés inquiétantes de langage et de conduite.--La
+ femme «libre».--État d'âme anarchique.</p>
+</blockquote>
+<a name="l1c5s1" id="l1c5s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>On trouvera peut-être que je n'ai point su parler toujours sans
+irrévérence des tendances diverses du féminisme ouvrier, bourgeois et
+mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de
+juger les aspirations du féminisme «professionnel?» Mais j'ai trop le
+respect de la femme pour hésiter à lui dire toute la vérité.</p>
+
+<p>Les professionnelles du féminisme sont, d'esprit et de coeur, de
+franches révoltées. Par cette appellation, j'entends cette fraction
+avancée qui, sans distinguer entre les revendications féminines, va
+droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de
+la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et
+indisciplinée, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit
+bataillon de femmes exaltées qui proclament l'égalité absolue des sexes
+et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour
+nous convaincre des infortunes de l'«éternelle esclave» et de
+l'«inéluctable révolution» de la femme moderne. A cet effet, elles
+professent le féminisme «intégral».</p>
+
+<p>Ce qui perce à travers la propagande qu'elles mènent, c'est, avec le
+mauvais goût de la déclamation, une avidité impatiente de réclame, un
+goût effréné de notoriété bruyante. Il semble qu'entraînées par le bel
+exemple que nous leur avons donné, ces fortes têtes soient en joie de
+succomber aux tentations de publicité à outrance qui compromettent si
+gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillité des
+honnêtes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est
+à qui s'époumonera pour mettre sa petite personne en évidence sur le
+plus haut perchoir du poulailler. Après le politicien, voici qu'apparaît
+la politicienne. Il faut aux femmes «nouvelles» une scène pour s'y
+affirmer et s'y afficher à tous les regards. Et dans le nombre, il
+pourrait bien se révéler tôt ou tard d'admirables comédiennes.</p>
+
+<p>Que le nombre des émancipées excentriques ait chance de se grossir à
+l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-là, nos
+couvents de femmes avaient recueilli la plupart des déshéritées et des
+vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre
+et plus large ne manquera point de susciter, parmi les générations qui
+montent, un nombre croissant de jeunes filles diplômées, d'intelligence
+ardente et éveillée, curieuses de vivre et ambitieuses de réussir,
+auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les débouchés
+qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au
+développement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les
+carrières pédagogiques sont déjà surabondamment encombrées, et que
+nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs
+brevets, qui se morfondent dans une inaction misérable? Trop savantes et
+trop fières pour se plier aux besognes manuelles, on les voit déjà
+traîner dans les grandes villes une vie désenchantée et se disputer avec
+âpreté quelques maigres leçons, tandis qu'elles couvent en leur coeur
+d'amères rancunes contre l'imprévoyante société qui leur a ouvert une
+voie sans issue. N'est-il pas à craindre que certaines de ces
+malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prêtent
+l'oreille aux suggestions de l'esprit de révolte et s'enrégimentent dans
+cette annexe de l'armée révolutionnaire qu'on appelle déjà «le
+prolétariat intellectuel des femmes?»</p>
+
+<p>Sorties des classes moyennes, incomprises, isolées, déclassées, avec des
+goûts, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire,
+quoi de plus naturel que leur âme, aigrie ou désabusée, s'ouvre aux
+idées d'indépendance qui flottent dans l'air, et qu'entraînées par ces
+prédications excessives qui exagèrent les droits et atténuent les
+devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisément qu'elles sont des
+victimes et des sacrifiées? Détournées de leurs traditionnelles
+professions par une instruction inconsidérée, elles assiégeront en foule
+grossissante les carrières masculines et, devant les difficultés de s'y
+faire une place et un nom, elles crieront à l'oppression, réclamant
+l'égalité absolue et l'indépendance totale.</p>
+
+<a name="l1c5s2" id="l1c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Entre ces mécontentes, qui peuvent devenir légion, une sorte de
+franc-maçonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prétexte
+d'émanciper les femmes de la tutelle néfaste des hommes, aborde sans
+scrupule les sujets les plus déplaisants et les questions les plus
+scabreuses. Il semble que les hardiesses inquiétantes de langage
+fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lèvres de
+certains féministes. A les entendre parler des choses du mariage avec
+une impudence sereine, on croirait que ces zélateurs et ces zélatrices
+de la croisade des «temps nouveaux» n'ont pas eu de parents à aimer et à
+bénir, puisque c'est au foyer seulement que s'éveille et s'entretient la
+douce religion de la famille. Aussi bien le féminisme est-il, pour
+quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui
+jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent même
+de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrète
+espérance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tête féminine
+mal équilibrée entre en ébullition, on peut s'attendre aux pires
+extravagances.</p>
+
+<p>Dans la pensée de ces intransigeantes, l'«Ève nouvelle» doit évincer le
+vieil homme, comme une réserve fraîche remplace un corps de troupes
+affaiblies et fourbues. Leur prétention est de parler et de penser par
+elles-mêmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mêmes. Elles ne
+souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprète.
+Voici la confession d'une jeune émancipée que M. Jules Bois a reçue avec
+complaisance: «Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de
+l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son
+cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous
+la brutalité du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tête ni
+devant le bras du mâle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et
+forte? Je travaillerai; je serai médecin, avocat, poète, savant,
+ingénieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il
+voudra<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> <i>L'Ève nouvelle</i>, p. 152.</blockquote>
+
+<p>Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que
+le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos
+familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour
+mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari
+gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le
+roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui,
+cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties
+soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à
+des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à
+la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur
+prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces
+pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être
+libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation
+plus dégradante?</p>
+
+<p>Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études,
+astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite
+de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera
+en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui
+déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle
+épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les
+prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte
+ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté.</p>
+
+<p>Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré
+implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés
+considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille
+française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien:
+cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour
+être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la
+société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que
+modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de
+métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement
+intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on
+ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes
+et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des
+moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les
+transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni
+soudaines.</p>
+
+<p>C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance:
+«L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus
+hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme,
+rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles
+rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être
+émancipée qu'elle ne peut être rénovée<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.» Conclusion excessive: la
+femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les
+changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais
+il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que
+l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Préface de l'<i>Ami des femmes</i>. Théâtre complet, t. IV, p. 29.</blockquote>
+
+<a name="l1c6" id="l1c6"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>Modes et nouveautés féministes</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le féminisme opportuniste.--Son programme.--Sports
+ virils.--Ce qu'on attend de la bicyclette.</p>
+
+<p> II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le
+ costume féminin se masculinise.--Exagérations fâcheuses.</p>
+
+<p> III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une
+ belle femme?</p>
+</blockquote>
+<a name="l1c6s1" id="l1c6s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes
+supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des
+espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer
+et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées,
+opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi
+qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus
+facilement qu'elles l'auront moins effarouché.</p>
+
+<p>Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de
+révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de
+révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par
+application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des
+grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs
+reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a
+du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue
+l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole,
+il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces.
+Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le
+contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée,
+sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à
+développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses
+moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête,
+qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait
+d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et
+ne trempaient virilement leur organisme.</p>
+
+<p>Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de
+la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et
+jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles
+excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes
+et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit
+et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la
+bicyclette surtout.</p>
+
+<p>La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans
+les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le
+bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal
+possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses
+considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans
+l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette
+petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est
+présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et
+ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un
+congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander
+chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la
+bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des
+femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes
+plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera
+efficacement à l'abolition de la domestication des femmes.</p>
+
+<p>Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder
+sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre
+d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a
+pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance.
+Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de
+tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un
+ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en
+passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il
+appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes
+pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la
+bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des
+mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la
+garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez
+gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la
+surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un
+remède à la dépopulation.</p>
+
+<p>Mais il autorise et nécessite de si libres mouvements et de si viriles
+toilettes! Et le féminisme s'en réjouit. Car la femme a quelque chance
+de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses
+costumes. S'il était permis d'user de néologismes barbares, je dirais
+même qu'il n'est que de «masculiniser» la mode pour «garçonnifier» la
+femme. Un honnête homme du grand siècle eût écrit, en meilleur style,
+que les habits ont une action sur les bienséances et que les dehors
+peuvent corrompre les moeurs.</p>
+
+<a name="l1c6s2" id="l1c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>On voudra bien m'excuser d'aborder, à ce propos, une question dont il
+est facile de saisir l'intérêt considérable: je veux parler de la
+culotte et du corset. Les professionnelles du féminisme nous font une
+obligation de traiter ces graves problèmes. Pour peu qu'on y
+réfléchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine à reconnaître que ces
+deux notables échantillons de l'habillement moderne sont éminemment
+symboliques. Tout le mouvement féministe s'y révèle par son aversion
+pour le costume féminin et par son goût pour le costume masculin.</p>
+
+<p>Il n'est pas impossible même que les femmes vraiment libres fassent un
+jour de la culotte un emblème et un drapeau. Avez-vous remarqué l'allure
+décidée et les airs triomphants de la cycliste vraiment émancipée? A la
+voir porter si crânement la culotte bouffante, on la prendrait de loin
+pour un zouave échappé d'un régiment d'Afrique. En Angleterre, les
+féministes militantes ont adopté un «costume rationnel». Il est
+pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coupés courts; une
+jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orné d'une
+petite cravate noire. La jupe est taillée en vue de la marche. C'est un
+peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me
+fait un devoir de reconnaître que, dans ma pensée, ce compliment ne
+s'adresse qu'à une minorité: pour dix jolies femmes que ce costume
+avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt
+parfaitement ridicules.</p>
+
+<p>En 1896, à une séance de la «Société des réformes féminines» de Berlin,
+l'assemblée condamnait à l'unanimité l'usage du corset (beaucoup de
+médecins hygiénistes sont du même avis) et proclamait le prochain
+avènement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas
+du tout que nous soyons à la veille d'une si grave révolution. Non que
+le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en
+connaissaient point l'étroit assujettissement. En soi, il est immoral,
+puisque l'allaitement et la maternité peuvent en souffrir. Qu'il
+s'assouplisse et se perfectionne, il est bienséant de le souhaiter; mais
+je doute qu'il disparaisse. Si de la théorie les Allemandes passent à la
+pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit
+qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de
+Berlin un aspect tout à fait réjouissant.</p>
+
+<p>Quant aux Françaises qui, très généralement, ont le sens du beau et
+l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la
+servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit même
+meurtrier; mais c'est un si précieux artifice d'élégance! A quel mari
+n'est-il pas arrivé d'entendre sa femme affirmer avec crânerie qu'il
+faut souffrir pour être belle? Ce corset ne disparaîtra que le jour où
+les grâces de la femme n'auront plus besoin d'être soutenues ou
+corrigées. Prenons patience.</p>
+
+<p>J'imagine, de même, que la culotte aura peine à détrôner la jupe. Il y a
+quelques années, pourtant, le congrès féministe de Chicago a recommandé
+aux femmes soucieuses de leur dignité sociale l'emploi du «vêtement
+dualiste». Ce vêtement dualiste est ce que nous appelons grossièrement
+un pantalon. Mais cette résolution mémorable ne semble pas avoir produit
+jusqu'ici grand effet.</p>
+
+<p>A Paris, la Gauche féministe s'est contentée d'émettre le voeu que les
+ouvrières soient autorisées à porter la jupe courte, dans un intérêt
+d'hygiène et de sécurité: ce qui n'est pas si déraisonnable, le port de
+la robe longue offrant de réels dangers dans la fabrication mécanique.
+Et sous prétexte que les ouvrières n'osent pas se singulariser,
+certaines dames autoritaires voulaient même inviter les syndicats
+féminins à «exiger de leurs membres l'application immédiate du nouveau
+costume rationnel.» Par bonheur, Mme Séverine veillait, et grâce à son
+intervention, la question de toilette est restée sous la loi de
+liberté<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Soyez donc assurés que la jupe courte ne sera goûtée que de celles qui
+ont un joli pied. Emprunter au vêtement masculin ce qu'il a de pratique,
+sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer à
+l'élégance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La
+coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gêne et retenir ce
+qui leur sied. N'en déplaise aux gros bonnets du féminisme, (je prie
+celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos
+chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis
+croire qu'au prochain siècle il n'y ait plus à porter la robe que les
+avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de goût ne se
+résoudront point à ce retranchement; leur grâce en souffrirait trop. Et
+pourtant le règne exclusif de la culotte serait d'une grande économie
+pour le ménage: les robes coûtent si cher! Seulement, cette économie ne
+manquerait point de tourner souvent à la mortification du mari: tandis
+que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est
+à craindre que celles-ci ne consentissent jamais à porter les culottes
+de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prévost a pu écrire que le temps
+est passé où les maris ramenaient leurs femmes à l'obéissance par ces
+mots d'amicale supériorité: «Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de
+bruit! On vous donnera de belles robes!» Il paraît que cela ne prend
+plus.</p>
+
+<p>Exagération et plaisanterie à part, il reste qu'une transformation
+s'opère lentement dans les modes, dans les goûts et jusque dans les
+allures et les attitudes, qui marque, d'une façon visible à tous les
+yeux, les modifications profondes et secrètes qui travaillent les moeurs
+et les idées de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette féminine
+se masculinise de plus en plus. Le dolman est à la mode avec ses
+broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le
+velours et le satin; nos élégantes arborent avec une raideur altière le
+plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'épingle du
+sportsman.</p>
+
+<p>Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un
+changement dans les idées et les aspirations. Pour celles que les
+nécessités de leur condition poussent à l'assaut des professions
+masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles
+soutiennent pour la vie, les vertus purement féminines sont de moins en
+moins suffisantes; qu'il leur faut, pour réussir, un peu du courage, de
+la hardiesse et de la désinvolture des hommes; que, pour être fortes, en
+un mot, elles doivent renoncer aux délicatesses charmantes qui font leur
+grâce et aussi leur faiblesse.</p>
+
+<p>Quant aux demoiselles des classes riches, véritable jeunesse dorée dont
+les désirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent
+répété que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme,
+qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manières de Messieurs
+leurs frères. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des
+chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures
+et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un éloge
+suprême, qu'on dise d'elle: «C'est un bon garçon!» Et nos demoiselles
+s'appliquent consciencieusement à mériter cette flatteuse appellation.</p>
+
+<p>Pour ce qui est enfin des femmes franchement émancipées, elles n'ont pas
+d'autre préoccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos
+défauts et dans nos brutalités pour se hausser à notre niveau. Lasse
+d'être notre compagne, la «femme nouvelle» aspire à devenir notre
+compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui
+secoue, avec de grandes phrases, la contrainte déprimante du corset et
+revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque
+plus que la moustache,--et encore!</p>
+
+<p>Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dépit des difficultés,
+elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts
+et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme
+Arvède Barine, à «la naissance d'un troisième sexe». Telles, chez nous,
+ces détraquées, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grâces de la
+femme sans acquérir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de
+son sexe, sans qu'il lui soit donné de le changer, incapable de s'élever
+à la puissance virile après avoir perdu ce qui lui restait de séduction
+féminine, ni garçon ni fille, ni homme ni femme, ni mâle ni femelle,
+l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une
+insexuée, à peine une personne, presque un monstre, voilà donc le
+troisième type de l'humanité à venir! On conçoit que cet être vague dont
+la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne à perdre les signes
+extérieurs de la féminité (tant pis pour nous!) sans parvenir à
+s'approprier la puissance dominatrice de la masculinité (tant pis pour
+elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette
+demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa
+multiplication ne laisserait point d'être inquiétante pour l'honnêteté,
+la santé et l'avenir de la société française.</p>
+
+<a name="l1c6s3" id="l1c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Contre cette masculinité d'emprunt, contre cette caricature de l'homme,
+il est urgent de protester au nom de la beauté et des intérêts même de
+la femme.</p>
+
+<p>Aimez-vous le travesti au théâtre? Il me gêne ou m'afflige. Je le trouve
+choquant ou laid: il déforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces
+dames voudraient le généraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la «femme
+nouvelle» s'exerce-t-elle à imiter servilement notre costume et à nous
+prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de
+talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates
+viriles et de mâles vestons? Le vêtement masculin est-il donc d'une
+coupe si délectable pour que les féministes les plus ardentes
+s'empressent d'y asservir leurs grâces en s'appropriant nos platitudes?
+Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux
+Anglaises!</p>
+
+<p>Et puis, quelle étrange idée de supposer que le bonheur des femmes est
+subordonné à leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le
+caractère aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si
+jolis modèles, qu'il faille nécessairement nous copier pour goûter la
+félicité suprême? Les femmes devraient craindre,--au lieu de
+l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles
+donc qu'à trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? «Le
+rôle social des femmes n'est grand, a écrit Henry Fouquier avec son
+admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si
+elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le
+club, elles perdraient le foyer<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.» A vivre d'une vie trop masculine,
+la femme dépouillerait même ce qui fait son charme, à savoir la retenue
+et la grâce, l'élégance et la pudeur. Et le jour où elle serait aussi
+laide, aussi brutale et aussi grossière que nous (suis-je assez
+modeste?) son règne serait fini et son sexe découronné.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>Les Femmes gui votent.</i> Annales politiques et littéraires du
+15 avril 1896.</blockquote>
+
+<p>J'en appelle au témoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont
+épousé plus ou moins les idées nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly
+Lieutier, poète et romancière, à laquelle j'emprunte cette curieuse
+pensée: «La femme qui se masculinisera pour prouver son égalité avec
+l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas
+égale à ce dernier en restant femme. Pour prouver cette égalité
+absolument réelle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en
+l'utilisant au profit de tous.» C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une
+journaliste, qui déclare ceci: «Savoir, jusque dans nos revendications
+et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par
+le caractère, les manières et même et surtout la toilette, là est le
+secret de notre réussite. En une lutte où nous avons besoin de tous nos
+moyens, pourquoi dédaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous
+donna: le charme<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même.</i> Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, pp. 873 et 883.</blockquote>
+
+<p>Faisons des voeux pour que, docile à ces conseils, la femme reste femme
+par l'élégance de ses manières et la délicatesse de sa nature, comme
+elle l'est par la tendresse de son âme, par la sensibilité émue et la
+douce pitié qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dévouement
+et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se
+dise que ce n'est point affranchir et améliorer son sexe que d'en faire
+une contrefaçon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que
+nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid.
+Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyère: «Un beau visage est le
+plus beau des spectacles.»--«Une belle femme qui a les qualités d'un
+honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux:
+l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.» Ceux qui aiment
+sincèrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l2" id="l2"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE II</h2>
+
+<h3>GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES</h3>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l2c1" id="l2c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>Le féminisme révolutionnaire</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les groupements féministes d'aujourd'hui.--Prétentions
+ collectivistes.--Point d'émancipation féministe sans
+ révolution sociale.</p>
+
+<p> II.--Schisme entre les prolétaires et les bourgeoises.--Les
+ intérêts de l'ouvrier et les intérêts de l'ouvrière.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l2c1s1" id="l2c1s1"></a>
+<br>
+<h4>I</h4>
+
+<p>C'est un fait établi que, dans la classe ouvrière comme dans la classe
+bourgeoise, dans les milieux mondains et «distingués» non moins que dans
+les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins
+d'indépendance et des désirs d'émancipation qui, nés de causes multiples
+et aspirant à des fins diverses, travaillent sourdement la femme de
+toutes les conditions, percent à travers son langage et ses allures,
+transparaissent dans son costume et dans ses goûts. Rien d'étonnant que
+ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient
+peu à peu dessinées, précisées, formulées en quelques têtes plus
+raisonneuses et plus ardentes. Et la nébuleuse a pris corps; et les
+aspirations se sont muées en doctrines systématiques qui, dès
+maintenant, se partagent avec une suffisante netteté en trois grands
+courants d'opinion. Ce sont: le féminisme <i>révolutionnaire</i>, le
+féminisme <i>chrétien</i> et le féminisme <i>indépendant</i>.</p>
+
+<p>Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications féminines n'est
+donc pas une, mais triple, suivant qu'elle émane des féministes
+révolutionnaires, des féministes chrétiens ou des féministes
+indépendants, ces derniers refusant de s'inféoder aux partis religieux
+et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de liberté et de
+dignité pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le
+cherchent en des directions opposées ou s'y acheminent par des voies
+différentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations
+générales.</p>
+
+<p>Dans les anciens temps, le sexe féminin n'a joui nulle part d'une grande
+faveur. La naissance d'une fille passait même très généralement pour une
+calamité, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-né la puissance de
+délivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et
+religions déclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'après
+le polythéisme, tous les maux qui affligent l'humanité sont sortis de la
+boîte de Pandore. Pour le christianisme, Ève est l'initiatrice du péché
+et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion
+abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle
+l'ennoblisse de l'autre, en élevant le mariage monogame à la dignité de
+sacrement et en installant pour la vie l'épouse et l'époux, la mère et
+le père, dans une fonction également nécessaire au développement de la
+famille unifiée.</p>
+
+<p>Telle n'est point cependant l'opinion des écrivains révolutionnaires qui
+tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les
+cultes les plus barbares et les législations les plus cruelles. C'est
+ainsi que M. Élie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se
+montrèrent compatissantes à la femme, «toutes les civilisations, toutes
+les religions à nous connues qui envahirent la scène du monde pour
+s'entre-déchirer, ne s'accordèrent que sur un point: la haine et le
+mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, chrétiens,
+mahométans jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent
+une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de
+tyrannie. Nous le disons très sérieusement: sur ce point, notre
+humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des
+espèces animales<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.» Il s'agit donc d'arracher la femme au
+christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui,
+aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> <i>Les Hommes féministes.</i> Revue encyclopédique du 28 novembre
+1896, p. 828.</blockquote>
+
+<p>A un point de vue plus général, les partis révolutionnaires ne peuvent
+qu'être les alliés naturels du féminisme, l'esprit de révolte qui
+inspire ses revendications méritant toutes leurs sympathies. C'est
+pourquoi socialistes et anarchistes prêchent à la femme que, dans le
+partage des droits et des devoirs, elle joue le rôle de dupe. M. Lucien
+Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, «victime de
+la loi de l'homme qui lui commande l'obéissance, victime de la religion
+qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l'entretient
+dans la servitude, elle est la perpétuelle exploitée.» Qu'elle n'attende
+donc point de la bonne volonté des législateurs le démantèlement des
+codes et des institutions dont les hommes ont fortifié leur position
+supérieure: elle y perdrait son temps. Révoltez-vous, mes soeurs; car
+«vous ne serez affranchies que par la Révolution.» Le vieux conspirateur
+russe, Pierre Lawroff, parle dans le même sens. «Pour le moment actuel,
+nous, socialistes impénitents, nous nous permettons d'affirmer que ce
+n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible à la grande
+question sociale, à la lutte du travail contre le capital, que la
+question féministe a des chances de faire quelques pas vers sa
+révolution rationnelle dans un avenir plus ou moins éloigné.»</p>
+
+<p>Et quel appoint pour le triomphe de «la Sociale», si les femmes
+passaient résolument du foyer familial à la place publique! M. Jules
+Renard, qui dirige la <i>Revue socialiste</i>, en fait l'aveu: «Le jour où
+les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur
+douceur puissante et leur passion communicative, le jour où elles
+voudront être les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de
+la cité future, les résistances intéressées qui entravent encore la
+marche de l'humanité ne dureront pas longtemps<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.» Je crois bien!
+N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'où se
+répand toute flamme? Révolutionnons l'épouse et la mère: nous aurons du
+coup révolutionné la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de
+révolutionner le monde. Les partis extrêmes ne font que rendre hommage à
+la toute-puissance du prestige féminin, en rivalisant de zèle pour
+détourner à leur profit le courant féministe et l'associer à «la lutte
+des classes».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Revue encyclopédique, <i>loc. cit.</i>, pp. 827 et 830.</blockquote>
+
+<p>Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette
+déclaration faite, en 1896, au congrès de Gotha: «La femme prolétaire
+n'étant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat,
+l'agitation féministe doit rester dans le cadre de la propagande
+socialiste.» De là, un groupe féministe plus ou moins inféodé aux partis
+révolutionnaires, dans lequel, après Mlle Louise Michel, Mmes Paule
+Mink, Léonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent
+encore les premiers rôles. Dernièrement, Mlle Bonneviale affirmait à
+nouveau que «le mouvement féministe doit être socialiste» ou qu'«il ne
+sera pas». Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrêmes: nous
+les rencontrerons souvent sur notre chemin.</p>
+
+<a name="l2c1s2" id="l2c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Notons seulement que de ces prétentions intolérantes, un schisme est né
+qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et à Berlin, les
+femmes prolétaires ont refusé de faire cause commune avec les femmes
+bourgeoises, sous prétexte que «si des deux côtés on veut souvent la
+même chose, on le veut toujours d'une façon très différente, le
+féminisme bourgeois croyant encore aux réformes pacifiques, lorsque le
+féminisme ouvrier n'a plus foi que dans la révolution.»</p>
+
+<p>Et ce dissentiment s'affirme déjà par des congrès rivaux. Dès
+maintenant, le féminisme est divisé contre lui-même. Alors que certaines
+femmes émettent la ferme et fière résolution de mener le bon combat sans
+alliés masculins, pour elles-mêmes et par elles-mêmes, le parti
+socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient
+leurs revendications pour une dépendance de la question sociale, s'en
+approprie l'examen et s'en réserve la solution. Mais cette prétention
+soulève d'assez vives résistances, et dans le camp fortifié des
+féministes indépendants, et dans les rangs plus clairsemés des
+féministes chrétiens.</p>
+
+<p>Se recrutant dans un milieu plus élevé et plus instruit, le féminisme
+indépendant, le pur, le vrai féminisme, s'efforce de soustraire sa cause
+à l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en
+cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulièrement à
+sauvegarder son autonomie. «Bien que lié indissolublement à la question
+sociale, écrivait-elle récemment, le féminisme ne doit pas être confondu
+avec le mouvement socialiste ni subordonné à ses différentes écoles.»
+Tout en n'hésitant point à regarder les hommes comme des «patrons»,
+c'est-à-dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient
+que, les revendications de son sexe n'étant pas exclusivement
+économiques, le mouvement féministe ne saurait être un épisode de la
+lutte des classes, par cette raison qu'il n'est véritablement aucune
+catégorie sociale, de la plus pauvre à la plus riche, «où la femme ne
+soit pas assujettie à l'homme.» D'ailleurs, l'exemple de tous les jours
+démontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, «conserve ses
+velléités despotiques, surtout envers sa femme<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Revue encyclopédique, <i>loc. cit.</i>, p. 825.</blockquote>
+
+<p>Voilà une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux
+bonnes âmes qui s'imaginent, sur la foi des prophètes, que le
+collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, où les femmes ne
+seront point battues ni les maris trompés.</p>
+
+<p>Et de fait, à voir le peuple de près, on a vite constaté qu'il est
+beaucoup plus voisin que le monde riche de l'égalité des sexes. Dans le
+peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette
+différence,--qui fait aussi son excellence et sa supériorité,--qu'elle
+va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de
+ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari à femme,
+à bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultivées, on
+ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un
+malotru, les ménages ouvriers ont le droit--dont ils abusent
+quelquefois--de se cogner avec la plus entière réciprocité.</p>
+
+<p>C'est donc moins pour la rendre l'égale de son homme que pour
+l'entraîner à l'assaut des classes riches, que les partis
+révolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrière comme ils ont
+enrégimenté l'ouvrier. Le prolétariat voit dans la femme pauvre une
+«camarade de combat», une alliée nécessaire, une recrue qui doit grossir
+l'armée socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrière fermera toujours
+l'oreille à la propagande révolutionnaire? Je ne sais que l'influence
+rivale de la religion qui puisse disputer à l'anarchisme et au
+collectivisme cette précieuse et si intéressante clientèle.</p>
+
+<a name="l2c2" id="l2c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Le féminisme chrétien</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit
+ catholique et l'esprit protestant.</p>
+
+<p> II.--Rudesses des Pères de l'Église envers l'Ève
+ pécheresse.--Le Christ fut compatissant aux femmes.--Sa
+ religion les réhabilite et les ennoblit.</p>
+
+<p> III.--Le féminisme intransigeant est un renouveau de
+ l'esprit paien.--L'égalité humaine et la hiérarchie
+ conjugale.</p>
+
+<p> IV.--Double courant des idées chrétiennes.--Tendances
+ catholiques et protestantes favorables a la
+ femme.--Féminisme qu'il faut combattre, féminisme qu'il
+ faut encourager.--Organes du féminisme chrétien.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Peut-il y avoir un féminisme chrétien? Cet accouplement de mots sonne
+mal à nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un
+mouvement d'indépendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'Église
+serait-elle donc favorable à l'émancipation des femmes? Conçoit-on que
+le christianisme puisse encourager le féminisme, ou même que le
+féminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la
+vérité, l'enseignement des Écritures et des Pères se prête aux
+interprétations les plus diverses, et sur les <i>relations des sexes</i> et
+sur les <i>relations des époux</i>.</p>
+
+<a name="l2c2s1" id="l2c2s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer
+que l'Ancien et le Nouveau Testament témoignent plus de faveur et de
+considération aux fils d'Adam qu'aux filles d'Ève. C'est pourquoi le
+champion vénérable de l'émancipation féminine aux États-Unis, Mme
+Élisabeth Stanton, s'en prend à la Bible de l'infériorité persistante de
+son sexe. Même en souvenir des admirables figures de femmes qui
+apparaissent çà et là au cours du récit biblique--telles Judith,
+Suzanne, Esther, la fille de Jephté, la mère des Machabées et tant
+d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir établi, pour des siècles, la
+supériorité du masculin sur le féminin.</p>
+
+<p>Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la
+première femme a causé la chute du genre humain en apportant au monde le
+péché et la mort; qu'elle a été accusée, convaincue et condamnée par
+Dieu, avant les assises générales du jugement dernier; que, depuis lors,
+en exécution de la sentence prononcée, elle enfante dans les larmes et
+dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et
+la maternité une période de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la
+Genèse rapporte que «la femme a été faite après l'homme, tirée de lui et
+créée pour lui.» Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, «le droit
+canon et le droit civil, les prêtres et les législateurs, les Écritures
+et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis
+politiques, s'accordent avec une touchante unanimité à la proclamer son
+inférieure et son sujet?» Prescriptions, formes et usages de la société
+civile, pratiques, disciplines et cérémonies de la société religieuse,
+tout sort de là. Pour avoir été formée d'une côte d'Adam, d'un «os
+surnuméraire», comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre
+premier père en tentation grave, Ève a été condamnée à la sujétion
+perpétuelle. Et avec une docilité aveugle, l'État n'a fait que souscrire
+aux suspicions et aux jugements de l'Église<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même.</i> Revue encyclopédique, <i>loc.
+cit.</i>, p. 889.</blockquote>
+
+<p>Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous
+prétexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme
+Stanton, aidée d'une commission de dames hébraïsantes, a décidé de
+reviser les textes sacrés et d'opposer, à l'aide de commentaires
+appropriés, la <i>Bible des femmes</i> à la <i>Bible des hommes</i>. En voici un
+fragment relatif au rôle qu'Ève a joué dans le drame de l'Eden: «Soit
+qu'on regarde Ève comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne
+pour l'héroïne d'une histoire véritable, quiconque voit les choses sans
+parti pris, doit admirer le courage, la dignité et la noble ambition de
+la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a
+pas essayé de la séduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs
+mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine;
+il a fait appel à la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme
+et qu'Ève ne trouvait point à satisfaire en cueillant des fleurs ou en
+bavardant avec Adam.»</p>
+
+<p>Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un
+bouquet ou un bijou: il est plus séant de leur parler de la quadrature
+du cercle, en souvenir d'Ève qui, la première, eut le courage de
+cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avéré qu'Adam
+n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hésite pas à le traiter
+de «grand poltron». Fermez donc, après cela, les Académies aux femmes!
+Bien plus, quand le moment de la pénitence arrive, Adam, confus et
+larmoyant, s'abrite derrière la faible créature que Dieu lui a donnée:
+«La femme, dit-il à l'Éternel, m'a présenté le fruit et j'en ai mangé.»
+O honte! ô lâcheté! Le récit biblique, ainsi interprété, ne tourne pas à
+l'honneur du roi de la création, qui, pétri du limon de la terre, était
+sans doute d'une nature trop épaisse pour percevoir les subtiles
+objurgations du serpent tentateur.</p>
+
+<p>Et pourtant, de l'aveu même de Mme Stanton, «ces Messieurs» sont appelés
+dans le texte sacré les «fils de Dieu», tandis que «ces Dames» y sont
+dédaigneusement dénommées «les filles des hommes». Et cette inégalité
+lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se réfère à un
+texte de l'<i>Ecclésiaste</i>--peu flatteur, j'en conviens,--où il est dit
+que «la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes.» Mais
+nous pouvons être sûrs que la Bible féministe, qui ne manque ni d'audace
+ni de gaieté, saura trouver à ce document sévère une signification
+favorable.</p>
+
+<p>A cela même, on reconnaît bien cette hardiesse anglo-saxonne sans
+laquelle, peut-être, le féminisme ne serait pas né. Si, en tout
+cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premièrement et
+rapidement, développé en Angleterre et en Amérique, la raison en est,
+sans doute, que le protestantisme incline et façonne les esprits au
+libre examen et, par suite, à l'indépendance de la pensée, et que, dans
+ces pays, les choses de la religion étant laissées à l'interprétation
+individuelle,--d'où la diversité infinie des sectes réformées,--le champ
+est plus largement ouvert aux nouveautés et aux audaces que chez les
+peuples d'esprit catholique, traditionnellement prédisposés à la
+discipline et à la subordination hiérarchiques.</p>
+
+<a name="l2c2s2" id="l2c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu répéter à
+l'église autant que dans les salons, que l'homme leur est supérieur en
+intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur
+honorabilité risquent d'être gravement altérées par les contacts de la
+vie extérieure et que, par conséquent, leur existence doit être
+recueillie et leur activité soumise et enfermée, ont fini, suivant le
+mot de Mme Marie Dronsart, «par accepter leur infériorité comme un dogme
+et leur effacement comme un devoir.»</p>
+
+<p>C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer
+la primauté du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons même
+reconnaître que certains Pères de l'Église, émus des suites du péché
+originel ou épris d'ascétisme monastique, se sont échappés quelquefois
+en récriminations amères contre la charmante perfidie des femmes. Tel
+compare leur voix au «sifflement du serpent», leur langue au «dard du
+scorpion». Nul ne pardonne à Ève la chute d'Adam et la perte du paradis.
+Tous lui attribuent la fatalité de nos misères. «Souveraine peste,
+s'écrie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomphé
+de notre premier père.» Les homélies ne sont pas rares où se pressent, à
+l'adresse de la plus belle moitié du genre humain, des qualifications
+comme celles-ci: «Auteur du péché, fille de mensonge, pierre du tombeau,
+chemin de l'iniquité, porte de l'enfer, vase d'impureté, larve du
+démon,» et autres aménités qui manquent évidemment de galanterie.</p>
+
+<p>La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un réquisitoire de
+Tertullien: «Femme, tu es la cause du mal; la première, tu as violé la
+loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta
+faute a fait mourir Jésus-Christ.» C'est pourquoi, au dire du même
+docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouvé grâce devant
+l'Église,--«la voir est mal, l'écouter est pire et la toucher est chose
+abominable, <i>quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum</i>.» Cet
+anathème rappelle le cri désespéré de l'<i>Ecclésiaste</i>: «J'ai trouvé la
+femme plus amère que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs;
+son coeur est un piège et ses mains sont des entraves.»</p>
+
+<p>Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes véhémentes
+s'adressaient moins aux femmes honnêtes qu'aux courtisanes qui
+pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage
+est franchement antiféministe. Il semble que la femme, en elle-même, ait
+été, pour les premiers chrétiens, un objet, sinon de réprobation, du
+moins de terreur sacrée. C'est à ce sentiment qu'obéissait sans doute
+Tertullien lorsqu'il souhaitait que «la femme, à tout âge, cachât son
+visage, toujours et partout.» On a prétendu même que certains
+théologiens des anciens âges se demandaient sérieusement si la femme
+avait une âme, autrement dit, si elle appartenait à l'humanité; mais,
+vérification faite, cette assertion, maintes fois réfutée, nous paraît
+une plaisanterie absurde ou une ânerie malveillante<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> <i>Le Concile de Mâcon et l'âme des femmes.</i> Revue du Féminisme
+chrétien du 10 avril 1896, p. 33.</blockquote>
+
+<p>Depuis lors, le clergé s'est humanisé, je ne dis pas féminisé. Il ne
+tolère pas encore que les femmes se présentent en cheveux à
+l'église,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il
+n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux
+offices. Il se pourrait même que nos prêtres fussent désolés de cette
+pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blâmer.</p>
+
+<p>Bien plus, sera-t-il permis à un laïque de bonne volonté d'insinuer
+modestement qu'en dépit des imprécations misogynes de quelques
+prédicateurs austères, le catholicisme ne nourrit point contre la femme
+de si hostiles préventions? En faisant de la Vierge Marie la mère de
+Dieu, en la plaçant sur nos autels, en la proposant à nos hommages, en
+nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant
+d'un cortège de saintes et de martyres qui trônent, sur un pied
+d'égalité fraternelle, avec les apôtres et les confesseurs, il me semble
+que la religion catholique a véritablement ennobli et magnifié la femme.
+Nos féministes, si épris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'être
+flattés de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regardée par
+les écoles ecclésiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne
+doivent pas oublier que saint Jérôme a travaillé toute sa vie à la
+transformation et à l'élévation de la femme latine. Qu'ils prennent
+seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent
+les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas
+été maltraitées par l'Église; et elles lui en témoignent très
+généralement une fidèle reconnaissance.</p>
+
+<p>A s'en tenir à l'esprit de l'Évangile et aux exemples du Maître, on voit
+moins encore qu'elles aient été sacrifiées au sexe fort. Dans le sens le
+plus pur du mot, le Christ fut l'«Ami des femmes». Il boit à l'amphore
+de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de
+Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'étaient vouées à sa
+doctrine et attachées à ses pas lui demeure fidèle jusqu'au tombeau. Le
+Christ préfère même à la bruyante activité de Marthe l'immobilité
+contemplative de Marie qui, assise à ses pieds, suspendue à ses lèvres,
+recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait
+symboliser le féminisme croyant et méditatif. Nos chrétiennes élégantes
+que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment à
+promener leur pensée à travers les abstractions sublimes de la vie
+dévote, ne manquent point de se flatter d'avoir «choisi la meilleure
+part». Il faut pourtant bien, entre nous, que le ménage soit fait.</p>
+
+<p>Point de doute: la femme est devant Dieu l'égale de l'homme. Et à défaut
+de tout autre témoignage de faveur, sa réhabilitation résulterait, je le
+maintiens, de la seule maternité de Marie qui fut saluée «pleine de
+grâce» par l'ange Gabriel et jugée digne d'enfanter le Fils de Dieu.
+L'Immaculée Conception peut être considérée comme la revanche et la
+glorification du sexe féminin. Car, si ce dernier fut cause, par le
+péché d'Ève, de notre chute originelle, il a été, par l'intermédiaire de
+la Vierge, l'instrument de notre Rédemption. C'est bien ainsi que le
+comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait
+pas à la religion chrétienne de l'avoir relevée de l'«heureux état
+d'infériorité» dans lequel l'antiquité païenne l'avait maintenue. Ce
+n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu écrire que le
+féminisme chrétien était né «le jour où le Fils de Dieu, qui n'eut point
+de père ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth à l'incomparable
+honneur d'être sa mère<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> <i>Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la
+femme.</i> Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, p. 139.</blockquote>
+
+<p>Au surplus, les femmes ont l'âme foncièrement religieuse. Elles ont joué
+un rôle prépondérant dans l'établissement et la propagation de l'Église
+naissante. «La religion, écrit Renan, puise sa raison d'être dans les
+besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de
+souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément
+substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a
+été, à la lettre, fondé par les femmes.» Aujourd'hui encore, ce sont
+elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du
+catholicisme. On a raison d'appeler le sexe féminin: le sexe dévot. En
+plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon créé, du moins organisé la
+charité. De là, ces congrégations féminines,--une des plus pures gloires
+de l'Église,--qui sont, depuis des siècles, le refuge des abandonnés, la
+consolation des affligés, le secours des pauvres et la providence des
+malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse naître et
+durer sans le zèle pieux des femmes. Somme toute, l'Église, malgré ses
+rudesses de langage, a eu le mérite d'ouvrir au besoin de dévouement,
+dont leur coeur est dévoré, un dérivatif admirable et une destination
+sublime.</p>
+
+<a name="l2c2s3" id="l2c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Les adeptes de l'émancipation féminine ont donc tort de lui imputer à
+crime la réprobation que plusieurs de ses docteurs ont vouée à l'Ève
+pécheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait
+pas tendu à la femme une main compatissante, et amie! A les entendre,
+toutefois, c'est moins dans la <i>question des sexes</i> que dans les
+<i>relations des époux</i> que le christianisme aurait professé son peu de
+goût pour la «préexcellence du sexe féminin». Et c'est le moment de
+montrer qu'il y a au fond du féminisme contemporain un regain de
+paganisme latent.</p>
+
+<p>Oui; il est des «femmes nouvelles» qui préfèrent franchement le
+polythéisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrès
+féministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jeté, d'une voix tremblante de
+colère, ces mots significatifs: «Depuis que je suis en France, j'entends
+toujours les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par
+l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en
+vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement
+flatteuse. Peut-être êtes-vous trop hantées par l'image de la Madone
+portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je préfère la
+Vénus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait
+pas de bras du tout.» A votre aise, Madame! S'il nous était donné
+cependant de revivre la vie grecque, je ne sais guère que les grandes
+courtisanes qui pourraient s'en féliciter. Hormis cette exception, les
+femmes honnêtes ont plus profité que souffert de l'instauration des
+moeurs chrétiennes.</p>
+
+<p>Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des révoltes féminines
+est mêlé plus ou moins, suivant les tempéraments, de sensualisme et de
+religiosité. M. Jules Bois nous avise qu'il a été conduit au féminisme
+par le mysticisme. Cela ne nous étonne point de l'auteur du <i>Satanisme</i>
+et de la <i>Magie</i>. Son <i>Ève nouvelle</i>, livre étrange et ardent, n'est
+qu'un long acte de foi, d'espérance et d'amour en la femme de l'avenir.
+L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue à
+Zoroastre: «Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut
+mieux que l'homme vierge: la mère vaut dix mille pères.» Ce féminisme
+exalté, voluptueux et dévot, remet le salut du monde aux mains de la
+femme émancipée.</p>
+
+<p>Certes, l'Olympe païen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il
+s'en dégage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythéisme déifia le
+beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agréables déesses
+personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs
+et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs déplorables. Il n'était
+pas jusqu'à Jupiter et Junon qui ne manquassent à l'occasion de prestige
+et de tenue. Leurs querelles de ménage n'étaient point d'un bon exemple
+pour les humbles mortels. A voir là-haut les maris si volages et les
+femmes si faciles, le mariage si peu respecté et l'union libre si
+ouvertement tolérée, les humains ne pouvaient, sans irrévérence, se
+mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme païen ne
+fut point très profitable à la moralité publique et privée;--et
+l'expérience atteste que la femme est la première à souffrir des
+mauvaises moeurs. Asservie aux appétits du mâle, elle devient chair à
+caprice ou chair à souffrance.</p>
+
+<p>Que nous voilà donc loin des conceptions chrétiennes! Toute l'antiquité
+a vécu sur cette idée que la femme est inférieure à l'homme en force, en
+intelligence et en raison; et les relations privées des époux, comme les
+relations sociales des sexes, impliquèrent partout la subordination plus
+ou moins humiliante de l'épouse au mari. Survient le christianisme; et,
+si ses premiers docteurs ne peuvent se défendre parfois d'incriminer
+dans la femme l'Ève curieuse et perfide qui, pour avoir induit en
+tentation notre premier père, voua toute sa descendance à la corruption
+du péché et rendit par là nécessaire le sacrifice du Dieu fait Homme,
+tout l'esprit de sa doctrine tend à la réhabilitation de l'épouse et à
+la glorification de la mère.</p>
+
+<p>Non pas que la tradition chrétienne soit favorable à l'égalité de la
+femme et du mari. Témoin ce texte de saint Paul: «Le mari est le chef de
+la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. De même que l'Église
+est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'être en toutes choses
+à leurs maris.» Saint Augustin va jusqu'à faire honneur à sa mère
+d'avoir «obéi aveuglément à celui qu'on lui fit épouser.» A ses amies
+qui se plaignaient des brutalités de leur époux, sainte Monique avait
+coutume de répondre: «C'est votre faute, ne vous en prenez qu'à votre
+langue. Il n'appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs
+maîtres.»</p>
+
+<p>Mais en maintenant la hiérarchie conjugale, le christianisme a su
+transformer, par ses vues idéales d'universelle fraternité, le désordre
+païen en unité harmonique. «Il n'y a plus ni citoyens ni étrangers, ni
+maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous êtes tous un en
+Jésus-Christ.» Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du
+mariage chrétien. Désormais la femme est confiée à la protection du
+mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-être et
+de la dignité de l'épouse qui est la chair de sa chair et l'âme de son
+âme. Le couple chrétien est si étroitement uni de coeur, de sentiment,
+d'intérêt, les deux époux sont si bien l'un à l'autre, l'unité qui
+s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'Église tient leur
+mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de séparer ce
+que Dieu a indissolublement uni.</p>
+
+<p>En somme, et pour revenir à un langage plus simple et à des vues plus
+terrestres, voulons-nous connaître la raison secrète des moeurs sociales
+et des déterminations humaines, et quel est le niveau de l'honnêteté
+dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de
+famille et la moralité du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci
+peut être la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans
+toutes les actions louables ou répréhensibles de l'homme, la femme a
+quelque part. Elle est le bon ou le mauvais génie du foyer; et suivant
+qu'elle est ange ou démon, il est concevable que l'homme soit porté
+naturellement à la maudire ou à la glorifier. Les Pères de l'Église
+n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.</p>
+
+<a name="l2c2s4" id="l2c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Pour ce qui est de la position prise par les communions chrétiennes
+vis-à-vis du féminisme, elle n'est pas très nette. Deux courants se
+dessinent entre lesquels les âmes religieuses se partagent et oscillent
+présentement.</p>
+
+<p>Certains, voyant dans le féminisme un retour offensif de l'esprit païen,
+un symptôme de relâchement et de décadence qui menace de démoraliser les
+consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant
+d'opposer l'antique et pure discipline chrétienne à ce renouveau de
+paganisme, en remettant «l'Évangile dans la loi», suivant la belle
+parole de Lamartine. Le christianisme, à leur idée, en a vu bien
+d'autres! Que de fois il a replacé la société sur ses véritables bases,
+rappelant sans se lasser à l'homme et à la femme leurs droits et leurs
+devoirs! S'il est un vrai et salutaire féminisme, c'est la religion du
+Christ qui en conserve la mystérieuse formule. Nul besoin de modifier sa
+tactique; elle n'a qu'à prêcher aujourd'hui ce qu'elle prêchait hier,
+sans concession aux goûts du jour. Sa vieille morale suffit à tout.
+Qu'on la respecte, et la paix renaîtra entre les sexes et entre les
+époux.</p>
+
+<p>Sans doute, répondent d'excellents esprits tournés plus volontiers vers
+l'avenir que vers le passé, la pureté chrétienne a guéri plus d'une fois
+la corruption des hommes et le dévergondage des femmes. Mais, sans nier
+qu'elle soit capable de rendre l'honnêteté à notre vieux monde, il
+paraît bien qu'à une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il
+soit nécessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, à côté de
+revendications malfaisantes, le féminisme en formule d'autres dont la
+justice n'est guère contestable, les hommes de sens doivent faire le
+départ entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce
+qui est légitime. Rien n'empêche le christianisme de maintenir sa
+doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son
+immortalité est précisément dans la grâce qui lui a été donnée de
+toujours se rajeunir sans varier jamais.</p>
+
+<p>Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie,
+l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de
+prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à
+l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de
+maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient
+soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les
+oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à
+l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou
+l'autre, au profit de l'ordre social.</p>
+
+<p>C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute
+situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société
+britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les
+Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention
+aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la
+confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église
+anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances.
+Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion
+de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises,
+dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à
+l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront
+pour des francs-maçons ou des libres-penseurs?</p>
+
+<p>Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et
+latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre
+cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une
+discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises
+n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans
+Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été,
+depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt
+un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte
+de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.</p>
+
+<p>Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les
+dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique
+français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son
+livre: <i>Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat</i>,
+Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste
+française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune
+protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos
+monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de
+l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus
+vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus
+efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir
+peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes
+modifications à la vie claustrale.»</p>
+
+<p>Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde
+religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains
+l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait
+fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses
+«fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de
+hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le
+clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer
+quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des
+libres tendances du féminisme contemporain.</p>
+
+<p>Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires
+d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital,
+beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous
+tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette
+patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux
+femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les
+soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de
+rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les
+fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance
+si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un
+féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des
+laïques et même du clergé.</p>
+
+<p>En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme
+chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre
+le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles
+qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou
+qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de
+prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un
+grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et
+la dignité de la femme.</p>
+
+<p>C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il
+n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien
+s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte
+aujourd'hui deux organes: <i>La Femme</i>, bulletin des protestantes rédigé
+par Mlle Sarah Monod, et le <i>Féminisme chrétien</i>, publication catholique
+dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président
+également la <i>Société des féministes chrétiennes</i>. L'esprit de ce
+dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le
+féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur.
+Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la
+femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme
+catholique<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> <i>Rapport de Mlle Marie</i> <span class="sc">Maugeret</span> <i>sur la situation légale de
+la Femme envisagée au point de vue chrétien.</i> Le Féminisme chrétien, mai
+1900, pp. 142 et 148.</blockquote>
+
+<p>Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner
+des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en
+augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans
+son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc
+l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi,
+expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif
+qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse
+clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent
+qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus
+atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du
+féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes
+généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres,
+des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.</p>
+
+<a name="l2c3" id="l2c3"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Le féminisme indépendant</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Point de compromission avec le socialisme ou le
+ christianisme.--Les hommes féministes.--Leurs fictions
+ poétiques.--La femme des anciens temps.</p>
+
+<p> II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les féministes; ce
+ qu'en disent les sociologues.</p>
+
+<p> III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile
+ d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables
+ écrivains.--Leurs exagérations littéraires.</p>
+
+<p> IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce
+ que la femme peut reprocher a l'homme.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l2c3s1" id="l2c3s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du
+féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être
+lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère
+comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses
+revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions
+ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes
+ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni
+même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre
+d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le
+mot d'ordre de ces dames.</p>
+
+<p>Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le
+vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se
+dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en
+conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes
+émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du
+moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un
+mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que
+l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration
+sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme
+et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus
+prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine
+réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre
+le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à
+tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les
+espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage:
+rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans
+le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des
+autres.</p>
+
+<p>La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti
+pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables
+déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous
+les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos
+origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au
+commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a
+fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut
+revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne
+à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté?</p>
+
+<p>A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime
+des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et
+colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de
+l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre
+et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout
+détruire «afin de rester seul<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>». Voilà l'origine sanglante de
+«l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle
+primitif fut la plus perspicace des brutes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Jules Bois, <i>l'Ève nouvelle</i>, p. 16.</blockquote>
+
+<p>Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination
+ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à
+se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient
+leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules
+Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes
+primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple
+logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres
+ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages
+du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple
+des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont
+des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes
+d'adorables petites créatures.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la
+femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement
+exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut
+laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de
+colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour
+vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus
+obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le
+cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui
+semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les
+pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce
+qu'ils y mourraient<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous
+présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes!
+Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une
+créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Jules Bois, <i>l'Ève nouvelle</i>, p. 17.</blockquote>
+
+<a name="l2c3s2" id="l2c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle
+perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant
+toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les
+pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle
+gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la
+famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la
+prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a
+renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la
+douce royauté des femmes.</p>
+
+<p>A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir
+plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens,
+et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le
+patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la
+puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme
+sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat
+ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.</p>
+
+<p>Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en
+vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère.
+Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se
+détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers
+groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente
+dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des
+enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou
+inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du
+mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa
+nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps:
+c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur
+amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?</p>
+
+<p>L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus
+conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers
+hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes
+de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices,
+en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que
+notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir,
+luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence
+d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette
+bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité
+élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès,
+s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir
+notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des
+merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des
+splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et
+aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue
+gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur
+de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que
+l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de
+la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce,
+persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour
+sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève,
+épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal.
+La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la
+création.</p>
+
+<p>Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant
+de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente
+supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes
+adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la
+dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les
+prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un
+long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la
+faiblesse, à la beauté!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Dans le passé profond, barbare et ténébreux,</p>
+<p class="i14"> Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage;</p>
+<p class="i14"> Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage</p>
+<p class="i14"> Comme sous le pressoir un fruit délicieux.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève
+nouvelle<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin
+de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> <i>Les Hommes féministes.</i> Revue encyclopédique du 23 novembre
+1896, p. 831.</blockquote>
+
+<a name="l2c3s3" id="l2c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consommé.
+Pour n'avoir point su ni voulu s'élever à la hauteur de la femme,
+l'homme, appelant à son secours les codes et les dieux, toutes les
+contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujétion en sujétion
+et de déchéance en déchéance, abaissé sa compagne au niveau de sa propre
+grossièreté originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine
+est tombée au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son
+vainqueur en a fait! Tandis que l'Ève des premiers âges rayonnait sur le
+monde par l'éclat de ses vertus et de ses charmes, la Française de notre
+fin de siècle n'est qu'une pitoyable dégénérée. Ce n'est plus la femme,
+mais la «dame<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>», à laquelle on refuse toute intelligence, tout
+mérite, toute sensibilité, toute noblesse. Après avoir rehaussé de mille
+grâces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme
+d'aujourd'hui, passant, avec la même facilité, de la complaisance la
+plus excessive pour le passé à l'injustice la plus criante pour le
+présent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Jules Bois, <i>l'Ève nouvelle</i>, pp. 82 et 83.</blockquote>
+
+<p>Franchement, je ne puis voir dans toute cette littérature retentissante
+que des préjugés systématiques ou des illusions de visionnaire. Certes,
+dans les milieux excentriques où sévissent le cabotinage élégant et la
+mondanité dissipée, il est des femmes qui ne possèdent guère qu'un
+«cerveau d'autruche» et qu'une «âme de néant», êtres vains et factices,
+vaniteux et futiles, sortes de «poupées mécaniques» chargées de soie, de
+dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tête vide. Mais ce
+type égoïste et inutile représente-t-il toutes les femmes de France?
+toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mères? La «dame» des
+classes riches ou des milieux aisés est-elle toujours aussi frivole,
+aussi sèche, aussi nulle? Voilà pourtant ce que la femme moderne serait
+devenue--une pitoyable dégénérée--sous l'oppression masculine appuyée de
+l'autorité des lois divines et humaines. De ses misères et de ses
+défauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure
+victime. Le seul coupable, c'est l'homme.</p>
+
+<p>Et de nombreux et notables écrivains mêlent leurs fortes voix au bruit
+aigu des récriminations féminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous
+déclare que «la femme est traitée en race conquise et non en race
+alliée,» et que «la situation qui lui est faite encore actuellement est
+le reste des premiers établissements de la barbarie.» C'est M. Georges
+Montorgueil qui prétend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a
+systématiquement oublié la femme: «Serve, elle a sa Bastille à prendre,
+ses droits à conquérir, sa révolution à tenter.» A son gré, l'Ève
+esclave nous rappelle «trop timidement» à nos principes<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Combien de
+romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalté les droits
+de la femme et jeté la pierre au roi de la création? C'est dans la
+plupart des petits cénacles littéraires comme une levée de boucliers
+pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprimée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> <i>Les Hommes féministes.</i> Revue encyclop., <i>loc. cit</i>., p.
+827.</blockquote>
+
+<p>En vérité, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur
+subordination légale, n'est-ce point justice de reconnaître que les
+moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable
+cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un
+enfer? Même en admettant que les femmes imparfaites sont une minime
+exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de règle presque
+universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes
+leurs compagnes de si pitoyables créatures? Puisqu'on parle de servitude
+féminine, pourquoi ne pas reconnaître qu'elle est souvent nominale et
+que les inégalités qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la
+cause, sont surtout prétexte à de tendres épanchements de littérature?</p>
+
+<p>Ce n'est point l'avis du <i>Grand Catéchisme de la Femme</i>, dont le passage
+suivant mérite d'être cité intégralement comme un curieux échantillon
+des outrances d'une âme féministe. L'auteur, M. Frank, écrit
+sérieusement ceci: «Aujourd'hui, la femme est moins encore que le
+gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné: car le fripon redevient
+citoyen à l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa
+majorité; l'aliéné, en recouvrant sa raison, est restitué dans ses
+droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa
+sagesse, ses vertus, subit toujours la flétrissure de sa naissance, et
+voit son front marqué d'un stigmate indélébile attaché à ses origines;
+toujours elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure,
+la perpétuelle déchue<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>.» Et renchérissant sur ces excès de langage,
+une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui «la
+Demi-Bête».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Cité par M. <span class="sc">de Rochay</span> dans la <i>Question féministe</i>.
+Avant-propos, p. VIII.</blockquote>
+
+<a name="l2c3s4" id="l2c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes
+féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort,
+en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la
+cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que
+l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses
+devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des
+femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la
+femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la
+brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée
+semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande
+humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.»
+Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage
+féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre
+grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que
+temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première
+charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a
+ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la
+porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle
+opprimée<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> <i>Les Hommes féministes, op. cit.</i>, pp. 825 et 826.</blockquote>
+
+<p>On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les
+conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie
+et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et
+indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme
+«entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de
+la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle
+Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir
+pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement
+féministe doit l'affranchir de cet asservissement<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.» Et ne croyez pas
+que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa
+couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de
+salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie
+prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de
+simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont
+elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 860.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 879.</blockquote>
+
+<p>Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus
+dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les
+déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce
+que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges
+ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue
+ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle
+apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche,
+vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement
+courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des
+rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève,
+on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la
+tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et
+troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait
+profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations
+flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition
+d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif,
+instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule
+oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir.
+C'est un ange de rebut<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Préface de <i>l'Ami des femmes</i>. Théâtre complet, t. IV, p. 45.</blockquote>
+
+<p>Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre
+civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en
+parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en
+faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme
+tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne
+que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette
+dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de
+toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la
+moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change
+en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit
+communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules
+Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.»</p>
+
+<p>Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet
+d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis
+jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards
+mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la
+débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que
+«l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> <i>La Femme nouvelle, loc. cit.</i>, p. 837.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 891.</blockquote>
+
+<a name="l2c4" id="l2c4"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>Nuances et variétés du féminisme «autonome»</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les modérées et les habiles.--La droite libérale.</p>
+
+<p> II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre
+ féministe.</p>
+
+<p> III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti
+ avancé.--L'extrême-gauche intransigeante.--Effectif total
+ des différents groupes.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>On a vu que les féministes des deux sexes s'accordent pour reprocher à
+la société les préjugés, les injustices et les souffrances dont
+l'existence des femmes est journellement affligée. Mais il ne faut pas
+en conclure que, né d'un même besoin de révolte contre ces préventions,
+ces misères et ces iniquités, le féminisme indépendant forme un bloc
+homogène, ayant même esprit, même programme et même but. Il se
+fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en
+poursuivant parallèlement l'amélioration de la condition des femmes,
+marquent une impatience, une logique et des ambitions très inégales. Il
+en est d'intransigeants, de radicaux, de modérés et même de
+conservateurs. Réuni en assemblée, le féminisme ferait l'effet d'un
+Parlement très varié d'opinions et de couleurs.</p>
+
+<a name="l2c4s1" id="l2c4s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les moins avancées patronnent l'<i>Avant-Courrière</i>, qui a pour emblême
+«un soleil levant derrière une colline accessible.» Cette publication
+intéressante est dirigée par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondération
+insinuante et persuasive a su conquérir à la cause féministe de nombreux
+et puissants auxiliaires parmi les lettrés. Voici, à titre de curiosité,
+un échantillon de sa manière de voir et d'écrire: «Le préjugé veut que
+le rôle exclusif de la femme soit d'être épouse et mère: pourtant toutes
+les femmes ne se marient pas et même toutes celles qui se marient ne
+deviennent pas mères. Et pourquoi les épouses et les mères
+seraient-elles moins libres que les maris et les pères? Si les femmes
+sont véritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes,
+si elles doivent infailliblement être vaincues dans la lutte, pour
+quelles raisons les hommes se défendent-ils contre elles par des lois?
+La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne
+craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour
+empêcher les hommes d'usurper cette fonction. Là où les lois de la
+nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Revue encyclopédique, p. 887.</blockquote>
+
+<p>Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le père de
+famille à nourrir de son lait ses enfants nouveau-nés. Il convient de
+lui en savoir gré. On voit avec quelle réserve et quelle discrétion la
+très distinguée fondatrice de l'<i>Avant-Courrière</i> touche au privilège
+masculin. Elle a même eu l'habileté de faire accepter à Mme la duchesse
+d'Uzès la présidence de son groupe. Ce qui prouve que le féminisme n'est
+pas un produit exclusif de la libre-pensée et de la démocratie
+républicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi éminentes
+aristocrates.</p>
+
+<p>Avouerai-je que j'en suis un peu étonné? J'entends bien qu'aux yeux de
+ces dames, l'homme est un monarque déchu, duquel on ne peut rien
+espérer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est
+que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les
+femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant
+se transmettre exclusivement par les mâles. Et voilà bien encore
+l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'où l'on peut conclure que,
+dans la pure doctrine féministe, une femme qui a conscience de sa
+dignité ne saurait être royaliste à aucun prix. S'incliner devant le
+roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance
+aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de répéter que
+«toute femme qui se mêle volontairement d'affaires au-dessus de ses
+connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante.» Il
+est douteux que cette franchise et cette humilité rallient les «femmes
+nouvelles» à la cause monarchique. Qui sait même si déjà l'âme des plus
+ambitieuses,--dont c'est l'habitude de réclamer l'accession de leur sexe
+à tous les emplois virils,--n'aspire point secrètement à la présidence
+de la République? A moins qu'elle n'en rêve la suppression: ni
+président, ni présidente,--ce qui, à tout prendre, serait plus conforme
+au principe de l'égalité des sexes.</p>
+
+<p>Parlons plus sérieusement: la fraction libérale du parti féministe part
+de cette idée très sage et très vraie que, loin de s'improviser, le
+progrès s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractère et
+de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range
+Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir sérier les
+questions et attendre les résultats. A l'heure qu'il est, leur
+propagande s'applique à revendiquer et à conquérir l'égalité des «droits
+civils», en agissant sur le public par des conférences et des
+publications, et sur le Parlement par des requêtes et des pétitions.
+C'est dans cet esprit pratique et avisé que Mlle Marie Popelin,
+doctoresse en droit de l'Université de Bruxelles, qui a fondé un des
+premiers organes du Droit des Femmes--<i>la Ligue</i>--réclame contre les
+lois vieillies ou injustes, définissant le féminisme «une protestation
+contre un système d'exception qui, sans libérer la femme d'aucun devoir,
+lui enlève des droits accordés à tous les hommes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Revue encyclopédique, p. 882.</blockquote>
+
+<a name="l2c4s2" id="l2c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans être
+beaucoup plus avancée, nourrit pourtant des espérances plus larges, des
+vues plus libres, des idées plus hardies et prend une attitude de jour
+en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur même du
+féminisme, à ce foyer nouveau épris de curiosité scientifique, brûlant
+de savoir, de vouloir, de pouvoir, dévoré du besoin de s'élever, de se
+communiquer, de se dévouer, à ce centre où s'allument et s'échauffent
+les résolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.</p>
+
+<p>C'est de là qu'est sortie la <i>Société pour l'amélioration du sort de la
+Femme</i>, dont la présidente, Mme Féresse-Deraismes, une opportuniste
+aimable, comptera parmi les ouvrières de la première heure avec sa soeur
+cadette, la regrettée Maria Deraismes, à laquelle ses admirateurs ont
+élevé galamment, en février 1895, un monument au cimetière Montmartre.
+C'est dans le même esprit que s'est formé le groupe féministe français
+l'<i>Égalité</i>, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'étude et de
+patiente volonté, se plaît à reconstituer le rôle social que son sexe a
+joué dans le passé. C'est d'une semblable préoccupation qu'est née la
+<i>Ligue française pour le Droit des femmes</i>, que Mme Pognon dirige aussi
+habilement, aussi magistralement qu'elle a présidé, en 1896, les débats
+tumultueux du Congrès féministe de Paris: femme de tête et de coeur,
+apôtre des revendications de son sexe et surtout ardente zélatrice des
+oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mères pour effacer
+les haines et réconcilier les hommes. «La guerre est une flétrissure
+pour l'humanité: à la femme de la supprimer. Il lui suffira de le
+vouloir fortement, passionnément. L'amour maternel fera ce miracle.»
+Dieu le veuille!</p>
+
+<p>C'est encore sous la même inspiration que s'est constituée l'<i>Union
+universelle des Femmes</i>, destinée, dans la pensée de Mme Marya Cheliga
+qui en est l'âme, à faire oeuvre de propagande fédéraliste entre tous
+les peuples. Malgré ses emportements et ses outrances, il est impossible
+de ne point admirer cette femme que nos meilleurs écrivains ont honorée
+de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi
+communicative. Témoin celle-ci: «Même affranchie, la femme, ainsi que
+l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin
+implacable et mystérieux réserve à tout être vivant sur notre pauvre
+planète; mais, ayant acquis avec la libération toutes les possibilités
+de bonheur qui sont en elle, la femme atténuera l'universelle douleur et
+apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'élan de son
+coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son âme rénovée et
+fière<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> <i>Les Hommes féministes, op. cit.</i>, p. 831.</blockquote>
+
+<p>C'est dans le même milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de
+publicité intéressantes ont pris naissance: le <i>Journal des Femmes</i>,
+dont Mme Maria Martin, sa distinguée directrice, résume ainsi la
+tendance idéale: «L'humanité est une; l'homme ne sera jamais grand tant
+que la dignité de la femme sera sacrifiée à son égoïsme;»--et la <i>Revue
+féministe</i>, trop tôt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard
+tempérait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par
+ce fragment: «Ne demandons pas trop à la fois. Au point de vue social,
+la femme, sans siéger dans les parlements, peut faire oeuvre féconde et
+bonne; elle a à remplir une mission toute de charité et de
+philanthropie; elle doit s'efforcer de prévenir et d'atténuer
+quelques-unes des misères sociales: l'intempérance, la guerre, le vice,
+le vice surtout, qui crée pour la femme le pire des esclavages<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, op. cit.</i>, p. 857.</blockquote>
+
+<p>Au demeurant, constatons sans malice que les publications féministes ont
+beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais
+sachons reconnaître en même temps que, si, dans cette végétation
+d'oeuvres et d'idées, bon nombre ne sont point exemptes de présomption
+désordonnée ou d'audace fâcheuse, il est consolant d'y voir éclore et
+fleurir, avec une vigueur exubérante, les sentiments de pitié, d'amour,
+de dévouement qui font le plus d'honneur à la femme moderne.</p>
+
+<a name="l2c4s3" id="l2c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le féminisme avancé est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes,
+dont j'écrivais le nom tout à l'heure. Grâce à l'appui de M. Léon
+Richer, un précurseur intrépide et convaincu, qui avait fondé le <i>Droit
+des femmes</i> pour défendre et propager les idées nouvelles, cette
+intellectuelle élégante et hardie a personnifié pendant longtemps le
+féminisme français; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagération,
+durant vingt années: «Le féminisme, c'est moi!» Et je ne doute point
+qu'elle l'ait pensé. Le féminisme était sa chose, son bien, sa vie; et
+finalement, cette appropriation n'a guère servi la cause des femmes.
+Mlle Deraismes eut le tort,--malgré ses intentions généreuses,--de
+l'annexer despotiquement à la libre-pensée et à la franc-maçonnerie. De
+là son succès auprès des partis avancés. Son intransigeance éloigna
+d'elle les âmes modérées et libérales. C'est moins, je pense, à l'apôtre
+du droit des femmes qu'à l'anticléricale frondeuse et voltairienne que
+le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom
+à une rue de la capitale.</p>
+
+<p>A lire aujourd'hui les productions de ce féminisme radical, l'impression
+n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer
+la note, comme la plupart des organes du parti féministe,--ce qui n'est
+qu'un manque de mesure et une faute de goût,--cet enfant terrible pousse
+ses revendications jusqu'à l'extrême logique.</p>
+
+<p>Tel déjà ce féminisme cosmopolite qui affiche la prétention d'étendre
+«la question féminine à toutes les questions humaines.» Ainsi parlait
+naguère l'honorable secrétaire générale de la <i>Solidarité</i>, Mme Eugénie
+Potonié-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement
+nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant
+les idées absolues de révolution égalitaire. «L'homme et la femme
+doivent être complètement égaux,» selon M. Edmond Potonié-Pierre; «hors
+de là, pas de salut<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> <i>Les Hommes féministes, loc. cit.</i>, p. 829.</blockquote>
+
+<p>Tout en rêvant d'embrassement général et de paix perpétuelle entre les
+peuples, tout en réclamant «la justice pour tous, et aussi pour les
+animaux, nos frères inférieurs<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>,» les manifestes de ce groupe ne
+parlent que de luttes, de victoires et de conquêtes, dont l'homme, cette
+tête de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les
+frais. C'est encore Mme Potonié-Pierre qui, dans l'emportement de son
+zèle, reprochait un jour aux femmes d'agréer les politesses et les
+condescendances du sexe masculin. Il serait préférable, paraît-il, que
+les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus
+d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse égalitaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 882.</blockquote>
+
+<p>Que dirons-nous enfin du féminisme intransigeant, par lequel le
+féminisme «autonome» rejoint le féminisme «révolutionnaire»? Il
+s'échappe et se répand contre l'autorité masculine en violences
+acrimonieuses, où l'on sent moins l'ardeur de la liberté et la passion
+de l'indépendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilité rageuse et
+impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le féminisme tourne
+à l'aigreur et à l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume
+et de jalousie. C'est un féminisme haïssant et haïssable. A l'entendre,
+il faut que la femme se suffise à elle-même. Plus de recours à
+l'assistance de l'homme: sa tutelle est dégradante.</p>
+
+<p>Une Italienne, Mme Émilia Mariani, s'est écriée en plein congrès
+féministe de Paris: «Que la femme meure plutôt que de subir la
+protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son
+déshonneur<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>!» Poussée à ce point, la misanthropie devient une maladie
+inquiétante. Lorsqu'une femme en arrive à ce degré d'extravagance, il y
+a mille chances pour qu'elle réclame l'abolition du mariage et
+l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se réfugie finalement dans
+l'union libre. Le dévergondage des idées mène tout droit au dévergondage
+des moeurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 832.</blockquote>
+
+<p>Cela se voit déjà. Il est des sujets sur lesquels la pensée d'une femme
+ne saurait guère se poser sans se déflorer, des mots que sa bouche ne
+peut articuler, semble-t-il, sans gêner sa pudeur. Certaines femmes,
+pourtant, se montrent inaccessibles à cette sorte de scrupules, les
+jugeant sans doute indignes de leur virilité artificielle. En quête
+d'émancipation à outrance, à la poursuite des libertés de la vie de
+garçon, des amazones se lèvent autour de nous, dans les cénacles
+littéraires particulièrement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon,
+et dont le casque à panache, porté gaillardement sur l'oreille,
+scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez
+crainte: des manifestations aussi intempérantes ne feront pas avancer
+beaucoup leurs affaires. Ce féminisme à plumet n'est pas dangereux. Son
+extravagance même nous met en garde contre ses sophismes.</p>
+
+<p>De cette revue générale des groupements féministes, il reste qu'ils se
+composent d'un centre compact, formé par le féminisme autonome, et de
+deux ailes opposées: le féminisme chrétien à droite et le féminisme
+révolutionnaire à gauche. De telle sorte que le féminisme français va du
+conservatisme religieux à la révolte la plus osée, en passant par le
+progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le féminisme
+n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques
+individualités retentissantes; il tend à devenir un mouvement collectif,
+dont l'amplitude croissante s'étend de proche en proche.</p>
+
+<p>Quel est, en fin de compte, l'effectif total du féminisme militant? On
+ne sait trop. D'après Mme Dronsart, il existerait à Paris une fédération
+composée de dix-huit groupes comprenant 35000 membres<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Nous sommes
+encore loin d'une levée en masse du sexe faible contre le sexe fort.
+Mais les associations féministes sont formées, paraît-il, de zélatrices
+ardentes et comme illuminées qui, rêvant de confesser leur foi à la face
+des persécuteurs et de se dévouer, corps et âme, au triomphe de l'idée
+nouvelle, aspirent à la paille humide des cachots et à la palme du
+martyre. C'est à faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> <i>Le Correspondant</i> du 10 octobre, p. 121.</blockquote>
+
+<a name="l2c5" id="l2c5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Manifestations et revendications féministes</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Tentatives d'association nationale et
+ internationale.--Causes diverses de force et de
+ faiblesse.--Les trois congrès de 1900.</p>
+
+<p> II.--La droite féministe.--Congrès catholique.--Premier
+ début du féminisme religieux.</p>
+
+<p> III.--Le centre féministe.--Congrès protestant.--Moins de
+ bruit que de besogne.</p>
+
+<p> IV.--La gauche féministe.--Congrès
+ radical-socialiste.--Tendances audacieuses.</p>
+
+<p> V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le féminisme peut
+ être dangereux et malfaisant.--Complexité du problème
+ féministe.--Notre devise.</p>
+</blockquote>
+<a name="l2c5s1" id="l2c5s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec évidence des
+pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du
+féminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohésion, d'entente, d'unité;
+ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de
+doctrine précise ni de programme arrêté. C'est pourquoi les congrès
+internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de
+l'Europe ont donné le spectacle de la discorde et de l'incohérence.
+Outre que, dans ces assemblées féminines comme en tout congrès dont la
+science ou la philanthropie est le noble prétexte, le temps s'est passé
+moins en travail utile qu'en distractions mondaines, réceptions,
+visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgré certains
+dithyrambes intéressés, que la plupart des discussions se sont traînées
+dans le vague des théories creuses et l'exposition des thèses les plus
+contradictoires ou les plus étranges. Peu de solutions pratiques; point
+de direction concertée.</p>
+
+<p>Qu'on ne croie point que j'exagère: une congressiste sincère, Miss
+Frances Low, nous a livré sur ce point ses impressions personnelles. «On
+entrait dans une section, écrit-elle à propos du congrès féministe tenu
+à Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant,
+que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des
+fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la
+même enceinte, qu'un jour viendrait où, grâce à l'évolution, la femme
+serait libérée, comme l'homme, des devoirs et des soucis du ménage. Ici
+l'on apprenait comment les femmes, opprimées par les hommes, «avaient
+dormi, voilées, pendant des siècles,» selon l'expression d'une dame
+douée d'imagination; et là, on vous racontait les merveilleuses choses
+accomplies par notre sexe, en littérature, depuis Sapho. Un jour, pour
+justifier l'entrée des femmes dans la vie publique, on vantait leur
+abnégation et leur désintéressement; et le lendemain, dans un travail
+consacré à la vie idéale des familles de l'avenir, on déclarait que la
+femme serait «payée» pour tous les services qu'elle rendait à son mari
+et à ses enfants<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.» Il n'est qu'une main féminine pour égratigner
+aussi joliment les «chères camarades».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> du 8 août 1899, extrait du <i>Nineteenth
+Century</i>.</blockquote>
+
+<p>Afin de remédier à cette confusion des langues que Miss Low dénonce
+d'une plume si acérée, on s'emploie actuellement à constituer en chaque
+pays un «conseil national des femmes». Ces différents groupements en
+voie d'organisation devront s'affilier, selon l'idée fédérale, en
+«conseil international», qui deviendra ainsi l'organe de l'«Union
+universelle des femmes». Et bien que cette vaste coalition soit à peine
+ébauchée, bien que l'effort de concentration et le «travail
+intellectuel» des groupes régionaux ait souffert de «l'invasion de
+l'élément mondain dans le domaine du féminisme,» Mlle Kaette Schirmacher
+nous assure que «la solidarité des femmes dans le monde entier, loin
+d'être un vain mot, est en partie déjà une réalité<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> du 15 juillet 1899.</blockquote>
+
+<p>Il ne paraît pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu
+se former l'unité rêvée entre les différents groupes et les différentes
+races. Le féminisme reste divisé contre lui-même. Ouvrières et
+bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se
+réunir en un concile général. Nous avons eu trois congrès pour un. Si
+les discussions y ont gagné d'être plus calmes, plus sérieuses et plus
+pratiques, il n'en demeure pas moins que cette désunion est la plus
+grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une
+oeuvre de prosélytisme et de combat. Schopenhauer a dénoncé quelque part
+avec aigreur «la franc-maçonnerie des femmes». Il est de fait que, sans
+beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette
+solidarité d'intérêt n'exclut pas les rivalités de personnes. On l'a
+bien vu aux congrès qui se sont tenus à Paris en 1900, à l'occasion de
+l'Exposition universelle: ce qui n'empêche point qu'ils feront époque
+dans l'histoire du féminisme français.</p>
+
+<p>Voici, pour mémoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: «Congrès
+catholique international des oeuvres de femmes»,--«Congrès des oeuvres
+et institutions féminines»,--«Congrès de la condition et des droits de
+la femme». Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit
+très différent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et
+leurs résolutions. Il était facile, d'ailleurs, à tout observateur
+attentif de prévoir que le féminisme latin se fractionnerait en trois
+groupes rivaux, sinon ennemis. Dès maintenant la coupure est faite: le
+féminisme français a sa droite, son centre et sa gauche.</p>
+
+<a name="l2c5s2" id="l2c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le premier congrès n'a pas caché son drapeau: il s'est dit hautement
+catholique, et ses séances ont prouvé qu'il méritait cette appellation.
+Organisé sous le patronage du cardinal Richard, archevêque de Paris,
+présidé par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, dirigé par M. le
+vicaire général Odelin, son esprit est resté strictement confessionnel.
+On y a vu défiler en des rapports soignés, attendris ou pieux,
+l'ensemble des oeuvres religieuses de prière, d'apostolat ou de
+solidarité qui intéressent tous les âges et toutes les conditions,
+oeuvres fondées, soutenues, propagées par le coeur et l'intelligence des
+femmes. Ç'a été, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de
+la charité chrétienne.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce jour, l'Église catholique avait regardé le féminisme d'un
+oeil défiant. D'aucuns même jugeaient tout rapprochement impossible
+entre une religion si vénérable et une nouveauté si hardie. L'alliance
+pourtant a été signée au congrès de Paris; et j'ai l'idée qu'elle peut
+être féconde en résultats imprévus. L'honneur en revient à un petit
+noyau de femmes distinguées, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est
+fait, à force de vaillance et de talent, une place éminente. Veut-on
+savoir comment la directrice du <i>Féminisme chrétien</i> entend le rôle
+d'une Française aussi fermement attachée à la pratique de son culte
+qu'aux intérêts et aux revendications de son sexe? Voici une citation
+significative, qui nous renseigne en même temps sur l'attitude très
+nette et très franche que les femmes catholiques ont prise vis-à-vis du
+féminisme libre-penseur: «Si les partis s'honorent en rendant justice à
+leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi à qui Dieu a fait la
+grâce d'être une croyante ardemment convaincue, rendre hommage à ces
+femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son règne en ce
+monde, ont cru à la possibilité d'une justice humaine et ont voué leur
+existence à en préparer l'avènement. Nous pouvons désapprouver leur
+symbole, blâmer plus d'un article de leur programme, déplorer les
+tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier
+que, les premières, elles sont descendues dans l'arène, qu'elles ont eu
+le courage de prendre corps à corps les préjugés et de braver jusqu'au
+ridicule, cette puissance si redoutée en France. Et c'est pourquoi,
+Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les
+combattre<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> <i>Rapport sur la situation légale de la femme.</i> Le Féminisme
+chrétien du mois de mai 1900, p. 141.</blockquote>
+
+<p>Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire
+composé presque exclusivement des femmes les plus titrées de
+l'aristocratie française, assistées de quelques hautes personnalités
+masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux académiciens, M.
+Émile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.</p>
+
+<p>On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice,
+réfractaires à l'esprit révolutionnaire ou même simplement laïque, se
+sont gardées prudemment de toutes les théories excessives accueillies
+avec faveur en d'autres milieux féministes. Le vent d'indépendance
+anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemblée
+de duchesses. Et cela même suffirait à démontrer l'utilité d'un
+féminisme chrétien, recruté parmi les femmes de naissance ou de
+distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grâce et de
+l'esprit, prétendent sauvegarder, contre les exagérations impies
+auxquelles des gens imprévoyants les convient, ce qui fait l'honneur et
+le charme de leur sexe. Même s'il cessait d'être aussi aristocratique
+qu'il s'est révélé en ses premières assises de 1900, le féminisme
+chrétien aurait encore à jouer, dans le mouvement des idées nouvelles,
+le rôle de modérateur et d'arbitre souverain. Est-il destinée plus
+enviable?</p>
+
+<p>En somme, le premier congrès des femmes catholiques a voulu constituer
+l'«Internationale des oeuvres charitables.» Puis, élargissant son ordre
+du jour, il a évoqué à son tribunal quelques-unes des lois civiles qui
+règlent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces
+graves questions féministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun
+quelques échos,--l'a tout naturellement amené à cette conclusion, qu'il
+était grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrétien dans les
+commandements impérieux du code Napoléon.</p>
+
+<p>Si bien que l'année 1900 aura vu l'apparition solennelle du féminisme en
+un milieu qui lui semblait à jamais fermé, puisque de grandes dames et
+de bonnes chrétiennes n'ont pu se défendre d'examiner, ni se dispenser
+d'accueillir avec bienveillance les doléances de leur sexe; et chose
+plus grave, elle aura vu, en ces premières assises des oeuvres
+catholiques, l'acceptation officielle du féminisme par le clergé
+français. L'heure était venue, au dire de Mlle Maugeret, d'«ouvrir
+toutes grandes les portes de l'Église» à ces altérées de justice et de
+progrès, que la libre-pensée «avec son langage mélangé des meilleures et
+des pires choses, avec son personnel non moins mélangé que ses
+théories,» essayait d'arracher au christianisme, en se présentant comme
+l'école de toutes les émancipations, à l'encontre de la religion
+représentée comme l'école de tous les esclavages.</p>
+
+<p>Il appartient donc à l'Église de libérer la femme des liens
+inextricables qui l'enserrent. Car l'apôtre du féminisme chrétien a
+déclaré sans détour, en plein congrès catholique, que la loi française
+ne protège pas la femme,--au contraire! «Elle la désarme dans la vie
+économique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la
+vie conjugale<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.» Rien que cela! L'Église aura fort à faire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> <i>Le Féminisme chrétien</i> du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et
+144.</blockquote>
+
+<a name="l2c5s3" id="l2c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le Centre du féminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites,
+prudentes, avisées, tend à se dégager des influences confessionnelles.
+Il est depuis longtemps constitué en un groupe compact où, sans trop
+s'enquérir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de
+«la Femme pour la Femme.» La réunion qu'il a tenue au cours de
+l'Exposition universelle s'appelait le «Congrès des oeuvres et
+Institutions féminines.» On s'est accordé à le surnommer le «Congrès des
+Protestantes», parce que sa présidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrière
+de la première heure qui a fondé à Paris une revue féministe
+intéressante: <i>la Femme</i>,--et la plupart des dames qui composaient le
+comité d'organisation, appartenaient à la religion réformée. Est-ce à ce
+titre que le Gouvernement l'a traité comme un congrès officiel, en lui
+ouvrant le Palais de l'Économie sociale?</p>
+
+<p>On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre féministe les
+groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemblée unique et
+plénière du «Féminisme international.» Mais les questions de personnes,
+toujours si âpres entre femmes, ont fait échouer ce beau rêve. Il a
+fallu renoncer à réunir en un seul corps tous les soldats de la même
+cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rôles et de
+combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanité et la jalousie ne
+sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons même qu'on ne
+s'en aperçoive point trop souvent dans les associations féministes de
+l'avenir.</p>
+
+<p>Le congrès des modérées et des habiles s'est donc déroulé sans bruit et
+sans éclat, sous la direction de femmes d'une compétence éprouvée. Ses
+séances furent graves et froides; on y fit étalage d'érudition. Certains
+rapports, remontant jusqu'au déluge, nous retracèrent toutes les phases
+de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux
+pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne
+fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de législation
+avaient été confiées à des spécialistes, parmi lesquels il nous a plu de
+rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus
+loin l'occasion de discuter à loisir les vues émises par les rapporteurs
+des deux sexes.</p>
+
+<p>Là comme ailleurs, on a fait le procès des hommes avec vivacité, mais
+sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige à Paris un
+«Groupe français d'études féministes», nous a dit notre fait avec un
+esprit qui s'aiguise en pointe acérée. En veut-on un piquant
+échantillon? Se demandant pourquoi «les hommes du monde, les hommes de
+science,» déversent leur «trop-plein philanthropique» sur les femmes de
+la classe inférieure et regardent comme indigne de leur attention le
+sort des femmes de la classe moyenne, elle écrit ceci: «Cependant ces
+femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misères comme les autres,
+misères d'autant plus aiguës qu'une éducation plus raffinée a développé
+chez elles une sensibilité plus délicate. Ces misères, qu'ils coudoient,
+qui sont celles de leurs mères, de leurs filles, de leurs épouses
+peut-être, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, préoccupés? Je
+crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un télescope
+que de jeter les yeux à leurs côtés, n'obéissent au désir secret de
+limiter l'égalité des sexes à ce qui ne les concerne pas directement.
+Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de
+salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche à sa dot: les leurs ont une
+dot<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> <i>Du régime des biens de la femme mariée.</i> Rapport lu au
+Congrès des OEuvres et Institutions féminines tenu à Paris en 1900, <i>in
+fine</i>.</blockquote>
+
+<p>A cela n'essayez point de répondre qu'il arrive souvent, dans les
+milieux riches ou aisés, que la dot entretient à peine le luxe effréné
+de madame: ce serait peine perdue. Il a été décidé, dans les groupes
+d'études féministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa
+bonne petite femme. Et le féminisme protestant se dit équitable et
+modéré!</p>
+
+<a name="l2c5s4" id="l2c5s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Que faudra-t-il penser de la Gauche féministe qui passe pour être moins
+timorée en ses aspirations et moins retenue en ses récriminations? Ses
+assises ont eu tout le retentissement désirable. L'État et la ville de
+Paris ont accordé au «Congrès de la condition et des droits des femmes»
+tous les honneurs réservés aux assemblées officielles. La presse et le
+public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans être bruyant.
+Symptôme caractéristique: beaucoup d'institutrices y assistèrent;
+beaucoup de congressistes exaltèrent les services de «la Fronde». C'est
+d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du féminisme
+militant dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes, que le
+troisième congrès de l'Exposition s'est réuni et--ce qui vaut mieux,--a
+réussi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances générales
+qui s'y sont manifestées, nous réservant d'examiner, au cours de cet
+ouvrage, ses voeux et ses conclusions.</p>
+
+<p>Sans contestation possible, ce dernier congrès,--le plus nombreux, le
+plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le
+mot) le plus révolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'était montré
+radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mérité ces deux
+épithètes.</p>
+
+<p>La religion, d'abord, y fut très malmenée. Dès son discours d'ouverture,
+Mme Pognon nous avertissait que «le règne de la charité est passé, après
+avoir duré de trop long siècles»; que les oeuvres religieuses ne peuvent
+convenir qu'à «la femme bonne, mais ignorante»; qu'au lieu de l'aumône
+avilissante», les véritables féministes veulent «la solidarité». C'est
+avec le même dédain que Mlle Bonnevial a dénoncé «ce principe négateur
+de tout progrès: la résignation chrétienne», et les «préjugés chrétiens»
+qui ont fait de la femme «la grande coupable» et du travail «une peine
+et une humiliation». La même a flétri vertement «les scandaleuses
+spéculations industrielles» des couvents qui se livrent clandestinement
+à «l'exploitation de l'enfance ouvrière». De son côté, Mme Marguerite
+Durand a fait la leçon aux riches élégantes «qui donnent, par chic, pour
+les réparations d'églises, le rachat des petits Chinois et autres
+oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des
+opérations financières cléricales et politiques<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>». Enfin Mme
+Kergomard a supplié toutes les femmes qui font de l'éducation, de
+secouer le «vieil esprit», l'«esprit du confessionnal<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Compte rendu sténographique de <i>la Fronde</i> du 6 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, nº du 9 septembre.</blockquote>
+
+<p>Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prêtre
+catholique surtout est leur bête noire. Au banquet qui a terminé le
+congrès, «la directrice de l'un des plus importants lycées de filles»,
+dit <i>la Fronde</i>, a fait cette déclaration catégorique: «Nous voulons que
+notre enfant soit élevé à penser librement, sans qu'il soit marqué au
+front d'aucun stigmate religieux.» Et tous ces appels à l'athéisme
+furent salués d'applaudissements prolongés.</p>
+
+<p>Même accord pour affirmer que le remède réel aux souffrances de
+l'ouvrière est dans «une transformation complète de la société
+actuelle<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.» Au dire de Mme Pognon, la misère ne saurait être
+supprimée que par «une juste répartition des produits du sol et de
+l'industrie.» C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec
+«leurs frères de misères.» Et cette entente ne doit pas s'arrêter aux
+frontières. Après l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des
+ouvrières. «Comprenant que nos frères de l'étranger souffrent du même
+mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanité une seule
+et même famille<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la
+femme. <i>La Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Discours d'ouverture, même numéro.</blockquote>
+
+<p>Vainement un congressiste courageux s'exclama: «Nous sommes ici pour
+nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du
+socialisme.» Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir étrangler la discussion.
+Par contre, une motion anarchiste fut repoussée avec perte. La formule:
+«Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins,» souleva de
+formidables protestations<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Au surplus, le «nationalisme» ne fut pas
+mieux traité par ces dames. Un orateur s'étant risqué par inadvertance à
+parler des «défenseurs de la patrie», souleva une telle émotion qu'il
+dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en
+déclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'«était pas du tout
+nationaliste<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Compte rendu sténographique, même numéro.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit élevée avec force, dans
+son discours de clôture, contre «la haine et la lutte des classes»,
+affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la
+solidarité entre les humains, il reste que des «paroles empreintes du
+plus pur socialisme, des paroles révolutionnaires mêmes,» ont été
+prononcées au Congrès de la Gauche féministe<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. C'est Mme Marguerite
+Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien
+connu, a exercé sur cette assemblée de femmes ardentes une très grande
+influence, que j'attribue à son talent d'abord, et aussi à son habileté
+et à sa modération. De tous les articles du programme socialiste, il a
+eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus osé,
+le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour
+cet acte de sagesse, lui savoir gré de son intervention.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Même journal du 12 et du 14 septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l2c5s5" id="l2c5s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Voilà donc le féminisme français coupé en trois tronçons qui auront
+beaucoup de peine à se rejoindre et à se ressouder, bien que de nombreux
+intérêts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui
+n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai féminisme.
+Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de
+l'Extrême-Gauche pour des «révoltées», sans se dire que toute idée,
+bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une
+rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre
+établi, et que, si nous la jugeons périlleuse, il importe moins de la
+combattre pour sa nouveauté que de prouver directement sa malfaisance.
+En revanche, les féministes chrétiennes ont été gratifiées ironiquement,
+par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom:
+les «hermines»; ce qui ferait croire que la réputation des premières est
+plus immaculée que celle des secondes. Et cependant, le féminisme n'aura
+prise sur les honnêtes gens qu'à la condition d'être patronné, défendu,
+accrédité par les honnêtes femmes.</p>
+
+<p>On pourrait être tenté de regretter ces rivalités et ces divisions
+intestines, si elles n'étaient à peu près inévitables. N'est-il pas
+d'expérience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres
+sont tentés de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne
+tarde point à se persuader que ses voisins sont des ennemis,
+conformément à la maxime: «Quiconque n'est pas avec nous, est contre
+nous»; tandis que l'union, qui concentre et décuple les forces, va droit
+au but à atteindre et au droit à conquérir.</p>
+
+<p>Il est fâcheux également que le féminisme ne puisse se suffire à
+lui-même. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite
+Durand, qui se défend, comme d'une lourde faute, d'avoir inféodé le
+féminisme au parti socialiste. «Nous avons besoin, dit-elle, pour
+l'obtention des réformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus
+encore que du dévouement de quelques-uns<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.» C'est la vérité même;
+d'autant mieux que bon nombre de revendications féministes ne mettent
+nécessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela même nous
+fait croire qu'elles aboutiront. Ce résultat pourrait être facilité par
+la constitution d'un «Conseil national» (le principe en a été voté),
+composé de neuf membres, à raison de trois déléguées pour chacun des
+trois congrès, et qui représenterait vraiment, au dedans et au dehors,
+les idées des femmes françaises<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 14 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> Même journal du 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>On connaît maintenant les directions diverses du féminisme français, et
+l'esprit qui anime ses différents groupes, et l'état-major qui les
+prépare et les conduit à la bataille. La nature de ce livre ne
+permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances
+et des idées beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqué
+à publier seulement les noms qui nous ont paru le plus étroitement liés
+à l'histoire et au mouvement du féminisme contemporain,--sans nous
+dissimuler d'ailleurs que, pour une de nommée, il en est dix qui seront
+furieuses de ne point l'être. Ce n'est pas au «jardin secret» des dames
+féministes que fleurit le plus abondamment la discrète et suave
+modestie.</p>
+
+<p>Bornons-nous à rappeler qu'en France, pour le moment, le féminisme
+militant et lettré gravite autour du journal «la Fronde», dont la
+rédaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand
+public,--où la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et
+s'unissent contre l'ennemi commun. C'est là que se concertent les coups
+terribles destinés à libérer la femme française des liens qui
+l'oppriment. C'est là que l'on jure de ne point cesser le bon combat,
+tant que le géant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux
+despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la
+poussière.</p>
+
+<p>Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnaître
+que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces
+manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour
+effet, d'éveiller et d'entretenir une hostilité fâcheuse entre les deux
+sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, dès que le
+féminisme oublie les aptitudes et les qualités propres qui les rendent
+étroitement solidaires, dès qu'il cherche le bien-être de la femme dans
+un développement égoïste et solitaire, sans égard pour l'espèce qui ne
+se perpétue que par l'amour et la coopération, dès qu'il sème la
+suspicion et la discorde entre les deux moitiés de l'humanité,--alors
+que leur bonheur dépend de la communauté des sentiments, des espérances
+et des aspirations,--dès que le féminisme, en un mot, tend à désunir ce
+que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hésiter à
+le dénoncer comme une tentative chimérique et une mauvaise action.</p>
+
+<p>Au demeurant, tous les genres de féminisme, du plus atténué au plus
+aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prérogatives actuelles
+de l'homme. Le temps n'est plus où le féminisme pouvait paraître à des
+écrivains d'esprit «une reprise dans un vieux bas bleu.» Plus moyen de
+croire qu'il sévit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent
+faire le jeune homme. Nous sommes en présence d'un courant d'opinion
+sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, à fomenter
+un état de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue
+féministe, d'un «duel collectif» qui risque de mettre aux prises pour
+longtemps les fils d'Adam et les filles d'Ève; et cette perspective
+n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de
+l'espèce.</p>
+
+<p>D'année en année, du reste, le plan et la marche du féminisme se
+dessinent avec plus de précision et de fermeté. Et comme nous devons
+suivre pas à pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler
+comment les «femmes nouvelles» se plaisent à le formuler. «Si nous
+voulons, disent-elles, exercer une action plus décisive sur les affaires
+de l'État et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au
+niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et
+apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons
+conséquemment notre émancipation <i>intellectuelle</i> et <i>pédagogique</i>,
+<i>économique</i> et <i>sociale</i>. Instruisons-nous pour être libres; gagnons
+notre vie pour être fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux
+hommes avec succès les diplômes et les grades, les métiers industriels
+et les professions libérales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance
+et d'autorité, parler de notre émancipation <i>politique</i> et <i>familiale</i>
+et conquérir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et
+le gouvernement domestique.»</p>
+
+<p>C'est donc à l'instruction que le féminisme demande l'émancipation
+<i>individuelle</i> des femmes et sur le travail indépendant qu'il fonde leur
+émancipation <i>sociale</i>, estimant avec raison que, ces améliorations
+réalisées, elles seront en droit de jouer un rôle plus direct et plus
+actif dans l'État et dans la famille. «Cherchez la vérité et la vérité
+vous rendra libres,» tel est le conseil suprême que le féminisme
+d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oublié peut-être
+que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en
+bonne place une peinture allégorique de Miss Cassatt, où la hardiesse
+conquérante de la «Femme nouvelle» faisait opposition à la basse
+humilité de la «Femme ancienne». La partie centrale, plus
+particulièrement suggestive, représentait un essaim de jolies filles,
+vêtues à la dernière mode, qui cueillaient à pleines mains les fruits de
+la science dont leur première mère n'avait timidement goûté qu'un seul.
+A droite, une jeune beauté, rivale de Loïe Fuller, dansait au son des
+harpes et des violes un pas audacieux où l'envolement des jupes
+multicolores resplendissait autour de son front comme une auréole.
+Enfin, à gauche, un choeur de femmes, la chevelure dénouée, poursuivait
+une Gloire ailée qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons
+se bousculait une bande de canards affolés. Il n'y a pas de doute: c'est
+à nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.</p>
+
+<p>Réflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi
+désobligeante est, croyons-nous, d'étudier et de juger la question
+féministe sans passion, sans faiblesse, sans préjugés, c'est-à-dire en
+hommes,--évitant avec le même soin l'ironie dédaigneuse et la fausse
+sentimentalité, s'abstenant également de toute adhésion aveugle et de
+toute récrimination méprisante, se tenant à mi-côte dans une attitude
+d'équitable impartialité, admettant des revendications féminines ce
+qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rémission ce
+qu'elles contiennent d'excessif et de périlleux pour la femme et pour
+l'humanité.</p>
+
+<p>Il ne s'agit donc point de prendre parti pour <i>ou</i> contre le féminisme,
+de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier
+1897 au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, M. Brunetière
+avait donné à sa conférence ce titre significatif: «Pour <i>et</i> contre le
+féminisme.» On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet,
+comme nous, qu'il y a dans le mouvement féministe presque autant à
+prendre qu'à laisser; sans compter qu'en adoptant cette règle de libre
+examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de démontrer à
+ces dames que, sans rien sacrifier de notre indépendance et de notre
+dignité, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurés, ni même aussi
+«canards» qu'on se l'imagine en Amérique.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l3" id="l3"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE III</h2>
+
+<h3>ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME</h3>
+<br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l3c1" id="l3c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>Les ambitions féminines</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE.</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La femme nouvelle veut être aussi instruite que
+ l'homme.--L'égalité des intelligences doit conduire a
+ l'égalité des droits.</p>
+
+<p> II.--Coup d'oeil rétrospectif.--Ce que les xiie et xviiie
+ siècles ont pensé de la femme.--Le passé lui fut
+ dur.--Réaction du présent.</p>
+
+<p> III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes
+ directeurs.--La division du travail et la différenciation
+ des sexes.--L'égalité morale dans la diversité
+ fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien général
+ de la famille et de l'espèce.</p>
+</blockquote>
+<a name="l3c1s1" id="l3c1s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Je préviens celles qui seraient tentées de lire les pages suivantes,
+qu'il n'entre point dans mes intentions de leur débiter des madrigaux,
+persuadé que ces fadaises glissent sur le coeur de la «femme nouvelle»
+sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre
+grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles
+ont des pensées profondes, des lectures graves, des conversations
+austères; elles ferment l'oreille à nos compliments accoutumés. Ce n'est
+point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--même avec
+émotion; outre qu'elles n'en ont jamais douté, ce genre de supériorité
+leur agrée beaucoup moins qu'à leurs grand'mères. Elles ambitionnent
+d'être prises pour de fortes têtes et traitées, non comme de grands
+enfants et d'aimables créatures (vous leur feriez horreur!), mais comme
+de grands et vigoureux esprits.</p>
+
+<p>Pour plaire à une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire
+le plus sérieusement du monde des déclarations comme celles-ci: «Madame,
+vous êtes une étonnante psychologue.» Ou encore: «Je ne vous croyais pas
+aussi doctement renseignée sur la physiologie.» Ou mieux:
+«L'anthropologie n'a point de secrets pour vous.» Ou enfin, si vous
+voulez être irrésistible: «Votre élégance, à laquelle, nous autres
+hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misère auprès de
+votre puissante dialectique; le charme et la grâce, qu'il serait vain de
+vous disputer, ne sont eux-mêmes que vanité auprès de vos connaissances
+juridiques et médicales; il n'est pas jusqu'à votre sensibilité, dont
+vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de
+son prix et de son mérite auprès de vos capacités mathématiques, de
+votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit
+scientifique.» Si, après ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous
+pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'âme vraiment féministe.</p>
+
+<p>Quelque exagéré que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit
+plus à certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'être bonnes, rieuses et
+tendres, d'avoir de la fraîcheur ou même de la beauté: on les veut
+instruites, savantes, académiques. Il leur faut un brevet,--tous les
+brevets. Et à cette constatation, le féminisme exulte.</p>
+
+<p>Comment l'humanité enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle
+la «femme selon la science», l'«Ève future»? Les champions de
+l'émancipation féminine ont un plan très simple et une tactique très
+adroite. Ils s'efforcent d'établir que, soit par ses qualités morales,
+soit par ses facultés intellectuelles, la femme est l'égale de l'homme;
+et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mêmes prérogatives
+civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui répéter:
+«Vous êtes charmante, la joie de nos réunions et le plaisir de nos yeux,
+gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais légère et volage comme
+lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et
+changeant d'idée aussi aisément que vous changez de chapeau,»--la femme
+nouvelle s'applique à prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la
+raison.</p>
+
+<p>Et voyez la conséquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse
+déjà par la grâce et par le coeur; elle nous égale presque par
+l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la
+porte naturellement à copier, à traduire, à interpréter, à reproduire ce
+qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne à démontrer
+qu'elle nous égale de même en capacité intellectuelle, et il ne restera
+plus à l'homme qu'une supériorité qui n'est pas la plus enviable: la
+force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts
+et de s'en vanter? Si la généralité des femmes est moins robuste que
+notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent
+consciencieusement aux exercices physiques les plus propres à tremper, à
+fortifier leur délicatesse. Lors même qu'il leur serait interdit (c'est
+ma conviction) de nous ravir le privilège de la vigueur musculaire,
+cette incapacité serait de peu de conséquence en un temps et en une
+société où les supériorités psychiques l'emportent graduellement sur les
+supériorités physiques. Aux anciens âges, la force brutale gouvernait le
+monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait
+guère lui disputer la prééminence du muscle. Mais à mesure que la
+puissance matérielle voit décroître son prestige, et qu'inversement les
+influences spirituelles conquièrent peu à peu la primauté sociale, il
+suffit d'établir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se
+haussant du coup à notre niveau, elle soit admise au partage de notre
+traditionnelle royauté.</p>
+
+<p>Cela étant, rien de plus serré que l'argumentation féministe, rien de
+plus habile que son programme. Une fois prouvé que les femmes possèdent
+des qualités morales et intellectuelles qui balancent les nôtres, elles
+deviennent recevables à se prévaloir d'une même utilité sociale que
+nous; et dès l'instant que cette double équivalence est démontrée, elles
+sont fondées, en justice et en raison, à revendiquer toutes nos
+prérogatives civiles et politiques. L'égalité des sexes conduit
+logiquement à l'égalité des droits. Est-ce clair?</p>
+
+<p>Si donc nous ne parvenons pas à démontrer notre supériorité
+intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supériorité sociale? Sur
+la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant
+rien que la force. Voilà pourquoi le féminisme se flatte d'unifier et
+d'égaliser les têtes masculines et féminines en les coiffant d'un même
+bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture
+intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications
+féminines et la condition de toutes les autres, l'égalité scolaire
+devant conduire à l'égalité juridique, à l'égalité économique, à
+l'égalité politique. Cela est une nouveauté.</p>
+
+<a name="l3c1s2" id="l3c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Sans remonter très loin dans le passé, on nous concédera qu'après le
+christianisme naturellement, c'est à la chevalerie, aux cours d'amour et
+aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le
+coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence
+où la société eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les
+folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on
+vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours
+l'épouse qui en bénéficia. La galanterie est proche voisine de la
+corruption. Toute société reçoit de la femme la grâce qui affine et la
+coquetterie qui déprave. C'est pourquoi une culture trop policée ne va
+point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour
+appelait sa dame: «Mon seigneur!» ce compliment attendri ne s'adressait
+qu'aux charmes extérieurs et à la beauté physique. En ce temps-là, les
+capacités cérébrales et la puissance intellectuelle de la femme étaient
+de peu de considération.</p>
+
+<p>Plus tard, notre grave XVIIe siècle se refroidit envers la femme;
+l'infériorité du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a
+tenté une démonstration véritablement mortifiante pour la plus belle
+moitié de nous-mêmes: «Dieu tire la femme de l'homme même et la forme
+d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Les
+femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur
+délicatesse, songer, après tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire
+où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.» Si
+théologique qu'il soit, l'argument prête à rire. Plus simplement, notre
+vieux jurisconsulte Pothier écrivait dans le même esprit: «Il
+n'appartient pas à la femme, qui est une inférieure, d'avoir inspection
+sur la conduite de son mari, qui est son supérieur.» Être de mince
+importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel était le
+jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes
+d'église et les hommes de robe du grand siècle.</p>
+
+<p>Leurs héritiers du XVIIIe regardent encore l'infériorité féminine comme
+un principe tutélaire, comme une loi naturelle et nécessaire. Ils
+n'accordent guère aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit
+souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le
+pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a «d'autre terme que celui
+de la raison,» tandis que l'ascendant des femmes «finit avec leurs
+agréments.» Le sensible Rousseau affirmait, non moins catégoriquement,
+la prééminence virile. «La femme est faite spécialement pour plaire aux
+hommes; si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité
+moins directe; son mérite est dans sa puissance: il plaît par cela seul
+qu'il est fort.» Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils,
+tandis que la grâce et la faiblesse sont le propre de la femme.</p>
+
+<p>On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe siècle, les sciences
+devinrent à la mode. C'est le moment où les femmes élégantes raffolent
+d'anatomie, d'astronomie, d'expériences, de machines; et les esprits les
+plus sérieux s'efforcent de rendre, à leur intention, la physique
+aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austère et
+ombrageuse de Mme de Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences
+une pudeur presque aussi tendre que sur les vices<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.» Nul enseignement
+ne leur répugne. Les études les plus viriles exercent sur elles une
+véritable fascination. Elles délaissent les romans et entassent les
+traités scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnières. Une
+femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire
+d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise
+parmi des équerres, des mappemondes et des télescopes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> <span class="sc">A. Rebière</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>; menus propos, p.
+332.</blockquote>
+
+<p>Mais cet engouement fut passager. La tourmente révolutionnaire passée,
+on revint à des idées plus positives. Napoléon admettait seulement qu'on
+enseignât dans les écoles de la Légion d'honneur un peu de botanique et
+d'histoire naturelle, «et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des
+inconvénients.» Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'«il faut
+se borner à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et
+une stupide superstition.» Ce programme n'est que la paraphrase des
+idées que Molière a développées dans les «Femmes savantes»:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i8"> Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,</p>
+<p class="i8"> Qu'une femme étudie et sache tant de choses.</p>
+</div></div>
+
+<p>Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes
+citations. Disons tout de suite, afin de les réconforter, qu'il
+resterait à prouver que, même pour nous plaire, l'instruction leur est
+toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une
+ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et
+de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagération contraire et
+affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'égalité
+complète des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thèse
+excessive relève moins de l'observation que de la galanterie. Dans la
+question du rôle intellectuel et social des femmes, il est sage d'éviter
+les opinions extrêmes, en se gardant avec le même soin de l'amoindrir et
+de l'exalter. Point de préventions injustes, point d'adulation aveugle.
+Quels seront donc, en cette matière, nos principes directeurs? C'est ce
+qu'il faut dire sans la moindre réticence.</p>
+
+<a name="l3c1s3" id="l3c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus
+la séparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie
+devient morale, féconde et douce. Dans les sociétés sauvages, la
+division du travail existe à peine entre l'homme et la femme. Tous deux
+sont voués aux mêmes besognes, assujettis aux mêmes peines, condamnés au
+même sort. Ce sont deux bêtes de somme attelées aux mêmes tâches, que la
+misère déprime et que la promiscuité déprave. Vienne le mariage qui
+érige la femme en reine du foyer et réserve à l'homme le soin et le
+souci des affaires extérieures: l'ordre apparaît, la civilisation
+commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de
+l'organisme social, est fondée.</p>
+
+<p>Là-même où, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait
+et la spécialisation des sexes moins avancée, dans les campagnes où le
+travail de la terre oblige souvent les deux époux aux mêmes efforts et
+aux mêmes fatigues, dans les milieux riches où les habitudes d'élégance
+et de désoeuvrement plient les couples à la même vie oisive et molle, il
+est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule.
+Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux
+de son homme, soit que le mondain s'effémine en prenant les manières de
+ses «chères belles», le résultat est pareil: les différences s'atténuent
+au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes,
+et du même coup le niveau de la dignité sociale est en baisse.</p>
+
+<p>D'où cette conséquence que, si la femme s'appliquait trop généralement à
+copier, à doubler l'homme en tous les ordres d'activité, le progrès
+risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une «régression»
+dommageable à la famille et à la société. Et nous voulons croire que les
+féministes avancées, qui se piquent d'être des esprits libres, des
+esprits scientifiques, des réalistes, des positivistes épris
+d'observation rigoureuse, seront sensibles à une conclusion appuyée de
+l'autorité d'Auguste Comte, de Darwin et de Littré, dont la mémoire leur
+est particulièrement chère et vénérable.</p>
+
+<p>D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail
+nous offre cet autre avantage que, partout où les occupations sont très
+spécialisées, la coopération est plus nécessaire et la solidarité mieux
+sentie, deux choses que les féministes ont à coeur. S'appliquant à une
+seule tâche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout
+ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De là une
+sorte d'unité organique, fortement nouée par la réciprocité des échanges
+et la mutualité des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs
+et les volontés aussi étroitement que les besoins et les vies, porte au
+plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'épuise donc
+point à faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire
+la sienne. A chacun sa tâche, et tous les rôles seront mieux remplis.
+Loin d'opposer les sexes l'un à l'autre, «le meilleur féminisme, pour
+employer un mot très juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui sépare le
+moins les intérêts de l'homme des intérêts de la femme.»</p>
+
+<p>Or, leur différence de fonction procède de leurs différences de nature.
+Même en accordant que ces dissemblances originelles aient été accentuées
+artificiellement par l'éducation, par la tradition, par la compression
+séculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la
+structure anatomique et l'organisme physiologique établissent entre les
+deux facteurs de l'espèce des diversités irréductibles. Si même la
+condition de la femme dans le passé a marqué d'un pli certain ses
+dispositions mentales, cette condition elle-même n'est pas un fait sans
+cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination
+naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqué le sexe, c'est la
+raison biologique qui a été le principe du fait social.</p>
+
+<p>Tous les anthropologistes s'accordent à reconnaître que la femme est
+moins fortement organisée, moins solidement construite, et partant moins
+robuste, moins résistante que l'homme. Et les différences d'armature et
+de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus,
+dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude
+a, depuis des siècles, assujetti la femme à un genre de vie plus
+sédentaire et plus enfermé que le nôtre, on peut induire, à la rigueur,
+que le moindre développement de la taille, le moindre volume du corps,
+la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse
+et la moindre chaleur du sang, tout, même la moindre activité cérébrale,
+soit, dans une certaine mesure, le résultat de la pression artificielle
+des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel
+que l'organisme féminin ait perdu quelque chose de ses forces
+primitives. C'est une loi générale de la biologie que l'inertie diminue
+et appauvrit l'énergie fonctionnelle du corps.</p>
+
+<p>Mais ces déformations n'empêchent point que la femme soit la femme,
+c'est-à-dire un être naturellement prédestiné à la maternité, un être
+spécialement façonné pour la gestation et l'allaitement, un être obligé
+de payer à l'espèce, dont la conservation dépend d'elle, un tribut de
+misères et de souffrances qui lui sont propres, un être assujetti à des
+époques d'accablement physique et d'inquiétude morale, à des crises de
+l'âme et des sens, à des causes d'excitation, de faiblesse et de
+fragilité, d'où lui vient tout ce qui la rend inférieure et supérieure à
+l'homme, tout ce qui nécessite le respect et la protection de l'homme.</p>
+
+<p>Car, c'est précisément par les fonctions augustes et les risques
+terribles de la maternité que la femme se hausse au niveau de l'homme.
+Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perpétuation de la
+famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas
+d'inégalité entre les sexes, l'homme étant complémentaire de la femme
+autant que la femme est complémentaire de l'homme. Rien n'empêche
+qu'elle soit notre égale, sans être notre pareille. Différence ne
+signifie pas infériorité. Pour égaler l'homme, la femme n'a pas besoin
+de l'imiter. «Cette identification contre nature serait, comme dit M.
+Marion, le contre-pied du progrès séculaire<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 3.</blockquote>
+
+<p>Suivez le cours des âges: plus la femme devient différente de nous en
+action et en fait, plus elle devient notre égale en dignité et en droit.
+Socialement parlant, il est désirable que le sexe de la femme s'étende à
+son âme, à son esprit, à ses oeuvres, à sa vie tout entière. En cela,
+elle sera plus utile à l'humanité, et plus heureuse et plus vénérée,
+qu'en se fatiguant à faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de
+la littérature, de la jurisprudence ou de la médecine. La belle affaire
+de lutter de verbosité avec un avocat ou de doser des pilules comme un
+pharmacien! N'est-ce donc rien d'être la gardienne du foyer et la
+providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et,
+pour rappeler le mot éloquent d'Edgard Quinet, de «porter dans son
+giron, non seulement les enfants, mais les peuples?»</p>
+
+<p>L'égalité des sexes ou, si l'on préfère, l'équivalence sociale de
+l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des
+fonctions, et encore moins l'identité des aptitudes, ce qui serait
+contraire à l'ordre éternel des choses. A poursuivre cette péréquation
+factice, la femme se heurterait à l'impossible. Nulle puissance humaine
+ne fera que, pris dans sa généralité, le sexe féminin l'emporte sur le
+nôtre en force musculaire, de même que nulle puissance humaine ne nous
+donnera cette tendresse d'âme et cette grâce du corps qui sont le
+privilège charmant des femmes. Nulle réforme légale ne les rendra
+capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes
+les entreprises hardies, de toutes les créations robustes, de toutes ces
+«grandeurs de chair», comme dit Pascal, où la vigueur musculaire est
+essentielle, parce que «nulle loi écrite (c'est M. Jules Lemaître qui
+parle) ne les empêchera d'être physiquement plus faibles que nous, d'une
+sensibilité plus délicate et plus capricieuse,» parce que «nulle loi ne
+les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de même que
+nulle loi ne rendra les hommes plus propres à filer la laine et à
+nourrir et élever les petits enfants<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>.» Bref, nul article de loi ne
+changera le corps et l'âme des femmes. Et c'est heureux; car, cette
+déformation accomplie, l'humanité périrait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> <i>Opinions à répandre</i>, p. 159.</blockquote>
+
+<p>Mais la diversité des fonctions ne s'oppose point à l'égalité des
+droits. Elle signifie seulement que l'égalité légale, l'égalité
+juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination
+du sexe féminin, «ces droits théoriques seront souvent, pour les femmes,
+comme s'ils n'étaient pas.» Cette pensée de l'écrivain si français que
+nous citions tout à l'heure, doit être recommandée instamment à la
+méditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrières,
+tous nos métiers, toutes nos fonctions: celles qui, perçant la cohue des
+hommes, parviendront à en forcer les portes, ne seront ni les plus
+heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la
+reconnaissance iront aux épouses et aux mères restées fidèles aux
+devoirs essentiels de leur ministère féminin. Ayant choisi la meilleure
+part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la
+société humaine.</p>
+
+<p>Ce qui ne veut pas dire que la question de l'égalité des droits entre
+l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les
+deux sexes sont égaux en raison, en justice et en vérité, c'est admettre
+que, sous la diversité de leur nature et la dissemblance de leurs
+fonctions, il y a entre eux unité foncière, identité morale; que l'homme
+et la femme, se complétant l'un l'autre, sont, dans la plus haute
+signification du mot, deux «personnes» qui se valent, deux coopérateurs
+inséparables qui constituent ensemble l'humanité, deux êtres qui,
+revêtus de la même dignité, soumis à la même responsabilité, ont même
+droit au respect, à la lumière, à la vie.</p>
+
+<p>Et cette affirmation de principes est d'une portée incalculable. De là
+découleront, en effet, beaucoup de réformes, ou mieux, beaucoup de
+«réparations» que l'équité réclame, alors même que, dans la pratique,
+elles ne se résoudraient point nécessairement, pour la généralité des
+femmes, en avantages immédiats et en profits certains. Mais, au moins,
+la «personne» de la femme sera élevée par la loi au même niveau que la
+«personne» de l'homme; et cette sorte de déclaration de ses droits
+complétera et achèvera la déclaration des nôtres.</p>
+
+<p>Seulement, les droits de l'individualité ont des limites. Ceux de la
+femme, par conséquent, doivent être expressément subordonnés aux
+intérêts supérieurs de l'espèce, de la famille, de la société. Et cette
+subordination des parties à l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser
+ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter
+séparément, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de
+satisfactions égoïstes qui mettraient en péril l'avenir de la race. A
+chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le
+dos au progrès et au bonheur. C'est la destinée du couple humain de
+collaborer, dans l'union la plus étroite, au bien général de la
+communauté.</p>
+
+<p>Dès lors, l'oeuvre de réparation poursuivie par le féminisme ne devra
+jamais se départir de la règle suivante: <i>Il faut que la femme puisse
+être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement.</i> Rien de plus,
+rien de moins. Il faut que la femme soit à même de réaliser en sa vie
+l'idéal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la
+sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de
+réactions qui découronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature,
+mais obéissons à la justice. Égale personnalité, égale dignité, égale
+considération, égale culture morale, égal développement intellectuel
+s'il est possible, dans une coordination réciproque, dans la coopération
+voulue et recherchée, dans la solidarité acceptée et chérie, pour tout
+ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de
+l'humanité, tel est notre idéal. Ainsi rapprochée de l'homme en droit et
+en raison, la femme, restée femme par la tendresse et la grâce, sera
+plus digne de son respect sans être moins digne de son amour.</p>
+
+<a name="l3c2" id="l3c2"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>A propos de la capacité cérébrale de la femme</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la
+ femme vaut-il celui de l'homme?--Craniométrie amusante.</p>
+
+<p> II.--Les savants se réservent.--Une forte tête ne se
+ connaît bien qu'a ses oeuvres.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Pour connaître la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens
+nous sont offerts: 1º rechercher la capacité cérébrale des têtes
+féminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences
+biologiques; 2º envisager la production intellectuelle des deux
+sexes,--ce qui nécessite une étude d'histoire littéraire; 3º fixer les
+aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie
+comparée. Nous utiliserons successivement ces trois procédés
+d'investigation.</p>
+
+<p>Et d'abord, quelle est la capacité cérébrale de la femme? et, ce point
+étudié, de quel développement et de quelle culture est-elle susceptible?
+A cette question, le féminisme fait une réponse très simple et très
+catégorique: l'intelligence de la femme égale celle de l'homme et,
+conséquemment, l'instruction des deux sexes doit être la même. C'est ce
+qu'il faut apprécier avec indépendance et impartialité.</p>
+
+<a name="l3c2s1" id="l3c2s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Au dire des anthropologistes, le problème de rivalité intellectuelle qui
+s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre cérébral, et la seule
+crâniologie aurait compétence pour en fournir exactement la solution.
+Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le
+crâniomètre soient des instruments un peu grossiers pour peser
+l'impondérable et appréhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est
+clair, en tout cas, que l'intellectualité humaine dépend de l'organisme
+cérébral. C'est une question de tête. Les spécialistes se sont donc
+emparés du cerveau de la femme; ils l'ont tourné et retourné dans tous
+les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latéraux, le volume,
+le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions,
+la proportionnalité de leur masse à la moelle épinière et à la colonne
+vertébrale; et à l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser.
+Si la femme n'est pas en agréable posture devant la science, celle-ci ne
+fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.</p>
+
+<p>Non pas que les observations acquises manquent d'intérêt. C'est ainsi
+qu'on a constaté que, pour la capacité crânienne, les Chinoises
+l'emportent sur les Parisiennes. Il paraîtrait même que, sous ce
+rapport, nos élégantes seraient à peine supérieures aux gorilles. Voilà
+qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le
+Parisien mâle n'a qu'une faible prééminence sur l'homme jaune. Un des
+plus petits crânes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais passé
+pour un imbécile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient
+qu'un poids inférieur à la moyenne: étaient-ce donc des pauvres
+d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine:
+soutiendrez-vous que cette grosse bête a du génie? Non; la grosseur du
+cerveau n'est pas, à elle seule, un signe de supériorité intellectuelle.
+L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'éléphant sont
+intelligents à leur manière.</p>
+
+<p>En effet, les plus récentes recherches semblent établir que la pesanteur
+et le volume du crâne importent moins en eux-mêmes que leur
+proportionnalité au poids et au volume du corps. Certains vont même
+jusqu'à insinuer que cette relativité pourrait bien être plus forte chez
+les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le féminisme!
+Enfoncée la supériorité cérébrale du mâle!</p>
+
+<p>En présence de ces découvertes palpitantes, il faut avouer que, pour
+caractériser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pères usaient de
+procédés véritablement enfantins: ils avaient l'ingénuité de la juger à
+ses oeuvres, comme on juge un arbre à ses fruits. C'est ainsi qu'en
+lisant de beaux vers, en écoutant de beaux discours, en applaudissant de
+belles pièces, ils ont estimé, le plus simplement du monde, que
+Lamartine et Hugo étaient de grands poètes, Lacordaire et Berryer de
+grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans étudier la
+structure, sans pénétrer l'essence de leur organisme mental. C'était
+puéril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant
+malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre à les reviser
+souverainement: «Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de
+demi-dieux, et je vous dirai, en vérité, ce qu'elles sont et ce qu'elles
+valent.»</p>
+
+<p>Comment ne pas s'amuser un peu de certains pédants, qui émettent la
+prétention de juger du talent d'un maître-ouvrier moins par l'oeuvre
+qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donné,
+après la mort d'un personnage, de palper son crâne vide, ils entrent en
+joie, ils le tâtent, ils le pèsent, ils le jaugent, et leur mine
+s'épanouit. Ils jouent supérieurement la scène d'Hamlet et des
+fossoyeurs. Leur dogmatisme devient écrasant. «Prenez-moi donc cette
+pauvre tête: quelle légèreté!» Gardez-vous d'objecter même timidement
+que le défunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on
+vous répondra que c'est trop de bonté, et qu'il est impossible d'être un
+grand homme avec une si médiocre cervelle? Ces savants sont terribles.</p>
+
+<p>On ne peut s'empêcher pourtant d'observer que les moyens
+d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le
+malheur d'être précaires et rétrospectifs, puisque ce genre
+d'expérimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que
+l'homme ne se prête à ces manipulations posthumes que le plus tard
+possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur désir
+d'établir qu'elles ne sont pas plus écervelées que les hommes, je doute
+qu'elles se laissent ouvrir le crâne, de leur vivant, afin de hâter et
+de faciliter cette importante démonstration.</p>
+
+<p>Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficulté et de travailler sur
+le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de
+quelques gens très distingués de nous palper la tête et, la mesurant en
+hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton
+catégorique, moitié sirop, moitié vinaigre, que nous avons tout ce qu'il
+faut pour faire preuve de génie ou d'imbécillité. Sont-ils sérieux ou
+badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procédé se perfectionne
+et se généralise, nous ne manquerons point d'entendre bientôt, dans les
+salons littéraires, un monsieur qui se réclame de la science, solliciter
+gravement la maîtresse de maison de lui prêter sa tête pour un instant.
+Et, après une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand
+homme fixera, séance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et
+le faible de l'organisation cérébrale de la patiente, proclamant, avec
+un sourire de circonstance, qu'elle est sérieuse ou volage, capricieuse
+ou raisonnée, passionnée ou réfléchie, ou plus simplement, s'il a encore
+de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement
+aimable et jolie.</p>
+
+<p>Les procédés actuels semblent donc impuissants à nous révéler exactement
+le degré d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la
+trépanation; mais outre que cette opération est de nature à provoquer
+d'excusables résistances, il faudrait avoir travaillé, fureté, tracassé
+dans bien des crânes pour émettre un diagnostic infaillible. Mais la
+science nous réserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la
+lumière perçante des rayons X n'éclaircisse un jour tous nos mystères
+cérébraux? Le temps n'est pas éloigné peut-être où, pour se connaître
+soi-même, il suffira de remettre sa tête entre les mains d'un
+spécialiste.</p>
+
+<a name="l3c2s2" id="l3c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Redevenons sérieux. Bien rares sont les tentatives et les expériences,
+si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et
+réaliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement
+l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une
+école qui débute et tâtonne, traite les femmes de haut en bas et leur
+dise impérieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers
+Joséphine: «Où prendrez-vous l'intelligence nécessaire pour comprendre
+ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pèse moins que le
+nôtre.» Au surplus, l'anthropologie s'est déjà rectifiée. Le poids du
+cerveau, nous dit-on, ne fait rien à l'affaire, et son volume, pas
+davantage. Plus les détails des lobes sont menus et compliqués, plus les
+impressions doivent être vives et rapides; plus le tissu est fin et
+subtil, plus l'individualité doit être supérieure. Si donc nous primons
+la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans
+une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son être,
+d'ailleurs,--par la délicatesse de sa texture intime. Ses
+circonvolutions cérébrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles
+que les nôtres; et cette constatation remplit le coeur des féministes
+fervents d'une suave béatitude.</p>
+
+<p>Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que «la
+supériorité quantitative et relative n'entraîne une supériorité
+intellectuelle qu'à masse égale du corps.» Il lui semble que «les
+qualités intellectuelles liées au volume du cerveau sont ce que l'on
+nomme ordinairement l'étendue et la profondeur de l'intelligence» et
+que, si l'on s'en tient au développement cérébral quantitatif et relatif
+de l'homme et de la femme, «tout concourt à prouver l'égalité des
+sexes;» de sorte que le «préjugé de sexe» aurait fait voir et accepter
+aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement
+biologique, «le contraire de la réalité.»</p>
+
+<p>En l'état présent des recherches d'anatomie comparée sur les caractères
+du crâne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagné le
+terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline à la proclamer
+l'égale de l'homme. Mais n'exagérons rien; en réalité, depuis quelques
+années, la science s'est beaucoup occupée de la femme, sans aboutir à
+une conclusion définitive, ni même à des réponses concordantes. La femme
+est-elle, cérébralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns
+disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M.
+Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir à toute décision tranchante.
+Les plus modestes se recueillent et confessent même qu'ils ne savent
+rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on traînera la femme
+longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystères de la
+capacité cérébrale n'étant pas près d'être éclaircis. Somme toute, et
+sans afficher un scepticisme trop désobligeant, nous devons constater
+qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment exploré, les
+spécialistes les plus appliqués se disputent encore dans les
+ténèbres<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> <i>Les Hommes féministes.</i> Revue encyclopédique du 28 novembre
+1896, pp. 829 et 830.</blockquote>
+
+<p>On a dit et répété que «l'intelligence n'a pas de sexe.» Je veux le
+croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: «Il
+y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tête, et des femmes
+qui sont hommes par la tête et le coeur.» En tout cas, il nous semble
+qu'étant donné l'état peu avancé des sciences biologiques, on abuse
+étrangement, pour ou contre la femme, des constatations évasives ou
+contradictoires de l'anthropologie comparée. Scientifiquement, la
+question de l'équivalence cérébrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle
+jamais close?</p>
+
+<p>Lors même que tous les savants du monde nous attesteraient que
+l'intelligence des femmes est adéquate à celle des hommes, ce brevet ne
+dispenserait point le sexe faible de le démontrer lui-même au sexe fort.
+Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas
+beaucoup plus avancés que nos pères. La capacité des vivants ne se juge
+qu'à ses résultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possède,
+autant que mon voisin, de brillantes qualités et de merveilleuses
+aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le
+prouve par ses actes. Que si donc l'égalité intellectuelle des sexes
+pouvait être cérébralement établie, cette démonstration serait de peu de
+valeur, tant que les femmes n'auront point confirmé cette présomption
+par des manifestations décisives de science, d'art ou de littérature.
+Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des
+biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le
+montrer. Les expériences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais
+de vous-mêmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos
+chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouvé que vous en êtes capables.</p>
+
+<a name="l3c3" id="l3c3"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité
+intellectuelle</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--L'intelligence moyenne des deux sexes s'égalise et se
+ vaut.--L'instruction peut-elle accroître les aptitudes et
+ les capacités de la femme?--Est-il exact de dire que les
+ âmes n'ont point de sexe?</p>
+
+<p> II.--De la primauté historique de l'homme.--Le génie est
+ masculin.--L'esprit créateur manque aux femmes.--Ou sont
+ leurs chefs-d'oeuvre?</p>
+
+<p> III.--Le génie et la beauté.--A chacun le sien.--Les deux
+ moitiés de l'humanité.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l3c3s1" id="l3c3s1"></a>
+<br>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen
+d'établir positivement que leur cerveau n'est point inférieur au
+nôtre,--c'est, à savoir, d'en tirer des créations et des oeuvres qui
+balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour
+le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur
+constitution cérébrale n'oppose aucun obstacle à cette manifestation
+nécessaire et désirable, en concédant même qu'elles soient aussi bien
+douées que les hommes, il reste ce fait d'ordre général que le sexe
+masculin est en possession d'une supériorité de production
+intellectuelle si effective et si constante, que le sexe féminin a été
+impuissant jusqu'à ce jour à la lui ravir ou seulement à la lui
+disputer. Et voilà bien, j'imagine, une forte présomption en faveur de
+la prééminence de l'intellectualité virile.</p>
+
+<p>Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des
+femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que
+puisse paraître cet aveu, je ne fais aucune difficulté de reconnaître
+que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes
+s'équilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que
+le bourgeois, et la boulangère autant que le boulanger, et la marchande
+autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me
+demande même si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a
+point plus de femmes que d'hommes à savoir lire, écrire et compter.
+Qu'une tête féminine ne soit point exactement faite comme une tête
+masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches
+biologiques, l'observation psychologique ne permet d'établir, avec
+certitude, une inégalité appréciable de niveau entre l'intelligence
+moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe féminin. Si,
+dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de côté les faibles
+d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un
+raisonnement plus réfléchi, d'une volonté plus hardie et plus ouverte
+aux prévisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus
+rapide des nécessités présentes, une conception très sûre des réalités
+de l'existence, plus de soin et plus de goût pour le détail, à preuve
+qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerçantes.</p>
+
+<p>Restent les hautes manifestations de la pensée dans le domaine des arts,
+des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'égalent
+par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'égalent par en haut. En
+plaçant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point
+remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spéculations
+méthodiques, aux recherches idéales, aux créations élevées: ce qui nous
+induit à douter de l'égalité mentale des sexes.</p>
+
+<p>A quoi les féministes ne se font point faute de répondre que, pour le
+moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que
+le développement intellectuel du sexe féminin retarde un peu sur celui
+du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'étant arrogé la
+direction des sociétés, les ont tournées à leur avantage et exploitées à
+leur profit. Jusqu'au temps présent, la civilisation a été ainsi faite
+par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu croître intellectuellement
+qu'avec une extrême lenteur. L'infériorité actuelle de la femme n'est
+donc qu'accidentelle et passagère. Elle doit disparaître nécessairement
+avec la prépondérance excessive de son rival et l'influence déprimante
+du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute
+culture, et vous verrez s'épanouir leur esprit comme ces fleurs
+languissantes, longtemps sevrées de grand air, auxquelles on rend avec
+largesse le soleil et la rosée. Et M. Jean Izoulet, un professeur de
+philosophie sociale au Collège de France, qui honore d'un même culte la
+phrase sonore et l'idée pure, nous prédit sur le mode lyrique que «cette
+flore psychique, flore d'ombre pendant tant de siècles, ne demande qu'à
+se lever et à s'épanouir.» Réjouissons-nous donc, gens de peu de foi,
+car «c'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de
+toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable jardin
+secret<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Lettre de M. Jean Izoulet publiée dans la <i>Faillite du
+Mariage</i> de M. Joseph <span class="sc">Renaud</span>, p. 31.</blockquote>
+
+<p>Cette explication n'est qu'ingénieuse. Il n'est pas donné à la femme de
+sortir de son être, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre
+le nôtre. Née femme, elle ne pourra jamais dépouiller entièrement la
+femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du
+même coup, son activité est condamnée par la nature elle-même à ne point
+ressembler complètement à la nôtre. Dès lors, nous autorisant
+logiquement de son passé et de son présent pour augurer de son avenir,
+nous sommes recevables à prétendre que la femme future ne sera jamais,
+en esprit et en oeuvre, l'égale absolue de son compagnon.</p>
+
+<p>Fût-il même prouvé que le sexe féminin est aussi capable que le nôtre en
+toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est
+pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux
+est voué à des fonctions physiologiques absolument incommunicables et
+muni conséquemment d'aptitudes forcément personnelles. De par la nature,
+l'homme a un rôle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient
+les atténuations possibles de leurs différences organiques et de leurs
+disparités mentales, on ne saurait concevoir, fût-ce dans l'infinie
+profondeur des siècles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une
+parfaite égalisation des sexes. A supposer même que l'homme et la femme
+en arrivent un jour à ne plus former qu'un seul être, identique d'esprit
+et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en
+ce temps-là l'humanité cessera d'exister.</p>
+
+<p>Que si l'on quitte le domaine de l'hypothèse pour rentrer dans la vie
+réelle, il demeure vrai que le père et la mère, n'ayant point même
+fonction, ne sauraient avoir même constitution physique et mentale. Ce
+que l'homme dépense pour la transmission de la vie est peu de chose
+auprès de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation
+et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du
+nouveau-né. Alors que la conception est pour le père l'oeuvre d'un
+moment, la transfusion de la vie exige de la mère une dépense prolongée
+d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur
+d'elle-même. Et ce passif énorme de la maternité, en expliquant les
+différences de conformation physiologique des sexes, établit
+péremptoirement, entre l'homme et la femme, des diversités naturelles de
+fonction et d'aptitude qui doivent réagir sur le cerveau et retentir
+jusqu'au plus profond de l'âme.</p>
+
+<p>On nous rappelle, en faveur de l'égalité intellectuelle de l'homme et de
+la femme, que «les âmes n'ont point de sexe.» Cela est vrai, en ce sens
+que l'homme et la femme sont deux personnes morales égales en dignité.
+Mais leur intelligence est-elle de même nature? Sommes-nous donc des
+purs esprits? Et si nos âmes sont forcées d'habiter un corps, si notre
+esprit est nécessairement enclos en une chair souffrante et périssable,
+s'il est emprisonné, pendant cette brève minute que nous appelons
+orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matière diversement
+aménagé, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation
+ni dépendance avec le contenant.</p>
+
+<p>Il est donc naturel que l'intelligence s'épanouisse différemment dans un
+organisme qui n'est point le même chez l'homme et chez la femme. En
+d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et
+indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette
+première différence biologique a des répercussions et des prolongements
+nécessaires dans la psychologie des deux moitiés de l'humanité. Il
+serait étrange que deux êtres qui sentent diversement, s'exprimassent
+pareillement. N'ayant point même organisme, même constitution, comment
+pourraient-ils avoir mêmes sensations, mêmes impressions, s'élever au
+même ton, rendre le même son? Que les mille et mille influences
+combinées de l'éducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou
+adoucir les disparités mentales du couple humain: je l'accorde; mais
+pour les oblitérer, pour les niveler, pour les fondre tout à fait, il
+faudrait, en langage chrétien, refaire la création, ou, suivant le
+vocabulaire positiviste, «recommencer l'évolution sur des bases
+nouvelles,»--ce qui est impossible.</p>
+
+<a name="l3c3s2" id="l3c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>En recherchant comment le progrès humain s'est développé dans le passé,
+nous trouvons, en faveur de la prééminence intellectuelle de l'homme,
+une nouvelle considération qu'il nous paraît difficile de méconnaître ou
+d'affaiblir. En réalité, la civilisation humaine a été très généralement
+l'oeuvre des mâles. Et si le gouvernement à peu près exclusif des
+sociétés n'a jamais cessé d'être dirigé par des hommes, n'est-ce point
+que cette domination atteste une réelle suprématie de lumière et de
+raison?</p>
+
+<p>J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primauté
+non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que
+les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient
+été redevables de leur puissance sociale à la seule vigueur de leurs
+muscles, à la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter à cet
+avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun,
+ils n'auraient point gardé si régulièrement le sceptre du pouvoir.</p>
+
+<p>Sans contester qu'il ait fallu à nos premiers ancêtres des membres
+robustes pour lutter contre les animaux féroces qui pullulaient dans les
+forêts préhistoriques, a-t-on réfléchi aux miracles de pensée et de
+réflexion qu'ils ont dû accomplir pour inventer les premières armes et
+les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance
+des anciens a érigé en demi-dieux ces lointains génies qui découvrirent
+le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bêche, la charrue. Non; l'esprit
+n'est point absent de la première domination de l'homme. Dès les âges
+primitifs, le gouvernement des sociétés a été dévolu à la raison la plus
+active, à la volonté la plus ferme et la plus éclairée, bref, à
+l'intelligence et à la force, c'est-à-dire à l'homme. Et cette
+constatation historique nous autoriserait déjà, il faut en convenir, à
+revendiquer le premier prix de capacité.</p>
+
+<p>Mais il est une seconde observation, accessible à tout esprit cultivé,
+qui milite non moins victorieusement en faveur de la primauté masculine.
+Qu'on fasse le dénombrement des hommes et des femmes de talent, dans
+tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les
+femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons
+profonds et serrés des savants et des poètes, des politiques et des
+historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des
+philosophes. Nos grands esprits sont légion. Les vôtres, Mesdames,
+tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes
+têtes, de beaux talents, des écrivains distingués, des intelligences
+rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, à différentes époques de
+l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu
+cependant ont brillé d'un éclat supérieur! La génialité, en tout cas,
+semble un phénomène masculin.</p>
+
+<p>Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infériorité numérique sur
+l'insuffisance de votre éducation, sur nos moeurs réfractaires à votre
+émancipation, sur les résistances d'un milieu hostile, qui auraient
+arrêté ou retardé votre développement cérébral: ces influences
+ambiantes, quelque effet certain et décisif qu'elles aient sur les
+intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point
+sur les têtes tout à fait éminentes. Nous avons dit que la priorité
+intellectuelle des sexes ne se peut reconnaître et mesurer par en bas,
+c'est-à-dire par le vulgaire, par le commun où hommes et femmes se
+valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les
+cimes, par les têtes les plus sublimes, par les supériorités éclatantes
+et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du côté masculin.</p>
+
+<p>Si rare qu'on le suppose, le génie s'est toujours incarné dans un homme;
+il ne semble guère départi aux femmes. Et de ce chef, les antiféministes
+sont fondés à affirmer la prévalence et la prépotence de notre sexe. Car
+le génie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des
+obstacles, des antagonismes, des hostilités qui se dressent sur son
+chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquiète si peu de son
+milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps à venir. D'où
+vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontané, jaillissant,
+original, indépendant. «Il est, comme dit M. Fouillée, révolutionnaire
+et conquérant; il n'a souci ni des résistances possibles, ni des
+opinions reçues, ni des traditions séculaires<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.» Il éclate, il
+innove, il invente, il crée. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin.
+L'intelligence créatrice, voilà le génie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> <i>La Psychologie des sexes.</i> Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.</blockquote>
+
+<p>Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux
+femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le
+vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit
+jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la
+vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter,
+d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si
+puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même,
+hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la
+coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du
+génie?</p>
+
+<p>Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes
+féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées
+(l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A
+l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de
+l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que
+lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes
+d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa
+République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes
+les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles
+les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est
+inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre
+les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.»</p>
+
+<p>En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où
+sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne
+manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que
+l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront
+une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient
+l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau
+féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de
+Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les
+femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «<i>Jérusalem
+délivrée</i>», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni
+le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la
+«Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant,
+ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer
+des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope,
+l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni
+la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le
+plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la
+machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille?</p>
+
+<p>Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque
+chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme
+ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui
+n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a
+fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans
+les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la
+science, est sorti d'un cerveau masculin.</p>
+
+<p>Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les
+femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la
+lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc
+aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et
+modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme
+répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et
+patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité
+puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes,
+conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et,
+parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la
+musique<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> <i>La Psychologie des sexes.</i> Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.</blockquote>
+
+<p>Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la
+civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver
+au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes
+la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de
+l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué
+que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du
+progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence
+supérieure de l'espèce est masculine.</p>
+
+<a name="l3c3s3" id="l3c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>A quoi bon insister? Les femmes les plus distinguées en conviennent. Si
+Mme de Staël s'est montrée trop sévère pour elle-même et pour son sexe
+en affirmant que «les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperçus
+ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir du génie,» Mme d'Agout nous
+a donné la note juste, la note vraie, en écrivant ceci: «L'humanité ne
+doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention
+utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne
+paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels
+elles sont bien douées, elles n'ont produit aucune oeuvre de maître.
+Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit féminin n'a point
+atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à
+mi-côte<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.» De l'avis même de celles qui ont le plus honoré leur sexe,
+l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus
+inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont
+du génie, beaucoup plus de femmes ont de la beauté; et cela seul
+rétablit l'équilibre entre les sexes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.</blockquote>
+
+<p>La grâce! voilà le don souverain des femmes. C'est par là qu'elles
+règnent véritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que
+nul n'y résiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur
+faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme fût
+un bel animal: ce qui ne l'a pas empêché d'avoir du goût jusqu'à sa mort
+pour ce «disgracieux bipède». Mais il est plus facile de médire des
+femmes que de s'empêcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends
+par là ceux qui haïssent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle
+avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en
+indépendante et se dresse en révoltée, qu'on prenne même en aversion la
+femme pédante, la femme «précieuse»: rien de plus naturel. Mais ces
+restrictions admises, ou est l'homme incapable de goûter la grâce
+féminine? Entre l'admiration pathétique d'un Goethe qui aimait à
+proclamer «le culte de l'éternel féminin,» et l'inimitié méprisante d'un
+Schopenhauer pour le sexe «aux cheveux longs et à la raison courte,» il
+y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous éprouvons
+tous, plus ou moins, le besoin de l'affection féminine.</p>
+
+<p>Aussi M. Fouillée a-t-il eu raison d'écrire que la beauté pour la femme
+n'est pas seulement un don naturel, mais encore «une fonction et presque
+un devoir<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>;» car, c'est à sa grâce que revient l'honneur d'entretenir
+au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacré sur
+lequel veillaient perpétuellement les antiques vestales. Et lorsque la
+beauté est complétée par la bonté, lorsque la douceur du visage et
+l'harmonie des lignes revêtent et encadrent une belle âme, alors il est
+vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette
+vie qu'elle console et embellit à la fois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> <i>Revue des Deux-Mondes</i> du 15 septembre 1893, p. 425.</blockquote>
+
+<p>Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent même
+avantagé le genre masculin. Dans la plupart des espèces animales et
+surtout parmi les oiseaux, le mâle surpasse ordinairement la femelle par
+l'élégance des formes, l'éclat du pelage ou le coloris des plumes.
+Platon et Aristote jugeaient même l'homme plus beau que la femme.
+Aujourd'hui, par contre, la beauté chez l'homme est si bien considérée
+comme un accessoire, qu'un joli garçon, dépourvu d'esprit et de talent,
+passe très justement pour un être insupportable. Notre langue lui
+applique même un mot déplaisant: elle l'appelle un «bellâtre». N'est-ce
+point aussi lorsque sa virilité s'effémine que l'homme, perdant le juste
+sentiment de sa propre valeur, préfère la grâce à la noblesse et la
+joliesse à la beauté? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans
+le sexe masculin, ni dans le sexe féminin. Le charme de l'un se complète
+par la force de l'autre: de là deux genres de beauté également
+nécessaires à l'idéal artistique et qui, par leur action réciproque,
+rapprochent les sexes, éveillent la sympathie et font naître l'amour.</p>
+
+<p>En tout cas, nous ne saurions disputer à la femme la séduction de la
+douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions
+délicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'être laid;
+la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beauté; plus
+que nous, elle a le devoir d'être belle.</p>
+
+<p>Génie et beauté sont deux privilèges augustes qui se ressemblent. Le
+génie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'où elle
+vient, où elle commence, où elle finit, et que nous sommes, par suite,
+bien empêchés de définir, un souffle d'en haut, une grâce de Dieu, une
+lumière incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme
+d'une qualité volontairement acquise et méritée. Telle la beauté, plus
+facile à sentir qu'à exprimer, qui rayonne, comme l'autre éclate, par un
+mystère de nature dont l'être de choix qui en bénéficie n'a point le
+droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reçus; il
+donne à la beauté plus de grâce et de séduction comme au génie plus de
+vigueur et d'éclat. Mais le fond de ces inestimables privilèges ne vient
+pas de nous. C'est un présent divin. Et voilà pourquoi l'humanité de
+tous les temps, éblouie par ce reflet des perfections idéales, s'incline
+involontairement devant les créatures de choix et de bénédiction en qui
+s'incarne le génie ou la beauté.</p>
+
+<p>Tout cela nous confirme en l'idée que l'homme et la femme sont deux
+êtres complémentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent à
+l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolément, l'individualité
+des femmes,--pas plus que la nôtre, d'ailleurs,--ne formerait un tout
+complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de «voir en elle
+cette seconde moitié de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne
+sauraient être parfaits.» Le sexe masculin est né pour la lutte, comme
+le féminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la
+second représente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme
+sont donc bien les «deux moitiés de l'humanité»; et celle-ci ne saurait
+exister, se transmettre, se perpétuer et s'embellir sans leur
+collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la
+société ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la
+multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les séparons pas!</p>
+
+<a name="l3c4" id="l3c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>Psychologie du sexe féminin</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Du tempérament féminin.--Impressionnabilité nerveuse et
+ sensibilité affective.--La perception extérieure est-elle
+ moins vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment,
+ tendresse, amour.</p>
+
+<p> II.--Vertus et faiblesses du sexe féminin.--Les femmes sont
+ extrêmes en tout.--Pitié, dévouement, religion.--La femme
+ criminelle.--Coquetterie et vanité.</p>
+
+<p> III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volonté de
+ la femme est-elle plus impulsive que la nôtre?--Indécision
+ ou obstination.--Le fort et le faible du sexe féminin.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>J'ai induit du passé qu'il semblait difficile à la femme de s'élever aux
+sublimes créations du génie, et que la nature l'avait confinée jusqu'à
+nos jours au second rang de l'intellectualité,--l'homme ayant mérité par
+ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de préséance résolue,
+il est intéressant de rechercher pourquoi la femme a été empêchée
+jusqu'ici de se hausser au niveau de la pensée masculine et de disputer
+victorieusement à nos grands hommes la palme scientifique, artistique et
+littéraire. S'il se trouve que cette disparité tienne, comme nous
+l'avons affirmé, à sa complexion, à sa nature, à son tempérament, à sa
+constitution même, nous serons autorisé à conclure qu'à moins de refaire
+le monde,--ce qui dépasse les forces humaines,--l'égalité absolue des
+sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre.</p>
+
+<p>Ici donc, un peu de psychologie ne sera point déplacée. Et puisque d'un
+avis unanime, le tempérament intellectuel et moral est le reflet du
+tempérament physique, il est à prévoir que les différences de sexe se
+traduiront par des différences d'aptitude et d'inclination.</p>
+
+<a name="l3c4s1" id="l3c4s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>L'expérience de tous les temps atteste que la femme est plus
+impressionnable que l'homme; et par là, j'entends que la faculté d'être
+ému, la faculté de jouir et de souffrir, d'aimer ou de haïr, la faculté
+de s'ouvrir à la crainte ou au désir, au chagrin ou au plaisir, occupe
+une plus large place et joue un plus grand rôle dans sa vie que dans la
+nôtre. Bref, la sensibilité est son partage et le sentiment son
+triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe féminin qu'il
+est, par excellence, le «sexe affectif».</p>
+
+<p>Et cette sensibilité émotive ne va point, disent les physiologistes,
+sans une certaine insensibilité physique. M. Lombroso, notamment,
+affirme que la perception extérieure est moins vive chez la femme que
+chez l'homme. Maintes fois les médecins ont constaté que les femmes
+supportent mieux que nous les opérations chirurgicales. Dans une
+épidémie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul
+n'a plus de calme auprès des malades, plus de dextérité pour panser une
+blessure. Mais cette résistance à la douleur physique vient-elle d'une
+moindre sensibilité organique? Si la femme se raidit si fortement contre
+la souffrance, nous aurions tort peut-être d'en conclure qu'elle la
+ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de
+réagir avec vigueur et promptitude contre les épreuves et les dangers?
+Plus l'action est violente, plus la réaction est énergique. Pour le
+moins, ce privilège des femmes à supporter la douleur corporelle est une
+heureuse précaution de la nature, la vie leur réservant d'innombrables
+occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette
+immunité relative du sexe féminin par ce fait que nos soeurs ont le goût
+moins développé, l'oreille moins délicate, l'odorat moins fin, l'oeil
+moins vif et le tact moins subtil que la généralité de leur frères.</p>
+
+<p>Mais si les femmes sont douées de sens plus obtus,--ce dont je ne suis
+pas très convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le
+«record» de la sensibilité affective Tous les graphologues sont de cet
+avis: l'écriture féminine révèle une impressionnabilité très vive. Au
+fond, le tempérament de la femme est plus émotif que le nôtre. Il faut
+peu de chose pour la remuer, la troubler, l'ébranler jusqu'aux larmes.
+Par l'effet d'un système nerveux plus excitable, plus sensitif, plus
+vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquiétudes, aux
+tendresses, aux passions. La pitié a dans son âme des retentissements
+plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins
+vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a
+personnifié la compassion, la piété, le dévouement, la charité, tous les
+plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme.</p>
+
+<p>Ainsi, nous persistons à tenir la sensibilité affective pour la faculté
+dominante du sexe féminin. Que cette extrême émotivité vienne de
+l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de
+l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sédentaire, plus claustrale,
+plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une naïveté,
+un non-sens, une absurdité, de rechercher ce qu'était la femme des
+premières générations humaines. Le tempérament actuel des femmes est
+leur tempérament naturel, puisqu'il a été acquis, reçu et transmis
+universellement pendant les siècles des siècles. L'habitude n'a-t-elle
+pas été définie avec raison «une seconde nature»? Et nous ne devons nous
+inquiéter que de celle-ci, dans l'impossibilité où nous sommes de
+connaître l'autre, la première, c'est-à-dire la constitution originelle
+de la femme primitive.</p>
+
+<p>Or, la sensibilité affective explique toutes les manifestations du
+caractère féminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.</p>
+
+<p>D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du goût pour les
+émotions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs
+décisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur
+les nôtres. Plus que les hommes, elles se décident par des raisons que
+la raison ne connaît pas. Ainsi de tous les genres littéraires, le roman
+est leur lecture préférée, parce qu'elles y trouvent un aliment à leur
+tendresse et à leur imagination. A celles qui aiment, un livre
+romanesque rend l'amour plus présent et plus vivant; à celles qui
+voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux
+émoi. Les choses du coeur sont leur domaine de prédilection; c'est ce
+qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus
+toutes choses. Voyez l'enchaînement: la sensibilité est inséparable du
+sentiment, et le sentiment est inséparable des affections tendres.
+Aimer, voilà bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus
+impérieux de leur âme et, en même temps, le principe de leurs grandeurs,
+l'amour étant la source où elles puisent toutes les forces du
+dévouement.</p>
+
+<p>Non que le sexe fort soit aussi dépourvu de sensibilité affective qu'on
+se plaît à le répéter. Lacordaire écrivait un jour à une amie: «Vous me
+dites que les hommes vivent d'idées et les femmes de sentiments. Je
+n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments,
+mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vôtres; et c'est ce
+que vous appelez des idées, parce que ces idées embrassent un ordre plus
+universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chère
+amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuadée que, si
+nous n'avions que des idées, nous serions les plus impuissants du
+monde<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.» Mais, en général, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les
+hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. «Leur moi, a dit
+Mme Necker de Saussure, est plus fort que le nôtre.» La sensibilité des
+femmes s'épanche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de
+leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour
+l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie même. Et la
+femme y met plus de constance, plus de fidélité. Au lieu que l'homme
+épuise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes
+croît avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices
+qu'elles lui font et le dévouement qu'elles lui prodiguent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Cité par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur
+Lacordaire, p. 168.</blockquote>
+
+<p>S'agit-il là d'une simple attraction de tempérament? d'une vulgaire
+impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En général, la femme est moins
+accessible aux séductions de la beauté physique qu'aux attraits de la
+distinction morale et de l'élévation intellectuelle. Je parle, cela va
+sans dire, de la femme bien née. Si, au contraire, nous la supposons
+d'esprit léger et de coeur médiocre, il est à croire qu'elle marquera
+peu d'inclination pour les hommes supérieurs. Ses préférences iront à un
+brave garçon, ni trop intelligent, ni trop bête, pensant et parlant
+comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et
+portant élégamment la moustache et l'habit. Aidé d'un bon tailleur, ce
+monsieur quelconque sera considéré par certaines petites dames comme un
+pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et
+complaisant, oh! alors, il deviendra l'idéal du bon mari. Point de doute
+que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe
+professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas
+rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur ménage! Mais on me
+dira peut-être qu'ils étaient insupportables et que l'instruction des
+femmes changera ce discord en unisson.</p>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que, dans la très grande majorité des cas, le
+sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est
+beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le
+nôtre; qu'elle l'entoure volontiers de mystère et le voile de pudeur, et
+qu'en imprégnant son amour d'une sorte de respect physique pour
+elle-même, elle incline l'homme qui la recherche à joindre l'estime à
+l'amour.</p>
+
+<a name="l3c4s2" id="l3c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>La sensibilité et la tendresse sont si véritablement fondamentales en la
+femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de là: ses
+vertus et ses fautes, ses élans de compassion et son appétit de
+sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son
+émotivité ardente. Elle représente le coeur avec ses qualités et ses
+défauts, tandis que l'homme personnifie plutôt la pensée froide et le
+raisonnement grave. C'est une passionnée qui ne fait rien à demi. Témoin
+la vivacité de ses affections, l'impétuosité de ses désirs, ses
+enthousiasmes et ses colères, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans
+l'amour, dans la vengeance et dans la fidélité, tout ce qui l'abaisse,
+tout ce qui l'élève. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute
+chose prend vite un tour passionnel et démesuré. Comme l'a écrit Octave
+Feuillet, «elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que
+le mal.» Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce
+qu'elle les chérit, les nourrit, parce qu'elle les «couve», pour
+rappeler le mot de Diderot.</p>
+
+<p>C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice
+tranquille et impartiale. Exaltées, absolues, «elles sont toutes pleines
+d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fénelon qui parle),
+elles n'aperçoivent aucun défaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune
+bonne qualité dans ce qu'elles méprisent.» Et le doux prélat de
+conclure: «Les femmes sont extrêmes en tout.» Eh oui! extrêmes dans le
+mal comme dans le bien, suivant l'adage: <i>Optimi corruptio pessima</i>.
+Elles poussent toute chose à outrance, la religion et l'irreligion, la
+chasteté et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la
+compassion et la cruauté, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et
+haïssent avec la même vigueur, avec le même bonheur. Les sentiments
+excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un
+tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce
+sont, je le répète, des passionnées; et la passion ne se plaît guère aux
+coteaux modérés où habitent la prudente réflexion et la tranquille
+sagesse. C'est pourquoi il est à craindre que plus d'une ne se
+précipite, tête baissée, dans le féminisme «intégral» et, poussant son
+chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine
+extravagance, jusqu'en pleine immoralité.</p>
+
+<p>Échauffée par la tendresse et par la passion, la sensibilité des femmes
+s'exalte ou s'exaspère, et se traduit conséquemment en bien ou en mal.
+Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver
+que toutes les qualités et tous les défauts de la femme viennent du
+coeur et des nerfs. Se dévouer est sa première nature, comme aimer est
+son premier mouvement. Généralement, sa volonté est plus désintéressée
+que la nôtre. A chaque instant, la maternité, qui sommeille au fond de
+ses entrailles, se réveille et se répand en sacrifices spontanés qui
+feront toujours d'elle la meilleure éducatrice. Il faut savoir s'oublier
+comme elle pour s'adonner utilement à la première formation
+intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la
+supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez
+pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'à
+moitié. L'abstraction idéale la touche peu. Par contre, invoquez devant
+elle la pitié, l'amour, le pardon; faites appel à la sainte bonté; et de
+tout l'instinct maternel qui gonfle son âme, elle vous répondra en
+répandant sans compter les trésors de générosité dont son coeur est
+plein. Pour elle, toute justice sociale se ramène à un élan de
+sensibilité affectueuse, au don de soi-même. Tandis que l'homme cherche
+le règne du droit, la femme ne conçoit et ne poursuit que le règne de la
+grâce et de la charité. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la
+femme vaut mieux.</p>
+
+<p>C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur
+par le démon révolutionnaire, sont portées vers le prolétariat militant
+moins par les formules et les systèmes d'école, que par un élan de vague
+commisération et d'inconsciente protestation contre la misère. Chez ces
+terribles femmes, l'esprit de révolte est un succédané de l'amour
+aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshérités, aux
+victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se décident à la
+violence, c'est par un sursaut de pitié, par un emportement, par une
+explosion de toute leur sensibilité. Et nos discordes civiles nous ont
+appris les excès de fureur et de destruction dont elles sont capables.
+Mais, en général, la femme est plutôt pacifique, modérée, conservatrice.
+Au fond, la violence et le désordre lui répugnent. On a remarqué cent
+fois que ses goûts réguliers, son entente des affaires, son esprit
+d'exactitude et d'économie, la rendent éminemment propre à la gestion
+d'un patrimoine et à l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme
+qui est travaillé par un incessant besoin d'acquérir, par une ambition
+inquiète d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plaît à défendre
+et à garder la richesse amassée. Plus faible, plus fragile, plus sujette
+aux incapacités de travail, ayant la surveillance des enfants, le
+gouvernement du ménage, le soin de la table et le souci des
+approvisionnements, elle doit être plus accessible que l'homme à la peur
+de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. «Élevez-nous
+des croyantes et non des raisonneuses, écrivait Napoléon à propos de
+l'établissement d'Écouen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le
+plus sûr garant pour les mères et pour les maris.» Rien de plus facile,
+la femme inclinant d'elle-même aux choses de la foi. La critique, qui
+est un acte de méfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle
+a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de sécurité; et la religion,
+qu'elle se fait un peu à son image et qu'elle accommode doucement à ses
+goûts et à ses préférences, est toute de mansuétude et de miséricorde.
+Ses croyances, plus émues que raisonnées, se transforment aisément en
+dévotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu
+est amour.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, enfin, la femme, étant plus tendre, plus retenue, plus
+pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La
+maternité, d'ailleurs, est une école de douceur, de patience et de
+résignation, qui, en vouant la femme à la vie enfermée du foyer, la
+soustrait aux émotions, aux tentations, aux déviations de l'activité
+extérieure qui est la loi de l'homme.</p>
+
+<p>Il est vrai que M. Lombroso tire prétexte de cette moindre criminalité
+pour rabaisser la femme. Comme le génie et la guerre, le crime est
+masculin. Les violences les plus désordonnées et les plus sanglantes
+honorent, paraît-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait
+rendre grâce aux assassins du prestige dont ils entourent, à coups de
+revolver et à coups de couteau, notre très chère masculinité. Est-ce
+donc à cause du sang qu'il verse que l'homme a été proclamé le «roi de
+la nature»? On raconte qu'en fait de cruauté savante, le tigre nous
+surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humilié?</p>
+
+<p>Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur
+de mille et mille qualités, nous n'ignorons point qu'il en est
+d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et
+les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltées. D'ordinaire,
+leur faculté de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes à
+volonté. D'autres sont rancunières et vindicatives. Beaucoup ont un fond
+de cruauté inconsciente qui éclate brusquement, soit pour défendre ceux
+qu'elles aiment, soit pour nuire à ceux qu'elles haïssent. Cette
+malignité féline,--comme l'impressionnabilité, d'ailleurs,--est un signe
+et un effet de leur faiblesse et de leur nervosité.</p>
+
+<p>La femme, au surplus, n'est pas exempte d'égoïsme. L'amour de soi
+n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance inférieure est commune
+aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons
+pas surpris que Mme Guizot ait pu écrire que «les femmes ne
+s'intéressent aux choses que par rapport à elles-mêmes.» Mais l'égoïsme
+féminin procède surtout de la vanité. «Les filles, dit Fénelon, naissent
+avec un violent désir de plaire.» Tandis que l'orgueil est le vice dès
+forts, le péché des hommes, la vanité est le penchant des faibles, le
+péché des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure
+que, chez les jeunes filles, «le désir de plaire l'emporte souvent sur
+la faculté d'aimer.» D'un mot, la femme est coquette.</p>
+
+<p>Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destinée d'être aimée,
+plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et
+d'embellir la vie, plaire est une nécessité de sa condition; ayant pour
+partage de tempérer, de civiliser la brutalité masculine, plaire est son
+arme de combat, son instrument de règne, plaire est la condition même de
+sa souveraineté, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et
+fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages,
+émouvoir et enchaîner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner,
+orner sa beauté, telle est l'ardente et incessante préoccupation du sexe
+féminin. C'est une vérité de fait, un lieu commun que les moralistes ont
+maintes fois mis à profit. Citons seulement ces deux pensées de La
+Rochefoucault: «La coquetterie est le fond de l'humeur des
+femmes.»--«Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur
+passion.» Ainsi, l'égoïsme féminin est fait surtout de vanité, et cette
+vanité se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a
+pour but avoué ou inconscient de préparer les voies à l'amour; et nous
+voilà ramenés, par un détour, à cette sensibilité émotive qui est le
+commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.</p>
+
+<p>Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui
+sacrifient un peu trop au démon de la toilette. Dans toutes les
+conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent être
+mises à la dernière mode. Poussée à l'excès, la coquetterie démoralise
+la femme. De là, surtout dans les milieux mondains, ces natures sèches,
+froides, égoïstes, avides de plaisir et de jouissance. A toute époque,
+du reste, les femmes déplaisantes, acariâtres, hargneuses, n'ont pas été
+d'une extrême rareté. Malgré les influences attendrissantes de la
+maternité, il y a même, hélas! de méchantes mères. Les tribunaux ont
+trop souvent à s'occuper d'horribles mégères qui, non contentes de
+persécuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs
+l'emportent sur le coeur, il est fréquent que les femmes surpassent les
+hommes en férocité. Mais, dans une étude qui n'a en vue que le fort et
+le faible de la généralité des femmes, il convient de négliger les
+monstres.</p>
+
+<a name="l3c4s3" id="l3c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Les effets composés de la sensibilité et de la tendresse, de la
+sympathie et de la vanité, semblent vouer la femme à l'agitation du
+coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes
+passions, en l'excluant à peu près de la sphère sereine des calmes
+décisions et des hautes spéculations rationnelles. Nous allons voir, en
+effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volonté et l'esprit
+des femmes sont tributaires de leur tempérament impressionnable et
+aimant.</p>
+
+<p>Au sens propre du mot, la volonté est la subordination des impressions
+naturelles et des impulsions instinctives à une règle que l'on s'impose
+à soi-même. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession
+de soi, le contrôle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est
+par l'empire exercé sur nous-mêmes, que la volonté nous élève à la
+dignité de personnes autonomes.</p>
+
+<p>Si cette définition est exacte, la volonté de la femme est certainement
+plus faible que la nôtre. D'abord, elle est plus incertaine, plus
+agitée, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hésite, elle tâtonne,
+elle flotte. Elle va et vient; elle sautille «comme les mouches»: ainsi
+parle Kant. Et si la femme manque de décision, ce n'est pas qu'elle
+manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les
+impressions contraires qui l'assiègent, elle ne sait pas, elle ne peut
+pas choisir. La mobilité est son défaut dominant. Combien de femmes sont
+plus capables de caprices que de résolutions? Combien de femmes ont plus
+de velléités que de vouloir?</p>
+
+<p>Même inconstance dans l'exécution. Jean-Paul Richter a dit: «L'homme est
+poussé par la passion, la femme par les passions; celui-là par un grand
+courant, celle-ci par des vents changeants.» Sa conduite est pleine de
+surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la
+fermeté, la patience dans l'action, lui font généralement défaut. Elle
+ébauche tout; elle n'achève rien. Elle se disperse entre mille travaux
+entrepris avec joie et abandonnés avec dégoût. Elle est d'humeur
+versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son âme est en
+proie à une sorte d'équilibre instable.</p>
+
+<p>Et lorsqu'elle se décide, il arrive souvent que sa résolution tourne en
+obstination. L'entêtement des femmes est passé en proverbe: «Vouloir
+corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique.» Toute nature
+molle et douce qui s'exaspère, devient finalement intraitable.
+L'opiniâtreté aveugle est soeur de la faiblesse et de
+l'impressionnabilité. Il faut une grande maîtrise de soi pour convenir
+de ses torts et sacrifier l'amour-propre à la raison.</p>
+
+<p>Il suit de là que la femme est tantôt le jouet d'impulsions diverses qui
+l'agitent tumultueusement, tantôt la victime d'une impulsion véhémente
+qui la domine impérieusement. Ou l'indécision du caprice, ou le vertige
+de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: «J'aime mieux
+traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut
+rien conclure avec les femmes.» Elles ne veulent pas assez, ou elles
+veulent trop. Et ces défauts contraires procèdent du même fond:
+l'extrême sensibilité. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les
+névrosées, cette inconstance fantasque et cet entêtement aveugle
+prennent tour à tour une telle acuité, que les psychologues ont pu les
+appeler «les maladies de la volonté».</p>
+
+<p>Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les
+décisions, moins de fermeté dans l'action, moins de sang-froid et plus
+de nerfs, telles sont les manifestations caractéristiques du vouloir
+féminin, comparé au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce
+domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement,
+dégageant ici les tendances générales du sexe, nous sommes forcé de
+constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volonté
+féminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et
+ces admirables qualités rétablissent l'équilibre) plus tendre, plus
+dévouée, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En
+effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilité nerveuse,
+la femme sait lutter mieux que nous contre les épreuves de la mauvaise
+fortune. Facile à troubler dans les petites choses, elle redevient
+maîtresse d'elle-même dans les grandes. Bouleversée par une contrariété
+insignifiante, elle tient tête courageusement au malheur. Jetée hors
+d'elle-même par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araignée,
+elle retrouve toute sa vaillance devant le péril qui menace les siens.
+Un coup d'épingle l'émeut jusqu'aux larmes, et les coups irréparables du
+sort lui font rarement perdre la tête. Une misère de rien l'ébranle,
+l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe réveille
+toutes les énergies de son âme. Soutenue par un grand sentiment, elle
+refoule victorieusement sa timidité et ses appréhensions. En deux mots,
+toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa
+force vient du coeur. Décidément, la sensibilité affective forme bien la
+nature foncière de la femme.</p>
+
+<a name="l3c5" id="l3c5"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>L'intellectualité féminine</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Caractères prédominants de l'intelligence féminine:
+ intuition, imagination, assimilation, imitation.</p>
+
+<p> II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement
+ ferme, les idées générales, le don d'abstraire et de
+ synthétiser.</p>
+
+<p> III.--D'un sexe a l'autre, il y a moins inégalité que
+ diversité mentale.--Par ou l'intelligence féminine est
+ reine: les graces de l'esprit et le sens du réel.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Impressionnable, sensible, aimante, dévouée, telle est la femme.
+Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voilà l'homme. Ces
+disparités physiques et morales vont nous donner la clef des
+dissemblances intellectuelles qui séparent les deux sexes.</p>
+
+<a name="l3c5s1" id="l3c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas
+sûrement de même façon. Du moment que la sensibilité affective fait le
+fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous,
+qu'elle raisonne comme nous, qu'elle étudie et qu'elle apprenne comme
+nous. Et de fait, les caractères dominants de l'intelligence féminine
+sont, à un degré plus ou moins éminent, l'intuition, l'imagination,
+l'assimilation et l'imitation.</p>
+
+<p>Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acquérons
+par l'étude, par la réflexion, par l'application, elles y parviennent
+généralement par une sorte de divination qui va droit à l'objet de la
+connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans méthode, avec une
+sagacité, une promptitude, une sûreté admirables. Elles devinent autant
+qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des
+«lumières naturelles»; c'est-à-dire une clairvoyance instinctive, une
+compréhension vive et spontanée des choses de l'âme, qui manquent à la
+plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilité, cette vision
+aiguë et directe leur vient, sans aucun doute, de leur
+impressionnabilité nerveuse et de leur émotivité affective. Tous les
+écrivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. «C'est dans
+le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a placé le génie des femmes.» Et
+complétant cette pensée, M. Paul Bourget a écrit ce mot profondément
+vrai: «Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.»
+L'intuition! voilà donc la qualité maîtresse de l'intellectualité
+féminine.</p>
+
+<p>Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions
+les plus générales et les plus séduisantes de la femme de rêver la vie.
+Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de poésie
+et incline l'âme aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une
+tête féminine abrite de chimères. Êtres de sensibilité vive et de
+tendresse passionnée, il serait inconcevable que les femmes ne fussent
+pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus éveillée que leur
+culture générale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a
+remarqué: «Comme on n'occupe les femmes à rien de solide, cette faculté
+de leur esprit est souvent la seule qui travaille.» Où l'imagination
+règne, la raison est servante.</p>
+
+<p>Les sentimentales surtout (elles sont légion) se laissent éblouir
+facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs
+rêveries. Et pour peu que les nerfs s'en mêlent et que la santé
+fléchisse, l'imagination devient la folle maîtresse du logis, une
+«maîtresse d'erreur et de fausseté<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>;» au lieu que, ramenée prudemment
+à la raison, elle dérobe seulement à nos regards les vulgarités de la
+vie, en jetant sur le réel la poudre d'or de ses rêves. Et cette
+charmante illusion est aux âmes féminines un réconfort et une
+consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est
+mère des grâces de l'esprit et des excentricités aventureuses. Elle a
+besoin d'être surveillée, car elle penche naturellement vers
+l'extravagance. Et lorsque la passion l'échauffe et l'exalte, elle se
+plaît aux sentiers escarpés qui avoisinent les abîmes. En tout cas,
+c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilité, c'est-à-dire
+par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que «l'esprit
+vient aux filles».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Henri <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 205.</blockquote>
+
+<p>A cela, point de mystère. Eu égard à sa sensibilité plus vibrante et
+plus éveillée, on conçoit que, plus précoce que l'homme par le corps, la
+femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se
+développent plus vite et se forment plus tôt que les garçons. Il est
+banal de parler des étonnantes facilités d'assimilation des femmes.
+Elles ont de la mémoire, beaucoup de mémoire. Elles comprennent et elles
+retiennent avec une égale aisance. Leur faculté d'intuition se tourne,
+se complète et s'achève en accumulation. Elles ont sur nous cette
+évidente supériorité de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une
+quantité prodigieuse de détails. En vertu de leur tendance naturelle de
+réceptivité, elles sont douées très généralement d'une vivacité, d'une
+fidélité de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de
+grenier d'abondance où tout se superpose et se conserve étonnamment. Il
+n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin général
+plein de faits, de noms, de dates, de notions éparses, de broutilles
+amoncelées. Voyez les aspirantes au brevet supérieur: elles en savent
+beaucoup plus que les garçons du même âge. Elles savent presque tout, à
+vrai dire, mais par les petits côtés, à fleur de terre, par la
+superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.</p>
+
+<p>Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnaître la primauté de
+la femme dans les épreuves où la mémoire joue le principal rôle. Le
+naturaliste Charles Vogt nous a fait, à ce sujet, une confidence
+intéressante: «Les étudiantes savent mieux que les étudiants. Seulement,
+dès que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui
+répond plus. Cherche-t-il, au contraire, à rendre plus clair le sens de
+sa question, laisse-t-il échapper un mot qui se rattache à une partie du
+manuscrit de l'étudiante: crac! çà repart comme si l'on avait pressé le
+bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en
+réponses écrites ou verbales sur des sujets traités au cours, les
+étudiantes obtiendraient toujours de brillants succès!<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>» De même,
+tous les professeurs sont unanimes à vanter l'empressement et
+l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent
+notes sur notes avec une ardeur fiévreuse; elles les dévorent et les
+absorbent en conscience. Ce sont des modèles d'exactitude, d'attention,
+d'avidité. En un mot, leur capacité de réception et d'emmagasinement est
+surprenante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> A. <span class="sc">Rebière</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>. Opinions diverses,
+p. 296-297.</blockquote>
+
+<p>Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour
+elles? Pas précisément, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une
+part, l'imitation est un instinct précieux pour l'enfance; car elle
+suppose une souplesse, une docilité, une plasticité, dont la première
+éducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme
+d'expérience, «les filles singent mieux que les garçons.» De là, cette
+aptitude féminine à se modeler, à se régler sur autrui, à se prêter, à
+se plier aux milieux et aux circonstances; de là, cette promptitude à
+tout saisir, cette aisance à tout apprendre, à tout assimiler, à tout
+reproduire en perfection. On a observé que, lorsqu'une pièce de théâtre
+comporte un rôle de petit garçon, il n'est qu'une petite fille pour le
+bien jouer. Bref, le sexe féminin possède un remarquable talent de
+traduction, d'adaptation, d'interprétation. Dans le domaine de
+l'imitation, elle est inimitable.</p>
+
+<p>Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation
+plus ou moins aveugle des usages et des préjugés, sans l'asservissement
+de l'esprit à l'opinion et à la mode, sans l'absence d'invention,
+d'originalité, de profondeur. L'imitation est inséparable de la routine.
+Elle a l'exactitude et aussi la pâleur d'une copie. Elle est coutumière,
+inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir
+la chaleur de la vie et la fièvre de la création. Mais combien d'hommes
+sont aussi pauvres de ressort et d'individualité? «Il y a dans ce monde
+si peu de voix et tant d'échos!» comme dit Goethe. Et c'est heureux, et
+c'est fatal; car l'imitation est une loi et une nécessité sociale. Avec
+une exquise modestie, Mme de Sévigné se comparait elle-même à une «bête
+de compagnie». Au vrai, l'humanité est moutonnière. Il semble pourtant
+que ce penchant soit plus inné chez les femmes que chez les hommes,
+parce qu'en elles la personnalité est moins forte, moins active,
+l'originalité plus languissante, plus effacée. D'un mot, les femmes sont
+moins créatrices que nous. Bonnes à tout, elles ne sont supérieures en
+rien,--même en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le
+dire: si le sexe féminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinières, les
+maîtres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames
+n'ont même pas le monopole des modes et des confections; nos élégantes
+préfèrent les couturiers aux couturières. Aux bonnes «faiseuses», nous
+pouvons opposer les grands «faiseurs».</p>
+
+<p>L'absence d'individualisme créateur explique donc les facilités
+d'imitation qui distinguent le sexe féminin. Moins apte à inventer, il
+lui faut bien s'assimiler les découvertes des hommes, sans même que ses
+talents d'interprétation soient très enclins à la nouveauté. Ayant peu
+de goût pour la création, tout ce qui est neuf et hardi la déconcerte et
+l'effraye. De là son «misonéisme» conservateur et timoré. Que de femmes
+s'attachent passionnément aux vieilles choses! Combien sont esclaves des
+usages reçus! Elles ne sont guère accessibles qu'aux changements de la
+mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beauté. Et
+encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveautés du luxe
+féminin ne sont que «des exhumations d'anciens costumes<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> <i>La Femme criminelle</i>, chap. IX, p. 171.</blockquote>
+
+<a name="l3c5s2" id="l3c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosité est le ressort de
+l'intelligence. Seulement, la curiosité féminine est de qualité un peu
+inférieure; elle s'applique aux menus détails de la vie; elle est courte
+et inutile; elle s'arrête à l'écorce des choses. Ce n'est pas cette
+curiosité large et ardente «qui fait les chercheurs et les savants,»
+comme dit Henri Marion, cet appétit insatiable de savoir, ce besoin de
+mieux connaître la vérité, de mieux déchiffrer l'énigme du monde, cette
+passion désintéressée de pénétrer, les uns après les autres, les secrets
+de la nature et du passé. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes,
+des êtres de raison. Celle-ci, étant le régulateur de la pensée,
+appartient également aux deux sexes; mais elle est distribuée à chacun
+de différente façon. Et après avoir énuméré les caractères prédominants
+de l'intellectualité féminine, il nous paraît logique d'indiquer les
+traits saillants de l'intelligence masculine; et du même coup, nous
+aurons marqué les points faibles auxquels l'éducation des jeunes filles
+devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les
+corriger.</p>
+
+<p>Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain:
+raisonner, abstraire, généraliser,--trois choses auxquelles
+l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine à se hausser.
+Et cela même nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes,
+le don de la découverte et le génie de l'invention.</p>
+
+<p>Le raisonnement féminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes
+montrent peu de goût pour les longues et rigoureuses déductions. Au lieu
+que leur pensée s'avance méthodiquement du point de départ au point
+d'arrivée, en s'appuyant avec précaution sur la chaîne fortement tendue
+des idées intermédiaires, elle se jette souvent à droite ou à gauche du
+chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner
+tête baissée dans le sophisme ou l'inconséquence. Ce n'est pas à des
+nerveuses et à des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la
+patience, la lenteur calculée, la circonspection scrupuleuse, qui font
+les vigoureuses démonstrations et les solides jugements. Si vive est
+leur compréhension, qu'«elles sautent à pieds joints, comme dit encore
+Henri Marion, par-dessus les longues chaînes des raisons froides<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 213.</blockquote>
+
+<p>Nonobstant cette précipitation, il arrive souvent qu'elles tombent
+juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur
+affaire. Même chez les plus cultivées, la perception intuitive l'emporte
+sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec
+finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine,
+moins serrée que celle des hommes. Elles ont rarement la sobriété du
+verbe masculin, la concision riche et forte de la pensée virile. Fénelon
+remarque malicieusement que «la plupart des femmes disent peu en
+beaucoup de paroles.» Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De
+là vient que les mieux douées réussissent assez mal dans le haut
+enseignement.</p>
+
+<p>Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe féminin obéit,
+d'ordinaire, beaucoup plus à la vivacité d'un sentiment immédiat qu'à la
+tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'expérience: rien n'est
+plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur
+un sujet donné. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit
+se dérobe ou s'égare, comme si la continuité d'un même thème et le lien
+ininterrompu d'une argumentation serrée leur étaient à charge. Et en fin
+de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le débat par une de ces
+raisons du coeur que la raison ne connaît point. En deux mots, que
+j'emprunte à Fontenelle, «elles convainquent moins, mais elles
+persuadent mieux.»</p>
+
+<p>D'autre part, leur curiosité est moins portée vers les abstractions que
+vers les faits. C'est dire que la femme s'élève difficilement, dans le
+domaine de la pensée, aux conceptions vastes et superbes. Prompte à
+saisir ce qui est actuel et concret, elle se représente mal ce qui est
+spéculatif et impersonnel. Il semble que ses idées soient des états de
+conscience peu brillants et rarement nets, des lumières pâles et vagues
+qui n'éveillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que
+l'esprit féminin est moins clair et moins profond que celui des hommes.
+Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqué que ses yeux vont
+droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. Être de premier
+mouvement, imaginative et passionnée, elle cherche avidement un aliment,
+une pâture à sa sensibilité. C'est pourquoi elle préfère le concret à
+l'abstrait, c'est-à-dire ce qui frappe les sens, ce qui émeut le
+sentiment, à la vérité toute nue, à la pensée toute pure. Il lui répugne
+de séparer, d'extraire l'idée du réel. Elle ne reçoit des phénomènes de
+la nature ou de la vie que des impressions particulières, des sensations
+successives, qu'elle a mille peines à mettre en formules. Elle ne peut
+s'oublier elle-même pour regarder la vérité face à face. Ce qu'elle a
+vu, entendu, éprouvé, souffert ou aimé, enveloppe toutes ses conceptions
+d'un voile matériel. Elle donne un corps à toutes ses pensées. M. le
+professeur Ribot, voulant vérifier comment les femmes conçoivent les
+idées abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'après les réponses
+faites à son questionnaire, que ces concepts sont toujours associés,
+dans l'esprit féminin, à des objets particuliers, à des expériences
+personnelles, à des exemples concrets. Bref, leurs pensées sont
+inséparables du tangible, du réel.</p>
+
+<p>Est-ce légèreté ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement
+est-il trop faible? Pas précisément. C'est plutôt une affaire de nerfs
+et de coeur, la sensibilité affective expliquant toute la femme. Chez
+celle-ci, en effet, les idées se tournent naturellement en sentiments.
+Lorsqu'elle s'élève à la possession de la vérité, c'est par la force de
+l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert
+nous l'accorde en ces termes: «L'action de l'esprit qui consiste à
+considérer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que
+le sentiment, qui les domine, les distrait et les entraîne.»</p>
+
+<p>Aussi bien les femmes oublient trop fréquemment qu'une tête
+encyclopédique n'est pas nécessairement une tête scientifique. Faire
+oeuvre de savant, c'est mettre de la lumière et de l'ordre dans le chaos
+des observations et des expériences et, pour cela, ramener tous les
+détails éparpillés à des idées générales, remonter des effets aux causes
+et s'élever finalement du fait à la loi. En cela, il paraît bien que la
+femme ait manifesté de tout temps une certaine inaptitude
+intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort
+synthétique lui pèse. Elle a toujours montré peu de goût pour les vues
+d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits côtés. Les grands
+horizons, les larges aspects lui échappent. Elle a peine à dominer un
+sujet à coordonner une matière.</p>
+
+<p>Voici un jeu de patience; en le décomposant pièce par pièce, nous
+faisons de l'analyse,--et c'est une distraction même pour un enfant; en
+le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthèse,--et ce
+travail de reconstruction méthodique ne va pas sans effort ni embarras.
+Or, les femmes sont moins douées que les hommes pour les recherches
+patientes et laborieuses. «L'attention prolongée les fatigue,» confesse
+Mme de Rémusat. Il leur coûte de s'appesantir longuement sur un même
+point. Elles aperçoivent vivement la superficie des choses prochaines,
+mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisément. Au lieu
+de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil.
+Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantané, elles manquent de
+pénétration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les
+détails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et
+les arbres les empêchent de s'élever à la contemplation de la forêt.</p>
+
+<p>Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est
+incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les idées
+générales. La perception des faits et l'analyse des détails conviennent
+mieux à son esprit que la haute compréhension des ensembles et les
+vigoureux efforts de la synthèse. Ce qui lui manque, au fond, c'est
+l'attention forte, persévérante, scrupuleuse, obstinée, qui élève la
+raison à sa plus haute puissance, à ce degré éminent où Buffon l'égalait
+au génie et où Newton lui attribuait ses merveilleuses découvertes. Être
+d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plaît surtout aux
+idées qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous déclare avoir plus
+d'une fois remarqué chez les femmes les plus instruites, «avec une
+faible indépendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute
+recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent
+finir<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Cité par A. <span class="sc">Rebière</span>, <i>Les femmes dans la science</i>. Opinions
+diverses, p. 294.</blockquote>
+
+<p>A ce compte, les femmes n'auraient pas même l'esprit scientifique, qui
+consiste à suspendre son jugement jusqu'à ce que la preuve soit faite, à
+chercher la vérité avec une impartialité absolue, sans se laisser
+émouvoir ou distraire par les conséquences possibles. Pour la plupart
+d'entre elles, la paix et la sécurité de la foi sont un besoin. Prises
+en général, elles aiment la philosophie et cette partie la plus élevée
+et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la théologie; mais
+Jules Simon émet cette restriction qu'«elles réussissent à la comprendre
+plutôt qu'à la juger.» Souvent elles s'élèvent par l'étude jusqu'à la
+raison qui conçoit, rarement jusqu'à la raison qui discute. Elles sont
+surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Châtelet a répandu en
+France les découvertes de Newton; Mme de Staël a fait connaître
+l'Allemagne à l'Europe; Mme Clémence Royer a publié et vulgarisé
+l'oeuvre de Darwin. Interprètes intelligentes, disciples passionnées,
+«leur puissance, a dit M. Legouvé, semble s'arrêter où la création
+commence.»</p>
+
+<p>Auguste Comte a tiré de là une conclusion sévère: «J'ai toujours trouvé
+partout, comme le trait constant du caractère féminin, une aptitude
+restreinte à la généralisation des rapports, à la persistance des
+déductions, comme à la prépondérance de la raison sur la passion. Les
+exemples sont trop fréquents pour que l'on puisse imputer cette
+différence à la diversité de l'éducation: j'ai trouvé, en effet, les
+mêmes résultats là où l'ensemble des influences tendait surtout à
+développer d'autres dispositions.» Monsieur «Tout-le-Monde» ne pense pas
+autrement: jamais il ne s'avisera de féliciter un homme d'avoir de la
+tête, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant
+d'êtres supérieurs à leur sexe, il dira: «C'est un homme de coeur, c'est
+une femme de tête;» ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la
+tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte
+raison chez les femmes.</p>
+
+<a name="l3c5s3" id="l3c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Pour la solidité et la profondeur du raisonnement, pour les spéculations
+abstraites et les recherches laborieuses, pour la découverte et la
+démonstration des plus hautes vérités, pour la pensée philosophique,
+pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des
+mâles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le répétons, s'il est
+des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici
+où nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions générales de
+l'esprit féminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans
+l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante,
+c'est-à-dire qu'elle pense, raisonne, généralise et invente avec plus
+d'ampleur et de maîtrise. En deux mots que j'emprunte à Fourier,
+l'intellectualité de l'homme appartient au «mode majeur», tandis que
+celle de la femme relève du «mode mineur».</p>
+
+<p>De grâce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille façons
+d'être intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hiérarchique des
+esprits est chose artificielle et vaine. A la vérité, hommes et femmes
+sont intelligents à leur manière. Parlons moins entre eux de supériorité
+ou d'infériorité que de simples différences. La femme est aussi
+intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidité
+foncière qui lui manque est heureusement compensée par une souplesse de
+ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion,
+auxquels il est donné à très peu d'hommes de prétendre. Pour le
+sentiment de l'élégance, pour une simplicité relevée de finesse
+piquante, pour une certaine fleur de délicatesse polie, la femme est
+reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par là je
+n'entends pas l'ironie qui la déconcerte, l'effarouche et la blesse,
+mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grâce, vivacité,
+diplomatie, qui saisit et reflète les moindres nuances, qui se fait
+comprendre à demi-mot, et que Bersot a défini «l'art de pénétrer les
+choses sans s'y empêtrer.»</p>
+
+<p>Et puis, la femme a sur nous le précieux avantage de posséder un sens
+admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes,
+faussement réputés spirituels, jettent la plaisanterie à tort et à
+travers, sans tact, sans goût, avec la grimace goguenarde du singe ou la
+lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de
+légèreté. Elle évite les mots blessants, les ripostes aiguës, les
+allusions malséantes. Elle aime la plaisanterie délicate, joyeuse et
+voilée; elle affectionne les idées roses, au lieu que nous avons souvent
+l'âme sombre et le verbe amer.</p>
+
+<p>Et à cette grâce spirituelle, le sexe féminin joint très généralement un
+sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de
+contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spéculation,
+sensible au fait, à ce qui est immédiat et tangible, il est simple que
+la femme manifeste (à moins qu'une imagination dévergondée ne lui
+trouble la tête) un esprit pratique, juste et sûr. Au vrai, elle est
+souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidité la met en garde contre
+les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose
+contre les nouveautés hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut
+ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-être les
+réalités qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont
+d'utiles conseillères! C'est pour rendre hommage à ces précieuses
+qualités de tact et de conduite que les anciens avaient déifié la
+prudence sous les traits de Minerve.</p>
+
+<p>Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif,
+l'homme prime la femme par l'intelligence créatrice. Et cette diversité
+d'aptitudes est providentielle. Destinée à porter dans ses flancs, à
+nourrir de son lait, à enfanter, à élever, à éduquer les petits des
+hommes, la femme doit être susceptible d'une vie intellectuelle moins
+intense et d'un effort cérébral moins prolongé. Et cette
+présomption,--que l'expérience a vérifiée,--n'a rien de désobligeant
+pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de
+grâce, afin de la rendre plus apte à la propagation et à
+l'embellissement de l'espèce. C'est une force physique et morale en
+disponibilité, moins destinée à s'épanouir pour elle-même que réservée
+pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanité.</p>
+
+<p>Et cela même nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en
+la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mère à
+l'Homme-Dieu. En revanche, l'Église convie tous les fidèles sans
+distinction de sexe, à une instruction religieuse absolument égalitaire.
+Aux petits garçons et aux petites filles, elle distribue les mêmes
+leçons et enseigne le même catéchisme; aux hommes et aux femmes, elle
+prêche les mêmes commandements, le même Décalogue, le même Évangile. A
+tous, elle promet même destinée, elle assigne mêmes fins et réserve
+mêmes châtiments ou mêmes récompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le
+catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant
+par là que, si toute âme est appelée à recueillir et à goûter la lumière
+de la vérité, c'est le privilège de l'homme de la répandre sur le monde.
+Au prêtre seul sont confiés expressément le ministère du Verbe, et la
+garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu.
+Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primauté suprême un symbole de
+la vocation intellectuelle de l'homme?</p>
+
+<a name="l3c6" id="l3c6"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture,
+ décoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention.</p>
+
+<p> II.--Les sciences naturelles et les sciences
+ exactes.--Heureuses dispositions de la femme pour les unes
+ et pour les autres.--L'esprit féminin semble plus
+ réfractaire aux sciences morales.</p>
+
+<p> III.--Et la littérature?--Supériorité de la femme dans la
+ causerie et l'épitre.--Le style féminin.--A quoi tient
+ l'infériorité des femmes poètes?</p>
+
+<p> IV.--Hostilité croissante des femmes de lettres contre
+ l'homme.--Action souveraine du public féminin sur la
+ production artistique et littéraire.</p>
+
+<p> V.--Il n'y a pas, d'homme a femme, identité ni même égalité
+ de puissance mentale, mais seulement équivalence
+ sociale.--Pourquoi leurs diversités intellectuelles sont
+ harmoniques.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+
+<p>On connaît le fort et le faible de l'intellectualité féminine. Ses
+penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers
+l'imitation. Où la réceptivité domine, l'originalité est faible. Les
+qualités mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples
+plutôt que les grands maîtres. On s'en convaincra mieux en la voyant à
+l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le
+complément du précédent, son illustration par l'exemple, sa confirmation
+par le fait. De ce que les femmes ne réussissent qu'à demi dans les
+arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de
+fatalité naturelle les voue à la médiocrité des résultats, quelque
+culture qu'elles reçoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin
+de nous cette pensée décourageante. Encore qu'il paraisse très
+improbable que le sexe féminin détrône la production virile de sa
+primauté séculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: «Tu
+iras jusqu'ici, et pas plus loin.» A défaut de justice, la prudence nous
+ferait un devoir de laisser «la porte entr'ouverte sur l'aveni<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.»
+Quand le progrès humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu
+importent ceux qui tiennent la tête, l'essentiel est de faire effort
+pour les rejoindre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Henri <span class="sc">Marion</span>, <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 287.</blockquote>
+
+<a name="l3c6s1" id="l3c6s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, dès qu'elles
+prennent en main le pinceau, le crayon ou l'ébauchoir, elles n'arrivent
+guère qu'à réaliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les musées les
+chefs-d'oeuvre signés d'un nom féminin: la liste en est brève. Par
+contre, le sexe féminin possède un remarquable talent d'assimilation,
+d'adaptation, d'interprétation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme
+devient une excellente élève. Mais combien rarement elle se hausse à la
+maîtrise! C'est une observation souvent faite que, même dans les
+domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses créations
+et ses nouveautés. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il
+en est peu qui soient douées d'une réelle originalité de conception, de
+couleur, de facture. Elles adoptent un maître et pastichent adroitement
+son genre et son style.</p>
+
+<p>De même, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans
+leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne
+demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses:
+leurs préférences vont communément à l'aquarelle et à la miniature, aux
+natures mortes et aux fleurs, à tout ce qui exige la grâce et le fini du
+détail. En général, la main féminine n'excelle que dans les genres
+secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgré
+toute leur imagination, les femmes ont mille peines à s'élever jusqu'à
+la puissance créatrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de
+force. Et au lieu d'affirmer avec éclat un tempérament personnel, la
+plupart n'arrivent qu'à manifester avec grâce un talent d'emprunt.</p>
+
+<p>Mais si, dans l'ordre esthétique, les femmes créent difficilement, par
+contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans
+l'exécution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tâche ne leur
+convient mieux qu'un tableau à reproduire, un rôle à apprendre, une
+scène à jouer. Plus peut-être que le sexe masculin, elles fournissent au
+théâtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je
+n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont
+naturellement plus comédiennes que nous, mais seulement, avec leur
+sympathique historien M. Ernest Legouvé, qu'elles sont douées d'«une
+facilité d'imitation qui se prête à merveille aux arts de
+l'interprétation.»</p>
+
+<p>Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place à part aux arts
+décoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthétique, son
+adaptation à l'ameublement, à la céramique, à l'ornementation de nos
+intérieurs domestiques. En ce genre délicat où le sens et le goût de la
+parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un
+talent exquis.</p>
+
+<a name="l3c6s2" id="l3c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>On vient de voir que les femmes, malgré le goût qu'elles ont pour le
+beau, ne comptent qu'un petit nombre de représentants éminents dans la
+peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et
+l'architecture. Sont-elles mieux douées pour la recherche scientifique?
+C'est douteux. Rares sont les découvertes et les inventions qui sont
+sorties d'une tête féminine. Et pourtant les femmes sont aptes à tout
+apprendre, à tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succès aux mêmes
+études que l'homme; elles brillent même en tous les domaines où le rôle
+de la mémoire est prépondérant. Les menus détails des sciences
+naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique,
+géologie, physique, chimie, les étudiantes saisissent tout cela avec des
+facilités égales, sinon supérieures, à la moyenne des étudiants. A la
+fin de l'année 1900, deux jeunes filles ont, à notre Université de
+Rennes, remporté les deux premiers prix aux concours de l'École de
+pharmacie.</p>
+
+<p>L'intelligence féminine n'est pas plus réfractaire aux sciences exactes.
+Guidée par de bonnes méthodes, elle raisonne avec sûreté sur les
+chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la géométrie,
+l'algèbre, l'astronomie; elle ne recule même pas devant les
+mathématiques pures. Bon nombre de femmes supérieures y ont acquis un
+renom enviable. J'ai un fait à citer. A l'observatoire de Paris, les
+frères Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte
+photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter
+toutes les étoiles à leur place exacte et, pour cela, déterminer leur
+latitude et leur longitude sur la sphère astronomique, comme on l'a fait
+pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte
+un témoin oculaire, «ces déterminations, qui nécessitent des mesures
+fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une précision
+extrêmes, sont confiées à six jeunes filles qui travaillent toute la
+journée sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon
+construit récemment; et leur compétence, leur assiduité, leur activité,
+font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> <span class="sc">C. de Néronde</span>, <i>l'Observatoire de Paris</i>. Revue illustrée du
+1er novembre 1896.</blockquote>
+
+<p>Voilà, certes, un bel et noble exemple. Mais les féministes auraient
+tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au
+lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous
+venons de citer en est une nouvelle preuve) le goût de l'ordre, l'amour
+du détail, de grandes facilités de mémoire et d'accumulation. Elles sont
+minutieuses et obstinées. Nous savions encore qu'elles font d'admirables
+comptables. Comment s'étonner, après cela, qu'elles puissent faire
+parfois d'excellentes calculatrices? Les mathématiques ne sont point de
+nature à faire battre violemment leur coeur, à échauffer leur
+imagination, à émouvoir et à surexciter leur sensibilité. Par
+conséquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.</p>
+
+<p>En toutes les branches des études mathématiques, physiques ou
+naturelles, nous pouvons, dès maintenant, conjecturer que les étudiantes
+feront une concurrence redoutable aux étudiants. Non que la science des
+femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore
+qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables
+de ces généralisations lentes et méthodiques, de ces recherches
+patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est
+impuissant à s'élever jusqu'à l'invention scientifique. Avec de bons
+maîtres, il est donné au cerveau féminin de s'assimiler aisément toutes
+les vérités, toutes les connaissances. Mais la pensée créatrice,
+inséparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des
+têtes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas
+à croire que les femmes parviennent jamais à nous arracher, en tous les
+genres, la primauté de la production intellectuelle et du génie
+souverain.</p>
+
+<p>Où la faiblesse de l'esprit féminin s'accuse avec le plus de netteté,
+c'est dans le domaine des idées générales. De l'histoire les jeunes
+filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans
+remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font
+appel à leurs souvenirs, aux leçons reçues, aux formules apprises. Elles
+acceptent l'enseignement du maître comme parole d'évangile. Elles
+reproduisent les jugements d'autrui ou émettent des arrêts avec
+précipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence;
+elles ne savent pas se défier d'elles-mêmes. La critique les déconcerte;
+le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement,
+les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des
+sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement
+sentir et aimer.</p>
+
+<p>Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut
+apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la
+logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine à
+être justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu'à présent dans l'ordre
+juridique, manifeste une partialité véhémente sur tous les sujets où
+elles ont quelque intérêt d'amour-propre, et ne dépasse guère une
+honnête médiocrité pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais
+d'équitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des
+historiens, quant aux spéculations profondes des philosophes et aux
+vastes enquêtes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des
+femmes, qu'il est à leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points,
+de trop grandes espérances d'avenir.</p>
+
+<a name="l3c6s3" id="l3c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Et la littérature? Beaucoup de maîtres ont observé qu'en règle générale
+les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences,
+l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres
+facultés de l'esprit féminin.</p>
+
+<p>En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie
+et l'épître, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les
+hommes à recevoir les impressions et à les retenir, il est naturel
+qu'elles se plaisent à les exprimer. De là cette facilité d'élocution,
+cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque
+dès le plus jeune âge. L'expérience atteste que les petites filles
+commencent à parler avant les petits garçons. L'aisance du langage est
+un don féminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: «La langue est
+l'épée des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller.» Et cette
+verbosité est fille de la sensibilité.</p>
+
+<p>Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller
+en conversation, mais encore exceller dans le style épistolaire, qui
+n'est qu'un monologue à bâtons rompus. Tandis que l'homme cherche
+l'ordre, vise à l'idée et rédige une lettre comme il composerait un
+mémoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui
+l'ont émue, aux menus incidents de la vie qu'elle mène; et sa prolixité
+vagabonde et attendrie devient une grâce et un mérite. Lors même qu'une
+femme de talent ou d'esprit se mêle d'écrire une oeuvre de longue
+haleine, il lui est difficile de réagir contre le flux d'impressions et
+de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilités se tournent
+en défauts. On a remarqué bien des fois que ses livres sont rarement
+d'une construction parfaite et d'une égalité soutenue. Ils valent moins
+par l'ensemble que par les détails, presque toujours gracieux et
+piquants, qui figurent alors de fines perles dispersées auxquelles
+manqueraient un lien et un écrin.</p>
+
+<p>La vérité m'oblige même à constater,--j'en demande pardon aux femmes de
+lettres,--que notre forme littéraire ne leur est redevable d'aucune
+nouveauté, d'aucun progrès, d'aucun embellissement, d'aucun
+enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait
+pour notre langue que tous les livres réunis des femmes auteurs. Il n'y
+a pas à protester: les femmes, en général, sont «médiocrement artistes».
+C'est le jugement de M. Jules Lemaître et j'y souscris. Qu'ont-elles
+donné au théâtre, à l'éloquence, à la philosophie? Quelles contributions
+ont-elles fournies à l'histoire, à la critique, à la poésie? Rien ou peu
+de chose. Supprimez même par la pensée toutes les femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les
+meilleures oeuvres féminines sont des romans, des lettres et des
+mémoires. Et si précieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le
+encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance
+de Mme de Sévigné: notre littérature s'en trouvera certainement
+appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminuée, ni sa direction
+changée, ni sa marche ralentie, ni son évolution aucunement modifiée. Ce
+qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entrée
+de la Société des gens de lettres ou de l'Académie française. Il en est,
+aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure à l'Institut.
+On peut être académicien, hélas! sans être immortel.</p>
+
+<p>Chose curieuse: je ne sais aucun genre où les femmes aient marqué une
+plus incontestable médiocrité qu'en poésie. Et les femmes sont la poésie
+même, et par leur très vive façon de la sentir, et par leur charmante
+façon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le goût, la passion du beau,
+et elles ne savent guère l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont
+de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y
+réussissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers
+honnêtes, péniblement, comme un bon rhétoricien improvise, avec
+application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donné
+parfois d'agréables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand
+poète. Voilà bien le plus curieux problème psychologique qui se puisse
+poser! La femme, que nous savons si sensible à la beauté qu'elle
+reflète, si facilement touchée par la grâce du langage, par l'harmonie
+d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue
+palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les
+jours si impressionnable, si sentimentale, si profondément remuée par
+tout ce qui est grand, noble, tendre, passionné; la femme, cette
+sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte
+d'inhabileté invincible à traduire les images supérieures, les visions
+de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a
+plus de sensibilité que de littérature.</p>
+
+<p>A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et
+artistes atteignent si rarement à la perfection du style, à l'expression
+vraie, à la forme rare qui éclaire et qui émeut, à la «beauté absolue»,
+je répondrai que, précisément, elles sentent toutes choses trop
+vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer.
+«Lorsque les femmes sont véritablement sensibles, a dit Mme de Genlis,
+elles l'emportent sur les hommes par la délicatesse, dont ils ne sont
+pas susceptibles.» Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis
+acquiescer à la conséquence que Mme Louise Collet en tirait: «Nier leur
+talent d'écrire, affirmait-elle, c'est nier leur faculté de sentir, l'un
+dérivant naturellement de l'autre.» Il y a erreur. Sans doute, il faut à
+l'écrivain, au poète, à l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien
+qu'une tête pour concevoir; mais une certaine maîtrise de soi ne leur
+est pas moins nécessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer
+ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tête-à-tête
+avec la pensée créatrice, avec la forme rêvée, avec le dieu entrevu.
+Certes, quand l'idée vient, il faut la sentir, mais aussi la méditer. Et
+Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: «Les femmes ne méditent guère.
+Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus
+flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans
+les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides,
+vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul
+souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec
+ces personnages énigmatiques de la scène grecque, qu'Aristophane appelle
+les célestes nuées, les divinités des oisifs<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.</blockquote>
+
+<p>Et pourquoi ces rêveries évasives et ces songes nébuleux, sinon parce
+que les femmes, au lieu de maîtriser leurs émotions, s'abandonnent au
+flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression
+trahit généralement la pensée des femmes, c'est apparemment «qu'elles
+sont trop émues au moment où elles écrivent<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.» Ce jugement est encore
+de M. Jules Lemaître. Nous exprimerons la même idée en disant tout
+simplement que, pour bien écrire, les femmes ont l'âme trop pleine, le
+coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les
+charme, au moindre sentiment qui les touche, les voilà si profondément
+remuées que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main
+tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans précision, sans
+transparence, sans éclat. Or, pour peindre supérieurement quelque objet,
+ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement à travers les larmes. Quand
+le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'élever à l'expression
+définitive, à l'impeccable beauté, sereine et pure. La violence
+désordonnée de la sensation trouble la limpidité du regard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Jules <span class="sc">Lemaître</span>, <i>George Sand et les femmes de lettres</i>.
+Annales politiques et littéraires du 20 décembre 1896, p. 387.</blockquote>
+
+<p>Et l'on s'en aperçoit au style de la plupart des femmes. Écoutons encore
+Mme d'Agoult: «Penser est pour un grand nombre de femmes un accident
+heureux, plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de
+l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et
+des établissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue
+qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.» Là est
+l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prédomine en leurs
+âmes, c'est l'activité spontanée, avec son cortège de sentiments
+désordonnés et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc.
+Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de
+phosphorescence continue qui projette, sur le monde des idées, des
+lueurs incessantes, mais pâles et vagues. A l'invention poétique, il
+faut le rayonnement soudain de l'éclair. Et cette lumière souveraine ne
+s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par
+ces arrêts conscients de la pensée, qui constituent proprement la
+volonté créatrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en
+perpétuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des
+sentiments. Sa lumière se promène sur toutes choses, sans se fixer sur
+aucune. C'est donc parce que l'imagination féminine est si excitable et
+si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fécondité.</p>
+
+<a name="l3c6s4" id="l3c6s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine à exceller dans
+les lettres et dans les arts, et plus particulièrement dans la poésie,
+c'est qu'elles ont trop de sensibilité, trop de nerfs, trop de coeur;
+c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune
+écrit à Mme de Bezobrazow: «Le germe est en nous bien vivant de la
+possibilité de création intellectuelle qui nous est déniée, et ce germe
+libéré retrouvera intacte sa germination interrompue<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>,»--j'ai peur
+que cette femme distinguée ne s'abuse gravement. Est-il si facile de
+corriger son coeur, de réformer sa nature, de refaire son sexe? A
+emprunter même quelque chose de l'homme, nos fières novatrices ne
+risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que
+les qualités dont leur sexe est le plus fier, c'est-à-dire la
+sensibilité et la tendresse, sont les causes mêmes de son peu
+d'originalité créatrice. Qu'elles veillent donc à ne point s'appauvrir
+du côté du coeur, en travaillant à s'enrichir avec intempérance du côté
+de l'esprit. Dieu nous préserve de la femme-homme, raidie et desséchée
+dans la poursuite d'une virilité insaisissable!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> Revue encyclopédique déjà citée, p. 837.</blockquote>
+
+<p>Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse
+à ce point sortir d'elle-même qu'elle finisse par dépouiller à la longue
+ce qui l'individualise, et par acquérir en échange la vigueur et les
+formes d'intellectualité qui nous sont propres. Même dans le domaine
+littéraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de
+cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le présent,--après le
+passé,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tête et a
+mille chances de la garder. Les femmes elles-mêmes y souscrivent comme
+d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient
+à la supériorité littéraire de notre sexe, la plupart des femmes de
+lettres cachent leur identité sous un pseudonyme masculin. Serait-ce
+donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les
+blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prénoms, si elles
+usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la
+signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que
+pour allécher la clientèle. Elles ont vaguement conscience que les
+lectrices, autant que les lecteurs, ont une préférence marquée pour les
+productions de l'homme. Car, après tout, en exceptant quelques femmes de
+grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa généralité, la
+littérature féminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le
+bonheur de n'être pas moutonnière et bêlante. Ne nous plaignons donc pas
+d'une concurrence déloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance
+involontaire de notre mérite littéraire.</p>
+
+<p>Mais il paraît que cette faiblesse a trop duré. Déjà les femmes peintres
+et sculpteurs ont leurs expositions particulières. De même, les plus
+entreprenantes des femmes auteurs s'apprêtent à nous combattre à visage
+découvert sur le terrain du drame et du roman où, pour le dire en
+passant, notre sexe a fait preuve, jusqu'à ce jour, d'une écrasante
+supériorité. C'est un fait que la littérature féminine devient de plus
+en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la
+scène. Nous avons, par intermittence, des représentations féministes.
+Les femmes de lettres en sont très fières. A les entendre, cette
+innovation théâtrale était depuis longtemps désirée et impatiemment
+attendue. Comme si le répertoire moderne ne s'était jamais occupé du
+beau sexe! Où a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient négligé de
+plaider devant le grand public les thèses les plus hardies et les causes
+les plus aventureuses?</p>
+
+<p>Seulement, il s'agit beaucoup moins d'étudier le caractère féminin et de
+le guérir, par le ridicule, de ses vanités et de ses travers, que de
+préparer activement l'émancipation du sexe. On se flatte de continuer
+par le théâtre ce qu'on a si bien commencé par le roman: l'abaissement
+de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqué suffisamment que,
+dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est réduit
+aux plus piteux rôles? Être faible et inconsistant, nature inerte et
+lâche, sans volonté, sans caractère, il ne joue partout qu'un personnage
+odieux ou fatigué. Combien plus mâles et plus vigoureuses sont les
+femmes de ces récits et de ces pièces! Que leur décision nette, leur
+fermeté résolue, leur ton impératif, sont bien faits pour nous humilier!
+Après avoir donné à l'homme une âme de femme, on ne manque point de
+prêter à la femme un coeur de mâle. Toutes les énergies, toutes les
+virilités abdiquées par le compagnon sont recueillies naturellement par
+la compagne. Des hommes efféminés et des femmes viriles, voilà bien,
+n'est-ce pas, toute notre société?</p>
+
+<p>«C'est du parti pris!» direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis
+m'empêcher de voir un système de représailles qu'il est facile
+d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils traité la
+femme depuis un quart de siècle? Soyez francs, et vous reconnaîtrez que
+naturalistes et psychologues ont rivalisé envers elle de mépris et de
+brutalité. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste,
+nos maîtres écrivains l'ont-ils assez fouettée ou salie? Que sont les
+femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget même? De pauvres
+créatures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se méfier
+comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se
+retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les
+gentillesses que vous savez, en vérité, ne faisons pas les étonnés: nous
+l'avons bien mérité. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnête
+femme; par une rétorsion légitime, nos romancières ne veulent pas croire
+à l'honnête homme. Pour être justes, sachons reconnaître une bonne fois
+que, dans les drames de la passion, rien n'égale le mal que nous font
+les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.</p>
+
+<p>L'esprit de la littérature féminine nous est donc manifestement hostile.
+Que donnera cette réaction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce
+qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisagée dans son ensemble, la
+forme littéraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement élevée
+au-dessus des oeuvres antérieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit
+les écrivains gracieux ou brillants dont le sexe féminin s'honore
+aujourd'hui, on doit reconnaître que la maîtrise de la plume est encore
+aux mains des hommes; et j'ai l'idée qu'elle y restera.</p>
+
+<p>Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette
+infériorité. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les
+grands poèmes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grâce et de
+beauté? Là encore, il y a compensation. Jamais artiste n'eût peint ou
+façonné les merveilleuses figures qui peuplent nos musées, s'il n'eût
+trouvé dans la réalité les modèles vivants de l'éternel féminin.
+Qu'importe que la femme ait signé rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle
+les a presque tous inspirés? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa
+beauté. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le
+principal rôle. Elle les suggère, elle les échauffe, elle les illumine.
+Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en
+consacre le succès ou en détermine la chute. Il n'est pas d'homme qui,
+dans le secret de son coeur, n'aspire avidement à voir,--ne fût-ce qu'un
+jour,--son nom voltiger sur les lèvres des femmes.</p>
+
+<p>Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque
+nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nées de leur
+souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances
+qu'il inflige, ne vivent que par leur grâce et meurent de leur abandon.
+Elles ont mieux à faire que de peiner avec nous aux mêmes besognes et
+dans les mêmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les
+ouvriers de la pensée, et aussi de modérer leur zèle et leur ambition,
+en les rappelant au bon goût, à la beauté, à la bonté, à la douceur de
+vivre et à la joie d'aimer, en défendant les moeurs, les croyances, les
+traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses
+des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs,
+contre cette fougue de progrès et cette fièvre de changement qui
+précipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souveraineté
+féminine n'était là pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.</p>
+
+<a name="l3c6s5" id="l3c6s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Au point où nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.</p>
+
+<p>D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme <i>identité</i> de capacité
+intellectuelle, tout simplement parce que cette identité n'existe même
+pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se
+diversifient à l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme à homme ou de
+femme à femme, deux têtes qui se ressemblent exactement. Comment
+voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le féminin se confondent et
+s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identité
+intellectuelle des êtres humains, il faudrait préalablement les fondre
+en un seul type: ce qui est contre nature.</p>
+
+<p>Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point
+me semble résulter de tout ce qui précède,--simple <i>égalité</i> de capacité
+intellectuelle, parce que, si éminents qu'on les suppose tous deux, leur
+valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera
+l'un de l'autre, de même qu'un homme et une femme peuvent être beaux
+dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la même façon. Pour
+parler à bon droit d'égalité intellectuelle entre l'homme et la femme,
+il faudrait encore modifier à ce point la nature, que les deux sexes
+fussent ramenés à un seul. Autant refaire le monde! L'égalité vraie ne
+se conçoit que dans le domaine des mathématiques pures.</p>
+
+<p>Mais s'il n'y a point, d'homme à femme, identité ni même égalité de
+puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes
+d'intelligence une <i>équivalence</i> sociale? Je suis tout disposé à le
+reconnaître. Bien que la capacité féminine soit autre que la capacité
+masculine, elle n'en est pas moins aussi nécessaire que la nôtre à la
+conservation intellectuelle de l'espèce et au progrès spirituel de la
+civilisation. Nous n'avons pas la tête mieux faite que les femmes, mais
+autrement. Dans son genre d'intellectualité, chacun des deux sexes vaut
+l'autre. Les hommes seraient réduits à rien sans l'intelligence
+féminine, et les femmes à zéro sans l'intelligence masculine.
+Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reçoivent.</p>
+
+<p>Oui, certes, il y a équivalence d'utilité intellectuelle entre les
+sexes. Seulement, cette équivalence même suppose chez l'un et chez
+l'autre une certaine diversité de dons, d'aptitudes et de facultés. A se
+trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une
+remarque souvent faite que, dans la femme qu'il épouse, l'homme se plaît
+à trouver ce qui lui manque et ce qui le complète. Faites, par
+hypothèse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double
+exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En époux?
+Jamais de la vie. La femme n'est pas un mâle imparfait, un homme arrêté
+dans son développement, et qu'il est urgent d'épanouir et de modeler à
+notre ressemblance. Elle est une créature autre, qui doit veiller à ne
+point gâter sa nature distinctive, à ne point affaiblir son cachet
+original, à ne point aliéner ses qualités propres. Pour que les sexes se
+désirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffèrent.</p>
+
+<p>Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu'à l'antipathie,
+ni que ces disparités se creusent en incompatibilités irréconciliables.
+Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse
+unir deux âmes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et
+se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et
+s'achèvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effémine et que la femme
+se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de
+condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un échange dans lequel
+chaque époux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins.
+Si donc la femme pouvait se rendre pareille à l'homme, le monde perdrait
+quelque chose de sa variété féconde, et le doux amour risquerait d'en
+mourir. Michelet disait: «On a fait fort sottement de tout cela une
+question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux êtres incomplets
+et relatifs, n'étant que deux moitiés d'un tout.» Et il faut ajouter que
+c'est précisément à leurs qualités et à leurs insuffisances respectives,
+qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie
+et perpétuer l'humanité.</p>
+
+<p>Finalement,--et cette dernière réflexion est d'importance
+majeure,--l'«émancipation intellectuelle» des femmes autour de laquelle
+le féminisme mène si grand bruit, est une formule à double sens qu'il
+nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par là
+que la femme d'aujourd'hui doit être d'un esprit plus cultivé que la
+femme d'autrefois? D'accord. Il serait étrange qu'elle n'eût point de
+part aux découvertes de la science et aux enrichissements incessants de
+la pensée moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardât
+dans la médiocrité; qu'indifférente à tout ce qui se fait, s'invente et
+s'enseigne, elle fût incapable de se mêler à la conversation de son mari
+et de surveiller l'éducation de ses fils.</p>
+
+<p>Que les femmes s'associent donc aux progrès intellectuels des hommes et,
+pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et
+plus sérieusement éduquées: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on
+dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit
+plus? C'est entendu. «Quand le progrès humain fait un pas, a dit
+Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui.» Plus de ces
+disciplines routinières et coercitives, dont c'est le malheur de peser
+sur l'esprit au lieu de l'épanouir, de comprimer la personnalité au lieu
+de l'affermir. Toute contrainte qui déprime l'être, anémie la raison et
+débilite la volonté, a pour conséquence inévitable de vouer la jeunesse
+à l'abdication, à l'inertie, à une incurable indigence intellectuelle.
+Ce n'est pas au moment où s'élargit sans cesse le rôle de la femme,
+qu'il convient de mettre des lisières ou des entraves aux facultés de
+son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catéchisme, la
+guitare et la révérence. Le temps n'est plus où l'on pouvait lui
+interdire, comme à un enfant, la lecture de certains livres réputés trop
+graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme
+entend l'apprendre à ses risques et périls; et l'on peut croire qu'elle
+y réussira souvent. Que sa volonté soit donc faite et non pas la nôtre!</p>
+
+<p>Mais pour que son accession à la plénitude de la connaissance lui
+apporte la force morale et l'élévation spirituelle, il serait fou
+d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutélaire, de
+toute autorité laïque et religieuse. Puisque l'intelligence féminine
+est, moitié par nature, moitié par habitude, plus brillante que solide,
+plus rapide que sûre, plus fine que profonde, plus intuitive que
+raisonnée, puisqu'il importe de la prémunir contre les pièges que lui
+tendent l'imagination et la sensibilité, et les facilités même de sa
+mémoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionnée, ne
+parlons pas d'émancipation, mais d'éducation. Plus un être est faible,
+plus il doit être protégé contre lui-même. L'indépendance lui serait
+funeste. Il a besoin d'une règle, d'une discipline. Loin donc
+d'affranchir absolument l'intellectualité féminine, c'est à la former, à
+l'instruire, à l'élever, que doivent tendre tous les efforts de la
+pédagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte
+culture. Laquelle? Nous le dirons à l'instant.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l4" id="l4"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE IV</h2>
+
+<h3>ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME</h3>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l4c1" id="l4c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>S'il convient de mieux instruire les filles</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le pour et le contre.--Double conception du rôle de la
+ femme.</p>
+
+<p> II.--Utilité d'une meilleure instruction de la femme pour
+ elle-même, pour le mari et pour les enfants.</p>
+
+<p> III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques
+ opinions de femmes.--L'éducation féminine est trop souvent
+ frivole et superficielle.</p>
+
+<p> IV.--Il faut inculquer a la jeune fille des goûts plus
+ sérieux et la mieux préparer aux devoirs de la vie et du
+ mariage.--Avis d'éducateurs célèbres.</p>
+</blockquote>
+<a name="l4c1s1" id="l4c1s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Cette question a le privilège de provoquer des adhésions enthousiastes
+et d'amères récriminations.</p>
+
+<p>Semez, disent les idéalistes, semez l'instruction à pleines mains dans
+les intelligences féminines, et vous verrez bientôt lever la semence et
+grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les
+hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le
+foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est déjà la grâce et
+la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumière et le bon conseil, et
+elle vivra en communion plus étroite avec son mari. Que de fois celui-ci
+s'est plaint de l'indifférence de sa compagne pour les connaissances
+qu'il possède, pour les études qu'il entreprend! Élevez-la donc à son
+niveau; et l'époux, enfin compris, encouragé dans ses ambitions, soutenu
+dans ses projets, assisté même en ses travaux, sera moins tenté de
+chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui.
+Sans compter que, peu à peu, par une infiltration lente et mystérieuse,
+les mères pourront transmettre à leurs enfants des dispositions
+cérébrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en
+trouvera surélevé, l'esprit français élargi et fortifié. S'il faut en
+croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de
+quelles délices l'épanouissement intellectuel de la femme enivrera la
+«spiritualité» de l'homme. «Supposez-les tous deux également, quoique
+diversement, développés au dedans: alors se consomme la communion des
+consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des
+affinités secrètes, les invisibles rencontres et les subtiles élections;
+alors, vraiment, le couple humain féconde par l'esprit la misère des
+heures et éternise la vie brève en y faisant sourdre l'infini<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.»
+Point de doute: ce sera le paradis des anges.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> Lettre publiée par M. Joseph <span class="sc">Renaud</span> dans la <i>Faillite du
+mariage</i>, p. 31-32.</blockquote>
+
+<p>Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes
+les réservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'appétit de savoir
+et l'orgueil de connaître leur feront tourner la tête. De quelle vanité
+dominatrice vos bachelières et vos doctoresses écraseront les redingotes
+environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'émancipation
+intellectuelle de la femme pour «le déshonneur du genre mâle.» D'après
+lui, «le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de
+la femme s'appelle: il veut!» Comparant l'âme de celle-ci à «une
+pellicule mouvante sur une eau peu profonde,» il tient l'obéissance pour
+le meilleur moyen de donner «une profondeur à sa surface.» Au reste, cet
+être superficiel et léger ne se relève que par l'enfantement. «La femme
+est une énigme dont la solution s'appelle maternité.» Hors de là, elle
+rapetisse à sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de
+l'instruire, afin de l'élever jusqu'à nous et d'en faire la confidente
+de notre idéal, l'âme de notre volonté, notre égale intellectuelle. Il
+n'est que temps, au contraire, de la rappeler à son rôle et de la
+remettre à sa place. Nietzsche a bien mérité de l'humanité lorsqu'il l'a
+définie: «Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> <i>L'Individualisme et l'Anarchie</i>, par Édouard <span class="sc">Schuré</span>. Revue
+des Deux-Mondes du 15 août 1895, p. 795-796.</blockquote>
+
+<p>Convient-il donc de monopoliser la lumière et la science au profit des
+hommes, et de condamner les femmes à l'ignorance et à la frivolité? Loin
+de nous cette injustice et cette cruauté. Il ne nous paraît pas
+impossible que le sexe féminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit
+sans oublier sa tâche maternelle, sans rien perdre de sa grâce et de sa
+douceur. «Vous êtes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des
+femmes?»--Parfaitement; et je vais dire comment je la conçois.</p>
+
+<p>Il est du rôle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni à
+leur âme, ni à notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit
+dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou précieux et
+fragile, une créature délicieuse, mère de toutes les élégances, la joie
+de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction
+est de distraire nos soirées, de décorer notre intérieur, d'embellir et
+d'égayer notre vie. L'oisiveté est sa loi. Elle est née pour le luxe et
+la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses péchés mignons. L'autre
+conception, celle des gens pratiques et rudes, est réfractaire à ces
+mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par
+destination naturelle, la maîtresse du logis. Qu'elle ne sorte point de
+son intérieur: les travaux d'aiguille et les soins du ménage doivent
+absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger
+la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et
+débarbouiller les mioches.</p>
+
+<p>De ces deux façons pour l'homme de comprendre le rôle de la femme, la
+première dénote beaucoup d'orgueil et de fatuité, et la seconde,
+beaucoup d'égoïsme et de vulgarité. Toutes deux sont inacceptables. La
+femme ne doit être ni «bête de luxe», ni «bête de somme».</p>
+
+<a name="l4c1s2" id="l4c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Dans l'intérêt de la race et dans l'intérêt de l'homme, il n'est ni bon
+ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la
+futilité. On ne nous fera jamais croire qu'il est nécessaire au bonheur
+du mari et des enfants, que la mère languisse dans une complète
+indigence d'esprit. L'élévation de l'homme ne va point sans l'élévation
+correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-là ses jours
+et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses désirs et ses rêves.
+Comment l'un vivrait-il dans la lumière, si l'autre s'obstine dans les
+ténèbres? Lorsque l'épouse est légère, vaine, sotte ou nulle, comment
+voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien doués?</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il soit besoin d'être lettrée ou artiste pour faire une
+épouse fidèle et une mère excellente. Si vous n'aimez pas une jeune
+fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige à
+l'épouser: le monde sera toujours plein de naïves bourgeoises et de
+simples et accortes héritières. Personne ne réclame la suppression des
+«petites oies blanches». Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne
+voulons même pas, pour la jeune fille, d'une instruction intégrale,
+d'une instruction égalitaire et obligatoire, qui en ferait une poupée
+savante ou une pédante chagrine et enlaidie: ce qui n'empêche qu'il y
+ait de sérieux avantages à élargir ses connaissances, à élever et à
+enrichir son esprit. On préparera de la sorte une compagne plus digne au
+mari et une directrice plus éclairée aux enfants.</p>
+
+<p>Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout «productive par
+son influence sur l'homme, et dans la sphère de l'idée, et dans le
+réel.» Comment serait-il indifférent de cultiver son esprit, si l'on
+réfléchit que les fils, qui naîtront d'elle, seront formés de sa chair
+et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur
+insufflera le meilleur d'elle-même, son âme et sa vie? Comment
+douterait-on qu'il ne fût utile d'élever et d'épanouir son intelligence,
+son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient
+la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera
+pour lui un guide et un réconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute
+de le comprendre, une cause de découragement et d'impuissance? Les
+femmes ne sont point une espèce isolée dont nous ne puissions recevoir
+aucune influence. Comme épouses et comme mères, elles sont mêlées à
+notre vie; et Dieu sait le pli profond et indélébile que leur contact
+journalier imprime à notre coeur et à notre esprit! Avec son admirable
+clairvoyance, Mme de Lambert nous prévient «qu'elles font le bonheur ou
+le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir
+raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se
+détruisent, puisque l'éducation des enfants leur est confiée dans la
+première jeunesse, temps où les impressions sont plus vives et plus
+profondes.»</p>
+
+<p>Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur
+domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons
+à cette pensée de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des
+femmes, «leurs moyens de plaire, leur capacité d'attacher pour la vie
+des hommes dignes de respect et d'amour, dépendent plus de la culture de
+l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie
+moderne<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 810.</blockquote>
+
+<p>Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en
+raison sans que la femme cherche à le suivre et à l'imiter? Quoi de plus
+naturel que le progrès de l'instruction parmi les hommes ait piqué
+l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur
+ouvrir plus libéralement nos grandes écoles pour devenir des épouses
+moins ignorantes et des mères plus cultivées: qu'avons-nous à répondre?
+Nous voyant mordre à belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la
+science, l'envie est venue à la femme moderne d'y goûter à son tour:
+rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la
+gourmandise originelle. Succombant à d'imprudentes suggestions, Adam
+reçut jadis la pomme fatale des mains de notre première mère; et voici
+maintenant que, prêchant d'exemple, les hommes induisent les filles
+d'Ève en tentation d'avide curiosité. Ne soyons donc point surpris
+qu'elles réclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait
+illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne
+le souffriraient pas.</p>
+
+<p>Au surplus, l'instruction bien donnée et bien reçue ne va point sans un
+exhaussement et un affermissement de tout l'être humain, sans une
+ascension vers la lumière et la justice. La personnalité de la femme y
+trouvera son compte. Eu égard aux difficultés de vivre, le sexe féminin
+réclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner
+gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de «la
+femme en soi,» cette discussion académique ne résout point le problème
+du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos
+soeurs les plus méritantes. Combien d'entre elles sont condamnées à
+gagner leur vie par un labeur indépendant? Or, j'ai établi, qu'en ce qui
+concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par
+les hommes, l'intelligence féminine vaut bien l'intelligence masculine.
+Encore est-il qu'elle a besoin, comme la nôtre, d'être instruite et
+cultivée. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes
+aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules
+pédantes: le «droit à la science» est tout simplement, pour les filles
+pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le «droit à la vie».
+Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer
+profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main à la
+communauté, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque
+jour à la sueur de son front?</p>
+
+<a name="l4c1s3" id="l4c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Que l'instruction soit donc largement départie aux femmes! Je ne trouve
+point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles
+s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de géologie, ni
+même qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en
+dit. Et plus s'élèvera le niveau de leurs connaissances, moins elles
+seront portées à tirer vanité de leur science. Distinguant ce que
+Molière n'a pas distingué, nous concevons très bien aujourd'hui qu'une
+«femme savante» ne soit pas nécessairement une «précieuse ridicule».</p>
+
+<p>A qui fera-t-on croire que, même dans les réunions les plus mondaines,
+l'instruction soit d'un secours inutile? Elle élève et aiguise le ton de
+la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile
+pointe d'érudition! ou même de faire rougir de honte, par d'insidieuses
+questions d'histoire, quelque joli garçon plus familier avec le roi de
+pique qu'avec les rois de France! Le développement de l'instruction
+féminine multipliera peut-être un type de jeune fille, dont il m'a été
+donné de connaître quelques jolis exemplaires: un type très vivant, très
+attirant, très français, je veux dire une jeune fille ouverte et
+franche, loyale et fière, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse
+sans frivolité, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail
+ni l'épreuve, ayant de la volonté et de la décision, très capable de se
+dévouer, de s'attacher à qui sait la comprendre et l'aimer, en deux
+mots, une jeune fille qui, unissant aux qualités charmantes de son sexe
+une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse
+image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'époux de son choix «comme une
+musique parfaite avec de nobles paroles.»</p>
+
+<p>Mme de Rémusat ne voyait «aucun motif de traiter les femmes moins
+sérieusement que les hommes.» J'ajouterai, pour dire toute ma pensée,
+que je ne vois aucun motif de refuser à une femme intelligente les
+moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui
+dissimuler la vérité, si elle est capable de la connaître? N'ayez
+crainte que les femmes usent trop généralement des facilités de
+s'instruire que nous réclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces
+créatures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza,
+«passent leur vie à se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour où
+elles se croient trop vieilles pour apprendre.» Il est si doux de ne
+rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidèles parmi les hommes,
+conservera bien assez de dévotes parmi les femmes. Qu'on se rassure:
+l'espèce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de
+Scudéry disait au XVIIe siècle, non sans malice, «qu'elles ne sont au
+monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien
+faire et pour ne dire que des sottises!<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 840.</blockquote>
+
+<p>Si tout de même les dames de cette sorte avaient une raison plus
+éclairée et une existence plus active, la société s'en trouverait-elle
+plus mal? Le nombre est grand des Françaises qui, pourvues de tous les
+agréments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce
+n'est point qu'elles manquent de grâce et de goût. Elles s'habillent
+avec élégance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien
+que la conversation soit en déclin dans la plupart des salons, elles
+causent bien,--ou à peu près. De ce qu'il faut pour exceller dans cet
+art, elles ont au suprême degré la coquetterie et la finesse; il ne leur
+manque qu'une instruction, plus solide et plus sérieuse, que les
+familles et les maîtresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts
+d'agrément, au chant, au piano, à la danse, à l'aquarelle, à ces petits
+talents agréables qui fleurissent l'esprit sans le mûrir et polissent
+les manières sans tremper le caractère ni fortifier la raison.</p>
+
+<p>Loin de nous la pensée de bannir ces jolies choses de l'éducation des
+jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement
+et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit
+point nous faire oublier ou négliger la culture des fruits. A
+méconnaître cette règle majeure de toute éducation, les parents peuvent
+faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agréables à voir
+dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes,
+excellentes valseuses, fières de leurs succès mondains, mais aussi de
+petites têtes folles, ne songeant qu'au plaisir et à la toilette,
+frivoles de goût, légères d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.</p>
+
+<p>«Mais elles vont au cours!» m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas!
+L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui à les promener à
+travers la science, sans ordre ni méthode, à toucher légèrement à toutes
+les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous
+les sujets, à introduire et à empiler dans leurs jeunes cervelles mille
+et mille notions confuses et indigestes, en un mot, à leur donner les
+apparences de l'instruction plus que la réalité du savoir et le
+discernement de la raison. On traite leur pauvre tête comme un vulgaire
+phonographe, comme une simple horloge à répétition, comme un mécanisme
+automatique, en la forçant à enregistrer fidèlement, à reproduire
+exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage
+recommandation de Montaigne qu'«il ne faut pas attacher le savoir à
+l'âme, mais l'y incorporer,» qu'«il ne faut pas l'en arroser, mais l'en
+teindre,» on demande trop à leur mémoire qui est surmenée, persécutée,
+violentée. Et comme je comprends bien qu'après plusieurs années d'un
+traitement aussi féroce, nos jeunes filles de condition prennent l'étude
+en horreur et se jettent passionnément sur les chiffons et les romans! A
+cela, quel remède?</p>
+
+<a name="l4c1s4" id="l4c1s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit être
+double: les élever plus fortement à la connaissance de la vérité, les
+préparer plus sérieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se
+tiennent.</p>
+
+<p>Voici ce que M. Alfred Mézières pense de la première: «En général, les
+jeunes filles françaises n'ont que trop de tendance à la frivolité, trop
+de goût naturel pour le succès, trop de désir de plaire. On devrait les
+préserver avec soin de la légèreté d'esprit qui est leur défaut capital,
+les habituer à réfléchir et à penser.» Oui; une pédagogie bien comprise
+se fera une loi d'élever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler
+une âme plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci
+de la réflexion. A cette fin, elle tâchera surtout de faire entrer dans
+la tête des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait
+coutume d'insister) que «leur éducation n'est pas finie à dix-huit ans
+et que la première robe de bal n'a, pas plus que le diplôme de bachelier
+pour les jeunes gens, la vertu de donner à leur science son parfait
+développement<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.» Est-ce donc si difficile?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Cité par <span class="sc">Rebière</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>, menus propos, p. 339.</blockquote>
+
+<p>Je me refuse à croire que la légèreté féminine soit incurable. On
+calomnie le sexe faible en lui prêtant je ne sais quelle impuissance à
+s'instruire et à raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou
+autres futilités mondaines. Il n'en est pas moins vrai que «ce qui leur
+manque le plus (c'est encore M. Mézières qui parle), ce sont les goûts
+sérieux. Il faut éveiller en elles l'amour de l'étude, leur faire lire
+et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dégoûter
+ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littérature est
+inondée et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le
+mépris de tout ce qui ne l'est pas<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.»</p>
+
+<p>Faute de cultiver, d'éclairer, de redresser même le goût littéraire des
+femmes, le goût public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est
+beau et bon ne réussissant jamais sans elles. «Tout ce qui peut arracher
+les femmes à l'inutilité d'une existence mondaine ou misérable est un
+bien pour la patrie, un gage d'avenir<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.» A ces mots de Mme Edgar
+Quinet, nous ajouterons que détourner les femmes de la littérature
+légère ou vicieuse qui s'étale dans les livres et les journaux, est tout
+profit pour l'esprit national et la moralité publique, parce qu'en plus
+de la maternité physique, la femme est appelée à faire oeuvre de
+maternité morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les
+enfants de son âme et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait,
+avec la vie, tous les germes de progrès, l'idée qui éclaire, l'amour qui
+enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanité. On lit dans les
+«Lois» de Platon: «Les femmes ont une si grande influence sur les hommes
+que ce sont elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont
+accoutumées à une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les
+hommes sont corrompus et amollis.» Tâchons donc de les rendre sérieuses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> <i>Le Travail des femmes</i>. Revue encyclopédique, <i>loc. cit.</i>, p.
+908-909.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>La Femme moderne</i>, p. 882.</blockquote>
+
+<a name="l4c2" id="l4c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--L'éducation des filles doit être conforme aux destinées
+ de la femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--Éduquer, c'est
+ former une personne humaine.</p>
+
+<p> II.--Culture «rationnelle».--A propos de l'enseignement
+ secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction
+ professionnelle.--Écueils à éviter: l'inflation des études
+ et le surmenage des élèves.</p>
+
+<p> III.--Culture «morale».--Après la formation de la raison,
+ la formation de la conscience et de la volonté.--Menus
+ propos de pédagogie féminine.--Idées nouvelles sur
+ l'éducation des filles.--La «dogmatique de l'amour».--Nos
+ scrupules.</p>
+
+<p> IV.--Culture «sociale».--Esprit nouveau de l'éducation
+ moderne des filles.--Ou est le devoir des heureuses de ce
+ monde?--Vieilles objections: ce qu'on peut y répondre.</p>
+
+<p> V.--Culture «religieuse».--L'ame des femmes et le besoin de
+ croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la
+ science.--Si l'instruction est un danger pour la religion
+ et la moralité des femmes.--A quelles conditions le savoir
+ sera profitable a la piété et a la vertu des filles.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l4c2s1" id="l4c2s1"></a>
+<br>
+
+<p>Après avoir rappelé sommairement le but élevé auquel doit tendre la
+pédagogie féminine, il importe, ne fût-ce que pour donner à nos idées
+plus de relief et de précision, d'indiquer les principes directeurs
+auxquels nous subordonnons l'éducation moderne des jeunes filles.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Quelle est, au voeu de la nature, la destinée normale de la femme?--Être
+épouse, être mère. De son organisme physique et de sa constitution
+mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualités et de ses
+faiblesses, de l'impressionnabilité inquiète de ses nerfs comme de la
+chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprême se dégage avec
+toute la clarté propre aux vérités universelles. La maternité? mais
+c'est le cri de son âme! Par la maternité, elle exerce la plénitude de
+sa fonction, elle utilise tous ses trésors de vie; par la maternité,
+elle goûte sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle
+épuise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la
+maternité, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'à
+l'immolation de son être aux fins éternelles de l'humanité.</p>
+
+<p>Si déjà l'homme a pour destination sociale d'être époux et père, s'il ne
+remplit vraiment tout son rôle, s'il ne connaît à fond toute la vie qu'à
+la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux
+responsabilités de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la
+nature a soumise à des fatalités plus nombreuses, à des servitudes plus
+dures, dans l'intérêt manifeste de la perpétuation de l'espèce? La
+maternité est sa raison d'être, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.</p>
+
+<p>De là, cette grave conséquence que l'éducation doit la préparer à cette
+vocation auguste, lui en faire comprendre la dignité, lui en faire
+chérir les devoirs. C'était l'avis de Mme de Staël: «Il faut élever la
+jeune fille avec la pensée constante qu'elle sera un jour la compagne de
+l'homme.» Et Marion ajoute avec force qu'une pédagogie, qui ne mettrait
+pas ce «lieu commun» au rang de ses principes, serait «extravagante ou
+criminelle»<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 242.</blockquote>
+
+<p>Mais, en fait, le mariage n'est point la destinée de toutes les femmes.
+Après la règle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs
+laissant à l'homme l'initiative des ouvertures et l'antériorité du
+choix, beaucoup de femmes sont condamnées à vivre et à vieillir
+solitaires. Et le célibat est, pour le plus grand nombre des filles, une
+source d'épreuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain,
+isolées, délaissées, déclassées, elles ont mille peines à se suffire à
+elles-mêmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indépendants. Bien
+que, par nature et par destination, la femme soit vouée à la vie de
+famille et à la paix du foyer, il faut néanmoins que l'éducation lui
+permette de se faire, en cas de nécessité, une libre place au soleil. Là
+est, pour les vieilles filles, la dignité et le salut. Et combien de
+veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement,
+démunies et désemparées, dans l'infériorité ou la misère? Les mettre à
+même de faire face aux éventualités les plus lourdes de l'existence par
+un travail indépendant et sûr, tel est le plus grand service que
+l'éducation puisse rendre à la généralité des femmes.</p>
+
+<p>Et encore, avant d'être épouses et mères, elles sont femmes. Disons
+plus: en elles, comme en nous, les caractères généraux et les besoins
+communs de l'humanité priment les traits spéciaux et les tendances
+distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent être
+éduquées pour elles-mêmes, pour leur bien propre, pour leur honneur,
+pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de
+la féminité, il importe de ne point négliger les attributs supérieurs de
+l'humanité, dont elles sont les membres vivants au même titre que les
+représentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire à Fénelon que
+«la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes,» et que,
+de ce chef, «elles sont la moitié du genre humain, rachetée du sang de
+Jésus-Christ et destinée à la vie éternelle.»</p>
+
+<p>En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de
+l'éducation est le même, à savoir l'élévation de la personne humaine à
+toute la perfection dont elle est capable. Et cette éducation, nous
+avons trois raisons pour une de la donner pleinement à la femme: parce
+qu'elle est un être de chair et de sang, de raison et d'amour, un
+individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanité pensante et
+souffrante, une personnalité morale qui doit être cultivée pour
+elle-même; parce qu'elle est destinée au rôle d'épouse et de mère, et
+qu'appelée à régler tout le détail des choses domestiques, elle ruine ou
+soutient les maisons, et qu'investie de la royauté du foyer, elle est le
+bon ou le mauvais génie de la famille; parce qu'enfin, ayant «la
+principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le
+monde,» comme dit encore Fénelon, elles tiennent entre leurs mains la
+dignité, la moralité, l'avenir même de la société. Élever et fortifier
+la femme, élever et préparer la mère, de telle sorte qu'épouse, fille ou
+veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la
+famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons à
+l'éducation moderne des filles.</p>
+
+<p>Il s'ensuit que les femmes doivent être élevées aussi bien que les
+hommes, et qu'a cette fin elles ne méritent ni dédain ni adulation; car
+le dédain les voue à l'ignorance et à la médiocrité, tandis que
+l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et
+futiles, les agréments superficiels et vains. Traitons-les donc avec
+respect, prenons-les au sérieux; fortifions leur faiblesse par une
+culture aussi complète que possible, par une éducation rationnelle,
+morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui résument tout notre
+programme pédagogique, ont besoin d'explication.</p>
+
+<a name="l4c2s2" id="l4c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Premièrement, la culture de la femme doit être <i>rationnelle</i>. Autrement
+dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit appropriée
+aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.</p>
+
+<p>Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins
+favorables s'y résignent avec mélancolie, comme à une fatalité
+inéluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'être
+moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir,
+la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la même
+manière? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes
+intellectuelles ne coïncident pas absolument avec les nôtres; parce que
+son organisme est plus délicat et sa sensibilité plus vive; parce que sa
+nature même la voue à un autre rôle dans la famille, à une autre place
+dans la société; parce qu'elle ne sert point de même façon les destinées
+de la race et les intérêts essentiels de l'humanité.</p>
+
+<p>Toutes ces disparités de nature et de fonction entre l'homme et la femme
+s'opposent à l'uniformité des programmes, des études et des disciplines.
+Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre
+l'instruction donnée et le sexe qui la reçoit. «Comme notre corps ne se
+nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digère,» de même «on ne
+s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile.» Et
+M. Ernest Legouvé induit de cette comparaison que «la femme a droit à
+être élevée aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme,» et que
+«même dans le cas où on leur enseignerait à tous deux la même chose, il
+faut la lui enseigner, à elle, différemment<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.» Il ne s'agit pas, bien
+entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science
+édulcorée et fade, une science <i>ad usum puellarum</i>, mais seulement,
+comme l'a dit un maître en pédagogie, M. Gréard, «de leur rendre la
+vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dégageant de
+tout ce qui n'est pas indispensable à l'éducation de l'esprit<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>.» Y
+a-t-on réussi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> <i>Le Travail de la femme.</i> Revue encyclopédique, <i>loc. cit.</i>,
+p. 908.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> <i>L'Enseignement secondaire des filles</i>, p. 142.</blockquote>
+
+<p>A peu près. Les jeunes filles ont maintenant des lycées, des collèges,
+des pensionnats séparés. On s'est efforcé de les préserver, autant que
+possible, des programmes encyclopédiques qui accablent les garçons.
+Elles ne sont pas, les heureuses créatures, hantées, poursuivies,
+étreintes par le cauchemar du baccalauréat. Plus souple et plus libre,
+leur instruction, répartie entre maîtres et maîtresses, a pour sanction
+des examens de fin d'études ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute,
+l'enseignement secondaire spécial des jeunes filles, tel qu'il a été
+organisé par la loi du 21 décembre 1880, nous paraît judicieusement
+compris et dosé. On sait, d'ailleurs, s'il a réussi! Depuis sa création,
+l'effectif de sa clientèle n'a pas cessé de suivre une progression
+régulière; et il sert trop bien les desseins du féminisme pour qu'on
+puisse douter de son extension croissante.</p>
+
+<p>Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est
+entré dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacré-Coeur a
+proposé, non sans éclat, de fonder à Paris, au centre des lumières, une
+École normale congréganiste rivale de celle de Sèvres, destinée à
+fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre
+les établissements de l'État, auxquels «il ne manque humainement rien.»
+Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein était exposé--<i>Les Religieuses
+enseignantes et les Nécessités de l'Apostolat</i>--a été mis à l'index par
+une décision de la Sacrée-Congrégation des évêques et réguliers en date
+du 27 mars 1899. Le Saint-Siège a préféré s'en remettre aux instituts
+religieux du soin de prendre «les moyens idoines qui leur permettront de
+répondre amplement aux désirs des familles et d'élever les jeunes filles
+à la culture qui convient aux femmes chrétiennes.» Il faut avouer que,
+si imparfait que puisse être l'enseignement congréganiste, l'innovation
+projetée avait le très grave inconvénient de détruire l'active émulation
+et la diversité féconde des communautés enseignantes de femmes, en leur
+imposant une même préparation, une même discipline scolaire, un même
+entraînement pédagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de
+l'Université de France, l'Église n'a pas voulu soumettre ses oeuvres
+d'éducation à l'uniformité régimentaire.</p>
+
+<p>Et là, précisément, est le vice de notre système d'enseignement officiel
+qui, rétréci par des vues trop étroites, ne convient qu'aux besoins et
+aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilégiées. Fénelon a
+écrit que «le résultat d'une éducation bien entendue doit nous mettre à
+même de remplir avec intelligence les devoirs de notre état.» C'est une
+parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une
+femme, sinon d'élever et d'instruire ses enfants, de diriger son
+intérieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dépenses, de
+balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence
+et économie? Cela étant, je me demande si nos pédagogues ne sacrifient
+pas aujourd'hui le nécessaire au superflu. Tels qui croiraient déroger
+en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un ménage
+en beurre, sucre ou café, trouvent naturel de lui demander la quantité
+d'oxygène ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous
+d'organiser le mandarinat féminin à côté du mandarinat masculin! Un
+régime aussi sot nous donnerait une jolie société: ni hommes ni femmes,
+tous diplômés.</p>
+
+<p>Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux
+agir sur la vie, puisque le mariage et la maternité sont la destinée
+normale de la femme, puisqu'il lui appartient de créer le foyer où
+grandiront les générations nouvelles, il est un sujet féminin, par
+excellence, qu'il importerait de joindre à tous les degrés de
+l'enseignement des jeunes filles, c'est à savoir l'hygiène du logis, de
+la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes
+d'instruction, qu'une place tout à fait insuffisante. Serait-il donc si
+difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, à
+une crèche, à un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-nés?
+Tenez pour assuré qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et
+en os, qu'une poupée à ressorts et à falbalas.</p>
+
+<p>Pourquoi même n'est-on pas entré résolument dans la voie de la
+différenciation et de la variété des enseignements? Pour qu'une femme
+puisse vivre, en cas de nécessité, du travail de ses mains, il serait
+urgent de développer l'enseignement professionnel sous toutes ses
+formes: 1º l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les
+fromageries et les fermes modèles, en instituant de nouvelles écoles
+d'agriculture et d'horticulture; 2º l'enseignement industriel, en
+favorisant l'extension et le progrès des arts de la femme dans toutes
+les branches de la production manufacturière; 3º l'enseignement
+commercial, en mettant à la portée des jeunes filles les ressources
+d'une instruction réservée trop exclusivement aux jeunes gens dans nos
+Écoles de commerce récemment créées. Combien de femmes, ainsi armées par
+une instruction technique sagement appropriée à leur sexe, seraient
+capables de diriger, aux champs ou à la ville, avec autant d'habileté
+que de profit, un domaine, un atelier ou un négoce?</p>
+
+<p>Sur ces points, tous les groupes féministes sont d'accord:
+l'enseignement spécial est encore à créer pour la femme. Les deux sexes
+devraient recevoir une instruction adaptée au milieu dans lequel ils
+sont appelés à vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une
+instruction commerciale ou industrielle dans les agglomérations urbaines
+ou les centres manufacturiers. Depuis quelques années, les féministes de
+toutes nuances ont émis voeu sur voeu, afin de déterminer les pouvoirs
+publics à organiser et à multiplier au plus vite les écoles
+professionnelles de filles. Voilà de l'émancipation pédagogique saine et
+sage. Mais, sur ce point, l'État ne semble pas pressé de nous donner
+satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrès à réaliser,
+puisque l'enseignement spécial des garçons,--et surtout l'enseignement
+agricole,--est lui-même manifestement insuffisant.</p>
+
+<p>Dresser la jeune fille aux tâches sacrées de la maternité, à la bonne
+tenue du foyer, à l'hygiène savante de la maison, à la pratique habile
+d'un métier ou d'une profession, voilà déjà des points essentiels
+auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place éminente qu'ils
+méritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il
+fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du
+brevet supérieur qui en est la plaie inséparable, il n'est pas très
+difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-écueils dont il
+faudrait, coûte que coûte, le garantir: j'ai nommé l'inflation des
+études et le surmenage des élèves.</p>
+
+<p>Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui
+réclameront à bon droit une instruction soignée, une culture complète.
+S'il est peu raisonnable de vouloir instruire supérieurement toutes les
+femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux douées les
+hautes spéculations de la pensée. Suivant le joli mot de M. Anatole
+France, «la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et
+ses diaconesses<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> <i>Le jardin d'Épicure</i>, p. 192-193.</blockquote>
+
+<p>Par malheur, beaucoup de maîtresses ont le tort (cela est
+particulièrement vrai des congréganistes) de s'appliquer à faire de
+leurs élèves, par une culture intensive des plus artificielles, de
+petites personnes, complètes et universelles, des «natures éminemment
+besacières», comme eût dit Alfred de Musset, des cervelles richement
+meublées en apparence, médiocrement instruites en réalité. Chaque maison
+brûle d'inscrire sur son palmarès de fin d'année le plus grand nombre de
+brevetées qu'il est possible; et l'on gave, en conséquence, les pauvres
+petites pensionnaires! Cette maladie du diplôme commence à pervertir les
+études féminines, surtout dans les établissements religieux.</p>
+
+<p>Cela même nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne
+perde peu à peu l'incontestable supériorité qu'elle possède sur
+l'instruction des garçons. Ajoutons que, sans même qu'on élargisse
+officiellement les programmes, les maîtresses, religieuses ou laïques,
+se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur préoccupation--et
+leur plus grave défaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le
+malheur est qu'elles y réussissent parfois, tant leur parole coule avec
+aisance et fuit avec volubilité. Les femmes, en général, se dispersent,
+se traînent, se noient dans un flot d'explications électriques et
+torrentielles. D'où l'on a pu dire qu'elles sont moins bien douées que
+les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des
+écoles mixtes est confiée, presque partout, à des instituteurs, tandis
+que les classes enfantines sont laissées naturellement aux
+institutrices.</p>
+
+<p>On pense bien que les féministes s'en plaignent. La Gauche du parti a
+émis le voeu «que l'enseignement à tous les degrés, y compris
+l'Université, fût confié aux deux sexes indistinctement<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>.» Mais, pour
+enlever aux hommes les chaires qu'ils détiennent, ces dames ont un moyen
+plus décisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur
+conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement
+secondaire des filles, dont les programmes et les méthodes nous semblent
+infiniment supérieurs à ceux de nos lycées de garçons. Après quoi, on
+verra, si elles y tiennent, à ouvrir aux plus dignes les chaires de nos
+Universités. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office
+du maître est de solliciter, d'éveiller les esprits plutôt que de les
+bourrer,--l'instruction devant être subordonnée expressément à
+l'éducation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est-à-dire non
+seulement appropriée aux devoirs des futures mères en même temps qu'à la
+condition sociale des jeunes filles, mais encore tournée judicieusement
+à l'amélioration intellectuelle de leur sexe, de manière à redresser les
+imperfections, à fortifier les faiblesses, à parfaire les insuffisances
+de l'esprit féminin.</p>
+
+<p>Ainsi, nul ne conteste aux femmes la faculté de retenir; mais il ne faut
+pas qu'elles apprennent et répètent à vide, sans contrôle ni réflexion.
+Nul ne leur conteste l'imagination; mais il né faut pas que ce don
+d'invention aventureux se développe au détriment de la logique et de la
+raison. Non qu'elles soient incapables de généralisation; mais elles
+généralisent trop vite, sans méthode, sans patience, sans scrupule. Non
+qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hâte,
+sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont même capables
+de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu
+sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que
+«de seconde main<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>», ou, comme dit Mme de Maintenon, «elles ne savent
+qu'à demi.» Raison de plus pour les prémunir contre elles-mêmes. Se
+défier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre,
+travailler lentement, c'est à quoi la femme semble plus impropre que
+l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout,
+c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de réfléchir, moyennant quoi
+je ne serais pas surpris que la futilité des femmes se transformât en
+cette curiosité large et désintéressée qui fait les esprits fermes et
+les belles intelligences.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 217.</blockquote>
+
+<p>Quant à surmener nos écolières de gymnase comme on force la floraison
+d'une plante rare, je ne sais point d'exagération plus absurde et plus
+périlleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au
+grand air, qu'une culture savante distribuée avec excès dans
+l'atmosphère lourde des serres. Est-ce à dire que la robustesse du corps
+soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille
+exemples prouvent que, chez les hommes, la débilité physique n'est pas
+un obstacle aux oeuvres de science et même de génie. Mais pourquoi
+charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand
+nombre? Ne les écrasons point sous prétexte de les instruire. «C'est la
+raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les
+femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir,
+elles auraient trop de peine à les porter.»</p>
+
+<p>A la vérité, le tempérament de la femme évolue plus rapidement que celui
+de l'homme. La transformation des filles est plus précoce et aussi plus
+accidentée que celle des garçons. A cette occasion, les hygiénistes et
+les médecins nous avertissent qu'il serait d'une fâcheuse imprudence de
+soumettre les étudiants et les étudiantes au même entraînement cérébral.
+Un professeur, qui a surveillé des milliers de jeunes filles, atteste
+l'extrême fréquence des absences motivées par leur santé<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>. A pousser
+trop vivement leurs études, beaucoup se heurtent aux résistances de la
+nature qui se venge, parfois avec cruauté, de la violence qu'elles lui
+ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux écueils,--nous
+voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des
+élèves,--quand nous examinerons plus loin les systèmes d'«instruction et
+de coéducation intégrales», qui figurent au programmé de la Gauche
+féministe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> P. Augustin <span class="sc">Rösler</span>, <i>La Question féministe</i>, p. 123.</blockquote>
+
+<a name="l4c2s3" id="l4c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Deuxièmement, la culture de la femme doit être <i>morale</i>. Après la
+formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses
+se tiennent. Ce serait déjà un progrès considérable de mettre en
+honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes
+filles en réflexions salutaires, une culture prévoyante qui les rende
+capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu à
+peu, dans les familles, à cette culture superficielle ramassée
+négligemment dans les cours mondains, à cette culture mensongère faite
+de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agréments de salon,
+qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygiène et
+de la direction du ménage, du développement physique et moral de
+l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la
+dignité de la mère.</p>
+
+<p>Joignons qu'une conduite irréprochable ne se conçoit guère sans un
+jugement droit. Apprenons à bien penser et, du même coup, nous
+apprendrons à bien agir. Une instruction purement décorative n'a pas de
+valeur éducatrice. On peut être un lettré ingénieux, subtil, orné,
+accessible aux raffinements de la pensée, amoureux des élégances de la
+forme, et n'être, malgré cela, qu'un triste sire. Les gens cultivés ne
+sont aucunement à l'abri des écarts et des chutes. L'instruction doit
+donc être soutenue et complétée par des habitudes de réflexion active,
+de discernement sage et de forte conviction. «Former des esprits
+capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idéal
+de l'éducation moderne;» et Mlle Dugard nous assure que «c'est de lui
+que l'Université s'inspire dans la direction des jeunes filles<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> <i>De l'Éducation moderne des jeunes filles</i>, p. 7.</blockquote>
+
+<p>Très bien. Mais que cette nouveauté soit du goût des parents, c'est une
+autre affaire. Jusqu'à ce jour, la mode et la tradition préconisent,
+pour les filles, une éducation pusillanime et timorée qui, au lieu de
+développer les énergies latentes, détourne de l'action, paralyse
+l'effort, incline les volontés à la résignation, à l'effacement, à
+l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mères, entourées d'une
+sollicitude inquiète, élevées en vue de la tranquillité, du
+désoeuvrement et du bien-être, habituées à ne jamais faire un pas ou
+dire un mot sans autorisation, toujours accompagnées, surveillées,
+annihilées, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite
+bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne
+sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par
+procuration. Toute responsabilité les effraie. Domestiquées par avance,
+elles se défient de la moindre liberté. Sans convictions éclairées, sans
+énergie, sans initiative, mal préparées à la vie, puisqu'elles ne
+connaissent le monde que par les distractions énervantes et la politesse
+mensongère des salons, l'âme faible et le corps anémié, elles semblent
+faites pour devenir la chose d'un maître. L'époux peut venir: l'esclave
+est prête.</p>
+
+<p>Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient à la merci de la
+première volonté forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il
+sage, est-il bon de travailler à leur diminuer l'âme, à déprimer, à
+étouffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et
+bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de
+Fénelon: «Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les
+fortifier!» Il y a place ici pour une émancipation pédagogique des plus
+louables et des plus urgentes. Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p>Il est clair que l'éducation moderne des filles doit avoir pour but
+essentiel d'accroître et d'affermir en elles tout ce qui peut faire
+contrepoids à l'émotivité affective, à l'excitabilité capricieuse qui
+constitue le fond de leur nature, de manière à soumettre leur
+sensibilité au contrôle de la raison et à l'empire de la volonté. Son
+premier devoir est de tonifier leur nervosité par un régime sain et une
+règle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une âme bien
+équilibrée se plaît à habiter une chair florissante, la pratique bien
+entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'énervement des bals
+et des soirées. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et à la
+maternité plus de vigueur et de santé.</p>
+
+<p>Pour être morale, l'éducation s'appliquera encore à développer en elles
+la franchise et la sincérité. On sait que la jeune fille est volontiers
+compliquée, fuyante, rusée. A lui faire perdre le goût des voies
+obliques, des détours habiles, des petits manèges artificieux, à lui
+inspirer le culte de la loyauté, l'amour de la droiture, la rectitude
+scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidité d'âme qui
+servira de caution à ses plus gracieuses qualités. Mais ce que
+l'éducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volonté. De ce
+côté, il y a infiniment à faire: d'abord, pour la dégager du sentiment
+et de l'impressionnabilité qui la troublent, de l'impulsion irréfléchie
+et de l'entêtement obstiné qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers
+le bien, pour la soumettre à la loi du devoir, pour la plier au frein
+d'une conscience droite et pure, de façon qu'alors même où tout appui
+viendrait à lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le
+gouvernement de soi-même.</p>
+
+<p>Le temps n'est plus où la contrainte suffisait à assurer la soumission,
+de la jeunesse. C'est par une adhésion réfléchie et spontanée que les
+enfants d'aujourd'hui doivent être amenés à la subordination, à
+l'obéissance, au sacrifice. La force d'âme est le viatique des faibles.
+C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'élever à la virilité morale.
+Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus
+nécessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre à leurs enfants.
+De leur culture dépend notre honnêteté. Préparer nos filles à donner des
+hommes à la France de l'avenir, tel est le but à poursuivre. C'est à bon
+escient que, sur la médaille frappée pour commémorer la fondation de
+l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a gravé cette légende:
+<i>Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet</i>.</p>
+
+<p>Si austères que puissent paraître ces idées, elles ne portent pas
+atteinte aux grâces de la féminité. Elles les élèvent et les
+ennoblissent, voilà tout. Qui sait même si cette façon de prendre la vie
+pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme une épreuve et un
+devoir, ne ramènera pas notre jeunesse dorée à une conception plus
+exacte de la grandeur du mariage et de la dignité du foyer?</p>
+
+<p>On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les
+plus fortunées. Les unes, imbues des pires préjugés mondains, tiennent
+leur élégante frivolité pour le meilleur moyen d'attirer les épouseurs;
+et dédaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des goûts et des
+antécédents de leur futur époux, elles consentent à agréer les
+ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur
+la présentation improvisée d'un tiers complaisant. A trop se renseigner
+sur le caractère et la moralité d'un candidat, à vouloir se marier en
+connaissance de cause, à prétendre donner amour pour amour à qui
+seulement le mérite, elles risqueraient de passer pour «romanesques»,
+tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard où l'argent a
+plus de part que l'affection, elles seront souvent considérées par leur
+milieu (ô l'étrange aberration!) comme des jeunes filles positivement
+«raisonnables».</p>
+
+<p>Les autres, pieuses et candides, entretenues naïvement dans les plus
+sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis
+perdu, comme un Éden jonché de fleurs, où, appuyées sur le bras du
+prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rêves, elles vivront le
+roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables
+délices. Derrière ce joli décor, on oublie de leur montrer les réalités
+de l'existence et, après les félicités de demain, les obligations
+d'après-demain. Aux coeurs ingénus qui escomptent aveuglément une
+succession ininterrompue de bien-être, de contentement et d'ivresses,
+l'avenir prépare de cruelles déceptions. Pareil aux années qui passent
+en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies
+de son printemps sont brèves et fugitives; son été ne tarde guère à
+charger l'épouse des fruits de la maternité; puis vient l'automne, qui
+aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du ménage, de
+l'entretien et de l'éducation des enfants, des dépenses et des
+obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tôt venu, où
+l'hiver apporte avec lui les maladies et les défaillances de la
+vieillesse.</p>
+
+<p>«Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en
+France, de leur cacher soigneusement?»--A cette question, que me posait
+un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence
+interdit de répondre par un précepte absolu et général. Mon idée est
+qu'il y a moyen d'éclairer, avec tact, la curiosité des grands enfants
+sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et même en évitant
+les révélations trop brusques, en procédant par gradations habiles, en
+s'abstenant avec soin de toute crudité de langage, en enveloppant la
+vérité d'un voile de précautions nécessaires, il y a peut-être, en
+certains cas, plus d'avantages que d'inconvénients à fournir à une jeune
+âme certains avertissements sur les matières les plus délicates.</p>
+
+<p>Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener à
+bonne fin? A cela, je le répète, point de règle unique. Nous ne croyons
+pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les
+jeunes filles à l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait
+trop simple. Nombreuses sont celles que vous amènerez plus sûrement
+jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur
+dévoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des
+éclaircissements préventifs, les écarts éventuels, les complaisances
+possibles, les capitulations faciles de la femme mariée, en supprimant
+la barrière que nos moeurs françaises ont élevée entre les deux phases
+de leur vie, ne nous paraît pas un moyen infaillible de les préparer à
+mieux servir les intérêts de la race, à mieux remplir les devoirs du
+foyer.</p>
+
+<p>Et pourtant, dans son livre sur «La nouvelle éducation de la femme dans
+les classes cultivées», Mme d'Adhémar émet hardiment l'avis qu'on
+renverse «la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la
+vie de jeune fille et la vie de jeune femme,» quitte à la remplacer par
+«une grille transparente à travers laquelle se découvrira, petit à
+petit, quelque chose de l'inévitable avenir.» De deux choses l'une,
+dit-on encore, ou le futur mari sera honnête, ou il ne le sera pas. Dans
+le premier cas, le brave homme trouvera son compte à recevoir des mains
+d'habiles éducatrices une femme complètement élevée; dans le second, il
+serait criminel de confier l'achèvement de l'éducation féminine aux
+fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La
+jeunesse doit connaître la vie avant de la vivre.</p>
+
+<p>Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais à tout
+apprendre avant l'âge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront
+plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosité
+risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une
+éducation plus élargie, il ne me paraît pas indispensable de les
+instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de
+leçons générales, d'après un programme arrêté d'avance, de «l'exercice
+normal des sens selon les règles établies par la morale religieuse.»
+J'ai quelque peine à me figurer les «Dames du Préceptorat chrétien»,
+dont Mme d'Adhémar rêve la création, s'appliquant avec sincérité à
+étudier entre elles et à commenter devant leurs élèves «la dogmatique de
+l'amour», sous prétexte que celui-ci émane du ciel et qu'il mérite
+l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage
+sont-elles si nécessaires aux jeunes filles pour les préparer
+efficacement à leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses
+n'a pas empêché nos aïeules et nos mères de comprendre et d'accomplir
+magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.</p>
+
+<p>Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas à craindre que «les
+nobles ouvertures de l'enseignement chrétien» inquiètent, agitent,
+échauffent certains tempéraments? Y a-t-il prudence à provoquer en
+toutes les âmes l'éveil des sens et la conscience du sexe? A-t-on
+réfléchi aux difficultés presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou
+l'institutrice traitera éloquemment de l'amour divin, et voilà des
+pensionnaires qui s'éprendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice
+expliquera, avec une chaude persuasion, les mystères de l'amour naturel,
+et de tels éclaircissements ne peuvent être sans danger pour les
+écolières, ni sans appréhension pour les parents. Gardez-vous
+d'effaroucher la sainte pudeur, sous prétexte de renoncer aux calculs
+étroits d'une pruderie imprévoyante et sotte! A vouloir délivrer
+radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pédagogie hardie
+fait songer (excusez le mot) aux pêches sans fraîcheur et aux jeunes
+filles «sans duvet»<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. Froissée trop tôt dans sa candeur par des mains
+rudes et indiscrètes, une âme d'adolescente peut en être meurtrie ou
+fanée pour la vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> Léon <span class="sc">Crouslé</span>, <i>Nouvelle éducation de la femme dans les classes
+élevées</i>. Le Féminisme chrétien, année 1897-1898, p. 8.</blockquote>
+
+<p>Encore une fois, la règle à suivre en ces matières infiniment graves
+dépend des natures et des tempéraments. Comme un caillou jeté dans une
+eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non,
+la transparence de la source entière, il est des âmes pures dont la
+connaissance des choses de la vie ne parvient jamais à altérer
+l'admirable sérénité, et des âmes troubles dont la moindre secousse
+remue toutes les fanges. Aux premières, dont l'honnêteté est foncière,
+vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la pureté n'est que
+superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrétion la lumière et
+la vérité.</p>
+
+<p>Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences
+particulières, et non par enseignement public. Et nous maintenons en
+principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous
+mystérieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus délicat que la
+formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains
+éclaircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans
+déflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire
+tomber la poussière de ses ailes.</p>
+
+<p>Cette tâche exige la délicatesse et l'inspiration d'une mère. Et les
+institutrices, religieuses ou laïques, ne sauraient suppléer celle-ci
+que rarement, avec l'agrément de la famille, sous forme d'avertissements
+intimes, en y mettant toutes sortes de précautions et de ménagements. Il
+y aurait imprudence à ériger en règle générale, en système pédagogique,
+des divulgations publiques et collectives qui ne sont que très
+exceptionnellement désirables ou possibles. L'éducation d'une conscience
+se peut faire, Dieu merci! sans qu'une maîtresse ait besoin de mettre à
+nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.</p>
+
+<a name="l4c2s4" id="l4c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Troisièmement, la culture de la femme doit être <i>sociale</i>. Ceci est
+nouveau. Nous vivons en un temps où le spectacle de l'inégalité des
+fortunes et des conditions éveille dans les âmes bien nées je ne sais
+quel malaise indéfinissable. Jamais le problème de la misère n'a excité
+une préoccupation si vive, une anxiété si poignante. Jamais la
+légitimité des plaintes, la nécessité des réformes, l'urgence des
+réparations, ne se sont manifestées à la conscience publique avec une
+force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'où qu'ils
+viennent, se prolongent en douloureux échos jusqu'au fond de nous-mêmes.
+Il semble que plus le bien-être s'étend par en haut, plus le progrès
+illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dénuement et des
+ténèbres d'en bas. Un appétit de justice, que les âges précédents
+n'avaient point connu, travaille confusément le siècle qui commence. Les
+plus distraits ont peine à rester indifférents devant l'imminence des
+questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants,
+des blessés, des vaincus de ce monde, qui appellent à l'aide et
+demandent à se relever, à travailler, à vivre. Il n'est point douteux
+que l'esprit de solidarité ne se propage et ne s'avive de jour en jour.
+Le lien de fraternité qui nous unit mystérieusement les uns aux autres
+est plus présent et plus sensible à nos âmes. Chacun voit mieux le
+devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de
+<i>socialiser</i> l'éducation.</p>
+
+<p>Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les
+femmes, créatures de grâce et de bonté à qui rien d'humain ne résiste
+longtemps, ont un rôle à remplir, dont beaucoup ne comprennent ni
+l'actualité ni la grandeur. En vain le domaine de la charité s'ouvre
+immense aux bonnes volontés: oeuvres de relèvement à créer, foyers
+d'assistance à entretenir, indigents et malades à visiter, maisons de
+refuge et de retraite à ouvrir et à multiplier. Il y a surtout l'enfance
+à sauver, la vieillesse à soutenir, et plus particulièrement l'ouvrière,
+cette soeur du peuple si méritante et si oubliée, à préserver contre les
+tentations de la rue, à défendre contre les mauvais conseils de la
+misère. Là est le devoir. Combien de femmes s'en désintéressent parce
+que, jeunes filles, elles n'ont pas appris à le connaître et à le
+pratiquer?</p>
+
+<p>Apprenons-leur donc, à l'âge où le coeur s'ouvre naturellement à tout ce
+qui est tendre et bon, que la destinée de la femme n'est pas dans la
+médiocrité du bien-être égoïste, mais plus haut, dans une vie utile,
+employée à combattre le mal et à diminuer la souffrance. Apprenons aux
+demoiselles riches, trop disposées à rêver d'une vie luxueuse et
+dissipée, que leurs toilettes commandées trop tard, exigées trop tôt, se
+traduisent en souffrances pour les ouvrières de l'aiguille ainsi
+condamnées, tour à tour, au travail de nuit qui les épuise et au chômage
+qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les
+devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonèrent point
+des obligations plus larges qui dépassent l'horizon familial, et
+qu'après avoir donné premièrement leur affection et leur peine à ceux
+qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur
+bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons à
+toutes que réparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la
+vie des malheureux, entrer doucement dans leurs préoccupations, dans
+leurs épreuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs
+deuils et de leurs misères, est le seul moyen de désarmer les rancunes
+et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines inégalités
+cuisantes. Apprenons même aux enfants gâtées des classes supérieures (il
+n'est que temps!) que, faute d'élever charitablement les deshérités
+jusqu'à elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser
+violemment jusqu'à eux.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne pas prêcher tout de suite le socialisme à nos
+filles?»--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient
+pas la direction «sociale» que j'assigne à l'éducation féminine, sont
+priés de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacité
+du système collectiviste. La révolution est possible, mais le socialisme
+est irréalisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique
+l'abolition de la propriété privée. Si la première peut faire des
+ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable.
+J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il
+n'est donné à aucun mécanisme politique, si savamment combiné, si
+fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la société
+tout entière pour la rétablir, de main de maître, dans la paix, la
+justice et la félicité. Bien plus, l'avènement du régime collectiviste
+n'irait pas sans une diminution de nous-mêmes, sans un amoindrissement
+des libertés et des énergies individuelles, sans un ralentissement ou
+même une régression du progrès humain. Mais si notre société ne peut
+être refondue en bloc, libre à nous de l'améliorer en détail. Et c'est à
+cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les
+heureuses de ce monde. Elles y ont un rôle superbe à remplir.</p>
+
+<p>Pour relever une âme défaillante et rappeler l'espérance qui s'envole,
+pour susciter l'effort de vivre chez les plus découragés et rendre la
+patience et le courage aux désespérés, la délicatesse féminine est
+incomparable. Tel qui se révolterait contre la pitié un peu froide d'un
+philanthrope ou d'un professionnel de la charité, sera désarmé par
+quelques mots compatissants tombés des lèvres d'une femme. Il est des
+tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de
+mère, des plaies qui ne peuvent être pansées que par la main souple et
+fine d'une amie, des vies sombres et désolées dans lesquelles une jeune
+fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser,
+guérir, voilà une mission vraiment féminine. Il est plus facile aux
+femmes qu'aux hommes de vaincre les défiances du peuple, de gagner les
+bonnes grâces des mères par les soins donnés aux enfants, de désarmer
+les préventions farouches des pères par l'intérêt témoigné à leurs
+ménagères. Des messagères de paix sociale, voilà ce que les femmes
+riches ou aisées devraient être dans nôtre société si dure et si
+divisée!</p>
+
+<p>Or, l'éducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et
+les préparer directement à cette fonction. Il vaut mieux socialiser les
+âmes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer
+les classes. Et afin de joindre l'exemple au précepte, pourquoi les
+mères de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles
+pas plus fréquemment, plus étroitement, leurs enfants aux oeuvres
+d'assistance et de charité? Quelques visites, au cours de chaque
+semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portées
+d'une main amie à un enfant malade ou à un vieillard infirme,
+ouvriraient, mieux que toutes les prédications, le coeur de nos fils et
+de nos filles à la compassion, à la solidarité, à l'amour de nos
+semblables.</p>
+
+<p>A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relève
+de la législation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait
+être atténué sérieusement que par des réformes politiques qui ne vous
+regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous
+ne changerez point la société, si vous ne changez préalablement les
+coeurs. Point de réformes efficaces sans la réforme de soi-même. Faire
+le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien général de
+la communauté. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu.
+Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de répandre autour de
+vous la sainte contagion de la bonté. Vous aurez la joie d'en tirer
+double profit, l'exercice de la bienfaisance améliorant celui qui donne
+autant que celui qui reçoit.</p>
+
+<p>Direz-vous que la souffrance et la misère sont des fatalités
+nécessaires, que l'ordre mystérieux des choses implique l'existence
+juxtaposée des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter
+un jugement si hautain et si dédaigneux, tant que vous n'aurez pas
+essayé d'alléger les maux d'autrui avec le zèle attentif que vous mettez
+à prévoir et à diminuer les vôtres? Qui sait si votre indifférence,
+votre luxe, votre dureté, et plus encore les fautes de la société tout
+entière, ne sont pas responsables, pour une large part, des épreuves, du
+dénuement, du vice même de ses membres inférieurs? Avant de parler
+d'ordre nécessaire, essayez donc de le changer. Avant de prétendre que
+la misère est incorrigible, faites effort pour la guérir.</p>
+
+<p>Direz-vous que les organes de la charité publique et privée, que vous
+commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce
+qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plaît!
+L'assistance officielle entretient la pauvreté, elle ne la guérit pas.
+Elle considère les indigents comme un troupeau à nourrir, et non comme
+une famille malheureuse à plaindre et à élever. On l'a dit cent fois: il
+ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social
+consiste à se dépenser soi-même, à se dévouer, à «servir». Alors, quoi?</p>
+
+<p>Direz-vous que vous donnez ostensiblement, généreusement, à toutes les
+quêtes, à toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le curé
+de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et
+méritants, et que l'intermédiaire des fonctionnaires de la charité
+atteint plus sûrement la misère cachée, leur assistance étant mieux
+renseignée et mieux répartie?--Mauvais prétexte. Il ne suffit point que
+la charité s'exerce par procuration, par délégation. Il faut aborder
+fraternellement l'infortune et assister, fréquenter, traiter la pauvreté
+comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple
+visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors
+refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents à domicile,--ce
+qui est, pour le riche, un devoir sacré d'humanité? L'aumône
+individuelle elle-même, lorsqu'elle est jetée distraitement au mendiant
+inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien;
+sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'égoïsme ou d'ennui, par
+lequel nous croyons libérer notre conscience, en débarrassant nos yeux
+d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres
+avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affichée,
+sans familiarité fausse et déplacée, comme des soeurs vont à des frères
+affligés ou malheureux! Et surtout tâchez de les aimer pour qu'ils vous
+aiment!</p>
+
+<p>Direz-vous enfin qu'un intérieur misérable est peu attrayant, qu'on y
+respire des odeurs déplaisantes, qu'on y subit des contacts
+désagréables, et qu'à ces visites répétées, vos filles risquent de
+perdre la distinction de leur langage et de leurs façons, le sentiment
+et la grâce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons
+point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux.
+Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre
+sollicitude aux pires nécessiteux. Les braves gens de votre voisinage
+seront si sensibles à une bonne parole dite sans fierté! Une caresse aux
+enfants, un conseil, un service à la mère, un vêtement chaud, une tisane
+aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conquérir leurs
+coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honnêtes et proprettes où
+des ouvrières de tout âge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur
+sans joie et sans répit, pour faire vivre maigrement la maisonnée. Vous
+y monterez gaiement, vous et les vôtres, pour peu que vous songiez que
+le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre
+existence libre et facile, la rédemption de vos privilèges de fortune et
+de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de
+l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins
+clément vous avait fait naître aussi pauvres que vos pauvres, il se
+pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames,
+craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en
+mettez pas! La poignée de main que vous échangerez avec vos amis
+indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.</p>
+
+<p>Ce programme d'éducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour
+nos âmes débiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinément
+fermés à ce qui dérange leurs aises ou n'atteint pas leurs intérêts
+présents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet
+idéal. Dans un opuscule très intéressant de Mlle Dugard, une maîtresse
+distinguée qui paraît très éprise de «l'esprit nouveau», nous lisons
+ceci: «On leur enseigne que si cette oeuvre de réparation relève de
+toutes les volontés bonnes, elle leur appartient surtout à elles jeunes
+filles des classes aisées, affranchies des servitudes accablantes pour
+l'âme, et qu'en agissant de la sorte et en se dévouant aux autres, elles
+ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais
+simplement le devoir<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>.» C'est parfait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> <i>De l'Éducation moderne des jeunes filles</i>, p. 28.</blockquote>
+
+<p>Du côté des filles aussi bien que du côté des garçons, il n'est que
+l'éducation de la responsabilité et la conscience de la solidarité qui
+puissent réaliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je
+compte même sur le féminisme chrétien,--d'inspiration catholique ou
+protestante,--pour conquérir à ces idées les familles religieuses et les
+établissements libres. Car ce que je viens de dire relève, il me semble,
+du plus pur esprit évangélique. Il suffit d'être chrétien pour traiter
+les malheureux en frères. Riches et pauvres sont nécessairement égaux
+pour qui croit à l'égalité des âmes rachetées par le même Dieu.</p>
+
+<p>Et cette considération pieuse est un nouveau motif, pour les femmes
+dévotes, de travailler sur la terre au règne de la fraternité
+chrétienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait,
+l'union idéale! Voilà comment la bonté et l'unité, conçues dans leur
+plénitude et s'engendrant l'une l'autre, découlent naturellement d'une
+source divine et supposent cette vieillerie nécessaire et sainte: la
+religion.</p>
+
+<a name="l4c2s5" id="l4c2s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Quatrièmement, la culture de la femme doit être <i>religieuse</i>. Nous
+voulons dire que le spiritualisme nous semble le complément nécessaire
+de l'éducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui,
+parce que les principes directeurs de l'Évangile permettent, mieux que
+tous autres, de concevoir le bien avec clarté, de le vouloir avec force
+et de le réaliser jusqu'à l'immolation de soi-même. Rien de plus
+réconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu égard
+aux épreuves et aux servitudes qui menacent particulièrement son sexe,
+la femme, plus que l'homme peut-être, éprouve le besoin d'appeler Dieu à
+son secours.</p>
+
+<p>De par la sensibilité de son être et la tendresse de son coeur (nous
+savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa
+nature), la femme est profondément religieuse. Et ce sentiment très vif
+est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en
+présence du mystère des choses, de la nécessité d'un appui et d'un
+consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce
+monde. Et cet instinct sublime est élargi, spiritualisé par une sorte
+d'élévation de l'âme vers l'infini, par un appel au principe éternel de
+la vie, par une soif inextinguible de piété et d'adoration. Les femmes
+croient, parce qu'elles ont besoin de croire à une puissance qui relève
+leur faiblesse, à un amour qui emplisse leur coeur.</p>
+
+<p>C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si
+agissant. Jamais le mystère de l'au-delà ne les laissera indifférentes.
+Il leur faut une solution complète aux problèmes de la vie et de la
+mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs âmes. Elles
+traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. «Nous pouvons dire tout ce
+que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en
+sommes ravis.» Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est
+une raison pour l'éducation de ne point s'attaquer à leurs croyances.</p>
+
+<p>A la vérité, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent
+point s'en passer. Même parmi les fortes têtes du féminisme, il en est
+plus d'une qui n'a répudié les dogmes chrétiens que pour s'affilier
+passionnément au spiritisme ou à la franc-maçonnerie. A défaut du culte
+catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantôme, un semblant
+de religion. Celles qui vont jusqu'à la négation absolue y mettent une
+violence impie, une intolérance haineuse, qui fait de leur incroyance
+une façon de religion du néant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse
+se voue à l'athéisme avec une sorte de piété aveugle. On a vu des jeunes
+filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un
+enthousiasme et une ferveur mystiques.</p>
+
+<p>L'éducation des filles ne doit pas, ne peut pas être irreligieuse, la
+religion se mêlant à tous leurs sentiments. Au reste, la morale
+indépendante a donné de trop pauvres fruits du côté des garçons, pour
+qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lycées de
+filles. On n'ignore point avec quelle véhémence les femmes se
+plaignent,--non sans raison,--de l'immoralité des hommes. Tâchons, au
+moins, de ne pas ébranler la vertu féminine: car, sans elle, l'honnêteté
+qui nous reste serait bientôt réduite à rien.</p>
+
+<p>Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pédagogie de mettre tout
+en oeuvre pour former des consciences aussi éveillées, aussi
+scrupuleuses que possible, des âmes pures et droites, des volontés
+fermes et sûres? Or, en matière d'éducation, je le répète, la religion
+est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que
+la foi, l'espérance et la charité sont les plus augustes des
+préservatifs, et les plus réconfortants des viatiques, parce qu'il s'en
+dégage une douceur, une chaleur, une sérénité qui aide à supporter le
+poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un élargissement
+de notre horizon, une élévation de l'existence qui rehausse, ennoblit,
+sanctifie notre misérable humanité. Que les maîtres et les maîtresses,
+qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs
+élèves. Ces égards leur sont commandés par un scrupule très délicat et
+très pur que Littré formula jadis en termes admirables, et dont, nous
+autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire
+une loi absolue: «Je me suis trop rendu compte des souffrances et des
+difficultés de la vie pour vouloir ôter à qui que ce soit des
+convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves.»</p>
+
+<p>Est-ce à dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin
+d'être éclairé, élevé, spiritualisé par une culture intellectuelle plus
+forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient
+plus à notre époque. Et chose grave, dont le clergé convient lui-même:
+jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses
+qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrétien n'a été plus rare ou plus
+débile. La religion des modernes a besoin d'être fortement raisonnée. Ce
+qui ne veut pas dire que notre raison doive empiéter sur le domaine de
+la foi et rejeter le mystère parce qu'elle n'arrive pas à comprendre
+l'incompréhensible, à connaître l'inconnaissable. Croire et savoir font
+deux. «S'il n'y avait pas de mystère dans la religion, remarque M.
+Brunetière, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais!» Et l'objet de
+la connaissance et l'objet de la croyance étant distincts, il n'y a
+point de danger que la foi contredise la raison. «Elle ne s'y oppose
+point, poursuit le même auteur; elle nous introduit seulement dans une
+région plus qu'humaine, où la raison, étant humaine, n'a point d'accès;
+elle nous donne des lumières qui ne sont point de la raison; elle
+complète la raison; elle la continue, elle l'achève et, si je l'ose
+dire, elle la couronne<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Conférence faite à Lille en décembre 1900 sur les <i>Raisons de
+croire</i>.</blockquote>
+
+<p>D'où suit qu'il est permis d'être un savant très libre et très hardi,
+sans cesser d'être un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre
+grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un même homme;
+coexister en une même chair, sans gêne ni amoindrissement pour l'une ou
+pour l'autre. C'est ainsi que l'Université compte en son sein beaucoup
+de vrais savants qui sont de parfaits chrétiens. Et ceux-ci ne manquent
+point d'accueillir par un éclat de rire toutes les tirades sur
+l'incompatibilité de la foi et du savoir, sur la substitution de la
+science à la religion, et autres niaiseries énormes qui s'étalent dans
+les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.</p>
+
+<p>Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent
+point,--sans quoi la critique se résoudrait vite en négation
+téméraire,--l'infirmité de notre esprit a parfois surchargé, obscurci le
+dogme religieux d'une enveloppe de contingences matérielles, de
+pratiques dévotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'Église subit à
+regret ou tolère avec peine, et qu'il est sage de discerner, de
+soulever, d'écarter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater
+l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme
+toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine supérieur de la
+foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux maîtres
+qu'il appartient de les suggérer à l'âme de la jeunesse, au lieu de la
+noyer dans cet abîme de ténèbres et d'inquiétudes qui s'appelle: le
+doute.</p>
+
+<p>«A cela, nous diront certains esprits courts et attardés, il n'y a qu'un
+malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrédule et immoral,
+et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a
+déjà ruiné la foi et la chasteté des garçons.»--C'est trop dire. De
+grâce, n'attribuons pas à l'instruction religieuse, que nous réclamons
+pour le sexe féminin, les déviations et les ravages qu'une instruction
+irreligieuse a pu infliger à l'âme d'une certaine jeunesse indifférente
+ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et
+la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous,
+de si grands savants fassent de si bons chrétiens? Comment admettre,
+d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la
+religion, et qu'une France mieux éclairée ne puisse être qu'une France
+«déchristianisée»?</p>
+
+<p>A l'accroissement de la culture féminine, nous voyons même un profit
+réel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa
+clientèle de dévotes, l'Église romaine (j'y faisais allusion tout à
+l'heure) s'est peu à peu efféminée. Petites chapelles, petites
+dévotions, petites confréries, ont morcelé et affaibli l'admirable unité
+du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins à Dieu qu'à ses
+saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et
+endort, alors qu'elle devrait être un principe de force et d'action qui
+secoue les timides et réveille les endormis. Faites que les femmes
+soient plus instruites, et leur dévotion régénérée prendra, du coup, un
+ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques.
+Dans une conférence donnée à Besançon à la fin de novembre 1900, sous la
+présidence de l'archevêque, M. Étienne Lamy a développé cette idée que
+«la Française peut étendre son savoir sans exposer sa foi, et que
+l'Église, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester
+fidèle à sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les
+âmes<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.» Ce vigoureux appel au féminisme chrétien sera-t-il entendu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> <i>La Femme de demain</i>, pp. 7 et s.</blockquote>
+
+<p>Au surplus, c'est une erreur d'éducation de croire que la culture de
+l'esprit soit un danger pour la foi et la piété des jeunes filles.
+L'ignorance n'est pas précisément une condition de vertu. Un vénérable
+curé de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des
+ouvroirs, les orphelines les moins renseignées sont aussi les plus
+exposées aux surprises et aux défaillances. S'il est vrai qu'un homme
+prévenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut
+quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqué là-dessus) déchirer à ses
+yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de
+l'amour. L'instruction bien comprise permet à la jeunesse de tout
+apprendre, de tout connaître, en lui laissant deviner peu à peu ce qu'on
+ne dit pas à travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?</p>
+
+<p>Sans souhaiter pour Agnès une ignorance puérile et sotte, Molière
+estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une révélation
+suffisante. Mais cette pédagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles à
+l'abri des pièges, puisqu'elles n'en connaîtraient le danger qu'en y
+tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prémunir contre la
+licence des moeurs et les excès de leur propre imagination, en les
+détournant des lectures malsaines et des séductions du mauvais luxe.
+Depuis que l'expérience nous a démontré qu'une «savante» n'est pas
+nécessairement une «pédante», il nous apparaît mieux qu'étudier,
+apprendre, savoir, c'est proprement éclairer, élever, fortifier son
+jugement, sa raison, sa volonté. A regarder la vie en face et à se dire
+qu'elle nous réserve, presque toujours, plus d'épreuves que de joies,
+les jeunes filles, sans rien perdre de leur grâce, seront mieux pourvues
+de sagesse et de gravité, de courage et de prudence. Ce n'est point
+l'habitude de réfléchir et de penser, mais l'inconscience et la
+légèreté, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons
+à nos filles des goûts sérieux; et, sans pédantisme maussade, elles
+préféreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches,
+loyales, elles sauront distinguer la pureté de la pruderie, l'aménité du
+bavardage, la gaieté de la dissipation. Et leur honnêteté sera plus
+solide et leur religion plus tolérante, puisqu'elles se seront
+affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mêlent
+trop souvent à la vertu et à la dévotion.</p>
+
+<p>Nous dirons même que l'ouverture et la clarté de l'intelligence nous
+semblent inséparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de
+ses devoirs et la ferme volonté de les accomplir. N'est-ce pas le
+malheur d'une instruction superficielle et d'une éducation frivole
+d'entretenir au coeur de la femme des illusions puériles, que les
+exigences de l'avenir peuvent tourner en désenchantement et en révolte
+contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficultés de la vie,
+elle ne saurait manquer d'être plus attachée à sa condition, à sa
+famille, à sa maison, et de mieux discerner, par delà le mirage de la
+jeunesse, les réalités et les obligations de l'âge mur et, au-dessus de
+l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.</p>
+
+<p>Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines
+têtes plus faibles ou échauffe certaines âmes plus troubles. Nous savons
+qu'il ne suffit pas toujours d'éclairer l'innocence pour la rendre
+incorruptible. Après la règle, l'exception.</p>
+
+<p>Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne
+détournent certaines femmes de la modestie et de la piété. Préparer la
+jeune fille, non pas à usurper les fonctions de l'homme, mais à remplir
+sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science
+doivent poursuivre en se prêtant un mutuel appui. Une croyance, quelle
+qu'elle soit, est nécessaire à toute oeuvre d'éducation, parce qu'on ne
+se fait obéir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce
+que l'athéisme pèse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et
+qu'en assurant à nos filles le sérieux et la probité que donne la
+science, la modestie et le réconfort que procure la religion, nous
+servirons du même coup les fins les plus élevées de l'âme, qui
+consistent à éclairer la piété par le savoir et à fortifier la vertu par
+la foi.</p>
+
+<p>Veillons ensuite à ne point blesser ni défraîchir la grâce de la
+seizième année. J'y reviens à dessein: à tout connaître avant le temps,
+certaines jeunes filles risqueraient d'être moins angéliques. A côté
+d'âmes foncièrement honnêtes auxquelles on peut tout apprendre sans
+altérer leur limpidité profonde, il en est d'inquiètes, dont la pureté
+n'est que de surface, et qu'une révélation trop brusque jetterait hors
+d'elles-mêmes. Nous revendiquons pour la mère française, la plus tendre
+et la plus admirable des mères, la délicate mission d'ouvrir doucement,
+sans précipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y
+verser, au moment voulu, la lumière, l'apaisement et la sécurité.
+Fénelon écrivait à une dame de qualité: «J'estime beaucoup l'éducation
+dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mère,
+quand celle-ci peut s'y consacrer.»</p>
+
+<p>Sous réserve du rôle essentiel de la religion et de l'intervention
+désirable de la mère, nous tenons pour exact de prétendre qu'une
+intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseignée, arme
+les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une piété plus forte. Et
+pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une
+jeune fille, élevée d'après la méthode d'éducation dont nous venons
+d'indiquer l'esprit général, munie d'une culture <i>rationnelle</i>,
+<i>morale</i>, <i>sociale</i> et <i>religieuse</i>, sera préparée, à la vie aussi bien
+qu'elle peut l'être et, par suite, capable de remplir dignement sur la
+terre tout son devoir et toute sa destinée.</p>
+
+<a name="l4c3" id="l4c3"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>De l'instruction intégrale</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le programme du féminisme radical.--Variantes
+ habiles.--Instruction ou éducation?</p>
+
+<p> II.--Idées collectivistes.--Idées anarchistes.--Appel a la
+ sociale et a la mécanique.</p>
+
+<p> III.--L'instruction peut-elle s'étendre a toute la jeunesse
+ et a toute la science?--Raison d'en douter.--Ce qu'il y a
+ de bon dans l'idéal de l'instruction pour tous.</p>
+
+<p> IV.--L'instruction intégrale des femmes doit-elle être
+ laïque? gratuite? obligatoire?--Défense des femmes
+ chrétiennes.</p>
+
+<p> V.--Illusions et dangers de l'instruction a «base
+ encyclopédique».--L'instruction intégrale a-t-elle quelque
+ vertu éducatrice?--La foi en la science.--La religion de la
+ beauté.</p>
+
+<p> VI.--Notre formule: l'instruction complète pour les plus
+ capables et les plus dignes.--Point de baccalauréat pour
+ les filles.--Conclusion.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une éducation
+plus virile les meilleurs résultats pour l'avenir du sexe féminin,
+soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcroît d'études
+inconsidérées, le trésor de ses qualités propres, et estimant que ce
+serait payer trop cher le développement de son intellectualité que de
+l'acheter au prix de sa santé morale et physique, il nous est impossible
+d'accueillir avec complaisance les nouveautés radicales et les
+hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prétention
+d'imposer immédiatement à la jeunesse française. Sous le prétexte d'une
+métamorphose absolue, que nous persistons à croire fâcheuse et
+irréalisable, le féminisme avancé, poussant à outrance l'émancipation
+pédagogique des jeunes filles, préconise une série de mesures excessives
+qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropriées à leur tempérament
+et peu profitables à leurs intérêts, ne tendent à rien moins qu'à
+déformer le moral et à fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<a name="l4c3s1" id="l4c3s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrême-Gauche féministe, si
+séduisant qu'il puisse paraître. Jugez donc: il faut que tous apprennent
+et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste,
+l'«instruction intégrale.» Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous
+expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la
+citerons textuellement, en soulignant, après elle, les mots essentiels.
+«Nous voulons l'éducation, intégrale dans son <i>objet</i>, tous les hommes
+et toutes les femmes ayant également droit à leur complet
+développement;--nous la voulons dans la <i>méthode de culture</i> et dans les
+<i>moyens de culture</i>, c'est-à-dire que l'éducation doit <i>créer un milieu</i>
+qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de
+la connaissance, afin d'éveiller son initiative personnelle; elle doit
+<i>préserver son cerveau</i> de toute empreinte servile, en l'habituant à
+l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse; de
+telle sorte qu'il arrive à <i>se faire sa loi morale</i>, au lieu de la
+<i>recevoir toute faite</i>; elle doit <i>cultiver</i>, <i>universaliser</i>, par la
+mise en présence de la matière et des outils primordiaux, ses aptitudes,
+le jeu normal des muscles, l'éducation des sens, de façon à lui assurer
+l'indépendance économique en lui donnant les <i>procédés généraux du
+travail</i>.» Et cette bonne demoiselle,--une pédagogue, s'il vous
+plaît!--nous assure qu'ainsi organisée, l'éducation nationale supprimera
+en un tour de main «l'ignorance et la misère<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 849.</blockquote>
+
+<p>Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de
+concevoir que le «jeune humain» puisse si aisément prendre «contact avec
+tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses
+sens et ses muscles.» Même aidé par les «outils primordiaux», quel homme
+ne se perdrait un peu dans ce programme de pédagogie intégrale et
+d'instruction encyclopédique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout
+apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connaître et d'approcher
+quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension
+indéfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus
+impossible à une tête, si prodigieusement douée qu'on la suppose, d'être
+universelle.</p>
+
+<p>Et c'est le «jeune humain» qui devra, sans «empreinte servile», se
+mesurer avec l'infinie complexité des choses, s'habituer «à
+l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse!» Et
+cela, au moment même où de bonnes âmes se répandent en lamentations sur
+le surmenage des jeunes générations! Récriminations prématurées:
+attendons, pour nous plaindre, que le «féminisme intégral», dont c'est
+la prétention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis
+à l'oeuvre pour distendre et détraquer tout à fait la cervelle de nos
+fils et de nos filles.</p>
+
+<p>Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isolée, que nous
+discutons ici, mais un article même du programme de la Gauche féministe
+voté à l'unanimité par le «Congrès de la condition et des droits de la
+femme.» En voici le texte littéral: «Le Congrès émet le voeu que
+l'éducation soit intégrale, c'est-à-dire qu'elle cultive, chez tous,
+toutes les manifestations de l'activité humaine.» On remarquera de suite
+que le mot «éducation» a pris ici la place du mot «instruction». Mais
+cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de
+Mlle Harlor, le programme de l'éducation intégrale comprend «l'ensemble
+des connaissances humaines;» il doit être à «base encyclopédique;» il
+porte «sur toutes les branches de l'activité humaine.» Et suivant le
+commentaire de Mlle Bonnevial, qui présidait, il doit cultiver en nous
+«toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales,
+industrielles, esthétiques, etc., en un mot, une foule de choses.» On
+voit que cette «culture générale» relève de l'instruction plus que de
+l'éducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit,
+du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la
+formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir «les
+élans de l'instinct<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.» En un mot, pour ces demoiselles, instruire les
+enfants, c'est les éduquer. Peu de mères seront de cet avis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>L'énumération des matières qui doivent être enseignées aux filles nous
+prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'éducation, c'est
+l'instruction que l'on vise et que l'on réclame. Voici un aperçu des
+programmes pédagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les
+petits cénacles du féminisme avancé.</p>
+
+<p>L'éducation des jeunes filles comprendra: 1º l'enseignement littéraire
+et scientifique et même la préparation au baccalauréat, la femme devant
+disputer aux hommes toutes les fonctions libérales; 2º l'enseignement
+agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles,
+riches ou pauvres, doivent apprendre un métier ou une profession, afin
+que le sexe féminin tout entier puisse payer à la société «sa part en
+production manuelle ou intellectuelle<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>;» 3º l'enseignement maternel
+et domestique qui mettra la femme en état de remplir, d'une manière plus
+rationnelle, son rôle d'épouse et de mère; 4º l'enseignement social qui
+initiera la jeune fille à ses devoirs de citoyenne par l'étude des
+oeuvres et institutions d'assistance, de prévoyance et de mutualité,
+toutes choses qui développeront en son esprit le sens de la solidarité
+civique et humaine; 5º l'enseignement du droit, afin que la femme,
+connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code,
+puisse défendre ses intérêts et revendiquer ses droits<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Rapport déjà cité de Mlle Harlor.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Propositions agréées par le Congrès de la Gauche féministe. La
+<i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>En ce mirifique programme des études féminines de l'avenir, nous ne
+relevons, pour l'instant, que la constante préoccupation d'ériger
+l'instruction universelle en procédé d'éducation générale. Qu'on nous
+parle donc d'instruction ou d'éducation, c'est tout un. Au fond, dans ce
+système, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture à
+«base encyclopédique;» ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intégral
+mis à la portée de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumière le
+caractère et l'importance de cette idée, qu'elle n'est qu'un emprunt
+fait aux doctrines révolutionnaires, puisqu'elle figure expressément au
+programme collectiviste et même au programme anarchiste.</p>
+
+<a name="l4c3s2" id="l4c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Et d'abord, les socialistes ont la prétention d'administrer
+militairement l'instruction intégrale à toute la jeunesse. Dans une
+brochure que M. Jules Guesde a honorée d'une préface, M. Anatole Baju
+s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hésité à
+se servir vis-à-vis de son menu peuple: «Si nous voulons une société
+égalitaire, nous devons la préparer. Pour cela, nous prenons tous les
+enfants, dès le plus bas âge, avant qu'ils aient contracté de mauvaises
+habitudes: nous leur donnons à tous les mêmes soins, la même nourriture,
+la même instruction.» En un vaste domaine, dont «l'ensemble clos par un
+mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garçons et filles, mêlés sans
+distinction de sexes, reçoivent l'instruction intégrale, quel que soit
+le travail auquel on les destine<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>.» Bien que M. Baju nous vante les
+joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement
+pédagogique, il est à craindre que l'appréhension de ces maisons de
+force ne procure d'innombrables recrues à l'anarchisme qui, par contre,
+aspire au grand air de la liberté individuelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> <i>Principes du socialisme</i>, p. 19-20.</blockquote>
+
+<p>L'anarchisme, en effet, pour assurer à toutes les femmes comme à tous
+les hommes «l'égalité du point de départ», reste fidèle à ses goûts
+d'indépendance et laisse chacun boire, à sa soif, aux sources communes.
+Il ne veut point d'une enfance enrégimentée, casernée, gavée, suivant
+des règles uniformes, par des pédants autoritaires. Anarchistes et
+socialistes,--ces frères ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen
+d'ouvrir à toutes les femmes l'accès des hautes études et de leur
+assurer une égale participation aux jouissances de l'instruction
+intégrale.</p>
+
+<p>Il saute aux yeux que le problème n'est pas facile à résoudre. Car si
+frottées de science et de littérature qu'on le suppose, il faudra bien
+qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur
+ménage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer
+aux vulgaires nécessités de la vie, comment croire que les mille soins
+domestiques leur laisseront à toutes assez de loisir pour entretenir
+leurs connaissances, goûter les délices de l'étude et poursuivre en paix
+la culture de leur esprit?</p>
+
+<p>Le collectivisme ne s'en montre pas embarrassé. Il se fait fort
+d'affranchir la femme de tous les soins du ménage. Sous le régime
+socialiste, en effet, «les travaux domestiques se transformeront
+graduellement en services publics.» Même la préparation des aliments
+deviendra un «service social<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>
+». Pourquoi la cuisine ne
+rentrerait-elle pas, après tout, dans les attributions de l'État? Chaque
+famille irait chercher ses aliments à un guichet administratif, les
+consommerait chauds sur place ou les mangerait froids à la maison, comme
+cela se pratique aux fourneaux économiques. C'est un idéal des plus
+séduisants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> La <i>Petite République</i> du 15 janvier 1897.</blockquote>
+
+<p>Mais on se figure moins aisément la conversion en services publics de
+certaines autres besognes extrêmement domestiques. Chargera-t-on une
+équipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de
+nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchés, étant de nature
+peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la réquisition chère à M.
+Jules Guesde: chacun de nous sera chargé d'office, à tour de rôle, de
+pourvoir aux soins de propreté ménagère, ce qui est d'une perspective
+infiniment agréable--pour les femmes. C'est le régime de la corvée. Un
+autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employés, de gré
+ou de force, à ces besognes infimes seront détournés, pour un temps, des
+travaux de l'esprit et sevrés des bienfaits de l'étude. Et cette
+considération, jointe aux réglementations tracassières et despotiques de
+la société collectiviste, révolte les âmes anarchistes.</p>
+
+<p>Kropotkine émet, à cette occasion, une idée qui ne manque point
+d'originalité. «Émanciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes
+de l'université, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une
+autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques.
+Émanciper la femme, c'est la libérer du travail abrutissant de la
+cuisine et du lavoir<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.» On ne saurait évidemment multiplier les
+femmes d'étude sans multiplier du même coup les femmes de loisir.
+Faudra-t-il donc que les besognes inférieures soient accomplies à jamais
+par des domestiques volontaires ou par des corvéables réquisitionnés?
+Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques
+privilégiées, on rabaisse nécessairement les autres en les surchargeant
+de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problème pour la femme
+est de secouer au plus vite le joug du ménage et d'échapper à la
+servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-là, nous
+ne ferons des savantes qu'au prix de l'infériorité aggravée des
+misérables, que les nécessités de la vie condamneront à préparer la
+soupe, à repriser les hardes et à nettoyer la maison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> <i>La Conquête du pain.</i> Le travail agréable, p. 164.</blockquote>
+
+<p>Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu'à «la société régénérée par
+la Révolution» d'abolir l'esclavage domestique, «cette dernière forme de
+l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace.» Aujourd'hui, la
+femme est le «souffre-douleur de l'humanité». Mais celle infériorité
+douloureuse commence à peser aux plus fières et aux plus dignes.
+L'«esclavage du tablier» les offense. Il leur répugne d'être «la
+cuisinière, la ravaudeuse, la balayeuse du ménage<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>.» Il ne faut plus
+de domesticité. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'être les
+servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre
+les hommes à servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront
+affranchies tout simplement du servage familial par les progrès de la
+mécanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et
+vous savez combien ce travail est «ridicule»,--des machines accompliront
+ces fonctions avec docilité. Lorsque la force motrice pourra être
+transportée à distance et distribuée à domicile sans trop de frais, la
+vapeur et l'électricité se chargeront de tous les soins du ménage, sans
+nous obliger au «moindre effort musculaire». Il est même à prévoir que
+la coopération s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur
+isolement actuel, les ménages s'associeront pour s'offrir un calorifère
+commun ou un éclairage collectif<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> <i>La Conquête du pain.</i> Le travail agréable, pp. 157 et 159.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, pp. 160, 161, et 162.</blockquote>
+
+<p>Exagération à part, disons tout de suite que ces transformations sont,
+jusqu'à un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est
+guère douteux que la machine ne parvienne à alléger le travail
+domestique, comme elle allège déjà le travail manufacturier, sans qu'il
+soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne à supprimer un jour
+toute espèce de travail manuel: ce qui dépasserait la limite des
+conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les
+perfectionnements mécaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir
+sous le régime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de
+l'abominable capital; que les progrès et les bienfaits du machinisme ne
+sont nullement subordonnés à l'avènement de la Révolution sociale, et
+que, dès lors, ce n'est point à l'anarchisme destructeur, mais à la
+science créatrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les
+vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dotés des
+merveilles de l'électricité? Jusqu'à présent, l'anarchisme n'a
+perfectionné et vulgarisé que les bombes explosibles et les engins
+meurtriers: et l'on n'aperçoit pas que ce genre de progrès ait simplifié
+le ménage et libéré les ménagères.</p>
+
+<a name="l4c3s3" id="l4c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de
+l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme
+penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus
+avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les
+tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un
+esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui
+ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables
+retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le
+mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au
+pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité.</p>
+
+<p>Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse
+et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour
+convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand
+savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne
+peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y
+résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines
+s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel
+d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes
+les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que
+nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et
+pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune
+prétention à l'universalité.</p>
+
+<p>Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à
+travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout
+net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir
+assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les
+femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de
+l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait
+être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes
+filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de
+vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des
+fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle
+d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux
+jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant
+plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien
+que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de
+femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les
+filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles»
+instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle
+Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le
+bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une
+profession, elles ne sont point revenues<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie
+Maugeret au Congrès catholique de 1900.</blockquote>
+
+<p>C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre
+dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs,
+ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une
+déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la
+rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne
+subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu,
+favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du
+travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les
+déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure,
+risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même
+assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée
+avec avidité et reçue avec ivresse.</p>
+
+<p>Seulement, lorsque les tâches industrielles et agricoles seront
+abandonnées, lorsque les emplois manuels seront désertés, nos
+demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dépourvus. Si purs
+esprits qu'ils deviennent à force de philosopher, ils auront toujours
+quelques appétits matériels à satisfaire. Un pays où les lumières
+surabondent doit craindre d'être réduit tôt ou tard à la portion
+congrue. Une société n'est pas seulement intéressée à multiplier les
+calculateurs, les pédagogues, les esthètes, les chimistes, les
+physiciens et les poètes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment
+qu'elle souhaite d'éclairer sa lanterne, elle n'est point dispensée
+d'emplir la huche et le garde-manger.</p>
+
+<p>En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la
+science et les progrès de l'industrie,--et notre intention n'est pas de
+les diminuer,--l'instruction intégrale pour tous,--en admettant qu'elle
+fût possible--ne serait pas de sitôt réalisable. L'accession de tous les
+hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture
+intellectuelle, ne sera concevable que le jour où le machinisme aura
+libéré l'humanité de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de
+l'industrie, du commerce, de la cuisine et du ménage, besognes multiples
+auxquelles la nécessité de vivre nous condamne présentement sous peine
+de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils
+jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour
+prophétiser, à brève échéance, l'avènement de ce nouvel âge d'or. Mais
+il est écrit que l'évangile révolutionnaire sera fertile en miracles.
+Pour l'instant, du moins, l'instruction intégrale, prise dans sa formule
+littérale, est dénuée de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y
+résigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature
+et une nécessité de la vie sociale.</p>
+
+<p>Aussi bien ne ferons-nous pas aux féministes l'injure de penser qu'ils
+puissent être dupes des mots, au point de croire à la vertu magique et
+au règne universel de l'instruction intégrale, telle que nous venons de
+la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour
+ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une étiquette
+de propagande, destinée à éblouir et à enflammer l'imagination des
+masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour être équitable, si ce
+vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pensée, une
+aspiration, un voeu de justice et d'égalité, dont la démocratie puisse
+tirer honneur et profit. Or, la conception chimérique de l'instruction
+intégrale pour tous nous semble procéder d'une idée simple, infiniment
+généreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.</p>
+
+<p>La société est intéressée à mettre en valeur toutes les intelligences
+qu'elle recèle. Et présentement, l'instruction générale n'est accessible
+qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de
+vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant défense
+de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre
+devant ses yeux la fenêtre d'où lui vient une demi-clarté, sans lui
+permettre d'élargir ses horizons vers la pleine lumière. Est-ce juste?
+Est-ce sage?</p>
+
+<p>Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement
+secondaire n'est donné qu'à ceux qui ont les moyens matériels de le
+payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est
+souvent donné à ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le
+recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de réelles
+dispositions pour l'étude, doivent-ils se contenter du minimum des
+connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font
+preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamnés à subir le
+maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci
+laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-là prématurément? La société fait à
+cela double perte, en arrêtant d'abord les intelligences qui pourraient
+s'élever, en élevant ensuite les médiocrités qui devraient descendre.
+J'en conclus que l'instruction complète doit être administrée seulement
+aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux différentes étapes
+de leurs études, de capacités réelles et d'activité soutenue: ce qui
+suppose une sélection à tous les degrés de l'enseignement, depuis le
+point initial jusqu'au point final. Comment la réaliser sans violence,
+sans secousse, sans coercition?</p>
+
+<a name="l4c3s4" id="l4c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra
+l'assentiment de tous ceux qui préfèrent les idées nettes aux formules
+équivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les
+contradictions.</p>
+
+<p>Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en
+lieu clos, suivant le régime collectiviste, ni l'élevage en plein air,
+suivant l'idéal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop
+d'indépendance. Point de conscription scolaire, point d'école
+buissonnière. Ne traitons le «jeune humain» ni comme une recrue exercée
+entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lâché sans
+bride à travers les pâturages.</p>
+
+<p>Nous n'admettrons pas davantage la solution préconisée par le féminisme
+d'avant-garde, c'est-à-dire l'instruction laïque, gratuite et
+obligatoire à tous les degrés. A une séance du Congrès de 1900, Mlle
+Bonnevial a fait, comme présidente, la déclaration suivante: «Il est
+bien évident que, pour que l'instruction soit intégrale pour tous
+(entendez par là une instruction qui cultive, chez tous, toutes les
+manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activité
+humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer,
+il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuité résultent
+même du mot intégral<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.» Ainsi comprise, l'éducation n'est intégrale
+nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les
+chrétiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir
+réfléchir un instant sur la portée de ces trois mots: «laïcité,
+gratuité, obligation,» qui donnent, paraît-il, à l'éducation intégrale
+tout son sens et tout son prix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 8 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>Laïcité d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux
+influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche féministe,
+cette préoccupation tourne à l'idée fixe. «Émanciper la conscience» des
+femmes, les «mettre à l'abri des séductions d'un mysticisme aveugle,»
+les prémunir contre «les défaillances de la superstition,» les amener à
+croire aux «forces de la raison» et au «génie de l'homme en dehors de
+toute intervention surnaturelle:» voilà les expressions courantes--et
+blessantes--dont elles usent à l'endroit des pauvres Françaises qui ont
+encore la faiblesse de croire en Dieu<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Ce qu'il faut se hâter de
+leur inculquer, c'est «une foi lumineuse, la foi scientifique.» Un
+congressiste est allé jusqu'à dire que l'instruction intégrale devait
+avoir pour but d'ériger l'homme en Dieu<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> Rapport déjà cité de Mlle Harlor.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Compte rendu de la <i>Fronde</i> des 7 et 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Mais où a-t-on vu que les chrétiennes de France fussent dépourvues
+d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse
+est-elle donc un être inférieur? Est-il nécessaire de prêcher l'amour
+libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de
+haute raison et de courageuse vertu? Quant à diviniser l'homme, il faut
+convenir que la demi-science peut faire naître en certaines têtes cette
+stupéfiante insanité, car la demi-science affole et aveugle. Par contre,
+les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils
+sont et même du peu qu'ils savent, pour prétendre jamais à la divinité.
+Il n'est que les monstres, comme Néron, qui aient entrepris de se
+déifier. Et si, jadis, nos révolutionnaires ont encensé la Raison sur
+les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'étranges illusions qu'ils
+ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus
+divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut être ou très naïf
+ou très coquin. Appartient-il à l'instruction intégrale de développer en
+nous ces belles qualités?</p>
+
+<p>Parlons maintenant de la gratuité et de l'obligation: l'une suit
+l'autre, et la laïcité est leur raison d'être, comme Mlle Bonnevial nous
+l'a dit plus haut. Dans ce système, l'enseignement secondaire des
+collèges et des lycées, et même l'enseignement supérieur des grandes
+écoles et des universités, devraient être gratuits, comme l'est déjà
+l'enseignement primaire. Et cette gratuité de l'instruction à tous les
+degrés permettrait de l'imposer à tous les enfants. En effet, du jour où
+les frais de l'instruction publique seraient prélevés uniquement sur la
+bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dépenses faites
+par tout le monde profitassent à tout le monde. Assurément, cette
+extension de la gratuité ne sera point du goût des catholiques, ceux-ci
+étant forcés de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre
+auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'État dont
+ils se méfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancés, que
+le catholique français doit être la bête de somme de la démocratie.</p>
+
+<p>J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuité me choque: elle est vexatoire,
+puisque de nombreuses familles en pâtissent; elle est irrationnelle, car
+s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder
+aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction
+intégrale une obligation légale? Si les parents doivent assurer à leurs
+enfants, filles ou garçons, les bienfaits de l'enseignement élémentaire
+et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir
+d'en faire des docteurs ou des licenciés, des savants ou des lettrés.
+Que tout enfant soit mis en état de vivre, voilà l'essentiel. Au fond,
+les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres:
+faire de leurs enfants d'honnêtes hommes ou d'honnêtes femmes et de
+courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des
+deux sexes, que le droit à l'éducation.</p>
+
+<a name="l4c3s5" id="l4c3s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>«D'accord! dira-t-on. C'est à dessein que l'on a substitué l'éducation à
+l'instruction, dans le programme des revendications féministes.»--Nous
+avons répondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est
+qu'un simple artifice de langage. L'«éducation intégrale», selon
+l'esprit révolutionnaire, repose uniquement sur l'«instruction
+intégrale». Et cette formule, adroitement remaniée, ne dissipe aucune de
+nos méfiances, aucune de nos appréhensions: plus clairement, je doute de
+sa valeur instructive et plus encore de son action éducatrice.</p>
+
+<p>Ainsi la Gauche féministe est d'accord pour assigner à l'éducation
+intégrale «une base encyclopédique.» Et je ne sais pas d'erreur
+pédagogique qui puisse faire plus de mal aux études et aux étudiants.
+C'est obéir, vraiment, à une préoccupation assez sotte que de
+contraindre les maîtres à promener hâtivement leurs élèves à travers le
+monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles
+ce vice de méthode dont souffrent les garçons, nos programmes actuels
+n'ayant pas de plus grave défaut que leur ampleur encyclopédique.
+Lorsqu'on les allège timidement d'un côté, nous pouvons être sûrs qu'on
+les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.</p>
+
+<p>Contre cette manie, heureusement, la réaction commence. On se dit
+qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire même de la science;
+qu'à vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme à vouloir
+tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu'à jeter à pleines mains
+en une tête d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est
+s'exposer à étouffer leur croissance, à surmener, à appauvrir le fond
+qui les porte, à déprimer, à accabler, à hébéter le cerveau à peine
+formé qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref,
+qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de
+l'«éducation intégrale», une encyclopédie vivante, mais former son
+intelligence, éclairer sa raison, lui apprendre à bien apprendre.</p>
+
+<p>Quant à la vertu éducatrice de l'instruction intégrale, franchement, je
+n'y crois pas. Quel serait, en ce système, le principe éducateur? La
+science? C'est une entité bien vague, bien sèche et bien froide, pour
+une cervelle d'enfant. Si l'homme mûr parvient, après de longues et
+laborieuses études, à en comprendre l'austère beauté, elle n'apparaît
+généralement aux écoliers et aux étudiants des deux sexes que sous une
+forme rébarbative, avec un cortège de leçons, de pensums, d'examens, qui
+en font une divinité plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son
+action sur le coeur de l'enfant sera minime.</p>
+
+<p>Cela est si vrai que des femmes, qui «s'interdisent toute incursion dans
+le domaine religieux,» se sont demandé avec inquiétude si «l'étude
+serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes
+filles,»--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux
+cultivée,--s'il n'était pas imprudent de les abandonner aux aspirations
+de leur coeur, au besoin d'aimer, aux «perfides conseils de la passion,»
+aux appels incessants de la «curiosité,»--curiosité d'autant plus
+inquiète qu'elle sera plus éveillée. Pour lutter contre l'«impérieux
+besoin de se satisfaire,» il convient donc de plier les jeunes âmes à
+l'«habitude de se maîtriser.»</p>
+
+<p>Et comme ressort moral, ces dames esthètes proposent la religion de la
+beauté! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, «pour donner
+pâture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence
+humaine, aussi bien que pour atténuer la sécheresse que la science
+sèmerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans
+toutes les classes de filles et de garçons et l'on étende à
+l'enseignement tout entier, jusqu'aux établissements pénitentiaires pour
+les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le goût
+et l'amour du beau<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Communication faite au Congrès de la Condition et des Droits
+de la Femme. La <i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que
+celui-ci puisse suffire à la jeunesse pour lutter contre les épreuves de
+la vie et les faiblesses du coeur? L'étudiant qui prend une maîtresse,
+le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au
+culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'éducation soit un
+principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du
+devoir, fût-elle appuyée de ces «affirmations dogmatiques» qui
+scandalisent si fort le féminisme radical. Vainement on nous
+représentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes
+travaillant côte à côte dans une intimité fraternelle, promenant
+gravement, par groupes sympathiques, leurs rêveries et leurs méditations
+sous l'oeil des pédagogues attendris, s'exerçant à vivre en force, en
+grâce et en allégresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs
+muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant
+leurs coeurs devant la statue de la Beauté. Tout ce joli paganisme fait
+bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes.
+Mais lorsqu'on redescend aux réalités de la vie, on s'aperçoit bien vite
+que cette poésie est impuissante à faire vivre honnêtement le commun des
+mortels.</p>
+
+<p>Même intégrale, l'éducation scientifique ou esthétique ne peut manquer
+d'être pauvrement éducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan
+féministe, l'État est chargé de la distribuer officiellement et
+impérieusement à toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur
+terre un excellent instrument d'éducation: la famille; et dans la
+famille, un être d'élection qui le sait manier avec une infinie
+délicatesse: la mère. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats,
+les collèges, tous les établissements religieux ou laïques, quels qu'ils
+soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est
+guère d'internat où l'éducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire.
+Trop de parents abandonnent aux maîtres le soin d'élever leurs enfants,
+trop de mères se déchargent sur l'école de leurs devoirs de
+surveillance. Et comme si ce n'était pas assez de cette coupable
+indifférence, il semble que, depuis un quart de siècle, tous les efforts
+de notre démocratie tendent à affaiblir l'autorité familiale au profit
+de l'autorité sociale.</p>
+
+<p>Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme
+s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte à leurs
+prérogatives est une atteinte à la liberté et à la grandeur du pays. Les
+pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mêmes de la patrie? Je
+porte à la famille française, autrefois si simple, si digne, si unie, si
+respectable, un amour désespéré. Je crois fermement que, si elle décline
+davantage, ç'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom français.
+Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, à la sauver des
+oppressions qui se préparent au dehors, et de la décomposition qui
+l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'ébranlement dont elle est
+menacée par l'effort combiné des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.</p>
+
+<a name="l4c3s6" id="l4c3s6"></a>
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Mais nous avons reconnu que la société est intéressée à la mise en
+valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de
+mots. L'instruction intégrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop
+difficilement réalisables. Soyons plus modestes et plus pratiques.
+<i>L'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes</i>:
+telle est notre formule. Remplacer la médiocrité bourgeoise, qui
+encombre les collèges, par l'élite du peuple, qui mérite d'y accéder:
+tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clergé paroissial
+distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui
+lui semblent remarquablement doués, il prend leur instruction à sa
+charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'école au
+séminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos
+professeurs de cette sélection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet
+les enfants du peuple qui le méritent par leur intelligence et leurs
+efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense à la
+liberté des parents, l'ascension des déshérités vers la lumière. Élargi
+et amélioré, le système des bourses a du bon, à condition qu'elles
+soient la récompense de la valeur et non le prix des recommandations.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de l'élimination des petits bourgeois qui languissent
+sur les bancs sans utilité pour personne, établissons, à la fin de
+chaque classe, un examen de passage sérieux, prudent, mais décisif. Et
+afin de couper court à l'obstination des parents, ayons le courage
+d'abolir le baccalauréat qui est devenu, peu à peu, une sorte de
+sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifié pour
+la vie. Une fois ce titre supprimé, il est à croire que les enfants de
+la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des
+aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mêmes, après quelques
+efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou
+commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.</p>
+
+<p>Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme à la place qui lui
+convient, encore faut-il qu'il y ait des places à prendre. C'est
+pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes à
+l'enseignement secondaire nous semble un rêve inquiétant, qui
+réserverait aux générations à venir des réveils douloureux et des
+déceptions cruelles. On s'écrase déjà à l'entrée de toutes les carrières
+libérales; que serait-ce si les femmes se précipitaient dans la mêlée?</p>
+
+<p>C'est leur droit, assurément: est-ce leur intérêt? Nous aimons à croire
+qu'elles hésiteront à se fourvoyer dans une impasse, où il y a moins
+d'argent à gagner que de risques à courir et de privations à endurer.
+Que si quelques-unes persistent à nous disputer des professions qui
+nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur
+imposer le baccalauréat dont nous aimerions à débarrasser nos garçons.
+Et pour être beau joueur dans la partie qu'elles mènent contre nous, le
+législateur ferait galamment d'admettre que le diplôme de fin d'études,
+institué dans les lycées de jeunes filles, donnera directement accès aux
+cours et aux grades de l'enseignement supérieur. Nous serions assez
+payés de notre générosité si, cette brèche faite, l'enceinte fortifiée
+du baccalauréat pouvait s'écrouler tout entière.</p>
+
+<p>En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et
+toujours, c'est que tous les «humains» ne sauraient prétendre à une
+instruction intégrale, synthétique ou encyclopédique, le plus souvent
+irréalisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu'à une
+bonne éducation, que nous devons recevoir à l'école ou dans la famille.
+En admettant même, avec M. Fouillée, que l'enseignement universel soit
+dans les probabilités idéales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui,
+cette condition expresse qu'il soit «éducatif et non pas
+instructif<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>.» Et de plus, cette éducation, renonçant aux chimères
+décevantes de l'intégralité, devra poursuivre seulement des vues
+spéciales, c'est-à-dire favoriser l'éclosion des vocations naturelles et
+tendre à la formation d'individualités distinctes, au lieu de viser à
+modeler, à pétrir, à dresser toutes les intelligences sur un même type
+uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux
+mêmes méthodes, aux mêmes programmes, aux mêmes disciplines?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> Alfred <span class="sc">Fouillée</span>, <i>L'Instruction intégrale</i>. Revue bleue du
+mois d'octobre 1898.</blockquote>
+
+<a name="l4c4" id="l4c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>La coéducation des sexes</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La coéducation intégrale préconisée par la Gauche
+ féministe.--Coéducation familiale.--Coéducation primaire.</p>
+
+<p> II.--Coéducation secondaire.--Le «collège mixte» des
+ États-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose.</p>
+
+<p> III.--Côté moral.--Témoignages contradictoires.--Ce qui est
+ possible en Amérique est-il désirable en
+ France?--Inconvénients probables.--L'âge ingrat.--Contact
+ périlleux.--Pour et contre la séparation des sexes.</p>
+
+<p> IV.--Coté mental.--Développement inégal de la fille et du
+ garçon.--Psychologie du jeune age.--La crise de puberté.</p>
+
+<p> V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et
+ de l'enseignement féminin.--Convient-il de les unifier?--La
+ coéducation intégrale est un symbole
+ féministe.--Déclarations significatives.</p>
+
+<p> VI.--Coéducation supérieure et professionnelle.--Est-elle
+ une nécessité?--Accession des jeunes filles aux cours des
+ Universités.--Ce qu'il faut en penser.</p>
+</blockquote>
+<a name="l4c4s1" id="l4c4s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Au système de l'«instruction intégrale» selon le mode révolutionnaire,
+devons-nous préférer le régime de la «coéducation des sexes» selon la
+mode américaine? La Gauche féministe semble aussi passionnément éprise
+de l'une que de l'autre. Témoin cette déclaration de Mme Pognon à la
+séance de clôture du Congrès de 1900; «Vous avez voté à l'unanimité la
+coéducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que
+c'est la première fois qu'un congrès féministe vote, à Paris, la
+coéducation, et cela même sans contestation. Voyez comme nous avons
+marché depuis quatre ans<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 12 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>La coéducation est-elle donc une si étonnante nouveauté? Pas
+précisément. La coéducation est même une très vieille chose. Si nous
+remontons aux premiers temps de l'humanité, nous voyons partout les
+garçons et les filles élevés en commun dans les tribus et les villages;
+mais personne n'osera, je l'espère, nous présenter cette coéducation
+barbare comme un parfait modèle d'éducation. Mieux vaut la coéducation
+familiale, dont les nécessités de la vie font une loi à tous les hommes.
+Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent côte à côte, sous
+l'oeil plus ou moins vigilant des père et mère. Mais, ici, l'affection
+fraternelle est, tout à la fois, un lien qui rapproche les enfants et un
+frein qui les maintient à distance respectueuse les uns des autres.
+Encore est-il que, dans les familles d'où la moralité est absente, le
+contact journalier des frères et des soeurs ne va point sans de graves
+dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanité fait donc de la
+coéducation sans le savoir.</p>
+
+<p>Bien plus, afin de ménager la bourse des parents et d'alléger le budget
+des communes, l'école enfantine, l'école maternelle, l'école primaire,
+réunissent souvent les garçons et les filles sous la férule d'un même
+maître. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un très
+grand nombre d'écoles sont mixtes, les communes au-dessous de 500
+habitants ayant la faculté de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux
+sexes. La coéducation de la première enfance n'est donc, chez nous,
+qu'une sorte de pis aller, auquel on se résigne à regret pour des
+raisons d'économie. C'est le régime des pauvres.</p>
+
+<p>Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste.
+J'admets la coéducation du jeune âge,--sans enthousiasme, il est vrai.
+La nécessité l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le
+voisinage des garçons est souvent une cause de dissipation pour les
+filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits démons risquent
+d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en
+tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en
+plaignent. En séparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-être, et
+l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunément
+s'asseoir sur les mêmes bancs et jouer dans la même cour sans que la
+morale en souffre. A cet âge innocent, comme nous le disait un vieux
+maître d'école, on songe plus à se battre qu'à s'embrasser.</p>
+
+<p>Mais convient-il d'étendre la coéducation à l'enseignement secondaire et
+à l'enseignement supérieur? C'est une autre affaire. Disons tout de
+suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coéducation nous
+paraît acceptable dans les universités et inadmissible dans les
+collèges.</p>
+
+<a name="l4c4s2" id="l4c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Appliquée aux divers établissements d'instruction secondaire, la
+coéducation ne nous dit rien qui vaille. Les précédents invoqués en sa
+faveur sont-ils suffisamment démonstratifs? On nous oppose, avec
+assurance, les résultats de l'expérience américaine. De fait, les
+États-Unis possèdent bon nombre de collèges où jeunes gens et jeunes
+filles étudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces écoles
+mixtes, la coéducation est sans inconvénient et la cohabitation sans
+conséquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents
+possibles. Les jeunes filles font les mêmes études et suivent les mêmes
+exercices que les jeunes gens. Leur zèle d'apprendre et de savoir est
+extrême, paraît-il. Et vous n'avez pas idée de la somme indigeste de
+connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en
+comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur
+cache rien, qu'on les éclaire sur toute chose, qu'on les initie même aux
+mystères de l'embryologie.</p>
+
+<p>Comment expliquer que l'unité d'enseignement et d'éducation, le
+rapprochement et la fréquentation quotidienne des sexes, la satisfaction
+de toutes les curiosités de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en
+tentations et en fautes faciles à deviner? Dans son livre <i>Les
+Américaines chez elles</i>, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle
+aborda devant celles-ci le chapitre des périls que pouvait présenter le
+système d'enseignement mixte, «elle ne fut pas comprise.» Cette placide
+camaraderie des deux sexes tient sans doute à la froideur du sang, au
+calme de la race, au juste équilibre du tempérament, peut-être aussi au
+rigorisme des moeurs et à la solidité des principes, et encore à la
+préoccupation de l'avenir, à la passion de l'étude, ou, enfin, à une
+pruderie conventionnelle, à un optimisme hypocrite qui cache le mal au
+lieu de l'avouer.</p>
+
+<p>En tout cas, les partisans de la coéducation des sexes triomphent
+bruyamment des résultats de l'expérience américaine; et si nous les
+écoutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tôt possible,
+l'admirable système de l'éducation mixte. Un homme de lettres
+d'outre-mer, M. Théodore Stanton, écrit à Mme Marya Cheliga: «Si l'on
+pouvait appliquer en France notre système et élever les deux sexes
+ensemble, dès l'école primaire jusqu'à l'université inclusivement, en
+passant par l'enseignement secondaire, je suis sûr qu'on ferait plus
+pour la République et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire
+la Chambre et le Sénat pendant vingt ans<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.» M. Stanton est-il
+sérieux ou ironique? Car, après tout, ce n'est pas honorer l'éducation
+mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur
+et à la fécondité de nos parlementaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 829.</blockquote>
+
+<p>«Les faits ont parlé, nous dit-on: inclinez-vous.»--Mais le langage des
+faits est-il si décisif qu'on le prétend? Tous ceux qui ont voyagé aux
+États-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites
+scolaires, les pédagogues et les sociologues coéducateurs leur ont
+assuré, avec une belle unanimité, que le rapprochement des sexes fait
+merveille sur les filles et les garçons. Cet accord ne me surprend
+point. Demandez à un inventeur ce qu'il pense de son système: il vous
+répondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance
+dans le témoignage des jeunes gens soumis au régime coéducatif. Et
+précisément, j'ai entendu des fils de la libre Amérique, qui avaient
+fait toutes leurs études dans les écoles mixtes, se moquer agréablement
+de ces messieurs très graves venus d'Europe pour faire leur enquête sur
+la coéducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les
+impressions les plus touchantes et les rapports les plus élogieux. Et
+puis, la coéducation ne peut invoquer chez nous, comme précédent, que
+l'expérience tentée à Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil
+municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire
+qu'elle n'est pas suffisante.</p>
+
+<p>En outre, la coéducation,--comme tous les mots prétentieux qui servent
+d'enseigne à un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il
+faut distinguer la coéducation, qui suppose l'internat, de la
+coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la première offre des
+dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se défendre plus aisément,
+et les États-Unis ne pratiquent guère que celle-ci. D'autre part, si
+favorable qu'on soit au rapprochement des garçons et des filles, on ne
+saurait se dispenser d'admettre que la coéducation, fût-elle poussée
+aussi loin que possible, comporte forcément, sous peine de dégénérer en
+promiscuité honteuse, une certaine séparation des sexes. A Cempuis,
+l'orphelinat Prévost, qu'on nous présente comme «une école modèle de
+coéducation<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>,» comprend deux internats, un pour les garçons, un pour
+les filles, avec une école au milieu où les uns et les autres reçoivent
+un enseignement commun. Le mot «coéducation» manque donc de précision et
+de probité. C'est «coinstruction» qu'il faudrait dire, la coéducation
+n'existant vraiment que dans la famille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> Rapport de Mme Mary Léopold-Lacour. La <i>Fronde</i> du 9
+septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans
+l'internat, la coéducation éveille en nous bien des scrupules et bien
+des objections.</p>
+
+<a name="l4c4s3" id="l4c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en éloges
+pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes
+sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction
+donnée en commun tend à effacer les traits distinctifs des deux sexes,
+en efféminant les garçons, en virilisant les filles, ils répondent, avec
+Mme Emma Pieczynska, que, «de l'avis unanime des pédagogues et
+sociologues coéducateurs, l'éducation des sexes en commun favorise la
+différenciation de leurs génies,» que «leur seul rapprochement révèle à
+chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective,» que, «loin
+d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communauté des études les
+précise et les met en relief<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>;» qu'en un mot, grâce à la
+coéducation, les filles sont plus femmes et les garçons plus hommes. Si,
+maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en
+concurrence dès l'enfance, en les préparant dans les mêmes classes aux
+mêmes carrières, on risque d'étendre et d'aviver entre eux les rivalités
+et les conflits, certains nous répondent avec M. Paul Delon, que, dans
+les écoles éducatives, «les rapports journaliers adoucissent les
+contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre,» que «les
+garçons deviennent moins brusques, moins secs, plus délicats, plus
+gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins légères
+d'esprit, moins affectées de niaiseries, moins perdues dans les
+chiffons,» bref, que les garçons prennent quelque chose de la femme et
+les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la
+différenciation des sexes?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> Étude présentée au Congrès de Londres, en 1899, sur la
+coéducation.</blockquote>
+
+<p>Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorité en
+matière pédagogique, qui nous assure que l'effet de l'éducation en
+commun a été d'inspirer aux jeunes filles américaines, au lieu d'airs
+pédants et hardis, une modestie, une réserve, une tenue toute féminine,
+sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur
+prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'études<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>.» Qui croire?
+Car, enfin, ce témoignage prouverait que la coéducation ne fait rien
+perdre aux filles des charmantes qualités de leur sexe. Et pourtant, les
+livres les plus récents des moralistes en voyage confirment ce que nous
+savions déjà par nos relations et nos renseignements personnels, à
+savoir que la jeune Américaine prend, à l'heure actuelle, de telles
+libertés d'allure et de langage, que cette extrême indépendance,
+lorsqu'elle n'est pas combattue et corrigée par les père et mère,
+relâche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'où il
+faudrait induire que, par l'effet de la coéducation, les filles
+d'outre-mer échangent les grâces de leur sexe contre les hardiesses du
+nôtre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> Rapport officiel sur l'instruction à l'Exposition de
+Philadelphie.</blockquote>
+
+<p>Ceci nous amène à la question la plus grave que soulève la coéducation:
+ce régime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de
+périls pour la moralité?</p>
+
+<p>On nous affirme que garçons et filles de tous âges, habitués à vivre
+côte à côte, ne sont pas plus en danger que les frères et soeurs dans la
+famille. Comme preuve, on allègue ce fait qu'à l'orphelinat
+«rationaliste» de Cempuis, «la voix des enfants ayant même atteint leur
+seizième année n'a pas encore mué<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.» Tous chantent dans les choeurs
+avec les voix angéliques que voudrait l'Église. A quoi Mlle Bonnevial
+ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne
+s'étant jamais vus, ont tôt fait de vivre en parfaite confraternité,
+«sans aucune sorte de gêne sexuelle<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>.» Mais en admettant que la
+pureté des voix puisse servir de caution à la pureté des moeurs, les
+faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop
+mince pour déterminer l'État à donner, en commun aux deux sexes,
+l'enseignement secondaire qu'il distribue à chacun d'eux séparément.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> Rapport déjà cité de Mme Mary Léopold-Lacour.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Plus sérieuse est cette observation de M. Buisson, que la coéducation
+éveille moins les curiosités inquiètes: «Enfants, ils ne s'étonnent pas
+d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de
+se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve
+résolu pour l'Amérique, par la transition insensible de l'enfance à la
+jeunesse, un des plus graves problèmes de l'éducation morale.» En
+Amérique, peut-être; mais en France? Pour être aussi aimable, le
+commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres
+pays, autres moeurs.</p>
+
+<p>J'en appelle au témoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau
+livre <i>Outre-Mer</i>: «Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes
+Américains s'accordent à dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et
+plus froids encore<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.» Entre eux et nous, l'ardeur du tempérament
+n'est pas la même, l'«animalité de la race» est différente. Quant aux
+jeunes filles de là-bas, leur innocence avertie est comme déflorée. M.
+Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: «Elles ont la dépravation
+chaste<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> Tome I, pp. 109-110.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Tome I, p. 115.</blockquote>
+
+<p>Le climat et la race peuvent donc autoriser au-delà de l'Atlantique des
+fréquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'état des
+moeurs françaises, sans d'assez fâcheuses conséquences. Nos habitudes
+masculines sont apparemment plus tendres, ou plus impétueuses, ou plus
+inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la
+sensibilité du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du tempérament
+latin, il est permis de croire que l'éducation mixte aurait souvent,
+pour nos lycéens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne
+les y point exposer.</p>
+
+<p>Sans nier qu'en s'ajoutant à une nature plus calme et plus platonique,
+le culte austère de la science puisse être aux pays d'outre-mer un
+préservatif souverain contre les amourettes de collège et les tentations
+de jeunesse, sans contester même que ce phénomène soit possible chez
+nous dans les relations de l'élite la plus studieuse des deux sexes,
+nous persistons à croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif
+que de vouloir généraliser en France la coéducation américaine. Sans
+doute, Mme Séverine s'est moquée spirituellement de l'«effervescence du
+tempérament français.» Comment accorder cette effervescence avec la
+dépopulation? N'est-il pas évident que notre race se refroidit,
+puisqu'elle fait moins d'enfants<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>? Par malheur, cette plaisanterie
+facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que
+la loyauté conjugale. La diminution des naissances ne va guère, hélas!
+sans une diminution de la moralité. Si notre race est moins prolifique,
+n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins
+honnête. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que
+de rapprocher les sexes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Déclaration, faite au Congrès de 1900. Voir la <i>Fronde</i> du 9
+septembre.</blockquote>
+
+<p>«Précisément, nous réplique-t-on, la coéducation est moralisatrice.» Et
+pour le démontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collège.
+Chacun sait que la «plaie» de notre enseignement, c'est l'internat. Au
+dernier Congrès de la Gauche féministe, Mme Kergomard, qui siège avec
+distinction au Conseil supérieur de l'Instruction publique, a brodé sur
+ce thème une variation nouvelle: «Quand les jeunes gens sortent de ces
+boîtes, où ils sont presque sans air et sans lumière, où la femme
+n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une
+femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher où ils en
+trouvent; et ce qu'ils trouvent est véritablement très désolant<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que
+la coéducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans
+une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la
+gaieté. Seulement, personne ne pousse la coéducation jusque-là. Est-ce
+donc en juxtaposant un internat de filles près d'un internat de garçons
+et en ouvrant de l'un à l'autre quelques portes de communication
+minutieusement surveillées, que vous aurez rendu la joie à vos
+pensionnaires? Il leur manquera toujours la liberté. Pourquoi
+emprisonner les filles, si la réclusion fait tant souffrir les garçons?
+Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est-à-dire supprimer l'internat. Mme
+Kergomard sera de cet avis.</p>
+
+<p>Joignez que, dans un collège mixte, la surveillance est singulièrement
+délicate et compliquée. Dans la période intermédiaire qui sépare
+l'enseignement primaire de l'enseignement supérieur ou professionnel, se
+placent, pour les garçons la crise de puberté, pour les filles la crise
+de nubilité, pour les uns et pour les autres l'âge ingrat. C'est une
+époque critique où la personnalité se complète, l'imagination s'avive,
+le coeur s'émeut. Et jusqu'à ce que l'individualité sexuelle soit
+formée, précisée, achevée, il faut compter avec l'éveil et le trouble
+des sens. En cette période de transition où l'être, encore indécis, est
+exposé aux sollicitations inquiètes de la nature, sans avoir la pleine
+conscience de ses actes, ni surtout le sentiment très net des suites
+qu'ils comportent et des lourdes responsabilités qu'ils engendrent, il
+est sage de le prémunir contre les entraînements de l'instinct, il est
+bon de le protéger contre les pièges tendus par la nature elle-même à
+son ignorance et à sa faiblesse.</p>
+
+<p>Je sais bien que ces scrupules et ces précautions paraîtront futiles aux
+esprits hardis qui pensent que la séparation des sexes est «immorale»,
+que l'enseignement unilatéral est un «piège», une «hypocrisie», la
+«cause des grands vices». A cela rien à répondre, si ce n'est que
+l'éducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorité de
+polissons réfractaires à sa discipline, on compte par millions les
+hommes et les femmes honnêtes qu'elle a formés depuis des siècles et
+qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes
+gens et toutes les jeunes filles, élevés d'après les méthodes actuelles,
+sont de pauvres gens sans droiture, sans sincérité, sans vertu, et qu'il
+n'est que la coéducation pour redresser leurs déformations mentales,
+pour guérir leurs infirmités morales! Mme Kergomard elle-même a déclaré
+ceci: «Il nous faut la coéducation pour que les êtres soient moraux et
+sachent pourquoi<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>La coéducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le
+mariage? On l'a souvent prétendu. En Amérique, la jeune fille <i>se</i>
+marie; en France, on <i>la</i> marie. Là-bas, le mariage est affaire
+d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. Où est la
+moralité? Et l'on cite cette déclaration du docteur Fairchild, président
+du plus ancien et du plus grand collège mixte des États-Unis: «Ce serait
+une chose contre nature si des liaisons qui mènent au mariage ne se
+formaient pas entre nos élèves. Ces engagements mutuels pourraient-ils
+être contractés dans des conditions plus favorables, dans des
+circonstances offrant plus de chance de choix réfléchis et, par
+conséquent, plus de bonheur dans le ménage<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> Rapport précité de Mme Mary Léopold-Lacour.</blockquote>
+
+<p>Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons précoces ont le mariage
+pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire
+que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amérique, le
+cas n'est pas rare de jeunes couples, très amoureux, mariés à vingt et
+un ans et désunis à vingt-cinq. L'expérience atteste que, dans tous les
+pays où fleurit la coéducation, le divorce sévit plus que partout
+ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage
+comme une amourette. Vraiment, la coéducation intégrale, avec son
+programme de «vie en liberté, en joie, en beauté» et autres turlutaines,
+ne se comprend guère que dans une société convertie à l'union libre.
+Ceci appelle cela, et réciproquement.</p>
+
+<p>Et ce qui aggrave nos appréhensions, c'est que la coéducation, telle que
+ses plus chauds partisans la conçoivent, affiche une imprévoyance, une
+témérité, un relâchement extrêmes. A ceux qui s'inquiètent des contacts
+trop fréquents et trop faciles entre les grands garçons et les grandes
+filles de l'enseignement secondaire, Mme Séverine répond, par exemple,
+que «ces petites préoccupations sont les restes d'une ancestralité et
+d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer.» Il
+paraît que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous
+avons été. «Une grande évolution s'est faite dans les cerveaux pendant
+ces trente dernières années.» Nul n'ignore, en effet, que, malgré les
+envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de
+purs esprits. C'est pourquoi Mme Séverine invite tous les instituteurs à
+s'affranchir de «la basse et éternelle préoccupation du sexe qui est la
+plaie que nous portons au flanc.» Et cette préoccupation «est au fond de
+tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et
+d'oublier.» Retenons que cette conclusion, animée du plus pur optimisme
+libertaire, fut couverte de bravos prolongés<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> Compte rendu sténographique du Congrès de la Gauche
+féministe. Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>On voit qu'avec de pareilles idées nos enfants seraient bien gardés.
+Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges
+libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collèges mixtes, les
+éblouissements de la science dissiperont les vagues et obscures
+croyances. Plus de métaphysique, rien que des faits. Aux révélations de
+la religion on substituera les «révélations de la biologie». Un
+sociologue coéducateur nous a affirmé, d'un air sérieux, que la
+déclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les
+commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche féministe a émis le voeu
+que «la loi ne tolère dans aucune école les affirmations dogmatiques qui
+se réclament de la liberté de l'enseignement pour asservir les
+consciences.»</p>
+
+<a name="l4c4s4" id="l4c4s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Ainsi entendue, la coéducation ne peut qu'effrayer toute âme chrétienne.
+Aussi les catholiques n'en veulent point et les libéraux n'en veulent
+guère. Ce qui achèvera peut-être d'en détourner les indécis,--du moins,
+pour la période intermédiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que
+nous ne voyons pas qu'à cet âge, ses avantages intellectuels soient
+mieux fondés que ses prétentions morales. D'où il suivrait que, pour ce
+qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les
+collèges mixtes offrent plus d'inconvénients que de profits.</p>
+
+<p>En effet, la coéducation, avec un même programme d'études pour les deux
+sexes, est en contradiction avec un fait naturel de première importance
+qui est le développement inégal de la fille et du garçon. C'est ce qu'a
+démontré, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M.
+Kownacky, dont la ferveur «coéducative» s'est fort attiédie à la
+réflexion, puisqu'il répudie le collège mixte après l'avoir préconisé.
+Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche
+féministe avec impatience et irritation.</p>
+
+<p>C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme,
+au plein épanouissement de ses facultés. Tous les parents, tous les
+maîtres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus précoce
+que celle des garçons. Prenez une fillette et un garçonnet de huit ans,
+la première sera presque toujours en avance sur le second. De là, même
+dans les classes primaires, de sérieuses difficultés pour faire suivre
+les mêmes exercices à des enfants inégalement développés. Veut-on des
+exemples et des témoignages? D'après une directrice d'école maternelle,
+Mlle Lauriol, l'émulation scolaire, l'ambition des premières places, le
+goût et la recherche du succès sont plus vifs chez les filles que chez
+les garçons<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Leur moi est plus précocement éveillé, leur
+amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement
+jalouses de leurs compagnes, plus portées au dépit et à l'orgueil, plus
+compliquées, plus rusées, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles
+biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles
+mentent même «pour l'amour de l'art»<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 135.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 86.</blockquote>
+
+<p>Mais, par-dessus tout, le désir de briller, d'étonner, l'émulation de
+réussir et de triompher, les animent si généralement que Mgr Dupanloup
+déclare qu'ayant fait, pendant plusieurs années, le catéchisme à 150
+garçons et à 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accusés
+chez celles-ci que chez ceux-là.</p>
+
+<p>Au fond, la petite fille se développe plus tôt que le petit garçon. Les
+partisans les plus décidés de l'infériorité intellectuelle des femmes
+conviennent de cette antériorité très générale. A égalité d'âge et de
+travail, les filles ont plus de pénétration, plus de finesse, plus de
+mémoire, plus de facilité, plus de promptitude à tout saisir, à tout
+apprendre. «Rien de plus aisé, conclut M. Marion, que de les pousser
+très vite et très loin<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>.» Mgr Dupanloup abonde en ce sens: «Dès cinq
+ou six ans on peut leur parler raison. La précocité de leur esprit est
+étonnante, souvent redoutable.» Tous les pères de famille sont à même de
+constater l'avance énorme qu'une fille de seize ans a prise sur ses
+frères ou ses camarades de même âge, en sérieux, en finesse, en esprit
+de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa
+formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable:
+mentalement, la fille est mûre avant le garçon. Voilà déjà un obstacle à
+la coéducation des sexes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 87.</blockquote>
+
+<p>Et ce qui aggrave encore les risques de cette précocité, c'est qu'elle
+éclate subitement. La maturité des filles a la soudaineté d'une éclosion
+spontanée. Où le garçon n'arrive qu'à la longue, pas à pas, avec une
+progression tranquille et régulière, la fille s'y élève d'emblée. De
+douze à seize ans, ces différences sont particulièrement tranchées. Et
+cet épanouissement de l'esprit féminin coïncide avec l'épanouissement du
+corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est
+souvent, à dix-sept ans, qu'un adolescent frêle, gauche, en pleine
+croissance physique et cérébrale, la jeune fille du même âge peut déjà
+faire, en la majorité des cas, une charmante épouse et une bonne petite
+maman.</p>
+
+<p>Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point
+sans accidents ou, du moins, sans un trouble général, hasardeux pour le
+présent, décisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparaît dans
+l'adolescente, cette métamorphose est inséparable d'une perturbation de
+tout l'être, d'un ébranlement de la sensibilité, d'une secousse nerveuse
+qui exige des ménagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de
+puberté. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont
+nécessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera
+douloureuse. Les médecins recommandent alors de suspendre le travail de
+tête, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'écarter les
+soucis d'études, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des
+sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de
+fragilité, de lassitude et d'excitabilité, qui diminuent chez la jeune
+fille la résistance physique et l'équilibre mental, il faut encore
+repousser l'éducation mixte, dont c'est l'inconvénient d'entraîner aux
+mêmes programmes et à la même discipline, deux sexes qui diffèrent
+profondément par le développement des aptitudes et l'évolution des
+forces.</p>
+
+<p>Si enfin le développement des garçons est plus tardif, il suit, par une
+revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolongée.
+L'évolution de la femme se fait plus vite, mais s'arrête plus tôt. Ce
+qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations désobligeantes:
+«La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesurée,»
+prétend Schopenhauer. «Elles sont faites pour commercer avec notre
+folie, et non avec notre raison,» déclare à son tour Chamfort. Sans
+acquiescer à ces impertinences, il est certain qu'au point de vue
+intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne
+tiennent.</p>
+
+<p>Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que
+les hommes, une fraîcheur et une grâce d'esprit, une spontanéité
+jaillissante, une vivacité, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne
+pourraient remplir, dans leur plénitude, les fonctions de leur sexe et
+les devoirs augustes de la maternité. Bien qu'il nous déplaise de
+comparer les femmes à de grands enfants, ce rapprochement contient
+pourtant cette part de vérité, que le plus grand nombre d'entre elles
+n'a pas plus besoin «d'acquérir les talents virils que d'avoir de la
+barbe au menton<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>.» A chacun sa destinée. Pourquoi alors
+imposerait-on aux deux sexes mêmes études et mêmes examens, même travail
+et même formation?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>. <i>Psychologie de la femme</i>, p. 63.</blockquote>
+
+<a name="l4c4s5" id="l4c4s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Soumettre l'un et l'autre sexe aux mêmes disciplines intellectuelles,
+c'est donc risquer de surmener le garçon et de retarder la fille, au
+préjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coéducation
+admettent eux-mêmes que les résultats de ce régime sont favorables aux
+filles, et que les garçons ont quelque peine à le suivre<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. On ajoute
+bien que l'introduction des filles dans les lycées de garçons exercera
+une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'émulation. Mme
+Pieczinska estime même que cette action stimulante sera «surtout
+profitable aux garçons qui ont moins de goût pour l'étude, moins de
+vivacité d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades
+filles<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.» Mais nous persistons à croire qu'il est antipédagogique de
+contredire les indications de la nature, d'accélérer, de forcer le
+développement cérébral de nos fils en leur donnant pour émules des
+intelligences plus éveillées et plus précoces. Il y a danger d'apparier
+deux forces inégales: ou la plus active se relâche, ou la plus faible
+s'épuise prématurément.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> Rapport de M. W. J. Stead sur la coéducation en Angleterre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> Étude déjà citée sur la coéducation.</blockquote>
+
+<p>Et puis, dans ces collèges mixtes que l'on souhaite de voir entre les
+mains de libres-penseurs très féministes, dans ces «grandes familles» où
+les maîtres s'appliqueront à développer la «fraternité des sexes», il
+est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les détestables
+habitudes des bourgeois français qui, paraît-il, «exercent leurs fils à
+être plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les
+tyrans de leurs soeurs<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.» On protégera donc fermement la jeune fille
+contre les rudesses du jeune garçon. Nos petits hommes devront toujours
+céder: cela est inévitable. Et ces demoiselles, habituées à voir leurs
+compagnons plier devant leurs volontés (ce qui, n'en déplaise aux dames
+socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu à
+peu une idée superbe et fausse de leur rôle et de leur condition, au
+risque d'engendrer à la longue l'égoïsme, la vanité, l'esprit d'orgueil
+et de domination, bref, de graves déformations morales.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Déclaration de Mme Renaud: voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>Appliquée aux écoles secondaires, la coéducation est donc mauvaise pour
+les garçons, puisqu'elle tend à les constituer, vis-à-vis de leurs
+compagnes, et en état d'infériorité dans leurs études, et en état de
+subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles?
+Pas davantage.</p>
+
+<p>Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour
+l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanités sont devenues
+inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, «nous
+n'avons pas le droit d'imposer à nos fils et moins encore à nos filles.»
+Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans être
+parfait, est mieux conçu, mieux organisé, mieux adapté que celui des
+garçons. Ce serait folie de lui substituer les programmes
+encyclopédiques de nos lycées. Rien de plus sot, rien de plus vain que
+d'astreindre toute la jeunesse aux mêmes méthodes, aux mêmes
+disciplines, aux mêmes examens. Il en est des intelligences comme des
+fleurs: elles sont frêles ou vivaces, précoces ou tardives, robustes ou
+délicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalité ne
+comporte pas les mêmes soins. Pourquoi les enrégimenter sous la même
+férule? L'uniformité comprime et blesse. Il faudrait consulter les goûts
+de nos enfants, chercher, éveiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de
+les jeter pêle-mêle dans le même moule éducateur.</p>
+
+<p>On insiste: «Les filles ne pourront jamais arriver au baccalauréat qui
+ouvre toutes les carrières libérales.»--Qu'à cela ne tienne! Si l'on
+s'obstine à exiger des jeunes filles ce grade préliminaire (nous
+aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer,
+dans leurs lycées, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles
+qui désireraient préparer le baccalauréat classique. Pas besoin de
+coéducation pour permettre à l'élite d'accéder, par cette porte basse, à
+l'enseignement supérieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours
+la très grande majorité (je l'espère bien pour elles et pour nous), la
+coéducation violerait la loi fondamentale de toute pédagogie, qui est
+l'adaptation des diverses connaissances au rôle spécial que la femme est
+destinée à remplir dans la famille et dans la société. C'est dans le
+sens de sa nature, et non dans le sens de la nôtre, que le sexe féminin
+doit se développer. Dès lors, il serait illogique d'enseigner les mêmes
+choses, et dans la même enceinte, aux filles et aux garçons. Ce qui le
+prouve mieux encore, c'est que les congrès féministes réclament
+eux-mêmes l'adjonction aux collèges et lycées de filles d'un annexe
+comprenant une crèche, un atelier familial et une école ménagère; et
+nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir
+une maison.</p>
+
+<p>Rentrent, par excellence, dans l'enseignement féminin: tout ce qui
+concerne l'hygiène de l'enfance et l'économie domestique, les lois et
+les méthodes d'éducation, la couture, la lingerie, la médecine usuelle,
+les notions de comptabilité, de cuisine, de floriculture; tout ce qui
+peut apporter au logis l'ordre, la santé, la joie et l'embellissement;
+tout ce qui peut préparer la jeune fille à ses fonctions et à ses
+devoirs de future mère de famille. D'autant mieux que la femme est
+merveilleusement douée pour les sciences d'observation, et même pour les
+sciences expérimentales, dont les applications prennent une importance
+croissante en ce qui concerne la salubrité du foyer et la bonne tenue du
+ménage. Les coéducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer
+indistinctement toutes ces spécialités à nos garçons comme à nos filles?
+Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris
+devront s'occuper un peu plus des «besognes de l'intérieur», surveiller
+le rôti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur
+femme<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. Simple habitude à prendre, qui ne serait pas, du reste, pour
+beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si
+extraordinaire nouveauté. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le
+rôle social des deux sexes étant différent, leur préparation à la vie ne
+saurait être la même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Rapport de Mlle Bonnevial présenté au Congrès de la Condition
+et des Droits de la Femme en 1900.</blockquote>
+
+<p>Résumons-nous. Je me résigne à la coéducation élémentaire du jeune âge;
+j'accepte la coéducation des études, pour ce qui est de l'enseignement
+supérieur; mais j'estime que, dans la période moyenne correspondant aux
+études secondaires, la coéducation est mauvaise, irrationnelle,
+antipédagogique. Loin de moi la pensée, d'ailleurs, que nos raisons
+puissent convaincre les fanatiques de la coéducation intégrale. Ceux-ci
+les tiennent communément pour de «petites barricades d'enfants», pour de
+«petits tas de sables», qui n'empêcheront pas l'humanité de poursuivre
+sa route.</p>
+
+<p>Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coéducation tient si
+fort au coeur des féministes intransigeants? M. Léopold-Lacour, dont les
+écrits sont empreints du plus ardent féminisme, vous le dira avec autant
+de franchise que de vigueur: «Le séparatisme de l'enseignement, c'est
+l'image même d'une société où les deux sexes sont traités inégalement;
+c'est l'humanité coupée en deux dès l'enfance; c'est la guerre des sexes
+perpétuée, et c'est, de plus, le principe de l'autorité sauvegardé dans
+la famille contre la femme réputée inférieure, mise à part dans
+l'enseignement, préservée de certains pièges, comme si elle était toute
+faiblesse et fragilité.» La coéducation est donc, pour le féminisme
+radical, un symbole, c'est-à-dire «la négation immédiate, dès l'enfance,
+du principe d'autorité dans la famille, la transformation de la famille
+selon les principes de liberté, de véritable fraternité humaine.» Et ces
+paroles véhémentes furent longuement applaudies au Congrès de 1900.</p>
+
+<p>Renchérissant même sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard
+s'écriait quelques minutes plus tard: «Il nous faut la coéducation, si
+nous voulons avoir un pays digne de son passé et digne de son avenir, si
+nous voulons être la grande République issue de la Révolution de
+1789<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>.» C'est trop de lyrisme. Ceux-là penseront comme nous qui
+repoussent la coéducation aussi bien dans l'intérêt des filles que dans
+l'intérêt des garçons, convaincus que ce régime nouveau, n'ayant point
+fait notre passé, ne saurait mieux préparer notre avenir. C'est une
+grave imprudence d'imposer aux deux sexes mêmes études, mêmes examens,
+mêmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les époux, toute
+hiérarchie, toute primauté, toute autorité, grâce à quoi la société
+conjugale deviendrait une sorte de monstre à deux têtes où les heurts de
+volonté et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre
+résultat que la mésintelligence et d'autre solution que le divorce.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<a name="l4c4s6" id="l4c4s6"></a>
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Désarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces
+inconvénients--uniformité des programmes et rapprochements de vie--ne se
+retrouvent que d'une façon très atténuée, dans l'enseignement supérieur?
+A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles,
+la crise de croissance touche à sa fin. L'organisme arrive à la
+plénitude de son développement. La raison est plus ferme, la conscience
+plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la
+vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses
+responsabilités, la jeunesse des deux sexes peut nouer, à l'Université,
+des relations amicales sans trop de risques, ni trop de défaillances.</p>
+
+<p>Non que je déconseille aux parents toute espèce de surveillance. La
+règle, que j'établis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions.
+Même à vingt ans, certaines natures, certains tempéraments sont
+incapables de sage liberté. Ils n'aspirent à la vie que pour en mésuser.
+Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer
+telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, à laquelle
+l'amour, ce terrible enjôleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que
+ce n'est pas en gardant trop sévèrement la jeunesse, qu'on lui apprend
+toujours à se défendre d'autrui et de soi-même.</p>
+
+<p>Et puis, la séparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement
+primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement
+supérieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes.
+Infirmiers et infirmières reçoivent en commun les mêmes leçons. L'École
+des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universités
+pour demoiselles? On pourrait, à la rigueur, en faire les frais, si le
+nombre des étudiantes en valait la peine. On vient d'instituer à Londres
+une Faculté de médecine pour les jeunes filles; et il est à prévoir que
+cette création se développera rapidement. Dans ces derniers temps, près
+de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universités anglaises:
+300 à Oxford, 400 à Cambridge, 500 à Londres.</p>
+
+<p>Que cette fièvre soit à imiter, c'est une autre affaire. Montaigne
+disait aux mères de son temps: «Il ne faut qu'éveiller un peu et
+réchauffer les facultés qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par
+curiosité, avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à
+leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire.
+Mais quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la
+logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin,
+j'entre en crainte.» Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille
+d'aujourd'hui devant être plus instruite que la jeune fille d'autrefois,
+et les difficultés croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui
+offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens
+d'existence, notre gouvernement s'est décidé en faveur de la coéducation
+universitaire, moins par passion que par nécessité. Reculant devant la
+fondation d'écoles supérieures affectées spécialement aux
+étudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la
+création d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles
+l'accès de l'École de médecine et de l'École de droit, de la Faculté des
+lettres et de la Faculté des sciences. On ne saurait être plus
+hospitalier.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement supérieur sont accessibles
+au sexe féminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et
+conquérir tous nos grades académiques, depuis le baccalauréat jusqu'à
+l'agrégation. Et par une conséquence naturelle, la loi du 27 février
+1880 a reconnu aux femmes chargées d'une haute fonction d'enseignement
+le droit d'électorat et d'éligibilité au Conseil supérieur de
+l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a
+octroyé aux institutrices les mêmes prérogatives de vote et de
+représentation aux Conseils départementaux de l'Instruction primaire.</p>
+
+<p>En France, donc, l'émancipation scolaire des femmes est à peu près
+réalisée. Est-ce une victoire très méritoire pour le sexe féminin? Non.
+L'assaut livré aux Écoles, Facultés et autres prétendues forteresses de
+la science, n'a enfoncé que des portes ouvertes. En réalité, jamais nos
+Universités n'ont empêché les profanes de se glisser dans le sanctuaire.
+Nulle part leur enseignement n'était clandestin. La science est vouée à
+la publicité. Elle n'aime ni le mystère ni le privilège. C'est un
+préjugé de croire que nos professeurs poussent le verrou derrière leurs
+initiés et enseignent à huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites
+et les gestes de la haute culture, à un petit nombre de fervents
+agenouillés dévotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes,
+ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont ébranlées
+pour emporter la citadelle, elles se sont aperçues avec stupéfaction que
+les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement,
+pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.</p>
+
+<p>D'abord, quelques femmes sont entrées, timidement. Puis, en fréquentant
+nos amphithéâtres, elles n'ont pas tardé à faire cette autre découverte,
+qu'il n'est pas très difficile de s'élever à la taille d'un bachelier,
+d'un licencié ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune
+fille bien douée est capable d'escalader les hauteurs où, juchés sur
+leurs diplômes, les petits camarades planaient dédaigneusement sur la
+platitude féminine. Mon avis (je le répète avec intention) est qu'on a
+trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que,
+rationnellement parlant, la capacité moyenne des femmes vaut la capacité
+moyenne des hommes.</p>
+
+<p>N'y a-t-il point cependant quelque inconvénient à convier la jeunesse
+des deux sexes au même enseignement supérieur ou professionnel? De bons
+esprits s'obstinent à voir en cette communauté de vie intellectuelle
+plus de dangers que de profits. Mais n'exagérons rien. Il est possible
+que, si consumé d'amour que soit le coeur de nos étudiants pour les
+belles-lettres, la procédure ou les mathématiques, le voisinage
+quotidien d'étudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque
+distraction à leurs études ou refroidisse même leur passion pour le Code
+ou la philosophie. Seulement, on oublie que les étudiantes peuvent être
+laides, que ce fait regrettable est d'une constatation fréquente, qu'il
+n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entraînées aux
+spéculations viriles, éveillent l'idée d'un demi-homme sans grâce et
+sans beauté,--auquel cas, il faudrait reconnaître que leur fréquentation
+serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un
+précieux antidote. Rappelons même que l'introduction de cet
+élément--inoffensif--dans nos écoles officielles et l'émulation qui en
+résultera, contribueront peut-être à secouer la torpeur de notre
+clientèle masculine et à relever le niveau des études et des examens.</p>
+
+<p>Et puis, le travail est un dérivatif et la science un réfrigérant.
+Ouvrons donc largement nos «Palais universitaires» au public féminin; et
+il est à espérer que, parmi les étudiantes, beaucoup useront de cette
+permission, surtout parmi les plus âgées, pour travailler avec
+application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce
+lieu de perdition sans être chaperonnées par leurs mères ou leurs
+gouvernantes, où sera le mal? Les amphithéâtres deviendront d'agréables
+salles de spectacle; les cours serviront de prétexte à des réunions de
+famille. Cela s'est vu jadis à la Sorbonne.</p>
+
+<p>Que si même le temple de la science se transforme, à de certaines
+heures, en salon de conversation pour les dames du «monde où l'on
+s'ennuie», nos étudiants auraient grand tort de s'en indigner comme
+d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amèneront
+leurs filles aux cours, poursuivissent un but éminemment humain et que
+l'instruction supérieure leur fût un simple prétexte pour exhiber leur
+aimable progéniture en un lieu où s'assemble un grand nombre de jeunes
+gens à marier. Voyez-vous l'Université transformée en office
+matrimonial? Quel rôle charmant! On raconte que l'Université de Berlin a
+eu la mauvaise grâce de s'en émouvoir et que, pour faire droit aux
+réclamations des étudiants, elle a décidé, en 1898, de procéder
+sévèrement au «contrôle des dames». Précaution irritante et vaine!
+Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brûle de se
+marier d'une jeune fille qui brûle de s'instruire?</p>
+
+<p>Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de
+présider aux examens et aux fiançailles de ses élèves? Nous faisons donc
+des voeux pour que les études de droit ou de médecine se terminent
+souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'école
+mixte d'enseignement supérieur ou professionnel devienne une pépinière
+de savants et heureux ménages. Mais nous verrons, hélas! que le mariage
+n'est pas précisément en faveur auprès des «femmes nouvelles».</p>
+
+<p>En attendant, la perspective d'atteindre à tous nos grades littéraires
+et scientifiques embrase peu à peu d'une noble ardeur toutes celles qui
+ambitionnent le double qualificatif de «femmes savantes» et de «femmes
+libres». Nos Universités commencent à se peupler d'étudiantes qui
+aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) à toutes les licences. Nos
+grandes écoles produisent déjà des bachelières et des doctoresses. Les
+femmes médecins croissent en nombre et en autorité. Et croyez-vous qu'il
+n'y aurait pas plus de jeunes filles à faire leur droit, si la loi
+française les autorisait à instrumenter comme elle les a autorisées à
+plaider? On peut donc se demander si la France est appelée à devenir,
+comme l'Amérique, une vaste garçonnière, et s'il faut s'en désoler ou
+s'en réjouir.</p>
+
+<a name="l4c5" id="l4c5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Les conflits de l'esprit et du coeur</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Dangers d'une instruction inconsidérée.--La faculté de
+ comprendre et la faculté d'aimer.--L'intellectualisme
+ féminin et le mariage.</p>
+
+<p> II.--La femme savante et les soins du ménage et du
+ foyer.--Adieu la bonne et simple ménagère!</p>
+
+<p> III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le
+ divorce des sexes.--Clubs de femmes.--Point de
+ séparatisme!--Ce que l'individualisme des sexes ferait
+ perdre a l'homme et a la femme.</p>
+
+<p> IV.--L'émancipation intellectuelle et la
+ maternité.--Instruction et dépopulation.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Sans vouloir de l'instruction intégrale comme but ni de l'enseignement
+mixte comme moyen, nous persistons à croire que la culture féminine doit
+être élargie et améliorée. C'est une nécessité qui résulte de
+l'exhaussement général du niveau des esprits et de l'extension
+croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'élévation
+intellectuelle de la femme ne puisse se résoudre en graves préjudices
+pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirigée. Il
+n'appartient qu'à un petit nombre d'élus d'entretenir,--et d'accroître,
+s'il est possible,--la flamme sacrée qui éclaire le monde. Les humains
+doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir
+honnêtement et utilement. D'où il suit que la culture de l'esprit n'est
+pas un but, mais un moyen. Tout savant même qui a l'âme haute et large,
+ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes
+qui la rechercheraient dans cet esprit étroit et exclusif, ne
+tarderaient pas à en souffrir. Et c'est à mettre en lumière les dommages
+possibles de cette avidité périlleuse que nous devons maintenant nous
+appliquer avec franchise.</p>
+
+<a name="l4c5s1" id="l4c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les féministes se plaisent à nous représenter les époux de l'avenir
+également instruits, travaillant en coopération à quelque oeuvre de
+style ou d'érudition, traduisant un texte hébreu, grec ou latin, sous la
+douce clarté de la même lampe, associant leurs recherches ou leur
+imagination et signant le même livre de leurs deux noms réunis. L'idylle
+est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour
+l'amour de l'hébreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse
+se chamailler <i>unguibus et rostro</i>, il est permis de conjecturer qu'en
+ce temps-là les ménages se moqueront de l'antiquité et ne feront oeuvre
+de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en «tandem» de
+famille.</p>
+
+<p>Mais nous avons de plus graves appréhensions à formuler. Et d'abord,
+n'est-il pas à craindre que l'intellectualité de la jeune fille--si elle
+est cultivée avec passion, avec excès,--se développe au détriment de la
+tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette
+prévision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous
+assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universités
+d'Amérique, que le flirt lui-même n'y résiste pas. D'après plus d'un
+témoin, les femmes américaines, instruites et lettrées, ne sont pas
+exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point
+sans une certaine froideur, sans une certaine sécheresse qui, à la
+longue, découronnerait la femme de sa grâce émue et de sa sensibilité
+attendrie?</p>
+
+<p>Mme Bentzon, qui nous a fait connaître «les Américaines chez elles»,
+nous décrit finement ces «petits phalanstères, comme il en existe à New
+York, formés exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlèvent à leur
+milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des
+aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout étayé par
+certains rêves creux d'entreprise personnelle et par la curiosité de
+vivre en garçon.» Vivre en garçon, voilà bien la préoccupation sécrète
+du féminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une
+force libre, une énergie spontanée, se suffisant à elle-même, repoussant
+la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa très chère
+indépendance, devant un célibat farouche et austère.</p>
+
+<p>Et puis, pour des âmes littéraires et des natures éthérées, les choses
+de l'amour sont si grossières! On se mariera donc le moins possible,
+afin d'éloigner de sa vie les vulgarités déplaisantes. Est-ce donc chose
+si délicate et si relevée que de faire des enfants? Et comment y réussir
+sans subir le contact avilissant des hommes? Poussé trop loin,
+l'intellectualisme féminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite
+qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reçut d'une amie
+cette confidence: «Il n'y a pas à se le dissimuler, à mesure que
+s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se
+marier; en fait de conquêtes, elles visent à l'indépendance.» Pourtant
+l'humanité a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que
+le féminisme nous promet à foison des docteurs, des avocats, des
+médecins, des hellénistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde
+que déjà l'offre dépasse la demande!</p>
+
+<p>A tout le moins, l'émancipation intellectuelle de la femme semble
+impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-là se trompent qui
+pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanité se réalisera par
+l'égalité absolue des deux sexes. A devenir trop semblable à nous, la
+femme risque de se détourner de l'homme, et l'homme de se détacher de la
+femme. Chez l'un et chez l'autre, des études trop absorbantes
+aboutiraient à une désaffection réciproque. Une femme lettrée, sachant
+le grec et le latin, une savante éprise de découvertes, qui ne voit rien
+au-delà de la perfection du savoir et de l'affinement du sens
+intellectuel, n'est pas seulement exposée à rompre avec les habitudes de
+son sexe, mais à sortir de l'humanité même. Refroidie vis-à-vis de
+l'homme, il est possible qu'elle en vienne à ce point d'abstraction
+stérile de le considérer seulement comme un simple collègue, comme un
+condisciple ou un confrère.</p>
+
+<p>Tout cela promet à nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il
+est difficile d'étouffer en soi la nature, comme l'admiration est
+toujours, même chez les femmes instruites, une déviation du besoin
+d'aimer, ils verront peut-être, avec les progrès de l'instruction
+féminine, des vierges lettrées ou savantes s'éprendre de leurs maîtres
+par inclination ou par vanité. Il en résultera des unions très
+spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des âges, car les
+doctoresses de l'avenir épouseront moins l'homme que le savant. A force
+de vivre dans la fréquentation des philosophes, des chimistes, des
+grammairiens ou des économistes, elles se prendront à rêver, dans le
+mystère des nuits d'été, des Berthelot, des Gaston Pâris et des
+Leroy-Baulieu de ce temps-là. Sûrement les jeunes filles du XXIe siècle
+seront moins proches de la nature que leurs aînées du XXe, qui s'en
+éloignent déjà tous les jours.</p>
+
+<p>Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionnés par
+l'âge des époux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce
+qui se passe au théâtre: un auteur met en scène un jeune homme de
+vingt-cinq ans et un vieillard de soixante également amoureux d'une même
+jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hésitent
+guère: ils sont pour le sexagénaire. Nos critiques dramatiques ont
+relevé plus d'une fois ce singulier état d'âme. Qu'une demoiselle soit
+aimée par un homme sur le retour, riche et distingué, et qu'elle lui
+préfère un jeune homme honnête, rustique et pauvre, c'est ce que le
+public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: «Cette petite dinde serait bien
+plus heureuse avec son vieillard<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>!» Et notez qu'un sexagénaire
+amoureux eût excité au théâtre la risée de nos grands-pères. Et le voilà
+maintenant transformé par l'opinion dite éclairée en «personnage
+sympathique»! C'est un fait: nous nous éloignons de la nature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> Émile <span class="sc">Faguet</span>. Feuilleton du <i>Journal des Débats</i> du 18
+janvier 1897.</blockquote>
+
+<p>Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact
+familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains,
+qu'elle ne songe pas à rompre tout à fait avec le sexe masculin: il faut
+bien assurer la survivance de l'espèce et l'avenir de la race. Mais,
+tenant sans doute pour affligeant d'être contrainte de temps en temps à
+recourir à nos bons offices, elle subordonne expressément les faiblesses
+du sentiment à l'amour de l'indépendance et à la conscience de sa
+dignité. Son esprit ne fait à son coeur qu'une concession: elle ne
+s'interdit point d'aimer «ceux qui le mériteront par leur valeur morale
+et intellectuelle.» Cette fière déclaration d'une congressiste de 1896
+est évidemment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais
+voilà, du même coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les
+classes) condamnés au célibat.</p>
+
+<a name="l4c5s2" id="l4c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit
+tout à fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive
+de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilité,
+qui, en aggravant l'effort cérébral, risque de refroidir les sources de
+l'émotion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur.
+Mais, à mesure que l'intellectualisme étouffera le sens commun, il est
+plus à craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes
+les conditions, une répulsion croissante pour les besognes manuelles de
+la famille; d'autant plus que, pour la conquérir à leurs doctrines, les
+écoles révolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant
+ses aspirations d'indépendance, s'engagent, par une surenchère de
+promesses stupéfiantes, à l'affranchir des soucis mesquins de son
+intérieur.</p>
+
+<p>Comment ne coûterait-il pas à une femme, qu'obsède la préoccupation de
+cultiver son âme et de perfectionner son moi, de mettre la main au
+ménage et à la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses
+enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, élevées ainsi
+que des garçons, ne dédaigneraient-elles pas l'art, si appréciable
+pourtant, de soigner et d'orner leur intérieur et leur personne? Comment
+ces créatures, très compliquées et très artificielles, ne
+s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la
+préparation d'un plat sucré?</p>
+
+<p>On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive à son
+foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'évidence qu'une
+femme tirée à quatre épingles ne saurait, sans risquer de se tacher,
+mettre le pied dans sa cuisine. Trop élégante chez elle ou trop répandue
+au dehors, il est à prévoir qu'elle négligera plus ou moins son ménage.
+Mais, avec nos demoiselles brevetées ou émancipées, cet absentéisme ne
+fera que s'étendre et empirer. Ce qu'elles feront manger à leurs maris
+de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a
+passé tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si
+les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de
+même pour l'espèce si précieuse des «maîtresses de maison» habiles à
+préserver leur intérieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand
+profit du père et des enfants!</p>
+
+<p>Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de
+l'esprit, ne rende la femme indifférente aux petits soins qui
+embellissent et égaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus
+grave--aux mouvements naturels et spontanés du coeur, qui sont le
+principe de son dévouement et le charme de son sexe. Pourquoi, dès lors,
+l'amour lui-même, qui est le lien de l'humanité, n'y perdrait-il point
+de sa force et de sa chaleur? Certains le prévoient et s'en réjouissent.
+Grâce aux progrès de l'instruction féminine, les hommes, selon Mme
+Clémence Robert, «se sont avisés subitement d'un sentiment nouveau; ils
+ont enrichi leur âme d'une jouissance ignorée jusqu'à nos jours:
+l'amitié d'une femme<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>.» Il ne faudrait pourtant pas que cette amitié
+fasse tort à l'amour!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même.</i> Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.</blockquote>
+
+<p>Mais après tout, ce sentiment divin court-il de si sérieux dangers?
+Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades:
+s'imaginent-elles que les hommes partageront les mêmes vues calmes,
+neutres et froides? Lors même que la femme la plus vivante réussirait à
+ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de
+spiritualité,--il est inévitable qu'à un moment donné, l'homme le plus
+sage ne pourra s'empêcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons
+espérer, d'ailleurs, que le féminisme ne changera point la nature, mais,
+bien au contraire, que les lois de la nature déjoueront les outrances du
+féminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intérêt même de ce mouvement où
+l'extravagance se mêle si souvent à la vérité, nous nous obstinons à
+séparer l'ivraie du bon grain.</p>
+
+<a name="l4c5s3" id="l4c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Que l'intellectualité de la femme se développe au détriment de la
+tendresse, et l'amitié au préjudice de l'amour, et le goût de
+l'indépendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du
+dévouement au ménage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de
+mariages et plus de vieilles filles. Le célibat n'est-il pas en faveur
+auprès de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionnée
+de la vérité et le culte des choses de l'esprit s'accommodent
+difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la
+maternité. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science
+absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui
+faire oublier et dédaigner l'homme. Puissent donc les mariages de
+convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine!
+Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.</p>
+
+<p>Ce qui n'empêchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'être
+nombreuses. Et ces vierges laïques seront-elles toujours des vierges
+fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanité de leur savoir et en
+prendront prétexte pour protester contre le mariage et même contre
+l'utilité du mâle, ne forment jamais qu'une minorité plus tapageuse
+qu'imposante. Néanmoins le féminisme avancé travaille, en conscience, à
+propager chez les femmes instruites une misanthropie dédaigneuse, dont
+il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptômes et les moyens
+d'action.</p>
+
+<p>Voici d'abord une proposition émise par certaines personnalités
+féministes dans le but de relever devant l'opinion le célibat féminin.
+Pourquoi dit-on à certaines femmes: «Madame», et à d'autres:
+«Mademoiselle», suivant qu'elles sont mariées ou non? Faisons-nous une
+différence entre le mari, le veuf ou le célibataire? On lui donne du
+«Monsieur!» dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement
+toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: «Madame»? Il paraît
+que cette petite réforme ferait avancer d'un grand pas l'émancipation
+des demoiselles<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles,
+on doit leur rappeler que rien n'est plus malaisé que de changer une
+habitude sociale. Beaucoup de parents hésiteront à décerner à leur
+héritière en quête d'un mari une appellation aussi vénérable. Et pour
+cause! La fille est, par définition, en possession d'une intégrité
+physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave
+différence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-là) a introduit
+dans le langage courant des vocables spéciaux auxquels l'humanité ne
+renoncera pas facilement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du jeudi 13 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Autre signe des temps dont la gravité saute aux yeux: parmi les
+nouveautés qui ont soulevé le plus d'étonnement, de moquerie et de
+protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et
+florissants à Londres et aux États-Unis. Paris a le sien, fondé, rue
+Duperré, par MMmes de Marsy. «C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au
+cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les
+enfants: telle sera l'intimité familiale de l'avenir.»</p>
+
+<p>Il est incontestable que ces séparations de corps intermittentes ne
+semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de
+mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la fréquentation
+quotidienne des cercles plus ou moins littéraires? Que d'excentricités
+cette vie mêlée favorise: cigarette, billard, apéritif et autres
+affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous
+l'imaginons studieux et austère, le club nous fait songer, malgré nous,
+à une réunion de bas-bleus à lorgnons, les yeux rougis et lassés dans
+les lectures tardives, la tête congestionnée de science et de
+littérature, sans tournure, sans grâce, sans élégance, sortes d'êtres
+hybrides qui ont cessé d'être femmes sans être devenus des hommes.</p>
+
+<p>Il paraît cependant, d'après les relations les plus dignes de foi, que
+ces clubs de femmes fonctionnent aux États-Unis le plus correctement du
+monde, qu'ils respirent toute la «respectabilité» anglo-saxonne, et
+qu'après les soucis et les tracas d'une journée d'affaires, c'est une
+joie pour le mari de dîner en tête-à-tête avec une femme qui a «écrémé»
+pour lui les journaux et les revues, feuilleté les livres à la mode et
+recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distinguée
+appelle le «reportage conjugal<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Mme <span class="sc">Dronsard</span>. Le <i>Correspondant</i>, du 25 septembre 1896, p.
+1091.</blockquote>
+
+<p>Il y a un revers, hélas! à cette jolie médaille. Ce que la «femme
+nouvelle» recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes,
+une société sans mâles, une assemblée sans maîtres. Et cette innovation
+est la marque d'un individualisme regrettable et le prélude d'une
+division fâcheuse. Elle obéissait à cet égoïsme séparatiste, cette
+Américaine qui déclarait à M. Paul Bourget d'un ton décisif: «Nous
+tenons à briller pour notre propre compte!»</p>
+
+<p>Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon!
+A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à
+discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en
+revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez
+nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce,
+souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient
+admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la
+lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair,
+suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la
+conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent
+s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à
+l'expérience des dames.</p>
+
+<p>Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine,
+et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme
+intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne
+saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues
+aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de
+chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches
+spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens
+d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les
+coups de langue et les coups d'éventail?</p>
+
+<p>Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent
+et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se
+tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact
+des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise
+ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en
+admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le
+mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce
+délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses
+emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu
+nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les
+vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant
+les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un
+dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné.</p>
+
+<p>Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles
+manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la
+finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la
+galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus
+badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise?
+Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien
+dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne
+dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce
+qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les
+traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend
+plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien
+élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances
+du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons
+vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux
+inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis
+un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût
+et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes?</p>
+
+<p>Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que
+des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à
+diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des
+hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme
+de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations
+féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont
+une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs
+isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que
+l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de
+ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer
+qu'on y fera d'aussi bonne besogne.</p>
+
+<p>Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser
+ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en
+adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous
+avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous
+renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre,
+qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit!
+Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect,
+elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la
+leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à
+venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des
+prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force
+d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la
+longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles
+prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?</p>
+
+<a name="l4c5s4" id="l4c5s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>L'émancipation intellectuelle de la femme poussée à outrance soulève un
+dernier grief, et l'on trouvera peut-être que c'est le plus grave. En
+admettant que l'érudition féminine soit, un jour ou l'autre, à la mode,
+et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des
+demoiselles géniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage
+ne coupera point court à ces sottes vanités,--on doit se demander avec
+appréhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au
+mariage, nous feront la grâce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le
+voudront-elles? La question de la maternité des femmes savantes est
+digne de préoccuper ceux qui ont à coeur l'avenir de la race. Or, les
+femmes de grand esprit sont souvent stériles; à tel point qu'on se
+demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificité.</p>
+
+<p>On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni
+intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rôles. Cela est
+si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une réelle puissance
+cérébrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrétan, un
+«homme caché». Les femmes de talent ne sont pas rares qui présentent des
+caractères virils. Celles-là sont, au pied de la lettre, de véritables
+confrères; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a
+dit de son côté: «Il n'y a pas de femmes de génie; lorsqu'elles sont des
+génies elles sont des hommes.»</p>
+
+<p>Les hautes études exigeant une dépense de force nerveuse, un effort de
+tête, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les
+ressorts de l'être pensant, il semble bien que la généralité du sexe
+féminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la
+production intellectuelle, sans porter préjudice à la reproduction de
+l'espèce. Doué, au contraire, d'une énergie plus résistante, pourvu d'un
+organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose
+d'une réserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent
+d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus
+avant la recherche intellectuelle et la pénétration scientifique, sans
+d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perpétuité de
+la famille.</p>
+
+<p>L'expérience des États-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus
+autorisées y attribuent déjà la décroissance progressive de la natalité
+à la culture excessive ou prématurée de l'intellectualité des femmes.
+Par exemple, le docteur Cyrus Edson, «commissaire de santé» de l'État de
+New-York, déclare expressément que l'Américaine dégénère: parce que,
+durant les années d'adolescence, sans souci des indications et des
+exigences de la nature, on surmène les forces mentales de la jeune
+fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir
+ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus être mère.
+Impuissance physique ou aberration mentale, voilà donc où conduit le
+fétichisme des grades et des diplômes. Et qu'il est gai de vivre avec
+des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prévient charitablement:
+«Une jeune Américaine, élevée comme nous sommes fiers de l'élever, se
+marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un
+enfant, deux au plus; puis elle devient méconnaissable, irritable, un
+fardeau pour son mari et pour elle-même: c'est une malade qui ne guérira
+jamais<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.» Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer à plus d'une
+Française?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> Cité par Mme Dronsart dans le <i>Correspondant</i> du 10 octobre
+1896, p. 137.</blockquote>
+
+<p>Dès lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte à M. Fouillée: «Une
+force et une dépense d'intelligence qui, si elles étaient générales
+parmi les femmes d'une société, amèneraient la disparition de cette
+société même, doivent être considérées comme une atteinte aux fonctions
+naturelles du sexe<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.» Gardons-nous donc de développer à tort et à
+travers l'instruction féminine: la maternité en souffrirait. Certes, il
+est désirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes
+les lumières utiles; mais veillons à ne point l'encombrer d'une
+érudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la préparant aux
+professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe,
+elle ne soit détournée de son rôle familial, de ses fonctions
+domestiques, c'est-à-dire de sa vocation d'épouse et de mère. Que si la
+fièvre de l'instruction «intégrale» doit émousser sa sensibilité,
+dessécher son coeur, tarir l'héritage de dévouement et d'amour qu'elle
+tient de ses aïeules; que si, la concurrence individuelle l'entraînant
+hors de ses fonctions traditionnelles dans la mêlée brutale des
+égoïsmes, elle oublie peu à peu sa maison, son mari, ses enfants, pour
+ne songer qu'à elle-même, on verra bientôt la moralité faiblir, l'amour
+se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des
+bonnes moeurs: quand elle déchoit, tout s'écroule avec elle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Alfred <span class="sc">Fouillée</span>, <i>La Psychologie des sexes</i>. Revue des
+Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.</blockquote>
+
+<a name="l4c6" id="l4c6"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>Les infortunes de la femme savante</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--L'instruction et ses débouchés insuffisants.--Mécomptes
+ et déceptions.</p>
+
+<p> II.--Surmenage cérébral et débilité physique.--Inégalité
+ des forces de l'homme et de la femme.</p>
+
+<p> III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les épines de
+ la science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la
+ vertu.</p>
+</blockquote>
+<a name="l4c6s1" id="l4c6s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>L'élévation spirituelle du sexe féminin poursuivie avec excès ne serait
+pas seulement dommageable à l'homme, à la famille et à la société: la
+femme elle-même serait la première à en pâtir, si elle n'a pas, comme
+nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout
+la force physique, indispensables pour en profiter.</p>
+
+<p>On nous sait partisan d'une plus sérieuse et plus complète instruction
+des femmes; on nous sait convaincu que ce développement de culture est
+susceptible de se résoudre en lumières et en bienfaits pour l'humanité
+tout entière. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard
+ces acquisitions intellectuelles devaient détourner la femme de son rôle
+naturel, ou nuire à sa santé, ou compromettre sa dignité, sa moralité,
+sa personnalité, nous n'hésiterions pas à déclarer que le progrès, plus
+apparent que réel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour
+elle-même et pour tout le monde. Quiconque étudie le problème de
+l'expansion intellectuelle du sexe féminin, doit s'appliquer
+scrupuleusement à éviter ces écueils. Ils ne paraîtront pas imaginaires
+à qui voudra bien y réfléchir.</p>
+
+<p>A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent à penser qu'il est
+impossible de remonter le courant féministe; mais les gens prudents
+doivent s'opposer à ce qu'il submerge ou emporte les fondements
+essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver
+et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu'à multiplier
+les études, les examens, les diplômes et finalement les préoccupations
+et les fatigues, elle ne multiplie pas nécessairement ses chances
+d'amélioration, de succès et d'enrichissement. Le féminisme a ceci
+d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des
+jeunes filles le mirage d'espérances et d'ambitions décevantes qui, en
+les détournant des métiers manuels où elles auraient trouvé peut-être à
+exercer plus profitablement la finesse de leur goût et la délicatesse de
+leur main, grossissent d'autant l'armée déjà trop nombreuse des
+déclassées.</p>
+
+<p>A quoi sert de distribuer à profusion les brevets d'institutrices sans
+place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Françaises
+aillent en masse au collège et à l'Université: elles n'auront fait, sous
+prétexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les
+moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien à qui ne
+peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientèle
+et les diplômées sans occupation? Multipliez les lettrées et les
+savantes: qu'en ferez-vous? Les carrières libérales sont encombrées. La
+science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours
+aux estomacs affamés le morceau de pain quotidien. Pour modérer cet
+appétit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre
+croissant de jeunes filles vers les hautes études, je ne leur dirai
+point qu'elles risquent d'accroître outre mesure le nombre des bas-bleus
+et des précieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction
+un peu développée incline les âmes faibles aux tentations de vanité;
+qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pédantes et même d'insupportables
+orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivés, les
+«poseurs», comme l'on dit, sont-ils si rares?</p>
+
+<p>Mais ce que j'appréhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les
+déceptions probables, ne dégénère en misanthropie, en rancune, en
+jalousie, d'autant plus facilement que le goût de la science et la soif
+de l'étude procèdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de
+jeunes femmes lettrées, d'un désir de lutte, d'un besoin de concurrence,
+d'une ambition d'égaler l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et
+impressionnables assignent, généralement, à l'accroissement des
+connaissances qu'elles convoitent, un but très individualiste: c'est, à
+savoir, l'émancipation de leur raison, l'expansion de leurs facultés,
+l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure à toutes les
+curiosités, avides de connaître et d'expérimenter la vie, ambitieuses de
+briller, malaisées à satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants,
+de nos littérateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes
+les fibres de leur cerveau vers le succès, vers la renommée, vers la
+gloire. «Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc;
+mais il en est peu qui soient capables de chanter une prière.» La voix
+de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.</p>
+
+<p>Et si nul ne l'écoute, si l'indifférence s'obstine autour d'elle, si le
+succès ne vient pas, comme il est à prévoir, on verra les incomprises et
+les dévoyées se révolter contre l'obstacle, et de plus en plus
+agressives et déplaisantes à mesure qu'elles vieilliront, perdre peu à
+peu les grâces de la femme sans acquérir l'estime et la considération
+qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs âmes
+déçues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveautés les plus
+hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses
+encore si, avant l'âge des désillusions et l'amertume des insuccès,
+elles n'ont point perdu la santé!</p>
+
+<a name="l4c6s2" id="l4c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Eh oui! dans cette question du développement intellectuel des femmes, il
+y va de leur santé et, par conséquent, de leur vie. Si inquiétante
+qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe siècle, un
+médecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse
+fréquence des maladies nerveuses: «De la bavette, dit-il, jusqu'à la
+vieillesse, les femmes ne sont plus occupées que de lecture; la passion
+des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles
+tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, dès l'âge de
+dix ans, commence à lire, ne peut être, à vingt ans, qu'une femme à
+vapeurs.»</p>
+
+<p>Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont même aggravées. Il n'est
+pas rare que nous infligions le supplice de la lecture à des enfants de
+cinq à six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec
+la dégénérescence d'une race vieillie, la lecture fiévreuse et gloutonne
+des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie
+électrique qui épuise nos nerfs et brûle notre sang. La névrose est le
+mal du siècle. Combien de femmes elle dévore! Et comme si les victimes
+n'étaient pas assez nombreuses, on s'ingénie, sous prétexte
+d'instruction et d'émancipation intégrales, à en sacrifier de nouvelles
+au monstre qui les guette.</p>
+
+<p>Quelque cultivée que doive être la femme moderne, il est nécessaire
+d'enfermer ses désirs d'apprendre et de contenir ses appétits de savoir
+en de sages limites. Et nous persistons à croire que ces limites ne
+peuvent être les mêmes pour les filles que pour les garçons. Vainement
+on nous objecte sans cesse que «l'esprit n'a point de sexe.» Je réponds
+à nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en
+deux êtres très distincts, qu'il se meut à travers deux organismes très
+différents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement
+affecté que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolongé. On
+compare souvent l'esprit à une épée: qu'elle soit chez les deux sexes
+d'une pointe aussi aiguisée, aussi fine, aussi pénétrante, je le
+concède; mais le métal est-il aussi solide aussi résistant, aussi
+fortement trempé? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau
+chez la généralité des femmes que chez la généralité des hommes. J'en
+appelle à l'expérience de tous les médecins.</p>
+
+<p>Je ne dis plus à ces dames qu'à nous imiter laborieusement, afin de
+conquérir des qualités qui ne leur sont pas foncièrement naturelles,
+leur copie tournera souvent à la caricature; je veux même leur accorder
+qu'il n'y a point, entre le cerveau féminin et le cerveau masculin, de
+radicales différences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage
+cérébral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grâce.
+A travail égal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur
+organisation est plus fine, plus délicate, plus fragile. Mme de Rémusat
+a fait cet aveu: «L'attention prolongée nous fatigue.» La nature le veut
+ainsi, et nul ne la violente impunément.</p>
+
+<p>D'où il suit, encore une fois, que les mêmes recherches et les mêmes
+carrières ne peuvent être également poursuivies par les femmes et par
+les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux
+deux sexes même instruction et même pédagogie, mêmes efforts et mêmes
+travaux, mêmes exercices et mêmes professions. Le sexe faible (ce
+qualificatif est ici tout à fait à sa place) ne saurait se vouer aux
+mêmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.</p>
+
+<p>A cela, on pense bien que les prophètes du féminisme intégral opposent
+obstinément que le passé et le présent ne prouvent rien contre l'avenir:
+ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a
+pétri et façonné un être factice qui disparaîtra au fur et à mesure de
+son émancipation. Condamnée à une vie sédentaire, confinée dans son
+ménage, sans cesse repliée sur elle-même, la femme s'est développée,
+comme dit M. Lourbet, dans le sens des «émotions affectives nées de sa
+fonction de mère.» Cet état se perpétuant à travers les siècles,
+l'atavisme a créé chez la femme une infériorité artificielle,
+transitoire, momentanée, qui, n'étant ni organique ni constitutionnelle,
+pourra disparaître avec les conditions de l'éducation qu'elle reçoit et
+les ambiances du milieu où elle se meut. Laissez-la jouir de la libre
+activité de son compagnon, laissez-la boire à volonté à toutes les
+sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser
+rapidement à notre niveau. Écoutez ce cri de belle et fière assurance
+poussé par une doctoresse ès lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: «A nous
+la vie intense, sans entraves, le libre développement, la forte
+éducation, notre part de l'héritage commun, et dans quelques siècles on
+verra si nous avons marché<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même.</i> Revue encyclopédique déjà
+citée, p. 886.</blockquote>
+
+<p>M. Lourbet trouvera peut-être ma réponse «viciée par des sentiments
+égoïstes et puérils;» il m'accusera sans doute de «myopie d'esprit;»
+mais je ne puis croire à de si prodigieuses métamorphoses<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>. Les
+femmes auront beau marcher,--et les siècles avec elles,--il est une
+chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par
+suite, leur tempérament. La question féministe a, si j'ose dire, un côté
+viscéral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans
+prétendre que la femme soit une malade,--expression qui traîne après
+elle des insinuations désobligeantes,--il faut bien reconnaître que la
+nature, qui l'a faite pour être mère, lui inflige des misères, des
+tourments ou, du moins, des sujétions que l'homme ne connaît pas. Sa vie
+n'a point la régularité de la nôtre; elle est traversée de défaillances
+qui avivent sa sensibilité et énervent son courage. Elle restera, quoi
+qu'on dise, l'éternelle blessée chère à l'âme compatissante des poètes.
+Et n'étant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans
+grand dommage pour sa santé, à faire tout ce que font les hommes. Des
+indications mêmes de la nature, il résulte que le sexe féminin est
+prédestiné à certaines fonctions, et qu'à les négliger, à les
+contrarier, il s'expose aux plus périlleuses déformations, à
+l'épuisement prématuré, à l'enlaidissement, à la maladie, à la mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Jacques <span class="sc">Lourbet</span>, <i>La Femme devant la science contemporaine</i>.
+Alcan, 1896.</blockquote>
+
+<a name="l4c6s3" id="l4c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Enfin, ce n'est pas seulement la santé physique des femmes que menace un
+intellectualisme immodéré, c'est encore leur santé morale, leur
+équilibre spirituel, la paix de leurs âmes. Eu égard à leur complexion
+même, les femmes sont douées d'un tempérament impressionnable, sensitif,
+presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature
+malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible,
+affinée, polie, civilisée par un concours de soins habiles, une
+merveille d'élégance précieuse alliant les délicatesses du sentiment à
+toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous
+qu'elle goûtera le contentement du coeur avec les pures jouissances de
+la pensée? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le
+cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un être aimé,
+pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.</p>
+
+<p>Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme apôtre,
+l'«évangéliste», nous déclare que la vierge forte demeure l'idéal de
+l'Ève à venir, qu'il vaut mieux s'enrôler libre dans la phalange sacrée,
+et que, suivant le mot d'un personnage de roman, «l'aristocratie des
+femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point
+d'hommes<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.» On pense que l'étude sera pour ces fortes têtes un
+dérivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'âme de presque
+toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux
+lettres ou aux mathématiques: rarement, très rarement, la science
+comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problème féministe:
+il ne faut pas que les choses de l'esprit empiètent sur les choses du
+sentiment. Lorsque celui-ci est refoulé, violenté, blessé par celui-là,
+il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne
+souffre cruellement au plus profond de son être.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> <i>Frédérique</i> de M. Marcel <span class="sc">Prévost</span>.</blockquote>
+
+<p>Nous voudrions croire à cette parole de Mme Augusta Fickert:
+«L'émancipation féministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme
+et, par elle, l'espèce humaine entière à la liberté et au bonheur!<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>»
+Mais combien cette affirmation est téméraire! La science ne fait pas le
+bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fièvre et un
+tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature
+sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dévorante et s'exaspère en
+soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intempérance aux fruits
+de la science, toute autre nourriture paraît fade. Dès maintenant, il
+est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mères
+produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur
+appétit. Elles voudraient posséder le monde entier pour connaître la
+saveur de toutes choses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 860.</blockquote>
+
+<p>Et c'est ici que le châtiment commence, leur passion ne pouvant plus
+être rassasiée, ni leur curiosité satisfaite. Et comment la science, que
+notre siècle poursuit avec avidité, serait-elle capable de nourrir et de
+remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son
+idéal, nul n'est assuré de l'atteindre. Le travail de la pensée ne va
+point sans déceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant
+heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamnés à
+chercher toujours sans jamais rien découvrir? Que de fronts charmants
+risquent de s'assombrir et de se faner prématurément sous le poids des
+préoccupations intellectuelles? Quand le succès ne suit pas l'effort, le
+découragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume
+de l'avortement, le pessimisme final et peut-être la sombre
+désespérance. Combien ont commencé par adorer la science, qui l'ont
+finalement maudite?</p>
+
+<p>C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe éminente, dont les
+travaux mathématiques furent, en 1888, honorés du prix Bordin par
+l'Académie des sciences de Paris. Elle mourut à quarante ans,
+malheureuse et désabusée. Que nos amoureuses d'indépendance et de savoir
+méditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en
+plein triomphe: «Que la vie est donc une chose horrible! écrivait-elle à
+l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bête de
+continuer à vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser
+qu'il m'en reste autant à vivre. Bien des personnes me font songer à des
+insectes dont les ailes auraient été arrachées, plusieurs articulations
+écrasées, les pattes brisées et qui ne se décident pas à mourir.»--«La
+création scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur,
+puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanité.
+C'est folie que de passer les années de sa jeunesse à étudier; c'est un
+malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entraînent dans
+une sphère où elle ne sera jamais heureuse.» Et quand les honneurs lui
+viennent de Paris, elle répète: «Je ne me suis jamais sentie si
+malheureuse, malheureuse comme un chien<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> <i>Souvenirs de</i> Sophie <span class="sc">Kovalewski</span> <i>écrits par elle-même et
+suivis de sa Biographie par</i> Mme <span class="sc">Leffler</span>, duchesse <span class="sc">de Cajanello</span>;
+Hachette, 1895.</blockquote>
+
+<p>Ces plaintes à fendre l'âme partent d'un coeur désespéré. C'est qu'il
+faut à la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de
+la célébrité. Qu'on la suppose comblée de tous les dons et honorée de
+tous les succès, il manquera quelque chose à son coeur, parce qu'elle a
+moins besoin de comprendre et d'être comprise que d'aimer et d'être
+aimée. A une âme qui a soif de tendresse, tout le génie du monde ne
+saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les créations de
+son esprit lui attireront l'admiration des spécialistes: elles seront
+impuissantes à lui assurer ce qu'elle désire par-dessus tout, l'occasion
+de se dévouer, de rendre à qui le mérite affection pour affection et de
+répandre à profusion les trésors de sa tendresse sur les élus de son
+choix. Montaigne a écrit ceci: «Le savoir est un dangereux glaive et qui
+empêche et offense son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache
+l'usage.» Avis à ceux qui rêvent de mettre cette arme aux mains de
+toutes les jeunes filles!</p>
+
+<p>Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultivée, une
+savante, pour dire le mot. Son énergie et son talent sont d'un homme.
+Elle n'est plus jeune: le travail de tête a fané son visage; les longues
+lectures ont fatigué ses yeux. Elle est sèche et raide, sans beauté,
+sans grâce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe
+disgracieuse et vieillie, brûle une âme ardente, un véritable coeur de
+femme, avide de rendre amour pour amour. Préservée de toute chute par
+l'élévation de son esprit et par l'orgueil de sa volonté, elle s'enferme
+en une réserve dédaigneuse et froide et se réfugie dans un labeur
+obstiné, afin de distraire par la fièvre de l'étude son pauvre coeur
+abandonné qui, à de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage
+des rêveries du soir, aux demi-clartés de la petite lampe, se gonfle
+malgré elle de tristesse et de regret.</p>
+
+<p>Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet être artificiellement
+virilisé, s'échappe furieusement en révoltes et en malédictions. Que les
+crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont
+traversées? L'une d'elles écrivait à Francisque Sarcey: «Être étrangère
+partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours
+et toujours tourner dans le même cercle! Voilà tantôt vingt-deux ans que
+cela dure! C'est le supplice perpétuel. J'ai quarante-six ans: c'est
+demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du désespoir final! Déjà, j'ai
+songé à finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce
+serait fini... Mais non, je crois. Et après<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>?» Et si elle ne croyait
+pas? Décidément, le «préjugé religieux» a du bon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a><i>L'Institutrice de province</i>. Annales politiques et
+littéraires du 23 mai 1897, p. 322-323.</blockquote>
+
+<p>Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est
+incapable, à elle seule, de nous rendre honnêtes et vertueux. Ce serait
+folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affinée
+est impuissante à remplacer la volonté. Voir juste est une chose, bien
+agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison éclairée,
+n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractère qui manque le
+plus. Il ne suffit pas de connaître le bien pour le pratiquer, ni d'être
+renseigné sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir
+son devoir, toutes les lumières ne servent de rien. Sainte-Beuve
+rapporte d'une femme célèbre du XVIIIe siècle, plus réputée pour son
+intelligence que pour sa vertu, qu'«elle était destinée à être toujours
+sage en jugement et à faire toujours des sottises en conduite.» Jeanne
+d'Arc fut une héroïne et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle
+savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le génie de George
+Sand lui ait été de quelque secours pour régler sa vie.</p>
+
+<p>Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trébuchent à chaque
+pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la géométrie
+ou la médecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous
+êtes égoïste, doux et compatissant si vous êtes dur et brutal. Il n'est
+point besoin surtout d'être savante pour être vraiment femme. Lisez les
+discours sur les prix de vertu: vous y verrez les créatures les plus
+simples et les plus naïves cultiver l'héroïsme, sans soupçonner même la
+grandeur de leur dévouement. Donnez la même instruction à deux jeunes
+filles: elle fera souvent de la première un esprit juste et un coeur
+droit, sans corriger l'autre de sa sécheresse ou de son étourderie.</p>
+
+<p>Il se peut donc qu'une femme soit très vertueuse sans être très
+instruite. La culture scientifique ne développe pas inévitablement la
+force morale. Certaines femmes de mérite ont le tort de partager le
+préjugé sentimental du XVIIIe siècle, qui attribuait à l'instruction
+toute seule une valeur éducatrice: illusion dangereuse que Taine a
+percée à jour. Au vrai, il n'y a point de relation nécessaire entre les
+lumières de l'esprit et la noblesse du caractère.</p>
+
+<p>Mais pour n'être pas absolument moralisatrice, une bonne culture
+intellectuelle ne saurait tout de même gâter la femme plus que l'homme.
+Elle peut guérir l'un et l'autre de la routine et de l'intolérance et,
+en leur faisant mieux voir la vérité, les rendre plus capables de
+l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos
+établissements de haute culture académique, mais en les prévenant des
+épreuves et des déceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre
+seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour
+l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts,
+il est à prévoir que l'expérience refroidira peu à peu l'enthousiasme
+d'apprendre, la fièvre de savoir, le feu sacré dont brûlent certaines
+têtes éprises de «féminisme intégral». Une sélection se fera parmi ces
+fières ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit
+point trop douloureuse.</p>
+
+<a name="l4c7" id="l4c7"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>Instruisez-vous, mais restez femmes</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supériorité
+ morale du sexe féminin sur le sexe masculin.--Beauté et
+ bonté.</p>
+
+<p> II.--Ce qu'a produit la vieille éducation
+ française.--L'antagonisme des sexes est antisocial et
+ antihumain.</p>
+
+<p> III.--Le vrai et utile féminisme.--Régénération sans
+ révolution.</p>
+</blockquote>
+<a name="l4c7s1" id="l4c7s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumière,
+plus de sérieux, notre grande préoccupation est que ce progrès
+intellectuel ne soit pas acheté par elle au prix d'une diminution
+morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prétexte de
+science et de liberté, on «dénature» la femme. Toutes ses qualités de
+coeur, d'affection, de dévouement, nous sont nécessaires. Tant vaut la
+femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes
+font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recèle des
+trésors de pitié, de désintéressement, de vertu, qu'il serait criminel
+d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes
+valent mieux que nous. Là est leur maîtrise, et nous la saluons en toute
+humilité. En veut-on des preuves?</p>
+
+<p>D'abord, les statistiques établissent que la femme est moins criminelle
+que l'homme. Pendant l'année 1894, ont été accusés: 1 327 hommes et 377
+femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de
+crimes contre les biens. Sur 104 614 récidivistes, on comptait, à la
+même date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces
+renseignements judiciaires, il résulte qu'il existe plus de coquins que
+de coquines.</p>
+
+<p>Autre preuve de supériorité morale du sexe féminin sur le sexe masculin:
+après avoir établi que, dans tous les pays, les divorces sont
+généralement prononcés à la demande et au profit des femmes, le docteur
+Bertillon conclut qu'en règle générale, «les hommes font environ quatre
+fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font
+d'insupportables épouses.» Et pour infirmer ce témoignage, personne
+n'aura le mauvais goût d'insinuer que les femmes sont peut-être pour
+quelque chose dans la détestable humeur de leurs conjoints. Elles ne
+manqueraient point, du reste, d'écraser leur contradicteur sous le poids
+d'une autorité indiscutable: par la bouche de M. le comte
+d'Haussonville, l'Académie française a proclamé, dans sa séance du 26
+novembre 1896, que «la proportion de la vertu académique est
+singulièrement favorable aux femmes.» Il est assez rare que les prix
+Montyon soient mérités par des hommes. La raison en est que «le
+dévouement est par excellence la vertu de la femme.» Et l'éminent
+rapporteur ajoutait: «Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec
+héroïsme, et celles-là, on nous les propose. Les autres, on ne nous les
+signale même pas. Il paraît toujours si naturel aux hommes que les
+femmes soient dévouées!»</p>
+
+<p>N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur
+noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur
+ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frères et
+parents, époux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point
+au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en détail et en secret.
+Et par là j'entends ce constant oubli de soi, cette succession
+ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignorés, dont se compose
+la vie d'une femme véritablement aimante: sacrifice de ses jours et de
+ses veilles, de ses goûts, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises,
+toute cette immolation lente, dont une femme, appréciée en Italie pour
+son talent poétique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle
+«s'accomplit dans le silence du foyer, des écoles, des hospices où la
+femme, mère, éducatrice, soeur de charité, se consacre toute au
+bien-être des autres, à les élever, à les sauver de la mort physique et
+morale<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 843.</blockquote>
+
+<p>Non, ce n'est pas une exagération de prétendre que toute femme porte en
+ses veines un peu du sang généreux de la soeur de charité; et sans aller
+jusqu'à prétendre qu'elle trouve un plaisir extrême à appliquer des
+cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne
+d'infirmière ne répugne pas plus à sa délicatesse qu'elle n'effraie son
+coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour
+panser toutes les blessures. Sa résignation, sa douceur, sa compassion,
+sa vertu, sont des dons supérieurs que la nature refuse à beaucoup
+d'hommes éminents, dons aussi précieux, aussi incommunicables que leur
+génie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvède Barine, chez
+laquelle le talent égale la modestie, nous dire avec une simplicité
+touchante: «Le meilleur de mes idées se trouve dans Pascal; le voici:
+«Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne
+valent point le moindre mouvement de charité.» Et ce mouvement est la
+respiration même du coeur féminin, sa raison d'être et sa vie.</p>
+
+<p>Que voilà bien la dignité et la supériorité des femmes! Les philosophes
+qui nous représentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient
+sans doute à la femme vraiment femme, dont l'âme est bonne autant que
+l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps
+s'harmonisent délicieusement; et de même qu'elle nous surpasse en vertu,
+en affection, en dévouement, de même encore elle nous prime par
+l'agrément, la finesse et le charme. Matérielle beauté, immatérielle
+bonté, tels sont les titres de prééminence que l'homme ne saurait lui
+disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous
+sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et
+méchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime
+de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent à leur
+mission, à leur fonction, à leur devoir social, qui est la grâce et la
+tendresse.</p>
+
+<p>Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'égalité des sexes: chacun a
+ses privilèges de nature, ses qualités originelles et ses prérogatives
+éminentes. Dès lors, nous pouvons nous dire supérieurs aux femmes en
+certains points, sans rabaisser leur mérite ni blesser leur
+amour-propre, puisqu'elles rachètent et compensent ce qu'elles ont en
+moins par des avantages physiques et des qualités morales, qu'il n'est
+point donné aux hommes de reproduire également.</p>
+
+<a name="l4c7s2" id="l4c7s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette
+vieille éducation française, prudente et fermée, que le féminisme a
+coutume de railler? Il faut cependant constater, pour être juste, que la
+femme française est restée capable d'héroïsme, de cet héroïsme quotidien
+qui consiste à tenir tête obscurément à la mauvaise fortune, aux peines,
+aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet héroïsme
+particulier qui, aux moments de panique, consiste à se dévouer quand de
+plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la démonstration en
+est faite) que le niveau moral des femmes est très supérieur à celui des
+hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primauté rare qu'elles
+croient encore à l'efficacité des grandes idées, au désintéressement, à
+l'amour, à tout ce qui élève et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en
+l'idéal, quelles que soient les amertumes et les désillusions de la vie,
+elles conservent dans le secret de leurs âmes le trésor des pures
+aspirations et des généreuses vaillances.</p>
+
+<p>Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc
+qu'elle n'est pas si mauvaise, si surannée, si futile, cette vieille
+éducation qui consiste à entourer la jeune fille de soins jaloux, à la
+préserver des contacts prématurés du monde, à la couver chaudement sous
+l'aile de la mère! On ne voit point que tant de précautions l'aient
+placée en un état d'infériorité avilissante. Initiée prématurément au
+goût de l'indépendance et à la connaissance des hommes, exposée de bonne
+heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle
+point, par contre, d'être une jeune fille «bien élevée»? A la viriliser
+à outrance, comme un certain féminisme le réclame, elle sera
+certainement moins timide; est-il sûr, en revanche, qu'elle soit plus
+charmante aux heures de gaieté et plus courageuse aux jours d'épreuve?
+Ne soyons pas injustes envers le passé, ne répudions point son héritage.
+Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tâchons de le
+compléter, de l'enrichir, de l'améliorer, nous disant que, même en
+cherchant le progrès, même en aspirant à plus de lumière et à plus de
+liberté, une société ne doit jamais rompre la chaîne de ses traditions
+morales.</p>
+
+<p>Au point où nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y
+a point de sexe qui soit absolument supérieur à l'autre, et que l'homme
+et la femme ont des aptitudes, des penchants, des goûts, des
+tempéraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces
+différences de nature les prédestinent à des fonctions distinctes.
+Confions donc à chacun d'eux les rôles dans lesquels ils doivent
+exceller de par leur constitution même. De la dissemblance des organes
+et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le
+prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de
+profiter à tous. Le bonheur des individus et le progrès de l'humanité
+nous font une loi de laisser l'homme et la femme à leurs places
+respectives.</p>
+
+<p>C'est donc à tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le
+compagnon. De grâce, ne parlons plus du «duel des sexes»: au lieu de se
+traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en alliés! La
+vérité est que l'homme ne peut rien sans la femme, de même que la femme
+ne peut rien sans l'homme. La civilisation dépend de leur entente
+cordiale, de leur union. D'où il suit que le but de l'instruction et de
+l'éducation des femmes ne doit pas être le développement égoïste de leur
+«autonomie mentale». Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler
+ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rêvent de voir la femme libre
+«faire un solo dans le concert humain.» Cet individualisme, plus ou
+moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas même capable
+d'apporter la joie et le contentement à qui que ce soit. <i>Vae soli!</i>
+L'homme et la femme ne sont point nés pour chanter isolément, mais en
+choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se
+mêlent comme leurs âmes. Étant faits l'un pour l'autre, ils doivent être
+l'un à l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de
+bonheur qui se puisse goûter sur terre réside dans l'harmonie des sexes;
+et s'il arrive que l'accord de deux êtres se fonde en une parfaite
+correspondance de pensée, d'aspiration, de goût et de volonté, alors la
+vie de chacun, embellie et amplifiée par la confiance et l'affection,
+élève le couple humain à la plus haute félicité qui se puisse atteindre
+ici-bas. Ne séparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins,
+veut manifestement unir pour le bien de l'espèce et la conservation de
+l'humanité!</p>
+
+<a name="l4c7s3" id="l4c7s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Il est néanmoins un féminisme qui, dans le domaine du travail
+intellectuel, rallierait sûrement l'adhésion de tous les sages. On
+rencontre trop souvent des femmes purement réceptives, dont c'est la
+triste fonction de refléter les pensées et les sentiments d'autrui.
+Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et
+gracieuse, quoiqu'elles parlent français comme tout le monde,
+c'est-à-dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment même, de temps en
+temps, des apparences d'idée ou des ombres de raisonnement, ces êtres
+flexibles et inconsistants, véritables cires molles où le pouce du
+maître marque à volonté son empreinte souveraine, ne sont pas des
+personnes. Leur âme est somnolente et inerte. Elles ont la passivité des
+choses et la souplesse inconsciente des éponges; elles s'imbibent de
+toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure,
+l'esprit, les goûts, les tics de leur entourage. Elles produisent un
+certain effet dans les salons, quand elles ont de la beauté et des
+manières: ce qui n'est pas rare. Elles savent, à l'occasion, sourire
+avec grâce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans élégance,
+les entendues ou les offensées. Mais ne vous y trompez pas: ces
+figurantes jouent sans conviction un rôle appris dans le salon de leur
+mère. Dressées aux rites de la frivolité mondaine, elles n'ont ni
+volonté, ni caractère, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent
+leur bonheur à vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur
+suffit de servir de muse aux esthètes, d'idole aux artistes et de
+mannequin aux couturiers.</p>
+
+<p>Mettons que j'exagère. Il demeure que la frivolité des femmes est
+malheureusement trop fréquente. De la petite ouvrière à la grande dame,
+la coquetterie occupe, affolle toutes les têtes, et les dépenses de
+toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la
+plus grande plaie de notre époque, c'est <i>la démoralisation de la femme
+par le luxe</i>. Eh bien! le féminisme opposé comme réactif à cette
+puérilité, à cet affaissement, à cette dépravation des âmes, est digne
+d'encouragement: c'est un féminisme modeste, sincère et généreux, qui
+convie la jeune fille à faire retour sur elle-même, à se pénétrer de son
+néant relatif, à se corriger de cette nullité élégante que beaucoup
+d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mères, à sortir,
+par un vigoureux effort, de l'infériorité mentale et morale où ce
+travers de vanité l'a mise. Ainsi compris, le féminisme aiderait la
+femme à se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa
+propre faiblesse, à s'insurger, non contre les vices des hommes, mais
+contre ses propres défauts, pour se grandir et se régénérer; il serait,
+suivant le mot de M. Émile Faguet, «une généreuse révolte de la femme
+contre elle-même, un désir impatient, impétueux même, de s'amender, de
+s'améliorer, de se redresser dans tous les sens du mot<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>;» bref, ce
+féminisme serait très légitime, très sain, très digne et très vertueux.
+Tous les hommes de sens y applaudiraient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> Feuilleton dramatique du <i>Journal des Débats</i> du 5 juillet
+1897.</blockquote>
+
+<p>Mais, au lieu de travailler à leur propre perfectionnement, les
+indépendantes préfèrent à ce relèvement modeste et méritoire un
+féminisme de protestation criarde et d'émancipation hasardeuse. C'est à
+qui clamera le plus haut: «Enfants, on nous réprime; jeunes filles, on
+nous déprime; épouses et mères, on nous opprime!» Et sous prétexte
+d'affranchissement, armées de leur demi-science, elles s'élancent à la
+conquête de toutes les professions viriles. On verra tout à l'heure que,
+pour leur excuse, elles y sont souvent obligées.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l5" id="l5"></a>
+<br>
+
+<h2>LIVRE V</h2>
+
+<h3>ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE DE LA FEMME</h3>
+
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l5c1" id="l5c1"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>La question du pain quotidien</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Aspects économiques de la question
+ féministe.--Aggravation de la loi du travail pour la femme
+ du peuple ou de la petite bourgeoisie.</p>
+
+<p> II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement
+ d'ambition.--Il faut des places aux diplômées.</p>
+
+<p> III.--Débouchés ouverts a l'activité des femmes.--Le
+ mariage.--Le couvent.--La femme pasteur.</p>
+
+<p> IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition
+ pénible et effacée.--La dévotion leur suffit-elle?</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>La question féministe est, pour une large part, une question économique.
+Puisque tant de femmes réclament aujourd'hui le droit au travail, il
+faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En
+réalité, le temps qui passe voit s'accroître incessamment le nombre de
+celles qui sont forcées de gagner leur pain à la sueur de leur front. Le
+féminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit,
+une attitude élégante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites
+villes de province, des femmes existent qui, si appliquées qu'on le
+suppose aux affaires de leur intérieur, si curieuses même qu'elles
+soient des affaires de leurs voisins, commencent à s'ennuyer vaguement
+de leur situation présente, à rêver éperdument d'une situation
+meilleure; sans contester que l'activité électrique, qui nous enfièvre,
+entraîne l'épouse, même heureuse, vers un idéal de vie plus agissante,
+et qu'à mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus
+élevés, elle trouve plus pénible qu'autrefois de rester confinée dans
+l'obscurité du ménage; sans méconnaître, enfin, que la trépidation qui
+nous secoue commence à l'envahir et à l'énerver, et qu'en somme, dans
+une société tourmentée comme la nôtre, le sexe féminin soit excusable de
+prétendre jouer un rôle de plus en plus indépendant et personnel,--il
+est moins douteux encore que, plus nombreuses d'année en année, de
+pauvres filles bien douées et parfois bien nées, sans ressources, sans
+dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obligées de lutter, comme
+les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque
+jour.</p>
+
+<a name="l5c1s1" id="l5c1s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Cela est vrai de l'ouvrière aussi bien que de la bourgeoise. D'après les
+plus récentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant
+d'une profession, contre 500 000 rentières ou propriétaires. Ce chiffre
+représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt
+ans et au-dessus. Ce qui revient à dire que la moitié des femmes
+françaises gagnent leur vie en travaillant.</p>
+
+<p>Dans le peuple, les mères chargées d'enfants ne peuvent plus se vouer
+exclusivement à leur ménage; elles y mourraient de misère. En plus du
+besoin qui les condamne, sous peine de mort, à demander des ressources
+au travail extérieur, le machinisme, qui a renouvelé l'industrie, a
+porté un coup funeste à l'atelier domestique et jeté l'ouvrière hors du
+foyer, où elle vaquait à sa tâche coutumière en surveillant les enfants.
+La vie de famille a été si gravement modifiée par la vapeur et la
+mécanique, que bon nombre d'ouvrières sont dans la triste obligation de
+déserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de
+s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuité des fabriques et des
+usines.</p>
+
+<p>Épouses et mères, telles étaient les deux fonctions de la femme, l'alpha
+et l'oméga de sa destinée. Maintenant, il lui faut en plus gagner son
+pain et, à cette fin, abandonner son intérieur pour travailler au
+dehors. Qu'on s'étonne, après cela, qu'elle revendique le droit à un
+salaire honorable! Il serait cruel de lui répondre, fût-ce avec un doux
+regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le ménage, pour l'amour.
+Aimer, avoir des enfants et les élever, garder le foyer et filer la
+laine, voilà un joli rôle qui pouvait suffire aux heureuses mères
+d'autrefois; quant à la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison
+pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.</p>
+
+<p>Notre petite bourgeoisie, si digne et si intéressante, n'est pas
+beaucoup plus fortunée. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intérêt et
+les conversions de la rente ont réduit gravement son modeste budget. Et
+du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup même
+ont dû s'éloigner de la demeure paternelle, qui n'était plus assez riche
+pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises
+résolument en quête d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de
+dire que, dans nos classes intermédiaires, le féminisme est né, moins
+des conceptions très contestables de l'égalité des sexes que de
+l'appauvrissement du foyer familial et des difficultés croissantes de la
+vie. Et comme au début les écoles étaient largement ouvertes et les
+positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles
+pauvres de bonne famille s'y sont précipitées.</p>
+
+<p>Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et
+surabondamment occupées, n'ont pas suffi longtemps à l'afflux des
+aspirantes. Maintenant le féminisme cherche et réclame d'autres
+débouchés. Pour ce qui est particulièrement des femmes qui ne sont point
+engagées dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et
+les veuves, subvenir par elles-mêmes à leur entretien, il est à
+conjecturer qu'elles s'appliqueront à forcer l'entrée des nombreuses
+carrières qui leur sont fermées. En quoi ce mouvement d'invasion
+pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler
+pour vivre.</p>
+
+<a name="l5c1s2" id="l5c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les
+lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des
+pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et
+les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les
+livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne
+se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des
+titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, <i>ad
+pompam et ostentationem</i>. Aujourd'hui la République distribue la même
+instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles
+et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les
+mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que
+bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos
+étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi
+abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence
+est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de
+leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre?</p>
+
+<p>La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait
+logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les
+bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune
+fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir
+d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et
+sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses
+diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des
+mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force
+patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se
+refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la
+préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui
+distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user?
+Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer?
+A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer
+savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si
+d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et
+les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés.
+Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur
+savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à
+partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique
+des choses.</p>
+
+<p>A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité
+mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou
+tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible
+du psychique au juridique<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.» Rien de plus vrai: comme le flot pousse
+le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de
+conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de
+pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un
+accroissement de droit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> Lettre citée dans la <i>Faillite du mariage</i> de M. Joseph
+<span class="sc">Renaud</span>, p. 33.</blockquote>
+
+<p>Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son
+propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel
+que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations
+seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait
+souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que
+beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou
+qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut
+la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un
+idéal, mais une fatalité.</p>
+
+<p>Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie
+pourrait-elle suivre?</p>
+
+<a name="l5c1s3" id="l5c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Pour ne point parler de l'amour vénal que tout le monde doit flétrir et
+pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-même, il est au
+besoin d'activité des femmes trois débouchés normaux: le mariage, la
+religion ou l'industrie.</p>
+
+<p>Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de
+l'espèce et aux indications de la raison, c'est à quoi nul ne saurait
+contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'être
+épouse et mère. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population
+française compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que
+cet excédent soit inférieur à celui qu'on relève en Angleterre, il
+mérite cependant une sérieuse considération. D'autre part, l'effectif du
+célibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre
+seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misère et en
+souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici
+des femmes heureuses qui jouissent de la sécurité du lendemain, ou de
+l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et à
+bien des veuves, il faut une carrière, un gagne-pain. Il convient donc
+de préparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des
+carrières honorables et lucratives à l'activité inemployée des femmes
+qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent
+contre la vie,--depuis l'ouvrière et la servante jusqu'à la caissière et
+l'artiste?</p>
+
+<p>Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon
+même aux résistances de l'esprit chrétien. On peut ramener à trois
+règles la condition des femmes selon la conception de l'Évangile: 1º
+devant Dieu, la femme est l'égale de l'homme; 2º dans la famille, c'est
+à l'homme de commander et à la femme d'obéir; 3º dans la société, la
+femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors.
+Fidèle à ce programme, l'Église tient pour désirable que le sexe féminin
+ne s'épuise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dépense
+aux offices de la vie publique.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à dire que les femmes, qui n'ont point de goût pour le
+mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions
+religieuses un refuge et un appui. En France et, plus généralement, dans
+les pays catholiques, l'Église offre au sexe féminin d'innombrables
+asiles, où filles et veuves trouvent dans la vie de communauté un
+aliment à leur besoin de dévouement et de charité. Depuis des siècles,
+l'institution de la virginité monastique a donné au féminisme une
+solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il
+semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en décroissance
+dans les communautés de femmes. Les statistiques officielles ont
+constaté 127 783 congréganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier
+1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses
+étrangères établies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre
+des religieuses françaises établies à l'étranger. Suivant le R. P.
+Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congréganistes
+françaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires
+disséminées à travers le monde.</p>
+
+<p>Le passé a connu même de véritables sociétés coopératives de femmes qui,
+sous le nom de «béguinages» ou de «fraternités», offraient aux ouvrières
+indigentes un réconfort pour leur vertu et une protection pour leur
+travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces
+appellations de mères, de filles et de soeurs. Certaines de ces
+communautés se transformèrent en ordres monastiques, en refuges ou en
+pénitenciers.</p>
+
+<p>Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie
+la question féministe, puisque, d'après les chiffres que nous venons de
+citer, plus de 160 000 Françaises y trouvent, à peu de frais, une vie
+honorable et une retraite assurée. Par contre, dans les pays protestants
+où les asiles de piété ne s'ouvrent plus guère à la femme qui n'a pas le
+moyen ou le goût de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans
+soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont
+comme frappées de «mort sociale<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>». Que si jamais, par hypothèse, on
+fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos
+villes à toutes les délaissées, à toutes les misérables, aux domestiques
+sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes déchues ou
+abandonnées, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise
+douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse à concevoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> Holtzendorf, cité par P. Augustin Rösler, <i>op. cit.</i>, p.
+290.</blockquote>
+
+<p>Privées des débouchés du couvent catholique, les femmes protestantes
+d'Amérique s'insinuent tout simplement dans le clergé méthodiste,
+baptiste ou unitarien. Elles se font d'emblée «ministres du Verbe
+divin». Lors de la dernière exposition de Chicago, on a pu voir, le jour
+de la Pentecôte, de charmantes «ladies» revêtues de l'habit
+ecclésiastique,--une ample tunique noire passée sur le costume de
+ville,--prêcher et officier avec une dignité, un art et une grâce qui
+ont ramené au temple bien des pécheurs endurcis. «Derrière les
+officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un témoin oculaire,
+étaient assises, régulièrement ordinées, parmi lesquelles plusieurs
+négresses<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> <span class="sc">Kaethe Schirmacher</span>, <i>Journal des Débats</i>, du 4 septembre
+1896.</blockquote>
+
+<p>Il n'est pas à croire que les prêtres de l'Église catholique aient à
+redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose.
+Bien que Jésus ait été suivi dans ses courses apostoliques par de
+pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumônes, on ne voit point qu'il
+leur ait confié jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples
+d'élection qu'il a dit: «Allez et prêchez l'Évangile à toute créature.»
+De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait à la dernière
+cène. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux
+honneurs du ministère ecclésiastique. Et depuis lors, une discipline
+constante les a écartées de la chaire et de l'autel.</p>
+
+<p>A défaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait,
+d'ailleurs, à éloigner les femmes du sacerdoce romain. La femme
+confesseur,--si agréable que puisse être cette nouveauté par plusieurs
+côtés très humains,--viderait peu à peu les confessionnaux de leur
+clientèle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment
+s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes
+confidences sans éprouver le besoin de les épancher en des oreilles
+amies?</p>
+
+<p>Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la
+religion, il serait cruel de mettre le sexe féminin en demeure de
+choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et
+l'homme. L'Église elle-même n'y songe point. Aussi bien, entre la
+religieuse et l'épouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mérite
+considération.</p>
+
+<a name="l5c1s4" id="l5c1s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée.
+Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement
+leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre
+société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et
+monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient
+mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges
+ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs
+refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur
+âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi,
+tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont
+manqué leur vie.</p>
+
+<p>On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu
+manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses
+mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et
+que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner
+avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je
+connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse
+ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que
+cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher
+le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de
+travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres.
+Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne
+les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se
+sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des
+malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur
+âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour
+d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères.</p>
+
+<p>Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont
+dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis
+que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux
+garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses
+plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si
+elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une
+déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute
+d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des
+enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une
+solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec
+honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or,
+voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on
+lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime
+de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de
+peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié
+moins.</p>
+
+<p>A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par
+nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que
+la revendication de leur honneur et de leur pain.</p>
+
+<p>Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des
+pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque
+l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers
+que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et
+ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore
+un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il
+contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux
+filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme
+n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle
+que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque,
+honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel
+côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?</p>
+
+<p>On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de
+laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au
+contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de
+nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme
+comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a
+beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois
+morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,»
+ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la
+plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que
+les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du
+sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci.</p>
+
+<p>Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les
+brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la
+femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par
+peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une
+virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au
+sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au
+relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se
+détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline
+à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur,
+cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce
+féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme
+d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être
+cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer
+respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et
+poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le
+célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent
+vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin.</p>
+
+<p>Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des
+ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la
+Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les
+brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les
+conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à
+naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui
+aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de
+s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut
+faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le
+féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et
+savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles
+méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la
+montagne qu'elles oublient.</p>
+
+<p>Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne
+suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de
+plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes
+qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit
+de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est
+tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de
+panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères
+du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur
+conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de
+volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la
+vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres
+ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres
+religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un
+bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question.</p>
+
+<a name="l5c2" id="l5c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Du rôle social de la femme</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Charité religieuse et charité laïque.--Le féminisme
+ philanthropique.</p>
+
+<p> II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe
+ féminin.--Le relèvement de la femme par la femme.</p>
+
+<p> III.--La question des domestiques.--Doléances des
+ maîtres.--Doléances des servantes.</p>
+
+<p> IV.--L'ouvrière des villes et la mutualité.--Misère a
+ soulager, moralité a sauvegarder.--Aide-toi, la charité
+ t'aidera!</p>
+
+<p> V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et
+ l'assistance privée.--Les devoirs de l'heure présente: le
+ devoir social et le devoir patriotique.</p>
+</blockquote>
+<a name="l5c2s1" id="l5c2s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Non moins que ses devancières, la femme d'aujourd'hui aime à goûter la
+douceur de se dévouer. Elle préfère encore, Dieu merci! les joies du
+sacrifice, les tendres inquiétudes de la maternité, les exquises
+souffrances de l'amour, aux émotions lucratives de la profession
+d'avocat, à l'orgueilleuse possession d'un siège de magistrat, ou même
+aux jouissances supérieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en
+est toutefois qui, sans songer à sortir de leurs attributions
+naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et fermée, et qui
+aspirent à l'action. Si elles tendent à se viriliser, c'est avec la
+volonté de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanité à l'amour
+de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se
+vouer au bonheur d'un seul.</p>
+
+<p>On dira que nos soeurs de charité en font tout autant depuis des
+siècles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer ce
+qu'a d'utile et d'admirable l'élargissement de la maternité dans une âme
+de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres
+d'assistance et de relèvement appartiennent en propre aux congrégations
+religieuses, et que, hors d'elles, la femme laïque doit vivre pour son
+plaisir ou pour son intérêt. En France, malheureusement, la plupart des
+bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est-à-dire catholiques,
+protestantes ou juives. Par réaction, les autres--et elles sont
+rares--se disent neutres et sont le plus souvent athées. De là une gêne
+de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner à la charité toute
+simple, sans s'affilier à une congrégation ni s'enrôler dans un parti.</p>
+
+<p>Or, loin de s'épuiser follement à faire éclore en la femme des virilités
+inouïes, le féminisme mériterait d'être béni, s'il encourageait
+seulement à l'activité charitable les femmes embarrassées de loisirs
+ennuyés et de forces stériles. Puisse-t-il se borner à des leçons
+d'apostolat! Présentement, les femmes inoccupées sont légion; et le
+premier but du féminisme doit être de constituer les veuves et les
+filles indépendantes en associations secourables et de les mobiliser,
+pour la campagne de moralisation et d'assistance, que nécessite
+impérieusement le malheur des temps. En se consacrant à cette grande
+oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilèges de charme et de
+séduction, les femmes peuvent préparer un monde meilleur à nos
+descendants. Soeur de charité sans la cornette, voilà un rôle digne de
+tenter une grande âme.</p>
+
+<p>Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activité qui
+dévore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels
+suffisent des vocations laïques et des goûts purement séculiers. En ce
+qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrôle des
+oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de
+bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en
+tout ce qui a trait à la défense et au soutien de l'enfance et de la
+vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chères au coeur
+féminin,--nous sommes persuadé que l'on pourrait étendre le cercle de
+leurs attributions. Pourquoi même (c'est un avis que nous donnons en
+passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des «Amis» de nos
+«Universités»? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins
+efficace que celui de leurs maris ou de leurs frères.</p>
+
+<p>Et à l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amérique, les femmes
+françaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de
+résoudre les problèmes qui intéressent leur sexe et le nôtre. Leurs
+groupements littéraires, philanthropiques ou professionnels pourraient
+déterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de réforme
+dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection
+du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance
+des nouveau-nés et des nourrices.</p>
+
+<p>Nous voudrions même qu'elles prissent en main les questions des
+logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et
+des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins
+et des musées. Tout ce qui tient à la beauté et à la salubrité des
+villes relève de leur compétence et de leur goût. Il n'est pas une
+«agitation» locale à laquelle les femmes américaines ne prennent part
+avec entrain. A leur suite, les Françaises pourraient étendre peu à peu
+leur influence bienfaisante sur les écoles publiques, les bibliothèques
+populaires, les expositions artistiques et les fêtes urbaines. Leur
+bonne grâce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale,
+ne fût-ce qu'en rappelant aux hommes les règles souvent méconnues de la
+douce tolérance et de la civilité puérile et honnête.</p>
+
+<p>Pourquoi surtout (j'y insiste à dessein) ne pas ouvrir largement à leur
+action les commissions scolaires et les comités de surveillance des
+asiles, des crèches, des ouvroirs, des refuges, des hôpitaux et des
+maisons d'éducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier à leur
+vigilance l'inspection du travail féminin et la tutelle des enfants
+assistés? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs
+d'Amérique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou
+aisée entreprennent de courageuses croisades contre le vice,
+l'intempérance et l'ivrognerie?</p>
+
+<p>Des oeuvres existent déjà qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union
+française pour le sauvetage de l'enfance, l'Union française des femmes
+pour la tempérance, l'Union internationale des amies de la jeune fille,
+et nos deux Sociétés de secours aux blessés des armées de terre et de
+mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec éclat la
+rayonnante bonté féminine. Que les femmes de France se dévouent donc,
+sans respect humain, à toutes les tentatives de bienfaisance, de
+moralisation et de solidarité même les plus hardies, et qu'elles
+laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce
+féminisme chevaleresque est celui des saintes.</p>
+
+<a name="l5c2s2" id="l5c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>D'une façon générale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les
+oeuvres de préservation et de relèvement, c'est-à-dire tout le
+département de la charité, devrait être aux mains des femmes. Leur
+domaine est là où l'on souffre. Elles sont admirablement douées pour
+toutes les oeuvres de consolation, de rédemption, de pacification; elles
+sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la
+vocation de la charité. «Une société bien ordonnée confierait à des
+femmes tous les offices de la bienfaisance.» Cette conclusion de M.
+Jules Lemaître a reçu du Congrès international d'assistance publique une
+consécration solennelle. Ce congrès, où trente-six États étaient
+représentés, a émis le voeu qu'une plus large place fût faite aux femmes
+dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance
+publique<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> Rapport de M. Jules <span class="sc">Lemaître</span> sur les prix de vertu: novembre
+1900.--Voir aussi la <i>Fronde</i> du 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Où la police, l'hygiène, la réglementation et la science des hommes
+échouent, les femmes ont chance de réussir. L'aumône distraite, bruyante
+ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne
+suffit à réconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir
+avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on
+lui tend, il faut que le misérable sente la main d'un ami qui fait le
+bien pour le bien. La charité supérieure est dictée moins par la pitié
+que par la justice. Sans faire à l'aumône un crime de poursuivre parfois
+un mobile intéressé, de calculer avec Dieu, d'escompter les récompenses
+futures de l'au-delà, encore faut-il que, pour être féconde, elle soit
+animée d'un appétit de dévouement, d'une tendresse intelligente, d'un
+élan de maternité morale, où l'on sente non seulement le devoir, mais le
+besoin et le plaisir de donner.</p>
+
+<p>Telles ces femmes d'Amérique qui ont entrepris une véritable croisade
+contre l'alcoolisme, la misère et la déchéance légale des femmes
+avilies, et qui prêchent la décence et la sobriété sur les places
+publiques, pénétrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au
+besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne à son
+vice et la prostituée à sa dégradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des
+libérées de Saint-Lazare, fondée par Mme Bogelot, pour préserver la
+femme en danger de se perdre et fournir à celle qui est tombée le moyen
+de se réhabiliter. Est-il charité plus admirable? Protéger la jeune
+fille et relever la femme déchue, rendre aux créatures les plus décriées
+le respect d'elles-mêmes, visiter infatigablement les hôpitaux, les
+refuges et les prisons, braver les épidémies et s'installer au chevet
+des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et réchauffe
+le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les âmes,
+verser généreusement à toutes les misères qui se cachent et sur toutes
+les plaies honteuses le pur lait de la fraternité humaine: voilà
+l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.</p>
+
+<p>Nos congrégations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient
+capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop fermée, trop
+cloîtrée. Nos admirables soeurs de charité elles-mêmes sont trop exilées
+de l'humanité. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les
+mansardes. C'est là qu'il faut aller le surprendre et le soigner.
+Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant!
+Empiétez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si
+sèche et si imprévoyante! Tant que le féminisme ne commettra pas d'autre
+usurpation, il ne comptera que des alliés parmi les hommes. C'est votre
+droit d'être associées au soulagement de toutes les souffrances et au
+redressement de toutes les iniquités.</p>
+
+<a name="l5c2s3" id="l5c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès
+féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est
+la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que
+les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles.
+Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de
+l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les
+servantes.</p>
+
+<p>Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprès des bons
+maîtres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas
+moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est
+pas moins vrai que la domesticité est une sujétion pénible, dont souvent
+les supérieurs abusent et les inférieurs pâtissent. C'est ainsi que
+certaines femmes du monde affichent pour les filles attachées à leur
+personne un dédain, une raideur, un mépris capables de froisser, de
+rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans
+l'aversion que ces dames professent pour les travaux du ménage. Comment
+attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tâche
+que sa maîtresse considère comme dégradante? Cela étant, il est logique
+qu'on tienne pour des êtres inférieurs les serviteurs, que les rigueurs
+du sort ont condamnés aux humbles besognes de la cuisine ou de la
+basse-cour.</p>
+
+<p>Chez d'autres mondaines, il y a même, vis-à-vis de la domestique, comme
+une survivance des abominables sentiments de la matrone païenne pour
+l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne élégante:
+«Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair à domestique.» Cette femme
+sans entrailles méritait d'être servie par des furies.</p>
+
+<p>Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrivées
+de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de
+petits bourgeois peu aisés, chez lesquels la nourriture est mesurée avec
+parcimonie, tandis que le travail est imposé sans trêve ni sans mesure.
+Quand elles ont atteint leur majorité, elles peuvent se défendre, et
+elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de
+la petite bonne de quinze à seize ans, jetée loin des siens sur le pavé
+des grandes villes et qui, dépourvue d'appui et de conseil, connaissant
+à peine son métier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie à toutes
+les corvées qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes âmes la petite
+bonne à tout faire: elle est presque toujours digne d'intérêt.</p>
+
+<p>On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualités des
+serviteurs d'autrefois; que les idées d'égalité et d'indépendance ont
+surexcité en eux l'égoïsme et l'envie; qu'elles sont d'un autre âge, ces
+servantes probes et dévouées qui épousaient, en quelque sorte, la
+famille de leurs maîtres et lui rendaient en fidélité et en respect ce
+qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je répondrai
+que, si vraies qu'elles soient, ces réflexions confirment le mal social
+dont nous souffrons,--sans le guérir. Et puis, les maîtres n'ont-ils pas
+fréquemment les domestiques qu'ils méritent? Prennent-ils un soin
+attentif de leur moralité, de leur santé, de leur avenir? Si l'inférieur
+a des devoirs, le supérieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques
+s'attachent à votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos
+actes, que vous n'êtes pas indifférents à leur existence.</p>
+
+<p>Encore une fois, nous ne défendons point (on voudra bien le remarquer)
+les drôlesses, sans conduite et sans honnêteté, qui pillent et
+rançonnent la maison où elles sont entrées par ruse ou sur la foi de
+quelque recommandation mensongère. Les maîtres qu'elles exploitent ne
+font qu'user du droit de légitime défense en se débarrassant au plus
+vite de ce fléau domestique.</p>
+
+<p>Mais pour combien de pauvres filles honnêtes la domesticité est-elle
+l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame
+traîne dans l'oisiveté une vie à peu près inutile, ceux qui la servent
+lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se
+rappeler que, sans rompre absolument avec les agréments de la société
+joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux à faire que de
+promener à travers les salons sa grâce précieuse et parée! Témoigner à
+nos soeurs inférieures de l'attachement et de la sympathie est la
+meilleure façon, pour les privilégiés de la fortune, d'atténuer
+l'injustice du sort.</p>
+
+<p>On voit qu'à la question des domestiques, nous n'admettons qu'une
+solution d'ordre moral. Faisant appel aux maîtres et surtout aux
+maîtresses, nous les prions de se mieux pénétrer de cette idée
+chrétienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs égaux devant
+Dieu et devant la nature, des êtres qui pensent comme eux, qui souffrent
+comme eux, et que les progrès de l'instruction et de l'égalité rendent
+de plus en plus sensibles à l'injustice, à la dureté, à l'humiliation.
+Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de
+résignation pour nous servir qu'à nous pour les supporter. Il n'est
+qu'une réforme de notre mentalité,--la réforme de nous-mêmes,--qui
+puisse améliorer graduellement la condition de nos inférieurs. Et comme
+toute révolution morale, cette oeuvre d'éducation ne se fera pas en un
+jour.</p>
+
+<p>Déjà, cependant, il existe à Paris, et dans les grandes villes, une
+«Société des amis de la jeune fille», qui ne manquera pas, je l'espère,
+de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, éloignées de
+leur famille et dénuées de ressources. Quant aux majeures, elles
+commencent, un peu partout, à s'unir et à se syndiquer; et nous verrons
+peut-être un jour les mauvais maîtres mis en interdit par la
+«fédération» des domestiques et, à titre de revanche, les mauvais
+domestiques mis en quarantaine par la «coalition» des maîtres.</p>
+
+<p>Pourtant, ces moyens extrêmes nous répugnent. Mieux vaut l'entente que
+la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposées par la Gauche
+féministe? Celle-ci n'hésite point à mobiliser contre les maîtres toutes
+les forces coercitives de l'État, réclamant qu'une loi et des règlements
+fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de
+sortie, ou, du moins, que «le travail des domestiques soit assimilé à
+celui des ouvriers et des employés quant aux conditions d'hygiène et de
+repos.» Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne même les
+bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il
+serait excessif de lui substituer l'État, d'autant mieux que rien
+n'oblige une domestique à rester dans une maison où elle se trouve mal
+payée ou mal traitée: il est entendu que les inspecteurs et les
+inspectrices du travail auront le droit de contrôler ce qui se passe
+dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra créer toute une armée de
+fonctionnaires pour procéder à ces incessantes visites domiciliaires: il
+suffira, répond-on, que les bonnes déposent une plainte chez
+l'inspecteur. Et voyez l'ingénieux détour: la dénonciation tortueuse et
+lâche remplacera l'inquisition à domicile<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. On ne saurait vraiment
+imaginer rien de plus libéral: ou l'espionnage ou la délation. Avec un
+pareil régime, le shah de Perse lui-même se déciderait à cirer ses
+bottes. Si jamais cette savante réglementation est votée, une loi
+s'imposera d'urgence pour défendre les maîtres contre la tyrannie des
+domestiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des
+femmes. Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l5c2s4" id="l5c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Il est urgent, par ailleurs, que nos élégantes, qui ont le rare
+privilège de pouvoir soigner leur intelligence et leur beauté, se disent
+et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains
+de la femme qui dépense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en
+France, 950 000 couturières et 30 000 modistes, dont elles utilisent
+plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de
+dédier son excellente étude sur les ouvrières, à l'aiguille: «A celles
+qui font travailler, pour qu'elles prennent pitié de celles qui
+travaillent!» Les patrons subissent le caprice de leur clientèle. Les
+intermittences de presse et de chômage proviennent de l'irrégularité des
+commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intérêt et l'humeur des
+acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si
+instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingénie à réduire ses
+prix de vente, en réduisant ses prix de façon? Nous aurions tort de lui
+en faire un crime: c'est une nécessité qu'il subit à regret. Seulement,
+comme il n'est pas de limites à la misère, il se rencontre toujours des
+malheureuses prêtes à travailler à plus bas prix que d'autres moins
+malheureuses. A cela, quel remède?</p>
+
+<p>Puisque les moeurs règlent le travail plus que les lois, serait-il si
+difficile à nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur
+ou le prédicateur aidant, pour aviser aux moyens d'atténuer cet
+avilissement de la main-d'oeuvre? Il dépend de tout le monde que le
+travail s'abrège et s'améliore. Faites vos commandes à temps, et bien
+des veillées seront évitées. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et
+le repos dominical sera plus facilement respecté. Ce n'est pas assez. La
+femme riche a le devoir de prendre en main les intérêts de la femme
+pauvre. Il faut qu'il s'établisse de plus fréquentes et de plus amicales
+relations entre les rentières du premier étage et leurs soeurs pauvres
+des mansardes. Voilà une bonne occasion pour le féminisme de montrer ce
+qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est à ce prix. Si les
+heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple,
+le socialisme la prendra; et «quand il aura l'ouvrière, nous déclare M.
+Benoist, nous ne pourrons même plus tenter de lui disputer l'ouvrier.»
+C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'établisse bien vite, entre les
+patriciennes du luxe et les déshéritées de la terre, un féminisme de
+solidarité fraternelle qui pacifie les hommes en réconciliant les
+épouses et les mères.</p>
+
+<p>C'est surtout à l'ouvrière des grandes villes qu'il importe de tendre
+une main secourable. Moralement abandonnée au milieu de la foule
+indifférente, en butte aux embûches et aux plaisanteries des compagnes
+perverties qui s'appliquent à la déniaiser, en proie aux angoisses du
+chômage, se brûlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie,
+maigrement payée, poursuivie dans la rue par les propositions les plus
+éhontées, on ne saura jamais à quelles difficultés de vie, à quels
+héroïsmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnête et pure.
+C'est à peine si les plus économes, en se privant d'un plat, d'une robe
+ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret à la
+Caisse d'épargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la
+morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmités
+arrivent, c'est l'hôpital qui les attend. Que l'on joigne à cela
+l'inconstance d'humeur, l'imprévoyance, la légèreté et la coquetterie de
+la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrières
+participent aux bienfaits de la mutualité. Contre 5 326 sociétés de
+secours mutuels composées exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur
+les statistiques officielles, que 227 sociétés de femmes. Pourquoi
+l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et
+compléter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres
+participants? La mutualité entre femmes, plus encore que la mutualité
+entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charité.</p>
+
+<p>L'idée, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent à Paris,
+sous le patronage de femmes intelligentes et généreuses qui ont au coeur
+la religion de la souffrance humaine. Certaines sociétés, comme le
+«Syndicat mixte de l'aiguille», la «Couturière» et l'«Avenir», ont fondé
+une caisse de prêts gratuits; et cette entreprise hardie a donné
+d'étonnants résultats. Ces petites ouvrières, à l'air évaporé, sont des
+emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur à leur signature et se
+montrent très capables de fidélité dans les engagements et de régularité
+dans les paiements. Pourquoi les congrégations de femmes, assistées d'un
+comité de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les
+ouvrières de leur quartier en sociétés d'assistance mutuelle? Pourvu
+qu'elles aient le bon esprit de séculariser un peu leurs procédés et
+d'alléger avec mesure les exercices de piété, les communautés sont tout
+indiquées pour devenir le siège social où les adhérentes se
+retrouveraient chaque dimanche en famille.</p>
+
+<p>Outre la misère à soulager, il y a chez l'ouvrière la moralité à
+sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans
+sa propre famille! Exténués par une longue journée de travail, les pères
+et les frères ne se préoccupent guère de leurs filles ou de leurs
+soeurs. Beaucoup même ne se gênent point pour étaler au logis leur
+inconduite et leur grossièreté. Vienne alors un de ces ouvriers hardis
+et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honnêteté,
+dont l'espèce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour
+peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible
+résistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les
+encourager aux pires défaillances. Les scrupules? Des bêtises! Une fille
+vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut,
+il est simple de se faire offrir ce que l'on désire! «C'est un fait,
+conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrière tombe par
+l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrière; il n'en est
+pas qui la défende.»</p>
+
+<p>Pour prévenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association
+mixte des patronnes et des ouvrières, assistée, conseillée, commanditée
+par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du
+peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille
+professionnelle<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle,
+en un livre plein de coeur, «rapprocher celles qui portent les robes de
+celles qui les font<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> <i>Bulletin du Musée social</i> du 30 juin 1897, circulaire nº 14,
+série A, pp. 271-283.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misères de femmes</i>, pp.
+212 et suiv.</blockquote>
+
+<p>En définitive, le mouvement mutualiste ne peut naître et se développer
+qu'en prenant pour devise: «Aide-toi, la charité t'aidera.» C'est en se
+conformant à cette règle, que certaines oeuvres sociales sont
+aujourd'hui en pleine activité: tels les restaurants féminins et les
+patronages de jeunes ouvrières. Que les femmes riches ou aisées
+s'enrôlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de
+leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pénétration
+réciproque des différentes classes de la société pour effacer nos
+divisions et apaiser nos querelles. La charité officielle et automatique
+des hommes a un malheur: elle connaît les maladies sans connaître les
+malades. Si bien qu'un abîme s'est creusé peu à peu entre les petits et
+les grands, abîme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus
+d'amour et plus de pitié. Mieux entendue, mieux organisée, l'«assistance
+de la femme par la femme» est seule capable de faire ce miracle, en
+rapprochant peu à peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la
+pauvreté.</p>
+
+<a name="l5c2s5" id="l5c2s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Que le coeur de la femme riche ou aisée s'ouvre donc de plus en plus à
+la bienfaisance et à la charité, et les questions sociales, qui nous
+affligent et nous inquiètent, perdront peut-être de leur acuité
+menaçante.</p>
+
+<p>Aux pauvres gens, nés sous une mauvaise étoile, pour lesquels la
+destinée est, dès le berceau, pleine de pièges et d'amertume, aux
+malheureux et aux abandonnés que les inclinations d'une hérédité
+perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des
+mauvais exemples guettent au foyer, à l'atelier, dans la rue, à tous
+ceux que mille périls et mille entraînements vouent à la misère, à la
+souffrance, à la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit
+dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une
+tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines
+maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les
+remèdes. Reconnaissons que la vie est inclémente pour les faibles, que
+le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop
+inégales, que les compartiments où nous vivons sont séparés par de trop
+hautes barrières, que les uns ont trop de peines et les autres trop de
+joies. N'ayons point l'égoïsme ou la lâcheté de nous accommoder des
+injustices du sort, de nous résigner aux infortunes imméritées d'autrui.
+Ouvrons notre coeur à plus de pitié, afin de faire régner en ce monde
+plus de justice et plus de solidarité.</p>
+
+<p>Sans cela, nul système, nul changement, nulle réforme ne servira
+utilement la cause du progrès et de l'humanité. Bien qu'il soit
+nécessaire, à mesure que le temps marche et que la société se
+transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop étroites,
+l'expérience atteste que le législateur intervient moins dans l'intérêt
+des minorités souffrantes que des majorités saines et puissantes. C'est
+une sorte d'hygiéniste qui se préoccupe surtout de faire la part du mal,
+d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la santé
+ou la moralité publiques. La prison et l'hôpital, voilà ses armes et ses
+remèdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa
+main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la guérir. Ses
+lois opèrent par coercition générale, sans se plier à l'infinie variété
+des maladies et des misères. Il réprime et il frappe de haut, en
+appliquant à tous même formule et même traitement. Faute de se pencher
+avec compassion sur chaque infortune, l'État est presque toujours
+impuissant à l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une
+souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amélioration sociale
+sans bonté. Voulons-nous que notre société soit plus hospitalière et
+notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrès de la tendresse et
+de la pitié, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonné à
+l'active coopération de la femme, dont les poètes ont vanté de tout
+temps «les paroles de grâce et les yeux de douceur.» Sans elle, nulle
+plaie n'est guérissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus
+de justice, plus d'harmonie et plus de beauté, l'obligation incombe à la
+femme d'élargir nos coeurs,--et le sien, premièrement. Là est, pour
+elle, le «devoir social» qui, au temps où nous vivons, se complète et se
+complique, pour chacun de nous, d'un «devoir patriotique». Nous
+permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera
+seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.</p>
+
+<p>L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte
+et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est
+triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la
+Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les
+préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la
+terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers
+les voies étroites et pénibles de la «cité humaine».</p>
+
+<p>Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne
+volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse
+de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent
+saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui
+ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux
+chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de
+Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs,
+mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour
+quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être
+le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir
+qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et
+qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience
+que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur
+apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de
+donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même;
+qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement
+son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de
+douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous
+serons les amis de l'humanité.</p>
+
+<p>Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des
+choses qui est la justification humaine de la moralité, nous
+ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons
+répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en
+améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes,
+et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de
+travailler à notre propre bien.</p>
+
+<p>Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une
+nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une
+histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la
+conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit
+être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête
+haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre
+et pour premier devoir de durer.</p>
+
+<p>Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus à
+rien, pas même à son rôle, à sa vitalité, à son avenir, et que, las de
+soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir
+gaiement, c'est-à-dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser,
+«il se donne à lui-même, selon le mot hardi de M. René Doumic, le
+spectacle de sa décomposition,» préférant mourir en riant que mourir en
+combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne
+sait plus vouloir, on ne rougit plus de déchoir. L'effort soutenu nous
+épouvante. Notre caractère est de ne plus avoir de caractère. On se
+laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en témoin ironique ou
+larmoyant, à la déroute de la conscience publique, à l'effondrement de
+la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide
+collectif<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> Voir une étude de M. René <span class="sc">Doumic</span> sur le théâtre. <i>Revue des
+Deux-Mondes</i> du 15 décembre 1898.</blockquote>
+
+<p>Et pourtant, j'affirme qu'il est des Français qui ne veulent pas mourir.
+Et c'est à secouer notre vieille nation fatiguée par tant d'efforts
+infructueux, énervée par tant de révolutions, épuisée de sang par un
+siècle de guerres et d'épreuves, que nous convions toutes les femmes de
+France.</p>
+
+<p>Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes
+classes et de toutes opinions ne se peuvent dévouer longtemps à la même
+tâche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je répondrai que
+l'unisson n'existe nulle part, pas même dans les meilleurs ménages. Ce
+qui n'empêche point les époux de s'unir pour la vie, malgré leur
+diversité de goûts et d'humeur. Et leur alliance offensive et défensive
+n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie.
+Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'idées et de
+croyances, un même amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de
+la patrie, amour puissant, fécond et durable, amour fraternel, qui nous
+fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos préférences et
+nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Français,
+c'est-à-dire enfants de la même mère, unanimement résolus à mettre à son
+service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la
+rendre plus unie, plus forte, plus prospère, plus redoutable aux rivaux
+qui la jalousent et aux ennemis qui la détestent.</p>
+
+<p>Voilà les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de
+France, pour qu'elles les transmettent à leurs enfants et les
+communiquent à leurs hommes. Grâce à quoi, plus respectueux de la
+solidarité humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en
+même temps aux espérances d'un monde meilleur et d'une patrie plus
+florissante, nous aurions peut-être le bonheur de voir, par un miracle
+de la toute-puissance féminine, s'épanouir, sur le vieil arbre de nos
+traditions françaises, une nouvelle frondaison d'espérances et de
+nouveaux fruits de bénédiction.</p>
+
+<p>A cet exposé du rôle social de la femme, les socialistes ne manqueront
+point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sûr d'abolir la
+misère et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.</p>
+
+<a name="l5c3" id="l5c3"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Doctrines révolutionnaires</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille
+ menacée par les unes et par les autres.--Identité de but,
+ diversité de moyens.</p>
+
+<p> II.--Doctrine collectiviste.--L'indépendance de la femme
+ future.--Notre ennemi, c'est notre maître.</p>
+
+<p> III.--L'ouvrière se convertira-t-elle au
+ socialisme?--Inconséquences du prolétariat masculin.</p>
+
+<p> IV.--Doctrine anarchiste.--La liberté par la diffusion des
+ lumières.--Le «réactionnaire» Voltaire.</p>
+
+<p> V.--Encore l'instruction intégrale.--L'avenir vaudra-t-il
+ le passé?--La femme sera-t-elle plus honnête et plus
+ heureuse?</p>
+</blockquote>
+<a name="l5c3s1" id="l5c3s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>L'émancipation de la femme figure naturellement au cahier des doléances
+socialistes et anarchistes. A côté du féminisme bourgeois, qui s'attarde
+à revendiquer contre les hommes l'égalité intellectuelle et conjugale
+sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le féminisme
+révolutionnaire, dédaigneux des demi-mesures et impatient du moindre
+frein, pousse l'indépendance des sexes à outrance et, bousculant les
+traditions reçues, violentant les règles établies, se riant des
+scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille,
+l'émancipation de l'amour.</p>
+
+<p>En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidèle à son principe,
+qui est de rompre tous les liens gênants. Pour ce qui est du socialisme,
+au contraire, les mêmes revendications ne vont pas sans quelque
+inconséquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant à notre
+époque, qu'il pénètre toutes les classes et envahit toutes les écoles.
+Peu à peu, les vieilles doctrines françaises, qui s'inspiraient du bien
+public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles
+bénéficiaient auprès de nos pères. L'indépendance absolue de la femme
+est la manifestation la plus effrénée de cet individualisme latent, que
+l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des âmes
+contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause
+commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prédominance
+inquiétante des vues étroitement personnelles sur les vues largement
+nationales.</p>
+
+<p>Pour adoucir le sort de quelques intéressantes victimes des hasards de
+la vie ou des fautes de leurs proches, pour prémunir celui-ci ou
+celui-là contre les suites dommageables de ses propres imprudences,
+notre époque n'hésite point à ébranler, à affaiblir tout notre édifice
+social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle
+trouve naturel d'infirmer toutes les règles de notre organisation civile
+et familiale. Désireuse de remédier à des infortunes exceptionnelles, de
+guérir quelques blessures pitoyables, elle ne se gêne aucunement de
+troubler l'existence des valides et de paralyser l'activité des
+vaillants. Rien de plus conforme à la pensée anarchique que de fermer
+obstinément les yeux aux réalités, aux nécessités, aux fins supérieures
+de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la
+considération et la poursuite des vues individuelles.</p>
+
+<p>Il semble pourtant que, sous peine de faillir à son nom, le socialisme,
+qui se fait une loi de subordonner l'«entité individuelle» à l'«entité
+collective», devrait se préoccuper un peu plus de l'avenir du groupe et
+un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emporté par
+le courant sans cesse grandissant des idées individualistes, mû par la
+haine de tout ce qui est religieux, hiérarchique, traditionnel, ennemi
+surtout de l'esprit de famille qui est le plus sûr obstacle au
+développement de l'esprit révolutionnaire, il s'est empressé de se
+mettre au service des époux mal assortis, s'offrant de jouer, auprès du
+peuple, le rôle d'une bonne fée capable de guérir d'un coup de baguette
+toutes les blessures du mariage, sans s'inquiéter de savoir si, à force
+de délier les serments, de relâcher les unions, de désagréger les
+foyers, la société humaine pourra continuer de vivre et de se perpétuer.</p>
+
+<p>Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement à
+la femme, les plus extrêmes revendications du programme individualiste,
+le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition économique
+de l'ouvrière est étroitement liée aux nécessités supérieures de la vie
+de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines
+révolutionnaires de n'en point tenir compte. Émanciper la femme de
+l'autorité paternelle et de l'autorité maritale pour mieux l'affranchir
+de l'autorité patronale et, plus généralement, de l'autorité masculine:
+tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres
+socialistes et anarchistes. Je le trouve très nettement exprimé dans un
+livre intitulé: <i>La Femme et le Socialisme</i>, où l'un des chefs du
+collectivisme allemand, Bebel, écrivait, dès 1883, à propos de la femme
+de l'avenir: «Elle sera indépendante, socialement et économiquement;
+elle ne sera plus soumise à un semblant d'autorité et d'exploitation;
+elle sera placée, vis-à-vis de l'homme, sur un pied de liberté et
+d'égalité absolues; elle sera maîtresse de son sort.»</p>
+
+<p>Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre à la
+femme la maîtrise souveraine d'elles-mêmes, ils prétendent l'y élever par
+des moyens différents. Ce nous est une très suffisante raison de
+distinguer, en cette matière, l'esprit collectiviste et l'esprit
+libertaire.</p>
+
+<a name="l5c3s2" id="l5c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Il est constant que la femme du peuple est sortie peu à peu du foyer
+pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort
+musculaire, «le développement de l'industrie mécanique a élargi la
+sphère étroite dans laquelle la femme était confinée et l'a rendue apte
+aux emplois industriels.» Cette constatation faite, M. Gabriel Deville,
+un des représentants les plus qualifiés du collectivisme, en tire cette
+conséquence que la femme, «arrachée au foyer domestique et jetée dans la
+fabrique, est devenue l'égale de l'homme devant la production<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>.» Il
+se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persévérance et
+d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le démontrent: ce sont
+des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point
+devant l'incongruité,--la compare à celle du chameau<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>. A mesure donc
+que la machine demandera moins d'effort musculaire à celui qui la sert,
+mais plus d'attention, plus d'habileté, plus de souplesse, on peut
+conjecturer que l'ouvrière aura plus de chance d'évincer de la fabrique
+l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immémorial.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperçu sur le socialisme
+scientifique, p. 31.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> <i>La Femme criminelle</i>, chap. IX, p. 186.</blockquote>
+
+<p>Cette évolution servira grandement, paraît-il, l'intérêt et la dignité
+de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes
+façons l'«entretenue» de l'homme? Et naturellement l'on donne à ce mot
+la signification la plus déplaisante qui se puisse imaginer. Lisez
+plutôt: «Celles qui ne peuvent acheter un mari chargé par cela même de
+pourvoir à toutes les dépenses, se louent temporairement pour vivre;
+mariées ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>.»
+Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dégradation,
+se laisser nourrir et vêtir par son mari ou son amant. Mieux vaut
+qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement
+tous les emplois, toutes les carrières, toute l'industrie, la grande
+comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indépendance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 44.</blockquote>
+
+<p>En août 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrès de
+Zurich se sont toutes rangées du côté de M. Bebel, qui défendait
+l'émancipation économique de la femme contre les démocrates catholiques
+dirigés par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans
+la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand,
+de supprimer la main-d'oeuvre féminine que d'abolir le télégraphe ou le
+chemin de fer. Effrayé d'une concurrence qui se fait de plus en plus
+redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrière
+des fabriques et réclame son expulsion des métiers mécaniques. Mais
+qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le législateur jetait dehors
+les millions de femmes qui y sont employées? Ce serait les vouer à la
+misère ou à la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux
+femmes honnêtes? Son résultat le plus certain serait de transformer la
+chambre familiale en atelier nauséabond. Au reste, la femme est un être
+humain qui doit se suffire à lui-même. Sa dignité, sa liberté sont au
+prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore
+que la sujétion et l'abaissement. Les misères de la femme ouvrière sont
+le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de
+l'en débarrasser.</p>
+
+<p>C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes âmes révolutionnaires que
+ni la renaissance de la vie de famille, ni l'équitable égalité des
+salaires, ni les autres améliorations possibles, n'élèveront le sexe
+féminin à l'existence idéale qu'il ambitionne. Les collectivistes
+s'obstinent à considérer l'infériorité de sa condition industrielle
+comme la conséquence du salariat. Pour soustraire la femme à la
+puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination
+capitaliste. «L'égalité civile et civique de la femme, conclut une des
+fortes têtes du parti socialiste français, ne saurait être efficacement
+poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'émancipation économique, à
+laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonnée la disparition
+de toutes les servitudes<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.» La première prééminence qu'il importe
+d'abattre, c'est donc l'autorité patronale; et l'on convie les femmes à
+s'allier aux ouvriers pour courir sus à l'entrepreneur. «Notre ennemi,
+c'est notre maître!» L'ouvrière ne sera délivrée de son joug que par
+l'avènement du collectivisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 31 et p. 44.</blockquote>
+
+<a name="l5c3s3" id="l5c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Mais il ne semble pas jusqu'à présent que la femme brûle très fort de se
+faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa
+conversion. C'est d'abord la méfiance qu'inspire une nouveauté
+systématique qui, en dépit de ses promesses libératrices, ne pourrait
+s'établir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir
+l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans
+despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la
+société future, ils sont pleins de menaces pour la liberté individuelle.
+Poussée trop loin, la surveillance préventive risque, avec les
+meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolérable. Pénétrer
+dans les ménages, envahir les foyers, sous prétexte de réveiller la
+torpeur des inoccupées ou de calmer la fièvre des vaillantes, édicter
+lois sur lois pour obliger les fainéantes au travail et imposer le repos
+aux laborieuses, est un système qui, pour être imposé par les plus pures
+vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition
+tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes françaises en
+les plaçant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de
+peine à supporter maintenant l'autorité d'un mari débonnaire pour
+accepter de vivre sous une règle conventuelle, fût-elle l'oeuvre des
+sept Sages de la communauté future.</p>
+
+<p>Ensuite, le prolétariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris
+fantasques qui gratifient leur douce moitié de caresses et de bourrades,
+avec une même libéralité. Après avoir proclamé la femme «l'égale de
+l'homme devant la production,» et au même moment où certains syndicats
+lui font, par une conséquence logique, une place dans leurs conseils
+d'administration, il est étrange d'entendre des membres du parti ouvrier
+réclamer des dispositions légales, à l'effet d'interdire l'entrée des
+ateliers industriels aux ouvrières, qui ont le désir ou l'obligation d'y
+gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, à celles qui rêvent de
+s'émanciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons
+offices du mari, et de leur refuser en même temps le droit et le
+bénéfice du libre travail?</p>
+
+<p>Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret
+désir d'empêcher les femmes d'envahir des métiers et des emplois, que
+les hommes ont pris l'habitude de considérer comme leur domaine
+exclusif. C'est ainsi qu'à diverses reprisés ceux-ci ont manifesté
+l'intention de les expulser des postes, des télégraphes, des imprimeries
+et autres ateliers, où elles menacent de leur créer une redoutable
+concurrence.</p>
+
+<p>Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'émanciper la femme,
+voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matière à
+belles phrases et à déclamations vaines, il leur est interdit de lui
+ôter tout moyen pratique de gagner honnêtement sa vie. Défendre aux
+patrons de l'embaucher, même à prix égal, n'est-ce point permettre à
+d'autres de la débaucher en plus d'un cas? Je n'hésite pas à dire que
+des mâles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et
+l'exploitation exclusive d'un métier, poussent l'antagonisme des sexes
+jusqu'à la barbarie. A ce compte, la liberté du travail, qui est un des
+premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour
+les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en
+mettre beaucoup hors l'honneur ou même hors la vie? Par bonheur, ce
+protectionnisme masculin, qui unit l'égoïsme à la cruauté, aura quelque
+peine à triompher de ce vieux fond de politesse française qui est
+encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la
+vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir
+étroitement dans la dépendance de l'homme, le seul moyen honorable de
+relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau
+ou à l'atelier.</p>
+
+<a name="l5c3s4" id="l5c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Les collectivistes disent aux femmes: «Voulez-vous être libres? faites
+avec nous la révolution socialiste.» Même refrain du côté des
+anarchistes: «La femme ne peut s'affranchir efficacement, écrit Jean
+Grave, qu'avec son compagnon de misère. Ce n'est pas à côté et en dehors
+de la révolution sociale qu'elle doit chercher sa délivrance; c'est en
+mêlant ses réclamations à celles de tous les déshérités<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>.» Les
+femmes prolétaires ne seront donc affranchies que par l'avènement du
+communisme anarchiste. Et les voilà du coup fort embarrassées: quel
+parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la «dictature du
+prolétariat», selon le mode socialiste, ou de la «commune indépendante»,
+suivant le programme anarchiste?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Jean <span class="sc">Grave</span>, <i>La Société future</i>, chap. XXII: la femme, p.
+322.</blockquote>
+
+<p>Chose curieuse: les deux écoles révolutionnaires ont une même foi dans
+la «diffusion des lumières» pour conquérir la femme du peuple à leurs
+idées, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il
+n'est qu'un moyen de soustraire la femme à la domination masculine,
+quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intégralement. Après avoir
+réclamé «l'admission de tous à l'instruction scientifique et
+technologique, générale et professionnelle», le commentateur de Karl
+Marx, M. Gabriel Deville, déclare que «l'affranchissement de la femme
+aussi bien que de l'homme» ne peut sortir que de «l'égalité devant les
+moyens de développement et d'action assurée à tout être humain sans
+distinction de sexe<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>.» Par ailleurs, un très curieux document,
+attribué à M. Élie Reclus dont l'anarchisme se réclame avec fierté,
+abonde dans le même sens: «Les vices et les défauts qu'on a souvent
+reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadé
+qu'ils résultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons
+qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou
+esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les
+effets<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperçu sur le socialisme
+scientifique, p. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> <i>Unions libres</i>; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.</blockquote>
+
+<p>On a pu voir que, sans accepter cette manière de voir, nous ne trouvons
+point déraisonnable d'élever le niveau intellectuel de la femme et
+d'admettre, à cette fin, les jeunes filles aux études de haute culture
+scientifique. Et telle est déjà la diffusion de l'enseignement dans les
+classes aisées, que Jean Grave a pu dire qu'«à l'heure actuelle, la
+femme riche est émancipée de fait, sinon de droit<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.» En sorte qu'il
+n'y a plus guère que la femme pauvre qui ait à souffrir de la prétendue
+supériorité masculine. Et pour l'en débarrasser, anarchisme et
+socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prôner l'instruction
+intégrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'être un privilège
+de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science
+devienne un «domaine commun», qu'elle soit la «vie de tous», que sa
+«jouissance soit pour tous<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, p. 328.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> <i>Paroles d'un révolté</i>: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.</blockquote>
+
+<p>Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet ancêtre de la libre
+pensée, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les
+sciences. Que les bourgeoises, à la rigueur, s'instruisent et se
+déniaisent, la chose est de peu de conséquence, à condition toutefois
+que l'étude ne les détourne point de leurs devoirs de bonnes poules
+couveuses. A la vérité, la haute éducation ne devrait être permise qu'à
+celles qui, par extraordinaire, s'élèvent au-dessus du commun: à
+celles-là, on ne demande plus d'être honnêtes femmes; il suffit qu'elles
+soient d'«honnêtes gens.» Quant à la femme du peuple, Voltaire la
+jugeait d'une espèce inférieure et indigne de boire aux sources de la
+science; il abandonnait aux prêtres le soin de catéchiser «les savetiers
+et les servantes.» Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le
+bon Dieu n'a-t-il pas été inventé pour les bonnes femmes?</p>
+
+<p>Aujourd'hui, tout le monde doit être convié, nous dit-on, à étudier, à
+savoir, à libérer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs
+manqueront aux cuisinières et aux paysannes, les anarchistes nous
+rappellent que le machinisme merveilleux du XXe siècle pourra aisément
+les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fée,
+d'extraordinaires mécaniques, obéissant au doigt et à l'oeil,
+accompliront toutes les tâches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les
+femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix
+et la lumière, par la grâce toute-puissante de la science universalisée.</p>
+
+<a name="l5c3s5" id="l5c3s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Débarrassé même de ces espérances chimériques, le goût immodéré
+d'instruction, l'appétit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au
+fond de toutes les doctrines féministes,--nous ménage (je m'en suis déjà
+expliqué) de pénibles surprises. Est-ce donc un idéal suffisant que la
+multiplication des diplômées et des raisonneuses? Disons plus:
+l'instruction affranchie de tout frein religieux, libérée de toute
+obligation morale, laïcisée à outrance, suivant le voeu révolutionnaire,
+risque tout simplement d'élever le niveau intellectuel de la galanterie.
+Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir,
+dans l'avenir, le type de la féministe émancipée de tout, sauf de ses
+instincts et de ses vices, sans illusions, sans préjugés, sans
+scrupules, indépendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en
+morale, libre en amour, exagérant ses droits et méprisant ses devoirs.
+Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.</p>
+
+<p>On nous répète dans certains milieux que l'éducation, pour être franche
+et loyale, doit initier préventivement la jeune fille à tout ce que nous
+avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu.
+Ainsi comprise, l'instruction intégrale est évidemment à la portée de
+toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai déjà posée)
+bon nombre d'âmes n'en seront-elles point gravement déflorées? Nos
+écrivains révolutionnaires n'ont pas assez de mépris pour la jeune fille
+timide, discrète, naïve, telle qu'elle sort du giron des mères
+chrétiennes ou du cloître de nos pensionnats religieux. Ils trouvent
+stupide de ne point l'avertir de toutes choses. «Pourquoi, disent-ils,
+lui fermer en tremblant les fenêtres qui s'ouvrent sur le monde?
+Faites-lui voir en face la nature et la vie. Déniaisez vos petites
+nonnes, instruisez vos petites oies.»</p>
+
+<p>Le malheur est que ces conseils commencent à être suivis, non pas
+seulement dans cette société frivole, exotique, où la modernité triomphe
+avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage,
+timoré, rebelle aux nouveautés troublantes. Et nous pouvons déjà juger
+aux fruits qu'elle porte, l'éducation nouvelle qui déchire tous les
+voiles et approfondit toutes les réalités. Soit! Mettez aux mains de vos
+filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, éveillez seulement sa
+curiosité sur les dessous mystérieux de l'existence; usez de franchise
+brutale ou de prudentes réticences: vos filles pourront tout savoir,
+mais aurez-vous toujours lieu d'en être fiers? Ce sera miracle si toutes
+parviennent à conserver, à ce régime, une demi-virginité d'âme.</p>
+
+<p>En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la
+science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposées aux pièges
+de la vie? Je voudrais le croire; mais à trop savoir, à trop comprendre,
+on s'expose à des indulgences, à des expériences, à des périls, contre
+lesquels la simple candeur les eût prémunies plus sûrement. On nous
+réplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, préparent à
+l'épouse et à la mère les plus attristantes déceptions. Mais est-il
+indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dévoiler
+méthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les
+duretés possibles de la vie? Et puis, le rêve a cela de bon sur la terre
+qu'il nous empêche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux
+turpitudes de ce monde. Ceux-là même qui prétendent que la vertu,
+l'amour, le dévouement sont des duperies, nous avoueront du moins que
+ces chimères sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet
+d'entretenir l'âme en paix et en sérénité, de bercer la souffrance et
+d'embellir la destinée. Ne bannissons point ces douces choses du coeur
+de la femme, car sa mission première est d'en garder le dépôt à travers
+les âges, afin de perpétuer parmi nous le règne de l'idéal, en croyant
+au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour
+nous le faire aimer.</p>
+
+<p>En résumé, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction
+intégrale selon l'esprit révolutionnaire, la jugeant inutile, sinon
+préjudiciable, aux intérêts économiques non moins qu'à l'amélioration
+intellectuelle du plus grand nombre.</p>
+
+<a name="l5c4" id="l5c4"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>L'économie chrétienne</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le socialisme chrétien.--Dissentiments irréductibles
+ entre la révolution et l'église.</p>
+
+<p> II.--L'homme a la fabrique et la femme au foyer.--La
+ famille ouvrière dissociée par la grande
+ industrie.--Interdiction pour la femme de travailler a
+ l'usine.</p>
+
+<p> III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette
+ exception est-elle justifiée?--Pourquoi les prohibitions
+ catholiques sont malheureusement impraticables.</p>
+</blockquote>
+<a name="l5c4s1" id="l5c4s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Qu'il s'agisse, en somme, des règlements collectivistes ou des procédés
+anarchistes, on vient de voir que les deux écoles s'entendent au moins
+sur ce point, qu'il faut émanciper la femme. Divisées sur la question
+des voies et moyens,--l'une préconisant la «commune indépendante» et
+l'autre, la «dictature du prolétariat»,--il reste que toutes les forces
+révolutionnaires poursuivent unanimement le même but, qui est la
+destruction des entreprises patronales par l'abolition de la propriété
+capitaliste. Après l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par
+épouser les idées de M. Jules Guesde ou celles de M. Élisée Reclus? Ou
+bien M. le curé aura-t-il assez d'influence pour la prémunir contre ces
+redoutables enjôleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter
+avantageusement, auprès des ouvrières, contre les tentations
+révolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les
+doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme
+latent qui inspire nos lois, règle nos moeurs et gouverne encore nos
+familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre
+avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'idée que la bataille rangée du XXe
+siècle ne mettra guère aux prises que deux armées sérieusement
+organisées: l'Église et la Sociale. A moins que le clergé lui-même ne se
+laisse entamer par les nouveautés ambiantes et mordre par les idées
+d'indépendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au
+chaos.</p>
+
+<p>Déjà certains ecclésiastiques sont entrés en coquetterie avec les partis
+avancés. De ce symptôme peu rassurant, le dernier congrès de Zurich,
+dont je parlais tout à l'heure, nous a donné quelques exemples
+significatifs. Les orateurs ont pris plaisir à rappeler le mot célèbre
+du P. Lacordaire: «Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la liberté qui
+opprime et la loi qui affranchit.» Et un Suisse catholique, l'abbé Beck,
+a fait cette déclaration grave: «Oui; c'est le capitalisme qui tue la
+famille et non le socialisme<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> <i>Revue d'Économie politique</i>, juillet 1898, p. 614, note
+1;--<i>Revue socialiste</i>, XXVI, pp. 446 et 453.</blockquote>
+
+<p>Mais quelles que soient les avances faites et les politesses échangées,
+il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne
+compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en
+moque,--ce qui constitue déjà un dissentiment irréductible,--la famille,
+que l'Église veut rétablir et fortifier, alors que la révolution
+travaille à l'affaiblir et à la ruiner, rend impossible un rapprochement
+durable. A ce même congrès de Zurich, M. Bebel a marqué, avec une
+netteté brutale, la distance qui sépare les deux points de vue: «Ce que
+vous voulez en réalité, a-t-il dit, c'est revenir en arrière, rétablir
+la société de petits bourgeois antérieure à l'avènement de la grande
+industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrétiens condamnent
+la société capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci
+obtenue, leur chemin se sépare du nôtre. Ils remontent vers le passé,
+tandis que les socialistes marchent à la société socialiste! Cette
+divergence essentielle ne nous empêchera pas d'accomplir ensemble, dans
+une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.»
+L'impression qu'a laissée ce congrès, où les socialistes étrangers, à la
+différence des socialistes français, ont rivalisé avec les catholiques
+de tolérance et de courtoisie, est que révolutionnaires collectivistes
+et démocrates religieux tirent souvent à la même corde, mais en sens
+inverse.</p>
+
+<a name="l5c4s2" id="l5c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Désireux de conserver la femme à la maison, les catholiques voudraient
+l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrière l'autorité de Jules
+Simon, ils répètent après lui: «La femme est absente du foyer depuis que
+la vapeur l'a accaparée; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramène le
+bonheur.» Cette parole exprime bien l'idéal essentiel, le but suprême
+qui s'impose au législateur et au sociologue. L'école chrétienne y
+adhère sans réserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur
+terre pour l'ouvrier sans un intérieur. Si la femme passe ses journées à
+l'usine, comment le logement pourrait-il être propre, salubre,
+habitable? Comment la cuisine pourrait-elle être soignée et la table
+exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les
+malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants
+la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le désordre et
+la tristesse au dedans.</p>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la
+femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne
+risque d'être gâté ou aboli par les rudes besognes industrielles.
+L'ouvrière des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni
+chiffonner une étoffe avec habileté. Dans le peuple, pourtant, la jeune
+femme devrait être sa propre couturière et l'habilleuse de la famille.
+Mais retenue à la fabrique du matin au soir, elle se néglige et néglige
+les siens. Que de fois père, mère et enfants, ne sont que des paquets de
+chiffons malpropres. On conçoit aisément qu'émus de ce triste spectacle,
+de bons esprits proposent à la terrible question du travail des femmes
+une solution radicale, à savoir que, hors des occupations domestiques,
+«la femme ne doit pas travailler.»</p>
+
+<p>C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'épouse aux travaux de
+la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste à la maison: fermez-lui
+l'entrée des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de
+la main-d'oeuvre féminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse à
+ces milliers de mères obligées de travailler debout, pendant dix heures,
+dans une atmosphère accablante, au milieu du fracas des machines et de
+la poussière des métiers? Il faut les voir à la sortie des filatures,
+maigres, pâles, exténuées! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la
+race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la
+méconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.</p>
+
+<p>Contraire à l'«ordre naturel» qui a pourvu la femme d'une complexion
+différente de celle de l'homme et, lui ayant refusé les mêmes forces,
+n'a pu lui imposer les mêmes travaux; contraire à l'«ordre social» qui
+veut un gardien pour le foyer et, prenant en considération la faiblesse
+relative de la femme, lui a confié partout le ministère de l'intérieur;
+contraire à l'«ordre économique» qui atteste que le salaire industriel
+de la femme est souvent absorbé par les dépenses d'entretien et de
+lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrière
+doit confier à des mains étrangères; contraire, enfin, à l'«ordre moral»
+qui souffre grandement de la promiscuité des sexes et de la désertion du
+foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie
+devrait être interdit graduellement. Répondant à M. Bebel, le chef des
+catholiques démocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes:
+«Depuis le berceau de l'humanité jusqu'à ce jour, sauf de rares périodes
+qui n'ont été que des périodes d'exception, la famille monogame a été le
+rocher de bronze contre lequel s'est arrêté le flot des révolutions.
+Nous attendons l'époque où le père suffira à l'entretien de sa famille.
+Voilà l'aurore des temps futurs que perçoit déjà notre esprit.»</p>
+
+<a name="l5c4s3" id="l5c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Il n'est qu'un genre de travail féminin qui trouve grâce devant les
+chrétiens démocrates, c'est le travail domestique, le travail familial,
+c'est-à-dire la tâche industrielle exécutée à la maison, près des
+enfants, dans les moments de loisir que laissent à bien des mères les
+soins du ménage. Suivant quelques bons esprits, la femme mariée n'aurait
+pas même, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un
+travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a
+exprimé cette idée avec une force extrême: «Les femmes mariées et les
+mères qui, par contrat de mariage, se sont engagées à fonder une famille
+et à élever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier
+contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier
+engagement qu'elles ont pris comme épouses et comme mères. Une telle
+convention est, <i>ipso facto</i>, illégale et nulle. Car, sans vie
+domestique, point de nation<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Lettre écrite à M. Decurtins en 1890.</blockquote>
+
+<p>Bref, le grand différend, qui divise les catholiques et les socialistes,
+consiste en ceci, que les premiers veulent «la reconstitution de la
+famille chrétienne,» tandis que les seconds souhaitent «l'émancipation
+individuelle de la femme.» Comme conclusion, le congrès de Zurich n'a
+point exclu les femmes de la grande industrie; il a voté seulement sa
+réglementation.</p>
+
+<p>On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrière ne
+serait pas gravement empirée par les prohibitions catholiques. La
+société capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la
+détruire, ou même de la transformer, du jour au lendemain? Et puis,
+hélas! la femme est fréquemment dans la nécessité de grossir, par son
+gain, le salaire du mari pour soutenir le ménage. Et toutes les
+interdictions du monde ne prévaudront point contre cette triste
+obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction
+naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon génie de
+la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui
+apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour.
+L'objection essentielle qu'on peut faire à cette conception de la vie
+féminine, c'est que la société contemporaine n'est point arrivée à ce
+point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants
+et trouver au foyer une sûreté de vie sans labeur industriel. Qu'une
+existence, bornée au gouvernement de son intérieur, soit pour la femme
+l'état le plus heureux, l'idéal de l'avenir, nous le voulons bien;
+seulement les nécessités du présent lui permettent rarement de s'en
+contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux à
+bien des femmes; mais les condamner au repos forcé quand le pain manque
+au logis, c'est les vouer irrémédiablement à la misère; et il nous est
+difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de
+fraternité chrétienne.</p>
+
+<p>Certes, lorsque la femme est mariée, nous sommes d'avis que sa véritable
+place est au foyer conjugal: sa santé y gagnera, et sa moralité aussi.
+Encore est-il qu'à l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la
+condamner souvent à mourir de faim. On parle en termes émus des soins à
+donner aux enfants, du pot-au-feu à surveiller, des travaux du ménage,
+des obligations de la maternité, des joies austères du foyer; mais
+lorsque la marmite est vide et la cheminée sans feu, lorsque les petits
+souffrent du froid ou de la faim, conçoit-on qu'une mère consente à se
+reposer, inactive et désolée? Cette vaillante (ceci soit dit à sa
+louange) ne trouve alors aucun labeur trop pénible pour nourrir son
+monde, les jeunes et les vieux.</p>
+
+<p>Quant aux filles, aux veuves, aux femmes maîtresses d'elles-mêmes, je ne
+vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de
+travailler à l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la
+maternité, cette raison ne concernant que les femmes chargées de
+famille. Or, les mères ne sont qu'une minorité parmi les «travailleuses»
+proprement dites. D'après notre dernier recensement, il existerait en
+France 2 622 170 filles célibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes
+mariées sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne
+connaissent pas les soucis de la maternité. De ce nombre, beaucoup
+doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les
+moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de
+chacun ne sont que des intérêts juridiquement protégés?</p>
+
+<p>Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins
+d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des
+machines,--celles-ci exigeant plus de dextérité que de force, plus de
+surveillance que d'énergie. D'autre part, le travail à la maison, pour
+lequel on professe tant déconsidération, n'est pas exempt
+d'inconvénients et de périls. N'oublions pas que c'est la petite
+industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la
+main-d'oeuvre féminine. Bien que travaillant chez elle, à ses pièces, à
+prix fait, une lingère de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle
+plus heureuse que l'ouvrière des fabriques? Cette exploitation du
+travail, que les Anglais appellent le «système de la sueur», sévit
+surtout sur l'ouvrière en chambre. Le <i>sweating-system</i> est la lèpre du
+travail à domicile. L'hygiène déplorable des ouvrières qui le subissent,
+le surmenage qu'il leur impose, l'isolement où il les tient, les maigres
+salaires qui le rémunèrent, sont autant de griefs contre le travail
+domestique. Celui-ci est-il donc si préférable au labeur collectif des
+grandes usines?</p>
+
+<p>Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tâches simplement
+ménagères reviennent, par droit de nature, à l'épouse et à la mère.
+L'avenir verra peut-être se constituer un état social nouveau (dont il
+n'est point défendu de poursuivre le rêve), où l'ouvrier sera mis, plus
+efficacement qu'aujourd'hui, à l'abri des risques du chômage, des
+accidents, de la maladie et des infirmités; où le mari, plus conscient
+de ses devoirs, se fera un crime de détourner le fruit de son travail de
+sa destination légitime, qui est le soutien de la femme et des enfants;
+où le père, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, à l'entretien
+d'une famille que la morale et la patrie s'accordent à vouloir
+nombreuse.</p>
+
+<p>Qui sait même si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu,
+pour la femme, plus sain, plus aisé, plus rémunérateur? Qui nous dit que
+la force motrice ne se transportera pas un jour à domicile, aussi
+facilement, aussi économiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a
+fait, l'électricité peut le défaire. Il est dans l'ordre des conjectures
+permises que, de ces vastes agglomérations humaines qui s'entassent
+présentement autour des usines, le progrès de l'industrie nous ramène,
+en une certaine mesure, à un travail familial amélioré, que chacun
+accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la
+nécessité douloureuse de la présence des femmes à l'atelier; et les
+mères pourraient reprendre leur place naturelle à la maison, sans être
+exposées à mourir de faim sur la pierre du foyer.</p>
+
+<p>Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser
+l'heure présente à préparer ce joyeux avenir qu'à pleurer stérilement un
+passé irrévocablement révolu.</p>
+
+<a name="l5c5" id="l5c5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Notre idéal pour l'avenir.--Nos concessions pour le
+ présent.--Point de théories absolues.--Il faut vivre avant
+ tout.</p>
+
+<p> II.--Restrictions apportées au travail féminin dans
+ l'intérêt de l'hygiène et de la race.--Théorie de la femme
+ malade: ce qu'elle contient de vrai.</p>
+
+<p> III.--Aperçu des réglementations de la loi française
+ relatives au travail des femmes dans l'industrie.--Leurs
+ difficultés d'application.--Leur nécessité, leur
+ légitimité.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous
+proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'être
+pratique, fera sourire de pitié, j'en ai peur, les réformateurs
+systématiques, grands partisans du «tout ou rien». Notre conviction est
+que le travail, avec quelque équité qu'on le puisse répartir, pèsera
+toujours d'un poids lourd sur l'immense majorité des femmes et des
+hommes. Nul système n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins
+de la maison ou des rudes corvées de la vie. Il n'est donné à personne
+de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde.</p>
+
+<a name="l5c5s1" id="l5c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et
+de la femme et nous formulerons notre idéal par cette règle toute
+simple: «Le père à l'atelier, la mère au foyer.» En cela, nous nous
+rallions expressément au programme chrétien. La grande préoccupation du
+législateur doit être, avant tout, de rendre l'épouse à son ménage et la
+mère à ses enfants. La place des femmes mariées n'est pas à la fabrique,
+mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voilà le but
+suprême. Mais n'espérons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain.
+Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, à travailler au
+dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'alléger le fardeau,
+qui pèse sur les frêles épaules d'un si grand nombre, nous paraît digne
+de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer
+la misère, tâchons au moins d'améliorer la condition des malheureuses.</p>
+
+<p>En conséquence, nous nous féliciterons de tous les débouchés nouveaux,
+qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant
+les yeux sur des confections peu rémunératrices. Mais gardons-nous des
+chimères: à quelque état de progrès et de civilisation que l'humanité
+puisse s'élever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne
+dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie
+du chef de famille ne suffit pas à soutenir le ménage, il faut bien que
+la mère se dépense pour les vieux et les petits.</p>
+
+<p>Là-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. «Bête de
+luxe et bête de somme,» voilà, paraît-il, comment nous comprenons le
+rôle de la femme<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup>.</a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 30.</blockquote>
+
+<p>Ce langage est impie. Aux champs comme à la ville, la femme française
+n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmenée, et bête encore
+moins. Célibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre,
+comme le commun des mortels. Le métier d'idole ne doit point lui
+suffire. Et notez que loin de se refuser à la loi du labeur, qui pèse
+sur elle comme sur nous, son âme courageuse nourrit l'espoir de disputer
+aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrières
+libérales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?</p>
+
+<p>Si maintenant nous la supposons mariée, nous maintenons que l'obligation
+incombe au mari de l'«entretenir», quelque offensant que soit le mot
+pour des oreilles révolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reçoit de son
+homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumône mortifiante,
+mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et
+fortunée, elle se contente de présider au gouvernement de son
+intérieur,--ce qui n'est pas toujours une sinécure,--soit que, pauvre et
+vaillante, elle prenne un métier pour accroître de ses gains le budget
+du ménage, la femme française n'est jamais une assistée, mais une
+associée. Elle collabore à l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de
+l'ouvrière en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur à
+l'ouvrage que, pour la prémunir contre les excès de son zèle, il a fallu
+que les lois intervinssent pour réglementer son travail dans les
+ateliers industriels.</p>
+
+<p>A la maison d'abord, à la fabrique ensuite, telles sont les places
+successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la
+première de leurs fonctions sociologiques est un rôle domestique et
+maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous
+repoussons de toutes nos forces la conception antique et païenne de la
+femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous répugnerait de
+leur interdire l'entrée des usines et des ateliers, dans le but de
+supprimer une concurrence fâcheuse pour les hommes. Loin de nous la
+pensée, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager
+indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel à la loi
+pour les obliger impérieusement à donner moins de temps à la fabrique et
+plus de soins au ménage. De même que nul ne s'aviserait d'empêcher les
+bourgeoises de cultiver les arts libéraux, d'écrire dans les journaux et
+dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau
+ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple siège au
+comptoir ou au magasin, dirige un métier ou surveille une machine.</p>
+
+<p>Qu'elle se donne d'abord à son intérieur, à sa famille, à ses enfants,
+c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter à s'y
+consacrer entièrement, s'il est possible. Mais dès qu'elle doit
+travailler au dehors pour soutenir le ménage, qui aurait le triste
+courage de la ramener de force à la maison? Avant de se reposer au coin
+du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop;
+beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que,
+d'après les statistiques officielles, la France compte, en chiffres
+ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrières de fabrique
+et 245 000 employées de commerce. Peut-il être question sérieusement de
+renvoyer cette armée de vaillantes dans leurs foyers respectifs?</p>
+
+<p>Méfions-nous donc des théories abstraites, de la logique pure, de
+l'absolu. N'exagérons point l'<i>indépendance de la femme</i>; car les
+socialistes eux-mêmes, si attachés qu'ils soient à cette idée, sont
+obligés d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrès sont unanimes à
+interdire au sexe féminin les travaux insalubres et dangereux, tels que
+les travaux des mines et des carrières. N'exagérons point davantage
+l'<i>intérêt de la famille</i>; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce
+n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient
+fermer à la main-d'oeuvre féminine, mais encore les emplois les plus
+recherchés et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise à un
+comptoir ou derrière un guichet télégraphique, qu'elle soit embauchée
+dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas également
+désert et l'enfant également abandonné? Essayons de donner à la femme
+plus de liberté, sans épuiser ses forces ni compromettre sa santé: voilà
+l'essentiel.</p>
+
+<a name="l5c5s2" id="l5c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le travail féminin comporte donc des restrictions nécessaires; et ces
+restrictions doivent lui être imposées dans l'intérêt de l'hygiène, qui
+se confond ici avec l'intérêt de la race. Sans distinguer entre la
+grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou
+compromette la santé de l'ouvrière, pour que le législateur ait le droit
+de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent
+insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraîner
+bien des mères à accepter des tâches trop pénibles et trop prolongées.
+C'est pourquoi il est inévitable de réglementer le travail des femmes
+dans les manufactures. De fait, aucun législateur n'y a manqué; et
+catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences
+doctrinales, sont unanimes à provoquer son action, à réclamer son
+contrôle et même à appuyer ses prohibitions. «Travaillez à la sueur de
+votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; à cette
+condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les
+moyens de vivre sans accroître démesurément vos chances de mort.» Il
+n'est que les économistes de l'école individualiste qui aient soutenu
+que la femme majeure doit être libre de se conduire comme elle l'entend;
+et leur voix faiblit, leur nombre décroît, leur influence diminue.</p>
+
+<p>Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la
+protection du Code? Nos prévenances légales ne sont-elles point
+l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque
+d'infériorité? Les accepter équivaudrait à un aveu d'impuissance. «Comme
+Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si débiles, si
+malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour
+de nous un contrôle et une sauvegarde? Vos chaînes de fleurs sont encore
+une façon de nous assujettir à votre domination. Un protégé est toujours
+subordonné, plus ou moins, à son protecteur. Nous ne voulons point de
+cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous.
+Les femmes ne sauraient agréer d'être défendues par les hommes sans
+s'abaisser et déchoir.»</p>
+
+<p>Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes,
+fût-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence
+et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne
+l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimées.
+Expliquons-nous brièvement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa
+place et aussi, peut-être, quelque application.</p>
+
+<p>Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un être faible,
+précieux, délicat, voué, par intermittences, à une sorte de misère
+physiologique ou, du moins, à une morbidité incurable qui la rend
+impropre à tout travail continu, à tout effort persévérant. Pendant les
+périodes renouvelées de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme
+passionnée, une malade; et ses crises physiques se répercutant, se
+prolongeant jusqu'à l'âme en troubles et en inquiétudes, doivent nous la
+faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilité
+complète. C'est une pauvre énervée que le mari a le devoir de soigner,
+de consoler, de guérir. Michelet veut, en effet, que l'époux soit le
+confesseur indulgent et le médecin avisé de sa femme. En échange de la
+grâce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer
+la paix et la santé.</p>
+
+<p>En réalité, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il
+reste, au fond de la théorie de notre grand écrivain, un fait qui n'est
+point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet à des
+souffrances périodiques, à un énervement maladif, que l'homme ne connaît
+pas. On nous dira que, par une certaine pudeur très respectable, la
+femme n'aime point qu'on en parle, de même que, par discrétion et par
+justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien
+n'insisterons-nous pas sur cette diversité de constitution et de
+tempérament, nous réservant seulement d'en tirer cette conséquence que,
+soumise à des assujettissements que notre sexe ignore, obligée de payer
+un lourd tribut à l'espèce dont la conservation dépend d'elle, la femme
+n'est point capable des mêmes efforts, des mêmes métiers, et que, pour
+le moins, la nature lui défend le labeur ininterrompu que la vie moderne
+nous impose. Certaines sociétés de secours mutuels ont constaté que,
+jusqu'à l'âge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidité des femmes
+(calculée par le nombre des journées de maladie) est une fois et demie
+supérieure à celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalité des
+ouvrières en soie dépasse, du triple, celle des ouvriers du même
+métier<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a><span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 60.</blockquote>
+
+<p>Aux femmes qui repoussent d'un air offensé les mesures de protection
+légale, sous prétexte qu'elles leur font toujours injure et souvent
+tort, nous pouvons maintenant répondre: «La nature ne vous permet point
+de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mêmes tâches ni aux
+mêmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous réserviez le meilleur
+de vos forces à ceux qui sont nés ou qui naîtront de vous, et vous ne
+pourriez gaspiller imprudemment la réserve de vigueur et de santé
+qu'elle vous a confiée, sans compromettre l'avenir de la race et le
+recrutement de l'espèce. Résignez-vous donc à être protégées, puisque
+vous êtes redevables de votre sang et de votre vie à l'humanité
+future.».</p>
+
+<a name="l5c5s3" id="l5c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>En fait, la loi du 2 novembre 1892, complétée par la loi du 30 mars
+1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations
+que voici: 1º interdiction de travailler plus de onze heures par
+jour<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>; 2º interdiction de travailler plus de six jours par semaine;
+3º interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir à cinq
+heures du matin; 4º interdiction de travailler sous terre, dans les
+mines, minières et carrières. Au total, réduction de la journée de
+travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veillées
+prolongées et suppression des travaux souterrains, telles sont les
+mesures prises par la loi française pour protéger l'ouvrière contre les
+exigences du patronat et les entraînements de son propre courage. Cette
+réglementation défensive entre avec quelque peine dans nos moeurs
+industrielles. Pourquoi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> Ce maximum sera réduit à 10 h. 1/2, au cours de l'année 1902,
+et à 10 heures, au cours de l'année 1904,--s'il est possible.</blockquote>
+
+<p>Nul n'ignore que la loi française s'applique de son mieux à protéger le
+travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans
+toujours y réussir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a édicté les
+mesures de protection ouvrière que l'on sait, soulève un concert de
+récriminations, la question de principe étant plus simple à trancher que
+la question d'application n'est facile à résoudre. Toute réglementation
+légale du travail féminin se heurte, en effet, à deux difficultés
+graves. Veut-on l'appliquer strictement, à la lettre, dans toute sa
+rigueur? On risque d'éliminer peu à peu les femmes de certaines
+professions, plus particulièrement surveillées à cause des dangers
+qu'elles font courir à la santé. Et alors, la loi, faite en vue de
+protéger la femme, protègera surtout le travail masculin, en le
+débarrassant de la sérieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la
+main-d'oeuvre féminine.</p>
+
+<p>Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficultés
+de la vie, des nécessités du métier? appliqueront-ils les règlements
+avec tolérance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors,
+les exceptions emporteront la règle. C'est ainsi que, dans la couture,
+la loi a été à peu près impuissante à protéger l'ouvrière contre le
+surmenage résultant de la durée excessive du travail et de la
+prolongation exagérée des veillées. De là, chez les patrons et même chez
+les ouvrières--en plus d'une hostilité à peine dissimulée à l'égard de
+la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper
+l'une et violer l'autre.</p>
+
+<p>Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre à l'atelier
+de travailler la nuit et même le dimanche; et les heures
+supplémentaires, ajoutées aux heures légales, sont acceptées le plus
+souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion
+d'augmenter leur gagne-pain, en méritant par un surcroît de travail un
+surcroît de rémunération. Il reste pourtant que ces autorisations
+bienveillantes et ces concessions nécessaires énervent, discréditent,
+infirment les prescriptions légales, et que, par condescendance pour la
+liberté, on arrive indirectement à fausser ou à paralyser tout
+l'appareil protecteur du travail féminin. D'où l'on a pu dire que la loi
+de 1892, par exemple, avait supprimé la veillée sans la supprimer, et
+que les règlements postérieurs l'avaient rétablie sans la rétablir.
+C'est le chaos.</p>
+
+<p>Mais quelles que soient les difficultés d'application, les femmes
+peuvent être sûres que nulle société, consciente de ses devoirs, ne
+s'abstiendra de protéger leur travail. Un peuple est trop directement
+intéressé à ce qu'elles lui fournissent de solides épouses, des mères
+fécondes et de bonnes nourrices, pour se décider jamais à les laisser,
+par amour de l'indépendance, s'anémier ou se détruire par un travail
+excessif en des ateliers malsains. L'État serait fou qui permettrait aux
+femmes de se tuer à l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se
+perpétuer que par leur vie. En conséquence, il ne les admettra qu'aux
+professions compatibles avec leur santé physique et morale; mais il
+ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialité, le devoir de
+l'homme étant de ne point aggraver l'inégalité des sexes par des
+prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les
+droits individuels de la femme avec les droits supérieurs de la
+société<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">(retour) </a> Voyez Paul <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>Le Travail des femmes au</i> XIXe
+<i>siècle</i>, 2e partie: De l'intervention de la loi pour réglementer le
+travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.</blockquote>
+
+<a name="l5c6" id="l5c6"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Infériorité regrettable de certains salaires
+ féminins.--Ses causes.--Le travail des orphelinats et des
+ prisons.--Griefs a écarter ou a retenir.--Solutions
+ proposées.</p>
+
+<p> II.--Inégalité des salaires de l'ouvrière et de
+ l'ouvrier.--Doléances légitimes.--A travail égal, égal
+ salaire pour l'homme et pour la femme.</p>
+
+<p> III.--Protection de la mère et de l'enfant
+ nouveau-né.--OEuvres privées.--Intervention de l'état.--Une
+ proposition excessive: hospitalisation forcée de la femme
+ enceinte.</p>
+
+<p> IV.--Protestation de tous les groupes féministes contre la
+ loi de 1892.--La réglementation légale fait-elle a
+ l'ouvrière plus de mal que de bien?</p>
+
+<p> V.--Pourquoi le féminisme ne veut plus de lois de
+ protection.--Un même régime légal est-il possible pour les
+ deux sexes?</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--«la loi
+des hommes,» comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en
+pensent-elles? qu'en disent-elles?</p>
+
+<p>Tout le mal possible. Le féminisme reproche à nôtre législation
+industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point
+faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se
+peuvent ranger sous trois chefs: 1º insuffisance et inégalité des
+salaires féminins; 2º hygiène et protection de l'ouvrière enceinte; 3º
+réglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre féminine.</p>
+
+<a name="l5c6s1" id="l5c6s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>En ce qui concerne les salaires féminins, tous les honnêtes gens, même
+les plus hostiles aux programmes des écoles révolutionnaires, éprouvent
+le même serrement de coeur, professent le même avis et formulent les
+mêmes voeux.</p>
+
+<p>Que trop souvent l'ouvrière ne puisse vivre qu'avec peine du travail de
+ses mains, voilà un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris
+la mauvaise habitude de considérer le salaire de la femme comme un
+salaire d'appoint, destiné seulement à grossir celui du mari. Aussi, dès
+qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour
+la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des écrivains
+officiels et les enquêtes des économistes indépendants nous ont fixés
+sur l'infériorité lamentable des salaires féminins<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. L'ouvrière
+adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province
+et trois francs dans le département de la Seine. Si l'on tient compte
+des chômages de la morte saison, il faut reconnaître que, dans bien des
+cas, la couture elle-même, qui est la principale occupation des femmes,
+est rémunérée d'une façon dérisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas.
+Les lingères ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M.
+Charles Benoist affirme qu'à Paris, on en est venu à payer dix-huit
+centimes de façon pour un pantalon de toile<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>.» Je sais même à
+Rennes, où j'enseigne, des malheureuses chargées de famille qui, peu
+habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures
+pour gagner quinze ou vingt sous. C'est à fendre le coeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> Paul <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>le Travail des femmes au</i> XIXe
+<i>siècle</i>; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans
+l'industrie, pp. 50 et suiv.--<span class="sc">Office du travail</span>, <i>Salaires et durée du
+travail dans l'industrie française</i>, t. IV; Résultats généraux, p.
+16.--Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misères des femmes</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> Charles <span class="sc">Benoist</span>, <i>Les Ouvrières de l'aiguille à Paris</i>.</blockquote>
+
+<p>Celles qui se résignent bravement à cette misère sont de grandes
+saintes. Mais quand la moralité est faible (nul n'ignore ce qu'elle est
+devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un
+travail indépendant, «on se met avec quelqu'un,» suivant l'expression
+populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de
+la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'où, de
+chute en chute, cette dégradation peut descendre: de même que, chez un
+grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour
+nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes,
+par un renversement innommable des rôles et des devoirs, la prostituée
+des boulevards extérieurs faire trafic d'elle-même pour soutenir le
+souteneur.</p>
+
+<p>Les salaires des ouvrières de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est
+un fait notoire. A qui la faute? La Gauche féministe répond avec une
+belle unanimité: «Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le marché
+commercial des produits payés à vil prix, et qui font de la sorte au
+travail libre une concurrence désastreuse<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>.» Les remèdes proposés à
+ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, «on
+interdira tout travail à l'enfance pour supprimer la concurrence faite à
+l'ouvrière libre,» et dans les prisons de femmes, «l'État imposera des
+prix de série fixés par l'administration, après entente avec les groupes
+corporatifs intéressés<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Rapport de Mlle <span class="sc">Bonneval</span> au congrès de 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> Même rapport: La <i>Fronde</i>, du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>La suppression du travail dans les orphelinats me paraît tout simplement
+abominable. Car, soyez sincères, Mesdames: décréter ici la prohibition,
+c'est déchaîner la persécution. Et quelle prohibition! Est-ce que le
+travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier?
+Et puis, dussé-je par cette affirmation heurter rudement les préventions
+vulgaires! j'ose dire que la plupart des communautés religieuses, qui se
+vouent au sauvetage de l'enfance abandonnée, ne sont pas riches. J'en
+connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent à peine les deux
+bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou
+trois cents petites bouches à nourrir, s'occupe de leur trouver du pain.
+Quoi de plus juste qu'en échange du vivre et du couvert, du logement et
+du vêtement, elle emploie ses pensionnaires à des travaux de couture
+usuels et faciles? En vérité, il serait plus franc de fermer les
+couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les
+deux cas, on risquerait de rejeter à la rue et souvent au ruisseau des
+milliers de jeunes filles arrachées, non sans peine, à la boue des
+grandes villes. Et je ne puis songer à cette criminelle imprudence sans
+que mon coeur se soulève contre les inconscients qui la proposent.</p>
+
+<p>D'autre part, les travaux, exécutés à prix réduit dans les orphelinats,
+ont cet avantage avéré de mettre le linge de corps à la portée des plus
+petites bourses. Comme consommateurs, les humbles ménages retrouvent ce
+qu'ils ont perdu comme producteurs. Il paraît même que la concurrence
+des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingères. Les modistes,
+les corsetières, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture
+surtout, les bonnes ouvrières sont rares, et les patrons y tiennent. Mme
+Marguerite Durand nous en donne la raison: «Le tour parisien de la
+couture est propre à certaines mains, à certains cerveaux, si l'on peut
+dire, à l'air ambiant, à la tradition de certaines maisons qui font des
+modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modèles de
+la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la
+prison de Clermont<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>?» Au fond, la modicité des salaires féminins
+résulte moins de la concurrence du travail congréganiste ou
+pénitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue à l'effort
+manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur
+inférieure au labeur de l'homme. Il y a là un jugement téméraire, une
+prévention coutumière, une dépréciation convenue, dont notre mentalité
+sociale ne se corrigera qu'à la longue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Est-ce à dire que les orphelinats religieux soient à l'abri de tout
+reproche? Assurément non. Pouvant faire travailler les jeunes filles à
+peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente à payer, leur
+concurrence pèse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre.
+Joignez que les communautés se disputent souvent les commandes des
+grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrières
+s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font à elles-mêmes:
+toutes choses qui, de réduction en réduction, dépriment les prix de
+façon, au préjudice de la main-d'oeuvre laïque et même de la
+main-d'oeuvre congréganiste. Où est le remède? Dans l'action syndicale
+ou dans la réglementation légale?</p>
+
+<p>Le syndicat est, à coup sûr, le moyen le plus digne, le plus agissant,
+le plus efficace, de défendre le salarié contre le salariant. Ce n'est
+pas nous qui déconseillerons ou découragerons les groupements
+professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirés,
+habilement dirigés, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs.
+Mais, pour l'instant, les syndicats féminins sont rares. Un exemple: à
+Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrières, et son syndicat,
+fondé par Mme Durand, comprend à peine 500 membres, dont 60 seulement,
+montrent quelque activité<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. L'idée syndicale fait donc péniblement
+son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingères
+dispersées aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isolées,
+solitaires, sans se fréquenter, sans se joindre, sans se connaître les
+unes les autres, n'aient plus de peine encore à s'unir et à se
+concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les
+couvents?</p>
+
+<p>Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a proposée<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>: c'est à
+savoir que les communautés se syndiquent pour lutter contre les rabais
+des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En
+Amérique, ce serait déjà chose faite. Mais en France, imagine-t-on un
+syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congréganistes, une grève de
+nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux
+patronages, d'en faire l'essai. Ils soulèveraient contre eux un tumulte
+de récriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de
+gain effrénée, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et
+si jamais leurs réclamations venaient à aboutir, le relèvement des prix
+de façon qui profiterait aux ouvrières libres, entraînerait du même coup
+une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne
+pardonneraient jamais aux communautés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> <i>Salaires et misères de femmes</i>, pp. 42 et 43.</blockquote>
+
+<p>Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitôt un syndicat de
+religieuses faire la loi aux patrons. Les congrégations de femmes n'en
+ont sûrement ni le goût ni le moyen: elles sont trop routinières, trop
+timorées, trop pacifiques, pour tenter une nouveauté si hardie; et le
+voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empêchées, l'État
+les condamnant à l'impuissance par une législation draconienne qui
+subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister même, au bon
+plaisir du gouvernement.</p>
+
+<p>D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en
+général, ils pensent moins à l'enfance qu'à la communauté, moins à
+l'avenir qu'au présent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions.
+Néanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement préoccupés de faire
+vivre la maison,--et souvent, la nécessité les y contraint,--négligent
+l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les
+grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait
+mettre les unes et les autres en état de travailler utilement, pour
+vivre dignement à leur majorité. Au lieu de cela, on les confine en un
+même atelier, on leur impose toujours la même tâche: aux unes les
+pantalons, aux autres les chemises, à celles-ci les ourlets, à celles-là
+les boutonnières. Ici, comme ailleurs, cette division du travail
+présente des avantages considérables pour le rendement du travail, qui
+est plus rapide et plus soigné, et de graves inconvénients pour
+l'éducation professionnelle des orphelines, qui reste forcément
+incomplète. Ajoutons que le travail des enfants est rarement payé en
+argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles
+consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'établissement
+qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur
+composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur
+constituer un petit pécule? Quelques menues gratifications, distribuées
+suivant l'ouvrage fait et déposées à la Caisse d'épargne, donneraient à
+cette intéressante jeunesse plus de coeur à la besogne et plus de
+confiance en l'avenir.</p>
+
+<p>Pourquoi même n'imposerait-on pas aux établissements d'assistance
+privée, religieux ou laïques, l'obligation d'apprendre une profession et
+d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rémunération
+pécuniaire à leurs petites pensionnaires, de façon que celles-ci, mieux
+préparées à la vie, puissent atteindre leur majorité avec un peu
+d'argent dans leur poche et un bon métier dans les mains? Et ces charges
+légales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais généraux
+des ouvroirs et des orphelinats, relèveraient peut-être, du même coup,
+le salaire des ouvrières libres, en obligeant les couvents à réclamer
+aux grandes maisons de confection des prix de façon plus rémunérateurs.</p>
+
+<p>Quant à laisser aux syndicats féminins, comme beaucoup l'ont réclamé, la
+nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans
+les ateliers tenus par les congrégations religieuses, nous n'y
+souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction
+d'État. Les délégués des syndicats seraient trop enclins à traiter les
+orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer,
+d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables à qui l'on doit
+le respect et l'impartialité. Que l'État conserve donc le choix et
+l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargés
+d'inspecter les ateliers congréganistes, sauf à prendre l'avis des
+travailleuses elles-mêmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900,
+l'électorat et l'éligibilité au Conseil supérieur du Travail. Libre même
+à l'État de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige,
+c'est-à-dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance
+publique. Nous l'inviterons même, pour les travaux qui le concernent, à
+fixer des prix de séries, afin de relever, par une sorte d'exemplarité
+attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laïque et religieuse,
+toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intérêt des
+contribuables lui permettront de prendre cette généreuse initiative sans
+préjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'État d'être un
+patron modèle?</p>
+
+<a name="l5c6s2" id="l5c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre féminine soit, à
+quantité et à qualité égales, moins rétribuée que la main-d'oeuvre
+masculine. On assure même que, dans certains cas, le salaire des femmes
+est inférieur de moitié au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est
+qu'en général l'ouvrière est moins payée que l'ouvrier, et la cuisinière
+moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de
+chambre. Pourquoi ce traitement inégal, si les uns et les autres rendent
+les mêmes services? De telles différences de rétribution ne sauraient
+laisser insensible quiconque s'intéresse au relèvement économique de la
+femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison
+qu'une mauvaise pensée d'envie, de rancune, de dédain, pour celle qui
+travaille de ses mains, il faudrait dire tout crûment qu'un pareil
+sentiment est abominable.</p>
+
+<p>C'est justice, assurément, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se
+traduise par une disproportion correspondante dans la rémunération
+reçue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pénible, aussi
+prolongé, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rétribution
+de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la même? La raison et l'équité
+font un devoir au patron d'égaliser les salaires entre les travailleurs
+des deux sexes, dont les tâches (cela peut arriver) sont identiques
+comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamnés, hélas! à voir
+souvent l'amour vénal mieux payé que l'honnête labeur, prenons garde, du
+moins, que l'infériorité des gains féminins ne soit, pour les âmes
+faibles, le prétexte ou l'occasion de chutes lamentables. De là cette
+formule de revendication: «A travail égal, égal salaire.» Le féminisme
+ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si déraisonnable?</p>
+
+<p>Savez-vous même plus belle formule et plus impressionnante vérité? En
+stricte équité (j'y insiste), l'équivalence de productivité entre le
+travail de l'ouvrière et celui de l'ouvrier emporte nécessairement
+l'équivalence de leurs rémunérations respectives. Pourquoi? Parce que,
+dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus
+élémentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe
+fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre
+la main-d'oeuvre féminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer à
+l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins,
+créer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrière, désunir deux forces
+faites pour s'aider, dissocier deux êtres nés pour s'entendre. Cela
+suffit, je pense, pour légitimer la péréquation des salaires masculins
+et féminins.</p>
+
+<p>Mais cette égalité de rémunération suppose, en fait, (nous y revenons à
+dessein) l'égalité préalable de production. Et il arrive plus
+fréquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le même temps et aux
+mêmes pièces que l'homme, l'ouvrière soit impuissante à fournir même
+valeur, même productivité, même somme d'efforts, l'ouvrier disposant,
+par constitution et par tempérament, de plus de muscle, de plus
+d'énergie, de plus d'endurance.</p>
+
+<p>Et lors même que les machines viendraient à simplifier, à alléger
+l'effort musculaire, de manière à n'exiger pour les conduire que du
+soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualités qui se rencontrent
+habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrière, fille ou
+veuve, les crises énervantes de son sexe et, lorsqu'elle est mariée, les
+épreuves intermittentes de la maternité. J'ai peur que le féminisme ne
+se débatte vainement contre ces causes naturelles d'infériorité
+économique. Point de doute, assurément, que les disparités actuelles ne
+s'atténuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: «Nous
+croyons, dit-il, que la différence entre les salaires des hommes et les
+salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux
+se rapprocheront<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.» Mais arriveront-ils à se confondre? C'est une
+autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrière cessât d'être
+femme.</p>
+
+<p>Maintenons, néanmoins, qu'il est bon de tendre à l'unification des gains
+entre les deux sexes,--la stricte équité exigeant qu'un travail égal
+soit payé d'un égal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce
+principe, la Gauche féministe a émis le voeu, que «les administrations
+nationales, départementales, communales et hospitalières donnent
+l'exemple aux patrons, en rétribuant de même façon les femmes et les
+hommes qu'elles emploient.» A quoi une excellente femme d'humeur
+socialiste objecta que «les administrations étaient aussi capitalistes
+que les patrons.» Mais un ancien fonctionnaire fit observer
+philosophiquement que «les administrations ne demandent pas mieux que de
+payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent.» Ce qui est la vérité
+même,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des
+contribuables. Et le voeu fut adopté à l'unanimité<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> <i>Le Travail des femmes au</i> XIXe <i>siècle</i>, p. 141.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l5c6s3" id="l5c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Pour ce qui est de la sécurité, de l'hygiène et de la durée du travail,
+nous nous associons de grand coeur à toutes les innovations, équitables
+et pratiques, susceptibles d'améliorer le sort des travailleuses. Telle
+la loi du 29 décembre 1900, qui a reconnu et sanctionné le droit de
+s'asseoir pour les ouvrières et les employées, et l'obligation
+corrélative pour les patrons de mettre des sièges à la disposition des
+femmes qu'ils emploient; telles la réduction graduelle des heures de
+travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire à toutes les
+occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter
+aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui
+s'appelle la maternité.</p>
+
+<p>Que de progrès à réaliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intérêt
+de l'espèce et par simple devoir d'humanité, n'est-il pas urgent
+d'arracher la mère et l'enfant aux privations et aux souffrances, en
+ouvrant de nouveaux refuges à la femme enceinte? n'est-il pas de
+supérieure justice de mettre l'ouvrière au repos, en demi-solde, avant
+et après l'accouchement, tant que le médecin le juge nécessaire?</p>
+
+<p>Il y a danger pour une mère de se charger de trop gros travaux dans le
+temps qui précède ou qui suit l'accouchement. A trop hâter l'époque des
+relevailles, à retourner trop tôt à la fabrique, elle risque de
+compromettre sa santé, de léser grièvement son organisme par des efforts
+prématurés. Le nouveau-né n'est pas moins à plaindre: que de fois le
+manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent
+à la dégénérescence ou à la mort? Le peu d'enfants qui résistent
+poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connaître les douces
+caresses de la mère.</p>
+
+<p>Mais comment permettre à l'ouvrière de garder le foyer aux époques de la
+maternité? Cette question devrait éveiller davantage la sollicitude des
+oeuvres privées et des pouvoirs publics.</p>
+
+<p>Jadis, en plusieurs contrées, la femme du peuple sur le point d'être
+mère devait être entretenue aux frais du public, jusqu'à ce qu'elle fût
+en état de reprendre son travail. Il se mêlait parfois à ces
+prescriptions des détails charmants. Certaines vieilles coutumes
+permettaient de chasser ou de pêcher, même en temps prohibé, pour la
+jeune mère. Ailleurs, chaque vigneron était tenu, quand elle en
+manifestait le désir, de lui couper trois belles grappes de raisin au
+moins<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> Voyez pour les détails P. Augustin <span class="sc">
+Rösler</span>, <i>La question
+féministe</i>, p. 237.</blockquote>
+
+<p>Jusqu'ici, la question d'argent a empêché l'État de prendre à sa charge
+l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics
+reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres
+d'initiative privée se sont montrées plus ingénieuses et plus hardies.
+La <i>Couturière</i> et la <i>Mutualité maternelle</i>, patronnées par les grandes
+maisons d'habillement, allouent à toute sociétaire qui accouche une
+indemnité de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre
+semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans
+le cas où la mère nourrit elle-même son enfant. Grâce au chômage absolu
+pendant la période critique, ces sociétés se font gloire d'avoir abaissé
+à 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalité
+infantile qui, à Paris, s'élève à 35 ou 40%. A la préservation de la
+santé de l'ouvrière vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalité
+des nouveau-nés. C'est double profit pour la société. Nous applaudissons
+de même à l'idée d'une «association des mères de famille», sortes
+d'inspectrices de santé à domicile qui assisteraient, avec discrétion,
+de leurs conseils et de leurs bons offices, les mères pauvres et les
+enfants malades<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> Congrès international de la condition et des droits des
+femmes. La <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Mais convient-il de pousser plus loin l'idée de protection? Considérant
+que, dans la période de gestation et d'allaitement, la femme est un
+véritable «fonctionnaire social,» M. Viviani a demandé la fondation
+d'une «Caisse de la Maternité», afin de mieux assurer aux femmes
+enceintes un secours pécuniaire, au moment où leurs ressources diminuent
+et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquiétait de savoir où
+prendre l'argent nécessaire à cette dotation, il fut répondu que le
+budget des Cultes en ferait les frais, ce budget étant non seulement
+«inutile,» mais encore «préjudiciable à l'humanité tout entière<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>.»
+Poussant même à l'extrême l'intervention de l'État, le Congrès de la
+Gauche féministe de 1900 a émis le voeu qu'«un séjour d'un mois, au
+minimum, dans les hôpitaux spéciaux ou les maisons de convalescence, fût
+<i>imposé</i> à la mère qui, après son accouchement, ne pourrait justifier de
+moyens d'existence pour elle et son enfant.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mères. Je
+ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrières pauvres
+l'obligation d'accoucher à l'hôpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a
+déclaré qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, «parce qu'une
+femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir
+tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutôt par la
+porte ou par la fenêtre rejoindre les malheureux qu'elle aurait
+laissés.» Et puis, les ouvrières,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont
+horreur de l'hôpital. Il n'en est pas une qui ne préfère le dénuement de
+sa chambre froide et malsaine à l'hygiène savante et luxueuse d'une
+salle commune. Elles veulent être chez elles. Et comme si cette
+obligation d'hospitalisation n'était pas assez dure par elle-même, on la
+subordonne, en outre, à une constatation humiliante entre toutes: celle
+de la misère. Nous ne voulons point de réclusion forcée pour les mères
+pauvres.</p>
+
+<p>Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des préventions de la
+mère.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit
+la trancher différemment, suivant qu'on envisage l'intérêt de la mère ou
+l'intérêt du nouveau-né. Ceux qui entendent protéger l'enfant, avant
+tout, n'hésiteront pas à imposer aux mères de famille toutes sortes de
+précautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de
+leurs entrailles appartient non moins à la société qu'à la famille;
+qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de méconnaître, à leur gré,
+les mesures hygiéniques requises pour la bonne venue des petits; qu'il
+est des heures où l'État doit forcer les gens à se soigner; bref, que la
+mère est débitrice, vis-à-vis de la communauté, de l'être qu'elle porte
+en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence
+et sa santé, serait un crime de lèse-nature et de lèse-humanité.</p>
+
+<p>Bien que j'admette l'antériorité et la primauté des droits de la famille
+sur les droits de la société, je ne contesterai point que celle-ci ne
+soit intéressée à la naissance de l'enfant et à la préservation de
+l'espèce. J'avouerai même que beaucoup de femmes, qui ne sont pas
+précisément de mauvaises mères, prendront difficilement, d'elles-mêmes,
+les soins et le repos qu'exige leur état. Ceux-là n'en douteront point
+qui ont vu, dans les crèches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et
+hâves, donner à leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une
+raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau
+de la maternité? Convient-il de sacrifier à la santé de l'enfant la
+liberté de la mère? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'«imposition»
+qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel à la gendarmerie pour la
+séparer violemment des siens et la traîner à l'hôpital?
+Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force?
+Placerons-nous toutes les femmes enceintes, après vérification faite de
+leur pauvreté, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait
+humiliante et cruelle. Je mets l'État au défi de l'appliquer.</p>
+
+<p>Certes, le budget de la maternité, qu'il soit alimenté par l'assistance
+publique ou la charité privée, ne sera jamais assez riche. Mais si nous
+devons secourir largement les mères indigentes et leur pitoyable
+progéniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les
+enfants à leurs parents, ni les mères à leur foyer. Encore une fois, pas
+d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternité finirait par être
+redoutée comme une déchéance, au lieu d'être acceptée comme un honneur.
+Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la
+conscience et l'amour de ses devoirs.</p>
+
+<p>L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc <i>facultative</i>. Et
+j'ajoute que l'assistance de l'État sera <i>supplétive</i>: ces deux choses
+se tiennent. Que si, en effet, la mère est, comme le socialisme
+l'affirme, redevable de son enfant à la communauté, celle-ci lui doit,
+en échange, «la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour
+faire un être de beauté aussi parfait qu'elle en est capable<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>.»
+C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'État
+répondrait aux mères qui lui tiendraient le langage suivant: «Du moment
+que mon enfant est à vous autant qu'à moi et que vous m'imposez, à ce
+titre, un internement obligatoire dans un asile à votre choix, je
+prétends que, par une suite nécessaire, j'ai le droit de vous imposer la
+responsabilité et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient
+nourris et élevés aux frais de la collectivité.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet présenté au
+Congrès international de la condition et des droits des femmes. La
+<i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question
+d'argent est de peu d'importance à côté de la question de principe. Ce
+qu'il faut empêcher, c'est que les droits et les devoirs de l'État
+n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu à peu
+la responsabilité des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des
+hommes, la notion même du mariage qui est la sauvegarde suprême de la
+femme et de l'enfant. A donner une prime à la maternité naturelle, dont
+les enfants seraient élevés presque toujours aux frais du public, on
+découragerait la maternité légitime qui, Dieu merci! s'obstine et
+s'épuise à élever les siens; on désapprendrait au mari les premiers
+devoirs de la paternité, en l'habituant à se désintéresser du sort de la
+mère et des petits; et finalement on préparerait la voie à l'union
+libre, qui nous paraît (nous le démontrerons plus loin) inséparable de
+l'avilissement et de l'asservissement du sexe féminin.</p>
+
+<p>Que faire? Persévérer dans la direction où nos lois sont entrées. Que
+les femmes pauvres soient donc assistées à domicile: cette solution
+libérale sauvegarde à la fois l'intérêt de l'enfant et les justes
+susceptibilités de la mère. Dès maintenant, les femmes en couches sont
+assimilées aux malades et bénéficient de l'assistance médicale gratuite;
+elles peuvent même, en cas d'urgence, être hospitalisées, sur l'avis du
+médecin, aux frais de la commune, du département ou de l'État. Nous
+souhaitons que ces mesures de protection soient complétées au profit des
+domestiques, mariées ou non, dont la grossesse est souvent une causé de
+renvoi. Il y aurait même de grands avantages à fonder et à multiplier
+les «maternités secrètes» ouvertes aux filles-mères qui veulent
+dissimuler leur grossesse. En résumé, nous acceptons l'«assistance
+maternelle», aussi largement pratiquée qu'on le voudra, à la seule
+condition qu'elle soit <i>supplétive pour l'État</i> et <i>facultative pour la
+mère</i>. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de
+nobles dévouements elle peut offrir aux femmes médecins de l'avenir!</p>
+
+<a name="l5c6s4" id="l5c6s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Quant aux réglementations légales de 1892, le féminisme n'en veut plus.
+Il les dénonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un
+fait notable que les trois Congrès de 1900 ont émis le voeu,--non sans
+vive discussion, il est vrai,--que «toutes les lois d'exception qui
+régissent le travail des femmes fussent abrogées.» Est-ce une simple
+bravade? Pas tout à fait. Au Congrès catholique, Mlle Maugeret s'est
+exprimée ainsi: «Dans le groupe que j'ai l'honneur de représenter, nous
+sommes tous partisans de la liberté du travail, sans autre
+réglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur,
+toutes choses dont lui seul est compétent. Au Féminisme chrétien, nous
+réprouvons la législation ouvrière à l'endroit des femmes<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>.» Nous
+relevons dans le rapport présenté au Congrès du Centre féministe par Mme
+Maria Martin les mêmes déclarations péremptoires: «Nous demandons pour
+toute femme majeure, même pour la mère, le droit de juger des conditions
+qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un
+pays libre<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>.» Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrès de la Gauche
+féministe, s'est prononcée dans le même sens, pour ce motif que «le
+premier devoir d'humanité doit consister à lever devant la femme
+travailleuse les obstacles et les difficultés,» et que «la loi, qui
+soi-disant la protège, les accroît et les amoncelle, et va de la sorte à
+l'encontre de son but<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> Rapport sur la Liberté du travail présenté par Mlle Marie
+Maugeret au Congrès catholique de 1900. <i>Le Féminisme chrétien</i> du mois
+de juillet 1900, p. 211.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> La <i>Ligue</i>, organe belge du Droit des femmes, nº 3 de l'année
+1900, pp. 82 et 83.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Point de doute: pour le gros des féministes, protection signifie
+vexation, oppression, persécution. Cet état d'esprit trouve peut-être
+son explication dans un fait qui a récemment défrayé la presse et occupé
+la justice. La <i>Fronde</i> est imprimée uniquement par des femmes. Or, le
+travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent
+guère se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent
+relevées contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministère
+public, fut condamnée finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a
+de plus étrange en cette réglementation, c'est que le travail de nuit,
+interdit aux ouvrières typographes, est permis exceptionnellement aux
+plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant à la femme: «Tu
+ne pourras composer un journal de neuf heures du soir à minuit, mais tu
+pourras le plier de deux à quatre heures du matin?» Ces inconséquences
+et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes
+dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de
+près au journalisme et à l'imprimerie.</p>
+
+<p>On sait que Mme Durand est directrice de la <i>Fronde</i>; de son côté, Mme
+Maria Martin a fondé le <i>Journal des Femmes</i>; et quant à Mlle Maugeret,
+non contente d'inspirer et d'imprimer le <i>Féminisme chrétien</i>, elle a
+créé une école professionnelle de typographie pour les jeunes filles, où
+elle a pu étudier sur le vif tous les inconvénients de la surveillance
+légale.</p>
+
+<p>De là cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes,
+mais contre les femmes; d'autant mieux que la réglementation ne s'étend
+qu'aux industries où l'ouvrière fournit un travail salarié. Rentrée chez
+elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit à telle
+besogne qu'elle voudra. Si donc le législateur lui défend, au nom de
+l'hygiène, de compromettre sa santé à l'atelier, il lui permet, au nom
+de l'inviolabilité du foyer, de la ruiner librement à son ménage.</p>
+
+<p>Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y
+souscrirais sans hésitation, s'il m'était démontré que la protection
+légale est une simple survivance des anciens préjugés qui tenaient la
+femme pour une éternelle mineure. Mais n'en déplaise à certaines
+féministes qui poussent le parti pris jusqu'à l'injustice, j'ai
+l'assurance que, parmi les partisans du travail réglementé, il est
+beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrière et croient
+sincèrement, sans arrière-pensée de domination humiliante, servir ses
+intérêts en la défendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle
+est souvent victime.</p>
+
+<p>Je me résignerais encore à l'abrogation pure et simple des lois de
+protection, s'il m'était démontré qu'elles font à la femme plus de mal
+que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite.
+La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition
+entre les nécessités du présent et les progrès de l'avenir. Elle n'est
+pas parfaite, et ses auteurs eux-mêmes en jugent ainsi puisqu'ils la
+modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a
+d'autres. Je dirai même que, si savamment remaniée qu'on la suppose,
+cette loi fera toujours des mécontents.</p>
+
+<p>C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrétion, là
+seulement où elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'étais
+magistrat, je prendrais pour règle de décision, en cette matière, cette
+maxime de large équité: «La meilleure interprétation des lois est celle
+qui les plie et les adapte le mieux aux besoins présents et aux intérêts
+actuels des justiciables.» J'aurais donc absous Mme Durand, comme
+l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi
+n'est pas de dépouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la
+composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne
+doit pas être inquiété pour ce fait, dès qu'il n'exige pas des ouvrières
+une durée ou une intensité de travail excessive. Les lois de protection
+sont, à mon sentiment, beaucoup moins des règles de coercition rigide
+que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai à
+l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences
+ou même par exception.</p>
+
+<p>Il faut se défendre contre cette monomanie autoritaire de réglementer
+minutieusement les moindres détails de la main-d'oeuvre industrielle. Il
+faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop sévère et
+trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les prolétaires que l'on
+veut protéger. Ceux mêmes qui voient dans la réglementation légale une
+arme dirigée <i>contre</i> le patron, beaucoup plus qu'une garantie instituée
+<i>pour</i> la femme, feront bien de réfléchir que cette arme est à deux
+tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre
+l'ouvrière. Quant aux gens d'âme plus libérale qui se sentent peu de
+goût pour l'intervention de l'État dans les conditions du travail, ils
+tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destinées,
+par la crainte révérentielle qu'elles inspirent, à préparer l'avènement
+de meilleures moeurs industrielles.</p>
+
+<p>D'autre part, nous nous refuserons à étendre leurs prohibitions aux
+travaux du ménage, si pénibles qu'ils puissent être. On nous dit bien
+que les veillées employées à réparer les vêtements du père et des
+enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de
+l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparaît comme
+l'asile sacré, le rempart auguste, le dernier refuge de la liberté.
+Autoriser l'inspecteur à en franchir le seuil, c'est abandonner la
+famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos
+actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulière
+logique, en vérité, que celle de ces féministes qui, mécontentes des
+réglementations de l'atelier, proposent de «les étendre aux ménagères
+dans leurs ménages<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>!» Appliquées à la famille, les lois d'exception
+feraient beaucoup plus de mal que de bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Même restreintes à l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles
+qu'utiles? C'est précisément ce qu'on soutient, en affirmant que «toutes
+les fois qu'une loi a voulu protéger les ouvrières, celles-ci en ont été
+les dupes.» Cette assertion est excessive: nous en appelons au
+témoignage des femmes elles-mêmes. Au Congrès de la Gauche féministe,
+Mme Vincent, parlant au nom de la Société coopérative des ouvriers et
+ouvrières de l'habillement, a déclaré que «tous, hommes et femmes, sont
+d'accord sur ce point que le travail de nuit doit être rigoureusement
+interdit.» Et la même congressiste a terminé sa communication pleine de
+faits et d'exemples décisifs, en disant que «la fermeture à heures fixes
+des ateliers de couture, de lingerie et, plus généralement, de toutes
+les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour
+sauvegarder la santé et la moralité des jeunes ouvrières.»</p>
+
+<p>Eu égard à la concurrence qui sévit particulièrement dans les travaux de
+l'aiguille, le patron ne connaît forcément qu'une chose: il faut que ses
+commandes soient exécutées. Et l'ouvrière, qui se dit que ses maigres
+salaires sont nécessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera
+tentée d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le
+rôle bienfaisant de la réglementation de mettre un frein aux exigences
+du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la
+loi se taise et que l'ouvrière se tue? Lingères, fleuristes,
+couturières, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas à redouter la
+concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du
+moins, la protection a du bon<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> Compte rendu sténographique du Congrès de la condition et des
+Droits de la Femme. La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Même assentiment chez tous ceux qui pensent que, par définition, l'État
+est le défenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait
+effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune
+fille? Impuissante à se protéger elle-même, il faut bien qu'elle soit
+protégée par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs
+dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme à
+l'«exploitation cléricale» des pupilles de la charité, le féminisme
+libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du
+bras séculier n'est pas toujours à dédaigner.</p>
+
+<p>Autre exemple. Pour des raisons d'hygiène et de moralité, la loi
+française interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette
+prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les
+nécessités actuelles de l'industrie condamnent l'homme à ce travail
+dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux
+souterrains devraient être seulement la punition des criminels.
+Convient-il, par un scrupule de liberté, d'ouvrir aux femmes tous les
+chantiers où les hommes s'épuisent en efforts périlleux et abrutissants?</p>
+
+<a name="l5c6s5" id="l5c6s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Malgré les belles phrases, dont ces dames honorent le «travail libre»,
+nous croyons qu'elles obéissent, dans le secret de leur coeur, à un tout
+autre mobile que celui de l'indépendance du labeur et de l'autonomie de
+l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas
+entendre parler de liberté pour les orphelinats et les couvents: ce qui
+n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent
+la protection de l'homme, c'est moins par amour de la liberté que par
+haine de l'inégalité. Leur fierté s'offense d'une tutelle qui prend des
+airs de commisération supérieure. Que ce soit bien là leur sentiment
+véritable, certains congrès l'ont manifesté clairement. «Nous demandons
+qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,»
+déclare une congressiste. «Protégeons le père comme nous protégeons la
+mère,» s'écrie une autre. «Je ne suis pas contre les lois du travail,
+prononce une troisième, je suis contre les lois d'exception<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.» Au
+fond, les réglementations de l'État trouvent grâce auprès des femmes.
+Mme Maria Martin, elle-même, dont le rapport se termine par cette
+formule du plus pur libéralisme: «Le travail libre dans un pays libre,»
+nous fait cet aveu: «Si la loi avait été applicable aux deux sexes, nous
+n'aurions eu rien à dire; un bien pour la classe ouvrière, en général,
+en eût pu sortir<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> Rapport cité plus haut, <i>eod. loc.</i>, p. 78.</blockquote>
+
+<p>Ainsi donc, en serrant de plus en plus près la question, nous arrivons à
+cette double constatation que les lois, qui régissent le travail
+féminin, ne sont guère attaquables dans les dispositions qui régissent:
+1º les travaux restés presque exclusivement aux mains des hommes, comme
+les travaux souterrains,--ceux-ci n'étant ni dans le tempérament ni dans
+les goûts des femmes; 2º les travaux restés presque exclusivement aux
+mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci étant
+beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.</p>
+
+<p>Restent les industries où la main-d'oeuvre féminine fait concurrence à
+la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature
+et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une même usine, hommes et
+femmes dirigent les mêmes machines. C'est à propos de ces industries
+mixtes que le mot «protection», toujours bienveillant en apparence, peut
+être nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrière en état
+d'infériorité vis-à-vis de l'ouvrier.</p>
+
+<p>Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'égalité les
+hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi,
+plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois
+de protection du travail féminin l'assujettissent plus gravement aux
+visites imprévues des inspecteurs, au contrôle perpétuel des heures
+d'entrée et de sortie, aux vexations des enquêtes, à la surveillance de
+l'hygiène et du repos des ouvrières. Pour se dédommager de ces charges
+et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la
+main-d'oeuvre féminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et
+voilà comment les lois de protection, suivant la démonstration de Mme
+Durand, ont pour résultat certain l'abaissement des salaires. On se
+flattait de protéger les femmes contre les hommes, et finalement on
+arrive à protéger les hommes contre les femmes. On voulait ménager la
+faiblesse de l'ouvrière, et l'on accroît l'infériorité de son labeur.
+Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'où cette
+conclusion: «Voulez-vous l'égalité du salaire? Vous ne l'aurez que par
+l'égalité du travail. Et point d'égalité dans le travail sans liberté
+dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>.» Et sur
+la proposition de M. Tarbouriech, le Congrès de la Gauche féministe a
+voté «l'application à toute la population ouvrière, et sans distinction
+de sexe, d'un régime égal de protection.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimère et une part
+d'exagération. L'exagération, d'abord, sera évidente pour quiconque aura
+bien voulu se pénétrer des développements qui précèdent. Pourquoi, en
+effet, rejeter en bloc une loi de réglementation industrielle dont
+certaines catégories d'ouvrières,--et notamment les syndicats de la
+couture,--prétendent tirer profit? En maintenant même ces mesures
+d'exception pour les corps de métier qui en bénéficient, il n'est pas
+impossible de réaliser, en certains cas, l'unification des lois de
+protection au profit des deux sexes. Notre législateur est entré dans
+cette voie, en fixant le maximum de la journée de travail à onze heures
+pour les ouvriers et les ouvrières adultes. Par ailleurs, toutes les
+garanties prescrites en faveur de la sécurité et de la salubrité du
+travail profitent aux uns et aux autres; et nous espérons bien que le
+repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps,
+aux hommes comme aux femmes. L'égalité de protection pour les deux sexes
+est donc réalisable, en plus d'un point, là où ceux-ci travaillent dans
+les mêmes ateliers, coopèrent à la même fabrication, servent les mêmes
+machines.</p>
+
+<p>Mais cette assimilation peut-elle être absolue? Et elle devrait l'être
+pour amener et justifier l'égalité des salaires.--Je n'en crois rien, et
+c'est ici que m'apparaît la chimère. D'abord, il arrive souvent (l'aveu
+en a été fait à plus d'un congrès) que le travail de la femme ne vaut
+pas celui de l'homme. A temps égal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrière
+par la résistance physique et la force musculaire. Je relève, dans une
+communication intéressante de Mme Durand, ce passage significatif: «La
+régularité dans le travail, la continuité dans l'effort, sont, en
+général, contraires au tempérament de la femme, qui est capable plutôt
+d'efforts momentanés, d'accès de zèle, de ce que l'on appelle,
+vulgairement des coups de collier<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.» Est-il possible que cette
+inégalité de labeur n'engendre pas une inégalité de rémunération? La
+lassitude et l'excitabilité, les indispositions et les maladies, sont
+plus fréquentes chez les ouvrières que chez les ouvriers: c'est un fait.
+Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par
+exemple, pendant de longues heures, à la boutique ou à l'usine, offre
+beaucoup plus d'inconvénients pour le personnel féminin que pour le
+personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 décembre 1900 n'a
+fait bénéficier d'un siège--tabouret, chaise ou strapontin--que les
+ouvrières et les employées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Dès lors, comment parler sérieusement d'égalité de protection légale
+entre l'homme et la femme? A peine le Congrès de la Gauche féministe
+avait-il voté cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu
+à la vérité des choses, il s'est empressé de réclamer une protection
+spéciale pour l'ouvrière enceinte. Pas moyen, je pense, d'étendre aux
+hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de
+travail et d'irrégularités inévitables sont cause et les grossesses, et
+les couches, et l'allaitement, c'est-à-dire toutes les charges de la
+maternité, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider
+momentanément les forces de la femme.</p>
+
+<p>Ces inégalités de nature ne permettent guère, on le voit, d'unifier la
+protection pour égaliser les salaires. Ce qui revient à dire que la
+maternité, qui est le lot de la femme, constituera toujours (fût-elle
+simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une énorme
+surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un
+conseil. Si nous voulons améliorer efficacement le sort des ouvrières,
+acceptons les services de tout le monde, d'où qu'ils viennent, du
+patron, de l'État, de la femme elle-même. Institutions patronales,
+réglementations légales, oeuvres syndicales, ont un rôle à jouer dans le
+relèvement de la condition féminine. Tirons-en tout le bien qu'elles
+comportent, ne décourageons aucune bonne volonté, et surtout
+gardons-nous des idées absolues si contraires aux complexités de la vie
+et à la nature des choses!</p>
+
+<p>Et maintenant, quels métiers, quelles fonctions peuvent être ouverts
+impunément au sexe féminin, sans détriment pour sa santé et, par suite,
+sans dommage pour la communauté? C'est une question d'«espèces», qu'on
+ne peut résoudre qu'en passant en revue les différentes carrières,
+auxquelles les femmes prétendent s'élever en concurrence avec les
+hommes. Et parmi ces prétentions nouvelles, il en est de graves et
+d'innocentes, de sérieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme
+elles le méritent, en mariant le plaisant au sévère.</p>
+
+<a name="l5c7" id="l5c7"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>La concurrence féminine</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La femme ouvrière ou employée.--Protection de la
+ main-d'oeuvre féminine.--Accord des prescriptions
+ françaises avec les déclarations papales.</p>
+
+<p> II.--La femme professeur.--Répétitions au
+ rabais.--Condition précaire et détresse cachée.</p>
+
+<p> III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui
+ conviennent éminemment au sexe féminin.</p>
+
+<p> IV.--La femme artiste.--La carrière théâtrale.--Les
+ beaux-arts et les arts décoratifs.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Avant d'entrer dans l'examen des carrières revendiquées aujourd'hui par
+les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne
+reconnaissons à l'État le droit d'intervenir, avec son appareil
+coercitif, pour départager les deux sexes et intimer impérieusement à
+l'un: «Vous ferez ceci!» et à l'autre: «Vous ferez cela!» qu'autant
+qu'il s'agit d'une distinction d'attributions réclamée par la nature des
+choses et dictée manifestement par le souci des intérêts supérieurs de
+l'ordre public. Hors de là, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux
+hommes, le principe de la liberté du travail qui, depuis la Révolution
+française, fait partie de notre droit public.</p>
+
+<a name="l5c7s1" id="l5c7s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Nous ouvrons conséquemment, toutes larges, les portes de
+l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent
+d'y trouver leur gagne-pain. A cette liberté nous n'apportons qu'une
+restriction: il ne saurait convenir à l'État que, sous couleur
+d'indépendance ou même de nécessité, l'ouvrière risquât sa vie et
+compromît sa santé.</p>
+
+<p>C'est pour ce motif essentiel que la loi française lui tient
+présentement ce langage impératif: «Jeune fille ou jeune femme, tu ne
+travailleras point dans les mines, sous quelque prétexte que ce soit;
+car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour
+enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te
+reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous
+réserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil
+pour réparer tes forces et un jour de distraction pour détendre tes
+nerfs. Je tiens à ce que ta journée de travail n'excède point onze
+heures; et je m'efforcerai de la réduire davantage, si la chose est
+possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement
+aux soins du ménage. S'il m'est défendu pour l'instant de te réserver,
+en cas de grossesse, avant et après les couches, une période de repos
+consécutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une
+indemnité équivalente à ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos
+finances sont gravement obérées), mes inspecteurs, du moins, veilleront
+à ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta santé, toutes les
+mesures de sécurité soient prises, toutes les règles d'hygiène
+observées, afin d'alléger ton labeur et de protéger la vie. Que si le
+zèle de mes fonctionnaires te paraît un peu rude ou intempestif, songe
+qu'il leur est inspiré par le désir de servir efficacement tes propres
+intérêts, qui sont inséparables de ceux de la race et de la patrie.»</p>
+
+<p>Ce petit discours, plus pratique qu'éloquent, mérite d'être approuvé.
+Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En
+tout cas, les bonnes chrétiennes auraient mauvaise grâce à l'incriminer,
+puisque les garanties tutélaires, dont la loi française entoure le
+travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les
+plus instantes du Souverain Pontife.</p>
+
+<p>Témoin cette citation de l'Encyclique de Léon XIII sur la condition des
+ouvriers: «Ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de
+l'âge, il ne serait pas équitable de le demander à une femme ou à un
+enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande à être observé
+strictement--ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura
+suffisamment développé en elle les forces physiques, intellectuelles et
+morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra flétrie par
+un travail précoce, et c'en sera fait de son éducation. De même, il est
+des travaux moins adaptés à la femme, que la nature destine plutôt aux
+ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent
+admirablement l'honneur de son sexe et répondent mieux, de leur nature,
+à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la
+famille.»</p>
+
+<p>Mais, si haute que soit l'autorité dont ces paroles émanent, elle
+s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que
+les prescriptions civiles, présentent un caractère masculin de
+supérieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de
+nos fières et libres féministes.</p>
+
+<p>Quant aux carrières bureaucratiques et libérales, disons tout de suite,
+pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune
+raison sérieuse d'en écarter les femmes. Évidemment, leur place est au
+foyer plutôt qu'à un bureau d'enregistrement ou à la barre d'un
+tribunal. Mais elles seraient mieux également à leur ménage que dans un
+atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur
+interdire d'être ouvrières. On leur permet, dans l'industrie et aux
+champs, les besognes les plus pénibles, parce que nulle loi humaine ne
+saurait les empêcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de
+quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus
+faciles et beaucoup plus rémunératrices? La liberté du travail est chose
+sacrée: en priver la femme, sans raison supérieure, est un crime de
+lèse-humanité.</p>
+
+<p>Reste à savoir quels emplois conviennent le mieux à son sexe.</p>
+
+<a name="l5c7s2" id="l5c7s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Depuis que l'instruction est offerte libéralement aux filles et que la
+conquête des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux
+douées, l'enseignement a permis à l'élite de gagner son pain sans
+déroger. Les institutrices sont devenues légion: près de 100 000 femmes
+sont employées dans l'enseignement primaire et secondaire. L'éducation
+de leur propre sexe leur est donc à peu près exclusivement réservée.
+Dans les établissements de l'État, notamment, l'enseignement secondaire
+des jeunes filles est confié presque totalement à un personnel féminin.
+Une douzaine de dames pédagogues siègent même dans les Conseils de
+l'instruction publique. On les écoute, on les décore.</p>
+
+<p>Bien plus, on réclame le droit, pour les nouvelles agrégées, de monter
+dans les chaires de l'enseignement supérieur. Cette nouveauté serait
+logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices,
+puisqu'elles fournissent des maîtresses distinguées à l'enseignement
+secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facultés les
+tiendraient-elles pour des recrues négligeables? Je sais bien que,
+présentement, l'enseignement donné par les hommes est plus solide, plus
+élevé, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes
+instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne
+puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc à celles qui le
+méritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de médecine:
+les étudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait même que le
+professorat féminin,--à la condition qu'il s'incarne sous des espèces
+jeunes et attrayantes,--fût un sûr moyen d'assurer l'assiduité aux cours
+les plus rébarbatifs.</p>
+
+<p>Mais il n'est pas donné à toutes les femmes d'être professeurs. Et pour
+nous en tenir à la réalité d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice,
+même munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup
+mieux traitée qu'une employée de magasin. Nous avons actuellement un
+paupérisme scolaire; et par ce mot nous désignons la misère cachée des
+précepteurs, instituteurs, répétiteurs des deux sexes, frères et soeurs
+en pédagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propreté
+de la tenue, une âme endolorie par l'incertitude et le tourment du pain
+quotidien. Décidés à ne jamais tendre la main, tenant à honneur de vivre
+de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amassé à
+grands frais aux heures de jeunesse et d'espérance, ils sont des
+milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de
+répétitions à l'usage des enfants riches, débiles et gâtés, de courte et
+frêle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On
+les appelle, ô dérision! les maîtres «libres». Rien de plus digne de
+pitié que cette petite Université dolente, besogneuse, en quête d'élèves
+introuvables.</p>
+
+<p>La plupart de ces braves filles considèrent comme le salut de trouver
+enfin,--après quelles démarches et quelles tribulations!--une place dans
+une famille riche, avec une rétribution à peine supérieure au salaire
+d'une domestique. L'assurance d'être logée, couchée, nourrie, vaut mieux
+que l'incertitude qui pèse sur la vie des maîtresses de langue, de
+musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes.
+Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans
+les carrières de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en
+disputent l'entrée et meurent de misère.</p>
+
+<a name="l5c7s3" id="l5c7s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Mais, dira-t-on, de quelque côté qu'elles se tournent, les jeunes filles
+se heurtent aux mêmes difficultés, et souvent à de pires
+injustices.--Oui, présentement, le choix d'une profession pour une femme
+est extrêmement limité. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne
+pense, peut apporter à cette situation malaisée une solution graduelle.</p>
+
+<p>Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le
+travail sédentaire, le travail assis, qui convient le mieux à la femme.
+Les fonctions bureaucratiques sont donc un débouché tout indiqué pour
+son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de
+merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et
+petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude,
+de la patience, comme la rédaction et la délivrance des titres, le
+calcul et le service des coupons, le contrôle et le classement des
+pièces. L'expérience, tentée par diverses sociétés, a démontré que les
+femmes sont particulièrement propres aux mille petits détails d'écriture
+et de comptabilité. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos
+administrations publiques et privées? Si elles en chassent les hommes,
+elles ne feront que les rendre à une vie plus active et plus extérieure
+qui rentre tout à fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal à
+diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le
+«fonctionnarisme» soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas
+naturel que les femmes en profitent, puisque ce débouché semble fait
+pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille
+leur sied mieux qu'aux hommes.</p>
+
+<p>Il n'est pourtant, jusqu'à ce jour, que certains services de l'État,
+comme les Postes et les Télégraphes, quelques Sociétés financières et
+quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel à la
+collaboration du sexe féminin. La France compte à peine 50 000 employées
+d'administration. Nos préfectures et nos municipalités, nos trésoreries,
+nos recettes et nos perceptions sont généralement réfractaires à
+l'entrée des femmes dans leurs bureaux. C'est à peine si, à Paris, la
+porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque
+temps. Pourquoi ne pas leur ménager un accès aux fonctions de
+bibliothécaire et de conservateur de musée? Leur serait-il même si
+difficile de faire d'exacts percepteurs, et de très suffisants receveurs
+d'enregistrement?</p>
+
+<p>Pour le moins, il est à souhaiter que nos préventions et nos habitudes
+administratives ne s'opposent pas trop longtemps à l'accession
+raisonnable des femmes aux emplois des services intérieurs de nos villes
+et de nos départements, la vie bureaucratique étant de celles, je le
+répète, qui conviennent le mieux au tempérament féminin. Pourquoi même
+la loi ne réserverait-elle pas expressément au sexe féminin certaines
+carrières administratives, où la vie est douce et le travail léger? La
+couture, déchargée ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-être se
+relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes
+évincés de leur bureau, notre domaine colonial est là qui offrirait de
+larges débouchés aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office
+n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable,
+mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie
+bureaucratique est une forme de la vie intérieure. Elle convient aux
+femmes; et tandis qu'elle atrophie les mâles, elle ferait vivre bien des
+mères.</p>
+
+<a name="l5c7s4" id="l5c7s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>A côté du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail
+artistique.</p>
+
+<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises à jouer un rôle
+sur les planches. La scène les attire. Actrices, danseuses et
+cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la
+rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France près de 4 000 artistes
+lyriques et dramatiques. Mais à part les premiers sujets, la carrière
+théâtrale, si recherchée qu'elle soit, apporte plus de misère que de
+profit, plus d'abaissements que de triomphes.</p>
+
+<p>Il se peut toutefois que le cabotinage élève quelques rares élus à une
+situation supérieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues.
+Souvent les théâtres ont pour directeurs des directrices. Singulière
+coïncidence: deux métiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont
+l'un consiste à gouverner la scène et l'autre à gouverner l'État. Les
+reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de
+puissantes reines de féerie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes
+diriger la comédie humaine. Et si minces sont devenus en politique les
+pouvoirs de notre Président, que nous pourrions, sans inconvénient, le
+remplacer par une Présidente. Celle-ci ne serait pas moins décorative,
+et elle aurait l'avantage de donner un corps et une âme à la République
+française, que la tradition nous représente sous les traits d'une femme
+austère et virile.</p>
+
+<p>Mais toutes les femmes ne pouvant songer à incarner notre capricieuse
+démocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent
+éperdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600
+artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'École des
+Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause définitivement gagnée.</p>
+
+<p>Leur admission, du reste, a été fort mal accueillie par MM. les
+artistes. Ils étaient là chez eux, bien tranquilles, à l'aise, en
+famille,--une famille où il n'y avait que des hommes et, bien entendu,
+des hommes de génie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de
+quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces
+nouvelles recrues s'étaient masculinisées de leur mieux: pince-nez,
+cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise était
+aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire à
+l'École? Enlever à ces MM. peintres et sculpteurs des diplômes et des
+médailles qui les exonèrent du service militaire. Alors, qu'on fasse
+porter le fusil à ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de
+la beauté ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de
+l'émancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de
+reproduire les grâces; mais ils n'entendaient point que celles-ci
+eussent la mauvaise pensée de leur faire une injuste concurrence. Voilà
+pourquoi ils ont crié: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour
+employer un néologisme tout à fait en situation, que le rapin
+d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.</p>
+
+<p>Au vrai, hormis quelques places dérobées à ces Messieurs, la condition
+des femmes n'en sera guère améliorée. La production artistique ne
+nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu'à une condition, qui est
+d'avoir du talent, sinon du génie. Or, ces qualités maîtresses ne
+courent point les rues. Ce n'est pas même dans les salles d'une école
+qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y développent et s'y
+assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait
+comment! <i>Spiritus fiat ubi vult.</i> Il y a mieux à faire et plus à gagner
+du côté des arts décoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec
+empressement. Les impressions et dessins sur étoffes, les spécialités de
+l'ameublement et de l'ornementation intérieure, offrent à un dessinateur
+de goût et d'ingéniosité mille occasions d'utiliser avantageusement son
+savoir et son habileté.</p>
+
+<p>Encore est-il que cette carrière suppose des aptitudes spéciales qui ne
+sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions générales de la
+vie s'étant profondément modifiées et se modifiant rapidement chaque
+jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et
+difficiles, mais de larges occasions de travail rémunérateur. A côté des
+récriminations saugrenues et des déclarations extravagantes qui font
+dire à bien des gens, superficiellement informés, que le féminisme n'est
+qu'exagération ou puérilité, il y a des plaintes légitimes et des
+revendications justifiées qui méritent d'être écoutées et satisfaites.
+Or, c'est à peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens, on éveillera quelques vocations intéressantes.
+Il faut aux femmes intelligentes des carrières d'un accès plus facile
+et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement
+moins aléatoire.</p>
+
+<a name="l5c8" id="l5c8"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h4>L'invasion des carrières libérales</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les
+ hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes
+ françaises pour la paix universelle.--Un bon conseil.</p>
+
+<p> II--La femme médecin.--Son utilité en France et aux
+ colonies.</p>
+
+<p> III.--La femme avocat.--Revendications
+ logiques.--Opposition des tribunaux.--Attitude du barreau.</p>
+
+<p> IV.--Objections plaisantes opposées a la femme
+ avocat.--Leur réfutation.</p>
+
+<p> V.--La femme magistrat.--Innovation périlleuse.--La femme
+ a-t-elle l'esprit de justice?</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>On n'ignore pas que le féminisme réclame l'admission des femmes à toutes
+les carrières libérales présentement occupées par les hommes. Le texte
+suivant en fait foi: «Le Congrès international des Droits de la Femme,
+réuni à Paris, en 1900, émet le voeu que toutes les fonctions publiques,
+administratives et municipales, et que toutes les professions libérales
+ou autres, ainsi que toutes les écoles gouvernementales, spéciales ou
+non, soient ouvertes à tous sans distinction de sexe<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l5c8s1" id="l5c8s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrière
+militaire elle-même n'en est pas exceptée. Le métier des armes serait
+susceptible, à la vérité, de satisfaire l'activité des plus ambitieuses
+et des plus ardentes. Mais on verra peut-être quelque inconvénient à
+ouvrir aux dames l'accès des régiments. Non pas que la galanterie
+proverbiale du soldat français puisse leur infliger d'irrespectueuses
+brimades; non pas même que les femmes soient incapables de courage
+militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il
+n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrière. Plus près de nous,
+les pétroleuses parisiennes ont jeté sur la Commune de 1871 un éclat
+particulièrement flamboyant. Voilà des faits qui rehaussent infiniment
+les mérites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous
+ces vivandières héroïques, qui épousaient la gloire du régiment et
+l'honneur du drapeau, préparant nos soldats au coup de feu en leur
+versant généreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des
+prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire
+chevauchée de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige
+de notre histoire nationale.</p>
+
+<p>Mais nulle femme ne m'en voudra de prétendre que les Jeanne d'Arc sont
+rares. Et encore bien que plus d'une Française se soit vaillamment
+conduite pendant la dernière guerre, il est à conjecturer que la
+généralité des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et
+les corvées de la caserne. Nous exerçons là un monopole que leur
+sensibilité nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se
+fassent cantinières! Par malheur, la situation est trop subalterne, et
+le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop
+loin la malignité que de fermer aux femmes l'entrée de certaines
+fonctions, sous prétexte qu'elles n'ont pas rempli leur «devoir
+militaire». On sait que cette condition préalable est exigée des
+candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on
+sait moins, c'est qu'une femme a été écartée récemment d'un concours,
+sous prétexte qu'elle n'avait pas satisfait à la loi du
+recrutement<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais
+porté le fusil, font de parfaits expéditionnaires. N'imposons pas aux
+femmes des conditions vexatoires et ridicules.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du mercredi 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines féministes
+hardies et batailleuses, rompues à tous les sports et habituées à toutes
+les audaces, se fût élevée, au moins en espérance, jusqu'aux exercices
+violents et aux rudes épreuves de la vie militaire. L'épanouissement du
+«troisième sexe» devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais
+on nous assure que la femme future se vouera, corps et âme, au
+relèvement et à la pacification de notre pauvre société. En quoi,
+sûrement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveauté; car nos
+petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges
+apôtres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devancée
+depuis des siècles au milieu des populations les plus hostiles et les
+plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les
+injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanité
+ignorante et déchue.</p>
+
+<p>Au fond, religieuse ou laïque, la femme est née pour les oeuvres de
+paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqué cent fois:
+l'idée de la nécessité de la guerre en soi n'est pas une idée féminine.
+L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un
+doux instinct de nature et, plus particulièrement, par l'instinct sacré
+de la maternité. Bien qu'elles soient exonérées de l'impôt du sang, il
+suffit qu'il soit payé par leurs maris et surtout par leurs fils pour
+qu'elles détestent la guerre. Comment s'étonner qu'elles défendent le
+fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que
+par une victoire douloureuse de la volonté sur le coeur, par le
+sacrifice héroïque de la sensibilité au devoir patriotique, qu'une mère
+se résigne, et avec quel déchirement! aux violences et aux deuils des
+conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagère élévation d'âme,
+les femmes se plaisent à caresser le rêve de la paix éternelle et de
+l'universelle fraternité.</p>
+
+<p>Ces idées se font jour, avec éclat, dans toutes les réunions féministes.
+On lit dans une lettre-circulaire adressée, en 1900, aux Congrès
+féministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui siège à
+Berne: «Quand les femmes feront résolument la guerre à la guerre, la
+cause de la paix dans le monde sera gagnée.» Et les Françaises
+s'enrôlent en masse dans cette croisade généreuse. Elles se flattent,
+suivant leur langage, de «transformer les armées guerrières destructives
+en armées pacifiques productives.» Mme Pognon, notamment, nous a promis
+solennellement que la «femme supprimerait le règne de la force et
+inaugurerait le règne du droit.» Comment cela? «En réduisant au minimum
+l'énorme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux
+oeuvres de mort<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>A cette fin, la Gauche féministe a émis le voeu «que, dans
+l'enseignement de l'histoire, les éducateurs mettent en lumière la
+barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils développent chez leurs
+élèves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanité, de
+préférence à l'admiration des grands conquérants, violateurs de la
+Justice et du Droit.» Et en plus de cette déclaration, qui part d'un
+excellent naturel, le même congrès a engagé «tous les gouvernements à
+mettre en pratique les principes adoptés par la conférence de la Haye.»
+Après cette double manifestation, les États auraient mauvaise grâce à
+ajourner le désarmement universel. Sinon, les femmes s'en mêleront!
+«Nous ne voulons pas, s'est écriée l'une d'elles, que l'on fasse de nos
+fils de la chair à canon; soeurs et frères en l'humanité, travaillons à
+faire tomber les frontières, pour la défense desquelles on nous demande
+la vie de nos enfants<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.»</p>
+
+<p>On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modèle du genre, cette
+véhémente apostrophe de Mme Séverine: «Nous sommes des créatures
+d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois
+(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanité), les nourrir de
+notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les
+envoyer sur les champs de bataille, mutilés, saignants, et criant encore
+notre nom, dans leur dernier râle et leur dernier soupir.» Et avec cette
+boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulevé les
+acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser
+contre la guerre «la grève des ventres». Voilà les hommes dûment
+avertis! Et pendant ce temps-là, il se faisait, dans l'enceinte de
+l'Exposition, au palais des États-Unis, une propagande si ardente en
+faveur du désarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Françaises, qui se
+permirent d'élever quelques timides objections contre les idées émises,
+furent traitées de «femmes à soldats<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 8 et du 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 12 et du 13 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Toutes ces citations feront craindre peut-être aux esprits calmes que la
+question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entraîne à des
+outrances fâcheuses. Ce n'est point de «la grève des ventres» qu'il
+s'agit,--une telle menace n'étant pas d'une réalisation imminente,--mais
+des intérêts supérieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre
+à l'«Association des femmes françaises pour la paix universelle»
+quelques idées très simples et très graves.</p>
+
+<p>L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment
+national. Ce n'est un mystère pour personne, que les idées
+internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous
+n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant, à
+l'heure actuelle, l'humanité n'est qu'une fiction ou, si l'on préfère,
+une idée. Où est l'humanité? En Russie? En Amérique? Là, je vois bien
+des hommes, mais ils sont Russes ou Américains avant tout. En Italie? En
+Allemagne? Là, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne
+songent guère à désarmer leur nationalité au profit de la fraternité
+humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rêvent qu'à
+enserrer le monde entier dans les replis sans cesse étendus et
+multipliés de l'impérialisme britannique. Ils n'ont de considération que
+pour l'humanité anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que
+possible; ils sont «inter-anglais», comme disait John Lemoine, qui les
+connaissait bien.</p>
+
+<p>N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous
+environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne
+négocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver à la main. Non;
+l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre
+dans une humanité vague et indécise, sans frontières, sans rivalités,
+sans patries. Si la France cessait d'être la France, nous ne serions
+point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets
+anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de
+soi-même, la conscience et l'amour de soi-même, est indigne de vivre et
+incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue à affaiblir en
+nous le sentiment patriotique,--à la veille de la grande lutte des races
+qui, vraisemblablement, remplira le vingtième siècle,--fait le jeu des
+nationalités grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.</p>
+
+<p>Défions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de désarmer imprudemment
+nos bras, d'énerver notre vaillance par un amour de l'humanité que nos
+rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression
+est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'épée dont nous
+pouvons avoir besoin demain pour défendre nos droits. Il y a quelque
+chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix
+des décadents et des lâches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce
+pas servir encore les intérêts de la paix que de pouvoir, au besoin,
+l'imposer à ceux qui voudraient la troubler? Ne déposons nos armes,
+n'abaissons nos frontières, qu'à la condition d'une équitable et loyale
+réciprocité. Sous cette réserve (les femmes de France, si capables
+d'héroïsme, la font sûrement en leur coeur), il est bon, il est saint de
+rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: «Bienheureux
+les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre
+nous!» Et les femmes auront bien mérité de l'humanité si, par bonheur, à
+force de prêcher l'union entre les hommes et la fraternité entre les
+peuples, elles parviennent à atténuer l'horreur ou même à diminuer la
+fréquence des conflits qui ensanglantent le monde.</p>
+
+<a name="l5c8s2" id="l5c8s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>«Donner des leçons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses,
+c'est nous condamner pour la vie à une sorte de domesticité supérieure.»
+Et les plus hardies se sont misés à frapper à la porte des Facultés de
+médecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de résistance.</p>
+
+<p>Quant à l'exercice de la médecine, je ne vois point qu'il soit
+avantageux pour personne d'en écarter les femmes. C'est la conclusion à
+laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacité
+individuelle, soit qu'on interroge l'intérêt général.</p>
+
+<p>Et d'abord, les femmes sont naturellement indiquées pour être
+herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent déjà cette
+fonction à Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que
+leur nombre s'accroîtra rapidement. Point d'occupation plus sédentaire
+et qui exige plus d'ordre, plus de précision, plus de mémoire, plus de
+propreté,--toutes qualités vraiment féminines. Et qui plus est, la vie
+intérieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement
+troublées ni interrompues. Trouverez-vous même si ridicule qu'une femme
+s'occupe d'hygiène ou de quelque spécialité médicale? qu'elle donne des
+soins à l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La
+vocation de médecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus
+naturel qu'une femme traite, soigne et guérisse les femmes? Est-ce
+qu'une mère n'est pas le premier médecin de ses enfants? Quoi de plus
+simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle
+fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conquérant
+tous ses grades? Laissez-lui faire ses études médicales: la clientèle
+peu fortunée des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte.
+Bannissez des Facultés de médecine le matérialisme insolent et les
+libertés excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous
+servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanité.</p>
+
+<p>Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition?
+Aucune. Habituées aux travaux manuels les plus délicats, on peut croire
+que les femmes médecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que
+la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font
+preuve presque toujours d'un sang-froid avisé, d'une dextérité
+ingénieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront
+peut-être des praticiennes émérites. Beaucoup ne s'élèveront pas sans
+doute au-dessus d'une honnête médiocrité; mais tous nos médecins
+sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes,
+il n'y faut guère songer, paraît-il,--un grand nombre d'opérations
+exigeant une application prolongée, une tension de l'esprit et des
+nerfs, et même une dépense de force musculaire au-dessus des moyens
+physiques de la femme. Nous trouvons là cette limite naturelle qui
+marque la frontière des privilèges virils. L'immixtion des femmes dans
+les fonctions masculines devra toujours s'arrêter devant les exigences
+organiques de leur propre constitution.</p>
+
+<p>En fait, on compte à Paris une vingtaine de femmes médecins, tant
+françaises qu'étrangères. Et les statistiques donnent, pour toute la
+France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes médecins. A l'heure actuelle,
+il n'est plus guère de pays où la doctoresse en médecine soit inconnue.
+Son utilité n'est pas contestable, surtout en province et dans nos
+colonies.</p>
+
+<p>Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes
+françaises,--religieuses ou laïques--qui, sous l'impression de scrupules
+exagérés, mais infiniment respectables, se résignent à la souffrance et
+préfèrent souvent perdre la santé et la vie plutôt que de recourir aux
+soins d'un homme, si âgé ou si discret qu'on le suppose. En plus de
+cette petite clientèle réservée pour laquelle les femmes médecins
+semblent destinées, nous serions peut-être, en cas de guerre, fort
+heureux de les trouver, ainsi que le prouve une expérience relativement
+récente. Dans la dernière campagne Russo-Turque, les médecins manquant,
+le gouvernement impérial fit appel aux étudiantes de quatrième et de
+cinquième année qui répondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les
+ravages du typhus, ni l'horreur des opérations et des pansements
+n'ébranlèrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blessés et
+excitèrent l'admiration des médecins. Si jamais la paix boiteuse dans
+laquelle nous vivons venait à être rompue, il est plus d'une «femme de
+France», dont nos chirurgiens militaires seraient à même d'apprécier,
+outre le zèle et le dévouement, les aptitudes médicales et les
+connaissances thérapeutiques.</p>
+
+<p>Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, où les femmes
+séquestrées dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le médecin
+en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher
+aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou même qui les tuent, en
+leur substituant des doctoresses de bonne volonté,--l'expérience ayant
+établi partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes
+comme des envoyées du ciel.</p>
+
+<p>Ne nous moquons point des femmes médecins. Certes, il faut se garder de
+leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous
+venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient
+avoir à grossir le personnel d'une profession où l'offre est déjà
+supérieure à la demande. Celles qui ont conquis leurs diplômes n'ont pas
+tardé à s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient guère l'emploi dans la
+mère-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un
+mouvement d'émigration des femmes médecins s'est dessiné, au cours des
+dernières années, vers les contrées mahométanes. L'idée était bonne; et
+chez nous, Mme Chellier l'a mise à profit. Triomphant de la défiance des
+Arabes, admise à pénétrer sous les tentes des indigènes, prodiguant ses
+soins aux femmes, aux enfants, parfois même aux hommes, elle a parcouru
+pendant des mois la Kabylie et la région de l'Aurès, gagné à la France
+mille sympathies et conquis pour elle-même une popularité durable. Il
+s'ensuit que les pays de religion islamique offrent à nos futures
+doctoresses un débouché immense,--je n'ose dire un débouché toujours
+lucratif. Ce rôle d'agents de l'influence française aurait du moins le
+mérite de réconcilier tous les patriotes avec le féminisme, puisqu'il
+serait démontré, grâce à lui, que loin de poursuivre des fins purement
+égoïstes, il est capable de servir utilement les intérêts généraux du
+pays. Dans une solennité officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer
+qu'il serait profitable à la France de confier aux femmes médecins des
+missions sanitaires aux colonies.</p>
+
+<a name="l5c8s3" id="l5c8s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Depuis le 1er décembre 1900, les Françaises peuvent exercer la
+profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur était pas permis de se
+faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on
+ne voit pas pourquoi il leur avait été interdit de plaider, alors qu'on
+les autorisait à guérir.</p>
+
+<p>Dans l'antiquité, le sexe faible fut admis parfois à pérorer devant la
+justice. L'histoire a conservé le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme
+d'un sénateur, qui avait été autorisée à plaider pour autrui. Mais de
+cette première avocate, Valère Maxime nous donne une idée plutôt
+fâcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs à des aboiements;
+et telles furent ses violences et sa cupidité que «son nom devint le
+plus grand outrage dont on pût cingler un visage de femme.» Après avoir
+indiqué qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jésus-Christ, son sévère
+biographe ajoute: «Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit
+plutôt enregistrer la mémoire de sa destruction que la date de sa
+naissance.»</p>
+
+<p>Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicité, de
+nos jours, l'honneur de prêter le serment d'avocat et de paraître à la
+barre d'un tribunal, a mérité le bonheur de voir son nom passer à la
+plus lointaine postérité. En revendiquant le droit de plaider pour
+autrui, elle n'a point obéi, soyez-en sûrs, à de mesquins sentiments de
+vanité ou d'intérêt personnel. Son but était plus noble et plus
+désintéressé: poser un principe, établir un usage, conquérir une liberté
+pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante,
+elle n'a pas eu de peine à reconnaître les imperfections de notre
+organisation sociale, et qu'aux misères, qui affligent notre vieux
+monde, il n'est qu'un remède que son sexe brûle de nous administrer avec
+sagesse et autorité. On l'a déjà deviné: il n'y a pas en France assez
+d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation!
+Trop peu de gens pérorent à la face des juges; le prétoire est
+silencieux et désert. Il est grand temps que les femmes comblent les
+vides de la corporation.</p>
+
+<p>Que si l'on ne goûte point cette explication, on reconnaîtra, du moins,
+que la revendication de Mlle Chauvin était des plus raisonnables et des
+plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il
+était facile de prévoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la
+possession d'un titre nu, d'un parchemin décoratif, et que, sachant
+vaincre, elle chercherait à profiter de la victoire. Comment! les femmes
+sont admises, dans nos Facultés de droit, à suivre les cours et à passer
+les examens; et, leurs études terminées, on leur défendrait d'en tirer
+parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses
+camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire
+une clientèle, se créer une position, bref, tirer de son grade toute la
+valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la
+magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne
+consentirait point à ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie,
+une contradiction, une impossibilité. Doctoresses en médecine, il a bien
+fallu leur permettre d'exercer la profession médicale. Licenciées en
+droit, il était inévitable qu'on les admît à exercer la profession
+d'avocat. Leur conférer des diplômes sans les autoriser à en bénéficier,
+c'était, ni plus ni moins, une offense à la logique et un déni de
+justice.</p>
+
+<p>Si pressantes que fussent ces considérations, les Cours d'appel de
+Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordèrent pour fermer aux femmes
+l'accès du barreau<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>. Le 1er décembre 1897, sur les conclusions de M.
+le Procureur général, Mlle Chauvin fut «déboutée» de ses prétentions.
+Les motifs de l'arrêt sont tirés, en substance, de l'ancien droit et des
+traditions du barreau. Lorsque le législateur a rétabli l'Ordre des
+avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes
+et aux règles qui étaient en vigueur avant la Révolution; or, dans
+l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait
+toujours été considérée comme un «office viril»; donc, aujourd'hui
+encore, la femme ne saurait y prétendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Voyez <i>la Femme devant le Parlement</i>, de M. Lucien <span class="sc">Leduc</span>.
+Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux
+aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils
+ne soient point recevables, conséquemment, à rechercher (l'arrêt en fait
+la remarque) si le progrès des moeurs rend désirable que la femme soit
+admise à l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de
+croire que le Corps législatif de 1812 ait eu l'intention de repousser
+le serment des femmes licenciées. A la vérité, une pareille prohibition
+n'est point entrée dans son esprit, pour cette bonne raison que
+l'hypothèse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste
+le texte de loi qui, en termes généraux, admet au serment «les licenciés
+en droit;» et, à moins de prétendre que l'emploi du genre masculin est
+toujours restrictif du genre féminin,--ce qui n'est point
+acceptable,--il eût été plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrêt de
+justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facultés
+de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une
+profession intellectuelle qui n'exige qu'une dépense ordinaire de force
+physique, alors qu'il ne vient à l'idée de personne de leur interdire
+les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures?
+D'autant plus que la capacité est de règle générale, que les incapacités
+ne se présument pas plus que les déchéances et les pénalités, que
+l'interprète ne doit pas distinguer là où le législateur ne distingue
+point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la
+jurisprudence est de suivre l'évolution des moeurs et de seconder la
+marche des idées.</p>
+
+<p>Au surplus, la question n'a pas été enterrée par cette sentence,
+restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses
+études juridiques. Il y a, sur les bancs de nos Écoles de droit,
+d'autres étudiantes qui brûlent du même feu sacré. C'est pourquoi, à
+défaut des magistrats qui se sont obstinés à faire la sourde oreille,
+notre Parlement s'est empressé de leur octroyer, par une loi spéciale,
+en date du 1er décembre 1900, la faculté de plaider devant les tribunaux
+français.</p>
+
+<p>A cela, point d'inconvénients graves. Dernièrement un bâtonnier de Paris
+déclarait au Palais: «Nous autres gens de robe, nous sommes tous
+féministes.» C'est beaucoup dire; mais, après tout, il n'est aucune
+bonne raison d'écarter les femmes de la barre. Redouterait-on, par
+hasard, leur concurrence? Trouverait-on libéral de les évincer du
+barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines écoles ou de
+certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prêterons point à
+Messieurs les avocats d'aussi misérables calculs: un tel ostracisme
+serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas à craindre, d'ailleurs,
+que les femmes leur disputent sérieusement la clientèle des plaideurs.
+Le barreau est trop encombré pour qu'elles s'y précipitent en foule au
+préjudice des situations acquises.</p>
+
+<p>Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu'à
+faire ce qu'elles désirent on a généralement la paix, le meilleur moyen
+de désarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart
+ne tenaient à être avocates que parce que cette fonction leur était
+défendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise,
+beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les
+contentions de la chicane celles qui, douées de facultés et de goûts
+heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de
+leur sexe à l'exhibition publique de leur personnalité.</p>
+
+<p>Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant
+ces dames les portes du Palais, précipite vers le barreau une multitude
+impétueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors même
+que le nombre des «avocates» ne serait pas très considérable, les
+plaideurs, du moins, auront le droit de choisir, à leur guise, sans
+distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de défendre
+leurs intérêts.</p>
+
+<a name="l5c8s4" id="l5c8s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Reste à savoir si la justice gagnera quelque chose à cette intervention
+des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'être examinée.</p>
+
+<p>Et d'abord, pourquoi le barreau eût-il été inaccessible aux femmes? Ce
+n'est pas une situation bien difficile à conquérir. Nous savons, hélas!
+par une expérience déjà longue, que le grade de licencié en droit et le
+titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus fréquent, sont à la
+portée de toutes les intelligences. Il n'est pas à craindre, d'autre
+part, que les femmes soient jamais embarrassées de parler: elles ont le
+don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses,
+opiniâtres, souples, rusées, habiles et promptes à la riposte; elles
+savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent
+précisément d'une élocution si facile, si abondante, qu'on peut
+appréhender qu'elles n'usent avec excès des droits sacrés de la défense?
+Certes, l'expérience atteste que les femmes silencieuses ou discrètes
+sont rares. Et c'est une réflexion de Montaigne que «la doctrine qui ne
+peut leur arriver ne l'âme, leur demeure en la langue.» Déjà, avec nos
+avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il
+pas plus difficile de mettre un frein aux épanchements de leur verbe?
+Dès qu'on aura donné la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la
+leur retirer? Je réponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de
+courage et de sévérité.</p>
+
+<p>On a vu un autre inconvénient grave,--maintenant que les prévenus
+peuvent se faire assister de leur avocat,--à donner accès à une
+doctoresse, fût-elle un peu mûre, dans le cabinet du juge d'instruction;
+car, à partir de ce moment, les secrets de la procédure seraient trop
+mal gardés. Mais les âmes sensibles ont répondu que les rudesses du
+magistrat inquisiteur et les désagréments de l'interrogatoire seront
+adoucis et égayés par les grâces d'un charmant tête-à-tête.</p>
+
+<p>On a fait remarquer, dans le même ordre d'idées, que, par le contact du
+beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient
+naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui
+retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de
+grand salon où fleuriraient toutes les civilités; que le langage du
+prétoire prendrait, de la sorte, plus de discrétion et de retenue; bref,
+que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouvelées,
+tempérées, affinées. Est-ce donc à dédaigner? On ajoute qu'aux
+plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout
+oreilles: on a beau être juge, on n'en est pas moins homme. Quant à
+penser que les magistrats seraient capables de faire une infidélité à la
+justice, par condescendance pour les grâces oratoires et les charmes
+persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance à laquelle
+personne ne voudra s'arrêter une minute.</p>
+
+<p>Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir
+interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, où il n'est
+point défendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de
+tradition immémoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si
+nous n'avions peur de choquer de très dignes susceptibilités, le jupon
+et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront fréquenter le
+prétoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats
+s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats.
+Les juges eux-mêmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle
+pas chaque jour des «enjuponnés?» Sans compter que la toque ne ferait
+pas si mal sur une jolie tête; et vous pensez bien que ces demoiselles
+ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou
+quelque orgueilleux plumet.</p>
+
+<p>On dit encore qu'il faudra modifier, à leur égard, les traditionnelles
+formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: «Mon cher
+confrère! Mon cher maître!» Et d'autre part, il serait inconvenant de
+féminiser cette dernière appellation. L'appellera-t-on «avocate»? Les
+puristes s'y refusent. A quoi de saintes âmes ont répondu que les
+catholiques, dans leurs prières, donnaient ce nom à la Vierge: <i>Advocata
+nostra!</i> ce qui signifie précisément qu'elle plaide notre cause auprès
+du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en
+français? C'est une simple habitude à prendre.</p>
+
+<p>Vraiment, j'ai honte de traiter si légèrement une si grave question;
+mais le Français, né malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait
+un crime de ne point flatter un peu sa manie. Très sérieusement, cette
+fois, j'ai l'idée que les femmes pourraient bien faire de terribles
+avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vérité,--et il leur
+est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y
+cramponner avec une obstination démonstrative. Joignez que la première
+qualité d'un avocat, c'est la souplesse. Pour défendre une bonne cause,
+et surtout pour gagner un mauvais procès, il lui faut un esprit fin,
+subtil, fécond en ruses de procédure, tout un ensemble de qualités
+professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux
+seuls.</p>
+
+<p>Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce
+qui va contre son gré ou son caprice est réputé non avenu. Une loi qui
+la gêne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son
+intérêt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne
+point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle désire est en
+cause. Elle devient alors une créature de parti pris et de passion, et
+elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice.
+J'enregistre en passant cette attestation d'un maître du barreau: «Il
+n'est point d'avocat qui n'ait été, à ses débuts, stupéfait de
+l'intelligence têtue que certaines femmes, d'ailleurs très fines et très
+avisées, mettent à lutter contre le droit et l'évidence, dès qu'il
+s'agit de leurs propres intérêts<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>.»</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> André <span class="sc">Hallays</span>, <i>Les Femmes au barreau</i>. Journal des Débats du
+19 septembre 1897.</blockquote>
+
+<p>Seulement le même écrivain se hâte d'ajouter qu'en ce qui concerne les
+affaires des autres, ces mêmes femmes retrouvent immédiatement leur
+sang-froid et leur lucidité. Point de doute que certaines «avocates» ne
+se montrent très capables de classer un dossier et d'exposer une
+affaire, et que, l'expérience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup
+d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilité de moyens à
+déconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu
+nombreuses,--l'activité des diplômées devant se porter, semble-t-il,
+avec plus de raison et plus de profit, vers les carrières sédentaires et
+tranquilles de la bureaucratie.</p>
+
+<a name="l5c8s5" id="l5c8s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>L'arrêt de la Cour de Paris, qui a refusé d'admettre Mlle Chauvin à
+prêter le serment d'avocat, signale les étroites relations de la
+magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appelés, le cas
+échéant, à suppléer les juges. Or, il est incontestable que la femme ne
+saurait, dans l'état actuel de notre législation, siéger comme
+magistrat. Et l'arrêt précité en tirait argument pour interdire à la
+femme la profession d'avocat.</p>
+
+<p>Au point de vue rationnel qui est le nôtre, il n'y a peut-être point une
+si indissoluble affinité entre la fonction d'avocat et la magistrature
+du juge. Et tout en ouvrant la première à la femme, nous serions disposé
+à lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais
+à lui permettre de juger, nous voyons des inconvénients graves. Le
+Parlement a partagé cet avis et consacré cette distinction.</p>
+
+<p>Franchement, il nous répugnerait infiniment de comparaître devant un
+aéropage féminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre
+confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop
+impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colère
+est plus exaltée que la nôtre. <i>Nulla est ira super iram mulieris</i>,
+lit-on dans l'Ecclésiaste. C'est encore un fait d'expérience, que les
+femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont
+un esprit de rancune, un goût de vengeance, plus vivace, plus ardent,
+plus obstiné. Presque toutes les dénonciations anonymes, que reçoit la
+police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.</p>
+
+<p>Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui
+les rend si facilement médisantes. Avez-vous remarqué qu'entre elles,
+elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs
+impressions sont si mobiles que certaines inclinent même à affirmer,
+comme des réalités indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou
+qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc
+renoncer à leurs plus jolis défauts, et aussi à leurs qualités les plus
+séduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des
+pièges au sentiment de la justice.</p>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'à leur bonté, en effet, qui ne nous fasse douter de
+leur impartialité. En toute matière, les questions de personnes priment,
+à leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de
+leur coeur. Le jugement logique et la raison démonstrative ont moins de
+prise sur leur esprit qu'une émotion quelconque. Elles auraient mille
+peines à s'empêcher d'absoudre par pure sympathie ou à s'abstenir de
+condamner par simple animosité personnelle. «La plupart des femmes n'ont
+guère de principes, dit La Bruyère; elles se conduisent par le coeur.»
+Bien vraie encore cette pensée de Thomas: «Les femmes font rarement
+comme la loi qui prononce sans aimer ni haïr. Leur justice, à elles,
+soulève toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont à
+condamner ou à absoudre.» C'est bien cela: leurs sentences procèdent du
+coeur plus que de la froide et impartiale raison.</p>
+
+<p>Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas
+incapable de passion; l'intérêt ou l'antipathie peut l'entraîner à un
+déni de justice. La faveur politique a trop de part dans son
+recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une
+impeccable et sereine impartialité. Et puis, le plus honnête magistrat
+du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse
+faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, même en
+fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le
+grave défaut de garder difficilement cet équilibre, cette pondération,
+cette stabilité entre les impressions contraires, qui est la grande
+préoccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons
+prépondérant chez le sexe faible, empêche le jugement d'être attentif et
+froid, suffisamment sûr, scrupuleusement équitable. Les natures
+sensibles restent difficilement dans la vérité. Leur raison est à la
+merci des émotions violentes.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se défier de leurs
+jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles
+détestent. Les plus distinguées conviennent, en cela, de leurs
+faiblesses. Témoin cet aveu de Mme de Rémusat: «Douées d'une
+intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons
+souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement émues pour
+demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous
+va mieux qu'observer.» Mauvaise disposition pour bien juger!</p>
+
+<p>Au vrai, la conscience féminine a des soubresauts et des oscillations,
+qui la jettent à droite ou à gauche en des excès de faiblesse ou de
+sévérité. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui
+ramène (j'y insiste) toute question de justice, soit à la sympathie qui
+absout par tendresse ou par commisération, soit à l'antipathie qui
+condamne par aversion ou par dépit. Autrement dit, plus compatissantes
+et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins
+équitables. L'injustice est leur péché capital. Bien peu y échappent.
+Passionnées naturellement, partiales inconsciemment, elles s'émeuvent
+trop profondément, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine
+ont trop d'empire sur leurs âmes. Chez elles, surtout, la tendre
+commisération l'emporte sur la stricte équité. Après s'être apitoyées
+sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamné. Après avoir crié
+vengeance, elles demanderont grâce. Abandonnez les criminels à la
+justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le
+premier mouvement, quitte à les remettre en liberté dans le second.</p>
+
+<p>Mettons que j'exagère. Faisons même aux femmes, si vous voulez, une
+place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de
+prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission à
+la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les décisions
+déconcertent déjà la justice et le bon sens,--serait un remède pire que
+le mal. Cela est si vrai que certains États occidentaux de l'Union
+américaine les ont exclues du jury, après les y avoir admises à titre
+d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans
+tenir compte des preuves.</p>
+
+<p>En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le
+glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait
+sans doute de son mieux, à droite et à gauche, avec une sainte colère,
+mais sans peser préalablement le pour et le contre dans la paix et la
+sérénité de sa conscience. Conservons donc à nos juges masculins le
+monopole de la justice; mais, de grâce! choisissons-les bien. A parler
+franchement, les femmes auraient tort de prétendre à toutes les
+fonctions viriles à la fois. Un peu de patience, s'il vous plaît! On
+verra plus tard. L'avenir de la femme dépend des fruits que produira
+l'émancipation graduelle de son sexe.</p>
+
+<a name="l5c9" id="l5c9"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h4>Le féminisme colonial</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Encombrement de tous les emplois dans la
+ mère-patrie.--Émigration des femmes aux colonies.</p>
+
+<p> II.--La française est trop sédentaire.--Pas de colonisation
+ sans femmes.--Les appels de l'«union coloniale».</p>
+
+<p> III.--Conclusion.--Est-il à craindre que l'émancipation
+ économique dénature et enlaidisse la française du XXe
+ siècle?--Résistances masculines.--Avis aux femmes.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Et maintenant une réflexion générale s'impose. Ouvrons aux femmes tous
+les emplois industriels, toutes les carrières libérales: en seront-elles
+beaucoup plus avancées? pourront-elles se frayer un chemin à travers la
+foule qui les encombre? Retenons qu'à chaque porte les hommes se
+bousculent et s'écrasent. Est-il donc croyable que le sexe faible
+parvienne à enlever au sexe fort des occupations rémunératrices, pour
+chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les
+places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux
+femmes? Dès lors, puisque les fonctions intérieures sont occupées,
+surpeuplées, saturées, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au
+dehors des occasions de travail qui font défaut dans la mère-patrie.</p>
+
+<a name="l5c9s1" id="l5c9s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Point besoin, pour cela, d'émigrer à l'étranger. Nos colonies nouvelles,
+où tout est à créer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des
+débouchés et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la
+métropole, où l'encombrement des professions condamne les mieux armées
+pour la lutte à la souffrance ou à la médiocrité. Que ne sont-elles plus
+nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'écoutant que
+leur bravoure et leur dévouement, s'en vont sur les terres neuves servir
+la patrie aux côtés de leurs maris? Combien de jeunes filles méritantes,
+adroites, économes, qui traînent une vie étroite et gênée parmi les durs
+travaux d'un ménage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou
+dans quelque bicoque lézardée de nos provinces endormies,--et qui
+pourraient trouver au-delà des mers, avec une existence plus libre et
+plus large, un emploi, une situation, souvent même une famille?</p>
+
+<p>Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit être
+l'événement final désiré, la conclusion entrevue et préparée. A quoi bon
+émigrer pour se créer au loin un foyer qui risque de rester désert? A
+peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur
+et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes façons, traitées
+par les colons en épouses possibles. Les femmes font prime en de
+certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute
+nouveauté, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces «théories» de
+jeunes filles, pour ces convois précieux de chères créatures d'une garde
+si difficile, que nous convions à la conquête du monde sauvage. Mais
+nous sommes loin de l'ancien régime, qui confiait aux Manon Lescaut le
+soin de peupler et de réjouir ses colonies.</p>
+
+<p>En réalité, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations,
+des professions même essentiellement féminines, qui, au regret des
+colons, n'ont pas encore de représentants. M. Chailley-Bert, qui s'est
+fait une spécialité des questions coloniales, nous apprenait récemment
+qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hanoï, Haïphong, Nam-Dinh, ont
+besoin de couturières et de modistes; que les fonctionnaires mariés,
+résidents de toutes classes, généraux et officiers supérieurs,
+directeurs des travaux publics et des affaires indigènes, sollicitent
+parfois des institutrices pour l'éducation de leurs enfants; que les
+commerçants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier à une
+comptable entendue la direction de leur intérieur ou les menues besognes
+de leur domaine; bref, que, dans la société de là-bas, il y a des cases
+vides qui pourraient être occupées avec profit par les femmes.</p>
+
+<a name="l5c9s2" id="l5c9s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Mais il faudrait avoir le courage d'émigrer. Et par malheur, la
+Française est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins déracinable que
+l'Anglaise ou l'Américaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous,
+avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux
+quatre points cardinaux.</p>
+
+<p>On a beau lui dire, avec M. Jules Lemaître, qu'elle trouverait au-delà
+des mers un «emploi de son énergie» plus «intéressant» et plus
+«profitable» que de tirer le diable par la queue dans une étroite
+chambre de Paris, et qu'en suivant là-bas son cousin ou son ami
+d'enfance, elle deviendrait «la reine d'une concession» fondée dans la
+brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau
+lui dire, avec Mme Arvède Barine, qu'une fille bien née, qui a bon pied,
+bon oeil, la tête fière et le coeur chaud, devrait «faire faire la
+lessive sous une autre latitude à des femmes noires, jaunes ou brunes,»
+plutôt que de «la couler elle-même toute sa vie en vue du clocher
+natal;» on a beau lui rappeler ses ancêtres, les braves femmes de
+Normandie ou de Bretagne, qui ont contribué à fonder et à peupler le
+Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une très médiocre inclination
+pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de
+Parisiennes étouffent, pâlissent, végètent, souffrent, languissent au
+cinquième étage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard!
+Rien que la banlieue leur paraît un lieu d'exil.</p>
+
+<p>Et la provinciale n'est pas plus facile à transplanter. C'est une sorte
+d'esclave volontaire attachée à la glèbe. Au bout de quelques semaines
+de déplacement, lorsqu'elle se risque à voyager, elle a comme la
+nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des
+relations, des habitudes, qui l'enchaînent au sol, est un sacrifice
+qu'elle n'accomplit jamais de son plein gré. Dire adieu à la terre et au
+ciel de la douce France, est une rupture à laquelle elle ne se résout
+point sans douleur et sans regret.</p>
+
+<p>Et pourtant, comment le Français peut-il devenir aventureux et se faire
+colon, si la Française refuse de le suivre ou l'empêche de partir? C'est
+bien la peine d'exciter le coq gaulois à s'envoler par-delà les mers, si
+les poules mouillées, qui l'entourent, se cramponnent obstinément à leur
+perchoir! S'enfermer entre les frontières de la France, sous prétexte
+qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent à
+l'est, trop de pluie à l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvède
+Barine, «agir et raisonner en empaillée.»</p>
+
+<p>Si le féminisme est vraiment une doctrine de fierté, de courage et
+d'indépendance, ennemie du préjugé, de la routine, de l'immobilité, s'il
+aime à copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Américaine, il
+doit s'appliquer sans retard à convertir la Française d'aujourd'hui, si
+timide et si casanière, en forte et brave créature résolue à secouer ses
+habitudes sédentaires, à lâcher les jupes de sa maman, à conquérir la
+pleine liberté de ses mouvements. Il y va de son intérêt, de la fortune
+de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcroît, de la grandeur
+et de la vitalité du pays. En France, je le répète, les places manquent
+aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des
+terres vacantes, des emplois inoccupés: qu'ils aillent donc les prendre!
+Symptôme rassurant: on nous affirme que les femmes françaises, en quête
+d'une position, ne sont pas restées sourdes aux appels de l'Union
+coloniale, instituée précisément pour diriger un courant d'émigration
+des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des
+couturières, des modistes, des sages-femmes et même des demoiselles sans
+profession, poussées par le bon motif, se mettent avec empressement à la
+disposition du comité. Il s'est même constitué une «Société française
+d'émigration des femmes,» dont Mme Pégard est la secrétaire générale.</p>
+
+<p>Voilà du féminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme
+libre, l'Ève nouvelle, l'indépendance et l'égalité intégrales des sexes
+ne sont que des «turlutaines» inquiétantes ou risibles. Mais on a pu
+voir qu'à côté de ce féminisme extravagant, qui est une pose et parfois
+même une carrière, et dont les élucubrations seraient plutôt joyeuses,
+si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles déjà portées aux
+hallucinations les plus chimériques et aux rêveries les plus
+fâcheuses,--il en est un autre sérieux, pratique, sensé, qui s'efforce
+de faire à la femme contemporaine une situation digne des temps
+nouveaux.</p>
+
+<a name="l5c9s3" id="l5c9s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Et maintenant, que les philosophes, les poètes et, plus généralement,
+tous les esprits délicats sur lesquels la femme a conservé la
+souveraineté de l'amour et de la beauté, s'affligent de
+l'«industrialisme» qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de
+la diminution du sens esthétique, de la préoccupation excessive des
+soucis d'argent, des brutalités croissantes du combat pour la vie, qui
+étouffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les
+dons, toutes les grâces du sexe féminin; qu'ils dénoncent le féminisme
+comme un malheur public; qu'ils y voient une déviation des aptitudes
+rationnelles de la femme, une perversion de son rôle traditionnel, une
+dégénérescence où s'émoussent peu à peu toutes les amorces dont la
+nature l'a douée pour la survivance et le salut de l'espèce,--rien n'y
+fera. Il faut vivre.</p>
+
+<p>Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure nécessité pèsera
+douloureusement sur le XXe siècle qui commence. Mais ayons foi dans
+l'éternel féminin. A ceux qui pensent avec tristesse et découragement
+que, dans ce nouvel état de choses, la femme perdra la plupart des
+qualités dont son charme est fait, et qu'à force de poursuivre les mêmes
+vues, les mêmes ambitions et les mêmes carrières que l'homme, à force de
+se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne
+peut manquer de se dénaturer et de s'enlaidir; à tous ceux, en un mot,
+qui tremblent de la voir se viriliser grossièrement, nous avons une
+remarque rassurante à faire: la femme est possédée du démon de la
+coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire
+aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout à fait
+d'être femme.</p>
+
+<p>Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous
+les emplois lucratifs: «Place aux femmes»? Ce serait peine perdue. Notre
+sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il détient de temps
+immémorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part,
+la nature les prédestinant, avant tout, au rôle d'épouse et de mère, ce
+n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites
+pour les carrières actives et les professions contentieuses.</p>
+
+<p>Il ne sera donc profitable qu'à une minorité de mener une existence
+dissipée en occupations extérieures. Combien peu réussiront, notamment,
+dans les fonctions libérales dont tant d'hommes font le siège, eux
+aussi, sans succès et sans profit! La médecine et surtout le barreau
+réservent aux futures doctoresses plus de déboires que d'affaires et de
+clients. Si même, par malheur, le sexe féminin arrivait à prendre pied
+solidement dans les positions que nous occupons en maîtres, nous
+estimons qu'il n'aurait guère à s'en féliciter. Ne verrait-on pas alors
+se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs
+femmes? Trop nombreux sont déjà ces hommes méprisables entre tous,
+depuis le gentilhomme ruiné qui redore son blason avec la dot d'une
+roturière, jusqu'à l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres,
+le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que là où les
+femmes font la besogne des hommes, ceux-ci traînent dans l'oisiveté et
+la dépravation une existence inutile et despotique.</p>
+
+<p>Que si, enfin, ces prévisions à longue échéance paraissaient excessives
+ou aventureuses, on nous concédera, au moins, que tout progrès réalisé
+par la femme dans la voie de l'égalité économique et sociale, avivera la
+lutte pour la vie entre les deux moitiés de l'humanité. Chaque droit
+qu'elle aura conquis nous déchargera d'une partie de nos devoirs envers
+elle. Tolstoï l'a dit avec esprit: «C'est parce qu'on leur refuse des
+droits égaux à ceux des hommes, que les femmes, comme des reines
+puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf dixièmes de
+l'humanité.» Mais dès que l'égalité sera rétablie et la bataille
+imprudemment commencée, j'ai l'idée que la brutalité masculine aura beau
+jeu. Qui sait si, habitué à voir dans la femme, non plus un être faible
+à protéger, mais une concurrente à redouter et une rivale à combattre,
+l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagné en
+indépendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se précipiter
+à l'assaut des carrières viriles par bravade ou par vanité, et de ne
+marcher sur les brisées des hommes qu'autant que la nécessité l'y
+contraindra. Hors d'une situation à conquérir pour soutenir le poids de
+la vie, ses ambitions inconsidérées lui vaudraient peut-être de dures
+représailles. Où l'âpre concurrence commence, la douce urbanité finit.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<pre>
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ PAGES
+
+<a href="#avert">AVERTISSEMENT</a> AU LECTEUR
+
+<a href="#l1">LIVRE I</a>
+TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES
+
+<a href="#l1c1">CHAPITRE I</a>
+L'esprit féministe
+
+<a href="#l1c1s1">I.</a>--Ce que la féminisme pense de l'assujettissement et de
+l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptômes
+d'émancipation. 1
+
+<a href="#l1c1s2">II.</a>--Genèse de l'esprit féministe en France.--Son but.--Rêves
+d'indépendance. 4
+
+<a href="#l1c1s3">III.</a>--Les doléances du féminisme et «les droits de la femme». Notre
+plan et notre division. 6
+
+<a href="#l1c2">CHAPITRE II</a>
+Tendances d'émancipation de la femme ouvrière
+
+<a href="#l1c2s1">I.</a>--D'où vient le féminisme?--Son origine américaine.--Ses
+tendances diverses. 10
+
+<a href="#l1c2s2">II.</a>--Affaiblissement de la moralité du peuple.--L'ouvrier ivrogne
+et débauché.--Pauvre épouse, pauvre mère! 12
+
+<a href="#l1c2s3">III.</a>--Difficultés croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et
+l'épargne de l'ouvrière. 15
+
+<a href="#l1c3">CHAPITRE III</a>
+Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise
+
+<a href="#l1c3s1">I.</a>--Portraits, d'aïeules.--Nos grand'mères et nos filles.--La
+Parisienne et la Provinciale. 17
+
+<a href="#l1c3s2">II.</a>--Les émancipées sans le savoir.--La faillite du mari. 20
+
+<a href="#l1c3s3">III.</a>--Les jeunes filles de la petite et de la haute
+bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premières, goûts d'indépendance
+des secondes; hardiesse et précocité des unes et des autres. 22
+
+<a href="#l1c3s4">IV.</a>--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses idées
+d'indépendance. 24
+
+<a href="#l1c4">CHAPITRE IV</a>
+Tendances d'émancipation de la femme mondaine
+
+<a href="#l1c4s1">I.</a>--Les outrances du théâtre et du roman.--Le monde où l'on
+s'amuse.--Le féminisme exotique et jouisseur. 27
+
+<a href="#l1c4s2">II.</a>--La femme oisive et dissipée.--Ce qu'est la mère, ce que sera
+la fille. 29
+
+<a href="#l1c4s3">III.</a>--Demi-vierge et demi-monstre.--Où est l'éducation familiale
+d'autrefois? 31
+
+<a href="#l1c5">CHAPITRE V</a>
+Tendances d'émancipation de la «femme nouvelle»
+
+<a href="#l1c5s1">I.</a>--Les professionnelles du féminisme sont de franches
+révoltées.--Le prolétariat intellectuel des femmes. 33
+
+<a href="#l1c5s2">II.</a>--Nouveautés inquiétantes de langage et de conduite.--La femme
+«libre».--État d'âme anarchique. 35
+
+<a href="#l1c6">CHAPITRE VI</a>
+Modes et nouveautés féministes
+
+<a href="#l1c6s1">I.</a>--Le féminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce
+qu'on attend de la bicyclette. 39
+
+<a href="#l1c6s2">II.</a>--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume
+féminin se masculinise.--Exagérations fâcheuses. 42
+
+<a href="#l1c6s3">III.</a>--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle
+femme? 47
+
+
+<a href="#l2">LIVRE II</a>
+GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES
+
+<a href="#l2c1">CHAPITRE I</a>
+Le féminisme révolutionnaire
+
+<a href="#l2c1s1">I.</a>--Les groupements féministes d'aujourd'hui.--Prétentions
+collectivistes.--Point d'émancipation féministe sans révolution
+sociale. 51
+
+<a href="#l2c1s2">II.</a>--Schisme entre les prolétaires et les bourgeoises.--Les
+intérêts de l'ouvrier et les intérêts de l'ouvrière. 55
+
+<a href="#l2c2">CHAPITRE II</a>
+Le féminisme chrétien
+
+<a href="#l2c2s1">I.</a>--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit
+catholique et l'esprit protestant. 59
+
+<a href="#l2c2s2">II.</a>--Rudesse des Pères de l'Église envers l'Ève pécheresse.--Le
+Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les réhabilite
+et les ennoblit. 62
+
+<a href="#l2c2s3">III.</a>--Le féminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit
+païen.--L'égalité humaine et la hiérarchie conjugale. 66
+
+<a href="#l2c2s4">IV.</a>--Double courant des idées chrétiennes.--Tendances catholiques
+et protestantes favorables à la femme.--Féminisme qu'il faut
+combattre, féminisme qu'il faut encourager.--Organes du féminisme
+chrétien. 70
+
+<a href="#l2c3">CHAPITRE III</a>
+Le féminisme indépendant
+
+<a href="#l2c3s1">I.</a>--Point de compromission avec le socialisme ou le
+christianisme.--Les hommes féministes.--Leurs fictions
+poétiques.--La femme des anciens temps. 75
+
+<a href="#l2c3s2">II.</a>--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les féministes; ce qu'en
+disent les sociologues. 78
+
+<a href="#l2c3s3">III.</a>--La femme libre d'autrefois et la dame servile
+d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables écrivains.--Leurs
+exagérations littéraires. 81
+
+<a href="#l2c3s4">IV.</a>--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la
+femme peut reprocher à l'homme. 83
+
+<a href="#l2c4">CHAPITRE IV</a>
+Nuances et variétés du féminisme «autonome»
+
+<a href="#l2c4s1">I.</a>--Les modérées et les habiles.--La droite libérale. 88
+
+<a href="#l2c4s2">II.</a>--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre
+féministe. 90
+
+<a href="#l2c4s3">III.</a>--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti
+avancé.--L'extrême-gauche intransigeante.--Effectif total des
+différents groupes. 92
+
+<a href="#l2c5">CHAPITRE V</a>
+Manifestations et revendications féministes
+
+<a href="#l2c5s1">I.</a>--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes
+diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrès de 1900. 97
+
+<a href="#l2c5s2">II.</a>--La Droite féministe.--Congrès catholique.--Premier début du
+féminisme religieux. 100
+
+<a href="#l2c5s3">III.</a>--Le Centre féministe.--Congrès protestant.--Moins de bruit
+que de besogne. 103
+
+<a href="#l2c5s4">IV.</a>--La Gauche féministe.--Congrès radical-socialiste.--Tendances
+audacieuses. 105
+
+<a href="#l2c5s5">V.</a>--Que penser de ces divisions?--En quoi le féminisme peut être
+dangereux et malfaisant.--Complexité du problème féministe.--Notre
+devise. 109
+
+
+<a href="#l3">LIVRE III</a>
+ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME
+
+<a href="#l3c1">CHAPITRE I</a>
+Les ambitions féminines
+
+<a href="#l3c1s1">I</a>--La femme nouvelle veut être aussi instruite que
+l'homme.--L'égalité des intelligences doit conduire à l'égalité
+des droits. 115
+
+<a href="#l3c1s2">II.</a>--Coup d'oeil rétrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe
+siècles ont pensé de la femme.--Le passé lui fut dur.--Réaction
+du présent. 119
+
+<a href="#l3c1s3">III.</a>--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes
+directeurs.--La division du travail et la différenciation des
+sexes.--L'égalité morale dans la diversité
+fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien général de
+la famille et de l'espèce. 122
+
+<a href="#l3c2">CHAPITRE II</a>
+A propos de la capacité cérébrale de la femme
+
+<a href="#l3c2s1">I.</a>--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme
+vaut-il celui de l'homme?--Crâniométrie amusante. 130
+
+<a href="#l3c2s2">II.</a>--Les savants se réservent.--Une forte tête ne se connaît bien
+qu'à ses oeuvres. 133
+
+<a href="#l3c3">CHAPITRE III</a>
+S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité
+intellectuelle
+
+<a href="#l3c3s1">I.</a>--L'intelligence moyenne des deux sexes s'égale et se
+vaut.--L'instruction peut elle accroître les aptitudes et les
+capacités de la femme?--Est-il exact de dire que les âmes n'ont
+point de sexe? 137
+
+<a href="#l3c3s2">II.</a>--De la primauté historique de l'homme.--Le génie est
+masculin.--L'esprit créateur manque aux femmes.--Où sont leurs
+chefs-d'oeuvre. 142
+
+<a href="#l3c3s3">III.</a>--Le génie et la beauté.--A chacun le sien.--Les deux moitiés
+de l'humanité. 147
+
+<a href="#l3c4">CHAPITRE IV</a>
+Psychologie du sexe féminin
+
+<a href="#l3c4s1">I.</a>--Du tempérament féminin.--Impressionnabilité nerveuse et
+sensibilité affective.--La perception extérieure est-elle moins
+vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse,
+amour. 152
+
+<a href="#l3c4s2">II.</a>--Vertus et faiblesses du sexe féminin.--Les femmes sont
+extrêmes en tout.--Pitié, dévouement, religion.--La femme
+criminelle.--Coquetterie et vanité. 156
+
+<a href="#l3c4s3">III.</a>--Petits sentiments et grandes passions.--La volonté de la
+femme est-elle plus impulsive que la nôtre?--Indécision ou
+obstination.--Le fort et le faible du sexe féminin. 162
+
+<a href="#l3c5">CHAPITRE V.</a>
+L'intellectualité féminine
+
+<a href="#l3c5s1">I.</a>--Caractères prédominants de l'intelligence féminine: intuition,
+imagination, assimilation, imitation. 165
+
+<a href="#l3c5s2">II.</a>--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme,
+les idées générales, le don d'abstraire et de synthétiser. 170
+
+<a href="#l3c5s3">III.</a>--D'un sexe à l'autre, il y a moins inégalité que diversité
+mentale.--Par où l'intelligence féminine est reine: les grâces
+de l'esprit et le sens du réel. 176
+
+<a href="#l3c6">CHAPITRE VI</a>
+Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme
+
+<a href="#l3c6s1">I.</a>--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture,
+décoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention. 181
+
+<a href="#l3c6s2">II.</a>--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses
+dispositions de la femme pour les unes et pour les
+autres.--L'esprit féminin semble plus réfractaire aux sciences
+morales. 183
+
+<a href="#l3c6s3">III.</a>--Et la littérature?--Supériorité de la femme dans la
+causerie et l'épître.--Le style féminin.--A quoi tient
+l'infériorité des femmes poètes? 186
+
+<a href="#l3c6s4">IV.</a>--Hostilité croissante des femmes de lettres contre
+l'homme.--Action souveraine du public féminin sur la production
+artistique et littéraire. 191
+
+<a href="#l3c6s5">V.</a>--Il n'y a pas, d'homme à femme, identité ni même égalité de
+puissance mentale, mais seulement équivalence sociale.--Pourquoi
+leurs diversités intellectuelles sont harmoniques. 195
+
+
+<a href="#l4">LIVRE IV</a>
+ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME
+
+
+<a href="#l4c1">CHAPITRE I</a>
+S'il convient de mieux instruire les filles
+
+<a href="#l4c1s1">I.</a>--Le pour et le contre.--Double conception du rôle de la femme. 201
+
+<a href="#l4c1s2">II.</a>--Utilité d'une meilleure instruction de la femme pour
+elle-même, pour le mari et pour les enfants. 204
+
+<a href="#l4c1s3">III.</a>--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions
+de femmes.--L'éducation féminine est trop souvent frivole et
+superficielle. 207
+
+<a href="#l4c1s4">IV.</a>--Il faut inculquer à la jeune fille des goûts plus sérieux
+et la mieux préparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis
+d'éducateurs célèbres. 211
+
+<a href="#l4c2">CHAPITRE II</a>
+Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles
+
+<a href="#l4c2s1">I.</a>--L'éducation des filles doit être conforme aux destinées de la
+femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--Éduquer, c'est former une
+personne humaine. 214
+
+<a href="#l4c2s2">II.</a>--Culture «rationnelle».--A propos de l'enseignement
+secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction
+professionnelle.--Écueils à éviter: l'inflation des études et
+le surmenage des élèves. 217
+
+<a href="#l4c2s3">III.</a>--Culture «morale».--Après la formation de la raison, la
+formation de la conscience et de la volonté.--Menus propos de
+pédagogie féminine.--Idées nouvelles sur l'éducation des
+filles.--La «dogmatique de l'amour».--Nos scrupules. 225
+
+<a href="#l4c2s4">IV.</a>--Culture «sociale».--Esprit nouveau de l'éducation moderne des
+filles.--Où est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles
+objections: ce qu'on peut y répondre. 233
+
+<a href="#l4c2s5">V.</a>--Culture «religieuse».--L'âme des femmes et le besoin de
+croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si
+l'instruction est un danger pour la religion et la moralité des
+femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable à la
+piété et à la vertu des filles. 244
+
+<a href="#l4c3">CHAPITRE III</a>
+De l'instruction intégrale
+
+<a href="#l4c3s1">I.</a>--Le programme du féminisme radical.--Variantes
+habiles.--Instruction ou éducation? 251
+
+<a href="#l4c3s2">II.</a>--Idées collectivistes.--Idées anarchistes.--Appel à la
+sociale et à la mécanique. 255
+
+<a href="#l4c3s3">III.</a>--L'instruction peut-elle s'étendre à toute la jeunesse et
+à toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon
+dans l'idéal de l'instruction pour tous. 259
+
+<a href="#l4c3s4">IV.</a>--L'instruction intégrale des femmes doit-elle être laïque?
+gratuite? obligatoire?--Défense des femmes chrétiennes! 263
+
+<a href="#l4c3s5">V.</a>--Illusions et dangers de l'instruction à «base
+encyclopédique»--L'instruction intégrale a-t-elle quelque vertu
+éducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beauté. 267
+
+<a href="#l4c3s6">VI.</a>--Notre formule: l'instruction complète pour les plus capables
+et les plus dignes.--Point de baccalauréat pour les
+filles.--Conclusion. 271
+
+<a href="#l4c4">CHAPITRE IV</a>
+La coéducation des sexes
+
+<a href="#l4c4s1">I.</a>--La coéducation intégrale préconisée par la Gauche
+féministe.--Coéducation familiale.--Coéducation primaire. 274
+
+<a href="#l4c4s2">II.</a>--Coéducation secondaire.--Le «collège mixte» des
+États-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose. 276
+
+<a href="#l4c4s3">III.</a>--Côté moral--Témoignages contradictoires.--Ce qui est
+possible en Amérique est-il désirable en France?--Inconvénients
+probables.--L'âge ingrat.--Contacts périlleux.--Pour et contre la
+séparation des sexes. 279
+
+<a href="#l4c4s4">IV.</a>--Côté mental.--Développement inégal de la fille et du
+garçon.--Psychologie du jeune âge.--La crise de puberté. 287
+
+<a href="#l4c4s5">V.</a>--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de
+l'enseignement féminin.--Convient-il de les unifier?--La
+coéducation intégrale est un symbole féministe.--Déclarations
+significatives. 291
+
+<a href="#l4c4s6">VI.</a>--Coéducation supérieure et professionnelle.--Est-elle une
+nécessité?--Accession des jeunes filles aux cours des
+Universités.--Ce qu'il faut en penser. 296
+
+<a href="#l4c5">CHAPITRE V</a>
+Les conflits de l'esprit et du coeur
+
+<a href="#l4c5s1">I.</a>--Dangers d'une instruction inconsidérée.--La faculté de
+comprendre et la faculté d'aimer.--L'intellectualisme féminin et
+le mariage. 303
+
+<a href="#l4c5s2">II.</a>--La femme savante et les soins du ménage et du foyer.--Adieu
+la bonne et simple ménagère! 307
+
+<a href="#l4c5s3">III.</a>--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce
+des sexes.--Clubs de femmes.--Point de séparatisme!--Ce que
+l'individualisme des sexes ferait perdre à l'homme et à la femme. 309
+
+<a href="#l4c5s4">IV.</a>--L'émancipation intellectuelle et la maternité.--Instruction
+et dépopulation. 314
+
+<a href="#l4c6">CHAPITRE VI</a>
+Les infortunes de la femme savante
+
+<a href="#l4c6s1">I.</a>--L'instruction et ses débouchés insuffisants.--Mécomptes et
+déceptions. 318
+
+<a href="#l4c6s2">II.</a>--Surmenage cérébral et débilité physique.--Inégalité des
+forces de l'homme et de la femme. 321
+
+<a href="#l4c6s3">III.</a>--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les épines de la
+science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu. 324
+
+<a href="#l4c7">CHAPITRE VII</a>
+Instruisez-vous, mais restez femmes
+
+<a href="#l4c7s1">I.</a>--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supériorité morale
+du sexe féminin sur le sexe masculin.--Beauté et bonté. 330
+
+<a href="#l4c7s2">II.</a>--Ce qu'a produit la vieille éducation française.--L'antagonisme
+des sexes est antisocial et antihumain. 334
+
+<a href="#l4c7s3">III.</a>--Le vrai et utile féminisme.--Régénération sans révolution. 337
+
+
+<a href="#l5">LIVRE V</a>
+ÉMANCIPATION, ÉCONOMIQUE DE LA FEMME
+
+
+<a href="#l5c1">CHAPITRE I</a>
+La question du pain quotidien
+
+<a href="#l5c1s1">I.</a>--Aspects économiques de la question féministe.--Aggravation
+de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite
+bourgeoisie. 342
+
+<a href="#l5c1s2">II.</a>--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement
+d'ambition.--Il faut des places aux diplômées. 344
+
+<a href="#l5c1s3">III.</a>--Débouchés ouverts à l'activité des femmes.--Le
+mariage.--Le couvent.--La femme pasteur. 346
+
+<a href="#l5c1s4">IV.</a>--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition
+pénible et effacée.--La dévotion leur suffit-elle? 350
+
+<a href="#l5c2">CHAPITRE II</a>
+Du rôle social de la femme
+
+<a href="#l5c2s1">I.</a>--Charité religieuse et charité laïque.--Le féminisme
+philanthropique. 355
+
+<a href="#l5c2s2">II.</a>--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe
+féminin.--Le relèvement de la femme par la femme. 359
+
+<a href="#l5c2s3">III.</a>--La question des domestiques.--Doléances des
+maîtres.--Doléances des servantes. 361
+
+<a href="#l5c2s4">IV.</a>--L'ouvrière des villes et la mutualité.--Misère à
+soulager.--Moralité à sauvegarder.--Aide-toi, la charité
+t'aidera! 365
+
+<a href="#l5c2s5">V.</a>--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance
+privée.--Les devoirs de l'heure présente: le devoir social et
+le devoir patriotique. 369
+
+<a href="#l5c3">CHAPITRE III</a>
+Doctrines révolutionnaires
+
+<a href="#l5c3s1">I.</a>--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menacée
+par les unes et par les autres.--Identité de but, diversité de
+moyens. 375
+
+<a href="#l5c3s2">II.</a>--Doctrine collectiviste.--L'indépendance de la femme
+future.--Notre ennemi, c'est notre maître. 378
+
+<a href="#l5c3s3">III.</a>--L'ouvrière se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons
+de douter.--Inconséquences du prolétariat masculin. 380
+
+<a href="#l5c3s4">IV.</a>--Doctrine anarchiste.--La liberté par la diffusion des
+lumières.--Le «réactionnaire» Voltaire. 383
+
+<a href="#l5c3s5">V.</a>--Encore l'instruction «intégrale».--L'avenir vaudra-t-il le
+passé?--La femme sera-t-elle plus honnête et plus heureuse? 385
+
+<a href="#l5c4">CHAPITRE IV</a>
+L'économie chrétienne
+
+<a href="#l5c4s1">I.</a>--Le socialisme chrétien.--Dissentiments irréductibles entre
+la Révolution et l'Église. 388
+
+<a href="#l5c4s2">II.</a>--L'homme à la fabrique et la femme au foyer.--La famille
+ouvrière dissociée par la grande industrie.--Interdiction pour
+la femme de travailler à l'usine. 390
+
+<a href="#l5c4s3">III.</a>--Exception en faveur du travail domestique.--Cette
+exception est elle justifiée?--Pourquoi les prohibitions
+catholiques sont malheureusement impraticables. 392
+
+<a href="#l5c5">CHAPITRE V</a>
+Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie
+
+<a href="#l5c5s1">I.</a>--Notre idéal pour l'avenir.--Nos concessions pour le
+présent.--Point de théories absolues.--Il faut vivre avant tout. 398
+
+<a href="#l5c5s2">II.</a>--Restrictions apportées au travail féminin dans l'intérêt de
+l'hygiène et de la race.--Théorie de la femme malade: ce qu'elle
+contient de vrai. 401
+
+<a href="#l5c5s3">III.</a>--Aperçu des réglementations de la foi française relatives au
+travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficultés
+d'application.--Leur nécessité, leur légitimité. 404
+
+<a href="#l5c6">CHAPITRE VI</a>
+Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière
+
+<a href="#l5c6s1">I.</a>--Infériorité regrettable de certains salaires féminins.--Ses
+causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs à
+écarter ou à retenir.--Solutions proposées. 408
+
+<a href="#l5c6s2">II.</a>--Inégalité des salaires de l'ouvrière et de
+l'ouvrier.--Doléances légitimes.--A travail égal, égal salaire
+pour l'homme et pour la femme. 415
+
+<a href="#l5c6s3">III.</a>--Protection de la mère et de l'enfant nouveau-né.--OEuvres
+privées.--Intervention de l'État.--Une proposition excessive:
+hospitalisation forcée de la femme enceinte. 418
+
+<a href="#l5c6s4">IV.</a>--Protestation de tous les groupes féministes contre la loi
+de 1892.--La réglementation légale fait-elle à l'ouvrière plus
+de mal que de bien? 424
+
+<a href="#l5c6s5">V.</a>--Pourquoi le féminisme ne veut plus de lois de
+protection.--Un même régime légal est-il possible pour les deux
+sexes? 430
+
+<a href="#l5c7">CHAPITRE VII</a>
+La concurrence féminine
+
+<a href="#l5c7s1">I.</a>--La femme ouvrière ou employée.--Protection de la
+main-d'oeuvre féminine.--Accord des prescriptions françaises avec
+les déclarations papales. 436
+
+<a href="#l5c7s2">II.</a>--La femme professeur.--Répétitions au rabais.--Condition
+précaire et détresse cachée. 438
+
+<a href="#l5c7s3">III.</a>--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent
+éminemment au sexe féminin. 440
+
+<a href="#l5c7s4">IV.</a>--La femme artiste.--La carrière théâtrale.--Les beaux-arts
+et les arts décoratifs. 442
+
+<a href="#l5c8">CHAPITRE VIII</a>
+L'invasion des carrières libérales
+
+<a href="#l5c8s1">I.</a>--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les
+hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes
+françaises pour la paix universelle.--Un bon conseil. 446
+
+<a href="#l5c8s2">II.</a>--La femme médecin.--Son utilité en France et dans les
+colonies. 452
+
+<a href="#l5c8s3">III.</a>--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des
+tribunaux.--Attitude du barreau. 455
+
+<a href="#l5c8s4">IV.</a>--Objections plaisantes opposées à la femme avocat.--Leur
+réfutation. 460
+
+<a href="#l5c8s5">V.</a>--La femme magistrat.--Innovation périlleuse.--La femme a-t-elle
+l'esprit de justice? 463
+
+<a href="#l5c9">CHAPITRE IX</a>
+Le féminisme colonial
+
+<a href="#l5c9s1">I.</a>--Encombrement de tous les emplois dans la
+mère-patrie.--Émigration des femmes aux colonies. 469
+
+<a href="#l5c9s2">II.</a>--La Française est trop sédentaire.--Pas de colonisation sans
+femmes.--Les appels de l'«Union coloniale». 470
+
+<a href="#l5c9s3">III.</a>--Conclusion.--Est-il à craindre que l'émancipation économique
+dénature et enlaidisse la Française du XXe siècle?--Résistances
+masculines.--Avis aux femmes. 473
+
+</pre>
+
+IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES.
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30008 ***</div>
+</body>
+</html>
+
+
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+The Project Gutenberg EBook of Le fminisme franais I, by Charles Turgeon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le fminisme franais I
+
+Author: Charles Turgeon
+
+Release Date: September 17, 2009 [EBook #30008]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FMINISME FRANAIS I ***
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+
+Produced by Pierre Lacaze, Rnald Lvesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LE
+Fminisme
+Franais
+
+I
+
+_L'mancipation individuelle et sociale
+de la Femme_
+
+PAR
+
+Charles TURGEON
+
+Professeur d'conomie politique la Facult de Droit
+de l'Universit de Rennes
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+Librairie de la Socit du Recueil gnral des Lois et des Arrts
+FOND PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS
+Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL
+_22, rue Soufflot, 5e arrondt._
+L. LAROSE, Directeur de la Librairie
+
+1902
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT AU LECTEUR
+
+
+_Si je ne craignais d'attribuer ce livre une importance exagre, je
+le ddierais volontiers celles des Franaises d'aujourd'hui qui
+songent, qui peinent ou qui souffrent, persuad qu'il rpond aux
+secrtes proccupations d'un grand nombre de nos contemporaines._
+
+_Le fminisme, en effet, est devenu d'actualit universelle. Il n'est
+plus permis aux juristes, aux conomistes, aux moralistes, d'ignorer ce
+que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux
+qu'elles formulent, et les rformes qu'elles proposent. En me dcidant
+tudier ce problme sous ses diffrents aspects,--au dbut d'un sicle
+o il semble plus opportun de rechercher ce qu'a t la Femme du XIXe et
+ce que peut et doit tre la Femme du XXe,--j'ai voulu tmoigner de la
+haute considration qu'il mrite, sans me dissimuler du reste les
+difficults et les prils d'une si prsomptueuse entreprise._
+
+_Outre que le dbat institu bruyamment sur l'galit des sexes et
+l'galit des poux met en jeu la constitution mme de la famille et
+risque d'agiter, de troubler mme, bien des gnrations, le malheur est
+que, dans ce procs irritant o le plaidoyer traditionnel des hommes se
+heurte l'pre et ardent rquisitoire des femmes, tous, demandeurs et
+dfendeurs, sont forcs d'tre juges et parties dans leur propre cause.
+Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque
+impartialit, les avocats des deux sexes ne doivent toucher un
+problme si pineux qu'avec d'infinis mnagements._
+
+_Or, loin d'obir cette suggestion d'lmentaire sagesse, nous voyons
+tous les jours des gens, excits et excitants, se jeter perdument dans
+la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un ddain
+manifestement ractionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un
+fracas vritablement rvolutionnaire. Est-il donc impossible d'viter
+ces excs, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en
+s'adonnant avec loyaut la recherche de ce qui est juste et vrai? Je
+ne sais, pour ma part, nul autre moyen de rconcilier deux plaideurs
+qui, bien qu'acharns se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer
+l'un de l'autre._
+
+_M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgr
+moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour
+exposer le fort et le faible du fminisme contemporain. Mais mesure
+qu'on avancera dans ces tudes, on verra mieux que le fminisme, tel
+seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu' trop
+restreindre ou trop condenser l'examen de ses revendications, notre
+travail et encouru le reproche d'tre incomplet ou superficiel. Si mme
+j'prouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer tous les articles
+du programme fministe une place plus large et des dveloppements plus
+dtaills. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir._
+
+_Quelque imparfait que puisse tre cet ouvrage, il aura du moins
+l'avantage de permettre au public franais d'embrasser, dans une vue
+d'ensemble, les aspects nombreux de la question fministe, la suite et
+la gradation des problmes qu'elle soulve, le lien et l'enchanement
+des ides qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet
+qui s'tend, comme le ntre, toutes les manifestations de la vie
+sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien
+dire ce que l'on pense. C'est quoi je me suis appliqu de mon mieux,
+en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les
+doctrines avec indpendance; d'autant plus que si je dois mon sexe
+d'exposer la thse fministe avec une mle franchise, je dois au vtre,
+Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante amnit. J'essaierai,
+en conscience, de ne point faillir trop gravement cette double
+obligation._
+
+ Rennes, 19 mars 1901.
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+L'esprit fministe
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--CE QUE LE FMINISME PENSE DE L'ASSUJETTISSEMENT ET DE
+ L'IMPERFECTION DE LA FEMME MODERNE.--A QUI LA
+ FAUTE?--SYMPTMES D'MANCIPATION.
+
+ II.--GENSE DE L'ESPRIT FMINISTE EN FRANCE.--SON
+ BUT.--RVES D'INDPENDANCE.
+
+ III.--LES DOLANCES DU FMINISME ET LES DROITS DE LA
+ FEMME.--NOTRE PLAN ET NOTRE DIVISION.
+
+
+I
+
+Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et
+des mieux doues, se sont avises que leur sexe n'tait point parfait.
+Dire que jamais pareille ide n'tait venue aux hommes, serait pure
+hypocrisie. Ils en avaient tous, la vrit, quelque vague
+pressentiment. D'aucuns mme, dans l'panchement d'une familire
+franchise, avaient pu le faire remarquer vivement leur compagne. Mais,
+si l'on met part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace
+masculine n'tait jamais alle jusqu' englober le sexe fminin tout
+entier dans une rprobation gnrale. Au sentiment des hommes (tait-ce
+simplicit ou malice?) il n'existait gure qu'une femme vritablement
+infrieure; et l'on devine que c'tait la leur. Toutes les autres
+avaient d'admirables qualits qu'ils taient surpris et dsols de ne
+point trouver dans l'pouse de leur choix. Conclusion foncirement
+humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections
+sa femme, c'est, hlas! qu'il la connat bien; et s'il juge les autres
+si riches de mrites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connat
+mal. Et l, dit-on, est la vrit. Compare la femme idale, la
+femme en soi, la femme de l'avenir, la femme du temps prsent,--la
+Franaise particulirement,--n'est pas, au sentiment ds fministes les
+plus qualifis, ce qu'elle devrait tre; et l'heure est venue de la
+rendre meilleure.
+
+Comment? La Franaise est refaire?--Il parat: ces dames
+l'affirment. Que l'on reconnat bien cet aveu l'admirable modestie des
+femmes! L-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop
+vite. Si, en effet, l've moderne est afflige d'une douloureuse
+insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en
+incombe son souverain matre. Ignorante, esclave et martyre, voil ce
+que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement
+prolonge de sicle en sicle. Cette iniquit a trop dur. Il n'est que
+temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme,
+fallt-il, pour atteindre cet idal, refaire les codes, violenter les
+moeurs et retoucher la cration. L've nouvelle, qu'il s'agit de
+donner au monde, sera l'gale de l'homme et, comme telle, intelligente,
+fire, cultive, libre et heureuse, pare de toutes les grces de
+l'esprit et de toutes les qualits du coeur,--une perfection.
+
+Ce langage sonne encore trangement bien des oreilles. En France,
+notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si ranges, qui
+sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos
+habitudes provinciales, dans l'atmosphre tranquille et lgrement
+somnolente de nos milieux bourgeois o la femme, religieuse d'instinct,
+attache ses dvotions et applique ses devoirs, fidle son mari,
+dvoue ses enfants, aimante et aime, s'enferme en une vie simple,
+modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur
+faire le bonheur des siens,--on a peine concevoir cette fivre de
+nouveaut et cette passion d'indpendance qui, ailleurs, animent et
+prcipitent le mouvement fministe contre les plus vieilles traditions
+de famille. Je sais des mres, instruites et prudentes, qui, la
+lecture d'un de ces livres rcents o s'talent, trop souvent avec
+emphase et crudit, les dolances, les protestations et les convoitises
+de l'cole nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: Mais ces femmes
+sont folles!
+
+Pas toutes, Mesdames. A la vrit, c'est le propre des mouvements
+d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon
+droit; et conformment cette loi, le fminisme ne saurait chapper
+certains sursauts dsordonns, des excentricits risibles, l'excs,
+ la chimre. Point de flot sans cume. Gardons-nous d'en conclure
+cependant que tous les partisans de l'mancipation fminine sont des
+extravagantes dvores d'un besoin malsain de notorit tapageuse. La
+plupart se sont voues cette cause avec une pleine conviction et un
+parfait dsintressement. Quelques-unes mme ont donn des preuves d'un
+rel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les
+directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins
+l'attention publique par des prodiges de volont agissante et
+infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des aptres.
+
+
+II
+
+Nous sommes donc en prsence, non d'une simple agitation de surface,
+mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et
+s'largissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes
+femmes vers les sphres d'lection,--tudes scientifiques et carrires
+indpendantes,--jusque-l rserves au sexe masculin. Et pour peu que
+nous cherchions sans parti pris les origines de cet branlement gnral,
+nous n'aurons point de peine lui reconnatre ds maintenant deux
+causes principales: il procde d'abord d'exigences nouvelles, de
+ncessits pressantes, de conditions douloureuses, d'une gne, d'une
+dtresse que nos mres n'ont point connues, et qui nous font dire que la
+revendication de plus larges facilits, de culture et d'une plus libre
+accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes
+filles, une faon trs digne de rclamer le pain dont elles ont besoin
+pour vivre; il procde ensuite d'aspirations vagues et inquites une
+vie plus extrieure, une activit plus indpendante, d'un besoin mal
+dfini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de libert,
+qui font que, par l'effet mme du dveloppement de leur instruction,
+beaucoup de jeunes femmes, non des plus dshrites, non des moins
+intelligentes, commencent souffrir de la place subordonne qui leur
+est assigne par les lois et les moeurs dans la famille et dans la
+socit. Et voil pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec
+douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui
+s'abandonnent la pente des ides nouvelles rvent, sinon de le diriger
+avec hauteur, du moins de le traiter en gal. Il semble qu'il ne leur
+suffise plus d'tre aimes pour leur grce et leur bont: elles
+revendiquent une part de commandement. Et mesure qu'elles se sentent
+ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est
+facile!--leur ton devient plus dcisif, leur parole plus imprieuse et
+plus tranchante.
+
+En deux mots, _ces dames et ces demoiselles s'prennent de science pour
+lever la femme dans la socit et s'attaquent plus ou moins franchement
+au mariage pour abaisser l'homme dans la famille_. Tout le fminisme est
+l. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquitude qu'il
+veille dans les esprits attachs aux traditions, quelque dfiance mme
+qu'il excite dans les mes chrtiennes, il se propage, s'affirme et
+s'accentue dans nos ides et dans nos moeurs. Le Franais, n malin, y
+trouve naturellement une occasion d'pigrammes faciles o sa verve se
+dlecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit
+gaulois est forc lui-mme de prendre le fminisme au srieux. Plus
+moyen de l'enterrer sans phrases. Trs garon d'allure, de got et de
+langage, il crie, prore et se dmne comme un beau diable. Depuis
+quelque temps surtout, il multiplie les confrences, les publications,
+les groupements, les associations et les congrs. Nous avons aujourd'hui
+une propagande fministe, une littrature fministe, des clubs
+fministes, un thtre fministe, une presse fministe et, sa tte, un
+grand journal, _la Fronde_, dont les projectiles sifflent chaque jour
+nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de
+Paul, sans gard pour la qualit ou la condition du propritaire. On
+sait enfin que le fminisme a ses syndicats et ses conciles, et que,
+chaque anne, il tient ses assises plnires dans une grande ville de
+l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.
+
+
+III
+
+Puisque les revendications fministes menacent de troubler gravement
+l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander
+nettement aux femmes nouvelles ce qu'elles attendent de nous, ce
+qu'elles prparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les
+embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent.
+Rsumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa
+forme vive et ingnument image. Aussi bien est-ce le plan gnral de
+cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein tant de
+consacrer une tude particulire chacune des revendications qui
+suivent. On aura ainsi sous les yeux, ds le dbut de ce livre, et le
+cahier des dolances fministes, et l'conomie gnrale de notre
+travail.
+
+Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumire, vers la
+puissance et la libert. Enfin l'esclave se redresse devant son matre,
+rclamant une gale place au soleil de la science et au banquet de la
+vie. Depuis trop longtemps, la femme est crase par la prpondrance
+masculine dans tous les domaines o son activit brle de s'tendre et
+de s'panouir.
+
+1 Elle souffre d'une _infriorit intellectuelle_; car les jeunes
+filles ne sont pas aussi compltement inities que les jeunes gens aux
+choses de la vie et aux clarts du savoir.
+
+2 Elle souffre d'une _infriorit pdagogique_, parce que
+l'enseignement secondaire et l'enseignement suprieur, et les carrires
+qui leur servent de dbouchs, sont d'un accs plus difficile pour elle
+que pour l'homme.
+
+3 Elle souffre d'une _infriorit conomique_, puisque le travail de la
+femme n'est nulle part aussi libre et aussi rmunrateur que le travail
+masculin.
+
+4 Elle souffre d'une _infriorit lectorale_, parce que, citoyenne
+ayant les mmes intrts que le citoyen l'ordre politique et la
+prosprit publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix
+dans les conseils de la nation.
+
+5 Elle souffre d'une _infriorit civile_, puisque la capacit de la
+femme marie est troitement subordonne l'autorisation maritale.
+
+6 Elle souffre d'une _infriorit conjugale_, l'pouse tant, depuis
+des sicles, assujettie par le mariage lgal et religieux la
+domination souveraine de l'poux.
+
+7 Elle souffre enfin d'une _infriorit maternelle_, si l'on songe que
+les enfants qu'elle donne au pays sont soumis la puissance du pre
+avant d'tre soumis la sienne.
+
+Toutes ces ingalits, la femme nouvelle les tient pour
+injustifiables. C'tait pour nos pres une vrit passe en proverbe que
+la poule ne doit point chanter devant le coq. Et voici que l'aimable
+volatile jette un cri de guerre et de dfi son seigneur et matre; et
+le poulailler en est tout mu et rvolutionn! Pour parler moins
+irrvrencieusement, il appartient notre poque de faire une femme
+meilleure, une sainte nouvelle. Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque
+les conqutes de la femme seront acheves et les privilges de l'homme
+abolis, ce jour-l, toute la socit, sans miracle, sera subitement
+transforme--et je veux croire--rgnre. Et cet acte de foi, le
+fervent crivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre rsume avec
+magnificence toutes les ambitions du fminisme, ajoute un acte
+d'ineffable esprance: Des merveilles sont rserves aux sicles
+futurs, qui connatront seuls la splendeur complte d'une me de
+femme[1].
+
+[Note 1: JULES BOIS, _La Femme nouvelle_. Revue encyclopdique du 28
+novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, _passim_.]
+
+On nous assure mme que, pour gratifier l'humanit de cette nouvelle
+rdemption, des femmes hroques appellent le martyre et sont prtes
+marcher au calvaire.
+
+Lyrisme part, toutes ces manifestations de rvolte, tous ces bruits de
+combat trahissent un tat d'me et un trouble d'esprit auxquels il
+serait vain d'opposer une ddaigneuse indiffrence. A Jersey, sur la
+tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononc, en
+1853, cette phrase clbre: Le XVIIe sicle a proclam les Droits de
+l'homme, le XIXe sicle proclamera les Droits de la femme. Reportons au
+XXe, si vous le voulez, la ralisation de cette prophtie: il n'en est
+pas moins conjecturer que le sicle qui commence verra d'tonnantes
+choses. On prte Ibsen cette autre parole: La rvolution sociale qui
+se prpare en Europe gt principalement dans l'avenir de la femme et de
+l'ouvrier. Sans croire que la question fminine et la question ouvrire
+soient d'gale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien
+au-dessus de celle-l,--il n'en est pas moins vrai que les
+revendications de la femme sont entres dans les proccupations de notre
+poque, et qu'il faut, cote que cote, y prter une oreille attentive
+et les soumettre un srieux examen.
+
+En ralit, le programme de l'mancipation fminine, que nous
+tudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons
+de l'noncer, peut se ramener, pour plus de clart, deux directions
+gnrales qui correspondent nos deux sries d'tudes.
+
+Dans la premire, la femme poursuit: 1 son _mancipation individuelle_,
+en rclamant une plus large et plus libre accession aux lumires de la
+science; 2 son _mancipation sociale_, en revendiquant une plus large
+et plus libre admission aux mtiers et professions des hommes.
+
+Dans la seconde, la femme entend raliser: 1 son _mancipation
+politique_, en conqurant le droit de suffrage; 2 son _mancipation
+familiale_, en obtenant au foyer plus d'indpendance et d'autorit.
+
+Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matire d'_instruction_ et
+de _travail_: voil pour son mancipation individuelle et sociale;
+d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'_tat_ et du
+_mnage_: voil pour son mancipation politique et familiale.
+
+Et du mme coup, nous avons justifi la distribution de toutes les
+controverses fministes en deux suites d'tudes qui s'enchanent et se
+compltent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications
+formules en ces derniers temps par le fminisme franais, nous tenons
+convaincre les sceptiques et les indiffrents de la gravit de ce
+mouvement d'opinion; et, cette fin, nous indiquerons pralablement,
+avec quelque dtail, ses _tendances_ et ses _aspirations_, ses
+_groupements_ et ses _manifestations_, l'exprience dmontrant qu'une
+nouveaut mrite d'autant plus de considration qu'elle apparat et se
+propage en des milieux plus varis et plus tendus.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Tendances d'mancipation de la femme ouvrire
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--D'O VIENT LE FMINISME?--SON ORIGINE AMRICAINE.--SES
+ TENDANCES DIVERSES.
+
+ II.--AFFAIBLISSEMENT DE LA MORALIT DU PEUPLE.--L'OUVRIER
+ IVROGNE ET DBAUCH.--PAUVRE POUSE, PAUVRE MRE.
+
+ III.--DIFFICULTS CROISSANTES DE LA VIE.--LA MAIN-D'OEUVRE ET
+ L'PARGNE DE L'OUVRIRE.
+
+
+I
+
+Impossible de le nier: le fminisme est dans l'air. D'o vient-il? Que
+veut-il? O va-t-il? Ce n'est point simple curiosit de chercher une
+rponse ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le
+problme de l'mancipation des femmes touchant aux principes mmes sur
+lesquels reposent depuis des sicles la famille et la socit.
+
+Dans le fminisme il y a le mot et la chose. Le mot est n en France; on
+l'attribue Fourier qui, dans son systme subordonnait tous les
+progrs sociaux l'extension des privilges de la femme[2]. Depuis
+lors, un usage universel a consacr ce nologisme, bien que l'Acadmie
+ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant la chose, elle
+est plutt d'origine amricaine. Ce mouvement hardi ne pouvait natre
+que sur une terre jeune, dbordante de sve, riche de ferments gnreux
+et de forces indisciplines, naturellement accessible toutes les
+nouveauts et propice toutes les audaces. Bien que le fminisme n'ait
+excit chez nous que des rpercussions tardives, il commence
+communiquer aux sphres les plus diverses de notre socit un
+branlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord
+analyser les symptmes et reconnatre la gravit.
+
+[Note 2: _Thorie des Quatre Mouvements_, 2e dit. 1841. Librairie
+socitaire, p. 195.]
+
+Depuis un demi-sicle, la personnalit de la femme moderne s'est accrue
+en dignit, en libert, en autorit. Mais, non contente de ces
+conqutes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des
+vellits d'indpendance et d'galit qui, agitant plus d'une tte,
+risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le
+fminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses
+adeptes militants: en mme temps qu'il s'panouit dans les ides, il
+s'accrdite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'aprs une
+germination plus ou moins cache, qu'un mouvement d'opinion arrive la
+pleine conscience de ses forces et mme la claire vision de son but. A
+ct du fminisme qui prche et s'affiche, il y a donc un fminisme qui
+sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines
+du premier, qu'aprs avoir dgag les tendances du second, tenant pour
+sagesse d'tudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et
+fconde; car plus les tendances seront gnrales et profondes, plus les
+doctrines auront chance de pousser, de crotre et de fleurir.
+
+Or, envisag comme tendance, le fminisme est un tat d'esprit
+incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphre flottante qui nous
+enveloppe et nous pntre jusqu' l'me. Il y a beaucoup de fministes
+sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la socit, chez les
+pauvres comme chez les riches, parmi les illettrs aussi bien que dans
+les milieux instruits et cultivs. La mme aspiration se manifeste ici
+et l: du ct des hommes, par la dsutude ou l'abdication des
+prrogatives masculines; du ct des femmes, par l'impatience ou le
+dnigrement de la supriorit virile. D'o il suit qu'une disposition
+d'esprit, qui a le rare privilge de recruter des adhrents dans les
+catgories sociales les plus diverses, ne saurait tre tenue pour un
+phnomne ngligeable.
+
+En fait, il existe dj, autour de nous, un fminisme _ouvrier_, un
+fminisme _bourgeois_, un fminisme _mondain_, un fminisme
+_professionnel_, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits
+plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief
+qu'ils soient anims contre le sexe fort, toutes leurs ambitions
+secrtes convergent au mme but, qui est l'amoindrissement de la
+prminence masculine. La matrise de l'homme, voil l'ennemie.
+
+
+II
+
+Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mcontente
+des prrogatives de son conjoint.
+
+C'est une illusion trs humaine d'attribuer mille qualits aux
+malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de suprieure honntet,
+l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrire que
+l'habitude se perd d'en voir les dfauts et les vices. Tandis que les
+avocats du peuple nous reprsentent, avec emphase, le mnage du
+proltaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons
+nous-mmes si naturellement plaindre les classes besogneuses, nous
+compatissons si gnralement leurs labeurs, leurs misres, nous
+essayons, avec une bonne volont si unanime, de les consoler, de les
+clairer, de les assister,--sans toujours y russir,--que notre raison
+est devenue peu peu la dupe de notre coeur. Et finalement gars par
+les dclamations, plus gnreuses qu'impartiales, d'une dmocratie qui
+prte toutes sortes de dfauts aux riches et toutes sortes de qualits
+aux pauvres, abuss par nos propres complaisances envers nos frres
+dshrits, nous avons oubli le mal vers lequel ils descendent pour ne
+voir que le bien vers lequel nous voudrions les lever.
+
+Or, la femme ouvrire se charge de nous rappeler au sentiment des
+ralits; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait
+d'observation peu prs gnrale que la femme du peuple, quels que
+soient les trsors de courage, de dvouement et de rsignation dont son
+coeur dborde, commence se prendre de lassitude et d'impatience
+peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un dbauch. Elle rclame avec
+instance le droit de disposer de ses conomies, de les placer, de les
+dfendre, de les arracher aux folles prodigalits du mari. Elle n'a plus
+foi dans son homme. A qui la faute?
+
+Ce m'est une joie de reconnatre qu'un mnage de bons travailleurs doit
+tre salu de tous les respects des honntes gens. Pour ma part, je le
+trouve simplement admirable. L'ouvrier rang, bon poux et bon pre, est
+un sage, un philosophe en blouse, un hros sans le savoir, une sorte de
+saint obscur et cach. Il fait honneur l'espce humaine. Mais en
+tenant cette lite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible
+de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la
+dignit du travail et le mrite de la sobrit, l'efficacit rdemptrice
+de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui
+ l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de
+l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur
+l'anctre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrig de
+quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses
+devoirs, plus conscient de ses vritables intrts, plus attach sa
+patrie, plus fidle sa femme, plus dvou ses enfants? S'il est plus
+instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honor par l'opinion,
+est-il moins envieux? Encore que mieux pay, est-il plus conome et plus
+prvoyant? A vrai dire, la fivre de jouissance, dont cette fin de
+sicle est comme brle, pousse l'ouvrier aux folles dpenses, le
+dtournant peu peu de ses habitudes d'pargne et de ses obligations de
+famille. Et l'pouse se lasse de la dissipation du mari; et la mre
+s'irrite de l'gosme du pre. Que d'argent laiss sur le comptoir des
+marchands de vin! Que de salaires dvors dans les rigolades des mauvais
+lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la
+famille ouvrire est en train de mourir d'intemprance et d'immoralit?
+
+Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal
+est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste
+point de vue, les extrmes se touchent et se ressemblent; c'est
+l'galit des btes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou
+du vin de Suresne de maigre qualit, entretenir une gueuse des
+boulevards extrieurs ou une actrice des grands thtres, s'acoquiner
+aux dcavs de la grande vie ou aux louches habitus des barrires,
+faire la fte en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en
+cotillon fan, c'est toujours l'humanit qui se dgrade et s'encanaille.
+
+
+III
+
+Mais la femme ouvrire souffre plus particulirement de ces folies et de
+ces excs; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut
+mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'tre marie un
+indigne! Malgr tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment
+soutenir le mnage et nourrir les enfants, si le pre dpense au cabaret
+ce qu'il gagne l'atelier? Ne nous tonnons point qu'elle murmure,
+rcrimine ou se fche. Il lui faut la disposition de ses conomies. Elle
+veut tre matresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le
+faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.
+
+Joignez que la femme ouvrire travaille, ds maintenant, quilibrer le
+budget domestique. Le renchrissement de la vie s'ajoutant la
+dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude
+soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les
+magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la
+main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette
+concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces
+femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en
+chasse. Sans doute, la place de la mre est la maison: encore faut-il
+y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu:
+mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut tre
+question de renvoyer leur mnage et les femmes sans enfants et les
+veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les
+exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du
+travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait la misre ou
+au dsordre. Mieux vaut prendre un mtier qu'un amant et faire march de
+sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.
+
+Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre
+part, poussent donc l'ouvrire disputer l'ouvrier les carrires, les
+professions et les travaux que, jadis, il occupait en matre. Et cette
+tendance nous conduit insensiblement une plus grande galit des
+sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-mme,--je le
+crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'branlement
+des rgles mmes du mariage.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--PORTRAITS D'AEULES.--NOS GRAND'MRES ET NOS
+ FILLES.--LA PARISIENNE ET LA PROVINCIALE.
+
+ II.--LES MANCIPES SANS LE SAVOIR.--LA FAILLITE DU MARI.
+
+ III.--LES JEUNES FILLES DE LA PETITE ET DE LA HAUTE
+ BOURGEOISIE.--SOUCIS D'AVENIR DES PREMIRES, GOTS
+ D'INDPENDANCE DES SECONDES; HARDIESSE ET PRCOCIT DES
+ UNES ET DES AUTRES.
+
+ IV.--LES FAUTES DE L'HOMME.--LA FEMME LUI PREND SES IDES
+ D'INDPENDANCE.
+
+
+I
+
+Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins
+accessibles la contagion des nouveauts ambiantes, bien que la
+bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus
+fidle ses obligations, il n'est pas srieusement contestable qu'elle
+a subi, depuis un demi-sicle, au moral et au physique, de trs
+apprciables dformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les
+photographies de nos mres de celles de leurs petites-filles: le
+contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image
+de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et
+simples aeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point
+remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard
+modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles,
+dans les yeux baisss, dans ces apparences discrtes, le got de
+l'obissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout
+autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le
+buste droit, la tte haute, le regard direct et sr, un air de volont,
+d'indpendance et de commandement, rvlent en leur me quelque chose de
+masculin qui n'aime pas cder et qui se flatte de conqurir.
+
+Si doucement que cette mtamorphose se soit opre, la bourgeoise
+d'aujourd'hui ne ressemble plus tout fait la bourgeoise d'autrefois
+qui, timide, rserve, ingnue, leve simplement avec des prcautions
+jalouses, moins pour elle-mme que pour son futur mari, s'habituait ds
+l'enfance une vie cache, rgle, discipline, toute de paix
+intrieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient
+de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect
+du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du
+pain, et mme le respect du linge que parfois l'aeule avait fil de ses
+mains tremblantes, que la fille en se mariant hritait de sa mre, qu'on
+lessivait la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles,
+parfumes de lavande et attentivement surveilles, s'tageaient avec une
+impeccable rgularit, dans les grandes armoires en coeur de chne
+sculpt, sortes d'arches saintes o les nouveaux mnages gardaient, avec
+les vieilles reliques du pass, un peu du souvenir embaum des anctres.
+
+Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images!
+Nos classes moyennes n'ont point chapp la fivre du sicle
+finissant. Sont-elles si rares-- Paris surtout,--ces jeunes femmes de
+la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant
+dpouill l'ignorance nave de leurs anes, sans acqurir l'nergie
+virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour tour impatientes
+d'action et alanguies par le rve, sollicites tantt par le scepticisme
+auquel les incline leur demi-science, tantt par les pieuses croyances
+auxquelles les ramne un secret penchant de leur coeur, ambitieuses
+d'apprendre et de savoir, inquites de comprendre et de douter, anmies
+par l'tude, prises d'une vie plus rsolue, plus libre, plus agissante,
+et troubles par les risques probables et les accidents possibles de
+l'inconnu qui les attire, hsitent, se tourmentent et, s'nervant
+chercher leur voie dans les tnbres, perdent invitablement la paix de
+l'me et compromettent souvent la paix du foyer? L'poque o nous vivons
+est l'ge critique de la femme intellectuelle.
+
+On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a
+point de doute: ces curiosits et ces inquitudes d'esprit ne hantent
+que les ttes dj grises par les vapeurs capiteuses de l'esprit
+nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux lgants, il ne
+suffit plus l'ambition des femmes de mriter la rputation de bonnes
+mnagres, expertes aux choses de la cuisine, habiles tourner un
+bouquet, orner un salon, composer mme quelque chef-d'oeuvre sucr,
+crme, liqueur ou confitures. Les plus indpendantes ne se rsignent
+point, sans quelque souffrance mal dissimule, au simple rle de mres
+tendres, dvoues, robustes et fcondes, surveillant l'office et
+gouvernant leur intrieur. Nos grand'mres se trouvaient bien de cette
+fonction modeste,--et nos grands-pres aussi. A vrai dire, le pass n'en
+concevait point d'autre. La femme son mnage, le mari son travail;
+et la famille tait heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines
+femmes riches et ddaigneuses un air de vulgarit misrable. Et pour peu
+qu'elles aient l'humeur altire et l'me dominatrice, on peut tre sr
+qu'elles feront bon march de l'autorit maritale.
+
+
+II
+
+Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en rcriminations
+indignes contre les tendances d'mancipation fminine, et qui pourtant
+ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les
+questions du mnage. Combien mme repoussent la lettre du fminisme et
+en pratiquent l'esprit dans leur intrieur avec une admirable srnit?
+Ne leur parlez point d'une femme mdecin ou avocat: elles hausseront les
+paules avec mpris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront
+qu'une femme abdique les qualits de son sexe. Mais que leur mari lve
+la voix pour mettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux
+sera mal reu. Ces dames ont la prtention de prendre toutes les
+dcisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent
+leurs volonts, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la
+cuisine que pour mieux rgenter le pre et les enfants. L'galit des
+droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne
+se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur
+vie, en subordonnant l'autorit maritale leur autorit propre. Pour
+elles, le fminisme est sans objet, car leur petite rvolution est
+faite. Elles ont pris dj la place du matre.
+
+On rapporte mme que bon nombre de femmes chrtiennes conspirent, de
+coeur, avec leurs soeurs les plus mancipes. Non qu'elles ne soient un
+peu gnes par la condamnation que Dieu lui-mme a porte contre notre
+premire mre: Tu seras assujettie l'homme. Mais ces
+arrire-petites-filles d've se persuadent sans trop de peine que,
+l'homme ayant gnralement failli aux devoirs de protection, d'amour et
+de fidlit que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de
+rompre un contrat si mal observ et de revendiquer, titre de
+ddommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par
+les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal
+gouverne par le pre. Ne pouvant rformer l'homme, n'est-il pas juste
+de transformer la femme? Puisque le matre s'abaisse, il faut bien que
+l'esclave s'lve. Si donc le sexe fort ne veille pas donner plus de
+satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre voir sa femme, si
+bonne dvote qu'elle soit, rclamer pour elle-mme, avec une insistance
+croissante, l'autorit dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.
+
+A toutes ces mcontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises,
+qui deviennent lgion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez
+barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques tout faire et
+qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du
+conservatoire ou font de l'aquarelle comme un laurat des beaux-arts, la
+confinent dans leur mnage avec obligation de soigner le menu et de
+surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est mme d'assez vaniteux
+pour choyer, parer, orner, gter leur femme, moins pour elle-mme que
+pour la satisfaction goste du matre, comme un pacha en use avec une
+beaut de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un
+meuble de luxe, ne se gnent pas de la renvoyer, quand elle se mle de
+politique ou de littrature, son journal de mode, sa couturire et
+ses chiffons? Et Monsieur qui est commerant ou industriel, n'a pas le
+plus petit diplme! Et Madame a son brevet suprieur! Est-ce tolrable?
+Adam a-t-il reu ve des mains de Dieu pour en faire une cuisinire
+surmene ou une oisive assujettie? Ni femme de mnage ni poupe de
+salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que
+sera-ce lorsqu'elles seront bachelires, licencies ou doctoresses?
+Elles ne voudront plus pouser que des acadmiciens.
+
+Pour rester srieux, je ne crois pas outrepasser la vrit en disant que
+beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se
+jugent trs suprieures leurs maris. De l, un malaise, un dpit, une
+soumission mal supporte, o j'ai le droit de voir un germe de rvolte
+future qui ne peut, hlas! que se dvelopper rapidement au coeur des
+gnrations nouvelles.
+
+
+III
+
+Si, en effet, je considre d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie,
+je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles
+qu'autrefois, les exigences conomiques la poussent de plus en plus
+rechercher les emplois virils pour se crer une existence indpendante.
+Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant
+leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour
+suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les gots
+sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la
+paternit, se disent qu'il est plus conomique d'entretenir une
+matresse que d'lever une famille. Et voil pourquoi tant d'honntes
+demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isoles
+gagnent leur vie, nous les voyons assiger les portes de toutes les
+administrations et s'puiser la conqute de tous les diplmes. Ne
+vaut-il pas mieux s'acharner un travail honorable que s'abandonner aux
+tentations de la vie facile?
+
+Quant la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler
+trop malignement, il serait puril de cacher qu'elle est en train de
+perdre, en certains milieux, la fracheur d'me, la rserve ingnue, le
+parfait quilibre de ses devancires. Aura-t-elle l'esprit aussi droit,
+la sant aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anmie l'a dj
+touche, et la nvrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois
+n'existe plus en province: on en trouverait des milliers mme Paris.
+Beaucoup sont aussi svrement leves que le furent leurs grand'mres.
+On ne les voit point au thtre; elles ne sortent jamais sans tre
+accompagnes; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de
+trois fois avec le mme jeune homme. Toutes ces convenances,
+d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont
+trop routinires en France pour que ces recluses se puissent transformer
+rapidement en vapores.
+
+Et pourtant, ne vous est-il jamais arriv de rencontrer dans un salon,
+de ces charmantes petites personnes, prcocement dveloppes, instruites
+et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse
+tranquille qui dconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes,
+joignant la coquetterie l'assurance et l'impertinence la sduction,
+sortes de roses de salon, prmaturment closes, dont le charme attirant
+ne cache point assez les pines? Trs positives et trs renseignes, ces
+demoiselles Sans-gne ont dj, semble-t-il, l'exprience de la vie.
+
+N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades.
+Sous prtexte de franchise et de sincrit, nous n'pargnons pas leurs
+oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons
+traner sur la table de famille les livres les moins propres
+entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu peu le
+respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mmes, jointes une
+instruction plus avance, ouvrent leur imagination mille choses qu'on
+s'appliquait jadis leur cacher soigneusement. De l, ce type nouveau
+de jeune fille indpendante, moqueuse, l'intelligence vive et
+inquitante, qui commence nous apparatre, mme en province. Et comme,
+suivant la trs sage remarque de Mme Arvde Barine, les audaces de
+pense mnent srement les natures faibles ou impressionnables aux
+audaces de conduite, je me demande, en vrit, si cette jeune fille,
+leve jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une
+mancipe dans le sens dfavorable du mot,--sera plus tard aussi
+docile que ses anes aux conseils et aux directions de son mari, aussi
+fidle son intrieur et, chose plus grave, aussi dvoue aux tches
+sacres de la maternit.
+
+
+IV
+
+Aprs avoir constat que les ralits du prsent et les prvisions de
+l'avenir nous rvlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez
+la bourgeoise de demain, une tendance secouer la suprmatie masculine,
+il est temps d'observer, leur dcharge, que les hommes n'ont point le
+droit de s'en laver les mains. Est-ce donc la femme qu'incombe la
+responsabilit de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles
+croyances? Quel sexe a branl les assises de la famille? Tout ce qui
+faisait jadis la femme respectueuse de l'autorit maritale, tout ce qui
+justifiait le droit de commander pour l'poux et le devoir d'obir pour
+l'pouse, c'est--dire les antiques notions d'ordre, de hirarchie, de
+sujtion, les sentiments de modestie, de patience et de rsignation, nos
+moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dnonc comme
+un tissu de prjugs suranns et accablants dont il importait d'allger
+les paules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqu l'galit
+civile et politique, que le got du nivellement s'est insinu dans tous
+les esprits et jusque dans les mnages. Et nous nous tonnons que la
+plus belle moiti du genre humain traite la subordination de son sexe de
+non-sens et d'iniquit! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons
+convaincue de l'humiliation qu'entrane toute obissance! Quoi de plus
+naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et matre? Nous en avons
+fait nous-mmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en
+impose de moins en moins la femme contemporaine, la faute en revient
+ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment dcri.
+
+Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes,
+les lois n'ont en vue que l'intrt particulier des hommes, nous voyons
+des audacieuses,--encourages d'ailleurs dans leurs vellits de rvolte
+par nos meilleurs crivains,--qui se lvent de toutes parts et, sous
+prtexte qu'elles souffrent de la place subordonne que nos codes leur
+ont faite imprieusement, somment le lgislateur de reviser la
+constitution conomique et sociale de la famille franaise. Libert,
+galit, fraternit, voil leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles
+entendent tre libres, c'est--dire matresses de leurs biens, de leurs
+actes, de leur vie. Elles veulent tre les gales de l'homme, en fait et
+en droit, de par les moeurs et les lois. Grce quoi, la fraternit
+fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite
+pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grce de l'aimer comme
+un frre!
+
+Aux hommes dbonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette
+rvolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: Nos pres
+ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pres, de
+leurs frres, de leurs maris. Aussitt qu'elles auront seulement
+commenc d'tre vos gales, elles seront devenues vos suprieures.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Tendances d'mancipation de la femme mondaine
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES OUTRANCES DU THTRE ET DU ROMAN.--LE MONDE O L'ON
+ S'AMUSE.--LE FMINISME EXOTIQUE ET JOUISSEUR.
+
+ II.--LA FEMME OISIVE ET DISSIPE.--CE QU'EST LA MRE, CE
+ QUE SERA LA FILLE.
+
+ III.--DEMI-VIERGE ET DEMI-MONSTRE.--O EST L'DUCATION
+ FAMILIALE D'AUTREFOIS?
+
+
+I
+
+Tandis que les classes moyennes, prises dans leur gnralit, restent
+attaches au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnte, toute
+remplie des devoirs quotidiens courageusement accepts, persistent
+placer dans la dignit et l'indissolubilit du mariage la force et le
+bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les
+rgions dites leves de la socit parisienne, la curiosit de jouir
+et la passion de l'amusement s'exasprent en une fivre croissante, qui
+s'impatiente de toutes les digues opposes au libre plaisir par
+l'habitude morale et par le frein combin de la religion et des lois. Si
+nous admettions mme,--et c'est un prjug courant--que la littrature,
+le roman et le thtre sont les fidles reflets de l'me d'un peuple, il
+faudrait conclure de tout ce qui s'est crit sur les moeurs franaises
+depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre socit tombe en
+dcomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'tranger, qui
+n'est pas en situation de ramener le mal ses justes proportions, nous
+fait l'injure de croire. De grce, n'largissons point nos plaies,
+n'aggravons point nos vices plaisir! Puissent nos crivains renoncer
+aux lgances perverses du roman distingu o chaque salon ressemble
+un mauvais lieu! Toute la socit franaise ne tient pas, Dieu merci! en
+ce monde exotique luxueusement install dans les somptueux quartiers de
+l'Arc-de-Triomphe, o nos toutes belles tranent une existence vide,
+factice, dissipe, au milieu d'un dcor digne des _Mille et une Nuits_,
+s'occupant cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons,
+la psychologie du libre amour, le dvergondage et l'adultre. Ces fleurs
+de perversion sont des rarets. Cette vie est en dehors des lois
+communes de la vie.
+
+Mme dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de
+se dchaner aussi gnralement, aussi scandaleusement. En fait, les
+ncessits de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de
+l'avenir prparer, de la fortune maintenir, les soucis d'argent,
+d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entranements et
+contrarient le got du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est
+pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement
+la fte. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous
+surtout d'tendre toutes nos classes leves la rprobation que mrite
+seulement la corruption d'une minorit tapageuse.
+
+Mais, si exceptionnel que soit le monde o l'on s'amuse, quels
+dtestables exemples il donne au monde o l'on travaille! Car il faut
+bien reconnatre que, dans ce milieu lgant, lger, subtil, agit, qui,
+voulant jouir de la vie, retentit d'un perptuel clat de rire,
+l'mancipation est de bon ton. C'est l que rgne et s'panouit ce que
+j'appelle le fminisme mondain, un fminisme vapor qui semble
+prendre tche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne
+des moeurs et le bon gnie du foyer. C'est l qu'on rencontre ces jeunes
+femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes,
+prises de vie indpendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent
+d'incarner nos yeux la femme libre. Leur plus grand plaisir est de
+jouer avec le feu. Par un mpris hautain du danger, et peut-tre aussi
+par l'attrait piquant du fruit dfendu, elles se font un amusement de
+ctoyer les abmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arriv!
+Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.
+
+
+II
+
+Ce type trs moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore de nombreux
+exemplaires, est facilement reconnaissable, grce aux malicieuses
+esquisses qu'en ont traces avec complaisance nos chroniqueurs, nos
+dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une
+crature trs fine et trs pare, qui met un masque d'hypocrite
+honntet sa frivolit d'me comme ses audaces de pense et ses
+carts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont dpos
+sur son visage et dans ses manires toutes les frquentations de salon,
+se cache une petite nature trs primitive, fline et ruse, dcide
+s'amuser, cote que cote, aux dpens d'autrui. A l'entendre causer,
+elle se dpartit rarement, sauf dans les runions tout fait intimes,
+du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extrieur des
+convenances et des rgles sociales. C'est une femme bien leve,--quand
+elle le veut,--qui rpte avec exactitude les gestes qu'on lui a
+minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun prjug. Elle a des
+usages; elle sait vivre. Ses grces sont infiniment sduisantes. C'est
+une chatte distingue.
+
+Mais s'il nous tait donn de descendre dans son me, quel contraste!
+Discipline pour la forme et par le dehors, cette crature n'est, en
+dedans, qu'une libertaire qui s'ignore et cache au monde et
+elle-mme, sous des manires polies et raffines, toutes sortes
+d'normits morales. Tandis que son clat et son charme nous la font
+prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les
+apparences d'un tre civilis. Sa tte est vide de toute pense grave.
+Si elle va encore la messe, c'est par dsoeuvrement, comme elle va au
+bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne
+songe gure qu' ses toilettes, ses visites, ses intrigues. Son
+coeur lui-mme ne s'chauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse.
+C'est un tre artificiel, dupe de ses apptits de plaisir, goste et
+inconscient, qui ne tient plus la vie que par les rites et les
+grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code,
+de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une
+tentation, une occasion, pour faire clater son me de rvolte.
+
+Telle mre, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est craindre
+que les filles ne dpassent les mres. Dans ces sphres oisives et
+dissipes du beau monde, o l'on cherche tromper l'ennui des heures
+inoccupes par un marivaudage des moins innocents, une singulire
+gnration grandit qui a la prtention de s'affranchir de toutes les
+conventions sociales force d'impertinence et d'audace. L, dans une
+atmosphre luxueuse et trpidante, au milieu de ftes ininterrompues,
+s'panouissent les demi-vierges, fleurs de salon trop tt respires,
+qui mettent leur honneur s'manciper franchement de tout ce qui les
+gne. Dj moins retenues que leurs mres, elles affectionnent les
+allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les
+hardiesses, de toutes les excentricits. Inconsquentes autant que
+jolies, portes aux coups de tte et aux fantaisies d'enfant gt, elles
+ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur lgance doive
+tout excuser, que leur grce puisse tout absoudre; car elles ont
+l'admiration d'elles-mmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue
+leur jeunesse et leur beaut, et elles les affichent complaisamment dans
+les salons cosmopolites de la capitale ou les promnent, en des
+toilettes savantes, travers les casinos des plages la mode. Que
+deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?
+
+
+III
+
+Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine trs
+affine et d'une culture morale trop nglige. Elle fait profession de
+ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure
+mme que les demoiselles les plus lances de cette belle socit n'ont
+point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que
+ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun
+langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances
+nouvelles les attirent; seul, l'effort mritoire les pouvante. Passe
+encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue indit, de
+fabriquer des vers dcadents ou de la peinture impressionniste, et avec
+quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrment trouvent
+grce devant leur fatuit ddaigneuse, en revanche, le travail srieux
+les ennuie autant que l'austre vrit les assomme. Il est vident
+qu'elles ont rsolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux
+devoirs naturels qui psent sur le vulgaire.
+
+J'ai hte de dire que cette corruption n'est pas tout fait d'origine
+franaise. Il faut y voir, suivant le mot de M. Andr Theuriet, un
+curieux exemple de contagion par infiltration. Depuis plusieurs
+annes, les jeunes filles anglo-amricaines pullulent dans nos villes
+d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont
+empresses de copier les allures hardies et le sans-gne mancip de
+leurs soeurs trangres. Seulement, dbarrasses de la retenue qu'impose
+au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces liberts
+ont vite dgnr, dans nos milieux franais o le sang est plus vif et
+la tte plus chaude, en excentricits provocantes. Et la logique du mal
+veut, hlas! (c'est M. Marcel Prvost qui le confesse textuellement dans
+la prface de son fameux livre) que pour la fillette d'honnte
+bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le
+collgien.
+
+Il reste qu' Paris comme en province, chez les riches comme chez les
+pauvres, il n'est qu'une ducation chastement familiale pour soutenir et
+perptuer la pure tradition des bons mnages et le renom de la vieille
+honntet franaise. Mais les pres et les mres auront-ils la sagesse
+et le courage de dfendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus
+simples et plus svres, contre la contagion des mauvais exemples?
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Tendances d'mancipation de la femme nouvelle
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES PROFESSIONNELLES DU FMINISME SONT DE FRANCHES
+ RVOLTES.--LE PROLTARIAT INTELLECTUEL DES FEMMES.
+
+ II.--NOUVEAUTS INQUITANTES DE LANGAGE ET DE CONDUITE.--LA
+ FEMME LIBRE.--TAT D'ME ANARCHIQUE.
+
+
+I
+
+On trouvera peut-tre que je n'ai point su parler toujours sans
+irrvrence des tendances diverses du fminisme ouvrier, bourgeois et
+mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de
+juger les aspirations du fminisme professionnel? Mais j'ai trop le
+respect de la femme pour hsiter lui dire toute la vrit.
+
+Les professionnelles du fminisme sont, d'esprit et de coeur, de
+franches rvoltes. Par cette appellation, j'entends cette fraction
+avance qui, sans distinguer entre les revendications fminines, va
+droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de
+la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et
+indiscipline, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit
+bataillon de femmes exaltes qui proclament l'galit absolue des sexes
+et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour
+nous convaincre des infortunes de l'ternelle esclave et de
+l'inluctable rvolution de la femme moderne. A cet effet, elles
+professent le fminisme intgral.
+
+Ce qui perce travers la propagande qu'elles mnent, c'est, avec le
+mauvais got de la dclamation, une avidit impatiente de rclame, un
+got effrn de notorit bruyante. Il semble qu'entranes par le bel
+exemple que nous leur avons donn, ces fortes ttes soient en joie de
+succomber aux tentations de publicit outrance qui compromettent si
+gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillit des
+honntes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est
+ qui s'poumonera pour mettre sa petite personne en vidence sur le
+plus haut perchoir du poulailler. Aprs le politicien, voici qu'apparat
+la politicienne. Il faut aux femmes nouvelles une scne pour s'y
+affirmer et s'y afficher tous les regards. Et dans le nombre, il
+pourrait bien se rvler tt ou tard d'admirables comdiennes.
+
+Que le nombre des mancipes excentriques ait chance de se grossir
+l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-l, nos
+couvents de femmes avaient recueilli la plupart des dshrites et des
+vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre
+et plus large ne manquera point de susciter, parmi les gnrations qui
+montent, un nombre croissant de jeunes filles diplmes, d'intelligence
+ardente et veille, curieuses de vivre et ambitieuses de russir,
+auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les dbouchs
+qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au
+dveloppement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les
+carrires pdagogiques sont dj surabondamment encombres, et que
+nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs
+brevets, qui se morfondent dans une inaction misrable? Trop savantes et
+trop fires pour se plier aux besognes manuelles, on les voit dj
+traner dans les grandes villes une vie dsenchante et se disputer avec
+pret quelques maigres leons, tandis qu'elles couvent en leur coeur
+d'amres rancunes contre l'imprvoyante socit qui leur a ouvert une
+voie sans issue. N'est-il pas craindre que certaines de ces
+malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prtent
+l'oreille aux suggestions de l'esprit de rvolte et s'enrgimentent dans
+cette annexe de l'arme rvolutionnaire qu'on appelle dj le
+proltariat intellectuel des femmes?
+
+Sorties des classes moyennes, incomprises, isoles, dclasses, avec des
+gots, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire,
+quoi de plus naturel que leur me, aigrie ou dsabuse, s'ouvre aux
+ides d'indpendance qui flottent dans l'air, et qu'entranes par ces
+prdications excessives qui exagrent les droits et attnuent les
+devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisment qu'elles sont des
+victimes et des sacrifies? Dtournes de leurs traditionnelles
+professions par une instruction inconsidre, elles assigeront en foule
+grossissante les carrires masculines et, devant les difficults de s'y
+faire une place et un nom, elles crieront l'oppression, rclamant
+l'galit absolue et l'indpendance totale.
+
+
+II
+
+Entre ces mcontentes, qui peuvent devenir lgion, une sorte de
+franc-maonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prtexte
+d'manciper les femmes de la tutelle nfaste des hommes, aborde sans
+scrupule les sujets les plus dplaisants et les questions les plus
+scabreuses. Il semble que les hardiesses inquitantes de langage
+fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lvres de
+certains fministes. A les entendre parler des choses du mariage avec
+une impudence sereine, on croirait que ces zlateurs et ces zlatrices
+de la croisade des temps nouveaux n'ont pas eu de parents aimer et
+bnir, puisque c'est au foyer seulement que s'veille et s'entretient la
+douce religion de la famille. Aussi bien le fminisme est-il, pour
+quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui
+jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent mme
+de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrte
+esprance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tte fminine
+mal quilibre entre en bullition, on peut s'attendre aux pires
+extravagances.
+
+Dans la pense de ces intransigeantes, l've nouvelle doit vincer le
+vieil homme, comme une rserve frache remplace un corps de troupes
+affaiblies et fourbues. Leur prtention est de parler et de penser par
+elles-mmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mmes. Elles ne
+souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprte.
+Voici la confession d'une jeune mancipe que M. Jules Bois a reue avec
+complaisance: Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de
+l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son
+cerveau, comme autrefois l'aeule des premiers jours s'agenouillait sous
+la brutalit du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tte ni
+devant le bras du mle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et
+forte? Je travaillerai; je serai mdecin, avocat, pote, savant,
+ingnieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il
+voudra[3].
+
+[Note 3: _L've nouvelle_, p. 152.]
+
+Que si nous voulons ce texte un commentaire, il nous sera rpondu que
+le temps est pass o l'on condamnait la jeune fille au huis clos
+familial,--comme on lve un merle blanc dans une cage dore,--pour
+mieux la livrer sans dfense, inerte et passive, aux mains d'un mari
+gteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingnues abties dont le
+roman et le thtre ont fait nagure un si attendrissant usage et qui,
+cousues aux jupes de leurs mres ou emprisonnes dans les minuties
+souponneuses et maussades du couvent, voues au piano perptuit ou
+des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec rsignation, jusqu'
+la veille de leurs fianailles, la poupe, symbole mortifiant de leur
+prochaine domestication destin, sans doute, faire comprendre ces
+pauvres mes que leur naturelle fonction est d'tre mres au lieu d'tre
+libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une ducation
+plus dgradante?
+
+Dornavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mmes tudes,
+astreints aux mmes exercices, soumis aux mmes disciplines. Instruite
+de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera
+en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui
+dplaisent, aprs avoir proclam firement son indpendance, elle
+pousera l'lu de son choix la face du ciel et de la terre, les
+prenant tmoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte
+ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volont.
+
+Au vrai, et si gros que le mot puisse paratre, ce fminisme outr
+implique srement un tat d'me anarchique, que des gens alarms
+considrent comme le germe d'un mouvement rvolutionnaire o la famille
+franaise risque de se dissoudre et de prir. Mais n'exagrons rien:
+cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour
+tre facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la
+socit ne procde par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que
+modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de
+mtamorphoses instantanes, de changements brusques, de renouvellement
+intgral, de rupture complte avec le pass. Il est plus difficile qu'on
+ne croit de faire acte d'indpendance, de briser le rseau des habitudes
+et des prjugs qui nous enserre, de se soustraire la lourde pese des
+moeurs et des opinions. Si profondes que puissent tre les
+transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni
+soudaines.
+
+C'est ce qui faisait dire Alexandre Dumas, non sans quelque outrance:
+L'mancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusets les plus
+hilarantes qui soient nes sous le soleil. mancipation de la Femme,
+rnovation de la Femme, ces mots dont notre sicle a les oreilles
+rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus tre
+mancipe qu'elle ne peut tre rnove[4]. Conclusion excessive: la
+femme moderne ne ressemble point la femme primitive, et les
+changements passs nous sont un sr garant des changements venir. Mais
+il ne suffit point de proclamer la faillite de l'homme, pour que
+l've nouvelle soit la veille de dtrner le roi de la cration.
+
+[Note 4: Prface de l'_Ami des femmes_. Thtre complet, t. IV, p. 29.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Modes et nouveauts fministes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE FMINISME OPPORTUNISTE.--SON PROGRAMME.--SPORTS
+ VIRILS.--CE QU'ON ATTEND DE LA BICYCLETTE.
+
+ II.--LA QUESTION DE LA CULOTTE ET DU CORSET.--POURQUOI LE
+ COSTUME FMININ SE MASCULINISE.--EXAGRATIONS FCHEUSES.
+
+ III.--LA FEMME A TORT DE COPIER L'HOMME.--QU'EST-CE QU'UNE
+ BELLE FEMME?
+
+
+I
+
+Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes
+suprieures qui, bien que nourrissant peut-tre au fond du coeur des
+esprances aussi rvolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer
+et, modres de ton, correctes d'allure, diplomates consommes,
+opportunistes insinuantes, montrent patte de velours l'ternel ennemi
+qu'elles se flattent de dsarmer et d'affaiblir, d'autant plus
+facilement qu'elles l'auront moins effarouch.
+
+Pour l'instant, ce brillant tat-major, convaincu de l'impossibilit de
+rvolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de
+rvolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par
+application de ce plan, la consigne est donne aux femmes prises des
+grandes destines que l'avenir rserve leur sexe, de ceindre leurs
+reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a
+du bon: il n'est gure d'me valeureuse en un corps dbile. A qui brigue
+l'honneur de nous disputer les emplois dont nous dtenons le monopole,
+il faut bien, pour galiser la lutte, galiser pralablement les forces.
+mule de l'homme par l'nergie morale, aspirant l'atteindre et le
+contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est oblige,
+sous peine de faillir ses esprances, de s'appliquer d'urgence
+dvelopper sa vigueur physique pour accrotre sa rsistance et ses
+moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tte,
+qui surmnent dj trop souvent les garons, auraient vite fait
+d'puiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur temprament et
+ne trempaient virilement leur organisme.
+
+Ces dames ont donc la prtention de nous arracher mme le privilge de
+la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et
+jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles
+excellent dans tous les sports la mode. Elles nagent comme des sirnes
+et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit
+et le gros gibier; elles font de l'quitation, de la gymnastique, de la
+bicyclette surtout.
+
+La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-tre du cyclisme dans
+les conversations. Cette nouveaut a ses dvots qui en disent tout le
+bien imaginable, et ses dtracteurs qui l'accusent de tout le mal
+possible. Quoique j'aie peine voir dans la bicyclette tant de choses
+considrables, il faut pourtant reconnatre, sans verser dans
+l'hyperbole, que le fminisme fonde de grandes esprances sur cette
+petite mcanique. Au thtre et dans le roman, la bicyclette nous est
+prsente comme le symbole et le vhicule de l'mancipation fminine. Et
+ce qui est plus dcisif, nous avons entendu l'honorable prsidente d'un
+congrs fministe, qui ne passe point pour une vapore, recommander
+chaudement, dans son discours de clture, l'usage frquent de la
+bicyclette, ajoutant qu'elle est un moyen mis la disposition des
+femmes pour se rapprocher conomiquement du sexe masculin. En termes
+plus clairs, on espre que la pdale libratrice contribuera
+efficacement l'abolition de la domestication des femmes.
+
+Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder
+sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre
+d'entraves que leur impose encore notre tat social surann. Il n'y a
+pas dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indpendance.
+Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de
+tomber, un jour ou l'autre, du ct o l'on penche, dans les bras d'un
+ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en
+passant, tous les mnages de pdaler de compagnie. C'est au mari qu'il
+appartient de relever sa femme. Hors de sa prsence, les chutes
+pourraient tre plus graves. Point de doute, en tout cas, que la
+bicyclette ne permette l've future de se dcharger sur des
+mercenaires des soins du mnage, de la surveillance des enfants et de la
+garde du foyer. Et comme un nourrisson lever est un bagage assez
+gnant pour une mre nomade, on s'appliquera de son mieux prvenir la
+surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas prcisment un
+remde la dpopulation.
+
+Mais il autorise et ncessite de si libres mouvements et de si viriles
+toilettes! Et le fminisme s'en rjouit. Car la femme a quelque chance
+de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses
+costumes. S'il tait permis d'user de nologismes barbares, je dirais
+mme qu'il n'est que de masculiniser la mode pour garonnifier la
+femme. Un honnte homme du grand sicle et crit, en meilleur style,
+que les habits ont une action sur les biensances et que les dehors
+peuvent corrompre les moeurs.
+
+
+II
+
+On voudra bien m'excuser d'aborder, ce propos, une question dont il
+est facile de saisir l'intrt considrable: je veux parler de la
+culotte et du corset. Les professionnelles du fminisme nous font une
+obligation de traiter ces graves problmes. Pour peu qu'on y
+rflchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine reconnatre que ces
+deux notables chantillons de l'habillement moderne sont minemment
+symboliques. Tout le mouvement fministe s'y rvle par son aversion
+pour le costume fminin et par son got pour le costume masculin.
+
+Il n'est pas impossible mme que les femmes vraiment libres fassent un
+jour de la culotte un emblme et un drapeau. Avez-vous remarqu l'allure
+dcide et les airs triomphants de la cycliste vraiment mancipe? A la
+voir porter si crnement la culotte bouffante, on la prendrait de loin
+pour un zouave chapp d'un rgiment d'Afrique. En Angleterre, les
+fministes militantes ont adopt un costume rationnel. Il est
+pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coups courts; une
+jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orn d'une
+petite cravate noire. La jupe est taille en vue de la marche. C'est un
+peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me
+fait un devoir de reconnatre que, dans ma pense, ce compliment ne
+s'adresse qu' une minorit: pour dix jolies femmes que ce costume
+avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt
+parfaitement ridicules.
+
+En 1896, une sance de la Socit des rformes fminines de Berlin,
+l'assemble condamnait l'unanimit l'usage du corset (beaucoup de
+mdecins hyginistes sont du mme avis) et proclamait le prochain
+avnement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas
+du tout que nous soyons la veille d'une si grave rvolution. Non que
+le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en
+connaissaient point l'troit assujettissement. En soi, il est immoral,
+puisque l'allaitement et la maternit peuvent en souffrir. Qu'il
+s'assouplisse et se perfectionne, il est biensant de le souhaiter; mais
+je doute qu'il disparaisse. Si de la thorie les Allemandes passent la
+pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit
+qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de
+Berlin un aspect tout fait rjouissant.
+
+Quant aux Franaises qui, trs gnralement, ont le sens du beau et
+l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la
+servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit mme
+meurtrier; mais c'est un si prcieux artifice d'lgance! A quel mari
+n'est-il pas arriv d'entendre sa femme affirmer avec crnerie qu'il
+faut souffrir pour tre belle? Ce corset ne disparatra que le jour o
+les grces de la femme n'auront plus besoin d'tre soutenues ou
+corriges. Prenons patience.
+
+J'imagine, de mme, que la culotte aura peine dtrner la jupe. Il y a
+quelques annes, pourtant, le congrs fministe de Chicago a recommand
+aux femmes soucieuses de leur dignit sociale l'emploi du vtement
+dualiste. Ce vtement dualiste est ce que nous appelons grossirement
+un pantalon. Mais cette rsolution mmorable ne semble pas avoir produit
+jusqu'ici grand effet.
+
+A Paris, la Gauche fministe s'est contente d'mettre le voeu que les
+ouvrires soient autorises porter la jupe courte, dans un intrt
+d'hygine et de scurit: ce qui n'est pas si draisonnable, le port de
+la robe longue offrant de rels dangers dans la fabrication mcanique.
+Et sous prtexte que les ouvrires n'osent pas se singulariser,
+certaines dames autoritaires voulaient mme inviter les syndicats
+fminins exiger de leurs membres l'application immdiate du nouveau
+costume rationnel. Par bonheur, Mme Sverine veillait, et grce son
+intervention, la question de toilette est reste sous la loi de
+libert[5].
+
+[Note 5: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Soyez donc assurs que la jupe courte ne sera gote que de celles qui
+ont un joli pied. Emprunter au vtement masculin ce qu'il a de pratique,
+sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer
+l'lgance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La
+coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gne et retenir ce
+qui leur sied. N'en dplaise aux gros bonnets du fminisme, (je prie
+celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos
+chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis
+croire qu'au prochain sicle il n'y ait plus porter la robe que les
+avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de got ne se
+rsoudront point ce retranchement; leur grce en souffrirait trop. Et
+pourtant le rgne exclusif de la culotte serait d'une grande conomie
+pour le mnage: les robes cotent si cher! Seulement, cette conomie ne
+manquerait point de tourner souvent la mortification du mari: tandis
+que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est
+ craindre que celles-ci ne consentissent jamais porter les culottes
+de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prvost a pu crire que le temps
+est pass o les maris ramenaient leurs femmes l'obissance par ces
+mots d'amicale supriorit: Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de
+bruit! On vous donnera de belles robes! Il parat que cela ne prend
+plus.
+
+Exagration et plaisanterie part, il reste qu'une transformation
+s'opre lentement dans les modes, dans les gots et jusque dans les
+allures et les attitudes, qui marque, d'une faon visible tous les
+yeux, les modifications profondes et secrtes qui travaillent les moeurs
+et les ides de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette fminine
+se masculinise de plus en plus. Le dolman est la mode avec ses
+broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le
+velours et le satin; nos lgantes arborent avec une raideur altire le
+plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'pingle du
+sportsman.
+
+Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un
+changement dans les ides et les aspirations. Pour celles que les
+ncessits de leur condition poussent l'assaut des professions
+masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles
+soutiennent pour la vie, les vertus purement fminines sont de moins en
+moins suffisantes; qu'il leur faut, pour russir, un peu du courage, de
+la hardiesse et de la dsinvolture des hommes; que, pour tre fortes, en
+un mot, elles doivent renoncer aux dlicatesses charmantes qui font leur
+grce et aussi leur faiblesse.
+
+Quant aux demoiselles des classes riches, vritable jeunesse dore dont
+les dsirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent
+rpt que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme,
+qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manires de Messieurs
+leurs frres. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des
+chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures
+et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un loge
+suprme, qu'on dise d'elle: C'est un bon garon! Et nos demoiselles
+s'appliquent consciencieusement mriter cette flatteuse appellation.
+
+Pour ce qui est enfin des femmes franchement mancipes, elles n'ont pas
+d'autre proccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos
+dfauts et dans nos brutalits pour se hausser notre niveau. Lasse
+d'tre notre compagne, la femme nouvelle aspire devenir notre
+compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui
+secoue, avec de grandes phrases, la contrainte dprimante du corset et
+revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque
+plus que la moustache,--et encore!
+
+Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dpit des difficults,
+elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts
+et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme
+Arvde Barine, la naissance d'un troisime sexe. Telles, chez nous,
+ces dtraques, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grces de la
+femme sans acqurir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de
+son sexe, sans qu'il lui soit donn de le changer, incapable de s'lever
+ la puissance virile aprs avoir perdu ce qui lui restait de sduction
+fminine, ni garon ni fille, ni homme ni femme, ni mle ni femelle,
+l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une
+insexue, peine une personne, presque un monstre, voil donc le
+troisime type de l'humanit venir! On conoit que cet tre vague dont
+la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne perdre les signes
+extrieurs de la fminit (tant pis pour nous!) sans parvenir
+s'approprier la puissance dominatrice de la masculinit (tant pis pour
+elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette
+demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa
+multiplication ne laisserait point d'tre inquitante pour l'honntet,
+la sant et l'avenir de la socit franaise.
+
+
+III
+
+Contre cette masculinit d'emprunt, contre cette caricature de l'homme,
+il est urgent de protester au nom de la beaut et des intrts mme de
+la femme.
+
+Aimez-vous le travesti au thtre? Il me gne ou m'afflige. Je le trouve
+choquant ou laid: il dforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces
+dames voudraient le gnraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la femme
+nouvelle s'exerce-t-elle imiter servilement notre costume et nous
+prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de
+talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates
+viriles et de mles vestons? Le vtement masculin est-il donc d'une
+coupe si dlectable pour que les fministes les plus ardentes
+s'empressent d'y asservir leurs grces en s'appropriant nos platitudes?
+Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux
+Anglaises!
+
+Et puis, quelle trange ide de supposer que le bonheur des femmes est
+subordonn leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le
+caractre aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si
+jolis modles, qu'il faille ncessairement nous copier pour goter la
+flicit suprme? Les femmes devraient craindre,--au lieu de
+l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles
+donc qu' trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? Le
+rle social des femmes n'est grand, a crit Henry Fouquier avec son
+admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si
+elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le
+club, elles perdraient le foyer[6]. A vivre d'une vie trop masculine,
+la femme dpouillerait mme ce qui fait son charme, savoir la retenue
+et la grce, l'lgance et la pudeur. Et le jour o elle serait aussi
+laide, aussi brutale et aussi grossire que nous (suis-je assez
+modeste?) son rgne serait fini et son sexe dcouronn.
+
+[Note 6: _Les Femmes gui votent._ Annales politiques et littraires du
+15 avril 1896.]
+
+J'en appelle au tmoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont
+pous plus ou moins les ides nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly
+Lieutier, pote et romancire, laquelle j'emprunte cette curieuse
+pense: La femme qui se masculinisera pour prouver son galit avec
+l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas
+gale ce dernier en restant femme. Pour prouver cette galit
+absolument relle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en
+l'utilisant au profit de tous. C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une
+journaliste, qui dclare ceci: Savoir, jusque dans nos revendications
+et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par
+le caractre, les manires et mme et surtout la toilette, l est le
+secret de notre russite. En une lutte o nous avons besoin de tous nos
+moyens, pourquoi ddaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous
+donna: le charme[7]?
+
+[Note 7: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, pp. 873 et 883.]
+
+Faisons des voeux pour que, docile ces conseils, la femme reste femme
+par l'lgance de ses manires et la dlicatesse de sa nature, comme
+elle l'est par la tendresse de son me, par la sensibilit mue et la
+douce piti qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dvouement
+et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se
+dise que ce n'est point affranchir et amliorer son sexe que d'en faire
+une contrefaon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que
+nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid.
+Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyre: Un beau visage est le
+plus beau des spectacles.--Une belle femme qui a les qualits d'un
+honnte homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus dlicieux:
+l'on trouve en elle tout le mrite des deux sexes. Ceux qui aiment
+sincrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Le fminisme rvolutionnaire
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES GROUPEMENTS FMINISTES D'AUJOURD'HUI.--PRTENTIONS
+ COLLECTIVISTES.--POINT D'MANCIPATION FMINISTE SANS
+ RVOLUTION SOCIALE.
+
+ II.--SCHISME ENTRE LES PROLTAIRES ET LES BOURGEOISES.--LES
+ INTRTS DE L'OUVRIER ET LES INTRTS DE L'OUVRIRE.
+
+
+I
+
+C'est un fait tabli que, dans la classe ouvrire comme dans la classe
+bourgeoise, dans les milieux mondains et distingus non moins que dans
+les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins
+d'indpendance et des dsirs d'mancipation qui, ns de causes multiples
+et aspirant des fins diverses, travaillent sourdement la femme de
+toutes les conditions, percent travers son langage et ses allures,
+transparaissent dans son costume et dans ses gots. Rien d'tonnant que
+ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient
+peu peu dessines, prcises, formules en quelques ttes plus
+raisonneuses et plus ardentes. Et la nbuleuse a pris corps; et les
+aspirations se sont mues en doctrines systmatiques qui, ds
+maintenant, se partagent avec une suffisante nettet en trois grands
+courants d'opinion. Ce sont: le fminisme _rvolutionnaire_, le
+fminisme _chrtien_ et le fminisme _indpendant_.
+
+Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications fminines n'est
+donc pas une, mais triple, suivant qu'elle mane des fministes
+rvolutionnaires, des fministes chrtiens ou des fministes
+indpendants, ces derniers refusant de s'infoder aux partis religieux
+et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de libert et de
+dignit pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le
+cherchent en des directions opposes ou s'y acheminent par des voies
+diffrentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations
+gnrales.
+
+Dans les anciens temps, le sexe fminin n'a joui nulle part d'une grande
+faveur. La naissance d'une fille passait mme trs gnralement pour une
+calamit, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-n la puissance de
+dlivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et
+religions dclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'aprs
+le polythisme, tous les maux qui affligent l'humanit sont sortis de la
+bote de Pandore. Pour le christianisme, ve est l'initiatrice du pch
+et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion
+abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle
+l'ennoblisse de l'autre, en levant le mariage monogame la dignit de
+sacrement et en installant pour la vie l'pouse et l'poux, la mre et
+le pre, dans une fonction galement ncessaire au dveloppement de la
+famille unifie.
+
+Telle n'est point cependant l'opinion des crivains rvolutionnaires qui
+tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les
+cultes les plus barbares et les lgislations les plus cruelles. C'est
+ainsi que M. lie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se
+montrrent compatissantes la femme, toutes les civilisations, toutes
+les religions nous connues qui envahirent la scne du monde pour
+s'entre-dchirer, ne s'accordrent que sur un point: la haine et le
+mpris de la femme. Brahmanes, Smites, Hellnes, Romains, chrtiens,
+mahomtans jetrent la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent
+une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de
+tyrannie. Nous le disons trs srieusement: sur ce point, notre
+humanit, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des
+espces animales[8]. Il s'agit donc d'arracher la femme au
+christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui,
+aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.
+
+[Note 8: _Les Hommes fministes._ Revue encyclopdique du 28 novembre
+1896, p. 828.]
+
+A un point de vue plus gnral, les partis rvolutionnaires ne peuvent
+qu'tre les allis naturels du fminisme, l'esprit de rvolte qui
+inspire ses revendications mritant toutes leurs sympathies. C'est
+pourquoi socialistes et anarchistes prchent la femme que, dans le
+partage des droits et des devoirs, elle joue le rle de dupe. M. Lucien
+Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, victime de
+la loi de l'homme qui lui commande l'obissance, victime de la religion
+qui lui prche la rsignation, victime de la socit qui l'entretient
+dans la servitude, elle est la perptuelle exploite. Qu'elle n'attende
+donc point de la bonne volont des lgislateurs le dmantlement des
+codes et des institutions dont les hommes ont fortifi leur position
+suprieure: elle y perdrait son temps. Rvoltez-vous, mes soeurs; car
+vous ne serez affranchies que par la Rvolution. Le vieux conspirateur
+russe, Pierre Lawroff, parle dans le mme sens. Pour le moment actuel,
+nous, socialistes impnitents, nous nous permettons d'affirmer que ce
+n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible la grande
+question sociale, la lutte du travail contre le capital, que la
+question fministe a des chances de faire quelques pas vers sa
+rvolution rationnelle dans un avenir plus ou moins loign.
+
+Et quel appoint pour le triomphe de la Sociale, si les femmes
+passaient rsolument du foyer familial la place publique! M. Jules
+Renard, qui dirige la _Revue socialiste_, en fait l'aveu: Le jour o
+les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur
+douceur puissante et leur passion communicative, le jour o elles
+voudront tre les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de
+la cit future, les rsistances intresses qui entravent encore la
+marche de l'humanit ne dureront pas longtemps[9]. Je crois bien!
+N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'o se
+rpand toute flamme? Rvolutionnons l'pouse et la mre: nous aurons du
+coup rvolutionn la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de
+rvolutionner le monde. Les partis extrmes ne font que rendre hommage
+la toute-puissance du prestige fminin, en rivalisant de zle pour
+dtourner leur profit le courant fministe et l'associer la lutte
+des classes.
+
+[Note 9: Revue encyclopdique, _loc. cit._, pp. 827 et 830.]
+
+Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette
+dclaration faite, en 1896, au congrs de Gotha: La femme proltaire
+n'tant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat,
+l'agitation fministe doit rester dans le cadre de la propagande
+socialiste. De l, un groupe fministe plus ou moins infod aux partis
+rvolutionnaires, dans lequel, aprs Mlle Louise Michel, Mmes Paule
+Mink, Lonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent
+encore les premiers rles. Dernirement, Mlle Bonnevial affirmait
+nouveau que le mouvement fministe doit tre socialiste ou qu'il ne
+sera pas. Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrmes: nous
+les rencontrerons souvent sur notre chemin.
+
+
+II
+
+Notons seulement que de ces prtentions intolrantes, un schisme est n
+qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et Berlin, les
+femmes proltaires ont refus de faire cause commune avec les femmes
+bourgeoises, sous prtexte que si des deux cts on veut souvent la
+mme chose, on le veut toujours d'une faon trs diffrente, le
+fminisme bourgeois croyant encore aux rformes pacifiques, lorsque le
+fminisme ouvrier n'a plus foi que dans la rvolution.
+
+Et ce dissentiment s'affirme dj par des congrs rivaux. Ds
+maintenant, le fminisme est divis contre lui-mme. Alors que certaines
+femmes mettent la ferme et fire rsolution de mener le bon combat sans
+allis masculins, pour elles-mmes et par elles-mmes, le parti
+socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient
+leurs revendications pour une dpendance de la question sociale, s'en
+approprie l'examen et s'en rserve la solution. Mais cette prtention
+soulve d'assez vives rsistances, et dans le camp fortifi des
+fministes indpendants, et dans les rangs plus clairsems des
+fministes chrtiens.
+
+Se recrutant dans un milieu plus lev et plus instruit, le fminisme
+indpendant, le pur, le vrai fminisme, s'efforce de soustraire sa cause
+ l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en
+cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulirement
+sauvegarder son autonomie. Bien que li indissolublement la question
+sociale, crivait-elle rcemment, le fminisme ne doit pas tre confondu
+avec le mouvement socialiste ni subordonn ses diffrentes coles.
+Tout en n'hsitant point regarder les hommes comme des patrons,
+c'est--dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient
+que, les revendications de son sexe n'tant pas exclusivement
+conomiques, le mouvement fministe ne saurait tre un pisode de la
+lutte des classes, par cette raison qu'il n'est vritablement aucune
+catgorie sociale, de la plus pauvre la plus riche, o la femme ne
+soit pas assujettie l'homme. D'ailleurs, l'exemple de tous les jours
+dmontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, conserve ses
+vellits despotiques, surtout envers sa femme[10].
+
+[Note 10: Revue encyclopdique, _loc. cit._, p. 825.]
+
+Voil une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux
+bonnes mes qui s'imaginent, sur la foi des prophtes, que le
+collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, o les femmes ne
+seront point battues ni les maris tromps.
+
+Et de fait, voir le peuple de prs, on a vite constat qu'il est
+beaucoup plus voisin que le monde riche de l'galit des sexes. Dans le
+peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette
+diffrence,--qui fait aussi son excellence et sa supriorit,--qu'elle
+va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de
+ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari femme,
+ bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultives, on
+ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un
+malotru, les mnages ouvriers ont le droit--dont ils abusent
+quelquefois--de se cogner avec la plus entire rciprocit.
+
+C'est donc moins pour la rendre l'gale de son homme que pour
+l'entraner l'assaut des classes riches, que les partis
+rvolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrire comme ils ont
+enrgiment l'ouvrier. Le proltariat voit dans la femme pauvre une
+camarade de combat, une allie ncessaire, une recrue qui doit grossir
+l'arme socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrire fermera toujours
+l'oreille la propagande rvolutionnaire? Je ne sais que l'influence
+rivale de la religion qui puisse disputer l'anarchisme et au
+collectivisme cette prcieuse et si intressante clientle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le fminisme chrtien
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA BIBLE DES HOMMES ET LA BIBLE DES FEMMES.--L'ESPRIT
+ CATHOLIQUE ET L'ESPRIT PROTESTANT.
+
+ II.--RUDESSES DES PRES DE L'GLISE ENVERS L'VE
+ PCHERESSE.--LE CHRIST FUT COMPATISSANT AUX FEMMES.--SA
+ RELIGION LES RHABILITE ET LES ENNOBLIT.
+
+ III.--LE FMINISME INTRANSIGEANT EST UN RENOUVEAU DE
+ L'ESPRIT PAIEN.--L'GALIT HUMAINE ET LA HIRARCHIE
+ CONJUGALE.
+
+ IV.--DOUBLE COURANT DES IDES CHRTIENNES.--TENDANCES
+ CATHOLIQUES ET PROTESTANTES FAVORABLES A LA
+ FEMME.--FMINISME QU'IL FAUT COMBATTRE, FMINISME QU'IL
+ FAUT ENCOURAGER.--ORGANES DU FMINISME CHRTIEN.
+
+
+Peut-il y avoir un fminisme chrtien? Cet accouplement de mots sonne
+mal nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un
+mouvement d'indpendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'glise
+serait-elle donc favorable l'mancipation des femmes? Conoit-on que
+le christianisme puisse encourager le fminisme, ou mme que le
+fminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la
+vrit, l'enseignement des critures et des Pres se prte aux
+interprtations les plus diverses, et sur les _relations des sexes_ et
+sur les _relations des poux_.
+
+I
+
+Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer
+que l'Ancien et le Nouveau Testament tmoignent plus de faveur et de
+considration aux fils d'Adam qu'aux filles d've. C'est pourquoi le
+champion vnrable de l'mancipation fminine aux tats-Unis, Mme
+lisabeth Stanton, s'en prend la Bible de l'infriorit persistante de
+son sexe. Mme en souvenir des admirables figures de femmes qui
+apparaissent et l au cours du rcit biblique--telles Judith,
+Suzanne, Esther, la fille de Jepht, la mre des Machabes et tant
+d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir tabli, pour des sicles, la
+supriorit du masculin sur le fminin.
+
+Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la
+premire femme a caus la chute du genre humain en apportant au monde le
+pch et la mort; qu'elle a t accuse, convaincue et condamne par
+Dieu, avant les assises gnrales du jugement dernier; que, depuis lors,
+en excution de la sentence prononce, elle enfante dans les larmes et
+dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et
+la maternit une priode de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la
+Gense rapporte que la femme a t faite aprs l'homme, tire de lui et
+cre pour lui. Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, le droit
+canon et le droit civil, les prtres et les lgislateurs, les critures
+et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis
+politiques, s'accordent avec une touchante unanimit la proclamer son
+infrieure et son sujet? Prescriptions, formes et usages de la socit
+civile, pratiques, disciplines et crmonies de la socit religieuse,
+tout sort de l. Pour avoir t forme d'une cte d'Adam, d'un os
+surnumraire, comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre
+premier pre en tentation grave, ve a t condamne la sujtion
+perptuelle. Et avec une docilit aveugle, l'tat n'a fait que souscrire
+aux suspicions et aux jugements de l'glise[11].
+
+[Note 11: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique, _loc.
+cit._, p. 889.]
+
+Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous
+prtexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme
+Stanton, aide d'une commission de dames hbrasantes, a dcid de
+reviser les textes sacrs et d'opposer, l'aide de commentaires
+appropris, la _Bible des femmes_ la _Bible des hommes_. En voici un
+fragment relatif au rle qu've a jou dans le drame de l'Eden: Soit
+qu'on regarde ve comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne
+pour l'hrone d'une histoire vritable, quiconque voit les choses sans
+parti pris, doit admirer le courage, la dignit et la noble ambition de
+la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a
+pas essay de la sduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs
+mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine;
+il a fait appel la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme
+et qu've ne trouvait point satisfaire en cueillant des fleurs ou en
+bavardant avec Adam.
+
+Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un
+bouquet ou un bijou: il est plus sant de leur parler de la quadrature
+du cercle, en souvenir d've qui, la premire, eut le courage de
+cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avr qu'Adam
+n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hsite pas le traiter
+de grand poltron. Fermez donc, aprs cela, les Acadmies aux femmes!
+Bien plus, quand le moment de la pnitence arrive, Adam, confus et
+larmoyant, s'abrite derrire la faible crature que Dieu lui a donne:
+La femme, dit-il l'ternel, m'a prsent le fruit et j'en ai mang.
+O honte! lchet! Le rcit biblique, ainsi interprt, ne tourne pas
+l'honneur du roi de la cration, qui, ptri du limon de la terre, tait
+sans doute d'une nature trop paisse pour percevoir les subtiles
+objurgations du serpent tentateur.
+
+Et pourtant, de l'aveu mme de Mme Stanton, ces Messieurs sont appels
+dans le texte sacr les fils de Dieu, tandis que ces Dames y sont
+ddaigneusement dnommes les filles des hommes. Et cette ingalit
+lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se rfre un
+texte de l'_Ecclsiaste_--peu flatteur, j'en conviens,--o il est dit
+que la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes. Mais
+nous pouvons tre srs que la Bible fministe, qui ne manque ni d'audace
+ni de gaiet, saura trouver ce document svre une signification
+favorable.
+
+A cela mme, on reconnat bien cette hardiesse anglo-saxonne sans
+laquelle, peut-tre, le fminisme ne serait pas n. Si, en tout
+cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premirement et
+rapidement, dvelopp en Angleterre et en Amrique, la raison en est,
+sans doute, que le protestantisme incline et faonne les esprits au
+libre examen et, par suite, l'indpendance de la pense, et que, dans
+ces pays, les choses de la religion tant laisses l'interprtation
+individuelle,--d'o la diversit infinie des sectes rformes,--le champ
+est plus largement ouvert aux nouveauts et aux audaces que chez les
+peuples d'esprit catholique, traditionnellement prdisposs la
+discipline et la subordination hirarchiques.
+
+
+II
+
+Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu rpter
+l'glise autant que dans les salons, que l'homme leur est suprieur en
+intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur
+honorabilit risquent d'tre gravement altres par les contacts de la
+vie extrieure et que, par consquent, leur existence doit tre
+recueillie et leur activit soumise et enferme, ont fini, suivant le
+mot de Mme Marie Dronsart, par accepter leur infriorit comme un dogme
+et leur effacement comme un devoir.
+
+C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer
+la primaut du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons mme
+reconnatre que certains Pres de l'glise, mus des suites du pch
+originel ou pris d'asctisme monastique, se sont chapps quelquefois
+en rcriminations amres contre la charmante perfidie des femmes. Tel
+compare leur voix au sifflement du serpent, leur langue au dard du
+scorpion. Nul ne pardonne ve la chute d'Adam et la perte du paradis.
+Tous lui attribuent la fatalit de nos misres. Souveraine peste,
+s'crie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomph
+de notre premier pre. Les homlies ne sont pas rares o se pressent,
+l'adresse de la plus belle moiti du genre humain, des qualifications
+comme celles-ci: Auteur du pch, fille de mensonge, pierre du tombeau,
+chemin de l'iniquit, porte de l'enfer, vase d'impuret, larve du
+dmon, et autres amnits qui manquent videmment de galanterie.
+
+La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un rquisitoire de
+Tertullien: Femme, tu es la cause du mal; la premire, tu as viol la
+loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta
+faute a fait mourir Jsus-Christ. C'est pourquoi, au dire du mme
+docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouv grce devant
+l'glise,--la voir est mal, l'couter est pire et la toucher est chose
+abominable, _quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum_. Cet
+anathme rappelle le cri dsespr de l'_Ecclsiaste_: J'ai trouv la
+femme plus amre que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs;
+son coeur est un pige et ses mains sont des entraves.
+
+Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes vhmentes
+s'adressaient moins aux femmes honntes qu'aux courtisanes qui
+pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage
+est franchement antifministe. Il semble que la femme, en elle-mme, ait
+t, pour les premiers chrtiens, un objet, sinon de rprobation, du
+moins de terreur sacre. C'est ce sentiment qu'obissait sans doute
+Tertullien lorsqu'il souhaitait que la femme, tout ge, cacht son
+visage, toujours et partout. On a prtendu mme que certains
+thologiens des anciens ges se demandaient srieusement si la femme
+avait une me, autrement dit, si elle appartenait l'humanit; mais,
+vrification faite, cette assertion, maintes fois rfute, nous parat
+une plaisanterie absurde ou une nerie malveillante[12].
+
+[Note 12: _Le Concile de Mcon et l'me des femmes._ Revue du Fminisme
+chrtien du 10 avril 1896, p. 33.]
+
+Depuis lors, le clerg s'est humanis, je ne dis pas fminis. Il ne
+tolre pas encore que les femmes se prsentent en cheveux
+l'glise,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il
+n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux
+offices. Il se pourrait mme que nos prtres fussent dsols de cette
+pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blmer.
+
+Bien plus, sera-t-il permis un laque de bonne volont d'insinuer
+modestement qu'en dpit des imprcations misogynes de quelques
+prdicateurs austres, le catholicisme ne nourrit point contre la femme
+de si hostiles prventions? En faisant de la Vierge Marie la mre de
+Dieu, en la plaant sur nos autels, en la proposant nos hommages, en
+nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant
+d'un cortge de saintes et de martyres qui trnent, sur un pied
+d'galit fraternelle, avec les aptres et les confesseurs, il me semble
+que la religion catholique a vritablement ennobli et magnifi la femme.
+Nos fministes, si pris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'tre
+flatts de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regarde par
+les coles ecclsiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne
+doivent pas oublier que saint Jrme a travaill toute sa vie la
+transformation et l'lvation de la femme latine. Qu'ils prennent
+seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent
+les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas
+t maltraites par l'glise; et elles lui en tmoignent trs
+gnralement une fidle reconnaissance.
+
+A s'en tenir l'esprit de l'vangile et aux exemples du Matre, on voit
+moins encore qu'elles aient t sacrifies au sexe fort. Dans le sens le
+plus pur du mot, le Christ fut l'Ami des femmes. Il boit l'amphore
+de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de
+Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'taient voues sa
+doctrine et attaches ses pas lui demeure fidle jusqu'au tombeau. Le
+Christ prfre mme la bruyante activit de Marthe l'immobilit
+contemplative de Marie qui, assise ses pieds, suspendue ses lvres,
+recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait
+symboliser le fminisme croyant et mditatif. Nos chrtiennes lgantes
+que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment
+promener leur pense travers les abstractions sublimes de la vie
+dvote, ne manquent point de se flatter d'avoir choisi la meilleure
+part. Il faut pourtant bien, entre nous, que le mnage soit fait.
+
+Point de doute: la femme est devant Dieu l'gale de l'homme. Et dfaut
+de tout autre tmoignage de faveur, sa rhabilitation rsulterait, je le
+maintiens, de la seule maternit de Marie qui fut salue pleine de
+grce par l'ange Gabriel et juge digne d'enfanter le Fils de Dieu.
+L'Immacule Conception peut tre considre comme la revanche et la
+glorification du sexe fminin. Car, si ce dernier fut cause, par le
+pch d've, de notre chute originelle, il a t, par l'intermdiaire de
+la Vierge, l'instrument de notre Rdemption. C'est bien ainsi que le
+comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait
+pas la religion chrtienne de l'avoir releve de l'heureux tat
+d'infriorit dans lequel l'antiquit paenne l'avait maintenue. Ce
+n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu crire que le
+fminisme chrtien tait n le jour o le Fils de Dieu, qui n'eut point
+de pre ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth l'incomparable
+honneur d'tre sa mre[13].
+
+[Note 13: _Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation lgale de la
+femme._ Le Fminisme chrtien du mois de mai 1900, p. 139.]
+
+Au surplus, les femmes ont l'me foncirement religieuse. Elles ont jou
+un rle prpondrant dans l'tablissement et la propagation de l'glise
+naissante. La religion, crit Renan, puise sa raison d'tre dans les
+besoins les plus imprieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de
+souffrir, besoin de croire. Voil pourquoi la femme est l'lment
+substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a
+t, la lettre, fond par les femmes. Aujourd'hui encore, ce sont
+elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du
+catholicisme. On a raison d'appeler le sexe fminin: le sexe dvot. En
+plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon cr, du moins organis la
+charit. De l, ces congrgations fminines,--une des plus pures gloires
+de l'glise,--qui sont, depuis des sicles, le refuge des abandonns, la
+consolation des affligs, le secours des pauvres et la providence des
+malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse natre et
+durer sans le zle pieux des femmes. Somme toute, l'glise, malgr ses
+rudesses de langage, a eu le mrite d'ouvrir au besoin de dvouement,
+dont leur coeur est dvor, un drivatif admirable et une destination
+sublime.
+
+
+III
+
+Les adeptes de l'mancipation fminine ont donc tort de lui imputer
+crime la rprobation que plusieurs de ses docteurs ont voue l've
+pcheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait
+pas tendu la femme une main compatissante, et amie! A les entendre,
+toutefois, c'est moins dans la _question des sexes_ que dans les
+_relations des poux_ que le christianisme aurait profess son peu de
+got pour la prexcellence du sexe fminin. Et c'est le moment de
+montrer qu'il y a au fond du fminisme contemporain un regain de
+paganisme latent.
+
+Oui; il est des femmes nouvelles qui prfrent franchement le
+polythisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrs
+fministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jet, d'une voix tremblante de
+colre, ces mots significatifs: Depuis que je suis en France, j'entends
+toujours les femmes se vanter d'tre mres, fatiguer tout le monde par
+l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en
+vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement
+flatteuse. Peut-tre tes-vous trop hantes par l'image de la Madone
+portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je prfre la
+Vnus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait
+pas de bras du tout. A votre aise, Madame! S'il nous tait donn
+cependant de revivre la vie grecque, je ne sais gure que les grandes
+courtisanes qui pourraient s'en fliciter. Hormis cette exception, les
+femmes honntes ont plus profit que souffert de l'instauration des
+moeurs chrtiennes.
+
+Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des rvoltes fminines
+est ml plus ou moins, suivant les tempraments, de sensualisme et de
+religiosit. M. Jules Bois nous avise qu'il a t conduit au fminisme
+par le mysticisme. Cela ne nous tonne point de l'auteur du _Satanisme_
+et de la _Magie_. Son _ve nouvelle_, livre trange et ardent, n'est
+qu'un long acte de foi, d'esprance et d'amour en la femme de l'avenir.
+L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue
+Zoroastre: Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut
+mieux que l'homme vierge: la mre vaut dix mille pres. Ce fminisme
+exalt, voluptueux et dvot, remet le salut du monde aux mains de la
+femme mancipe.
+
+Certes, l'Olympe paen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il
+s'en dgage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythisme difia le
+beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agrables desses
+personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs
+et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs dplorables. Il n'tait
+pas jusqu' Jupiter et Junon qui ne manquassent l'occasion de prestige
+et de tenue. Leurs querelles de mnage n'taient point d'un bon exemple
+pour les humbles mortels. A voir l-haut les maris si volages et les
+femmes si faciles, le mariage si peu respect et l'union libre si
+ouvertement tolre, les humains ne pouvaient, sans irrvrence, se
+mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme paen ne
+fut point trs profitable la moralit publique et prive;--et
+l'exprience atteste que la femme est la premire souffrir des
+mauvaises moeurs. Asservie aux apptits du mle, elle devient chair
+caprice ou chair souffrance.
+
+Que nous voil donc loin des conceptions chrtiennes! Toute l'antiquit
+a vcu sur cette ide que la femme est infrieure l'homme en force, en
+intelligence et en raison; et les relations prives des poux, comme les
+relations sociales des sexes, impliqurent partout la subordination plus
+ou moins humiliante de l'pouse au mari. Survient le christianisme; et,
+si ses premiers docteurs ne peuvent se dfendre parfois d'incriminer
+dans la femme l've curieuse et perfide qui, pour avoir induit en
+tentation notre premier pre, voua toute sa descendance la corruption
+du pch et rendit par l ncessaire le sacrifice du Dieu fait Homme,
+tout l'esprit de sa doctrine tend la rhabilitation de l'pouse et
+la glorification de la mre.
+
+Non pas que la tradition chrtienne soit favorable l'galit de la
+femme et du mari. Tmoin ce texte de saint Paul: Le mari est le chef de
+la femme, comme le Christ est le chef de l'glise. De mme que l'glise
+est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'tre en toutes choses
+ leurs maris. Saint Augustin va jusqu' faire honneur sa mre
+d'avoir obi aveuglment celui qu'on lui fit pouser. A ses amies
+qui se plaignaient des brutalits de leur poux, sainte Monique avait
+coutume de rpondre: C'est votre faute, ne vous en prenez qu' votre
+langue. Il n'appartient pas des servantes de tenir tte leurs
+matres.
+
+Mais en maintenant la hirarchie conjugale, le christianisme a su
+transformer, par ses vues idales d'universelle fraternit, le dsordre
+paen en unit harmonique. Il n'y a plus ni citoyens ni trangers, ni
+matres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous tes tous un en
+Jsus-Christ. Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du
+mariage chrtien. Dsormais la femme est confie la protection du
+mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-tre et
+de la dignit de l'pouse qui est la chair de sa chair et l'me de son
+me. Le couple chrtien est si troitement uni de coeur, de sentiment,
+d'intrt, les deux poux sont si bien l'un l'autre, l'unit qui
+s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'glise tient leur
+mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de sparer ce
+que Dieu a indissolublement uni.
+
+En somme, et pour revenir un langage plus simple et des vues plus
+terrestres, voulons-nous connatre la raison secrte des moeurs sociales
+et des dterminations humaines, et quel est le niveau de l'honntet
+dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de
+famille et la moralit du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci
+peut tre la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans
+toutes les actions louables ou rprhensibles de l'homme, la femme a
+quelque part. Elle est le bon ou le mauvais gnie du foyer; et suivant
+qu'elle est ange ou dmon, il est concevable que l'homme soit port
+naturellement la maudire ou la glorifier. Les Pres de l'glise
+n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.
+
+
+IV
+
+Pour ce qui est de la position prise par les communions chrtiennes
+vis--vis du fminisme, elle n'est pas trs nette. Deux courants se
+dessinent entre lesquels les mes religieuses se partagent et oscillent
+prsentement.
+
+Certains, voyant dans le fminisme un retour offensif de l'esprit paen,
+un symptme de relchement et de dcadence qui menace de dmoraliser les
+consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant
+d'opposer l'antique et pure discipline chrtienne ce renouveau de
+paganisme, en remettant l'vangile dans la loi, suivant la belle
+parole de Lamartine. Le christianisme, leur ide, en a vu bien
+d'autres! Que de fois il a replac la socit sur ses vritables bases,
+rappelant sans se lasser l'homme et la femme leurs droits et leurs
+devoirs! S'il est un vrai et salutaire fminisme, c'est la religion du
+Christ qui en conserve la mystrieuse formule. Nul besoin de modifier sa
+tactique; elle n'a qu' prcher aujourd'hui ce qu'elle prchait hier,
+sans concession aux gots du jour. Sa vieille morale suffit tout.
+Qu'on la respecte, et la paix renatra entre les sexes et entre les
+poux.
+
+Sans doute, rpondent d'excellents esprits tourns plus volontiers vers
+l'avenir que vers le pass, la puret chrtienne a guri plus d'une fois
+la corruption des hommes et le dvergondage des femmes. Mais, sans nier
+qu'elle soit capable de rendre l'honntet notre vieux monde, il
+parat bien qu' une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il
+soit ncessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, ct de
+revendications malfaisantes, le fminisme en formule d'autres dont la
+justice n'est gure contestable, les hommes de sens doivent faire le
+dpart entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce
+qui est lgitime. Rien n'empche le christianisme de maintenir sa
+doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son
+immortalit est prcisment dans la grce qui lui a t donne de
+toujours se rajeunir sans varier jamais.
+
+Il est croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie,
+l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de
+prtres franais, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables
+l'extension du rle et l'largissement de l'action des femmes. Que de
+maux elles pourraient gurir, que de douleurs du moins elles pourraient
+soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les
+oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'
+l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou
+l'autre, au profit de l'ordre social.
+
+C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute
+situation, assurait dernirement Mme Fawcett, prsidente de la Socit
+britannique pour le suffrage des femmes, qu'il verrait avec faveur les
+Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuad que leur intervention
+aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la
+confection des lois. Et l'archevque de Canterbury, chef de l'glise
+anglicane, a fait la mme dclaration et mis les mmes esprances.
+Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion
+de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Franaises,
+dont beaucoup sont bonnes chrtiennes, le droit de participer
+l'lection des dputs et des snateurs: croyez-vous qu'elles voteront
+pour des francs-maons ou des libres-penseurs?
+
+Les chrtiennes de France sont en possession d'une puissance, parse et
+latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mmes. Pour mettre
+cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une
+discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes franaises
+n'aient pas entrepris une croisade plus nergique contre l'cole sans
+Dieu. C'est peut-tre que, dans notre pays, le catholicisme a t,
+depuis le commencement du sicle, plutt un frein qu'un excitant, plutt
+un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte
+de l'vangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.
+
+Le fminisme chrtien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les
+dvotes et paralyse mme les dvots? Il se pourrait. Le monde catholique
+franais est en voie de rajeunissement et d'mancipation. Dans son
+livre: _Les religieuses enseignantes et les ncessits de l'apostolat_,
+Mme Marie du Sacr-Coeur ne veut pas admettre que la congrganiste
+franaise ait un temprament moral infrieur celui de la jeune
+protestante amricaine. Elle propose en consquence d'tablir dans nos
+monastres un courant de choses de l'esprit, une vie de
+l'intelligence. Son espoir est que mieux armes pour la lutte, plus
+vivantes, plus modernes, ses soeurs feront oeuvre sociale plus
+efficacement que par le pass; et elle conclut que dans un avenir
+peut-tre prochain, plus d'un couvent sera oblig d'apporter de grandes
+modifications la vie claustrale.
+
+Disons tout de suite que cet esprit nouveau a veill dans le monde
+religieux de naturelles apprhensions et de vives controverses. Certains
+l'ont dnonc comme une sorte d'amricanisme fministe qui ne pourrait
+fleurir que dans un couvent fin de sicle habit par des religieuses
+fin de clotre. Point de doute cependant qu'un esprit de nouveaut, de
+hardiesse, parfois mme d'indpendance, ne travaille et ne remue le
+clerg et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer
+quelques annes, et nos saintes femmes seront moins scandalises des
+libres tendances du fminisme contemporain.
+
+Pour le moment, celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires
+d'affranchissement, leur viennent dnoncer le despotisme marital,
+beaucoup de femmes n'ont qu'une rponse trs simple: Laissez-nous
+tranquilles: s'il nous plat d'tre battues! Sans nier que cette
+patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommand aux
+femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue qui les
+soufflte, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la libert de
+rappeler qu' ct d'un fminisme incohrent, qui s'en prend tous les
+fondements du foyer chrtien et qu'il convient de fustiger d'importance
+si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un
+fminisme raisonnable qui mrite l'approbation et l'encouragement des
+laques et mme du clerg.
+
+En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le fminisme
+chrtien est surtout une force conservatrice qui se propose de dfendre
+le mariage et la socit contre les audaces rvolutionnaires. A celles
+qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou
+qui rvent d'une prquation absolue entre les sexes, il s'efforce de
+prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'largir sans un
+grave prjudice pour l'honntet des moeurs, pour la paix des mnages et
+la dignit de la femme.
+
+C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il
+n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le fminisme chrtien
+s'organise sous l'oeil bienveillant des diffrentes glises. Il compte
+aujourd'hui deux organes: _La Femme_, bulletin des protestantes rdig
+par Mlle Sarah Monod, et le _Fminisme chrtien_, publication catholique
+dirige par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui prsident
+galement la _Socit des fministes chrtiennes_. L'esprit de ce
+dernier groupement ressort nettement de la dclaration suivante: Le
+fminisme chrtien est l'adversaire rsolu du fminisme libre-penseur.
+Si le XXe sicle doit tre, comme on le pronostique, le sicle de la
+femme, il faut qu'il soit, par excellence, le sicle de la femme
+catholique[14].
+
+[Note 14: _Rapport de Mlle_ Marie MAUGERET _sur la situation lgale de
+la Femme envisage au point de vue chrtien._ Le Fminisme chrtien, mai
+1900, pp. 142 et 148.]
+
+Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la dtourner
+des rvoltes sociales en l'attachant plus troitement au foyer, en
+augmentant sa scurit, en fortifiant sa dignit, en la confirmant dans
+son rle de plus en plus respect d'pouse et de mre: tel est donc
+l'objet actuel du fminisme chrtien. C'est un fminisme assagi,
+expurg, dulcor, un prservatif homopathique, un vaccin inoffensif
+qui, tournant le poison en remde, immunisera, croit-on, la pieuse
+clientle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes esprent
+qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus
+attnu, il sera plus facile de les prserver de la contagion du
+fminisme aigu et dlirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes
+gnreuses qui souhaitent au fminisme chrtien des vues plus libres,
+des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le fminisme indpendant
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--POINT DE COMPROMISSION AVEC LE SOCIALISME OU LE
+ CHRISTIANISME.--LES HOMMES FMINISTES.--LEURS FICTIONS
+ POTIQUES.--LA FEMME DES ANCIENS TEMPS.
+
+ II.--LE MATRIARCAT.--CE QU'EN PENSENT LES FMINISTES; CE
+ QU'EN DISENT LES SOCIOLOGUES.
+
+ III.--LA FEMME LIBRE D'AUTREFOIS ET LA DAME SERVILE
+ D'AUJOURD'HUI.--OPINIONS DE QUELQUES NOTABLES
+ CRIVAINS.--LEURS EXAGRATIONS LITTRAIRES.
+
+ IV.--LES DROITS DE L'HOMME ET LES DROITS DE LA FEMME.--CE
+ QUE LA FEMME PEUT REPROCHER A L'HOMME.
+
+
+I
+
+Hostile aux tentatives d'absorption du fminisme rvolutionnaire et du
+fminisme religieux, le fminisme indpendant veut s'appartenir, tre
+lui-mme, viter les compromissions et les confusions. Il se considre
+comme une force autonome anime d'un mouvement propre. Il tient ses
+revendications pour une question de sexe, qui ne dpend ni des questions
+ouvrires ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes
+ne sont point admis s'immiscer sous prtexte de rvolution sociale, ni
+mme sous couleur de proslytisme chrtien. Qu'on les accueille titre
+d'allis: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressment le
+mot d'ordre de ces dames.
+
+Des crivains ont accept avec joie ces conditions; et pour mriter le
+vocable barbare, mais envi, d'hommes fministes, nous les voyons se
+dpenser, pour la sainte cause de la fminit souffrante, en
+confrences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes
+mus qui font sourire. Ceux-l ne s'efforcent point (pour l'instant, du
+moins) de dtourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un
+mouvement qui doit se suffire lui-mme. Ils n'admettent mme pas que
+l'amlioration de la femme puisse tre le rsultat d'une collaboration
+sincre et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme
+et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus
+prudent et plus sage. Ils regardent plutt le fminisme comme un domaine
+rserv aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre
+le pied, mme avec les meilleures intentions du monde, ils prennent
+tche d'outrer les regrets, les dolances, les rcriminations et les
+espoirs de l've moderne. Voici des chantillons de leur langage:
+rapprochs des dclarations de quelques femmes hautement qualifies dans
+le parti nouveau, ils nous difieront sur l'esprit des uns et des
+autres.
+
+La plupart des coles fministes ont coutume d'opposer, avec un parti
+pris intrpide, les perfections idales du pass aux lamentables
+dchances du prsent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous
+les novateurs qui se flattent de nous ramener la pure noblesse de nos
+origines. On connat le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au
+commencement, l'homme tait libre, heureux et solitaire; la socit l'a
+fait dpendant et misrable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut
+revenir la simple nature. C'est un peu le mme conseil que l'on donne
+ la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux cout?
+
+A lire, par exemple, M. Jules Bois, un crivain qui a conquis l'estime
+des lettrs par l'intrpidit de ses convictions et la forme ardente et
+colore de ses livres, nulle frocit ne fut plus cruelle que celle de
+l'homme primitif. Il communie avec le tigre norme; il manie le meurtre
+et l'pouvante. Sa volont est criminelle; il rve dj de tout
+dtruire afin de rester seul[15]. Voil l'origine sanglante de
+l'anthropocentrisme. Tout par l'homme et pour l'homme! Le mle
+primitif fut la plus perspicace des brutes.
+
+[Note 15: Jules Bois, _l've nouvelle_, p. 16.]
+
+Sans prter nos premiers anctres d'aussi longues vues de domination
+ambitieuse,--car ils ne songeaient gure qu' vivre au jour le jour et
+se dfendre de leur mieux contre les espces animales qui menaaient
+leur existence,--il est croire que le portrait qu'en trace M. Jules
+Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes
+primitifs n'eurent point la main lgre ni l'me subtile, la plus simple
+logique nous induit penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres
+ni plus dlicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages
+du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple
+des premiers ges fut harmonieusement appareill. Lorsque les mles sont
+des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes
+d'adorables petites cratures.
+
+Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les fministes exalts s'imaginent la
+femme primitive. Ils nous assurent mme qu'elle fut tout simplement
+exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut
+laid, bte et grossier. Ils nous la montrent suivie d'un cortge de
+colombes qui adorent sa grce. Ce n'est pas elle qui et tu pour
+vivre! Le respect de la vie, mme la plus ignore, mme la plus
+obscure, est son privilge. Jamais elle ne se ft abaisse tordre le
+cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-l lui
+semblait un crime. Elle respecte non seulement les insectes, mais les
+ptales clatants et parfums qu'elle ne runit pas sur son coeur parce
+qu'ils y mourraient[16]. Et dire que cette blanche brebis qu'on nous
+prsente pare de toutes les sductions fut la femme des cavernes!
+Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu' l'ge de pierre, une
+crature face humaine pt avoir l'me d'un chrubin?
+
+[Note 16: Jules Bois, _l've nouvelle_, p. 17.]
+
+
+II
+
+Et le matriarcat? s'crieront tous ceux qui croient l'originelle
+perfection fminine. Il fut un temps, parat-il, o la femme, ayant
+toutes les supriorits intellectuelles et morales, cumula tous les
+pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle
+gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait la
+famille et inspirait la socit naissante. Si, par la suite, la
+prminence du pre a dtrn celle de la mre, si le patriarcat a
+renvers le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la
+douce royaut des femmes.
+
+A ces fictions galantes nous rpondrons tout de suite,--quitte revenir
+plus tard sur ce sujet avec quelque dtail,--que beaucoup d'historiens,
+et des plus autoriss, nient la prexistence du matriarcat sur le
+patriarcat, c'est--dire l'antriorit de la puissance maternelle sur la
+puissance paternelle et, par suite, la primaut originaire de la femme
+sur l'homme. Et-il mme exist,--ce qui est en question,--le matriarcat
+ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.
+
+L o l'humanit ne connat pas le mariage, on ne saurait concevoir, en
+vrit, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant la mre.
+Aussi facilement que, dans la promiscuit du poulailler, le coq se
+dtache de sa progniture, le pre, dans la promiscuit des premiers
+groupes humains vous aux hontes et aux misres de la plus inconsciente
+dissolution, ne pouvait tre qu'indiffrent ou ddaigneux l'gard des
+enfants, la filiation de ceux-ci tant presque toujours douteuse ou
+inconnue. A dfaut d'une paternit tablie ou prsume,--consquence du
+mariage monogame,--la mre d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa
+niche. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps:
+c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnes par leur
+amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?
+
+L'ide qui nous parat la plus proche de la vrit historique et la plus
+conforme aux ralits de la vie primitive, est celle-ci: les premiers
+hommes furent des mles violents et batailleurs, et les premires femmes
+de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualits et leurs vices,
+en proie mille difficults, mille tourments, mille souffrances que
+notre intelligence amollie par le bien-tre ne saurait mme concevoir,
+luttant chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence
+d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu peu cette
+bestialit environnante et essaimant par le monde leur humanit
+lmentaire qui, de gnration en gnration et de progrs en progrs,
+s'est dveloppe, multiplie, moralise, leve, affine, pour devenir
+notre socit moderne si fire de son savoir, de son pouvoir, des
+merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des
+splendeurs de sa civilisation. A ces lointains anctres,--aux hommes et
+aux femmes indistinctement,--le prsent doit un souvenir de pieuse
+reconnaissance.
+
+Mais nous sommes loin de la conception fministe qui attribue
+gratuitement la femme toutes les qualits natives et lui fait honneur
+de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thme: tandis que
+l'homme s'abandonne la violence, au crime, tous les dbordements de
+la passion, la femme, mconnue dans sa grandeur, outrage dans sa grce,
+perscute pour sa vertu, maltraite pour sa bont, avilie surtout pour
+sa beaut, reste la fidle dpositaire de tout ce qui soutient, lve,
+pure et embellit l'existence. A elle le dvouement, le pardon, l'idal.
+La femme est le gnie bienfaisant de la terre, le bon ange de la
+cration.
+
+Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant
+de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'vidente
+supriorit de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos fministes
+adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la
+dompta par la force brutale appuye, sanctionne, consacre par les
+prescriptions de la loi et les commandements de l'glise. Et ce fut un
+long martyre, un perptuel attentat la pudeur, la grce, la
+faiblesse, la beaut!
+
+ Dans le pass profond, barbare et tnbreux,
+ Tu fus toute piti, Femme, et tout esclavage;
+ Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage
+ Comme sous le pressoir un fruit dlicieux.
+
+C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers l've
+nouvelle[17]. Et il compte sur les hommes nouveaux qu'enivre le vin
+de ses souffrances pour secouer les chanes de l'ternelle esclave.
+
+[Note 17: _Les Hommes fministes._ Revue encyclopdique du 23 novembre
+1896, p. 831.]
+
+
+III
+
+Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consomm.
+Pour n'avoir point su ni voulu s'lever la hauteur de la femme,
+l'homme, appelant son secours les codes et les dieux, toutes les
+contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujtion en sujtion
+et de dchance en dchance, abaiss sa compagne au niveau de sa propre
+grossiret originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine
+est tombe au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son
+vainqueur en a fait! Tandis que l've des premiers ges rayonnait sur le
+monde par l'clat de ses vertus et de ses charmes, la Franaise de notre
+fin de sicle n'est qu'une pitoyable dgnre. Ce n'est plus la femme,
+mais la dame[18], laquelle on refuse toute intelligence, tout
+mrite, toute sensibilit, toute noblesse. Aprs avoir rehauss de mille
+grces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme
+d'aujourd'hui, passant, avec la mme facilit, de la complaisance la
+plus excessive pour le pass l'injustice la plus criante pour le
+prsent.
+
+[Note 18: Jules Bois, _l've nouvelle_, pp. 82 et 83.]
+
+Franchement, je ne puis voir dans toute cette littrature retentissante
+que des prjugs systmatiques ou des illusions de visionnaire. Certes,
+dans les milieux excentriques o svissent le cabotinage lgant et la
+mondanit dissipe, il est des femmes qui ne possdent gure qu'un
+cerveau d'autruche et qu'une me de nant, tres vains et factices,
+vaniteux et futiles, sortes de poupes mcaniques charges de soie, de
+dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tte vide. Mais ce
+type goste et inutile reprsente-t-il toutes les femmes de France?
+toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mres? La dame des
+classes riches ou des milieux aiss est-elle toujours aussi frivole,
+aussi sche, aussi nulle? Voil pourtant ce que la femme moderne serait
+devenue--une pitoyable dgnre--sous l'oppression masculine appuye de
+l'autorit des lois divines et humaines. De ses misres et de ses
+dfauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure
+victime. Le seul coupable, c'est l'homme.
+
+Et de nombreux et notables crivains mlent leurs fortes voix au bruit
+aigu des rcriminations fminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous
+dclare que la femme est traite en race conquise et non en race
+allie, et que la situation qui lui est faite encore actuellement est
+le reste des premiers tablissements de la barbarie. C'est M. Georges
+Montorgueil qui prtend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a
+systmatiquement oubli la femme: Serve, elle a sa Bastille prendre,
+ses droits conqurir, sa rvolution tenter. A son gr, l've
+esclave nous rappelle trop timidement nos principes[19]. Combien de
+romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalt les droits
+de la femme et jet la pierre au roi de la cration? C'est dans la
+plupart des petits cnacles littraires comme une leve de boucliers
+pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprime.
+
+[Note 19: _Les Hommes fministes._ Revue encyclop., _loc. cit_., p.
+827.]
+
+En vrit, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur
+subordination lgale, n'est-ce point justice de reconnatre que les
+moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable
+cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un
+enfer? Mme en admettant que les femmes imparfaites sont une minime
+exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de rgle presque
+universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes
+leurs compagnes de si pitoyables cratures? Puisqu'on parle de servitude
+fminine, pourquoi ne pas reconnatre qu'elle est souvent nominale et
+que les ingalits qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la
+cause, sont surtout prtexte de tendres panchements de littrature?
+
+Ce n'est point l'avis du _Grand Catchisme de la Femme_, dont le passage
+suivant mrite d'tre cit intgralement comme un curieux chantillon
+des outrances d'une me fministe. L'auteur, M. Frank, crit
+srieusement ceci: Aujourd'hui, la femme est moins encore que le
+gredin, moins que l'enfant, moins que l'alin: car le fripon redevient
+citoyen l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa
+majorit; l'alin, en recouvrant sa raison, est restitu dans ses
+droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa
+sagesse, ses vertus, subit toujours la fltrissure de sa naissance, et
+voit son front marqu d'un stigmate indlbile attach ses origines;
+toujours elle demeure la condamne, la proscrite, l'ternelle mineure,
+la perptuelle dchue[20]. Et renchrissant sur ces excs de langage,
+une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui la
+Demi-Bte.
+
+[Note 20: Cit par M. DE ROCHAY dans la _Question fministe_.
+Avant-propos, p. VIII.]
+
+
+IV
+
+Car les femmes prises d'indpendance ne le cdent en rien aux hommes
+fministes et s'acharnent avec la mme ardeur dnoncer le sexe fort,
+en un style des plus discourtois et des plus dclamatoires, comme la
+cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument dmontr que
+l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite tous ses
+devoirs. Mme Marya Cheliga, prsidente de l'Union universelle des
+femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la
+femme n'est prsentement qu'un tre infrieur, terroris par la
+brutalit masculine, que sa condition civile et civique est reste
+semblable celle des serfs du bon vieux temps, que cette grande
+humilie est livre comme une proie l'insatiable gosme du matre.
+Qu'est-ce que le fminisme? Un mouvement abolitionniste de l'esclavage
+fminin. Les femmes n'ont point assez profit, parat-il, de notre
+grande Rvolution. A la Dclaration des Droits de l'Homme, il n'est que
+temps d'ajouter la Dclaration des Droits de la Femme. La premire
+charte d'mancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, a
+ouvert dans le mur sculaire du privilge une brche qui deviendra la
+porte triomphale o passeront les revendications de l'ternelle
+opprime[21].
+
+[Note 21: _Les Hommes fministes, op. cit._, pp. 825 et 826.]
+
+On ne nous pardonne mme pas que, dans tous les milieux, dans toutes les
+conditions, la femme moderne soit condamne, pour vivre, tre nourrie
+et soutenue par l'homme. Cette situation est intolrable et
+indfendable. Qu'est-ce que l'pouse elle-mme, sinon une femme
+entretenue qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de
+la bonne volont du mari? L'aptre du fminisme en Autriche, Mlle
+Augusta Fickert, en induit que jusqu' prsent, la femme a d mentir
+pour arriver ses fins et assurer mme sa conservation: le mouvement
+fministe doit l'affranchir de cet asservissement[22]. Et ne croyez pas
+que la femme riche soit mieux traite! Confine entre sa modiste et sa
+couturire, condamne aux futilits de la toilette et aux bavardages de
+salon, exclusivement occupe faire la belle, elle ne joue dans la vie
+prtendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'un rle de
+simple meuble de luxe. A qui la faute? A son seigneur et matre, dont
+elle partage l'oisivet frivole et la dissipation tapageuse[23].
+
+[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.]
+
+[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.]
+
+Par contre, les dolances de la femme nous paraissent beaucoup plus
+dignes de considration, lorsqu'elles visent les humiliations et les
+dformations que lui inflige notre littrature contemporaine. Voyez ce
+que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges
+ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue
+ils la ptrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle
+apparat comme une crature perfide et vaine, intrigante et sche,
+vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement
+courbe sous le mpris ou trane dans la honte! Du ct des potes, des
+rveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire ve,
+on la plaint. Elle est l'amie frle et languide, la malade, l'impure, la
+tentatrice adorable ou la charmante pcheresse, fleur dlicieuse et
+troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait
+profondment blesse de cette piti souponneuse ou de ces imputations
+fltrissantes? Rappelons seulement, titre d'exemple, cette dfinition
+d'Alexandre Dumas: La femme est un tre circonscrit, passif,
+instrumentaire, disponible, en expectative perptuelle. C'est la seule
+oeuvre inacheve que Dieu ait permis l'homme de reprendre et de finir.
+C'est un ange de rebut[24].
+
+[Note 24: Prface de _l'Ami des femmes_. Thtre complet, t. IV, p. 45.]
+
+Il est pourtant une misre plus douloureuse et plus infme que notre
+civilisation lui rserve. Et si rpugnante est cette plaie que je n'en
+parlerais pas, si nos fministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en
+faisaient une obligation: j'ai nomm la prostitution. De fait, la femme
+tombe est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle cole enseigne
+que, tant qu'une malheureuse sera courbe sous le joug de cette
+dgradation rglemente, nulle femme honnte ne pourra se dire dlie de
+toute servitude. Afflige de l'agenouillement des hommes devant la
+moins digne d'idoltrie, devant cette Circ symbolique qui les change
+en btes, blesse de l'insulte faite ses soeurs dchues, elle doit
+communier par sa conscience indigne, selon le langage hardi de M. Jules
+Bois, avec l'immense caste des esclaves patentes du plaisir viril[25].
+
+Nul outrage n'est donc pargn la femme: tout lui est sujet
+d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis
+jusqu'aux maldictions haineuses des misogynes, depuis les gards
+mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprmes injures de la
+dbauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue raliste, que
+l'homme est le seul animal qui mprise sa femelle[26].
+
+[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.]
+
+[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Nuances et varits du fminisme autonome
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES MODRES ET LES HABILES.--LA DROITE LIBRALE.
+
+ II.--LES INTELLECTUELLES ET LES PROPAGANDISTES.--LE CENTRE
+ FMINISTE.
+
+ III.--LES RADICALES ET LES LIBRES-PENSEUSES.--LE PARTI
+ AVANC.--L'EXTRME-GAUCHE INTRANSIGEANTE.--EFFECTIF TOTAL
+ DES DIFFRENTS GROUPES.
+
+
+On a vu que les fministes des deux sexes s'accordent pour reprocher
+la socit les prjugs, les injustices et les souffrances dont
+l'existence des femmes est journellement afflige. Mais il ne faut pas
+en conclure que, n d'un mme besoin de rvolte contre ces prventions,
+ces misres et ces iniquits, le fminisme indpendant forme un bloc
+homogne, ayant mme esprit, mme programme et mme but. Il se
+fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en
+poursuivant paralllement l'amlioration de la condition des femmes,
+marquent une impatience, une logique et des ambitions trs ingales. Il
+en est d'intransigeants, de radicaux, de modrs et mme de
+conservateurs. Runi en assemble, le fminisme ferait l'effet d'un
+Parlement trs vari d'opinions et de couleurs.
+
+
+I
+
+Les moins avances patronnent l'_Avant-Courrire_, qui a pour emblme
+un soleil levant derrire une colline accessible. Cette publication
+intressante est dirige par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondration
+insinuante et persuasive a su conqurir la cause fministe de nombreux
+et puissants auxiliaires parmi les lettrs. Voici, titre de curiosit,
+un chantillon de sa manire de voir et d'crire: Le prjug veut que
+le rle exclusif de la femme soit d'tre pouse et mre: pourtant toutes
+les femmes ne se marient pas et mme toutes celles qui se marient ne
+deviennent pas mres. Et pourquoi les pouses et les mres
+seraient-elles moins libres que les maris et les pres? Si les femmes
+sont vritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes,
+si elles doivent infailliblement tre vaincues dans la lutte, pour
+quelles raisons les hommes se dfendent-ils contre elles par des lois?
+La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne
+craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour
+empcher les hommes d'usurper cette fonction. L o les lois de la
+nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues[27].
+
+[Note 27: Revue encyclopdique, p. 887.]
+
+Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le pre de
+famille nourrir de son lait ses enfants nouveau-ns. Il convient de
+lui en savoir gr. On voit avec quelle rserve et quelle discrtion la
+trs distingue fondatrice de l'_Avant-Courrire_ touche au privilge
+masculin. Elle a mme eu l'habilet de faire accepter Mme la duchesse
+d'Uzs la prsidence de son groupe. Ce qui prouve que le fminisme n'est
+pas un produit exclusif de la libre-pense et de la dmocratie
+rpublicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi minentes
+aristocrates.
+
+Avouerai-je que j'en suis un peu tonn? J'entends bien qu'aux yeux de
+ces dames, l'homme est un monarque dchu, duquel on ne peut rien
+esprer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est
+que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les
+femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant
+se transmettre exclusivement par les mles. Et voil bien encore
+l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'o l'on peut conclure que,
+dans la pure doctrine fministe, une femme qui a conscience de sa
+dignit ne saurait tre royaliste aucun prix. S'incliner devant le
+roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance
+aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de rpter que
+toute femme qui se mle volontairement d'affaires au-dessus de ses
+connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante. Il
+est douteux que cette franchise et cette humilit rallient les femmes
+nouvelles la cause monarchique. Qui sait mme si dj l'me des plus
+ambitieuses,--dont c'est l'habitude de rclamer l'accession de leur sexe
+ tous les emplois virils,--n'aspire point secrtement la prsidence
+de la Rpublique? A moins qu'elle n'en rve la suppression: ni
+prsident, ni prsidente,--ce qui, tout prendre, serait plus conforme
+au principe de l'galit des sexes.
+
+Parlons plus srieusement: la fraction librale du parti fministe part
+de cette ide trs sage et trs vraie que, loin de s'improviser, le
+progrs s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractre et
+de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range
+Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir srier les
+questions et attendre les rsultats. A l'heure qu'il est, leur
+propagande s'applique revendiquer et conqurir l'galit des droits
+civils, en agissant sur le public par des confrences et des
+publications, et sur le Parlement par des requtes et des ptitions.
+C'est dans cet esprit pratique et avis que Mlle Marie Popelin,
+doctoresse en droit de l'Universit de Bruxelles, qui a fond un des
+premiers organes du Droit des Femmes--_la Ligue_--rclame contre les
+lois vieillies ou injustes, dfinissant le fminisme une protestation
+contre un systme d'exception qui, sans librer la femme d'aucun devoir,
+lui enlve des droits accords tous les hommes[28].
+
+[Note 28: Revue encyclopdique, p. 882.]
+
+
+II
+
+Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans tre
+beaucoup plus avance, nourrit pourtant des esprances plus larges, des
+vues plus libres, des ides plus hardies et prend une attitude de jour
+en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur mme du
+fminisme, ce foyer nouveau pris de curiosit scientifique, brlant
+de savoir, de vouloir, de pouvoir, dvor du besoin de s'lever, de se
+communiquer, de se dvouer, ce centre o s'allument et s'chauffent
+les rsolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.
+
+C'est de l qu'est sortie la _Socit pour l'amlioration du sort de la
+Femme_, dont la prsidente, Mme Fresse-Deraismes, une opportuniste
+aimable, comptera parmi les ouvrires de la premire heure avec sa soeur
+cadette, la regrette Maria Deraismes, laquelle ses admirateurs ont
+lev galamment, en fvrier 1895, un monument au cimetire Montmartre.
+C'est dans le mme esprit que s'est form le groupe fministe franais
+l'_galit_, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'tude et de
+patiente volont, se plat reconstituer le rle social que son sexe a
+jou dans le pass. C'est d'une semblable proccupation qu'est ne la
+_Ligue franaise pour le Droit des femmes_, que Mme Pognon dirige aussi
+habilement, aussi magistralement qu'elle a prsid, en 1896, les dbats
+tumultueux du Congrs fministe de Paris: femme de tte et de coeur,
+aptre des revendications de son sexe et surtout ardente zlatrice des
+oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mres pour effacer
+les haines et rconcilier les hommes. La guerre est une fltrissure
+pour l'humanit: la femme de la supprimer. Il lui suffira de le
+vouloir fortement, passionnment. L'amour maternel fera ce miracle.
+Dieu le veuille!
+
+C'est encore sous la mme inspiration que s'est constitue l'_Union
+universelle des Femmes_, destine, dans la pense de Mme Marya Cheliga
+qui en est l'me, faire oeuvre de propagande fdraliste entre tous
+les peuples. Malgr ses emportements et ses outrances, il est impossible
+de ne point admirer cette femme que nos meilleurs crivains ont honore
+de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi
+communicative. Tmoin celle-ci: Mme affranchie, la femme, ainsi que
+l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin
+implacable et mystrieux rserve tout tre vivant sur notre pauvre
+plante; mais, ayant acquis avec la libration toutes les possibilits
+de bonheur qui sont en elle, la femme attnuera l'universelle douleur et
+apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'lan de son
+coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son me rnove et
+fire[29].
+
+[Note 29: _Les Hommes fministes, op. cit._, p. 831.]
+
+C'est dans le mme milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de
+publicit intressantes ont pris naissance: le _Journal des Femmes_,
+dont Mme Maria Martin, sa distingue directrice, rsume ainsi la
+tendance idale: L'humanit est une; l'homme ne sera jamais grand tant
+que la dignit de la femme sera sacrifie son gosme;--et la _Revue
+fministe_, trop tt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard
+temprait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par
+ce fragment: Ne demandons pas trop la fois. Au point de vue social,
+la femme, sans siger dans les parlements, peut faire oeuvre fconde et
+bonne; elle a remplir une mission toute de charit et de
+philanthropie; elle doit s'efforcer de prvenir et d'attnuer
+quelques-unes des misres sociales: l'intemprance, la guerre, le vice,
+le vice surtout, qui cre pour la femme le pire des esclavages[30].
+
+[Note 30: _La Femme moderne, op. cit._, p. 857.]
+
+Au demeurant, constatons sans malice que les publications fministes ont
+beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais
+sachons reconnatre en mme temps que, si, dans cette vgtation
+d'oeuvres et d'ides, bon nombre ne sont point exemptes de prsomption
+dsordonne ou d'audace fcheuse, il est consolant d'y voir clore et
+fleurir, avec une vigueur exubrante, les sentiments de piti, d'amour,
+de dvouement qui font le plus d'honneur la femme moderne.
+
+
+III
+
+Le fminisme avanc est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes,
+dont j'crivais le nom tout l'heure. Grce l'appui de M. Lon
+Richer, un prcurseur intrpide et convaincu, qui avait fond le _Droit
+des femmes_ pour dfendre et propager les ides nouvelles, cette
+intellectuelle lgante et hardie a personnifi pendant longtemps le
+fminisme franais; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagration,
+durant vingt annes: Le fminisme, c'est moi! Et je ne doute point
+qu'elle l'ait pens. Le fminisme tait sa chose, son bien, sa vie; et
+finalement, cette appropriation n'a gure servi la cause des femmes.
+Mlle Deraismes eut le tort,--malgr ses intentions gnreuses,--de
+l'annexer despotiquement la libre-pense et la franc-maonnerie. De
+l son succs auprs des partis avancs. Son intransigeance loigna
+d'elle les mes modres et librales. C'est moins, je pense, l'aptre
+du droit des femmes qu' l'anticlricale frondeuse et voltairienne que
+le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom
+ une rue de la capitale.
+
+A lire aujourd'hui les productions de ce fminisme radical, l'impression
+n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer
+la note, comme la plupart des organes du parti fministe,--ce qui n'est
+qu'un manque de mesure et une faute de got,--cet enfant terrible pousse
+ses revendications jusqu' l'extrme logique.
+
+Tel dj ce fminisme cosmopolite qui affiche la prtention d'tendre
+la question fminine toutes les questions humaines. Ainsi parlait
+nagure l'honorable secrtaire gnrale de la _Solidarit_, Mme Eugnie
+Potoni-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement
+nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant
+les ides absolues de rvolution galitaire. L'homme et la femme
+doivent tre compltement gaux, selon M. Edmond Potoni-Pierre; hors
+de l, pas de salut[31].
+
+[Note 31: _Les Hommes fministes, loc. cit._, p. 829.]
+
+Tout en rvant d'embrassement gnral et de paix perptuelle entre les
+peuples, tout en rclamant la justice pour tous, et aussi pour les
+animaux, nos frres infrieurs[32], les manifestes de ce groupe ne
+parlent que de luttes, de victoires et de conqutes, dont l'homme, cette
+tte de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les
+frais. C'est encore Mme Potoni-Pierre qui, dans l'emportement de son
+zle, reprochait un jour aux femmes d'agrer les politesses et les
+condescendances du sexe masculin. Il serait prfrable, parat-il, que
+les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus
+d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse galitaire.
+
+[Note 32: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 882.]
+
+Que dirons-nous enfin du fminisme intransigeant, par lequel le
+fminisme autonome rejoint le fminisme rvolutionnaire? Il
+s'chappe et se rpand contre l'autorit masculine en violences
+acrimonieuses, o l'on sent moins l'ardeur de la libert et la passion
+de l'indpendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilit rageuse et
+impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le fminisme tourne
+ l'aigreur et l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume
+et de jalousie. C'est un fminisme hassant et hassable. A l'entendre,
+il faut que la femme se suffise elle-mme. Plus de recours
+l'assistance de l'homme: sa tutelle est dgradante.
+
+Une Italienne, Mme milia Mariani, s'est crie en plein congrs
+fministe de Paris: Que la femme meure plutt que de subir la
+protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son
+dshonneur[33]! Pousse ce point, la misanthropie devient une maladie
+inquitante. Lorsqu'une femme en arrive ce degr d'extravagance, il y
+a mille chances pour qu'elle rclame l'abolition du mariage et
+l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se rfugie finalement dans
+l'union libre. Le dvergondage des ides mne tout droit au dvergondage
+des moeurs.
+
+[Note 33: _Ibid._, p. 832.]
+
+Cela se voit dj. Il est des sujets sur lesquels la pense d'une femme
+ne saurait gure se poser sans se dflorer, des mots que sa bouche ne
+peut articuler, semble-t-il, sans gner sa pudeur. Certaines femmes,
+pourtant, se montrent inaccessibles cette sorte de scrupules, les
+jugeant sans doute indignes de leur virilit artificielle. En qute
+d'mancipation outrance, la poursuite des liberts de la vie de
+garon, des amazones se lvent autour de nous, dans les cnacles
+littraires particulirement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon,
+et dont le casque panache, port gaillardement sur l'oreille,
+scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez
+crainte: des manifestations aussi intemprantes ne feront pas avancer
+beaucoup leurs affaires. Ce fminisme plumet n'est pas dangereux. Son
+extravagance mme nous met en garde contre ses sophismes.
+
+De cette revue gnrale des groupements fministes, il reste qu'ils se
+composent d'un centre compact, form par le fminisme autonome, et de
+deux ailes opposes: le fminisme chrtien droite et le fminisme
+rvolutionnaire gauche. De telle sorte que le fminisme franais va du
+conservatisme religieux la rvolte la plus ose, en passant par le
+progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le fminisme
+n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques
+individualits retentissantes; il tend devenir un mouvement collectif,
+dont l'amplitude croissante s'tend de proche en proche.
+
+Quel est, en fin de compte, l'effectif total du fminisme militant? On
+ne sait trop. D'aprs Mme Dronsart, il existerait Paris une fdration
+compose de dix-huit groupes comprenant 35000 membres[34]. Nous sommes
+encore loin d'une leve en masse du sexe faible contre le sexe fort.
+Mais les associations fministes sont formes, parat-il, de zlatrices
+ardentes et comme illumines qui, rvant de confesser leur foi la face
+des perscuteurs et de se dvouer, corps et me, au triomphe de l'ide
+nouvelle, aspirent la paille humide des cachots et la palme du
+martyre. C'est faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!
+
+[Note 34: _Le Correspondant_ du 10 octobre, p. 121.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Manifestations et revendications fministes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--TENTATIVES D'ASSOCIATION NATIONALE ET
+ INTERNATIONALE.--CAUSES DIVERSES DE FORCE ET DE
+ FAIBLESSE.--LES TROIS CONGRS DE 1900.
+
+ II.--LA DROITE FMINISTE.--CONGRS CATHOLIQUE.--PREMIER
+ DBUT DU FMINISME RELIGIEUX.
+
+ III.--LE CENTRE FMINISTE.--CONGRS PROTESTANT.--MOINS DE
+ BRUIT QUE DE BESOGNE.
+
+ IV.--LA GAUCHE FMINISTE.--CONGRS
+ RADICAL-SOCIALISTE.--TENDANCES AUDACIEUSES.
+
+ V.--QUE PENSER DE CES DIVISIONS?--EN QUOI LE FMINISME PEUT
+ TRE DANGEREUX ET MALFAISANT.--COMPLEXIT DU PROBLME
+ FMINISTE.--NOTRE DEVISE.
+
+
+I
+
+Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec vidence des
+pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du
+fminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohsion, d'entente, d'unit;
+ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de
+doctrine prcise ni de programme arrt. C'est pourquoi les congrs
+internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de
+l'Europe ont donn le spectacle de la discorde et de l'incohrence.
+Outre que, dans ces assembles fminines comme en tout congrs dont la
+science ou la philanthropie est le noble prtexte, le temps s'est pass
+moins en travail utile qu'en distractions mondaines, rceptions,
+visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgr certains
+dithyrambes intresss, que la plupart des discussions se sont tranes
+dans le vague des thories creuses et l'exposition des thses les plus
+contradictoires ou les plus tranges. Peu de solutions pratiques; point
+de direction concerte.
+
+Qu'on ne croie point que j'exagre: une congressiste sincre, Miss
+Frances Low, nous a livr sur ce point ses impressions personnelles. On
+entrait dans une section, crit-elle propos du congrs fministe tenu
+ Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant,
+que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des
+fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la
+mme enceinte, qu'un jour viendrait o, grce l'volution, la femme
+serait libre, comme l'homme, des devoirs et des soucis du mnage. Ici
+l'on apprenait comment les femmes, opprimes par les hommes, avaient
+dormi, voiles, pendant des sicles, selon l'expression d'une dame
+doue d'imagination; et l, on vous racontait les merveilleuses choses
+accomplies par notre sexe, en littrature, depuis Sapho. Un jour, pour
+justifier l'entre des femmes dans la vie publique, on vantait leur
+abngation et leur dsintressement; et le lendemain, dans un travail
+consacr la vie idale des familles de l'avenir, on dclarait que la
+femme serait paye pour tous les services qu'elle rendait son mari
+et ses enfants[35]. Il n'est qu'une main fminine pour gratigner
+aussi joliment les chres camarades.
+
+[Note 35: _Journal des Dbats_ du 8 aot 1899, extrait du _Nineteenth
+Century_.]
+
+Afin de remdier cette confusion des langues que Miss Low dnonce
+d'une plume si acre, on s'emploie actuellement constituer en chaque
+pays un conseil national des femmes. Ces diffrents groupements en
+voie d'organisation devront s'affilier, selon l'ide fdrale, en
+conseil international, qui deviendra ainsi l'organe de l'Union
+universelle des femmes. Et bien que cette vaste coalition soit peine
+bauche, bien que l'effort de concentration et le travail
+intellectuel des groupes rgionaux ait souffert de l'invasion de
+l'lment mondain dans le domaine du fminisme, Mlle Kaethe Schirmacher
+nous assure que la solidarit des femmes dans le monde entier, loin
+d'tre un vain mot, est en partie dj une ralit[36].
+
+[Note 36: _Journal des Dbats_ du 15 juillet 1899.]
+
+Il ne parat pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu
+se former l'unit rve entre les diffrents groupes et les diffrentes
+races. Le fminisme reste divis contre lui-mme. Ouvrires et
+bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se
+runir en un concile gnral. Nous avons eu trois congrs pour un. Si
+les discussions y ont gagn d'tre plus calmes, plus srieuses et plus
+pratiques, il n'en demeure pas moins que cette dsunion est la plus
+grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une
+oeuvre de proslytisme et de combat. Schopenhauer a dnonc quelque part
+avec aigreur la franc-maonnerie des femmes. Il est de fait que, sans
+beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette
+solidarit d'intrt n'exclut pas les rivalits de personnes. On l'a
+bien vu aux congrs qui se sont tenus Paris en 1900, l'occasion de
+l'Exposition universelle: ce qui n'empche point qu'ils feront poque
+dans l'histoire du fminisme franais.
+
+Voici, pour mmoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: Congrs
+catholique international des oeuvres de femmes,--Congrs des oeuvres
+et institutions fminines,--Congrs de la condition et des droits de
+la femme. Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit
+trs diffrent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et
+leurs rsolutions. Il tait facile, d'ailleurs, tout observateur
+attentif de prvoir que le fminisme latin se fractionnerait en trois
+groupes rivaux, sinon ennemis. Ds maintenant la coupure est faite: le
+fminisme franais a sa droite, son centre et sa gauche.
+
+
+II
+
+Le premier congrs n'a pas cach son drapeau: il s'est dit hautement
+catholique, et ses sances ont prouv qu'il mritait cette appellation.
+Organis sous le patronage du cardinal Richard, archevque de Paris,
+prsid par Mgr de Cabrires, vque de Montpellier, dirig par M. le
+vicaire gnral Odelin, son esprit est rest strictement confessionnel.
+On y a vu dfiler en des rapports soigns, attendris ou pieux,
+l'ensemble des oeuvres religieuses de prire, d'apostolat ou de
+solidarit qui intressent tous les ges et toutes les conditions,
+oeuvres fondes, soutenues, propages par le coeur et l'intelligence des
+femmes. 'a t, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de
+la charit chrtienne.
+
+Jusqu' ce jour, l'glise catholique avait regard le fminisme d'un
+oeil dfiant. D'aucuns mme jugeaient tout rapprochement impossible
+entre une religion si vnrable et une nouveaut si hardie. L'alliance
+pourtant a t signe au congrs de Paris; et j'ai l'ide qu'elle peut
+tre fconde en rsultats imprvus. L'honneur en revient un petit
+noyau de femmes distingues, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est
+fait, force de vaillance et de talent, une place minente. Veut-on
+savoir comment la directrice du _Fminisme chrtien_ entend le rle
+d'une Franaise aussi fermement attache la pratique de son culte
+qu'aux intrts et aux revendications de son sexe? Voici une citation
+significative, qui nous renseigne en mme temps sur l'attitude trs
+nette et trs franche que les femmes catholiques ont prise vis--vis du
+fminisme libre-penseur: Si les partis s'honorent en rendant justice
+leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi qui Dieu a fait la
+grce d'tre une croyante ardemment convaincue, rendre hommage ces
+femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son rgne en ce
+monde, ont cru la possibilit d'une justice humaine et ont vou leur
+existence en prparer l'avnement. Nous pouvons dsapprouver leur
+symbole, blmer plus d'un article de leur programme, dplorer les
+tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier
+que, les premires, elles sont descendues dans l'arne, qu'elles ont eu
+le courage de prendre corps corps les prjugs et de braver jusqu'au
+ridicule, cette puissance si redoute en France. Et c'est pourquoi,
+Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les
+combattre[37].
+
+[Note 37: _Rapport sur la situation lgale de la femme._ Le Fminisme
+chrtien du mois de mai 1900, p. 141.]
+
+Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire
+compos presque exclusivement des femmes les plus titres de
+l'aristocratie franaise, assistes de quelques hautes personnalits
+masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux acadmiciens, M.
+mile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.
+
+On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice,
+rfractaires l'esprit rvolutionnaire ou mme simplement laque, se
+sont gardes prudemment de toutes les thories excessives accueillies
+avec faveur en d'autres milieux fministes. Le vent d'indpendance
+anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemble
+de duchesses. Et cela mme suffirait dmontrer l'utilit d'un
+fminisme chrtien, recrut parmi les femmes de naissance ou de
+distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grce et de
+l'esprit, prtendent sauvegarder, contre les exagrations impies
+auxquelles des gens imprvoyants les convient, ce qui fait l'honneur et
+le charme de leur sexe. Mme s'il cessait d'tre aussi aristocratique
+qu'il s'est rvl en ses premires assises de 1900, le fminisme
+chrtien aurait encore jouer, dans le mouvement des ides nouvelles,
+le rle de modrateur et d'arbitre souverain. Est-il destine plus
+enviable?
+
+En somme, le premier congrs des femmes catholiques a voulu constituer
+l'Internationale des oeuvres charitables. Puis, largissant son ordre
+du jour, il a voqu son tribunal quelques-unes des lois civiles qui
+rglent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces
+graves questions fministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun
+quelques chos,--l'a tout naturellement amen cette conclusion, qu'il
+tait grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrtien dans les
+commandements imprieux du code Napolon.
+
+Si bien que l'anne 1900 aura vu l'apparition solennelle du fminisme en
+un milieu qui lui semblait jamais ferm, puisque de grandes dames et
+de bonnes chrtiennes n'ont pu se dfendre d'examiner, ni se dispenser
+d'accueillir avec bienveillance les dolances de leur sexe; et chose
+plus grave, elle aura vu, en ces premires assises des oeuvres
+catholiques, l'acceptation officielle du fminisme par le clerg
+franais. L'heure tait venue, au dire de Mlle Maugeret, d'ouvrir
+toutes grandes les portes de l'glise ces altres de justice et de
+progrs, que la libre-pense avec son langage mlang des meilleures et
+des pires choses, avec son personnel non moins mlang que ses
+thories, essayait d'arracher au christianisme, en se prsentant comme
+l'cole de toutes les mancipations, l'encontre de la religion
+reprsente comme l'cole de tous les esclavages.
+
+Il appartient donc l'glise de librer la femme des liens
+inextricables qui l'enserrent. Car l'aptre du fminisme chrtien a
+dclar sans dtour, en plein congrs catholique, que la loi franaise
+ne protge pas la femme,--au contraire! Elle la dsarme dans la vie
+conomique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la
+vie conjugale[38]. Rien que cela! L'glise aura fort faire.
+
+[Note 38: _Le Fminisme chrtien_ du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et
+144.]
+
+
+III
+
+Le Centre du fminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites,
+prudentes, avises, tend se dgager des influences confessionnelles.
+Il est depuis longtemps constitu en un groupe compact o, sans trop
+s'enqurir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de
+la Femme pour la Femme. La runion qu'il a tenue au cours de
+l'Exposition universelle s'appelait le Congrs des oeuvres et
+Institutions fminines. On s'est accord le surnommer le Congrs des
+Protestantes, parce que sa prsidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrire
+de la premire heure qui a fond Paris une revue fministe
+intressante: _la Femme_,--et la plupart des dames qui composaient le
+comit d'organisation, appartenaient la religion rforme. Est-ce ce
+titre que le Gouvernement l'a trait comme un congrs officiel, en lui
+ouvrant le Palais de l'conomie sociale?
+
+On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre fministe les
+groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemble unique et
+plnire du Fminisme international. Mais les questions de personnes,
+toujours si pres entre femmes, ont fait chouer ce beau rve. Il a
+fallu renoncer runir en un seul corps tous les soldats de la mme
+cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rles et de
+combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanit et la jalousie ne
+sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons mme qu'on ne
+s'en aperoive point trop souvent dans les associations fministes de
+l'avenir.
+
+Le congrs des modres et des habiles s'est donc droul sans bruit et
+sans clat, sous la direction de femmes d'une comptence prouve. Ses
+sances furent graves et froides; on y fit talage d'rudition. Certains
+rapports, remontant jusqu'au dluge, nous retracrent toutes les phases
+de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux
+pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne
+fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de lgislation
+avaient t confies des spcialistes, parmi lesquels il nous a plu de
+rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus
+loin l'occasion de discuter loisir les vues mises par les rapporteurs
+des deux sexes.
+
+L comme ailleurs, on a fait le procs des hommes avec vivacit, mais
+sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige Paris un
+Groupe franais d'tudes fministes, nous a dit notre fait avec un
+esprit qui s'aiguise en pointe acre. En veut-on un piquant
+chantillon? Se demandant pourquoi les hommes du monde, les hommes de
+science, dversent leur trop-plein philanthropique sur les femmes de
+la classe infrieure et regardent comme indigne de leur attention le
+sort des femmes de la classe moyenne, elle crit ceci: Cependant ces
+femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misres comme les autres,
+misres d'autant plus aigus qu'une ducation plus raffine a dvelopp
+chez elles une sensibilit plus dlicate. Ces misres, qu'ils coudoient,
+qui sont celles de leurs mres, de leurs filles, de leurs pouses
+peut-tre, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, proccups? Je
+crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un tlescope
+que de jeter les yeux leurs cts, n'obissent au dsir secret de
+limiter l'galit des sexes ce qui ne les concerne pas directement.
+Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de
+salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche sa dot: les leurs ont une
+dot[39].
+
+[Note 39: _Du rgime des biens de la femme marie._ Rapport lu au
+Congrs des OEuvres et Institutions fminines tenu Paris en 1900, _in
+fine_.]
+
+A cela n'essayez point de rpondre qu'il arrive souvent, dans les
+milieux riches ou aiss, que la dot entretient peine le luxe effrn
+de madame: ce serait peine perdue. Il a t dcid, dans les groupes
+d'tudes fministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa
+bonne petite femme. Et le fminisme protestant se dit quitable et
+modr!
+
+
+IV
+
+Que faudra-t-il penser de la Gauche fministe qui passe pour tre moins
+timore en ses aspirations et moins retenue en ses rcriminations? Ses
+assises ont eu tout le retentissement dsirable. L'tat et la ville de
+Paris ont accord au Congrs de la condition et des droits des femmes
+tous les honneurs rservs aux assembles officielles. La presse et le
+public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans tre bruyant.
+Symptme caractristique: beaucoup d'institutrices y assistrent;
+beaucoup de congressistes exaltrent les services de la Fronde. C'est
+d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du fminisme
+militant dirig, administr, rdig, compos par des femmes, que le
+troisime congrs de l'Exposition s'est runi et--ce qui vaut mieux,--a
+russi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances gnrales
+qui s'y sont manifestes, nous rservant d'examiner, au cours de cet
+ouvrage, ses voeux et ses conclusions.
+
+Sans contestation possible, ce dernier congrs,--le plus nombreux, le
+plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le
+mot) le plus rvolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'tait montr
+radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mrit ces deux
+pithtes.
+
+La religion, d'abord, y fut trs malmene. Ds son discours d'ouverture,
+Mme Pognon nous avertissait que le rgne de la charit est pass, aprs
+avoir dur de trop long sicles; que les oeuvres religieuses ne peuvent
+convenir qu' la femme bonne, mais ignorante; qu'au lieu de l'aumne
+avilissante, les vritables fministes veulent la solidarit. C'est
+avec le mme ddain que Mlle Bonnevial a dnonc ce principe ngateur
+de tout progrs: la rsignation chrtienne, et les prjugs chrtiens
+qui ont fait de la femme la grande coupable et du travail une peine
+et une humiliation. La mme a fltri vertement les scandaleuses
+spculations industrielles des couvents qui se livrent clandestinement
+ l'exploitation de l'enfance ouvrire. De son ct, Mme Marguerite
+Durand a fait la leon aux riches lgantes qui donnent, par chic, pour
+les rparations d'glises, le rachat des petits Chinois et autres
+oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des
+oprations financires clricales et politiques[40]. Enfin Mme
+Kergomard a suppli toutes les femmes qui font de l'ducation, de
+secouer le vieil esprit, l'esprit du confessionnal[41].
+
+[Note 40: Compte rendu stnographique de _la Fronde_ du 6 septembre
+1900.]
+
+[Note 41: _Ibid._, n du 9 septembre.]
+
+Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prtre
+catholique surtout est leur bte noire. Au banquet qui a termin le
+congrs, la directrice de l'un des plus importants lyces de filles,
+dit _la Fronde_, a fait cette dclaration catgorique: Nous voulons que
+notre enfant soit lev penser librement, sans qu'il soit marqu au
+front d'aucun stigmate religieux. Et tous ces appels l'athisme
+furent salus d'applaudissements prolongs.
+
+Mme accord pour affirmer que le remde rel aux souffrances de
+l'ouvrire est dans une transformation complte de la socit
+actuelle[42]. Au dire de Mme Pognon, la misre ne saurait tre
+supprime que par une juste rpartition des produits du sol et de
+l'industrie. C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec
+leurs frres de misres. Et cette entente ne doit pas s'arrter aux
+frontires. Aprs l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des
+ouvrires. Comprenant que nos frres de l'tranger souffrent du mme
+mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanit une seule
+et mme famille[43].
+
+[Note 42: Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la
+femme. _La Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+[Note 43: Discours d'ouverture, mme numro.]
+
+Vainement un congressiste courageux s'exclama: Nous sommes ici pour
+nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du
+socialisme. Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir trangler la discussion.
+Par contre, une motion anarchiste fut repousse avec perte. La formule:
+Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins, souleva de
+formidables protestations[44]. Au surplus, le nationalisme ne fut pas
+mieux trait par ces dames. Un orateur s'tant risqu par inadvertance
+parler des dfenseurs de la patrie, souleva une telle motion qu'il
+dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en
+dclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'tait pas du tout
+nationaliste[45].
+
+[Note 44: Compte rendu stnographique, mme numro.]
+
+[Note 45: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit leve avec force, dans
+son discours de clture, contre la haine et la lutte des classes,
+affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la
+solidarit entre les humains, il reste que des paroles empreintes du
+plus pur socialisme, des paroles rvolutionnaires mmes, ont t
+prononces au Congrs de la Gauche fministe[46]. C'est Mme Marguerite
+Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien
+connu, a exerc sur cette assemble de femmes ardentes une trs grande
+influence, que j'attribue son talent d'abord, et aussi son habilet
+et sa modration. De tous les articles du programme socialiste, il a
+eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus os,
+le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour
+cet acte de sagesse, lui savoir gr de son intervention.
+
+[Note 46: Mme journal du 12 et du 14 septembre 1900.]
+
+
+V
+
+Voil donc le fminisme franais coup en trois tronons qui auront
+beaucoup de peine se rejoindre et se ressouder, bien que de nombreux
+intrts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui
+n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai fminisme.
+Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de
+l'Extrme-Gauche pour des rvoltes, sans se dire que toute ide,
+bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une
+rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre
+tabli, et que, si nous la jugeons prilleuse, il importe moins de la
+combattre pour sa nouveaut que de prouver directement sa malfaisance.
+En revanche, les fministes chrtiennes ont t gratifies ironiquement,
+par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom:
+les hermines; ce qui ferait croire que la rputation des premires est
+plus immacule que celle des secondes. Et cependant, le fminisme n'aura
+prise sur les honntes gens qu' la condition d'tre patronn, dfendu,
+accrdit par les honntes femmes.
+
+On pourrait tre tent de regretter ces rivalits et ces divisions
+intestines, si elles n'taient peu prs invitables. N'est-il pas
+d'exprience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres
+sont tents de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne
+tarde point se persuader que ses voisins sont des ennemis,
+conformment la maxime: Quiconque n'est pas avec nous, est contre
+nous; tandis que l'union, qui concentre et dcuple les forces, va droit
+au but atteindre et au droit conqurir.
+
+Il est fcheux galement que le fminisme ne puisse se suffire
+lui-mme. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite
+Durand, qui se dfend, comme d'une lourde faute, d'avoir infod le
+fminisme au parti socialiste. Nous avons besoin, dit-elle, pour
+l'obtention des rformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus
+encore que du dvouement de quelques-uns[47]. C'est la vrit mme;
+d'autant mieux que bon nombre de revendications fministes ne mettent
+ncessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela mme nous
+fait croire qu'elles aboutiront. Ce rsultat pourrait tre facilit par
+la constitution d'un Conseil national (le principe en a t vot),
+compos de neuf membres, raison de trois dlgues pour chacun des
+trois congrs, et qui reprsenterait vraiment, au dedans et au dehors,
+les ides des femmes franaises[48].
+
+[Note 47: _La Fronde_ du 14 septembre 1900.]
+
+[Note 48: Mme journal du 12 septembre 1900.]
+
+On connat maintenant les directions diverses du fminisme franais, et
+l'esprit qui anime ses diffrents groupes, et l'tat-major qui les
+prpare et les conduit la bataille. La nature de ce livre ne
+permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances
+et des ides beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqu
+ publier seulement les noms qui nous ont paru le plus troitement lis
+ l'histoire et au mouvement du fminisme contemporain,--sans nous
+dissimuler d'ailleurs que, pour une de nomme, il en est dix qui seront
+furieuses de ne point l'tre. Ce n'est pas au jardin secret des dames
+fministes que fleurit le plus abondamment la discrte et suave
+modestie.
+
+Bornons-nous rappeler qu'en France, pour le moment, le fminisme
+militant et lettr gravite autour du journal la Fronde, dont la
+rdaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand
+public,--o la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et
+s'unissent contre l'ennemi commun. C'est l que se concertent les coups
+terribles destins librer la femme franaise des liens qui
+l'oppriment. C'est l que l'on jure de ne point cesser le bon combat,
+tant que le gant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux
+despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la
+poussire.
+
+Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnatre
+que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces
+manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour
+effet, d'veiller et d'entretenir une hostilit fcheuse entre les deux
+sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, ds que le
+fminisme oublie les aptitudes et les qualits propres qui les rendent
+troitement solidaires, ds qu'il cherche le bien-tre de la femme dans
+un dveloppement goste et solitaire, sans gard pour l'espce qui ne
+se perptue que par l'amour et la coopration, ds qu'il sme la
+suspicion et la discorde entre les deux moitis de l'humanit,--alors
+que leur bonheur dpend de la communaut des sentiments, des esprances
+et des aspirations,--ds que le fminisme, en un mot, tend dsunir ce
+que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hsiter
+le dnoncer comme une tentative chimrique et une mauvaise action.
+
+Au demeurant, tous les genres de fminisme, du plus attnu au plus
+aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prrogatives actuelles
+de l'homme. Le temps n'est plus o le fminisme pouvait paratre des
+crivains d'esprit une reprise dans un vieux bas bleu. Plus moyen de
+croire qu'il svit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent
+faire le jeune homme. Nous sommes en prsence d'un courant d'opinion
+sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, fomenter
+un tat de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue
+fministe, d'un duel collectif qui risque de mettre aux prises pour
+longtemps les fils d'Adam et les filles d've; et cette perspective
+n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de
+l'espce.
+
+D'anne en anne, du reste, le plan et la marche du fminisme se
+dessinent avec plus de prcision et de fermet. Et comme nous devons
+suivre pas pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler
+comment les femmes nouvelles se plaisent le formuler. Si nous
+voulons, disent-elles, exercer une action plus dcisive sur les affaires
+de l'tat et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au
+niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et
+apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons
+consquemment notre mancipation _intellectuelle_ et _pdagogique_,
+_conomique_ et _sociale_. Instruisons-nous pour tre libres; gagnons
+notre vie pour tre fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux
+hommes avec succs les diplmes et les grades, les mtiers industriels
+et les professions librales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance
+et d'autorit, parler de notre mancipation _politique_ et _familiale_
+et conqurir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et
+le gouvernement domestique.
+
+C'est donc l'instruction que le fminisme demande l'mancipation
+_individuelle_ des femmes et sur le travail indpendant qu'il fonde leur
+mancipation _sociale_, estimant avec raison que, ces amliorations
+ralises, elles seront en droit de jouer un rle plus direct et plus
+actif dans l'tat et dans la famille. Cherchez la vrit et la vrit
+vous rendra libres, tel est le conseil suprme que le fminisme
+d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oubli peut-tre
+que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en
+bonne place une peinture allgorique de Miss Cassatt, o la hardiesse
+conqurante de la Femme nouvelle faisait opposition la basse
+humilit de la Femme ancienne. La partie centrale, plus
+particulirement suggestive, reprsentait un essaim de jolies filles,
+vtues la dernire mode, qui cueillaient pleines mains les fruits de
+la science dont leur premire mre n'avait timidement got qu'un seul.
+A droite, une jeune beaut, rivale de Loe Fuller, dansait au son des
+harpes et des violes un pas audacieux o l'envolement des jupes
+multicolores resplendissait autour de son front comme une aurole.
+Enfin, gauche, un choeur de femmes, la chevelure dnoue, poursuivait
+une Gloire aile qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons
+se bousculait une bande de canards affols. Il n'y a pas de doute: c'est
+ nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.
+
+Rflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi
+dsobligeante est, croyons-nous, d'tudier et de juger la question
+fministe sans passion, sans faiblesse, sans prjugs, c'est--dire en
+hommes,--vitant avec le mme soin l'ironie ddaigneuse et la fausse
+sentimentalit, s'abstenant galement de toute adhsion aveugle et de
+toute rcrimination mprisante, se tenant mi-cte dans une attitude
+d'quitable impartialit, admettant des revendications fminines ce
+qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rmission ce
+qu'elles contiennent d'excessif et de prilleux pour la femme et pour
+l'humanit.
+
+Il ne s'agit donc point de prendre parti pour _ou_ contre le fminisme,
+de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier
+1897 au Cercle artistique et littraire de Bruxelles, M. Brunetire
+avait donn sa confrence ce titre significatif: Pour _et_ contre le
+fminisme. On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet,
+comme nous, qu'il y a dans le mouvement fministe presque autant
+prendre qu' laisser; sans compter qu'en adoptant cette rgle de libre
+examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de dmontrer
+ces dames que, sans rien sacrifier de notre indpendance et de notre
+dignit, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurs, ni mme aussi
+canards qu'on se l'imagine en Amrique.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Les ambitions fminines
+
+
+ SOMMAIRE.
+
+ I.--LA FEMME NOUVELLE VEUT TRE AUSSI INSTRUITE QUE
+ L'HOMME.--L'GALIT DES INTELLIGENCES DOIT CONDUIRE A
+ L'GALIT DES DROITS.
+
+ II.--COUP D'OEIL RTROSPECTIF.--CE QUE LES XIIe ET XVIIIe
+ SICLES ONT PENS DE LA FEMME.--LE PASS LUI FUT
+ DUR.--RACTION DU PRSENT.
+
+ III.--CE QUE SERA LA FEMME DE L'AVENIR.--NOS PRINCIPES
+ DIRECTEURS.--LA DIVISION DU TRAVAIL ET LA DIFFRENCIATION
+ DES SEXES.--L'GALIT MORALE DANS LA DIVERSIT
+ FONCTIONNELLE.--SUBORDINATION DE L'INDIVIDU AU BIEN GNRAL
+ DE LA FAMILLE ET DE L'ESPCE.
+
+
+I
+
+Je prviens celles qui seraient tentes de lire les pages suivantes,
+qu'il n'entre point dans mes intentions de leur dbiter des madrigaux,
+persuad que ces fadaises glissent sur le coeur de la femme nouvelle
+sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre
+grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles
+ont des penses profondes, des lectures graves, des conversations
+austres; elles ferment l'oreille nos compliments accoutums. Ce n'est
+point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--mme avec
+motion; outre qu'elles n'en ont jamais dout, ce genre de supriorit
+leur agre beaucoup moins qu' leurs grand'mres. Elles ambitionnent
+d'tre prises pour de fortes ttes et traites, non comme de grands
+enfants et d'aimables cratures (vous leur feriez horreur!), mais comme
+de grands et vigoureux esprits.
+
+Pour plaire une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire
+le plus srieusement du monde des dclarations comme celles-ci: Madame,
+vous tes une tonnante psychologue. Ou encore: Je ne vous croyais pas
+aussi doctement renseigne sur la physiologie. Ou mieux:
+L'anthropologie n'a point de secrets pour vous. Ou enfin, si vous
+voulez tre irrsistible: Votre lgance, laquelle, nous autres
+hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misre auprs de
+votre puissante dialectique; le charme et la grce, qu'il serait vain de
+vous disputer, ne sont eux-mmes que vanit auprs de vos connaissances
+juridiques et mdicales; il n'est pas jusqu' votre sensibilit, dont
+vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de
+son prix et de son mrite auprs de vos capacits mathmatiques, de
+votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit
+scientifique. Si, aprs ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous
+pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'me vraiment fministe.
+
+Quelque exagr que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit
+plus certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'tre bonnes, rieuses et
+tendres, d'avoir de la fracheur ou mme de la beaut: on les veut
+instruites, savantes, acadmiques. Il leur faut un brevet,--tous les
+brevets. Et cette constatation, le fminisme exulte.
+
+Comment l'humanit enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle
+la femme selon la science, l've future? Les champions de
+l'mancipation fminine ont un plan trs simple et une tactique trs
+adroite. Ils s'efforcent d'tablir que, soit par ses qualits morales,
+soit par ses facults intellectuelles, la femme est l'gale de l'homme;
+et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mmes prrogatives
+civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui rpter:
+Vous tes charmante, la joie de nos runions et le plaisir de nos yeux,
+gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais lgre et volage comme
+lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et
+changeant d'ide aussi aisment que vous changez de chapeau,--la femme
+nouvelle s'applique prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la
+raison.
+
+Et voyez la consquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse
+dj par la grce et par le coeur; elle nous gale presque par
+l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la
+porte naturellement copier, traduire, interprter, reproduire ce
+qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne dmontrer
+qu'elle nous gale de mme en capacit intellectuelle, et il ne restera
+plus l'homme qu'une supriorit qui n'est pas la plus enviable: la
+force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts
+et de s'en vanter? Si la gnralit des femmes est moins robuste que
+notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent
+consciencieusement aux exercices physiques les plus propres tremper,
+fortifier leur dlicatesse. Lors mme qu'il leur serait interdit (c'est
+ma conviction) de nous ravir le privilge de la vigueur musculaire,
+cette incapacit serait de peu de consquence en un temps et en une
+socit o les supriorits psychiques l'emportent graduellement sur les
+supriorits physiques. Aux anciens ges, la force brutale gouvernait le
+monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait
+gure lui disputer la prminence du muscle. Mais mesure que la
+puissance matrielle voit dcrotre son prestige, et qu'inversement les
+influences spirituelles conquirent peu peu la primaut sociale, il
+suffit d'tablir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se
+haussant du coup notre niveau, elle soit admise au partage de notre
+traditionnelle royaut.
+
+Cela tant, rien de plus serr que l'argumentation fministe, rien de
+plus habile que son programme. Une fois prouv que les femmes possdent
+des qualits morales et intellectuelles qui balancent les ntres, elles
+deviennent recevables se prvaloir d'une mme utilit sociale que
+nous; et ds l'instant que cette double quivalence est dmontre, elles
+sont fondes, en justice et en raison, revendiquer toutes nos
+prrogatives civiles et politiques. L'galit des sexes conduit
+logiquement l'galit des droits. Est-ce clair?
+
+Si donc nous ne parvenons pas dmontrer notre supriorit
+intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supriorit sociale? Sur
+la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant
+rien que la force. Voil pourquoi le fminisme se flatte d'unifier et
+d'galiser les ttes masculines et fminines en les coiffant d'un mme
+bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture
+intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications
+fminines et la condition de toutes les autres, l'galit scolaire
+devant conduire l'galit juridique, l'galit conomique,
+l'galit politique. Cela est une nouveaut.
+
+
+II
+
+Sans remonter trs loin dans le pass, on nous concdera qu'aprs le
+christianisme naturellement, c'est la chevalerie, aux cours d'amour et
+aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le
+coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence
+o la socit eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les
+folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on
+vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours
+l'pouse qui en bnficia. La galanterie est proche voisine de la
+corruption. Toute socit reoit de la femme la grce qui affine et la
+coquetterie qui dprave. C'est pourquoi une culture trop police ne va
+point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour
+appelait sa dame: Mon seigneur! ce compliment attendri ne s'adressait
+qu'aux charmes extrieurs et la beaut physique. En ce temps-l, les
+capacits crbrales et la puissance intellectuelle de la femme taient
+de peu de considration.
+
+Plus tard, notre grave XVIIe sicle se refroidit envers la femme;
+l'infriorit du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a
+tent une dmonstration vritablement mortifiante pour la plus belle
+moiti de nous-mmes: Dieu tire la femme de l'homme mme et la forme
+d'une cte superflue qu'il lui avait mise exprs dans le ct. Les
+femmes n'ont qu' se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur
+dlicatesse, songer, aprs tout, qu'elles viennent d'un os surnumraire
+o il n'y avait de beaut que celle que Dieu y voulut mettre. Si
+thologique qu'il soit, l'argument prte rire. Plus simplement, notre
+vieux jurisconsulte Pothier crivait dans le mme esprit: Il
+n'appartient pas la femme, qui est une infrieure, d'avoir inspection
+sur la conduite de son mari, qui est son suprieur. tre de mince
+importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel tait le
+jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes
+d'glise et les hommes de robe du grand sicle.
+
+Leurs hritiers du XVIIIe regardent encore l'infriorit fminine comme
+un principe tutlaire, comme une loi naturelle et ncessaire. Ils
+n'accordent gure aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit
+souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le
+pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a d'autre terme que celui
+de la raison, tandis que l'ascendant des femmes finit avec leurs
+agrments. Le sensible Rousseau affirmait, non moins catgoriquement,
+la prminence virile. La femme est faite spcialement pour plaire aux
+hommes; si l'homme doit lui plaire son tour, c'est d'une ncessit
+moins directe; son mrite est dans sa puissance: il plat par cela seul
+qu'il est fort. Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils,
+tandis que la grce et la faiblesse sont le propre de la femme.
+
+On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe sicle, les sciences
+devinrent la mode. C'est le moment o les femmes lgantes raffolent
+d'anatomie, d'astronomie, d'expriences, de machines; et les esprits les
+plus srieux s'efforcent de rendre, leur intention, la physique
+aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austre et
+ombrageuse de Mme de Lambert: Les femmes doivent avoir sur les sciences
+une pudeur presque aussi tendre que sur les vices[49]. Nul enseignement
+ne leur rpugne. Les tudes les plus viriles exercent sur elles une
+vritable fascination. Elles dlaissent les romans et entassent les
+traits scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnires. Une
+femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire
+d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise
+parmi des querres, des mappemondes et des tlescopes.
+
+[Note 49: A. REBIRE, _Les Femmes dans la science_; menus propos, p.
+332.]
+
+Mais cet engouement fut passager. La tourmente rvolutionnaire passe,
+on revint des ides plus positives. Napolon admettait seulement qu'on
+enseignt dans les coles de la Lgion d'honneur un peu de botanique et
+d'histoire naturelle, et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des
+inconvnients. Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'il faut
+se borner ce qui est ncessaire pour prvenir une crasse ignorance et
+une stupide superstition. Ce programme n'est que la paraphrase des
+ides que Molire a dveloppes dans les Femmes savantes:
+
+ Il n'est pas bien honnte, et pour beaucoup de causes,
+ Qu'une femme tudie et sache tant de choses.
+
+Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes
+citations. Disons tout de suite, afin de les rconforter, qu'il
+resterait prouver que, mme pour nous plaire, l'instruction leur est
+toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une
+ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et
+de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagration contraire et
+affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'galit
+complte des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thse
+excessive relve moins de l'observation que de la galanterie. Dans la
+question du rle intellectuel et social des femmes, il est sage d'viter
+les opinions extrmes, en se gardant avec le mme soin de l'amoindrir et
+de l'exalter. Point de prventions injustes, point d'adulation aveugle.
+Quels seront donc, en cette matire, nos principes directeurs? C'est ce
+qu'il faut dire sans la moindre rticence.
+
+
+III
+
+La diffrenciation des fonctions est insparable du progrs humain. Plus
+la sparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie
+devient morale, fconde et douce. Dans les socits sauvages, la
+division du travail existe peine entre l'homme et la femme. Tous deux
+sont vous aux mmes besognes, assujettis aux mmes peines, condamns au
+mme sort. Ce sont deux btes de somme atteles aux mmes tches, que la
+misre dprime et que la promiscuit dprave. Vienne le mariage qui
+rige la femme en reine du foyer et rserve l'homme le soin et le
+souci des affaires extrieures: l'ordre apparat, la civilisation
+commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de
+l'organisme social, est fonde.
+
+L-mme o, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait
+et la spcialisation des sexes moins avance, dans les campagnes o le
+travail de la terre oblige souvent les deux poux aux mmes efforts et
+aux mmes fatigues, dans les milieux riches o les habitudes d'lgance
+et de dsoeuvrement plient les couples la mme vie oisive et molle, il
+est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule.
+Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux
+de son homme, soit que le mondain s'effmine en prenant les manires de
+ses chres belles, le rsultat est pareil: les diffrences s'attnuent
+au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes,
+et du mme coup le niveau de la dignit sociale est en baisse.
+
+D'o cette consquence que, si la femme s'appliquait trop gnralement
+copier, doubler l'homme en tous les ordres d'activit, le progrs
+risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une rgression
+dommageable la famille et la socit. Et nous voulons croire que les
+fministes avances, qui se piquent d'tre des esprits libres, des
+esprits scientifiques, des ralistes, des positivistes pris
+d'observation rigoureuse, seront sensibles une conclusion appuye de
+l'autorit d'Auguste Comte, de Darwin et de Littr, dont la mmoire leur
+est particulirement chre et vnrable.
+
+D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail
+nous offre cet autre avantage que, partout o les occupations sont trs
+spcialises, la coopration est plus ncessaire et la solidarit mieux
+sentie, deux choses que les fministes ont coeur. S'appliquant une
+seule tche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout
+ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De l une
+sorte d'unit organique, fortement noue par la rciprocit des changes
+et la mutualit des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs
+et les volonts aussi troitement que les besoins et les vies, porte au
+plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'puise donc
+point faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire
+la sienne. A chacun sa tche, et tous les rles seront mieux remplis.
+Loin d'opposer les sexes l'un l'autre, le meilleur fminisme, pour
+employer un mot trs juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui spare le
+moins les intrts de l'homme des intrts de la femme.
+
+Or, leur diffrence de fonction procde de leurs diffrences de nature.
+Mme en accordant que ces dissemblances originelles aient t accentues
+artificiellement par l'ducation, par la tradition, par la compression
+sculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la
+structure anatomique et l'organisme physiologique tablissent entre les
+deux facteurs de l'espce des diversits irrductibles. Si mme la
+condition de la femme dans le pass a marqu d'un pli certain ses
+dispositions mentales, cette condition elle-mme n'est pas un fait sans
+cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination
+naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqu le sexe, c'est la
+raison biologique qui a t le principe du fait social.
+
+Tous les anthropologistes s'accordent reconnatre que la femme est
+moins fortement organise, moins solidement construite, et partant moins
+robuste, moins rsistante que l'homme. Et les diffrences d'armature et
+de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus,
+dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude
+a, depuis des sicles, assujetti la femme un genre de vie plus
+sdentaire et plus enferm que le ntre, on peut induire, la rigueur,
+que le moindre dveloppement de la taille, le moindre volume du corps,
+la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse
+et la moindre chaleur du sang, tout, mme la moindre activit crbrale,
+soit, dans une certaine mesure, le rsultat de la pression artificielle
+des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel
+que l'organisme fminin ait perdu quelque chose de ses forces
+primitives. C'est une loi gnrale de la biologie que l'inertie diminue
+et appauvrit l'nergie fonctionnelle du corps.
+
+Mais ces dformations n'empchent point que la femme soit la femme,
+c'est--dire un tre naturellement prdestin la maternit, un tre
+spcialement faonn pour la gestation et l'allaitement, un tre oblig
+de payer l'espce, dont la conservation dpend d'elle, un tribut de
+misres et de souffrances qui lui sont propres, un tre assujetti des
+poques d'accablement physique et d'inquitude morale, des crises de
+l'me et des sens, des causes d'excitation, de faiblesse et de
+fragilit, d'o lui vient tout ce qui la rend infrieure et suprieure
+l'homme, tout ce qui ncessite le respect et la protection de l'homme.
+
+Car, c'est prcisment par les fonctions augustes et les risques
+terribles de la maternit que la femme se hausse au niveau de l'homme.
+Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perptuation de la
+famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas
+d'ingalit entre les sexes, l'homme tant complmentaire de la femme
+autant que la femme est complmentaire de l'homme. Rien n'empche
+qu'elle soit notre gale, sans tre notre pareille. Diffrence ne
+signifie pas infriorit. Pour galer l'homme, la femme n'a pas besoin
+de l'imiter. Cette identification contre nature serait, comme dit M.
+Marion, le contre-pied du progrs sculaire[50].
+
+[Note 50: _Psychologie de la femme_, p. 3.]
+
+Suivez le cours des ges: plus la femme devient diffrente de nous en
+action et en fait, plus elle devient notre gale en dignit et en droit.
+Socialement parlant, il est dsirable que le sexe de la femme s'tende
+son me, son esprit, ses oeuvres, sa vie tout entire. En cela,
+elle sera plus utile l'humanit, et plus heureuse et plus vnre,
+qu'en se fatiguant faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de
+la littrature, de la jurisprudence ou de la mdecine. La belle affaire
+de lutter de verbosit avec un avocat ou de doser des pilules comme un
+pharmacien! N'est-ce donc rien d'tre la gardienne du foyer et la
+providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et,
+pour rappeler le mot loquent d'Edgard Quinet, de porter dans son
+giron, non seulement les enfants, mais les peuples?
+
+L'galit des sexes ou, si l'on prfre, l'quivalence sociale de
+l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des
+fonctions, et encore moins l'identit des aptitudes, ce qui serait
+contraire l'ordre ternel des choses. A poursuivre cette prquation
+factice, la femme se heurterait l'impossible. Nulle puissance humaine
+ne fera que, pris dans sa gnralit, le sexe fminin l'emporte sur le
+ntre en force musculaire, de mme que nulle puissance humaine ne nous
+donnera cette tendresse d'me et cette grce du corps qui sont le
+privilge charmant des femmes. Nulle rforme lgale ne les rendra
+capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes
+les entreprises hardies, de toutes les crations robustes, de toutes ces
+grandeurs de chair, comme dit Pascal, o la vigueur musculaire est
+essentielle, parce que nulle loi crite (c'est M. Jules Lematre qui
+parle) ne les empchera d'tre physiquement plus faibles que nous, d'une
+sensibilit plus dlicate et plus capricieuse, parce que nulle loi ne
+les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de mme que
+nulle loi ne rendra les hommes plus propres filer la laine et
+nourrir et lever les petits enfants[51]. Bref, nul article de loi ne
+changera le corps et l'me des femmes. Et c'est heureux; car, cette
+dformation accomplie, l'humanit prirait.
+
+[Note 51: _Opinions rpandre_, p. 159.]
+
+Mais la diversit des fonctions ne s'oppose point l'galit des
+droits. Elle signifie seulement que l'galit lgale, l'galit
+juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination
+du sexe fminin, ces droits thoriques seront souvent, pour les femmes,
+comme s'ils n'taient pas. Cette pense de l'crivain si franais que
+nous citions tout l'heure, doit tre recommande instamment la
+mditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrires,
+tous nos mtiers, toutes nos fonctions: celles qui, perant la cohue des
+hommes, parviendront en forcer les portes, ne seront ni les plus
+heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la
+reconnaissance iront aux pouses et aux mres restes fidles aux
+devoirs essentiels de leur ministre fminin. Ayant choisi la meilleure
+part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la
+socit humaine.
+
+Ce qui ne veut pas dire que la question de l'galit des droits entre
+l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les
+deux sexes sont gaux en raison, en justice et en vrit, c'est admettre
+que, sous la diversit de leur nature et la dissemblance de leurs
+fonctions, il y a entre eux unit foncire, identit morale; que l'homme
+et la femme, se compltant l'un l'autre, sont, dans la plus haute
+signification du mot, deux personnes qui se valent, deux cooprateurs
+insparables qui constituent ensemble l'humanit, deux tres qui,
+revtus de la mme dignit, soumis la mme responsabilit, ont mme
+droit au respect, la lumire, la vie.
+
+Et cette affirmation de principes est d'une porte incalculable. De l
+dcouleront, en effet, beaucoup de rformes, ou mieux, beaucoup de
+rparations que l'quit rclame, alors mme que, dans la pratique,
+elles ne se rsoudraient point ncessairement, pour la gnralit des
+femmes, en avantages immdiats et en profits certains. Mais, au moins,
+la personne de la femme sera leve par la loi au mme niveau que la
+personne de l'homme; et cette sorte de dclaration de ses droits
+compltera et achvera la dclaration des ntres.
+
+Seulement, les droits de l'individualit ont des limites. Ceux de la
+femme, par consquent, doivent tre expressment subordonns aux
+intrts suprieurs de l'espce, de la famille, de la socit. Et cette
+subordination des parties l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser
+ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter
+sparment, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de
+satisfactions gostes qui mettraient en pril l'avenir de la race. A
+chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le
+dos au progrs et au bonheur. C'est la destine du couple humain de
+collaborer, dans l'union la plus troite, au bien gnral de la
+communaut.
+
+Ds lors, l'oeuvre de rparation poursuivie par le fminisme ne devra
+jamais se dpartir de la rgle suivante: _Il faut que la femme puisse
+tre lgalement tout ce qu'elle peut tre naturellement._ Rien de plus,
+rien de moins. Il faut que la femme soit mme de raliser en sa vie
+l'idal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la
+sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de
+ractions qui dcouronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature,
+mais obissons la justice. gale personnalit, gale dignit, gale
+considration, gale culture morale, gal dveloppement intellectuel
+s'il est possible, dans une coordination rciproque, dans la coopration
+voulue et recherche, dans la solidarit accepte et chrie, pour tout
+ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de
+l'humanit, tel est notre idal. Ainsi rapproche de l'homme en droit et
+en raison, la femme, reste femme par la tendresse et la grce, sera
+plus digne de son respect sans tre moins digne de son amour.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+A propos de la capacit crbrale de la femme
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES VARIATIONS DE L'ANTHROPOLOGIE.--LE CERVEAU DE LA
+ FEMME VAUT-IL CELUI DE L'HOMME?--CRANIOMTRIE AMUSANTE.
+
+ II.--LES SAVANTS SE RSERVENT.--UNE FORTE TTE NE SE
+ CONNAT BIEN QU'A SES OEUVRES.
+
+
+Pour connatre la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens
+nous sont offerts: 1 rechercher la capacit crbrale des ttes
+fminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences
+biologiques; 2 envisager la production intellectuelle des deux
+sexes,--ce qui ncessite une tude d'histoire littraire; 3 fixer les
+aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie
+compare. Nous utiliserons successivement ces trois procds
+d'investigation.
+
+Et d'abord, quelle est la capacit crbrale de la femme? et, ce point
+tudi, de quel dveloppement et de quelle culture est-elle susceptible?
+A cette question, le fminisme fait une rponse trs simple et trs
+catgorique: l'intelligence de la femme gale celle de l'homme et,
+consquemment, l'instruction des deux sexes doit tre la mme. C'est ce
+qu'il faut apprcier avec indpendance et impartialit.
+
+
+I
+
+Au dire des anthropologistes, le problme de rivalit intellectuelle qui
+s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre crbral, et la seule
+crniologie aurait comptence pour en fournir exactement la solution.
+Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le
+crniomtre soient des instruments un peu grossiers pour peser
+l'impondrable et apprhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est
+clair, en tout cas, que l'intellectualit humaine dpend de l'organisme
+crbral. C'est une question de tte. Les spcialistes se sont donc
+empars du cerveau de la femme; ils l'ont tourn et retourn dans tous
+les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latraux, le volume,
+le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions,
+la proportionnalit de leur masse la moelle pinire et la colonne
+vertbrale; et l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser.
+Si la femme n'est pas en agrable posture devant la science, celle-ci ne
+fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.
+
+Non pas que les observations acquises manquent d'intrt. C'est ainsi
+qu'on a constat que, pour la capacit crnienne, les Chinoises
+l'emportent sur les Parisiennes. Il paratrait mme que, sous ce
+rapport, nos lgantes seraient peine suprieures aux gorilles. Voil
+qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le
+Parisien mle n'a qu'une faible prminence sur l'homme jaune. Un des
+plus petits crnes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais pass
+pour un imbcile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient
+qu'un poids infrieur la moyenne: taient-ce donc des pauvres
+d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine:
+soutiendrez-vous que cette grosse bte a du gnie? Non; la grosseur du
+cerveau n'est pas, elle seule, un signe de supriorit intellectuelle.
+L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'lphant sont
+intelligents leur manire.
+
+En effet, les plus rcentes recherches semblent tablir que la pesanteur
+et le volume du crne importent moins en eux-mmes que leur
+proportionnalit au poids et au volume du corps. Certains vont mme
+jusqu' insinuer que cette relativit pourrait bien tre plus forte chez
+les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le fminisme!
+Enfonce la supriorit crbrale du mle!
+
+En prsence de ces dcouvertes palpitantes, il faut avouer que, pour
+caractriser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pres usaient de
+procds vritablement enfantins: ils avaient l'ingnuit de la juger
+ses oeuvres, comme on juge un arbre ses fruits. C'est ainsi qu'en
+lisant de beaux vers, en coutant de beaux discours, en applaudissant de
+belles pices, ils ont estim, le plus simplement du monde, que
+Lamartine et Hugo taient de grands potes, Lacordaire et Berryer de
+grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans tudier la
+structure, sans pntrer l'essence de leur organisme mental. C'tait
+puril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant
+malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre les reviser
+souverainement: Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de
+demi-dieux, et je vous dirai, en vrit, ce qu'elles sont et ce qu'elles
+valent.
+
+Comment ne pas s'amuser un peu de certains pdants, qui mettent la
+prtention de juger du talent d'un matre-ouvrier moins par l'oeuvre
+qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donn,
+aprs la mort d'un personnage, de palper son crne vide, ils entrent en
+joie, ils le ttent, ils le psent, ils le jaugent, et leur mine
+s'panouit. Ils jouent suprieurement la scne d'Hamlet et des
+fossoyeurs. Leur dogmatisme devient crasant. Prenez-moi donc cette
+pauvre tte: quelle lgret! Gardez-vous d'objecter mme timidement
+que le dfunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on
+vous rpondra que c'est trop de bont, et qu'il est impossible d'tre un
+grand homme avec une si mdiocre cervelle? Ces savants sont terribles.
+
+On ne peut s'empcher pourtant d'observer que les moyens
+d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le
+malheur d'tre prcaires et rtrospectifs, puisque ce genre
+d'exprimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que
+l'homme ne se prte ces manipulations posthumes que le plus tard
+possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur dsir
+d'tablir qu'elles ne sont pas plus cerveles que les hommes, je doute
+qu'elles se laissent ouvrir le crne, de leur vivant, afin de hter et
+de faciliter cette importante dmonstration.
+
+Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficult et de travailler sur
+le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de
+quelques gens trs distingus de nous palper la tte et, la mesurant en
+hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton
+catgorique, moiti sirop, moiti vinaigre, que nous avons tout ce qu'il
+faut pour faire preuve de gnie ou d'imbcillit. Sont-ils srieux ou
+badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procd se perfectionne
+et se gnralise, nous ne manquerons point d'entendre bientt, dans les
+salons littraires, un monsieur qui se rclame de la science, solliciter
+gravement la matresse de maison de lui prter sa tte pour un instant.
+Et, aprs une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand
+homme fixera, sance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et
+le faible de l'organisation crbrale de la patiente, proclamant, avec
+un sourire de circonstance, qu'elle est srieuse ou volage, capricieuse
+ou raisonne, passionne ou rflchie, ou plus simplement, s'il a encore
+de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement
+aimable et jolie.
+
+Les procds actuels semblent donc impuissants nous rvler exactement
+le degr d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la
+trpanation; mais outre que cette opration est de nature provoquer
+d'excusables rsistances, il faudrait avoir travaill, furet, tracass
+dans bien des crnes pour mettre un diagnostic infaillible. Mais la
+science nous rserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la
+lumire perante des rayons X n'claircisse un jour tous nos mystres
+crbraux? Le temps n'est pas loign peut-tre o, pour se connatre
+soi-mme, il suffira de remettre sa tte entre les mains d'un
+spcialiste.
+
+
+II
+
+Redevenons srieux. Bien rares sont les tentatives et les expriences,
+si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et
+raliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement
+l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une
+cole qui dbute et ttonne, traite les femmes de haut en bas et leur
+dise imprieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers
+Josphine: O prendrez-vous l'intelligence ncessaire pour comprendre
+ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pse moins que le
+ntre. Au surplus, l'anthropologie s'est dj rectifie. Le poids du
+cerveau, nous dit-on, ne fait rien l'affaire, et son volume, pas
+davantage. Plus les dtails des lobes sont menus et compliqus, plus les
+impressions doivent tre vives et rapides; plus le tissu est fin et
+subtil, plus l'individualit doit tre suprieure. Si donc nous primons
+la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans
+une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son tre,
+d'ailleurs,--par la dlicatesse de sa texture intime. Ses
+circonvolutions crbrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles
+que les ntres; et cette constatation remplit le coeur des fministes
+fervents d'une suave batitude.
+
+Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que la
+supriorit quantitative et relative n'entrane une supriorit
+intellectuelle qu' masse gale du corps. Il lui semble que les
+qualits intellectuelles lies au volume du cerveau sont ce que l'on
+nomme ordinairement l'tendue et la profondeur de l'intelligence et
+que, si l'on s'en tient au dveloppement crbral quantitatif et relatif
+de l'homme et de la femme, tout concourt prouver l'galit des
+sexes; de sorte que le prjug de sexe aurait fait voir et accepter
+aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement
+biologique, le contraire de la ralit.
+
+En l'tat prsent des recherches d'anatomie compare sur les caractres
+du crne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagn le
+terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline la proclamer
+l'gale de l'homme. Mais n'exagrons rien; en ralit, depuis quelques
+annes, la science s'est beaucoup occupe de la femme, sans aboutir
+une conclusion dfinitive, ni mme des rponses concordantes. La femme
+est-elle, crbralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns
+disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M.
+Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir toute dcision tranchante.
+Les plus modestes se recueillent et confessent mme qu'ils ne savent
+rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on tranera la femme
+longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystres de la
+capacit crbrale n'tant pas prs d'tre claircis. Somme toute, et
+sans afficher un scepticisme trop dsobligeant, nous devons constater
+qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment explor, les
+spcialistes les plus appliqus se disputent encore dans les
+tnbres[52].
+
+[Note 52: _Les Hommes fministes._ Revue encyclopdique du 28 novembre
+1896, pp. 829 et 830.]
+
+On a dit et rpt que l'intelligence n'a pas de sexe. Je veux le
+croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: Il
+y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tte, et des femmes
+qui sont hommes par la tte et le coeur. En tout cas, il nous semble
+qu'tant donn l'tat peu avanc des sciences biologiques, on abuse
+trangement, pour ou contre la femme, des constatations vasives ou
+contradictoires de l'anthropologie compare. Scientifiquement, la
+question de l'quivalence crbrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle
+jamais close?
+
+Lors mme que tous les savants du monde nous attesteraient que
+l'intelligence des femmes est adquate celle des hommes, ce brevet ne
+dispenserait point le sexe faible de le dmontrer lui-mme au sexe fort.
+Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas
+beaucoup plus avancs que nos pres. La capacit des vivants ne se juge
+qu' ses rsultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possde,
+autant que mon voisin, de brillantes qualits et de merveilleuses
+aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le
+prouve par ses actes. Que si donc l'galit intellectuelle des sexes
+pouvait tre crbralement tablie, cette dmonstration serait de peu de
+valeur, tant que les femmes n'auront point confirm cette prsomption
+par des manifestations dcisives de science, d'art ou de littrature.
+Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des
+biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le
+montrer. Les expriences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais
+de vous-mmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos
+chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouv que vous en tes capables.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit
+intellectuelle
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--L'INTELLIGENCE MOYENNE DES DEUX SEXES S'GALISE ET SE
+ VAUT.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE ACCROTRE LES APTITUDES ET
+ LES CAPACITS DE LA FEMME?--EST-IL EXACT DE DIRE QUE LES
+ MES N'ONT POINT DE SEXE?
+
+ II.--DE LA PRIMAUT HISTORIQUE DE L'HOMME.--LE GNIE EST
+ MASCULIN.--L'ESPRIT CRATEUR MANQUE AUX FEMMES.--OU SONT
+ LEURS CHEFS-D'OEUVRE?
+
+ III.--LE GNIE ET LA BEAUT.--A CHACUN LE SIEN.--LES DEUX
+ MOITIS DE L'HUMANIT.
+
+
+I
+
+Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen
+d'tablir positivement que leur cerveau n'est point infrieur au
+ntre,--c'est, savoir, d'en tirer des crations et des oeuvres qui
+balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour
+le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur
+constitution crbrale n'oppose aucun obstacle cette manifestation
+ncessaire et dsirable, en concdant mme qu'elles soient aussi bien
+doues que les hommes, il reste ce fait d'ordre gnral que le sexe
+masculin est en possession d'une supriorit de production
+intellectuelle si effective et si constante, que le sexe fminin a t
+impuissant jusqu' ce jour la lui ravir ou seulement la lui
+disputer. Et voil bien, j'imagine, une forte prsomption en faveur de
+la prminence de l'intellectualit virile.
+
+Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des
+femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que
+puisse paratre cet aveu, je ne fais aucune difficult de reconnatre
+que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes
+s'quilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que
+le bourgeois, et la boulangre autant que le boulanger, et la marchande
+autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me
+demande mme si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a
+point plus de femmes que d'hommes savoir lire, crire et compter.
+Qu'une tte fminine ne soit point exactement faite comme une tte
+masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches
+biologiques, l'observation psychologique ne permet d'tablir, avec
+certitude, une ingalit apprciable de niveau entre l'intelligence
+moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe fminin. Si,
+dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de ct les faibles
+d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un
+raisonnement plus rflchi, d'une volont plus hardie et plus ouverte
+aux prvisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus
+rapide des ncessits prsentes, une conception trs sre des ralits
+de l'existence, plus de soin et plus de got pour le dtail, preuve
+qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerantes.
+
+Restent les hautes manifestations de la pense dans le domaine des arts,
+des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'galent
+par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'galent par en haut. En
+plaant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point
+remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spculations
+mthodiques, aux recherches idales, aux crations leves: ce qui nous
+induit douter de l'galit mentale des sexes.
+
+A quoi les fministes ne se font point faute de rpondre que, pour le
+moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que
+le dveloppement intellectuel du sexe fminin retarde un peu sur celui
+du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'tant arrog la
+direction des socits, les ont tournes leur avantage et exploites
+leur profit. Jusqu'au temps prsent, la civilisation a t ainsi faite
+par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu crotre intellectuellement
+qu'avec une extrme lenteur. L'infriorit actuelle de la femme n'est
+donc qu'accidentelle et passagre. Elle doit disparatre ncessairement
+avec la prpondrance excessive de son rival et l'influence dprimante
+du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute
+culture, et vous verrez s'panouir leur esprit comme ces fleurs
+languissantes, longtemps sevres de grand air, auxquelles on rend avec
+largesse le soleil et la rose. Et M. Jean Izoulet, un professeur de
+philosophie sociale au Collge de France, qui honore d'un mme culte la
+phrase sonore et l'ide pure, nous prdit sur le mode lyrique que cette
+flore psychique, flore d'ombre pendant tant de sicles, ne demande qu'
+se lever et s'panouir. Rjouissons-nous donc, gens de peu de foi,
+car c'est nous qui sommes destins voir se ranimer et fleurir de
+toutes ses fleurs mystiques l'me de la femme, ce vritable jardin
+secret[53].
+
+[Note 53: Lettre de M. Jean Izoulet publie dans la _Faillite du
+Mariage_ de M. Joseph RENAUD, p. 31.]
+
+Cette explication n'est qu'ingnieuse. Il n'est pas donn la femme de
+sortir de son tre, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre
+le ntre. Ne femme, elle ne pourra jamais dpouiller entirement la
+femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du
+mme coup, son activit est condamne par la nature elle-mme ne point
+ressembler compltement la ntre. Ds lors, nous autorisant
+logiquement de son pass et de son prsent pour augurer de son avenir,
+nous sommes recevables prtendre que la femme future ne sera jamais,
+en esprit et en oeuvre, l'gale absolue de son compagnon.
+
+Ft-il mme prouv que le sexe fminin est aussi capable que le ntre en
+toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est
+pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux
+est vou des fonctions physiologiques absolument incommunicables et
+muni consquemment d'aptitudes forcment personnelles. De par la nature,
+l'homme a un rle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient
+les attnuations possibles de leurs diffrences organiques et de leurs
+disparits mentales, on ne saurait concevoir, ft-ce dans l'infinie
+profondeur des sicles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une
+parfaite galisation des sexes. A supposer mme que l'homme et la femme
+en arrivent un jour ne plus former qu'un seul tre, identique d'esprit
+et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en
+ce temps-l l'humanit cessera d'exister.
+
+Que si l'on quitte le domaine de l'hypothse pour rentrer dans la vie
+relle, il demeure vrai que le pre et la mre, n'ayant point mme
+fonction, ne sauraient avoir mme constitution physique et mentale. Ce
+que l'homme dpense pour la transmission de la vie est peu de chose
+auprs de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation
+et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du
+nouveau-n. Alors que la conception est pour le pre l'oeuvre d'un
+moment, la transfusion de la vie exige de la mre une dpense prolonge
+d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur
+d'elle-mme. Et ce passif norme de la maternit, en expliquant les
+diffrences de conformation physiologique des sexes, tablit
+premptoirement, entre l'homme et la femme, des diversits naturelles de
+fonction et d'aptitude qui doivent ragir sur le cerveau et retentir
+jusqu'au plus profond de l'me.
+
+On nous rappelle, en faveur de l'galit intellectuelle de l'homme et de
+la femme, que les mes n'ont point de sexe. Cela est vrai, en ce sens
+que l'homme et la femme sont deux personnes morales gales en dignit.
+Mais leur intelligence est-elle de mme nature? Sommes-nous donc des
+purs esprits? Et si nos mes sont forces d'habiter un corps, si notre
+esprit est ncessairement enclos en une chair souffrante et prissable,
+s'il est emprisonn, pendant cette brve minute que nous appelons
+orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matire diversement
+amnag, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation
+ni dpendance avec le contenant.
+
+Il est donc naturel que l'intelligence s'panouisse diffremment dans un
+organisme qui n'est point le mme chez l'homme et chez la femme. En
+d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et
+indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette
+premire diffrence biologique a des rpercussions et des prolongements
+ncessaires dans la psychologie des deux moitis de l'humanit. Il
+serait trange que deux tres qui sentent diversement, s'exprimassent
+pareillement. N'ayant point mme organisme, mme constitution, comment
+pourraient-ils avoir mmes sensations, mmes impressions, s'lever au
+mme ton, rendre le mme son? Que les mille et mille influences
+combines de l'ducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou
+adoucir les disparits mentales du couple humain: je l'accorde; mais
+pour les oblitrer, pour les niveler, pour les fondre tout fait, il
+faudrait, en langage chrtien, refaire la cration, ou, suivant le
+vocabulaire positiviste, recommencer l'volution sur des bases
+nouvelles,--ce qui est impossible.
+
+
+II
+
+En recherchant comment le progrs humain s'est dvelopp dans le pass,
+nous trouvons, en faveur de la prminence intellectuelle de l'homme,
+une nouvelle considration qu'il nous parat difficile de mconnatre ou
+d'affaiblir. En ralit, la civilisation humaine a t trs gnralement
+l'oeuvre des mles. Et si le gouvernement peu prs exclusif des
+socits n'a jamais cess d'tre dirig par des hommes, n'est-ce point
+que cette domination atteste une relle suprmatie de lumire et de
+raison?
+
+J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primaut
+non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que
+les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient
+t redevables de leur puissance sociale la seule vigueur de leurs
+muscles, la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter cet
+avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun,
+ils n'auraient point gard si rgulirement le sceptre du pouvoir.
+
+Sans contester qu'il ait fallu nos premiers anctres des membres
+robustes pour lutter contre les animaux froces qui pullulaient dans les
+forts prhistoriques, a-t-on rflchi aux miracles de pense et de
+rflexion qu'ils ont d accomplir pour inventer les premires armes et
+les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance
+des anciens a rig en demi-dieux ces lointains gnies qui dcouvrirent
+le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bche, la charrue. Non; l'esprit
+n'est point absent de la premire domination de l'homme. Ds les ges
+primitifs, le gouvernement des socits a t dvolu la raison la plus
+active, la volont la plus ferme et la plus claire, bref,
+l'intelligence et la force, c'est--dire l'homme. Et cette
+constatation historique nous autoriserait dj, il faut en convenir,
+revendiquer le premier prix de capacit.
+
+Mais il est une seconde observation, accessible tout esprit cultiv,
+qui milite non moins victorieusement en faveur de la primaut masculine.
+Qu'on fasse le dnombrement des hommes et des femmes de talent, dans
+tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les
+femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons
+profonds et serrs des savants et des potes, des politiques et des
+historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des
+philosophes. Nos grands esprits sont lgion. Les vtres, Mesdames,
+tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes
+ttes, de beaux talents, des crivains distingus, des intelligences
+rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, diffrentes poques de
+l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu
+cependant ont brill d'un clat suprieur! La gnialit, en tout cas,
+semble un phnomne masculin.
+
+Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infriorit numrique sur
+l'insuffisance de votre ducation, sur nos moeurs rfractaires votre
+mancipation, sur les rsistances d'un milieu hostile, qui auraient
+arrt ou retard votre dveloppement crbral: ces influences
+ambiantes, quelque effet certain et dcisif qu'elles aient sur les
+intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point
+sur les ttes tout fait minentes. Nous avons dit que la priorit
+intellectuelle des sexes ne se peut reconnatre et mesurer par en bas,
+c'est--dire par le vulgaire, par le commun o hommes et femmes se
+valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les
+cimes, par les ttes les plus sublimes, par les supriorits clatantes
+et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du ct masculin.
+
+Si rare qu'on le suppose, le gnie s'est toujours incarn dans un homme;
+il ne semble gure dparti aux femmes. Et de ce chef, les antifministes
+sont fonds affirmer la prvalence et la prpotence de notre sexe. Car
+le gnie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des
+obstacles, des antagonismes, des hostilits qui se dressent sur son
+chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquite si peu de son
+milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps venir. D'o
+vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontan, jaillissant,
+original, indpendant. Il est, comme dit M. Fouille, rvolutionnaire
+et conqurant; il n'a souci ni des rsistances possibles, ni des
+opinions reues, ni des traditions sculaires[54]. Il clate, il
+innove, il invente, il cre. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin.
+L'intelligence cratrice, voil le gnie.
+
+[Note 54: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.]
+
+Or, c'est prcisment l'esprit crateur qui semble manquer le plus aux
+femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le
+vertige. Elles s'arrtent mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit
+jouer les premiers rles. Comme elles ont presque toujours de la
+vivacit, de la mmoire et du bon sens, leur spcialit est d'imiter,
+d'adapter, d'interprter, de vulgariser les oeuvres des matres. Si
+puissante est cette tendance l'assimilation, qu'elle les pousse mme,
+hlas! copier nos manires, notre langage, nos allures et jusqu' la
+coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce l du
+gnie?
+
+Bien que Proudhon soit all trop loin en prtendant que les ttes
+fminines ne sont que rceptives, encore est-il que leurs ides
+(l'observation est de Michelet) n'arrivent gure la forte ralit. A
+l'homme seul l'esprit de synthse, la grce de la dcouverte, le don de
+l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prtendre autant que
+lui. C'tait bien l'ide de Platon: en reconnaissant que les femmes
+d'lite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux dfenseurs de sa
+Rpublique,--devaient tre admises aussi bien que les hommes toutes
+les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles
+les rempliraient moins bien, parce qu'en toutes choses la femme est
+infrieure l'homme, parce que, d'un sexe l'autre, il existe, entre
+les aptitudes et les capacits, une diffrence du plus au moins.
+
+En fin de compte, le gnie crateur leur manque trs gnralement. O
+sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne
+manque pas d'imagination, M. Butler, a prtendu rcemment que
+l'Odysse tait l'oeuvre d'une femme. Dornavant, nos bas-bleu auront
+une bonne rponse faire aux impertinents, qui leur jetteraient
+l'Iliade la tte pour tablir la faiblesse relative du cerveau
+fminin. Mais cette dcouverte anglo-saxonne n'et pas empch Joseph de
+Maistre d'observer quand mme,--et c'est la vrit vraie,--que les
+femmes n'ont fait ni l'Iliade, ni l'nide, ni la _Jrusalem
+dlivre_, ni Phdre, ni Athalie, ni Polyeucte, ni Tartuffe, ni
+le Misanthrope, ni le Panthon, ni l'glise Saint-Pierre, ni la
+Vnus de Mdicis, ni l'Apollon du Belvdre. Aucune loi, pourtant,
+ne leur dfendait d'crire des drames comme Shakespeare ou de composer
+des opras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage invent le tlescope,
+l'algbre, le chemin de fer, le tlgraphe, le tlphone, ni le gaz, ni
+la lumire lectrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouv le
+plus petit microbe; elles n'ont mme pas imagin le mtier bas ni la
+machine coudre. Ont-elles mme invent le rouet et la quenouille?
+
+Mais Joseph de Maistre ajoute, avec quit, que les femmes font quelque
+chose de plus grand que tout cela: C'est sur leurs genoux que se forme
+ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme. Ce qui
+n'empche pas que M. Faguet ait eu raison d'crire que l'homme seul a
+fait preuve de gnie. Tout ce qui a t conu et ralis de grand dans
+les domaines suprieurs de la pense, de la littrature, de l'art, de la
+science, est sorti d'un cerveau masculin.
+
+Et la raison de cette ingalit relative des sexes vient de ce que les
+femmes sont moins fortement armes que nous pour l'effort et pour la
+lutte. M. Fouille observe ce propos que, pour entraner Jeanne d'Arc
+aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Rserve et
+modestie, tendresse et timidit, voil qui explique pourquoi la femme
+rpugne aux nouveauts, aux crations, aux hardiesses, aux longs et
+patients labeurs, aux emportements tumultueux du gnie. Une originalit
+puissante est chose rare, jusqu' prsent, dans les oeuvres des femmes,
+conclut le mme auteur: qu'il s'agisse de la littrature ou des arts et,
+parmi les arts, de celui mme qu'elles cultivent le plus, la
+musique[55].
+
+[Note 55: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.]
+
+Nous conclurons donc, avec Michelet, que toute oeuvre forte de la
+civilisation est un fruit du gnie de l'homme. On a bien fait de graver
+au fronton du Panthon cette inscription quitable: Aux grands hommes
+la patrie reconnaissante! Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de
+l'humanit et confine presque au divin, les femmes ont moins contribu
+que les hommes l'exaltation du nom franais et l'panouissement du
+progrs humain. Il n'y a pas dire: l'histoire atteste que l'essence
+suprieure de l'espce est masculine.
+
+
+III
+
+A quoi bon insister? Les femmes les plus distingues en conviennent. Si
+Mme de Stal s'est montre trop svre pour elle-mme et pour son sexe
+en affirmant que les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperus
+ni suite dans leurs ides, ne peuvent avoir du gnie, Mme d'Agoult nous
+a donn la note juste, la note vraie, en crivant ceci: L'humanit ne
+doit aux femmes aucune dcouverte signale, pas mme une invention
+utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne
+paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels
+elles sont bien doues, elles n'ont produit aucune oeuvre de matre.
+Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit fminin n'a point
+atteint les hauts sommets de la pense; il est pour ainsi dire rest
+mi-cte[56]. De l'avis mme de celles qui ont le plus honor leur sexe,
+l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus
+inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont
+du gnie, beaucoup plus de femmes ont de la beaut; et cela seul
+rtablit l'quilibre entre les sexes.
+
+[Note 56: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, p. 840.]
+
+La grce! voil le don souverain des femmes. C'est par l qu'elles
+rgnent vritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que
+nul n'y rsiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur
+faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme ft
+un bel animal: ce qui ne l'a pas empch d'avoir du got jusqu' sa mort
+pour ce disgracieux bipde. Mais il est plus facile de mdire des
+femmes que de s'empcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends
+par l ceux qui hassent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle
+avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en
+indpendante et se dresse en rvolte, qu'on prenne mme en aversion la
+femme pdante, la femme prcieuse: rien de plus naturel. Mais ces
+restrictions admises, ou est l'homme incapable de goter la grce
+fminine? Entre l'admiration pathtique d'un Goethe qui aimait
+proclamer le culte de l'ternel fminin, et l'inimiti mprisante d'un
+Schopenhauer pour le sexe aux cheveux longs et la raison courte, il
+y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous prouvons
+tous, plus ou moins, le besoin de l'affection fminine.
+
+Aussi M. Fouille a-t-il eu raison d'crire que la beaut pour la femme
+n'est pas seulement un don naturel, mais encore une fonction et presque
+un devoir[57]; car, c'est sa grce que revient l'honneur d'entretenir
+au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacr sur
+lequel veillaient perptuellement les antiques vestales. Et lorsque la
+beaut est complte par la bont, lorsque la douceur du visage et
+l'harmonie des lignes revtent et encadrent une belle me, alors il est
+vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette
+vie qu'elle console et embellit la fois.
+
+[Note 57: _Revue des Deux-Mondes_ du 15 septembre 1893, p. 425.]
+
+Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent mme
+avantag le genre masculin. Dans la plupart des espces animales et
+surtout parmi les oiseaux, le mle surpasse ordinairement la femelle par
+l'lgance des formes, l'clat du pelage ou le coloris des plumes.
+Platon et Aristote jugeaient mme l'homme plus beau que la femme.
+Aujourd'hui, par contre, la beaut chez l'homme est si bien considre
+comme un accessoire, qu'un joli garon, dpourvu d'esprit et de talent,
+passe trs justement pour un tre insupportable. Notre langue lui
+applique mme un mot dplaisant: elle l'appelle un belltre. N'est-ce
+point aussi lorsque sa virilit s'effmine que l'homme, perdant le juste
+sentiment de sa propre valeur, prfre la grce la noblesse et la
+joliesse la beaut? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans
+le sexe masculin, ni dans le sexe fminin. Le charme de l'un se complte
+par la force de l'autre: de l deux genres de beaut galement
+ncessaires l'idal artistique et qui, par leur action rciproque,
+rapprochent les sexes, veillent la sympathie et font natre l'amour.
+
+En tout cas, nous ne saurions disputer la femme la sduction de la
+douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions
+dlicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'tre laid;
+la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beaut; plus
+que nous, elle a le devoir d'tre belle.
+
+Gnie et beaut sont deux privilges augustes qui se ressemblent. Le
+gnie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'o elle
+vient, o elle commence, o elle finit, et que nous sommes, par suite,
+bien empchs de dfinir, un souffle d'en haut, une grce de Dieu, une
+lumire incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme
+d'une qualit volontairement acquise et mrite. Telle la beaut, plus
+facile sentir qu' exprimer, qui rayonne, comme l'autre clate, par un
+mystre de nature dont l'tre de choix qui en bnficie n'a point le
+droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reus; il
+donne la beaut plus de grce et de sduction comme au gnie plus de
+vigueur et d'clat. Mais le fond de ces inestimables privilges ne vient
+pas de nous. C'est un prsent divin. Et voil pourquoi l'humanit de
+tous les temps, blouie par ce reflet des perfections idales, s'incline
+involontairement devant les cratures de choix et de bndiction en qui
+s'incarne le gnie ou la beaut.
+
+Tout cela nous confirme en l'ide que l'homme et la femme sont deux
+tres complmentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent
+l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolment, l'individualit
+des femmes,--pas plus que la ntre, d'ailleurs,--ne formerait un tout
+complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de voir en elle
+cette seconde moiti de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne
+sauraient tre parfaits. Le sexe masculin est n pour la lutte, comme
+le fminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la
+second reprsente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme
+sont donc bien les deux moitis de l'humanit; et celle-ci ne saurait
+exister, se transmettre, se perptuer et s'embellir sans leur
+collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la
+socit ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la
+multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les sparons pas!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Psychologie du sexe fminin
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--DU TEMPRAMENT FMININ.--IMPRESSIONNABILIT NERVEUSE ET
+ SENSIBILIT AFFECTIVE.--LA PERCEPTION EXTRIEURE EST-ELLE
+ MOINS VIVE CHEZ LA FEMME QUE CHEZ L'HOMME?--SENTIMENT,
+ TENDRESSE, AMOUR.
+
+ II.--VERTUS ET FAIBLESSES DU SEXE FMININ.--LES FEMMES SONT
+ EXTRMES EN TOUT.--PITI, DVOUEMENT, RELIGION.--LA FEMME
+ CRIMINELLE.--COQUETTERIE ET VANIT.
+
+ III.--PETITS SENTIMENTS ET GRANDES PASSIONS.--LA VOLONT DE
+ LA FEMME EST-ELLE PLUS IMPULSIVE QUE LA NTRE?--INDCISION
+ OU OBSTINATION.--LE FORT ET LE FAIBLE DU SEXE FMININ.
+
+
+J'ai induit du pass qu'il semblait difficile la femme de s'lever aux
+sublimes crations du gnie, et que la nature l'avait confine jusqu'
+nos jours au second rang de l'intellectualit,--l'homme ayant mrit par
+ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de prsance rsolue,
+il est intressant de rechercher pourquoi la femme a t empche
+jusqu'ici de se hausser au niveau de la pense masculine et de disputer
+victorieusement nos grands hommes la palme scientifique, artistique et
+littraire. S'il se trouve que cette disparit tienne, comme nous
+l'avons affirm, sa complexion, sa nature, son temprament, sa
+constitution mme, nous serons autoris conclure qu' moins de refaire
+le monde,--ce qui dpasse les forces humaines,--l'galit absolue des
+sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre.
+
+Ici donc, un peu de psychologie ne sera point dplace. Et puisque d'un
+avis unanime, le temprament intellectuel et moral est le reflet du
+temprament physique, il est prvoir que les diffrences de sexe se
+traduiront par des diffrences d'aptitude et d'inclination.
+
+
+I
+
+L'exprience de tous les temps atteste que la femme est plus
+impressionnable que l'homme; et par l, j'entends que la facult d'tre
+mu, la facult de jouir et de souffrir, d'aimer ou de har, la facult
+de s'ouvrir la crainte ou au dsir, au chagrin ou au plaisir, occupe
+une plus large place et joue un plus grand rle dans sa vie que dans la
+ntre. Bref, la sensibilit est son partage et le sentiment son
+triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe fminin qu'il
+est, par excellence, le sexe affectif.
+
+Et cette sensibilit motive ne va point, disent les physiologistes,
+sans une certaine insensibilit physique. M. Lombroso, notamment,
+affirme que la perception extrieure est moins vive chez la femme que
+chez l'homme. Maintes fois les mdecins ont constat que les femmes
+supportent mieux que nous les oprations chirurgicales. Dans une
+pidmie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul
+n'a plus de calme auprs des malades, plus de dextrit pour panser une
+blessure. Mais cette rsistance la douleur physique vient-elle d'une
+moindre sensibilit organique? Si la femme se raidit si fortement contre
+la souffrance, nous aurions tort peut-tre d'en conclure qu'elle la
+ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de
+ragir avec vigueur et promptitude contre les preuves et les dangers?
+Plus l'action est violente, plus la raction est nergique. Pour le
+moins, ce privilge des femmes supporter la douleur corporelle est une
+heureuse prcaution de la nature, la vie leur rservant d'innombrables
+occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette
+immunit relative du sexe fminin par ce fait que nos soeurs ont le got
+moins dvelopp, l'oreille moins dlicate, l'odorat moins fin, l'oeil
+moins vif et le tact moins subtil que la gnralit de leur frres.
+
+Mais si les femmes sont doues de sens plus obtus,--ce dont je ne suis
+pas trs convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le
+record de la sensibilit affective Tous les graphologues sont de cet
+avis: l'criture fminine rvle une impressionnabilit trs vive. Au
+fond, le temprament de la femme est plus motif que le ntre. Il faut
+peu de chose pour la remuer, la troubler, l'branler jusqu'aux larmes.
+Par l'effet d'un systme nerveux plus excitable, plus sensitif, plus
+vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquitudes, aux
+tendresses, aux passions. La piti a dans son me des retentissements
+plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins
+vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a
+personnifi la compassion, la pit, le dvouement, la charit, tous les
+plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme.
+
+Ainsi, nous persistons tenir la sensibilit affective pour la facult
+dominante du sexe fminin. Que cette extrme motivit vienne de
+l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de
+l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sdentaire, plus claustrale,
+plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une navet,
+un non-sens, une absurdit, de rechercher ce qu'tait la femme des
+premires gnrations humaines. Le temprament actuel des femmes est
+leur temprament naturel, puisqu'il a t acquis, reu et transmis
+universellement pendant les sicles des sicles. L'habitude n'a-t-elle
+pas t dfinie avec raison une seconde nature? Et nous ne devons nous
+inquiter que de celle-ci, dans l'impossibilit o nous sommes de
+connatre l'autre, la premire, c'est--dire la constitution originelle
+de la femme primitive.
+
+Or, la sensibilit affective explique toutes les manifestations du
+caractre fminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.
+
+D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du got pour les
+motions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs
+dcisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur
+les ntres. Plus que les hommes, elles se dcident par des raisons que
+la raison ne connat pas. Ainsi de tous les genres littraires, le roman
+est leur lecture prfre, parce qu'elles y trouvent un aliment leur
+tendresse et leur imagination. A celles qui aiment, un livre
+romanesque rend l'amour plus prsent et plus vivant; celles qui
+voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux
+moi. Les choses du coeur sont leur domaine de prdilection; c'est ce
+qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus
+toutes choses. Voyez l'enchanement: la sensibilit est insparable du
+sentiment, et le sentiment est insparable des affections tendres.
+Aimer, voil bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus
+imprieux de leur me et, en mme temps, le principe de leurs grandeurs,
+l'amour tant la source o elles puisent toutes les forces du
+dvouement.
+
+Non que le sexe fort soit aussi dpourvu de sensibilit affective qu'on
+se plat le rpter. Lacordaire crivait un jour une amie: Vous me
+dites que les hommes vivent d'ides et les femmes de sentiments. Je
+n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments,
+mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vtres; et c'est ce
+que vous appelez des ides, parce que ces ides embrassent un ordre plus
+universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chre
+amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuade que, si
+nous n'avions que des ides, nous serions les plus impuissants du
+monde[58]. Mais, en gnral, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les
+hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. Leur moi, a dit
+Mme Necker de Saussure, est plus fort que le ntre. La sensibilit des
+femmes s'panche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de
+leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour
+l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie mme. Et la
+femme y met plus de constance, plus de fidlit. Au lieu que l'homme
+puise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes
+crot avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices
+qu'elles lui font et le dvouement qu'elles lui prodiguent.
+
+[Note 58: Cit par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur
+Lacordaire, p. 168.]
+
+S'agit-il l d'une simple attraction de temprament? d'une vulgaire
+impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En gnral, la femme est moins
+accessible aux sductions de la beaut physique qu'aux attraits de la
+distinction morale et de l'lvation intellectuelle. Je parle, cela va
+sans dire, de la femme bien ne. Si, au contraire, nous la supposons
+d'esprit lger et de coeur mdiocre, il est croire qu'elle marquera
+peu d'inclination pour les hommes suprieurs. Ses prfrences iront un
+brave garon, ni trop intelligent, ni trop bte, pensant et parlant
+comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et
+portant lgamment la moustache et l'habit. Aid d'un bon tailleur, ce
+monsieur quelconque sera considr par certaines petites dames comme un
+pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et
+complaisant, oh! alors, il deviendra l'idal du bon mari. Point de doute
+que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe
+professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas
+rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur mnage! Mais on me
+dira peut-tre qu'ils taient insupportables et que l'instruction des
+femmes changera ce discord en unisson.
+
+Il n'en est pas moins vrai que, dans la trs grande majorit des cas, le
+sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est
+beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le
+ntre; qu'elle l'entoure volontiers de mystre et le voile de pudeur, et
+qu'en imprgnant son amour d'une sorte de respect physique pour
+elle-mme, elle incline l'homme qui la recherche joindre l'estime
+l'amour.
+
+
+II
+
+La sensibilit et la tendresse sont si vritablement fondamentales en la
+femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de l: ses
+vertus et ses fautes, ses lans de compassion et son apptit de
+sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son
+motivit ardente. Elle reprsente le coeur avec ses qualits et ses
+dfauts, tandis que l'homme personnifie plutt la pense froide et le
+raisonnement grave. C'est une passionne qui ne fait rien demi. Tmoin
+la vivacit de ses affections, l'imptuosit de ses dsirs, ses
+enthousiasmes et ses colres, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans
+l'amour, dans la vengeance et dans la fidlit, tout ce qui l'abaisse,
+tout ce qui l'lve. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute
+chose prend vite un tour passionnel et dmesur. Comme l'a crit Octave
+Feuillet, elle rve quelque chose de mieux que le bien et de pire que
+le mal. Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce
+qu'elle les chrit, les nourrit, parce qu'elle les couve, pour
+rappeler le mot de Diderot.
+
+C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice
+tranquille et impartiale. Exaltes, absolues, elles sont toutes pleines
+d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fnelon qui parle),
+elles n'aperoivent aucun dfaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune
+bonne qualit dans ce qu'elles mprisent. Et le doux prlat de
+conclure: Les femmes sont extrmes en tout. Eh oui! extrmes dans le
+mal comme dans le bien, suivant l'adage: _Optimi corruptio pessima_.
+Elles poussent toute chose outrance, la religion et l'irreligion, la
+chastet et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la
+compassion et la cruaut, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et
+hassent avec la mme vigueur, avec le mme bonheur. Les sentiments
+excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un
+tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce
+sont, je le rpte, des passionnes; et la passion ne se plat gure aux
+coteaux modrs o habitent la prudente rflexion et la tranquille
+sagesse. C'est pourquoi il est craindre que plus d'une ne se
+prcipite, tte baisse, dans le fminisme intgral et, poussant son
+chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine
+extravagance, jusqu'en pleine immoralit.
+
+chauffe par la tendresse et par la passion, la sensibilit des femmes
+s'exalte ou s'exaspre, et se traduit consquemment en bien ou en mal.
+Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver
+que toutes les qualits et tous les dfauts de la femme viennent du
+coeur et des nerfs. Se dvouer est sa premire nature, comme aimer est
+son premier mouvement. Gnralement, sa volont est plus dsintresse
+que la ntre. A chaque instant, la maternit, qui sommeille au fond de
+ses entrailles, se rveille et se rpand en sacrifices spontans qui
+feront toujours d'elle la meilleure ducatrice. Il faut savoir s'oublier
+comme elle pour s'adonner utilement la premire formation
+intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la
+supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez
+pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'
+moiti. L'abstraction idale la touche peu. Par contre, invoquez devant
+elle la piti, l'amour, le pardon; faites appel la sainte bont; et de
+tout l'instinct maternel qui gonfle son me, elle vous rpondra en
+rpandant sans compter les trsors de gnrosit dont son coeur est
+plein. Pour elle, toute justice sociale se ramne un lan de
+sensibilit affectueuse, au don de soi-mme. Tandis que l'homme cherche
+le rgne du droit, la femme ne conoit et ne poursuit que le rgne de la
+grce et de la charit. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la
+femme vaut mieux.
+
+C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur
+par le dmon rvolutionnaire, sont portes vers le proltariat militant
+moins par les formules et les systmes d'cole, que par un lan de vague
+commisration et d'inconsciente protestation contre la misre. Chez ces
+terribles femmes, l'esprit de rvolte est un succdan de l'amour
+aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshrits, aux
+victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se dcident la
+violence, c'est par un sursaut de piti, par un emportement, par une
+explosion de toute leur sensibilit. Et nos discordes civiles nous ont
+appris les excs de fureur et de destruction dont elles sont capables.
+Mais, en gnral, la femme est plutt pacifique, modre, conservatrice.
+Au fond, la violence et le dsordre lui rpugnent. On a remarqu cent
+fois que ses gots rguliers, son entente des affaires, son esprit
+d'exactitude et d'conomie, la rendent minemment propre la gestion
+d'un patrimoine et l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme
+qui est travaill par un incessant besoin d'acqurir, par une ambition
+inquite d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plat dfendre
+et garder la richesse amasse. Plus faible, plus fragile, plus sujette
+aux incapacits de travail, ayant la surveillance des enfants, le
+gouvernement du mnage, le soin de la table et le souci des
+approvisionnements, elle doit tre plus accessible que l'homme la peur
+de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.
+
+C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. levez-nous
+des croyantes et non des raisonneuses, crivait Napolon propos de
+l'tablissement d'couen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le
+plus sr garant pour les mres et pour les maris. Rien de plus facile,
+la femme inclinant d'elle-mme aux choses de la foi. La critique, qui
+est un acte de mfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle
+a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de scurit; et la religion,
+qu'elle se fait un peu son image et qu'elle accommode doucement ses
+gots et ses prfrences, est toute de mansutude et de misricorde.
+Ses croyances, plus mues que raisonnes, se transforment aisment en
+dvotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu
+est amour.
+
+C'est pourquoi, enfin, la femme, tant plus tendre, plus retenue, plus
+pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La
+maternit, d'ailleurs, est une cole de douceur, de patience et de
+rsignation, qui, en vouant la femme la vie enferme du foyer, la
+soustrait aux motions, aux tentations, aux dviations de l'activit
+extrieure qui est la loi de l'homme.
+
+Il est vrai que M. Lombroso tire prtexte de cette moindre criminalit
+pour rabaisser la femme. Comme le gnie et la guerre, le crime est
+masculin. Les violences les plus dsordonnes et les plus sanglantes
+honorent, parat-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait
+rendre grce aux assassins du prestige dont ils entourent, coups de
+revolver et coups de couteau, notre trs chre masculinit. Est-ce
+donc cause du sang qu'il verse que l'homme a t proclam le roi de
+la nature? On raconte qu'en fait de cruaut savante, le tigre nous
+surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humili?
+
+Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur
+de mille et mille qualits, nous n'ignorons point qu'il en est
+d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et
+les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltes. D'ordinaire,
+leur facult de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes
+volont. D'autres sont rancunires et vindicatives. Beaucoup ont un fond
+de cruaut inconsciente qui clate brusquement, soit pour dfendre ceux
+qu'elles aiment, soit pour nuire ceux qu'elles hassent. Cette
+malignit fline,--comme l'impressionnabilit, d'ailleurs,--est un signe
+et un effet de leur faiblesse et de leur nervosit.
+
+La femme, au surplus, n'est pas exempte d'gosme. L'amour de soi
+n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance infrieure est commune
+aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons
+pas surpris que Mme Guizot ait pu crire que les femmes ne
+s'intressent aux choses que par rapport elles-mmes. Mais l'gosme
+fminin procde surtout de la vanit. Les filles, dit Fnelon, naissent
+avec un violent dsir de plaire. Tandis que l'orgueil est le vice ds
+forts, le pch des hommes, la vanit est le penchant des faibles, le
+pch des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure
+que, chez les jeunes filles, le dsir de plaire l'emporte souvent sur
+la facult d'aimer. D'un mot, la femme est coquette.
+
+Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destine d'tre aime,
+plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et
+d'embellir la vie, plaire est une ncessit de sa condition; ayant pour
+partage de temprer, de civiliser la brutalit masculine, plaire est son
+arme de combat, son instrument de rgne, plaire est la condition mme de
+sa souverainet, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et
+fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages,
+mouvoir et enchaner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner,
+orner sa beaut, telle est l'ardente et incessante proccupation du sexe
+fminin. C'est une vrit de fait, un lieu commun que les moralistes ont
+maintes fois mis profit. Citons seulement ces deux penses de La
+Rochefoucault: La coquetterie est le fond de l'humeur des
+femmes.--Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur
+passion. Ainsi, l'gosme fminin est fait surtout de vanit, et cette
+vanit se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a
+pour but avou ou inconscient de prparer les voies l'amour; et nous
+voil ramens, par un dtour, cette sensibilit motive qui est le
+commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.
+
+Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui
+sacrifient un peu trop au dmon de la toilette. Dans toutes les
+conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent tre
+mises la dernire mode. Pousse l'excs, la coquetterie dmoralise
+la femme. De l, surtout dans les milieux mondains, ces natures sches,
+froides, gostes, avides de plaisir et de jouissance. A toute poque,
+du reste, les femmes dplaisantes, acaritres, hargneuses, n'ont pas t
+d'une extrme raret. Malgr les influences attendrissantes de la
+maternit, il y a mme, hlas! de mchantes mres. Les tribunaux ont
+trop souvent s'occuper d'horribles mgres qui, non contentes de
+perscuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs
+l'emportent sur le coeur, il est frquent que les femmes surpassent les
+hommes en frocit. Mais, dans une tude qui n'a en vue que le fort et
+le faible de la gnralit des femmes, il convient de ngliger les
+monstres.
+
+
+III
+
+Les effets composs de la sensibilit et de la tendresse, de la
+sympathie et de la vanit, semblent vouer la femme l'agitation du
+coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes
+passions, en l'excluant peu prs de la sphre sereine des calmes
+dcisions et des hautes spculations rationnelles. Nous allons voir, en
+effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volont et l'esprit
+des femmes sont tributaires de leur temprament impressionnable et
+aimant.
+
+Au sens propre du mot, la volont est la subordination des impressions
+naturelles et des impulsions instinctives une rgle que l'on s'impose
+ soi-mme. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession
+de soi, le contrle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est
+par l'empire exerc sur nous-mmes, que la volont nous lve la
+dignit de personnes autonomes.
+
+Si cette dfinition est exacte, la volont de la femme est certainement
+plus faible que la ntre. D'abord, elle est plus incertaine, plus
+agite, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hsite, elle ttonne,
+elle flotte. Elle va et vient; elle sautille comme les mouches: ainsi
+parle Kant. Et si la femme manque de dcision, ce n'est pas qu'elle
+manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les
+impressions contraires qui l'assigent, elle ne sait pas, elle ne peut
+pas choisir. La mobilit est son dfaut dominant. Combien de femmes sont
+plus capables de caprices que de rsolutions? Combien de femmes ont plus
+de vellits que de vouloir?
+
+Mme inconstance dans l'excution. Jean-Paul Richter a dit: L'homme est
+pouss par la passion, la femme par les passions; celui-l par un grand
+courant, celle-ci par des vents changeants. Sa conduite est pleine de
+surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la
+fermet, la patience dans l'action, lui font gnralement dfaut. Elle
+bauche tout; elle n'achve rien. Elle se disperse entre mille travaux
+entrepris avec joie et abandonns avec dgot. Elle est d'humeur
+versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son me est en
+proie une sorte d'quilibre instable.
+
+Et lorsqu'elle se dcide, il arrive souvent que sa rsolution tourne en
+obstination. L'enttement des femmes est pass en proverbe: Vouloir
+corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique. Toute nature
+molle et douce qui s'exaspre, devient finalement intraitable.
+L'opinitret aveugle est soeur de la faiblesse et de
+l'impressionnabilit. Il faut une grande matrise de soi pour convenir
+de ses torts et sacrifier l'amour-propre la raison.
+
+Il suit de l que la femme est tantt le jouet d'impulsions diverses qui
+l'agitent tumultueusement, tantt la victime d'une impulsion vhmente
+qui la domine imprieusement. Ou l'indcision du caprice, ou le vertige
+de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: J'aime mieux
+traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut
+rien conclure avec les femmes. Elles ne veulent pas assez, ou elles
+veulent trop. Et ces dfauts contraires procdent du mme fond:
+l'extrme sensibilit. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les
+nvroses, cette inconstance fantasque et cet enttement aveugle
+prennent tour tour une telle acuit, que les psychologues ont pu les
+appeler les maladies de la volont.
+
+Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les
+dcisions, moins de fermet dans l'action, moins de sang-froid et plus
+de nerfs, telles sont les manifestations caractristiques du vouloir
+fminin, compar au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce
+domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement,
+dgageant ici les tendances gnrales du sexe, nous sommes forc de
+constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volont
+fminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et
+ces admirables qualits rtablissent l'quilibre) plus tendre, plus
+dvoue, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En
+effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilit nerveuse,
+la femme sait lutter mieux que nous contre les preuves de la mauvaise
+fortune. Facile troubler dans les petites choses, elle redevient
+matresse d'elle-mme dans les grandes. Bouleverse par une contrarit
+insignifiante, elle tient tte courageusement au malheur. Jete hors
+d'elle-mme par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araigne,
+elle retrouve toute sa vaillance devant le pril qui menace les siens.
+Un coup d'pingle l'meut jusqu'aux larmes, et les coups irrparables du
+sort lui font rarement perdre la tte. Une misre de rien l'branle,
+l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe rveille
+toutes les nergies de son me. Soutenue par un grand sentiment, elle
+refoule victorieusement sa timidit et ses apprhensions. En deux mots,
+toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa
+force vient du coeur. Dcidment, la sensibilit affective forme bien la
+nature foncire de la femme.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'intellectualit fminine
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--CARACTRES PRDOMINANTS DE L'INTELLIGENCE FMININE:
+ INTUITION, IMAGINATION, ASSIMILATION, IMITATION.
+
+ II.--CE QUI MANQUE LE PLUS AUX FEMMES: UN RAISONNEMENT
+ FERME, LES IDES GNRALES, LE DON D'ABSTRAIRE ET DE
+ SYNTHTISER.
+
+ III.--D'UN SEXE A L'AUTRE, IL Y A MOINS INGALIT QUE
+ DIVERSIT MENTALE.--PAR OU L'INTELLIGENCE FMININE EST
+ REINE: LES GRACES DE L'ESPRIT ET LE SENS DU REL.
+
+
+Impressionnable, sensible, aimante, dvoue, telle est la femme.
+Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voil l'homme. Ces
+disparits physiques et morales vont nous donner la clef des
+dissemblances intellectuelles qui sparent les deux sexes.
+
+
+I
+
+Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas
+srement de mme faon. Du moment que la sensibilit affective fait le
+fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous,
+qu'elle raisonne comme nous, qu'elle tudie et qu'elle apprenne comme
+nous. Et de fait, les caractres dominants de l'intelligence fminine
+sont, un degr plus ou moins minent, l'intuition, l'imagination,
+l'assimilation et l'imitation.
+
+Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acqurons
+par l'tude, par la rflexion, par l'application, elles y parviennent
+gnralement par une sorte de divination qui va droit l'objet de la
+connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans mthode, avec une
+sagacit, une promptitude, une sret admirables. Elles devinent autant
+qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des
+lumires naturelles; c'est--dire une clairvoyance instinctive, une
+comprhension vive et spontane des choses de l'me, qui manquent la
+plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilit, cette vision
+aigu et directe leur vient, sans aucun doute, de leur
+impressionnabilit nerveuse et de leur motivit affective. Tous les
+crivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. C'est dans
+le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a plac le gnie des femmes. Et
+compltant cette pense, M. Paul Bourget a crit ce mot profondment
+vrai: Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.
+L'intuition! voil donc la qualit matresse de l'intellectualit
+fminine.
+
+Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions
+les plus gnrales et les plus sduisantes de la femme de rver la vie.
+Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de posie
+et incline l'me aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une
+tte fminine abrite de chimres. tres de sensibilit vive et de
+tendresse passionne, il serait inconcevable que les femmes ne fussent
+pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus veille que leur
+culture gnrale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a
+remarqu: Comme on n'occupe les femmes rien de solide, cette facult
+de leur esprit est souvent la seule qui travaille. O l'imagination
+rgne, la raison est servante.
+
+Les sentimentales surtout (elles sont lgion) se laissent blouir
+facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs
+rveries. Et pour peu que les nerfs s'en mlent et que la sant
+flchisse, l'imagination devient la folle matresse du logis, une
+matresse d'erreur et de fausset[59]; au lieu que, ramene prudemment
+ la raison, elle drobe seulement nos regards les vulgarits de la
+vie, en jetant sur le rel la poudre d'or de ses rves. Et cette
+charmante illusion est aux mes fminines un rconfort et une
+consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est
+mre des grces de l'esprit et des excentricits aventureuses. Elle a
+besoin d'tre surveille, car elle penche naturellement vers
+l'extravagance. Et lorsque la passion l'chauffe et l'exalte, elle se
+plat aux sentiers escarps qui avoisinent les abmes. En tout cas,
+c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilit, c'est--dire
+par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que l'esprit
+vient aux filles.
+
+[Note 59: Henri MARION, _Psychologie de la femme_, p. 205.]
+
+A cela, point de mystre. Eu gard sa sensibilit plus vibrante et
+plus veille, on conoit que, plus prcoce que l'homme par le corps, la
+femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se
+dveloppent plus vite et se forment plus tt que les garons. Il est
+banal de parler des tonnantes facilits d'assimilation des femmes.
+Elles ont de la mmoire, beaucoup de mmoire. Elles comprennent et elles
+retiennent avec une gale aisance. Leur facult d'intuition se tourne,
+se complte et s'achve en accumulation. Elles ont sur nous cette
+vidente supriorit de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une
+quantit prodigieuse de dtails. En vertu de leur tendance naturelle de
+rceptivit, elles sont doues trs gnralement d'une vivacit, d'une
+fidlit de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de
+grenier d'abondance o tout se superpose et se conserve tonnamment. Il
+n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin gnral
+plein de faits, de noms, de dates, de notions parses, de broutilles
+amonceles. Voyez les aspirantes au brevet suprieur: elles en savent
+beaucoup plus que les garons du mme ge. Elles savent presque tout,
+vrai dire, mais par les petits cts, fleur de terre, par la
+superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.
+
+Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnatre la primaut de
+la femme dans les preuves o la mmoire joue le principal rle. Le
+naturaliste Charles Vogt nous a fait, ce sujet, une confidence
+intressante: Les tudiantes savent mieux que les tudiants. Seulement,
+ds que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui
+rpond plus. Cherche-t-il, au contraire, rendre plus clair le sens de
+sa question, laisse-t-il chapper un mot qui se rattache une partie du
+manuscrit de l'tudiante: crac! repart comme si l'on avait press le
+bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en
+rponses crites ou verbales sur des sujets traits au cours, les
+tudiantes obtiendraient toujours de brillants succs![60]. De mme,
+tous les professeurs sont unanimes vanter l'empressement et
+l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent
+notes sur notes avec une ardeur fivreuse; elles les dvorent et les
+absorbent en conscience. Ce sont des modles d'exactitude, d'attention,
+d'avidit. En un mot, leur capacit de rception et d'emmagasinement est
+surprenante.
+
+[Note 60: A. REBIRE, _Les Femmes dans la science_. Opinions diverses,
+p. 296-297.]
+
+Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour
+elles? Pas prcisment, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une
+part, l'imitation est un instinct prcieux pour l'enfance; car elle
+suppose une souplesse, une docilit, une plasticit, dont la premire
+ducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme
+d'exprience, les filles singent mieux que les garons. De l, cette
+aptitude fminine se modeler, se rgler sur autrui, se prter,
+se plier aux milieux et aux circonstances; de l, cette promptitude
+tout saisir, cette aisance tout apprendre, tout assimiler, tout
+reproduire en perfection. On a observ que, lorsqu'une pice de thtre
+comporte un rle de petit garon, il n'est qu'une petite fille pour le
+bien jouer. Bref, le sexe fminin possde un remarquable talent de
+traduction, d'adaptation, d'interprtation. Dans le domaine de
+l'imitation, elle est inimitable.
+
+Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation
+plus ou moins aveugle des usages et des prjugs, sans l'asservissement
+de l'esprit l'opinion et la mode, sans l'absence d'invention,
+d'originalit, de profondeur. L'imitation est insparable de la routine.
+Elle a l'exactitude et aussi la pleur d'une copie. Elle est coutumire,
+inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir
+la chaleur de la vie et la fivre de la cration. Mais combien d'hommes
+sont aussi pauvres de ressort et d'individualit? Il y a dans ce monde
+si peu de voix et tant d'chos! comme dit Goethe. Et c'est heureux, et
+c'est fatal; car l'imitation est une loi et une ncessit sociale. Avec
+une exquise modestie, Mme de Svign se comparait elle-mme une bte
+de compagnie. Au vrai, l'humanit est moutonnire. Il semble pourtant
+que ce penchant soit plus inn chez les femmes que chez les hommes,
+parce qu'en elles la personnalit est moins forte, moins active,
+l'originalit plus languissante, plus efface. D'un mot, les femmes sont
+moins cratrices que nous. Bonnes tout, elles ne sont suprieures en
+rien,--mme en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le
+dire: si le sexe fminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinires, les
+matres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames
+n'ont mme pas le monopole des modes et des confections; nos lgantes
+prfrent les couturiers aux couturires. Aux bonnes faiseuses, nous
+pouvons opposer les grands faiseurs.
+
+L'absence d'individualisme crateur explique donc les facilits
+d'imitation qui distinguent le sexe fminin. Moins apte inventer, il
+lui faut bien s'assimiler les dcouvertes des hommes, sans mme que ses
+talents d'interprtation soient trs enclins la nouveaut. Ayant peu
+de got pour la cration, tout ce qui est neuf et hardi la dconcerte et
+l'effraye. De l son misonisme conservateur et timor. Que de femmes
+s'attachent passionnment aux vieilles choses! Combien sont esclaves des
+usages reus! Elles ne sont gure accessibles qu'aux changements de la
+mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beaut. Et
+encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveauts du luxe
+fminin ne sont que des exhumations d'anciens costumes[61].
+
+[Note 61: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 171.]
+
+
+II
+
+Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosit est le ressort de
+l'intelligence. Seulement, la curiosit fminine est de qualit un peu
+infrieure; elle s'applique aux menus dtails de la vie; elle est courte
+et inutile; elle s'arrte l'corce des choses. Ce n'est pas cette
+curiosit large et ardente qui fait les chercheurs et les savants,
+comme dit Henri Marion, cet apptit insatiable de savoir, ce besoin de
+mieux connatre la vrit, de mieux dchiffrer l'nigme du monde, cette
+passion dsintresse de pntrer, les uns aprs les autres, les secrets
+de la nature et du pass. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes,
+des tres de raison. Celle-ci, tant le rgulateur de la pense,
+appartient galement aux deux sexes; mais elle est distribue chacun
+de diffrente faon. Et aprs avoir numr les caractres prdominants
+de l'intellectualit fminine, il nous parat logique d'indiquer les
+traits saillants de l'intelligence masculine; et du mme coup, nous
+aurons marqu les points faibles auxquels l'ducation des jeunes filles
+devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les
+corriger.
+
+Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain:
+raisonner, abstraire, gnraliser,--trois choses auxquelles
+l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine se hausser.
+Et cela mme nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes,
+le don de la dcouverte et le gnie de l'invention.
+
+Le raisonnement fminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes
+montrent peu de got pour les longues et rigoureuses dductions. Au lieu
+que leur pense s'avance mthodiquement du point de dpart au point
+d'arrive, en s'appuyant avec prcaution sur la chane fortement tendue
+des ides intermdiaires, elle se jette souvent droite ou gauche du
+chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner
+tte baisse dans le sophisme ou l'inconsquence. Ce n'est pas des
+nerveuses et des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la
+patience, la lenteur calcule, la circonspection scrupuleuse, qui font
+les vigoureuses dmonstrations et les solides jugements. Si vive est
+leur comprhension, qu'elles sautent pieds joints, comme dit encore
+Henri Marion, par-dessus les longues chanes des raisons froides[62].
+
+[Note 62: _Psychologie de la femme_, p. 213.]
+
+Nonobstant cette prcipitation, il arrive souvent qu'elles tombent
+juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur
+affaire. Mme chez les plus cultives, la perception intuitive l'emporte
+sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec
+finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine,
+moins serre que celle des hommes. Elles ont rarement la sobrit du
+verbe masculin, la concision riche et forte de la pense virile. Fnelon
+remarque malicieusement que la plupart des femmes disent peu en
+beaucoup de paroles. Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De
+l vient que les mieux doues russissent assez mal dans le haut
+enseignement.
+
+Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe fminin obit,
+d'ordinaire, beaucoup plus la vivacit d'un sentiment immdiat qu' la
+tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'exprience: rien n'est
+plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur
+un sujet donn. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit
+se drobe ou s'gare, comme si la continuit d'un mme thme et le lien
+ininterrompu d'une argumentation serre leur taient charge. Et en fin
+de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le dbat par une de ces
+raisons du coeur que la raison ne connat point. En deux mots, que
+j'emprunte Fontenelle, elles convainquent moins, mais elles
+persuadent mieux.
+
+D'autre part, leur curiosit est moins porte vers les abstractions que
+vers les faits. C'est dire que la femme s'lve difficilement, dans le
+domaine de la pense, aux conceptions vastes et superbes. Prompte
+saisir ce qui est actuel et concret, elle se reprsente mal ce qui est
+spculatif et impersonnel. Il semble que ses ides soient des tats de
+conscience peu brillants et rarement nets, des lumires ples et vagues
+qui n'veillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que
+l'esprit fminin est moins clair et moins profond que celui des hommes.
+Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqu que ses yeux vont
+droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. tre de premier
+mouvement, imaginative et passionne, elle cherche avidement un aliment,
+une pture sa sensibilit. C'est pourquoi elle prfre le concret
+l'abstrait, c'est--dire ce qui frappe les sens, ce qui meut le
+sentiment, la vrit toute nue, la pense toute pure. Il lui rpugne
+de sparer, d'extraire l'ide du rel. Elle ne reoit des phnomnes de
+la nature ou de la vie que des impressions particulires, des sensations
+successives, qu'elle a mille peines mettre en formules. Elle ne peut
+s'oublier elle-mme pour regarder la vrit face face. Ce qu'elle a
+vu, entendu, prouv, souffert ou aim, enveloppe toutes ses conceptions
+d'un voile matriel. Elle donne un corps toutes ses penses. M. le
+professeur Ribot, voulant vrifier comment les femmes conoivent les
+ides abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'aprs les rponses
+faites son questionnaire, que ces concepts sont toujours associs,
+dans l'esprit fminin, des objets particuliers, des expriences
+personnelles, des exemples concrets. Bref, leurs penses sont
+insparables du tangible, du rel.
+
+Est-ce lgret ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement
+est-il trop faible? Pas prcisment. C'est plutt une affaire de nerfs
+et de coeur, la sensibilit affective expliquant toute la femme. Chez
+celle-ci, en effet, les ides se tournent naturellement en sentiments.
+Lorsqu'elle s'lve la possession de la vrit, c'est par la force de
+l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert
+nous l'accorde en ces termes: L'action de l'esprit qui consiste
+considrer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que
+le sentiment, qui les domine, les distrait et les entrane.
+
+Aussi bien les femmes oublient trop frquemment qu'une tte
+encyclopdique n'est pas ncessairement une tte scientifique. Faire
+oeuvre de savant, c'est mettre de la lumire et de l'ordre dans le chaos
+des observations et des expriences et, pour cela, ramener tous les
+dtails parpills des ides gnrales, remonter des effets aux causes
+et s'lever finalement du fait la loi. En cela, il parat bien que la
+femme ait manifest de tout temps une certaine inaptitude
+intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort
+synthtique lui pse. Elle a toujours montr peu de got pour les vues
+d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits cts. Les grands
+horizons, les larges aspects lui chappent. Elle a peine dominer un
+sujet coordonner une matire.
+
+Voici un jeu de patience; en le dcomposant pice par pice, nous
+faisons de l'analyse,--et c'est une distraction mme pour un enfant; en
+le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthse,--et ce
+travail de reconstruction mthodique ne va pas sans effort ni embarras.
+Or, les femmes sont moins doues que les hommes pour les recherches
+patientes et laborieuses. L'attention prolonge les fatigue, confesse
+Mme de Rmusat. Il leur cote de s'appesantir longuement sur un mme
+point. Elles aperoivent vivement la superficie des choses prochaines,
+mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisment. Au lieu
+de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil.
+Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantan, elles manquent de
+pntration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les
+dtails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et
+les arbres les empchent de s'lever la contemplation de la fort.
+
+Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est
+incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les ides
+gnrales. La perception des faits et l'analyse des dtails conviennent
+mieux son esprit que la haute comprhension des ensembles et les
+vigoureux efforts de la synthse. Ce qui lui manque, au fond, c'est
+l'attention forte, persvrante, scrupuleuse, obstine, qui lve la
+raison sa plus haute puissance, ce degr minent o Buffon l'galait
+au gnie et o Newton lui attribuait ses merveilleuses dcouvertes. tre
+d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plat surtout aux
+ides qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous dclare avoir plus
+d'une fois remarqu chez les femmes les plus instruites, avec une
+faible indpendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute
+recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent
+finir[63].
+
+[Note 63: Cit par A. REBIRE, _Les femmes dans la science_. Opinions
+diverses, p. 294.]
+
+A ce compte, les femmes n'auraient pas mme l'esprit scientifique, qui
+consiste suspendre son jugement jusqu' ce que la preuve soit faite,
+chercher la vrit avec une impartialit absolue, sans se laisser
+mouvoir ou distraire par les consquences possibles. Pour la plupart
+d'entre elles, la paix et la scurit de la foi sont un besoin. Prises
+en gnral, elles aiment la philosophie et cette partie la plus leve
+et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la thologie; mais
+Jules Simon met cette restriction qu'elles russissent la comprendre
+plutt qu' la juger. Souvent elles s'lvent par l'tude jusqu' la
+raison qui conoit, rarement jusqu' la raison qui discute. Elles sont
+surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Chtelet a rpandu en
+France les dcouvertes de Newton; Mme de Stal a fait connatre
+l'Allemagne l'Europe; Mme Clmence Royer a publi et vulgaris
+l'oeuvre de Darwin. Interprtes intelligentes, disciples passionnes,
+leur puissance, a dit M. Legouv, semble s'arrter o la cration
+commence.
+
+Auguste Comte a tir de l une conclusion svre: J'ai toujours trouv
+partout, comme le trait constant du caractre fminin, une aptitude
+restreinte la gnralisation des rapports, la persistance des
+dductions, comme la prpondrance de la raison sur la passion. Les
+exemples sont trop frquents pour que l'on puisse imputer cette
+diffrence la diversit de l'ducation: j'ai trouv, en effet, les
+mmes rsultats l o l'ensemble des influences tendait surtout
+dvelopper d'autres dispositions. Monsieur Tout-le-Monde ne pense pas
+autrement: jamais il ne s'avisera de fliciter un homme d'avoir de la
+tte, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant
+d'tres suprieurs leur sexe, il dira: C'est un homme de coeur, c'est
+une femme de tte; ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la
+tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte
+raison chez les femmes.
+
+
+III
+
+Pour la solidit et la profondeur du raisonnement, pour les spculations
+abstraites et les recherches laborieuses, pour la dcouverte et la
+dmonstration des plus hautes vrits, pour la pense philosophique,
+pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des
+mles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le rptons, s'il est
+des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici
+o nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions gnrales de
+l'esprit fminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans
+l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante,
+c'est--dire qu'elle pense, raisonne, gnralise et invente avec plus
+d'ampleur et de matrise. En deux mots que j'emprunte Fourier,
+l'intellectualit de l'homme appartient au mode majeur, tandis que
+celle de la femme relve du mode mineur.
+
+De grce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille faons
+d'tre intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hirarchique des
+esprits est chose artificielle et vaine. A la vrit, hommes et femmes
+sont intelligents leur manire. Parlons moins entre eux de supriorit
+ou d'infriorit que de simples diffrences. La femme est aussi
+intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidit
+foncire qui lui manque est heureusement compense par une souplesse de
+ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion,
+auxquels il est donn trs peu d'hommes de prtendre. Pour le
+sentiment de l'lgance, pour une simplicit releve de finesse
+piquante, pour une certaine fleur de dlicatesse polie, la femme est
+reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par l je
+n'entends pas l'ironie qui la dconcerte, l'effarouche et la blesse,
+mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grce, vivacit,
+diplomatie, qui saisit et reflte les moindres nuances, qui se fait
+comprendre demi-mot, et que Bersot a dfini l'art de pntrer les
+choses sans s'y emptrer.
+
+Et puis, la femme a sur nous le prcieux avantage de possder un sens
+admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes,
+faussement rputs spirituels, jettent la plaisanterie tort et
+travers, sans tact, sans got, avec la grimace goguenarde du singe ou la
+lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de
+lgret. Elle vite les mots blessants, les ripostes aigus, les
+allusions malsantes. Elle aime la plaisanterie dlicate, joyeuse et
+voile; elle affectionne les ides roses, au lieu que nous avons souvent
+l'me sombre et le verbe amer.
+
+Et cette grce spirituelle, le sexe fminin joint trs gnralement un
+sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de
+contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spculation,
+sensible au fait, ce qui est immdiat et tangible, il est simple que
+la femme manifeste ( moins qu'une imagination dvergonde ne lui
+trouble la tte) un esprit pratique, juste et sr. Au vrai, elle est
+souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidit la met en garde contre
+les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose
+contre les nouveauts hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut
+ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-tre les
+ralits qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont
+d'utiles conseillres! C'est pour rendre hommage ces prcieuses
+qualits de tact et de conduite que les anciens avaient difi la
+prudence sous les traits de Minerve.
+
+Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif,
+l'homme prime la femme par l'intelligence cratrice. Et cette diversit
+d'aptitudes est providentielle. Destine porter dans ses flancs,
+nourrir de son lait, enfanter, lever, duquer les petits des
+hommes, la femme doit tre susceptible d'une vie intellectuelle moins
+intense et d'un effort crbral moins prolong. Et cette
+prsomption,--que l'exprience a vrifie,--n'a rien de dsobligeant
+pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de
+grce, afin de la rendre plus apte la propagation et
+l'embellissement de l'espce. C'est une force physique et morale en
+disponibilit, moins destine s'panouir pour elle-mme que rserve
+pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanit.
+
+Et cela mme nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en
+la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mre
+l'Homme-Dieu. En revanche, l'glise convie tous les fidles sans
+distinction de sexe, une instruction religieuse absolument galitaire.
+Aux petits garons et aux petites filles, elle distribue les mmes
+leons et enseigne le mme catchisme; aux hommes et aux femmes, elle
+prche les mmes commandements, le mme Dcalogue, le mme vangile. A
+tous, elle promet mme destine, elle assigne mmes fins et rserve
+mmes chtiments ou mmes rcompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le
+catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant
+par l que, si toute me est appele recueillir et goter la lumire
+de la vrit, c'est le privilge de l'homme de la rpandre sur le monde.
+Au prtre seul sont confis expressment le ministre du Verbe, et la
+garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu.
+Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primaut suprme un symbole de
+la vocation intellectuelle de l'homme?
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES ARTS DE LA FEMME: MUSIQUE, PEINTURE, SCULPTURE,
+ DCORATION.--L'IMITATION L'EMPORTE SUR L'INVENTION.
+
+ II.--LES SCIENCES NATURELLES ET LES SCIENCES
+ EXACTES.--HEUREUSES DISPOSITIONS DE LA FEMME POUR LES UNES
+ ET POUR LES AUTRES.--L'ESPRIT FMININ SEMBLE PLUS
+ RFRACTAIRE AUX SCIENCES MORALES.
+
+ III.--ET LA LITTRATURE?--SUPRIORIT DE LA FEMME DANS LA
+ CAUSERIE ET L'PITRE.--LE STYLE FMININ.--A QUOI TIENT
+ L'INFRIORIT DES FEMMES POTES?
+
+ IV.--HOSTILIT CROISSANTE DES FEMMES DE LETTRES CONTRE
+ L'HOMME.--ACTION SOUVERAINE DU PUBLIC FMININ SUR LA
+ PRODUCTION ARTISTIQUE ET LITTRAIRE.
+
+ V.--IL N'Y A PAS, D'HOMME A FEMME, IDENTIT NI MME GALIT
+ DE PUISSANCE MENTALE, MAIS SEULEMENT QUIVALENCE
+ SOCIALE.--POURQUOI LEURS DIVERSITS INTELLECTUELLES SONT
+ HARMONIQUES.
+
+
+On connat le fort et le faible de l'intellectualit fminine. Ses
+penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers
+l'imitation. O la rceptivit domine, l'originalit est faible. Les
+qualits mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples
+plutt que les grands matres. On s'en convaincra mieux en la voyant
+l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le
+complment du prcdent, son illustration par l'exemple, sa confirmation
+par le fait. De ce que les femmes ne russissent qu' demi dans les
+arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de
+fatalit naturelle les voue la mdiocrit des rsultats, quelque
+culture qu'elles reoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin
+de nous cette pense dcourageante. Encore qu'il paraisse trs
+improbable que le sexe fminin dtrne la production virile de sa
+primaut sculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: Tu
+iras jusqu'ici, et pas plus loin. A dfaut de justice, la prudence nous
+ferait un devoir de laisser la porte entr'ouverte sur l'avenir[64].
+Quand le progrs humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu
+importent ceux qui tiennent la tte, l'essentiel est de faire effort
+pour les rejoindre.
+
+[Note 64: Henri MARION, _La Psychologie de la femme_, p. 287.]
+
+
+I
+
+Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, ds qu'elles
+prennent en main le pinceau, le crayon ou l'bauchoir, elles n'arrivent
+gure qu' raliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les muses les
+chefs-d'oeuvre signs d'un nom fminin: la liste en est brve. Par
+contre, le sexe fminin possde un remarquable talent d'assimilation,
+d'adaptation, d'interprtation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme
+devient une excellente lve. Mais combien rarement elle se hausse la
+matrise! C'est une observation souvent faite que, mme dans les
+domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses crations
+et ses nouveauts. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il
+en est peu qui soient doues d'une relle originalit de conception, de
+couleur, de facture. Elles adoptent un matre et pastichent adroitement
+son genre et son style.
+
+De mme, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans
+leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne
+demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses:
+leurs prfrences vont communment l'aquarelle et la miniature, aux
+natures mortes et aux fleurs, tout ce qui exige la grce et le fini du
+dtail. En gnral, la main fminine n'excelle que dans les genres
+secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgr
+toute leur imagination, les femmes ont mille peines s'lever jusqu'
+la puissance cratrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de
+force. Et au lieu d'affirmer avec clat un temprament personnel, la
+plupart n'arrivent qu' manifester avec grce un talent d'emprunt.
+
+Mais si, dans l'ordre esthtique, les femmes crent difficilement, par
+contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans
+l'excution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tche ne leur
+convient mieux qu'un tableau reproduire, un rle apprendre, une
+scne jouer. Plus peut-tre que le sexe masculin, elles fournissent au
+thtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je
+n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont
+naturellement plus comdiennes que nous, mais seulement, avec leur
+sympathique historien M. Ernest Legouv, qu'elles sont doues d'une
+facilit d'imitation qui se prte merveille aux arts de
+l'interprtation.
+
+Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place part aux arts
+dcoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthtique, son
+adaptation l'ameublement, la cramique, l'ornementation de nos
+intrieurs domestiques. En ce genre dlicat o le sens et le got de la
+parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un
+talent exquis.
+
+
+II
+
+On vient de voir que les femmes, malgr le got qu'elles ont pour le
+beau, ne comptent qu'un petit nombre de reprsentants minents dans la
+peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et
+l'architecture. Sont-elles mieux doues pour la recherche scientifique?
+C'est douteux. Rares sont les dcouvertes et les inventions qui sont
+sorties d'une tte fminine. Et pourtant les femmes sont aptes tout
+apprendre, tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succs aux mmes
+tudes que l'homme; elles brillent mme en tous les domaines o le rle
+de la mmoire est prpondrant. Les menus dtails des sciences
+naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique,
+gologie, physique, chimie, les tudiantes saisissent tout cela avec des
+facilits gales, sinon suprieures, la moyenne des tudiants. A la
+fin de l'anne 1900, deux jeunes filles ont, notre Universit de
+Rennes, remport les deux premiers prix aux concours de l'cole de
+pharmacie.
+
+L'intelligence fminine n'est pas plus rfractaire aux sciences exactes.
+Guide par de bonnes mthodes, elle raisonne avec sret sur les
+chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la gomtrie,
+l'algbre, l'astronomie; elle ne recule mme pas devant les
+mathmatiques pures. Bon nombre de femmes suprieures y ont acquis un
+renom enviable. J'ai un fait citer. A l'observatoire de Paris, les
+frres Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte
+photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter
+toutes les toiles leur place exacte et, pour cela, dterminer leur
+latitude et leur longitude sur la sphre astronomique, comme on l'a fait
+pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte
+un tmoin oculaire, ces dterminations, qui ncessitent des mesures
+fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une prcision
+extrmes, sont confies six jeunes filles qui travaillent toute la
+journe sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon
+construit rcemment; et leur comptence, leur assiduit, leur activit,
+font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire[65].
+
+[Note 65: C. DE NRONDE, _l'Observatoire de Paris_. Revue illustre du
+1er novembre 1896.]
+
+Voil, certes, un bel et noble exemple. Mais les fministes auraient
+tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au
+lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous
+venons de citer en est une nouvelle preuve) le got de l'ordre, l'amour
+du dtail, de grandes facilits de mmoire et d'accumulation. Elles sont
+minutieuses et obstines. Nous savions encore qu'elles font d'admirables
+comptables. Comment s'tonner, aprs cela, qu'elles puissent faire
+parfois d'excellentes calculatrices? Les mathmatiques ne sont point de
+nature faire battre violemment leur coeur, chauffer leur
+imagination, mouvoir et surexciter leur sensibilit. Par
+consquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.
+
+En toutes les branches des tudes mathmatiques, physiques ou
+naturelles, nous pouvons, ds maintenant, conjecturer que les tudiantes
+feront une concurrence redoutable aux tudiants. Non que la science des
+femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore
+qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables
+de ces gnralisations lentes et mthodiques, de ces recherches
+patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est
+impuissant s'lever jusqu' l'invention scientifique. Avec de bons
+matres, il est donn au cerveau fminin de s'assimiler aisment toutes
+les vrits, toutes les connaissances. Mais la pense cratrice,
+insparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des
+ttes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas
+ croire que les femmes parviennent jamais nous arracher, en tous les
+genres, la primaut de la production intellectuelle et du gnie
+souverain.
+
+O la faiblesse de l'esprit fminin s'accuse avec le plus de nettet,
+c'est dans le domaine des ides gnrales. De l'histoire les jeunes
+filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans
+remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font
+appel leurs souvenirs, aux leons reues, aux formules apprises. Elles
+acceptent l'enseignement du matre comme parole d'vangile. Elles
+reproduisent les jugements d'autrui ou mettent des arrts avec
+prcipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence;
+elles ne savent pas se dfier d'elles-mmes. La critique les dconcerte;
+le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement,
+les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des
+sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement
+sentir et aimer.
+
+Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut
+apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la
+logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine
+tre justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu' prsent dans l'ordre
+juridique, manifeste une partialit vhmente sur tous les sujets o
+elles ont quelque intrt d'amour-propre, et ne dpasse gure une
+honnte mdiocrit pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais
+d'quitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des
+historiens, quant aux spculations profondes des philosophes et aux
+vastes enqutes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des
+femmes, qu'il est leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points,
+de trop grandes esprances d'avenir.
+
+
+III
+
+Et la littrature? Beaucoup de matres ont observ qu'en rgle gnrale
+les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences,
+l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres
+facults de l'esprit fminin.
+
+En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie
+et l'ptre, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les
+hommes recevoir les impressions et les retenir, il est naturel
+qu'elles se plaisent les exprimer. De l cette facilit d'locution,
+cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque
+ds le plus jeune ge. L'exprience atteste que les petites filles
+commencent parler avant les petits garons. L'aisance du langage est
+un don fminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: La langue est
+l'pe des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller. Et cette
+verbosit est fille de la sensibilit.
+
+Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller
+en conversation, mais encore exceller dans le style pistolaire, qui
+n'est qu'un monologue btons rompus. Tandis que l'homme cherche
+l'ordre, vise l'ide et rdige une lettre comme il composerait un
+mmoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui
+l'ont mue, aux menus incidents de la vie qu'elle mne; et sa prolixit
+vagabonde et attendrie devient une grce et un mrite. Lors mme qu'une
+femme de talent ou d'esprit se mle d'crire une oeuvre de longue
+haleine, il lui est difficile de ragir contre le flux d'impressions et
+de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilits se tournent
+en dfauts. On a remarqu bien des fois que ses livres sont rarement
+d'une construction parfaite et d'une galit soutenue. Ils valent moins
+par l'ensemble que par les dtails, presque toujours gracieux et
+piquants, qui figurent alors de fines perles disperses auxquelles
+manqueraient un lien et un crin.
+
+La vrit m'oblige mme constater,--j'en demande pardon aux femmes de
+lettres,--que notre forme littraire ne leur est redevable d'aucune
+nouveaut, d'aucun progrs, d'aucun embellissement, d'aucun
+enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait
+pour notre langue que tous les livres runis des femmes auteurs. Il n'y
+a pas protester: les femmes, en gnral, sont mdiocrement artistes.
+C'est le jugement de M. Jules Lematre et j'y souscris. Qu'ont-elles
+donn au thtre, l'loquence, la philosophie? Quelles contributions
+ont-elles fournies l'histoire, la critique, la posie? Rien ou peu
+de chose. Supprimez mme par la pense toutes les femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les
+meilleures oeuvres fminines sont des romans, des lettres et des
+mmoires. Et si prcieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le
+encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance
+de Mme de Svign: notre littrature s'en trouvera certainement
+appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminue, ni sa direction
+change, ni sa marche ralentie, ni son volution aucunement modifie. Ce
+qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entre
+de la Socit des gens de lettres ou de l'Acadmie franaise. Il en est,
+aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure l'Institut.
+On peut tre acadmicien, hlas! sans tre immortel.
+
+Chose curieuse: je ne sais aucun genre o les femmes aient marqu une
+plus incontestable mdiocrit qu'en posie. Et les femmes sont la posie
+mme, et par leur trs vive faon de la sentir, et par leur charmante
+faon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le got, la passion du beau,
+et elles ne savent gure l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont
+de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y
+russissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers
+honntes, pniblement, comme un bon rhtoricien improvise, avec
+application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donn
+parfois d'agrables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand
+pote. Voil bien le plus curieux problme psychologique qui se puisse
+poser! La femme, que nous savons si sensible la beaut qu'elle
+reflte, si facilement touche par la grce du langage, par l'harmonie
+d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue
+palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les
+jours si impressionnable, si sentimentale, si profondment remue par
+tout ce qui est grand, noble, tendre, passionn; la femme, cette
+sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte
+d'inhabilet invincible traduire les images suprieures, les visions
+de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a
+plus de sensibilit que de littrature.
+
+A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et
+artistes atteignent si rarement la perfection du style, l'expression
+vraie, la forme rare qui claire et qui meut, la beaut absolue,
+je rpondrai que, prcisment, elles sentent toutes choses trop
+vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer.
+Lorsque les femmes sont vritablement sensibles, a dit Mme de Genlis,
+elles l'emportent sur les hommes par la dlicatesse, dont ils ne sont
+pas susceptibles. Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis
+acquiescer la consquence que Mme Louise Collet en tirait: Nier leur
+talent d'crire, affirmait-elle, c'est nier leur facult de sentir, l'un
+drivant naturellement de l'autre. Il y a erreur. Sans doute, il faut
+l'crivain, au pote, l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien
+qu'une tte pour concevoir; mais une certaine matrise de soi ne leur
+est pas moins ncessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer
+ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tte--tte
+avec la pense cratrice, avec la forme rve, avec le dieu entrevu.
+Certes, quand l'ide vient, il faut la sentir, mais aussi la mditer. Et
+Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: Les femmes ne mditent gure.
+Elles se contentent d'entrevoir les ides sous leur forme la plus
+flottante et la plus indcise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans
+les brumes dores de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides,
+vagues figures, contours aussitt effacs. On dirait qu'elles n'ont nul
+souci de la vrit des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec
+ces personnages nigmatiques de la scne grecque, qu'Aristophane appelle
+les clestes nues, les divinits des oisifs[66].
+
+[Note 66: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, p. 840.]
+
+Et pourquoi ces rveries vasives et ces songes nbuleux, sinon parce
+que les femmes, au lieu de matriser leurs motions, s'abandonnent au
+flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression
+trahit gnralement la pense des femmes, c'est apparemment qu'elles
+sont trop mues au moment o elles crivent[67]. Ce jugement est encore
+de M. Jules Lematre. Nous exprimerons la mme ide en disant tout
+simplement que, pour bien crire, les femmes ont l'me trop pleine, le
+coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les
+charme, au moindre sentiment qui les touche, les voil si profondment
+remues que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main
+tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans prcision, sans
+transparence, sans clat. Or, pour peindre suprieurement quelque objet,
+ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement travers les larmes. Quand
+le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'lever l'expression
+dfinitive, l'impeccable beaut, sereine et pure. La violence
+dsordonne de la sensation trouble la limpidit du regard.
+
+[Note 67: Jules LEMATRE, _George Sand et les femmes de lettres_.
+Annales politiques et littraires du 20 dcembre 1896, p. 387.]
+
+Et l'on s'en aperoit au style de la plupart des femmes. coutons encore
+Mme d'Agoult: Penser est pour un grand nombre de femmes un accident
+heureux, plutt qu'un tat permanent. Elles font, dans le domaine de
+l'ide, plutt des invasions brillantes que de rgulires entreprises et
+des tablissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue
+qui les sduit et les retient souvent deux pas de Rome. L est
+l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prdomine en leurs
+mes, c'est l'activit spontane, avec son cortge de sentiments
+dsordonns et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc.
+Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de
+phosphorescence continue qui projette, sur le monde des ides, des
+lueurs incessantes, mais ples et vagues. A l'invention potique, il
+faut le rayonnement soudain de l'clair. Et cette lumire souveraine ne
+s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par
+ces arrts conscients de la pense, qui constituent proprement la
+volont cratrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en
+perptuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des
+sentiments. Sa lumire se promne sur toutes choses, sans se fixer sur
+aucune. C'est donc parce que l'imagination fminine est si excitable et
+si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fcondit.
+
+
+IV
+
+Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine exceller dans
+les lettres et dans les arts, et plus particulirement dans la posie,
+c'est qu'elles ont trop de sensibilit, trop de nerfs, trop de coeur;
+c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune
+crit Mme de Bezobrazow: Le germe est en nous bien vivant de la
+possibilit de cration intellectuelle qui nous est dnie, et ce germe
+libr retrouvera intacte sa germination interrompue[68],--j'ai peur
+que cette femme distingue ne s'abuse gravement. Est-il si facile de
+corriger son coeur, de rformer sa nature, de refaire son sexe? A
+emprunter mme quelque chose de l'homme, nos fires novatrices ne
+risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que
+les qualits dont leur sexe est le plus fier, c'est--dire la
+sensibilit et la tendresse, sont les causes mmes de son peu
+d'originalit cratrice. Qu'elles veillent donc ne point s'appauvrir
+du ct du coeur, en travaillant s'enrichir avec intemprance du ct
+de l'esprit. Dieu nous prserve de la femme-homme, raidie et dessche
+dans la poursuite d'une virilit insaisissable!
+
+[Note 68: Revue encyclopdique dj cite, p. 837.]
+
+Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse
+ ce point sortir d'elle-mme qu'elle finisse par dpouiller la longue
+ce qui l'individualise, et par acqurir en change la vigueur et les
+formes d'intellectualit qui nous sont propres. Mme dans le domaine
+littraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de
+cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le prsent,--aprs le
+pass,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tte et a
+mille chances de la garder. Les femmes elles-mmes y souscrivent comme
+d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient
+ la supriorit littraire de notre sexe, la plupart des femmes de
+lettres cachent leur identit sous un pseudonyme masculin. Serait-ce
+donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les
+blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prnoms, si elles
+usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la
+signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que
+pour allcher la clientle. Elles ont vaguement conscience que les
+lectrices, autant que les lecteurs, ont une prfrence marque pour les
+productions de l'homme. Car, aprs tout, en exceptant quelques femmes de
+grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa gnralit, la
+littrature fminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le
+bonheur de n'tre pas moutonnire et blante. Ne nous plaignons donc pas
+d'une concurrence dloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance
+involontaire de notre mrite littraire.
+
+Mais il parat que cette faiblesse a trop dur. Dj les femmes peintres
+et sculpteurs ont leurs expositions particulires. De mme, les plus
+entreprenantes des femmes auteurs s'apprtent nous combattre visage
+dcouvert sur le terrain du drame et du roman o, pour le dire en
+passant, notre sexe a fait preuve, jusqu' ce jour, d'une crasante
+supriorit. C'est un fait que la littrature fminine devient de plus
+en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la
+scne. Nous avons, par intermittence, des reprsentations fministes.
+Les femmes de lettres en sont trs fires. A les entendre, cette
+innovation thtrale tait depuis longtemps dsire et impatiemment
+attendue. Comme si le rpertoire moderne ne s'tait jamais occup du
+beau sexe! O a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient nglig de
+plaider devant le grand public les thses les plus hardies et les causes
+les plus aventureuses?
+
+Seulement, il s'agit beaucoup moins d'tudier le caractre fminin et de
+le gurir, par le ridicule, de ses vanits et de ses travers, que de
+prparer activement l'mancipation du sexe. On se flatte de continuer
+par le thtre ce qu'on a si bien commenc par le roman: l'abaissement
+de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqu suffisamment que,
+dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est rduit
+aux plus piteux rles? tre faible et inconsistant, nature inerte et
+lche, sans volont, sans caractre, il ne joue partout qu'un personnage
+odieux ou fatigu. Combien plus mles et plus vigoureuses sont les
+femmes de ces rcits et de ces pices! Que leur dcision nette, leur
+fermet rsolue, leur ton impratif, sont bien faits pour nous humilier!
+Aprs avoir donn l'homme une me de femme, on ne manque point de
+prter la femme un coeur de mle. Toutes les nergies, toutes les
+virilits abdiques par le compagnon sont recueillies naturellement par
+la compagne. Des hommes effmins et des femmes viriles, voil bien,
+n'est-ce pas, toute notre socit?
+
+C'est du parti pris! direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis
+m'empcher de voir un systme de reprsailles qu'il est facile
+d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils trait la
+femme depuis un quart de sicle? Soyez francs, et vous reconnatrez que
+naturalistes et psychologues ont rivalis envers elle de mpris et de
+brutalit. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste,
+nos matres crivains l'ont-ils assez fouette ou salie? Que sont les
+femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget mme? De pauvres
+cratures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se mfier
+comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se
+retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les
+gentillesses que vous savez, en vrit, ne faisons pas les tonns: nous
+l'avons bien mrit. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnte
+femme; par une rtorsion lgitime, nos romancires ne veulent pas croire
+ l'honnte homme. Pour tre justes, sachons reconnatre une bonne fois
+que, dans les drames de la passion, rien n'gale le mal que nous font
+les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.
+
+L'esprit de la littrature fminine nous est donc manifestement hostile.
+Que donnera cette raction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce
+qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisage dans son ensemble, la
+forme littraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement leve
+au-dessus des oeuvres antrieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit
+les crivains gracieux ou brillants dont le sexe fminin s'honore
+aujourd'hui, on doit reconnatre que la matrise de la plume est encore
+aux mains des hommes; et j'ai l'ide qu'elle y restera.
+
+Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette
+infriorit. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les
+grands pomes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grce et de
+beaut? L encore, il y a compensation. Jamais artiste n'et peint ou
+faonn les merveilleuses figures qui peuplent nos muses, s'il n'et
+trouv dans la ralit les modles vivants de l'ternel fminin.
+Qu'importe que la femme ait sign rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle
+les a presque tous inspirs? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa
+beaut. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le
+principal rle. Elle les suggre, elle les chauffe, elle les illumine.
+Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en
+consacre le succs ou en dtermine la chute. Il n'est pas d'homme qui,
+dans le secret de son coeur, n'aspire avidement voir,--ne ft-ce qu'un
+jour,--son nom voltiger sur les lvres des femmes.
+
+Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque
+nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nes de leur
+souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances
+qu'il inflige, ne vivent que par leur grce et meurent de leur abandon.
+Elles ont mieux faire que de peiner avec nous aux mmes besognes et
+dans les mmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les
+ouvriers de la pense, et aussi de modrer leur zle et leur ambition,
+en les rappelant au bon got, la beaut, la bont, la douceur de
+vivre et la joie d'aimer, en dfendant les moeurs, les croyances, les
+traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses
+des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs,
+contre cette fougue de progrs et cette fivre de changement qui
+prcipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souverainet
+fminine n'tait l pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.
+
+
+V
+
+Au point o nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.
+
+D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme _identit_ de capacit
+intellectuelle, tout simplement parce que cette identit n'existe mme
+pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se
+diversifient l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme homme ou de
+femme femme, deux ttes qui se ressemblent exactement. Comment
+voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le fminin se confondent et
+s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identit
+intellectuelle des tres humains, il faudrait pralablement les fondre
+en un seul type: ce qui est contre nature.
+
+Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point
+me semble rsulter de tout ce qui prcde,--simple _galit_ de capacit
+intellectuelle, parce que, si minents qu'on les suppose tous deux, leur
+valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera
+l'un de l'autre, de mme qu'un homme et une femme peuvent tre beaux
+dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la mme faon. Pour
+parler bon droit d'galit intellectuelle entre l'homme et la femme,
+il faudrait encore modifier ce point la nature, que les deux sexes
+fussent ramens un seul. Autant refaire le monde! L'galit vraie ne
+se conoit que dans le domaine des mathmatiques pures.
+
+Mais s'il n'y a point, d'homme femme, identit ni mme galit de
+puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes
+d'intelligence une _quivalence_ sociale? Je suis tout dispos le
+reconnatre. Bien que la capacit fminine soit autre que la capacit
+masculine, elle n'en est pas moins aussi ncessaire que la ntre la
+conservation intellectuelle de l'espce et au progrs spirituel de la
+civilisation. Nous n'avons pas la tte mieux faite que les femmes, mais
+autrement. Dans son genre d'intellectualit, chacun des deux sexes vaut
+l'autre. Les hommes seraient rduits rien sans l'intelligence
+fminine, et les femmes zro sans l'intelligence masculine.
+Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reoivent.
+
+Oui, certes, il y a quivalence d'utilit intellectuelle entre les
+sexes. Seulement, cette quivalence mme suppose chez l'un et chez
+l'autre une certaine diversit de dons, d'aptitudes et de facults. A se
+trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une
+remarque souvent faite que, dans la femme qu'il pouse, l'homme se plat
+ trouver ce qui lui manque et ce qui le complte. Faites, par
+hypothse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double
+exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En poux?
+Jamais de la vie. La femme n'est pas un mle imparfait, un homme arrt
+dans son dveloppement, et qu'il est urgent d'panouir et de modeler
+notre ressemblance. Elle est une crature autre, qui doit veiller ne
+point gter sa nature distinctive, ne point affaiblir son cachet
+original, ne point aliner ses qualits propres. Pour que les sexes se
+dsirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffrent.
+
+Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu' l'antipathie,
+ni que ces disparits se creusent en incompatibilits irrconciliables.
+Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse
+unir deux mes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et
+se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et
+s'achvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effmine et que la femme
+se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de
+condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un change dans lequel
+chaque poux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins.
+Si donc la femme pouvait se rendre pareille l'homme, le monde perdrait
+quelque chose de sa varit fconde, et le doux amour risquerait d'en
+mourir. Michelet disait: On a fait fort sottement de tout cela une
+question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux tres incomplets
+et relatifs, n'tant que deux moitis d'un tout. Et il faut ajouter que
+c'est prcisment leurs qualits et leurs insuffisances respectives,
+qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie
+et perptuer l'humanit.
+
+Finalement,--et cette dernire rflexion est d'importance
+majeure,--l'mancipation intellectuelle des femmes autour de laquelle
+le fminisme mne si grand bruit, est une formule double sens qu'il
+nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par l
+que la femme d'aujourd'hui doit tre d'un esprit plus cultiv que la
+femme d'autrefois? D'accord. Il serait trange qu'elle n'et point de
+part aux dcouvertes de la science et aux enrichissements incessants de
+la pense moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardt
+dans la mdiocrit; qu'indiffrente tout ce qui se fait, s'invente et
+s'enseigne, elle ft incapable de se mler la conversation de son mari
+et de surveiller l'ducation de ses fils.
+
+Que les femmes s'associent donc aux progrs intellectuels des hommes et,
+pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et
+plus srieusement duques: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on
+dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit
+plus? C'est entendu. Quand le progrs humain fait un pas, a dit
+Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui. Plus de ces
+disciplines routinires et coercitives, dont c'est le malheur de peser
+sur l'esprit au lieu de l'panouir, de comprimer la personnalit au lieu
+de l'affermir. Toute contrainte qui dprime l'tre, anmie la raison et
+dbilite la volont, a pour consquence invitable de vouer la jeunesse
+ l'abdication, l'inertie, une incurable indigence intellectuelle.
+Ce n'est pas au moment o s'largit sans cesse le rle de la femme,
+qu'il convient de mettre des lisires ou des entraves aux facults de
+son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catchisme, la
+guitare et la rvrence. Le temps n'est plus o l'on pouvait lui
+interdire, comme un enfant, la lecture de certains livres rputs trop
+graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme
+entend l'apprendre ses risques et prils; et l'on peut croire qu'elle
+y russira souvent. Que sa volont soit donc faite et non pas la ntre!
+
+Mais pour que son accession la plnitude de la connaissance lui
+apporte la force morale et l'lvation spirituelle, il serait fou
+d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutlaire, de
+toute autorit laque et religieuse. Puisque l'intelligence fminine
+est, moiti par nature, moiti par habitude, plus brillante que solide,
+plus rapide que sre, plus fine que profonde, plus intuitive que
+raisonne, puisqu'il importe de la prmunir contre les piges que lui
+tendent l'imagination et la sensibilit, et les facilits mme de sa
+mmoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionne, ne
+parlons pas d'mancipation, mais d'ducation. Plus un tre est faible,
+plus il doit tre protg contre lui-mme. L'indpendance lui serait
+funeste. Il a besoin d'une rgle, d'une discipline. Loin donc
+d'affranchir absolument l'intellectualit fminine, c'est la former,
+l'instruire, l'lever, que doivent tendre tous les efforts de la
+pdagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte
+culture. Laquelle? Nous le dirons l'instant.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+S'il convient de mieux instruire les filles
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE POUR ET LE CONTRE.--DOUBLE CONCEPTION DU RLE DE LA
+ FEMME.
+
+ II.--UTILIT D'UNE MEILLEURE INSTRUCTION DE LA FEMME POUR
+ ELLE-MME, POUR LE MARI ET POUR LES ENFANTS.
+
+ III.--QU'EST-CE QU'UNE JEUNE FILLE INSTRUITE?--QUELQUES
+ OPINIONS DE FEMMES.--L'DUCATION FMININE EST TROP SOUVENT
+ FRIVOLE ET SUPERFICIELLE.
+
+ IV.--IL FAUT INCULQUER A LA JEUNE FILLE DES GOTS PLUS
+ SRIEUX ET LA MIEUX PRPARER AUX DEVOIRS DE LA VIE ET DU
+ MARIAGE.--AVIS D'DUCATEURS CLBRES.
+
+
+I
+
+Cette question a le privilge de provoquer des adhsions enthousiastes
+et d'amres rcriminations.
+
+Semez, disent les idalistes, semez l'instruction pleines mains dans
+les intelligences fminines, et vous verrez bientt lever la semence et
+grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les
+hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le
+foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est dj la grce et
+la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumire et le bon conseil, et
+elle vivra en communion plus troite avec son mari. Que de fois celui-ci
+s'est plaint de l'indiffrence de sa compagne pour les connaissances
+qu'il possde, pour les tudes qu'il entreprend! levez-la donc son
+niveau; et l'poux, enfin compris, encourag dans ses ambitions, soutenu
+dans ses projets, assist mme en ses travaux, sera moins tent de
+chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui.
+Sans compter que, peu peu, par une infiltration lente et mystrieuse,
+les mres pourront transmettre leurs enfants des dispositions
+crbrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en
+trouvera surlev, l'esprit franais largi et fortifi. S'il faut en
+croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de
+quelles dlices l'panouissement intellectuel de la femme enivrera la
+spiritualit de l'homme. Supposez-les tous deux galement, quoique
+diversement, dvelopps au dedans: alors se consomme la communion des
+consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des
+affinits secrtes, les invisibles rencontres et les subtiles lections;
+alors, vraiment, le couple humain fconde par l'esprit la misre des
+heures et ternise la vie brve en y faisant sourdre l'infini[69].
+Point de doute: ce sera le paradis des anges.
+
+[Note 69: Lettre publie par M. Joseph RENAUD dans la _Faillite du
+mariage_, p. 31-32.]
+
+Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes
+les rservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'apptit de savoir
+et l'orgueil de connatre leur feront tourner la tte. De quelle vanit
+dominatrice vos bachelires et vos doctoresses craseront les redingotes
+environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'mancipation
+intellectuelle de la femme pour le dshonneur du genre mle. D'aprs
+lui, le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de
+la femme s'appelle: il veut! Comparant l'me de celle-ci une
+pellicule mouvante sur une eau peu profonde, il tient l'obissance pour
+le meilleur moyen de donner une profondeur sa surface. Au reste, cet
+tre superficiel et lger ne se relve que par l'enfantement. La femme
+est une nigme dont la solution s'appelle maternit. Hors de l, elle
+rapetisse sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de
+l'instruire, afin de l'lever jusqu' nous et d'en faire la confidente
+de notre idal, l'me de notre volont, notre gale intellectuelle. Il
+n'est que temps, au contraire, de la rappeler son rle et de la
+remettre sa place. Nietzsche a bien mrit de l'humanit lorsqu'il l'a
+dfinie: Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice[70].
+
+[Note 70: _L'Individualisme et l'Anarchie_, par douard SCHUR. Revue
+des Deux-Mondes du 15 aot 1895, p. 795-796.]
+
+Convient-il donc de monopoliser la lumire et la science au profit des
+hommes, et de condamner les femmes l'ignorance et la frivolit? Loin
+de nous cette injustice et cette cruaut. Il ne nous parat pas
+impossible que le sexe fminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit
+sans oublier sa tche maternelle, sans rien perdre de sa grce et de sa
+douceur. Vous tes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des
+femmes?--Parfaitement; et je vais dire comment je la conois.
+
+Il est du rle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni
+leur me, ni notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit
+dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou prcieux et
+fragile, une crature dlicieuse, mre de toutes les lgances, la joie
+de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction
+est de distraire nos soires, de dcorer notre intrieur, d'embellir et
+d'gayer notre vie. L'oisivet est sa loi. Elle est ne pour le luxe et
+la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses pchs mignons. L'autre
+conception, celle des gens pratiques et rudes, est rfractaire ces
+mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par
+destination naturelle, la matresse du logis. Qu'elle ne sorte point de
+son intrieur: les travaux d'aiguille et les soins du mnage doivent
+absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger
+la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et
+dbarbouiller les mioches.
+
+De ces deux faons pour l'homme de comprendre le rle de la femme, la
+premire dnote beaucoup d'orgueil et de fatuit, et la seconde,
+beaucoup d'gosme et de vulgarit. Toutes deux sont inacceptables. La
+femme ne doit tre ni bte de luxe, ni bte de somme.
+
+
+II
+
+Dans l'intrt de la race et dans l'intrt de l'homme, il n'est ni bon
+ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la
+futilit. On ne nous fera jamais croire qu'il est ncessaire au bonheur
+du mari et des enfants, que la mre languisse dans une complte
+indigence d'esprit. L'lvation de l'homme ne va point sans l'lvation
+correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-l ses jours
+et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses dsirs et ses rves.
+Comment l'un vivrait-il dans la lumire, si l'autre s'obstine dans les
+tnbres? Lorsque l'pouse est lgre, vaine, sotte ou nulle, comment
+voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien dous?
+
+Ce n'est pas qu'il soit besoin d'tre lettre ou artiste pour faire une
+pouse fidle et une mre excellente. Si vous n'aimez pas une jeune
+fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige
+l'pouser: le monde sera toujours plein de naves bourgeoises et de
+simples et accortes hritires. Personne ne rclame la suppression des
+petites oies blanches. Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne
+voulons mme pas, pour la jeune fille, d'une instruction intgrale,
+d'une instruction galitaire et obligatoire, qui en ferait une poupe
+savante ou une pdante chagrine et enlaidie: ce qui n'empche qu'il y
+ait de srieux avantages largir ses connaissances, lever et
+enrichir son esprit. On prparera de la sorte une compagne plus digne au
+mari et une directrice plus claire aux enfants.
+
+Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout productive par
+son influence sur l'homme, et dans la sphre de l'ide, et dans le
+rel. Comment serait-il indiffrent de cultiver son esprit, si l'on
+rflchit que les fils, qui natront d'elle, seront forms de sa chair
+et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur
+insufflera le meilleur d'elle-mme, son me et sa vie? Comment
+douterait-on qu'il ne ft utile d'lever et d'panouir son intelligence,
+son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient
+la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera
+pour lui un guide et un rconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute
+de le comprendre, une cause de dcouragement et d'impuissance? Les
+femmes ne sont point une espce isole dont nous ne puissions recevoir
+aucune influence. Comme pouses et comme mres, elles sont mles
+notre vie; et Dieu sait le pli profond et indlbile que leur contact
+journalier imprime notre coeur et notre esprit! Avec son admirable
+clairvoyance, Mme de Lambert nous prvient qu'elles font le bonheur ou
+le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir
+raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'lvent ou se
+dtruisent, puisque l'ducation des enfants leur est confie dans la
+premire jeunesse, temps o les impressions sont plus vives et plus
+profondes.
+
+Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur
+domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons
+ cette pense de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des
+femmes, leurs moyens de plaire, leur capacit d'attacher pour la vie
+des hommes dignes de respect et d'amour, dpendent plus de la culture de
+l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie
+moderne[71].
+
+[Note 71: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, p. 810.]
+
+Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en
+raison sans que la femme cherche le suivre et l'imiter? Quoi de plus
+naturel que le progrs de l'instruction parmi les hommes ait piqu
+l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur
+ouvrir plus libralement nos grandes coles pour devenir des pouses
+moins ignorantes et des mres plus cultives: qu'avons-nous rpondre?
+Nous voyant mordre belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la
+science, l'envie est venue la femme moderne d'y goter son tour:
+rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la
+gourmandise originelle. Succombant d'imprudentes suggestions, Adam
+reut jadis la pomme fatale des mains de notre premire mre; et voici
+maintenant que, prchant d'exemple, les hommes induisent les filles
+d've en tentation d'avide curiosit. Ne soyons donc point surpris
+qu'elles rclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait
+illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne
+le souffriraient pas.
+
+Au surplus, l'instruction bien donne et bien reue ne va point sans un
+exhaussement et un affermissement de tout l'tre humain, sans une
+ascension vers la lumire et la justice. La personnalit de la femme y
+trouvera son compte. Eu gard aux difficults de vivre, le sexe fminin
+rclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner
+gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de la
+femme en soi, cette discussion acadmique ne rsout point le problme
+du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos
+soeurs les plus mritantes. Combien d'entre elles sont condamnes
+gagner leur vie par un labeur indpendant? Or, j'ai tabli, qu'en ce qui
+concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par
+les hommes, l'intelligence fminine vaut bien l'intelligence masculine.
+Encore est-il qu'elle a besoin, comme la ntre, d'tre instruite et
+cultive. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes
+aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules
+pdantes: le droit la science est tout simplement, pour les filles
+pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le droit la vie.
+Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer
+profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main la
+communaut, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque
+jour la sueur de son front?
+
+
+III
+
+Que l'instruction soit donc largement dpartie aux femmes! Je ne trouve
+point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles
+s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de gologie, ni
+mme qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en
+dit. Et plus s'lvera le niveau de leurs connaissances, moins elles
+seront portes tirer vanit de leur science. Distinguant ce que
+Molire n'a pas distingu, nous concevons trs bien aujourd'hui qu'une
+femme savante ne soit pas ncessairement une prcieuse ridicule.
+
+A qui fera-t-on croire que, mme dans les runions les plus mondaines,
+l'instruction soit d'un secours inutile? Elle lve et aiguise le ton de
+la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile
+pointe d'rudition! ou mme de faire rougir de honte, par d'insidieuses
+questions d'histoire, quelque joli garon plus familier avec le roi de
+pique qu'avec les rois de France! Le dveloppement de l'instruction
+fminine multipliera peut-tre un type de jeune fille, dont il m'a t
+donn de connatre quelques jolis exemplaires: un type trs vivant, trs
+attirant, trs franais, je veux dire une jeune fille ouverte et
+franche, loyale et fire, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse
+sans frivolit, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail
+ni l'preuve, ayant de la volont et de la dcision, trs capable de se
+dvouer, de s'attacher qui sait la comprendre et l'aimer, en deux
+mots, une jeune fille qui, unissant aux qualits charmantes de son sexe
+une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse
+image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'poux de son choix comme une
+musique parfaite avec de nobles paroles.
+
+Mme de Rmusat ne voyait aucun motif de traiter les femmes moins
+srieusement que les hommes. J'ajouterai, pour dire toute ma pense,
+que je ne vois aucun motif de refuser une femme intelligente les
+moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui
+dissimuler la vrit, si elle est capable de la connatre? N'ayez
+crainte que les femmes usent trop gnralement des facilits de
+s'instruire que nous rclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces
+cratures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza,
+passent leur vie se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour o
+elles se croient trop vieilles pour apprendre. Il est si doux de ne
+rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidles parmi les hommes,
+conservera bien assez de dvotes parmi les femmes. Qu'on se rassure:
+l'espce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de
+Scudry disait au XVIIe sicle, non sans malice, qu'elles ne sont au
+monde que pour dormir, pour tre grasses, pour tre belles, pour ne rien
+faire et pour ne dire que des sottises![72].
+
+[Note 72: _Opinions de femmes sur la femme_, _loc. cit._, p. 840.]
+
+Si tout de mme les dames de cette sorte avaient une raison plus
+claire et une existence plus active, la socit s'en trouverait-elle
+plus mal? Le nombre est grand des Franaises qui, pourvues de tous les
+agrments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce
+n'est point qu'elles manquent de grce et de got. Elles s'habillent
+avec lgance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien
+que la conversation soit en dclin dans la plupart des salons, elles
+causent bien,--ou peu prs. De ce qu'il faut pour exceller dans cet
+art, elles ont au suprme degr la coquetterie et la finesse; il ne leur
+manque qu'une instruction, plus solide et plus srieuse, que les
+familles et les matresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts
+d'agrment, au chant, au piano, la danse, l'aquarelle, ces petits
+talents agrables qui fleurissent l'esprit sans le mrir et polissent
+les manires sans tremper le caractre ni fortifier la raison.
+
+Loin de nous la pense de bannir ces jolies choses de l'ducation des
+jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement
+et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit
+point nous faire oublier ou ngliger la culture des fruits. A
+mconnatre cette rgle majeure de toute ducation, les parents peuvent
+faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agrables voir
+dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes,
+excellentes valseuses, fires de leurs succs mondains, mais aussi de
+petites ttes folles, ne songeant qu'au plaisir et la toilette,
+frivoles de got, lgres d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.
+
+Mais elles vont au cours! m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas!
+L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui les promener
+travers la science, sans ordre ni mthode, toucher lgrement toutes
+les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous
+les sujets, introduire et empiler dans leurs jeunes cervelles mille
+et mille notions confuses et indigestes, en un mot, leur donner les
+apparences de l'instruction plus que la ralit du savoir et le
+discernement de la raison. On traite leur pauvre tte comme un vulgaire
+phonographe, comme une simple horloge rptition, comme un mcanisme
+automatique, en la forant enregistrer fidlement, reproduire
+exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage
+recommandation de Montaigne qu'il ne faut pas attacher le savoir
+l'me, mais l'y incorporer, qu'il ne faut pas l'en arroser, mais l'en
+teindre, on demande trop leur mmoire qui est surmene, perscute,
+violente. Et comme je comprends bien qu'aprs plusieurs annes d'un
+traitement aussi froce, nos jeunes filles de condition prennent l'tude
+en horreur et se jettent passionnment sur les chiffons et les romans! A
+cela, quel remde?
+
+
+IV
+
+Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit tre
+double: les lever plus fortement la connaissance de la vrit, les
+prparer plus srieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se
+tiennent.
+
+Voici ce que M. Alfred Mzires pense de la premire: En gnral, les
+jeunes filles franaises n'ont que trop de tendance la frivolit, trop
+de got naturel pour le succs, trop de dsir de plaire. On devrait les
+prserver avec soin de la lgret d'esprit qui est leur dfaut capital,
+les habituer rflchir et penser. Oui; une pdagogie bien comprise
+se fera une loi d'lever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler
+une me plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci
+de la rflexion. A cette fin, elle tchera surtout de faire entrer dans
+la tte des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait
+coutume d'insister) que leur ducation n'est pas finie dix-huit ans
+et que la premire robe de bal n'a, pas plus que le diplme de bachelier
+pour les jeunes gens, la vertu de donner leur science son parfait
+dveloppement[73]. Est-ce donc si difficile?
+
+[Note 73: Cit par REBIRE, _Les Femmes dans la science_, menus propos,
+p. 339.]
+
+Je me refuse croire que la lgret fminine soit incurable. On
+calomnie le sexe faible en lui prtant je ne sais quelle impuissance
+s'instruire et raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou
+autres futilits mondaines. Il n'en est pas moins vrai que ce qui leur
+manque le plus (c'est encore M. Mzires qui parle), ce sont les gots
+srieux. Il faut veiller en elles l'amour de l'tude, leur faire lire
+et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dgoter
+ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littrature est
+inonde et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le
+mpris de tout ce qui ne l'est pas[74].
+
+Faute de cultiver, d'clairer, de redresser mme le got littraire des
+femmes, le got public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est
+beau et bon ne russissant jamais sans elles. Tout ce qui peut arracher
+les femmes l'inutilit d'une existence mondaine ou misrable est un
+bien pour la patrie, un gage d'avenir[75]. A ces mots de Mme Edgar
+Quinet, nous ajouterons que dtourner les femmes de la littrature
+lgre ou vicieuse qui s'tale dans les livres et les journaux, est tout
+profit pour l'esprit national et la moralit publique, parce qu'en plus
+de la maternit physique, la femme est appele faire oeuvre de
+maternit morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les
+enfants de son me et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait,
+avec la vie, tous les germes de progrs, l'ide qui claire, l'amour qui
+enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanit. On lit dans les
+Lois de Platon: Les femmes ont une si grande influence sur les hommes
+que ce sont elles qui dterminent leur caractre. Partout o elles sont
+accoutumes une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les
+hommes sont corrompus et amollis. Tchons donc de les rendre srieuses.
+
+[Note 74: _Le Travail des femmes_. Revue encyclopdique, _loc. cit._, p.
+908-909.]
+
+[Note 75: _Ibid._, _La Femme moderne_, p. 882.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--L'DUCATION DES FILLES DOIT TRE CONFORME AUX DESTINES
+ DE LA FEMME.--POURQUOI?--NOS RAISONS.--DUQUER, C'EST
+ FORMER UNE PERSONNE HUMAINE.
+
+ II.--CULTURE RATIONNELLE.--A PROPOS DE L'ENSEIGNEMENT
+ SECONDAIRE DES FILLES.--VOEU EN FAVEUR DE L'INSTRUCTION
+ PROFESSIONNELLE.--CUEILS VITER: L'INFLATION DES TUDES
+ ET LE SURMENAGE DES LVES.
+
+ III.--CULTURE MORALE.--APRS LA FORMATION DE LA RAISON,
+ LA FORMATION DE LA CONSCIENCE ET DE LA VOLONT.--MENUS
+ PROPOS DE PDAGOGIE FMININE.--IDES NOUVELLES SUR
+ L'DUCATION DES FILLES.--LA DOGMATIQUE DE L'AMOUR.--NOS
+ SCRUPULES.
+
+ IV.--CULTURE SOCIALE.--ESPRIT NOUVEAU DE L'DUCATION
+ MODERNE DES FILLES.--OU EST LE DEVOIR DES HEUREUSES DE CE
+ MONDE?--VIEILLES OBJECTIONS: CE QU'ON PEUT Y RPONDRE.
+
+ V.--CULTURE RELIGIEUSE.--L'AME DES FEMMES ET LE BESOIN DE
+ CROIRE.--LE DOMAINE DE LA FOI ET LE DOMAINE DE LA
+ SCIENCE.--SI L'INSTRUCTION EST UN DANGER POUR LA RELIGION
+ ET LA MORALIT DES FEMMES.--A QUELLES CONDITIONS LE SAVOIR
+ SERA PROFITABLE A LA PIT ET A LA VERTU DES FILLES.
+
+
+Aprs avoir rappel sommairement le but lev auquel doit tendre la
+pdagogie fminine, il importe, ne ft-ce que pour donner nos ides
+plus de relief et de prcision, d'indiquer les principes directeurs
+auxquels nous subordonnons l'ducation moderne des jeunes filles.
+
+
+I
+
+Quelle est, au voeu de la nature, la destine normale de la femme?--tre
+pouse, tre mre. De son organisme physique et de sa constitution
+mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualits et de ses
+faiblesses, de l'impressionnabilit inquite de ses nerfs comme de la
+chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprme se dgage avec
+toute la clart propre aux vrits universelles. La maternit? mais
+c'est le cri de son me! Par la maternit, elle exerce la plnitude de
+sa fonction, elle utilise tous ses trsors de vie; par la maternit,
+elle gote sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle
+puise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la
+maternit, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'
+l'immolation de son tre aux fins ternelles de l'humanit.
+
+Si dj l'homme a pour destination sociale d'tre poux et pre, s'il ne
+remplit vraiment tout son rle, s'il ne connat fond toute la vie qu'
+la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux
+responsabilits de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la
+nature a soumise des fatalits plus nombreuses, des servitudes plus
+dures, dans l'intrt manifeste de la perptuation de l'espce? La
+maternit est sa raison d'tre, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.
+
+De l, cette grave consquence que l'ducation doit la prparer cette
+vocation auguste, lui en faire comprendre la dignit, lui en faire
+chrir les devoirs. C'tait l'avis de Mme de Stal: Il faut lever la
+jeune fille avec la pense constante qu'elle sera un jour la compagne de
+l'homme. Et Marion ajoute avec force qu'une pdagogie, qui ne mettrait
+pas ce lieu commun au rang de ses principes, serait extravagante ou
+criminelle[76].
+
+[Note 76: _La Psychologie de la femme_, p. 242.]
+
+Mais, en fait, le mariage n'est point la destine de toutes les femmes.
+Aprs la rgle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs
+laissant l'homme l'initiative des ouvertures et l'antriorit du
+choix, beaucoup de femmes sont condamnes vivre et vieillir
+solitaires. Et le clibat est, pour le plus grand nombre des filles, une
+source d'preuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain,
+isoles, dlaisses, dclasses, elles ont mille peines se suffire
+elles-mmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indpendants. Bien
+que, par nature et par destination, la femme soit voue la vie de
+famille et la paix du foyer, il faut nanmoins que l'ducation lui
+permette de se faire, en cas de ncessit, une libre place au soleil. L
+est, pour les vieilles filles, la dignit et le salut. Et combien de
+veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement,
+dmunies et dsempares, dans l'infriorit ou la misre? Les mettre
+mme de faire face aux ventualits les plus lourdes de l'existence par
+un travail indpendant et sr, tel est le plus grand service que
+l'ducation puisse rendre la gnralit des femmes.
+
+Et encore, avant d'tre pouses et mres, elles sont femmes. Disons
+plus: en elles, comme en nous, les caractres gnraux et les besoins
+communs de l'humanit priment les traits spciaux et les tendances
+distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent tre
+duques pour elles-mmes, pour leur bien propre, pour leur honneur,
+pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de
+la fminit, il importe de ne point ngliger les attributs suprieurs de
+l'humanit, dont elles sont les membres vivants au mme titre que les
+reprsentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire Fnelon que
+la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes, et que,
+de ce chef, elles sont la moiti du genre humain, rachete du sang de
+Jsus-Christ et destine la vie ternelle.
+
+En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de
+l'ducation est le mme, savoir l'lvation de la personne humaine
+toute la perfection dont elle est capable. Et cette ducation, nous
+avons trois raisons pour une de la donner pleinement la femme: parce
+qu'elle est un tre de chair et de sang, de raison et d'amour, un
+individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanit pensante et
+souffrante, une personnalit morale qui doit tre cultive pour
+elle-mme; parce qu'elle est destine au rle d'pouse et de mre, et
+qu'appele rgler tout le dtail des choses domestiques, elle ruine ou
+soutient les maisons, et qu'investie de la royaut du foyer, elle est le
+bon ou le mauvais gnie de la famille; parce qu'enfin, ayant la
+principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le
+monde, comme dit encore Fnelon, elles tiennent entre leurs mains la
+dignit, la moralit, l'avenir mme de la socit. lever et fortifier
+la femme, lever et prparer la mre, de telle sorte qu'pouse, fille ou
+veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la
+famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons
+l'ducation moderne des filles.
+
+Il s'ensuit que les femmes doivent tre leves aussi bien que les
+hommes, et qu'a cette fin elles ne mritent ni ddain ni adulation; car
+le ddain les voue l'ignorance et la mdiocrit, tandis que
+l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et
+futiles, les agrments superficiels et vains. Traitons-les donc avec
+respect, prenons-les au srieux; fortifions leur faiblesse par une
+culture aussi complte que possible, par une ducation rationnelle,
+morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui rsument tout notre
+programme pdagogique, ont besoin d'explication.
+
+
+II
+
+Premirement, la culture de la femme doit tre _rationnelle_. Autrement
+dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit approprie
+aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.
+
+Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins
+favorables s'y rsignent avec mlancolie, comme une fatalit
+inluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'tre
+moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir,
+la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la mme
+manire? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes
+intellectuelles ne concident pas absolument avec les ntres; parce que
+son organisme est plus dlicat et sa sensibilit plus vive; parce que sa
+nature mme la voue un autre rle dans la famille, une autre place
+dans la socit; parce qu'elle ne sert point de mme faon les destines
+de la race et les intrts essentiels de l'humanit.
+
+Toutes ces disparits de nature et de fonction entre l'homme et la femme
+s'opposent l'uniformit des programmes, des tudes et des disciplines.
+Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre
+l'instruction donne et le sexe qui la reoit. Comme notre corps ne se
+nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digre, de mme on ne
+s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile. Et
+M. Ernest Legouv induit de cette comparaison que la femme a droit
+tre leve aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme, et que
+mme dans le cas o on leur enseignerait tous deux la mme chose, il
+faut la lui enseigner, elle, diffremment[77]. Il ne s'agit pas, bien
+entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science
+dulcore et fade, une science _ad usum puellarum_, mais seulement,
+comme l'a dit un matre en pdagogie, M. Grard, de leur rendre la
+vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dgageant de
+tout ce qui n'est pas indispensable l'ducation de l'esprit[78]. Y
+a-t-on russi?
+
+[Note 77: _Le Travail de la femme._ Revue encyclopdique, _loc. cit._,
+p. 908.]
+
+[Note 78: _L'Enseignement secondaire des filles_, p. 142.]
+
+A peu prs. Les jeunes filles ont maintenant des lyces, des collges,
+des pensionnats spars. On s'est efforc de les prserver, autant que
+possible, des programmes encyclopdiques qui accablent les garons.
+Elles ne sont pas, les heureuses cratures, hantes, poursuivies,
+treintes par le cauchemar du baccalaurat. Plus souple et plus libre,
+leur instruction, rpartie entre matres et matresses, a pour sanction
+des examens de fin d'tudes ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute,
+l'enseignement secondaire spcial des jeunes filles, tel qu'il a t
+organis par la loi du 21 dcembre 1880, nous parat judicieusement
+compris et dos. On sait, d'ailleurs, s'il a russi! Depuis sa cration,
+l'effectif de sa clientle n'a pas cess de suivre une progression
+rgulire; et il sert trop bien les desseins du fminisme pour qu'on
+puisse douter de son extension croissante.
+
+Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est
+entr dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacr-Coeur a
+propos, non sans clat, de fonder Paris, au centre des lumires, une
+cole normale congrganiste rivale de celle de Svres, destine
+fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre
+les tablissements de l'tat, auxquels il ne manque humainement rien.
+Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein tait expos--_Les Religieuses
+enseignantes et les Ncessits de l'Apostolat_--a t mis l'index par
+une dcision de la Sacre-Congrgation des vques et rguliers en date
+du 27 mars 1899. Le Saint-Sige a prfr s'en remettre aux instituts
+religieux du soin de prendre les moyens idoines qui leur permettront de
+rpondre amplement aux dsirs des familles et d'lever les jeunes filles
+ la culture qui convient aux femmes chrtiennes. Il faut avouer que,
+si imparfait que puisse tre l'enseignement congrganiste, l'innovation
+projete avait le trs grave inconvnient de dtruire l'active mulation
+et la diversit fconde des communauts enseignantes de femmes, en leur
+imposant une mme prparation, une mme discipline scolaire, un mme
+entranement pdagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de
+l'Universit de France, l'glise n'a pas voulu soumettre ses oeuvres
+d'ducation l'uniformit rgimentaire.
+
+Et l, prcisment, est le vice de notre systme d'enseignement officiel
+qui, rtrci par des vues trop troites, ne convient qu'aux besoins et
+aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilgies. Fnelon a
+crit que le rsultat d'une ducation bien entendue doit nous mettre
+mme de remplir avec intelligence les devoirs de notre tat. C'est une
+parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une
+femme, sinon d'lever et d'instruire ses enfants, de diriger son
+intrieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dpenses, de
+balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence
+et conomie? Cela tant, je me demande si nos pdagogues ne sacrifient
+pas aujourd'hui le ncessaire au superflu. Tels qui croiraient droger
+en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un mnage
+en beurre, sucre ou caf, trouvent naturel de lui demander la quantit
+d'oxygne ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous
+d'organiser le mandarinat fminin ct du mandarinat masculin! Un
+rgime aussi sot nous donnerait une jolie socit: ni hommes ni femmes,
+tous diplms.
+
+Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux
+agir sur la vie, puisque le mariage et la maternit sont la destine
+normale de la femme, puisqu'il lui appartient de crer le foyer o
+grandiront les gnrations nouvelles, il est un sujet fminin, par
+excellence, qu'il importerait de joindre tous les degrs de
+l'enseignement des jeunes filles, c'est savoir l'hygine du logis, de
+la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes
+d'instruction, qu'une place tout fait insuffisante. Serait-il donc si
+difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine,
+une crche, un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-ns?
+Tenez pour assur qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et
+en os, qu'une poupe ressorts et falbalas.
+
+Pourquoi mme n'est-on pas entr rsolument dans la voie de la
+diffrenciation et de la varit des enseignements? Pour qu'une femme
+puisse vivre, en cas de ncessit, du travail de ses mains, il serait
+urgent de dvelopper l'enseignement professionnel sous toutes ses
+formes: 1 l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les
+fromageries et les fermes modles, en instituant de nouvelles coles
+d'agriculture et d'horticulture; 2 l'enseignement industriel, en
+favorisant l'extension et le progrs des arts de la femme dans toutes
+les branches de la production manufacturire; 3 l'enseignement
+commercial, en mettant la porte des jeunes filles les ressources
+d'une instruction rserve trop exclusivement aux jeunes gens dans nos
+coles de commerce rcemment cres. Combien de femmes, ainsi armes par
+une instruction technique sagement approprie leur sexe, seraient
+capables de diriger, aux champs ou la ville, avec autant d'habilet
+que de profit, un domaine, un atelier ou un ngoce?
+
+Sur ces points, tous les groupes fministes sont d'accord:
+l'enseignement spcial est encore crer pour la femme. Les deux sexes
+devraient recevoir une instruction adapte au milieu dans lequel ils
+sont appels vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une
+instruction commerciale ou industrielle dans les agglomrations urbaines
+ou les centres manufacturiers. Depuis quelques annes, les fministes de
+toutes nuances ont mis voeu sur voeu, afin de dterminer les pouvoirs
+publics organiser et multiplier au plus vite les coles
+professionnelles de filles. Voil de l'mancipation pdagogique saine et
+sage. Mais, sur ce point, l'tat ne semble pas press de nous donner
+satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrs raliser,
+puisque l'enseignement spcial des garons,--et surtout l'enseignement
+agricole,--est lui-mme manifestement insuffisant.
+
+Dresser la jeune fille aux tches sacres de la maternit, la bonne
+tenue du foyer, l'hygine savante de la maison, la pratique habile
+d'un mtier ou d'une profession, voil dj des points essentiels
+auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place minente qu'ils
+mritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il
+fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du
+brevet suprieur qui en est la plaie insparable, il n'est pas trs
+difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-cueils dont il
+faudrait, cote que cote, le garantir: j'ai nomm l'inflation des
+tudes et le surmenage des lves.
+
+Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui
+rclameront bon droit une instruction soigne, une culture complte.
+S'il est peu raisonnable de vouloir instruire suprieurement toutes les
+femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux doues les
+hautes spculations de la pense. Suivant le joli mot de M. Anatole
+France, la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et
+ses diaconesses[79].
+
+[Note 79: _Le jardin d'picure_, p. 192-193.]
+
+Par malheur, beaucoup de matresses ont le tort (cela est
+particulirement vrai des congrganistes) de s'appliquer faire de
+leurs lves, par une culture intensive des plus artificielles, de
+petites personnes, compltes et universelles, des natures minemment
+besacires, comme et dit Alfred de Musset, des cervelles richement
+meubles en apparence, mdiocrement instruites en ralit. Chaque maison
+brle d'inscrire sur son palmars de fin d'anne le plus grand nombre de
+brevetes qu'il est possible; et l'on gave, en consquence, les pauvres
+petites pensionnaires! Cette maladie du diplme commence pervertir les
+tudes fminines, surtout dans les tablissements religieux.
+
+Cela mme nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne
+perde peu peu l'incontestable supriorit qu'elle possde sur
+l'instruction des garons. Ajoutons que, sans mme qu'on largisse
+officiellement les programmes, les matresses, religieuses ou laques,
+se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur proccupation--et
+leur plus grave dfaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le
+malheur est qu'elles y russissent parfois, tant leur parole coule avec
+aisance et fuit avec volubilit. Les femmes, en gnral, se dispersent,
+se tranent, se noient dans un flot d'explications lectriques et
+torrentielles. D'o l'on a pu dire qu'elles sont moins bien doues que
+les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des
+coles mixtes est confie, presque partout, des instituteurs, tandis
+que les classes enfantines sont laisses naturellement aux
+institutrices.
+
+On pense bien que les fministes s'en plaignent. La Gauche du parti a
+mis le voeu que l'enseignement tous les degrs, y compris
+l'Universit, ft confi aux deux sexes indistinctement[80]. Mais, pour
+enlever aux hommes les chaires qu'ils dtiennent, ces dames ont un moyen
+plus dcisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur
+conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement
+secondaire des filles, dont les programmes et les mthodes nous semblent
+infiniment suprieurs ceux de nos lyces de garons. Aprs quoi, on
+verra, si elles y tiennent, ouvrir aux plus dignes les chaires de nos
+Universits. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office
+du matre est de solliciter, d'veiller les esprits plutt que de les
+bourrer,--l'instruction devant tre subordonne expressment
+l'ducation.
+
+[Note 80: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
+
+Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est--dire non
+seulement approprie aux devoirs des futures mres en mme temps qu' la
+condition sociale des jeunes filles, mais encore tourne judicieusement
+ l'amlioration intellectuelle de leur sexe, de manire redresser les
+imperfections, fortifier les faiblesses, parfaire les insuffisances
+de l'esprit fminin.
+
+Ainsi, nul ne conteste aux femmes la facult de retenir; mais il ne faut
+pas qu'elles apprennent et rptent vide, sans contrle ni rflexion.
+Nul ne leur conteste l'imagination; mais il n faut pas que ce don
+d'invention aventureux se dveloppe au dtriment de la logique et de la
+raison. Non qu'elles soient incapables de gnralisation; mais elles
+gnralisent trop vite, sans mthode, sans patience, sans scrupule. Non
+qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hte,
+sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont mme capables
+de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu
+sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que
+de seconde main[81], ou, comme dit Mme de Maintenon, elles ne savent
+qu' demi. Raison de plus pour les prmunir contre elles-mmes. Se
+dfier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre,
+travailler lentement, c'est quoi la femme semble plus impropre que
+l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout,
+c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de rflchir, moyennant quoi
+je ne serais pas surpris que la futilit des femmes se transformt en
+cette curiosit large et dsintresse qui fait les esprits fermes et
+les belles intelligences.
+
+[Note 81: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 217.]
+
+Quant surmener nos colires de gymnase comme on force la floraison
+d'une plante rare, je ne sais point d'exagration plus absurde et plus
+prilleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au
+grand air, qu'une culture savante distribue avec excs dans
+l'atmosphre lourde des serres. Est-ce dire que la robustesse du corps
+soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille
+exemples prouvent que, chez les hommes, la dbilit physique n'est pas
+un obstacle aux oeuvres de science et mme de gnie. Mais pourquoi
+charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand
+nombre? Ne les crasons point sous prtexte de les instruire. C'est la
+raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les
+femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acqurir,
+elles auraient trop de peine les porter.
+
+A la vrit, le temprament de la femme volue plus rapidement que celui
+de l'homme. La transformation des filles est plus prcoce et aussi plus
+accidente que celle des garons. A cette occasion, les hyginistes et
+les mdecins nous avertissent qu'il serait d'une fcheuse imprudence de
+soumettre les tudiants et les tudiantes au mme entranement crbral.
+Un professeur, qui a surveill des milliers de jeunes filles, atteste
+l'extrme frquence des absences motives par leur sant[82]. A pousser
+trop vivement leurs tudes, beaucoup se heurtent aux rsistances de la
+nature qui se venge, parfois avec cruaut, de la violence qu'elles lui
+ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux cueils,--nous
+voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des
+lves,--quand nous examinerons plus loin les systmes d'instruction et
+de coducation intgrales, qui figurent au programm de la Gauche
+fministe.
+
+[Note 82: P. Augustin RSLER, _La Question fministe_, p. 123.]
+
+
+III
+
+Deuximement, la culture de la femme doit tre _morale_. Aprs la
+formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses
+se tiennent. Ce serait dj un progrs considrable de mettre en
+honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes
+filles en rflexions salutaires, une culture prvoyante qui les rende
+capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu
+peu, dans les familles, cette culture superficielle ramasse
+ngligemment dans les cours mondains, cette culture mensongre faite
+de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agrments de salon,
+qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygine et
+de la direction du mnage, du dveloppement physique et moral de
+l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la
+dignit de la mre.
+
+Joignons qu'une conduite irrprochable ne se conoit gure sans un
+jugement droit. Apprenons bien penser et, du mme coup, nous
+apprendrons bien agir. Une instruction purement dcorative n'a pas de
+valeur ducatrice. On peut tre un lettr ingnieux, subtil, orn,
+accessible aux raffinements de la pense, amoureux des lgances de la
+forme, et n'tre, malgr cela, qu'un triste sire. Les gens cultivs ne
+sont aucunement l'abri des carts et des chutes. L'instruction doit
+donc tre soutenue et complte par des habitudes de rflexion active,
+de discernement sage et de forte conviction. Former des esprits
+capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idal
+de l'ducation moderne; et Mlle Dugard nous assure que c'est de lui
+que l'Universit s'inspire dans la direction des jeunes filles[83].
+
+[Note 83: _De l'ducation moderne des jeunes filles_, p. 7.]
+
+Trs bien. Mais que cette nouveaut soit du got des parents, c'est une
+autre affaire. Jusqu' ce jour, la mode et la tradition prconisent,
+pour les filles, une ducation pusillanime et timore qui, au lieu de
+dvelopper les nergies latentes, dtourne de l'action, paralyse
+l'effort, incline les volonts la rsignation, l'effacement,
+l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mres, entoures d'une
+sollicitude inquite, leves en vue de la tranquillit, du
+dsoeuvrement et du bien-tre, habitues ne jamais faire un pas ou
+dire un mot sans autorisation, toujours accompagnes, surveilles,
+annihiles, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite
+bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne
+sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par
+procuration. Toute responsabilit les effraie. Domestiques par avance,
+elles se dfient de la moindre libert. Sans convictions claires, sans
+nergie, sans initiative, mal prpares la vie, puisqu'elles ne
+connaissent le monde que par les distractions nervantes et la politesse
+mensongre des salons, l'me faible et le corps anmi, elles semblent
+faites pour devenir la chose d'un matre. L'poux peut venir: l'esclave
+est prte.
+
+Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient la merci de la
+premire volont forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il
+sage, est-il bon de travailler leur diminuer l'me, dprimer,
+touffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et
+bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de
+Fnelon: Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les
+fortifier! Il y a place ici pour une mancipation pdagogique des plus
+louables et des plus urgentes. Qu'est-ce dire?
+
+Il est clair que l'ducation moderne des filles doit avoir pour but
+essentiel d'accrotre et d'affermir en elles tout ce qui peut faire
+contrepoids l'motivit affective, l'excitabilit capricieuse qui
+constitue le fond de leur nature, de manire soumettre leur
+sensibilit au contrle de la raison et l'empire de la volont. Son
+premier devoir est de tonifier leur nervosit par un rgime sain et une
+rgle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une me bien
+quilibre se plat habiter une chair florissante, la pratique bien
+entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'nervement des bals
+et des soires. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et la
+maternit plus de vigueur et de sant.
+
+Pour tre morale, l'ducation s'appliquera encore dvelopper en elles
+la franchise et la sincrit. On sait que la jeune fille est volontiers
+complique, fuyante, ruse. A lui faire perdre le got des voies
+obliques, des dtours habiles, des petits manges artificieux, lui
+inspirer le culte de la loyaut, l'amour de la droiture, la rectitude
+scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidit d'me qui
+servira de caution ses plus gracieuses qualits. Mais ce que
+l'ducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volont. De ce
+ct, il y a infiniment faire: d'abord, pour la dgager du sentiment
+et de l'impressionnabilit qui la troublent, de l'impulsion irrflchie
+et de l'enttement obstin qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers
+le bien, pour la soumettre la loi du devoir, pour la plier au frein
+d'une conscience droite et pure, de faon qu'alors mme o tout appui
+viendrait lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le
+gouvernement de soi-mme.
+
+Le temps n'est plus o la contrainte suffisait assurer la soumission,
+de la jeunesse. C'est par une adhsion rflchie et spontane que les
+enfants d'aujourd'hui doivent tre amens la subordination,
+l'obissance, au sacrifice. La force d'me est le viatique des faibles.
+C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'lever la virilit morale.
+Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus
+ncessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre leurs enfants.
+De leur culture dpend notre honntet. Prparer nos filles donner des
+hommes la France de l'avenir, tel est le but poursuivre. C'est bon
+escient que, sur la mdaille frappe pour commmorer la fondation de
+l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a grav cette lgende:
+_Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet_.
+
+Si austres que puissent paratre ces ides, elles ne portent pas
+atteinte aux grces de la fminit. Elles les lvent et les
+ennoblissent, voil tout. Qui sait mme si cette faon de prendre la vie
+pour ce qu'elle est en ralit, c'est--dire comme une preuve et un
+devoir, ne ramnera pas notre jeunesse dore une conception plus
+exacte de la grandeur du mariage et de la dignit du foyer?
+
+On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les
+plus fortunes. Les unes, imbues des pires prjugs mondains, tiennent
+leur lgante frivolit pour le meilleur moyen d'attirer les pouseurs;
+et ddaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des gots et des
+antcdents de leur futur poux, elles consentent agrer les
+ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur
+la prsentation improvise d'un tiers complaisant. A trop se renseigner
+sur le caractre et la moralit d'un candidat, vouloir se marier en
+connaissance de cause, prtendre donner amour pour amour qui
+seulement le mrite, elles risqueraient de passer pour romanesques,
+tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard o l'argent a
+plus de part que l'affection, elles seront souvent considres par leur
+milieu ( l'trange aberration!) comme des jeunes filles positivement
+raisonnables.
+
+Les autres, pieuses et candides, entretenues navement dans les plus
+sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis
+perdu, comme un den jonch de fleurs, o, appuyes sur le bras du
+prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rves, elles vivront le
+roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables
+dlices. Derrire ce joli dcor, on oublie de leur montrer les ralits
+de l'existence et, aprs les flicits de demain, les obligations
+d'aprs-demain. Aux coeurs ingnus qui escomptent aveuglment une
+succession ininterrompue de bien-tre, de contentement et d'ivresses,
+l'avenir prpare de cruelles dceptions. Pareil aux annes qui passent
+en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies
+de son printemps sont brves et fugitives; son t ne tarde gure
+charger l'pouse des fruits de la maternit; puis vient l'automne, qui
+aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du mnage, de
+l'entretien et de l'ducation des enfants, des dpenses et des
+obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tt venu, o
+l'hiver apporte avec lui les maladies et les dfaillances de la
+vieillesse.
+
+Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en
+France, de leur cacher soigneusement?--A cette question, que me posait
+un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence
+interdit de rpondre par un prcepte absolu et gnral. Mon ide est
+qu'il y a moyen d'clairer, avec tact, la curiosit des grands enfants
+sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et mme en vitant
+les rvlations trop brusques, en procdant par gradations habiles, en
+s'abstenant avec soin de toute crudit de langage, en enveloppant la
+vrit d'un voile de prcautions ncessaires, il y a peut-tre, en
+certains cas, plus d'avantages que d'inconvnients fournir une jeune
+me certains avertissements sur les matires les plus dlicates.
+
+Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener
+bonne fin? A cela, je le rpte, point de rgle unique. Nous ne croyons
+pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les
+jeunes filles l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait
+trop simple. Nombreuses sont celles que vous amnerez plus srement
+jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur
+dvoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des
+claircissements prventifs, les carts ventuels, les complaisances
+possibles, les capitulations faciles de la femme marie, en supprimant
+la barrire que nos moeurs franaises ont leve entre les deux phases
+de leur vie, ne nous parat pas un moyen infaillible de les prparer
+mieux servir les intrts de la race, mieux remplir les devoirs du
+foyer.
+
+Et pourtant, dans son livre sur La nouvelle ducation de la femme dans
+les classes cultives, Mme d'Adhmar met hardiment l'avis qu'on
+renverse la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la
+vie de jeune fille et la vie de jeune femme, quitte la remplacer par
+une grille transparente travers laquelle se dcouvrira, petit
+petit, quelque chose de l'invitable avenir. De deux choses l'une,
+dit-on encore, ou le futur mari sera honnte, ou il ne le sera pas. Dans
+le premier cas, le brave homme trouvera son compte recevoir des mains
+d'habiles ducatrices une femme compltement leve; dans le second, il
+serait criminel de confier l'achvement de l'ducation fminine aux
+fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La
+jeunesse doit connatre la vie avant de la vivre.
+
+Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais tout
+apprendre avant l'ge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront
+plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosit
+risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une
+ducation plus largie, il ne me parat pas indispensable de les
+instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de
+leons gnrales, d'aprs un programme arrt d'avance, de l'exercice
+normal des sens selon les rgles tablies par la morale religieuse.
+J'ai quelque peine me figurer les Dames du Prceptorat chrtien,
+dont Mme d'Adhmar rve la cration, s'appliquant avec sincrit
+tudier entre elles et commenter devant leurs lves la dogmatique de
+l'amour, sous prtexte que celui-ci mane du ciel et qu'il mrite
+l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage
+sont-elles si ncessaires aux jeunes filles pour les prparer
+efficacement leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses
+n'a pas empch nos aeules et nos mres de comprendre et d'accomplir
+magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.
+
+Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas craindre que les
+nobles ouvertures de l'enseignement chrtien inquitent, agitent,
+chauffent certains tempraments? Y a-t-il prudence provoquer en
+toutes les mes l'veil des sens et la conscience du sexe? A-t-on
+rflchi aux difficults presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou
+l'institutrice traitera loquemment de l'amour divin, et voil des
+pensionnaires qui s'prendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice
+expliquera, avec une chaude persuasion, les mystres de l'amour naturel,
+et de tels claircissements ne peuvent tre sans danger pour les
+colires, ni sans apprhension pour les parents. Gardez-vous
+d'effaroucher la sainte pudeur, sous prtexte de renoncer aux calculs
+troits d'une pruderie imprvoyante et sotte! A vouloir dlivrer
+radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pdagogie hardie
+fait songer (excusez le mot) aux pches sans fracheur et aux jeunes
+filles sans duvet[84]. Froisse trop tt dans sa candeur par des mains
+rudes et indiscrtes, une me d'adolescente peut en tre meurtrie ou
+fane pour la vie.
+
+[Note 84: Lon CROUSL, _Nouvelle ducation de la femme dans les classes
+leves_. Le Fminisme chrtien, anne 1897-1898, p. 8.]
+
+Encore une fois, la rgle suivre en ces matires infiniment graves
+dpend des natures et des tempraments. Comme un caillou jet dans une
+eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non,
+la transparence de la source entire, il est des mes pures dont la
+connaissance des choses de la vie ne parvient jamais altrer
+l'admirable srnit, et des mes troubles dont la moindre secousse
+remue toutes les fanges. Aux premires, dont l'honntet est foncire,
+vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la puret n'est que
+superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrtion la lumire et
+la vrit.
+
+Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences
+particulires, et non par enseignement public. Et nous maintenons en
+principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous
+mystrieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus dlicat que la
+formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains
+claircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans
+dflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire
+tomber la poussire de ses ailes.
+
+Cette tche exige la dlicatesse et l'inspiration d'une mre. Et les
+institutrices, religieuses ou laques, ne sauraient suppler celle-ci
+que rarement, avec l'agrment de la famille, sous forme d'avertissements
+intimes, en y mettant toutes sortes de prcautions et de mnagements. Il
+y aurait imprudence riger en rgle gnrale, en systme pdagogique,
+des divulgations publiques et collectives qui ne sont que trs
+exceptionnellement dsirables ou possibles. L'ducation d'une conscience
+se peut faire, Dieu merci! sans qu'une matresse ait besoin de mettre
+nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.
+
+
+IV
+
+Troisimement, la culture de la femme doit tre _sociale_. Ceci est
+nouveau. Nous vivons en un temps o le spectacle de l'ingalit des
+fortunes et des conditions veille dans les mes bien nes je ne sais
+quel malaise indfinissable. Jamais le problme de la misre n'a excit
+une proccupation si vive, une anxit si poignante. Jamais la
+lgitimit des plaintes, la ncessit des rformes, l'urgence des
+rparations, ne se sont manifestes la conscience publique avec une
+force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'o qu'ils
+viennent, se prolongent en douloureux chos jusqu'au fond de nous-mmes.
+Il semble que plus le bien-tre s'tend par en haut, plus le progrs
+illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dnuement et des
+tnbres d'en bas. Un apptit de justice, que les ges prcdents
+n'avaient point connu, travaille confusment le sicle qui commence. Les
+plus distraits ont peine rester indiffrents devant l'imminence des
+questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants,
+des blesss, des vaincus de ce monde, qui appellent l'aide et
+demandent se relever, travailler, vivre. Il n'est point douteux
+que l'esprit de solidarit ne se propage et ne s'avive de jour en jour.
+Le lien de fraternit qui nous unit mystrieusement les uns aux autres
+est plus prsent et plus sensible nos mes. Chacun voit mieux le
+devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de
+_socialiser_ l'ducation.
+
+Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les
+femmes, cratures de grce et de bont qui rien d'humain ne rsiste
+longtemps, ont un rle remplir, dont beaucoup ne comprennent ni
+l'actualit ni la grandeur. En vain le domaine de la charit s'ouvre
+immense aux bonnes volonts: oeuvres de relvement crer, foyers
+d'assistance entretenir, indigents et malades visiter, maisons de
+refuge et de retraite ouvrir et multiplier. Il y a surtout l'enfance
+ sauver, la vieillesse soutenir, et plus particulirement l'ouvrire,
+cette soeur du peuple si mritante et si oublie, prserver contre les
+tentations de la rue, dfendre contre les mauvais conseils de la
+misre. L est le devoir. Combien de femmes s'en dsintressent parce
+que, jeunes filles, elles n'ont pas appris le connatre et le
+pratiquer?
+
+Apprenons-leur donc, l'ge o le coeur s'ouvre naturellement tout ce
+qui est tendre et bon, que la destine de la femme n'est pas dans la
+mdiocrit du bien-tre goste, mais plus haut, dans une vie utile,
+employe combattre le mal et diminuer la souffrance. Apprenons aux
+demoiselles riches, trop disposes rver d'une vie luxueuse et
+dissipe, que leurs toilettes commandes trop tard, exiges trop tt, se
+traduisent en souffrances pour les ouvrires de l'aiguille ainsi
+condamnes, tour tour, au travail de nuit qui les puise et au chmage
+qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les
+devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonrent point
+des obligations plus larges qui dpassent l'horizon familial, et
+qu'aprs avoir donn premirement leur affection et leur peine ceux
+qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur
+bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons
+toutes que rparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la
+vie des malheureux, entrer doucement dans leurs proccupations, dans
+leurs preuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs
+deuils et de leurs misres, est le seul moyen de dsarmer les rancunes
+et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines ingalits
+cuisantes. Apprenons mme aux enfants gtes des classes suprieures (il
+n'est que temps!) que, faute d'lever charitablement les deshrits
+jusqu' elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser
+violemment jusqu' eux.
+
+Pourquoi ne pas prcher tout de suite le socialisme nos
+filles?--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient
+pas la direction sociale que j'assigne l'ducation fminine, sont
+pris de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacit
+du systme collectiviste. La rvolution est possible, mais le socialisme
+est irralisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique
+l'abolition de la proprit prive. Si la premire peut faire des
+ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable.
+J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il
+n'est donn aucun mcanisme politique, si savamment combin, si
+fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la socit
+tout entire pour la rtablir, de main de matre, dans la paix, la
+justice et la flicit. Bien plus, l'avnement du rgime collectiviste
+n'irait pas sans une diminution de nous-mmes, sans un amoindrissement
+des liberts et des nergies individuelles, sans un ralentissement ou
+mme une rgression du progrs humain. Mais si notre socit ne peut
+tre refondue en bloc, libre nous de l'amliorer en dtail. Et c'est
+cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les
+heureuses de ce monde. Elles y ont un rle superbe remplir.
+
+Pour relever une me dfaillante et rappeler l'esprance qui s'envole,
+pour susciter l'effort de vivre chez les plus dcourags et rendre la
+patience et le courage aux dsesprs, la dlicatesse fminine est
+incomparable. Tel qui se rvolterait contre la piti un peu froide d'un
+philanthrope ou d'un professionnel de la charit, sera dsarm par
+quelques mots compatissants tombs des lvres d'une femme. Il est des
+tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de
+mre, des plaies qui ne peuvent tre panses que par la main souple et
+fine d'une amie, des vies sombres et dsoles dans lesquelles une jeune
+fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser,
+gurir, voil une mission vraiment fminine. Il est plus facile aux
+femmes qu'aux hommes de vaincre les dfiances du peuple, de gagner les
+bonnes grces des mres par les soins donns aux enfants, de dsarmer
+les prventions farouches des pres par l'intrt tmoign leurs
+mnagres. Des messagres de paix sociale, voil ce que les femmes
+riches ou aises devraient tre dans ntre socit si dure et si
+divise!
+
+Or, l'ducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et
+les prparer directement cette fonction. Il vaut mieux socialiser les
+mes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer
+les classes. Et afin de joindre l'exemple au prcepte, pourquoi les
+mres de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles
+pas plus frquemment, plus troitement, leurs enfants aux oeuvres
+d'assistance et de charit? Quelques visites, au cours de chaque
+semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portes
+d'une main amie un enfant malade ou un vieillard infirme,
+ouvriraient, mieux que toutes les prdications, le coeur de nos fils et
+de nos filles la compassion, la solidarit, l'amour de nos
+semblables.
+
+A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relve
+de la lgislation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait
+tre attnu srieusement que par des rformes politiques qui ne vous
+regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous
+ne changerez point la socit, si vous ne changez pralablement les
+coeurs. Point de rformes efficaces sans la rforme de soi-mme. Faire
+le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien gnral de
+la communaut. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu.
+Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de rpandre autour de
+vous la sainte contagion de la bont. Vous aurez la joie d'en tirer
+double profit, l'exercice de la bienfaisance amliorant celui qui donne
+autant que celui qui reoit.
+
+Direz-vous que la souffrance et la misre sont des fatalits
+ncessaires, que l'ordre mystrieux des choses implique l'existence
+juxtapose des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter
+un jugement si hautain et si ddaigneux, tant que vous n'aurez pas
+essay d'allger les maux d'autrui avec le zle attentif que vous mettez
+ prvoir et diminuer les vtres? Qui sait si votre indiffrence,
+votre luxe, votre duret, et plus encore les fautes de la socit tout
+entire, ne sont pas responsables, pour une large part, des preuves, du
+dnuement, du vice mme de ses membres infrieurs? Avant de parler
+d'ordre ncessaire, essayez donc de le changer. Avant de prtendre que
+la misre est incorrigible, faites effort pour la gurir.
+
+Direz-vous que les organes de la charit publique et prive, que vous
+commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce
+qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plat!
+L'assistance officielle entretient la pauvret, elle ne la gurit pas.
+Elle considre les indigents comme un troupeau nourrir, et non comme
+une famille malheureuse plaindre et lever. On l'a dit cent fois: il
+ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social
+consiste se dpenser soi-mme, se dvouer, servir. Alors, quoi?
+
+Direz-vous que vous donnez ostensiblement, gnreusement, toutes les
+qutes, toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le cur
+de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et
+mritants, et que l'intermdiaire des fonctionnaires de la charit
+atteint plus srement la misre cache, leur assistance tant mieux
+renseigne et mieux rpartie?--Mauvais prtexte. Il ne suffit point que
+la charit s'exerce par procuration, par dlgation. Il faut aborder
+fraternellement l'infortune et assister, frquenter, traiter la pauvret
+comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple
+visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors
+refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents domicile,--ce
+qui est, pour le riche, un devoir sacr d'humanit? L'aumne
+individuelle elle-mme, lorsqu'elle est jete distraitement au mendiant
+inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien;
+sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'gosme ou d'ennui, par
+lequel nous croyons librer notre conscience, en dbarrassant nos yeux
+d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres
+avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affiche,
+sans familiarit fausse et dplace, comme des soeurs vont des frres
+affligs ou malheureux! Et surtout tchez de les aimer pour qu'ils vous
+aiment!
+
+Direz-vous enfin qu'un intrieur misrable est peu attrayant, qu'on y
+respire des odeurs dplaisantes, qu'on y subit des contacts
+dsagrables, et qu' ces visites rptes, vos filles risquent de
+perdre la distinction de leur langage et de leurs faons, le sentiment
+et la grce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons
+point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux.
+Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre
+sollicitude aux pires ncessiteux. Les braves gens de votre voisinage
+seront si sensibles une bonne parole dite sans fiert! Une caresse aux
+enfants, un conseil, un service la mre, un vtement chaud, une tisane
+aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conqurir leurs
+coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honntes et proprettes o
+des ouvrires de tout ge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur
+sans joie et sans rpit, pour faire vivre maigrement la maisonne. Vous
+y monterez gaiement, vous et les vtres, pour peu que vous songiez que
+le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre
+existence libre et facile, la rdemption de vos privilges de fortune et
+de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de
+l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins
+clment vous avait fait natre aussi pauvres que vos pauvres, il se
+pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames,
+craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en
+mettez pas! La poigne de main que vous changerez avec vos amis
+indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.
+
+Ce programme d'ducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour
+nos mes dbiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinment
+ferms ce qui drange leurs aises ou n'atteint pas leurs intrts
+prsents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet
+idal. Dans un opuscule trs intressant de Mlle Dugard, une matresse
+distingue qui parat trs prise de l'esprit nouveau, nous lisons
+ceci: On leur enseigne que si cette oeuvre de rparation relve de
+toutes les volonts bonnes, elle leur appartient surtout elles jeunes
+filles des classes aises, affranchies des servitudes accablantes pour
+l'me, et qu'en agissant de la sorte et en se dvouant aux autres, elles
+ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais
+simplement le devoir[85]. C'est parfait.
+
+[Note 85: _De l'ducation moderne des jeunes filles_, p. 28.]
+
+Du ct des filles aussi bien que du ct des garons, il n'est que
+l'ducation de la responsabilit et la conscience de la solidarit qui
+puissent raliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je
+compte mme sur le fminisme chrtien,--d'inspiration catholique ou
+protestante,--pour conqurir ces ides les familles religieuses et les
+tablissements libres. Car ce que je viens de dire relve, il me semble,
+du plus pur esprit vanglique. Il suffit d'tre chrtien pour traiter
+les malheureux en frres. Riches et pauvres sont ncessairement gaux
+pour qui croit l'galit des mes rachetes par le mme Dieu.
+
+Et cette considration pieuse est un nouveau motif, pour les femmes
+dvotes, de travailler sur la terre au rgne de la fraternit
+chrtienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait,
+l'union idale! Voil comment la bont et l'unit, conues dans leur
+plnitude et s'engendrant l'une l'autre, dcoulent naturellement d'une
+source divine et supposent cette vieillerie ncessaire et sainte: la
+religion.
+
+
+V
+
+Quatrimement, la culture de la femme doit tre _religieuse_. Nous
+voulons dire que le spiritualisme nous semble le complment ncessaire
+de l'ducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui,
+parce que les principes directeurs de l'vangile permettent, mieux que
+tous autres, de concevoir le bien avec clart, de le vouloir avec force
+et de le raliser jusqu' l'immolation de soi-mme. Rien de plus
+rconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu gard
+aux preuves et aux servitudes qui menacent particulirement son sexe,
+la femme, plus que l'homme peut-tre, prouve le besoin d'appeler Dieu
+son secours.
+
+De par la sensibilit de son tre et la tendresse de son coeur (nous
+savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa
+nature), la femme est profondment religieuse. Et ce sentiment trs vif
+est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en
+prsence du mystre des choses, de la ncessit d'un appui et d'un
+consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce
+monde. Et cet instinct sublime est largi, spiritualis par une sorte
+d'lvation de l'me vers l'infini, par un appel au principe ternel de
+la vie, par une soif inextinguible de pit et d'adoration. Les femmes
+croient, parce qu'elles ont besoin de croire une puissance qui relve
+leur faiblesse, un amour qui emplisse leur coeur.
+
+C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si
+agissant. Jamais le mystre de l'au-del ne les laissera indiffrentes.
+Il leur faut une solution complte aux problmes de la vie et de la
+mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs mes. Elles
+traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. Nous pouvons dire tout ce
+que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en
+sommes ravis. Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est
+une raison pour l'ducation de ne point s'attaquer leurs croyances.
+
+A la vrit, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent
+point s'en passer. Mme parmi les fortes ttes du fminisme, il en est
+plus d'une qui n'a rpudi les dogmes chrtiens que pour s'affilier
+passionnment au spiritisme ou la franc-maonnerie. A dfaut du culte
+catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantme, un semblant
+de religion. Celles qui vont jusqu' la ngation absolue y mettent une
+violence impie, une intolrance haineuse, qui fait de leur incroyance
+une faon de religion du nant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse
+se voue l'athisme avec une sorte de pit aveugle. On a vu des jeunes
+filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un
+enthousiasme et une ferveur mystiques.
+
+L'ducation des filles ne doit pas, ne peut pas tre irreligieuse, la
+religion se mlant tous leurs sentiments. Au reste, la morale
+indpendante a donn de trop pauvres fruits du ct des garons, pour
+qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lyces de
+filles. On n'ignore point avec quelle vhmence les femmes se
+plaignent,--non sans raison,--de l'immoralit des hommes. Tchons, au
+moins, de ne pas branler la vertu fminine: car, sans elle, l'honntet
+qui nous reste serait bientt rduite rien.
+
+Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pdagogie de mettre tout
+en oeuvre pour former des consciences aussi veilles, aussi
+scrupuleuses que possible, des mes pures et droites, des volonts
+fermes et sres? Or, en matire d'ducation, je le rpte, la religion
+est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que
+la foi, l'esprance et la charit sont les plus augustes des
+prservatifs, et les plus rconfortants des viatiques, parce qu'il s'en
+dgage une douceur, une chaleur, une srnit qui aide supporter le
+poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un largissement
+de notre horizon, une lvation de l'existence qui rehausse, ennoblit,
+sanctifie notre misrable humanit. Que les matres et les matresses,
+qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs
+lves. Ces gards leur sont commands par un scrupule trs dlicat et
+trs pur que Littr formula jadis en termes admirables, et dont, nous
+autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire
+une loi absolue: Je me suis trop rendu compte des souffrances et des
+difficults de la vie pour vouloir ter qui que ce soit des
+convictions qui le soutiennent dans les diverses preuves.
+
+Est-ce dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin
+d'tre clair, lev, spiritualis par une culture intellectuelle plus
+forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient
+plus notre poque. Et chose grave, dont le clerg convient lui-mme:
+jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses
+qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrtien n'a t plus rare ou plus
+dbile. La religion des modernes a besoin d'tre fortement raisonne. Ce
+qui ne veut pas dire que notre raison doive empiter sur le domaine de
+la foi et rejeter le mystre parce qu'elle n'arrive pas comprendre
+l'incomprhensible, connatre l'inconnaissable. Croire et savoir font
+deux. S'il n'y avait pas de mystre dans la religion, remarque M.
+Brunetire, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais! Et l'objet de
+la connaissance et l'objet de la croyance tant distincts, il n'y a
+point de danger que la foi contredise la raison. Elle ne s'y oppose
+point, poursuit le mme auteur; elle nous introduit seulement dans une
+rgion plus qu'humaine, o la raison, tant humaine, n'a point d'accs;
+elle nous donne des lumires qui ne sont point de la raison; elle
+complte la raison; elle la continue, elle l'achve et, si je l'ose
+dire, elle la couronne[86].
+
+[Note 86: Confrence faite Lille en dcembre 1900 sur les _Raisons de
+croire_.]
+
+D'o suit qu'il est permis d'tre un savant trs libre et trs hardi,
+sans cesser d'tre un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre
+grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un mme homme;
+coexister en une mme chair, sans gne ni amoindrissement pour l'une ou
+pour l'autre. C'est ainsi que l'Universit compte en son sein beaucoup
+de vrais savants qui sont de parfaits chrtiens. Et ceux-ci ne manquent
+point d'accueillir par un clat de rire toutes les tirades sur
+l'incompatibilit de la foi et du savoir, sur la substitution de la
+science la religion, et autres niaiseries normes qui s'talent dans
+les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.
+
+Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent
+point,--sans quoi la critique se rsoudrait vite en ngation
+tmraire,--l'infirmit de notre esprit a parfois surcharg, obscurci le
+dogme religieux d'une enveloppe de contingences matrielles, de
+pratiques dvotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'glise subit
+regret ou tolre avec peine, et qu'il est sage de discerner, de
+soulever, d'carter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater
+l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme
+toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine suprieur de la
+foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux matres
+qu'il appartient de les suggrer l'me de la jeunesse, au lieu de la
+noyer dans cet abme de tnbres et d'inquitudes qui s'appelle: le
+doute.
+
+A cela, nous diront certains esprits courts et attards, il n'y a qu'un
+malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrdule et immoral,
+et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a
+dj ruin la foi et la chastet des garons.--C'est trop dire. De
+grce, n'attribuons pas l'instruction religieuse, que nous rclamons
+pour le sexe fminin, les dviations et les ravages qu'une instruction
+irreligieuse a pu infliger l'me d'une certaine jeunesse indiffrente
+ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et
+la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous,
+de si grands savants fassent de si bons chrtiens? Comment admettre,
+d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la
+religion, et qu'une France mieux claire ne puisse tre qu'une France
+dchristianise?
+
+A l'accroissement de la culture fminine, nous voyons mme un profit
+rel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa
+clientle de dvotes, l'glise romaine (j'y faisais allusion tout
+l'heure) s'est peu peu effmine. Petites chapelles, petites
+dvotions, petites confrries, ont morcel et affaibli l'admirable unit
+du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins Dieu qu' ses
+saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et
+endort, alors qu'elle devrait tre un principe de force et d'action qui
+secoue les timides et rveille les endormis. Faites que les femmes
+soient plus instruites, et leur dvotion rgnre prendra, du coup, un
+ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques.
+Dans une confrence donne Besanon la fin de novembre 1900, sous la
+prsidence de l'archevque, M. tienne Lamy a dvelopp cette ide que
+la Franaise peut tendre son savoir sans exposer sa foi, et que
+l'glise, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester
+fidle sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les
+mes[87]. Ce vigoureux appel au fminisme chrtien sera-t-il entendu?
+
+[Note 87: _La Femme de demain_, pp. 7 et s.]
+
+Au surplus, c'est une erreur d'ducation de croire que la culture de
+l'esprit soit un danger pour la foi et la pit des jeunes filles.
+L'ignorance n'est pas prcisment une condition de vertu. Un vnrable
+cur de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des
+ouvroirs, les orphelines les moins renseignes sont aussi les plus
+exposes aux surprises et aux dfaillances. S'il est vrai qu'un homme
+prvenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut
+quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqu l-dessus) dchirer ses
+yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de
+l'amour. L'instruction bien comprise permet la jeunesse de tout
+apprendre, de tout connatre, en lui laissant deviner peu peu ce qu'on
+ne dit pas travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?
+
+Sans souhaiter pour Agns une ignorance purile et sotte, Molire
+estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une rvlation
+suffisante. Mais cette pdagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles
+l'abri des piges, puisqu'elles n'en connatraient le danger qu'en y
+tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prmunir contre la
+licence des moeurs et les excs de leur propre imagination, en les
+dtournant des lectures malsaines et des sductions du mauvais luxe.
+Depuis que l'exprience nous a dmontr qu'une savante n'est pas
+ncessairement une pdante, il nous apparat mieux qu'tudier,
+apprendre, savoir, c'est proprement clairer, lever, fortifier son
+jugement, sa raison, sa volont. A regarder la vie en face et se dire
+qu'elle nous rserve, presque toujours, plus d'preuves que de joies,
+les jeunes filles, sans rien perdre de leur grce, seront mieux pourvues
+de sagesse et de gravit, de courage et de prudence. Ce n'est point
+l'habitude de rflchir et de penser, mais l'inconscience et la
+lgret, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons
+ nos filles des gots srieux; et, sans pdantisme maussade, elles
+prfreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches,
+loyales, elles sauront distinguer la puret de la pruderie, l'amnit du
+bavardage, la gaiet de la dissipation. Et leur honntet sera plus
+solide et leur religion plus tolrante, puisqu'elles se seront
+affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mlent
+trop souvent la vertu et la dvotion.
+
+Nous dirons mme que l'ouverture et la clart de l'intelligence nous
+semblent insparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de
+ses devoirs et la ferme volont de les accomplir. N'est-ce pas le
+malheur d'une instruction superficielle et d'une ducation frivole
+d'entretenir au coeur de la femme des illusions puriles, que les
+exigences de l'avenir peuvent tourner en dsenchantement et en rvolte
+contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficults de la vie,
+elle ne saurait manquer d'tre plus attache sa condition, sa
+famille, sa maison, et de mieux discerner, par del le mirage de la
+jeunesse, les ralits et les obligations de l'ge mur et, au-dessus de
+l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.
+
+Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines
+ttes plus faibles ou chauffe certaines mes plus troubles. Nous savons
+qu'il ne suffit pas toujours d'clairer l'innocence pour la rendre
+incorruptible. Aprs la rgle, l'exception.
+
+Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne
+dtournent certaines femmes de la modestie et de la pit. Prparer la
+jeune fille, non pas usurper les fonctions de l'homme, mais remplir
+sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science
+doivent poursuivre en se prtant un mutuel appui. Une croyance, quelle
+qu'elle soit, est ncessaire toute oeuvre d'ducation, parce qu'on ne
+se fait obir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce
+que l'athisme pse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et
+qu'en assurant nos filles le srieux et la probit que donne la
+science, la modestie et le rconfort que procure la religion, nous
+servirons du mme coup les fins les plus leves de l'me, qui
+consistent clairer la pit par le savoir et fortifier la vertu par
+la foi.
+
+Veillons ensuite ne point blesser ni dfrachir la grce de la
+seizime anne. J'y reviens dessein: tout connatre avant le temps,
+certaines jeunes filles risqueraient d'tre moins angliques. A ct
+d'mes foncirement honntes auxquelles on peut tout apprendre sans
+altrer leur limpidit profonde, il en est d'inquites, dont la puret
+n'est que de surface, et qu'une rvlation trop brusque jetterait hors
+d'elles-mmes. Nous revendiquons pour la mre franaise, la plus tendre
+et la plus admirable des mres, la dlicate mission d'ouvrir doucement,
+sans prcipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y
+verser, au moment voulu, la lumire, l'apaisement et la scurit.
+Fnelon crivait une dame de qualit: J'estime beaucoup l'ducation
+dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mre,
+quand celle-ci peut s'y consacrer.
+
+Sous rserve du rle essentiel de la religion et de l'intervention
+dsirable de la mre, nous tenons pour exact de prtendre qu'une
+intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseigne, arme
+les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une pit plus forte. Et
+pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une
+jeune fille, leve d'aprs la mthode d'ducation dont nous venons
+d'indiquer l'esprit gnral, munie d'une culture _rationnelle_,
+_morale_, _sociale_ et _religieuse_, sera prpare, la vie aussi bien
+qu'elle peut l'tre et, par suite, capable de remplir dignement sur la
+terre tout son devoir et toute sa destine.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+De l'instruction intgrale
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE PROGRAMME DU FMINISME RADICAL.--VARIANTES
+ HABILES.--INSTRUCTION OU DUCATION?
+
+ II.--IDES COLLECTIVISTES.--IDES ANARCHISTES.--APPEL A LA
+ SOCIALE ET A LA MCANIQUE.
+
+ III.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE S'TENDRE A TOUTE LA JEUNESSE
+ ET A TOUTE LA SCIENCE?--RAISON D'EN DOUTER.--CE QU'IL Y A
+ DE BON DANS L'IDAL DE L'INSTRUCTION POUR TOUS.
+
+ IV.--L'INSTRUCTION INTGRALE DES FEMMES DOIT-ELLE TRE
+ LAQUE? GRATUITE? OBLIGATOIRE?--DFENSE DES FEMMES
+ CHRTIENNES.
+
+ V.--ILLUSIONS ET DANGERS DE L'INSTRUCTION A BASE
+ ENCYCLOPDIQUE.--L'INSTRUCTION INTGRALE A-T-ELLE QUELQUE
+ VERTU DUCATRICE?--LA FOI EN LA SCIENCE.--LA RELIGION DE LA
+ BEAUT.
+
+ VI.--NOTRE FORMULE: L'INSTRUCTION COMPLTE POUR LES PLUS
+ CAPABLES ET LES PLUS DIGNES.--POINT DE BACCALAURAT POUR
+ LES FILLES.--CONCLUSION.
+
+
+Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une ducation
+plus virile les meilleurs rsultats pour l'avenir du sexe fminin,
+soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcrot d'tudes
+inconsidres, le trsor de ses qualits propres, et estimant que ce
+serait payer trop cher le dveloppement de son intellectualit que de
+l'acheter au prix de sa sant morale et physique, il nous est impossible
+d'accueillir avec complaisance les nouveauts radicales et les
+hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prtention
+d'imposer immdiatement la jeunesse franaise. Sous le prtexte d'une
+mtamorphose absolue, que nous persistons croire fcheuse et
+irralisable, le fminisme avanc, poussant outrance l'mancipation
+pdagogique des jeunes filles, prconise une srie de mesures excessives
+qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropries leur temprament
+et peu profitables leurs intrts, ne tendent rien moins qu'
+dformer le moral et fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce dire?
+
+
+I
+
+Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrme-Gauche fministe, si
+sduisant qu'il puisse paratre. Jugez donc: il faut que tous apprennent
+et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste,
+l'instruction intgrale. Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous
+expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la
+citerons textuellement, en soulignant, aprs elle, les mots essentiels.
+Nous voulons l'ducation, intgrale dans son _objet_, tous les hommes
+et toutes les femmes ayant galement droit leur complet
+dveloppement;--nous la voulons dans la _mthode de culture_ et dans les
+_moyens de culture_, c'est--dire que l'ducation doit _crer un milieu_
+qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de
+la connaissance, afin d'veiller son initiative personnelle; elle doit
+_prserver son cerveau_ de toute empreinte servile, en l'habituant
+l'observation, l'exprimentation, la dduction, la synthse; de
+telle sorte qu'il arrive _se faire sa loi morale_, au lieu de la
+_recevoir toute faite_; elle doit _cultiver_, _universaliser_, par la
+mise en prsence de la matire et des outils primordiaux, ses aptitudes,
+le jeu normal des muscles, l'ducation des sens, de faon lui assurer
+l'indpendance conomique en lui donnant les _procds gnraux du
+travail_. Et cette bonne demoiselle,--une pdagogue, s'il vous
+plat!--nous assure qu'ainsi organise, l'ducation nationale supprimera
+en un tour de main l'ignorance et la misre[88].
+
+[Note 88: Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 849.]
+
+Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de
+concevoir que le jeune humain puisse si aisment prendre contact avec
+tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses
+sens et ses muscles. Mme aid par les outils primordiaux, quel homme
+ne se perdrait un peu dans ce programme de pdagogie intgrale et
+d'instruction encyclopdique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout
+apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connatre et d'approcher
+quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension
+indfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus
+impossible une tte, si prodigieusement doue qu'on la suppose, d'tre
+universelle.
+
+Et c'est le jeune humain qui devra, sans empreinte servile, se
+mesurer avec l'infinie complexit des choses, s'habituer
+l'observation, l'exprimentation, la dduction, la synthse! Et
+cela, au moment mme o de bonnes mes se rpandent en lamentations sur
+le surmenage des jeunes gnrations! Rcriminations prmatures:
+attendons, pour nous plaindre, que le fminisme intgral, dont c'est
+la prtention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis
+ l'oeuvre pour distendre et dtraquer tout fait la cervelle de nos
+fils et de nos filles.
+
+Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isole, que nous
+discutons ici, mais un article mme du programme de la Gauche fministe
+vot l'unanimit par le Congrs de la condition et des droits de la
+femme. En voici le texte littral: Le Congrs met le voeu que
+l'ducation soit intgrale, c'est--dire qu'elle cultive, chez tous,
+toutes les manifestations de l'activit humaine. On remarquera de suite
+que le mot ducation a pris ici la place du mot instruction. Mais
+cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de
+Mlle Harlor, le programme de l'ducation intgrale comprend l'ensemble
+des connaissances humaines; il doit tre base encyclopdique; il
+porte sur toutes les branches de l'activit humaine. Et suivant le
+commentaire de Mlle Bonnevial, qui prsidait, il doit cultiver en nous
+toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales,
+industrielles, esthtiques, etc., en un mot, une foule de choses. On
+voit que cette culture gnrale relve de l'instruction plus que de
+l'ducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit,
+du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la
+formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir les
+lans de l'instinct[89]. En un mot, pour ces demoiselles, instruire les
+enfants, c'est les duquer. Peu de mres seront de cet avis.
+
+[Note 89: La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]
+
+L'numration des matires qui doivent tre enseignes aux filles nous
+prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'ducation, c'est
+l'instruction que l'on vise et que l'on rclame. Voici un aperu des
+programmes pdagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les
+petits cnacles du fminisme avanc.
+
+L'ducation des jeunes filles comprendra: 1 l'enseignement littraire
+et scientifique et mme la prparation au baccalaurat, la femme devant
+disputer aux hommes toutes les fonctions librales; 2 l'enseignement
+agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles,
+riches ou pauvres, doivent apprendre un mtier ou une profession, afin
+que le sexe fminin tout entier puisse payer la socit sa part en
+production manuelle ou intellectuelle[90]; 3 l'enseignement maternel
+et domestique qui mettra la femme en tat de remplir, d'une manire plus
+rationnelle, son rle d'pouse et de mre; 4 l'enseignement social qui
+initiera la jeune fille ses devoirs de citoyenne par l'tude des
+oeuvres et institutions d'assistance, de prvoyance et de mutualit,
+toutes choses qui dvelopperont en son esprit le sens de la solidarit
+civique et humaine; 5 l'enseignement du droit, afin que la femme,
+connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code,
+puisse dfendre ses intrts et revendiquer ses droits[91].
+
+[Note 90: Rapport dj cit de Mlle Harlor.]
+
+[Note 91: Propositions agres par le Congrs de la Gauche fministe. La
+_Fronde_ du 8 septembre 1900.]
+
+En ce mirifique programme des tudes fminines de l'avenir, nous ne
+relevons, pour l'instant, que la constante proccupation d'riger
+l'instruction universelle en procd d'ducation gnrale. Qu'on nous
+parle donc d'instruction ou d'ducation, c'est tout un. Au fond, dans ce
+systme, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture
+base encyclopdique; ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intgral
+mis la porte de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumire le
+caractre et l'importance de cette ide, qu'elle n'est qu'un emprunt
+fait aux doctrines rvolutionnaires, puisqu'elle figure expressment au
+programme collectiviste et mme au programme anarchiste.
+
+
+
+II
+
+Et d'abord, les socialistes ont la prtention d'administrer
+militairement l'instruction intgrale toute la jeunesse. Dans une
+brochure que M. Jules Guesde a honore d'une prface, M. Anatole Baju
+s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hsit
+se servir vis--vis de son menu peuple: Si nous voulons une socit
+galitaire, nous devons la prparer. Pour cela, nous prenons tous les
+enfants, ds le plus bas ge, avant qu'ils aient contract de mauvaises
+habitudes: nous leur donnons tous les mmes soins, la mme nourriture,
+la mme instruction. En un vaste domaine, dont l'ensemble clos par un
+mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garons et filles, mls sans
+distinction de sexes, reoivent l'instruction intgrale, quel que soit
+le travail auquel on les destine[92]. Bien que M. Baju nous vante les
+joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement
+pdagogique, il est craindre que l'apprhension de ces maisons de
+force ne procure d'innombrables recrues l'anarchisme qui, par contre,
+aspire au grand air de la libert individuelle.
+
+[Note 92: _Principes du socialisme_, p. 19-20.]
+
+L'anarchisme, en effet, pour assurer toutes les femmes comme tous
+les hommes l'galit du point de dpart, reste fidle ses gots
+d'indpendance et laisse chacun boire, sa soif, aux sources communes.
+Il ne veut point d'une enfance enrgimente, caserne, gave, suivant
+des rgles uniformes, par des pdants autoritaires. Anarchistes et
+socialistes,--ces frres ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen
+d'ouvrir toutes les femmes l'accs des hautes tudes et de leur
+assurer une gale participation aux jouissances de l'instruction
+intgrale.
+
+Il saute aux yeux que le problme n'est pas facile rsoudre. Car si
+frottes de science et de littrature qu'on le suppose, il faudra bien
+qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur
+mnage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer
+aux vulgaires ncessits de la vie, comment croire que les mille soins
+domestiques leur laisseront toutes assez de loisir pour entretenir
+leurs connaissances, goter les dlices de l'tude et poursuivre en paix
+la culture de leur esprit?
+
+Le collectivisme ne s'en montre pas embarrass. Il se fait fort
+d'affranchir la femme de tous les soins du mnage. Sous le rgime
+socialiste, en effet, les travaux domestiques se transformeront
+graduellement en services publics. Mme la prparation des aliments
+deviendra un service social[93]. Pourquoi la cuisine ne
+rentrerait-elle pas, aprs tout, dans les attributions de l'tat? Chaque
+famille irait chercher ses aliments un guichet administratif, les
+consommerait chauds sur place ou les mangerait froids la maison, comme
+cela se pratique aux fourneaux conomiques. C'est un idal des plus
+sduisants.
+
+[Note 93: La _Petite Rpublique_ du 15 janvier 1897.]
+
+Mais on se figure moins aisment la conversion en services publics de
+certaines autres besognes extrmement domestiques. Chargera-t-on une
+quipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de
+nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchs, tant de nature
+peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la rquisition chre M.
+Jules Guesde: chacun de nous sera charg d'office, tour de rle, de
+pourvoir aux soins de propret mnagre, ce qui est d'une perspective
+infiniment agrable--pour les femmes. C'est le rgime de la corve. Un
+autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employs, de gr
+ou de force, ces besognes infimes seront dtourns, pour un temps, des
+travaux de l'esprit et sevrs des bienfaits de l'tude. Et cette
+considration, jointe aux rglementations tracassires et despotiques de
+la socit collectiviste, rvolte les mes anarchistes.
+
+Kropotkine met, cette occasion, une ide qui ne manque point
+d'originalit. manciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes
+de l'universit, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une
+autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques.
+manciper la femme, c'est la librer du travail abrutissant de la
+cuisine et du lavoir[94]. On ne saurait videmment multiplier les
+femmes d'tude sans multiplier du mme coup les femmes de loisir.
+Faudra-t-il donc que les besognes infrieures soient accomplies jamais
+par des domestiques volontaires ou par des corvables rquisitionns?
+Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques
+privilgies, on rabaisse ncessairement les autres en les surchargeant
+de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problme pour la femme
+est de secouer au plus vite le joug du mnage et d'chapper la
+servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-l, nous
+ne ferons des savantes qu'au prix de l'infriorit aggrave des
+misrables, que les ncessits de la vie condamneront prparer la
+soupe, repriser les hardes et nettoyer la maison.
+
+[Note 94: _La Conqute du pain._ Le travail agrable, p. 164.]
+
+Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu' la socit rgnre par
+la Rvolution d'abolir l'esclavage domestique, cette dernire forme de
+l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace. Aujourd'hui, la
+femme est le souffre-douleur de l'humanit. Mais celle infriorit
+douloureuse commence peser aux plus fires et aux plus dignes.
+L'esclavage du tablier les offense. Il leur rpugne d'tre la
+cuisinire, la ravaudeuse, la balayeuse du mnage[95]. Il ne faut plus
+de domesticit. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'tre les
+servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre
+les hommes servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront
+affranchies tout simplement du servage familial par les progrs de la
+mcanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et
+vous savez combien ce travail est ridicule,--des machines accompliront
+ces fonctions avec docilit. Lorsque la force motrice pourra tre
+transporte distance et distribue domicile sans trop de frais, la
+vapeur et l'lectricit se chargeront de tous les soins du mnage, sans
+nous obliger au moindre effort musculaire. Il est mme prvoir que
+la coopration s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur
+isolement actuel, les mnages s'associeront pour s'offrir un calorifre
+commun ou un clairage collectif[96].
+
+[Note 95: _La Conqute du pain._ Le travail agrable, pp. 157 et 159.]
+
+[Note 96: _Ibid._, pp. 160, 161, et 162.]
+
+Exagration part, disons tout de suite que ces transformations sont,
+jusqu' un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est
+gure douteux que la machine ne parvienne allger le travail
+domestique, comme elle allge dj le travail manufacturier, sans qu'il
+soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne supprimer un jour
+toute espce de travail manuel: ce qui dpasserait la limite des
+conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les
+perfectionnements mcaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir
+sous le rgime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de
+l'abominable capital; que les progrs et les bienfaits du machinisme ne
+sont nullement subordonns l'avnement de la Rvolution sociale, et
+que, ds lors, ce n'est point l'anarchisme destructeur, mais la
+science cratrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les
+vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dots des
+merveilles de l'lectricit? Jusqu' prsent, l'anarchisme n'a
+perfectionn et vulgaris que les bombes explosibles et les engins
+meurtriers: et l'on n'aperoit pas que ce genre de progrs ait simplifi
+le mnage et libr les mnagres.
+
+
+III
+
+Nous sommes maintenant suffisamment difis sur l'origine et l'esprit de
+l'instruction dite intgrale. En cette revendication, le fminisme
+penche gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus
+avancs; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il pouse les
+tendances rglementaires. Que penser de l'ide en elle-mme? Ce qu'un
+esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambigu. Tous ceux qui
+ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables
+retentissants et vides, se mfieront de l'instruction intgrale. Le
+mot est superbe, mais imprcis et vague. Impossible de le prendre au
+pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdit.
+
+Pas moyen d'tendre l'intgralit de l'instruction toute la jeunesse
+et toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour
+convier ou contraindre les deux sexes tout apprendre, et le plus grand
+savant du monde n'oserait jamais y prtendre. Au vrai, l'instruction ne
+peut tre intgrale pour personne. Nulle cervelle, mle ou femelle, n'y
+rsisterait. Alors que l'encyclopdie des connaissances humaines
+s'accrot prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel
+d'ingrer cette volumineuse matire, sans cesse grossissante, en toutes
+les ttes franaises. De grce, soyons srieux! On dirait vraiment que
+nos enfants ne sont pas dj suffisamment gavs, gonfls, hbts. Et
+pourtant, si dmesurs qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune
+prtention l'universalit.
+
+Quant promener tous les enfants de France, filles et garons,
+travers l'enseignement primaire, secondaire et suprieur, disons tout
+net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir
+assur, point de culture intellectuelle possible, hlas! ni pour les
+femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'tat prsent de
+l'humanit, l'tude des sciences, des lettres et des arts ne saurait
+tre galement accessible tous. Y admettre jeunes gens et jeunes
+filles indistinctement, c'est risquer de dpeupler les champs et de
+vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des
+fortes ttes du fminisme chrtien, a fond une cole professionnelle
+d'imprimerie qui, dans sa pense, s'adressait particulirement aux
+jeunes filles brevetes, la carrire de l'enseignement ne leur offrant
+plus, raison de son encombrement, qu'un dbouch insuffisant. Or, bien
+que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre mtier de
+femmes, semblt tout indique pour les victimes du brevet, seules les
+filles du peuple en ont compris l'utilit. Quant aux demoiselles
+instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle
+Maugeret, aprs qu'elles eurent constat qu'on se noircissait un peu le
+bout des doigts, que c'tait, en somme, un mtier d'ouvrires et non une
+profession, elles ne sont point revenues[97].
+
+[Note 97: Rapport sur la libert du travail prsent par Mlle Marie
+Maugeret au Congrs catholique de 1900.]
+
+C'est le malheur de l'instruction seme tort et travers d'tendre
+dans les petites mes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs,
+ce prjug abominable qui voit dans le travail manuel comme une
+dchance et une infriorit. Et pourtant une socit pourrait, la
+rigueur, se passer de savants, d'artistes, de potes; elle ne
+subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu,
+favoriser l'avancement de la collectivit, tel est le double but du
+travail le plus humble et le plus relev. Et en multipliant les
+dclasss, l'instruction, rpandue sans prvoyance et sans mesure,
+risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la socit, sans mme
+assurer l'existence quotidienne des diplmes qui l'auront sollicite
+avec avidit et reue avec ivresse.
+
+Seulement, lorsque les tches industrielles et agricoles seront
+abandonnes, lorsque les emplois manuels seront dserts, nos
+demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dpourvus. Si purs
+esprits qu'ils deviennent force de philosopher, ils auront toujours
+quelques apptits matriels satisfaire. Un pays o les lumires
+surabondent doit craindre d'tre rduit tt ou tard la portion
+congrue. Une socit n'est pas seulement intresse multiplier les
+calculateurs, les pdagogues, les esthtes, les chimistes, les
+physiciens et les potes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment
+qu'elle souhaite d'clairer sa lanterne, elle n'est point dispense
+d'emplir la huche et le garde-manger.
+
+En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la
+science et les progrs de l'industrie,--et notre intention n'est pas de
+les diminuer,--l'instruction intgrale pour tous,--en admettant qu'elle
+ft possible--ne serait pas de sitt ralisable. L'accession de tous les
+hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture
+intellectuelle, ne sera concevable que le jour o le machinisme aura
+libr l'humanit de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de
+l'industrie, du commerce, de la cuisine et du mnage, besognes multiples
+auxquelles la ncessit de vivre nous condamne prsentement sous peine
+de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils
+jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour
+prophtiser, brve chance, l'avnement de ce nouvel ge d'or. Mais
+il est crit que l'vangile rvolutionnaire sera fertile en miracles.
+Pour l'instant, du moins, l'instruction intgrale, prise dans sa formule
+littrale, est dnue de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y
+rsigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature
+et une ncessit de la vie sociale.
+
+Aussi bien ne ferons-nous pas aux fministes l'injure de penser qu'ils
+puissent tre dupes des mots, au point de croire la vertu magique et
+au rgne universel de l'instruction intgrale, telle que nous venons de
+la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour
+ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une tiquette
+de propagande, destine blouir et enflammer l'imagination des
+masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour tre quitable, si ce
+vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pense, une
+aspiration, un voeu de justice et d'galit, dont la dmocratie puisse
+tirer honneur et profit. Or, la conception chimrique de l'instruction
+intgrale pour tous nous semble procder d'une ide simple, infiniment
+gnreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.
+
+La socit est intresse mettre en valeur toutes les intelligences
+qu'elle recle. Et prsentement, l'instruction gnrale n'est accessible
+qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de
+vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant dfense
+de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre
+devant ses yeux la fentre d'o lui vient une demi-clart, sans lui
+permettre d'largir ses horizons vers la pleine lumire. Est-ce juste?
+Est-ce sage?
+
+Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement
+secondaire n'est donn qu' ceux qui ont les moyens matriels de le
+payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est
+souvent donn ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le
+recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de relles
+dispositions pour l'tude, doivent-ils se contenter du minimum des
+connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font
+preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamns subir le
+maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci
+laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-l prmaturment? La socit fait
+cela double perte, en arrtant d'abord les intelligences qui pourraient
+s'lever, en levant ensuite les mdiocrits qui devraient descendre.
+J'en conclus que l'instruction complte doit tre administre seulement
+aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux diffrentes tapes
+de leurs tudes, de capacits relles et d'activit soutenue: ce qui
+suppose une slection tous les degrs de l'enseignement, depuis le
+point initial jusqu'au point final. Comment la raliser sans violence,
+sans secousse, sans coercition?
+
+
+IV
+
+J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra
+l'assentiment de tous ceux qui prfrent les ides nettes aux formules
+quivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les
+contradictions.
+
+Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en
+lieu clos, suivant le rgime collectiviste, ni l'levage en plein air,
+suivant l'idal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop
+d'indpendance. Point de conscription scolaire, point d'cole
+buissonnire. Ne traitons le jeune humain ni comme une recrue exerce
+entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lch sans
+bride travers les pturages.
+
+Nous n'admettrons pas davantage la solution prconise par le fminisme
+d'avant-garde, c'est--dire l'instruction laque, gratuite et
+obligatoire tous les degrs. A une sance du Congrs de 1900, Mlle
+Bonnevial a fait, comme prsidente, la dclaration suivante: Il est
+bien vident que, pour que l'instruction soit intgrale pour tous
+(entendez par l une instruction qui cultive, chez tous, toutes les
+manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activit
+humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer,
+il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuit rsultent
+mme du mot intgral[98]. Ainsi comprise, l'ducation n'est intgrale
+nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les
+chrtiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir
+rflchir un instant sur la porte de ces trois mots: lacit,
+gratuit, obligation, qui donnent, parat-il, l'ducation intgrale
+tout son sens et tout son prix.
+
+[Note 98: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 8 septembre
+1900.]
+
+Lacit d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux
+influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche fministe,
+cette proccupation tourne l'ide fixe. manciper la conscience des
+femmes, les mettre l'abri des sductions d'un mysticisme aveugle,
+les prmunir contre les dfaillances de la superstition, les amener
+croire aux forces de la raison et au gnie de l'homme en dehors de
+toute intervention surnaturelle: voil les expressions courantes--et
+blessantes--dont elles usent l'endroit des pauvres Franaises qui ont
+encore la faiblesse de croire en Dieu[99]. Ce qu'il faut se hter de
+leur inculquer, c'est une foi lumineuse, la foi scientifique. Un
+congressiste est all jusqu' dire que l'instruction intgrale devait
+avoir pour but d'riger l'homme en Dieu[100].
+
+[Note 99: Rapport dj cit de Mlle Harlor.]
+
+[Note 100: Compte rendu de la _Fronde_ des 7 et 8 septembre 1900.]
+
+Mais o a-t-on vu que les chrtiennes de France fussent dpourvues
+d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse
+est-elle donc un tre infrieur? Est-il ncessaire de prcher l'amour
+libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de
+haute raison et de courageuse vertu? Quant diviniser l'homme, il faut
+convenir que la demi-science peut faire natre en certaines ttes cette
+stupfiante insanit, car la demi-science affole et aveugle. Par contre,
+les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils
+sont et mme du peu qu'ils savent, pour prtendre jamais la divinit.
+Il n'est que les monstres, comme Nron, qui aient entrepris de se
+difier. Et si, jadis, nos rvolutionnaires ont encens la Raison sur
+les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'tranges illusions qu'ils
+ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus
+divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut tre ou trs naf
+ou trs coquin. Appartient-il l'instruction intgrale de dvelopper en
+nous ces belles qualits?
+
+Parlons maintenant de la gratuit et de l'obligation: l'une suit
+l'autre, et la lacit est leur raison d'tre, comme Mlle Bonnevial nous
+l'a dit plus haut. Dans ce systme, l'enseignement secondaire des
+collges et des lyces, et mme l'enseignement suprieur des grandes
+coles et des universits, devraient tre gratuits, comme l'est dj
+l'enseignement primaire. Et cette gratuit de l'instruction tous les
+degrs permettrait de l'imposer tous les enfants. En effet, du jour o
+les frais de l'instruction publique seraient prlevs uniquement sur la
+bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dpenses faites
+par tout le monde profitassent tout le monde. Assurment, cette
+extension de la gratuit ne sera point du got des catholiques, ceux-ci
+tant forcs de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre
+auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'tat dont
+ils se mfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancs, que
+le catholique franais doit tre la bte de somme de la dmocratie.
+
+J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuit me choque: elle est vexatoire,
+puisque de nombreuses familles en ptissent; elle est irrationnelle, car
+s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder
+aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction
+intgrale une obligation lgale? Si les parents doivent assurer leurs
+enfants, filles ou garons, les bienfaits de l'enseignement lmentaire
+et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir
+d'en faire des docteurs ou des licencis, des savants ou des lettrs.
+Que tout enfant soit mis en tat de vivre, voil l'essentiel. Au fond,
+les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres:
+faire de leurs enfants d'honntes hommes ou d'honntes femmes et de
+courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des
+deux sexes, que le droit l'ducation.
+
+
+V
+
+D'accord! dira-t-on. C'est dessein que l'on a substitu l'ducation
+l'instruction, dans le programme des revendications fministes.--Nous
+avons rpondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est
+qu'un simple artifice de langage. L'ducation intgrale, selon
+l'esprit rvolutionnaire, repose uniquement sur l'instruction
+intgrale. Et cette formule, adroitement remanie, ne dissipe aucune de
+nos mfiances, aucune de nos apprhensions: plus clairement, je doute de
+sa valeur instructive et plus encore de son action ducatrice.
+
+Ainsi la Gauche fministe est d'accord pour assigner l'ducation
+intgrale une base encyclopdique. Et je ne sais pas d'erreur
+pdagogique qui puisse faire plus de mal aux tudes et aux tudiants.
+C'est obir, vraiment, une proccupation assez sotte que de
+contraindre les matres promener htivement leurs lves travers le
+monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles
+ce vice de mthode dont souffrent les garons, nos programmes actuels
+n'ayant pas de plus grave dfaut que leur ampleur encyclopdique.
+Lorsqu'on les allge timidement d'un ct, nous pouvons tre srs qu'on
+les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.
+
+Contre cette manie, heureusement, la raction commence. On se dit
+qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire mme de la science;
+qu' vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme vouloir
+tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu' jeter pleines mains
+en une tte d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est
+s'exposer touffer leur croissance, surmener, appauvrir le fond
+qui les porte, dprimer, accabler, hbter le cerveau peine
+form qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref,
+qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de
+l'ducation intgrale, une encyclopdie vivante, mais former son
+intelligence, clairer sa raison, lui apprendre bien apprendre.
+
+Quant la vertu ducatrice de l'instruction intgrale, franchement, je
+n'y crois pas. Quel serait, en ce systme, le principe ducateur? La
+science? C'est une entit bien vague, bien sche et bien froide, pour
+une cervelle d'enfant. Si l'homme mr parvient, aprs de longues et
+laborieuses tudes, en comprendre l'austre beaut, elle n'apparat
+gnralement aux coliers et aux tudiants des deux sexes que sous une
+forme rbarbative, avec un cortge de leons, de pensums, d'examens, qui
+en font une divinit plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son
+action sur le coeur de l'enfant sera minime.
+
+Cela est si vrai que des femmes, qui s'interdisent toute incursion dans
+le domaine religieux, se sont demand avec inquitude si l'tude
+serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes
+filles,--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux
+cultive,--s'il n'tait pas imprudent de les abandonner aux aspirations
+de leur coeur, au besoin d'aimer, aux perfides conseils de la passion,
+aux appels incessants de la curiosit,--curiosit d'autant plus
+inquite qu'elle sera plus veille. Pour lutter contre l'imprieux
+besoin de se satisfaire, il convient donc de plier les jeunes mes
+l'habitude de se matriser.
+
+Et comme ressort moral, ces dames esthtes proposent la religion de la
+beaut! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, pour donner
+pture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence
+humaine, aussi bien que pour attnuer la scheresse que la science
+smerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans
+toutes les classes de filles et de garons et l'on tende
+l'enseignement tout entier, jusqu'aux tablissements pnitentiaires pour
+les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le got
+et l'amour du beau[101].
+
+[Note 101: Communication faite au Congrs de la Condition et des Droits
+de la Femme. La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]
+
+L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que
+celui-ci puisse suffire la jeunesse pour lutter contre les preuves de
+la vie et les faiblesses du coeur? L'tudiant qui prend une matresse,
+le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au
+culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'ducation soit un
+principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du
+devoir, ft-elle appuye de ces affirmations dogmatiques qui
+scandalisent si fort le fminisme radical. Vainement on nous
+reprsentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes
+travaillant cte cte dans une intimit fraternelle, promenant
+gravement, par groupes sympathiques, leurs rveries et leurs mditations
+sous l'oeil des pdagogues attendris, s'exerant vivre en force, en
+grce et en allgresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs
+muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant
+leurs coeurs devant la statue de la Beaut. Tout ce joli paganisme fait
+bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes.
+Mais lorsqu'on redescend aux ralits de la vie, on s'aperoit bien vite
+que cette posie est impuissante faire vivre honntement le commun des
+mortels.
+
+Mme intgrale, l'ducation scientifique ou esthtique ne peut manquer
+d'tre pauvrement ducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan
+fministe, l'tat est charg de la distribuer officiellement et
+imprieusement toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur
+terre un excellent instrument d'ducation: la famille; et dans la
+famille, un tre d'lection qui le sait manier avec une infinie
+dlicatesse: la mre. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats,
+les collges, tous les tablissements religieux ou laques, quels qu'ils
+soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est
+gure d'internat o l'ducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire.
+Trop de parents abandonnent aux matres le soin d'lever leurs enfants,
+trop de mres se dchargent sur l'cole de leurs devoirs de
+surveillance. Et comme si ce n'tait pas assez de cette coupable
+indiffrence, il semble que, depuis un quart de sicle, tous les efforts
+de notre dmocratie tendent affaiblir l'autorit familiale au profit
+de l'autorit sociale.
+
+Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme
+s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte leurs
+prrogatives est une atteinte la libert et la grandeur du pays. Les
+pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mmes de la patrie? Je
+porte la famille franaise, autrefois si simple, si digne, si unie, si
+respectable, un amour dsespr. Je crois fermement que, si elle dcline
+davantage, 'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom franais.
+Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, la sauver des
+oppressions qui se prparent au dehors, et de la dcomposition qui
+l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'branlement dont elle est
+menace par l'effort combin des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.
+
+
+VI
+
+Mais nous avons reconnu que la socit est intresse la mise en
+valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de
+mots. L'instruction intgrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop
+difficilement ralisables. Soyons plus modestes et plus pratiques.
+_L'instruction complte pour les plus capables et les plus dignes_:
+telle est notre formule. Remplacer la mdiocrit bourgeoise, qui
+encombre les collges, par l'lite du peuple, qui mrite d'y accder:
+tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clerg paroissial
+distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui
+lui semblent remarquablement dous, il prend leur instruction sa
+charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'cole au
+sminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos
+professeurs de cette slection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet
+les enfants du peuple qui le mritent par leur intelligence et leurs
+efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense la
+libert des parents, l'ascension des dshrits vers la lumire. largi
+et amlior, le systme des bourses a du bon, condition qu'elles
+soient la rcompense de la valeur et non le prix des recommandations.
+
+Pour ce qui est de l'limination des petits bourgeois qui languissent
+sur les bancs sans utilit pour personne, tablissons, la fin de
+chaque classe, un examen de passage srieux, prudent, mais dcisif. Et
+afin de couper court l'obstination des parents, ayons le courage
+d'abolir le baccalaurat qui est devenu, peu peu, une sorte de
+sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifi pour
+la vie. Une fois ce titre supprim, il est croire que les enfants de
+la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des
+aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mmes, aprs quelques
+efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou
+commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.
+
+Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme la place qui lui
+convient, encore faut-il qu'il y ait des places prendre. C'est
+pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes
+l'enseignement secondaire nous semble un rve inquitant, qui
+rserverait aux gnrations venir des rveils douloureux et des
+dceptions cruelles. On s'crase dj l'entre de toutes les carrires
+librales; que serait-ce si les femmes se prcipitaient dans la mle?
+
+C'est leur droit, assurment: est-ce leur intrt? Nous aimons croire
+qu'elles hsiteront se fourvoyer dans une impasse, o il y a moins
+d'argent gagner que de risques courir et de privations endurer.
+Que si quelques-unes persistent nous disputer des professions qui
+nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur
+imposer le baccalaurat dont nous aimerions dbarrasser nos garons.
+Et pour tre beau joueur dans la partie qu'elles mnent contre nous, le
+lgislateur ferait galamment d'admettre que le diplme de fin d'tudes,
+institu dans les lyces de jeunes filles, donnera directement accs aux
+cours et aux grades de l'enseignement suprieur. Nous serions assez
+pays de notre gnrosit si, cette brche faite, l'enceinte fortifie
+du baccalaurat pouvait s'crouler tout entire.
+
+En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et
+toujours, c'est que tous les humains ne sauraient prtendre une
+instruction intgrale, synthtique ou encyclopdique, le plus souvent
+irralisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu' une
+bonne ducation, que nous devons recevoir l'cole ou dans la famille.
+En admettant mme, avec M. Fouille, que l'enseignement universel soit
+dans les probabilits idales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui,
+cette condition expresse qu'il soit ducatif et non pas
+instructif[102]. Et de plus, cette ducation, renonant aux chimres
+dcevantes de l'intgralit, devra poursuivre seulement des vues
+spciales, c'est--dire favoriser l'closion des vocations naturelles et
+tendre la formation d'individualits distinctes, au lieu de viser
+modeler, ptrir, dresser toutes les intelligences sur un mme type
+uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux
+mmes mthodes, aux mmes programmes, aux mmes disciplines?
+
+[Note 102: Alfred FOUILLE, _L'Instruction intgrale_. Revue bleue du
+mois d'octobre 1898.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La coducation des sexes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA CODUCATION INTGRALE PRCONISE PAR LA GAUCHE
+ FMINISTE.--CODUCATION FAMILIALE.--CODUCATION PRIMAIRE.
+
+ II.--CODUCATION SECONDAIRE.--LE COLLGE MIXTE DES
+ TATS-UNIS.--CE QUE VAUT LE MOT, CE QUE VAUT LA CHOSE.
+
+ III.--CT MORAL.--TMOIGNAGES CONTRADICTOIRES.--CE QUI EST
+ POSSIBLE EN AMRIQUE EST-IL DSIRABLE EN
+ FRANCE?--INCONVNIENTS PROBABLES.--L'GE INGRAT.--CONTACT
+ PRILLEUX.--POUR ET CONTRE LA SPARATION DES SEXES.
+
+ IV.--COT MENTAL.--DVELOPPEMENT INGAL DE LA FILLE ET DU
+ GARON.--PSYCHOLOGIE DU JEUNE AGE.--LA CRISE DE PUBERT.
+
+ V.--LES PROGRAMMES RESPECTIFS DE L'ENSEIGNEMENT MASCULIN ET
+ DE L'ENSEIGNEMENT FMININ.--CONVIENT-IL DE LES UNIFIER?--LA
+ CODUCATION INTGRALE EST UN SYMBOLE
+ FMINISTE.--DCLARATIONS SIGNIFICATIVES.
+
+ VI.--CODUCATION SUPRIEURE ET PROFESSIONNELLE.--EST-ELLE
+ UNE NCESSIT?--ACCESSION DES JEUNES FILLES AUX COURS DES
+ UNIVERSITS.--CE QU'IL FAUT EN PENSER.
+
+
+I
+
+Au systme de l'instruction intgrale selon le mode rvolutionnaire,
+devons-nous prfrer le rgime de la coducation des sexes selon la
+mode amricaine? La Gauche fministe semble aussi passionnment prise
+de l'une que de l'autre. Tmoin cette dclaration de Mme Pognon la
+sance de clture du Congrs de 1900; Vous avez vot l'unanimit la
+coducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que
+c'est la premire fois qu'un congrs fministe vote, Paris, la
+coducation, et cela mme sans contestation. Voyez comme nous avons
+march depuis quatre ans[103]!
+
+[Note 103: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 12 septembre
+1900.]
+
+La coducation est-elle donc une si tonnante nouveaut? Pas
+prcisment. La coducation est mme une trs vieille chose. Si nous
+remontons aux premiers temps de l'humanit, nous voyons partout les
+garons et les filles levs en commun dans les tribus et les villages;
+mais personne n'osera, je l'espre, nous prsenter cette coducation
+barbare comme un parfait modle d'ducation. Mieux vaut la coducation
+familiale, dont les ncessits de la vie font une loi tous les hommes.
+Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent cte cte, sous
+l'oeil plus ou moins vigilant des pre et mre. Mais, ici, l'affection
+fraternelle est, tout la fois, un lien qui rapproche les enfants et un
+frein qui les maintient distance respectueuse les uns des autres.
+Encore est-il que, dans les familles d'o la moralit est absente, le
+contact journalier des frres et des soeurs ne va point sans de graves
+dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanit fait donc de la
+coducation sans le savoir.
+
+Bien plus, afin de mnager la bourse des parents et d'allger le budget
+des communes, l'cole enfantine, l'cole maternelle, l'cole primaire,
+runissent souvent les garons et les filles sous la frule d'un mme
+matre. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un trs
+grand nombre d'coles sont mixtes, les communes au-dessous de 500
+habitants ayant la facult de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux
+sexes. La coducation de la premire enfance n'est donc, chez nous,
+qu'une sorte de pis aller, auquel on se rsigne regret pour des
+raisons d'conomie. C'est le rgime des pauvres.
+
+Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste.
+J'admets la coducation du jeune ge,--sans enthousiasme, il est vrai.
+La ncessit l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le
+voisinage des garons est souvent une cause de dissipation pour les
+filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits dmons risquent
+d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en
+tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en
+plaignent. En sparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-tre, et
+l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunment
+s'asseoir sur les mmes bancs et jouer dans la mme cour sans que la
+morale en souffre. A cet ge innocent, comme nous le disait un vieux
+matre d'cole, on songe plus se battre qu' s'embrasser.
+
+Mais convient-il d'tendre la coducation l'enseignement secondaire et
+ l'enseignement suprieur? C'est une autre affaire. Disons tout de
+suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coducation nous
+parat acceptable dans les universits et inadmissible dans les
+collges.
+
+
+II
+
+Applique aux divers tablissements d'instruction secondaire, la
+coducation ne nous dit rien qui vaille. Les prcdents invoqus en sa
+faveur sont-ils suffisamment dmonstratifs? On nous oppose, avec
+assurance, les rsultats de l'exprience amricaine. De fait, les
+tats-Unis possdent bon nombre de collges o jeunes gens et jeunes
+filles tudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces coles
+mixtes, la coducation est sans inconvnient et la cohabitation sans
+consquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents
+possibles. Les jeunes filles font les mmes tudes et suivent les mmes
+exercices que les jeunes gens. Leur zle d'apprendre et de savoir est
+extrme, parat-il. Et vous n'avez pas ide de la somme indigeste de
+connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en
+comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur
+cache rien, qu'on les claire sur toute chose, qu'on les initie mme aux
+mystres de l'embryologie.
+
+Comment expliquer que l'unit d'enseignement et d'ducation, le
+rapprochement et la frquentation quotidienne des sexes, la satisfaction
+de toutes les curiosits de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en
+tentations et en fautes faciles deviner? Dans son livre _Les
+Amricaines chez elles_, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle
+aborda devant celles-ci le chapitre des prils que pouvait prsenter le
+systme d'enseignement mixte, elle ne fut pas comprise. Cette placide
+camaraderie des deux sexes tient sans doute la froideur du sang, au
+calme de la race, au juste quilibre du temprament, peut-tre aussi au
+rigorisme des moeurs et la solidit des principes, et encore la
+proccupation de l'avenir, la passion de l'tude, ou, enfin, une
+pruderie conventionnelle, un optimisme hypocrite qui cache le mal au
+lieu de l'avouer.
+
+En tout cas, les partisans de la coducation des sexes triomphent
+bruyamment des rsultats de l'exprience amricaine; et si nous les
+coutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tt possible,
+l'admirable systme de l'ducation mixte. Un homme de lettres
+d'outre-mer, M. Thodore Stanton, crit Mme Marya Cheliga: Si l'on
+pouvait appliquer en France notre systme et lever les deux sexes
+ensemble, ds l'cole primaire jusqu' l'universit inclusivement, en
+passant par l'enseignement secondaire, je suis sr qu'on ferait plus
+pour la Rpublique et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire
+la Chambre et le Snat pendant vingt ans[104]. M. Stanton est-il
+srieux ou ironique? Car, aprs tout, ce n'est pas honorer l'ducation
+mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur
+et la fcondit de nos parlementaires.
+
+[Note 104: Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 829.]
+
+Les faits ont parl, nous dit-on: inclinez-vous.--Mais le langage des
+faits est-il si dcisif qu'on le prtend? Tous ceux qui ont voyag aux
+tats-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites
+scolaires, les pdagogues et les sociologues coducateurs leur ont
+assur, avec une belle unanimit, que le rapprochement des sexes fait
+merveille sur les filles et les garons. Cet accord ne me surprend
+point. Demandez un inventeur ce qu'il pense de son systme: il vous
+rpondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance
+dans le tmoignage des jeunes gens soumis au rgime coducatif. Et
+prcisment, j'ai entendu des fils de la libre Amrique, qui avaient
+fait toutes leurs tudes dans les coles mixtes, se moquer agrablement
+de ces messieurs trs graves venus d'Europe pour faire leur enqute sur
+la coducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les
+impressions les plus touchantes et les rapports les plus logieux. Et
+puis, la coducation ne peut invoquer chez nous, comme prcdent, que
+l'exprience tente Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil
+municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire
+qu'elle n'est pas suffisante.
+
+En outre, la coducation,--comme tous les mots prtentieux qui servent
+d'enseigne un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il
+faut distinguer la coducation, qui suppose l'internat, de la
+coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la premire offre des
+dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se dfendre plus aisment,
+et les tats-Unis ne pratiquent gure que celle-ci. D'autre part, si
+favorable qu'on soit au rapprochement des garons et des filles, on ne
+saurait se dispenser d'admettre que la coducation, ft-elle pousse
+aussi loin que possible, comporte forcment, sous peine de dgnrer en
+promiscuit honteuse, une certaine sparation des sexes. A Cempuis,
+l'orphelinat Prvost, qu'on nous prsente comme une cole modle de
+coducation[105], comprend deux internats, un pour les garons, un pour
+les filles, avec une cole au milieu o les uns et les autres reoivent
+un enseignement commun. Le mot coducation manque donc de prcision et
+de probit. C'est coinstruction qu'il faudrait dire, la coducation
+n'existant vraiment que dans la famille.
+
+[Note 105: Rapport de Mme Mary Lopold-Lacour. La _Fronde_ du 9
+septembre 1900.]
+
+Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans
+l'internat, la coducation veille en nous bien des scrupules et bien
+des objections.
+
+
+III
+
+Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en loges
+pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes
+sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction
+donne en commun tend effacer les traits distinctifs des deux sexes,
+en effminant les garons, en virilisant les filles, ils rpondent, avec
+Mme Emma Pieczynska, que, de l'avis unanime des pdagogues et
+sociologues coducateurs, l'ducation des sexes en commun favorise la
+diffrenciation de leurs gnies, que leur seul rapprochement rvle
+chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective, que, loin
+d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communaut des tudes les
+prcise et les met en relief[106]; qu'en un mot, grce la
+coducation, les filles sont plus femmes et les garons plus hommes. Si,
+maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en
+concurrence ds l'enfance, en les prparant dans les mmes classes aux
+mmes carrires, on risque d'tendre et d'aviver entre eux les rivalits
+et les conflits, certains nous rpondent avec M. Paul Delon, que, dans
+les coles ducatives, les rapports journaliers adoucissent les
+contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre, que les
+garons deviennent moins brusques, moins secs, plus dlicats, plus
+gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins lgres
+d'esprit, moins affectes de niaiseries, moins perdues dans les
+chiffons, bref, que les garons prennent quelque chose de la femme et
+les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la
+diffrenciation des sexes?
+
+[Note 106: tude prsente au Congrs de Londres, en 1899, sur la
+coducation.]
+
+Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorit en
+matire pdagogique, qui nous assure que l'effet de l'ducation en
+commun a t d'inspirer aux jeunes filles amricaines, au lieu d'airs
+pdants et hardis, une modestie, une rserve, une tenue toute fminine,
+sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur
+prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'tudes[107]. Qui croire?
+Car, enfin, ce tmoignage prouverait que la coducation ne fait rien
+perdre aux filles des charmantes qualits de leur sexe. Et pourtant, les
+livres les plus rcents des moralistes en voyage confirment ce que nous
+savions dj par nos relations et nos renseignements personnels,
+savoir que la jeune Amricaine prend, l'heure actuelle, de telles
+liberts d'allure et de langage, que cette extrme indpendance,
+lorsqu'elle n'est pas combattue et corrige par les pre et mre,
+relche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'o il
+faudrait induire que, par l'effet de la coducation, les filles
+d'outre-mer changent les grces de leur sexe contre les hardiesses du
+ntre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.
+
+[Note 107: Rapport officiel sur l'instruction l'Exposition de
+Philadelphie.]
+
+Ceci nous amne la question la plus grave que soulve la coducation:
+ce rgime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de
+prils pour la moralit?
+
+On nous affirme que garons et filles de tous ges, habitus vivre
+cte cte, ne sont pas plus en danger que les frres et soeurs dans la
+famille. Comme preuve, on allgue ce fait qu' l'orphelinat
+rationaliste de Cempuis, la voix des enfants ayant mme atteint leur
+seizime anne n'a pas encore mu[108]. Tous chantent dans les choeurs
+avec les voix angliques que voudrait l'glise. A quoi Mlle Bonnevial
+ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne
+s'tant jamais vus, ont tt fait de vivre en parfaite confraternit,
+sans aucune sorte de gne sexuelle[109]. Mais en admettant que la
+puret des voix puisse servir de caution la puret des moeurs, les
+faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop
+mince pour dterminer l'tat donner, en commun aux deux sexes,
+l'enseignement secondaire qu'il distribue chacun d'eux sparment.
+
+[Note 108: Rapport dj cit de Mme Mary Lopold-Lacour.]
+
+[Note 109: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
+
+Plus srieuse est cette observation de M. Buisson, que la coducation
+veille moins les curiosits inquites: Enfants, ils ne s'tonnent pas
+d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de
+se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve
+rsolu pour l'Amrique, par la transition insensible de l'enfance la
+jeunesse, un des plus graves problmes de l'ducation morale. En
+Amrique, peut-tre; mais en France? Pour tre aussi aimable, le
+commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres
+pays, autres moeurs.
+
+J'en appelle au tmoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau
+livre _Outre-Mer_: Tous ceux qui ont tudi de prs les jeunes
+Amricains s'accordent dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et
+plus froids encore[110]. Entre eux et nous, l'ardeur du temprament
+n'est pas la mme, l'animalit de la race est diffrente. Quant aux
+jeunes filles de l-bas, leur innocence avertie est comme dflore. M.
+Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: Elles ont la dpravation
+chaste[111].
+
+[Note 110: Tome I, pp. 109-110.]
+
+[Note 111: Tome I, p. 115.]
+
+Le climat et la race peuvent donc autoriser au-del de l'Atlantique des
+frquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'tat des
+moeurs franaises, sans d'assez fcheuses consquences. Nos habitudes
+masculines sont apparemment plus tendres, ou plus imptueuses, ou plus
+inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la
+sensibilit du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du temprament
+latin, il est permis de croire que l'ducation mixte aurait souvent,
+pour nos lycens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne
+les y point exposer.
+
+Sans nier qu'en s'ajoutant une nature plus calme et plus platonique,
+le culte austre de la science puisse tre aux pays d'outre-mer un
+prservatif souverain contre les amourettes de collge et les tentations
+de jeunesse, sans contester mme que ce phnomne soit possible chez
+nous dans les relations de l'lite la plus studieuse des deux sexes,
+nous persistons croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif
+que de vouloir gnraliser en France la coducation amricaine. Sans
+doute, Mme Sverine s'est moque spirituellement de l'effervescence du
+temprament franais. Comment accorder cette effervescence avec la
+dpopulation? N'est-il pas vident que notre race se refroidit,
+puisqu'elle fait moins d'enfants[112]? Par malheur, cette plaisanterie
+facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que
+la loyaut conjugale. La diminution des naissances ne va gure, hlas!
+sans une diminution de la moralit. Si notre race est moins prolifique,
+n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins
+honnte. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que
+de rapprocher les sexes.
+
+[Note 112: Dclaration, faite au Congrs de 1900. Voir la _Fronde_ du 9
+septembre.]
+
+Prcisment, nous rplique-t-on, la coducation est moralisatrice. Et
+pour le dmontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collge.
+Chacun sait que la plaie de notre enseignement, c'est l'internat. Au
+dernier Congrs de la Gauche fministe, Mme Kergomard, qui sige avec
+distinction au Conseil suprieur de l'Instruction publique, a brod sur
+ce thme une variation nouvelle: Quand les jeunes gens sortent de ces
+botes, o ils sont presque sans air et sans lumire, o la femme
+n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une
+femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher o ils en
+trouvent; et ce qu'ils trouvent est vritablement trs dsolant[113].
+
+[Note 113: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que
+la coducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans
+une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la
+gaiet. Seulement, personne ne pousse la coducation jusque-l. Est-ce
+donc en juxtaposant un internat de filles prs d'un internat de garons
+et en ouvrant de l'un l'autre quelques portes de communication
+minutieusement surveilles, que vous aurez rendu la joie vos
+pensionnaires? Il leur manquera toujours la libert. Pourquoi
+emprisonner les filles, si la rclusion fait tant souffrir les garons?
+Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est--dire supprimer l'internat. Mme
+Kergomard sera de cet avis.
+
+Joignez que, dans un collge mixte, la surveillance est singulirement
+dlicate et complique. Dans la priode intermdiaire qui spare
+l'enseignement primaire de l'enseignement suprieur ou professionnel, se
+placent, pour les garons la crise de pubert, pour les filles la crise
+de nubilit, pour les uns et pour les autres l'ge ingrat. C'est une
+poque critique o la personnalit se complte, l'imagination s'avive,
+le coeur s'meut. Et jusqu' ce que l'individualit sexuelle soit
+forme, prcise, acheve, il faut compter avec l'veil et le trouble
+des sens. En cette priode de transition o l'tre, encore indcis, est
+expos aux sollicitations inquites de la nature, sans avoir la pleine
+conscience de ses actes, ni surtout le sentiment trs net des suites
+qu'ils comportent et des lourdes responsabilits qu'ils engendrent, il
+est sage de le prmunir contre les entranements de l'instinct, il est
+bon de le protger contre les piges tendus par la nature elle-mme
+son ignorance et sa faiblesse.
+
+Je sais bien que ces scrupules et ces prcautions paratront futiles aux
+esprits hardis qui pensent que la sparation des sexes est immorale,
+que l'enseignement unilatral est un pige, une hypocrisie, la
+cause des grands vices. A cela rien rpondre, si ce n'est que
+l'ducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorit de
+polissons rfractaires sa discipline, on compte par millions les
+hommes et les femmes honntes qu'elle a forms depuis des sicles et
+qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes
+gens et toutes les jeunes filles, levs d'aprs les mthodes actuelles,
+sont de pauvres gens sans droiture, sans sincrit, sans vertu, et qu'il
+n'est que la coducation pour redresser leurs dformations mentales,
+pour gurir leurs infirmits morales! Mme Kergomard elle-mme a dclar
+ceci: Il nous faut la coducation pour que les tres soient moraux et
+sachent pourquoi[114].
+
+[Note 114: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+La coducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le
+mariage? On l'a souvent prtendu. En Amrique, la jeune fille _se_
+marie; en France, on _la_ marie. L-bas, le mariage est affaire
+d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. O est la
+moralit? Et l'on cite cette dclaration du docteur Fairchild, prsident
+du plus ancien et du plus grand collge mixte des tats-Unis: Ce serait
+une chose contre nature si des liaisons qui mnent au mariage ne se
+formaient pas entre nos lves. Ces engagements mutuels pourraient-ils
+tre contracts dans des conditions plus favorables, dans des
+circonstances offrant plus de chance de choix rflchis et, par
+consquent, plus de bonheur dans le mnage[115]?
+
+[Note 115: Rapport prcit de Mme Mary Lopold-Lacour.]
+
+Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons prcoces ont le mariage
+pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire
+que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amrique, le
+cas n'est pas rare de jeunes couples, trs amoureux, maris vingt et
+un ans et dsunis vingt-cinq. L'exprience atteste que, dans tous les
+pays o fleurit la coducation, le divorce svit plus que partout
+ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage
+comme une amourette. Vraiment, la coducation intgrale, avec son
+programme de vie en libert, en joie, en beaut et autres turlutaines,
+ne se comprend gure que dans une socit convertie l'union libre.
+Ceci appelle cela, et rciproquement.
+
+Et ce qui aggrave nos apprhensions, c'est que la coducation, telle que
+ses plus chauds partisans la conoivent, affiche une imprvoyance, une
+tmrit, un relchement extrmes. A ceux qui s'inquitent des contacts
+trop frquents et trop faciles entre les grands garons et les grandes
+filles de l'enseignement secondaire, Mme Sverine rpond, par exemple,
+que ces petites proccupations sont les restes d'une ancestralit et
+d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer. Il
+parat que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous
+avons t. Une grande volution s'est faite dans les cerveaux pendant
+ces trente dernires annes. Nul n'ignore, en effet, que, malgr les
+envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de
+purs esprits. C'est pourquoi Mme Sverine invite tous les instituteurs
+s'affranchir de la basse et ternelle proccupation du sexe qui est la
+plaie que nous portons au flanc. Et cette proccupation est au fond de
+tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et
+d'oublier. Retenons que cette conclusion, anime du plus pur optimisme
+libertaire, fut couverte de bravos prolongs[116].
+
+[Note 116: Compte rendu stnographique du Congrs de la Gauche
+fministe. Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
+
+On voit qu'avec de pareilles ides nos enfants seraient bien gards.
+Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges
+libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collges mixtes, les
+blouissements de la science dissiperont les vagues et obscures
+croyances. Plus de mtaphysique, rien que des faits. Aux rvlations de
+la religion on substituera les rvlations de la biologie. Un
+sociologue coducateur nous a affirm, d'un air srieux, que la
+dclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les
+commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche fministe a mis le voeu
+que la loi ne tolre dans aucune cole les affirmations dogmatiques qui
+se rclament de la libert de l'enseignement pour asservir les
+consciences.
+
+
+IV
+
+Ainsi entendue, la coducation ne peut qu'effrayer toute me chrtienne.
+Aussi les catholiques n'en veulent point et les libraux n'en veulent
+gure. Ce qui achvera peut-tre d'en dtourner les indcis,--du moins,
+pour la priode intermdiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que
+nous ne voyons pas qu' cet ge, ses avantages intellectuels soient
+mieux fonds que ses prtentions morales. D'o il suivrait que, pour ce
+qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les
+collges mixtes offrent plus d'inconvnients que de profits.
+
+En effet, la coducation, avec un mme programme d'tudes pour les deux
+sexes, est en contradiction avec un fait naturel de premire importance
+qui est le dveloppement ingal de la fille et du garon. C'est ce qu'a
+dmontr, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M.
+Kownacky, dont la ferveur coducative s'est fort attidie la
+rflexion, puisqu'il rpudie le collge mixte aprs l'avoir prconis.
+Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche
+fministe avec impatience et irritation.
+
+C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme,
+au plein panouissement de ses facults. Tous les parents, tous les
+matres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus prcoce
+que celle des garons. Prenez une fillette et un garonnet de huit ans,
+la premire sera presque toujours en avance sur le second. De l, mme
+dans les classes primaires, de srieuses difficults pour faire suivre
+les mmes exercices des enfants ingalement dvelopps. Veut-on des
+exemples et des tmoignages? D'aprs une directrice d'cole maternelle,
+Mlle Lauriol, l'mulation scolaire, l'ambition des premires places, le
+got et la recherche du succs sont plus vifs chez les filles que chez
+les garons[117]. Leur moi est plus prcocement veill, leur
+amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement
+jalouses de leurs compagnes, plus portes au dpit et l'orgueil, plus
+compliques, plus ruses, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles
+biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles
+mentent mme pour l'amour de l'art[118].
+
+[Note 117: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 135.]
+
+[Note 118: _Ibid._, p. 86.]
+
+Mais, par-dessus tout, le dsir de briller, d'tonner, l'mulation de
+russir et de triompher, les animent si gnralement que Mgr Dupanloup
+dclare qu'ayant fait, pendant plusieurs annes, le catchisme 150
+garons et 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accuss
+chez celles-ci que chez ceux-l.
+
+Au fond, la petite fille se dveloppe plus tt que le petit garon. Les
+partisans les plus dcids de l'infriorit intellectuelle des femmes
+conviennent de cette antriorit trs gnrale. A galit d'ge et de
+travail, les filles ont plus de pntration, plus de finesse, plus de
+mmoire, plus de facilit, plus de promptitude tout saisir, tout
+apprendre. Rien de plus ais, conclut M. Marion, que de les pousser
+trs vite et trs loin[119]. Mgr Dupanloup abonde en ce sens: Ds cinq
+ou six ans on peut leur parler raison. La prcocit de leur esprit est
+tonnante, souvent redoutable. Tous les pres de famille sont mme de
+constater l'avance norme qu'une fille de seize ans a prise sur ses
+frres ou ses camarades de mme ge, en srieux, en finesse, en esprit
+de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa
+formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable:
+mentalement, la fille est mre avant le garon. Voil dj un obstacle
+la coducation des sexes.
+
+[Note 119: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 87.]
+
+Et ce qui aggrave encore les risques de cette prcocit, c'est qu'elle
+clate subitement. La maturit des filles a la soudainet d'une closion
+spontane. O le garon n'arrive qu' la longue, pas pas, avec une
+progression tranquille et rgulire, la fille s'y lve d'emble. De
+douze seize ans, ces diffrences sont particulirement tranches. Et
+cet panouissement de l'esprit fminin concide avec l'panouissement du
+corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est
+souvent, dix-sept ans, qu'un adolescent frle, gauche, en pleine
+croissance physique et crbrale, la jeune fille du mme ge peut dj
+faire, en la majorit des cas, une charmante pouse et une bonne petite
+maman.
+
+Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point
+sans accidents ou, du moins, sans un trouble gnral, hasardeux pour le
+prsent, dcisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparat dans
+l'adolescente, cette mtamorphose est insparable d'une perturbation de
+tout l'tre, d'un branlement de la sensibilit, d'une secousse nerveuse
+qui exige des mnagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de
+pubert. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont
+ncessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera
+douloureuse. Les mdecins recommandent alors de suspendre le travail de
+tte, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'carter les
+soucis d'tudes, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des
+sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de
+fragilit, de lassitude et d'excitabilit, qui diminuent chez la jeune
+fille la rsistance physique et l'quilibre mental, il faut encore
+repousser l'ducation mixte, dont c'est l'inconvnient d'entraner aux
+mmes programmes et la mme discipline, deux sexes qui diffrent
+profondment par le dveloppement des aptitudes et l'volution des
+forces.
+
+Si enfin le dveloppement des garons est plus tardif, il suit, par une
+revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolonge.
+L'volution de la femme se fait plus vite, mais s'arrte plus tt. Ce
+qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations dsobligeantes:
+La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesure,
+prtend Schopenhauer. Elles sont faites pour commercer avec notre
+folie, et non avec notre raison, dclare son tour Chamfort. Sans
+acquiescer ces impertinences, il est certain qu'au point de vue
+intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne
+tiennent.
+
+Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que
+les hommes, une fracheur et une grce d'esprit, une spontanit
+jaillissante, une vivacit, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne
+pourraient remplir, dans leur plnitude, les fonctions de leur sexe et
+les devoirs augustes de la maternit. Bien qu'il nous dplaise de
+comparer les femmes de grands enfants, ce rapprochement contient
+pourtant cette part de vrit, que le plus grand nombre d'entre elles
+n'a pas plus besoin d'acqurir les talents virils que d'avoir de la
+barbe au menton[120]. A chacun sa destine. Pourquoi alors
+imposerait-on aux deux sexes mmes tudes et mmes examens, mme travail
+et mme formation?
+
+[Note 120: MARION. _Psychologie de la femme_, p. 63.]
+
+
+V
+
+Soumettre l'un et l'autre sexe aux mmes disciplines intellectuelles,
+c'est donc risquer de surmener le garon et de retarder la fille, au
+prjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coducation
+admettent eux-mmes que les rsultats de ce rgime sont favorables aux
+filles, et que les garons ont quelque peine le suivre[121]. On ajoute
+bien que l'introduction des filles dans les lyces de garons exercera
+une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'mulation. Mme
+Pieczinska estime mme que cette action stimulante sera surtout
+profitable aux garons qui ont moins de got pour l'tude, moins de
+vivacit d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades
+filles[122]. Mais nous persistons croire qu'il est antipdagogique de
+contredire les indications de la nature, d'acclrer, de forcer le
+dveloppement crbral de nos fils en leur donnant pour mules des
+intelligences plus veilles et plus prcoces. Il y a danger d'apparier
+deux forces ingales: ou la plus active se relche, ou la plus faible
+s'puise prmaturment.
+
+[Note 121: Rapport de M. W. J. Stead sur la coducation en Angleterre.]
+
+[Note 122: tude dj cite sur la coducation.]
+
+Et puis, dans ces collges mixtes que l'on souhaite de voir entre les
+mains de libres-penseurs trs fministes, dans ces grandes familles o
+les matres s'appliqueront dvelopper la fraternit des sexes, il
+est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les dtestables
+habitudes des bourgeois franais qui, parat-il, exercent leurs fils
+tre plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les
+tyrans de leurs soeurs[123]. On protgera donc fermement la jeune fille
+contre les rudesses du jeune garon. Nos petits hommes devront toujours
+cder: cela est invitable. Et ces demoiselles, habitues voir leurs
+compagnons plier devant leurs volonts (ce qui, n'en dplaise aux dames
+socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu
+peu une ide superbe et fausse de leur rle et de leur condition, au
+risque d'engendrer la longue l'gosme, la vanit, l'esprit d'orgueil
+et de domination, bref, de graves dformations morales.
+
+[Note 123: Dclaration de Mme Renaud: voir la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+Applique aux coles secondaires, la coducation est donc mauvaise pour
+les garons, puisqu'elle tend les constituer, vis--vis de leurs
+compagnes, et en tat d'infriorit dans leurs tudes, et en tat de
+subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles?
+Pas davantage.
+
+Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour
+l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanits sont devenues
+inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, nous
+n'avons pas le droit d'imposer nos fils et moins encore nos filles.
+Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans tre
+parfait, est mieux conu, mieux organis, mieux adapt que celui des
+garons. Ce serait folie de lui substituer les programmes
+encyclopdiques de nos lyces. Rien de plus sot, rien de plus vain que
+d'astreindre toute la jeunesse aux mmes mthodes, aux mmes
+disciplines, aux mmes examens. Il en est des intelligences comme des
+fleurs: elles sont frles ou vivaces, prcoces ou tardives, robustes ou
+dlicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalit ne
+comporte pas les mmes soins. Pourquoi les enrgimenter sous la mme
+frule? L'uniformit comprime et blesse. Il faudrait consulter les gots
+de nos enfants, chercher, veiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de
+les jeter ple-mle dans le mme moule ducateur.
+
+On insiste: Les filles ne pourront jamais arriver au baccalaurat qui
+ouvre toutes les carrires librales.--Qu' cela ne tienne! Si l'on
+s'obstine exiger des jeunes filles ce grade prliminaire (nous
+aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer,
+dans leurs lyces, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles
+qui dsireraient prparer le baccalaurat classique. Pas besoin de
+coducation pour permettre l'lite d'accder, par cette porte basse,
+l'enseignement suprieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours
+la trs grande majorit (je l'espre bien pour elles et pour nous), la
+coducation violerait la loi fondamentale de toute pdagogie, qui est
+l'adaptation des diverses connaissances au rle spcial que la femme est
+destine remplir dans la famille et dans la socit. C'est dans le
+sens de sa nature, et non dans le sens de la ntre, que le sexe fminin
+doit se dvelopper. Ds lors, il serait illogique d'enseigner les mmes
+choses, et dans la mme enceinte, aux filles et aux garons. Ce qui le
+prouve mieux encore, c'est que les congrs fministes rclament
+eux-mmes l'adjonction aux collges et lyces de filles d'un annexe
+comprenant une crche, un atelier familial et une cole mnagre; et
+nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir
+une maison.
+
+Rentrent, par excellence, dans l'enseignement fminin: tout ce qui
+concerne l'hygine de l'enfance et l'conomie domestique, les lois et
+les mthodes d'ducation, la couture, la lingerie, la mdecine usuelle,
+les notions de comptabilit, de cuisine, de floriculture; tout ce qui
+peut apporter au logis l'ordre, la sant, la joie et l'embellissement;
+tout ce qui peut prparer la jeune fille ses fonctions et ses
+devoirs de future mre de famille. D'autant mieux que la femme est
+merveilleusement doue pour les sciences d'observation, et mme pour les
+sciences exprimentales, dont les applications prennent une importance
+croissante en ce qui concerne la salubrit du foyer et la bonne tenue du
+mnage. Les coducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer
+indistinctement toutes ces spcialits nos garons comme nos filles?
+Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris
+devront s'occuper un peu plus des besognes de l'intrieur, surveiller
+le rti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur
+femme[124]. Simple habitude prendre, qui ne serait pas, du reste, pour
+beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si
+extraordinaire nouveaut. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le
+rle social des deux sexes tant diffrent, leur prparation la vie ne
+saurait tre la mme.
+
+[Note 124: Rapport de Mlle Bonnevial prsent au Congrs de la Condition
+et des Droits de la Femme en 1900.]
+
+Rsumons-nous. Je me rsigne la coducation lmentaire du jeune ge;
+j'accepte la coducation des tudes, pour ce qui est de l'enseignement
+suprieur; mais j'estime que, dans la priode moyenne correspondant aux
+tudes secondaires, la coducation est mauvaise, irrationnelle,
+antipdagogique. Loin de moi la pense, d'ailleurs, que nos raisons
+puissent convaincre les fanatiques de la coducation intgrale. Ceux-ci
+les tiennent communment pour de petites barricades d'enfants, pour de
+petits tas de sables, qui n'empcheront pas l'humanit de poursuivre
+sa route.
+
+Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coducation tient si
+fort au coeur des fministes intransigeants? M. Lopold-Lacour, dont les
+crits sont empreints du plus ardent fminisme, vous le dira avec autant
+de franchise que de vigueur: Le sparatisme de l'enseignement, c'est
+l'image mme d'une socit o les deux sexes sont traits ingalement;
+c'est l'humanit coupe en deux ds l'enfance; c'est la guerre des sexes
+perptue, et c'est, de plus, le principe de l'autorit sauvegard dans
+la famille contre la femme rpute infrieure, mise part dans
+l'enseignement, prserve de certains piges, comme si elle tait toute
+faiblesse et fragilit. La coducation est donc, pour le fminisme
+radical, un symbole, c'est--dire la ngation immdiate, ds l'enfance,
+du principe d'autorit dans la famille, la transformation de la famille
+selon les principes de libert, de vritable fraternit humaine. Et ces
+paroles vhmentes furent longuement applaudies au Congrs de 1900.
+
+Renchrissant mme sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard
+s'criait quelques minutes plus tard: Il nous faut la coducation, si
+nous voulons avoir un pays digne de son pass et digne de son avenir, si
+nous voulons tre la grande Rpublique issue de la Rvolution de
+1789[125]. C'est trop de lyrisme. Ceux-l penseront comme nous qui
+repoussent la coducation aussi bien dans l'intrt des filles que dans
+l'intrt des garons, convaincus que ce rgime nouveau, n'ayant point
+fait notre pass, ne saurait mieux prparer notre avenir. C'est une
+grave imprudence d'imposer aux deux sexes mmes tudes, mmes examens,
+mmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les poux, toute
+hirarchie, toute primaut, toute autorit, grce quoi la socit
+conjugale deviendrait une sorte de monstre deux ttes o les heurts de
+volont et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre
+rsultat que la msintelligence et d'autre solution que le divorce.
+
+[Note 125: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+
+VI
+
+Dsarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces
+inconvnients--uniformit des programmes et rapprochements de vie--ne se
+retrouvent que d'une faon trs attnue, dans l'enseignement suprieur?
+A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles,
+la crise de croissance touche sa fin. L'organisme arrive la
+plnitude de son dveloppement. La raison est plus ferme, la conscience
+plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la
+vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses
+responsabilits, la jeunesse des deux sexes peut nouer, l'Universit,
+des relations amicales sans trop de risques, ni trop de dfaillances.
+
+Non que je dconseille aux parents toute espce de surveillance. La
+rgle, que j'tablis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions.
+Mme vingt ans, certaines natures, certains tempraments sont
+incapables de sage libert. Ils n'aspirent la vie que pour en msuser.
+Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer
+telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, laquelle
+l'amour, ce terrible enjleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que
+ce n'est pas en gardant trop svrement la jeunesse, qu'on lui apprend
+toujours se dfendre d'autrui et de soi-mme.
+
+Et puis, la sparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement
+primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement
+suprieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes.
+Infirmiers et infirmires reoivent en commun les mmes leons. L'cole
+des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universits
+pour demoiselles? On pourrait, la rigueur, en faire les frais, si le
+nombre des tudiantes en valait la peine. On vient d'instituer Londres
+une Facult de mdecine pour les jeunes filles; et il est prvoir que
+cette cration se dveloppera rapidement. Dans ces derniers temps, prs
+de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universits anglaises:
+300 Oxford, 400 Cambridge, 500 Londres.
+
+Que cette fivre soit imiter, c'est une autre affaire. Montaigne
+disait aux mres de son temps: Il ne faut qu'veiller un peu et
+rchauffer les facults qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par
+curiosit, avoir part aux livres, la posie est un amusement propre
+leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodits de l'histoire.
+Mais quand je les vois attaches la rhtorique, la judiciaire, la
+logique et semblables drogueries si vaines et inutiles leur besoin,
+j'entre en crainte. Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille
+d'aujourd'hui devant tre plus instruite que la jeune fille d'autrefois,
+et les difficults croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui
+offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens
+d'existence, notre gouvernement s'est dcid en faveur de la coducation
+universitaire, moins par passion que par ncessit. Reculant devant la
+fondation d'coles suprieures affectes spcialement aux
+tudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la
+cration d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles
+l'accs de l'cole de mdecine et de l'cole de droit, de la Facult des
+lettres et de la Facult des sciences. On ne saurait tre plus
+hospitalier.
+
+Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement suprieur sont accessibles
+au sexe fminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et
+conqurir tous nos grades acadmiques, depuis le baccalaurat jusqu'
+l'agrgation. Et par une consquence naturelle, la loi du 27 fvrier
+1880 a reconnu aux femmes charges d'une haute fonction d'enseignement
+le droit d'lectorat et d'ligibilit au Conseil suprieur de
+l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a
+octroy aux institutrices les mmes prrogatives de vote et de
+reprsentation aux Conseils dpartementaux de l'Instruction primaire.
+
+En France, donc, l'mancipation scolaire des femmes est peu prs
+ralise. Est-ce une victoire trs mritoire pour le sexe fminin? Non.
+L'assaut livr aux coles, Facults et autres prtendues forteresses de
+la science, n'a enfonc que des portes ouvertes. En ralit, jamais nos
+Universits n'ont empch les profanes de se glisser dans le sanctuaire.
+Nulle part leur enseignement n'tait clandestin. La science est voue
+la publicit. Elle n'aime ni le mystre ni le privilge. C'est un
+prjug de croire que nos professeurs poussent le verrou derrire leurs
+initis et enseignent huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites
+et les gestes de la haute culture, un petit nombre de fervents
+agenouills dvotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes,
+ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont branles
+pour emporter la citadelle, elles se sont aperues avec stupfaction que
+les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement,
+pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.
+
+D'abord, quelques femmes sont entres, timidement. Puis, en frquentant
+nos amphithtres, elles n'ont pas tard faire cette autre dcouverte,
+qu'il n'est pas trs difficile de s'lever la taille d'un bachelier,
+d'un licenci ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune
+fille bien doue est capable d'escalader les hauteurs o, juchs sur
+leurs diplmes, les petits camarades planaient ddaigneusement sur la
+platitude fminine. Mon avis (je le rpte avec intention) est qu'on a
+trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que,
+rationnellement parlant, la capacit moyenne des femmes vaut la capacit
+moyenne des hommes.
+
+N'y a-t-il point cependant quelque inconvnient convier la jeunesse
+des deux sexes au mme enseignement suprieur ou professionnel? De bons
+esprits s'obstinent voir en cette communaut de vie intellectuelle
+plus de dangers que de profits. Mais n'exagrons rien. Il est possible
+que, si consum d'amour que soit le coeur de nos tudiants pour les
+belles-lettres, la procdure ou les mathmatiques, le voisinage
+quotidien d'tudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque
+distraction leurs tudes ou refroidisse mme leur passion pour le Code
+ou la philosophie. Seulement, on oublie que les tudiantes peuvent tre
+laides, que ce fait regrettable est d'une constatation frquente, qu'il
+n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entranes aux
+spculations viriles, veillent l'ide d'un demi-homme sans grce et
+sans beaut,--auquel cas, il faudrait reconnatre que leur frquentation
+serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un
+prcieux antidote. Rappelons mme que l'introduction de cet
+lment--inoffensif--dans nos coles officielles et l'mulation qui en
+rsultera, contribueront peut-tre secouer la torpeur de notre
+clientle masculine et relever le niveau des tudes et des examens.
+
+Et puis, le travail est un drivatif et la science un rfrigrant.
+Ouvrons donc largement nos Palais universitaires au public fminin; et
+il est esprer que, parmi les tudiantes, beaucoup useront de cette
+permission, surtout parmi les plus ges, pour travailler avec
+application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce
+lieu de perdition sans tre chaperonnes par leurs mres ou leurs
+gouvernantes, o sera le mal? Les amphithtres deviendront d'agrables
+salles de spectacle; les cours serviront de prtexte des runions de
+famille. Cela s'est vu jadis la Sorbonne.
+
+Que si mme le temple de la science se transforme, de certaines
+heures, en salon de conversation pour les dames du monde o l'on
+s'ennuie, nos tudiants auraient grand tort de s'en indigner comme
+d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amneront
+leurs filles aux cours, poursuivissent un but minemment humain et que
+l'instruction suprieure leur ft un simple prtexte pour exhiber leur
+aimable progniture en un lieu o s'assemble un grand nombre de jeunes
+gens marier. Voyez-vous l'Universit transforme en office
+matrimonial? Quel rle charmant! On raconte que l'Universit de Berlin a
+eu la mauvaise grce de s'en mouvoir et que, pour faire droit aux
+rclamations des tudiants, elle a dcid, en 1898, de procder
+svrement au contrle des dames. Prcaution irritante et vaine!
+Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brle de se
+marier d'une jeune fille qui brle de s'instruire?
+
+Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de
+prsider aux examens et aux fianailles de ses lves? Nous faisons donc
+des voeux pour que les tudes de droit ou de mdecine se terminent
+souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'cole
+mixte d'enseignement suprieur ou professionnel devienne une ppinire
+de savants et heureux mnages. Mais nous verrons, hlas! que le mariage
+n'est pas prcisment en faveur auprs des femmes nouvelles.
+
+En attendant, la perspective d'atteindre tous nos grades littraires
+et scientifiques embrase peu peu d'une noble ardeur toutes celles qui
+ambitionnent le double qualificatif de femmes savantes et de femmes
+libres. Nos Universits commencent se peupler d'tudiantes qui
+aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) toutes les licences. Nos
+grandes coles produisent dj des bachelires et des doctoresses. Les
+femmes mdecins croissent en nombre et en autorit. Et croyez-vous qu'il
+n'y aurait pas plus de jeunes filles faire leur droit, si la loi
+franaise les autorisait instrumenter comme elle les a autorises
+plaider? On peut donc se demander si la France est appele devenir,
+comme l'Amrique, une vaste garonnire, et s'il faut s'en dsoler ou
+s'en rjouir.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Les conflits de l'esprit et du coeur
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--DANGERS D'UNE INSTRUCTION INCONSIDRE.--LA FACULT DE
+ COMPRENDRE ET LA FACULT D'AIMER.--L'INTELLECTUALISME
+ FMININ ET LE MARIAGE.
+
+ II.--LA FEMME SAVANTE ET LES SOINS DU MNAGE ET DU
+ FOYER.--ADIEU LA BONNE ET SIMPLE MNAGRE!
+
+ III.--MOINS DE MARIAGES ET PLUS DE VIEILLES FILLES.--LE
+ DIVORCE DES SEXES.--CLUBS DE FEMMES.--POINT DE
+ SPARATISME!--CE QUE L'INDIVIDUALISME DES SEXES FERAIT
+ PERDRE A L'HOMME ET A LA FEMME.
+
+ IV.--L'MANCIPATION INTELLECTUELLE ET LA
+ MATERNIT.--INSTRUCTION ET DPOPULATION.
+
+
+Sans vouloir de l'instruction intgrale comme but ni de l'enseignement
+mixte comme moyen, nous persistons croire que la culture fminine doit
+tre largie et amliore. C'est une ncessit qui rsulte de
+l'exhaussement gnral du niveau des esprits et de l'extension
+croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'lvation
+intellectuelle de la femme ne puisse se rsoudre en graves prjudices
+pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirige. Il
+n'appartient qu' un petit nombre d'lus d'entretenir,--et d'accrotre,
+s'il est possible,--la flamme sacre qui claire le monde. Les humains
+doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir
+honntement et utilement. D'o il suit que la culture de l'esprit n'est
+pas un but, mais un moyen. Tout savant mme qui a l'me haute et large,
+ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes
+qui la rechercheraient dans cet esprit troit et exclusif, ne
+tarderaient pas en souffrir. Et c'est mettre en lumire les dommages
+possibles de cette avidit prilleuse que nous devons maintenant nous
+appliquer avec franchise.
+
+
+I
+
+Les fministes se plaisent nous reprsenter les poux de l'avenir
+galement instruits, travaillant en coopration quelque oeuvre de
+style ou d'rudition, traduisant un texte hbreu, grec ou latin, sous la
+douce clart de la mme lampe, associant leurs recherches ou leur
+imagination et signant le mme livre de leurs deux noms runis. L'idylle
+est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour
+l'amour de l'hbreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse
+se chamailler _unguibus et rostro_, il est permis de conjecturer qu'en
+ce temps-l les mnages se moqueront de l'antiquit et ne feront oeuvre
+de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en tandem de
+famille.
+
+Mais nous avons de plus graves apprhensions formuler. Et d'abord,
+n'est-il pas craindre que l'intellectualit de la jeune fille--si elle
+est cultive avec passion, avec excs,--se dveloppe au dtriment de la
+tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette
+prvision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous
+assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universits
+d'Amrique, que le flirt lui-mme n'y rsiste pas. D'aprs plus d'un
+tmoin, les femmes amricaines, instruites et lettres, ne sont pas
+exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point
+sans une certaine froideur, sans une certaine scheresse qui, la
+longue, dcouronnerait la femme de sa grce mue et de sa sensibilit
+attendrie?
+
+Mme Bentzon, qui nous a fait connatre les Amricaines chez elles,
+nous dcrit finement ces petits phalanstres, comme il en existe New
+York, forms exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlvent leur
+milieu naturel de prtendues obsessions philanthropiques et des
+aspirations trs vagues vers une plus haute fminit, le tout tay par
+certains rves creux d'entreprise personnelle et par la curiosit de
+vivre en garon. Vivre en garon, voil bien la proccupation scrte
+du fminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une
+force libre, une nergie spontane, se suffisant elle-mme, repoussant
+la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa trs chre
+indpendance, devant un clibat farouche et austre.
+
+Et puis, pour des mes littraires et des natures thres, les choses
+de l'amour sont si grossires! On se mariera donc le moins possible,
+afin d'loigner de sa vie les vulgarits dplaisantes. Est-ce donc chose
+si dlicate et si releve que de faire des enfants? Et comment y russir
+sans subir le contact avilissant des hommes? Pouss trop loin,
+l'intellectualisme fminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite
+qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reut d'une amie
+cette confidence: Il n'y a pas se le dissimuler, mesure que
+s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se
+marier; en fait de conqutes, elles visent l'indpendance. Pourtant
+l'humanit a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que
+le fminisme nous promet foison des docteurs, des avocats, des
+mdecins, des hellnistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde
+que dj l'offre dpasse la demande!
+
+A tout le moins, l'mancipation intellectuelle de la femme semble
+impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-l se trompent qui
+pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanit se ralisera par
+l'galit absolue des deux sexes. A devenir trop semblable nous, la
+femme risque de se dtourner de l'homme, et l'homme de se dtacher de la
+femme. Chez l'un et chez l'autre, des tudes trop absorbantes
+aboutiraient une dsaffection rciproque. Une femme lettre, sachant
+le grec et le latin, une savante prise de dcouvertes, qui ne voit rien
+au-del de la perfection du savoir et de l'affinement du sens
+intellectuel, n'est pas seulement expose rompre avec les habitudes de
+son sexe, mais sortir de l'humanit mme. Refroidie vis--vis de
+l'homme, il est possible qu'elle en vienne ce point d'abstraction
+strile de le considrer seulement comme un simple collgue, comme un
+condisciple ou un confrre.
+
+Tout cela promet nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il
+est difficile d'touffer en soi la nature, comme l'admiration est
+toujours, mme chez les femmes instruites, une dviation du besoin
+d'aimer, ils verront peut-tre, avec les progrs de l'instruction
+fminine, des vierges lettres ou savantes s'prendre de leurs matres
+par inclination ou par vanit. Il en rsultera des unions trs
+spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des ges, car les
+doctoresses de l'avenir pouseront moins l'homme que le savant. A force
+de vivre dans la frquentation des philosophes, des chimistes, des
+grammairiens ou des conomistes, elles se prendront rver, dans le
+mystre des nuits d't, des Berthelot, des Gaston Pris et des
+Leroy-Beaulieu de ce temps-l. Srement les jeunes filles du XXIe sicle
+seront moins proches de la nature que leurs anes du XXe, qui s'en
+loignent dj tous les jours.
+
+Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionns par
+l'ge des poux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce
+qui se passe au thtre: un auteur met en scne un jeune homme de
+vingt-cinq ans et un vieillard de soixante galement amoureux d'une mme
+jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hsitent
+gure: ils sont pour le sexagnaire. Nos critiques dramatiques ont
+relev plus d'une fois ce singulier tat d'me. Qu'une demoiselle soit
+aime par un homme sur le retour, riche et distingu, et qu'elle lui
+prfre un jeune homme honnte, rustique et pauvre, c'est ce que le
+public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: Cette petite dinde serait bien
+plus heureuse avec son vieillard[126]! Et notez qu'un sexagnaire
+amoureux et excit au thtre la rise de nos grands-pres. Et le voil
+maintenant transform par l'opinion dite claire en personnage
+sympathique! C'est un fait: nous nous loignons de la nature.
+
+[Note 126: mile FAGUET. Feuilleton du _Journal des Dbats_ du 18
+janvier 1897.]
+
+Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact
+familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains,
+qu'elle ne songe pas rompre tout fait avec le sexe masculin: il faut
+bien assurer la survivance de l'espce et l'avenir de la race. Mais,
+tenant sans doute pour affligeant d'tre contrainte de temps en temps
+recourir nos bons offices, elle subordonne expressment les faiblesses
+du sentiment l'amour de l'indpendance et la conscience de sa
+dignit. Son esprit ne fait son coeur qu'une concession: elle ne
+s'interdit point d'aimer ceux qui le mriteront par leur valeur morale
+et intellectuelle. Cette fire dclaration d'une congressiste de 1896
+est videmment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais
+voil, du mme coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les
+classes) condamns au clibat.
+
+
+II
+
+Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit
+tout fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive
+de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilit,
+qui, en aggravant l'effort crbral, risque de refroidir les sources de
+l'motion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur.
+Mais, mesure que l'intellectualisme touffera le sens commun, il est
+plus craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes
+les conditions, une rpulsion croissante pour les besognes manuelles de
+la famille; d'autant plus que, pour la conqurir leurs doctrines, les
+coles rvolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant
+ses aspirations d'indpendance, s'engagent, par une surenchre de
+promesses stupfiantes, l'affranchir des soucis mesquins de son
+intrieur.
+
+Comment ne coterait-il pas une femme, qu'obsde la proccupation de
+cultiver son me et de perfectionner son moi, de mettre la main au
+mnage et la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses
+enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, leves ainsi
+que des garons, ne ddaigneraient-elles pas l'art, si apprciable
+pourtant, de soigner et d'orner leur intrieur et leur personne? Comment
+ces cratures, trs compliques et trs artificielles, ne
+s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la
+prparation d'un plat sucr?
+
+On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive son
+foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'vidence qu'une
+femme tire quatre pingles ne saurait, sans risquer de se tacher,
+mettre le pied dans sa cuisine. Trop lgante chez elle ou trop rpandue
+au dehors, il est prvoir qu'elle ngligera plus ou moins son mnage.
+Mais, avec nos demoiselles brevetes ou mancipes, cet absentisme ne
+fera que s'tendre et empirer. Ce qu'elles feront manger leurs maris
+de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a
+pass tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si
+les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de
+mme pour l'espce si prcieuse des matresses de maison habiles
+prserver leur intrieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand
+profit du pre et des enfants!
+
+Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de
+l'esprit, ne rende la femme indiffrente aux petits soins qui
+embellissent et gaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus
+grave--aux mouvements naturels et spontans du coeur, qui sont le
+principe de son dvouement et le charme de son sexe. Pourquoi, ds lors,
+l'amour lui-mme, qui est le lien de l'humanit, n'y perdrait-il point
+de sa force et de sa chaleur? Certains le prvoient et s'en rjouissent.
+Grce aux progrs de l'instruction fminine, les hommes, selon Mme
+Clmence Robert, se sont aviss subitement d'un sentiment nouveau; ils
+ont enrichi leur me d'une jouissance ignore jusqu' nos jours:
+l'amiti d'une femme[127]. Il ne faudrait pourtant pas que cette amiti
+fasse tort l'amour!
+
+[Note 127: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, p. 840.]
+
+Mais aprs tout, ce sentiment divin court-il de si srieux dangers?
+Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades:
+s'imaginent-elles que les hommes partageront les mmes vues calmes,
+neutres et froides? Lors mme que la femme la plus vivante russirait
+ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de
+spiritualit,--il est invitable qu' un moment donn, l'homme le plus
+sage ne pourra s'empcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons
+esprer, d'ailleurs, que le fminisme ne changera point la nature, mais,
+bien au contraire, que les lois de la nature djoueront les outrances du
+fminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intrt mme de ce mouvement o
+l'extravagance se mle si souvent la vrit, nous nous obstinons
+sparer l'ivraie du bon grain.
+
+
+III
+
+Que l'intellectualit de la femme se dveloppe au dtriment de la
+tendresse, et l'amiti au prjudice de l'amour, et le got de
+l'indpendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du
+dvouement au mnage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de
+mariages et plus de vieilles filles. Le clibat n'est-il pas en faveur
+auprs de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionne
+de la vrit et le culte des choses de l'esprit s'accommodent
+difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la
+maternit. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science
+absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui
+faire oublier et ddaigner l'homme. Puissent donc les mariages de
+convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine!
+Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.
+
+Ce qui n'empchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'tre
+nombreuses. Et ces vierges laques seront-elles toujours des vierges
+fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanit de leur savoir et en
+prendront prtexte pour protester contre le mariage et mme contre
+l'utilit du mle, ne forment jamais qu'une minorit plus tapageuse
+qu'imposante. Nanmoins le fminisme avanc travaille, en conscience,
+propager chez les femmes instruites une misanthropie ddaigneuse, dont
+il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptmes et les moyens
+d'action.
+
+Voici d'abord une proposition mise par certaines personnalits
+fministes dans le but de relever devant l'opinion le clibat fminin.
+Pourquoi dit-on certaines femmes: Madame, et d'autres:
+Mademoiselle, suivant qu'elles sont maries ou non? Faisons-nous une
+diffrence entre le mari, le veuf ou le clibataire? On lui donne du
+Monsieur! dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement
+toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: Madame? Il parat
+que cette petite rforme ferait avancer d'un grand pas l'mancipation
+des demoiselles[128]. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles,
+on doit leur rappeler que rien n'est plus malais que de changer une
+habitude sociale. Beaucoup de parents hsiteront dcerner leur
+hritire en qute d'un mari une appellation aussi vnrable. Et pour
+cause! La fille est, par dfinition, en possession d'une intgrit
+physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave
+diffrence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-l) a introduit
+dans le langage courant des vocables spciaux auxquels l'humanit ne
+renoncera pas facilement.
+
+[Note 128: La _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.]
+
+Autre signe des temps dont la gravit saute aux yeux: parmi les
+nouveauts qui ont soulev le plus d'tonnement, de moquerie et de
+protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et
+florissants Londres et aux tats-Unis. Paris a le sien, fond, rue
+Duperr, par MMmes de Marsy. C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au
+cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les
+enfants: telle sera l'intimit familiale de l'avenir.
+
+Il est incontestable que ces sparations de corps intermittentes ne
+semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de
+mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la frquentation
+quotidienne des cercles plus ou moins littraires? Que d'excentricits
+cette vie mle favorise: cigarette, billard, apritif et autres
+affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous
+l'imaginons studieux et austre, le club nous fait songer, malgr nous,
+ une runion de bas-bleus lorgnons, les yeux rougis et lasss dans
+les lectures tardives, la tte congestionne de science et de
+littrature, sans tournure, sans grce, sans lgance, sortes d'tres
+hybrides qui ont cess d'tre femmes sans tre devenus des hommes.
+
+Il parat cependant, d'aprs les relations les plus dignes de foi, que
+ces clubs de femmes fonctionnent aux tats-Unis le plus correctement du
+monde, qu'ils respirent toute la respectabilit anglo-saxonne, et
+qu'aprs les soucis et les tracas d'une journe d'affaires, c'est une
+joie pour le mari de dner en tte--tte avec une femme qui a crm
+pour lui les journaux et les revues, feuillet les livres la mode et
+recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distingue
+appelle le reportage conjugal[129].
+
+[Note 129: Mme DRONSARD. Le _Correspondant_, du 25 septembre 1896, p.
+1091.]
+
+Il y a un revers, hlas! cette jolie mdaille. Ce que la femme
+nouvelle recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes,
+une socit sans mles, une assemble sans matres. Et cette innovation
+est la marque d'un individualisme regrettable et le prlude d'une
+division fcheuse. Elle obissait cet gosme sparatiste, cette
+Amricaine qui dclarait M. Paul Bourget d'un ton dcisif: Nous
+tenons briller pour notre propre compte!
+
+Comme si nos matresses de maison ne rgnaient point dans leur salon!
+A carter les hommes de leurs runions, ces dames pourront apprendre
+discourir, prorer, mme plaider les plus mauvaises causes; en
+revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez
+nous, la conversation, qui, hlas! languit et se meurt, est la grce,
+souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient
+admis leur donner la rplique. Il en va de la causerie, qui est la
+lumire des salons, comme de l'lectricit qui, pour jaillir en clair,
+suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la
+conversation devient aisment vide ou banale. Qu'un homme intelligent
+s'y mle, et elle s'avive, se relve, s'chauffe. J'en appelle
+l'exprience des dames.
+
+Faut-il rappeler que le flirt lui-mme, malgr sa provenance amricaine,
+et ses libres allures, ne trouve point grce devant le fminisme
+intransigeant? On ne voit plus l qu'un amusement d'enfant, qui ne
+saurait convenir des femmes verses dans les hautes tudes et rompues
+aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rvent de
+chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intresser ces escarmouches
+spirituelles, cette bataille de fleurs, ce duel de salon entre gens
+d'esprit, o le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les
+coups de langue et les coups d'ventail?
+
+Il convient pourtant que les qualits propres chaque sexe se joignent
+et se marient aux qualits inverses, si l'on veut qu'elles ne se
+tournent point en dfauts. N'est-il pas craindre que, sans le contact
+des hommes, la sensibilit des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise
+ou s'exaspre en susceptibilit pointilleuse et maladive? Mme en
+admettant que l'homme ait, par dfinition, l'avantage de l'nergie et le
+mrite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce
+dlicat avec les femmes corriger sa rudesse, temprer ses
+emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu
+nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les
+vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se compltant
+les unes par les autres. Ne sparons pas ce qui doit tre, par un
+dessein visible de la nature, incessamment uni et combin.
+
+Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles
+manires! Il n'est que temps: nous perdons le got des nuances, de la
+finesse et de la mesure. La rudesse dmocratique tend chasser la
+galanterie franaise de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus
+badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce duret? est-ce sottise?
+Le coeur est-il moins dlicat, ou l'esprit moins affin? Le got du bien
+dire, l'ironie lgre et rieuse, cette hardiesse simple et aise qui ne
+dpasse jamais l'extrme limite des liberts permises, cette bonne grce
+qui a t jusqu' nos jours dans les usages de notre socit et dans les
+traditions mme de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend
+plus demi-mot. C'est croire que nous ne sommes plus assez bien
+levs pour nous plaire aux intentions, aux dlicatesses, aux lgances
+du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons
+vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudits et aux
+inconvenances de la triste littrature dont nous nous repaissons depuis
+un quart de sicle. Qui donc nous gurira de cette dpravation du got
+et de la politesse, sinon la retenue et la grce des femmes?
+
+Et c'est au moment mme o les douces et belles manires s'en vont, que
+des femmes systmatiques se plaisent provoquer le divorce des sexes,
+diviser la socit en deux camps ennemis,--ct des dames, ct des
+hommes,--en soufflant ces deux moitis de l'humanit un individualisme
+de plus en plus ombrageux et ferm! La plupart des associations
+fministes marquent un esprit d'exclusion et de sparatisme; elles ont
+une tendance refuser tout pouvoir l'lment masculin. Les clubs
+isols en sont une curieuse manifestation. Non moins intolrante que
+l'abeille, la socit fministe de l'avenir a quelque chance de
+ressembler une ruche hostile aux mles, sans qu'on puisse augurer
+qu'on y fera d'aussi bonne besogne.
+
+Mais vouloir mettre l'homme la porte de leurs runions, repousser
+ses offres de tutelle et de protection, le traiter en gal, en
+adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'tre prises au mot. Nous
+avons entendu, dans un congrs fministe, une aptre imprudente nous
+renvoyer avec mpris cette forme de dfrence protectrice et tendre,
+qu'on appelle encore la vieille galanterie franaise. Eh bien! soit!
+Puisque ces dames ne veulent plus de nos gards et de notre respect,
+elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la
+leon est dure. Elles seraient mal venues s'en plaindre: les moeurs
+venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des ddains et des
+prtentions extravagantes du sexe faible, lorsque le fminisme, force
+d'exigences et de maladresses, aura fatigu la patience et la
+longanimit des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mles
+prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?
+
+
+IV
+
+L'mancipation intellectuelle de la femme pousse outrance soulve un
+dernier grief, et l'on trouvera peut-tre que c'est le plus grave. En
+admettant que l'rudition fminine soit, un jour ou l'autre, la mode,
+et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des
+demoiselles gniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage
+ne coupera point court ces sottes vanits,--on doit se demander avec
+apprhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au
+mariage, nous feront la grce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le
+voudront-elles? La question de la maternit des femmes savantes est
+digne de proccuper ceux qui ont coeur l'avenir de la race. Or, les
+femmes de grand esprit sont souvent striles; tel point qu'on se
+demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificit.
+
+On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni
+intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rles. Cela est
+si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une relle puissance
+crbrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrtan, un
+homme cach. Les femmes de talent ne sont pas rares qui prsentent des
+caractres virils. Celles-l sont, au pied de la lettre, de vritables
+confrres; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a
+dit de son ct: Il n'y a pas de femmes de gnie; lorsqu'elles sont des
+gnies elles sont des hommes.
+
+Les hautes tudes exigeant une dpense de force nerveuse, un effort de
+tte, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les
+ressorts de l'tre pensant, il semble bien que la gnralit du sexe
+fminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la
+production intellectuelle, sans porter prjudice la reproduction de
+l'espce. Dou, au contraire, d'une nergie plus rsistante, pourvu d'un
+organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose
+d'une rserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent
+d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus
+avant la recherche intellectuelle et la pntration scientifique, sans
+d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perptuit de
+la famille.
+
+L'exprience des tats-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus
+autorises y attribuent dj la dcroissance progressive de la natalit
+ la culture excessive ou prmature de l'intellectualit des femmes.
+Par exemple, le docteur Cyrus Edson, commissaire de sant de l'tat de
+New-York, dclare expressment que l'Amricaine dgnre: parce que,
+durant les annes d'adolescence, sans souci des indications et des
+exigences de la nature, on surmne les forces mentales de la jeune
+fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir
+ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus tre mre.
+Impuissance physique ou aberration mentale, voil donc o conduit le
+ftichisme des grades et des diplmes. Et qu'il est gai de vivre avec
+des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prvient charitablement:
+Une jeune Amricaine, leve comme nous sommes fiers de l'lever, se
+marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un
+enfant, deux au plus; puis elle devient mconnaissable, irritable, un
+fardeau pour son mari et pour elle-mme: c'est une malade qui ne gurira
+jamais[130]. Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer plus d'une
+Franaise?
+
+[Note 130: Cit par Mme Dronsart dans le _Correspondant_ du 10 octobre
+1896, p. 137.]
+
+Ds lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte M. Fouille: Une
+force et une dpense d'intelligence qui, si elles taient gnrales
+parmi les femmes d'une socit, amneraient la disparition de cette
+socit mme, doivent tre considres comme une atteinte aux fonctions
+naturelles du sexe[131]. Gardons-nous donc de dvelopper tort et
+travers l'instruction fminine: la maternit en souffrirait. Certes, il
+est dsirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes
+les lumires utiles; mais veillons ne point l'encombrer d'une
+rudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la prparant aux
+professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe,
+elle ne soit dtourne de son rle familial, de ses fonctions
+domestiques, c'est--dire de sa vocation d'pouse et de mre. Que si la
+fivre de l'instruction intgrale doit mousser sa sensibilit,
+desscher son coeur, tarir l'hritage de dvouement et d'amour qu'elle
+tient de ses aeules; que si, la concurrence individuelle l'entranant
+hors de ses fonctions traditionnelles dans la mle brutale des
+gosmes, elle oublie peu peu sa maison, son mari, ses enfants, pour
+ne songer qu' elle-mme, on verra bientt la moralit faiblir, l'amour
+se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des
+bonnes moeurs: quand elle dchoit, tout s'croule avec elle.
+
+[Note 131: Alfred FOUILLE, _La Psychologie des sexes_. Revue des
+Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Les infortunes de la femme savante
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--L'INSTRUCTION ET SES DBOUCHS INSUFFISANTS.--MCOMPTES
+ ET DCEPTIONS.
+
+ II.--SURMENAGE CRBRAL ET DBILIT PHYSIQUE.--INGALIT
+ DES FORCES DE L'HOMME ET DE LA FEMME.
+
+ III.--L'INSTRUCTION NE DONNE PAS LE BONHEUR.--LES PINES DE
+ LA SCIENCE.--LAMENTABLES CONFIDENCES.--LE SAVOIR ET LA
+ VERTU.
+
+
+I
+
+L'lvation spirituelle du sexe fminin poursuivie avec excs ne serait
+pas seulement dommageable l'homme, la famille et la socit: la
+femme elle-mme serait la premire en ptir, si elle n'a pas, comme
+nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout
+la force physique, indispensables pour en profiter.
+
+On nous sait partisan d'une plus srieuse et plus complte instruction
+des femmes; on nous sait convaincu que ce dveloppement de culture est
+susceptible de se rsoudre en lumires et en bienfaits pour l'humanit
+tout entire. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard
+ces acquisitions intellectuelles devaient dtourner la femme de son rle
+naturel, ou nuire sa sant, ou compromettre sa dignit, sa moralit,
+sa personnalit, nous n'hsiterions pas dclarer que le progrs, plus
+apparent que rel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour
+elle-mme et pour tout le monde. Quiconque tudie le problme de
+l'expansion intellectuelle du sexe fminin, doit s'appliquer
+scrupuleusement viter ces cueils. Ils ne paratront pas imaginaires
+ qui voudra bien y rflchir.
+
+A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent penser qu'il est
+impossible de remonter le courant fministe; mais les gens prudents
+doivent s'opposer ce qu'il submerge ou emporte les fondements
+essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver
+et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu' multiplier
+les tudes, les examens, les diplmes et finalement les proccupations
+et les fatigues, elle ne multiplie pas ncessairement ses chances
+d'amlioration, de succs et d'enrichissement. Le fminisme a ceci
+d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des
+jeunes filles le mirage d'esprances et d'ambitions dcevantes qui, en
+les dtournant des mtiers manuels o elles auraient trouv peut-tre
+exercer plus profitablement la finesse de leur got et la dlicatesse de
+leur main, grossissent d'autant l'arme dj trop nombreuse des
+dclasses.
+
+A quoi sert de distribuer profusion les brevets d'institutrices sans
+place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Franaises
+aillent en masse au collge et l'Universit: elles n'auront fait, sous
+prtexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les
+moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien qui ne
+peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientle
+et les diplmes sans occupation? Multipliez les lettres et les
+savantes: qu'en ferez-vous? Les carrires librales sont encombres. La
+science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours
+aux estomacs affams le morceau de pain quotidien. Pour modrer cet
+apptit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre
+croissant de jeunes filles vers les hautes tudes, je ne leur dirai
+point qu'elles risquent d'accrotre outre mesure le nombre des bas-bleus
+et des prcieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction
+un peu dveloppe incline les mes faibles aux tentations de vanit;
+qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pdantes et mme d'insupportables
+orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivs, les
+poseurs, comme l'on dit, sont-ils si rares?
+
+Mais ce que j'apprhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les
+dceptions probables, ne dgnre en misanthropie, en rancune, en
+jalousie, d'autant plus facilement que le got de la science et la soif
+de l'tude procdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de
+jeunes femmes lettres, d'un dsir de lutte, d'un besoin de concurrence,
+d'une ambition d'galer l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et
+impressionnables assignent, gnralement, l'accroissement des
+connaissances qu'elles convoitent, un but trs individualiste: c'est,
+savoir, l'mancipation de leur raison, l'expansion de leurs facults,
+l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure toutes les
+curiosits, avides de connatre et d'exprimenter la vie, ambitieuses de
+briller, malaises satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants,
+de nos littrateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes
+les fibres de leur cerveau vers le succs, vers la renomme, vers la
+gloire. Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc;
+mais il en est peu qui soient capables de chanter une prire. La voix
+de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.
+
+Et si nul ne l'coute, si l'indiffrence s'obstine autour d'elle, si le
+succs ne vient pas, comme il est prvoir, on verra les incomprises et
+les dvoyes se rvolter contre l'obstacle, et de plus en plus
+agressives et dplaisantes mesure qu'elles vieilliront, perdre peu
+peu les grces de la femme sans acqurir l'estime et la considration
+qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs mes
+dues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveauts les plus
+hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses
+encore si, avant l'ge des dsillusions et l'amertume des insuccs,
+elles n'ont point perdu la sant!
+
+
+II
+
+Eh oui! dans cette question du dveloppement intellectuel des femmes, il
+y va de leur sant et, par consquent, de leur vie. Si inquitante
+qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe sicle, un
+mdecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse
+frquence des maladies nerveuses: De la bavette, dit-il, jusqu' la
+vieillesse, les femmes ne sont plus occupes que de lecture; la passion
+des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles
+tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, ds l'ge de
+dix ans, commence lire, ne peut tre, vingt ans, qu'une femme
+vapeurs.
+
+Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont mme aggraves. Il n'est
+pas rare que nous infligions le supplice de la lecture des enfants de
+cinq six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec
+la dgnrescence d'une race vieillie, la lecture fivreuse et gloutonne
+des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie
+lectrique qui puise nos nerfs et brle notre sang. La nvrose est le
+mal du sicle. Combien de femmes elle dvore! Et comme si les victimes
+n'taient pas assez nombreuses, on s'ingnie, sous prtexte
+d'instruction et d'mancipation intgrales, en sacrifier de nouvelles
+au monstre qui les guette.
+
+Quelque cultive que doive tre la femme moderne, il est ncessaire
+d'enfermer ses dsirs d'apprendre et de contenir ses apptits de savoir
+en de sages limites. Et nous persistons croire que ces limites ne
+peuvent tre les mmes pour les filles que pour les garons. Vainement
+on nous objecte sans cesse que l'esprit n'a point de sexe. Je rponds
+ nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en
+deux tres trs distincts, qu'il se meut travers deux organismes trs
+diffrents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement
+affect que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolong. On
+compare souvent l'esprit une pe: qu'elle soit chez les deux sexes
+d'une pointe aussi aiguise, aussi fine, aussi pntrante, je le
+concde; mais le mtal est-il aussi solide aussi rsistant, aussi
+fortement tremp? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau
+chez la gnralit des femmes que chez la gnralit des hommes. J'en
+appelle l'exprience de tous les mdecins.
+
+Je ne dis plus ces dames qu' nous imiter laborieusement, afin de
+conqurir des qualits qui ne leur sont pas foncirement naturelles,
+leur copie tournera souvent la caricature; je veux mme leur accorder
+qu'il n'y a point, entre le cerveau fminin et le cerveau masculin, de
+radicales diffrences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage
+crbral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grce.
+A travail gal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur
+organisation est plus fine, plus dlicate, plus fragile. Mme de Rmusat
+a fait cet aveu: L'attention prolonge nous fatigue. La nature le veut
+ainsi, et nul ne la violente impunment.
+
+D'o il suit, encore une fois, que les mmes recherches et les mmes
+carrires ne peuvent tre galement poursuivies par les femmes et par
+les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux
+deux sexes mme instruction et mme pdagogie, mmes efforts et mmes
+travaux, mmes exercices et mmes professions. Le sexe faible (ce
+qualificatif est ici tout fait sa place) ne saurait se vouer aux
+mmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.
+
+A cela, on pense bien que les prophtes du fminisme intgral opposent
+obstinment que le pass et le prsent ne prouvent rien contre l'avenir:
+ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a
+ptri et faonn un tre factice qui disparatra au fur et mesure de
+son mancipation. Condamne une vie sdentaire, confine dans son
+mnage, sans cesse replie sur elle-mme, la femme s'est dveloppe,
+comme dit M. Lourbet, dans le sens des motions affectives nes de sa
+fonction de mre. Cet tat se perptuant travers les sicles,
+l'atavisme a cr chez la femme une infriorit artificielle,
+transitoire, momentane, qui, n'tant ni organique ni constitutionnelle,
+pourra disparatre avec les conditions de l'ducation qu'elle reoit et
+les ambiances du milieu o elle se meut. Laissez-la jouir de la libre
+activit de son compagnon, laissez-la boire volont toutes les
+sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser
+rapidement notre niveau. coutez ce cri de belle et fire assurance
+pouss par une doctoresse s lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: A nous
+la vie intense, sans entraves, le libre dveloppement, la forte
+ducation, notre part de l'hritage commun, et dans quelques sicles on
+verra si nous avons march[132]!
+
+[Note 132: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique dj
+cite, p. 886.]
+
+M. Lourbet trouvera peut-tre ma rponse vicie par des sentiments
+gostes et purils; il m'accusera sans doute de myopie d'esprit;
+mais je ne puis croire de si prodigieuses mtamorphoses[133]. Les
+femmes auront beau marcher,--et les sicles avec elles,--il est une
+chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par
+suite, leur temprament. La question fministe a, si j'ose dire, un ct
+viscral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans
+prtendre que la femme soit une malade,--expression qui trane aprs
+elle des insinuations dsobligeantes,--il faut bien reconnatre que la
+nature, qui l'a faite pour tre mre, lui inflige des misres, des
+tourments ou, du moins, des sujtions que l'homme ne connat pas. Sa vie
+n'a point la rgularit de la ntre; elle est traverse de dfaillances
+qui avivent sa sensibilit et nervent son courage. Elle restera, quoi
+qu'on dise, l'ternelle blesse chre l'me compatissante des potes.
+Et n'tant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans
+grand dommage pour sa sant, faire tout ce que font les hommes. Des
+indications mmes de la nature, il rsulte que le sexe fminin est
+prdestin certaines fonctions, et qu' les ngliger, les
+contrarier, il s'expose aux plus prilleuses dformations,
+l'puisement prmatur, l'enlaidissement, la maladie, la mort.
+
+[Note 133: Jacques LOURBET, _La Femme devant la science contemporaine_.
+Alcan, 1896.]
+
+
+III
+
+Enfin, ce n'est pas seulement la sant physique des femmes que menace un
+intellectualisme immodr, c'est encore leur sant morale, leur
+quilibre spirituel, la paix de leurs mes. Eu gard leur complexion
+mme, les femmes sont doues d'un temprament impressionnable, sensitif,
+presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature
+malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible,
+affine, polie, civilise par un concours de soins habiles, une
+merveille d'lgance prcieuse alliant les dlicatesses du sentiment
+toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous
+qu'elle gotera le contentement du coeur avec les pures jouissances de
+la pense? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le
+cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un tre aim,
+pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.
+
+Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme aptre,
+l'vangliste, nous dclare que la vierge forte demeure l'idal de
+l've venir, qu'il vaut mieux s'enrler libre dans la phalange sacre,
+et que, suivant le mot d'un personnage de roman, l'aristocratie des
+femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point
+d'hommes[134]. On pense que l'tude sera pour ces fortes ttes un
+drivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'me de presque
+toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux
+lettres ou aux mathmatiques: rarement, trs rarement, la science
+comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problme fministe:
+il ne faut pas que les choses de l'esprit empitent sur les choses du
+sentiment. Lorsque celui-ci est refoul, violent, bless par celui-l,
+il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne
+souffre cruellement au plus profond de son tre.
+
+[Note 134: _Frdrique_ de M. Marcel PRVOST.]
+
+Nous voudrions croire cette parole de Mme Augusta Fickert:
+L'mancipation fministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme
+et, par elle, l'espce humaine entire la libert et au bonheur![135]
+Mais combien cette affirmation est tmraire! La science ne fait pas le
+bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fivre et un
+tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature
+sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dvorante et s'exaspre en
+soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intemprance aux fruits
+de la science, toute autre nourriture parat fade. Ds maintenant, il
+est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mres
+produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur
+apptit. Elles voudraient possder le monde entier pour connatre la
+saveur de toutes choses.
+
+[Note 135: _La Femme moderne par elle-mme_, _loc. cit._, p. 860.]
+
+Et c'est ici que le chtiment commence, leur passion ne pouvant plus
+tre rassasie, ni leur curiosit satisfaite. Et comment la science, que
+notre sicle poursuit avec avidit, serait-elle capable de nourrir et de
+remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son
+idal, nul n'est assur de l'atteindre. Le travail de la pense ne va
+point sans dceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant
+heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamns
+chercher toujours sans jamais rien dcouvrir? Que de fronts charmants
+risquent de s'assombrir et de se faner prmaturment sous le poids des
+proccupations intellectuelles? Quand le succs ne suit pas l'effort, le
+dcouragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume
+de l'avortement, le pessimisme final et peut-tre la sombre
+dsesprance. Combien ont commenc par adorer la science, qui l'ont
+finalement maudite?
+
+C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe minente, dont les
+travaux mathmatiques furent, en 1888, honors du prix Bordin par
+l'Acadmie des sciences de Paris. Elle mourut quarante ans,
+malheureuse et dsabuse. Que nos amoureuses d'indpendance et de savoir
+mditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en
+plein triomphe: Que la vie est donc une chose horrible! crivait-elle
+l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bte de
+continuer vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser
+qu'il m'en reste autant vivre. Bien des personnes me font songer des
+insectes dont les ailes auraient t arraches, plusieurs articulations
+crases, les pattes brises et qui ne se dcident pas mourir.--La
+cration scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur,
+puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanit.
+C'est folie que de passer les annes de sa jeunesse tudier; c'est un
+malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entranent dans
+une sphre o elle ne sera jamais heureuse. Et quand les honneurs lui
+viennent de Paris, elle rpte: Je ne me suis jamais sentie si
+malheureuse, malheureuse comme un chien[136].
+
+[Note 136: _Souvenirs de_ Sophie KOVALEWSKI _crits par elle-mme et
+suivis de sa Biographie par_ Mme LEFFLER, duchesse DE CAJANELLO;
+Hachette, 1895.]
+
+Ces plaintes fendre l'me partent d'un coeur dsespr. C'est qu'il
+faut la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de
+la clbrit. Qu'on la suppose comble de tous les dons et honore de
+tous les succs, il manquera quelque chose son coeur, parce qu'elle a
+moins besoin de comprendre et d'tre comprise que d'aimer et d'tre
+aime. A une me qui a soif de tendresse, tout le gnie du monde ne
+saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les crations de
+son esprit lui attireront l'admiration des spcialistes: elles seront
+impuissantes lui assurer ce qu'elle dsire par-dessus tout, l'occasion
+de se dvouer, de rendre qui le mrite affection pour affection et de
+rpandre profusion les trsors de sa tendresse sur les lus de son
+choix. Montaigne a crit ceci: Le savoir est un dangereux glaive et qui
+empche et offense son matre, s'il est en main faible et qui n'en sache
+l'usage. Avis ceux qui rvent de mettre cette arme aux mains de
+toutes les jeunes filles!
+
+Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultive, une
+savante, pour dire le mot. Son nergie et son talent sont d'un homme.
+Elle n'est plus jeune: le travail de tte a fan son visage; les longues
+lectures ont fatigu ses yeux. Elle est sche et raide, sans beaut,
+sans grce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe
+disgracieuse et vieillie, brle une me ardente, un vritable coeur de
+femme, avide de rendre amour pour amour. Prserve de toute chute par
+l'lvation de son esprit et par l'orgueil de sa volont, elle s'enferme
+en une rserve ddaigneuse et froide et se rfugie dans un labeur
+obstin, afin de distraire par la fivre de l'tude son pauvre coeur
+abandonn qui, de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage
+des rveries du soir, aux demi-clarts de la petite lampe, se gonfle
+malgr elle de tristesse et de regret.
+
+Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet tre artificiellement
+virilis, s'chappe furieusement en rvoltes et en maldictions. Que les
+crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont
+traverses? L'une d'elles crivait Francisque Sarcey: tre trangre
+partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours
+et toujours tourner dans le mme cercle! Voil tantt vingt-deux ans que
+cela dure! C'est le supplice perptuel. J'ai quarante-six ans: c'est
+demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du dsespoir final! Dj, j'ai
+song finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce
+serait fini... Mais non, je crois. Et aprs[137]? Et si elle ne croyait
+pas? Dcidment, le prjug religieux a du bon.
+
+[Note 137: _L'Institutrice de province_. Annales politiques et
+littraires du 23 mai 1897, p. 322-323.]
+
+Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est
+incapable, elle seule, de nous rendre honntes et vertueux. Ce serait
+folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affine
+est impuissante remplacer la volont. Voir juste est une chose, bien
+agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison claire,
+n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractre qui manque le
+plus. Il ne suffit pas de connatre le bien pour le pratiquer, ni d'tre
+renseign sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir
+son devoir, toutes les lumires ne servent de rien. Sainte-Beuve
+rapporte d'une femme clbre du XVIIIe sicle, plus rpute pour son
+intelligence que pour sa vertu, qu'elle tait destine tre toujours
+sage en jugement et faire toujours des sottises en conduite. Jeanne
+d'Arc fut une hrone et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle
+savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le gnie de George
+Sand lui ait t de quelque secours pour rgler sa vie.
+
+Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trbuchent chaque
+pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la gomtrie
+ou la mdecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous
+tes goste, doux et compatissant si vous tes dur et brutal. Il n'est
+point besoin surtout d'tre savante pour tre vraiment femme. Lisez les
+discours sur les prix de vertu: vous y verrez les cratures les plus
+simples et les plus naves cultiver l'hrosme, sans souponner mme la
+grandeur de leur dvouement. Donnez la mme instruction deux jeunes
+filles: elle fera souvent de la premire un esprit juste et un coeur
+droit, sans corriger l'autre de sa scheresse ou de son tourderie.
+
+Il se peut donc qu'une femme soit trs vertueuse sans tre trs
+instruite. La culture scientifique ne dveloppe pas invitablement la
+force morale. Certaines femmes de mrite ont le tort de partager le
+prjug sentimental du XVIIIe sicle, qui attribuait l'instruction
+toute seule une valeur ducatrice: illusion dangereuse que Taine a
+perce jour. Au vrai, il n'y a point de relation ncessaire entre les
+lumires de l'esprit et la noblesse du caractre.
+
+Mais pour n'tre pas absolument moralisatrice, une bonne culture
+intellectuelle ne saurait tout de mme gter la femme plus que l'homme.
+Elle peut gurir l'un et l'autre de la routine et de l'intolrance et,
+en leur faisant mieux voir la vrit, les rendre plus capables de
+l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos
+tablissements de haute culture acadmique, mais en les prvenant des
+preuves et des dceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre
+seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour
+l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts,
+il est prvoir que l'exprience refroidira peu peu l'enthousiasme
+d'apprendre, la fivre de savoir, le feu sacr dont brlent certaines
+ttes prises de fminisme intgral. Une slection se fera parmi ces
+fires ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit
+point trop douloureuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Instruisez-vous, mais restez femmes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--TANT VAUT LA FEMME, TANT VAUT L'HOMME.--SUPRIORIT
+ MORALE DU SEXE FMININ SUR LE SEXE MASCULIN.--BEAUT ET
+ BONT.
+
+ II.--CE QU'A PRODUIT LA VIEILLE DUCATION
+ FRANAISE.--L'ANTAGONISME DES SEXES EST ANTISOCIAL ET
+ ANTIHUMAIN.
+
+ III.--LE VRAI ET UTILE FMINISME.--RGNRATION SANS
+ RVOLUTION.
+
+
+I
+
+En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumire,
+plus de srieux, notre grande proccupation est que ce progrs
+intellectuel ne soit pas achet par elle au prix d'une diminution
+morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prtexte de
+science et de libert, on dnature la femme. Toutes ses qualits de
+coeur, d'affection, de dvouement, nous sont ncessaires. Tant vaut la
+femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes
+font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recle des
+trsors de piti, de dsintressement, de vertu, qu'il serait criminel
+d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes
+valent mieux que nous. L est leur matrise, et nous la saluons en toute
+humilit. En veut-on des preuves?
+
+D'abord, les statistiques tablissent que la femme est moins criminelle
+que l'homme. Pendant l'anne 1894, ont t accuss: 1 327 hommes et 377
+femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de
+crimes contre les biens. Sur 104 614 rcidivistes, on comptait, la
+mme date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces
+renseignements judiciaires, il rsulte qu'il existe plus de coquins que
+de coquines.
+
+Autre preuve de supriorit morale du sexe fminin sur le sexe masculin:
+aprs avoir tabli que, dans tous les pays, les divorces sont
+gnralement prononcs la demande et au profit des femmes, le docteur
+Bertillon conclut qu'en rgle gnrale, les hommes font environ quatre
+fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font
+d'insupportables pouses. Et pour infirmer ce tmoignage, personne
+n'aura le mauvais got d'insinuer que les femmes sont peut-tre pour
+quelque chose dans la dtestable humeur de leurs conjoints. Elles ne
+manqueraient point, du reste, d'craser leur contradicteur sous le poids
+d'une autorit indiscutable: par la bouche de M. le comte
+d'Haussonville, l'Acadmie franaise a proclam, dans sa sance du 26
+novembre 1896, que la proportion de la vertu acadmique est
+singulirement favorable aux femmes. Il est assez rare que les prix
+Montyon soient mrits par des hommes. La raison en est que le
+dvouement est par excellence la vertu de la femme. Et l'minent
+rapporteur ajoutait: Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec
+hrosme, et celles-l, on nous les propose. Les autres, on ne nous les
+signale mme pas. Il parat toujours si naturel aux hommes que les
+femmes soient dvoues!
+
+N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur
+noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur
+ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frres et
+parents, poux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point
+au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en dtail et en secret.
+Et par l j'entends ce constant oubli de soi, cette succession
+ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignors, dont se compose
+la vie d'une femme vritablement aimante: sacrifice de ses jours et de
+ses veilles, de ses gots, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises,
+toute cette immolation lente, dont une femme, apprcie en Italie pour
+son talent potique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle
+s'accomplit dans le silence du foyer, des coles, des hospices o la
+femme, mre, ducatrice, soeur de charit, se consacre toute au
+bien-tre des autres, les lever, les sauver de la mort physique et
+morale[138].
+
+[Note 138: _La Femme moderne par elle-mme_, _loc. cit._, p. 843.]
+
+Non, ce n'est pas une exagration de prtendre que toute femme porte en
+ses veines un peu du sang gnreux de la soeur de charit; et sans aller
+jusqu' prtendre qu'elle trouve un plaisir extrme appliquer des
+cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne
+d'infirmire ne rpugne pas plus sa dlicatesse qu'elle n'effraie son
+coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour
+panser toutes les blessures. Sa rsignation, sa douceur, sa compassion,
+sa vertu, sont des dons suprieurs que la nature refuse beaucoup
+d'hommes minents, dons aussi prcieux, aussi incommunicables que leur
+gnie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvde Barine, chez
+laquelle le talent gale la modestie, nous dire avec une simplicit
+touchante: Le meilleur de mes ides se trouve dans Pascal; le voici:
+Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne
+valent point le moindre mouvement de charit. Et ce mouvement est la
+respiration mme du coeur fminin, sa raison d'tre et sa vie.
+
+Que voil bien la dignit et la supriorit des femmes! Les philosophes
+qui nous reprsentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient
+sans doute la femme vraiment femme, dont l'me est bonne autant que
+l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps
+s'harmonisent dlicieusement; et de mme qu'elle nous surpasse en vertu,
+en affection, en dvouement, de mme encore elle nous prime par
+l'agrment, la finesse et le charme. Matrielle beaut, immatrielle
+bont, tels sont les titres de prminence que l'homme ne saurait lui
+disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous
+sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et
+mchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime
+de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent leur
+mission, leur fonction, leur devoir social, qui est la grce et la
+tendresse.
+
+Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'galit des sexes: chacun a
+ses privilges de nature, ses qualits originelles et ses prrogatives
+minentes. Ds lors, nous pouvons nous dire suprieurs aux femmes en
+certains points, sans rabaisser leur mrite ni blesser leur
+amour-propre, puisqu'elles rachtent et compensent ce qu'elles ont en
+moins par des avantages physiques et des qualits morales, qu'il n'est
+point donn aux hommes de reproduire galement.
+
+
+II
+
+Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette
+vieille ducation franaise, prudente et ferme, que le fminisme a
+coutume de railler? Il faut cependant constater, pour tre juste, que la
+femme franaise est reste capable d'hrosme, de cet hrosme quotidien
+qui consiste tenir tte obscurment la mauvaise fortune, aux peines,
+aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet hrosme
+particulier qui, aux moments de panique, consiste se dvouer quand de
+plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la dmonstration en
+est faite) que le niveau moral des femmes est trs suprieur celui des
+hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primaut rare qu'elles
+croient encore l'efficacit des grandes ides, au dsintressement,
+l'amour, tout ce qui lve et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en
+l'idal, quelles que soient les amertumes et les dsillusions de la vie,
+elles conservent dans le secret de leurs mes le trsor des pures
+aspirations et des gnreuses vaillances.
+
+Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc
+qu'elle n'est pas si mauvaise, si suranne, si futile, cette vieille
+ducation qui consiste entourer la jeune fille de soins jaloux, la
+prserver des contacts prmaturs du monde, la couver chaudement sous
+l'aile de la mre! On ne voit point que tant de prcautions l'aient
+place en un tat d'infriorit avilissante. Initie prmaturment au
+got de l'indpendance et la connaissance des hommes, expose de bonne
+heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle
+point, par contre, d'tre une jeune fille bien leve? A la viriliser
+ outrance, comme un certain fminisme le rclame, elle sera
+certainement moins timide; est-il sr, en revanche, qu'elle soit plus
+charmante aux heures de gaiet et plus courageuse aux jours d'preuve?
+Ne soyons pas injustes envers le pass, ne rpudions point son hritage.
+Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tchons de le
+complter, de l'enrichir, de l'amliorer, nous disant que, mme en
+cherchant le progrs, mme en aspirant plus de lumire et plus de
+libert, une socit ne doit jamais rompre la chane de ses traditions
+morales.
+
+Au point o nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y
+a point de sexe qui soit absolument suprieur l'autre, et que l'homme
+et la femme ont des aptitudes, des penchants, des gots, des
+tempraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces
+diffrences de nature les prdestinent des fonctions distinctes.
+Confions donc chacun d'eux les rles dans lesquels ils doivent
+exceller de par leur constitution mme. De la dissemblance des organes
+et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le
+prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de
+profiter tous. Le bonheur des individus et le progrs de l'humanit
+nous font une loi de laisser l'homme et la femme leurs places
+respectives.
+
+C'est donc tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le
+compagnon. De grce, ne parlons plus du duel des sexes: au lieu de se
+traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en allis! La
+vrit est que l'homme ne peut rien sans la femme, de mme que la femme
+ne peut rien sans l'homme. La civilisation dpend de leur entente
+cordiale, de leur union. D'o il suit que le but de l'instruction et de
+l'ducation des femmes ne doit pas tre le dveloppement goste de leur
+autonomie mentale. Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler
+ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rvent de voir la femme libre
+faire un solo dans le concert humain. Cet individualisme, plus ou
+moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas mme capable
+d'apporter la joie et le contentement qui que ce soit. _Vae soli!_
+L'homme et la femme ne sont point ns pour chanter isolment, mais en
+choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se
+mlent comme leurs mes. tant faits l'un pour l'autre, ils doivent tre
+l'un l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de
+bonheur qui se puisse goter sur terre rside dans l'harmonie des sexes;
+et s'il arrive que l'accord de deux tres se fonde en une parfaite
+correspondance de pense, d'aspiration, de got et de volont, alors la
+vie de chacun, embellie et amplifie par la confiance et l'affection,
+lve le couple humain la plus haute flicit qui se puisse atteindre
+ici-bas. Ne sparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins,
+veut manifestement unir pour le bien de l'espce et la conservation de
+l'humanit!
+
+
+III
+
+Il est nanmoins un fminisme qui, dans le domaine du travail
+intellectuel, rallierait srement l'adhsion de tous les sages. On
+rencontre trop souvent des femmes purement rceptives, dont c'est la
+triste fonction de reflter les penses et les sentiments d'autrui.
+Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et
+gracieuse, quoiqu'elles parlent franais comme tout le monde,
+c'est--dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment mme, de temps en
+temps, des apparences d'ide ou des ombres de raisonnement, ces tres
+flexibles et inconsistants, vritables cires molles o le pouce du
+matre marque volont son empreinte souveraine, ne sont pas des
+personnes. Leur me est somnolente et inerte. Elles ont la passivit des
+choses et la souplesse inconsciente des ponges; elles s'imbibent de
+toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure,
+l'esprit, les gots, les tics de leur entourage. Elles produisent un
+certain effet dans les salons, quand elles ont de la beaut et des
+manires: ce qui n'est pas rare. Elles savent, l'occasion, sourire
+avec grce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans lgance,
+les entendues ou les offenses. Mais ne vous y trompez pas: ces
+figurantes jouent sans conviction un rle appris dans le salon de leur
+mre. Dresses aux rites de la frivolit mondaine, elles n'ont ni
+volont, ni caractre, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent
+leur bonheur vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur
+suffit de servir de muse aux esthtes, d'idole aux artistes et de
+mannequin aux couturiers.
+
+Mettons que j'exagre. Il demeure que la frivolit des femmes est
+malheureusement trop frquente. De la petite ouvrire la grande dame,
+la coquetterie occupe, affolle toutes les ttes, et les dpenses de
+toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la
+plus grande plaie de notre poque, c'est _la dmoralisation de la femme
+par le luxe_. Eh bien! le fminisme oppos comme ractif cette
+purilit, cet affaissement, cette dpravation des mes, est digne
+d'encouragement: c'est un fminisme modeste, sincre et gnreux, qui
+convie la jeune fille faire retour sur elle-mme, se pntrer de son
+nant relatif, se corriger de cette nullit lgante que beaucoup
+d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mres, sortir,
+par un vigoureux effort, de l'infriorit mentale et morale o ce
+travers de vanit l'a mise. Ainsi compris, le fminisme aiderait la
+femme se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa
+propre faiblesse, s'insurger, non contre les vices des hommes, mais
+contre ses propres dfauts, pour se grandir et se rgnrer; il serait,
+suivant le mot de M. mile Faguet, une gnreuse rvolte de la femme
+contre elle-mme, un dsir impatient, imptueux mme, de s'amender, de
+s'amliorer, de se redresser dans tous les sens du mot[139]; bref, ce
+fminisme serait trs lgitime, trs sain, trs digne et trs vertueux.
+Tous les hommes de sens y applaudiraient.
+
+[Note 139: Feuilleton dramatique du _Journal des Dbats_ du 5 juillet
+1897.]
+
+Mais, au lieu de travailler leur propre perfectionnement, les
+indpendantes prfrent ce relvement modeste et mritoire un
+fminisme de protestation criarde et d'mancipation hasardeuse. C'est
+qui clamera le plus haut: Enfants, on nous rprime; jeunes filles, on
+nous dprime; pouses et mres, on nous opprime! Et sous prtexte
+d'affranchissement, armes de leur demi-science, elles s'lancent la
+conqute de toutes les professions viriles. On verra tout l'heure que,
+pour leur excuse, elles y sont souvent obliges.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+MANCIPATION CONOMIQUE DE LA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+La question du pain quotidien
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--ASPECTS CONOMIQUES DE LA QUESTION
+ FMINISTE.--AGGRAVATION DE LA LOI DU TRAVAIL POUR LA FEMME
+ DU PEUPLE OU DE LA PETITE BOURGEOISIE.
+
+ II.--POINT D'ACCROISSEMENT D'INSTRUCTION SANS ACCROISSEMENT
+ D'AMBITION.--IL FAUT DES PLACES AUX DIPLMES.
+
+ III.--DBOUCHS OUVERTS A L'ACTIVIT DES FEMMES.--LE
+ MARIAGE.--LE COUVENT.--LA FEMME PASTEUR.
+
+ IV.--PLAIDOYER POUR LES VIEILLES FILLES.--LEUR CONDITION
+ PNIBLE ET EFFACE.--LA DVOTION LEUR SUFFIT-ELLE?
+
+
+La question fministe est, pour une large part, une question conomique.
+Puisque tant de femmes rclament aujourd'hui le droit au travail, il
+faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En
+ralit, le temps qui passe voit s'accrotre incessamment le nombre de
+celles qui sont forces de gagner leur pain la sueur de leur front. Le
+fminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit,
+une attitude lgante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites
+villes de province, des femmes existent qui, si appliques qu'on le
+suppose aux affaires de leur intrieur, si curieuses mme qu'elles
+soient des affaires de leurs voisins, commencent s'ennuyer vaguement
+de leur situation prsente, rver perdument d'une situation
+meilleure; sans contester que l'activit lectrique, qui nous enfivre,
+entrane l'pouse, mme heureuse, vers un idal de vie plus agissante,
+et qu' mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus
+levs, elle trouve plus pnible qu'autrefois de rester confine dans
+l'obscurit du mnage; sans mconnatre, enfin, que la trpidation qui
+nous secoue commence l'envahir et l'nerver, et qu'en somme, dans
+une socit tourmente comme la ntre, le sexe fminin soit excusable de
+prtendre jouer un rle de plus en plus indpendant et personnel,--il
+est moins douteux encore que, plus nombreuses d'anne en anne, de
+pauvres filles bien doues et parfois bien nes, sans ressources, sans
+dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obliges de lutter, comme
+les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque
+jour.
+
+
+I
+
+Cela est vrai de l'ouvrire aussi bien que de la bourgeoise. D'aprs les
+plus rcentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant
+d'une profession, contre 500 000 rentires ou propritaires. Ce chiffre
+reprsente peu prs la moiti de la population fminine ge de vingt
+ans et au-dessus. Ce qui revient dire que la moiti des femmes
+franaises gagnent leur vie en travaillant.
+
+Dans le peuple, les mres charges d'enfants ne peuvent plus se vouer
+exclusivement leur mnage; elles y mourraient de misre. En plus du
+besoin qui les condamne, sous peine de mort, demander des ressources
+au travail extrieur, le machinisme, qui a renouvel l'industrie, a
+port un coup funeste l'atelier domestique et jet l'ouvrire hors du
+foyer, o elle vaquait sa tche coutumire en surveillant les enfants.
+La vie de famille a t si gravement modifie par la vapeur et la
+mcanique, que bon nombre d'ouvrires sont dans la triste obligation de
+dserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de
+s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuit des fabriques et des
+usines.
+
+pouses et mres, telles taient les deux fonctions de la femme, l'alpha
+et l'omga de sa destine. Maintenant, il lui faut en plus gagner son
+pain et, cette fin, abandonner son intrieur pour travailler au
+dehors. Qu'on s'tonne, aprs cela, qu'elle revendique le droit un
+salaire honorable! Il serait cruel de lui rpondre, ft-ce avec un doux
+regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le mnage, pour l'amour.
+Aimer, avoir des enfants et les lever, garder le foyer et filer la
+laine, voil un joli rle qui pouvait suffire aux heureuses mres
+d'autrefois; quant la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison
+pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.
+
+Notre petite bourgeoisie, si digne et si intressante, n'est pas
+beaucoup plus fortune. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intrt et
+les conversions de la rente ont rduit gravement son modeste budget. Et
+du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup mme
+ont d s'loigner de la demeure paternelle, qui n'tait plus assez riche
+pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises
+rsolument en qute d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de
+dire que, dans nos classes intermdiaires, le fminisme est n, moins
+des conceptions trs contestables de l'galit des sexes que de
+l'appauvrissement du foyer familial et des difficults croissantes de la
+vie. Et comme au dbut les coles taient largement ouvertes et les
+positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles
+pauvres de bonne famille s'y sont prcipites.
+
+Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et
+surabondamment occupes, n'ont pas suffi longtemps l'afflux des
+aspirantes. Maintenant le fminisme cherche et rclame d'autres
+dbouchs. Pour ce qui est particulirement des femmes qui ne sont point
+engages dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et
+les veuves, subvenir par elles-mmes leur entretien, il est
+conjecturer qu'elles s'appliqueront forcer l'entre des nombreuses
+carrires qui leur sont fermes. En quoi ce mouvement d'invasion
+pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler
+pour vivre.
+
+
+II
+
+Du jour mme o l'on s'est dcid ouvrir aux filles les collges, les
+lyces et les facults, du jour o, pour obir aux suggestions des
+pdagogues, on a mis la disposition de nos demoiselles les brevets et
+les diplmes, il tait facile de prvoir, qu'aprs avoir pli sur les
+livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne
+se rsoudraient point considrer leurs titres universitaires comme des
+titres nus, simplement dcoratifs, poursuivis avec dsintressement, _ad
+pompam et ostentationem_. Aujourd'hui la Rpublique distribue la mme
+instruction aux deux sexes; elle quipe et exerce galement les filles
+et les garons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les
+mmes armes et les soumet au mme entranement. Comment s'tonner que
+bon nombre d'tudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos
+tudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi
+abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence
+est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent tirer parti de
+leur instruction pour vaincre, c'est--dire pour vivre?
+
+La graine de bachelires, de licencies et de doctoresses devait
+logiquement s'panouir en moisson de praticiennes dcides envahir les
+bureaux, les prtoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune
+fille a subi le long labeur d'accablantes tudes et sacrifi au dsir
+d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaiet, souvent mme sa grce et
+sa sant, lorsqu'elle mesure la supriorit que son savoir, ses
+diplmes,--et aussi son orgueil,--lui assurent rencontre du commun des
+mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce utiliser cette force
+patiemment accumule? Ce serait, de sa part, hrosme ou folie de se
+refuser tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la
+prparer la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mler? Pourquoi lui
+distribuer les grades et les diplmes, s'il lui est interdit d'en user?
+Pourquoi lui apprendre un mtier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer?
+A cela, l'tat n'a rien rpondre. Il est bien inutile d'armer
+savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si
+d'invincibles prjugs les tiennent loignes du champ de l'action et
+les relguent au foyer pour garder les malades et panser les blesss.
+Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur
+savoir et leur mrite. Aprs avoir partag nos labeurs, elles aspirent
+partager nos bnfices. Cette prtention est dans l'inluctable logique
+des choses.
+
+A ce propos, M. Izoulet a crit: L'me fminine a conquis sa dignit
+mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tt ou
+tard en accroissement de dignit lgale, car le passage est irrsistible
+du psychique au juridique[140]. Rien de plus vrai: comme le flot pousse
+le flot, un accroissement de lumire engendre un accroissement de
+conscience; un accroissement de conscience dtermine un accroissement de
+pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entrane finalement un
+accroissement de droit.
+
+[Note 140: Lettre cite dans la _Faillite du mariage_ de M. Joseph
+RENAUD, p. 33.]
+
+Dcide n'tre plus le satellite de l'homme, mais briller de son
+propre clat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel
+que la femme rclame le droit au libre travail. Mais ses rclamations
+seraient moins instantes et moins gnrales, si le besoin ne la chassait
+souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que
+beaucoup parviennent vivre maigrement la maison. Qu'on approuve ou
+qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut
+la subir. Ce n'est pas un bien, mais une ncessit; ce n'est pas un
+idal, mais une fatalit.
+
+Hors de l, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie
+pourrait-elle suivre?
+
+
+III
+
+Pour ne point parler de l'amour vnal que tout le monde doit fltrir et
+pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-mme, il est au
+besoin d'activit des femmes trois dbouchs normaux: le mariage, la
+religion ou l'industrie.
+
+Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de
+l'espce et aux indications de la raison, c'est quoi nul ne saurait
+contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'tre
+pouse et mre. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population
+franaise compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que
+cet excdent soit infrieur celui qu'on relve en Angleterre, il
+mrite cependant une srieuse considration. D'autre part, l'effectif du
+clibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre
+seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misre et en
+souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici
+des femmes heureuses qui jouissent de la scurit du lendemain, ou de
+l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et
+bien des veuves, il faut une carrire, un gagne-pain. Il convient donc
+de prparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des
+carrires honorables et lucratives l'activit inemploye des femmes
+qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent
+contre la vie,--depuis l'ouvrire et la servante jusqu' la caissire et
+l'artiste?
+
+Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon
+mme aux rsistances de l'esprit chrtien. On peut ramener trois
+rgles la condition des femmes selon la conception de l'vangile: 1
+devant Dieu, la femme est l'gale de l'homme; 2 dans la famille, c'est
+ l'homme de commander et la femme d'obir; 3 dans la socit, la
+femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors.
+Fidle ce programme, l'glise tient pour dsirable que le sexe fminin
+ne s'puise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dpense
+aux offices de la vie publique.
+
+Ce n'est pas dire que les femmes, qui n'ont point de got pour le
+mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions
+religieuses un refuge et un appui. En France et, plus gnralement, dans
+les pays catholiques, l'glise offre au sexe fminin d'innombrables
+asiles, o filles et veuves trouvent dans la vie de communaut un
+aliment leur besoin de dvouement et de charit. Depuis des sicles,
+l'institution de la virginit monastique a donn au fminisme une
+solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il
+semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en dcroissance
+dans les communauts de femmes. Les statistiques officielles ont
+constat 127 783 congrganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier
+1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses
+trangres tablies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre
+des religieuses franaises tablies l'tranger. Suivant le R. P.
+Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congrganistes
+franaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires
+dissmines travers le monde.
+
+Le pass a connu mme de vritables socits coopratives de femmes qui,
+sous le nom de bguinages ou de fraternits, offraient aux ouvrires
+indigentes un rconfort pour leur vertu et une protection pour leur
+travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces
+appellations de mres, de filles et de soeurs. Certaines de ces
+communauts se transformrent en ordres monastiques, en refuges ou en
+pnitenciers.
+
+Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie
+la question fministe, puisque, d'aprs les chiffres que nous venons de
+citer, plus de 160 000 Franaises y trouvent, peu de frais, une vie
+honorable et une retraite assure. Par contre, dans les pays protestants
+o les asiles de pit ne s'ouvrent plus gure la femme qui n'a pas le
+moyen ou le got de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans
+soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont
+comme frappes de mort sociale[141]. Que si jamais, par hypothse, on
+fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos
+villes toutes les dlaisses, toutes les misrables, aux domestiques
+sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes dchues ou
+abandonnes, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise
+douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse concevoir.
+
+[Note 141: Holtzendorf, cit par P. Augustin Rsler, _op. cit._, p.
+290.]
+
+Prives des dbouchs du couvent catholique, les femmes protestantes
+d'Amrique s'insinuent tout simplement dans le clerg mthodiste,
+baptiste ou unitarien. Elles se font d'emble ministres du Verbe
+divin. Lors de la dernire exposition de Chicago, on a pu voir, le jour
+de la Pentecte, de charmantes ladies revtues de l'habit
+ecclsiastique,--une ample tunique noire passe sur le costume de
+ville,--prcher et officier avec une dignit, un art et une grce qui
+ont ramen au temple bien des pcheurs endurcis. Derrire les
+officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un tmoin oculaire,
+taient assises, rgulirement ordines, parmi lesquelles plusieurs
+ngresses[142].
+
+[Note 142: KAETHE SCHIRMACHER, _Journal des Dbats_, du 4 septembre
+1896.]
+
+Il n'est pas croire que les prtres de l'glise catholique aient
+redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose.
+Bien que Jsus ait t suivi dans ses courses apostoliques par de
+pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumnes, on ne voit point qu'il
+leur ait confi jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples
+d'lection qu'il a dit: Allez et prchez l'vangile toute crature.
+De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait la dernire
+cne. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux
+honneurs du ministre ecclsiastique. Et depuis lors, une discipline
+constante les a cartes de la chaire et de l'autel.
+
+A dfaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait,
+d'ailleurs, loigner les femmes du sacerdoce romain. La femme
+confesseur,--si agrable que puisse tre cette nouveaut par plusieurs
+cts trs humains,--viderait peu peu les confessionnaux de leur
+clientle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment
+s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes
+confidences sans prouver le besoin de les pancher en des oreilles
+amies?
+
+Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la
+religion, il serait cruel de mettre le sexe fminin en demeure de
+choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et
+l'homme. L'glise elle-mme n'y songe point. Aussi bien, entre la
+religieuse et l'pouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mrite
+considration.
+
+
+IV
+
+Les vieilles filles! On ne songe pas assez leur mlancolique destine.
+Il semble que ces pauvres dlaisses, qui ont senti se faner lentement
+leur jeunesse et parfois leur beaut, ne comptent pas dans notre
+socit. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence dserte et
+monotone s'coule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'taient
+mises en marche vers l'avenir avec de beaux rves et de larges
+ambitions; et d'anne en anne, les espoirs dus et les ardeurs
+refoules ont creus leur front une ride nouvelle et dpos en leur
+me une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi,
+tristes et inaperues, jusqu' ce que la mort les prenne. Elles ont
+manqu leur vie.
+
+On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu
+manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses
+mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et
+que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y rsigner
+avec grce. Peut-tre; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je
+connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse
+ingnue, leur candeur souriante, se refuse croire au mal; mieux que
+cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renonc chercher
+le bonheur pour elles-mmes, n'ayant point d'autre proccupation que de
+travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres.
+Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne
+les rebute. Et pour utiliser les trsors de maternit inemploye qui se
+sont amasss en leur coeur, elles pousent la grande famille des
+malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur
+me de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour
+d'elles, les plus aimantes et les plus dvoues des mres.
+
+Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont
+dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis
+que notre socit prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux
+garons, elle rserve tous ses ddains, toutes ses rigueurs, toutes ses
+plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si
+elles n'ont pu se marier? Est-il quitable de traiter comme une
+dclasse, comme une rfractaire, une malheureuse isole qui, faute
+d'tre pouse devant le maire et le cur, n'a pas le droit d'avoir des
+enfants? On conviendra que la socit serait cruelle de la punir d'une
+solitude qu'elle n'a point cherche. Seule, elle doit vivre avec
+honneur; seule, elle doit consquemment travailler avec profit. Or,
+voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession librale? on
+lui permet de s'y prparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime
+de l'exercer; s'adonne-t-elle un mtier manuel? on lui pardonne de
+peiner autant qu'un homme, mais, travail gal, on la paiera moiti
+moins.
+
+A l'encontre de ces prjugs, dont la barbarie finira bien un jour par
+nous rvolter, le fminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que
+la revendication de leur honneur et de leur pain.
+
+Et qu'on ne prenne point nos dolances pour une critique dtourne des
+pratiques et des moeurs de l'glise. Outre que la religion est presque
+l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers
+que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les mes actives et
+ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore
+un large dbouch aux ardeurs inoccupes du clibat fminin, et qu'il
+contribue de la sorte adoucir l'amertume de la condition faite aux
+filles qui n'ont pu accder au mariage et la maternit. Mais la femme
+n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'tre, d'autre destination naturelle
+que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le clibat laque,
+honor chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel
+ct est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?
+
+On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pense, de
+laciser les oeuvres d'apostolat et de charit: nous nous inclinons, au
+contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de
+nos religieuses. Certains livres ont beau nous prsenter le fminisme
+comme une religion qui a ses devoirs, ses dvotions et ses voeux, on a
+beau nous parler d'riger la femme nouvelle en gardienne des lois
+morales, d'en faire l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanit,
+ou, plus potiquement, la chaste prtresse qui incarnera la moralit la
+plus haute et le dsintressement le plus absolu,--on ne fera pas que
+les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du
+sanctuaire. Le mobile de celles-l ne vaut pas l'idal de celles-ci.
+
+Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagrant l'gosme et les
+brutalits de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la
+femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dgot, et que, par
+peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une
+virginit farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au
+sexe fort, entrane, brle par le dsir ardent de se dvouer au
+relvement de la condition fminine, chaste pouse de l'Ide, elle se
+dtache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualis qui l'incline
+ dpenser au profit de l'humanit la tendresse vacante de son coeur,
+cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce
+fminisme insexuel, mystique et douloureux, est un fminisme
+d'imagination, un fminisme de roman. Si rare pourtant que puisse tre
+cette sorte de religion laque, nous devons la saluer
+respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions brigues et
+poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le
+clibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le sicle prsent
+vt natre (je parle sans rire) la vierge mdecin.
+
+L encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des
+ordres charitables. Je sais des soeurs de la Misricorde et de la
+Charit auxquelles il ne manque, en fait de science mdicale, que les
+brevets et les diplmes. Pourquoi leur serait-il dfendu de les
+conqurir? Aprs les soeurs gardes-malades, qui aident les petits
+natre, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-mdecins, qui
+aideront les grands se gurir? Pour tre vierge laque, il suffit de
+s'prendre d'un idal terrestre. Mais si l'amour de l'humanit peut
+faire des hrones, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le
+fminisme de nos libres vestales, prises de chastet orgueilleuse et
+savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles
+mconnaissent, la loi imprissable du Dcalogue et du Sermon sur la
+montagne qu'elles oublient.
+
+Et pourtant, il faut bien le dire et mme s'en rjouir, la dvotion ne
+suffit point de certaines mes, mme religieuses, que travaille de
+plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes
+qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit
+de s'occuper des grands problmes sociaux dont notre poque est
+tourmente, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de
+panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de gurir, les misres
+du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur
+conscience est scandalise et leur me endolorie. A ces femmes de
+volont et d'action, la prire ne saurait tre le but exclusif de la
+vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres
+ne sont pas seulement celles de misricorde et de charit; aux oeuvres
+religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laques. Est-ce un
+bien? est-ce un mal? Il faut rpondre cette question.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Du rle social de la femme
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--CHARIT RELIGIEUSE ET CHARIT LAQUE.--LE FMINISME
+ PHILANTHROPIQUE.
+
+ II.--FONCTIONS D'ASSISTANCE QUI REVIENNENT DE DROIT AU SEXE
+ FMININ.--LE RELVEMENT DE LA FEMME PAR LA FEMME.
+
+ III.--LA QUESTION DES DOMESTIQUES.--DOLANCES DES
+ MATRES.--DOLANCES DES SERVANTES.
+
+ IV.--L'OUVRIRE DES VILLES ET LA MUTUALIT.--MISRE A
+ SOULAGER, MORALIT A SAUVEGARDER.--AIDE-TOI, LA CHARIT
+ T'AIDERA!
+
+ V.--APPEL AUX RICHES.--L'ASSISTANCE PUBLIQUE ET
+ L'ASSISTANCE PRIVE.--LES DEVOIRS DE L'HEURE PRSENTE: LE
+ DEVOIR SOCIAL ET LE DEVOIR PATRIOTIQUE.
+
+
+I
+
+Non moins que ses devancires, la femme d'aujourd'hui aime goter la
+douceur de se dvouer. Elle prfre encore, Dieu merci! les joies du
+sacrifice, les tendres inquitudes de la maternit, les exquises
+souffrances de l'amour, aux motions lucratives de la profession
+d'avocat, l'orgueilleuse possession d'un sige de magistrat, ou mme
+aux jouissances suprieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en
+est toutefois qui, sans songer sortir de leurs attributions
+naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et ferme, et qui
+aspirent l'action. Si elles tendent se viriliser, c'est avec la
+volont de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanit l'amour
+de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se
+vouer au bonheur d'un seul.
+
+On dira que nos soeurs de charit en font tout autant depuis des
+sicles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai diminuer ce
+qu'a d'utile et d'admirable l'largissement de la maternit dans une me
+de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres
+d'assistance et de relvement appartiennent en propre aux congrgations
+religieuses, et que, hors d'elles, la femme laque doit vivre pour son
+plaisir ou pour son intrt. En France, malheureusement, la plupart des
+bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est--dire catholiques,
+protestantes ou juives. Par raction, les autres--et elles sont
+rares--se disent neutres et sont le plus souvent athes. De l une gne
+de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner la charit toute
+simple, sans s'affilier une congrgation ni s'enrler dans un parti.
+
+Or, loin de s'puiser follement faire clore en la femme des virilits
+inoues, le fminisme mriterait d'tre bni, s'il encourageait
+seulement l'activit charitable les femmes embarrasses de loisirs
+ennuys et de forces striles. Puisse-t-il se borner des leons
+d'apostolat! Prsentement, les femmes inoccupes sont lgion; et le
+premier but du fminisme doit tre de constituer les veuves et les
+filles indpendantes en associations secourables et de les mobiliser,
+pour la campagne de moralisation et d'assistance, que ncessite
+imprieusement le malheur des temps. En se consacrant cette grande
+oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilges de charme et de
+sduction, les femmes peuvent prparer un monde meilleur nos
+descendants. Soeur de charit sans la cornette, voil un rle digne de
+tenter une grande me.
+
+Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activit qui
+dvore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels
+suffisent des vocations laques et des gots purement sculiers. En ce
+qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrle des
+oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de
+bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en
+tout ce qui a trait la dfense et au soutien de l'enfance et de la
+vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chres au coeur
+fminin,--nous sommes persuad que l'on pourrait tendre le cercle de
+leurs attributions. Pourquoi mme (c'est un avis que nous donnons en
+passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des Amis de nos
+Universits? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins
+efficace que celui de leurs maris ou de leurs frres.
+
+Et l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amrique, les femmes
+franaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de
+rsoudre les problmes qui intressent leur sexe et le ntre. Leurs
+groupements littraires, philanthropiques ou professionnels pourraient
+dterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de rforme
+dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection
+du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance
+des nouveau-ns et des nourrices.
+
+Nous voudrions mme qu'elles prissent en main les questions des
+logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et
+des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins
+et des muses. Tout ce qui tient la beaut et la salubrit des
+villes relve de leur comptence et de leur got. Il n'est pas une
+agitation locale laquelle les femmes amricaines ne prennent part
+avec entrain. A leur suite, les Franaises pourraient tendre peu peu
+leur influence bienfaisante sur les coles publiques, les bibliothques
+populaires, les expositions artistiques et les ftes urbaines. Leur
+bonne grce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale,
+ne ft-ce qu'en rappelant aux hommes les rgles souvent mconnues de la
+douce tolrance et de la civilit purile et honnte.
+
+Pourquoi surtout (j'y insiste dessein) ne pas ouvrir largement leur
+action les commissions scolaires et les comits de surveillance des
+asiles, des crches, des ouvroirs, des refuges, des hpitaux et des
+maisons d'ducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier leur
+vigilance l'inspection du travail fminin et la tutelle des enfants
+assists? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs
+d'Amrique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou
+aise entreprennent de courageuses croisades contre le vice,
+l'intemprance et l'ivrognerie?
+
+Des oeuvres existent dj qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union
+franaise pour le sauvetage de l'enfance, l'Union franaise des femmes
+pour la temprance, l'Union internationale des amies de la jeune fille,
+et nos deux Socits de secours aux blesss des armes de terre et de
+mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec clat la
+rayonnante bont fminine. Que les femmes de France se dvouent donc,
+sans respect humain, toutes les tentatives de bienfaisance, de
+moralisation et de solidarit mme les plus hardies, et qu'elles
+laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce
+fminisme chevaleresque est celui des saintes.
+
+
+II
+
+D'une faon gnrale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les
+oeuvres de prservation et de relvement, c'est--dire tout le
+dpartement de la charit, devrait tre aux mains des femmes. Leur
+domaine est l o l'on souffre. Elles sont admirablement doues pour
+toutes les oeuvres de consolation, de rdemption, de pacification; elles
+sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la
+vocation de la charit. Une socit bien ordonne confierait des
+femmes tous les offices de la bienfaisance. Cette conclusion de M.
+Jules Lematre a reu du Congrs international d'assistance publique une
+conscration solennelle. Ce congrs, o trente-six tats taient
+reprsents, a mis le voeu qu'une plus large place ft faite aux femmes
+dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance
+publique[143].
+
+[Note 143: Rapport de M. Jules LEMATRE sur les prix de vertu: novembre
+1900.--Voir aussi la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]
+
+O la police, l'hygine, la rglementation et la science des hommes
+chouent, les femmes ont chance de russir. L'aumne distraite, bruyante
+ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne
+suffit rconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir
+avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on
+lui tend, il faut que le misrable sente la main d'un ami qui fait le
+bien pour le bien. La charit suprieure est dicte moins par la piti
+que par la justice. Sans faire l'aumne un crime de poursuivre parfois
+un mobile intress, de calculer avec Dieu, d'escompter les rcompenses
+futures de l'au-del, encore faut-il que, pour tre fconde, elle soit
+anime d'un apptit de dvouement, d'une tendresse intelligente, d'un
+lan de maternit morale, o l'on sente non seulement le devoir, mais le
+besoin et le plaisir de donner.
+
+Telles ces femmes d'Amrique qui ont entrepris une vritable croisade
+contre l'alcoolisme, la misre et la dchance lgale des femmes
+avilies, et qui prchent la dcence et la sobrit sur les places
+publiques, pntrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au
+besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne son
+vice et la prostitue sa dgradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des
+libres de Saint-Lazare, fonde par Mme Bogelot, pour prserver la
+femme en danger de se perdre et fournir celle qui est tombe le moyen
+de se rhabiliter. Est-il charit plus admirable? Protger la jeune
+fille et relever la femme dchue, rendre aux cratures les plus dcries
+le respect d'elles-mmes, visiter infatigablement les hpitaux, les
+refuges et les prisons, braver les pidmies et s'installer au chevet
+des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et rchauffe
+le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les mes,
+verser gnreusement toutes les misres qui se cachent et sur toutes
+les plaies honteuses le pur lait de la fraternit humaine: voil
+l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.
+
+Nos congrgations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient
+capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop ferme, trop
+clotre. Nos admirables soeurs de charit elles-mmes sont trop exiles
+de l'humanit. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les
+mansardes. C'est l qu'il faut aller le surprendre et le soigner.
+Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant!
+Empitez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si
+sche et si imprvoyante! Tant que le fminisme ne commettra pas d'autre
+usurpation, il ne comptera que des allis parmi les hommes. C'est votre
+droit d'tre associes au soulagement de toutes les souffrances et au
+redressement de toutes les iniquits.
+
+
+III
+
+Il est,-- titre d'exemple,--une question trs grave que les congrs
+fministes ont hsit longtemps voquer dans leurs assembles: c'est
+la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que
+les femmes riches ou aises peuvent rsoudre sans sortir de chez elles.
+Tous ceux qui ont coeur la paix sociale devraient s'mouvoir de
+l'abme qui se creuse de plus en plus entre les matresses et les
+servantes.
+
+Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprs des bons
+matres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas
+moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est
+pas moins vrai que la domesticit est une sujtion pnible, dont souvent
+les suprieurs abusent et les infrieurs ptissent. C'est ainsi que
+certaines femmes du monde affichent pour les filles attaches leur
+personne un ddain, une raideur, un mpris capables de froisser, de
+rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans
+l'aversion que ces dames professent pour les travaux du mnage. Comment
+attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tche
+que sa matresse considre comme dgradante? Cela tant, il est logique
+qu'on tienne pour des tres infrieurs les serviteurs, que les rigueurs
+du sort ont condamns aux humbles besognes de la cuisine ou de la
+basse-cour.
+
+Chez d'autres mondaines, il y a mme, vis--vis de la domestique, comme
+une survivance des abominables sentiments de la matrone paenne pour
+l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne lgante:
+Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair domestique. Cette femme
+sans entrailles mritait d'tre servie par des furies.
+
+Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrives
+de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de
+petits bourgeois peu aiss, chez lesquels la nourriture est mesure avec
+parcimonie, tandis que le travail est impos sans trve ni sans mesure.
+Quand elles ont atteint leur majorit, elles peuvent se dfendre, et
+elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de
+la petite bonne de quinze seize ans, jete loin des siens sur le pav
+des grandes villes et qui, dpourvue d'appui et de conseil, connaissant
+ peine son mtier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie toutes
+les corves qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes mes la petite
+bonne tout faire: elle est presque toujours digne d'intrt.
+
+On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualits des
+serviteurs d'autrefois; que les ides d'galit et d'indpendance ont
+surexcit en eux l'gosme et l'envie; qu'elles sont d'un autre ge, ces
+servantes probes et dvoues qui pousaient, en quelque sorte, la
+famille de leurs matres et lui rendaient en fidlit et en respect ce
+qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je rpondrai
+que, si vraies qu'elles soient, ces rflexions confirment le mal social
+dont nous souffrons,--sans le gurir. Et puis, les matres n'ont-ils pas
+frquemment les domestiques qu'ils mritent? Prennent-ils un soin
+attentif de leur moralit, de leur sant, de leur avenir? Si l'infrieur
+a des devoirs, le suprieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques
+s'attachent votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos
+actes, que vous n'tes pas indiffrents leur existence.
+
+Encore une fois, nous ne dfendons point (on voudra bien le remarquer)
+les drlesses, sans conduite et sans honntet, qui pillent et
+ranonnent la maison o elles sont entres par ruse ou sur la foi de
+quelque recommandation mensongre. Les matres qu'elles exploitent ne
+font qu'user du droit de lgitime dfense en se dbarrassant au plus
+vite de ce flau domestique.
+
+Mais pour combien de pauvres filles honntes la domesticit est-elle
+l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame
+trane dans l'oisivet une vie peu prs inutile, ceux qui la servent
+lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se
+rappeler que, sans rompre absolument avec les agrments de la socit
+joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux faire que de
+promener travers les salons sa grce prcieuse et pare! Tmoigner
+nos soeurs infrieures de l'attachement et de la sympathie est la
+meilleure faon, pour les privilgis de la fortune, d'attnuer
+l'injustice du sort.
+
+On voit qu' la question des domestiques, nous n'admettons qu'une
+solution d'ordre moral. Faisant appel aux matres et surtout aux
+matresses, nous les prions de se mieux pntrer de cette ide
+chrtienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs gaux devant
+Dieu et devant la nature, des tres qui pensent comme eux, qui souffrent
+comme eux, et que les progrs de l'instruction et de l'galit rendent
+de plus en plus sensibles l'injustice, la duret, l'humiliation.
+Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de
+rsignation pour nous servir qu' nous pour les supporter. Il n'est
+qu'une rforme de notre mentalit,--la rforme de nous-mmes,--qui
+puisse amliorer graduellement la condition de nos infrieurs. Et comme
+toute rvolution morale, cette oeuvre d'ducation ne se fera pas en un
+jour.
+
+Dj, cependant, il existe Paris, et dans les grandes villes, une
+Socit des amis de la jeune fille, qui ne manquera pas, je l'espre,
+de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, loignes de
+leur famille et dnues de ressources. Quant aux majeures, elles
+commencent, un peu partout, s'unir et se syndiquer; et nous verrons
+peut-tre un jour les mauvais matres mis en interdit par la
+fdration des domestiques et, titre de revanche, les mauvais
+domestiques mis en quarantaine par la coalition des matres.
+
+Pourtant, ces moyens extrmes nous rpugnent. Mieux vaut l'entente que
+la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposes par la Gauche
+fministe? Celle-ci n'hsite point mobiliser contre les matres toutes
+les forces coercitives de l'tat, rclamant qu'une loi et des rglements
+fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de
+sortie, ou, du moins, que le travail des domestiques soit assimil
+celui des ouvriers et des employs quant aux conditions d'hygine et de
+repos. Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne mme les
+bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il
+serait excessif de lui substituer l'tat, d'autant mieux que rien
+n'oblige une domestique rester dans une maison o elle se trouve mal
+paye ou mal traite: il est entendu que les inspecteurs et les
+inspectrices du travail auront le droit de contrler ce qui se passe
+dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra crer toute une arme de
+fonctionnaires pour procder ces incessantes visites domiciliaires: il
+suffira, rpond-on, que les bonnes dposent une plainte chez
+l'inspecteur. Et voyez l'ingnieux dtour: la dnonciation tortueuse et
+lche remplacera l'inquisition domicile[144]. On ne saurait vraiment
+imaginer rien de plus libral: ou l'espionnage ou la dlation. Avec un
+pareil rgime, le shah de Perse lui-mme se dciderait cirer ses
+bottes. Si jamais cette savante rglementation est vote, une loi
+s'imposera d'urgence pour dfendre les matres contre la tyrannie des
+domestiques.
+
+[Note 144: Congrs international de la Condition et des Droits des
+femmes. Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+
+IV
+
+Il est urgent, par ailleurs, que nos lgantes, qui ont le rare
+privilge de pouvoir soigner leur intelligence et leur beaut, se disent
+et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains
+de la femme qui dpense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en
+France, 950 000 couturires et 30 000 modistes, dont elles utilisent
+plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de
+ddier son excellente tude sur les ouvrires, l'aiguille: A celles
+qui font travailler, pour qu'elles prennent piti de celles qui
+travaillent! Les patrons subissent le caprice de leur clientle. Les
+intermittences de presse et de chmage proviennent de l'irrgularit des
+commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intrt et l'humeur des
+acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si
+instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingnie rduire ses
+prix de vente, en rduisant ses prix de faon? Nous aurions tort de lui
+en faire un crime: c'est une ncessit qu'il subit regret. Seulement,
+comme il n'est pas de limites la misre, il se rencontre toujours des
+malheureuses prtes travailler plus bas prix que d'autres moins
+malheureuses. A cela, quel remde?
+
+Puisque les moeurs rglent le travail plus que les lois, serait-il si
+difficile nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur
+ou le prdicateur aidant, pour aviser aux moyens d'attnuer cet
+avilissement de la main-d'oeuvre? Il dpend de tout le monde que le
+travail s'abrge et s'amliore. Faites vos commandes temps, et bien
+des veilles seront vites. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et
+le repos dominical sera plus facilement respect. Ce n'est pas assez. La
+femme riche a le devoir de prendre en main les intrts de la femme
+pauvre. Il faut qu'il s'tablisse de plus frquentes et de plus amicales
+relations entre les rentires du premier tage et leurs soeurs pauvres
+des mansardes. Voil une bonne occasion pour le fminisme de montrer ce
+qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est ce prix. Si les
+heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple,
+le socialisme la prendra; et quand il aura l'ouvrire, nous dclare M.
+Benoist, nous ne pourrons mme plus tenter de lui disputer l'ouvrier.
+C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'tablisse bien vite, entre les
+patriciennes du luxe et les dshrites de la terre, un fminisme de
+solidarit fraternelle qui pacifie les hommes en rconciliant les
+pouses et les mres.
+
+C'est surtout l'ouvrire des grandes villes qu'il importe de tendre
+une main secourable. Moralement abandonne au milieu de la foule
+indiffrente, en butte aux embches et aux plaisanteries des compagnes
+perverties qui s'appliquent la dniaiser, en proie aux angoisses du
+chmage, se brlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie,
+maigrement paye, poursuivie dans la rue par les propositions les plus
+hontes, on ne saura jamais quelles difficults de vie, quels
+hrosmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnte et pure.
+C'est peine si les plus conomes, en se privant d'un plat, d'une robe
+ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret la
+Caisse d'pargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la
+morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmits
+arrivent, c'est l'hpital qui les attend. Que l'on joigne cela
+l'inconstance d'humeur, l'imprvoyance, la lgret et la coquetterie de
+la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrires
+participent aux bienfaits de la mutualit. Contre 5 326 socits de
+secours mutuels composes exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur
+les statistiques officielles, que 227 socits de femmes. Pourquoi
+l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et
+complter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres
+participants? La mutualit entre femmes, plus encore que la mutualit
+entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charit.
+
+L'ide, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent Paris,
+sous le patronage de femmes intelligentes et gnreuses qui ont au coeur
+la religion de la souffrance humaine. Certaines socits, comme le
+Syndicat mixte de l'aiguille, la Couturire et l'Avenir, ont fond
+une caisse de prts gratuits; et cette entreprise hardie a donn
+d'tonnants rsultats. Ces petites ouvrires, l'air vapor, sont des
+emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur leur signature et se
+montrent trs capables de fidlit dans les engagements et de rgularit
+dans les paiements. Pourquoi les congrgations de femmes, assistes d'un
+comit de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les
+ouvrires de leur quartier en socits d'assistance mutuelle? Pourvu
+qu'elles aient le bon esprit de sculariser un peu leurs procds et
+d'allger avec mesure les exercices de pit, les communauts sont tout
+indiques pour devenir le sige social o les adhrentes se
+retrouveraient chaque dimanche en famille.
+
+Outre la misre soulager, il y a chez l'ouvrire la moralit
+sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans
+sa propre famille! Extnus par une longue journe de travail, les pres
+et les frres ne se proccupent gure de leurs filles ou de leurs
+soeurs. Beaucoup mme ne se gnent point pour taler au logis leur
+inconduite et leur grossiret. Vienne alors un de ces ouvriers hardis
+et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honntet,
+dont l'espce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour
+peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible
+rsistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les
+encourager aux pires dfaillances. Les scrupules? Des btises! Une fille
+vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut,
+il est simple de se faire offrir ce que l'on dsire! C'est un fait,
+conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrire tombe par
+l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrire; il n'en est
+pas qui la dfende.
+
+Pour prvenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association
+mixte des patronnes et des ouvrires, assiste, conseille, commandite
+par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du
+peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille
+professionnelle[145]. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle,
+en un livre plein de coeur, rapprocher celles qui portent les robes de
+celles qui les font[146].
+
+[Note 145 _Bulletin du Muse social_ du 30 juin 1897, circulaire n 14,
+srie A, pp. 271-283.]
+
+[Note 146: Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misres de femmes_, pp.
+212 et suiv.]
+
+En dfinitive, le mouvement mutualiste ne peut natre et se dvelopper
+qu'en prenant pour devise: Aide-toi, la charit t'aidera. C'est en se
+conformant cette rgle, que certaines oeuvres sociales sont
+aujourd'hui en pleine activit: tels les restaurants fminins et les
+patronages de jeunes ouvrires. Que les femmes riches ou aises
+s'enrlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de
+leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pntration
+rciproque des diffrentes classes de la socit pour effacer nos
+divisions et apaiser nos querelles. La charit officielle et automatique
+des hommes a un malheur: elle connat les maladies sans connatre les
+malades. Si bien qu'un abme s'est creus peu peu entre les petits et
+les grands, abme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus
+d'amour et plus de piti. Mieux entendue, mieux organise, l'assistance
+de la femme par la femme est seule capable de faire ce miracle, en
+rapprochant peu peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la
+pauvret.
+
+
+V
+
+Que le coeur de la femme riche ou aise s'ouvre donc de plus en plus
+la bienfaisance et la charit, et les questions sociales, qui nous
+affligent et nous inquitent, perdront peut-tre de leur acuit
+menaante.
+
+Aux pauvres gens, ns sous une mauvaise toile, pour lesquels la
+destine est, ds le berceau, pleine de piges et d'amertume, aux
+malheureux et aux abandonns que les inclinations d'une hrdit
+perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des
+mauvais exemples guettent au foyer, l'atelier, dans la rue, tous
+ceux que mille prils et mille entranements vouent la misre, la
+souffrance, la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit
+dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une
+tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines
+maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les
+remdes. Reconnaissons que la vie est inclmente pour les faibles, que
+le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop
+ingales, que les compartiments o nous vivons sont spars par de trop
+hautes barrires, que les uns ont trop de peines et les autres trop de
+joies. N'ayons point l'gosme ou la lchet de nous accommoder des
+injustices du sort, de nous rsigner aux infortunes immrites d'autrui.
+Ouvrons notre coeur plus de piti, afin de faire rgner en ce monde
+plus de justice et plus de solidarit.
+
+Sans cela, nul systme, nul changement, nulle rforme ne servira
+utilement la cause du progrs et de l'humanit. Bien qu'il soit
+ncessaire, mesure que le temps marche et que la socit se
+transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop troites,
+l'exprience atteste que le lgislateur intervient moins dans l'intrt
+des minorits souffrantes que des majorits saines et puissantes. C'est
+une sorte d'hyginiste qui se proccupe surtout de faire la part du mal,
+d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la sant
+ou la moralit publiques. La prison et l'hpital, voil ses armes et ses
+remdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa
+main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la gurir. Ses
+lois oprent par coercition gnrale, sans se plier l'infinie varit
+des maladies et des misres. Il rprime et il frappe de haut, en
+appliquant tous mme formule et mme traitement. Faute de se pencher
+avec compassion sur chaque infortune, l'tat est presque toujours
+impuissant l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une
+souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amlioration sociale
+sans bont. Voulons-nous que notre socit soit plus hospitalire et
+notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrs de la tendresse et
+de la piti, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonn
+l'active coopration de la femme, dont les potes ont vant de tout
+temps les paroles de grce et les yeux de douceur. Sans elle, nulle
+plaie n'est gurissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus
+de justice, plus d'harmonie et plus de beaut, l'obligation incombe la
+femme d'largir nos coeurs,--et le sien, premirement. L est, pour
+elle, le devoir social qui, au temps o nous vivons, se complte et se
+complique, pour chacun de nous, d'un devoir patriotique. Nous
+permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera
+seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.
+
+L'aurore du XXe sicle meut d'on ne sait quel trouble, ml de crainte
+et d'esprance, nos mes inquites et impatientes. L'heure prsente est
+triste et rude, l'avenir obscur et menaant. C'est le rle de la
+Franaise d'aujourd'hui d'empcher que les soucis de la vie et les
+proccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la
+terre. C'est sa mission de nous clairer d'un rayon d'idal travers
+les voies troites et pnibles de la cit humaine.
+
+Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne
+volont peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse
+de charit vanglique ou de solidarit dmocratique, toutes peuvent
+saluer d'un mme coeur la fraternit de l'avenir. A celles surtout qui
+ont foi en une direction suprieure des vnements et des socits, aux
+chrtiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de
+Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des infrieurs,
+mais des cooprateurs, des compatriotes, des amis, des frres. Pour
+quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en tre
+le matre et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir
+qu'en la faisant servir l'amlioration du sort de ceux qui peinent et
+qui souffrent, c'est une vrit de salut et un prcepte de conscience
+que, pour remuer et conqurir le coeur des dshrits, il faut leur
+apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de
+donner ce qu'on possde, qu'il est ncessaire de se donner soi-mme;
+qu'aprs avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement
+son coeur, afin d'opposer la misre qui redouble un redoublement de
+douceur et de compatissante gnrosit. A ce compte seulement, nous
+serons les amis de l'humanit.
+
+Et nous en serons rcompenss au centuple, puisque, par un retour des
+choses qui est la justification humaine de la moralit, nous
+ressentirons nous-mmes le bienfait des bienfaits que nous aurons
+rpandus, la joie des joies que nous aurons causes: ce qui fait qu'en
+amliorant les autres, nous sommes assurs de nous amliorer nous-mmes,
+et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de
+travailler notre propre bien.
+
+Mais l'humanit souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une
+nation organise comme la ntre, une nation qui a un pass, une
+histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-mme et la
+conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a t et de ce qu'elle doit
+tre, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tte
+haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre
+et pour premier devoir de durer.
+
+Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus
+rien, pas mme son rle, sa vitalit, son avenir, et que, las de
+soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir
+gaiement, c'est--dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser,
+il se donne lui-mme, selon le mot hardi de M. Ren Doumic, le
+spectacle de sa dcomposition, prfrant mourir en riant que mourir en
+combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne
+sait plus vouloir, on ne rougit plus de dchoir. L'effort soutenu nous
+pouvante. Notre caractre est de ne plus avoir de caractre. On se
+laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en tmoin ironique ou
+larmoyant, la droute de la conscience publique, l'effondrement de
+la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide
+collectif[147].
+
+[Note 147: Voir une tude de M. Ren DOUMIC sur le thtre. _Revue des
+Deux-Mondes_ du 15 dcembre 1898.]
+
+Et pourtant, j'affirme qu'il est des Franais qui ne veulent pas mourir.
+Et c'est secouer notre vieille nation fatigue par tant d'efforts
+infructueux, nerve par tant de rvolutions, puise de sang par un
+sicle de guerres et d'preuves, que nous convions toutes les femmes de
+France.
+
+Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes
+classes et de toutes opinions ne se peuvent dvouer longtemps la mme
+tche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je rpondrai que
+l'unisson n'existe nulle part, pas mme dans les meilleurs mnages. Ce
+qui n'empche point les poux de s'unir pour la vie, malgr leur
+diversit de gots et d'humeur. Et leur alliance offensive et dfensive
+n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie.
+Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'ides et de
+croyances, un mme amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de
+la patrie, amour puissant, fcond et durable, amour fraternel, qui nous
+fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos prfrences et
+nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Franais,
+c'est--dire enfants de la mme mre, unanimement rsolus mettre son
+service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la
+rendre plus unie, plus forte, plus prospre, plus redoutable aux rivaux
+qui la jalousent et aux ennemis qui la dtestent.
+
+Voil les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de
+France, pour qu'elles les transmettent leurs enfants et les
+communiquent leurs hommes. Grce quoi, plus respectueux de la
+solidarit humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en
+mme temps aux esprances d'un monde meilleur et d'une patrie plus
+florissante, nous aurions peut-tre le bonheur de voir, par un miracle
+de la toute-puissance fminine, s'panouir, sur le vieil arbre de nos
+traditions franaises, une nouvelle frondaison d'esprances et de
+nouveaux fruits de bndiction.
+
+A cet expos du rle social de la femme, les socialistes ne manqueront
+point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sr d'abolir la
+misre et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Doctrines rvolutionnaires
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--ASPIRATIONS SOCIALISTES ET ANARCHISTES.--LA FAMILLE
+ MENACE PAR LES UNES ET PAR LES AUTRES.--IDENTIT DE BUT,
+ DIVERSIT DE MOYENS.
+
+ II.--DOCTRINE COLLECTIVISTE.--L'INDPENDANCE DE LA FEMME
+ FUTURE.--NOTRE ENNEMI, C'EST NOTRE MATRE.
+
+ III.--L'OUVRIRE SE CONVERTIRA-T-ELLE AU
+ SOCIALISME?--INCONSQUENCES DU PROLTARIAT MASCULIN.
+
+ IV.--DOCTRINE ANARCHISTE.--LA LIBERT PAR LA DIFFUSION DES
+ LUMIRES.--LE RACTIONNAIRE VOLTAIRE.
+
+ V.--ENCORE L'INSTRUCTION INTGRALE.--L'AVENIR VAUDRA-T-IL
+ LE PASS?--LA FEMME SERA-T-ELLE PLUS HONNTE ET PLUS
+ HEUREUSE?
+
+
+I
+
+L'mancipation de la femme figure naturellement au cahier des dolances
+socialistes et anarchistes. A ct du fminisme bourgeois, qui s'attarde
+ revendiquer contre les hommes l'galit intellectuelle et conjugale
+sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le fminisme
+rvolutionnaire, ddaigneux des demi-mesures et impatient du moindre
+frein, pousse l'indpendance des sexes outrance et, bousculant les
+traditions reues, violentant les rgles tablies, se riant des
+scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille,
+l'mancipation de l'amour.
+
+En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidle son principe,
+qui est de rompre tous les liens gnants. Pour ce qui est du socialisme,
+au contraire, les mmes revendications ne vont pas sans quelque
+inconsquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant notre
+poque, qu'il pntre toutes les classes et envahit toutes les coles.
+Peu peu, les vieilles doctrines franaises, qui s'inspiraient du bien
+public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles
+bnficiaient auprs de nos pres. L'indpendance absolue de la femme
+est la manifestation la plus effrne de cet individualisme latent, que
+l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des mes
+contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause
+commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prdominance
+inquitante des vues troitement personnelles sur les vues largement
+nationales.
+
+Pour adoucir le sort de quelques intressantes victimes des hasards de
+la vie ou des fautes de leurs proches, pour prmunir celui-ci ou
+celui-l contre les suites dommageables de ses propres imprudences,
+notre poque n'hsite point branler, affaiblir tout notre difice
+social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle
+trouve naturel d'infirmer toutes les rgles de notre organisation civile
+et familiale. Dsireuse de remdier des infortunes exceptionnelles, de
+gurir quelques blessures pitoyables, elle ne se gne aucunement de
+troubler l'existence des valides et de paralyser l'activit des
+vaillants. Rien de plus conforme la pense anarchique que de fermer
+obstinment les yeux aux ralits, aux ncessits, aux fins suprieures
+de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la
+considration et la poursuite des vues individuelles.
+
+Il semble pourtant que, sous peine de faillir son nom, le socialisme,
+qui se fait une loi de subordonner l'entit individuelle l'entit
+collective, devrait se proccuper un peu plus de l'avenir du groupe et
+un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emport par
+le courant sans cesse grandissant des ides individualistes, m par la
+haine de tout ce qui est religieux, hirarchique, traditionnel, ennemi
+surtout de l'esprit de famille qui est le plus sr obstacle au
+dveloppement de l'esprit rvolutionnaire, il s'est empress de se
+mettre au service des poux mal assortis, s'offrant de jouer, auprs du
+peuple, le rle d'une bonne fe capable de gurir d'un coup de baguette
+toutes les blessures du mariage, sans s'inquiter de savoir si, force
+de dlier les serments, de relcher les unions, de dsagrger les
+foyers, la socit humaine pourra continuer de vivre et de se perptuer.
+
+Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement
+la femme, les plus extrmes revendications du programme individualiste,
+le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition conomique
+de l'ouvrire est troitement lie aux ncessits suprieures de la vie
+de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines
+rvolutionnaires de n'en point tenir compte. manciper la femme de
+l'autorit paternelle et de l'autorit maritale pour mieux l'affranchir
+de l'autorit patronale et, plus gnralement, de l'autorit masculine:
+tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres
+socialistes et anarchistes. Je le trouve trs nettement exprim dans un
+livre intitul: _La Femme et le Socialisme_, o l'un des chefs du
+collectivisme allemand, Bebel, crivait, ds 1883, propos de la femme
+de l'avenir: Elle sera indpendante, socialement et conomiquement;
+elle ne sera plus soumise un semblant d'autorit et d'exploitation;
+elle sera place, vis--vis de l'homme, sur un pied de libert et
+d'galit absolues; elle sera matresse de son sort.
+
+Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre la
+femme la matrise souveraine d'elles-mmes, ils prtendent l'y lever par
+des moyens diffrents. Ce nous est une trs suffisante raison de
+distinguer, en cette matire, l'esprit collectiviste et l'esprit
+libertaire.
+
+
+II
+
+Il est constant que la femme du peuple est sortie peu peu du foyer
+pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort
+musculaire, le dveloppement de l'industrie mcanique a largi la
+sphre troite dans laquelle la femme tait confine et l'a rendue apte
+aux emplois industriels. Cette constatation faite, M. Gabriel Deville,
+un des reprsentants les plus qualifis du collectivisme, en tire cette
+consquence que la femme, arrache au foyer domestique et jete dans la
+fabrique, est devenue l'gale de l'homme devant la production[148]. Il
+se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persvrance et
+d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le dmontrent: ce sont
+des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point
+devant l'incongruit,--la compare celle du chameau[149]. A mesure donc
+que la machine demandera moins d'effort musculaire celui qui la sert,
+mais plus d'attention, plus d'habilet, plus de souplesse, on peut
+conjecturer que l'ouvrire aura plus de chance d'vincer de la fabrique
+l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immmorial.
+
+[Note 148: _Le Capital de Karl Marx._ Aperu sur le socialisme
+scientifique, p. 31.]
+
+[Note 149: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 186.]
+
+Cette volution servira grandement, parat-il, l'intrt et la dignit
+de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes
+faons l'entretenue de l'homme? Et naturellement l'on donne ce mot
+la signification la plus dplaisante qui se puisse imaginer. Lisez
+plutt: Celles qui ne peuvent acheter un mari charg par cela mme de
+pourvoir toutes les dpenses, se louent temporairement pour vivre;
+maries ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent[150].
+Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dgradation,
+se laisser nourrir et vtir par son mari ou son amant. Mieux vaut
+qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement
+tous les emplois, toutes les carrires, toute l'industrie, la grande
+comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indpendance.
+
+[Note 150: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 44.]
+
+En aot 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrs de
+Zurich se sont toutes ranges du ct de M. Bebel, qui dfendait
+l'mancipation conomique de la femme contre les dmocrates catholiques
+dirigs par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans
+la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand,
+de supprimer la main-d'oeuvre fminine que d'abolir le tlgraphe ou le
+chemin de fer. Effray d'une concurrence qui se fait de plus en plus
+redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrire
+des fabriques et rclame son expulsion des mtiers mcaniques. Mais
+qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le lgislateur jetait dehors
+les millions de femmes qui y sont employes? Ce serait les vouer la
+misre ou la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux
+femmes honntes? Son rsultat le plus certain serait de transformer la
+chambre familiale en atelier nausabond. Au reste, la femme est un tre
+humain qui doit se suffire lui-mme. Sa dignit, sa libert sont au
+prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore
+que la sujtion et l'abaissement. Les misres de la femme ouvrire sont
+le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de
+l'en dbarrasser.
+
+C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes mes rvolutionnaires que
+ni la renaissance de la vie de famille, ni l'quitable galit des
+salaires, ni les autres amliorations possibles, n'lveront le sexe
+fminin l'existence idale qu'il ambitionne. Les collectivistes
+s'obstinent considrer l'infriorit de sa condition industrielle
+comme la consquence du salariat. Pour soustraire la femme la
+puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination
+capitaliste. L'galit civile et civique de la femme, conclut une des
+fortes ttes du parti socialiste franais, ne saurait tre efficacement
+poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'mancipation conomique,
+laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonne la disparition
+de toutes les servitudes[151]. La premire prminence qu'il importe
+d'abattre, c'est donc l'autorit patronale; et l'on convie les femmes
+s'allier aux ouvriers pour courir sus l'entrepreneur. Notre ennemi,
+c'est notre matre! L'ouvrire ne sera dlivre de son joug que par
+l'avnement du collectivisme.
+
+[Note 151: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 31 et p. 44.]
+
+
+III
+
+Mais il ne semble pas jusqu' prsent que la femme brle trs fort de se
+faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa
+conversion. C'est d'abord la mfiance qu'inspire une nouveaut
+systmatique qui, en dpit de ses promesses libratrices, ne pourrait
+s'tablir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir
+l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans
+despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la
+socit future, ils sont pleins de menaces pour la libert individuelle.
+Pousse trop loin, la surveillance prventive risque, avec les
+meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolrable. Pntrer
+dans les mnages, envahir les foyers, sous prtexte de rveiller la
+torpeur des inoccupes ou de calmer la fivre des vaillantes, dicter
+lois sur lois pour obliger les fainantes au travail et imposer le repos
+aux laborieuses, est un systme qui, pour tre impos par les plus pures
+vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition
+tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes franaises en
+les plaant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de
+peine supporter maintenant l'autorit d'un mari dbonnaire pour
+accepter de vivre sous une rgle conventuelle, ft-elle l'oeuvre des
+sept Sages de la communaut future.
+
+Ensuite, le proltariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris
+fantasques qui gratifient leur douce moiti de caresses et de bourrades,
+avec une mme libralit. Aprs avoir proclam la femme l'gale de
+l'homme devant la production, et au mme moment o certains syndicats
+lui font, par une consquence logique, une place dans leurs conseils
+d'administration, il est trange d'entendre des membres du parti ouvrier
+rclamer des dispositions lgales, l'effet d'interdire l'entre des
+ateliers industriels aux ouvrires, qui ont le dsir ou l'obligation d'y
+gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, celles qui rvent de
+s'manciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons
+offices du mari, et de leur refuser en mme temps le droit et le
+bnfice du libre travail?
+
+Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret
+dsir d'empcher les femmes d'envahir des mtiers et des emplois, que
+les hommes ont pris l'habitude de considrer comme leur domaine
+exclusif. C'est ainsi qu' diverses repriss ceux-ci ont manifest
+l'intention de les expulser des postes, des tlgraphes, des imprimeries
+et autres ateliers, o elles menacent de leur crer une redoutable
+concurrence.
+
+Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'manciper la femme,
+voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matire
+belles phrases et dclamations vaines, il leur est interdit de lui
+ter tout moyen pratique de gagner honntement sa vie. Dfendre aux
+patrons de l'embaucher, mme prix gal, n'est-ce point permettre
+d'autres de la dbaucher en plus d'un cas? Je n'hsite pas dire que
+des mles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et
+l'exploitation exclusive d'un mtier, poussent l'antagonisme des sexes
+jusqu' la barbarie. A ce compte, la libert du travail, qui est un des
+premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour
+les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en
+mettre beaucoup hors l'honneur ou mme hors la vie? Par bonheur, ce
+protectionnisme masculin, qui unit l'gosme la cruaut, aura quelque
+peine triompher de ce vieux fond de politesse franaise qui est
+encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la
+vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir
+troitement dans la dpendance de l'homme, le seul moyen honorable de
+relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau
+ou l'atelier.
+
+
+IV
+
+Les collectivistes disent aux femmes: Voulez-vous tre libres? faites
+avec nous la rvolution socialiste. Mme refrain du ct des
+anarchistes: La femme ne peut s'affranchir efficacement, crit Jean
+Grave, qu'avec son compagnon de misre. Ce n'est pas ct et en dehors
+de la rvolution sociale qu'elle doit chercher sa dlivrance; c'est en
+mlant ses rclamations celles de tous les dshrits[152]. Les
+femmes proltaires ne seront donc affranchies que par l'avnement du
+communisme anarchiste. Et les voil du coup fort embarrasses: quel
+parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la dictature du
+proltariat, selon le mode socialiste, ou de la commune indpendante,
+suivant le programme anarchiste?
+
+[Note 152: Jean GRAVE, _La Socit future_, chap. XXII: la femme, p.
+322.]
+
+Chose curieuse: les deux coles rvolutionnaires ont une mme foi dans
+la diffusion des lumires pour conqurir la femme du peuple leurs
+ides, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il
+n'est qu'un moyen de soustraire la femme la domination masculine,
+quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intgralement. Aprs avoir
+rclam l'admission de tous l'instruction scientifique et
+technologique, gnrale et professionnelle, le commentateur de Karl
+Marx, M. Gabriel Deville, dclare que l'affranchissement de la femme
+aussi bien que de l'homme ne peut sortir que de l'galit devant les
+moyens de dveloppement et d'action assure tout tre humain sans
+distinction de sexe[153]. Par ailleurs, un trs curieux document,
+attribu M. lie Reclus dont l'anarchisme se rclame avec fiert,
+abonde dans le mme sens: Les vices et les dfauts qu'on a souvent
+reprochs la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuad
+qu'ils rsultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons
+qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou
+esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les
+effets[154]!
+
+[Note 153: _Le Capital de Karl Marx._ Aperu sur le socialisme
+scientifique, p. 30.]
+
+[Note 154: _Unions libres_; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.]
+
+On a pu voir que, sans accepter cette manire de voir, nous ne trouvons
+point draisonnable d'lever le niveau intellectuel de la femme et
+d'admettre, cette fin, les jeunes filles aux tudes de haute culture
+scientifique. Et telle est dj la diffusion de l'enseignement dans les
+classes aises, que Jean Grave a pu dire qu' l'heure actuelle, la
+femme riche est mancipe de fait, sinon de droit[155]. En sorte qu'il
+n'y a plus gure que la femme pauvre qui ait souffrir de la prtendue
+supriorit masculine. Et pour l'en dbarrasser, anarchisme et
+socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prner l'instruction
+intgrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'tre un privilge
+de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science
+devienne un domaine commun, qu'elle soit la vie de tous, que sa
+jouissance soit pour tous[156].
+
+[Note 155: _La Socit future_, p. 328.]
+
+[Note 156: _Paroles d'un rvolt_: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.]
+
+Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet anctre de la libre
+pense, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les
+sciences. Que les bourgeoises, la rigueur, s'instruisent et se
+dniaisent, la chose est de peu de consquence, condition toutefois
+que l'tude ne les dtourne point de leurs devoirs de bonnes poules
+couveuses. A la vrit, la haute ducation ne devrait tre permise qu'
+celles qui, par extraordinaire, s'lvent au-dessus du commun:
+celles-l, on ne demande plus d'tre honntes femmes; il suffit qu'elles
+soient d'honntes gens. Quant la femme du peuple, Voltaire la
+jugeait d'une espce infrieure et indigne de boire aux sources de la
+science; il abandonnait aux prtres le soin de catchiser les savetiers
+et les servantes. Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le
+bon Dieu n'a-t-il pas t invent pour les bonnes femmes?
+
+Aujourd'hui, tout le monde doit tre convi, nous dit-on, tudier,
+savoir, librer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs
+manqueront aux cuisinires et aux paysannes, les anarchistes nous
+rappellent que le machinisme merveilleux du XXe sicle pourra aisment
+les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fe,
+d'extraordinaires mcaniques, obissant au doigt et l'oeil,
+accompliront toutes les tches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les
+femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix
+et la lumire, par la grce toute-puissante de la science universalise.
+
+
+V
+
+Dbarrass mme de ces esprances chimriques, le got immodr
+d'instruction, l'apptit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au
+fond de toutes les doctrines fministes,--nous mnage (je m'en suis dj
+expliqu) de pnibles surprises. Est-ce donc un idal suffisant que la
+multiplication des diplmes et des raisonneuses? Disons plus:
+l'instruction affranchie de tout frein religieux, libre de toute
+obligation morale, lacise outrance, suivant le voeu rvolutionnaire,
+risque tout simplement d'lever le niveau intellectuel de la galanterie.
+Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir,
+dans l'avenir, le type de la fministe mancipe de tout, sauf de ses
+instincts et de ses vices, sans illusions, sans prjugs, sans
+scrupules, indpendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en
+morale, libre en amour, exagrant ses droits et mprisant ses devoirs.
+Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.
+
+On nous rpte dans certains milieux que l'ducation, pour tre franche
+et loyale, doit initier prventivement la jeune fille tout ce que nous
+avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu.
+Ainsi comprise, l'instruction intgrale est videmment la porte de
+toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai dj pose)
+bon nombre d'mes n'en seront-elles point gravement dflores? Nos
+crivains rvolutionnaires n'ont pas assez de mpris pour la jeune fille
+timide, discrte, nave, telle qu'elle sort du giron des mres
+chrtiennes ou du clotre de nos pensionnats religieux. Ils trouvent
+stupide de ne point l'avertir de toutes choses. Pourquoi, disent-ils,
+lui fermer en tremblant les fentres qui s'ouvrent sur le monde?
+Faites-lui voir en face la nature et la vie. Dniaisez vos petites
+nonnes, instruisez vos petites oies.
+
+Le malheur est que ces conseils commencent tre suivis, non pas
+seulement dans cette socit frivole, exotique, o la modernit triomphe
+avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage,
+timor, rebelle aux nouveauts troublantes. Et nous pouvons dj juger
+aux fruits qu'elle porte, l'ducation nouvelle qui dchire tous les
+voiles et approfondit toutes les ralits. Soit! Mettez aux mains de vos
+filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, veillez seulement sa
+curiosit sur les dessous mystrieux de l'existence; usez de franchise
+brutale ou de prudentes rticences: vos filles pourront tout savoir,
+mais aurez-vous toujours lieu d'en tre fiers? Ce sera miracle si toutes
+parviennent conserver, ce rgime, une demi-virginit d'me.
+
+En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la
+science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposes aux piges
+de la vie? Je voudrais le croire; mais trop savoir, trop comprendre,
+on s'expose des indulgences, des expriences, des prils, contre
+lesquels la simple candeur les et prmunies plus srement. On nous
+rplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, prparent
+l'pouse et la mre les plus attristantes dceptions. Mais est-il
+indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dvoiler
+mthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les
+durets possibles de la vie? Et puis, le rve a cela de bon sur la terre
+qu'il nous empche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux
+turpitudes de ce monde. Ceux-l mme qui prtendent que la vertu,
+l'amour, le dvouement sont des duperies, nous avoueront du moins que
+ces chimres sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet
+d'entretenir l'me en paix et en srnit, de bercer la souffrance et
+d'embellir la destine. Ne bannissons point ces douces choses du coeur
+de la femme, car sa mission premire est d'en garder le dpt travers
+les ges, afin de perptuer parmi nous le rgne de l'idal, en croyant
+au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour
+nous le faire aimer.
+
+En rsum, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction
+intgrale selon l'esprit rvolutionnaire, la jugeant inutile, sinon
+prjudiciable, aux intrts conomiques non moins qu' l'amlioration
+intellectuelle du plus grand nombre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'conomie chrtienne
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE SOCIALISME CHRTIEN.--DISSENTIMENTS IRRDUCTIBLES
+ ENTRE LA RVOLUTION ET L'GLISE.
+
+ II.--L'HOMME A LA FABRIQUE ET LA FEMME AU FOYER.--LA
+ FAMILLE OUVRIRE DISSOCIE PAR LA GRANDE
+ INDUSTRIE.--INTERDICTION POUR LA FEMME DE TRAVAILLER A
+ L'USINE.
+
+ III.--EXCEPTION EN FAVEUR DU TRAVAIL DOMESTIQUE.--CETTE
+ EXCEPTION EST-ELLE JUSTIFIE?--POURQUOI LES PROHIBITIONS
+ CATHOLIQUES SONT MALHEUREUSEMENT IMPRATICABLES.
+
+
+I
+
+Qu'il s'agisse, en somme, des rglements collectivistes ou des procds
+anarchistes, on vient de voir que les deux coles s'entendent au moins
+sur ce point, qu'il faut manciper la femme. Divises sur la question
+des voies et moyens,--l'une prconisant la commune indpendante et
+l'autre, la dictature du proltariat,--il reste que toutes les forces
+rvolutionnaires poursuivent unanimement le mme but, qui est la
+destruction des entreprises patronales par l'abolition de la proprit
+capitaliste. Aprs l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par
+pouser les ides de M. Jules Guesde ou celles de M. lise Reclus? Ou
+bien M. le cur aura-t-il assez d'influence pour la prmunir contre ces
+redoutables enjleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter
+avantageusement, auprs des ouvrires, contre les tentations
+rvolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les
+doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme
+latent qui inspire nos lois, rgle nos moeurs et gouverne encore nos
+familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre
+avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'ide que la bataille range du XXe
+sicle ne mettra gure aux prises que deux armes srieusement
+organises: l'glise et la Sociale. A moins que le clerg lui-mme ne se
+laisse entamer par les nouveauts ambiantes et mordre par les ides
+d'indpendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au
+chaos.
+
+Dj certains ecclsiastiques sont entrs en coquetterie avec les partis
+avancs. De ce symptme peu rassurant, le dernier congrs de Zurich,
+dont je parlais tout l'heure, nous a donn quelques exemples
+significatifs. Les orateurs ont pris plaisir rappeler le mot clbre
+du P. Lacordaire: Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la libert qui
+opprime et la loi qui affranchit. Et un Suisse catholique, l'abb Beck,
+a fait cette dclaration grave: Oui; c'est le capitalisme qui tue la
+famille et non le socialisme[157].
+
+[Note 157: _Revue d'conomie politique_, juillet 1898, p. 614, note
+1;--_Revue socialiste_, XXVI, pp. 446 et 453.]
+
+Mais quelles que soient les avances faites et les politesses changes,
+il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne
+compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en
+moque,--ce qui constitue dj un dissentiment irrductible,--la famille,
+que l'glise veut rtablir et fortifier, alors que la rvolution
+travaille l'affaiblir et la ruiner, rend impossible un rapprochement
+durable. A ce mme congrs de Zurich, M. Bebel a marqu, avec une
+nettet brutale, la distance qui spare les deux points de vue: Ce que
+vous voulez en ralit, a-t-il dit, c'est revenir en arrire, rtablir
+la socit de petits bourgeois antrieure l'avnement de la grande
+industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrtiens condamnent
+la socit capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci
+obtenue, leur chemin se spare du ntre. Ils remontent vers le pass,
+tandis que les socialistes marchent la socit socialiste! Cette
+divergence essentielle ne nous empchera pas d'accomplir ensemble, dans
+une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.
+L'impression qu'a laisse ce congrs, o les socialistes trangers, la
+diffrence des socialistes franais, ont rivalis avec les catholiques
+de tolrance et de courtoisie, est que rvolutionnaires collectivistes
+et dmocrates religieux tirent souvent la mme corde, mais en sens
+inverse.
+
+
+II
+
+Dsireux de conserver la femme la maison, les catholiques voudraient
+l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrire l'autorit de Jules
+Simon, ils rptent aprs lui: La femme est absente du foyer depuis que
+la vapeur l'a accapare; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramne le
+bonheur. Cette parole exprime bien l'idal essentiel, le but suprme
+qui s'impose au lgislateur et au sociologue. L'cole chrtienne y
+adhre sans rserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur
+terre pour l'ouvrier sans un intrieur. Si la femme passe ses journes
+l'usine, comment le logement pourrait-il tre propre, salubre,
+habitable? Comment la cuisine pourrait-elle tre soigne et la table
+exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les
+malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants
+la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le dsordre et
+la tristesse au dedans.
+
+Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la
+femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne
+risque d'tre gt ou aboli par les rudes besognes industrielles.
+L'ouvrire des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni
+chiffonner une toffe avec habilet. Dans le peuple, pourtant, la jeune
+femme devrait tre sa propre couturire et l'habilleuse de la famille.
+Mais retenue la fabrique du matin au soir, elle se nglige et nglige
+les siens. Que de fois pre, mre et enfants, ne sont que des paquets de
+chiffons malpropres. On conoit aisment qu'mus de ce triste spectacle,
+de bons esprits proposent la terrible question du travail des femmes
+une solution radicale, savoir que, hors des occupations domestiques,
+la femme ne doit pas travailler.
+
+C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'pouse aux travaux de
+la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste la maison: fermez-lui
+l'entre des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de
+la main-d'oeuvre fminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse
+ces milliers de mres obliges de travailler debout, pendant dix heures,
+dans une atmosphre accablante, au milieu du fracas des machines et de
+la poussire des mtiers? Il faut les voir la sortie des filatures,
+maigres, ples, extnues! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la
+race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la
+mconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.
+
+Contraire l'ordre naturel qui a pourvu la femme d'une complexion
+diffrente de celle de l'homme et, lui ayant refus les mmes forces,
+n'a pu lui imposer les mmes travaux; contraire l'ordre social qui
+veut un gardien pour le foyer et, prenant en considration la faiblesse
+relative de la femme, lui a confi partout le ministre de l'intrieur;
+contraire l'ordre conomique qui atteste que le salaire industriel
+de la femme est souvent absorb par les dpenses d'entretien et de
+lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrire
+doit confier des mains trangres; contraire, enfin, l'ordre moral
+qui souffre grandement de la promiscuit des sexes et de la dsertion du
+foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie
+devrait tre interdit graduellement. Rpondant M. Bebel, le chef des
+catholiques dmocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes:
+Depuis le berceau de l'humanit jusqu' ce jour, sauf de rares priodes
+qui n'ont t que des priodes d'exception, la famille monogame a t le
+rocher de bronze contre lequel s'est arrt le flot des rvolutions.
+Nous attendons l'poque o le pre suffira l'entretien de sa famille.
+Voil l'aurore des temps futurs que peroit dj notre esprit.
+
+
+III
+
+Il n'est qu'un genre de travail fminin qui trouve grce devant les
+chrtiens dmocrates, c'est le travail domestique, le travail familial,
+c'est--dire la tche industrielle excute la maison, prs des
+enfants, dans les moments de loisir que laissent bien des mres les
+soins du mnage. Suivant quelques bons esprits, la femme marie n'aurait
+pas mme, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un
+travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a
+exprim cette ide avec une force extrme: Les femmes maries et les
+mres qui, par contrat de mariage, se sont engages fonder une famille
+et lever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier
+contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier
+engagement qu'elles ont pris comme pouses et comme mres. Une telle
+convention est, _ipso facto_, illgale et nulle. Car, sans vie
+domestique, point de nation[158].
+
+[Note 158: Lettre crite M. Decurtins en 1890.]
+
+Bref, le grand diffrend, qui divise les catholiques et les socialistes,
+consiste en ceci, que les premiers veulent la reconstitution de la
+famille chrtienne, tandis que les seconds souhaitent l'mancipation
+individuelle de la femme. Comme conclusion, le congrs de Zurich n'a
+point exclu les femmes de la grande industrie; il a vot seulement sa
+rglementation.
+
+On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrire ne
+serait pas gravement empire par les prohibitions catholiques. La
+socit capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la
+dtruire, ou mme de la transformer, du jour au lendemain? Et puis,
+hlas! la femme est frquemment dans la ncessit de grossir, par son
+gain, le salaire du mari pour soutenir le mnage. Et toutes les
+interdictions du monde ne prvaudront point contre cette triste
+obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction
+naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon gnie de
+la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui
+apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour.
+L'objection essentielle qu'on peut faire cette conception de la vie
+fminine, c'est que la socit contemporaine n'est point arrive ce
+point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants
+et trouver au foyer une sret de vie sans labeur industriel. Qu'une
+existence, borne au gouvernement de son intrieur, soit pour la femme
+l'tat le plus heureux, l'idal de l'avenir, nous le voulons bien;
+seulement les ncessits du prsent lui permettent rarement de s'en
+contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux
+bien des femmes; mais les condamner au repos forc quand le pain manque
+au logis, c'est les vouer irrmdiablement la misre; et il nous est
+difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de
+fraternit chrtienne.
+
+Certes, lorsque la femme est marie, nous sommes d'avis que sa vritable
+place est au foyer conjugal: sa sant y gagnera, et sa moralit aussi.
+Encore est-il qu' l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la
+condamner souvent mourir de faim. On parle en termes mus des soins
+donner aux enfants, du pot-au-feu surveiller, des travaux du mnage,
+des obligations de la maternit, des joies austres du foyer; mais
+lorsque la marmite est vide et la chemine sans feu, lorsque les petits
+souffrent du froid ou de la faim, conoit-on qu'une mre consente se
+reposer, inactive et dsole? Cette vaillante (ceci soit dit sa
+louange) ne trouve alors aucun labeur trop pnible pour nourrir son
+monde, les jeunes et les vieux.
+
+Quant aux filles, aux veuves, aux femmes matresses d'elles-mmes, je ne
+vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de
+travailler l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la
+maternit, cette raison ne concernant que les femmes charges de
+famille. Or, les mres ne sont qu'une minorit parmi les travailleuses
+proprement dites. D'aprs notre dernier recensement, il existerait en
+France 2 622 170 filles clibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes
+maries sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne
+connaissent pas les soucis de la maternit. De ce nombre, beaucoup
+doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les
+moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de
+chacun ne sont que des intrts juridiquement protgs?
+
+Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins
+d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des
+machines,--celles-ci exigeant plus de dextrit que de force, plus de
+surveillance que d'nergie. D'autre part, le travail la maison, pour
+lequel on professe tant dconsidration, n'est pas exempt
+d'inconvnients et de prils. N'oublions pas que c'est la petite
+industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la
+main-d'oeuvre fminine. Bien que travaillant chez elle, ses pices,
+prix fait, une lingre de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle
+plus heureuse que l'ouvrire des fabriques? Cette exploitation du
+travail, que les Anglais appellent le systme de la sueur, svit
+surtout sur l'ouvrire en chambre. Le _sweating-system_ est la lpre du
+travail domicile. L'hygine dplorable des ouvrires qui le subissent,
+le surmenage qu'il leur impose, l'isolement o il les tient, les maigres
+salaires qui le rmunrent, sont autant de griefs contre le travail
+domestique. Celui-ci est-il donc si prfrable au labeur collectif des
+grandes usines?
+
+Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tches simplement
+mnagres reviennent, par droit de nature, l'pouse et la mre.
+L'avenir verra peut-tre se constituer un tat social nouveau (dont il
+n'est point dfendu de poursuivre le rve), o l'ouvrier sera mis, plus
+efficacement qu'aujourd'hui, l'abri des risques du chmage, des
+accidents, de la maladie et des infirmits; o le mari, plus conscient
+de ses devoirs, se fera un crime de dtourner le fruit de son travail de
+sa destination lgitime, qui est le soutien de la femme et des enfants;
+o le pre, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, l'entretien
+d'une famille que la morale et la patrie s'accordent vouloir
+nombreuse.
+
+Qui sait mme si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu,
+pour la femme, plus sain, plus ais, plus rmunrateur? Qui nous dit que
+la force motrice ne se transportera pas un jour domicile, aussi
+facilement, aussi conomiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a
+fait, l'lectricit peut le dfaire. Il est dans l'ordre des conjectures
+permises que, de ces vastes agglomrations humaines qui s'entassent
+prsentement autour des usines, le progrs de l'industrie nous ramne,
+en une certaine mesure, un travail familial amlior, que chacun
+accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la
+ncessit douloureuse de la prsence des femmes l'atelier; et les
+mres pourraient reprendre leur place naturelle la maison, sans tre
+exposes mourir de faim sur la pierre du foyer.
+
+Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser
+l'heure prsente prparer ce joyeux avenir qu' pleurer strilement un
+pass irrvocablement rvolu.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--NOTRE IDAL POUR L'AVENIR.--NOS CONCESSIONS POUR LE
+ PRSENT.--POINT DE THORIES ABSOLUES.--IL FAUT VIVRE AVANT
+ TOUT.
+
+ II.--RESTRICTIONS APPORTES AU TRAVAIL FMININ DANS
+ L'INTRT DE L'HYGINE ET DE LA RACE.--THORIE DE LA FEMME
+ MALADE: CE QU'ELLE CONTIENT DE VRAI.
+
+ III.--APERU DES RGLEMENTATIONS DE LA LOI FRANAISE
+ RELATIVES AU TRAVAIL DES FEMMES DANS L'INDUSTRIE.--LEURS
+ DIFFICULTS D'APPLICATION.--LEUR NCESSIT, LEUR
+ LGITIMIT.
+
+
+En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous
+proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'tre
+pratique, fera sourire de piti, j'en ai peur, les rformateurs
+systmatiques, grands partisans du tout ou rien. Notre conviction est
+que le travail, avec quelque quit qu'on le puisse rpartir, psera
+toujours d'un poids lourd sur l'immense majorit des femmes et des
+hommes. Nul systme n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins
+de la maison ou des rudes corves de la vie. Il n'est donn personne
+de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde.
+
+
+I
+
+Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et
+de la femme et nous formulerons notre idal par cette rgle toute
+simple: Le pre l'atelier, la mre au foyer. En cela, nous nous
+rallions expressment au programme chrtien. La grande proccupation du
+lgislateur doit tre, avant tout, de rendre l'pouse son mnage et la
+mre ses enfants. La place des femmes maries n'est pas la fabrique,
+mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voil le but
+suprme. Mais n'esprons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain.
+Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, travailler au
+dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'allger le fardeau,
+qui pse sur les frles paules d'un si grand nombre, nous parat digne
+de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer
+la misre, tchons au moins d'amliorer la condition des malheureuses.
+
+En consquence, nous nous fliciterons de tous les dbouchs nouveaux,
+qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant
+les yeux sur des confections peu rmunratrices. Mais gardons-nous des
+chimres: quelque tat de progrs et de civilisation que l'humanit
+puisse s'lever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne
+dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie
+du chef de famille ne suffit pas soutenir le mnage, il faut bien que
+la mre se dpense pour les vieux et les petits.
+
+L-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. Bte de
+luxe et bte de somme, voil, parat-il, comment nous comprenons le
+rle de la femme[159].
+
+[Note 159: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 30.]
+
+Ce langage est impie. Aux champs comme la ville, la femme franaise
+n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmene, et bte encore
+moins. Clibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre,
+comme le commun des mortels. Le mtier d'idole ne doit point lui
+suffire. Et notez que loin de se refuser la loi du labeur, qui pse
+sur elle comme sur nous, son me courageuse nourrit l'espoir de disputer
+aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrires
+librales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?
+
+Si maintenant nous la supposons marie, nous maintenons que l'obligation
+incombe au mari de l'entretenir, quelque offensant que soit le mot
+pour des oreilles rvolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reoit de son
+homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumne mortifiante,
+mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et
+fortune, elle se contente de prsider au gouvernement de son
+intrieur,--ce qui n'est pas toujours une sincure,--soit que, pauvre et
+vaillante, elle prenne un mtier pour accrotre de ses gains le budget
+du mnage, la femme franaise n'est jamais une assiste, mais une
+associe. Elle collabore l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de
+l'ouvrire en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur
+l'ouvrage que, pour la prmunir contre les excs de son zle, il a fallu
+que les lois intervinssent pour rglementer son travail dans les
+ateliers industriels.
+
+A la maison d'abord, la fabrique ensuite, telles sont les places
+successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la
+premire de leurs fonctions sociologiques est un rle domestique et
+maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous
+repoussons de toutes nos forces la conception antique et paenne de la
+femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous rpugnerait de
+leur interdire l'entre des usines et des ateliers, dans le but de
+supprimer une concurrence fcheuse pour les hommes. Loin de nous la
+pense, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager
+indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel la loi
+pour les obliger imprieusement donner moins de temps la fabrique et
+plus de soins au mnage. De mme que nul ne s'aviserait d'empcher les
+bourgeoises de cultiver les arts libraux, d'crire dans les journaux et
+dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau
+ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple sige au
+comptoir ou au magasin, dirige un mtier ou surveille une machine.
+
+Qu'elle se donne d'abord son intrieur, sa famille, ses enfants,
+c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter s'y
+consacrer entirement, s'il est possible. Mais ds qu'elle doit
+travailler au dehors pour soutenir le mnage, qui aurait le triste
+courage de la ramener de force la maison? Avant de se reposer au coin
+du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop;
+beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que,
+d'aprs les statistiques officielles, la France compte, en chiffres
+ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrires de fabrique
+et 245 000 employes de commerce. Peut-il tre question srieusement de
+renvoyer cette arme de vaillantes dans leurs foyers respectifs?
+
+Mfions-nous donc des thories abstraites, de la logique pure, de
+l'absolu. N'exagrons point l'_indpendance de la femme_; car les
+socialistes eux-mmes, si attachs qu'ils soient cette ide, sont
+obligs d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrs sont unanimes
+interdire au sexe fminin les travaux insalubres et dangereux, tels que
+les travaux des mines et des carrires. N'exagrons point davantage
+l'_intrt de la famille_; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce
+n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient
+fermer la main-d'oeuvre fminine, mais encore les emplois les plus
+recherchs et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise un
+comptoir ou derrire un guichet tlgraphique, qu'elle soit embauche
+dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas galement
+dsert et l'enfant galement abandonn? Essayons de donner la femme
+plus de libert, sans puiser ses forces ni compromettre sa sant: voil
+l'essentiel.
+
+
+II
+
+Le travail fminin comporte donc des restrictions ncessaires; et ces
+restrictions doivent lui tre imposes dans l'intrt de l'hygine, qui
+se confond ici avec l'intrt de la race. Sans distinguer entre la
+grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou
+compromette la sant de l'ouvrire, pour que le lgislateur ait le droit
+de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent
+insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraner
+bien des mres accepter des tches trop pnibles et trop prolonges.
+C'est pourquoi il est invitable de rglementer le travail des femmes
+dans les manufactures. De fait, aucun lgislateur n'y a manqu; et
+catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences
+doctrinales, sont unanimes provoquer son action, rclamer son
+contrle et mme appuyer ses prohibitions. Travaillez la sueur de
+votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; cette
+condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les
+moyens de vivre sans accrotre dmesurment vos chances de mort. Il
+n'est que les conomistes de l'cole individualiste qui aient soutenu
+que la femme majeure doit tre libre de se conduire comme elle l'entend;
+et leur voix faiblit, leur nombre dcrot, leur influence diminue.
+
+Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la
+protection du Code? Nos prvenances lgales ne sont-elles point
+l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque
+d'infriorit? Les accepter quivaudrait un aveu d'impuissance. Comme
+Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si dbiles, si
+malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour
+de nous un contrle et une sauvegarde? Vos chanes de fleurs sont encore
+une faon de nous assujettir votre domination. Un protg est toujours
+subordonn, plus ou moins, son protecteur. Nous ne voulons point de
+cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous.
+Les femmes ne sauraient agrer d'tre dfendues par les hommes sans
+s'abaisser et dchoir.
+
+Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes,
+ft-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence
+et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne
+l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimes.
+Expliquons-nous brivement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa
+place et aussi, peut-tre, quelque application.
+
+Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un tre faible,
+prcieux, dlicat, vou, par intermittences, une sorte de misre
+physiologique ou, du moins, une morbidit incurable qui la rend
+impropre tout travail continu, tout effort persvrant. Pendant les
+priodes renouveles de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme
+passionne, une malade; et ses crises physiques se rpercutant, se
+prolongeant jusqu' l'me en troubles et en inquitudes, doivent nous la
+faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilit
+complte. C'est une pauvre nerve que le mari a le devoir de soigner,
+de consoler, de gurir. Michelet veut, en effet, que l'poux soit le
+confesseur indulgent et le mdecin avis de sa femme. En change de la
+grce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer
+la paix et la sant.
+
+En ralit, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il
+reste, au fond de la thorie de notre grand crivain, un fait qui n'est
+point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet des
+souffrances priodiques, un nervement maladif, que l'homme ne connat
+pas. On nous dira que, par une certaine pudeur trs respectable, la
+femme n'aime point qu'on en parle, de mme que, par discrtion et par
+justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien
+n'insisterons-nous pas sur cette diversit de constitution et de
+temprament, nous rservant seulement d'en tirer cette consquence que,
+soumise des assujettissements que notre sexe ignore, oblige de payer
+un lourd tribut l'espce dont la conservation dpend d'elle, la femme
+n'est point capable des mmes efforts, des mmes mtiers, et que, pour
+le moins, la nature lui dfend le labeur ininterrompu que la vie moderne
+nous impose. Certaines socits de secours mutuels ont constat que,
+jusqu' l'ge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidit des femmes
+(calcule par le nombre des journes de maladie) est une fois et demie
+suprieure celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalit des
+ouvrires en soie dpasse, du triple, celle des ouvriers du mme
+mtier[160].
+
+[Note 160: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 60.]
+
+Aux femmes qui repoussent d'un air offens les mesures de protection
+lgale, sous prtexte qu'elles leur font toujours injure et souvent
+tort, nous pouvons maintenant rpondre: La nature ne vous permet point
+de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mmes tches ni aux
+mmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous rserviez le meilleur
+de vos forces ceux qui sont ns ou qui natront de vous, et vous ne
+pourriez gaspiller imprudemment la rserve de vigueur et de sant
+qu'elle vous a confie, sans compromettre l'avenir de la race et le
+recrutement de l'espce. Rsignez-vous donc tre protges, puisque
+vous tes redevables de votre sang et de votre vie l'humanit
+future..
+
+
+III
+
+En fait, la loi du 2 novembre 1892, complte par la loi du 30 mars
+1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations
+que voici: 1 interdiction de travailler plus de onze heures par
+jour[161]; 2 interdiction de travailler plus de six jours par semaine;
+3 interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir cinq
+heures du matin; 4 interdiction de travailler sous terre, dans les
+mines, minires et carrires. Au total, rduction de la journe de
+travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veilles
+prolonges et suppression des travaux souterrains, telles sont les
+mesures prises par la loi franaise pour protger l'ouvrire contre les
+exigences du patronat et les entranements de son propre courage. Cette
+rglementation dfensive entre avec quelque peine dans nos moeurs
+industrielles. Pourquoi?
+
+[Note 161: Ce maximum sera rduit 10 h. 1/2, au cours de l'anne 1902,
+et 10 heures, au cours de l'anne 1904,--s'il est possible.]
+
+Nul n'ignore que la loi franaise s'applique de son mieux protger le
+travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans
+toujours y russir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a dict les
+mesures de protection ouvrire que l'on sait, soulve un concert de
+rcriminations, la question de principe tant plus simple trancher que
+la question d'application n'est facile rsoudre. Toute rglementation
+lgale du travail fminin se heurte, en effet, deux difficults
+graves. Veut-on l'appliquer strictement, la lettre, dans toute sa
+rigueur? On risque d'liminer peu peu les femmes de certaines
+professions, plus particulirement surveilles cause des dangers
+qu'elles font courir la sant. Et alors, la loi, faite en vue de
+protger la femme, protgera surtout le travail masculin, en le
+dbarrassant de la srieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la
+main-d'oeuvre fminine.
+
+Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficults
+de la vie, des ncessits du mtier? appliqueront-ils les rglements
+avec tolrance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors,
+les exceptions emporteront la rgle. C'est ainsi que, dans la couture,
+la loi a t peu prs impuissante protger l'ouvrire contre le
+surmenage rsultant de la dure excessive du travail et de la
+prolongation exagre des veilles. De l, chez les patrons et mme chez
+les ouvrires--en plus d'une hostilit peine dissimule l'gard de
+la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper
+l'une et violer l'autre.
+
+Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre l'atelier
+de travailler la nuit et mme le dimanche; et les heures
+supplmentaires, ajoutes aux heures lgales, sont acceptes le plus
+souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion
+d'augmenter leur gagne-pain, en mritant par un surcrot de travail un
+surcrot de rmunration. Il reste pourtant que ces autorisations
+bienveillantes et ces concessions ncessaires nervent, discrditent,
+infirment les prescriptions lgales, et que, par condescendance pour la
+libert, on arrive indirectement fausser ou paralyser tout
+l'appareil protecteur du travail fminin. D'o l'on a pu dire que la loi
+de 1892, par exemple, avait supprim la veille sans la supprimer, et
+que les rglements postrieurs l'avaient rtablie sans la rtablir.
+C'est le chaos.
+
+Mais quelles que soient les difficults d'application, les femmes
+peuvent tre sres que nulle socit, consciente de ses devoirs, ne
+s'abstiendra de protger leur travail. Un peuple est trop directement
+intress ce qu'elles lui fournissent de solides pouses, des mres
+fcondes et de bonnes nourrices, pour se dcider jamais les laisser,
+par amour de l'indpendance, s'anmier ou se dtruire par un travail
+excessif en des ateliers malsains. L'tat serait fou qui permettrait aux
+femmes de se tuer l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se
+perptuer que par leur vie. En consquence, il ne les admettra qu'aux
+professions compatibles avec leur sant physique et morale; mais il
+ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialit, le devoir de
+l'homme tant de ne point aggraver l'ingalit des sexes par des
+prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les
+droits individuels de la femme avec les droits suprieurs de la
+socit[162].
+
+[Note 162: Voyez Paul LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au_ XIXe
+_sicle_, 2e partie: De l'intervention de la loi pour rglementer le
+travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--INFRIORIT REGRETTABLE DE CERTAINS SALAIRES
+ FMININS.--SES CAUSES.--LE TRAVAIL DES ORPHELINATS ET DES
+ PRISONS.--GRIEFS A CARTER OU A RETENIR.--SOLUTIONS
+ PROPOSES.
+
+ II.--INGALIT DES SALAIRES DE L'OUVRIRE ET DE
+ L'OUVRIER.--DOLANCES LGITIMES.--A TRAVAIL GAL, GAL
+ SALAIRE POUR L'HOMME ET POUR LA FEMME.
+
+ III.--PROTECTION DE LA MRE ET DE L'ENFANT
+ NOUVEAU-N.--OEUVRES PRIVES.--INTERVENTION DE L'TAT.--UNE
+ PROPOSITION EXCESSIVE: HOSPITALISATION FORCE DE LA FEMME
+ ENCEINTE.
+
+ IV.--PROTESTATION DE TOUS LES GROUPES FMINISTES CONTRE LA
+ LOI DE 1892.--LA RGLEMENTATION LGALE FAIT-ELLE A
+ L'OUVRIRE PLUS DE MAL QUE DE BIEN?
+
+ V.--POURQUOI LE FMINISME NE VEUT PLUS DE LOIS DE
+ PROTECTION.--UN MME RGIME LGAL EST-IL POSSIBLE POUR LES
+ DEUX SEXES?
+
+
+Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--la loi
+des hommes, comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en
+pensent-elles? qu'en disent-elles?
+
+Tout le mal possible. Le fminisme reproche ntre lgislation
+industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point
+faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se
+peuvent ranger sous trois chefs: 1 insuffisance et ingalit des
+salaires fminins; 2 hygine et protection de l'ouvrire enceinte; 3
+rglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre fminine.
+
+
+I
+
+En ce qui concerne les salaires fminins, tous les honntes gens, mme
+les plus hostiles aux programmes des coles rvolutionnaires, prouvent
+le mme serrement de coeur, professent le mme avis et formulent les
+mmes voeux.
+
+Que trop souvent l'ouvrire ne puisse vivre qu'avec peine du travail de
+ses mains, voil un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris
+la mauvaise habitude de considrer le salaire de la femme comme un
+salaire d'appoint, destin seulement grossir celui du mari. Aussi, ds
+qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour
+la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des crivains
+officiels et les enqutes des conomistes indpendants nous ont fixs
+sur l'infriorit lamentable des salaires fminins[163]. L'ouvrire
+adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province
+et trois francs dans le dpartement de la Seine. Si l'on tient compte
+des chmages de la morte saison, il faut reconnatre que, dans bien des
+cas, la couture elle-mme, qui est la principale occupation des femmes,
+est rmunre d'une faon drisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas.
+Les lingres ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M.
+Charles Benoist affirme qu' Paris, on en est venu payer dix-huit
+centimes de faon pour un pantalon de toile[164]. Je sais mme
+Rennes, o j'enseigne, des malheureuses charges de famille qui, peu
+habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures
+pour gagner quinze ou vingt sous. C'est fendre le coeur.
+
+[Note 163: Paul LEROY-BEAULIEU, _le Travail des femmes au_ XIXe
+_sicle_; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans
+l'industrie, pp. 50 et suiv.--OFFICE DU TRAVAIL, _Salaires et dure du
+travail dans l'industrie franaise_, t. IV; Rsultats gnraux, p.
+16.--Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misres des femmes_.]
+
+[Note 164: Charles BENOIST, _Les Ouvrires de l'aiguille Paris_.]
+
+Celles qui se rsignent bravement cette misre sont de grandes
+saintes. Mais quand la moralit est faible (nul n'ignore ce qu'elle est
+devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un
+travail indpendant, on se met avec quelqu'un, suivant l'expression
+populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de
+la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'o, de
+chute en chute, cette dgradation peut descendre: de mme que, chez un
+grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour
+nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes,
+par un renversement innommable des rles et des devoirs, la prostitue
+des boulevards extrieurs faire trafic d'elle-mme pour soutenir le
+souteneur.
+
+Les salaires des ouvrires de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est
+un fait notoire. A qui la faute? La Gauche fministe rpond avec une
+belle unanimit: Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le march
+commercial des produits pays vil prix, et qui font de la sorte au
+travail libre une concurrence dsastreuse[165]. Les remdes proposs
+ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, on
+interdira tout travail l'enfance pour supprimer la concurrence faite
+l'ouvrire libre, et dans les prisons de femmes, l'tat imposera des
+prix de srie fixs par l'administration, aprs entente avec les groupes
+corporatifs intresss[166].
+
+[Note 165: Rapport de Mlle BONNEVAL au congrs de 1900.]
+
+[Note 166: Mme rapport: La _Fronde_, du 6 septembre 1900.]
+
+La suppression du travail dans les orphelinats me parat tout simplement
+abominable. Car, soyez sincres, Mesdames: dcrter ici la prohibition,
+c'est dchaner la perscution. Et quelle prohibition! Est-ce que le
+travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier?
+Et puis, duss-je par cette affirmation heurter rudement les prventions
+vulgaires! j'ose dire que la plupart des communauts religieuses, qui se
+vouent au sauvetage de l'enfance abandonne, ne sont pas riches. J'en
+connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent peine les deux
+bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou
+trois cents petites bouches nourrir, s'occupe de leur trouver du pain.
+Quoi de plus juste qu'en change du vivre et du couvert, du logement et
+du vtement, elle emploie ses pensionnaires des travaux de couture
+usuels et faciles? En vrit, il serait plus franc de fermer les
+couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les
+deux cas, on risquerait de rejeter la rue et souvent au ruisseau des
+milliers de jeunes filles arraches, non sans peine, la boue des
+grandes villes. Et je ne puis songer cette criminelle imprudence sans
+que mon coeur se soulve contre les inconscients qui la proposent.
+
+D'autre part, les travaux, excuts prix rduit dans les orphelinats,
+ont cet avantage avr de mettre le linge de corps la porte des plus
+petites bourses. Comme consommateurs, les humbles mnages retrouvent ce
+qu'ils ont perdu comme producteurs. Il parat mme que la concurrence
+des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingres. Les modistes,
+les corsetires, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture
+surtout, les bonnes ouvrires sont rares, et les patrons y tiennent. Mme
+Marguerite Durand nous en donne la raison: Le tour parisien de la
+couture est propre certaines mains, certains cerveaux, si l'on peut
+dire, l'air ambiant, la tradition de certaines maisons qui font des
+modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modles de
+la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la
+prison de Clermont[167]? Au fond, la modicit des salaires fminins
+rsulte moins de la concurrence du travail congrganiste ou
+pnitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue l'effort
+manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur
+infrieure au labeur de l'homme. Il y a l un jugement tmraire, une
+prvention coutumire, une dprciation convenue, dont notre mentalit
+sociale ne se corrigera qu' la longue.
+
+[Note 167: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Est-ce dire que les orphelinats religieux soient l'abri de tout
+reproche? Assurment non. Pouvant faire travailler les jeunes filles
+peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente payer, leur
+concurrence pse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre.
+Joignez que les communauts se disputent souvent les commandes des
+grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrires
+s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font elles-mmes:
+toutes choses qui, de rduction en rduction, dpriment les prix de
+faon, au prjudice de la main-d'oeuvre laque et mme de la
+main-d'oeuvre congrganiste. O est le remde? Dans l'action syndicale
+ou dans la rglementation lgale?
+
+Le syndicat est, coup sr, le moyen le plus digne, le plus agissant,
+le plus efficace, de dfendre le salari contre le salariant. Ce n'est
+pas nous qui dconseillerons ou dcouragerons les groupements
+professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirs,
+habilement dirigs, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs.
+Mais, pour l'instant, les syndicats fminins sont rares. Un exemple:
+Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrires, et son syndicat,
+fond par Mme Durand, comprend peine 500 membres, dont 60 seulement,
+montrent quelque activit[168]. L'ide syndicale fait donc pniblement
+son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingres
+disperses aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isoles,
+solitaires, sans se frquenter, sans se joindre, sans se connatre les
+unes les autres, n'aient plus de peine encore s'unir et se
+concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les
+couvents?
+
+Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a propose[169]: c'est
+savoir que les communauts se syndiquent pour lutter contre les rabais
+des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En
+Amrique, ce serait dj chose faite. Mais en France, imagine-t-on un
+syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congrganistes, une grve de
+nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux
+patronages, d'en faire l'essai. Ils soulveraient contre eux un tumulte
+de rcriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de
+gain effrne, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et
+si jamais leurs rclamations venaient aboutir, le relvement des prix
+de faon qui profiterait aux ouvrires libres, entranerait du mme coup
+une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne
+pardonneraient jamais aux communauts.
+
+[Note 168: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+[Note 169: _Salaires et misres de femmes_, pp. 42 et 43.]
+
+Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitt un syndicat de
+religieuses faire la loi aux patrons. Les congrgations de femmes n'en
+ont srement ni le got ni le moyen: elles sont trop routinires, trop
+timores, trop pacifiques, pour tenter une nouveaut si hardie; et le
+voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empches, l'tat
+les condamnant l'impuissance par une lgislation draconienne qui
+subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister mme, au bon
+plaisir du gouvernement.
+
+D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en
+gnral, ils pensent moins l'enfance qu' la communaut, moins
+l'avenir qu'au prsent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions.
+Nanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement proccups de faire
+vivre la maison,--et souvent, la ncessit les y contraint,--ngligent
+l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les
+grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait
+mettre les unes et les autres en tat de travailler utilement, pour
+vivre dignement leur majorit. Au lieu de cela, on les confine en un
+mme atelier, on leur impose toujours la mme tche: aux unes les
+pantalons, aux autres les chemises, celles-ci les ourlets, celles-l
+les boutonnires. Ici, comme ailleurs, cette division du travail
+prsente des avantages considrables pour le rendement du travail, qui
+est plus rapide et plus soign, et de graves inconvnients pour
+l'ducation professionnelle des orphelines, qui reste forcment
+incomplte. Ajoutons que le travail des enfants est rarement pay en
+argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles
+consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'tablissement
+qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur
+composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur
+constituer un petit pcule? Quelques menues gratifications, distribues
+suivant l'ouvrage fait et dposes la Caisse d'pargne, donneraient
+cette intressante jeunesse plus de coeur la besogne et plus de
+confiance en l'avenir.
+
+Pourquoi mme n'imposerait-on pas aux tablissements d'assistance
+prive, religieux ou laques, l'obligation d'apprendre une profession et
+d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rmunration
+pcuniaire leurs petites pensionnaires, de faon que celles-ci, mieux
+prpares la vie, puissent atteindre leur majorit avec un peu
+d'argent dans leur poche et un bon mtier dans les mains? Et ces charges
+lgales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais gnraux
+des ouvroirs et des orphelinats, relveraient peut-tre, du mme coup,
+le salaire des ouvrires libres, en obligeant les couvents rclamer
+aux grandes maisons de confection des prix de faon plus rmunrateurs.
+
+Quant laisser aux syndicats fminins, comme beaucoup l'ont rclam, la
+nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans
+les ateliers tenus par les congrgations religieuses, nous n'y
+souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction
+d'tat. Les dlgus des syndicats seraient trop enclins traiter les
+orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer,
+d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables qui l'on doit
+le respect et l'impartialit. Que l'tat conserve donc le choix et
+l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargs
+d'inspecter les ateliers congrganistes, sauf prendre l'avis des
+travailleuses elles-mmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900,
+l'lectorat et l'ligibilit au Conseil suprieur du Travail. Libre mme
+ l'tat de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige,
+c'est--dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance
+publique. Nous l'inviterons mme, pour les travaux qui le concernent,
+fixer des prix de sries, afin de relever, par une sorte d'exemplarit
+attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laque et religieuse,
+toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intrt des
+contribuables lui permettront de prendre cette gnreuse initiative sans
+prjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'tat d'tre un
+patron modle?
+
+
+II
+
+Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre fminine soit,
+quantit et qualit gales, moins rtribue que la main-d'oeuvre
+masculine. On assure mme que, dans certains cas, le salaire des femmes
+est infrieur de moiti au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est
+qu'en gnral l'ouvrire est moins paye que l'ouvrier, et la cuisinire
+moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de
+chambre. Pourquoi ce traitement ingal, si les uns et les autres rendent
+les mmes services? De telles diffrences de rtribution ne sauraient
+laisser insensible quiconque s'intresse au relvement conomique de la
+femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison
+qu'une mauvaise pense d'envie, de rancune, de ddain, pour celle qui
+travaille de ses mains, il faudrait dire tout crment qu'un pareil
+sentiment est abominable.
+
+C'est justice, assurment, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se
+traduise par une disproportion correspondante dans la rmunration
+reue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pnible, aussi
+prolong, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rtribution
+de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la mme? La raison et l'quit
+font un devoir au patron d'galiser les salaires entre les travailleurs
+des deux sexes, dont les tches (cela peut arriver) sont identiques
+comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamns, hlas! voir
+souvent l'amour vnal mieux pay que l'honnte labeur, prenons garde, du
+moins, que l'infriorit des gains fminins ne soit, pour les mes
+faibles, le prtexte ou l'occasion de chutes lamentables. De l cette
+formule de revendication: A travail gal, gal salaire. Le fminisme
+ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si draisonnable?
+
+Savez-vous mme plus belle formule et plus impressionnante vrit? En
+stricte quit (j'y insiste), l'quivalence de productivit entre le
+travail de l'ouvrire et celui de l'ouvrier emporte ncessairement
+l'quivalence de leurs rmunrations respectives. Pourquoi? Parce que,
+dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus
+lmentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe
+fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre
+la main-d'oeuvre fminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer
+l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins,
+crer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrire, dsunir deux forces
+faites pour s'aider, dissocier deux tres ns pour s'entendre. Cela
+suffit, je pense, pour lgitimer la prquation des salaires masculins
+et fminins.
+
+Mais cette galit de rmunration suppose, en fait, (nous y revenons
+dessein) l'galit pralable de production. Et il arrive plus
+frquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le mme temps et aux
+mmes pices que l'homme, l'ouvrire soit impuissante fournir mme
+valeur, mme productivit, mme somme d'efforts, l'ouvrier disposant,
+par constitution et par temprament, de plus de muscle, de plus
+d'nergie, de plus d'endurance.
+
+Et lors mme que les machines viendraient simplifier, allger
+l'effort musculaire, de manire n'exiger pour les conduire que du
+soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualits qui se rencontrent
+habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrire, fille ou
+veuve, les crises nervantes de son sexe et, lorsqu'elle est marie, les
+preuves intermittentes de la maternit. J'ai peur que le fminisme ne
+se dbatte vainement contre ces causes naturelles d'infriorit
+conomique. Point de doute, assurment, que les disparits actuelles ne
+s'attnuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: Nous
+croyons, dit-il, que la diffrence entre les salaires des hommes et les
+salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux
+se rapprocheront[170]. Mais arriveront-ils se confondre? C'est une
+autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrire cesst d'tre
+femme.
+
+Maintenons, nanmoins, qu'il est bon de tendre l'unification des gains
+entre les deux sexes,--la stricte quit exigeant qu'un travail gal
+soit pay d'un gal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce
+principe, la Gauche fministe a mis le voeu, que les administrations
+nationales, dpartementales, communales et hospitalires donnent
+l'exemple aux patrons, en rtribuant de mme faon les femmes et les
+hommes qu'elles emploient. A quoi une excellente femme d'humeur
+socialiste objecta que les administrations taient aussi capitalistes
+que les patrons. Mais un ancien fonctionnaire fit observer
+philosophiquement que les administrations ne demandent pas mieux que de
+payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent. Ce qui est la vrit
+mme,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des
+contribuables. Et le voeu fut adopt l'unanimit[171].
+
+[Note 170: _Le Travail des femmes au_ XIXe _sicle_, p. 141.]
+
+[Note 171: Voir la _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+
+III
+
+Pour ce qui est de la scurit, de l'hygine et de la dure du travail,
+nous nous associons de grand coeur toutes les innovations, quitables
+et pratiques, susceptibles d'amliorer le sort des travailleuses. Telle
+la loi du 29 dcembre 1900, qui a reconnu et sanctionn le droit de
+s'asseoir pour les ouvrires et les employes, et l'obligation
+corrlative pour les patrons de mettre des siges la disposition des
+femmes qu'ils emploient; telles la rduction graduelle des heures de
+travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire toutes les
+occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter
+aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui
+s'appelle la maternit.
+
+Que de progrs raliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intrt
+de l'espce et par simple devoir d'humanit, n'est-il pas urgent
+d'arracher la mre et l'enfant aux privations et aux souffrances, en
+ouvrant de nouveaux refuges la femme enceinte? n'est-il pas de
+suprieure justice de mettre l'ouvrire au repos, en demi-solde, avant
+et aprs l'accouchement, tant que le mdecin le juge ncessaire?
+
+Il y a danger pour une mre de se charger de trop gros travaux dans le
+temps qui prcde ou qui suit l'accouchement. A trop hter l'poque des
+relevailles, retourner trop tt la fabrique, elle risque de
+compromettre sa sant, de lser grivement son organisme par des efforts
+prmaturs. Le nouveau-n n'est pas moins plaindre: que de fois le
+manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent
+ la dgnrescence ou la mort? Le peu d'enfants qui rsistent
+poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connatre les douces
+caresses de la mre.
+
+Mais comment permettre l'ouvrire de garder le foyer aux poques de la
+maternit? Cette question devrait veiller davantage la sollicitude des
+oeuvres prives et des pouvoirs publics.
+
+Jadis, en plusieurs contres, la femme du peuple sur le point d'tre
+mre devait tre entretenue aux frais du public, jusqu' ce qu'elle ft
+en tat de reprendre son travail. Il se mlait parfois ces
+prescriptions des dtails charmants. Certaines vieilles coutumes
+permettaient de chasser ou de pcher, mme en temps prohib, pour la
+jeune mre. Ailleurs, chaque vigneron tait tenu, quand elle en
+manifestait le dsir, de lui couper trois belles grappes de raisin au
+moins[172].
+
+[Note 172: Voyez pour les dtails P. Augustin RSLER, _La question
+fministe_, p. 237.]
+
+Jusqu'ici, la question d'argent a empch l'tat de prendre sa charge
+l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics
+reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres
+d'initiative prive se sont montres plus ingnieuses et plus hardies.
+La _Couturire_ et la _Mutualit maternelle_, patronnes par les grandes
+maisons d'habillement, allouent toute socitaire qui accouche une
+indemnit de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre
+semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans
+le cas o la mre nourrit elle-mme son enfant. Grce au chmage absolu
+pendant la priode critique, ces socits se font gloire d'avoir abaiss
+ 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalit
+infantile qui, Paris, s'lve 35 ou 40%. A la prservation de la
+sant de l'ouvrire vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalit
+des nouveau-ns. C'est double profit pour la socit. Nous applaudissons
+de mme l'ide d'une association des mres de famille, sortes
+d'inspectrices de sant domicile qui assisteraient, avec discrtion,
+de leurs conseils et de leurs bons offices, les mres pauvres et les
+enfants malades[173].
+
+[Note 173: Congrs international de la condition et des droits des
+femmes. La _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Mais convient-il de pousser plus loin l'ide de protection? Considrant
+que, dans la priode de gestation et d'allaitement, la femme est un
+vritable fonctionnaire social, M. Viviani a demand la fondation
+d'une Caisse de la Maternit, afin de mieux assurer aux femmes
+enceintes un secours pcuniaire, au moment o leurs ressources diminuent
+et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquitait de savoir o
+prendre l'argent ncessaire cette dotation, il fut rpondu que le
+budget des Cultes en ferait les frais, ce budget tant non seulement
+inutile, mais encore prjudiciable l'humanit tout entire[174].
+Poussant mme l'extrme l'intervention de l'tat, le Congrs de la
+Gauche fministe de 1900 a mis le voeu qu'un sjour d'un mois, au
+minimum, dans les hpitaux spciaux ou les maisons de convalescence, ft
+_impos_ la mre qui, aprs son accouchement, ne pourrait justifier de
+moyens d'existence pour elle et son enfant.
+
+[Note 174: Voir la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mres. Je
+ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrires pauvres
+l'obligation d'accoucher l'hpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a
+dclar qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, parce qu'une
+femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir
+tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutt par la
+porte ou par la fentre rejoindre les malheureux qu'elle aurait
+laisss. Et puis, les ouvrires,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont
+horreur de l'hpital. Il n'en est pas une qui ne prfre le dnuement de
+sa chambre froide et malsaine l'hygine savante et luxueuse d'une
+salle commune. Elles veulent tre chez elles. Et comme si cette
+obligation d'hospitalisation n'tait pas assez dure par elle-mme, on la
+subordonne, en outre, une constatation humiliante entre toutes: celle
+de la misre. Nous ne voulons point de rclusion force pour les mres
+pauvres.
+
+Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des prventions de la
+mre.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit
+la trancher diffremment, suivant qu'on envisage l'intrt de la mre ou
+l'intrt du nouveau-n. Ceux qui entendent protger l'enfant, avant
+tout, n'hsiteront pas imposer aux mres de famille toutes sortes de
+prcautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de
+leurs entrailles appartient non moins la socit qu' la famille;
+qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de mconnatre, leur gr,
+les mesures hyginiques requises pour la bonne venue des petits; qu'il
+est des heures o l'tat doit forcer les gens se soigner; bref, que la
+mre est dbitrice, vis--vis de la communaut, de l'tre qu'elle porte
+en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence
+et sa sant, serait un crime de lse-nature et de lse-humanit.
+
+Bien que j'admette l'antriorit et la primaut des droits de la famille
+sur les droits de la socit, je ne contesterai point que celle-ci ne
+soit intresse la naissance de l'enfant et la prservation de
+l'espce. J'avouerai mme que beaucoup de femmes, qui ne sont pas
+prcisment de mauvaises mres, prendront difficilement, d'elles-mmes,
+les soins et le repos qu'exige leur tat. Ceux-l n'en douteront point
+qui ont vu, dans les crches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et
+hves, donner leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une
+raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau
+de la maternit? Convient-il de sacrifier la sant de l'enfant la
+libert de la mre? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'imposition
+qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel la gendarmerie pour la
+sparer violemment des siens et la traner l'hpital?
+Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force?
+Placerons-nous toutes les femmes enceintes, aprs vrification faite de
+leur pauvret, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait
+humiliante et cruelle. Je mets l'tat au dfi de l'appliquer.
+
+Certes, le budget de la maternit, qu'il soit aliment par l'assistance
+publique ou la charit prive, ne sera jamais assez riche. Mais si nous
+devons secourir largement les mres indigentes et leur pitoyable
+progniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les
+enfants leurs parents, ni les mres leur foyer. Encore une fois, pas
+d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternit finirait par tre
+redoute comme une dchance, au lieu d'tre accepte comme un honneur.
+Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la
+conscience et l'amour de ses devoirs.
+
+L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc _facultative_. Et
+j'ajoute que l'assistance de l'tat sera _suppltive_: ces deux choses
+se tiennent. Que si, en effet, la mre est, comme le socialisme
+l'affirme, redevable de son enfant la communaut, celle-ci lui doit,
+en change, la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour
+faire un tre de beaut aussi parfait qu'elle en est capable[175].
+C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'tat
+rpondrait aux mres qui lui tiendraient le langage suivant: Du moment
+que mon enfant est vous autant qu' moi et que vous m'imposez, ce
+titre, un internement obligatoire dans un asile votre choix, je
+prtends que, par une suite ncessaire, j'ai le droit de vous imposer la
+responsabilit et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient
+nourris et levs aux frais de la collectivit.
+
+[Note 175: Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet prsent au
+Congrs international de la condition et des droits des femmes. La
+_Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question
+d'argent est de peu d'importance ct de la question de principe. Ce
+qu'il faut empcher, c'est que les droits et les devoirs de l'tat
+n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu peu
+la responsabilit des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des
+hommes, la notion mme du mariage qui est la sauvegarde suprme de la
+femme et de l'enfant. A donner une prime la maternit naturelle, dont
+les enfants seraient levs presque toujours aux frais du public, on
+dcouragerait la maternit lgitime qui, Dieu merci! s'obstine et
+s'puise lever les siens; on dsapprendrait au mari les premiers
+devoirs de la paternit, en l'habituant se dsintresser du sort de la
+mre et des petits; et finalement on prparerait la voie l'union
+libre, qui nous parat (nous le dmontrerons plus loin) insparable de
+l'avilissement et de l'asservissement du sexe fminin.
+
+Que faire? Persvrer dans la direction o nos lois sont entres. Que
+les femmes pauvres soient donc assistes domicile: cette solution
+librale sauvegarde la fois l'intrt de l'enfant et les justes
+susceptibilits de la mre. Ds maintenant, les femmes en couches sont
+assimiles aux malades et bnficient de l'assistance mdicale gratuite;
+elles peuvent mme, en cas d'urgence, tre hospitalises, sur l'avis du
+mdecin, aux frais de la commune, du dpartement ou de l'tat. Nous
+souhaitons que ces mesures de protection soient compltes au profit des
+domestiques, maries ou non, dont la grossesse est souvent une caus de
+renvoi. Il y aurait mme de grands avantages fonder et multiplier
+les maternits secrtes ouvertes aux filles-mres qui veulent
+dissimuler leur grossesse. En rsum, nous acceptons l'assistance
+maternelle, aussi largement pratique qu'on le voudra, la seule
+condition qu'elle soit _suppltive pour l'tat_ et _facultative pour la
+mre_. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de
+nobles dvouements elle peut offrir aux femmes mdecins de l'avenir!
+
+
+IV
+
+Quant aux rglementations lgales de 1892, le fminisme n'en veut plus.
+Il les dnonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un
+fait notable que les trois Congrs de 1900 ont mis le voeu,--non sans
+vive discussion, il est vrai,--que toutes les lois d'exception qui
+rgissent le travail des femmes fussent abroges. Est-ce une simple
+bravade? Pas tout fait. Au Congrs catholique, Mlle Maugeret s'est
+exprime ainsi: Dans le groupe que j'ai l'honneur de reprsenter, nous
+sommes tous partisans de la libert du travail, sans autre
+rglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur,
+toutes choses dont lui seul est comptent. Au Fminisme chrtien, nous
+rprouvons la lgislation ouvrire l'endroit des femmes[176]. Nous
+relevons dans le rapport prsent au Congrs du Centre fministe par Mme
+Maria Martin les mmes dclarations premptoires: Nous demandons pour
+toute femme majeure, mme pour la mre, le droit de juger des conditions
+qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un
+pays libre[177]. Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrs de la Gauche
+fministe, s'est prononce dans le mme sens, pour ce motif que le
+premier devoir d'humanit doit consister lever devant la femme
+travailleuse les obstacles et les difficults, et que la loi, qui
+soi-disant la protge, les accrot et les amoncelle, et va de la sorte
+l'encontre de son but[178].
+
+[Note 176: Rapport sur la Libert du travail prsent par Mlle Marie
+Maugeret au Congrs catholique de 1900. _Le Fminisme chrtien_ du mois
+de juillet 1900, p. 211.]
+
+[Note 177: La _Ligue_, organe belge du Droit des femmes, n 3 de l'anne
+1900, pp. 82 et 83.]
+
+[Note 178: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Point de doute: pour le gros des fministes, protection signifie
+vexation, oppression, perscution. Cet tat d'esprit trouve peut-tre
+son explication dans un fait qui a rcemment dfray la presse et occup
+la justice. La _Fronde_ est imprime uniquement par des femmes. Or, le
+travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent
+gure se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent
+releves contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministre
+public, fut condamne finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a
+de plus trange en cette rglementation, c'est que le travail de nuit,
+interdit aux ouvrires typographes, est permis exceptionnellement aux
+plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant la femme: Tu
+ne pourras composer un journal de neuf heures du soir minuit, mais tu
+pourras le plier de deux quatre heures du matin? Ces inconsquences
+et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes
+dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de
+prs au journalisme et l'imprimerie.
+
+On sait que Mme Durand est directrice de la _Fronde_; de son ct, Mme
+Maria Martin a fond le _Journal des Femmes_; et quant Mlle Maugeret,
+non contente d'inspirer et d'imprimer le _Fminisme chrtien_, elle a
+cr une cole professionnelle de typographie pour les jeunes filles, o
+elle a pu tudier sur le vif tous les inconvnients de la surveillance
+lgale.
+
+De l cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes,
+mais contre les femmes; d'autant mieux que la rglementation ne s'tend
+qu'aux industries o l'ouvrire fournit un travail salari. Rentre chez
+elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit telle
+besogne qu'elle voudra. Si donc le lgislateur lui dfend, au nom de
+l'hygine, de compromettre sa sant l'atelier, il lui permet, au nom
+de l'inviolabilit du foyer, de la ruiner librement son mnage.
+
+Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y
+souscrirais sans hsitation, s'il m'tait dmontr que la protection
+lgale est une simple survivance des anciens prjugs qui tenaient la
+femme pour une ternelle mineure. Mais n'en dplaise certaines
+fministes qui poussent le parti pris jusqu' l'injustice, j'ai
+l'assurance que, parmi les partisans du travail rglement, il est
+beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrire et croient
+sincrement, sans arrire-pense de domination humiliante, servir ses
+intrts en la dfendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle
+est souvent victime.
+
+Je me rsignerais encore l'abrogation pure et simple des lois de
+protection, s'il m'tait dmontr qu'elles font la femme plus de mal
+que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite.
+La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition
+entre les ncessits du prsent et les progrs de l'avenir. Elle n'est
+pas parfaite, et ses auteurs eux-mmes en jugent ainsi puisqu'ils la
+modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a
+d'autres. Je dirai mme que, si savamment remanie qu'on la suppose,
+cette loi fera toujours des mcontents.
+
+C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrtion, l
+seulement o elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'tais
+magistrat, je prendrais pour rgle de dcision, en cette matire, cette
+maxime de large quit: La meilleure interprtation des lois est celle
+qui les plie et les adapte le mieux aux besoins prsents et aux intrts
+actuels des justiciables. J'aurais donc absous Mme Durand, comme
+l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi
+n'est pas de dpouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la
+composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne
+doit pas tre inquit pour ce fait, ds qu'il n'exige pas des ouvrires
+une dure ou une intensit de travail excessive. Les lois de protection
+sont, mon sentiment, beaucoup moins des rgles de coercition rigide
+que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai
+l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences
+ou mme par exception.
+
+Il faut se dfendre contre cette monomanie autoritaire de rglementer
+minutieusement les moindres dtails de la main-d'oeuvre industrielle. Il
+faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop svre et
+trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les proltaires que l'on
+veut protger. Ceux mmes qui voient dans la rglementation lgale une
+arme dirige _contre_ le patron, beaucoup plus qu'une garantie institue
+_pour_ la femme, feront bien de rflchir que cette arme est deux
+tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre
+l'ouvrire. Quant aux gens d'me plus librale qui se sentent peu de
+got pour l'intervention de l'tat dans les conditions du travail, ils
+tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destines,
+par la crainte rvrentielle qu'elles inspirent, prparer l'avnement
+de meilleures moeurs industrielles.
+
+D'autre part, nous nous refuserons tendre leurs prohibitions aux
+travaux du mnage, si pnibles qu'ils puissent tre. On nous dit bien
+que les veilles employes rparer les vtements du pre et des
+enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de
+l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparat comme
+l'asile sacr, le rempart auguste, le dernier refuge de la libert.
+Autoriser l'inspecteur en franchir le seuil, c'est abandonner la
+famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos
+actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulire
+logique, en vrit, que celle de ces fministes qui, mcontentes des
+rglementations de l'atelier, proposent de les tendre aux mnagres
+dans leurs mnages[179]! Appliques la famille, les lois d'exception
+feraient beaucoup plus de mal que de bien.
+
+[Note 179: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Mme restreintes l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles
+qu'utiles? C'est prcisment ce qu'on soutient, en affirmant que toutes
+les fois qu'une loi a voulu protger les ouvrires, celles-ci en ont t
+les dupes. Cette assertion est excessive: nous en appelons au
+tmoignage des femmes elles-mmes. Au Congrs de la Gauche fministe,
+Mme Vincent, parlant au nom de la Socit cooprative des ouvriers et
+ouvrires de l'habillement, a dclar que tous, hommes et femmes, sont
+d'accord sur ce point que le travail de nuit doit tre rigoureusement
+interdit. Et la mme congressiste a termin sa communication pleine de
+faits et d'exemples dcisifs, en disant que la fermeture heures fixes
+des ateliers de couture, de lingerie et, plus gnralement, de toutes
+les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour
+sauvegarder la sant et la moralit des jeunes ouvrires.
+
+Eu gard la concurrence qui svit particulirement dans les travaux de
+l'aiguille, le patron ne connat forcment qu'une chose: il faut que ses
+commandes soient excutes. Et l'ouvrire, qui se dit que ses maigres
+salaires sont ncessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera
+tente d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le
+rle bienfaisant de la rglementation de mettre un frein aux exigences
+du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la
+loi se taise et que l'ouvrire se tue? Lingres, fleuristes,
+couturires, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas redouter la
+concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du
+moins, la protection a du bon[180].
+
+[Note 180: Compte rendu stnographique du Congrs de la condition et des
+Droits de la Femme. La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Mme assentiment chez tous ceux qui pensent que, par dfinition, l'tat
+est le dfenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait
+effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune
+fille? Impuissante se protger elle-mme, il faut bien qu'elle soit
+protge par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs
+dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme
+l'exploitation clricale des pupilles de la charit, le fminisme
+libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du
+bras sculier n'est pas toujours ddaigner.
+
+Autre exemple. Pour des raisons d'hygine et de moralit, la loi
+franaise interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette
+prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les
+ncessits actuelles de l'industrie condamnent l'homme ce travail
+dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux
+souterrains devraient tre seulement la punition des criminels.
+Convient-il, par un scrupule de libert, d'ouvrir aux femmes tous les
+chantiers o les hommes s'puisent en efforts prilleux et abrutissants?
+
+
+V
+
+Malgr les belles phrases, dont ces dames honorent le travail libre,
+nous croyons qu'elles obissent, dans le secret de leur coeur, un tout
+autre mobile que celui de l'indpendance du labeur et de l'autonomie de
+l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas
+entendre parler de libert pour les orphelinats et les couvents: ce qui
+n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent
+la protection de l'homme, c'est moins par amour de la libert que par
+haine de l'ingalit. Leur fiert s'offense d'une tutelle qui prend des
+airs de commisration suprieure. Que ce soit bien l leur sentiment
+vritable, certains congrs l'ont manifest clairement. Nous demandons
+qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,
+dclare une congressiste. Protgeons le pre comme nous protgeons la
+mre, s'crie une autre. Je ne suis pas contre les lois du travail,
+prononce une troisime, je suis contre les lois d'exception[181]. Au
+fond, les rglementations de l'tat trouvent grce auprs des femmes.
+Mme Maria Martin, elle-mme, dont le rapport se termine par cette
+formule du plus pur libralisme: Le travail libre dans un pays libre,
+nous fait cet aveu: Si la loi avait t applicable aux deux sexes, nous
+n'aurions eu rien dire; un bien pour la classe ouvrire, en gnral,
+en et pu sortir[182].
+
+[Note 181: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+[Note 182: Rapport cit plus haut, _eod. loc._, p. 78.]
+
+Ainsi donc, en serrant de plus en plus prs la question, nous arrivons
+cette double constatation que les lois, qui rgissent le travail
+fminin, ne sont gure attaquables dans les dispositions qui rgissent:
+1 les travaux rests presque exclusivement aux mains des hommes, comme
+les travaux souterrains,--ceux-ci n'tant ni dans le temprament ni dans
+les gots des femmes; 2 les travaux rests presque exclusivement aux
+mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci tant
+beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.
+
+Restent les industries o la main-d'oeuvre fminine fait concurrence
+la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature
+et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une mme usine, hommes et
+femmes dirigent les mmes machines. C'est propos de ces industries
+mixtes que le mot protection, toujours bienveillant en apparence, peut
+tre nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrire en tat
+d'infriorit vis--vis de l'ouvrier.
+
+Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'galit les
+hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi,
+plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois
+de protection du travail fminin l'assujettissent plus gravement aux
+visites imprvues des inspecteurs, au contrle perptuel des heures
+d'entre et de sortie, aux vexations des enqutes, la surveillance de
+l'hygine et du repos des ouvrires. Pour se ddommager de ces charges
+et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la
+main-d'oeuvre fminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et
+voil comment les lois de protection, suivant la dmonstration de Mme
+Durand, ont pour rsultat certain l'abaissement des salaires. On se
+flattait de protger les femmes contre les hommes, et finalement on
+arrive protger les hommes contre les femmes. On voulait mnager la
+faiblesse de l'ouvrire, et l'on accrot l'infriorit de son labeur.
+Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'o cette
+conclusion: Voulez-vous l'galit du salaire? Vous ne l'aurez que par
+l'galit du travail. Et point d'galit dans le travail sans libert
+dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous[183]. Et sur
+la proposition de M. Tarbouriech, le Congrs de la Gauche fministe a
+vot l'application toute la population ouvrire, et sans distinction
+de sexe, d'un rgime gal de protection.
+
+[Note 183: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimre et une part
+d'exagration. L'exagration, d'abord, sera vidente pour quiconque aura
+bien voulu se pntrer des dveloppements qui prcdent. Pourquoi, en
+effet, rejeter en bloc une loi de rglementation industrielle dont
+certaines catgories d'ouvrires,--et notamment les syndicats de la
+couture,--prtendent tirer profit? En maintenant mme ces mesures
+d'exception pour les corps de mtier qui en bnficient, il n'est pas
+impossible de raliser, en certains cas, l'unification des lois de
+protection au profit des deux sexes. Notre lgislateur est entr dans
+cette voie, en fixant le maximum de la journe de travail onze heures
+pour les ouvriers et les ouvrires adultes. Par ailleurs, toutes les
+garanties prescrites en faveur de la scurit et de la salubrit du
+travail profitent aux uns et aux autres; et nous esprons bien que le
+repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps,
+aux hommes comme aux femmes. L'galit de protection pour les deux sexes
+est donc ralisable, en plus d'un point, l o ceux-ci travaillent dans
+les mmes ateliers, cooprent la mme fabrication, servent les mmes
+machines.
+
+Mais cette assimilation peut-elle tre absolue? Et elle devrait l'tre
+pour amener et justifier l'galit des salaires.--Je n'en crois rien, et
+c'est ici que m'apparat la chimre. D'abord, il arrive souvent (l'aveu
+en a t fait plus d'un congrs) que le travail de la femme ne vaut
+pas celui de l'homme. A temps gal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrire
+par la rsistance physique et la force musculaire. Je relve, dans une
+communication intressante de Mme Durand, ce passage significatif: La
+rgularit dans le travail, la continuit dans l'effort, sont, en
+gnral, contraires au temprament de la femme, qui est capable plutt
+d'efforts momentans, d'accs de zle, de ce que l'on appelle,
+vulgairement des coups de collier[184]. Est-il possible que cette
+ingalit de labeur n'engendre pas une ingalit de rmunration? La
+lassitude et l'excitabilit, les indispositions et les maladies, sont
+plus frquentes chez les ouvrires que chez les ouvriers: c'est un fait.
+Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par
+exemple, pendant de longues heures, la boutique ou l'usine, offre
+beaucoup plus d'inconvnients pour le personnel fminin que pour le
+personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 dcembre 1900 n'a
+fait bnficier d'un sige--tabouret, chaise ou strapontin--que les
+ouvrires et les employes.
+
+[Note 184: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Ds lors, comment parler srieusement d'galit de protection lgale
+entre l'homme et la femme? A peine le Congrs de la Gauche fministe
+avait-il vot cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu
+ la vrit des choses, il s'est empress de rclamer une protection
+spciale pour l'ouvrire enceinte. Pas moyen, je pense, d'tendre aux
+hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de
+travail et d'irrgularits invitables sont cause et les grossesses, et
+les couches, et l'allaitement, c'est--dire toutes les charges de la
+maternit, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider
+momentanment les forces de la femme.
+
+Ces ingalits de nature ne permettent gure, on le voit, d'unifier la
+protection pour galiser les salaires. Ce qui revient dire que la
+maternit, qui est le lot de la femme, constituera toujours (ft-elle
+simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une norme
+surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un
+conseil. Si nous voulons amliorer efficacement le sort des ouvrires,
+acceptons les services de tout le monde, d'o qu'ils viennent, du
+patron, de l'tat, de la femme elle-mme. Institutions patronales,
+rglementations lgales, oeuvres syndicales, ont un rle jouer dans le
+relvement de la condition fminine. Tirons-en tout le bien qu'elles
+comportent, ne dcourageons aucune bonne volont, et surtout
+gardons-nous des ides absolues si contraires aux complexits de la vie
+et la nature des choses!
+
+Et maintenant, quels mtiers, quelles fonctions peuvent tre ouverts
+impunment au sexe fminin, sans dtriment pour sa sant et, par suite,
+sans dommage pour la communaut? C'est une question d'espces, qu'on
+ne peut rsoudre qu'en passant en revue les diffrentes carrires,
+auxquelles les femmes prtendent s'lever en concurrence avec les
+hommes. Et parmi ces prtentions nouvelles, il en est de graves et
+d'innocentes, de srieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme
+elles le mritent, en mariant le plaisant au svre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+La concurrence fminine
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA FEMME OUVRIRE OU EMPLOYE.--PROTECTION DE LA
+ MAIN-D'OEUVRE FMININE.--ACCORD DES PRESCRIPTIONS
+ FRANAISES AVEC LES DCLARATIONS PAPALES.
+
+ II.--LA FEMME PROFESSEUR.--RPTITIONS AU
+ RABAIS.--CONDITION PRCAIRE ET DTRESSE CACHE.
+
+ III.--LA FEMME BUREAUCRATE.--EMPLOIS ET FONCTIONS QUI
+ CONVIENNENT MINEMMENT AU SEXE FMININ.
+
+ IV.--LA FEMME ARTISTE.--LA CARRIRE THTRALE.--LES
+ BEAUX-ARTS ET LES ARTS DCORATIFS.
+
+
+Avant d'entrer dans l'examen des carrires revendiques aujourd'hui par
+les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne
+reconnaissons l'tat le droit d'intervenir, avec son appareil
+coercitif, pour dpartager les deux sexes et intimer imprieusement
+l'un: Vous ferez ceci! et l'autre: Vous ferez cela! qu'autant
+qu'il s'agit d'une distinction d'attributions rclame par la nature des
+choses et dicte manifestement par le souci des intrts suprieurs de
+l'ordre public. Hors de l, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux
+hommes, le principe de la libert du travail qui, depuis la Rvolution
+franaise, fait partie de notre droit public.
+
+
+I
+
+Nous ouvrons consquemment, toutes larges, les portes de
+l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent
+d'y trouver leur gagne-pain. A cette libert nous n'apportons qu'une
+restriction: il ne saurait convenir l'tat que, sous couleur
+d'indpendance ou mme de ncessit, l'ouvrire risqut sa vie et
+compromt sa sant.
+
+C'est pour ce motif essentiel que la loi franaise lui tient
+prsentement ce langage impratif: Jeune fille ou jeune femme, tu ne
+travailleras point dans les mines, sous quelque prtexte que ce soit;
+car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour
+enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te
+reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous
+rserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil
+pour rparer tes forces et un jour de distraction pour dtendre tes
+nerfs. Je tiens ce que ta journe de travail n'excde point onze
+heures; et je m'efforcerai de la rduire davantage, si la chose est
+possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement
+aux soins du mnage. S'il m'est dfendu pour l'instant de te rserver,
+en cas de grossesse, avant et aprs les couches, une priode de repos
+conscutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une
+indemnit quivalente ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos
+finances sont gravement obres), mes inspecteurs, du moins, veilleront
+ ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta sant, toutes les
+mesures de scurit soient prises, toutes les rgles d'hygine
+observes, afin d'allger ton labeur et de protger la vie. Que si le
+zle de mes fonctionnaires te parat un peu rude ou intempestif, songe
+qu'il leur est inspir par le dsir de servir efficacement tes propres
+intrts, qui sont insparables de ceux de la race et de la patrie.
+
+Ce petit discours, plus pratique qu'loquent, mrite d'tre approuv.
+Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En
+tout cas, les bonnes chrtiennes auraient mauvaise grce l'incriminer,
+puisque les garanties tutlaires, dont la loi franaise entoure le
+travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les
+plus instantes du Souverain Pontife.
+
+Tmoin cette citation de l'Encyclique de Lon XIII sur la condition des
+ouvriers: Ce que peut raliser un homme valide et dans la force de
+l'ge, il ne serait pas quitable de le demander une femme ou un
+enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande tre observ
+strictement--ne doit entrer l'usine qu'aprs que l'ge aura
+suffisamment dvelopp en elle les forces physiques, intellectuelles et
+morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra fltrie par
+un travail prcoce, et c'en sera fait de son ducation. De mme, il est
+des travaux moins adapts la femme, que la nature destine plutt aux
+ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent
+admirablement l'honneur de son sexe et rpondent mieux, de leur nature,
+ ce que demandent la bonne ducation des enfants et la prosprit de la
+famille.
+
+Mais, si haute que soit l'autorit dont ces paroles manent, elle
+s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que
+les prescriptions civiles, prsentent un caractre masculin de
+suprieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de
+nos fires et libres fministes.
+
+Quant aux carrires bureaucratiques et librales, disons tout de suite,
+pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune
+raison srieuse d'en carter les femmes. videmment, leur place est au
+foyer plutt qu' un bureau d'enregistrement ou la barre d'un
+tribunal. Mais elles seraient mieux galement leur mnage que dans un
+atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur
+interdire d'tre ouvrires. On leur permet, dans l'industrie et aux
+champs, les besognes les plus pnibles, parce que nulle loi humaine ne
+saurait les empcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de
+quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus
+faciles et beaucoup plus rmunratrices? La libert du travail est chose
+sacre: en priver la femme, sans raison suprieure, est un crime de
+lse-humanit.
+
+Reste savoir quels emplois conviennent le mieux son sexe.
+
+
+II
+
+Depuis que l'instruction est offerte libralement aux filles et que la
+conqute des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux
+doues, l'enseignement a permis l'lite de gagner son pain sans
+droger. Les institutrices sont devenues lgion: prs de 100 000 femmes
+sont employes dans l'enseignement primaire et secondaire. L'ducation
+de leur propre sexe leur est donc peu prs exclusivement rserve.
+Dans les tablissements de l'tat, notamment, l'enseignement secondaire
+des jeunes filles est confi presque totalement un personnel fminin.
+Une douzaine de dames pdagogues sigent mme dans les Conseils de
+l'instruction publique. On les coute, on les dcore.
+
+Bien plus, on rclame le droit, pour les nouvelles agrges, de monter
+dans les chaires de l'enseignement suprieur. Cette nouveaut serait
+logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices,
+puisqu'elles fournissent des matresses distingues l'enseignement
+secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facults les
+tiendraient-elles pour des recrues ngligeables? Je sais bien que,
+prsentement, l'enseignement donn par les hommes est plus solide, plus
+lev, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes
+instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne
+puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc celles qui le
+mritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de mdecine:
+les tudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait mme que le
+professorat fminin,-- la condition qu'il s'incarne sous des espces
+jeunes et attrayantes,--ft un sr moyen d'assurer l'assiduit aux cours
+les plus rbarbatifs.
+
+Mais il n'est pas donn toutes les femmes d'tre professeurs. Et pour
+nous en tenir la ralit d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice,
+mme munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup
+mieux traite qu'une employe de magasin. Nous avons actuellement un
+pauprisme scolaire; et par ce mot nous dsignons la misre cache des
+prcepteurs, instituteurs, rptiteurs des deux sexes, frres et soeurs
+en pdagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propret
+de la tenue, une me endolorie par l'incertitude et le tourment du pain
+quotidien. Dcids ne jamais tendre la main, tenant honneur de vivre
+de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amass
+grands frais aux heures de jeunesse et d'esprance, ils sont des
+milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de
+rptitions l'usage des enfants riches, dbiles et gts, de courte et
+frle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On
+les appelle, drision! les matres libres. Rien de plus digne de
+piti que cette petite Universit dolente, besogneuse, en qute d'lves
+introuvables.
+
+La plupart de ces braves filles considrent comme le salut de trouver
+enfin,--aprs quelles dmarches et quelles tribulations!--une place dans
+une famille riche, avec une rtribution peine suprieure au salaire
+d'une domestique. L'assurance d'tre loge, couche, nourrie, vaut mieux
+que l'incertitude qui pse sur la vie des matresses de langue, de
+musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes.
+Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans
+les carrires de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en
+disputent l'entre et meurent de misre.
+
+
+III
+
+Mais, dira-t-on, de quelque ct qu'elles se tournent, les jeunes filles
+se heurtent aux mmes difficults, et souvent de pires
+injustices.--Oui, prsentement, le choix d'une profession pour une femme
+est extrmement limit. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne
+pense, peut apporter cette situation malaise une solution graduelle.
+
+Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le
+travail sdentaire, le travail assis, qui convient le mieux la femme.
+Les fonctions bureaucratiques sont donc un dbouch tout indiqu pour
+son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de
+merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et
+petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude,
+de la patience, comme la rdaction et la dlivrance des titres, le
+calcul et le service des coupons, le contrle et le classement des
+pices. L'exprience, tente par diverses socits, a dmontr que les
+femmes sont particulirement propres aux mille petits dtails d'criture
+et de comptabilit. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos
+administrations publiques et prives? Si elles en chassent les hommes,
+elles ne feront que les rendre une vie plus active et plus extrieure
+qui rentre tout fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal
+diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le
+fonctionnarisme soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas
+naturel que les femmes en profitent, puisque ce dbouch semble fait
+pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille
+leur sied mieux qu'aux hommes.
+
+Il n'est pourtant, jusqu' ce jour, que certains services de l'tat,
+comme les Postes et les Tlgraphes, quelques Socits financires et
+quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel la
+collaboration du sexe fminin. La France compte peine 50 000 employes
+d'administration. Nos prfectures et nos municipalits, nos trsoreries,
+nos recettes et nos perceptions sont gnralement rfractaires
+l'entre des femmes dans leurs bureaux. C'est peine si, Paris, la
+porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque
+temps. Pourquoi ne pas leur mnager un accs aux fonctions de
+bibliothcaire et de conservateur de muse? Leur serait-il mme si
+difficile de faire d'exacts percepteurs, et de trs suffisants receveurs
+d'enregistrement?
+
+Pour le moins, il est souhaiter que nos prventions et nos habitudes
+administratives ne s'opposent pas trop longtemps l'accession
+raisonnable des femmes aux emplois des services intrieurs de nos villes
+et de nos dpartements, la vie bureaucratique tant de celles, je le
+rpte, qui conviennent le mieux au temprament fminin. Pourquoi mme
+la loi ne rserverait-elle pas expressment au sexe fminin certaines
+carrires administratives, o la vie est douce et le travail lger? La
+couture, dcharge ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-tre se
+relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes
+vincs de leur bureau, notre domaine colonial est l qui offrirait de
+larges dbouchs aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office
+n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable,
+mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie
+bureaucratique est une forme de la vie intrieure. Elle convient aux
+femmes; et tandis qu'elle atrophie les mles, elle ferait vivre bien des
+mres.
+
+
+IV
+
+A ct du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail
+artistique.
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises jouer un rle
+sur les planches. La scne les attire. Actrices, danseuses et
+cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la
+rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France prs de 4 000 artistes
+lyriques et dramatiques. Mais part les premiers sujets, la carrire
+thtrale, si recherche qu'elle soit, apporte plus de misre que de
+profit, plus d'abaissements que de triomphes.
+
+Il se peut toutefois que le cabotinage lve quelques rares lus une
+situation suprieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues.
+Souvent les thtres ont pour directeurs des directrices. Singulire
+concidence: deux mtiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont
+l'un consiste gouverner la scne et l'autre gouverner l'tat. Les
+reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de
+puissantes reines de ferie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes
+diriger la comdie humaine. Et si minces sont devenus en politique les
+pouvoirs de notre Prsident, que nous pourrions, sans inconvnient, le
+remplacer par une Prsidente. Celle-ci ne serait pas moins dcorative,
+et elle aurait l'avantage de donner un corps et une me la Rpublique
+franaise, que la tradition nous reprsente sous les traits d'une femme
+austre et virile.
+
+Mais toutes les femmes ne pouvant songer incarner notre capricieuse
+dmocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent
+perdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600
+artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'cole des
+Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause dfinitivement gagne.
+
+Leur admission, du reste, a t fort mal accueillie par MM. les
+artistes. Ils taient l chez eux, bien tranquilles, l'aise, en
+famille,--une famille o il n'y avait que des hommes et, bien entendu,
+des hommes de gnie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de
+quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces
+nouvelles recrues s'taient masculinises de leur mieux: pince-nez,
+cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise tait
+aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire
+l'cole? Enlever ces MM. peintres et sculpteurs des diplmes et des
+mdailles qui les exonrent du service militaire. Alors, qu'on fasse
+porter le fusil ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de
+la beaut ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de
+l'mancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de
+reproduire les grces; mais ils n'entendaient point que celles-ci
+eussent la mauvaise pense de leur faire une injuste concurrence. Voil
+pourquoi ils ont cri: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour
+employer un nologisme tout fait en situation, que le rapin
+d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.
+
+Au vrai, hormis quelques places drobes ces Messieurs, la condition
+des femmes n'en sera gure amliore. La production artistique ne
+nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu' une condition, qui est
+d'avoir du talent, sinon du gnie. Or, ces qualits matresses ne
+courent point les rues. Ce n'est pas mme dans les salles d'une cole
+qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y dveloppent et s'y
+assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait
+comment! _Spiritus fiat ubi vult._ Il y a mieux faire et plus gagner
+du ct des arts dcoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec
+empressement. Les impressions et dessins sur toffes, les spcialits de
+l'ameublement et de l'ornementation intrieure, offrent un dessinateur
+de got et d'ingniosit mille occasions d'utiliser avantageusement son
+savoir et son habilet.
+
+Encore est-il que cette carrire suppose des aptitudes spciales qui ne
+sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions gnrales de la
+vie s'tant profondment modifies et se modifiant rapidement chaque
+jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et
+difficiles, mais de larges occasions de travail rmunrateur. A ct des
+rcriminations saugrenues et des dclarations extravagantes qui font
+dire bien des gens, superficiellement informs, que le fminisme n'est
+qu'exagration ou purilit, il y a des plaintes lgitimes et des
+revendications justifies qui mritent d'tre coutes et satisfaites.
+Or, c'est peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens, on veillera quelques vocations intressantes.
+Il faut aux femmes intelligentes des carrires d'un accs plus facile
+et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement
+moins alatoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'invasion des carrires librales
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA FEMME SOLDAT.--CONCURRENCE PEU REDOUTABLE POUR LES
+ HOMMES.--MANIFESTATIONS PACIFIQUES.--ASSOCIATION DES FEMMES
+ FRANAISES POUR LA PAIX UNIVERSELLE.--UN BON CONSEIL.
+
+ II--LA FEMME MDECIN.--SON UTILIT EN FRANCE ET AUX
+ COLONIES.
+
+ III.--LA FEMME AVOCAT.--REVENDICATIONS
+ LOGIQUES.--OPPOSITION DES TRIBUNAUX.--ATTITUDE DU BARREAU.
+
+ IV.--OBJECTIONS PLAISANTES OPPOSES A LA FEMME
+ AVOCAT.--LEUR RFUTATION.
+
+ V.--LA FEMME MAGISTRAT.--INNOVATION PRILLEUSE.--LA FEMME
+ A-T-ELLE L'ESPRIT DE JUSTICE?
+
+
+On n'ignore pas que le fminisme rclame l'admission des femmes toutes
+les carrires librales prsentement occupes par les hommes. Le texte
+suivant en fait foi: Le Congrs international des Droits de la Femme,
+runi Paris, en 1900, met le voeu que toutes les fonctions publiques,
+administratives et municipales, et que toutes les professions librales
+ou autres, ainsi que toutes les coles gouvernementales, spciales ou
+non, soient ouvertes tous sans distinction de sexe[185].
+
+[Note 185: Voir la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]
+
+
+I
+
+On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrire
+militaire elle-mme n'en est pas excepte. Le mtier des armes serait
+susceptible, la vrit, de satisfaire l'activit des plus ambitieuses
+et des plus ardentes. Mais on verra peut-tre quelque inconvnient
+ouvrir aux dames l'accs des rgiments. Non pas que la galanterie
+proverbiale du soldat franais puisse leur infliger d'irrespectueuses
+brimades; non pas mme que les femmes soient incapables de courage
+militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il
+n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrire. Plus prs de nous,
+les ptroleuses parisiennes ont jet sur la Commune de 1871 un clat
+particulirement flamboyant. Voil des faits qui rehaussent infiniment
+les mrites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous
+ces vivandires hroques, qui pousaient la gloire du rgiment et
+l'honneur du drapeau, prparant nos soldats au coup de feu en leur
+versant gnreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des
+prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire
+chevauche de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige
+de notre histoire nationale.
+
+Mais nulle femme ne m'en voudra de prtendre que les Jeanne d'Arc sont
+rares. Et encore bien que plus d'une Franaise se soit vaillamment
+conduite pendant la dernire guerre, il est conjecturer que la
+gnralit des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et
+les corves de la caserne. Nous exerons l un monopole que leur
+sensibilit nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se
+fassent cantinires! Par malheur, la situation est trop subalterne, et
+le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop
+loin la malignit que de fermer aux femmes l'entre de certaines
+fonctions, sous prtexte qu'elles n'ont pas rempli leur devoir
+militaire. On sait que cette condition pralable est exige des
+candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on
+sait moins, c'est qu'une femme a t carte rcemment d'un concours,
+sous prtexte qu'elle n'avait pas satisfait la loi du
+recrutement[186]. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais
+port le fusil, font de parfaits expditionnaires. N'imposons pas aux
+femmes des conditions vexatoires et ridicules.
+
+[Note 186: Voir la _Fronde_ du mercredi 12 septembre 1900.]
+
+Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines fministes
+hardies et batailleuses, rompues tous les sports et habitues toutes
+les audaces, se ft leve, au moins en esprance, jusqu'aux exercices
+violents et aux rudes preuves de la vie militaire. L'panouissement du
+troisime sexe devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais
+on nous assure que la femme future se vouera, corps et me, au
+relvement et la pacification de notre pauvre socit. En quoi,
+srement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveaut; car nos
+petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges
+aptres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devance
+depuis des sicles au milieu des populations les plus hostiles et les
+plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les
+injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanit
+ignorante et dchue.
+
+Au fond, religieuse ou laque, la femme est ne pour les oeuvres de
+paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqu cent fois:
+l'ide de la ncessit de la guerre en soi n'est pas une ide fminine.
+L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un
+doux instinct de nature et, plus particulirement, par l'instinct sacr
+de la maternit. Bien qu'elles soient exonres de l'impt du sang, il
+suffit qu'il soit pay par leurs maris et surtout par leurs fils pour
+qu'elles dtestent la guerre. Comment s'tonner qu'elles dfendent le
+fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que
+par une victoire douloureuse de la volont sur le coeur, par le
+sacrifice hroque de la sensibilit au devoir patriotique, qu'une mre
+se rsigne, et avec quel dchirement! aux violences et aux deuils des
+conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagre lvation d'me,
+les femmes se plaisent caresser le rve de la paix ternelle et de
+l'universelle fraternit.
+
+Ces ides se font jour, avec clat, dans toutes les runions fministes.
+On lit dans une lettre-circulaire adresse, en 1900, aux Congrs
+fministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui sige
+Berne: Quand les femmes feront rsolument la guerre la guerre, la
+cause de la paix dans le monde sera gagne. Et les Franaises
+s'enrlent en masse dans cette croisade gnreuse. Elles se flattent,
+suivant leur langage, de transformer les armes guerrires destructives
+en armes pacifiques productives. Mme Pognon, notamment, nous a promis
+solennellement que la femme supprimerait le rgne de la force et
+inaugurerait le rgne du droit. Comment cela? En rduisant au minimum
+l'norme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux
+oeuvres de mort[187].
+
+[Note 187: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+A cette fin, la Gauche fministe a mis le voeu que, dans
+l'enseignement de l'histoire, les ducateurs mettent en lumire la
+barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils dveloppent chez leurs
+lves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanit, de
+prfrence l'admiration des grands conqurants, violateurs de la
+Justice et du Droit. Et en plus de cette dclaration, qui part d'un
+excellent naturel, le mme congrs a engag tous les gouvernements
+mettre en pratique les principes adopts par la confrence de la Haye.
+Aprs cette double manifestation, les tats auraient mauvaise grce
+ajourner le dsarmement universel. Sinon, les femmes s'en mleront!
+Nous ne voulons pas, s'est crie l'une d'elles, que l'on fasse de nos
+fils de la chair canon; soeurs et frres en l'humanit, travaillons
+faire tomber les frontires, pour la dfense desquelles on nous demande
+la vie de nos enfants[188].
+
+On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modle du genre, cette
+vhmente apostrophe de Mme Sverine: Nous sommes des cratures
+d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois
+(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanit), les nourrir de
+notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les
+envoyer sur les champs de bataille, mutils, saignants, et criant encore
+notre nom, dans leur dernier rle et leur dernier soupir. Et avec cette
+boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulev les
+acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser
+contre la guerre la grve des ventres. Voil les hommes dment
+avertis! Et pendant ce temps-l, il se faisait, dans l'enceinte de
+l'Exposition, au palais des tats-Unis, une propagande si ardente en
+faveur du dsarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Franaises, qui se
+permirent d'lever quelques timides objections contre les ides mises,
+furent traites de femmes soldats[189].
+
+[Note 188: La _Fronde_ du 8 et du 12 septembre 1900.]
+
+[Note 189: La _Fronde_ du 12 et du 13 septembre 1900.]
+
+Toutes ces citations feront craindre peut-tre aux esprits calmes que la
+question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entrane des
+outrances fcheuses. Ce n'est point de la grve des ventres qu'il
+s'agit,--une telle menace n'tant pas d'une ralisation imminente,--mais
+des intrts suprieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre
+ l'Association des femmes franaises pour la paix universelle
+quelques ides trs simples et trs graves.
+
+L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment
+national. Ce n'est un mystre pour personne, que les ides
+internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous
+n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant,
+l'heure actuelle, l'humanit n'est qu'une fiction ou, si l'on prfre,
+une ide. O est l'humanit? En Russie? En Amrique? L, je vois bien
+des hommes, mais ils sont Russes ou Amricains avant tout. En Italie? En
+Allemagne? L, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne
+songent gure dsarmer leur nationalit au profit de la fraternit
+humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rvent qu'
+enserrer le monde entier dans les replis sans cesse tendus et
+multiplis de l'imprialisme britannique. Ils n'ont de considration que
+pour l'humanit anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que
+possible; ils sont inter-anglais, comme disait John Lemoine, qui les
+connaissait bien.
+
+N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous
+environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne
+ngocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver la main. Non;
+l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre
+dans une humanit vague et indcise, sans frontires, sans rivalits,
+sans patries. Si la France cessait d'tre la France, nous ne serions
+point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets
+anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de
+soi-mme, la conscience et l'amour de soi-mme, est indigne de vivre et
+incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue affaiblir en
+nous le sentiment patriotique,-- la veille de la grande lutte des races
+qui, vraisemblablement, remplira le vingtime sicle,--fait le jeu des
+nationalits grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.
+
+Dfions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de dsarmer imprudemment
+nos bras, d'nerver notre vaillance par un amour de l'humanit que nos
+rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression
+est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'pe dont nous
+pouvons avoir besoin demain pour dfendre nos droits. Il y a quelque
+chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix
+des dcadents et des lches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce
+pas servir encore les intrts de la paix que de pouvoir, au besoin,
+l'imposer ceux qui voudraient la troubler? Ne dposons nos armes,
+n'abaissons nos frontires, qu' la condition d'une quitable et loyale
+rciprocit. Sous cette rserve (les femmes de France, si capables
+d'hrosme, la font srement en leur coeur), il est bon, il est saint de
+rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: Bienheureux
+les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre
+nous! Et les femmes auront bien mrit de l'humanit si, par bonheur,
+force de prcher l'union entre les hommes et la fraternit entre les
+peuples, elles parviennent attnuer l'horreur ou mme diminuer la
+frquence des conflits qui ensanglantent le monde.
+
+
+II
+
+Donner des leons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses,
+c'est nous condamner pour la vie une sorte de domesticit suprieure.
+Et les plus hardies se sont miss frapper la porte des Facults de
+mdecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de rsistance.
+
+Quant l'exercice de la mdecine, je ne vois point qu'il soit
+avantageux pour personne d'en carter les femmes. C'est la conclusion
+laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacit
+individuelle, soit qu'on interroge l'intrt gnral.
+
+Et d'abord, les femmes sont naturellement indiques pour tre
+herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent dj cette
+fonction Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que
+leur nombre s'accrotra rapidement. Point d'occupation plus sdentaire
+et qui exige plus d'ordre, plus de prcision, plus de mmoire, plus de
+propret,--toutes qualits vraiment fminines. Et qui plus est, la vie
+intrieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement
+troubles ni interrompues. Trouverez-vous mme si ridicule qu'une femme
+s'occupe d'hygine ou de quelque spcialit mdicale? qu'elle donne des
+soins l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La
+vocation de mdecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus
+naturel qu'une femme traite, soigne et gurisse les femmes? Est-ce
+qu'une mre n'est pas le premier mdecin de ses enfants? Quoi de plus
+simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle
+fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conqurant
+tous ses grades? Laissez-lui faire ses tudes mdicales: la clientle
+peu fortune des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte.
+Bannissez des Facults de mdecine le matrialisme insolent et les
+liberts excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous
+servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanit.
+
+Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition?
+Aucune. Habitues aux travaux manuels les plus dlicats, on peut croire
+que les femmes mdecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que
+la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font
+preuve presque toujours d'un sang-froid avis, d'une dextrit
+ingnieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront
+peut-tre des praticiennes mrites. Beaucoup ne s'lveront pas sans
+doute au-dessus d'une honnte mdiocrit; mais tous nos mdecins
+sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes,
+il n'y faut gure songer, parat-il,--un grand nombre d'oprations
+exigeant une application prolonge, une tension de l'esprit et des
+nerfs, et mme une dpense de force musculaire au-dessus des moyens
+physiques de la femme. Nous trouvons l cette limite naturelle qui
+marque la frontire des privilges virils. L'immixtion des femmes dans
+les fonctions masculines devra toujours s'arrter devant les exigences
+organiques de leur propre constitution.
+
+En fait, on compte Paris une vingtaine de femmes mdecins, tant
+franaises qu'trangres. Et les statistiques donnent, pour toute la
+France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes mdecins. A l'heure actuelle,
+il n'est plus gure de pays o la doctoresse en mdecine soit inconnue.
+Son utilit n'est pas contestable, surtout en province et dans nos
+colonies.
+
+Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes
+franaises,--religieuses ou laques--qui, sous l'impression de scrupules
+exagrs, mais infiniment respectables, se rsignent la souffrance et
+prfrent souvent perdre la sant et la vie plutt que de recourir aux
+soins d'un homme, si g ou si discret qu'on le suppose. En plus de
+cette petite clientle rserve pour laquelle les femmes mdecins
+semblent destines, nous serions peut-tre, en cas de guerre, fort
+heureux de les trouver, ainsi que le prouve une exprience relativement
+rcente. Dans la dernire campagne Russo-Turque, les mdecins manquant,
+le gouvernement imprial fit appel aux tudiantes de quatrime et de
+cinquime anne qui rpondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les
+ravages du typhus, ni l'horreur des oprations et des pansements
+n'branlrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blesss et
+excitrent l'admiration des mdecins. Si jamais la paix boiteuse dans
+laquelle nous vivons venait tre rompue, il est plus d'une femme de
+France, dont nos chirurgiens militaires seraient mme d'apprcier,
+outre le zle et le dvouement, les aptitudes mdicales et les
+connaissances thrapeutiques.
+
+Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, o les femmes
+squestres dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le mdecin
+en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher
+aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou mme qui les tuent, en
+leur substituant des doctoresses de bonne volont,--l'exprience ayant
+tabli partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes
+comme des envoyes du ciel.
+
+Ne nous moquons point des femmes mdecins. Certes, il faut se garder de
+leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous
+venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient
+avoir grossir le personnel d'une profession o l'offre est dj
+suprieure la demande. Celles qui ont conquis leurs diplmes n'ont pas
+tard s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient gure l'emploi dans la
+mre-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un
+mouvement d'migration des femmes mdecins s'est dessin, au cours des
+dernires annes, vers les contres mahomtanes. L'ide tait bonne; et
+chez nous, Mme Chellier l'a mise profit. Triomphant de la dfiance des
+Arabes, admise pntrer sous les tentes des indignes, prodiguant ses
+soins aux femmes, aux enfants, parfois mme aux hommes, elle a parcouru
+pendant des mois la Kabylie et la rgion de l'Aurs, gagn la France
+mille sympathies et conquis pour elle-mme une popularit durable. Il
+s'ensuit que les pays de religion islamique offrent nos futures
+doctoresses un dbouch immense,--je n'ose dire un dbouch toujours
+lucratif. Ce rle d'agents de l'influence franaise aurait du moins le
+mrite de rconcilier tous les patriotes avec le fminisme, puisqu'il
+serait dmontr, grce lui, que loin de poursuivre des fins purement
+gostes, il est capable de servir utilement les intrts gnraux du
+pays. Dans une solennit officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer
+qu'il serait profitable la France de confier aux femmes mdecins des
+missions sanitaires aux colonies.
+
+
+III
+
+Depuis le 1er dcembre 1900, les Franaises peuvent exercer la
+profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur tait pas permis de se
+faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on
+ne voit pas pourquoi il leur avait t interdit de plaider, alors qu'on
+les autorisait gurir.
+
+Dans l'antiquit, le sexe faible fut admis parfois prorer devant la
+justice. L'histoire a conserv le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme
+d'un snateur, qui avait t autorise plaider pour autrui. Mais de
+cette premire avocate, Valre Maxime nous donne une ide plutt
+fcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs des aboiements;
+et telles furent ses violences et sa cupidit que son nom devint le
+plus grand outrage dont on pt cingler un visage de femme. Aprs avoir
+indiqu qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jsus-Christ, son svre
+biographe ajoute: Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit
+plutt enregistrer la mmoire de sa destruction que la date de sa
+naissance.
+
+Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicit, de
+nos jours, l'honneur de prter le serment d'avocat et de paratre la
+barre d'un tribunal, a mrit le bonheur de voir son nom passer la
+plus lointaine postrit. En revendiquant le droit de plaider pour
+autrui, elle n'a point obi, soyez-en srs, de mesquins sentiments de
+vanit ou d'intrt personnel. Son but tait plus noble et plus
+dsintress: poser un principe, tablir un usage, conqurir une libert
+pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante,
+elle n'a pas eu de peine reconnatre les imperfections de notre
+organisation sociale, et qu'aux misres, qui affligent notre vieux
+monde, il n'est qu'un remde que son sexe brle de nous administrer avec
+sagesse et autorit. On l'a dj devin: il n'y a pas en France assez
+d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation!
+Trop peu de gens prorent la face des juges; le prtoire est
+silencieux et dsert. Il est grand temps que les femmes comblent les
+vides de la corporation.
+
+Que si l'on ne gote point cette explication, on reconnatra, du moins,
+que la revendication de Mlle Chauvin tait des plus raisonnables et des
+plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il
+tait facile de prvoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la
+possession d'un titre nu, d'un parchemin dcoratif, et que, sachant
+vaincre, elle chercherait profiter de la victoire. Comment! les femmes
+sont admises, dans nos Facults de droit, suivre les cours et passer
+les examens; et, leurs tudes termines, on leur dfendrait d'en tirer
+parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses
+camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire
+une clientle, se crer une position, bref, tirer de son grade toute la
+valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la
+magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne
+consentirait point ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie,
+une contradiction, une impossibilit. Doctoresses en mdecine, il a bien
+fallu leur permettre d'exercer la profession mdicale. Licencies en
+droit, il tait invitable qu'on les admt exercer la profession
+d'avocat. Leur confrer des diplmes sans les autoriser en bnficier,
+c'tait, ni plus ni moins, une offense la logique et un dni de
+justice.
+
+Si pressantes que fussent ces considrations, les Cours d'appel de
+Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordrent pour fermer aux femmes
+l'accs du barreau[190]. Le 1er dcembre 1897, sur les conclusions de M.
+le Procureur gnral, Mlle Chauvin fut dboute de ses prtentions.
+Les motifs de l'arrt sont tirs, en substance, de l'ancien droit et des
+traditions du barreau. Lorsque le lgislateur a rtabli l'Ordre des
+avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes
+et aux rgles qui taient en vigueur avant la Rvolution; or, dans
+l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait
+toujours t considre comme un office viril; donc, aujourd'hui
+encore, la femme ne saurait y prtendre.
+
+[Note 190: Voyez _la Femme devant le Parlement_, de M. Lucien LEDUC.
+Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.]
+
+Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux
+aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils
+ne soient point recevables, consquemment, rechercher (l'arrt en fait
+la remarque) si le progrs des moeurs rend dsirable que la femme soit
+admise l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de
+croire que le Corps lgislatif de 1812 ait eu l'intention de repousser
+le serment des femmes licencies. A la vrit, une pareille prohibition
+n'est point entre dans son esprit, pour cette bonne raison que
+l'hypothse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste
+le texte de loi qui, en termes gnraux, admet au serment les licencis
+en droit; et, moins de prtendre que l'emploi du genre masculin est
+toujours restrictif du genre fminin,--ce qui n'est point
+acceptable,--il et t plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrt de
+justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facults
+de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une
+profession intellectuelle qui n'exige qu'une dpense ordinaire de force
+physique, alors qu'il ne vient l'ide de personne de leur interdire
+les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures?
+D'autant plus que la capacit est de rgle gnrale, que les incapacits
+ne se prsument pas plus que les dchances et les pnalits, que
+l'interprte ne doit pas distinguer l o le lgislateur ne distingue
+point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la
+jurisprudence est de suivre l'volution des moeurs et de seconder la
+marche des ides.
+
+Au surplus, la question n'a pas t enterre par cette sentence,
+restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses
+tudes juridiques. Il y a, sur les bancs de nos coles de droit,
+d'autres tudiantes qui brlent du mme feu sacr. C'est pourquoi,
+dfaut des magistrats qui se sont obstins faire la sourde oreille,
+notre Parlement s'est empress de leur octroyer, par une loi spciale,
+en date du 1er dcembre 1900, la facult de plaider devant les tribunaux
+franais.
+
+A cela, point d'inconvnients graves. Dernirement un btonnier de Paris
+dclarait au Palais: Nous autres gens de robe, nous sommes tous
+fministes. C'est beaucoup dire; mais, aprs tout, il n'est aucune
+bonne raison d'carter les femmes de la barre. Redouterait-on, par
+hasard, leur concurrence? Trouverait-on libral de les vincer du
+barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines coles ou de
+certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prterons point
+Messieurs les avocats d'aussi misrables calculs: un tel ostracisme
+serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas craindre, d'ailleurs,
+que les femmes leur disputent srieusement la clientle des plaideurs.
+Le barreau est trop encombr pour qu'elles s'y prcipitent en foule au
+prjudice des situations acquises.
+
+Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu'
+faire ce qu'elles dsirent on a gnralement la paix, le meilleur moyen
+de dsarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart
+ne tenaient tre avocates que parce que cette fonction leur tait
+dfendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise,
+beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les
+contentions de la chicane celles qui, doues de facults et de gots
+heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de
+leur sexe l'exhibition publique de leur personnalit.
+
+Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant
+ces dames les portes du Palais, prcipite vers le barreau une multitude
+imptueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors mme
+que le nombre des avocates ne serait pas trs considrable, les
+plaideurs, du moins, auront le droit de choisir, leur guise, sans
+distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de dfendre
+leurs intrts.
+
+
+IV
+
+Reste savoir si la justice gagnera quelque chose cette intervention
+des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'tre examine.
+
+Et d'abord, pourquoi le barreau et-il t inaccessible aux femmes? Ce
+n'est pas une situation bien difficile conqurir. Nous savons, hlas!
+par une exprience dj longue, que le grade de licenci en droit et le
+titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus frquent, sont la
+porte de toutes les intelligences. Il n'est pas craindre, d'autre
+part, que les femmes soient jamais embarrasses de parler: elles ont le
+don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses,
+opinitres, souples, ruses, habiles et promptes la riposte; elles
+savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent
+prcisment d'une locution si facile, si abondante, qu'on peut
+apprhender qu'elles n'usent avec excs des droits sacrs de la dfense?
+Certes, l'exprience atteste que les femmes silencieuses ou discrtes
+sont rares. Et c'est une rflexion de Montaigne que la doctrine qui ne
+peut leur arriver ne l'me, leur demeure en la langue. Dj, avec nos
+avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il
+pas plus difficile de mettre un frein aux panchements de leur verbe?
+Ds qu'on aura donn la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la
+leur retirer? Je rponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de
+courage et de svrit.
+
+On a vu un autre inconvnient grave,--maintenant que les prvenus
+peuvent se faire assister de leur avocat,-- donner accs une
+doctoresse, ft-elle un peu mre, dans le cabinet du juge d'instruction;
+car, partir de ce moment, les secrets de la procdure seraient trop
+mal gards. Mais les mes sensibles ont rpondu que les rudesses du
+magistrat inquisiteur et les dsagrments de l'interrogatoire seront
+adoucis et gays par les grces d'un charmant tte--tte.
+
+On a fait remarquer, dans le mme ordre d'ides, que, par le contact du
+beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient
+naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui
+retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de
+grand salon o fleuriraient toutes les civilits; que le langage du
+prtoire prendrait, de la sorte, plus de discrtion et de retenue; bref,
+que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouveles,
+tempres, affines. Est-ce donc ddaigner? On ajoute qu'aux
+plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout
+oreilles: on a beau tre juge, on n'en est pas moins homme. Quant
+penser que les magistrats seraient capables de faire une infidlit la
+justice, par condescendance pour les grces oratoires et les charmes
+persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance laquelle
+personne ne voudra s'arrter une minute.
+
+Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir
+interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, o il n'est
+point dfendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de
+tradition immmoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si
+nous n'avions peur de choquer de trs dignes susceptibilits, le jupon
+et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront frquenter le
+prtoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats
+s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats.
+Les juges eux-mmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle
+pas chaque jour des enjuponns? Sans compter que la toque ne ferait
+pas si mal sur une jolie tte; et vous pensez bien que ces demoiselles
+ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou
+quelque orgueilleux plumet.
+
+On dit encore qu'il faudra modifier, leur gard, les traditionnelles
+formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: Mon cher
+confrre! Mon cher matre! Et d'autre part, il serait inconvenant de
+fminiser cette dernire appellation. L'appellera-t-on avocate? Les
+puristes s'y refusent. A quoi de saintes mes ont rpondu que les
+catholiques, dans leurs prires, donnaient ce nom la Vierge: _Advocata
+nostra!_ ce qui signifie prcisment qu'elle plaide notre cause auprs
+du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en
+franais? C'est une simple habitude prendre.
+
+Vraiment, j'ai honte de traiter si lgrement une si grave question;
+mais le Franais, n malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait
+un crime de ne point flatter un peu sa manie. Trs srieusement, cette
+fois, j'ai l'ide que les femmes pourraient bien faire de terribles
+avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vrit,--et il leur
+est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y
+cramponner avec une obstination dmonstrative. Joignez que la premire
+qualit d'un avocat, c'est la souplesse. Pour dfendre une bonne cause,
+et surtout pour gagner un mauvais procs, il lui faut un esprit fin,
+subtil, fcond en ruses de procdure, tout un ensemble de qualits
+professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux
+seuls.
+
+Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce
+qui va contre son gr ou son caprice est rput non avenu. Une loi qui
+la gne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son
+intrt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne
+point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle dsire est en
+cause. Elle devient alors une crature de parti pris et de passion, et
+elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice.
+J'enregistre en passant cette attestation d'un matre du barreau: Il
+n'est point d'avocat qui n'ait t, ses dbuts, stupfait de
+l'intelligence ttue que certaines femmes, d'ailleurs trs fines et trs
+avises, mettent lutter contre le droit et l'vidence, ds qu'il
+s'agit de leurs propres intrts[191].
+
+[Note 191: Andr HALLAYS, _Les Femmes au barreau_. Journal des Dbats du
+19 septembre 1897.]
+
+Seulement le mme crivain se hte d'ajouter qu'en ce qui concerne les
+affaires des autres, ces mmes femmes retrouvent immdiatement leur
+sang-froid et leur lucidit. Point de doute que certaines avocates ne
+se montrent trs capables de classer un dossier et d'exposer une
+affaire, et que, l'exprience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup
+d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilit de moyens
+dconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu
+nombreuses,--l'activit des diplmes devant se porter, semble-t-il,
+avec plus de raison et plus de profit, vers les carrires sdentaires et
+tranquilles de la bureaucratie.
+
+
+V
+
+L'arrt de la Cour de Paris, qui a refus d'admettre Mlle Chauvin
+prter le serment d'avocat, signale les troites relations de la
+magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appels, le cas
+chant, suppler les juges. Or, il est incontestable que la femme ne
+saurait, dans l'tat actuel de notre lgislation, siger comme
+magistrat. Et l'arrt prcit en tirait argument pour interdire la
+femme la profession d'avocat.
+
+Au point de vue rationnel qui est le ntre, il n'y a peut-tre point une
+si indissoluble affinit entre la fonction d'avocat et la magistrature
+du juge. Et tout en ouvrant la premire la femme, nous serions dispos
+ lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais
+ lui permettre de juger, nous voyons des inconvnients graves. Le
+Parlement a partag cet avis et consacr cette distinction.
+
+Franchement, il nous rpugnerait infiniment de comparatre devant un
+aropage fminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre
+confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop
+impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colre
+est plus exalte que la ntre. _Nulla est ira super iram mulieris_,
+lit-on dans l'Ecclsiaste. C'est encore un fait d'exprience, que les
+femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont
+un esprit de rancune, un got de vengeance, plus vivace, plus ardent,
+plus obstin. Presque toutes les dnonciations anonymes, que reoit la
+police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.
+
+Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui
+les rend si facilement mdisantes. Avez-vous remarqu qu'entre elles,
+elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs
+impressions sont si mobiles que certaines inclinent mme affirmer,
+comme des ralits indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou
+qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc
+renoncer leurs plus jolis dfauts, et aussi leurs qualits les plus
+sduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des
+piges au sentiment de la justice.
+
+Il n'est pas jusqu' leur bont, en effet, qui ne nous fasse douter de
+leur impartialit. En toute matire, les questions de personnes priment,
+ leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de
+leur coeur. Le jugement logique et la raison dmonstrative ont moins de
+prise sur leur esprit qu'une motion quelconque. Elles auraient mille
+peines s'empcher d'absoudre par pure sympathie ou s'abstenir de
+condamner par simple animosit personnelle. La plupart des femmes n'ont
+gure de principes, dit La Bruyre; elles se conduisent par le coeur.
+Bien vraie encore cette pense de Thomas: Les femmes font rarement
+comme la loi qui prononce sans aimer ni har. Leur justice, elles,
+soulve toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont
+condamner ou absoudre. C'est bien cela: leurs sentences procdent du
+coeur plus que de la froide et impartiale raison.
+
+Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas
+incapable de passion; l'intrt ou l'antipathie peut l'entraner un
+dni de justice. La faveur politique a trop de part dans son
+recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une
+impeccable et sereine impartialit. Et puis, le plus honnte magistrat
+du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse
+faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, mme en
+fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le
+grave dfaut de garder difficilement cet quilibre, cette pondration,
+cette stabilit entre les impressions contraires, qui est la grande
+proccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons
+prpondrant chez le sexe faible, empche le jugement d'tre attentif et
+froid, suffisamment sr, scrupuleusement quitable. Les natures
+sensibles restent difficilement dans la vrit. Leur raison est la
+merci des motions violentes.
+
+Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se dfier de leurs
+jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles
+dtestent. Les plus distingues conviennent, en cela, de leurs
+faiblesses. Tmoin cet aveu de Mme de Rmusat: Doues d'une
+intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons
+souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement mues pour
+demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous
+va mieux qu'observer. Mauvaise disposition pour bien juger!
+
+Au vrai, la conscience fminine a des soubresauts et des oscillations,
+qui la jettent droite ou gauche en des excs de faiblesse ou de
+svrit. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui
+ramne (j'y insiste) toute question de justice, soit la sympathie qui
+absout par tendresse ou par commisration, soit l'antipathie qui
+condamne par aversion ou par dpit. Autrement dit, plus compatissantes
+et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins
+quitables. L'injustice est leur pch capital. Bien peu y chappent.
+Passionnes naturellement, partiales inconsciemment, elles s'meuvent
+trop profondment, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine
+ont trop d'empire sur leurs mes. Chez elles, surtout, la tendre
+commisration l'emporte sur la stricte quit. Aprs s'tre apitoyes
+sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamn. Aprs avoir cri
+vengeance, elles demanderont grce. Abandonnez les criminels la
+justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le
+premier mouvement, quitte les remettre en libert dans le second.
+
+Mettons que j'exagre. Faisons mme aux femmes, si vous voulez, une
+place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de
+prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission
+la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les dcisions
+dconcertent dj la justice et le bon sens,--serait un remde pire que
+le mal. Cela est si vrai que certains tats occidentaux de l'Union
+amricaine les ont exclues du jury, aprs les y avoir admises titre
+d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans
+tenir compte des preuves.
+
+En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le
+glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait
+sans doute de son mieux, droite et gauche, avec une sainte colre,
+mais sans peser pralablement le pour et le contre dans la paix et la
+srnit de sa conscience. Conservons donc nos juges masculins le
+monopole de la justice; mais, de grce! choisissons-les bien. A parler
+franchement, les femmes auraient tort de prtendre toutes les
+fonctions viriles la fois. Un peu de patience, s'il vous plat! On
+verra plus tard. L'avenir de la femme dpend des fruits que produira
+l'mancipation graduelle de son sexe.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Le fminisme colonial
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--ENCOMBREMENT DE TOUS LES EMPLOIS DANS LA
+ MRE-PATRIE.--MIGRATION DES FEMMES AUX COLONIES.
+
+ II.--LA FRANAISE EST TROP SDENTAIRE.--PAS DE COLONISATION
+ SANS FEMMES.--LES APPELS DE L'UNION COLONIALE.
+
+ III.--CONCLUSION.--EST-IL CRAINDRE QUE L'MANCIPATION
+ CONOMIQUE DNATURE ET ENLAIDISSE LA FRANAISE DU XXe
+ SICLE?--RSISTANCES MASCULINES.--AVIS AUX FEMMES.
+
+
+Et maintenant une rflexion gnrale s'impose. Ouvrons aux femmes tous
+les emplois industriels, toutes les carrires librales: en seront-elles
+beaucoup plus avances? pourront-elles se frayer un chemin travers la
+foule qui les encombre? Retenons qu' chaque porte les hommes se
+bousculent et s'crasent. Est-il donc croyable que le sexe faible
+parvienne enlever au sexe fort des occupations rmunratrices, pour
+chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les
+places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux
+femmes? Ds lors, puisque les fonctions intrieures sont occupes,
+surpeuples, satures, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au
+dehors des occasions de travail qui font dfaut dans la mre-patrie.
+
+
+I
+
+Point besoin, pour cela, d'migrer l'tranger. Nos colonies nouvelles,
+o tout est crer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des
+dbouchs et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la
+mtropole, o l'encombrement des professions condamne les mieux armes
+pour la lutte la souffrance ou la mdiocrit. Que ne sont-elles plus
+nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'coutant que
+leur bravoure et leur dvouement, s'en vont sur les terres neuves servir
+la patrie aux cts de leurs maris? Combien de jeunes filles mritantes,
+adroites, conomes, qui tranent une vie troite et gne parmi les durs
+travaux d'un mnage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou
+dans quelque bicoque lzarde de nos provinces endormies,--et qui
+pourraient trouver au-del des mers, avec une existence plus libre et
+plus large, un emploi, une situation, souvent mme une famille?
+
+Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit tre
+l'vnement final dsir, la conclusion entrevue et prpare. A quoi bon
+migrer pour se crer au loin un foyer qui risque de rester dsert? A
+peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur
+et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes faons, traites
+par les colons en pouses possibles. Les femmes font prime en de
+certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute
+nouveaut, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces thories de
+jeunes filles, pour ces convois prcieux de chres cratures d'une garde
+si difficile, que nous convions la conqute du monde sauvage. Mais
+nous sommes loin de l'ancien rgime, qui confiait aux Manon Lescaut le
+soin de peupler et de rjouir ses colonies.
+
+En ralit, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations,
+des professions mme essentiellement fminines, qui, au regret des
+colons, n'ont pas encore de reprsentants. M. Chailley-Bert, qui s'est
+fait une spcialit des questions coloniales, nous apprenait rcemment
+qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hano, Haphong, Nam-Dinh, ont
+besoin de couturires et de modistes; que les fonctionnaires maris,
+rsidents de toutes classes, gnraux et officiers suprieurs,
+directeurs des travaux publics et des affaires indignes, sollicitent
+parfois des institutrices pour l'ducation de leurs enfants; que les
+commerants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier une
+comptable entendue la direction de leur intrieur ou les menues besognes
+de leur domaine; bref, que, dans la socit de l-bas, il y a des cases
+vides qui pourraient tre occupes avec profit par les femmes.
+
+
+II
+
+Mais il faudrait avoir le courage d'migrer. Et par malheur, la
+Franaise est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins dracinable que
+l'Anglaise ou l'Amricaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous,
+avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux
+quatre points cardinaux.
+
+On a beau lui dire, avec M. Jules Lematre, qu'elle trouverait au-del
+des mers un emploi de son nergie plus intressant et plus
+profitable que de tirer le diable par la queue dans une troite
+chambre de Paris, et qu'en suivant l-bas son cousin ou son ami
+d'enfance, elle deviendrait la reine d'une concession fonde dans la
+brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau
+lui dire, avec Mme Arvde Barine, qu'une fille bien ne, qui a bon pied,
+bon oeil, la tte fire et le coeur chaud, devrait faire faire la
+lessive sous une autre latitude des femmes noires, jaunes ou brunes,
+plutt que de la couler elle-mme toute sa vie en vue du clocher
+natal; on a beau lui rappeler ses anctres, les braves femmes de
+Normandie ou de Bretagne, qui ont contribu fonder et peupler le
+Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une trs mdiocre inclination
+pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de
+Parisiennes touffent, plissent, vgtent, souffrent, languissent au
+cinquime tage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard!
+Rien que la banlieue leur parat un lieu d'exil.
+
+Et la provinciale n'est pas plus facile transplanter. C'est une sorte
+d'esclave volontaire attache la glbe. Au bout de quelques semaines
+de dplacement, lorsqu'elle se risque voyager, elle a comme la
+nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des
+relations, des habitudes, qui l'enchanent au sol, est un sacrifice
+qu'elle n'accomplit jamais de son plein gr. Dire adieu la terre et au
+ciel de la douce France, est une rupture laquelle elle ne se rsout
+point sans douleur et sans regret.
+
+Et pourtant, comment le Franais peut-il devenir aventureux et se faire
+colon, si la Franaise refuse de le suivre ou l'empche de partir? C'est
+bien la peine d'exciter le coq gaulois s'envoler par-del les mers, si
+les poules mouilles, qui l'entourent, se cramponnent obstinment leur
+perchoir! S'enfermer entre les frontires de la France, sous prtexte
+qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent
+l'est, trop de pluie l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvde
+Barine, agir et raisonner en empaille.
+
+Si le fminisme est vraiment une doctrine de fiert, de courage et
+d'indpendance, ennemie du prjug, de la routine, de l'immobilit, s'il
+aime copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Amricaine, il
+doit s'appliquer sans retard convertir la Franaise d'aujourd'hui, si
+timide et si casanire, en forte et brave crature rsolue secouer ses
+habitudes sdentaires, lcher les jupes de sa maman, conqurir la
+pleine libert de ses mouvements. Il y va de son intrt, de la fortune
+de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcrot, de la grandeur
+et de la vitalit du pays. En France, je le rpte, les places manquent
+aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des
+terres vacantes, des emplois inoccups: qu'ils aillent donc les prendre!
+Symptme rassurant: on nous affirme que les femmes franaises, en qute
+d'une position, ne sont pas restes sourdes aux appels de l'Union
+coloniale, institue prcisment pour diriger un courant d'migration
+des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des
+couturires, des modistes, des sages-femmes et mme des demoiselles sans
+profession, pousses par le bon motif, se mettent avec empressement la
+disposition du comit. Il s'est mme constitu une Socit franaise
+d'migration des femmes, dont Mme Pgard est la secrtaire gnrale.
+
+Voil du fminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme
+libre, l've nouvelle, l'indpendance et l'galit intgrales des sexes
+ne sont que des turlutaines inquitantes ou risibles. Mais on a pu
+voir qu' ct de ce fminisme extravagant, qui est une pose et parfois
+mme une carrire, et dont les lucubrations seraient plutt joyeuses,
+si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles dj portes aux
+hallucinations les plus chimriques et aux rveries les plus
+fcheuses,--il en est un autre srieux, pratique, sens, qui s'efforce
+de faire la femme contemporaine une situation digne des temps
+nouveaux.
+
+
+III
+
+Et maintenant, que les philosophes, les potes et, plus gnralement,
+tous les esprits dlicats sur lesquels la femme a conserv la
+souverainet de l'amour et de la beaut, s'affligent de
+l'industrialisme qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de
+la diminution du sens esthtique, de la proccupation excessive des
+soucis d'argent, des brutalits croissantes du combat pour la vie, qui
+touffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les
+dons, toutes les grces du sexe fminin; qu'ils dnoncent le fminisme
+comme un malheur public; qu'ils y voient une dviation des aptitudes
+rationnelles de la femme, une perversion de son rle traditionnel, une
+dgnrescence o s'moussent peu peu toutes les amorces dont la
+nature l'a doue pour la survivance et le salut de l'espce,--rien n'y
+fera. Il faut vivre.
+
+Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure ncessit psera
+douloureusement sur le XXe sicle qui commence. Mais ayons foi dans
+l'ternel fminin. A ceux qui pensent avec tristesse et dcouragement
+que, dans ce nouvel tat de choses, la femme perdra la plupart des
+qualits dont son charme est fait, et qu' force de poursuivre les mmes
+vues, les mmes ambitions et les mmes carrires que l'homme, force de
+se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne
+peut manquer de se dnaturer et de s'enlaidir; tous ceux, en un mot,
+qui tremblent de la voir se viriliser grossirement, nous avons une
+remarque rassurante faire: la femme est possde du dmon de la
+coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire
+aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout fait
+d'tre femme.
+
+Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous
+les emplois lucratifs: Place aux femmes? Ce serait peine perdue. Notre
+sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il dtient de temps
+immmorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part,
+la nature les prdestinant, avant tout, au rle d'pouse et de mre, ce
+n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites
+pour les carrires actives et les professions contentieuses.
+
+Il ne sera donc profitable qu' une minorit de mener une existence
+dissipe en occupations extrieures. Combien peu russiront, notamment,
+dans les fonctions librales dont tant d'hommes font le sige, eux
+aussi, sans succs et sans profit! La mdecine et surtout le barreau
+rservent aux futures doctoresses plus de dboires que d'affaires et de
+clients. Si mme, par malheur, le sexe fminin arrivait prendre pied
+solidement dans les positions que nous occupons en matres, nous
+estimons qu'il n'aurait gure s'en fliciter. Ne verrait-on pas alors
+se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs
+femmes? Trop nombreux sont dj ces hommes mprisables entre tous,
+depuis le gentilhomme ruin qui redore son blason avec la dot d'une
+roturire, jusqu' l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres,
+le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que l o les
+femmes font la besogne des hommes, ceux-ci tranent dans l'oisivet et
+la dpravation une existence inutile et despotique.
+
+Que si, enfin, ces prvisions longue chance paraissaient excessives
+ou aventureuses, on nous concdera, au moins, que tout progrs ralis
+par la femme dans la voie de l'galit conomique et sociale, avivera la
+lutte pour la vie entre les deux moitis de l'humanit. Chaque droit
+qu'elle aura conquis nous dchargera d'une partie de nos devoirs envers
+elle. Tolsto l'a dit avec esprit: C'est parce qu'on leur refuse des
+droits gaux ceux des hommes, que les femmes, comme des reines
+puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf diximes de
+l'humanit. Mais ds que l'galit sera rtablie et la bataille
+imprudemment commence, j'ai l'ide que la brutalit masculine aura beau
+jeu. Qui sait si, habitu voir dans la femme, non plus un tre faible
+ protger, mais une concurrente redouter et une rivale combattre,
+l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagn en
+indpendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se prcipiter
+ l'assaut des carrires viriles par bravade ou par vanit, et de ne
+marcher sur les brises des hommes qu'autant que la ncessit l'y
+contraindra. Hors d'une situation conqurir pour soutenir le poids de
+la vie, ses ambitions inconsidres lui vaudraient peut-tre de dures
+reprsailles. O l'pre concurrence commence, la douce urbanit finit.
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+ PAGES
+
+AVERTISSEMENT AU LECTEUR 1
+
+LIVRE I
+TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES
+
+CHAPITRE I
+L'esprit fministe
+
+I.--Ce que la fminisme pense de l'assujettissement et de
+l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptmes
+d'mancipation. 1
+
+II.--Gense de l'esprit fministe en France.--Son but.--Rves
+d'indpendance. 4
+
+III.--Les dolances du fminisme et les droits de la femme. Notre
+plan et notre division. 6
+
+CHAPITRE II
+Tendances d'mancipation de la femme ouvrire
+
+I.--D'o vient le fminisme?--Son origine amricaine.--Ses
+tendances diverses. 10
+
+II.--Affaiblissement de la moralit du peuple.--L'ouvrier ivrogne
+et dbauch.--Pauvre pouse, pauvre mre! 12
+
+III.--Difficults croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et
+l'pargne de l'ouvrire. 15
+
+CHAPITRE III
+Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise
+
+I.--Portraits, d'aeules.--Nos grand'mres et nos filles.--La
+Parisienne et la Provinciale. 17
+
+II.--Les mancipes sans le savoir.--La faillite du mari. 20
+
+III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute
+bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premires, gots d'indpendance
+des secondes; hardiesse et prcocit des unes et des autres. 22
+
+IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses ides
+d'indpendance. 24
+
+CHAPITRE IV
+Tendances d'mancipation de la femme mondaine
+
+I.--Les outrances du thtre et du roman.--Le monde o l'on
+s'amuse.--Le fminisme exotique et jouisseur. 27
+
+II.--La femme oisive et dissipe.--Ce qu'est la mre, ce que sera
+la fille. 29
+
+III.--Demi-vierge et demi-monstre.--O est l'ducation familiale
+d'autrefois? 31
+
+CHAPITRE V
+Tendances d'mancipation de la femme nouvelle
+
+I.--Les professionnelles du fminisme sont de franches
+rvoltes.--Le proltariat intellectuel des femmes. 33
+
+II.--Nouveauts inquitantes de langage et de conduite.--La femme
+libre.--tat d'me anarchique. 35
+
+CHAPITRE VI
+Modes et nouveauts fministes
+
+I.--Le fminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce
+qu'on attend de la bicyclette. 39
+
+II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume
+fminin se masculinise.--Exagrations fcheuses. 42
+
+III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle
+femme? 47
+
+
+LIVRE II
+GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES
+
+CHAPITRE I
+Le fminisme rvolutionnaire
+
+I.--Les groupements fministes d'aujourd'hui.--Prtentions
+collectivistes.--Point d'mancipation fministe sans rvolution
+sociale. 51
+
+II.--Schisme entre les proltaires et les bourgeoises.--Les
+intrts de l'ouvrier et les intrts de l'ouvrire. 55
+
+CHAPITRE II
+Le fminisme chrtien
+
+I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit
+catholique et l'esprit protestant. 59
+
+II.--Rudesse des Pres de l'glise envers l've pcheresse.--Le
+Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les rhabilite
+et les ennoblit. 62
+
+III.--Le fminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit
+paen.--L'galit humaine et la hirarchie conjugale. 66
+
+IV.--Double courant des ides chrtiennes.--Tendances catholiques
+et protestantes favorables la femme.--Fminisme qu'il faut
+combattre, fminisme qu'il faut encourager.--Organes du fminisme
+chrtien. 70
+
+CHAPITRE III
+Le fminisme indpendant
+
+I.--Point de compromission avec le socialisme ou le
+christianisme.--Les hommes fministes.--Leurs fictions
+potiques.--La femme des anciens temps. 75
+
+II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les fministes; ce qu'en
+disent les sociologues. 78
+
+III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile
+d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables crivains.--Leurs
+exagrations littraires. 81
+
+IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la
+femme peut reprocher l'homme. 83
+
+CHAPITRE IV
+Nuances et varits du fminisme autonome
+
+I.--Les modres et les habiles.--La droite librale. 88
+
+II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre
+fministe. 90
+
+III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti
+avanc.--L'extrme-gauche intransigeante.--Effectif total des
+diffrents groupes. 92
+
+CHAPITRE V
+Manifestations et revendications fministes
+
+I.--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes
+diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrs de 1900. 97
+
+II.--La Droite fministe.--Congrs catholique.--Premier dbut du
+fminisme religieux. 100
+
+III.--Le Centre fministe.--Congrs protestant.--Moins de bruit
+que de besogne. 103
+
+IV.--La Gauche fministe.--Congrs radical-socialiste.--Tendances
+audacieuses. 105
+
+V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le fminisme peut tre
+dangereux et malfaisant.--Complexit du problme fministe.--Notre
+devise. 109
+
+
+LIVRE III
+MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME
+
+
+CHAPITRE I
+Les ambitions fminines
+
+I.--La femme nouvelle veut tre aussi instruite que
+l'homme.--L'galit des intelligences doit conduire l'galit
+des droits. 115
+
+II.--Coup d'oeil rtrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe
+sicles ont pens de la femme.--Le pass lui fut dur.--Raction
+du prsent. 119
+
+III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes
+directeurs.--La division du travail et la diffrenciation des
+sexes.--L'galit morale dans la diversit
+fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien gnral de
+la famille et de l'espce. 122
+
+CHAPITRE II
+A propos de la capacit crbrale de la femme
+
+I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme
+vaut-il celui de l'homme?--Crniomtrie amusante. 130
+
+II.--Les savants se rservent.--Une forte tte ne se connat bien
+qu' ses oeuvres. 133
+
+CHAPITRE III
+S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit
+intellectuelle
+
+I--L'intelligence moyenne des deux sexes s'gale et se
+vaut.--L'instruction peut elle accrotre les aptitudes et les
+capacits de la femme?--Est-il exact de dire que les mes n'ont
+point de sexe? 137
+
+II.--De la primaut historique de l'homme.--Le gnie est
+masculin.--L'esprit crateur manque aux femmes.--O sont leurs
+chefs-d'oeuvre. 142
+
+III.--Le gnie et la beaut.--A chacun le sien.--Les deux moitis
+de l'humanit. 147
+
+CHAPITRE IV
+Psychologie du sexe fminin
+
+I.--Du temprament fminin.--Impressionnabilit nerveuse et
+sensibilit affective.--La perception extrieure est-elle moins
+vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse,
+amour. 152
+
+II.--Vertus et faiblesses du sexe fminin.--Les femmes sont
+extrmes en tout.--Piti, dvouement, religion.--La femme
+criminelle.--Coquetterie et vanit. 156
+
+III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volont de la
+femme est-elle plus impulsive que la ntre?--Indcision ou
+obstination.--Le fort et le faible du sexe fminin. 162
+
+CHAPITRE V.
+L'intellectualit fminine
+
+I.--Caractres prdominants de l'intelligence fminine: intuition,
+imagination, assimilation, imitation. 165
+
+II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme,
+les ides gnrales, le don d'abstraire et de synthtiser. 170
+
+III.--D'un sexe l'autre, il y a moins ingalit que diversit
+mentale.--Par o l'intelligence fminine est reine: les grces
+de l'esprit et le sens du rel. 176
+
+CHAPITRE VI
+Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme
+
+I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture,
+dcoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention. 181
+
+II.--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses
+dispositions de la femme pour les unes et pour les
+autres.--L'esprit fminin semble plus rfractaire aux sciences
+morales. 183
+
+III.--Et la littrature?--Supriorit de la femme dans la
+causerie et l'ptre.--Le style fminin.--A quoi tient
+l'infriorit des femmes potes? 186
+
+IV.--Hostilit croissante des femmes de lettres contre
+l'homme.--Action souveraine du public fminin sur la production
+artistique et littraire. 191
+
+V.--Il n'y a pas, d'homme femme, identit ni mme galit de
+puissance mentale, mais seulement quivalence sociale.--Pourquoi
+leurs diversits intellectuelles sont harmoniques. 195
+
+
+LIVRE IV
+MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME
+
+
+CHAPITRE I
+S'il convient de mieux instruire les filles
+
+I.--Le pour et le contre.--Double conception du rle de la femme. 201
+
+II.--Utilit d'une meilleure instruction de la femme pour
+elle-mme, pour le mari et pour les enfants. 204
+
+III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions
+de femmes.--L'ducation fminine est trop souvent frivole et
+superficielle. 207
+
+IV.--Il faut inculquer la jeune fille des gots plus srieux
+et la mieux prparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis
+d'ducateurs clbres. 211
+
+CHAPITRE II
+Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles
+
+I.--L'ducation des filles doit tre conforme aux destines de la
+femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--duquer, c'est former une
+personne humaine. 214
+
+II.--Culture rationnelle.--A propos de l'enseignement
+secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction
+professionnelle.--cueils viter: l'inflation des tudes et
+le surmenage des lves. 217
+
+III.--Culture morale.--Aprs la formation de la raison, la
+formation de la conscience et de la volont.--Menus propos de
+pdagogie fminine.--Ides nouvelles sur l'ducation des
+filles.--La dogmatique de l'amour.--Nos scrupules. 225
+
+IV.--Culture sociale.--Esprit nouveau de l'ducation moderne des
+filles.--O est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles
+objections: ce qu'on peut y rpondre. 233
+
+V.--Culture religieuse.--L'me des femmes et le besoin de
+croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si
+l'instruction est un danger pour la religion et la moralit des
+femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable la
+pit et la vertu des filles. 244
+
+CHAPITRE III
+De l'instruction intgrale
+
+I.--Le programme du fminisme radical.--Variantes
+habiles.--Instruction ou ducation? 251
+
+II.--Ides collectivistes.--Ides anarchistes.--Appel la
+sociale et la mcanique. 255
+
+III.--L'instruction peut-elle s'tendre toute la jeunesse et
+ toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon
+dans l'idal de l'instruction pour tous. 259
+
+IV.--L'instruction intgrale des femmes doit-elle tre laque?
+gratuite? obligatoire?--Dfense des femmes chrtiennes! 263
+
+V.--Illusions et dangers de l'instruction base
+encyclopdique--L'instruction intgrale a-t-elle quelque vertu
+ducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beaut. 267
+
+VI.--Notre formule: l'instruction complte pour les plus capables
+et les plus dignes.--Point de baccalaurat pour les
+filles.--Conclusion. 271
+
+CHAPITRE IV
+La coducation des sexes
+
+I.--La coducation intgrale prconise par la Gauche
+fministe.--Coducation familiale.--Coducation primaire. 274
+
+II.--Coducation secondaire.--Le collge mixte des
+tats-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose. 276
+
+III.--Ct moral--Tmoignages contradictoires.--Ce qui est
+possible en Amrique est-il dsirable en France?--Inconvnients
+probables.--L'ge ingrat.--Contacts prilleux.--Pour et contre la
+sparation des sexes. 279
+
+IV.--Ct mental.--Dveloppement ingal de la fille et du
+garon.--Psychologie du jeune ge.--La crise de pubert. 287
+
+V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de
+l'enseignement fminin.--Convient-il de les unifier?--La
+coducation intgrale est un symbole fministe.--Dclarations
+significatives. 291
+
+VI.--Coducation suprieure et professionnelle.--Est-elle une
+ncessit?--Accession des jeunes filles aux cours des
+Universits.--Ce qu'il faut en penser. 296
+
+CHAPITRE V
+Les conflits de l'esprit et du coeur
+
+I.--Dangers d'une instruction inconsidre.--La facult de
+comprendre et la facult d'aimer.--L'intellectualisme fminin et
+le mariage. 303
+
+II.--La femme savante et les soins du mnage et du foyer.--Adieu
+la bonne et simple mnagre! 307
+
+III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce
+des sexes.--Clubs de femmes.--Point de sparatisme!--Ce que
+l'individualisme des sexes ferait perdre l'homme et la femme. 309
+
+IV.--L'mancipation intellectuelle et la maternit.--Instruction
+et dpopulation. 314
+
+CHAPITRE VI
+Les infortunes de la femme savante
+
+I.--L'instruction et ses dbouchs insuffisants.--Mcomptes et
+dceptions. 318
+
+II.--Surmenage crbral et dbilit physique.--Ingalit des
+forces de l'homme et de la femme. 321
+
+III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les pines de la
+science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu. 324
+
+CHAPITRE VII
+Instruisez-vous, mais restez femmes
+
+I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supriorit morale
+du sexe fminin sur le sexe masculin.--Beaut et bont. 330
+
+II.--Ce qu'a produit la vieille ducation franaise.--L'antagonisme
+des sexes est antisocial et antihumain. 334
+
+III.--Le vrai et utile fminisme.--Rgnration sans rvolution. 337
+
+
+LIVRE V
+MANCIPATION, CONOMIQUE DE LA FEMME
+
+
+CHAPITRE I
+La question du pain quotidien
+
+I.--Aspects conomiques de la question fministe.--Aggravation
+de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite
+bourgeoisie. 342
+
+II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement
+d'ambition.--Il faut des places aux diplmes. 344
+
+III.--Dbouchs ouverts l'activit des femmes.--Le
+mariage.--Le couvent.--La femme pasteur. 346
+
+IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition
+pnible et efface.--La dvotion leur suffit-elle? 350
+
+CHAPITRE II
+Du rle social de la femme
+
+I.--Charit religieuse et charit laque.--Le fminisme
+philanthropique. 355
+
+II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe
+fminin.--Le relvement de la femme par la femme. 359
+
+III.--La question des domestiques.--Dolances des
+matres.--Dolances des servantes. 361
+
+IV.--L'ouvrire des villes et la mutualit.--Misre
+soulager.--Moralit sauvegarder.--Aide-toi, la charit
+t'aidera! 365
+
+V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance
+prive.--Les devoirs de l'heure prsente: le devoir social et
+le devoir patriotique. 369
+
+CHAPITRE III
+Doctrines rvolutionnaires
+
+I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menace
+par les unes et par les autres.--Identit de but, diversit de
+moyens. 375
+
+II.--Doctrine collectiviste.--L'indpendance de la femme
+future.--Notre ennemi, c'est notre matre. 378
+
+III.--L'ouvrire se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons
+de douter.--Inconsquences du proltariat masculin. 380
+
+IV.--Doctrine anarchiste.--La libert par la diffusion des
+lumires.--Le ractionnaire Voltaire. 383
+
+V.--Encore l'instruction intgrale.--L'avenir vaudra-t-il le
+pass?--La femme sera-t-elle plus honnte et plus heureuse? 385
+
+CHAPITRE IV
+L'conomie chrtienne
+
+I.--Le socialisme chrtien.--Dissentiments irrductibles entre
+la Rvolution et l'glise. 388
+
+II.--L'homme la fabrique et la femme au foyer.--La famille
+ouvrire dissocie par la grande industrie.--Interdiction pour
+la femme de travailler l'usine. 390
+
+III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette
+exception est elle justifie?--Pourquoi les prohibitions
+catholiques sont malheureusement impraticables. 392
+
+CHAPITRE V
+Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie
+
+I.--Notre idal pour l'avenir.--Nos concessions pour le
+prsent.--Point de thories absolues.--Il faut vivre avant tout. 398
+
+II.--Restrictions apportes au travail fminin dans l'intrt de
+l'hygine et de la race.--Thorie de la femme malade: ce qu'elle
+contient de vrai. 401
+
+III.--Aperu des rglementations de la foi franaise relatives au
+travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficults
+d'application.--Leur ncessit, leur lgitimit. 404
+
+CHAPITRE VI
+Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire
+
+I.--Infriorit regrettable de certains salaires fminins.--Ses
+causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs
+carter ou retenir.--Solutions proposes. 408
+
+II.--Ingalit des salaires de l'ouvrire et de
+l'ouvrier.--Dolances lgitimes.--A travail gal, gal salaire
+pour l'homme et pour la femme. 415
+
+III.--Protection de la mre et de l'enfant nouveau-n.--OEuvres
+prives.--Intervention de l'tat.--Une proposition excessive:
+hospitalisation force de la femme enceinte. 418
+
+IV.--Protestation de tous les groupes fministes contre la loi
+de 1892.--La rglementation lgale fait-elle l'ouvrire plus
+de mal que de bien? 424
+
+V.--Pourquoi le fminisme ne veut plus de lois de
+protection.--Un mme rgime lgal est-il possible pour les deux
+sexes? 430
+
+CHAPITRE VII
+La concurrence fminine
+
+I.--La femme ouvrire ou employe.--Protection de la
+main-d'oeuvre fminine.--Accord des prescriptions franaises avec
+les dclarations papales. 436
+
+II.--La femme professeur.--Rptitions au rabais.--Condition
+prcaire et dtresse cache. 438
+
+III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent
+minemment au sexe fminin. 440
+
+IV.--La femme artiste.--La carrire thtrale.--Les beaux-arts
+et les arts dcoratifs. 442
+
+CHAPITRE VIII
+L'invasion des carrires librales
+
+I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les
+hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes
+franaises pour la paix universelle.--Un bon conseil. 446
+
+II.--La femme mdecin.--Son utilit en France et dans les
+colonies. 452
+
+III.--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des
+tribunaux.--Attitude du barreau. 455
+
+IV.--Objections plaisantes opposes la femme avocat.--Leur
+rfutation. 460
+
+V.--La femme magistrat.--Innovation prilleuse.--La femme a-t-elle
+l'esprit de justice? 463
+
+CHAPITRE IX
+Le fminisme colonial
+
+I.--Encombrement de tous les emplois dans la
+mre-patrie.--migration des femmes aux colonies. 469
+
+II.--La Franaise est trop sdentaire.--Pas de colonisation sans
+femmes.--Les appels de l'Union coloniale. 470
+
+III.--Conclusion.--Est-il craindre que l'mancipation conomique
+dnature et enlaidisse la Franaise du XXe sicle?--Rsistances
+masculines.--Avis aux femmes. 473
+
+
+IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le fminisme franais I, by Charles Turgeon
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FMINISME FRANAIS I ***
+
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+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le fminisme franais I, by Charles Turgeon
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+Title: Le fminisme franais I
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+Author: Charles Turgeon
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+Release Date: September 17, 2009 [EBook #30008]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FMINISME FRANAIS I ***
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+Produced by Pierre Lacaze, Rnald Lvesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+<br><br>
+
+
+
+<h4>LE</h4>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3><i>L'mancipation individuelle et sociale<br>
+de la Femme</i></h3>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>Charles TURGEON</h3>
+
+<h5>Professeur d'conomie politique la Facult de Droit<br>
+de l'Universit de Rennes</h5>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<p class="mid">Librairie de la Socit du Recueil gnral des Lois et des Arrts<br>
+<span class="sml">FOND PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS</span><br>
+Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL<br>
+<span class="sml"><i>22, rue Soufflot, 5e arrondt.</i></span><br>
+L. LAROSE, Directeur de la Librairie</p>
+<p class="mid">__</p>
+<h4>1902</h4>
+
+<a name="avert" id="avert"></a>
+<br><br>
+<h3>AVERTISSEMENT AU LECTEUR</h3>
+
+<p><i>Si je ne craignais d'attribuer ce livre une importance exagre, je
+le ddierais volontiers celles des Franaises d'aujourd'hui qui
+songent, qui peinent ou qui souffrent, persuad qu'il rpond aux
+secrtes proccupations d'un grand nombre de nos contemporaines.</i></p>
+
+<p><i>Le fminisme, en effet, est devenu d'actualit universelle. Il n'est
+plus permis aux juristes, aux conomistes, aux moralistes, d'ignorer ce
+que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux
+qu'elles formulent, et les rformes qu'elles proposent. En me dcidant
+tudier ce problme sous ses diffrents aspects,--au dbut d'un sicle
+o il semble plus opportun de rechercher ce qu'a t la Femme du XIXe et
+ce que peut et doit tre la Femme du XXe,--j'ai voulu tmoigner de la
+haute considration qu'il mrite, sans me dissimuler du reste les
+difficults et les prils d'une si prsomptueuse entreprise.</i></p>
+
+<p><i>Outre que le dbat institu bruyamment sur l'galit des sexes et
+l'galit des poux met en jeu la constitution mme de la famille et
+risque d'agiter, de troubler mme, bien des gnrations, le malheur est
+que, dans ce procs irritant o le plaidoyer traditionnel des hommes se
+heurte l'pre et ardent rquisitoire des femmes, tous, demandeurs et
+dfendeurs, sont forcs d'tre juges et parties dans leur propre cause.
+Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque
+impartialit, les avocats des deux sexes ne doivent toucher un
+problme si pineux qu'avec d'infinis mnagements.</i></p>
+
+<p><i>Or, loin d'obir cette suggestion d'lmentaire sagesse, nous voyons
+tous les jours des gens, excits et excitants, se jeter perdument dans
+la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un ddain
+manifestement ractionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un
+fracas vritablement rvolutionnaire. Est-il donc impossible d'viter
+ces excs, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en
+s'adonnant avec loyaut la recherche de ce qui est juste et vrai? Je
+ne sais, pour ma part, nul autre moyen de rconcilier deux plaideurs
+qui, bien qu'acharns se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer
+l'un de l'autre.</i></p>
+
+<p><i>M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgr
+moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour
+exposer le fort et le faible du fminisme contemporain. Mais mesure
+qu'on avancera dans ces tudes, on verra mieux que le fminisme, tel
+seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu' trop
+restreindre ou trop condenser l'examen de ses revendications, notre
+travail et encouru le reproche d'tre incomplet ou superficiel. Si mme
+j'prouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer tous les articles
+du programme fministe une place plus large et des dveloppements plus
+dtaills. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir.</i></p>
+
+<p><i>Quelque imparfait que puisse tre cet ouvrage, il aura du moins
+l'avantage de permettre au public franais d'embrasser, dans une vue
+d'ensemble, les aspects nombreux de la question fministe, la suite et
+la gradation des problmes qu'elle soulve, le lien et l'enchanement
+des ides qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet
+qui s'tend, comme le ntre, toutes les manifestations de la vie
+sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien
+dire ce que l'on pense. C'est quoi je me suis appliqu de mon mieux,
+en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les
+doctrines avec indpendance; d'au</i><i>tant plus que si je dois mon sexe
+d'exposer la thse fministe avec une mle franchise, je dois au vtre,
+Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante amnit. J'essaierai,
+en conscience, de ne point faillir trop gravement cette double
+obligation.</i></p>
+
+<p>Rennes, 19 mars 1901.</p>
+<br><br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l1" id="l1"></a>
+<br><br>
+<h2>LIVRE I</h2>
+
+<h3>TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES</h3>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l1c1" id="l1c1"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>L'esprit fministe</h4>
+
+<p class="mid">SOMMAIRE</p>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Ce que le fminisme pense de l'assujettissement et de
+ l'imperfection de la femme moderne.--A qui la
+ faute?--Symptmes d'mancipation.</p>
+
+<p> II.--Gense de l'esprit fministe en France.--Son
+ but.--Rves d'indpendance.</p>
+
+<p> III.--Les dolances du fminisme et les droits de la
+ femme.--Notre plan et notre division.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l1c1s1" id="l1c1s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et
+des mieux doues, se sont avises que leur sexe n'tait point parfait.
+Dire que jamais pareille ide n'tait venue aux hommes, serait pure
+hypocrisie. Ils en avaient tous, la vrit, quelque vague
+pressentiment. D'aucuns mme, dans l'panchement d'une familire
+franchise, avaient pu le faire remarquer vivement leur compagne. Mais,
+si l'on met part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace
+masculine n'tait jamais alle jusqu' englober le sexe fminin tout
+entier dans une rprobation gnrale. Au sentiment des hommes (tait-ce
+simplicit ou malice?) il n'existait gure qu'une femme vritablement
+infrieure; et l'on devine que c'tait la leur. Toutes les autres
+avaient d'admirables qualits qu'ils taient surpris et dsols de ne
+point trouver dans l'pouse de leur choix. Conclusion foncirement
+humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections
+sa femme, c'est, hlas! qu'il la connat bien; et s'il juge les autres
+si riches de mrites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connat
+mal. Et l, dit-on, est la vrit. Compare la femme idale, la
+femme en soi, la femme de l'avenir, la femme du temps prsent,--la
+Franaise particulirement,--n'est pas, au sentiment ds fministes les
+plus qualifis, ce qu'elle devrait tre; et l'heure est venue de la
+rendre meilleure.</p>
+
+<p>Comment? La Franaise est refaire?--Il parat: ces dames
+l'affirment. Que l'on reconnat bien cet aveu l'admirable modestie des
+femmes! L-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop
+vite. Si, en effet, l've moderne est afflige d'une douloureuse
+insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en
+incombe son souverain matre. Ignorante, esclave et martyre, voil ce
+que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement
+prolonge de sicle en sicle. Cette iniquit a trop dur. Il n'est que
+temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme,
+fallt-il, pour atteindre cet idal, refaire les codes, violenter les
+moeurs et retoucher la cration. L've nouvelle, qu'il s'agit de
+donner au monde, sera l'gale de l'homme et, comme telle, intelligente,
+fire, cultive, libre et heureuse, pare de toutes les grces de
+l'esprit et de toutes les qualits du coeur,--une perfection.</p>
+
+<p>Ce langage sonne encore trangement bien des oreilles. En France,
+notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si ranges, qui
+sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos
+habitudes provinciales, dans l'atmosphre tranquille et lgrement
+somnolente de nos milieux bourgeois o la femme, religieuse d'instinct,
+attache ses dvotions et applique ses devoirs, fidle son mari,
+dvoue ses enfants, aimante et aime, s'enferme en une vie simple,
+modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur
+faire le bonheur des siens,--on a peine concevoir cette fivre de
+nouveaut et cette passion d'indpendance qui, ailleurs, animent et
+prcipitent le mouvement fministe contre les plus vieilles traditions
+de famille. Je sais des mres, instruites et prudentes, qui, la
+lecture d'un de ces livres rcents o s'talent, trop souvent avec
+emphase et crudit, les dolances, les protestations et les convoitises
+de l'cole nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: Mais ces femmes
+sont folles!</p>
+
+<p>Pas toutes, Mesdames. A la vrit, c'est le propre des mouvements
+d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon
+droit; et conformment cette loi, le fminisme ne saurait chapper
+certains sursauts dsordonns, des excentricits risibles, l'excs,
+ la chimre. Point de flot sans cume. Gardons-nous d'en conclure
+cependant que tous les partisans de l'mancipation fminine sont des
+extravagantes dvores d'un besoin malsain de notorit tapageuse. La
+plupart se sont voues cette cause avec une pleine conviction et un
+parfait dsintressement. Quelques-unes mme ont donn des preuves d'un
+rel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les
+directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins
+l'attention publique par des prodiges de volont agissante et
+infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des aptres.</p>
+
+<a name="l1c1s2" id="l1c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Nous sommes donc en prsence, non d'une simple agitation de surface,
+mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et
+s'largissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes
+femmes vers les sphres d'lection,--tudes scientifiques et carrires
+indpendantes,--jusque-l rserves au sexe masculin. Et pour peu que
+nous cherchions sans parti pris les origines de cet branlement gnral,
+nous n'aurons point de peine lui reconnatre ds maintenant deux
+causes principales: il procde d'abord d'exigences nouvelles, de
+ncessits pressantes, de conditions douloureuses, d'une gne, d'une
+dtresse que nos mres n'ont point connues, et qui nous font dire que la
+revendication de plus larges facilits, de culture et d'une plus libre
+accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes
+filles, une faon trs digne de rclamer le pain dont elles ont besoin
+pour vivre; il procde ensuite d'aspirations vagues et inquites une
+vie plus extrieure, une activit plus indpendante, d'un besoin mal
+dfini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de libert,
+qui font que, par l'effet mme du dveloppement de leur instruction,
+beaucoup de jeunes femmes, non des plus dshrites, non des moins
+intelligentes, commencent souffrir de la place subordonne qui leur
+est assigne par les lois et les moeurs dans la famille et dans la
+socit. Et voil pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec
+douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui
+s'abandonnent la pente des ides nouvelles rvent, sinon de le diriger
+avec hauteur, du moins de le traiter en gal. Il semble qu'il ne leur
+suffise plus d'tre aimes pour leur grce et leur bont: elles
+revendiquent une part de commandement. Et mesure qu'elles se sentent
+ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est
+facile!--leur ton devient plus dcisif, leur parole plus imprieuse et
+plus tranchante.</p>
+
+<p>En deux mots, <i>ces dames et ces demoiselles s'prennent de science pour
+lever la femme dans la socit et s'attaquent plus ou moins franchement
+au mariage pour abaisser l'homme dans la famille</i>. Tout le fminisme est
+l. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquitude qu'il
+veille dans les esprits attachs aux traditions, quelque dfiance mme
+qu'il excite dans les mes chrtiennes, il se propage, s'affirme et
+s'accentue dans nos ides et dans nos moeurs. Le Franais, n malin, y
+trouve naturellement une occasion d'pigrammes faciles o sa verve se
+dlecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit
+gaulois est forc lui-mme de prendre le fminisme au srieux. Plus
+moyen de l'enterrer sans phrases. Trs garon d'allure, de got et de
+langage, il crie, prore et se dmne comme un beau diable. Depuis
+quelque temps surtout, il multiplie les confrences, les publications,
+les groupements, les associations et les congrs. Nous avons aujourd'hui
+une propagande fministe, une littrature fministe, des clubs
+fministes, un thtre fministe, une presse fministe et, sa tte, un
+grand journal, <i>la Fronde</i>, dont les projectiles sifflent chaque jour
+nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de
+Paul, sans gard pour la qualit ou la condition du propritaire. On
+sait enfin que le fminisme a ses syndicats et ses conciles, et que,
+chaque anne, il tient ses assises plnires dans une grande ville de
+l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.</p>
+
+<a name="l1c1s3" id="l1c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Puisque les revendications fministes menacent de troubler gravement
+l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander
+nettement aux femmes nouvelles ce qu'elles attendent de nous, ce
+qu'elles prparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les
+embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent.
+Rsumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa
+forme vive et ingnument image. Aussi bien est-ce le plan gnral de
+cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein tant de
+consacrer une tude particulire chacune des revendications qui
+suivent. On aura ainsi sous les yeux, ds le dbut de ce livre, et le
+cahier des dolances fministes, et l'conomie gnrale de notre
+travail.</p>
+
+<p>Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumire, vers la
+puissance et la libert. Enfin l'esclave se redresse devant son matre,
+rclamant une gale place au soleil de la science et au banquet de la
+vie. Depuis trop longtemps, la femme est crase par la prpondrance
+masculine dans tous les domaines o son activit brle de s'tendre et
+de s'panouir.</p>
+
+<p>1 Elle souffre d'une <i>infriorit intellectuelle</i>; car les jeunes
+filles ne sont pas aussi compltement inities que les jeunes gens aux
+choses de la vie et aux clarts du savoir.</p>
+
+<p>2 Elle souffre d'une <i>infriorit pdagogique</i>, parce que
+l'enseignement secondaire et l'enseignement suprieur, et les carrires
+qui leur servent de dbouchs, sont d'un accs plus difficile pour elle
+que pour l'homme.</p>
+
+<p>3 Elle souffre d'une <i>infriorit conomique</i>, puisque le travail de la
+femme n'est nulle part aussi libre et aussi rmunrateur que le travail
+masculin.</p>
+
+<p>4 Elle souffre d'une <i>infriorit lectorale</i>, parce que, citoyenne
+ayant les mmes intrts que le citoyen l'ordre politique et la
+prosprit publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix
+dans les conseils de la nation.</p>
+
+<p>5 Elle souffre d'une <i>infriorit civile</i>, puisque la capacit de la
+femme marie est troitement subordonne l'autorisation maritale.</p>
+
+<p>6 Elle souffre d'une <i>infriorit conjugale</i>, l'pouse tant, depuis
+des sicles, assujettie par le mariage lgal et religieux la
+domination souveraine de l'poux.</p>
+
+<p>7 Elle souffre enfin d'une <i>infriorit maternelle</i>, si l'on songe que
+les enfants qu'elle donne au pays sont soumis la puissance du pre
+avant d'tre soumis la sienne.</p>
+
+<p>Toutes ces ingalits, la femme nouvelle les tient pour
+injustifiables. C'tait pour nos pres une vrit passe en proverbe que
+la poule ne doit point chanter devant le coq. Et voici que l'aimable
+volatile jette un cri de guerre et de dfi son seigneur et matre; et
+le poulailler en est tout mu et rvolutionn! Pour parler moins
+irrvrencieusement, il appartient notre poque de faire une femme
+meilleure, une sainte nouvelle. Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque
+les conqutes de la femme seront acheves et les privilges de l'homme
+abolis, ce jour-l, toute la socit, sans miracle, sera subitement
+transforme--et je veux croire--rgnre. Et cet acte de foi, le
+fervent crivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre rsume avec
+magnificence toutes les ambitions du fminisme, ajoute un acte
+d'ineffable esprance: Des merveilles sont rserves aux sicles
+futurs, qui connatront seuls la splendeur complte d'une me de
+femme<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <span class="sc">Jules Bois</span>, <i>La Femme nouvelle</i>. Revue encyclopdique du 28
+novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<p>On nous assure mme que, pour gratifier l'humanit de cette nouvelle
+rdemption, des femmes hroques appellent le martyre et sont prtes
+marcher au calvaire.</p>
+
+<p>Lyrisme part, toutes ces manifestations de rvolte, tous ces bruits de
+combat trahissent un tat d'me et un trouble d'esprit auxquels il
+serait vain d'opposer une ddaigneuse indiffrence. A Jersey, sur la
+tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononc, en
+1853, cette phrase clbre: Le XVIIe sicle a proclam les Droits de
+l'homme, le XIXe sicle proclamera les Droits de la femme. Reportons au
+XXe, si vous le voulez, la ralisation de cette prophtie: il n'en est
+pas moins conjecturer que le sicle qui commence verra d'tonnantes
+choses. On prte Ibsen cette autre parole: La rvolution sociale qui
+se prpare en Europe gt principalement dans l'avenir de la femme et de
+l'ouvrier. Sans croire que la question fminine et la question ouvrire
+soient d'gale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien
+au-dessus de celle-l,--il n'en est pas moins vrai que les
+revendications de la femme sont entres dans les proccupations de notre
+poque, et qu'il faut, cote que cote, y prter une oreille attentive
+et les soumettre un srieux examen.</p>
+
+<p>En ralit, le programme de l'mancipation fminine, que nous
+tudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons
+de l'noncer, peut se ramener, pour plus de clart, deux directions
+gnrales qui correspondent nos deux sries d'tudes.</p>
+
+<p>Dans la premire, la femme poursuit: 1 son <i>mancipation individuelle</i>,
+en rclamant une plus large et plus libre accession aux lumires de la
+science; 2 son <i>mancipation sociale</i>, en revendiquant une plus large
+et plus libre admission aux mtiers et professions des hommes.</p>
+
+<p>Dans la seconde, la femme entend raliser: 1 son <i>mancipation
+politique</i>, en conqurant le droit de suffrage; 2 son <i>mancipation
+familiale</i>, en obtenant au foyer plus d'indpendance et d'autorit.</p>
+
+<p>Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matire d'<i>instruction</i> et
+de <i>travail</i>: voil pour son mancipation individuelle et sociale;
+d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'<i>tat</i> et du
+<i>mnage</i>: voil pour son mancipation politique et familiale.</p>
+
+<p>Et du mme coup, nous avons justifi la distribution de toutes les
+controverses fministes en deux suites d'tudes qui s'enchanent et se
+compltent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications
+formules en ces derniers temps par le fminisme franais, nous tenons
+convaincre les sceptiques et les indiffrents de la gravit de ce
+mouvement d'opinion; et, cette fin, nous indiquerons pralablement,
+avec quelque dtail, ses <i>tendances</i> et ses <i>aspirations</i>, ses
+<i>groupements</i> et ses <i>manifestations</i>, l'exprience dmontrant qu'une
+nouveaut mrite d'autant plus de considration qu'elle apparat et se
+propage en des milieux plus varis et plus tendus.</p>
+
+<a name="l1c2" id="l1c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Tendances d'mancipation de la femme ouvrire</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p>I.--D'o vient le fminisme?--Son origine amricaine.--Ses tendances
+diverses.</p>
+
+<p>II.--Affaiblissement de la moralit du peuple.--L'ouvrier ivrogne et
+dbauch.--Pauvre pouse, pauvre mre.</p>
+
+<p>III.--Difficults croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et l'pargne
+de l'ouvrire.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l1c2s1" id="l1c2s1"></a>
+<br>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Impossible de le nier: le fminisme est dans l'air. D'o vient-il? Que
+veut-il? O va-t-il? Ce n'est point simple curiosit de chercher une
+rponse ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le
+problme de l'mancipation des femmes touchant aux principes mmes sur
+lesquels reposent depuis des sicles la famille et la socit.</p>
+
+<p>Dans le fminisme il y a le mot et la chose. Le mot est n en France; on
+l'attribue Fourier qui, dans son systme subordonnait tous les
+progrs sociaux l'extension des privilges de la femme<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Depuis
+lors, un usage universel a consacr ce nologisme, bien que l'Acadmie
+ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant la chose, elle
+est plutt d'origine amricaine. Ce mouvement hardi ne pouvait natre
+que sur une terre jeune, dbordante de sve, riche de ferments gnreux
+et de forces indisciplines, naturellement accessible toutes les
+nouveauts et propice toutes les audaces. Bien que le fminisme n'ait
+excit chez nous que des rpercussions tardives, il commence
+communiquer aux sphres les plus diverses de notre socit un
+branlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord
+analyser les symptmes et reconnatre la gravit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>Thorie des Quatre Mouvements</i>, 2e dit. 1841. Librairie
+socitaire, p. 195.</blockquote>
+
+<p>Depuis un demi-sicle, la personnalit de la femme moderne s'est accrue
+en dignit, en libert, en autorit. Mais, non contente de ces
+conqutes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des
+vellits d'indpendance et d'galit qui, agitant plus d'une tte,
+risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le
+fminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses
+adeptes militants: en mme temps qu'il s'panouit dans les ides, il
+s'accrdite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'aprs une
+germination plus ou moins cache, qu'un mouvement d'opinion arrive la
+pleine conscience de ses forces et mme la claire vision de son but. A
+ct du fminisme qui prche et s'affiche, il y a donc un fminisme qui
+sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines
+du premier, qu'aprs avoir dgag les tendances du second, tenant pour
+sagesse d'tudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et
+fconde; car plus les tendances seront gnrales et profondes, plus les
+doctrines auront chance de pousser, de crotre et de fleurir.</p>
+
+<p>Or, envisag comme tendance, le fminisme est un tat d'esprit
+incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphre flottante qui nous
+enveloppe et nous pntre jusqu' l'me. Il y a beaucoup de fministes
+sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la socit, chez les
+pauvres comme chez les riches, parmi les illettrs aussi bien que dans
+les milieux instruits et cultivs. La mme aspiration se manifeste ici
+et l: du ct des hommes, par la dsutude ou l'abdication des
+prrogatives masculines; du ct des femmes, par l'impatience ou le
+dnigrement de la supriorit virile. D'o il suit qu'une disposition
+d'esprit, qui a le rare privilge de recruter des adhrents dans les
+catgories sociales les plus diverses, ne saurait tre tenue pour un
+phnomne ngligeable.</p>
+
+<p>En fait, il existe dj, autour de nous, un fminisme <i>ouvrier</i>, un
+fminisme <i>bourgeois</i>, un fminisme <i>mondain</i>, un fminisme
+<i>professionnel</i>, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits
+plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief
+qu'ils soient anims contre le sexe fort, toutes leurs ambitions
+secrtes convergent au mme but, qui est l'amoindrissement de la
+prminence masculine. La matrise de l'homme, voil l'ennemie.</p>
+
+<a name="l1c2s2" id="l1c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mcontente
+des prrogatives de son conjoint.</p>
+
+<p>C'est une illusion trs humaine d'attribuer mille qualits aux
+malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de suprieure honntet,
+l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrire que
+l'habitude se perd d'en voir les dfauts et les vices. Tandis que les
+avocats du peuple nous reprsentent, avec emphase, le mnage du
+proltaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons
+nous-mmes si naturellement plaindre les classes besogneuses, nous
+compatissons si gnralement leurs labeurs, leurs misres, nous
+essayons, avec une bonne volont si unanime, de les consoler, de les
+clairer, de les assister,--sans toujours y russir,--que notre raison
+est devenue peu peu la dupe de notre coeur. Et finalement gars par
+les dclamations, plus gnreuses qu'impartiales, d'une dmocratie qui
+prte toutes sortes de dfauts aux riches et toutes sortes de qualits
+aux pauvres, abuss par nos propres complaisances envers nos frres
+dshrits, nous avons oubli le mal vers lequel ils descendent pour ne
+voir que le bien vers lequel nous voudrions les lever.</p>
+
+<p>Or, la femme ouvrire se charge de nous rappeler au sentiment des
+ralits; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait
+d'observation peu prs gnrale que la femme du peuple, quels que
+soient les trsors de courage, de dvouement et de rsignation dont son
+coeur dborde, commence se prendre de lassitude et d'impatience
+peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un dbauch. Elle rclame avec
+instance le droit de disposer de ses conomies, de les placer, de les
+dfendre, de les arracher aux folles prodigalits du mari. Elle n'a plus
+foi dans son homme. A qui la faute?</p>
+
+<p>Ce m'est une joie de reconnatre qu'un mnage de bons travailleurs doit
+tre salu de tous les respects des honntes gens. Pour ma part, je le
+trouve simplement admirable. L'ouvrier rang, bon poux et bon pre, est
+un sage, un philosophe en blouse, un hros sans le savoir, une sorte de
+saint obscur et cach. Il fait honneur l'espce humaine. Mais en
+tenant cette lite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible
+de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la
+dignit du travail et le mrite de la sobrit, l'efficacit rdemptrice
+de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui
+ l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de
+l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur
+l'anctre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrig de
+quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses
+devoirs, plus conscient de ses vritables intrts, plus attach sa
+patrie, plus fidle sa femme, plus dvou ses enfants? S'il est plus
+instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honor par l'opinion,
+est-il moins envieux? Encore que mieux pay, est-il plus conome et plus
+prvoyant? A vrai dire, la fivre de jouissance, dont cette fin de
+sicle est comme brle, pousse l'ouvrier aux folles dpenses, le
+dtournant peu peu de ses habitudes d'pargne et de ses obligations de
+famille. Et l'pouse se lasse de la dissipation du mari; et la mre
+s'irrite de l'gosme du pre. Que d'argent laiss sur le comptoir des
+marchands de vin! Que de salaires dvors dans les rigolades des mauvais
+lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la
+famille ouvrire est en train de mourir d'intemprance et d'immoralit?</p>
+
+<p>Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal
+est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste
+point de vue, les extrmes se touchent et se ressemblent; c'est
+l'galit des btes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou
+du vin de Suresne de maigre qualit, entretenir une gueuse des
+boulevards extrieurs ou une actrice des grands thtres, s'acoquiner
+aux dcavs de la grande vie ou aux louches habitus des barrires,
+faire la fte en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en
+cotillon fan, c'est toujours l'humanit qui se dgrade et s'encanaille.</p>
+
+<a name="l1c2s3" id="l1c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Mais la femme ouvrire souffre plus particulirement de ces folies et de
+ces excs; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut
+mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'tre marie un
+indigne! Malgr tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment
+soutenir le mnage et nourrir les enfants, si le pre dpense au cabaret
+ce qu'il gagne l'atelier? Ne nous tonnons point qu'elle murmure,
+rcrimine ou se fche. Il lui faut la disposition de ses conomies. Elle
+veut tre matresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le
+faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.</p>
+
+<p>Joignez que la femme ouvrire travaille, ds maintenant, quilibrer le
+budget domestique. Le renchrissement de la vie s'ajoutant la
+dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude
+soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les
+magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la
+main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette
+concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces
+femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en
+chasse. Sans doute, la place de la mre est la maison: encore faut-il
+y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu:
+mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut tre
+question de renvoyer leur mnage et les femmes sans enfants et les
+veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les
+exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du
+travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait la misre ou
+au dsordre. Mieux vaut prendre un mtier qu'un amant et faire march de
+sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.</p>
+
+<p>Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre
+part, poussent donc l'ouvrire disputer l'ouvrier les carrires, les
+professions et les travaux que, jadis, il occupait en matre. Et cette
+tendance nous conduit insensiblement une plus grande galit des
+sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-mme,--je le
+crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'branlement
+des rgles mmes du mariage.</p>
+
+<a name="l1c3" id="l1c3"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p>
+ I.--Portraits d'aeules.--Nos grand'mres et nos
+ filles.--La Parisienne et la Provinciale.</p>
+
+<p> II.--Les mancipes sans le savoir.--La faillite du mari.</p>
+
+<p> III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute
+ bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premires, gots
+ d'indpendance des secondes; hardiesse et prcocit des
+ unes et des autres.</p>
+
+<p> IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses ides
+ d'indpendance.</p>
+</blockquote>
+<a name="l1c3s1" id="l1c3s1"></a>
+<br>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins
+accessibles la contagion des nouveauts ambiantes, bien que la
+bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus
+fidle ses obligations, il n'est pas srieusement contestable qu'elle
+a subi, depuis un demi-sicle, au moral et au physique, de trs
+apprciables dformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les
+photographies de nos mres de celles de leurs petites-filles: le
+contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image
+de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et
+simples aeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point
+remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard
+modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles,
+dans les yeux baisss, dans ces apparences discrtes, le got de
+l'obissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout
+autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le
+buste droit, la tte haute, le regard direct et sr, un air de volont,
+d'indpendance et de commandement, rvlent en leur me quelque chose de
+masculin qui n'aime pas cder et qui se flatte de conqurir.</p>
+
+<p>Si doucement que cette mtamorphose se soit opre, la bourgeoise
+d'aujourd'hui ne ressemble plus tout fait la bourgeoise d'autrefois
+qui, timide, rserve, ingnue, leve simplement avec des prcautions
+jalouses, moins pour elle-mme que pour son futur mari, s'habituait ds
+l'enfance une vie cache, rgle, discipline, toute de paix
+intrieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient
+de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect
+du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du
+pain, et mme le respect du linge que parfois l'aeule avait fil de ses
+mains tremblantes, que la fille en se mariant hritait de sa mre, qu'on
+lessivait la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles,
+parfumes de lavande et attentivement surveilles, s'tageaient avec une
+impeccable rgularit, dans les grandes armoires en coeur de chne
+sculpt, sortes d'arches saintes o les nouveaux mnages gardaient, avec
+les vieilles reliques du pass, un peu du souvenir embaum des anctres.</p>
+
+<p>Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images!
+Nos classes moyennes n'ont point chapp la fivre du sicle
+finissant. Sont-elles si rares-- Paris surtout,--ces jeunes femmes de
+la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant
+dpouill l'ignorance nave de leurs anes, sans acqurir l'nergie
+virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour tour impatientes
+d'action et alanguies par le rve, sollicites tantt par le scepticisme
+auquel les incline leur demi-science, tantt par les pieuses croyances
+auxquelles les ramne un secret penchant de leur coeur, ambitieuses
+d'apprendre et de savoir, inquites de comprendre et de douter, anmies
+par l'tude, prises d'une vie plus rsolue, plus libre, plus agissante,
+et troubles par les risques probables et les accidents possibles de
+l'inconnu qui les attire, hsitent, se tourmentent et, s'nervant
+chercher leur voie dans les tnbres, perdent invitablement la paix de
+l'me et compromettent souvent la paix du foyer? L'poque o nous vivons
+est l'ge critique de la femme intellectuelle.</p>
+
+<p>On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a
+point de doute: ces curiosits et ces inquitudes d'esprit ne hantent
+que les ttes dj grises par les vapeurs capiteuses de l'esprit
+nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux lgants, il ne
+suffit plus l'ambition des femmes de mriter la rputation de bonnes
+mnagres, expertes aux choses de la cuisine, habiles tourner un
+bouquet, orner un salon, composer mme quelque chef-d'oeuvre sucr,
+crme, liqueur ou confitures. Les plus indpendantes ne se rsignent
+point, sans quelque souffrance mal dissimule, au simple rle de mres
+tendres, dvoues, robustes et fcondes, surveillant l'office et
+gouvernant leur intrieur. Nos grand'mres se trouvaient bien de cette
+fonction modeste,--et nos grands-pres aussi. A vrai dire, le pass n'en
+concevait point d'autre. La femme son mnage, le mari son travail;
+et la famille tait heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines
+femmes riches et ddaigneuses un air de vulgarit misrable. Et pour peu
+qu'elles aient l'humeur altire et l'me dominatrice, on peut tre sr
+qu'elles feront bon march de l'autorit maritale.</p>
+
+<a name="l1c3s2" id="l1c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en rcriminations
+indignes contre les tendances d'mancipation fminine, et qui pourtant
+ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les
+questions du mnage. Combien mme repoussent la lettre du fminisme et
+en pratiquent l'esprit dans leur intrieur avec une admirable srnit?
+Ne leur parlez point d'une femme mdecin ou avocat: elles hausseront les
+paules avec mpris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront
+qu'une femme abdique les qualits de son sexe. Mais que leur mari lve
+la voix pour mettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux
+sera mal reu. Ces dames ont la prtention de prendre toutes les
+dcisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent
+leurs volonts, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la
+cuisine que pour mieux rgenter le pre et les enfants. L'galit des
+droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne
+se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur
+vie, en subordonnant l'autorit maritale leur autorit propre. Pour
+elles, le fminisme est sans objet, car leur petite rvolution est
+faite. Elles ont pris dj la place du matre.</p>
+
+<p>On rapporte mme que bon nombre de femmes chrtiennes conspirent, de
+coeur, avec leurs soeurs les plus mancipes. Non qu'elles ne soient un
+peu gnes par la condamnation que Dieu lui-mme a porte contre notre
+premire mre: Tu seras assujettie l'homme. Mais ces
+arrire-petites-filles d've se persuadent sans trop de peine que,
+l'homme ayant gnralement failli aux devoirs de protection, d'amour et
+de fidlit que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de
+rompre un contrat si mal observ et de revendiquer, titre de
+ddommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par
+les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal
+gouverne par le pre. Ne pouvant rformer l'homme, n'est-il pas juste
+de transformer la femme? Puisque le matre s'abaisse, il faut bien que
+l'esclave s'lve. Si donc le sexe fort ne veille pas donner plus de
+satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre voir sa femme, si
+bonne dvote qu'elle soit, rclamer pour elle-mme, avec une insistance
+croissante, l'autorit dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.</p>
+
+<p>A toutes ces mcontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises,
+qui deviennent lgion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez
+barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques tout faire et
+qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du
+conservatoire ou font de l'aquarelle comme un laurat des beaux-arts, la
+confinent dans leur mnage avec obligation de soigner le menu et de
+surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est mme d'assez vaniteux
+pour choyer, parer, orner, gter leur femme, moins pour elle-mme que
+pour la satisfaction goste du matre, comme un pacha en use avec une
+beaut de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un
+meuble de luxe, ne se gnent pas de la renvoyer, quand elle se mle de
+politique ou de littrature, son journal de mode, sa couturire et
+ses chiffons? Et Monsieur qui est commerant ou industriel, n'a pas le
+plus petit diplme! Et Madame a son brevet suprieur! Est-ce tolrable?
+Adam a-t-il reu ve des mains de Dieu pour en faire une cuisinire
+surmene ou une oisive assujettie? Ni femme de mnage ni poupe de
+salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que
+sera-ce lorsqu'elles seront bachelires, licencies ou doctoresses?
+Elles ne voudront plus pouser que des acadmiciens.</p>
+
+<p>Pour rester srieux, je ne crois pas outrepasser la vrit en disant que
+beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se
+jugent trs suprieures leurs maris. De l, un malaise, un dpit, une
+soumission mal supporte, o j'ai le droit de voir un germe de rvolte
+future qui ne peut, hlas! que se dvelopper rapidement au coeur des
+gnrations nouvelles.</p>
+
+<a name="l1c3s3" id="l1c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Si, en effet, je considre d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie,
+je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles
+qu'autrefois, les exigences conomiques la poussent de plus en plus
+rechercher les emplois virils pour se crer une existence indpendante.
+Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant
+leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour
+suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les gots
+sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la
+paternit, se disent qu'il est plus conomique d'entretenir une
+matresse que d'lever une famille. Et voil pourquoi tant d'honntes
+demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isoles
+gagnent leur vie, nous les voyons assiger les portes de toutes les
+administrations et s'puiser la conqute de tous les diplmes. Ne
+vaut-il pas mieux s'acharner un travail honorable que s'abandonner aux
+tentations de la vie facile?</p>
+
+<p>Quant la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler
+trop malignement, il serait puril de cacher qu'elle est en train de
+perdre, en certains milieux, la fracheur d'me, la rserve ingnue, le
+parfait quilibre de ses devancires. Aura-t-elle l'esprit aussi droit,
+la sant aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anmie l'a dj
+touche, et la nvrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois
+n'existe plus en province: on en trouverait des milliers mme Paris.
+Beaucoup sont aussi svrement leves que le furent leurs grand'mres.
+On ne les voit point au thtre; elles ne sortent jamais sans tre
+accompagnes; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de
+trois fois avec le mme jeune homme. Toutes ces convenances,
+d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont
+trop routinires en France pour que ces recluses se puissent transformer
+rapidement en vapores.</p>
+
+<p>Et pourtant, ne vous est-il jamais arriv de rencontrer dans un salon,
+de ces charmantes petites personnes, prcocement dveloppes, instruites
+et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse
+tranquille qui dconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes,
+joignant la coquetterie l'assurance et l'impertinence la sduction,
+sortes de roses de salon, prmaturment closes, dont le charme attirant
+ne cache point assez les pines? Trs positives et trs renseignes, ces
+demoiselles Sans-gne ont dj, semble-t-il, l'exprience de la vie.</p>
+
+<p>N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades.
+Sous prtexte de franchise et de sincrit, nous n'pargnons pas leurs
+oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons
+traner sur la table de famille les livres les moins propres
+entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu peu le
+respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mmes, jointes une
+instruction plus avance, ouvrent leur imagination mille choses qu'on
+s'appliquait jadis leur cacher soigneusement. De l, ce type nouveau
+de jeune fille indpendante, moqueuse, l'intelligence vive et
+inquitante, qui commence nous apparatre, mme en province. Et comme,
+suivant la trs sage remarque de Mme Arvde Barine, les audaces de
+pense mnent srement les natures faibles ou impressionnables aux
+audaces de conduite, je me demande, en vrit, si cette jeune fille,
+leve jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une
+mancipe dans le sens dfavorable du mot,--sera plus tard aussi
+docile que ses anes aux conseils et aux directions de son mari, aussi
+fidle son intrieur et, chose plus grave, aussi dvoue aux tches
+sacres de la maternit.</p>
+
+<a name="l1c3s4" id="l1c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Aprs avoir constat que les ralits du prsent et les prvisions de
+l'avenir nous rvlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez
+la bourgeoise de demain, une tendance secouer la suprmatie masculine,
+il est temps d'observer, leur dcharge, que les hommes n'ont point le
+droit de s'en laver les mains. Est-ce donc la femme qu'incombe la
+responsabilit de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles
+croyances? Quel sexe a branl les assises de la famille? Tout ce qui
+faisait jadis la femme respectueuse de l'autorit maritale, tout ce qui
+justifiait le droit de commander pour l'poux et le devoir d'obir pour
+l'pouse, c'est--dire les antiques notions d'ordre, de hirarchie, de
+sujtion, les sentiments de modestie, de patience et de rsignation, nos
+moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dnonc comme
+un tissu de prjugs suranns et accablants dont il importait d'allger
+les paules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqu l'galit
+civile et politique, que le got du nivellement s'est insinu dans tous
+les esprits et jusque dans les mnages. Et nous nous tonnons que la
+plus belle moiti du genre humain traite la subordination de son sexe de
+non-sens et d'iniquit! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons
+convaincue de l'humiliation qu'entrane toute obissance! Quoi de plus
+naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et matre? Nous en avons
+fait nous-mmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en
+impose de moins en moins la femme contemporaine, la faute en revient
+ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment dcri.</p>
+
+<p>Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes,
+les lois n'ont en vue que l'intrt particulier des hommes, nous voyons
+des audacieuses,--encourages d'ailleurs dans leurs vellits de rvolte
+par nos meilleurs crivains,--qui se lvent de toutes parts et, sous
+prtexte qu'elles souffrent de la place subordonne que nos codes leur
+ont faite imprieusement, somment le lgislateur de reviser la
+constitution conomique et sociale de la famille franaise. Libert,
+galit, fraternit, voil leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles
+entendent tre libres, c'est--dire matresses de leurs biens, de leurs
+actes, de leur vie. Elles veulent tre les gales de l'homme, en fait et
+en droit, de par les moeurs et les lois. Grce quoi, la fraternit
+fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite
+pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grce de l'aimer comme
+un frre!</p>
+
+<p>Aux hommes dbonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette
+rvolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: Nos pres
+ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pres, de
+leurs frres, de leurs maris. Aussitt qu'elles auront seulement
+commenc d'tre vos gales, elles seront devenues vos suprieures.</p>
+
+<a name="l1c4" id="l1c4"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>Tendances d'mancipation de la femme mondaine</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les outrances du thtre et du roman.--Le monde o l'on
+ s'amuse.--Le fminisme exotique et jouisseur.</p>
+
+<p> II.--La femme oisive et dissipe.--Ce qu'est la mre, ce
+ que sera la fille.</p>
+
+<p> III.--Demi-vierge et demi-monstre.--O est l'ducation
+ familiale d'autrefois?</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l1c4s1" id="l1c4s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Tandis que les classes moyennes, prises dans leur gnralit, restent
+attaches au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnte, toute
+remplie des devoirs quotidiens courageusement accepts, persistent
+placer dans la dignit et l'indissolubilit du mariage la force et le
+bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les
+rgions dites leves de la socit parisienne, la curiosit de jouir
+et la passion de l'amusement s'exasprent en une fivre croissante, qui
+s'impatiente de toutes les digues opposes au libre plaisir par
+l'habitude morale et par le frein combin de la religion et des lois. Si
+nous admettions mme,--et c'est un prjug courant--que la littrature,
+le roman et le thtre sont les fidles reflets de l'me d'un peuple, il
+faudrait conclure de tout ce qui s'est crit sur les moeurs franaises
+depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre socit tombe en
+dcomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'tranger, qui
+n'est pas en situation de ramener le mal ses justes proportions, nous
+fait l'injure de croire. De grce, n'largissons point nos plaies,
+n'aggravons point nos vices plaisir! Puissent nos crivains renoncer
+aux lgances perverses du roman distingu o chaque salon ressemble
+un mauvais lieu! Toute la socit franaise ne tient pas, Dieu merci! en
+ce monde exotique luxueusement install dans les somptueux quartiers de
+l'Arc-de-Triomphe, o nos toutes belles tranent une existence vide,
+factice, dissipe, au milieu d'un dcor digne des <i>Mille et une Nuits</i>,
+s'occupant cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons,
+la psychologie du libre amour, le dvergondage et l'adultre. Ces fleurs
+de perversion sont des rarets. Cette vie est en dehors des lois
+communes de la vie.</p>
+
+<p>Mme dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de
+se dchaner aussi gnralement, aussi scandaleusement. En fait, les
+ncessits de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de
+l'avenir prparer, de la fortune maintenir, les soucis d'argent,
+d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entranements et
+contrarient le got du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est
+pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement
+la fte. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous
+surtout d'tendre toutes nos classes leves la rprobation que mrite
+seulement la corruption d'une minorit tapageuse.</p>
+
+<p>Mais, si exceptionnel que soit le monde o l'on s'amuse, quels
+dtestables exemples il donne au monde o l'on travaille! Car il faut
+bien reconnatre que, dans ce milieu lgant, lger, subtil, agit, qui,
+voulant jouir de la vie, retentit d'un perptuel clat de rire,
+l'mancipation est de bon ton. C'est l que rgne et s'panouit ce que
+j'appelle le fminisme mondain, un fminisme vapor qui semble
+prendre tche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne
+des moeurs et le bon gnie du foyer. C'est l qu'on rencontre ces jeunes
+femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes,
+prises de vie indpendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent
+d'incarner nos yeux la femme libre. Leur plus grand plaisir est de
+jouer avec le feu. Par un mpris hautain du danger, et peut-tre aussi
+par l'attrait piquant du fruit dfendu, elles se font un amusement de
+ctoyer les abmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arriv!
+Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.</p>
+
+
+<a name="l1c4s2" id="l1c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Ce type trs moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore de nombreux
+exemplaires, est facilement reconnaissable, grce aux malicieuses
+esquisses qu'en ont traces avec complaisance nos chroniqueurs, nos
+dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une
+crature trs fine et trs pare, qui met un masque d'hypocrite
+honntet sa frivolit d'me comme ses audaces de pense et ses
+carts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont dpos
+sur son visage et dans ses manires toutes les frquentations de salon,
+se cache une petite nature trs primitive, fline et ruse, dcide
+s'amuser, cote que cote, aux dpens d'autrui. A l'entendre causer,
+elle se dpartit rarement, sauf dans les runions tout fait intimes,
+du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extrieur des
+convenances et des rgles sociales. C'est une femme bien leve,--quand
+elle le veut,--qui rpte avec exactitude les gestes qu'on lui a
+minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun prjug. Elle a des
+usages; elle sait vivre. Ses grces sont infiniment sduisantes. C'est
+une chatte distingue.</p>
+
+<p>Mais s'il nous tait donn de descendre dans son me, quel contraste!
+Discipline pour la forme et par le dehors, cette crature n'est, en
+dedans, qu'une libertaire qui s'ignore et cache au monde et
+elle-mme, sous des manires polies et raffines, toutes sortes
+d'normits morales. Tandis que son clat et son charme nous la font
+prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les
+apparences d'un tre civilis. Sa tte est vide de toute pense grave.
+Si elle va encore la messe, c'est par dsoeuvrement, comme elle va au
+bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne
+songe gure qu' ses toilettes, ses visites, ses intrigues. Son
+coeur lui-mme ne s'chauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse.
+C'est un tre artificiel, dupe de ses apptits de plaisir, goste et
+inconscient, qui ne tient plus la vie que par les rites et les
+grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code,
+de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une
+tentation, une occasion, pour faire clater son me de rvolte.</p>
+
+<p>Telle mre, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est craindre
+que les filles ne dpassent les mres. Dans ces sphres oisives et
+dissipes du beau monde, o l'on cherche tromper l'ennui des heures
+inoccupes par un marivaudage des moins innocents, une singulire
+gnration grandit qui a la prtention de s'affranchir de toutes les
+conventions sociales force d'impertinence et d'audace. L, dans une
+atmosphre luxueuse et trpidante, au milieu de ftes ininterrompues,
+s'panouissent les demi-vierges, fleurs de salon trop tt respires,
+qui mettent leur honneur s'manciper franchement de tout ce qui les
+gne. Dj moins retenues que leurs mres, elles affectionnent les
+allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les
+hardiesses, de toutes les excentricits. Inconsquentes autant que
+jolies, portes aux coups de tte et aux fantaisies d'enfant gt, elles
+ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur lgance doive
+tout excuser, que leur grce puisse tout absoudre; car elles ont
+l'admiration d'elles-mmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue
+leur jeunesse et leur beaut, et elles les affichent complaisamment dans
+les salons cosmopolites de la capitale ou les promnent, en des
+toilettes savantes, travers les casinos des plages la mode. Que
+deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?</p>
+
+<a name="l1c4s3" id="l1c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine trs
+affine et d'une culture morale trop nglige. Elle fait profession de
+ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure
+mme que les demoiselles les plus lances de cette belle socit n'ont
+point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que
+ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun
+langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances
+nouvelles les attirent; seul, l'effort mritoire les pouvante. Passe
+encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue indit, de
+fabriquer des vers dcadents ou de la peinture impressionniste, et avec
+quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrment trouvent
+grce devant leur fatuit ddaigneuse, en revanche, le travail srieux
+les ennuie autant que l'austre vrit les assomme. Il est vident
+qu'elles ont rsolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux
+devoirs naturels qui psent sur le vulgaire.</p>
+
+<p>J'ai hte de dire que cette corruption n'est pas tout fait d'origine
+franaise. Il faut y voir, suivant le mot de M. Andr Theuriet, un
+curieux exemple de contagion par infiltration. Depuis plusieurs
+annes, les jeunes filles anglo-amricaines pullulent dans nos villes
+d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont
+empresses de copier les allures hardies et le sans-gne mancip de
+leurs soeurs trangres. Seulement, dbarrasses de la retenue qu'impose
+au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces liberts
+ont vite dgnr, dans nos milieux franais o le sang est plus vif et
+la tte plus chaude, en excentricits provocantes. Et la logique du mal
+veut, hlas! (c'est M. Marcel Prvost qui le confesse textuellement dans
+la prface de son fameux livre) que pour la fillette d'honnte
+bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le
+collgien.</p>
+
+<p>Il reste qu' Paris comme en province, chez les riches comme chez les
+pauvres, il n'est qu'une ducation chastement familiale pour soutenir et
+perptuer la pure tradition des bons mnages et le renom de la vieille
+honntet franaise. Mais les pres et les mres auront-ils la sagesse
+et le courage de dfendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus
+simples et plus svres, contre la contagion des mauvais exemples?</p>
+
+<a name="l1c5" id="l1c5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Tendances d'mancipation de la femme nouvelle</h4>
+
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les professionnelles du fminisme sont de franches
+ rvoltes.--Le proltariat intellectuel des femmes.</p>
+
+<p> II.--Nouveauts inquitantes de langage et de conduite.--La
+ femme libre.--tat d'me anarchique.</p>
+</blockquote>
+<a name="l1c5s1" id="l1c5s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>On trouvera peut-tre que je n'ai point su parler toujours sans
+irrvrence des tendances diverses du fminisme ouvrier, bourgeois et
+mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de
+juger les aspirations du fminisme professionnel? Mais j'ai trop le
+respect de la femme pour hsiter lui dire toute la vrit.</p>
+
+<p>Les professionnelles du fminisme sont, d'esprit et de coeur, de
+franches rvoltes. Par cette appellation, j'entends cette fraction
+avance qui, sans distinguer entre les revendications fminines, va
+droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de
+la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et
+indiscipline, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit
+bataillon de femmes exaltes qui proclament l'galit absolue des sexes
+et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour
+nous convaincre des infortunes de l'ternelle esclave et de
+l'inluctable rvolution de la femme moderne. A cet effet, elles
+professent le fminisme intgral.</p>
+
+<p>Ce qui perce travers la propagande qu'elles mnent, c'est, avec le
+mauvais got de la dclamation, une avidit impatiente de rclame, un
+got effrn de notorit bruyante. Il semble qu'entranes par le bel
+exemple que nous leur avons donn, ces fortes ttes soient en joie de
+succomber aux tentations de publicit outrance qui compromettent si
+gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillit des
+honntes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est
+ qui s'poumonera pour mettre sa petite personne en vidence sur le
+plus haut perchoir du poulailler. Aprs le politicien, voici qu'apparat
+la politicienne. Il faut aux femmes nouvelles une scne pour s'y
+affirmer et s'y afficher tous les regards. Et dans le nombre, il
+pourrait bien se rvler tt ou tard d'admirables comdiennes.</p>
+
+<p>Que le nombre des mancipes excentriques ait chance de se grossir
+l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-l, nos
+couvents de femmes avaient recueilli la plupart des dshrites et des
+vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre
+et plus large ne manquera point de susciter, parmi les gnrations qui
+montent, un nombre croissant de jeunes filles diplmes, d'intelligence
+ardente et veille, curieuses de vivre et ambitieuses de russir,
+auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les dbouchs
+qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au
+dveloppement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les
+carrires pdagogiques sont dj surabondamment encombres, et que
+nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs
+brevets, qui se morfondent dans une inaction misrable? Trop savantes et
+trop fires pour se plier aux besognes manuelles, on les voit dj
+traner dans les grandes villes une vie dsenchante et se disputer avec
+pret quelques maigres leons, tandis qu'elles couvent en leur coeur
+d'amres rancunes contre l'imprvoyante socit qui leur a ouvert une
+voie sans issue. N'est-il pas craindre que certaines de ces
+malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prtent
+l'oreille aux suggestions de l'esprit de rvolte et s'enrgimentent dans
+cette annexe de l'arme rvolutionnaire qu'on appelle dj le
+proltariat intellectuel des femmes?</p>
+
+<p>Sorties des classes moyennes, incomprises, isoles, dclasses, avec des
+gots, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire,
+quoi de plus naturel que leur me, aigrie ou dsabuse, s'ouvre aux
+ides d'indpendance qui flottent dans l'air, et qu'entranes par ces
+prdications excessives qui exagrent les droits et attnuent les
+devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisment qu'elles sont des
+victimes et des sacrifies? Dtournes de leurs traditionnelles
+professions par une instruction inconsidre, elles assigeront en foule
+grossissante les carrires masculines et, devant les difficults de s'y
+faire une place et un nom, elles crieront l'oppression, rclamant
+l'galit absolue et l'indpendance totale.</p>
+
+<a name="l1c5s2" id="l1c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Entre ces mcontentes, qui peuvent devenir lgion, une sorte de
+franc-maonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prtexte
+d'manciper les femmes de la tutelle nfaste des hommes, aborde sans
+scrupule les sujets les plus dplaisants et les questions les plus
+scabreuses. Il semble que les hardiesses inquitantes de langage
+fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lvres de
+certains fministes. A les entendre parler des choses du mariage avec
+une impudence sereine, on croirait que ces zlateurs et ces zlatrices
+de la croisade des temps nouveaux n'ont pas eu de parents aimer et
+bnir, puisque c'est au foyer seulement que s'veille et s'entretient la
+douce religion de la famille. Aussi bien le fminisme est-il, pour
+quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui
+jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent mme
+de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrte
+esprance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tte fminine
+mal quilibre entre en bullition, on peut s'attendre aux pires
+extravagances.</p>
+
+<p>Dans la pense de ces intransigeantes, l've nouvelle doit vincer le
+vieil homme, comme une rserve frache remplace un corps de troupes
+affaiblies et fourbues. Leur prtention est de parler et de penser par
+elles-mmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mmes. Elles ne
+souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprte.
+Voici la confession d'une jeune mancipe que M. Jules Bois a reue avec
+complaisance: Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de
+l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son
+cerveau, comme autrefois l'aeule des premiers jours s'agenouillait sous
+la brutalit du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tte ni
+devant le bras du mle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et
+forte? Je travaillerai; je serai mdecin, avocat, pote, savant,
+ingnieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il
+voudra<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> <i>L've nouvelle</i>, p. 152.</blockquote>
+
+<p>Que si nous voulons ce texte un commentaire, il nous sera rpondu que
+le temps est pass o l'on condamnait la jeune fille au huis clos
+familial,--comme on lve un merle blanc dans une cage dore,--pour
+mieux la livrer sans dfense, inerte et passive, aux mains d'un mari
+gteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingnues abties dont le
+roman et le thtre ont fait nagure un si attendrissant usage et qui,
+cousues aux jupes de leurs mres ou emprisonnes dans les minuties
+souponneuses et maussades du couvent, voues au piano perptuit ou
+des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec rsignation, jusqu'
+la veille de leurs fianailles, la poupe, symbole mortifiant de leur
+prochaine domestication destin, sans doute, faire comprendre ces
+pauvres mes que leur naturelle fonction est d'tre mres au lieu d'tre
+libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une ducation
+plus dgradante?</p>
+
+<p>Dornavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mmes tudes,
+astreints aux mmes exercices, soumis aux mmes disciplines. Instruite
+de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera
+en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui
+dplaisent, aprs avoir proclam firement son indpendance, elle
+pousera l'lu de son choix la face du ciel et de la terre, les
+prenant tmoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte
+ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volont.</p>
+
+<p>Au vrai, et si gros que le mot puisse paratre, ce fminisme outr
+implique srement un tat d'me anarchique, que des gens alarms
+considrent comme le germe d'un mouvement rvolutionnaire o la famille
+franaise risque de se dissoudre et de prir. Mais n'exagrons rien:
+cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour
+tre facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la
+socit ne procde par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que
+modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de
+mtamorphoses instantanes, de changements brusques, de renouvellement
+intgral, de rupture complte avec le pass. Il est plus difficile qu'on
+ne croit de faire acte d'indpendance, de briser le rseau des habitudes
+et des prjugs qui nous enserre, de se soustraire la lourde pese des
+moeurs et des opinions. Si profondes que puissent tre les
+transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni
+soudaines.</p>
+
+<p>C'est ce qui faisait dire Alexandre Dumas, non sans quelque outrance:
+L'mancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusets les plus
+hilarantes qui soient nes sous le soleil. mancipation de la Femme,
+rnovation de la Femme, ces mots dont notre sicle a les oreilles
+rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus tre
+mancipe qu'elle ne peut tre rnove<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Conclusion excessive: la
+femme moderne ne ressemble point la femme primitive, et les
+changements passs nous sont un sr garant des changements venir. Mais
+il ne suffit point de proclamer la faillite de l'homme, pour que
+l've nouvelle soit la veille de dtrner le roi de la cration.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Prface de l'<i>Ami des femmes</i>. Thtre complet, t. IV, p. 29.</blockquote>
+
+<a name="l1c6" id="l1c6"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>Modes et nouveauts fministes</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le fminisme opportuniste.--Son programme.--Sports
+ virils.--Ce qu'on attend de la bicyclette.</p>
+
+<p> II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le
+ costume fminin se masculinise.--Exagrations fcheuses.</p>
+
+<p> III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une
+ belle femme?</p>
+</blockquote>
+<a name="l1c6s1" id="l1c6s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes
+suprieures qui, bien que nourrissant peut-tre au fond du coeur des
+esprances aussi rvolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer
+et, modres de ton, correctes d'allure, diplomates consommes,
+opportunistes insinuantes, montrent patte de velours l'ternel ennemi
+qu'elles se flattent de dsarmer et d'affaiblir, d'autant plus
+facilement qu'elles l'auront moins effarouch.</p>
+
+<p>Pour l'instant, ce brillant tat-major, convaincu de l'impossibilit de
+rvolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de
+rvolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par
+application de ce plan, la consigne est donne aux femmes prises des
+grandes destines que l'avenir rserve leur sexe, de ceindre leurs
+reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a
+du bon: il n'est gure d'me valeureuse en un corps dbile. A qui brigue
+l'honneur de nous disputer les emplois dont nous dtenons le monopole,
+il faut bien, pour galiser la lutte, galiser pralablement les forces.
+mule de l'homme par l'nergie morale, aspirant l'atteindre et le
+contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est oblige,
+sous peine de faillir ses esprances, de s'appliquer d'urgence
+dvelopper sa vigueur physique pour accrotre sa rsistance et ses
+moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tte,
+qui surmnent dj trop souvent les garons, auraient vite fait
+d'puiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur temprament et
+ne trempaient virilement leur organisme.</p>
+
+<p>Ces dames ont donc la prtention de nous arracher mme le privilge de
+la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et
+jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles
+excellent dans tous les sports la mode. Elles nagent comme des sirnes
+et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit
+et le gros gibier; elles font de l'quitation, de la gymnastique, de la
+bicyclette surtout.</p>
+
+<p>La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-tre du cyclisme dans
+les conversations. Cette nouveaut a ses dvots qui en disent tout le
+bien imaginable, et ses dtracteurs qui l'accusent de tout le mal
+possible. Quoique j'aie peine voir dans la bicyclette tant de choses
+considrables, il faut pourtant reconnatre, sans verser dans
+l'hyperbole, que le fminisme fonde de grandes esprances sur cette
+petite mcanique. Au thtre et dans le roman, la bicyclette nous est
+prsente comme le symbole et le vhicule de l'mancipation fminine. Et
+ce qui est plus dcisif, nous avons entendu l'honorable prsidente d'un
+congrs fministe, qui ne passe point pour une vapore, recommander
+chaudement, dans son discours de clture, l'usage frquent de la
+bicyclette, ajoutant qu'elle est un moyen mis la disposition des
+femmes pour se rapprocher conomiquement du sexe masculin. En termes
+plus clairs, on espre que la pdale libratrice contribuera
+efficacement l'abolition de la domestication des femmes.</p>
+
+<p>Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder
+sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre
+d'entraves que leur impose encore notre tat social surann. Il n'y a
+pas dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indpendance.
+Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de
+tomber, un jour ou l'autre, du ct o l'on penche, dans les bras d'un
+ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en
+passant, tous les mnages de pdaler de compagnie. C'est au mari qu'il
+appartient de relever sa femme. Hors de sa prsence, les chutes
+pourraient tre plus graves. Point de doute, en tout cas, que la
+bicyclette ne permette l've future de se dcharger sur des
+mercenaires des soins du mnage, de la surveillance des enfants et de la
+garde du foyer. Et comme un nourrisson lever est un bagage assez
+gnant pour une mre nomade, on s'appliquera de son mieux prvenir la
+surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas prcisment un
+remde la dpopulation.</p>
+
+<p>Mais il autorise et ncessite de si libres mouvements et de si viriles
+toilettes! Et le fminisme s'en rjouit. Car la femme a quelque chance
+de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses
+costumes. S'il tait permis d'user de nologismes barbares, je dirais
+mme qu'il n'est que de masculiniser la mode pour garonnifier la
+femme. Un honnte homme du grand sicle et crit, en meilleur style,
+que les habits ont une action sur les biensances et que les dehors
+peuvent corrompre les moeurs.</p>
+
+<a name="l1c6s2" id="l1c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>On voudra bien m'excuser d'aborder, ce propos, une question dont il
+est facile de saisir l'intrt considrable: je veux parler de la
+culotte et du corset. Les professionnelles du fminisme nous font une
+obligation de traiter ces graves problmes. Pour peu qu'on y
+rflchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine reconnatre que ces
+deux notables chantillons de l'habillement moderne sont minemment
+symboliques. Tout le mouvement fministe s'y rvle par son aversion
+pour le costume fminin et par son got pour le costume masculin.</p>
+
+<p>Il n'est pas impossible mme que les femmes vraiment libres fassent un
+jour de la culotte un emblme et un drapeau. Avez-vous remarqu l'allure
+dcide et les airs triomphants de la cycliste vraiment mancipe? A la
+voir porter si crnement la culotte bouffante, on la prendrait de loin
+pour un zouave chapp d'un rgiment d'Afrique. En Angleterre, les
+fministes militantes ont adopt un costume rationnel. Il est
+pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coups courts; une
+jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orn d'une
+petite cravate noire. La jupe est taille en vue de la marche. C'est un
+peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me
+fait un devoir de reconnatre que, dans ma pense, ce compliment ne
+s'adresse qu' une minorit: pour dix jolies femmes que ce costume
+avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt
+parfaitement ridicules.</p>
+
+<p>En 1896, une sance de la Socit des rformes fminines de Berlin,
+l'assemble condamnait l'unanimit l'usage du corset (beaucoup de
+mdecins hyginistes sont du mme avis) et proclamait le prochain
+avnement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas
+du tout que nous soyons la veille d'une si grave rvolution. Non que
+le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en
+connaissaient point l'troit assujettissement. En soi, il est immoral,
+puisque l'allaitement et la maternit peuvent en souffrir. Qu'il
+s'assouplisse et se perfectionne, il est biensant de le souhaiter; mais
+je doute qu'il disparaisse. Si de la thorie les Allemandes passent la
+pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit
+qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de
+Berlin un aspect tout fait rjouissant.</p>
+
+<p>Quant aux Franaises qui, trs gnralement, ont le sens du beau et
+l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la
+servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit mme
+meurtrier; mais c'est un si prcieux artifice d'lgance! A quel mari
+n'est-il pas arriv d'entendre sa femme affirmer avec crnerie qu'il
+faut souffrir pour tre belle? Ce corset ne disparatra que le jour o
+les grces de la femme n'auront plus besoin d'tre soutenues ou
+corriges. Prenons patience.</p>
+
+<p>J'imagine, de mme, que la culotte aura peine dtrner la jupe. Il y a
+quelques annes, pourtant, le congrs fministe de Chicago a recommand
+aux femmes soucieuses de leur dignit sociale l'emploi du vtement
+dualiste. Ce vtement dualiste est ce que nous appelons grossirement
+un pantalon. Mais cette rsolution mmorable ne semble pas avoir produit
+jusqu'ici grand effet.</p>
+
+<p>A Paris, la Gauche fministe s'est contente d'mettre le voeu que les
+ouvrires soient autorises porter la jupe courte, dans un intrt
+d'hygine et de scurit: ce qui n'est pas si draisonnable, le port de
+la robe longue offrant de rels dangers dans la fabrication mcanique.
+Et sous prtexte que les ouvrires n'osent pas se singulariser,
+certaines dames autoritaires voulaient mme inviter les syndicats
+fminins exiger de leurs membres l'application immdiate du nouveau
+costume rationnel. Par bonheur, Mme Sverine veillait, et grce son
+intervention, la question de toilette est reste sous la loi de
+libert<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Soyez donc assurs que la jupe courte ne sera gote que de celles qui
+ont un joli pied. Emprunter au vtement masculin ce qu'il a de pratique,
+sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer
+l'lgance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La
+coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gne et retenir ce
+qui leur sied. N'en dplaise aux gros bonnets du fminisme, (je prie
+celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos
+chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis
+croire qu'au prochain sicle il n'y ait plus porter la robe que les
+avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de got ne se
+rsoudront point ce retranchement; leur grce en souffrirait trop. Et
+pourtant le rgne exclusif de la culotte serait d'une grande conomie
+pour le mnage: les robes cotent si cher! Seulement, cette conomie ne
+manquerait point de tourner souvent la mortification du mari: tandis
+que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est
+ craindre que celles-ci ne consentissent jamais porter les culottes
+de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prvost a pu crire que le temps
+est pass o les maris ramenaient leurs femmes l'obissance par ces
+mots d'amicale supriorit: Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de
+bruit! On vous donnera de belles robes! Il parat que cela ne prend
+plus.</p>
+
+<p>Exagration et plaisanterie part, il reste qu'une transformation
+s'opre lentement dans les modes, dans les gots et jusque dans les
+allures et les attitudes, qui marque, d'une faon visible tous les
+yeux, les modifications profondes et secrtes qui travaillent les moeurs
+et les ides de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette fminine
+se masculinise de plus en plus. Le dolman est la mode avec ses
+broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le
+velours et le satin; nos lgantes arborent avec une raideur altire le
+plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'pingle du
+sportsman.</p>
+
+<p>Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un
+changement dans les ides et les aspirations. Pour celles que les
+ncessits de leur condition poussent l'assaut des professions
+masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles
+soutiennent pour la vie, les vertus purement fminines sont de moins en
+moins suffisantes; qu'il leur faut, pour russir, un peu du courage, de
+la hardiesse et de la dsinvolture des hommes; que, pour tre fortes, en
+un mot, elles doivent renoncer aux dlicatesses charmantes qui font leur
+grce et aussi leur faiblesse.</p>
+
+<p>Quant aux demoiselles des classes riches, vritable jeunesse dore dont
+les dsirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent
+rpt que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme,
+qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manires de Messieurs
+leurs frres. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des
+chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures
+et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un loge
+suprme, qu'on dise d'elle: C'est un bon garon! Et nos demoiselles
+s'appliquent consciencieusement mriter cette flatteuse appellation.</p>
+
+<p>Pour ce qui est enfin des femmes franchement mancipes, elles n'ont pas
+d'autre proccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos
+dfauts et dans nos brutalits pour se hausser notre niveau. Lasse
+d'tre notre compagne, la femme nouvelle aspire devenir notre
+compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui
+secoue, avec de grandes phrases, la contrainte dprimante du corset et
+revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque
+plus que la moustache,--et encore!</p>
+
+<p>Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dpit des difficults,
+elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts
+et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme
+Arvde Barine, la naissance d'un troisime sexe. Telles, chez nous,
+ces dtraques, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grces de la
+femme sans acqurir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de
+son sexe, sans qu'il lui soit donn de le changer, incapable de s'lever
+ la puissance virile aprs avoir perdu ce qui lui restait de sduction
+fminine, ni garon ni fille, ni homme ni femme, ni mle ni femelle,
+l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une
+insexue, peine une personne, presque un monstre, voil donc le
+troisime type de l'humanit venir! On conoit que cet tre vague dont
+la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne perdre les signes
+extrieurs de la fminit (tant pis pour nous!) sans parvenir
+s'approprier la puissance dominatrice de la masculinit (tant pis pour
+elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette
+demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa
+multiplication ne laisserait point d'tre inquitante pour l'honntet,
+la sant et l'avenir de la socit franaise.</p>
+
+<a name="l1c6s3" id="l1c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Contre cette masculinit d'emprunt, contre cette caricature de l'homme,
+il est urgent de protester au nom de la beaut et des intrts mme de
+la femme.</p>
+
+<p>Aimez-vous le travesti au thtre? Il me gne ou m'afflige. Je le trouve
+choquant ou laid: il dforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces
+dames voudraient le gnraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la femme
+nouvelle s'exerce-t-elle imiter servilement notre costume et nous
+prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de
+talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates
+viriles et de mles vestons? Le vtement masculin est-il donc d'une
+coupe si dlectable pour que les fministes les plus ardentes
+s'empressent d'y asservir leurs grces en s'appropriant nos platitudes?
+Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux
+Anglaises!</p>
+
+<p>Et puis, quelle trange ide de supposer que le bonheur des femmes est
+subordonn leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le
+caractre aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si
+jolis modles, qu'il faille ncessairement nous copier pour goter la
+flicit suprme? Les femmes devraient craindre,--au lieu de
+l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles
+donc qu' trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? Le
+rle social des femmes n'est grand, a crit Henry Fouquier avec son
+admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si
+elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le
+club, elles perdraient le foyer<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. A vivre d'une vie trop masculine,
+la femme dpouillerait mme ce qui fait son charme, savoir la retenue
+et la grce, l'lgance et la pudeur. Et le jour o elle serait aussi
+laide, aussi brutale et aussi grossire que nous (suis-je assez
+modeste?) son rgne serait fini et son sexe dcouronn.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>Les Femmes gui votent.</i> Annales politiques et littraires du
+15 avril 1896.</blockquote>
+
+<p>J'en appelle au tmoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont
+pous plus ou moins les ides nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly
+Lieutier, pote et romancire, laquelle j'emprunte cette curieuse
+pense: La femme qui se masculinisera pour prouver son galit avec
+l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas
+gale ce dernier en restant femme. Pour prouver cette galit
+absolument relle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en
+l'utilisant au profit de tous. C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une
+journaliste, qui dclare ceci: Savoir, jusque dans nos revendications
+et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par
+le caractre, les manires et mme et surtout la toilette, l est le
+secret de notre russite. En une lutte o nous avons besoin de tous nos
+moyens, pourquoi ddaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous
+donna: le charme<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme.</i> Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, pp. 873 et 883.</blockquote>
+
+<p>Faisons des voeux pour que, docile ces conseils, la femme reste femme
+par l'lgance de ses manires et la dlicatesse de sa nature, comme
+elle l'est par la tendresse de son me, par la sensibilit mue et la
+douce piti qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dvouement
+et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se
+dise que ce n'est point affranchir et amliorer son sexe que d'en faire
+une contrefaon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que
+nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid.
+Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyre: Un beau visage est le
+plus beau des spectacles.--Une belle femme qui a les qualits d'un
+honnte homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus dlicieux:
+l'on trouve en elle tout le mrite des deux sexes. Ceux qui aiment
+sincrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l2" id="l2"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE II</h2>
+
+<h3>GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES</h3>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l2c1" id="l2c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>Le fminisme rvolutionnaire</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les groupements fministes d'aujourd'hui.--Prtentions
+ collectivistes.--Point d'mancipation fministe sans
+ rvolution sociale.</p>
+
+<p> II.--Schisme entre les proltaires et les bourgeoises.--Les
+ intrts de l'ouvrier et les intrts de l'ouvrire.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l2c1s1" id="l2c1s1"></a>
+<br>
+<h4>I</h4>
+
+<p>C'est un fait tabli que, dans la classe ouvrire comme dans la classe
+bourgeoise, dans les milieux mondains et distingus non moins que dans
+les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins
+d'indpendance et des dsirs d'mancipation qui, ns de causes multiples
+et aspirant des fins diverses, travaillent sourdement la femme de
+toutes les conditions, percent travers son langage et ses allures,
+transparaissent dans son costume et dans ses gots. Rien d'tonnant que
+ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient
+peu peu dessines, prcises, formules en quelques ttes plus
+raisonneuses et plus ardentes. Et la nbuleuse a pris corps; et les
+aspirations se sont mues en doctrines systmatiques qui, ds
+maintenant, se partagent avec une suffisante nettet en trois grands
+courants d'opinion. Ce sont: le fminisme <i>rvolutionnaire</i>, le
+fminisme <i>chrtien</i> et le fminisme <i>indpendant</i>.</p>
+
+<p>Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications fminines n'est
+donc pas une, mais triple, suivant qu'elle mane des fministes
+rvolutionnaires, des fministes chrtiens ou des fministes
+indpendants, ces derniers refusant de s'infoder aux partis religieux
+et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de libert et de
+dignit pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le
+cherchent en des directions opposes ou s'y acheminent par des voies
+diffrentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations
+gnrales.</p>
+
+<p>Dans les anciens temps, le sexe fminin n'a joui nulle part d'une grande
+faveur. La naissance d'une fille passait mme trs gnralement pour une
+calamit, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-n la puissance de
+dlivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et
+religions dclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'aprs
+le polythisme, tous les maux qui affligent l'humanit sont sortis de la
+bote de Pandore. Pour le christianisme, ve est l'initiatrice du pch
+et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion
+abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle
+l'ennoblisse de l'autre, en levant le mariage monogame la dignit de
+sacrement et en installant pour la vie l'pouse et l'poux, la mre et
+le pre, dans une fonction galement ncessaire au dveloppement de la
+famille unifie.</p>
+
+<p>Telle n'est point cependant l'opinion des crivains rvolutionnaires qui
+tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les
+cultes les plus barbares et les lgislations les plus cruelles. C'est
+ainsi que M. lie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se
+montrrent compatissantes la femme, toutes les civilisations, toutes
+les religions nous connues qui envahirent la scne du monde pour
+s'entre-dchirer, ne s'accordrent que sur un point: la haine et le
+mpris de la femme. Brahmanes, Smites, Hellnes, Romains, chrtiens,
+mahomtans jetrent la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent
+une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de
+tyrannie. Nous le disons trs srieusement: sur ce point, notre
+humanit, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des
+espces animales<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. Il s'agit donc d'arracher la femme au
+christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui,
+aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> <i>Les Hommes fministes.</i> Revue encyclopdique du 28 novembre
+1896, p. 828.</blockquote>
+
+<p>A un point de vue plus gnral, les partis rvolutionnaires ne peuvent
+qu'tre les allis naturels du fminisme, l'esprit de rvolte qui
+inspire ses revendications mritant toutes leurs sympathies. C'est
+pourquoi socialistes et anarchistes prchent la femme que, dans le
+partage des droits et des devoirs, elle joue le rle de dupe. M. Lucien
+Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, victime de
+la loi de l'homme qui lui commande l'obissance, victime de la religion
+qui lui prche la rsignation, victime de la socit qui l'entretient
+dans la servitude, elle est la perptuelle exploite. Qu'elle n'attende
+donc point de la bonne volont des lgislateurs le dmantlement des
+codes et des institutions dont les hommes ont fortifi leur position
+suprieure: elle y perdrait son temps. Rvoltez-vous, mes soeurs; car
+vous ne serez affranchies que par la Rvolution. Le vieux conspirateur
+russe, Pierre Lawroff, parle dans le mme sens. Pour le moment actuel,
+nous, socialistes impnitents, nous nous permettons d'affirmer que ce
+n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible la grande
+question sociale, la lutte du travail contre le capital, que la
+question fministe a des chances de faire quelques pas vers sa
+rvolution rationnelle dans un avenir plus ou moins loign.</p>
+
+<p>Et quel appoint pour le triomphe de la Sociale, si les femmes
+passaient rsolument du foyer familial la place publique! M. Jules
+Renard, qui dirige la <i>Revue socialiste</i>, en fait l'aveu: Le jour o
+les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur
+douceur puissante et leur passion communicative, le jour o elles
+voudront tre les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de
+la cit future, les rsistances intresses qui entravent encore la
+marche de l'humanit ne dureront pas longtemps<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Je crois bien!
+N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'o se
+rpand toute flamme? Rvolutionnons l'pouse et la mre: nous aurons du
+coup rvolutionn la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de
+rvolutionner le monde. Les partis extrmes ne font que rendre hommage
+la toute-puissance du prestige fminin, en rivalisant de zle pour
+dtourner leur profit le courant fministe et l'associer la lutte
+des classes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Revue encyclopdique, <i>loc. cit.</i>, pp. 827 et 830.</blockquote>
+
+<p>Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette
+dclaration faite, en 1896, au congrs de Gotha: La femme proltaire
+n'tant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat,
+l'agitation fministe doit rester dans le cadre de la propagande
+socialiste. De l, un groupe fministe plus ou moins infod aux partis
+rvolutionnaires, dans lequel, aprs Mlle Louise Michel, Mmes Paule
+Mink, Lonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent
+encore les premiers rles. Dernirement, Mlle Bonneviale affirmait
+nouveau que le mouvement fministe doit tre socialiste ou qu'il ne
+sera pas. Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrmes: nous
+les rencontrerons souvent sur notre chemin.</p>
+
+<a name="l2c1s2" id="l2c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Notons seulement que de ces prtentions intolrantes, un schisme est n
+qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et Berlin, les
+femmes proltaires ont refus de faire cause commune avec les femmes
+bourgeoises, sous prtexte que si des deux cts on veut souvent la
+mme chose, on le veut toujours d'une faon trs diffrente, le
+fminisme bourgeois croyant encore aux rformes pacifiques, lorsque le
+fminisme ouvrier n'a plus foi que dans la rvolution.</p>
+
+<p>Et ce dissentiment s'affirme dj par des congrs rivaux. Ds
+maintenant, le fminisme est divis contre lui-mme. Alors que certaines
+femmes mettent la ferme et fire rsolution de mener le bon combat sans
+allis masculins, pour elles-mmes et par elles-mmes, le parti
+socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient
+leurs revendications pour une dpendance de la question sociale, s'en
+approprie l'examen et s'en rserve la solution. Mais cette prtention
+soulve d'assez vives rsistances, et dans le camp fortifi des
+fministes indpendants, et dans les rangs plus clairsems des
+fministes chrtiens.</p>
+
+<p>Se recrutant dans un milieu plus lev et plus instruit, le fminisme
+indpendant, le pur, le vrai fminisme, s'efforce de soustraire sa cause
+ l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en
+cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulirement
+sauvegarder son autonomie. Bien que li indissolublement la question
+sociale, crivait-elle rcemment, le fminisme ne doit pas tre confondu
+avec le mouvement socialiste ni subordonn ses diffrentes coles.
+Tout en n'hsitant point regarder les hommes comme des patrons,
+c'est--dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient
+que, les revendications de son sexe n'tant pas exclusivement
+conomiques, le mouvement fministe ne saurait tre un pisode de la
+lutte des classes, par cette raison qu'il n'est vritablement aucune
+catgorie sociale, de la plus pauvre la plus riche, o la femme ne
+soit pas assujettie l'homme. D'ailleurs, l'exemple de tous les jours
+dmontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, conserve ses
+vellits despotiques, surtout envers sa femme<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Revue encyclopdique, <i>loc. cit.</i>, p. 825.</blockquote>
+
+<p>Voil une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux
+bonnes mes qui s'imaginent, sur la foi des prophtes, que le
+collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, o les femmes ne
+seront point battues ni les maris tromps.</p>
+
+<p>Et de fait, voir le peuple de prs, on a vite constat qu'il est
+beaucoup plus voisin que le monde riche de l'galit des sexes. Dans le
+peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette
+diffrence,--qui fait aussi son excellence et sa supriorit,--qu'elle
+va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de
+ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari femme,
+ bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultives, on
+ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un
+malotru, les mnages ouvriers ont le droit--dont ils abusent
+quelquefois--de se cogner avec la plus entire rciprocit.</p>
+
+<p>C'est donc moins pour la rendre l'gale de son homme que pour
+l'entraner l'assaut des classes riches, que les partis
+rvolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrire comme ils ont
+enrgiment l'ouvrier. Le proltariat voit dans la femme pauvre une
+camarade de combat, une allie ncessaire, une recrue qui doit grossir
+l'arme socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrire fermera toujours
+l'oreille la propagande rvolutionnaire? Je ne sais que l'influence
+rivale de la religion qui puisse disputer l'anarchisme et au
+collectivisme cette prcieuse et si intressante clientle.</p>
+
+<a name="l2c2" id="l2c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Le fminisme chrtien</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit
+ catholique et l'esprit protestant.</p>
+
+<p> II.--Rudesses des Pres de l'glise envers l've
+ pcheresse.--Le Christ fut compatissant aux femmes.--Sa
+ religion les rhabilite et les ennoblit.</p>
+
+<p> III.--Le fminisme intransigeant est un renouveau de
+ l'esprit paien.--L'galit humaine et la hirarchie
+ conjugale.</p>
+
+<p> IV.--Double courant des ides chrtiennes.--Tendances
+ catholiques et protestantes favorables a la
+ femme.--Fminisme qu'il faut combattre, fminisme qu'il
+ faut encourager.--Organes du fminisme chrtien.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Peut-il y avoir un fminisme chrtien? Cet accouplement de mots sonne
+mal nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un
+mouvement d'indpendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'glise
+serait-elle donc favorable l'mancipation des femmes? Conoit-on que
+le christianisme puisse encourager le fminisme, ou mme que le
+fminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la
+vrit, l'enseignement des critures et des Pres se prte aux
+interprtations les plus diverses, et sur les <i>relations des sexes</i> et
+sur les <i>relations des poux</i>.</p>
+
+<a name="l2c2s1" id="l2c2s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer
+que l'Ancien et le Nouveau Testament tmoignent plus de faveur et de
+considration aux fils d'Adam qu'aux filles d've. C'est pourquoi le
+champion vnrable de l'mancipation fminine aux tats-Unis, Mme
+lisabeth Stanton, s'en prend la Bible de l'infriorit persistante de
+son sexe. Mme en souvenir des admirables figures de femmes qui
+apparaissent et l au cours du rcit biblique--telles Judith,
+Suzanne, Esther, la fille de Jepht, la mre des Machabes et tant
+d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir tabli, pour des sicles, la
+supriorit du masculin sur le fminin.</p>
+
+<p>Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la
+premire femme a caus la chute du genre humain en apportant au monde le
+pch et la mort; qu'elle a t accuse, convaincue et condamne par
+Dieu, avant les assises gnrales du jugement dernier; que, depuis lors,
+en excution de la sentence prononce, elle enfante dans les larmes et
+dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et
+la maternit une priode de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la
+Gense rapporte que la femme a t faite aprs l'homme, tire de lui et
+cre pour lui. Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, le droit
+canon et le droit civil, les prtres et les lgislateurs, les critures
+et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis
+politiques, s'accordent avec une touchante unanimit la proclamer son
+infrieure et son sujet? Prescriptions, formes et usages de la socit
+civile, pratiques, disciplines et crmonies de la socit religieuse,
+tout sort de l. Pour avoir t forme d'une cte d'Adam, d'un os
+surnumraire, comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre
+premier pre en tentation grave, ve a t condamne la sujtion
+perptuelle. Et avec une docilit aveugle, l'tat n'a fait que souscrire
+aux suspicions et aux jugements de l'glise<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme.</i> Revue encyclopdique, <i>loc.
+cit.</i>, p. 889.</blockquote>
+
+<p>Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous
+prtexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme
+Stanton, aide d'une commission de dames hbrasantes, a dcid de
+reviser les textes sacrs et d'opposer, l'aide de commentaires
+appropris, la <i>Bible des femmes</i> la <i>Bible des hommes</i>. En voici un
+fragment relatif au rle qu've a jou dans le drame de l'Eden: Soit
+qu'on regarde ve comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne
+pour l'hrone d'une histoire vritable, quiconque voit les choses sans
+parti pris, doit admirer le courage, la dignit et la noble ambition de
+la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a
+pas essay de la sduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs
+mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine;
+il a fait appel la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme
+et qu've ne trouvait point satisfaire en cueillant des fleurs ou en
+bavardant avec Adam.</p>
+
+<p>Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un
+bouquet ou un bijou: il est plus sant de leur parler de la quadrature
+du cercle, en souvenir d've qui, la premire, eut le courage de
+cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avr qu'Adam
+n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hsite pas le traiter
+de grand poltron. Fermez donc, aprs cela, les Acadmies aux femmes!
+Bien plus, quand le moment de la pnitence arrive, Adam, confus et
+larmoyant, s'abrite derrire la faible crature que Dieu lui a donne:
+La femme, dit-il l'ternel, m'a prsent le fruit et j'en ai mang.
+O honte! lchet! Le rcit biblique, ainsi interprt, ne tourne pas
+l'honneur du roi de la cration, qui, ptri du limon de la terre, tait
+sans doute d'une nature trop paisse pour percevoir les subtiles
+objurgations du serpent tentateur.</p>
+
+<p>Et pourtant, de l'aveu mme de Mme Stanton, ces Messieurs sont appels
+dans le texte sacr les fils de Dieu, tandis que ces Dames y sont
+ddaigneusement dnommes les filles des hommes. Et cette ingalit
+lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se rfre un
+texte de l'<i>Ecclsiaste</i>--peu flatteur, j'en conviens,--o il est dit
+que la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes. Mais
+nous pouvons tre srs que la Bible fministe, qui ne manque ni d'audace
+ni de gaiet, saura trouver ce document svre une signification
+favorable.</p>
+
+<p>A cela mme, on reconnat bien cette hardiesse anglo-saxonne sans
+laquelle, peut-tre, le fminisme ne serait pas n. Si, en tout
+cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premirement et
+rapidement, dvelopp en Angleterre et en Amrique, la raison en est,
+sans doute, que le protestantisme incline et faonne les esprits au
+libre examen et, par suite, l'indpendance de la pense, et que, dans
+ces pays, les choses de la religion tant laisses l'interprtation
+individuelle,--d'o la diversit infinie des sectes rformes,--le champ
+est plus largement ouvert aux nouveauts et aux audaces que chez les
+peuples d'esprit catholique, traditionnellement prdisposs la
+discipline et la subordination hirarchiques.</p>
+
+<a name="l2c2s2" id="l2c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu rpter
+l'glise autant que dans les salons, que l'homme leur est suprieur en
+intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur
+honorabilit risquent d'tre gravement altres par les contacts de la
+vie extrieure et que, par consquent, leur existence doit tre
+recueillie et leur activit soumise et enferme, ont fini, suivant le
+mot de Mme Marie Dronsart, par accepter leur infriorit comme un dogme
+et leur effacement comme un devoir.</p>
+
+<p>C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer
+la primaut du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons mme
+reconnatre que certains Pres de l'glise, mus des suites du pch
+originel ou pris d'asctisme monastique, se sont chapps quelquefois
+en rcriminations amres contre la charmante perfidie des femmes. Tel
+compare leur voix au sifflement du serpent, leur langue au dard du
+scorpion. Nul ne pardonne ve la chute d'Adam et la perte du paradis.
+Tous lui attribuent la fatalit de nos misres. Souveraine peste,
+s'crie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomph
+de notre premier pre. Les homlies ne sont pas rares o se pressent,
+l'adresse de la plus belle moiti du genre humain, des qualifications
+comme celles-ci: Auteur du pch, fille de mensonge, pierre du tombeau,
+chemin de l'iniquit, porte de l'enfer, vase d'impuret, larve du
+dmon, et autres amnits qui manquent videmment de galanterie.</p>
+
+<p>La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un rquisitoire de
+Tertullien: Femme, tu es la cause du mal; la premire, tu as viol la
+loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta
+faute a fait mourir Jsus-Christ. C'est pourquoi, au dire du mme
+docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouv grce devant
+l'glise,--la voir est mal, l'couter est pire et la toucher est chose
+abominable, <i>quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum</i>. Cet
+anathme rappelle le cri dsespr de l'<i>Ecclsiaste</i>: J'ai trouv la
+femme plus amre que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs;
+son coeur est un pige et ses mains sont des entraves.</p>
+
+<p>Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes vhmentes
+s'adressaient moins aux femmes honntes qu'aux courtisanes qui
+pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage
+est franchement antifministe. Il semble que la femme, en elle-mme, ait
+t, pour les premiers chrtiens, un objet, sinon de rprobation, du
+moins de terreur sacre. C'est ce sentiment qu'obissait sans doute
+Tertullien lorsqu'il souhaitait que la femme, tout ge, cacht son
+visage, toujours et partout. On a prtendu mme que certains
+thologiens des anciens ges se demandaient srieusement si la femme
+avait une me, autrement dit, si elle appartenait l'humanit; mais,
+vrification faite, cette assertion, maintes fois rfute, nous parat
+une plaisanterie absurde ou une nerie malveillante<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> <i>Le Concile de Mcon et l'me des femmes.</i> Revue du Fminisme
+chrtien du 10 avril 1896, p. 33.</blockquote>
+
+<p>Depuis lors, le clerg s'est humanis, je ne dis pas fminis. Il ne
+tolre pas encore que les femmes se prsentent en cheveux
+l'glise,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il
+n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux
+offices. Il se pourrait mme que nos prtres fussent dsols de cette
+pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blmer.</p>
+
+<p>Bien plus, sera-t-il permis un laque de bonne volont d'insinuer
+modestement qu'en dpit des imprcations misogynes de quelques
+prdicateurs austres, le catholicisme ne nourrit point contre la femme
+de si hostiles prventions? En faisant de la Vierge Marie la mre de
+Dieu, en la plaant sur nos autels, en la proposant nos hommages, en
+nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant
+d'un cortge de saintes et de martyres qui trnent, sur un pied
+d'galit fraternelle, avec les aptres et les confesseurs, il me semble
+que la religion catholique a vritablement ennobli et magnifi la femme.
+Nos fministes, si pris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'tre
+flatts de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regarde par
+les coles ecclsiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne
+doivent pas oublier que saint Jrme a travaill toute sa vie la
+transformation et l'lvation de la femme latine. Qu'ils prennent
+seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent
+les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas
+t maltraites par l'glise; et elles lui en tmoignent trs
+gnralement une fidle reconnaissance.</p>
+
+<p>A s'en tenir l'esprit de l'vangile et aux exemples du Matre, on voit
+moins encore qu'elles aient t sacrifies au sexe fort. Dans le sens le
+plus pur du mot, le Christ fut l'Ami des femmes. Il boit l'amphore
+de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de
+Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'taient voues sa
+doctrine et attaches ses pas lui demeure fidle jusqu'au tombeau. Le
+Christ prfre mme la bruyante activit de Marthe l'immobilit
+contemplative de Marie qui, assise ses pieds, suspendue ses lvres,
+recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait
+symboliser le fminisme croyant et mditatif. Nos chrtiennes lgantes
+que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment
+promener leur pense travers les abstractions sublimes de la vie
+dvote, ne manquent point de se flatter d'avoir choisi la meilleure
+part. Il faut pourtant bien, entre nous, que le mnage soit fait.</p>
+
+<p>Point de doute: la femme est devant Dieu l'gale de l'homme. Et dfaut
+de tout autre tmoignage de faveur, sa rhabilitation rsulterait, je le
+maintiens, de la seule maternit de Marie qui fut salue pleine de
+grce par l'ange Gabriel et juge digne d'enfanter le Fils de Dieu.
+L'Immacule Conception peut tre considre comme la revanche et la
+glorification du sexe fminin. Car, si ce dernier fut cause, par le
+pch d've, de notre chute originelle, il a t, par l'intermdiaire de
+la Vierge, l'instrument de notre Rdemption. C'est bien ainsi que le
+comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait
+pas la religion chrtienne de l'avoir releve de l'heureux tat
+d'infriorit dans lequel l'antiquit paenne l'avait maintenue. Ce
+n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu crire que le
+fminisme chrtien tait n le jour o le Fils de Dieu, qui n'eut point
+de pre ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth l'incomparable
+honneur d'tre sa mre<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> <i>Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation lgale de la
+femme.</i> Le Fminisme chrtien du mois de mai 1900, p. 139.</blockquote>
+
+<p>Au surplus, les femmes ont l'me foncirement religieuse. Elles ont jou
+un rle prpondrant dans l'tablissement et la propagation de l'glise
+naissante. La religion, crit Renan, puise sa raison d'tre dans les
+besoins les plus imprieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de
+souffrir, besoin de croire. Voil pourquoi la femme est l'lment
+substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a
+t, la lettre, fond par les femmes. Aujourd'hui encore, ce sont
+elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du
+catholicisme. On a raison d'appeler le sexe fminin: le sexe dvot. En
+plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon cr, du moins organis la
+charit. De l, ces congrgations fminines,--une des plus pures gloires
+de l'glise,--qui sont, depuis des sicles, le refuge des abandonns, la
+consolation des affligs, le secours des pauvres et la providence des
+malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse natre et
+durer sans le zle pieux des femmes. Somme toute, l'glise, malgr ses
+rudesses de langage, a eu le mrite d'ouvrir au besoin de dvouement,
+dont leur coeur est dvor, un drivatif admirable et une destination
+sublime.</p>
+
+<a name="l2c2s3" id="l2c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Les adeptes de l'mancipation fminine ont donc tort de lui imputer
+crime la rprobation que plusieurs de ses docteurs ont voue l've
+pcheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait
+pas tendu la femme une main compatissante, et amie! A les entendre,
+toutefois, c'est moins dans la <i>question des sexes</i> que dans les
+<i>relations des poux</i> que le christianisme aurait profess son peu de
+got pour la prexcellence du sexe fminin. Et c'est le moment de
+montrer qu'il y a au fond du fminisme contemporain un regain de
+paganisme latent.</p>
+
+<p>Oui; il est des femmes nouvelles qui prfrent franchement le
+polythisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrs
+fministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jet, d'une voix tremblante de
+colre, ces mots significatifs: Depuis que je suis en France, j'entends
+toujours les femmes se vanter d'tre mres, fatiguer tout le monde par
+l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en
+vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement
+flatteuse. Peut-tre tes-vous trop hantes par l'image de la Madone
+portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je prfre la
+Vnus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait
+pas de bras du tout. A votre aise, Madame! S'il nous tait donn
+cependant de revivre la vie grecque, je ne sais gure que les grandes
+courtisanes qui pourraient s'en fliciter. Hormis cette exception, les
+femmes honntes ont plus profit que souffert de l'instauration des
+moeurs chrtiennes.</p>
+
+<p>Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des rvoltes fminines
+est ml plus ou moins, suivant les tempraments, de sensualisme et de
+religiosit. M. Jules Bois nous avise qu'il a t conduit au fminisme
+par le mysticisme. Cela ne nous tonne point de l'auteur du <i>Satanisme</i>
+et de la <i>Magie</i>. Son <i>ve nouvelle</i>, livre trange et ardent, n'est
+qu'un long acte de foi, d'esprance et d'amour en la femme de l'avenir.
+L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue
+Zoroastre: Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut
+mieux que l'homme vierge: la mre vaut dix mille pres. Ce fminisme
+exalt, voluptueux et dvot, remet le salut du monde aux mains de la
+femme mancipe.</p>
+
+<p>Certes, l'Olympe paen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il
+s'en dgage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythisme difia le
+beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agrables desses
+personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs
+et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs dplorables. Il n'tait
+pas jusqu' Jupiter et Junon qui ne manquassent l'occasion de prestige
+et de tenue. Leurs querelles de mnage n'taient point d'un bon exemple
+pour les humbles mortels. A voir l-haut les maris si volages et les
+femmes si faciles, le mariage si peu respect et l'union libre si
+ouvertement tolre, les humains ne pouvaient, sans irrvrence, se
+mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme paen ne
+fut point trs profitable la moralit publique et prive;--et
+l'exprience atteste que la femme est la premire souffrir des
+mauvaises moeurs. Asservie aux apptits du mle, elle devient chair
+caprice ou chair souffrance.</p>
+
+<p>Que nous voil donc loin des conceptions chrtiennes! Toute l'antiquit
+a vcu sur cette ide que la femme est infrieure l'homme en force, en
+intelligence et en raison; et les relations prives des poux, comme les
+relations sociales des sexes, impliqurent partout la subordination plus
+ou moins humiliante de l'pouse au mari. Survient le christianisme; et,
+si ses premiers docteurs ne peuvent se dfendre parfois d'incriminer
+dans la femme l've curieuse et perfide qui, pour avoir induit en
+tentation notre premier pre, voua toute sa descendance la corruption
+du pch et rendit par l ncessaire le sacrifice du Dieu fait Homme,
+tout l'esprit de sa doctrine tend la rhabilitation de l'pouse et
+la glorification de la mre.</p>
+
+<p>Non pas que la tradition chrtienne soit favorable l'galit de la
+femme et du mari. Tmoin ce texte de saint Paul: Le mari est le chef de
+la femme, comme le Christ est le chef de l'glise. De mme que l'glise
+est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'tre en toutes choses
+ leurs maris. Saint Augustin va jusqu' faire honneur sa mre
+d'avoir obi aveuglment celui qu'on lui fit pouser. A ses amies
+qui se plaignaient des brutalits de leur poux, sainte Monique avait
+coutume de rpondre: C'est votre faute, ne vous en prenez qu' votre
+langue. Il n'appartient pas des servantes de tenir tte leurs
+matres.</p>
+
+<p>Mais en maintenant la hirarchie conjugale, le christianisme a su
+transformer, par ses vues idales d'universelle fraternit, le dsordre
+paen en unit harmonique. Il n'y a plus ni citoyens ni trangers, ni
+matres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous tes tous un en
+Jsus-Christ. Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du
+mariage chrtien. Dsormais la femme est confie la protection du
+mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-tre et
+de la dignit de l'pouse qui est la chair de sa chair et l'me de son
+me. Le couple chrtien est si troitement uni de coeur, de sentiment,
+d'intrt, les deux poux sont si bien l'un l'autre, l'unit qui
+s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'glise tient leur
+mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de sparer ce
+que Dieu a indissolublement uni.</p>
+
+<p>En somme, et pour revenir un langage plus simple et des vues plus
+terrestres, voulons-nous connatre la raison secrte des moeurs sociales
+et des dterminations humaines, et quel est le niveau de l'honntet
+dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de
+famille et la moralit du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci
+peut tre la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans
+toutes les actions louables ou rprhensibles de l'homme, la femme a
+quelque part. Elle est le bon ou le mauvais gnie du foyer; et suivant
+qu'elle est ange ou dmon, il est concevable que l'homme soit port
+naturellement la maudire ou la glorifier. Les Pres de l'glise
+n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.</p>
+
+<a name="l2c2s4" id="l2c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Pour ce qui est de la position prise par les communions chrtiennes
+vis--vis du fminisme, elle n'est pas trs nette. Deux courants se
+dessinent entre lesquels les mes religieuses se partagent et oscillent
+prsentement.</p>
+
+<p>Certains, voyant dans le fminisme un retour offensif de l'esprit paen,
+un symptme de relchement et de dcadence qui menace de dmoraliser les
+consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant
+d'opposer l'antique et pure discipline chrtienne ce renouveau de
+paganisme, en remettant l'vangile dans la loi, suivant la belle
+parole de Lamartine. Le christianisme, leur ide, en a vu bien
+d'autres! Que de fois il a replac la socit sur ses vritables bases,
+rappelant sans se lasser l'homme et la femme leurs droits et leurs
+devoirs! S'il est un vrai et salutaire fminisme, c'est la religion du
+Christ qui en conserve la mystrieuse formule. Nul besoin de modifier sa
+tactique; elle n'a qu' prcher aujourd'hui ce qu'elle prchait hier,
+sans concession aux gots du jour. Sa vieille morale suffit tout.
+Qu'on la respecte, et la paix renatra entre les sexes et entre les
+poux.</p>
+
+<p>Sans doute, rpondent d'excellents esprits tourns plus volontiers vers
+l'avenir que vers le pass, la puret chrtienne a guri plus d'une fois
+la corruption des hommes et le dvergondage des femmes. Mais, sans nier
+qu'elle soit capable de rendre l'honntet notre vieux monde, il
+parat bien qu' une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il
+soit ncessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, ct de
+revendications malfaisantes, le fminisme en formule d'autres dont la
+justice n'est gure contestable, les hommes de sens doivent faire le
+dpart entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce
+qui est lgitime. Rien n'empche le christianisme de maintenir sa
+doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son
+immortalit est prcisment dans la grce qui lui a t donne de
+toujours se rajeunir sans varier jamais.</p>
+
+<p>Il est croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie,
+l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de
+prtres franais, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables
+l'extension du rle et l'largissement de l'action des femmes. Que de
+maux elles pourraient gurir, que de douleurs du moins elles pourraient
+soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les
+oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'
+l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou
+l'autre, au profit de l'ordre social.</p>
+
+<p>C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute
+situation, assurait dernirement Mme Fawcett, prsidente de la Socit
+britannique pour le suffrage des femmes, qu'il verrait avec faveur les
+Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuad que leur intervention
+aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la
+confection des lois. Et l'archevque de Canterbury, chef de l'glise
+anglicane, a fait la mme dclaration et mis les mmes esprances.
+Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion
+de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Franaises,
+dont beaucoup sont bonnes chrtiennes, le droit de participer
+l'lection des dputs et des snateurs: croyez-vous qu'elles voteront
+pour des francs-maons ou des libres-penseurs?</p>
+
+<p>Les chrtiennes de France sont en possession d'une puissance, parse et
+latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mmes. Pour mettre
+cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une
+discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes franaises
+n'aient pas entrepris une croisade plus nergique contre l'cole sans
+Dieu. C'est peut-tre que, dans notre pays, le catholicisme a t,
+depuis le commencement du sicle, plutt un frein qu'un excitant, plutt
+un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte
+de l'vangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.</p>
+
+<p>Le fminisme chrtien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les
+dvotes et paralyse mme les dvots? Il se pourrait. Le monde catholique
+franais est en voie de rajeunissement et d'mancipation. Dans son
+livre: <i>Les religieuses enseignantes et les ncessits de l'apostolat</i>,
+Mme Marie du Sacr-Coeur ne veut pas admettre que la congrganiste
+franaise ait un temprament moral infrieur celui de la jeune
+protestante amricaine. Elle propose en consquence d'tablir dans nos
+monastres un courant de choses de l'esprit, une vie de
+l'intelligence. Son espoir est que mieux armes pour la lutte, plus
+vivantes, plus modernes, ses soeurs feront oeuvre sociale plus
+efficacement que par le pass; et elle conclut que dans un avenir
+peut-tre prochain, plus d'un couvent sera oblig d'apporter de grandes
+modifications la vie claustrale.</p>
+
+<p>Disons tout de suite que cet esprit nouveau a veill dans le monde
+religieux de naturelles apprhensions et de vives controverses. Certains
+l'ont dnonc comme une sorte d'amricanisme fministe qui ne pourrait
+fleurir que dans un couvent fin de sicle habit par des religieuses
+fin de clotre. Point de doute cependant qu'un esprit de nouveaut, de
+hardiesse, parfois mme d'indpendance, ne travaille et ne remue le
+clerg et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer
+quelques annes, et nos saintes femmes seront moins scandalises des
+libres tendances du fminisme contemporain.</p>
+
+<p>Pour le moment, celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires
+d'affranchissement, leur viennent dnoncer le despotisme marital,
+beaucoup de femmes n'ont qu'une rponse trs simple: Laissez-nous
+tranquilles: s'il nous plat d'tre battues! Sans nier que cette
+patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommand aux
+femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue qui les
+soufflte, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la libert de
+rappeler qu' ct d'un fminisme incohrent, qui s'en prend tous les
+fondements du foyer chrtien et qu'il convient de fustiger d'importance
+si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un
+fminisme raisonnable qui mrite l'approbation et l'encouragement des
+laques et mme du clerg.</p>
+
+<p>En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le fminisme
+chrtien est surtout une force conservatrice qui se propose de dfendre
+le mariage et la socit contre les audaces rvolutionnaires. A celles
+qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou
+qui rvent d'une prquation absolue entre les sexes, il s'efforce de
+prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'largir sans un
+grave prjudice pour l'honntet des moeurs, pour la paix des mnages et
+la dignit de la femme.</p>
+
+<p>C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il
+n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le fminisme chrtien
+s'organise sous l'oeil bienveillant des diffrentes glises. Il compte
+aujourd'hui deux organes: <i>La Femme</i>, bulletin des protestantes rdig
+par Mlle Sarah Monod, et le <i>Fminisme chrtien</i>, publication catholique
+dirige par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui prsident
+galement la <i>Socit des fministes chrtiennes</i>. L'esprit de ce
+dernier groupement ressort nettement de la dclaration suivante: Le
+fminisme chrtien est l'adversaire rsolu du fminisme libre-penseur.
+Si le XXe sicle doit tre, comme on le pronostique, le sicle de la
+femme, il faut qu'il soit, par excellence, le sicle de la femme
+catholique<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> <i>Rapport de Mlle Marie</i> <span class="sc">Maugeret</span> <i>sur la situation lgale de
+la Femme envisage au point de vue chrtien.</i> Le Fminisme chrtien, mai
+1900, pp. 142 et 148.</blockquote>
+
+<p>Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la dtourner
+des rvoltes sociales en l'attachant plus troitement au foyer, en
+augmentant sa scurit, en fortifiant sa dignit, en la confirmant dans
+son rle de plus en plus respect d'pouse et de mre: tel est donc
+l'objet actuel du fminisme chrtien. C'est un fminisme assagi,
+expurg, dulcor, un prservatif homopathique, un vaccin inoffensif
+qui, tournant le poison en remde, immunisera, croit-on, la pieuse
+clientle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes esprent
+qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus
+attnu, il sera plus facile de les prserver de la contagion du
+fminisme aigu et dlirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes
+gnreuses qui souhaitent au fminisme chrtien des vues plus libres,
+des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.</p>
+
+<a name="l2c3" id="l2c3"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Le fminisme indpendant</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Point de compromission avec le socialisme ou le
+ christianisme.--Les hommes fministes.--Leurs fictions
+ potiques.--La femme des anciens temps.</p>
+
+<p> II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les fministes; ce
+ qu'en disent les sociologues.</p>
+
+<p> III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile
+ d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables
+ crivains.--Leurs exagrations littraires.</p>
+
+<p> IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce
+ que la femme peut reprocher a l'homme.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l2c3s1" id="l2c3s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Hostile aux tentatives d'absorption du fminisme rvolutionnaire et du
+fminisme religieux, le fminisme indpendant veut s'appartenir, tre
+lui-mme, viter les compromissions et les confusions. Il se considre
+comme une force autonome anime d'un mouvement propre. Il tient ses
+revendications pour une question de sexe, qui ne dpend ni des questions
+ouvrires ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes
+ne sont point admis s'immiscer sous prtexte de rvolution sociale, ni
+mme sous couleur de proslytisme chrtien. Qu'on les accueille titre
+d'allis: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressment le
+mot d'ordre de ces dames.</p>
+
+<p>Des crivains ont accept avec joie ces conditions; et pour mriter le
+vocable barbare, mais envi, d'hommes fministes, nous les voyons se
+dpenser, pour la sainte cause de la fminit souffrante, en
+confrences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes
+mus qui font sourire. Ceux-l ne s'efforcent point (pour l'instant, du
+moins) de dtourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un
+mouvement qui doit se suffire lui-mme. Ils n'admettent mme pas que
+l'amlioration de la femme puisse tre le rsultat d'une collaboration
+sincre et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme
+et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus
+prudent et plus sage. Ils regardent plutt le fminisme comme un domaine
+rserv aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre
+le pied, mme avec les meilleures intentions du monde, ils prennent
+tche d'outrer les regrets, les dolances, les rcriminations et les
+espoirs de l've moderne. Voici des chantillons de leur langage:
+rapprochs des dclarations de quelques femmes hautement qualifies dans
+le parti nouveau, ils nous difieront sur l'esprit des uns et des
+autres.</p>
+
+<p>La plupart des coles fministes ont coutume d'opposer, avec un parti
+pris intrpide, les perfections idales du pass aux lamentables
+dchances du prsent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous
+les novateurs qui se flattent de nous ramener la pure noblesse de nos
+origines. On connat le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au
+commencement, l'homme tait libre, heureux et solitaire; la socit l'a
+fait dpendant et misrable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut
+revenir la simple nature. C'est un peu le mme conseil que l'on donne
+ la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux cout?</p>
+
+<p>A lire, par exemple, M. Jules Bois, un crivain qui a conquis l'estime
+des lettrs par l'intrpidit de ses convictions et la forme ardente et
+colore de ses livres, nulle frocit ne fut plus cruelle que celle de
+l'homme primitif. Il communie avec le tigre norme; il manie le meurtre
+et l'pouvante. Sa volont est criminelle; il rve dj de tout
+dtruire afin de rester seul<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Voil l'origine sanglante de
+l'anthropocentrisme. Tout par l'homme et pour l'homme! Le mle
+primitif fut la plus perspicace des brutes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Jules Bois, <i>l've nouvelle</i>, p. 16.</blockquote>
+
+<p>Sans prter nos premiers anctres d'aussi longues vues de domination
+ambitieuse,--car ils ne songeaient gure qu' vivre au jour le jour et
+se dfendre de leur mieux contre les espces animales qui menaaient
+leur existence,--il est croire que le portrait qu'en trace M. Jules
+Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes
+primitifs n'eurent point la main lgre ni l'me subtile, la plus simple
+logique nous induit penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres
+ni plus dlicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages
+du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple
+des premiers ges fut harmonieusement appareill. Lorsque les mles sont
+des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes
+d'adorables petites cratures.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les fministes exalts s'imaginent la
+femme primitive. Ils nous assurent mme qu'elle fut tout simplement
+exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut
+laid, bte et grossier. Ils nous la montrent suivie d'un cortge de
+colombes qui adorent sa grce. Ce n'est pas elle qui et tu pour
+vivre! Le respect de la vie, mme la plus ignore, mme la plus
+obscure, est son privilge. Jamais elle ne se ft abaisse tordre le
+cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-l lui
+semblait un crime. Elle respecte non seulement les insectes, mais les
+ptales clatants et parfums qu'elle ne runit pas sur son coeur parce
+qu'ils y mourraient<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Et dire que cette blanche brebis qu'on nous
+prsente pare de toutes les sductions fut la femme des cavernes!
+Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu' l'ge de pierre, une
+crature face humaine pt avoir l'me d'un chrubin?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Jules Bois, <i>l've nouvelle</i>, p. 17.</blockquote>
+
+<a name="l2c3s2" id="l2c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Et le matriarcat? s'crieront tous ceux qui croient l'originelle
+perfection fminine. Il fut un temps, parat-il, o la femme, ayant
+toutes les supriorits intellectuelles et morales, cumula tous les
+pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle
+gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait la
+famille et inspirait la socit naissante. Si, par la suite, la
+prminence du pre a dtrn celle de la mre, si le patriarcat a
+renvers le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la
+douce royaut des femmes.</p>
+
+<p>A ces fictions galantes nous rpondrons tout de suite,--quitte revenir
+plus tard sur ce sujet avec quelque dtail,--que beaucoup d'historiens,
+et des plus autoriss, nient la prexistence du matriarcat sur le
+patriarcat, c'est--dire l'antriorit de la puissance maternelle sur la
+puissance paternelle et, par suite, la primaut originaire de la femme
+sur l'homme. Et-il mme exist,--ce qui est en question,--le matriarcat
+ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.</p>
+
+<p>L o l'humanit ne connat pas le mariage, on ne saurait concevoir, en
+vrit, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant la mre.
+Aussi facilement que, dans la promiscuit du poulailler, le coq se
+dtache de sa progniture, le pre, dans la promiscuit des premiers
+groupes humains vous aux hontes et aux misres de la plus inconsciente
+dissolution, ne pouvait tre qu'indiffrent ou ddaigneux l'gard des
+enfants, la filiation de ceux-ci tant presque toujours douteuse ou
+inconnue. A dfaut d'une paternit tablie ou prsume,--consquence du
+mariage monogame,--la mre d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa
+niche. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps:
+c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnes par leur
+amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?</p>
+
+<p>L'ide qui nous parat la plus proche de la vrit historique et la plus
+conforme aux ralits de la vie primitive, est celle-ci: les premiers
+hommes furent des mles violents et batailleurs, et les premires femmes
+de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualits et leurs vices,
+en proie mille difficults, mille tourments, mille souffrances que
+notre intelligence amollie par le bien-tre ne saurait mme concevoir,
+luttant chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence
+d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu peu cette
+bestialit environnante et essaimant par le monde leur humanit
+lmentaire qui, de gnration en gnration et de progrs en progrs,
+s'est dveloppe, multiplie, moralise, leve, affine, pour devenir
+notre socit moderne si fire de son savoir, de son pouvoir, des
+merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des
+splendeurs de sa civilisation. A ces lointains anctres,--aux hommes et
+aux femmes indistinctement,--le prsent doit un souvenir de pieuse
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Mais nous sommes loin de la conception fministe qui attribue
+gratuitement la femme toutes les qualits natives et lui fait honneur
+de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thme: tandis que
+l'homme s'abandonne la violence, au crime, tous les dbordements de
+la passion, la femme, mconnue dans sa grandeur, outrage dans sa grce,
+perscute pour sa vertu, maltraite pour sa bont, avilie surtout pour
+sa beaut, reste la fidle dpositaire de tout ce qui soutient, lve,
+pure et embellit l'existence. A elle le dvouement, le pardon, l'idal.
+La femme est le gnie bienfaisant de la terre, le bon ange de la
+cration.</p>
+
+<p>Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant
+de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'vidente
+supriorit de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos fministes
+adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la
+dompta par la force brutale appuye, sanctionne, consacre par les
+prescriptions de la loi et les commandements de l'glise. Et ce fut un
+long martyre, un perptuel attentat la pudeur, la grce, la
+faiblesse, la beaut!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Dans le pass profond, barbare et tnbreux,</p>
+<p class="i14"> Tu fus toute piti, Femme, et tout esclavage;</p>
+<p class="i14"> Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage</p>
+<p class="i14"> Comme sous le pressoir un fruit dlicieux.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers l've
+nouvelle<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Et il compte sur les hommes nouveaux qu'enivre le vin
+de ses souffrances pour secouer les chanes de l'ternelle esclave.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> <i>Les Hommes fministes.</i> Revue encyclopdique du 23 novembre
+1896, p. 831.</blockquote>
+
+<a name="l2c3s3" id="l2c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consomm.
+Pour n'avoir point su ni voulu s'lever la hauteur de la femme,
+l'homme, appelant son secours les codes et les dieux, toutes les
+contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujtion en sujtion
+et de dchance en dchance, abaiss sa compagne au niveau de sa propre
+grossiret originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine
+est tombe au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son
+vainqueur en a fait! Tandis que l've des premiers ges rayonnait sur le
+monde par l'clat de ses vertus et de ses charmes, la Franaise de notre
+fin de sicle n'est qu'une pitoyable dgnre. Ce n'est plus la femme,
+mais la dame<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, laquelle on refuse toute intelligence, tout
+mrite, toute sensibilit, toute noblesse. Aprs avoir rehauss de mille
+grces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme
+d'aujourd'hui, passant, avec la mme facilit, de la complaisance la
+plus excessive pour le pass l'injustice la plus criante pour le
+prsent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Jules Bois, <i>l've nouvelle</i>, pp. 82 et 83.</blockquote>
+
+<p>Franchement, je ne puis voir dans toute cette littrature retentissante
+que des prjugs systmatiques ou des illusions de visionnaire. Certes,
+dans les milieux excentriques o svissent le cabotinage lgant et la
+mondanit dissipe, il est des femmes qui ne possdent gure qu'un
+cerveau d'autruche et qu'une me de nant, tres vains et factices,
+vaniteux et futiles, sortes de poupes mcaniques charges de soie, de
+dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tte vide. Mais ce
+type goste et inutile reprsente-t-il toutes les femmes de France?
+toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mres? La dame des
+classes riches ou des milieux aiss est-elle toujours aussi frivole,
+aussi sche, aussi nulle? Voil pourtant ce que la femme moderne serait
+devenue--une pitoyable dgnre--sous l'oppression masculine appuye de
+l'autorit des lois divines et humaines. De ses misres et de ses
+dfauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure
+victime. Le seul coupable, c'est l'homme.</p>
+
+<p>Et de nombreux et notables crivains mlent leurs fortes voix au bruit
+aigu des rcriminations fminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous
+dclare que la femme est traite en race conquise et non en race
+allie, et que la situation qui lui est faite encore actuellement est
+le reste des premiers tablissements de la barbarie. C'est M. Georges
+Montorgueil qui prtend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a
+systmatiquement oubli la femme: Serve, elle a sa Bastille prendre,
+ses droits conqurir, sa rvolution tenter. A son gr, l've
+esclave nous rappelle trop timidement nos principes<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Combien de
+romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalt les droits
+de la femme et jet la pierre au roi de la cration? C'est dans la
+plupart des petits cnacles littraires comme une leve de boucliers
+pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprime.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> <i>Les Hommes fministes.</i> Revue encyclop., <i>loc. cit</i>., p.
+827.</blockquote>
+
+<p>En vrit, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur
+subordination lgale, n'est-ce point justice de reconnatre que les
+moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable
+cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un
+enfer? Mme en admettant que les femmes imparfaites sont une minime
+exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de rgle presque
+universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes
+leurs compagnes de si pitoyables cratures? Puisqu'on parle de servitude
+fminine, pourquoi ne pas reconnatre qu'elle est souvent nominale et
+que les ingalits qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la
+cause, sont surtout prtexte de tendres panchements de littrature?</p>
+
+<p>Ce n'est point l'avis du <i>Grand Catchisme de la Femme</i>, dont le passage
+suivant mrite d'tre cit intgralement comme un curieux chantillon
+des outrances d'une me fministe. L'auteur, M. Frank, crit
+srieusement ceci: Aujourd'hui, la femme est moins encore que le
+gredin, moins que l'enfant, moins que l'alin: car le fripon redevient
+citoyen l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa
+majorit; l'alin, en recouvrant sa raison, est restitu dans ses
+droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa
+sagesse, ses vertus, subit toujours la fltrissure de sa naissance, et
+voit son front marqu d'un stigmate indlbile attach ses origines;
+toujours elle demeure la condamne, la proscrite, l'ternelle mineure,
+la perptuelle dchue<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. Et renchrissant sur ces excs de langage,
+une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui la
+Demi-Bte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Cit par M. <span class="sc">de Rochay</span> dans la <i>Question fministe</i>.
+Avant-propos, p. VIII.</blockquote>
+
+<a name="l2c3s4" id="l2c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Car les femmes prises d'indpendance ne le cdent en rien aux hommes
+fministes et s'acharnent avec la mme ardeur dnoncer le sexe fort,
+en un style des plus discourtois et des plus dclamatoires, comme la
+cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument dmontr que
+l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite tous ses
+devoirs. Mme Marya Cheliga, prsidente de l'Union universelle des
+femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la
+femme n'est prsentement qu'un tre infrieur, terroris par la
+brutalit masculine, que sa condition civile et civique est reste
+semblable celle des serfs du bon vieux temps, que cette grande
+humilie est livre comme une proie l'insatiable gosme du matre.
+Qu'est-ce que le fminisme? Un mouvement abolitionniste de l'esclavage
+fminin. Les femmes n'ont point assez profit, parat-il, de notre
+grande Rvolution. A la Dclaration des Droits de l'Homme, il n'est que
+temps d'ajouter la Dclaration des Droits de la Femme. La premire
+charte d'mancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, a
+ouvert dans le mur sculaire du privilge une brche qui deviendra la
+porte triomphale o passeront les revendications de l'ternelle
+opprime<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> <i>Les Hommes fministes, op. cit.</i>, pp. 825 et 826.</blockquote>
+
+<p>On ne nous pardonne mme pas que, dans tous les milieux, dans toutes les
+conditions, la femme moderne soit condamne, pour vivre, tre nourrie
+et soutenue par l'homme. Cette situation est intolrable et
+indfendable. Qu'est-ce que l'pouse elle-mme, sinon une femme
+entretenue qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de
+la bonne volont du mari? L'aptre du fminisme en Autriche, Mlle
+Augusta Fickert, en induit que jusqu' prsent, la femme a d mentir
+pour arriver ses fins et assurer mme sa conservation: le mouvement
+fministe doit l'affranchir de cet asservissement<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>. Et ne croyez pas
+que la femme riche soit mieux traite! Confine entre sa modiste et sa
+couturire, condamne aux futilits de la toilette et aux bavardages de
+salon, exclusivement occupe faire la belle, elle ne joue dans la vie
+prtendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'un rle de
+simple meuble de luxe. A qui la faute? A son seigneur et matre, dont
+elle partage l'oisivet frivole et la dissipation tapageuse<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 860.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 879.</blockquote>
+
+<p>Par contre, les dolances de la femme nous paraissent beaucoup plus
+dignes de considration, lorsqu'elles visent les humiliations et les
+dformations que lui inflige notre littrature contemporaine. Voyez ce
+que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges
+ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue
+ils la ptrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle
+apparat comme une crature perfide et vaine, intrigante et sche,
+vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement
+courbe sous le mpris ou trane dans la honte! Du ct des potes, des
+rveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire ve,
+on la plaint. Elle est l'amie frle et languide, la malade, l'impure, la
+tentatrice adorable ou la charmante pcheresse, fleur dlicieuse et
+troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait
+profondment blesse de cette piti souponneuse ou de ces imputations
+fltrissantes? Rappelons seulement, titre d'exemple, cette dfinition
+d'Alexandre Dumas: La femme est un tre circonscrit, passif,
+instrumentaire, disponible, en expectative perptuelle. C'est la seule
+oeuvre inacheve que Dieu ait permis l'homme de reprendre et de finir.
+C'est un ange de rebut<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Prface de <i>l'Ami des femmes</i>. Thtre complet, t. IV, p. 45.</blockquote>
+
+<p>Il est pourtant une misre plus douloureuse et plus infme que notre
+civilisation lui rserve. Et si rpugnante est cette plaie que je n'en
+parlerais pas, si nos fministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en
+faisaient une obligation: j'ai nomm la prostitution. De fait, la femme
+tombe est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle cole enseigne
+que, tant qu'une malheureuse sera courbe sous le joug de cette
+dgradation rglemente, nulle femme honnte ne pourra se dire dlie de
+toute servitude. Afflige de l'agenouillement des hommes devant la
+moins digne d'idoltrie, devant cette Circ symbolique qui les change
+en btes, blesse de l'insulte faite ses soeurs dchues, elle doit
+communier par sa conscience indigne, selon le langage hardi de M. Jules
+Bois, avec l'immense caste des esclaves patentes du plaisir viril<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.</p>
+
+<p>Nul outrage n'est donc pargn la femme: tout lui est sujet
+d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis
+jusqu'aux maldictions haineuses des misogynes, depuis les gards
+mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprmes injures de la
+dbauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue raliste, que
+l'homme est le seul animal qui mprise sa femelle<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> <i>La Femme nouvelle, loc. cit.</i>, p. 837.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 891.</blockquote>
+
+<a name="l2c4" id="l2c4"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>Nuances et varits du fminisme autonome</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les modres et les habiles.--La droite librale.</p>
+
+<p> II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre
+ fministe.</p>
+
+<p> III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti
+ avanc.--L'extrme-gauche intransigeante.--Effectif total
+ des diffrents groupes.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>On a vu que les fministes des deux sexes s'accordent pour reprocher
+la socit les prjugs, les injustices et les souffrances dont
+l'existence des femmes est journellement afflige. Mais il ne faut pas
+en conclure que, n d'un mme besoin de rvolte contre ces prventions,
+ces misres et ces iniquits, le fminisme indpendant forme un bloc
+homogne, ayant mme esprit, mme programme et mme but. Il se
+fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en
+poursuivant paralllement l'amlioration de la condition des femmes,
+marquent une impatience, une logique et des ambitions trs ingales. Il
+en est d'intransigeants, de radicaux, de modrs et mme de
+conservateurs. Runi en assemble, le fminisme ferait l'effet d'un
+Parlement trs vari d'opinions et de couleurs.</p>
+
+<a name="l2c4s1" id="l2c4s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les moins avances patronnent l'<i>Avant-Courrire</i>, qui a pour emblme
+un soleil levant derrire une colline accessible. Cette publication
+intressante est dirige par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondration
+insinuante et persuasive a su conqurir la cause fministe de nombreux
+et puissants auxiliaires parmi les lettrs. Voici, titre de curiosit,
+un chantillon de sa manire de voir et d'crire: Le prjug veut que
+le rle exclusif de la femme soit d'tre pouse et mre: pourtant toutes
+les femmes ne se marient pas et mme toutes celles qui se marient ne
+deviennent pas mres. Et pourquoi les pouses et les mres
+seraient-elles moins libres que les maris et les pres? Si les femmes
+sont vritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes,
+si elles doivent infailliblement tre vaincues dans la lutte, pour
+quelles raisons les hommes se dfendent-ils contre elles par des lois?
+La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne
+craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour
+empcher les hommes d'usurper cette fonction. L o les lois de la
+nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Revue encyclopdique, p. 887.</blockquote>
+
+<p>Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le pre de
+famille nourrir de son lait ses enfants nouveau-ns. Il convient de
+lui en savoir gr. On voit avec quelle rserve et quelle discrtion la
+trs distingue fondatrice de l'<i>Avant-Courrire</i> touche au privilge
+masculin. Elle a mme eu l'habilet de faire accepter Mme la duchesse
+d'Uzs la prsidence de son groupe. Ce qui prouve que le fminisme n'est
+pas un produit exclusif de la libre-pense et de la dmocratie
+rpublicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi minentes
+aristocrates.</p>
+
+<p>Avouerai-je que j'en suis un peu tonn? J'entends bien qu'aux yeux de
+ces dames, l'homme est un monarque dchu, duquel on ne peut rien
+esprer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est
+que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les
+femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant
+se transmettre exclusivement par les mles. Et voil bien encore
+l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'o l'on peut conclure que,
+dans la pure doctrine fministe, une femme qui a conscience de sa
+dignit ne saurait tre royaliste aucun prix. S'incliner devant le
+roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance
+aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de rpter que
+toute femme qui se mle volontairement d'affaires au-dessus de ses
+connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante. Il
+est douteux que cette franchise et cette humilit rallient les femmes
+nouvelles la cause monarchique. Qui sait mme si dj l'me des plus
+ambitieuses,--dont c'est l'habitude de rclamer l'accession de leur sexe
+ tous les emplois virils,--n'aspire point secrtement la prsidence
+de la Rpublique? A moins qu'elle n'en rve la suppression: ni
+prsident, ni prsidente,--ce qui, tout prendre, serait plus conforme
+au principe de l'galit des sexes.</p>
+
+<p>Parlons plus srieusement: la fraction librale du parti fministe part
+de cette ide trs sage et trs vraie que, loin de s'improviser, le
+progrs s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractre et
+de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range
+Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir srier les
+questions et attendre les rsultats. A l'heure qu'il est, leur
+propagande s'applique revendiquer et conqurir l'galit des droits
+civils, en agissant sur le public par des confrences et des
+publications, et sur le Parlement par des requtes et des ptitions.
+C'est dans cet esprit pratique et avis que Mlle Marie Popelin,
+doctoresse en droit de l'Universit de Bruxelles, qui a fond un des
+premiers organes du Droit des Femmes--<i>la Ligue</i>--rclame contre les
+lois vieillies ou injustes, dfinissant le fminisme une protestation
+contre un systme d'exception qui, sans librer la femme d'aucun devoir,
+lui enlve des droits accords tous les hommes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Revue encyclopdique, p. 882.</blockquote>
+
+<a name="l2c4s2" id="l2c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans tre
+beaucoup plus avance, nourrit pourtant des esprances plus larges, des
+vues plus libres, des ides plus hardies et prend une attitude de jour
+en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur mme du
+fminisme, ce foyer nouveau pris de curiosit scientifique, brlant
+de savoir, de vouloir, de pouvoir, dvor du besoin de s'lever, de se
+communiquer, de se dvouer, ce centre o s'allument et s'chauffent
+les rsolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.</p>
+
+<p>C'est de l qu'est sortie la <i>Socit pour l'amlioration du sort de la
+Femme</i>, dont la prsidente, Mme Fresse-Deraismes, une opportuniste
+aimable, comptera parmi les ouvrires de la premire heure avec sa soeur
+cadette, la regrette Maria Deraismes, laquelle ses admirateurs ont
+lev galamment, en fvrier 1895, un monument au cimetire Montmartre.
+C'est dans le mme esprit que s'est form le groupe fministe franais
+l'<i>galit</i>, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'tude et de
+patiente volont, se plat reconstituer le rle social que son sexe a
+jou dans le pass. C'est d'une semblable proccupation qu'est ne la
+<i>Ligue franaise pour le Droit des femmes</i>, que Mme Pognon dirige aussi
+habilement, aussi magistralement qu'elle a prsid, en 1896, les dbats
+tumultueux du Congrs fministe de Paris: femme de tte et de coeur,
+aptre des revendications de son sexe et surtout ardente zlatrice des
+oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mres pour effacer
+les haines et rconcilier les hommes. La guerre est une fltrissure
+pour l'humanit: la femme de la supprimer. Il lui suffira de le
+vouloir fortement, passionnment. L'amour maternel fera ce miracle.
+Dieu le veuille!</p>
+
+<p>C'est encore sous la mme inspiration que s'est constitue l'<i>Union
+universelle des Femmes</i>, destine, dans la pense de Mme Marya Cheliga
+qui en est l'me, faire oeuvre de propagande fdraliste entre tous
+les peuples. Malgr ses emportements et ses outrances, il est impossible
+de ne point admirer cette femme que nos meilleurs crivains ont honore
+de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi
+communicative. Tmoin celle-ci: Mme affranchie, la femme, ainsi que
+l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin
+implacable et mystrieux rserve tout tre vivant sur notre pauvre
+plante; mais, ayant acquis avec la libration toutes les possibilits
+de bonheur qui sont en elle, la femme attnuera l'universelle douleur et
+apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'lan de son
+coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son me rnove et
+fire<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> <i>Les Hommes fministes, op. cit.</i>, p. 831.</blockquote>
+
+<p>C'est dans le mme milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de
+publicit intressantes ont pris naissance: le <i>Journal des Femmes</i>,
+dont Mme Maria Martin, sa distingue directrice, rsume ainsi la
+tendance idale: L'humanit est une; l'homme ne sera jamais grand tant
+que la dignit de la femme sera sacrifie son gosme;--et la <i>Revue
+fministe</i>, trop tt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard
+temprait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par
+ce fragment: Ne demandons pas trop la fois. Au point de vue social,
+la femme, sans siger dans les parlements, peut faire oeuvre fconde et
+bonne; elle a remplir une mission toute de charit et de
+philanthropie; elle doit s'efforcer de prvenir et d'attnuer
+quelques-unes des misres sociales: l'intemprance, la guerre, le vice,
+le vice surtout, qui cre pour la femme le pire des esclavages<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, op. cit.</i>, p. 857.</blockquote>
+
+<p>Au demeurant, constatons sans malice que les publications fministes ont
+beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais
+sachons reconnatre en mme temps que, si, dans cette vgtation
+d'oeuvres et d'ides, bon nombre ne sont point exemptes de prsomption
+dsordonne ou d'audace fcheuse, il est consolant d'y voir clore et
+fleurir, avec une vigueur exubrante, les sentiments de piti, d'amour,
+de dvouement qui font le plus d'honneur la femme moderne.</p>
+
+<a name="l2c4s3" id="l2c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le fminisme avanc est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes,
+dont j'crivais le nom tout l'heure. Grce l'appui de M. Lon
+Richer, un prcurseur intrpide et convaincu, qui avait fond le <i>Droit
+des femmes</i> pour dfendre et propager les ides nouvelles, cette
+intellectuelle lgante et hardie a personnifi pendant longtemps le
+fminisme franais; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagration,
+durant vingt annes: Le fminisme, c'est moi! Et je ne doute point
+qu'elle l'ait pens. Le fminisme tait sa chose, son bien, sa vie; et
+finalement, cette appropriation n'a gure servi la cause des femmes.
+Mlle Deraismes eut le tort,--malgr ses intentions gnreuses,--de
+l'annexer despotiquement la libre-pense et la franc-maonnerie. De
+l son succs auprs des partis avancs. Son intransigeance loigna
+d'elle les mes modres et librales. C'est moins, je pense, l'aptre
+du droit des femmes qu' l'anticlricale frondeuse et voltairienne que
+le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom
+ une rue de la capitale.</p>
+
+<p>A lire aujourd'hui les productions de ce fminisme radical, l'impression
+n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer
+la note, comme la plupart des organes du parti fministe,--ce qui n'est
+qu'un manque de mesure et une faute de got,--cet enfant terrible pousse
+ses revendications jusqu' l'extrme logique.</p>
+
+<p>Tel dj ce fminisme cosmopolite qui affiche la prtention d'tendre
+la question fminine toutes les questions humaines. Ainsi parlait
+nagure l'honorable secrtaire gnrale de la <i>Solidarit</i>, Mme Eugnie
+Potoni-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement
+nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant
+les ides absolues de rvolution galitaire. L'homme et la femme
+doivent tre compltement gaux, selon M. Edmond Potoni-Pierre; hors
+de l, pas de salut<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> <i>Les Hommes fministes, loc. cit.</i>, p. 829.</blockquote>
+
+<p>Tout en rvant d'embrassement gnral et de paix perptuelle entre les
+peuples, tout en rclamant la justice pour tous, et aussi pour les
+animaux, nos frres infrieurs<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, les manifestes de ce groupe ne
+parlent que de luttes, de victoires et de conqutes, dont l'homme, cette
+tte de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les
+frais. C'est encore Mme Potoni-Pierre qui, dans l'emportement de son
+zle, reprochait un jour aux femmes d'agrer les politesses et les
+condescendances du sexe masculin. Il serait prfrable, parat-il, que
+les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus
+d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse galitaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 882.</blockquote>
+
+<p>Que dirons-nous enfin du fminisme intransigeant, par lequel le
+fminisme autonome rejoint le fminisme rvolutionnaire? Il
+s'chappe et se rpand contre l'autorit masculine en violences
+acrimonieuses, o l'on sent moins l'ardeur de la libert et la passion
+de l'indpendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilit rageuse et
+impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le fminisme tourne
+ l'aigreur et l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume
+et de jalousie. C'est un fminisme hassant et hassable. A l'entendre,
+il faut que la femme se suffise elle-mme. Plus de recours
+l'assistance de l'homme: sa tutelle est dgradante.</p>
+
+<p>Une Italienne, Mme milia Mariani, s'est crie en plein congrs
+fministe de Paris: Que la femme meure plutt que de subir la
+protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son
+dshonneur<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>! Pousse ce point, la misanthropie devient une maladie
+inquitante. Lorsqu'une femme en arrive ce degr d'extravagance, il y
+a mille chances pour qu'elle rclame l'abolition du mariage et
+l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se rfugie finalement dans
+l'union libre. Le dvergondage des ides mne tout droit au dvergondage
+des moeurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 832.</blockquote>
+
+<p>Cela se voit dj. Il est des sujets sur lesquels la pense d'une femme
+ne saurait gure se poser sans se dflorer, des mots que sa bouche ne
+peut articuler, semble-t-il, sans gner sa pudeur. Certaines femmes,
+pourtant, se montrent inaccessibles cette sorte de scrupules, les
+jugeant sans doute indignes de leur virilit artificielle. En qute
+d'mancipation outrance, la poursuite des liberts de la vie de
+garon, des amazones se lvent autour de nous, dans les cnacles
+littraires particulirement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon,
+et dont le casque panache, port gaillardement sur l'oreille,
+scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez
+crainte: des manifestations aussi intemprantes ne feront pas avancer
+beaucoup leurs affaires. Ce fminisme plumet n'est pas dangereux. Son
+extravagance mme nous met en garde contre ses sophismes.</p>
+
+<p>De cette revue gnrale des groupements fministes, il reste qu'ils se
+composent d'un centre compact, form par le fminisme autonome, et de
+deux ailes opposes: le fminisme chrtien droite et le fminisme
+rvolutionnaire gauche. De telle sorte que le fminisme franais va du
+conservatisme religieux la rvolte la plus ose, en passant par le
+progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le fminisme
+n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques
+individualits retentissantes; il tend devenir un mouvement collectif,
+dont l'amplitude croissante s'tend de proche en proche.</p>
+
+<p>Quel est, en fin de compte, l'effectif total du fminisme militant? On
+ne sait trop. D'aprs Mme Dronsart, il existerait Paris une fdration
+compose de dix-huit groupes comprenant 35000 membres<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Nous sommes
+encore loin d'une leve en masse du sexe faible contre le sexe fort.
+Mais les associations fministes sont formes, parat-il, de zlatrices
+ardentes et comme illumines qui, rvant de confesser leur foi la face
+des perscuteurs et de se dvouer, corps et me, au triomphe de l'ide
+nouvelle, aspirent la paille humide des cachots et la palme du
+martyre. C'est faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> <i>Le Correspondant</i> du 10 octobre, p. 121.</blockquote>
+
+<a name="l2c5" id="l2c5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Manifestations et revendications fministes</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Tentatives d'association nationale et
+ internationale.--Causes diverses de force et de
+ faiblesse.--Les trois congrs de 1900.</p>
+
+<p> II.--La droite fministe.--Congrs catholique.--Premier
+ dbut du fminisme religieux.</p>
+
+<p> III.--Le centre fministe.--Congrs protestant.--Moins de
+ bruit que de besogne.</p>
+
+<p> IV.--La gauche fministe.--Congrs
+ radical-socialiste.--Tendances audacieuses.</p>
+
+<p> V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le fminisme peut
+ tre dangereux et malfaisant.--Complexit du problme
+ fministe.--Notre devise.</p>
+</blockquote>
+<a name="l2c5s1" id="l2c5s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec vidence des
+pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du
+fminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohsion, d'entente, d'unit;
+ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de
+doctrine prcise ni de programme arrt. C'est pourquoi les congrs
+internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de
+l'Europe ont donn le spectacle de la discorde et de l'incohrence.
+Outre que, dans ces assembles fminines comme en tout congrs dont la
+science ou la philanthropie est le noble prtexte, le temps s'est pass
+moins en travail utile qu'en distractions mondaines, rceptions,
+visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgr certains
+dithyrambes intresss, que la plupart des discussions se sont tranes
+dans le vague des thories creuses et l'exposition des thses les plus
+contradictoires ou les plus tranges. Peu de solutions pratiques; point
+de direction concerte.</p>
+
+<p>Qu'on ne croie point que j'exagre: une congressiste sincre, Miss
+Frances Low, nous a livr sur ce point ses impressions personnelles. On
+entrait dans une section, crit-elle propos du congrs fministe tenu
+ Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant,
+que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des
+fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la
+mme enceinte, qu'un jour viendrait o, grce l'volution, la femme
+serait libre, comme l'homme, des devoirs et des soucis du mnage. Ici
+l'on apprenait comment les femmes, opprimes par les hommes, avaient
+dormi, voiles, pendant des sicles, selon l'expression d'une dame
+doue d'imagination; et l, on vous racontait les merveilleuses choses
+accomplies par notre sexe, en littrature, depuis Sapho. Un jour, pour
+justifier l'entre des femmes dans la vie publique, on vantait leur
+abngation et leur dsintressement; et le lendemain, dans un travail
+consacr la vie idale des familles de l'avenir, on dclarait que la
+femme serait paye pour tous les services qu'elle rendait son mari
+et ses enfants<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. Il n'est qu'une main fminine pour gratigner
+aussi joliment les chres camarades.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> <i>Journal des Dbats</i> du 8 aot 1899, extrait du <i>Nineteenth
+Century</i>.</blockquote>
+
+<p>Afin de remdier cette confusion des langues que Miss Low dnonce
+d'une plume si acre, on s'emploie actuellement constituer en chaque
+pays un conseil national des femmes. Ces diffrents groupements en
+voie d'organisation devront s'affilier, selon l'ide fdrale, en
+conseil international, qui deviendra ainsi l'organe de l'Union
+universelle des femmes. Et bien que cette vaste coalition soit peine
+bauche, bien que l'effort de concentration et le travail
+intellectuel des groupes rgionaux ait souffert de l'invasion de
+l'lment mondain dans le domaine du fminisme, Mlle Kaette Schirmacher
+nous assure que la solidarit des femmes dans le monde entier, loin
+d'tre un vain mot, est en partie dj une ralit<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> <i>Journal des Dbats</i> du 15 juillet 1899.</blockquote>
+
+<p>Il ne parat pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu
+se former l'unit rve entre les diffrents groupes et les diffrentes
+races. Le fminisme reste divis contre lui-mme. Ouvrires et
+bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se
+runir en un concile gnral. Nous avons eu trois congrs pour un. Si
+les discussions y ont gagn d'tre plus calmes, plus srieuses et plus
+pratiques, il n'en demeure pas moins que cette dsunion est la plus
+grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une
+oeuvre de proslytisme et de combat. Schopenhauer a dnonc quelque part
+avec aigreur la franc-maonnerie des femmes. Il est de fait que, sans
+beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette
+solidarit d'intrt n'exclut pas les rivalits de personnes. On l'a
+bien vu aux congrs qui se sont tenus Paris en 1900, l'occasion de
+l'Exposition universelle: ce qui n'empche point qu'ils feront poque
+dans l'histoire du fminisme franais.</p>
+
+<p>Voici, pour mmoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: Congrs
+catholique international des oeuvres de femmes,--Congrs des oeuvres
+et institutions fminines,--Congrs de la condition et des droits de
+la femme. Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit
+trs diffrent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et
+leurs rsolutions. Il tait facile, d'ailleurs, tout observateur
+attentif de prvoir que le fminisme latin se fractionnerait en trois
+groupes rivaux, sinon ennemis. Ds maintenant la coupure est faite: le
+fminisme franais a sa droite, son centre et sa gauche.</p>
+
+<a name="l2c5s2" id="l2c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le premier congrs n'a pas cach son drapeau: il s'est dit hautement
+catholique, et ses sances ont prouv qu'il mritait cette appellation.
+Organis sous le patronage du cardinal Richard, archevque de Paris,
+prsid par Mgr de Cabrires, vque de Montpellier, dirig par M. le
+vicaire gnral Odelin, son esprit est rest strictement confessionnel.
+On y a vu dfiler en des rapports soigns, attendris ou pieux,
+l'ensemble des oeuvres religieuses de prire, d'apostolat ou de
+solidarit qui intressent tous les ges et toutes les conditions,
+oeuvres fondes, soutenues, propages par le coeur et l'intelligence des
+femmes. 'a t, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de
+la charit chrtienne.</p>
+
+<p>Jusqu' ce jour, l'glise catholique avait regard le fminisme d'un
+oeil dfiant. D'aucuns mme jugeaient tout rapprochement impossible
+entre une religion si vnrable et une nouveaut si hardie. L'alliance
+pourtant a t signe au congrs de Paris; et j'ai l'ide qu'elle peut
+tre fconde en rsultats imprvus. L'honneur en revient un petit
+noyau de femmes distingues, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est
+fait, force de vaillance et de talent, une place minente. Veut-on
+savoir comment la directrice du <i>Fminisme chrtien</i> entend le rle
+d'une Franaise aussi fermement attache la pratique de son culte
+qu'aux intrts et aux revendications de son sexe? Voici une citation
+significative, qui nous renseigne en mme temps sur l'attitude trs
+nette et trs franche que les femmes catholiques ont prise vis--vis du
+fminisme libre-penseur: Si les partis s'honorent en rendant justice
+leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi qui Dieu a fait la
+grce d'tre une croyante ardemment convaincue, rendre hommage ces
+femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son rgne en ce
+monde, ont cru la possibilit d'une justice humaine et ont vou leur
+existence en prparer l'avnement. Nous pouvons dsapprouver leur
+symbole, blmer plus d'un article de leur programme, dplorer les
+tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier
+que, les premires, elles sont descendues dans l'arne, qu'elles ont eu
+le courage de prendre corps corps les prjugs et de braver jusqu'au
+ridicule, cette puissance si redoute en France. Et c'est pourquoi,
+Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les
+combattre<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> <i>Rapport sur la situation lgale de la femme.</i> Le Fminisme
+chrtien du mois de mai 1900, p. 141.</blockquote>
+
+<p>Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire
+compos presque exclusivement des femmes les plus titres de
+l'aristocratie franaise, assistes de quelques hautes personnalits
+masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux acadmiciens, M.
+mile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.</p>
+
+<p>On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice,
+rfractaires l'esprit rvolutionnaire ou mme simplement laque, se
+sont gardes prudemment de toutes les thories excessives accueillies
+avec faveur en d'autres milieux fministes. Le vent d'indpendance
+anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemble
+de duchesses. Et cela mme suffirait dmontrer l'utilit d'un
+fminisme chrtien, recrut parmi les femmes de naissance ou de
+distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grce et de
+l'esprit, prtendent sauvegarder, contre les exagrations impies
+auxquelles des gens imprvoyants les convient, ce qui fait l'honneur et
+le charme de leur sexe. Mme s'il cessait d'tre aussi aristocratique
+qu'il s'est rvl en ses premires assises de 1900, le fminisme
+chrtien aurait encore jouer, dans le mouvement des ides nouvelles,
+le rle de modrateur et d'arbitre souverain. Est-il destine plus
+enviable?</p>
+
+<p>En somme, le premier congrs des femmes catholiques a voulu constituer
+l'Internationale des oeuvres charitables. Puis, largissant son ordre
+du jour, il a voqu son tribunal quelques-unes des lois civiles qui
+rglent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces
+graves questions fministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun
+quelques chos,--l'a tout naturellement amen cette conclusion, qu'il
+tait grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrtien dans les
+commandements imprieux du code Napolon.</p>
+
+<p>Si bien que l'anne 1900 aura vu l'apparition solennelle du fminisme en
+un milieu qui lui semblait jamais ferm, puisque de grandes dames et
+de bonnes chrtiennes n'ont pu se dfendre d'examiner, ni se dispenser
+d'accueillir avec bienveillance les dolances de leur sexe; et chose
+plus grave, elle aura vu, en ces premires assises des oeuvres
+catholiques, l'acceptation officielle du fminisme par le clerg
+franais. L'heure tait venue, au dire de Mlle Maugeret, d'ouvrir
+toutes grandes les portes de l'glise ces altres de justice et de
+progrs, que la libre-pense avec son langage mlang des meilleures et
+des pires choses, avec son personnel non moins mlang que ses
+thories, essayait d'arracher au christianisme, en se prsentant comme
+l'cole de toutes les mancipations, l'encontre de la religion
+reprsente comme l'cole de tous les esclavages.</p>
+
+<p>Il appartient donc l'glise de librer la femme des liens
+inextricables qui l'enserrent. Car l'aptre du fminisme chrtien a
+dclar sans dtour, en plein congrs catholique, que la loi franaise
+ne protge pas la femme,--au contraire! Elle la dsarme dans la vie
+conomique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la
+vie conjugale<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. Rien que cela! L'glise aura fort faire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> <i>Le Fminisme chrtien</i> du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et
+144.</blockquote>
+
+<a name="l2c5s3" id="l2c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le Centre du fminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites,
+prudentes, avises, tend se dgager des influences confessionnelles.
+Il est depuis longtemps constitu en un groupe compact o, sans trop
+s'enqurir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de
+la Femme pour la Femme. La runion qu'il a tenue au cours de
+l'Exposition universelle s'appelait le Congrs des oeuvres et
+Institutions fminines. On s'est accord le surnommer le Congrs des
+Protestantes, parce que sa prsidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrire
+de la premire heure qui a fond Paris une revue fministe
+intressante: <i>la Femme</i>,--et la plupart des dames qui composaient le
+comit d'organisation, appartenaient la religion rforme. Est-ce ce
+titre que le Gouvernement l'a trait comme un congrs officiel, en lui
+ouvrant le Palais de l'conomie sociale?</p>
+
+<p>On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre fministe les
+groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemble unique et
+plnire du Fminisme international. Mais les questions de personnes,
+toujours si pres entre femmes, ont fait chouer ce beau rve. Il a
+fallu renoncer runir en un seul corps tous les soldats de la mme
+cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rles et de
+combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanit et la jalousie ne
+sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons mme qu'on ne
+s'en aperoive point trop souvent dans les associations fministes de
+l'avenir.</p>
+
+<p>Le congrs des modres et des habiles s'est donc droul sans bruit et
+sans clat, sous la direction de femmes d'une comptence prouve. Ses
+sances furent graves et froides; on y fit talage d'rudition. Certains
+rapports, remontant jusqu'au dluge, nous retracrent toutes les phases
+de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux
+pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne
+fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de lgislation
+avaient t confies des spcialistes, parmi lesquels il nous a plu de
+rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus
+loin l'occasion de discuter loisir les vues mises par les rapporteurs
+des deux sexes.</p>
+
+<p>L comme ailleurs, on a fait le procs des hommes avec vivacit, mais
+sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige Paris un
+Groupe franais d'tudes fministes, nous a dit notre fait avec un
+esprit qui s'aiguise en pointe acre. En veut-on un piquant
+chantillon? Se demandant pourquoi les hommes du monde, les hommes de
+science, dversent leur trop-plein philanthropique sur les femmes de
+la classe infrieure et regardent comme indigne de leur attention le
+sort des femmes de la classe moyenne, elle crit ceci: Cependant ces
+femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misres comme les autres,
+misres d'autant plus aigus qu'une ducation plus raffine a dvelopp
+chez elles une sensibilit plus dlicate. Ces misres, qu'ils coudoient,
+qui sont celles de leurs mres, de leurs filles, de leurs pouses
+peut-tre, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, proccups? Je
+crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un tlescope
+que de jeter les yeux leurs cts, n'obissent au dsir secret de
+limiter l'galit des sexes ce qui ne les concerne pas directement.
+Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de
+salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche sa dot: les leurs ont une
+dot<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> <i>Du rgime des biens de la femme marie.</i> Rapport lu au
+Congrs des OEuvres et Institutions fminines tenu Paris en 1900, <i>in
+fine</i>.</blockquote>
+
+<p>A cela n'essayez point de rpondre qu'il arrive souvent, dans les
+milieux riches ou aiss, que la dot entretient peine le luxe effrn
+de madame: ce serait peine perdue. Il a t dcid, dans les groupes
+d'tudes fministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa
+bonne petite femme. Et le fminisme protestant se dit quitable et
+modr!</p>
+
+<a name="l2c5s4" id="l2c5s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Que faudra-t-il penser de la Gauche fministe qui passe pour tre moins
+timore en ses aspirations et moins retenue en ses rcriminations? Ses
+assises ont eu tout le retentissement dsirable. L'tat et la ville de
+Paris ont accord au Congrs de la condition et des droits des femmes
+tous les honneurs rservs aux assembles officielles. La presse et le
+public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans tre bruyant.
+Symptme caractristique: beaucoup d'institutrices y assistrent;
+beaucoup de congressistes exaltrent les services de la Fronde. C'est
+d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du fminisme
+militant dirig, administr, rdig, compos par des femmes, que le
+troisime congrs de l'Exposition s'est runi et--ce qui vaut mieux,--a
+russi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances gnrales
+qui s'y sont manifestes, nous rservant d'examiner, au cours de cet
+ouvrage, ses voeux et ses conclusions.</p>
+
+<p>Sans contestation possible, ce dernier congrs,--le plus nombreux, le
+plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le
+mot) le plus rvolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'tait montr
+radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mrit ces deux
+pithtes.</p>
+
+<p>La religion, d'abord, y fut trs malmene. Ds son discours d'ouverture,
+Mme Pognon nous avertissait que le rgne de la charit est pass, aprs
+avoir dur de trop long sicles; que les oeuvres religieuses ne peuvent
+convenir qu' la femme bonne, mais ignorante; qu'au lieu de l'aumne
+avilissante, les vritables fministes veulent la solidarit. C'est
+avec le mme ddain que Mlle Bonnevial a dnonc ce principe ngateur
+de tout progrs: la rsignation chrtienne, et les prjugs chrtiens
+qui ont fait de la femme la grande coupable et du travail une peine
+et une humiliation. La mme a fltri vertement les scandaleuses
+spculations industrielles des couvents qui se livrent clandestinement
+ l'exploitation de l'enfance ouvrire. De son ct, Mme Marguerite
+Durand a fait la leon aux riches lgantes qui donnent, par chic, pour
+les rparations d'glises, le rachat des petits Chinois et autres
+oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des
+oprations financires clricales et politiques<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. Enfin Mme
+Kergomard a suppli toutes les femmes qui font de l'ducation, de
+secouer le vieil esprit, l'esprit du confessionnal<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Compte rendu stnographique de <i>la Fronde</i> du 6 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, n du 9 septembre.</blockquote>
+
+<p>Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prtre
+catholique surtout est leur bte noire. Au banquet qui a termin le
+congrs, la directrice de l'un des plus importants lyces de filles,
+dit <i>la Fronde</i>, a fait cette dclaration catgorique: Nous voulons que
+notre enfant soit lev penser librement, sans qu'il soit marqu au
+front d'aucun stigmate religieux. Et tous ces appels l'athisme
+furent salus d'applaudissements prolongs.</p>
+
+<p>Mme accord pour affirmer que le remde rel aux souffrances de
+l'ouvrire est dans une transformation complte de la socit
+actuelle<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>. Au dire de Mme Pognon, la misre ne saurait tre
+supprime que par une juste rpartition des produits du sol et de
+l'industrie. C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec
+leurs frres de misres. Et cette entente ne doit pas s'arrter aux
+frontires. Aprs l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des
+ouvrires. Comprenant que nos frres de l'tranger souffrent du mme
+mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanit une seule
+et mme famille<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la
+femme. <i>La Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Discours d'ouverture, mme numro.</blockquote>
+
+<p>Vainement un congressiste courageux s'exclama: Nous sommes ici pour
+nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du
+socialisme. Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir trangler la discussion.
+Par contre, une motion anarchiste fut repousse avec perte. La formule:
+Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins, souleva de
+formidables protestations<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Au surplus, le nationalisme ne fut pas
+mieux trait par ces dames. Un orateur s'tant risqu par inadvertance
+parler des dfenseurs de la patrie, souleva une telle motion qu'il
+dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en
+dclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'tait pas du tout
+nationaliste<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Compte rendu stnographique, mme numro.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit leve avec force, dans
+son discours de clture, contre la haine et la lutte des classes,
+affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la
+solidarit entre les humains, il reste que des paroles empreintes du
+plus pur socialisme, des paroles rvolutionnaires mmes, ont t
+prononces au Congrs de la Gauche fministe<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. C'est Mme Marguerite
+Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien
+connu, a exerc sur cette assemble de femmes ardentes une trs grande
+influence, que j'attribue son talent d'abord, et aussi son habilet
+et sa modration. De tous les articles du programme socialiste, il a
+eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus os,
+le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour
+cet acte de sagesse, lui savoir gr de son intervention.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Mme journal du 12 et du 14 septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l2c5s5" id="l2c5s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Voil donc le fminisme franais coup en trois tronons qui auront
+beaucoup de peine se rejoindre et se ressouder, bien que de nombreux
+intrts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui
+n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai fminisme.
+Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de
+l'Extrme-Gauche pour des rvoltes, sans se dire que toute ide,
+bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une
+rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre
+tabli, et que, si nous la jugeons prilleuse, il importe moins de la
+combattre pour sa nouveaut que de prouver directement sa malfaisance.
+En revanche, les fministes chrtiennes ont t gratifies ironiquement,
+par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom:
+les hermines; ce qui ferait croire que la rputation des premires est
+plus immacule que celle des secondes. Et cependant, le fminisme n'aura
+prise sur les honntes gens qu' la condition d'tre patronn, dfendu,
+accrdit par les honntes femmes.</p>
+
+<p>On pourrait tre tent de regretter ces rivalits et ces divisions
+intestines, si elles n'taient peu prs invitables. N'est-il pas
+d'exprience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres
+sont tents de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne
+tarde point se persuader que ses voisins sont des ennemis,
+conformment la maxime: Quiconque n'est pas avec nous, est contre
+nous; tandis que l'union, qui concentre et dcuple les forces, va droit
+au but atteindre et au droit conqurir.</p>
+
+<p>Il est fcheux galement que le fminisme ne puisse se suffire
+lui-mme. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite
+Durand, qui se dfend, comme d'une lourde faute, d'avoir infod le
+fminisme au parti socialiste. Nous avons besoin, dit-elle, pour
+l'obtention des rformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus
+encore que du dvouement de quelques-uns<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. C'est la vrit mme;
+d'autant mieux que bon nombre de revendications fministes ne mettent
+ncessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela mme nous
+fait croire qu'elles aboutiront. Ce rsultat pourrait tre facilit par
+la constitution d'un Conseil national (le principe en a t vot),
+compos de neuf membres, raison de trois dlgues pour chacun des
+trois congrs, et qui reprsenterait vraiment, au dedans et au dehors,
+les ides des femmes franaises<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 14 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> Mme journal du 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>On connat maintenant les directions diverses du fminisme franais, et
+l'esprit qui anime ses diffrents groupes, et l'tat-major qui les
+prpare et les conduit la bataille. La nature de ce livre ne
+permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances
+et des ides beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqu
+ publier seulement les noms qui nous ont paru le plus troitement lis
+ l'histoire et au mouvement du fminisme contemporain,--sans nous
+dissimuler d'ailleurs que, pour une de nomme, il en est dix qui seront
+furieuses de ne point l'tre. Ce n'est pas au jardin secret des dames
+fministes que fleurit le plus abondamment la discrte et suave
+modestie.</p>
+
+<p>Bornons-nous rappeler qu'en France, pour le moment, le fminisme
+militant et lettr gravite autour du journal la Fronde, dont la
+rdaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand
+public,--o la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et
+s'unissent contre l'ennemi commun. C'est l que se concertent les coups
+terribles destins librer la femme franaise des liens qui
+l'oppriment. C'est l que l'on jure de ne point cesser le bon combat,
+tant que le gant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux
+despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la
+poussire.</p>
+
+<p>Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnatre
+que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces
+manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour
+effet, d'veiller et d'entretenir une hostilit fcheuse entre les deux
+sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, ds que le
+fminisme oublie les aptitudes et les qualits propres qui les rendent
+troitement solidaires, ds qu'il cherche le bien-tre de la femme dans
+un dveloppement goste et solitaire, sans gard pour l'espce qui ne
+se perptue que par l'amour et la coopration, ds qu'il sme la
+suspicion et la discorde entre les deux moitis de l'humanit,--alors
+que leur bonheur dpend de la communaut des sentiments, des esprances
+et des aspirations,--ds que le fminisme, en un mot, tend dsunir ce
+que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hsiter
+le dnoncer comme une tentative chimrique et une mauvaise action.</p>
+
+<p>Au demeurant, tous les genres de fminisme, du plus attnu au plus
+aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prrogatives actuelles
+de l'homme. Le temps n'est plus o le fminisme pouvait paratre des
+crivains d'esprit une reprise dans un vieux bas bleu. Plus moyen de
+croire qu'il svit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent
+faire le jeune homme. Nous sommes en prsence d'un courant d'opinion
+sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, fomenter
+un tat de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue
+fministe, d'un duel collectif qui risque de mettre aux prises pour
+longtemps les fils d'Adam et les filles d've; et cette perspective
+n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de
+l'espce.</p>
+
+<p>D'anne en anne, du reste, le plan et la marche du fminisme se
+dessinent avec plus de prcision et de fermet. Et comme nous devons
+suivre pas pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler
+comment les femmes nouvelles se plaisent le formuler. Si nous
+voulons, disent-elles, exercer une action plus dcisive sur les affaires
+de l'tat et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au
+niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et
+apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons
+consquemment notre mancipation <i>intellectuelle</i> et <i>pdagogique</i>,
+<i>conomique</i> et <i>sociale</i>. Instruisons-nous pour tre libres; gagnons
+notre vie pour tre fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux
+hommes avec succs les diplmes et les grades, les mtiers industriels
+et les professions librales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance
+et d'autorit, parler de notre mancipation <i>politique</i> et <i>familiale</i>
+et conqurir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et
+le gouvernement domestique.</p>
+
+<p>C'est donc l'instruction que le fminisme demande l'mancipation
+<i>individuelle</i> des femmes et sur le travail indpendant qu'il fonde leur
+mancipation <i>sociale</i>, estimant avec raison que, ces amliorations
+ralises, elles seront en droit de jouer un rle plus direct et plus
+actif dans l'tat et dans la famille. Cherchez la vrit et la vrit
+vous rendra libres, tel est le conseil suprme que le fminisme
+d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oubli peut-tre
+que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en
+bonne place une peinture allgorique de Miss Cassatt, o la hardiesse
+conqurante de la Femme nouvelle faisait opposition la basse
+humilit de la Femme ancienne. La partie centrale, plus
+particulirement suggestive, reprsentait un essaim de jolies filles,
+vtues la dernire mode, qui cueillaient pleines mains les fruits de
+la science dont leur premire mre n'avait timidement got qu'un seul.
+A droite, une jeune beaut, rivale de Loe Fuller, dansait au son des
+harpes et des violes un pas audacieux o l'envolement des jupes
+multicolores resplendissait autour de son front comme une aurole.
+Enfin, gauche, un choeur de femmes, la chevelure dnoue, poursuivait
+une Gloire aile qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons
+se bousculait une bande de canards affols. Il n'y a pas de doute: c'est
+ nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.</p>
+
+<p>Rflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi
+dsobligeante est, croyons-nous, d'tudier et de juger la question
+fministe sans passion, sans faiblesse, sans prjugs, c'est--dire en
+hommes,--vitant avec le mme soin l'ironie ddaigneuse et la fausse
+sentimentalit, s'abstenant galement de toute adhsion aveugle et de
+toute rcrimination mprisante, se tenant mi-cte dans une attitude
+d'quitable impartialit, admettant des revendications fminines ce
+qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rmission ce
+qu'elles contiennent d'excessif et de prilleux pour la femme et pour
+l'humanit.</p>
+
+<p>Il ne s'agit donc point de prendre parti pour <i>ou</i> contre le fminisme,
+de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier
+1897 au Cercle artistique et littraire de Bruxelles, M. Brunetire
+avait donn sa confrence ce titre significatif: Pour <i>et</i> contre le
+fminisme. On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet,
+comme nous, qu'il y a dans le mouvement fministe presque autant
+prendre qu' laisser; sans compter qu'en adoptant cette rgle de libre
+examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de dmontrer
+ces dames que, sans rien sacrifier de notre indpendance et de notre
+dignit, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurs, ni mme aussi
+canards qu'on se l'imagine en Amrique.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l3" id="l3"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE III</h2>
+
+<h3>MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME</h3>
+<br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l3c1" id="l3c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>Les ambitions fminines</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE.</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La femme nouvelle veut tre aussi instruite que
+ l'homme.--L'galit des intelligences doit conduire a
+ l'galit des droits.</p>
+
+<p> II.--Coup d'oeil rtrospectif.--Ce que les xiie et xviiie
+ sicles ont pens de la femme.--Le pass lui fut
+ dur.--Raction du prsent.</p>
+
+<p> III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes
+ directeurs.--La division du travail et la diffrenciation
+ des sexes.--L'galit morale dans la diversit
+ fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien gnral
+ de la famille et de l'espce.</p>
+</blockquote>
+<a name="l3c1s1" id="l3c1s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Je prviens celles qui seraient tentes de lire les pages suivantes,
+qu'il n'entre point dans mes intentions de leur dbiter des madrigaux,
+persuad que ces fadaises glissent sur le coeur de la femme nouvelle
+sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre
+grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles
+ont des penses profondes, des lectures graves, des conversations
+austres; elles ferment l'oreille nos compliments accoutums. Ce n'est
+point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--mme avec
+motion; outre qu'elles n'en ont jamais dout, ce genre de supriorit
+leur agre beaucoup moins qu' leurs grand'mres. Elles ambitionnent
+d'tre prises pour de fortes ttes et traites, non comme de grands
+enfants et d'aimables cratures (vous leur feriez horreur!), mais comme
+de grands et vigoureux esprits.</p>
+
+<p>Pour plaire une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire
+le plus srieusement du monde des dclarations comme celles-ci: Madame,
+vous tes une tonnante psychologue. Ou encore: Je ne vous croyais pas
+aussi doctement renseigne sur la physiologie. Ou mieux:
+L'anthropologie n'a point de secrets pour vous. Ou enfin, si vous
+voulez tre irrsistible: Votre lgance, laquelle, nous autres
+hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misre auprs de
+votre puissante dialectique; le charme et la grce, qu'il serait vain de
+vous disputer, ne sont eux-mmes que vanit auprs de vos connaissances
+juridiques et mdicales; il n'est pas jusqu' votre sensibilit, dont
+vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de
+son prix et de son mrite auprs de vos capacits mathmatiques, de
+votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit
+scientifique. Si, aprs ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous
+pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'me vraiment fministe.</p>
+
+<p>Quelque exagr que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit
+plus certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'tre bonnes, rieuses et
+tendres, d'avoir de la fracheur ou mme de la beaut: on les veut
+instruites, savantes, acadmiques. Il leur faut un brevet,--tous les
+brevets. Et cette constatation, le fminisme exulte.</p>
+
+<p>Comment l'humanit enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle
+la femme selon la science, l've future? Les champions de
+l'mancipation fminine ont un plan trs simple et une tactique trs
+adroite. Ils s'efforcent d'tablir que, soit par ses qualits morales,
+soit par ses facults intellectuelles, la femme est l'gale de l'homme;
+et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mmes prrogatives
+civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui rpter:
+Vous tes charmante, la joie de nos runions et le plaisir de nos yeux,
+gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais lgre et volage comme
+lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et
+changeant d'ide aussi aisment que vous changez de chapeau,--la femme
+nouvelle s'applique prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la
+raison.</p>
+
+<p>Et voyez la consquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse
+dj par la grce et par le coeur; elle nous gale presque par
+l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la
+porte naturellement copier, traduire, interprter, reproduire ce
+qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne dmontrer
+qu'elle nous gale de mme en capacit intellectuelle, et il ne restera
+plus l'homme qu'une supriorit qui n'est pas la plus enviable: la
+force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts
+et de s'en vanter? Si la gnralit des femmes est moins robuste que
+notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent
+consciencieusement aux exercices physiques les plus propres tremper,
+fortifier leur dlicatesse. Lors mme qu'il leur serait interdit (c'est
+ma conviction) de nous ravir le privilge de la vigueur musculaire,
+cette incapacit serait de peu de consquence en un temps et en une
+socit o les supriorits psychiques l'emportent graduellement sur les
+supriorits physiques. Aux anciens ges, la force brutale gouvernait le
+monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait
+gure lui disputer la prminence du muscle. Mais mesure que la
+puissance matrielle voit dcrotre son prestige, et qu'inversement les
+influences spirituelles conquirent peu peu la primaut sociale, il
+suffit d'tablir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se
+haussant du coup notre niveau, elle soit admise au partage de notre
+traditionnelle royaut.</p>
+
+<p>Cela tant, rien de plus serr que l'argumentation fministe, rien de
+plus habile que son programme. Une fois prouv que les femmes possdent
+des qualits morales et intellectuelles qui balancent les ntres, elles
+deviennent recevables se prvaloir d'une mme utilit sociale que
+nous; et ds l'instant que cette double quivalence est dmontre, elles
+sont fondes, en justice et en raison, revendiquer toutes nos
+prrogatives civiles et politiques. L'galit des sexes conduit
+logiquement l'galit des droits. Est-ce clair?</p>
+
+<p>Si donc nous ne parvenons pas dmontrer notre supriorit
+intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supriorit sociale? Sur
+la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant
+rien que la force. Voil pourquoi le fminisme se flatte d'unifier et
+d'galiser les ttes masculines et fminines en les coiffant d'un mme
+bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture
+intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications
+fminines et la condition de toutes les autres, l'galit scolaire
+devant conduire l'galit juridique, l'galit conomique,
+l'galit politique. Cela est une nouveaut.</p>
+
+<a name="l3c1s2" id="l3c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Sans remonter trs loin dans le pass, on nous concdera qu'aprs le
+christianisme naturellement, c'est la chevalerie, aux cours d'amour et
+aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le
+coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence
+o la socit eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les
+folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on
+vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours
+l'pouse qui en bnficia. La galanterie est proche voisine de la
+corruption. Toute socit reoit de la femme la grce qui affine et la
+coquetterie qui dprave. C'est pourquoi une culture trop police ne va
+point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour
+appelait sa dame: Mon seigneur! ce compliment attendri ne s'adressait
+qu'aux charmes extrieurs et la beaut physique. En ce temps-l, les
+capacits crbrales et la puissance intellectuelle de la femme taient
+de peu de considration.</p>
+
+<p>Plus tard, notre grave XVIIe sicle se refroidit envers la femme;
+l'infriorit du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a
+tent une dmonstration vritablement mortifiante pour la plus belle
+moiti de nous-mmes: Dieu tire la femme de l'homme mme et la forme
+d'une cte superflue qu'il lui avait mise exprs dans le ct. Les
+femmes n'ont qu' se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur
+dlicatesse, songer, aprs tout, qu'elles viennent d'un os surnumraire
+o il n'y avait de beaut que celle que Dieu y voulut mettre. Si
+thologique qu'il soit, l'argument prte rire. Plus simplement, notre
+vieux jurisconsulte Pothier crivait dans le mme esprit: Il
+n'appartient pas la femme, qui est une infrieure, d'avoir inspection
+sur la conduite de son mari, qui est son suprieur. tre de mince
+importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel tait le
+jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes
+d'glise et les hommes de robe du grand sicle.</p>
+
+<p>Leurs hritiers du XVIIIe regardent encore l'infriorit fminine comme
+un principe tutlaire, comme une loi naturelle et ncessaire. Ils
+n'accordent gure aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit
+souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le
+pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a d'autre terme que celui
+de la raison, tandis que l'ascendant des femmes finit avec leurs
+agrments. Le sensible Rousseau affirmait, non moins catgoriquement,
+la prminence virile. La femme est faite spcialement pour plaire aux
+hommes; si l'homme doit lui plaire son tour, c'est d'une ncessit
+moins directe; son mrite est dans sa puissance: il plat par cela seul
+qu'il est fort. Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils,
+tandis que la grce et la faiblesse sont le propre de la femme.</p>
+
+<p>On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe sicle, les sciences
+devinrent la mode. C'est le moment o les femmes lgantes raffolent
+d'anatomie, d'astronomie, d'expriences, de machines; et les esprits les
+plus srieux s'efforcent de rendre, leur intention, la physique
+aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austre et
+ombrageuse de Mme de Lambert: Les femmes doivent avoir sur les sciences
+une pudeur presque aussi tendre que sur les vices<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>. Nul enseignement
+ne leur rpugne. Les tudes les plus viriles exercent sur elles une
+vritable fascination. Elles dlaissent les romans et entassent les
+traits scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnires. Une
+femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire
+d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise
+parmi des querres, des mappemondes et des tlescopes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> <span class="sc">A. Rebire</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>; menus propos, p.
+332.</blockquote>
+
+<p>Mais cet engouement fut passager. La tourmente rvolutionnaire passe,
+on revint des ides plus positives. Napolon admettait seulement qu'on
+enseignt dans les coles de la Lgion d'honneur un peu de botanique et
+d'histoire naturelle, et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des
+inconvnients. Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'il faut
+se borner ce qui est ncessaire pour prvenir une crasse ignorance et
+une stupide superstition. Ce programme n'est que la paraphrase des
+ides que Molire a dveloppes dans les Femmes savantes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i8"> Il n'est pas bien honnte, et pour beaucoup de causes,</p>
+<p class="i8"> Qu'une femme tudie et sache tant de choses.</p>
+</div></div>
+
+<p>Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes
+citations. Disons tout de suite, afin de les rconforter, qu'il
+resterait prouver que, mme pour nous plaire, l'instruction leur est
+toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une
+ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et
+de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagration contraire et
+affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'galit
+complte des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thse
+excessive relve moins de l'observation que de la galanterie. Dans la
+question du rle intellectuel et social des femmes, il est sage d'viter
+les opinions extrmes, en se gardant avec le mme soin de l'amoindrir et
+de l'exalter. Point de prventions injustes, point d'adulation aveugle.
+Quels seront donc, en cette matire, nos principes directeurs? C'est ce
+qu'il faut dire sans la moindre rticence.</p>
+
+<a name="l3c1s3" id="l3c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>La diffrenciation des fonctions est insparable du progrs humain. Plus
+la sparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie
+devient morale, fconde et douce. Dans les socits sauvages, la
+division du travail existe peine entre l'homme et la femme. Tous deux
+sont vous aux mmes besognes, assujettis aux mmes peines, condamns au
+mme sort. Ce sont deux btes de somme atteles aux mmes tches, que la
+misre dprime et que la promiscuit dprave. Vienne le mariage qui
+rige la femme en reine du foyer et rserve l'homme le soin et le
+souci des affaires extrieures: l'ordre apparat, la civilisation
+commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de
+l'organisme social, est fonde.</p>
+
+<p>L-mme o, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait
+et la spcialisation des sexes moins avance, dans les campagnes o le
+travail de la terre oblige souvent les deux poux aux mmes efforts et
+aux mmes fatigues, dans les milieux riches o les habitudes d'lgance
+et de dsoeuvrement plient les couples la mme vie oisive et molle, il
+est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule.
+Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux
+de son homme, soit que le mondain s'effmine en prenant les manires de
+ses chres belles, le rsultat est pareil: les diffrences s'attnuent
+au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes,
+et du mme coup le niveau de la dignit sociale est en baisse.</p>
+
+<p>D'o cette consquence que, si la femme s'appliquait trop gnralement
+copier, doubler l'homme en tous les ordres d'activit, le progrs
+risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une rgression
+dommageable la famille et la socit. Et nous voulons croire que les
+fministes avances, qui se piquent d'tre des esprits libres, des
+esprits scientifiques, des ralistes, des positivistes pris
+d'observation rigoureuse, seront sensibles une conclusion appuye de
+l'autorit d'Auguste Comte, de Darwin et de Littr, dont la mmoire leur
+est particulirement chre et vnrable.</p>
+
+<p>D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail
+nous offre cet autre avantage que, partout o les occupations sont trs
+spcialises, la coopration est plus ncessaire et la solidarit mieux
+sentie, deux choses que les fministes ont coeur. S'appliquant une
+seule tche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout
+ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De l une
+sorte d'unit organique, fortement noue par la rciprocit des changes
+et la mutualit des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs
+et les volonts aussi troitement que les besoins et les vies, porte au
+plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'puise donc
+point faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire
+la sienne. A chacun sa tche, et tous les rles seront mieux remplis.
+Loin d'opposer les sexes l'un l'autre, le meilleur fminisme, pour
+employer un mot trs juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui spare le
+moins les intrts de l'homme des intrts de la femme.</p>
+
+<p>Or, leur diffrence de fonction procde de leurs diffrences de nature.
+Mme en accordant que ces dissemblances originelles aient t accentues
+artificiellement par l'ducation, par la tradition, par la compression
+sculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la
+structure anatomique et l'organisme physiologique tablissent entre les
+deux facteurs de l'espce des diversits irrductibles. Si mme la
+condition de la femme dans le pass a marqu d'un pli certain ses
+dispositions mentales, cette condition elle-mme n'est pas un fait sans
+cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination
+naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqu le sexe, c'est la
+raison biologique qui a t le principe du fait social.</p>
+
+<p>Tous les anthropologistes s'accordent reconnatre que la femme est
+moins fortement organise, moins solidement construite, et partant moins
+robuste, moins rsistante que l'homme. Et les diffrences d'armature et
+de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus,
+dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude
+a, depuis des sicles, assujetti la femme un genre de vie plus
+sdentaire et plus enferm que le ntre, on peut induire, la rigueur,
+que le moindre dveloppement de la taille, le moindre volume du corps,
+la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse
+et la moindre chaleur du sang, tout, mme la moindre activit crbrale,
+soit, dans une certaine mesure, le rsultat de la pression artificielle
+des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel
+que l'organisme fminin ait perdu quelque chose de ses forces
+primitives. C'est une loi gnrale de la biologie que l'inertie diminue
+et appauvrit l'nergie fonctionnelle du corps.</p>
+
+<p>Mais ces dformations n'empchent point que la femme soit la femme,
+c'est--dire un tre naturellement prdestin la maternit, un tre
+spcialement faonn pour la gestation et l'allaitement, un tre oblig
+de payer l'espce, dont la conservation dpend d'elle, un tribut de
+misres et de souffrances qui lui sont propres, un tre assujetti des
+poques d'accablement physique et d'inquitude morale, des crises de
+l'me et des sens, des causes d'excitation, de faiblesse et de
+fragilit, d'o lui vient tout ce qui la rend infrieure et suprieure
+l'homme, tout ce qui ncessite le respect et la protection de l'homme.</p>
+
+<p>Car, c'est prcisment par les fonctions augustes et les risques
+terribles de la maternit que la femme se hausse au niveau de l'homme.
+Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perptuation de la
+famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas
+d'ingalit entre les sexes, l'homme tant complmentaire de la femme
+autant que la femme est complmentaire de l'homme. Rien n'empche
+qu'elle soit notre gale, sans tre notre pareille. Diffrence ne
+signifie pas infriorit. Pour galer l'homme, la femme n'a pas besoin
+de l'imiter. Cette identification contre nature serait, comme dit M.
+Marion, le contre-pied du progrs sculaire<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 3.</blockquote>
+
+<p>Suivez le cours des ges: plus la femme devient diffrente de nous en
+action et en fait, plus elle devient notre gale en dignit et en droit.
+Socialement parlant, il est dsirable que le sexe de la femme s'tende
+son me, son esprit, ses oeuvres, sa vie tout entire. En cela,
+elle sera plus utile l'humanit, et plus heureuse et plus vnre,
+qu'en se fatiguant faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de
+la littrature, de la jurisprudence ou de la mdecine. La belle affaire
+de lutter de verbosit avec un avocat ou de doser des pilules comme un
+pharmacien! N'est-ce donc rien d'tre la gardienne du foyer et la
+providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et,
+pour rappeler le mot loquent d'Edgard Quinet, de porter dans son
+giron, non seulement les enfants, mais les peuples?</p>
+
+<p>L'galit des sexes ou, si l'on prfre, l'quivalence sociale de
+l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des
+fonctions, et encore moins l'identit des aptitudes, ce qui serait
+contraire l'ordre ternel des choses. A poursuivre cette prquation
+factice, la femme se heurterait l'impossible. Nulle puissance humaine
+ne fera que, pris dans sa gnralit, le sexe fminin l'emporte sur le
+ntre en force musculaire, de mme que nulle puissance humaine ne nous
+donnera cette tendresse d'me et cette grce du corps qui sont le
+privilge charmant des femmes. Nulle rforme lgale ne les rendra
+capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes
+les entreprises hardies, de toutes les crations robustes, de toutes ces
+grandeurs de chair, comme dit Pascal, o la vigueur musculaire est
+essentielle, parce que nulle loi crite (c'est M. Jules Lematre qui
+parle) ne les empchera d'tre physiquement plus faibles que nous, d'une
+sensibilit plus dlicate et plus capricieuse, parce que nulle loi ne
+les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de mme que
+nulle loi ne rendra les hommes plus propres filer la laine et
+nourrir et lever les petits enfants<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>. Bref, nul article de loi ne
+changera le corps et l'me des femmes. Et c'est heureux; car, cette
+dformation accomplie, l'humanit prirait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> <i>Opinions rpandre</i>, p. 159.</blockquote>
+
+<p>Mais la diversit des fonctions ne s'oppose point l'galit des
+droits. Elle signifie seulement que l'galit lgale, l'galit
+juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination
+du sexe fminin, ces droits thoriques seront souvent, pour les femmes,
+comme s'ils n'taient pas. Cette pense de l'crivain si franais que
+nous citions tout l'heure, doit tre recommande instamment la
+mditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrires,
+tous nos mtiers, toutes nos fonctions: celles qui, perant la cohue des
+hommes, parviendront en forcer les portes, ne seront ni les plus
+heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la
+reconnaissance iront aux pouses et aux mres restes fidles aux
+devoirs essentiels de leur ministre fminin. Ayant choisi la meilleure
+part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la
+socit humaine.</p>
+
+<p>Ce qui ne veut pas dire que la question de l'galit des droits entre
+l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les
+deux sexes sont gaux en raison, en justice et en vrit, c'est admettre
+que, sous la diversit de leur nature et la dissemblance de leurs
+fonctions, il y a entre eux unit foncire, identit morale; que l'homme
+et la femme, se compltant l'un l'autre, sont, dans la plus haute
+signification du mot, deux personnes qui se valent, deux cooprateurs
+insparables qui constituent ensemble l'humanit, deux tres qui,
+revtus de la mme dignit, soumis la mme responsabilit, ont mme
+droit au respect, la lumire, la vie.</p>
+
+<p>Et cette affirmation de principes est d'une porte incalculable. De l
+dcouleront, en effet, beaucoup de rformes, ou mieux, beaucoup de
+rparations que l'quit rclame, alors mme que, dans la pratique,
+elles ne se rsoudraient point ncessairement, pour la gnralit des
+femmes, en avantages immdiats et en profits certains. Mais, au moins,
+la personne de la femme sera leve par la loi au mme niveau que la
+personne de l'homme; et cette sorte de dclaration de ses droits
+compltera et achvera la dclaration des ntres.</p>
+
+<p>Seulement, les droits de l'individualit ont des limites. Ceux de la
+femme, par consquent, doivent tre expressment subordonns aux
+intrts suprieurs de l'espce, de la famille, de la socit. Et cette
+subordination des parties l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser
+ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter
+sparment, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de
+satisfactions gostes qui mettraient en pril l'avenir de la race. A
+chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le
+dos au progrs et au bonheur. C'est la destine du couple humain de
+collaborer, dans l'union la plus troite, au bien gnral de la
+communaut.</p>
+
+<p>Ds lors, l'oeuvre de rparation poursuivie par le fminisme ne devra
+jamais se dpartir de la rgle suivante: <i>Il faut que la femme puisse
+tre lgalement tout ce qu'elle peut tre naturellement.</i> Rien de plus,
+rien de moins. Il faut que la femme soit mme de raliser en sa vie
+l'idal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la
+sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de
+ractions qui dcouronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature,
+mais obissons la justice. gale personnalit, gale dignit, gale
+considration, gale culture morale, gal dveloppement intellectuel
+s'il est possible, dans une coordination rciproque, dans la coopration
+voulue et recherche, dans la solidarit accepte et chrie, pour tout
+ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de
+l'humanit, tel est notre idal. Ainsi rapproche de l'homme en droit et
+en raison, la femme, reste femme par la tendresse et la grce, sera
+plus digne de son respect sans tre moins digne de son amour.</p>
+
+<a name="l3c2" id="l3c2"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>A propos de la capacit crbrale de la femme</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la
+ femme vaut-il celui de l'homme?--Craniomtrie amusante.</p>
+
+<p> II.--Les savants se rservent.--Une forte tte ne se
+ connat bien qu'a ses oeuvres.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Pour connatre la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens
+nous sont offerts: 1 rechercher la capacit crbrale des ttes
+fminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences
+biologiques; 2 envisager la production intellectuelle des deux
+sexes,--ce qui ncessite une tude d'histoire littraire; 3 fixer les
+aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie
+compare. Nous utiliserons successivement ces trois procds
+d'investigation.</p>
+
+<p>Et d'abord, quelle est la capacit crbrale de la femme? et, ce point
+tudi, de quel dveloppement et de quelle culture est-elle susceptible?
+A cette question, le fminisme fait une rponse trs simple et trs
+catgorique: l'intelligence de la femme gale celle de l'homme et,
+consquemment, l'instruction des deux sexes doit tre la mme. C'est ce
+qu'il faut apprcier avec indpendance et impartialit.</p>
+
+<a name="l3c2s1" id="l3c2s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Au dire des anthropologistes, le problme de rivalit intellectuelle qui
+s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre crbral, et la seule
+crniologie aurait comptence pour en fournir exactement la solution.
+Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le
+crniomtre soient des instruments un peu grossiers pour peser
+l'impondrable et apprhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est
+clair, en tout cas, que l'intellectualit humaine dpend de l'organisme
+crbral. C'est une question de tte. Les spcialistes se sont donc
+empars du cerveau de la femme; ils l'ont tourn et retourn dans tous
+les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latraux, le volume,
+le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions,
+la proportionnalit de leur masse la moelle pinire et la colonne
+vertbrale; et l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser.
+Si la femme n'est pas en agrable posture devant la science, celle-ci ne
+fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.</p>
+
+<p>Non pas que les observations acquises manquent d'intrt. C'est ainsi
+qu'on a constat que, pour la capacit crnienne, les Chinoises
+l'emportent sur les Parisiennes. Il paratrait mme que, sous ce
+rapport, nos lgantes seraient peine suprieures aux gorilles. Voil
+qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le
+Parisien mle n'a qu'une faible prminence sur l'homme jaune. Un des
+plus petits crnes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais pass
+pour un imbcile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient
+qu'un poids infrieur la moyenne: taient-ce donc des pauvres
+d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine:
+soutiendrez-vous que cette grosse bte a du gnie? Non; la grosseur du
+cerveau n'est pas, elle seule, un signe de supriorit intellectuelle.
+L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'lphant sont
+intelligents leur manire.</p>
+
+<p>En effet, les plus rcentes recherches semblent tablir que la pesanteur
+et le volume du crne importent moins en eux-mmes que leur
+proportionnalit au poids et au volume du corps. Certains vont mme
+jusqu' insinuer que cette relativit pourrait bien tre plus forte chez
+les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le fminisme!
+Enfonce la supriorit crbrale du mle!</p>
+
+<p>En prsence de ces dcouvertes palpitantes, il faut avouer que, pour
+caractriser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pres usaient de
+procds vritablement enfantins: ils avaient l'ingnuit de la juger
+ses oeuvres, comme on juge un arbre ses fruits. C'est ainsi qu'en
+lisant de beaux vers, en coutant de beaux discours, en applaudissant de
+belles pices, ils ont estim, le plus simplement du monde, que
+Lamartine et Hugo taient de grands potes, Lacordaire et Berryer de
+grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans tudier la
+structure, sans pntrer l'essence de leur organisme mental. C'tait
+puril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant
+malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre les reviser
+souverainement: Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de
+demi-dieux, et je vous dirai, en vrit, ce qu'elles sont et ce qu'elles
+valent.</p>
+
+<p>Comment ne pas s'amuser un peu de certains pdants, qui mettent la
+prtention de juger du talent d'un matre-ouvrier moins par l'oeuvre
+qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donn,
+aprs la mort d'un personnage, de palper son crne vide, ils entrent en
+joie, ils le ttent, ils le psent, ils le jaugent, et leur mine
+s'panouit. Ils jouent suprieurement la scne d'Hamlet et des
+fossoyeurs. Leur dogmatisme devient crasant. Prenez-moi donc cette
+pauvre tte: quelle lgret! Gardez-vous d'objecter mme timidement
+que le dfunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on
+vous rpondra que c'est trop de bont, et qu'il est impossible d'tre un
+grand homme avec une si mdiocre cervelle? Ces savants sont terribles.</p>
+
+<p>On ne peut s'empcher pourtant d'observer que les moyens
+d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le
+malheur d'tre prcaires et rtrospectifs, puisque ce genre
+d'exprimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que
+l'homme ne se prte ces manipulations posthumes que le plus tard
+possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur dsir
+d'tablir qu'elles ne sont pas plus cerveles que les hommes, je doute
+qu'elles se laissent ouvrir le crne, de leur vivant, afin de hter et
+de faciliter cette importante dmonstration.</p>
+
+<p>Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficult et de travailler sur
+le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de
+quelques gens trs distingus de nous palper la tte et, la mesurant en
+hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton
+catgorique, moiti sirop, moiti vinaigre, que nous avons tout ce qu'il
+faut pour faire preuve de gnie ou d'imbcillit. Sont-ils srieux ou
+badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procd se perfectionne
+et se gnralise, nous ne manquerons point d'entendre bientt, dans les
+salons littraires, un monsieur qui se rclame de la science, solliciter
+gravement la matresse de maison de lui prter sa tte pour un instant.
+Et, aprs une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand
+homme fixera, sance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et
+le faible de l'organisation crbrale de la patiente, proclamant, avec
+un sourire de circonstance, qu'elle est srieuse ou volage, capricieuse
+ou raisonne, passionne ou rflchie, ou plus simplement, s'il a encore
+de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement
+aimable et jolie.</p>
+
+<p>Les procds actuels semblent donc impuissants nous rvler exactement
+le degr d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la
+trpanation; mais outre que cette opration est de nature provoquer
+d'excusables rsistances, il faudrait avoir travaill, furet, tracass
+dans bien des crnes pour mettre un diagnostic infaillible. Mais la
+science nous rserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la
+lumire perante des rayons X n'claircisse un jour tous nos mystres
+crbraux? Le temps n'est pas loign peut-tre o, pour se connatre
+soi-mme, il suffira de remettre sa tte entre les mains d'un
+spcialiste.</p>
+
+<a name="l3c2s2" id="l3c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Redevenons srieux. Bien rares sont les tentatives et les expriences,
+si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et
+raliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement
+l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une
+cole qui dbute et ttonne, traite les femmes de haut en bas et leur
+dise imprieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers
+Josphine: O prendrez-vous l'intelligence ncessaire pour comprendre
+ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pse moins que le
+ntre. Au surplus, l'anthropologie s'est dj rectifie. Le poids du
+cerveau, nous dit-on, ne fait rien l'affaire, et son volume, pas
+davantage. Plus les dtails des lobes sont menus et compliqus, plus les
+impressions doivent tre vives et rapides; plus le tissu est fin et
+subtil, plus l'individualit doit tre suprieure. Si donc nous primons
+la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans
+une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son tre,
+d'ailleurs,--par la dlicatesse de sa texture intime. Ses
+circonvolutions crbrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles
+que les ntres; et cette constatation remplit le coeur des fministes
+fervents d'une suave batitude.</p>
+
+<p>Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que la
+supriorit quantitative et relative n'entrane une supriorit
+intellectuelle qu' masse gale du corps. Il lui semble que les
+qualits intellectuelles lies au volume du cerveau sont ce que l'on
+nomme ordinairement l'tendue et la profondeur de l'intelligence et
+que, si l'on s'en tient au dveloppement crbral quantitatif et relatif
+de l'homme et de la femme, tout concourt prouver l'galit des
+sexes; de sorte que le prjug de sexe aurait fait voir et accepter
+aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement
+biologique, le contraire de la ralit.</p>
+
+<p>En l'tat prsent des recherches d'anatomie compare sur les caractres
+du crne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagn le
+terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline la proclamer
+l'gale de l'homme. Mais n'exagrons rien; en ralit, depuis quelques
+annes, la science s'est beaucoup occupe de la femme, sans aboutir
+une conclusion dfinitive, ni mme des rponses concordantes. La femme
+est-elle, crbralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns
+disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M.
+Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir toute dcision tranchante.
+Les plus modestes se recueillent et confessent mme qu'ils ne savent
+rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on tranera la femme
+longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystres de la
+capacit crbrale n'tant pas prs d'tre claircis. Somme toute, et
+sans afficher un scepticisme trop dsobligeant, nous devons constater
+qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment explor, les
+spcialistes les plus appliqus se disputent encore dans les
+tnbres<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> <i>Les Hommes fministes.</i> Revue encyclopdique du 28 novembre
+1896, pp. 829 et 830.</blockquote>
+
+<p>On a dit et rpt que l'intelligence n'a pas de sexe. Je veux le
+croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: Il
+y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tte, et des femmes
+qui sont hommes par la tte et le coeur. En tout cas, il nous semble
+qu'tant donn l'tat peu avanc des sciences biologiques, on abuse
+trangement, pour ou contre la femme, des constatations vasives ou
+contradictoires de l'anthropologie compare. Scientifiquement, la
+question de l'quivalence crbrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle
+jamais close?</p>
+
+<p>Lors mme que tous les savants du monde nous attesteraient que
+l'intelligence des femmes est adquate celle des hommes, ce brevet ne
+dispenserait point le sexe faible de le dmontrer lui-mme au sexe fort.
+Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas
+beaucoup plus avancs que nos pres. La capacit des vivants ne se juge
+qu' ses rsultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possde,
+autant que mon voisin, de brillantes qualits et de merveilleuses
+aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le
+prouve par ses actes. Que si donc l'galit intellectuelle des sexes
+pouvait tre crbralement tablie, cette dmonstration serait de peu de
+valeur, tant que les femmes n'auront point confirm cette prsomption
+par des manifestations dcisives de science, d'art ou de littrature.
+Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des
+biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le
+montrer. Les expriences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais
+de vous-mmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos
+chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouv que vous en tes capables.</p>
+
+<a name="l3c3" id="l3c3"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit
+intellectuelle</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--L'intelligence moyenne des deux sexes s'galise et se
+ vaut.--L'instruction peut-elle accrotre les aptitudes et
+ les capacits de la femme?--Est-il exact de dire que les
+ mes n'ont point de sexe?</p>
+
+<p> II.--De la primaut historique de l'homme.--Le gnie est
+ masculin.--L'esprit crateur manque aux femmes.--Ou sont
+ leurs chefs-d'oeuvre?</p>
+
+<p> III.--Le gnie et la beaut.--A chacun le sien.--Les deux
+ moitis de l'humanit.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l3c3s1" id="l3c3s1"></a>
+<br>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen
+d'tablir positivement que leur cerveau n'est point infrieur au
+ntre,--c'est, savoir, d'en tirer des crations et des oeuvres qui
+balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour
+le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur
+constitution crbrale n'oppose aucun obstacle cette manifestation
+ncessaire et dsirable, en concdant mme qu'elles soient aussi bien
+doues que les hommes, il reste ce fait d'ordre gnral que le sexe
+masculin est en possession d'une supriorit de production
+intellectuelle si effective et si constante, que le sexe fminin a t
+impuissant jusqu' ce jour la lui ravir ou seulement la lui
+disputer. Et voil bien, j'imagine, une forte prsomption en faveur de
+la prminence de l'intellectualit virile.</p>
+
+<p>Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des
+femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que
+puisse paratre cet aveu, je ne fais aucune difficult de reconnatre
+que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes
+s'quilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que
+le bourgeois, et la boulangre autant que le boulanger, et la marchande
+autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me
+demande mme si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a
+point plus de femmes que d'hommes savoir lire, crire et compter.
+Qu'une tte fminine ne soit point exactement faite comme une tte
+masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches
+biologiques, l'observation psychologique ne permet d'tablir, avec
+certitude, une ingalit apprciable de niveau entre l'intelligence
+moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe fminin. Si,
+dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de ct les faibles
+d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un
+raisonnement plus rflchi, d'une volont plus hardie et plus ouverte
+aux prvisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus
+rapide des ncessits prsentes, une conception trs sre des ralits
+de l'existence, plus de soin et plus de got pour le dtail, preuve
+qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerantes.</p>
+
+<p>Restent les hautes manifestations de la pense dans le domaine des arts,
+des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'galent
+par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'galent par en haut. En
+plaant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point
+remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spculations
+mthodiques, aux recherches idales, aux crations leves: ce qui nous
+induit douter de l'galit mentale des sexes.</p>
+
+<p>A quoi les fministes ne se font point faute de rpondre que, pour le
+moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que
+le dveloppement intellectuel du sexe fminin retarde un peu sur celui
+du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'tant arrog la
+direction des socits, les ont tournes leur avantage et exploites
+leur profit. Jusqu'au temps prsent, la civilisation a t ainsi faite
+par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu crotre intellectuellement
+qu'avec une extrme lenteur. L'infriorit actuelle de la femme n'est
+donc qu'accidentelle et passagre. Elle doit disparatre ncessairement
+avec la prpondrance excessive de son rival et l'influence dprimante
+du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute
+culture, et vous verrez s'panouir leur esprit comme ces fleurs
+languissantes, longtemps sevres de grand air, auxquelles on rend avec
+largesse le soleil et la rose. Et M. Jean Izoulet, un professeur de
+philosophie sociale au Collge de France, qui honore d'un mme culte la
+phrase sonore et l'ide pure, nous prdit sur le mode lyrique que cette
+flore psychique, flore d'ombre pendant tant de sicles, ne demande qu'
+se lever et s'panouir. Rjouissons-nous donc, gens de peu de foi,
+car c'est nous qui sommes destins voir se ranimer et fleurir de
+toutes ses fleurs mystiques l'me de la femme, ce vritable jardin
+secret<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Lettre de M. Jean Izoulet publie dans la <i>Faillite du
+Mariage</i> de M. Joseph <span class="sc">Renaud</span>, p. 31.</blockquote>
+
+<p>Cette explication n'est qu'ingnieuse. Il n'est pas donn la femme de
+sortir de son tre, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre
+le ntre. Ne femme, elle ne pourra jamais dpouiller entirement la
+femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du
+mme coup, son activit est condamne par la nature elle-mme ne point
+ressembler compltement la ntre. Ds lors, nous autorisant
+logiquement de son pass et de son prsent pour augurer de son avenir,
+nous sommes recevables prtendre que la femme future ne sera jamais,
+en esprit et en oeuvre, l'gale absolue de son compagnon.</p>
+
+<p>Ft-il mme prouv que le sexe fminin est aussi capable que le ntre en
+toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est
+pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux
+est vou des fonctions physiologiques absolument incommunicables et
+muni consquemment d'aptitudes forcment personnelles. De par la nature,
+l'homme a un rle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient
+les attnuations possibles de leurs diffrences organiques et de leurs
+disparits mentales, on ne saurait concevoir, ft-ce dans l'infinie
+profondeur des sicles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une
+parfaite galisation des sexes. A supposer mme que l'homme et la femme
+en arrivent un jour ne plus former qu'un seul tre, identique d'esprit
+et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en
+ce temps-l l'humanit cessera d'exister.</p>
+
+<p>Que si l'on quitte le domaine de l'hypothse pour rentrer dans la vie
+relle, il demeure vrai que le pre et la mre, n'ayant point mme
+fonction, ne sauraient avoir mme constitution physique et mentale. Ce
+que l'homme dpense pour la transmission de la vie est peu de chose
+auprs de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation
+et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du
+nouveau-n. Alors que la conception est pour le pre l'oeuvre d'un
+moment, la transfusion de la vie exige de la mre une dpense prolonge
+d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur
+d'elle-mme. Et ce passif norme de la maternit, en expliquant les
+diffrences de conformation physiologique des sexes, tablit
+premptoirement, entre l'homme et la femme, des diversits naturelles de
+fonction et d'aptitude qui doivent ragir sur le cerveau et retentir
+jusqu'au plus profond de l'me.</p>
+
+<p>On nous rappelle, en faveur de l'galit intellectuelle de l'homme et de
+la femme, que les mes n'ont point de sexe. Cela est vrai, en ce sens
+que l'homme et la femme sont deux personnes morales gales en dignit.
+Mais leur intelligence est-elle de mme nature? Sommes-nous donc des
+purs esprits? Et si nos mes sont forces d'habiter un corps, si notre
+esprit est ncessairement enclos en une chair souffrante et prissable,
+s'il est emprisonn, pendant cette brve minute que nous appelons
+orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matire diversement
+amnag, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation
+ni dpendance avec le contenant.</p>
+
+<p>Il est donc naturel que l'intelligence s'panouisse diffremment dans un
+organisme qui n'est point le mme chez l'homme et chez la femme. En
+d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et
+indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette
+premire diffrence biologique a des rpercussions et des prolongements
+ncessaires dans la psychologie des deux moitis de l'humanit. Il
+serait trange que deux tres qui sentent diversement, s'exprimassent
+pareillement. N'ayant point mme organisme, mme constitution, comment
+pourraient-ils avoir mmes sensations, mmes impressions, s'lever au
+mme ton, rendre le mme son? Que les mille et mille influences
+combines de l'ducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou
+adoucir les disparits mentales du couple humain: je l'accorde; mais
+pour les oblitrer, pour les niveler, pour les fondre tout fait, il
+faudrait, en langage chrtien, refaire la cration, ou, suivant le
+vocabulaire positiviste, recommencer l'volution sur des bases
+nouvelles,--ce qui est impossible.</p>
+
+<a name="l3c3s2" id="l3c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>En recherchant comment le progrs humain s'est dvelopp dans le pass,
+nous trouvons, en faveur de la prminence intellectuelle de l'homme,
+une nouvelle considration qu'il nous parat difficile de mconnatre ou
+d'affaiblir. En ralit, la civilisation humaine a t trs gnralement
+l'oeuvre des mles. Et si le gouvernement peu prs exclusif des
+socits n'a jamais cess d'tre dirig par des hommes, n'est-ce point
+que cette domination atteste une relle suprmatie de lumire et de
+raison?</p>
+
+<p>J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primaut
+non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que
+les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient
+t redevables de leur puissance sociale la seule vigueur de leurs
+muscles, la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter cet
+avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun,
+ils n'auraient point gard si rgulirement le sceptre du pouvoir.</p>
+
+<p>Sans contester qu'il ait fallu nos premiers anctres des membres
+robustes pour lutter contre les animaux froces qui pullulaient dans les
+forts prhistoriques, a-t-on rflchi aux miracles de pense et de
+rflexion qu'ils ont d accomplir pour inventer les premires armes et
+les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance
+des anciens a rig en demi-dieux ces lointains gnies qui dcouvrirent
+le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bche, la charrue. Non; l'esprit
+n'est point absent de la premire domination de l'homme. Ds les ges
+primitifs, le gouvernement des socits a t dvolu la raison la plus
+active, la volont la plus ferme et la plus claire, bref,
+l'intelligence et la force, c'est--dire l'homme. Et cette
+constatation historique nous autoriserait dj, il faut en convenir,
+revendiquer le premier prix de capacit.</p>
+
+<p>Mais il est une seconde observation, accessible tout esprit cultiv,
+qui milite non moins victorieusement en faveur de la primaut masculine.
+Qu'on fasse le dnombrement des hommes et des femmes de talent, dans
+tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les
+femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons
+profonds et serrs des savants et des potes, des politiques et des
+historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des
+philosophes. Nos grands esprits sont lgion. Les vtres, Mesdames,
+tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes
+ttes, de beaux talents, des crivains distingus, des intelligences
+rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, diffrentes poques de
+l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu
+cependant ont brill d'un clat suprieur! La gnialit, en tout cas,
+semble un phnomne masculin.</p>
+
+<p>Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infriorit numrique sur
+l'insuffisance de votre ducation, sur nos moeurs rfractaires votre
+mancipation, sur les rsistances d'un milieu hostile, qui auraient
+arrt ou retard votre dveloppement crbral: ces influences
+ambiantes, quelque effet certain et dcisif qu'elles aient sur les
+intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point
+sur les ttes tout fait minentes. Nous avons dit que la priorit
+intellectuelle des sexes ne se peut reconnatre et mesurer par en bas,
+c'est--dire par le vulgaire, par le commun o hommes et femmes se
+valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les
+cimes, par les ttes les plus sublimes, par les supriorits clatantes
+et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du ct masculin.</p>
+
+<p>Si rare qu'on le suppose, le gnie s'est toujours incarn dans un homme;
+il ne semble gure dparti aux femmes. Et de ce chef, les antifministes
+sont fonds affirmer la prvalence et la prpotence de notre sexe. Car
+le gnie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des
+obstacles, des antagonismes, des hostilits qui se dressent sur son
+chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquite si peu de son
+milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps venir. D'o
+vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontan, jaillissant,
+original, indpendant. Il est, comme dit M. Fouille, rvolutionnaire
+et conqurant; il n'a souci ni des rsistances possibles, ni des
+opinions reues, ni des traditions sculaires<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>. Il clate, il
+innove, il invente, il cre. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin.
+L'intelligence cratrice, voil le gnie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> <i>La Psychologie des sexes.</i> Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.</blockquote>
+
+<p>Or, c'est prcisment l'esprit crateur qui semble manquer le plus aux
+femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le
+vertige. Elles s'arrtent mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit
+jouer les premiers rles. Comme elles ont presque toujours de la
+vivacit, de la mmoire et du bon sens, leur spcialit est d'imiter,
+d'adapter, d'interprter, de vulgariser les oeuvres des matres. Si
+puissante est cette tendance l'assimilation, qu'elle les pousse mme,
+hlas! copier nos manires, notre langage, nos allures et jusqu' la
+coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce l du
+gnie?</p>
+
+<p>Bien que Proudhon soit all trop loin en prtendant que les ttes
+fminines ne sont que rceptives, encore est-il que leurs ides
+(l'observation est de Michelet) n'arrivent gure la forte ralit. A
+l'homme seul l'esprit de synthse, la grce de la dcouverte, le don de
+l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prtendre autant que
+lui. C'tait bien l'ide de Platon: en reconnaissant que les femmes
+d'lite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux dfenseurs de sa
+Rpublique,--devaient tre admises aussi bien que les hommes toutes
+les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles
+les rempliraient moins bien, parce qu'en toutes choses la femme est
+infrieure l'homme, parce que, d'un sexe l'autre, il existe, entre
+les aptitudes et les capacits, une diffrence du plus au moins.</p>
+
+<p>En fin de compte, le gnie crateur leur manque trs gnralement. O
+sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne
+manque pas d'imagination, M. Butler, a prtendu rcemment que
+l'Odysse tait l'oeuvre d'une femme. Dornavant, nos bas-bleu auront
+une bonne rponse faire aux impertinents, qui leur jetteraient
+l'Iliade la tte pour tablir la faiblesse relative du cerveau
+fminin. Mais cette dcouverte anglo-saxonne n'et pas empch Joseph de
+Maistre d'observer quand mme,--et c'est la vrit vraie,--que les
+femmes n'ont fait ni l'Iliade, ni l'nide, ni la <i>Jrusalem
+dlivre</i>, ni Phdre, ni Athalie, ni Polyeucte, ni Tartuffe, ni
+le Misanthrope, ni le Panthon, ni l'glise Saint-Pierre, ni la
+Vnus de Mdicis, ni l'Apollon du Belvdre. Aucune loi, pourtant,
+ne leur dfendait d'crire des drames comme Shakespeare ou de composer
+des opras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage invent le tlescope,
+l'algbre, le chemin de fer, le tlgraphe, le tlphone, ni le gaz, ni
+la lumire lectrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouv le
+plus petit microbe; elles n'ont mme pas imagin le mtier bas ni la
+machine coudre. Ont-elles mme invent le rouet et la quenouille?</p>
+
+<p>Mais Joseph de Maistre ajoute, avec quit, que les femmes font quelque
+chose de plus grand que tout cela: C'est sur leurs genoux que se forme
+ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme. Ce qui
+n'empche pas que M. Faguet ait eu raison d'crire que l'homme seul a
+fait preuve de gnie. Tout ce qui a t conu et ralis de grand dans
+les domaines suprieurs de la pense, de la littrature, de l'art, de la
+science, est sorti d'un cerveau masculin.</p>
+
+<p>Et la raison de cette ingalit relative des sexes vient de ce que les
+femmes sont moins fortement armes que nous pour l'effort et pour la
+lutte. M. Fouille observe ce propos que, pour entraner Jeanne d'Arc
+aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Rserve et
+modestie, tendresse et timidit, voil qui explique pourquoi la femme
+rpugne aux nouveauts, aux crations, aux hardiesses, aux longs et
+patients labeurs, aux emportements tumultueux du gnie. Une originalit
+puissante est chose rare, jusqu' prsent, dans les oeuvres des femmes,
+conclut le mme auteur: qu'il s'agisse de la littrature ou des arts et,
+parmi les arts, de celui mme qu'elles cultivent le plus, la
+musique<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> <i>La Psychologie des sexes.</i> Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.</blockquote>
+
+<p>Nous conclurons donc, avec Michelet, que toute oeuvre forte de la
+civilisation est un fruit du gnie de l'homme. On a bien fait de graver
+au fronton du Panthon cette inscription quitable: Aux grands hommes
+la patrie reconnaissante! Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de
+l'humanit et confine presque au divin, les femmes ont moins contribu
+que les hommes l'exaltation du nom franais et l'panouissement du
+progrs humain. Il n'y a pas dire: l'histoire atteste que l'essence
+suprieure de l'espce est masculine.</p>
+
+<a name="l3c3s3" id="l3c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>A quoi bon insister? Les femmes les plus distingues en conviennent. Si
+Mme de Stal s'est montre trop svre pour elle-mme et pour son sexe
+en affirmant que les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperus
+ni suite dans leurs ides, ne peuvent avoir du gnie, Mme d'Agout nous
+a donn la note juste, la note vraie, en crivant ceci: L'humanit ne
+doit aux femmes aucune dcouverte signale, pas mme une invention
+utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne
+paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels
+elles sont bien doues, elles n'ont produit aucune oeuvre de matre.
+Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit fminin n'a point
+atteint les hauts sommets de la pense; il est pour ainsi dire rest
+mi-cte<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. De l'avis mme de celles qui ont le plus honor leur sexe,
+l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus
+inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont
+du gnie, beaucoup plus de femmes ont de la beaut; et cela seul
+rtablit l'quilibre entre les sexes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, p. 840.</blockquote>
+
+<p>La grce! voil le don souverain des femmes. C'est par l qu'elles
+rgnent vritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que
+nul n'y rsiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur
+faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme ft
+un bel animal: ce qui ne l'a pas empch d'avoir du got jusqu' sa mort
+pour ce disgracieux bipde. Mais il est plus facile de mdire des
+femmes que de s'empcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends
+par l ceux qui hassent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle
+avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en
+indpendante et se dresse en rvolte, qu'on prenne mme en aversion la
+femme pdante, la femme prcieuse: rien de plus naturel. Mais ces
+restrictions admises, ou est l'homme incapable de goter la grce
+fminine? Entre l'admiration pathtique d'un Goethe qui aimait
+proclamer le culte de l'ternel fminin, et l'inimiti mprisante d'un
+Schopenhauer pour le sexe aux cheveux longs et la raison courte, il
+y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous prouvons
+tous, plus ou moins, le besoin de l'affection fminine.</p>
+
+<p>Aussi M. Fouille a-t-il eu raison d'crire que la beaut pour la femme
+n'est pas seulement un don naturel, mais encore une fonction et presque
+un devoir<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>; car, c'est sa grce que revient l'honneur d'entretenir
+au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacr sur
+lequel veillaient perptuellement les antiques vestales. Et lorsque la
+beaut est complte par la bont, lorsque la douceur du visage et
+l'harmonie des lignes revtent et encadrent une belle me, alors il est
+vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette
+vie qu'elle console et embellit la fois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> <i>Revue des Deux-Mondes</i> du 15 septembre 1893, p. 425.</blockquote>
+
+<p>Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent mme
+avantag le genre masculin. Dans la plupart des espces animales et
+surtout parmi les oiseaux, le mle surpasse ordinairement la femelle par
+l'lgance des formes, l'clat du pelage ou le coloris des plumes.
+Platon et Aristote jugeaient mme l'homme plus beau que la femme.
+Aujourd'hui, par contre, la beaut chez l'homme est si bien considre
+comme un accessoire, qu'un joli garon, dpourvu d'esprit et de talent,
+passe trs justement pour un tre insupportable. Notre langue lui
+applique mme un mot dplaisant: elle l'appelle un belltre. N'est-ce
+point aussi lorsque sa virilit s'effmine que l'homme, perdant le juste
+sentiment de sa propre valeur, prfre la grce la noblesse et la
+joliesse la beaut? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans
+le sexe masculin, ni dans le sexe fminin. Le charme de l'un se complte
+par la force de l'autre: de l deux genres de beaut galement
+ncessaires l'idal artistique et qui, par leur action rciproque,
+rapprochent les sexes, veillent la sympathie et font natre l'amour.</p>
+
+<p>En tout cas, nous ne saurions disputer la femme la sduction de la
+douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions
+dlicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'tre laid;
+la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beaut; plus
+que nous, elle a le devoir d'tre belle.</p>
+
+<p>Gnie et beaut sont deux privilges augustes qui se ressemblent. Le
+gnie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'o elle
+vient, o elle commence, o elle finit, et que nous sommes, par suite,
+bien empchs de dfinir, un souffle d'en haut, une grce de Dieu, une
+lumire incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme
+d'une qualit volontairement acquise et mrite. Telle la beaut, plus
+facile sentir qu' exprimer, qui rayonne, comme l'autre clate, par un
+mystre de nature dont l'tre de choix qui en bnficie n'a point le
+droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reus; il
+donne la beaut plus de grce et de sduction comme au gnie plus de
+vigueur et d'clat. Mais le fond de ces inestimables privilges ne vient
+pas de nous. C'est un prsent divin. Et voil pourquoi l'humanit de
+tous les temps, blouie par ce reflet des perfections idales, s'incline
+involontairement devant les cratures de choix et de bndiction en qui
+s'incarne le gnie ou la beaut.</p>
+
+<p>Tout cela nous confirme en l'ide que l'homme et la femme sont deux
+tres complmentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent
+l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolment, l'individualit
+des femmes,--pas plus que la ntre, d'ailleurs,--ne formerait un tout
+complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de voir en elle
+cette seconde moiti de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne
+sauraient tre parfaits. Le sexe masculin est n pour la lutte, comme
+le fminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la
+second reprsente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme
+sont donc bien les deux moitis de l'humanit; et celle-ci ne saurait
+exister, se transmettre, se perptuer et s'embellir sans leur
+collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la
+socit ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la
+multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les sparons pas!</p>
+
+<a name="l3c4" id="l3c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>Psychologie du sexe fminin</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Du temprament fminin.--Impressionnabilit nerveuse et
+ sensibilit affective.--La perception extrieure est-elle
+ moins vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment,
+ tendresse, amour.</p>
+
+<p> II.--Vertus et faiblesses du sexe fminin.--Les femmes sont
+ extrmes en tout.--Piti, dvouement, religion.--La femme
+ criminelle.--Coquetterie et vanit.</p>
+
+<p> III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volont de
+ la femme est-elle plus impulsive que la ntre?--Indcision
+ ou obstination.--Le fort et le faible du sexe fminin.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>J'ai induit du pass qu'il semblait difficile la femme de s'lever aux
+sublimes crations du gnie, et que la nature l'avait confine jusqu'
+nos jours au second rang de l'intellectualit,--l'homme ayant mrit par
+ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de prsance rsolue,
+il est intressant de rechercher pourquoi la femme a t empche
+jusqu'ici de se hausser au niveau de la pense masculine et de disputer
+victorieusement nos grands hommes la palme scientifique, artistique et
+littraire. S'il se trouve que cette disparit tienne, comme nous
+l'avons affirm, sa complexion, sa nature, son temprament, sa
+constitution mme, nous serons autoris conclure qu' moins de refaire
+le monde,--ce qui dpasse les forces humaines,--l'galit absolue des
+sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre.</p>
+
+<p>Ici donc, un peu de psychologie ne sera point dplace. Et puisque d'un
+avis unanime, le temprament intellectuel et moral est le reflet du
+temprament physique, il est prvoir que les diffrences de sexe se
+traduiront par des diffrences d'aptitude et d'inclination.</p>
+
+<a name="l3c4s1" id="l3c4s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>L'exprience de tous les temps atteste que la femme est plus
+impressionnable que l'homme; et par l, j'entends que la facult d'tre
+mu, la facult de jouir et de souffrir, d'aimer ou de har, la facult
+de s'ouvrir la crainte ou au dsir, au chagrin ou au plaisir, occupe
+une plus large place et joue un plus grand rle dans sa vie que dans la
+ntre. Bref, la sensibilit est son partage et le sentiment son
+triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe fminin qu'il
+est, par excellence, le sexe affectif.</p>
+
+<p>Et cette sensibilit motive ne va point, disent les physiologistes,
+sans une certaine insensibilit physique. M. Lombroso, notamment,
+affirme que la perception extrieure est moins vive chez la femme que
+chez l'homme. Maintes fois les mdecins ont constat que les femmes
+supportent mieux que nous les oprations chirurgicales. Dans une
+pidmie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul
+n'a plus de calme auprs des malades, plus de dextrit pour panser une
+blessure. Mais cette rsistance la douleur physique vient-elle d'une
+moindre sensibilit organique? Si la femme se raidit si fortement contre
+la souffrance, nous aurions tort peut-tre d'en conclure qu'elle la
+ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de
+ragir avec vigueur et promptitude contre les preuves et les dangers?
+Plus l'action est violente, plus la raction est nergique. Pour le
+moins, ce privilge des femmes supporter la douleur corporelle est une
+heureuse prcaution de la nature, la vie leur rservant d'innombrables
+occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette
+immunit relative du sexe fminin par ce fait que nos soeurs ont le got
+moins dvelopp, l'oreille moins dlicate, l'odorat moins fin, l'oeil
+moins vif et le tact moins subtil que la gnralit de leur frres.</p>
+
+<p>Mais si les femmes sont doues de sens plus obtus,--ce dont je ne suis
+pas trs convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le
+record de la sensibilit affective Tous les graphologues sont de cet
+avis: l'criture fminine rvle une impressionnabilit trs vive. Au
+fond, le temprament de la femme est plus motif que le ntre. Il faut
+peu de chose pour la remuer, la troubler, l'branler jusqu'aux larmes.
+Par l'effet d'un systme nerveux plus excitable, plus sensitif, plus
+vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquitudes, aux
+tendresses, aux passions. La piti a dans son me des retentissements
+plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins
+vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a
+personnifi la compassion, la pit, le dvouement, la charit, tous les
+plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme.</p>
+
+<p>Ainsi, nous persistons tenir la sensibilit affective pour la facult
+dominante du sexe fminin. Que cette extrme motivit vienne de
+l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de
+l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sdentaire, plus claustrale,
+plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une navet,
+un non-sens, une absurdit, de rechercher ce qu'tait la femme des
+premires gnrations humaines. Le temprament actuel des femmes est
+leur temprament naturel, puisqu'il a t acquis, reu et transmis
+universellement pendant les sicles des sicles. L'habitude n'a-t-elle
+pas t dfinie avec raison une seconde nature? Et nous ne devons nous
+inquiter que de celle-ci, dans l'impossibilit o nous sommes de
+connatre l'autre, la premire, c'est--dire la constitution originelle
+de la femme primitive.</p>
+
+<p>Or, la sensibilit affective explique toutes les manifestations du
+caractre fminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.</p>
+
+<p>D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du got pour les
+motions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs
+dcisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur
+les ntres. Plus que les hommes, elles se dcident par des raisons que
+la raison ne connat pas. Ainsi de tous les genres littraires, le roman
+est leur lecture prfre, parce qu'elles y trouvent un aliment leur
+tendresse et leur imagination. A celles qui aiment, un livre
+romanesque rend l'amour plus prsent et plus vivant; celles qui
+voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux
+moi. Les choses du coeur sont leur domaine de prdilection; c'est ce
+qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus
+toutes choses. Voyez l'enchanement: la sensibilit est insparable du
+sentiment, et le sentiment est insparable des affections tendres.
+Aimer, voil bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus
+imprieux de leur me et, en mme temps, le principe de leurs grandeurs,
+l'amour tant la source o elles puisent toutes les forces du
+dvouement.</p>
+
+<p>Non que le sexe fort soit aussi dpourvu de sensibilit affective qu'on
+se plat le rpter. Lacordaire crivait un jour une amie: Vous me
+dites que les hommes vivent d'ides et les femmes de sentiments. Je
+n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments,
+mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vtres; et c'est ce
+que vous appelez des ides, parce que ces ides embrassent un ordre plus
+universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chre
+amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuade que, si
+nous n'avions que des ides, nous serions les plus impuissants du
+monde<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. Mais, en gnral, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les
+hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. Leur moi, a dit
+Mme Necker de Saussure, est plus fort que le ntre. La sensibilit des
+femmes s'panche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de
+leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour
+l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie mme. Et la
+femme y met plus de constance, plus de fidlit. Au lieu que l'homme
+puise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes
+crot avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices
+qu'elles lui font et le dvouement qu'elles lui prodiguent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Cit par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur
+Lacordaire, p. 168.</blockquote>
+
+<p>S'agit-il l d'une simple attraction de temprament? d'une vulgaire
+impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En gnral, la femme est moins
+accessible aux sductions de la beaut physique qu'aux attraits de la
+distinction morale et de l'lvation intellectuelle. Je parle, cela va
+sans dire, de la femme bien ne. Si, au contraire, nous la supposons
+d'esprit lger et de coeur mdiocre, il est croire qu'elle marquera
+peu d'inclination pour les hommes suprieurs. Ses prfrences iront un
+brave garon, ni trop intelligent, ni trop bte, pensant et parlant
+comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et
+portant lgamment la moustache et l'habit. Aid d'un bon tailleur, ce
+monsieur quelconque sera considr par certaines petites dames comme un
+pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et
+complaisant, oh! alors, il deviendra l'idal du bon mari. Point de doute
+que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe
+professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas
+rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur mnage! Mais on me
+dira peut-tre qu'ils taient insupportables et que l'instruction des
+femmes changera ce discord en unisson.</p>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que, dans la trs grande majorit des cas, le
+sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est
+beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le
+ntre; qu'elle l'entoure volontiers de mystre et le voile de pudeur, et
+qu'en imprgnant son amour d'une sorte de respect physique pour
+elle-mme, elle incline l'homme qui la recherche joindre l'estime
+l'amour.</p>
+
+<a name="l3c4s2" id="l3c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>La sensibilit et la tendresse sont si vritablement fondamentales en la
+femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de l: ses
+vertus et ses fautes, ses lans de compassion et son apptit de
+sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son
+motivit ardente. Elle reprsente le coeur avec ses qualits et ses
+dfauts, tandis que l'homme personnifie plutt la pense froide et le
+raisonnement grave. C'est une passionne qui ne fait rien demi. Tmoin
+la vivacit de ses affections, l'imptuosit de ses dsirs, ses
+enthousiasmes et ses colres, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans
+l'amour, dans la vengeance et dans la fidlit, tout ce qui l'abaisse,
+tout ce qui l'lve. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute
+chose prend vite un tour passionnel et dmesur. Comme l'a crit Octave
+Feuillet, elle rve quelque chose de mieux que le bien et de pire que
+le mal. Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce
+qu'elle les chrit, les nourrit, parce qu'elle les couve, pour
+rappeler le mot de Diderot.</p>
+
+<p>C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice
+tranquille et impartiale. Exaltes, absolues, elles sont toutes pleines
+d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fnelon qui parle),
+elles n'aperoivent aucun dfaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune
+bonne qualit dans ce qu'elles mprisent. Et le doux prlat de
+conclure: Les femmes sont extrmes en tout. Eh oui! extrmes dans le
+mal comme dans le bien, suivant l'adage: <i>Optimi corruptio pessima</i>.
+Elles poussent toute chose outrance, la religion et l'irreligion, la
+chastet et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la
+compassion et la cruaut, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et
+hassent avec la mme vigueur, avec le mme bonheur. Les sentiments
+excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un
+tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce
+sont, je le rpte, des passionnes; et la passion ne se plat gure aux
+coteaux modrs o habitent la prudente rflexion et la tranquille
+sagesse. C'est pourquoi il est craindre que plus d'une ne se
+prcipite, tte baisse, dans le fminisme intgral et, poussant son
+chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine
+extravagance, jusqu'en pleine immoralit.</p>
+
+<p>chauffe par la tendresse et par la passion, la sensibilit des femmes
+s'exalte ou s'exaspre, et se traduit consquemment en bien ou en mal.
+Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver
+que toutes les qualits et tous les dfauts de la femme viennent du
+coeur et des nerfs. Se dvouer est sa premire nature, comme aimer est
+son premier mouvement. Gnralement, sa volont est plus dsintresse
+que la ntre. A chaque instant, la maternit, qui sommeille au fond de
+ses entrailles, se rveille et se rpand en sacrifices spontans qui
+feront toujours d'elle la meilleure ducatrice. Il faut savoir s'oublier
+comme elle pour s'adonner utilement la premire formation
+intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la
+supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez
+pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'
+moiti. L'abstraction idale la touche peu. Par contre, invoquez devant
+elle la piti, l'amour, le pardon; faites appel la sainte bont; et de
+tout l'instinct maternel qui gonfle son me, elle vous rpondra en
+rpandant sans compter les trsors de gnrosit dont son coeur est
+plein. Pour elle, toute justice sociale se ramne un lan de
+sensibilit affectueuse, au don de soi-mme. Tandis que l'homme cherche
+le rgne du droit, la femme ne conoit et ne poursuit que le rgne de la
+grce et de la charit. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la
+femme vaut mieux.</p>
+
+<p>C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur
+par le dmon rvolutionnaire, sont portes vers le proltariat militant
+moins par les formules et les systmes d'cole, que par un lan de vague
+commisration et d'inconsciente protestation contre la misre. Chez ces
+terribles femmes, l'esprit de rvolte est un succdan de l'amour
+aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshrits, aux
+victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se dcident la
+violence, c'est par un sursaut de piti, par un emportement, par une
+explosion de toute leur sensibilit. Et nos discordes civiles nous ont
+appris les excs de fureur et de destruction dont elles sont capables.
+Mais, en gnral, la femme est plutt pacifique, modre, conservatrice.
+Au fond, la violence et le dsordre lui rpugnent. On a remarqu cent
+fois que ses gots rguliers, son entente des affaires, son esprit
+d'exactitude et d'conomie, la rendent minemment propre la gestion
+d'un patrimoine et l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme
+qui est travaill par un incessant besoin d'acqurir, par une ambition
+inquite d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plat dfendre
+et garder la richesse amasse. Plus faible, plus fragile, plus sujette
+aux incapacits de travail, ayant la surveillance des enfants, le
+gouvernement du mnage, le soin de la table et le souci des
+approvisionnements, elle doit tre plus accessible que l'homme la peur
+de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. levez-nous
+des croyantes et non des raisonneuses, crivait Napolon propos de
+l'tablissement d'couen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le
+plus sr garant pour les mres et pour les maris. Rien de plus facile,
+la femme inclinant d'elle-mme aux choses de la foi. La critique, qui
+est un acte de mfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle
+a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de scurit; et la religion,
+qu'elle se fait un peu son image et qu'elle accommode doucement ses
+gots et ses prfrences, est toute de mansutude et de misricorde.
+Ses croyances, plus mues que raisonnes, se transforment aisment en
+dvotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu
+est amour.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, enfin, la femme, tant plus tendre, plus retenue, plus
+pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La
+maternit, d'ailleurs, est une cole de douceur, de patience et de
+rsignation, qui, en vouant la femme la vie enferme du foyer, la
+soustrait aux motions, aux tentations, aux dviations de l'activit
+extrieure qui est la loi de l'homme.</p>
+
+<p>Il est vrai que M. Lombroso tire prtexte de cette moindre criminalit
+pour rabaisser la femme. Comme le gnie et la guerre, le crime est
+masculin. Les violences les plus dsordonnes et les plus sanglantes
+honorent, parat-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait
+rendre grce aux assassins du prestige dont ils entourent, coups de
+revolver et coups de couteau, notre trs chre masculinit. Est-ce
+donc cause du sang qu'il verse que l'homme a t proclam le roi de
+la nature? On raconte qu'en fait de cruaut savante, le tigre nous
+surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humili?</p>
+
+<p>Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur
+de mille et mille qualits, nous n'ignorons point qu'il en est
+d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et
+les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltes. D'ordinaire,
+leur facult de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes
+volont. D'autres sont rancunires et vindicatives. Beaucoup ont un fond
+de cruaut inconsciente qui clate brusquement, soit pour dfendre ceux
+qu'elles aiment, soit pour nuire ceux qu'elles hassent. Cette
+malignit fline,--comme l'impressionnabilit, d'ailleurs,--est un signe
+et un effet de leur faiblesse et de leur nervosit.</p>
+
+<p>La femme, au surplus, n'est pas exempte d'gosme. L'amour de soi
+n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance infrieure est commune
+aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons
+pas surpris que Mme Guizot ait pu crire que les femmes ne
+s'intressent aux choses que par rapport elles-mmes. Mais l'gosme
+fminin procde surtout de la vanit. Les filles, dit Fnelon, naissent
+avec un violent dsir de plaire. Tandis que l'orgueil est le vice ds
+forts, le pch des hommes, la vanit est le penchant des faibles, le
+pch des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure
+que, chez les jeunes filles, le dsir de plaire l'emporte souvent sur
+la facult d'aimer. D'un mot, la femme est coquette.</p>
+
+<p>Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destine d'tre aime,
+plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et
+d'embellir la vie, plaire est une ncessit de sa condition; ayant pour
+partage de temprer, de civiliser la brutalit masculine, plaire est son
+arme de combat, son instrument de rgne, plaire est la condition mme de
+sa souverainet, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et
+fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages,
+mouvoir et enchaner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner,
+orner sa beaut, telle est l'ardente et incessante proccupation du sexe
+fminin. C'est une vrit de fait, un lieu commun que les moralistes ont
+maintes fois mis profit. Citons seulement ces deux penses de La
+Rochefoucault: La coquetterie est le fond de l'humeur des
+femmes.--Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur
+passion. Ainsi, l'gosme fminin est fait surtout de vanit, et cette
+vanit se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a
+pour but avou ou inconscient de prparer les voies l'amour; et nous
+voil ramens, par un dtour, cette sensibilit motive qui est le
+commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.</p>
+
+<p>Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui
+sacrifient un peu trop au dmon de la toilette. Dans toutes les
+conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent tre
+mises la dernire mode. Pousse l'excs, la coquetterie dmoralise
+la femme. De l, surtout dans les milieux mondains, ces natures sches,
+froides, gostes, avides de plaisir et de jouissance. A toute poque,
+du reste, les femmes dplaisantes, acaritres, hargneuses, n'ont pas t
+d'une extrme raret. Malgr les influences attendrissantes de la
+maternit, il y a mme, hlas! de mchantes mres. Les tribunaux ont
+trop souvent s'occuper d'horribles mgres qui, non contentes de
+perscuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs
+l'emportent sur le coeur, il est frquent que les femmes surpassent les
+hommes en frocit. Mais, dans une tude qui n'a en vue que le fort et
+le faible de la gnralit des femmes, il convient de ngliger les
+monstres.</p>
+
+<a name="l3c4s3" id="l3c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Les effets composs de la sensibilit et de la tendresse, de la
+sympathie et de la vanit, semblent vouer la femme l'agitation du
+coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes
+passions, en l'excluant peu prs de la sphre sereine des calmes
+dcisions et des hautes spculations rationnelles. Nous allons voir, en
+effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volont et l'esprit
+des femmes sont tributaires de leur temprament impressionnable et
+aimant.</p>
+
+<p>Au sens propre du mot, la volont est la subordination des impressions
+naturelles et des impulsions instinctives une rgle que l'on s'impose
+ soi-mme. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession
+de soi, le contrle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est
+par l'empire exerc sur nous-mmes, que la volont nous lve la
+dignit de personnes autonomes.</p>
+
+<p>Si cette dfinition est exacte, la volont de la femme est certainement
+plus faible que la ntre. D'abord, elle est plus incertaine, plus
+agite, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hsite, elle ttonne,
+elle flotte. Elle va et vient; elle sautille comme les mouches: ainsi
+parle Kant. Et si la femme manque de dcision, ce n'est pas qu'elle
+manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les
+impressions contraires qui l'assigent, elle ne sait pas, elle ne peut
+pas choisir. La mobilit est son dfaut dominant. Combien de femmes sont
+plus capables de caprices que de rsolutions? Combien de femmes ont plus
+de vellits que de vouloir?</p>
+
+<p>Mme inconstance dans l'excution. Jean-Paul Richter a dit: L'homme est
+pouss par la passion, la femme par les passions; celui-l par un grand
+courant, celle-ci par des vents changeants. Sa conduite est pleine de
+surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la
+fermet, la patience dans l'action, lui font gnralement dfaut. Elle
+bauche tout; elle n'achve rien. Elle se disperse entre mille travaux
+entrepris avec joie et abandonns avec dgot. Elle est d'humeur
+versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son me est en
+proie une sorte d'quilibre instable.</p>
+
+<p>Et lorsqu'elle se dcide, il arrive souvent que sa rsolution tourne en
+obstination. L'enttement des femmes est pass en proverbe: Vouloir
+corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique. Toute nature
+molle et douce qui s'exaspre, devient finalement intraitable.
+L'opinitret aveugle est soeur de la faiblesse et de
+l'impressionnabilit. Il faut une grande matrise de soi pour convenir
+de ses torts et sacrifier l'amour-propre la raison.</p>
+
+<p>Il suit de l que la femme est tantt le jouet d'impulsions diverses qui
+l'agitent tumultueusement, tantt la victime d'une impulsion vhmente
+qui la domine imprieusement. Ou l'indcision du caprice, ou le vertige
+de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: J'aime mieux
+traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut
+rien conclure avec les femmes. Elles ne veulent pas assez, ou elles
+veulent trop. Et ces dfauts contraires procdent du mme fond:
+l'extrme sensibilit. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les
+nvroses, cette inconstance fantasque et cet enttement aveugle
+prennent tour tour une telle acuit, que les psychologues ont pu les
+appeler les maladies de la volont.</p>
+
+<p>Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les
+dcisions, moins de fermet dans l'action, moins de sang-froid et plus
+de nerfs, telles sont les manifestations caractristiques du vouloir
+fminin, compar au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce
+domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement,
+dgageant ici les tendances gnrales du sexe, nous sommes forc de
+constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volont
+fminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et
+ces admirables qualits rtablissent l'quilibre) plus tendre, plus
+dvoue, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En
+effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilit nerveuse,
+la femme sait lutter mieux que nous contre les preuves de la mauvaise
+fortune. Facile troubler dans les petites choses, elle redevient
+matresse d'elle-mme dans les grandes. Bouleverse par une contrarit
+insignifiante, elle tient tte courageusement au malheur. Jete hors
+d'elle-mme par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araigne,
+elle retrouve toute sa vaillance devant le pril qui menace les siens.
+Un coup d'pingle l'meut jusqu'aux larmes, et les coups irrparables du
+sort lui font rarement perdre la tte. Une misre de rien l'branle,
+l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe rveille
+toutes les nergies de son me. Soutenue par un grand sentiment, elle
+refoule victorieusement sa timidit et ses apprhensions. En deux mots,
+toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa
+force vient du coeur. Dcidment, la sensibilit affective forme bien la
+nature foncire de la femme.</p>
+
+<a name="l3c5" id="l3c5"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>L'intellectualit fminine</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Caractres prdominants de l'intelligence fminine:
+ intuition, imagination, assimilation, imitation.</p>
+
+<p> II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement
+ ferme, les ides gnrales, le don d'abstraire et de
+ synthtiser.</p>
+
+<p> III.--D'un sexe a l'autre, il y a moins ingalit que
+ diversit mentale.--Par ou l'intelligence fminine est
+ reine: les graces de l'esprit et le sens du rel.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Impressionnable, sensible, aimante, dvoue, telle est la femme.
+Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voil l'homme. Ces
+disparits physiques et morales vont nous donner la clef des
+dissemblances intellectuelles qui sparent les deux sexes.</p>
+
+<a name="l3c5s1" id="l3c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas
+srement de mme faon. Du moment que la sensibilit affective fait le
+fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous,
+qu'elle raisonne comme nous, qu'elle tudie et qu'elle apprenne comme
+nous. Et de fait, les caractres dominants de l'intelligence fminine
+sont, un degr plus ou moins minent, l'intuition, l'imagination,
+l'assimilation et l'imitation.</p>
+
+<p>Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acqurons
+par l'tude, par la rflexion, par l'application, elles y parviennent
+gnralement par une sorte de divination qui va droit l'objet de la
+connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans mthode, avec une
+sagacit, une promptitude, une sret admirables. Elles devinent autant
+qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des
+lumires naturelles; c'est--dire une clairvoyance instinctive, une
+comprhension vive et spontane des choses de l'me, qui manquent la
+plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilit, cette vision
+aigu et directe leur vient, sans aucun doute, de leur
+impressionnabilit nerveuse et de leur motivit affective. Tous les
+crivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. C'est dans
+le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a plac le gnie des femmes. Et
+compltant cette pense, M. Paul Bourget a crit ce mot profondment
+vrai: Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.
+L'intuition! voil donc la qualit matresse de l'intellectualit
+fminine.</p>
+
+<p>Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions
+les plus gnrales et les plus sduisantes de la femme de rver la vie.
+Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de posie
+et incline l'me aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une
+tte fminine abrite de chimres. tres de sensibilit vive et de
+tendresse passionne, il serait inconcevable que les femmes ne fussent
+pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus veille que leur
+culture gnrale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a
+remarqu: Comme on n'occupe les femmes rien de solide, cette facult
+de leur esprit est souvent la seule qui travaille. O l'imagination
+rgne, la raison est servante.</p>
+
+<p>Les sentimentales surtout (elles sont lgion) se laissent blouir
+facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs
+rveries. Et pour peu que les nerfs s'en mlent et que la sant
+flchisse, l'imagination devient la folle matresse du logis, une
+matresse d'erreur et de fausset<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>; au lieu que, ramene prudemment
+ la raison, elle drobe seulement nos regards les vulgarits de la
+vie, en jetant sur le rel la poudre d'or de ses rves. Et cette
+charmante illusion est aux mes fminines un rconfort et une
+consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est
+mre des grces de l'esprit et des excentricits aventureuses. Elle a
+besoin d'tre surveille, car elle penche naturellement vers
+l'extravagance. Et lorsque la passion l'chauffe et l'exalte, elle se
+plat aux sentiers escarps qui avoisinent les abmes. En tout cas,
+c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilit, c'est--dire
+par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que l'esprit
+vient aux filles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Henri <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 205.</blockquote>
+
+<p>A cela, point de mystre. Eu gard sa sensibilit plus vibrante et
+plus veille, on conoit que, plus prcoce que l'homme par le corps, la
+femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se
+dveloppent plus vite et se forment plus tt que les garons. Il est
+banal de parler des tonnantes facilits d'assimilation des femmes.
+Elles ont de la mmoire, beaucoup de mmoire. Elles comprennent et elles
+retiennent avec une gale aisance. Leur facult d'intuition se tourne,
+se complte et s'achve en accumulation. Elles ont sur nous cette
+vidente supriorit de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une
+quantit prodigieuse de dtails. En vertu de leur tendance naturelle de
+rceptivit, elles sont doues trs gnralement d'une vivacit, d'une
+fidlit de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de
+grenier d'abondance o tout se superpose et se conserve tonnamment. Il
+n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin gnral
+plein de faits, de noms, de dates, de notions parses, de broutilles
+amonceles. Voyez les aspirantes au brevet suprieur: elles en savent
+beaucoup plus que les garons du mme ge. Elles savent presque tout,
+vrai dire, mais par les petits cts, fleur de terre, par la
+superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.</p>
+
+<p>Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnatre la primaut de
+la femme dans les preuves o la mmoire joue le principal rle. Le
+naturaliste Charles Vogt nous a fait, ce sujet, une confidence
+intressante: Les tudiantes savent mieux que les tudiants. Seulement,
+ds que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui
+rpond plus. Cherche-t-il, au contraire, rendre plus clair le sens de
+sa question, laisse-t-il chapper un mot qui se rattache une partie du
+manuscrit de l'tudiante: crac! repart comme si l'on avait press le
+bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en
+rponses crites ou verbales sur des sujets traits au cours, les
+tudiantes obtiendraient toujours de brillants succs!<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a> De mme,
+tous les professeurs sont unanimes vanter l'empressement et
+l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent
+notes sur notes avec une ardeur fivreuse; elles les dvorent et les
+absorbent en conscience. Ce sont des modles d'exactitude, d'attention,
+d'avidit. En un mot, leur capacit de rception et d'emmagasinement est
+surprenante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> A. <span class="sc">Rebire</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>. Opinions diverses,
+p. 296-297.</blockquote>
+
+<p>Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour
+elles? Pas prcisment, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une
+part, l'imitation est un instinct prcieux pour l'enfance; car elle
+suppose une souplesse, une docilit, une plasticit, dont la premire
+ducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme
+d'exprience, les filles singent mieux que les garons. De l, cette
+aptitude fminine se modeler, se rgler sur autrui, se prter,
+se plier aux milieux et aux circonstances; de l, cette promptitude
+tout saisir, cette aisance tout apprendre, tout assimiler, tout
+reproduire en perfection. On a observ que, lorsqu'une pice de thtre
+comporte un rle de petit garon, il n'est qu'une petite fille pour le
+bien jouer. Bref, le sexe fminin possde un remarquable talent de
+traduction, d'adaptation, d'interprtation. Dans le domaine de
+l'imitation, elle est inimitable.</p>
+
+<p>Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation
+plus ou moins aveugle des usages et des prjugs, sans l'asservissement
+de l'esprit l'opinion et la mode, sans l'absence d'invention,
+d'originalit, de profondeur. L'imitation est insparable de la routine.
+Elle a l'exactitude et aussi la pleur d'une copie. Elle est coutumire,
+inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir
+la chaleur de la vie et la fivre de la cration. Mais combien d'hommes
+sont aussi pauvres de ressort et d'individualit? Il y a dans ce monde
+si peu de voix et tant d'chos! comme dit Goethe. Et c'est heureux, et
+c'est fatal; car l'imitation est une loi et une ncessit sociale. Avec
+une exquise modestie, Mme de Svign se comparait elle-mme une bte
+de compagnie. Au vrai, l'humanit est moutonnire. Il semble pourtant
+que ce penchant soit plus inn chez les femmes que chez les hommes,
+parce qu'en elles la personnalit est moins forte, moins active,
+l'originalit plus languissante, plus efface. D'un mot, les femmes sont
+moins cratrices que nous. Bonnes tout, elles ne sont suprieures en
+rien,--mme en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le
+dire: si le sexe fminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinires, les
+matres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames
+n'ont mme pas le monopole des modes et des confections; nos lgantes
+prfrent les couturiers aux couturires. Aux bonnes faiseuses, nous
+pouvons opposer les grands faiseurs.</p>
+
+<p>L'absence d'individualisme crateur explique donc les facilits
+d'imitation qui distinguent le sexe fminin. Moins apte inventer, il
+lui faut bien s'assimiler les dcouvertes des hommes, sans mme que ses
+talents d'interprtation soient trs enclins la nouveaut. Ayant peu
+de got pour la cration, tout ce qui est neuf et hardi la dconcerte et
+l'effraye. De l son misonisme conservateur et timor. Que de femmes
+s'attachent passionnment aux vieilles choses! Combien sont esclaves des
+usages reus! Elles ne sont gure accessibles qu'aux changements de la
+mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beaut. Et
+encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveauts du luxe
+fminin ne sont que des exhumations d'anciens costumes<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> <i>La Femme criminelle</i>, chap. IX, p. 171.</blockquote>
+
+<a name="l3c5s2" id="l3c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosit est le ressort de
+l'intelligence. Seulement, la curiosit fminine est de qualit un peu
+infrieure; elle s'applique aux menus dtails de la vie; elle est courte
+et inutile; elle s'arrte l'corce des choses. Ce n'est pas cette
+curiosit large et ardente qui fait les chercheurs et les savants,
+comme dit Henri Marion, cet apptit insatiable de savoir, ce besoin de
+mieux connatre la vrit, de mieux dchiffrer l'nigme du monde, cette
+passion dsintresse de pntrer, les uns aprs les autres, les secrets
+de la nature et du pass. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes,
+des tres de raison. Celle-ci, tant le rgulateur de la pense,
+appartient galement aux deux sexes; mais elle est distribue chacun
+de diffrente faon. Et aprs avoir numr les caractres prdominants
+de l'intellectualit fminine, il nous parat logique d'indiquer les
+traits saillants de l'intelligence masculine; et du mme coup, nous
+aurons marqu les points faibles auxquels l'ducation des jeunes filles
+devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les
+corriger.</p>
+
+<p>Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain:
+raisonner, abstraire, gnraliser,--trois choses auxquelles
+l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine se hausser.
+Et cela mme nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes,
+le don de la dcouverte et le gnie de l'invention.</p>
+
+<p>Le raisonnement fminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes
+montrent peu de got pour les longues et rigoureuses dductions. Au lieu
+que leur pense s'avance mthodiquement du point de dpart au point
+d'arrive, en s'appuyant avec prcaution sur la chane fortement tendue
+des ides intermdiaires, elle se jette souvent droite ou gauche du
+chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner
+tte baisse dans le sophisme ou l'inconsquence. Ce n'est pas des
+nerveuses et des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la
+patience, la lenteur calcule, la circonspection scrupuleuse, qui font
+les vigoureuses dmonstrations et les solides jugements. Si vive est
+leur comprhension, qu'elles sautent pieds joints, comme dit encore
+Henri Marion, par-dessus les longues chanes des raisons froides<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 213.</blockquote>
+
+<p>Nonobstant cette prcipitation, il arrive souvent qu'elles tombent
+juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur
+affaire. Mme chez les plus cultives, la perception intuitive l'emporte
+sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec
+finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine,
+moins serre que celle des hommes. Elles ont rarement la sobrit du
+verbe masculin, la concision riche et forte de la pense virile. Fnelon
+remarque malicieusement que la plupart des femmes disent peu en
+beaucoup de paroles. Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De
+l vient que les mieux doues russissent assez mal dans le haut
+enseignement.</p>
+
+<p>Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe fminin obit,
+d'ordinaire, beaucoup plus la vivacit d'un sentiment immdiat qu' la
+tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'exprience: rien n'est
+plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur
+un sujet donn. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit
+se drobe ou s'gare, comme si la continuit d'un mme thme et le lien
+ininterrompu d'une argumentation serre leur taient charge. Et en fin
+de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le dbat par une de ces
+raisons du coeur que la raison ne connat point. En deux mots, que
+j'emprunte Fontenelle, elles convainquent moins, mais elles
+persuadent mieux.</p>
+
+<p>D'autre part, leur curiosit est moins porte vers les abstractions que
+vers les faits. C'est dire que la femme s'lve difficilement, dans le
+domaine de la pense, aux conceptions vastes et superbes. Prompte
+saisir ce qui est actuel et concret, elle se reprsente mal ce qui est
+spculatif et impersonnel. Il semble que ses ides soient des tats de
+conscience peu brillants et rarement nets, des lumires ples et vagues
+qui n'veillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que
+l'esprit fminin est moins clair et moins profond que celui des hommes.
+Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqu que ses yeux vont
+droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. tre de premier
+mouvement, imaginative et passionne, elle cherche avidement un aliment,
+une pture sa sensibilit. C'est pourquoi elle prfre le concret
+l'abstrait, c'est--dire ce qui frappe les sens, ce qui meut le
+sentiment, la vrit toute nue, la pense toute pure. Il lui rpugne
+de sparer, d'extraire l'ide du rel. Elle ne reoit des phnomnes de
+la nature ou de la vie que des impressions particulires, des sensations
+successives, qu'elle a mille peines mettre en formules. Elle ne peut
+s'oublier elle-mme pour regarder la vrit face face. Ce qu'elle a
+vu, entendu, prouv, souffert ou aim, enveloppe toutes ses conceptions
+d'un voile matriel. Elle donne un corps toutes ses penses. M. le
+professeur Ribot, voulant vrifier comment les femmes conoivent les
+ides abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'aprs les rponses
+faites son questionnaire, que ces concepts sont toujours associs,
+dans l'esprit fminin, des objets particuliers, des expriences
+personnelles, des exemples concrets. Bref, leurs penses sont
+insparables du tangible, du rel.</p>
+
+<p>Est-ce lgret ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement
+est-il trop faible? Pas prcisment. C'est plutt une affaire de nerfs
+et de coeur, la sensibilit affective expliquant toute la femme. Chez
+celle-ci, en effet, les ides se tournent naturellement en sentiments.
+Lorsqu'elle s'lve la possession de la vrit, c'est par la force de
+l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert
+nous l'accorde en ces termes: L'action de l'esprit qui consiste
+considrer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que
+le sentiment, qui les domine, les distrait et les entrane.</p>
+
+<p>Aussi bien les femmes oublient trop frquemment qu'une tte
+encyclopdique n'est pas ncessairement une tte scientifique. Faire
+oeuvre de savant, c'est mettre de la lumire et de l'ordre dans le chaos
+des observations et des expriences et, pour cela, ramener tous les
+dtails parpills des ides gnrales, remonter des effets aux causes
+et s'lever finalement du fait la loi. En cela, il parat bien que la
+femme ait manifest de tout temps une certaine inaptitude
+intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort
+synthtique lui pse. Elle a toujours montr peu de got pour les vues
+d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits cts. Les grands
+horizons, les larges aspects lui chappent. Elle a peine dominer un
+sujet coordonner une matire.</p>
+
+<p>Voici un jeu de patience; en le dcomposant pice par pice, nous
+faisons de l'analyse,--et c'est une distraction mme pour un enfant; en
+le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthse,--et ce
+travail de reconstruction mthodique ne va pas sans effort ni embarras.
+Or, les femmes sont moins doues que les hommes pour les recherches
+patientes et laborieuses. L'attention prolonge les fatigue, confesse
+Mme de Rmusat. Il leur cote de s'appesantir longuement sur un mme
+point. Elles aperoivent vivement la superficie des choses prochaines,
+mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisment. Au lieu
+de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil.
+Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantan, elles manquent de
+pntration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les
+dtails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et
+les arbres les empchent de s'lever la contemplation de la fort.</p>
+
+<p>Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est
+incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les ides
+gnrales. La perception des faits et l'analyse des dtails conviennent
+mieux son esprit que la haute comprhension des ensembles et les
+vigoureux efforts de la synthse. Ce qui lui manque, au fond, c'est
+l'attention forte, persvrante, scrupuleuse, obstine, qui lve la
+raison sa plus haute puissance, ce degr minent o Buffon l'galait
+au gnie et o Newton lui attribuait ses merveilleuses dcouvertes. tre
+d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plat surtout aux
+ides qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous dclare avoir plus
+d'une fois remarqu chez les femmes les plus instruites, avec une
+faible indpendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute
+recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent
+finir<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Cit par A. <span class="sc">Rebire</span>, <i>Les femmes dans la science</i>. Opinions
+diverses, p. 294.</blockquote>
+
+<p>A ce compte, les femmes n'auraient pas mme l'esprit scientifique, qui
+consiste suspendre son jugement jusqu' ce que la preuve soit faite,
+chercher la vrit avec une impartialit absolue, sans se laisser
+mouvoir ou distraire par les consquences possibles. Pour la plupart
+d'entre elles, la paix et la scurit de la foi sont un besoin. Prises
+en gnral, elles aiment la philosophie et cette partie la plus leve
+et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la thologie; mais
+Jules Simon met cette restriction qu'elles russissent la comprendre
+plutt qu' la juger. Souvent elles s'lvent par l'tude jusqu' la
+raison qui conoit, rarement jusqu' la raison qui discute. Elles sont
+surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Chtelet a rpandu en
+France les dcouvertes de Newton; Mme de Stal a fait connatre
+l'Allemagne l'Europe; Mme Clmence Royer a publi et vulgaris
+l'oeuvre de Darwin. Interprtes intelligentes, disciples passionnes,
+leur puissance, a dit M. Legouv, semble s'arrter o la cration
+commence.</p>
+
+<p>Auguste Comte a tir de l une conclusion svre: J'ai toujours trouv
+partout, comme le trait constant du caractre fminin, une aptitude
+restreinte la gnralisation des rapports, la persistance des
+dductions, comme la prpondrance de la raison sur la passion. Les
+exemples sont trop frquents pour que l'on puisse imputer cette
+diffrence la diversit de l'ducation: j'ai trouv, en effet, les
+mmes rsultats l o l'ensemble des influences tendait surtout
+dvelopper d'autres dispositions. Monsieur Tout-le-Monde ne pense pas
+autrement: jamais il ne s'avisera de fliciter un homme d'avoir de la
+tte, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant
+d'tres suprieurs leur sexe, il dira: C'est un homme de coeur, c'est
+une femme de tte; ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la
+tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte
+raison chez les femmes.</p>
+
+<a name="l3c5s3" id="l3c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Pour la solidit et la profondeur du raisonnement, pour les spculations
+abstraites et les recherches laborieuses, pour la dcouverte et la
+dmonstration des plus hautes vrits, pour la pense philosophique,
+pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des
+mles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le rptons, s'il est
+des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici
+o nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions gnrales de
+l'esprit fminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans
+l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante,
+c'est--dire qu'elle pense, raisonne, gnralise et invente avec plus
+d'ampleur et de matrise. En deux mots que j'emprunte Fourier,
+l'intellectualit de l'homme appartient au mode majeur, tandis que
+celle de la femme relve du mode mineur.</p>
+
+<p>De grce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille faons
+d'tre intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hirarchique des
+esprits est chose artificielle et vaine. A la vrit, hommes et femmes
+sont intelligents leur manire. Parlons moins entre eux de supriorit
+ou d'infriorit que de simples diffrences. La femme est aussi
+intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidit
+foncire qui lui manque est heureusement compense par une souplesse de
+ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion,
+auxquels il est donn trs peu d'hommes de prtendre. Pour le
+sentiment de l'lgance, pour une simplicit releve de finesse
+piquante, pour une certaine fleur de dlicatesse polie, la femme est
+reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par l je
+n'entends pas l'ironie qui la dconcerte, l'effarouche et la blesse,
+mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grce, vivacit,
+diplomatie, qui saisit et reflte les moindres nuances, qui se fait
+comprendre demi-mot, et que Bersot a dfini l'art de pntrer les
+choses sans s'y emptrer.</p>
+
+<p>Et puis, la femme a sur nous le prcieux avantage de possder un sens
+admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes,
+faussement rputs spirituels, jettent la plaisanterie tort et
+travers, sans tact, sans got, avec la grimace goguenarde du singe ou la
+lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de
+lgret. Elle vite les mots blessants, les ripostes aigus, les
+allusions malsantes. Elle aime la plaisanterie dlicate, joyeuse et
+voile; elle affectionne les ides roses, au lieu que nous avons souvent
+l'me sombre et le verbe amer.</p>
+
+<p>Et cette grce spirituelle, le sexe fminin joint trs gnralement un
+sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de
+contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spculation,
+sensible au fait, ce qui est immdiat et tangible, il est simple que
+la femme manifeste ( moins qu'une imagination dvergonde ne lui
+trouble la tte) un esprit pratique, juste et sr. Au vrai, elle est
+souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidit la met en garde contre
+les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose
+contre les nouveauts hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut
+ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-tre les
+ralits qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont
+d'utiles conseillres! C'est pour rendre hommage ces prcieuses
+qualits de tact et de conduite que les anciens avaient difi la
+prudence sous les traits de Minerve.</p>
+
+<p>Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif,
+l'homme prime la femme par l'intelligence cratrice. Et cette diversit
+d'aptitudes est providentielle. Destine porter dans ses flancs,
+nourrir de son lait, enfanter, lever, duquer les petits des
+hommes, la femme doit tre susceptible d'une vie intellectuelle moins
+intense et d'un effort crbral moins prolong. Et cette
+prsomption,--que l'exprience a vrifie,--n'a rien de dsobligeant
+pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de
+grce, afin de la rendre plus apte la propagation et
+l'embellissement de l'espce. C'est une force physique et morale en
+disponibilit, moins destine s'panouir pour elle-mme que rserve
+pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanit.</p>
+
+<p>Et cela mme nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en
+la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mre
+l'Homme-Dieu. En revanche, l'glise convie tous les fidles sans
+distinction de sexe, une instruction religieuse absolument galitaire.
+Aux petits garons et aux petites filles, elle distribue les mmes
+leons et enseigne le mme catchisme; aux hommes et aux femmes, elle
+prche les mmes commandements, le mme Dcalogue, le mme vangile. A
+tous, elle promet mme destine, elle assigne mmes fins et rserve
+mmes chtiments ou mmes rcompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le
+catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant
+par l que, si toute me est appele recueillir et goter la lumire
+de la vrit, c'est le privilge de l'homme de la rpandre sur le monde.
+Au prtre seul sont confis expressment le ministre du Verbe, et la
+garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu.
+Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primaut suprme un symbole de
+la vocation intellectuelle de l'homme?</p>
+
+<a name="l3c6" id="l3c6"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture,
+ dcoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention.</p>
+
+<p> II.--Les sciences naturelles et les sciences
+ exactes.--Heureuses dispositions de la femme pour les unes
+ et pour les autres.--L'esprit fminin semble plus
+ rfractaire aux sciences morales.</p>
+
+<p> III.--Et la littrature?--Supriorit de la femme dans la
+ causerie et l'pitre.--Le style fminin.--A quoi tient
+ l'infriorit des femmes potes?</p>
+
+<p> IV.--Hostilit croissante des femmes de lettres contre
+ l'homme.--Action souveraine du public fminin sur la
+ production artistique et littraire.</p>
+
+<p> V.--Il n'y a pas, d'homme a femme, identit ni mme galit
+ de puissance mentale, mais seulement quivalence
+ sociale.--Pourquoi leurs diversits intellectuelles sont
+ harmoniques.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+
+<p>On connat le fort et le faible de l'intellectualit fminine. Ses
+penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers
+l'imitation. O la rceptivit domine, l'originalit est faible. Les
+qualits mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples
+plutt que les grands matres. On s'en convaincra mieux en la voyant
+l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le
+complment du prcdent, son illustration par l'exemple, sa confirmation
+par le fait. De ce que les femmes ne russissent qu' demi dans les
+arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de
+fatalit naturelle les voue la mdiocrit des rsultats, quelque
+culture qu'elles reoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin
+de nous cette pense dcourageante. Encore qu'il paraisse trs
+improbable que le sexe fminin dtrne la production virile de sa
+primaut sculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: Tu
+iras jusqu'ici, et pas plus loin. A dfaut de justice, la prudence nous
+ferait un devoir de laisser la porte entr'ouverte sur l'aveni<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.
+Quand le progrs humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu
+importent ceux qui tiennent la tte, l'essentiel est de faire effort
+pour les rejoindre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Henri <span class="sc">Marion</span>, <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 287.</blockquote>
+
+<a name="l3c6s1" id="l3c6s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, ds qu'elles
+prennent en main le pinceau, le crayon ou l'bauchoir, elles n'arrivent
+gure qu' raliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les muses les
+chefs-d'oeuvre signs d'un nom fminin: la liste en est brve. Par
+contre, le sexe fminin possde un remarquable talent d'assimilation,
+d'adaptation, d'interprtation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme
+devient une excellente lve. Mais combien rarement elle se hausse la
+matrise! C'est une observation souvent faite que, mme dans les
+domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses crations
+et ses nouveauts. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il
+en est peu qui soient doues d'une relle originalit de conception, de
+couleur, de facture. Elles adoptent un matre et pastichent adroitement
+son genre et son style.</p>
+
+<p>De mme, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans
+leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne
+demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses:
+leurs prfrences vont communment l'aquarelle et la miniature, aux
+natures mortes et aux fleurs, tout ce qui exige la grce et le fini du
+dtail. En gnral, la main fminine n'excelle que dans les genres
+secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgr
+toute leur imagination, les femmes ont mille peines s'lever jusqu'
+la puissance cratrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de
+force. Et au lieu d'affirmer avec clat un temprament personnel, la
+plupart n'arrivent qu' manifester avec grce un talent d'emprunt.</p>
+
+<p>Mais si, dans l'ordre esthtique, les femmes crent difficilement, par
+contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans
+l'excution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tche ne leur
+convient mieux qu'un tableau reproduire, un rle apprendre, une
+scne jouer. Plus peut-tre que le sexe masculin, elles fournissent au
+thtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je
+n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont
+naturellement plus comdiennes que nous, mais seulement, avec leur
+sympathique historien M. Ernest Legouv, qu'elles sont doues d'une
+facilit d'imitation qui se prte merveille aux arts de
+l'interprtation.</p>
+
+<p>Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place part aux arts
+dcoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthtique, son
+adaptation l'ameublement, la cramique, l'ornementation de nos
+intrieurs domestiques. En ce genre dlicat o le sens et le got de la
+parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un
+talent exquis.</p>
+
+<a name="l3c6s2" id="l3c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>On vient de voir que les femmes, malgr le got qu'elles ont pour le
+beau, ne comptent qu'un petit nombre de reprsentants minents dans la
+peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et
+l'architecture. Sont-elles mieux doues pour la recherche scientifique?
+C'est douteux. Rares sont les dcouvertes et les inventions qui sont
+sorties d'une tte fminine. Et pourtant les femmes sont aptes tout
+apprendre, tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succs aux mmes
+tudes que l'homme; elles brillent mme en tous les domaines o le rle
+de la mmoire est prpondrant. Les menus dtails des sciences
+naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique,
+gologie, physique, chimie, les tudiantes saisissent tout cela avec des
+facilits gales, sinon suprieures, la moyenne des tudiants. A la
+fin de l'anne 1900, deux jeunes filles ont, notre Universit de
+Rennes, remport les deux premiers prix aux concours de l'cole de
+pharmacie.</p>
+
+<p>L'intelligence fminine n'est pas plus rfractaire aux sciences exactes.
+Guide par de bonnes mthodes, elle raisonne avec sret sur les
+chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la gomtrie,
+l'algbre, l'astronomie; elle ne recule mme pas devant les
+mathmatiques pures. Bon nombre de femmes suprieures y ont acquis un
+renom enviable. J'ai un fait citer. A l'observatoire de Paris, les
+frres Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte
+photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter
+toutes les toiles leur place exacte et, pour cela, dterminer leur
+latitude et leur longitude sur la sphre astronomique, comme on l'a fait
+pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte
+un tmoin oculaire, ces dterminations, qui ncessitent des mesures
+fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une prcision
+extrmes, sont confies six jeunes filles qui travaillent toute la
+journe sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon
+construit rcemment; et leur comptence, leur assiduit, leur activit,
+font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> <span class="sc">C. de Nronde</span>, <i>l'Observatoire de Paris</i>. Revue illustre du
+1er novembre 1896.</blockquote>
+
+<p>Voil, certes, un bel et noble exemple. Mais les fministes auraient
+tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au
+lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous
+venons de citer en est une nouvelle preuve) le got de l'ordre, l'amour
+du dtail, de grandes facilits de mmoire et d'accumulation. Elles sont
+minutieuses et obstines. Nous savions encore qu'elles font d'admirables
+comptables. Comment s'tonner, aprs cela, qu'elles puissent faire
+parfois d'excellentes calculatrices? Les mathmatiques ne sont point de
+nature faire battre violemment leur coeur, chauffer leur
+imagination, mouvoir et surexciter leur sensibilit. Par
+consquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.</p>
+
+<p>En toutes les branches des tudes mathmatiques, physiques ou
+naturelles, nous pouvons, ds maintenant, conjecturer que les tudiantes
+feront une concurrence redoutable aux tudiants. Non que la science des
+femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore
+qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables
+de ces gnralisations lentes et mthodiques, de ces recherches
+patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est
+impuissant s'lever jusqu' l'invention scientifique. Avec de bons
+matres, il est donn au cerveau fminin de s'assimiler aisment toutes
+les vrits, toutes les connaissances. Mais la pense cratrice,
+insparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des
+ttes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas
+ croire que les femmes parviennent jamais nous arracher, en tous les
+genres, la primaut de la production intellectuelle et du gnie
+souverain.</p>
+
+<p>O la faiblesse de l'esprit fminin s'accuse avec le plus de nettet,
+c'est dans le domaine des ides gnrales. De l'histoire les jeunes
+filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans
+remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font
+appel leurs souvenirs, aux leons reues, aux formules apprises. Elles
+acceptent l'enseignement du matre comme parole d'vangile. Elles
+reproduisent les jugements d'autrui ou mettent des arrts avec
+prcipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence;
+elles ne savent pas se dfier d'elles-mmes. La critique les dconcerte;
+le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement,
+les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des
+sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement
+sentir et aimer.</p>
+
+<p>Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut
+apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la
+logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine
+tre justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu' prsent dans l'ordre
+juridique, manifeste une partialit vhmente sur tous les sujets o
+elles ont quelque intrt d'amour-propre, et ne dpasse gure une
+honnte mdiocrit pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais
+d'quitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des
+historiens, quant aux spculations profondes des philosophes et aux
+vastes enqutes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des
+femmes, qu'il est leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points,
+de trop grandes esprances d'avenir.</p>
+
+<a name="l3c6s3" id="l3c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Et la littrature? Beaucoup de matres ont observ qu'en rgle gnrale
+les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences,
+l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres
+facults de l'esprit fminin.</p>
+
+<p>En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie
+et l'ptre, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les
+hommes recevoir les impressions et les retenir, il est naturel
+qu'elles se plaisent les exprimer. De l cette facilit d'locution,
+cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque
+ds le plus jeune ge. L'exprience atteste que les petites filles
+commencent parler avant les petits garons. L'aisance du langage est
+un don fminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: La langue est
+l'pe des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller. Et cette
+verbosit est fille de la sensibilit.</p>
+
+<p>Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller
+en conversation, mais encore exceller dans le style pistolaire, qui
+n'est qu'un monologue btons rompus. Tandis que l'homme cherche
+l'ordre, vise l'ide et rdige une lettre comme il composerait un
+mmoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui
+l'ont mue, aux menus incidents de la vie qu'elle mne; et sa prolixit
+vagabonde et attendrie devient une grce et un mrite. Lors mme qu'une
+femme de talent ou d'esprit se mle d'crire une oeuvre de longue
+haleine, il lui est difficile de ragir contre le flux d'impressions et
+de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilits se tournent
+en dfauts. On a remarqu bien des fois que ses livres sont rarement
+d'une construction parfaite et d'une galit soutenue. Ils valent moins
+par l'ensemble que par les dtails, presque toujours gracieux et
+piquants, qui figurent alors de fines perles disperses auxquelles
+manqueraient un lien et un crin.</p>
+
+<p>La vrit m'oblige mme constater,--j'en demande pardon aux femmes de
+lettres,--que notre forme littraire ne leur est redevable d'aucune
+nouveaut, d'aucun progrs, d'aucun embellissement, d'aucun
+enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait
+pour notre langue que tous les livres runis des femmes auteurs. Il n'y
+a pas protester: les femmes, en gnral, sont mdiocrement artistes.
+C'est le jugement de M. Jules Lematre et j'y souscris. Qu'ont-elles
+donn au thtre, l'loquence, la philosophie? Quelles contributions
+ont-elles fournies l'histoire, la critique, la posie? Rien ou peu
+de chose. Supprimez mme par la pense toutes les femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les
+meilleures oeuvres fminines sont des romans, des lettres et des
+mmoires. Et si prcieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le
+encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance
+de Mme de Svign: notre littrature s'en trouvera certainement
+appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminue, ni sa direction
+change, ni sa marche ralentie, ni son volution aucunement modifie. Ce
+qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entre
+de la Socit des gens de lettres ou de l'Acadmie franaise. Il en est,
+aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure l'Institut.
+On peut tre acadmicien, hlas! sans tre immortel.</p>
+
+<p>Chose curieuse: je ne sais aucun genre o les femmes aient marqu une
+plus incontestable mdiocrit qu'en posie. Et les femmes sont la posie
+mme, et par leur trs vive faon de la sentir, et par leur charmante
+faon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le got, la passion du beau,
+et elles ne savent gure l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont
+de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y
+russissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers
+honntes, pniblement, comme un bon rhtoricien improvise, avec
+application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donn
+parfois d'agrables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand
+pote. Voil bien le plus curieux problme psychologique qui se puisse
+poser! La femme, que nous savons si sensible la beaut qu'elle
+reflte, si facilement touche par la grce du langage, par l'harmonie
+d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue
+palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les
+jours si impressionnable, si sentimentale, si profondment remue par
+tout ce qui est grand, noble, tendre, passionn; la femme, cette
+sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte
+d'inhabilet invincible traduire les images suprieures, les visions
+de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a
+plus de sensibilit que de littrature.</p>
+
+<p>A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et
+artistes atteignent si rarement la perfection du style, l'expression
+vraie, la forme rare qui claire et qui meut, la beaut absolue,
+je rpondrai que, prcisment, elles sentent toutes choses trop
+vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer.
+Lorsque les femmes sont vritablement sensibles, a dit Mme de Genlis,
+elles l'emportent sur les hommes par la dlicatesse, dont ils ne sont
+pas susceptibles. Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis
+acquiescer la consquence que Mme Louise Collet en tirait: Nier leur
+talent d'crire, affirmait-elle, c'est nier leur facult de sentir, l'un
+drivant naturellement de l'autre. Il y a erreur. Sans doute, il faut
+l'crivain, au pote, l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien
+qu'une tte pour concevoir; mais une certaine matrise de soi ne leur
+est pas moins ncessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer
+ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tte--tte
+avec la pense cratrice, avec la forme rve, avec le dieu entrevu.
+Certes, quand l'ide vient, il faut la sentir, mais aussi la mditer. Et
+Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: Les femmes ne mditent gure.
+Elles se contentent d'entrevoir les ides sous leur forme la plus
+flottante et la plus indcise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans
+les brumes dores de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides,
+vagues figures, contours aussitt effacs. On dirait qu'elles n'ont nul
+souci de la vrit des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec
+ces personnages nigmatiques de la scne grecque, qu'Aristophane appelle
+les clestes nues, les divinits des oisifs<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, p. 840.</blockquote>
+
+<p>Et pourquoi ces rveries vasives et ces songes nbuleux, sinon parce
+que les femmes, au lieu de matriser leurs motions, s'abandonnent au
+flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression
+trahit gnralement la pense des femmes, c'est apparemment qu'elles
+sont trop mues au moment o elles crivent<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>. Ce jugement est encore
+de M. Jules Lematre. Nous exprimerons la mme ide en disant tout
+simplement que, pour bien crire, les femmes ont l'me trop pleine, le
+coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les
+charme, au moindre sentiment qui les touche, les voil si profondment
+remues que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main
+tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans prcision, sans
+transparence, sans clat. Or, pour peindre suprieurement quelque objet,
+ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement travers les larmes. Quand
+le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'lever l'expression
+dfinitive, l'impeccable beaut, sereine et pure. La violence
+dsordonne de la sensation trouble la limpidit du regard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Jules <span class="sc">Lematre</span>, <i>George Sand et les femmes de lettres</i>.
+Annales politiques et littraires du 20 dcembre 1896, p. 387.</blockquote>
+
+<p>Et l'on s'en aperoit au style de la plupart des femmes. coutons encore
+Mme d'Agoult: Penser est pour un grand nombre de femmes un accident
+heureux, plutt qu'un tat permanent. Elles font, dans le domaine de
+l'ide, plutt des invasions brillantes que de rgulires entreprises et
+des tablissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue
+qui les sduit et les retient souvent deux pas de Rome. L est
+l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prdomine en leurs
+mes, c'est l'activit spontane, avec son cortge de sentiments
+dsordonns et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc.
+Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de
+phosphorescence continue qui projette, sur le monde des ides, des
+lueurs incessantes, mais ples et vagues. A l'invention potique, il
+faut le rayonnement soudain de l'clair. Et cette lumire souveraine ne
+s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par
+ces arrts conscients de la pense, qui constituent proprement la
+volont cratrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en
+perptuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des
+sentiments. Sa lumire se promne sur toutes choses, sans se fixer sur
+aucune. C'est donc parce que l'imagination fminine est si excitable et
+si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fcondit.</p>
+
+<a name="l3c6s4" id="l3c6s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine exceller dans
+les lettres et dans les arts, et plus particulirement dans la posie,
+c'est qu'elles ont trop de sensibilit, trop de nerfs, trop de coeur;
+c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune
+crit Mme de Bezobrazow: Le germe est en nous bien vivant de la
+possibilit de cration intellectuelle qui nous est dnie, et ce germe
+libr retrouvera intacte sa germination interrompue<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>,--j'ai peur
+que cette femme distingue ne s'abuse gravement. Est-il si facile de
+corriger son coeur, de rformer sa nature, de refaire son sexe? A
+emprunter mme quelque chose de l'homme, nos fires novatrices ne
+risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que
+les qualits dont leur sexe est le plus fier, c'est--dire la
+sensibilit et la tendresse, sont les causes mmes de son peu
+d'originalit cratrice. Qu'elles veillent donc ne point s'appauvrir
+du ct du coeur, en travaillant s'enrichir avec intemprance du ct
+de l'esprit. Dieu nous prserve de la femme-homme, raidie et dessche
+dans la poursuite d'une virilit insaisissable!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> Revue encyclopdique dj cite, p. 837.</blockquote>
+
+<p>Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse
+ ce point sortir d'elle-mme qu'elle finisse par dpouiller la longue
+ce qui l'individualise, et par acqurir en change la vigueur et les
+formes d'intellectualit qui nous sont propres. Mme dans le domaine
+littraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de
+cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le prsent,--aprs le
+pass,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tte et a
+mille chances de la garder. Les femmes elles-mmes y souscrivent comme
+d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient
+ la supriorit littraire de notre sexe, la plupart des femmes de
+lettres cachent leur identit sous un pseudonyme masculin. Serait-ce
+donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les
+blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prnoms, si elles
+usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la
+signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que
+pour allcher la clientle. Elles ont vaguement conscience que les
+lectrices, autant que les lecteurs, ont une prfrence marque pour les
+productions de l'homme. Car, aprs tout, en exceptant quelques femmes de
+grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa gnralit, la
+littrature fminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le
+bonheur de n'tre pas moutonnire et blante. Ne nous plaignons donc pas
+d'une concurrence dloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance
+involontaire de notre mrite littraire.</p>
+
+<p>Mais il parat que cette faiblesse a trop dur. Dj les femmes peintres
+et sculpteurs ont leurs expositions particulires. De mme, les plus
+entreprenantes des femmes auteurs s'apprtent nous combattre visage
+dcouvert sur le terrain du drame et du roman o, pour le dire en
+passant, notre sexe a fait preuve, jusqu' ce jour, d'une crasante
+supriorit. C'est un fait que la littrature fminine devient de plus
+en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la
+scne. Nous avons, par intermittence, des reprsentations fministes.
+Les femmes de lettres en sont trs fires. A les entendre, cette
+innovation thtrale tait depuis longtemps dsire et impatiemment
+attendue. Comme si le rpertoire moderne ne s'tait jamais occup du
+beau sexe! O a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient nglig de
+plaider devant le grand public les thses les plus hardies et les causes
+les plus aventureuses?</p>
+
+<p>Seulement, il s'agit beaucoup moins d'tudier le caractre fminin et de
+le gurir, par le ridicule, de ses vanits et de ses travers, que de
+prparer activement l'mancipation du sexe. On se flatte de continuer
+par le thtre ce qu'on a si bien commenc par le roman: l'abaissement
+de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqu suffisamment que,
+dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est rduit
+aux plus piteux rles? tre faible et inconsistant, nature inerte et
+lche, sans volont, sans caractre, il ne joue partout qu'un personnage
+odieux ou fatigu. Combien plus mles et plus vigoureuses sont les
+femmes de ces rcits et de ces pices! Que leur dcision nette, leur
+fermet rsolue, leur ton impratif, sont bien faits pour nous humilier!
+Aprs avoir donn l'homme une me de femme, on ne manque point de
+prter la femme un coeur de mle. Toutes les nergies, toutes les
+virilits abdiques par le compagnon sont recueillies naturellement par
+la compagne. Des hommes effmins et des femmes viriles, voil bien,
+n'est-ce pas, toute notre socit?</p>
+
+<p>C'est du parti pris! direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis
+m'empcher de voir un systme de reprsailles qu'il est facile
+d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils trait la
+femme depuis un quart de sicle? Soyez francs, et vous reconnatrez que
+naturalistes et psychologues ont rivalis envers elle de mpris et de
+brutalit. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste,
+nos matres crivains l'ont-ils assez fouette ou salie? Que sont les
+femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget mme? De pauvres
+cratures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se mfier
+comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se
+retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les
+gentillesses que vous savez, en vrit, ne faisons pas les tonns: nous
+l'avons bien mrit. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnte
+femme; par une rtorsion lgitime, nos romancires ne veulent pas croire
+ l'honnte homme. Pour tre justes, sachons reconnatre une bonne fois
+que, dans les drames de la passion, rien n'gale le mal que nous font
+les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.</p>
+
+<p>L'esprit de la littrature fminine nous est donc manifestement hostile.
+Que donnera cette raction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce
+qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisage dans son ensemble, la
+forme littraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement leve
+au-dessus des oeuvres antrieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit
+les crivains gracieux ou brillants dont le sexe fminin s'honore
+aujourd'hui, on doit reconnatre que la matrise de la plume est encore
+aux mains des hommes; et j'ai l'ide qu'elle y restera.</p>
+
+<p>Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette
+infriorit. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les
+grands pomes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grce et de
+beaut? L encore, il y a compensation. Jamais artiste n'et peint ou
+faonn les merveilleuses figures qui peuplent nos muses, s'il n'et
+trouv dans la ralit les modles vivants de l'ternel fminin.
+Qu'importe que la femme ait sign rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle
+les a presque tous inspirs? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa
+beaut. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le
+principal rle. Elle les suggre, elle les chauffe, elle les illumine.
+Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en
+consacre le succs ou en dtermine la chute. Il n'est pas d'homme qui,
+dans le secret de son coeur, n'aspire avidement voir,--ne ft-ce qu'un
+jour,--son nom voltiger sur les lvres des femmes.</p>
+
+<p>Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque
+nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nes de leur
+souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances
+qu'il inflige, ne vivent que par leur grce et meurent de leur abandon.
+Elles ont mieux faire que de peiner avec nous aux mmes besognes et
+dans les mmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les
+ouvriers de la pense, et aussi de modrer leur zle et leur ambition,
+en les rappelant au bon got, la beaut, la bont, la douceur de
+vivre et la joie d'aimer, en dfendant les moeurs, les croyances, les
+traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses
+des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs,
+contre cette fougue de progrs et cette fivre de changement qui
+prcipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souverainet
+fminine n'tait l pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.</p>
+
+<a name="l3c6s5" id="l3c6s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Au point o nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.</p>
+
+<p>D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme <i>identit</i> de capacit
+intellectuelle, tout simplement parce que cette identit n'existe mme
+pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se
+diversifient l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme homme ou de
+femme femme, deux ttes qui se ressemblent exactement. Comment
+voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le fminin se confondent et
+s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identit
+intellectuelle des tres humains, il faudrait pralablement les fondre
+en un seul type: ce qui est contre nature.</p>
+
+<p>Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point
+me semble rsulter de tout ce qui prcde,--simple <i>galit</i> de capacit
+intellectuelle, parce que, si minents qu'on les suppose tous deux, leur
+valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera
+l'un de l'autre, de mme qu'un homme et une femme peuvent tre beaux
+dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la mme faon. Pour
+parler bon droit d'galit intellectuelle entre l'homme et la femme,
+il faudrait encore modifier ce point la nature, que les deux sexes
+fussent ramens un seul. Autant refaire le monde! L'galit vraie ne
+se conoit que dans le domaine des mathmatiques pures.</p>
+
+<p>Mais s'il n'y a point, d'homme femme, identit ni mme galit de
+puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes
+d'intelligence une <i>quivalence</i> sociale? Je suis tout dispos le
+reconnatre. Bien que la capacit fminine soit autre que la capacit
+masculine, elle n'en est pas moins aussi ncessaire que la ntre la
+conservation intellectuelle de l'espce et au progrs spirituel de la
+civilisation. Nous n'avons pas la tte mieux faite que les femmes, mais
+autrement. Dans son genre d'intellectualit, chacun des deux sexes vaut
+l'autre. Les hommes seraient rduits rien sans l'intelligence
+fminine, et les femmes zro sans l'intelligence masculine.
+Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reoivent.</p>
+
+<p>Oui, certes, il y a quivalence d'utilit intellectuelle entre les
+sexes. Seulement, cette quivalence mme suppose chez l'un et chez
+l'autre une certaine diversit de dons, d'aptitudes et de facults. A se
+trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une
+remarque souvent faite que, dans la femme qu'il pouse, l'homme se plat
+ trouver ce qui lui manque et ce qui le complte. Faites, par
+hypothse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double
+exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En poux?
+Jamais de la vie. La femme n'est pas un mle imparfait, un homme arrt
+dans son dveloppement, et qu'il est urgent d'panouir et de modeler
+notre ressemblance. Elle est une crature autre, qui doit veiller ne
+point gter sa nature distinctive, ne point affaiblir son cachet
+original, ne point aliner ses qualits propres. Pour que les sexes se
+dsirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffrent.</p>
+
+<p>Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu' l'antipathie,
+ni que ces disparits se creusent en incompatibilits irrconciliables.
+Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse
+unir deux mes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et
+se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et
+s'achvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effmine et que la femme
+se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de
+condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un change dans lequel
+chaque poux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins.
+Si donc la femme pouvait se rendre pareille l'homme, le monde perdrait
+quelque chose de sa varit fconde, et le doux amour risquerait d'en
+mourir. Michelet disait: On a fait fort sottement de tout cela une
+question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux tres incomplets
+et relatifs, n'tant que deux moitis d'un tout. Et il faut ajouter que
+c'est prcisment leurs qualits et leurs insuffisances respectives,
+qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie
+et perptuer l'humanit.</p>
+
+<p>Finalement,--et cette dernire rflexion est d'importance
+majeure,--l'mancipation intellectuelle des femmes autour de laquelle
+le fminisme mne si grand bruit, est une formule double sens qu'il
+nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par l
+que la femme d'aujourd'hui doit tre d'un esprit plus cultiv que la
+femme d'autrefois? D'accord. Il serait trange qu'elle n'et point de
+part aux dcouvertes de la science et aux enrichissements incessants de
+la pense moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardt
+dans la mdiocrit; qu'indiffrente tout ce qui se fait, s'invente et
+s'enseigne, elle ft incapable de se mler la conversation de son mari
+et de surveiller l'ducation de ses fils.</p>
+
+<p>Que les femmes s'associent donc aux progrs intellectuels des hommes et,
+pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et
+plus srieusement duques: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on
+dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit
+plus? C'est entendu. Quand le progrs humain fait un pas, a dit
+Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui. Plus de ces
+disciplines routinires et coercitives, dont c'est le malheur de peser
+sur l'esprit au lieu de l'panouir, de comprimer la personnalit au lieu
+de l'affermir. Toute contrainte qui dprime l'tre, anmie la raison et
+dbilite la volont, a pour consquence invitable de vouer la jeunesse
+ l'abdication, l'inertie, une incurable indigence intellectuelle.
+Ce n'est pas au moment o s'largit sans cesse le rle de la femme,
+qu'il convient de mettre des lisires ou des entraves aux facults de
+son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catchisme, la
+guitare et la rvrence. Le temps n'est plus o l'on pouvait lui
+interdire, comme un enfant, la lecture de certains livres rputs trop
+graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme
+entend l'apprendre ses risques et prils; et l'on peut croire qu'elle
+y russira souvent. Que sa volont soit donc faite et non pas la ntre!</p>
+
+<p>Mais pour que son accession la plnitude de la connaissance lui
+apporte la force morale et l'lvation spirituelle, il serait fou
+d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutlaire, de
+toute autorit laque et religieuse. Puisque l'intelligence fminine
+est, moiti par nature, moiti par habitude, plus brillante que solide,
+plus rapide que sre, plus fine que profonde, plus intuitive que
+raisonne, puisqu'il importe de la prmunir contre les piges que lui
+tendent l'imagination et la sensibilit, et les facilits mme de sa
+mmoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionne, ne
+parlons pas d'mancipation, mais d'ducation. Plus un tre est faible,
+plus il doit tre protg contre lui-mme. L'indpendance lui serait
+funeste. Il a besoin d'une rgle, d'une discipline. Loin donc
+d'affranchir absolument l'intellectualit fminine, c'est la former,
+l'instruire, l'lever, que doivent tendre tous les efforts de la
+pdagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte
+culture. Laquelle? Nous le dirons l'instant.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l4" id="l4"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE IV</h2>
+
+<h3>MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME</h3>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l4c1" id="l4c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>S'il convient de mieux instruire les filles</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le pour et le contre.--Double conception du rle de la
+ femme.</p>
+
+<p> II.--Utilit d'une meilleure instruction de la femme pour
+ elle-mme, pour le mari et pour les enfants.</p>
+
+<p> III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques
+ opinions de femmes.--L'ducation fminine est trop souvent
+ frivole et superficielle.</p>
+
+<p> IV.--Il faut inculquer a la jeune fille des gots plus
+ srieux et la mieux prparer aux devoirs de la vie et du
+ mariage.--Avis d'ducateurs clbres.</p>
+</blockquote>
+<a name="l4c1s1" id="l4c1s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Cette question a le privilge de provoquer des adhsions enthousiastes
+et d'amres rcriminations.</p>
+
+<p>Semez, disent les idalistes, semez l'instruction pleines mains dans
+les intelligences fminines, et vous verrez bientt lever la semence et
+grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les
+hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le
+foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est dj la grce et
+la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumire et le bon conseil, et
+elle vivra en communion plus troite avec son mari. Que de fois celui-ci
+s'est plaint de l'indiffrence de sa compagne pour les connaissances
+qu'il possde, pour les tudes qu'il entreprend! levez-la donc son
+niveau; et l'poux, enfin compris, encourag dans ses ambitions, soutenu
+dans ses projets, assist mme en ses travaux, sera moins tent de
+chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui.
+Sans compter que, peu peu, par une infiltration lente et mystrieuse,
+les mres pourront transmettre leurs enfants des dispositions
+crbrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en
+trouvera surlev, l'esprit franais largi et fortifi. S'il faut en
+croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de
+quelles dlices l'panouissement intellectuel de la femme enivrera la
+spiritualit de l'homme. Supposez-les tous deux galement, quoique
+diversement, dvelopps au dedans: alors se consomme la communion des
+consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des
+affinits secrtes, les invisibles rencontres et les subtiles lections;
+alors, vraiment, le couple humain fconde par l'esprit la misre des
+heures et ternise la vie brve en y faisant sourdre l'infini<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.
+Point de doute: ce sera le paradis des anges.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> Lettre publie par M. Joseph <span class="sc">Renaud</span> dans la <i>Faillite du
+mariage</i>, p. 31-32.</blockquote>
+
+<p>Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes
+les rservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'apptit de savoir
+et l'orgueil de connatre leur feront tourner la tte. De quelle vanit
+dominatrice vos bachelires et vos doctoresses craseront les redingotes
+environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'mancipation
+intellectuelle de la femme pour le dshonneur du genre mle. D'aprs
+lui, le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de
+la femme s'appelle: il veut! Comparant l'me de celle-ci une
+pellicule mouvante sur une eau peu profonde, il tient l'obissance pour
+le meilleur moyen de donner une profondeur sa surface. Au reste, cet
+tre superficiel et lger ne se relve que par l'enfantement. La femme
+est une nigme dont la solution s'appelle maternit. Hors de l, elle
+rapetisse sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de
+l'instruire, afin de l'lever jusqu' nous et d'en faire la confidente
+de notre idal, l'me de notre volont, notre gale intellectuelle. Il
+n'est que temps, au contraire, de la rappeler son rle et de la
+remettre sa place. Nietzsche a bien mrit de l'humanit lorsqu'il l'a
+dfinie: Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> <i>L'Individualisme et l'Anarchie</i>, par douard <span class="sc">Schur</span>. Revue
+des Deux-Mondes du 15 aot 1895, p. 795-796.</blockquote>
+
+<p>Convient-il donc de monopoliser la lumire et la science au profit des
+hommes, et de condamner les femmes l'ignorance et la frivolit? Loin
+de nous cette injustice et cette cruaut. Il ne nous parat pas
+impossible que le sexe fminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit
+sans oublier sa tche maternelle, sans rien perdre de sa grce et de sa
+douceur. Vous tes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des
+femmes?--Parfaitement; et je vais dire comment je la conois.</p>
+
+<p>Il est du rle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni
+leur me, ni notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit
+dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou prcieux et
+fragile, une crature dlicieuse, mre de toutes les lgances, la joie
+de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction
+est de distraire nos soires, de dcorer notre intrieur, d'embellir et
+d'gayer notre vie. L'oisivet est sa loi. Elle est ne pour le luxe et
+la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses pchs mignons. L'autre
+conception, celle des gens pratiques et rudes, est rfractaire ces
+mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par
+destination naturelle, la matresse du logis. Qu'elle ne sorte point de
+son intrieur: les travaux d'aiguille et les soins du mnage doivent
+absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger
+la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et
+dbarbouiller les mioches.</p>
+
+<p>De ces deux faons pour l'homme de comprendre le rle de la femme, la
+premire dnote beaucoup d'orgueil et de fatuit, et la seconde,
+beaucoup d'gosme et de vulgarit. Toutes deux sont inacceptables. La
+femme ne doit tre ni bte de luxe, ni bte de somme.</p>
+
+<a name="l4c1s2" id="l4c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Dans l'intrt de la race et dans l'intrt de l'homme, il n'est ni bon
+ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la
+futilit. On ne nous fera jamais croire qu'il est ncessaire au bonheur
+du mari et des enfants, que la mre languisse dans une complte
+indigence d'esprit. L'lvation de l'homme ne va point sans l'lvation
+correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-l ses jours
+et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses dsirs et ses rves.
+Comment l'un vivrait-il dans la lumire, si l'autre s'obstine dans les
+tnbres? Lorsque l'pouse est lgre, vaine, sotte ou nulle, comment
+voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien dous?</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il soit besoin d'tre lettre ou artiste pour faire une
+pouse fidle et une mre excellente. Si vous n'aimez pas une jeune
+fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige
+l'pouser: le monde sera toujours plein de naves bourgeoises et de
+simples et accortes hritires. Personne ne rclame la suppression des
+petites oies blanches. Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne
+voulons mme pas, pour la jeune fille, d'une instruction intgrale,
+d'une instruction galitaire et obligatoire, qui en ferait une poupe
+savante ou une pdante chagrine et enlaidie: ce qui n'empche qu'il y
+ait de srieux avantages largir ses connaissances, lever et
+enrichir son esprit. On prparera de la sorte une compagne plus digne au
+mari et une directrice plus claire aux enfants.</p>
+
+<p>Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout productive par
+son influence sur l'homme, et dans la sphre de l'ide, et dans le
+rel. Comment serait-il indiffrent de cultiver son esprit, si l'on
+rflchit que les fils, qui natront d'elle, seront forms de sa chair
+et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur
+insufflera le meilleur d'elle-mme, son me et sa vie? Comment
+douterait-on qu'il ne ft utile d'lever et d'panouir son intelligence,
+son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient
+la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera
+pour lui un guide et un rconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute
+de le comprendre, une cause de dcouragement et d'impuissance? Les
+femmes ne sont point une espce isole dont nous ne puissions recevoir
+aucune influence. Comme pouses et comme mres, elles sont mles
+notre vie; et Dieu sait le pli profond et indlbile que leur contact
+journalier imprime notre coeur et notre esprit! Avec son admirable
+clairvoyance, Mme de Lambert nous prvient qu'elles font le bonheur ou
+le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir
+raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'lvent ou se
+dtruisent, puisque l'ducation des enfants leur est confie dans la
+premire jeunesse, temps o les impressions sont plus vives et plus
+profondes.</p>
+
+<p>Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur
+domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons
+ cette pense de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des
+femmes, leurs moyens de plaire, leur capacit d'attacher pour la vie
+des hommes dignes de respect et d'amour, dpendent plus de la culture de
+l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie
+moderne<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, p. 810.</blockquote>
+
+<p>Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en
+raison sans que la femme cherche le suivre et l'imiter? Quoi de plus
+naturel que le progrs de l'instruction parmi les hommes ait piqu
+l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur
+ouvrir plus libralement nos grandes coles pour devenir des pouses
+moins ignorantes et des mres plus cultives: qu'avons-nous rpondre?
+Nous voyant mordre belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la
+science, l'envie est venue la femme moderne d'y goter son tour:
+rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la
+gourmandise originelle. Succombant d'imprudentes suggestions, Adam
+reut jadis la pomme fatale des mains de notre premire mre; et voici
+maintenant que, prchant d'exemple, les hommes induisent les filles
+d've en tentation d'avide curiosit. Ne soyons donc point surpris
+qu'elles rclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait
+illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne
+le souffriraient pas.</p>
+
+<p>Au surplus, l'instruction bien donne et bien reue ne va point sans un
+exhaussement et un affermissement de tout l'tre humain, sans une
+ascension vers la lumire et la justice. La personnalit de la femme y
+trouvera son compte. Eu gard aux difficults de vivre, le sexe fminin
+rclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner
+gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de la
+femme en soi, cette discussion acadmique ne rsout point le problme
+du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos
+soeurs les plus mritantes. Combien d'entre elles sont condamnes
+gagner leur vie par un labeur indpendant? Or, j'ai tabli, qu'en ce qui
+concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par
+les hommes, l'intelligence fminine vaut bien l'intelligence masculine.
+Encore est-il qu'elle a besoin, comme la ntre, d'tre instruite et
+cultive. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes
+aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules
+pdantes: le droit la science est tout simplement, pour les filles
+pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le droit la vie.
+Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer
+profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main la
+communaut, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque
+jour la sueur de son front?</p>
+
+<a name="l4c1s3" id="l4c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Que l'instruction soit donc largement dpartie aux femmes! Je ne trouve
+point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles
+s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de gologie, ni
+mme qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en
+dit. Et plus s'lvera le niveau de leurs connaissances, moins elles
+seront portes tirer vanit de leur science. Distinguant ce que
+Molire n'a pas distingu, nous concevons trs bien aujourd'hui qu'une
+femme savante ne soit pas ncessairement une prcieuse ridicule.</p>
+
+<p>A qui fera-t-on croire que, mme dans les runions les plus mondaines,
+l'instruction soit d'un secours inutile? Elle lve et aiguise le ton de
+la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile
+pointe d'rudition! ou mme de faire rougir de honte, par d'insidieuses
+questions d'histoire, quelque joli garon plus familier avec le roi de
+pique qu'avec les rois de France! Le dveloppement de l'instruction
+fminine multipliera peut-tre un type de jeune fille, dont il m'a t
+donn de connatre quelques jolis exemplaires: un type trs vivant, trs
+attirant, trs franais, je veux dire une jeune fille ouverte et
+franche, loyale et fire, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse
+sans frivolit, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail
+ni l'preuve, ayant de la volont et de la dcision, trs capable de se
+dvouer, de s'attacher qui sait la comprendre et l'aimer, en deux
+mots, une jeune fille qui, unissant aux qualits charmantes de son sexe
+une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse
+image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'poux de son choix comme une
+musique parfaite avec de nobles paroles.</p>
+
+<p>Mme de Rmusat ne voyait aucun motif de traiter les femmes moins
+srieusement que les hommes. J'ajouterai, pour dire toute ma pense,
+que je ne vois aucun motif de refuser une femme intelligente les
+moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui
+dissimuler la vrit, si elle est capable de la connatre? N'ayez
+crainte que les femmes usent trop gnralement des facilits de
+s'instruire que nous rclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces
+cratures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza,
+passent leur vie se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour o
+elles se croient trop vieilles pour apprendre. Il est si doux de ne
+rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidles parmi les hommes,
+conservera bien assez de dvotes parmi les femmes. Qu'on se rassure:
+l'espce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de
+Scudry disait au XVIIe sicle, non sans malice, qu'elles ne sont au
+monde que pour dormir, pour tre grasses, pour tre belles, pour ne rien
+faire et pour ne dire que des sottises!<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 840.</blockquote>
+
+<p>Si tout de mme les dames de cette sorte avaient une raison plus
+claire et une existence plus active, la socit s'en trouverait-elle
+plus mal? Le nombre est grand des Franaises qui, pourvues de tous les
+agrments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce
+n'est point qu'elles manquent de grce et de got. Elles s'habillent
+avec lgance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien
+que la conversation soit en dclin dans la plupart des salons, elles
+causent bien,--ou peu prs. De ce qu'il faut pour exceller dans cet
+art, elles ont au suprme degr la coquetterie et la finesse; il ne leur
+manque qu'une instruction, plus solide et plus srieuse, que les
+familles et les matresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts
+d'agrment, au chant, au piano, la danse, l'aquarelle, ces petits
+talents agrables qui fleurissent l'esprit sans le mrir et polissent
+les manires sans tremper le caractre ni fortifier la raison.</p>
+
+<p>Loin de nous la pense de bannir ces jolies choses de l'ducation des
+jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement
+et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit
+point nous faire oublier ou ngliger la culture des fruits. A
+mconnatre cette rgle majeure de toute ducation, les parents peuvent
+faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agrables voir
+dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes,
+excellentes valseuses, fires de leurs succs mondains, mais aussi de
+petites ttes folles, ne songeant qu'au plaisir et la toilette,
+frivoles de got, lgres d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.</p>
+
+<p>Mais elles vont au cours! m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas!
+L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui les promener
+travers la science, sans ordre ni mthode, toucher lgrement toutes
+les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous
+les sujets, introduire et empiler dans leurs jeunes cervelles mille
+et mille notions confuses et indigestes, en un mot, leur donner les
+apparences de l'instruction plus que la ralit du savoir et le
+discernement de la raison. On traite leur pauvre tte comme un vulgaire
+phonographe, comme une simple horloge rptition, comme un mcanisme
+automatique, en la forant enregistrer fidlement, reproduire
+exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage
+recommandation de Montaigne qu'il ne faut pas attacher le savoir
+l'me, mais l'y incorporer, qu'il ne faut pas l'en arroser, mais l'en
+teindre, on demande trop leur mmoire qui est surmene, perscute,
+violente. Et comme je comprends bien qu'aprs plusieurs annes d'un
+traitement aussi froce, nos jeunes filles de condition prennent l'tude
+en horreur et se jettent passionnment sur les chiffons et les romans! A
+cela, quel remde?</p>
+
+<a name="l4c1s4" id="l4c1s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit tre
+double: les lever plus fortement la connaissance de la vrit, les
+prparer plus srieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se
+tiennent.</p>
+
+<p>Voici ce que M. Alfred Mzires pense de la premire: En gnral, les
+jeunes filles franaises n'ont que trop de tendance la frivolit, trop
+de got naturel pour le succs, trop de dsir de plaire. On devrait les
+prserver avec soin de la lgret d'esprit qui est leur dfaut capital,
+les habituer rflchir et penser. Oui; une pdagogie bien comprise
+se fera une loi d'lever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler
+une me plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci
+de la rflexion. A cette fin, elle tchera surtout de faire entrer dans
+la tte des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait
+coutume d'insister) que leur ducation n'est pas finie dix-huit ans
+et que la premire robe de bal n'a, pas plus que le diplme de bachelier
+pour les jeunes gens, la vertu de donner leur science son parfait
+dveloppement<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. Est-ce donc si difficile?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Cit par <span class="sc">Rebire</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>, menus propos, p. 339.</blockquote>
+
+<p>Je me refuse croire que la lgret fminine soit incurable. On
+calomnie le sexe faible en lui prtant je ne sais quelle impuissance
+s'instruire et raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou
+autres futilits mondaines. Il n'en est pas moins vrai que ce qui leur
+manque le plus (c'est encore M. Mzires qui parle), ce sont les gots
+srieux. Il faut veiller en elles l'amour de l'tude, leur faire lire
+et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dgoter
+ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littrature est
+inonde et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le
+mpris de tout ce qui ne l'est pas<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.</p>
+
+<p>Faute de cultiver, d'clairer, de redresser mme le got littraire des
+femmes, le got public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est
+beau et bon ne russissant jamais sans elles. Tout ce qui peut arracher
+les femmes l'inutilit d'une existence mondaine ou misrable est un
+bien pour la patrie, un gage d'avenir<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>. A ces mots de Mme Edgar
+Quinet, nous ajouterons que dtourner les femmes de la littrature
+lgre ou vicieuse qui s'tale dans les livres et les journaux, est tout
+profit pour l'esprit national et la moralit publique, parce qu'en plus
+de la maternit physique, la femme est appele faire oeuvre de
+maternit morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les
+enfants de son me et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait,
+avec la vie, tous les germes de progrs, l'ide qui claire, l'amour qui
+enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanit. On lit dans les
+Lois de Platon: Les femmes ont une si grande influence sur les hommes
+que ce sont elles qui dterminent leur caractre. Partout o elles sont
+accoutumes une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les
+hommes sont corrompus et amollis. Tchons donc de les rendre srieuses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> <i>Le Travail des femmes</i>. Revue encyclopdique, <i>loc. cit.</i>, p.
+908-909.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>La Femme moderne</i>, p. 882.</blockquote>
+
+<a name="l4c2" id="l4c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--L'ducation des filles doit tre conforme aux destines
+ de la femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--duquer, c'est
+ former une personne humaine.</p>
+
+<p> II.--Culture rationnelle.--A propos de l'enseignement
+ secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction
+ professionnelle.--cueils viter: l'inflation des tudes
+ et le surmenage des lves.</p>
+
+<p> III.--Culture morale.--Aprs la formation de la raison,
+ la formation de la conscience et de la volont.--Menus
+ propos de pdagogie fminine.--Ides nouvelles sur
+ l'ducation des filles.--La dogmatique de l'amour.--Nos
+ scrupules.</p>
+
+<p> IV.--Culture sociale.--Esprit nouveau de l'ducation
+ moderne des filles.--Ou est le devoir des heureuses de ce
+ monde?--Vieilles objections: ce qu'on peut y rpondre.</p>
+
+<p> V.--Culture religieuse.--L'ame des femmes et le besoin de
+ croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la
+ science.--Si l'instruction est un danger pour la religion
+ et la moralit des femmes.--A quelles conditions le savoir
+ sera profitable a la pit et a la vertu des filles.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="l4c2s1" id="l4c2s1"></a>
+<br>
+
+<p>Aprs avoir rappel sommairement le but lev auquel doit tendre la
+pdagogie fminine, il importe, ne ft-ce que pour donner nos ides
+plus de relief et de prcision, d'indiquer les principes directeurs
+auxquels nous subordonnons l'ducation moderne des jeunes filles.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Quelle est, au voeu de la nature, la destine normale de la femme?--tre
+pouse, tre mre. De son organisme physique et de sa constitution
+mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualits et de ses
+faiblesses, de l'impressionnabilit inquite de ses nerfs comme de la
+chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprme se dgage avec
+toute la clart propre aux vrits universelles. La maternit? mais
+c'est le cri de son me! Par la maternit, elle exerce la plnitude de
+sa fonction, elle utilise tous ses trsors de vie; par la maternit,
+elle gote sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle
+puise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la
+maternit, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'
+l'immolation de son tre aux fins ternelles de l'humanit.</p>
+
+<p>Si dj l'homme a pour destination sociale d'tre poux et pre, s'il ne
+remplit vraiment tout son rle, s'il ne connat fond toute la vie qu'
+la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux
+responsabilits de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la
+nature a soumise des fatalits plus nombreuses, des servitudes plus
+dures, dans l'intrt manifeste de la perptuation de l'espce? La
+maternit est sa raison d'tre, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.</p>
+
+<p>De l, cette grave consquence que l'ducation doit la prparer cette
+vocation auguste, lui en faire comprendre la dignit, lui en faire
+chrir les devoirs. C'tait l'avis de Mme de Stal: Il faut lever la
+jeune fille avec la pense constante qu'elle sera un jour la compagne de
+l'homme. Et Marion ajoute avec force qu'une pdagogie, qui ne mettrait
+pas ce lieu commun au rang de ses principes, serait extravagante ou
+criminelle<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 242.</blockquote>
+
+<p>Mais, en fait, le mariage n'est point la destine de toutes les femmes.
+Aprs la rgle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs
+laissant l'homme l'initiative des ouvertures et l'antriorit du
+choix, beaucoup de femmes sont condamnes vivre et vieillir
+solitaires. Et le clibat est, pour le plus grand nombre des filles, une
+source d'preuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain,
+isoles, dlaisses, dclasses, elles ont mille peines se suffire
+elles-mmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indpendants. Bien
+que, par nature et par destination, la femme soit voue la vie de
+famille et la paix du foyer, il faut nanmoins que l'ducation lui
+permette de se faire, en cas de ncessit, une libre place au soleil. L
+est, pour les vieilles filles, la dignit et le salut. Et combien de
+veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement,
+dmunies et dsempares, dans l'infriorit ou la misre? Les mettre
+mme de faire face aux ventualits les plus lourdes de l'existence par
+un travail indpendant et sr, tel est le plus grand service que
+l'ducation puisse rendre la gnralit des femmes.</p>
+
+<p>Et encore, avant d'tre pouses et mres, elles sont femmes. Disons
+plus: en elles, comme en nous, les caractres gnraux et les besoins
+communs de l'humanit priment les traits spciaux et les tendances
+distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent tre
+duques pour elles-mmes, pour leur bien propre, pour leur honneur,
+pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de
+la fminit, il importe de ne point ngliger les attributs suprieurs de
+l'humanit, dont elles sont les membres vivants au mme titre que les
+reprsentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire Fnelon que
+la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes, et que,
+de ce chef, elles sont la moiti du genre humain, rachete du sang de
+Jsus-Christ et destine la vie ternelle.</p>
+
+<p>En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de
+l'ducation est le mme, savoir l'lvation de la personne humaine
+toute la perfection dont elle est capable. Et cette ducation, nous
+avons trois raisons pour une de la donner pleinement la femme: parce
+qu'elle est un tre de chair et de sang, de raison et d'amour, un
+individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanit pensante et
+souffrante, une personnalit morale qui doit tre cultive pour
+elle-mme; parce qu'elle est destine au rle d'pouse et de mre, et
+qu'appele rgler tout le dtail des choses domestiques, elle ruine ou
+soutient les maisons, et qu'investie de la royaut du foyer, elle est le
+bon ou le mauvais gnie de la famille; parce qu'enfin, ayant la
+principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le
+monde, comme dit encore Fnelon, elles tiennent entre leurs mains la
+dignit, la moralit, l'avenir mme de la socit. lever et fortifier
+la femme, lever et prparer la mre, de telle sorte qu'pouse, fille ou
+veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la
+famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons
+l'ducation moderne des filles.</p>
+
+<p>Il s'ensuit que les femmes doivent tre leves aussi bien que les
+hommes, et qu'a cette fin elles ne mritent ni ddain ni adulation; car
+le ddain les voue l'ignorance et la mdiocrit, tandis que
+l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et
+futiles, les agrments superficiels et vains. Traitons-les donc avec
+respect, prenons-les au srieux; fortifions leur faiblesse par une
+culture aussi complte que possible, par une ducation rationnelle,
+morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui rsument tout notre
+programme pdagogique, ont besoin d'explication.</p>
+
+<a name="l4c2s2" id="l4c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Premirement, la culture de la femme doit tre <i>rationnelle</i>. Autrement
+dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit approprie
+aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.</p>
+
+<p>Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins
+favorables s'y rsignent avec mlancolie, comme une fatalit
+inluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'tre
+moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir,
+la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la mme
+manire? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes
+intellectuelles ne concident pas absolument avec les ntres; parce que
+son organisme est plus dlicat et sa sensibilit plus vive; parce que sa
+nature mme la voue un autre rle dans la famille, une autre place
+dans la socit; parce qu'elle ne sert point de mme faon les destines
+de la race et les intrts essentiels de l'humanit.</p>
+
+<p>Toutes ces disparits de nature et de fonction entre l'homme et la femme
+s'opposent l'uniformit des programmes, des tudes et des disciplines.
+Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre
+l'instruction donne et le sexe qui la reoit. Comme notre corps ne se
+nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digre, de mme on ne
+s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile. Et
+M. Ernest Legouv induit de cette comparaison que la femme a droit
+tre leve aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme, et que
+mme dans le cas o on leur enseignerait tous deux la mme chose, il
+faut la lui enseigner, elle, diffremment<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>. Il ne s'agit pas, bien
+entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science
+dulcore et fade, une science <i>ad usum puellarum</i>, mais seulement,
+comme l'a dit un matre en pdagogie, M. Grard, de leur rendre la
+vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dgageant de
+tout ce qui n'est pas indispensable l'ducation de l'esprit<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. Y
+a-t-on russi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> <i>Le Travail de la femme.</i> Revue encyclopdique, <i>loc. cit.</i>,
+p. 908.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> <i>L'Enseignement secondaire des filles</i>, p. 142.</blockquote>
+
+<p>A peu prs. Les jeunes filles ont maintenant des lyces, des collges,
+des pensionnats spars. On s'est efforc de les prserver, autant que
+possible, des programmes encyclopdiques qui accablent les garons.
+Elles ne sont pas, les heureuses cratures, hantes, poursuivies,
+treintes par le cauchemar du baccalaurat. Plus souple et plus libre,
+leur instruction, rpartie entre matres et matresses, a pour sanction
+des examens de fin d'tudes ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute,
+l'enseignement secondaire spcial des jeunes filles, tel qu'il a t
+organis par la loi du 21 dcembre 1880, nous parat judicieusement
+compris et dos. On sait, d'ailleurs, s'il a russi! Depuis sa cration,
+l'effectif de sa clientle n'a pas cess de suivre une progression
+rgulire; et il sert trop bien les desseins du fminisme pour qu'on
+puisse douter de son extension croissante.</p>
+
+<p>Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est
+entr dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacr-Coeur a
+propos, non sans clat, de fonder Paris, au centre des lumires, une
+cole normale congrganiste rivale de celle de Svres, destine
+fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre
+les tablissements de l'tat, auxquels il ne manque humainement rien.
+Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein tait expos--<i>Les Religieuses
+enseignantes et les Ncessits de l'Apostolat</i>--a t mis l'index par
+une dcision de la Sacre-Congrgation des vques et rguliers en date
+du 27 mars 1899. Le Saint-Sige a prfr s'en remettre aux instituts
+religieux du soin de prendre les moyens idoines qui leur permettront de
+rpondre amplement aux dsirs des familles et d'lever les jeunes filles
+ la culture qui convient aux femmes chrtiennes. Il faut avouer que,
+si imparfait que puisse tre l'enseignement congrganiste, l'innovation
+projete avait le trs grave inconvnient de dtruire l'active mulation
+et la diversit fconde des communauts enseignantes de femmes, en leur
+imposant une mme prparation, une mme discipline scolaire, un mme
+entranement pdagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de
+l'Universit de France, l'glise n'a pas voulu soumettre ses oeuvres
+d'ducation l'uniformit rgimentaire.</p>
+
+<p>Et l, prcisment, est le vice de notre systme d'enseignement officiel
+qui, rtrci par des vues trop troites, ne convient qu'aux besoins et
+aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilgies. Fnelon a
+crit que le rsultat d'une ducation bien entendue doit nous mettre
+mme de remplir avec intelligence les devoirs de notre tat. C'est une
+parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une
+femme, sinon d'lever et d'instruire ses enfants, de diriger son
+intrieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dpenses, de
+balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence
+et conomie? Cela tant, je me demande si nos pdagogues ne sacrifient
+pas aujourd'hui le ncessaire au superflu. Tels qui croiraient droger
+en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un mnage
+en beurre, sucre ou caf, trouvent naturel de lui demander la quantit
+d'oxygne ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous
+d'organiser le mandarinat fminin ct du mandarinat masculin! Un
+rgime aussi sot nous donnerait une jolie socit: ni hommes ni femmes,
+tous diplms.</p>
+
+<p>Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux
+agir sur la vie, puisque le mariage et la maternit sont la destine
+normale de la femme, puisqu'il lui appartient de crer le foyer o
+grandiront les gnrations nouvelles, il est un sujet fminin, par
+excellence, qu'il importerait de joindre tous les degrs de
+l'enseignement des jeunes filles, c'est savoir l'hygine du logis, de
+la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes
+d'instruction, qu'une place tout fait insuffisante. Serait-il donc si
+difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine,
+une crche, un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-ns?
+Tenez pour assur qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et
+en os, qu'une poupe ressorts et falbalas.</p>
+
+<p>Pourquoi mme n'est-on pas entr rsolument dans la voie de la
+diffrenciation et de la varit des enseignements? Pour qu'une femme
+puisse vivre, en cas de ncessit, du travail de ses mains, il serait
+urgent de dvelopper l'enseignement professionnel sous toutes ses
+formes: 1 l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les
+fromageries et les fermes modles, en instituant de nouvelles coles
+d'agriculture et d'horticulture; 2 l'enseignement industriel, en
+favorisant l'extension et le progrs des arts de la femme dans toutes
+les branches de la production manufacturire; 3 l'enseignement
+commercial, en mettant la porte des jeunes filles les ressources
+d'une instruction rserve trop exclusivement aux jeunes gens dans nos
+coles de commerce rcemment cres. Combien de femmes, ainsi armes par
+une instruction technique sagement approprie leur sexe, seraient
+capables de diriger, aux champs ou la ville, avec autant d'habilet
+que de profit, un domaine, un atelier ou un ngoce?</p>
+
+<p>Sur ces points, tous les groupes fministes sont d'accord:
+l'enseignement spcial est encore crer pour la femme. Les deux sexes
+devraient recevoir une instruction adapte au milieu dans lequel ils
+sont appels vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une
+instruction commerciale ou industrielle dans les agglomrations urbaines
+ou les centres manufacturiers. Depuis quelques annes, les fministes de
+toutes nuances ont mis voeu sur voeu, afin de dterminer les pouvoirs
+publics organiser et multiplier au plus vite les coles
+professionnelles de filles. Voil de l'mancipation pdagogique saine et
+sage. Mais, sur ce point, l'tat ne semble pas press de nous donner
+satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrs raliser,
+puisque l'enseignement spcial des garons,--et surtout l'enseignement
+agricole,--est lui-mme manifestement insuffisant.</p>
+
+<p>Dresser la jeune fille aux tches sacres de la maternit, la bonne
+tenue du foyer, l'hygine savante de la maison, la pratique habile
+d'un mtier ou d'une profession, voil dj des points essentiels
+auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place minente qu'ils
+mritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il
+fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du
+brevet suprieur qui en est la plaie insparable, il n'est pas trs
+difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-cueils dont il
+faudrait, cote que cote, le garantir: j'ai nomm l'inflation des
+tudes et le surmenage des lves.</p>
+
+<p>Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui
+rclameront bon droit une instruction soigne, une culture complte.
+S'il est peu raisonnable de vouloir instruire suprieurement toutes les
+femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux doues les
+hautes spculations de la pense. Suivant le joli mot de M. Anatole
+France, la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et
+ses diaconesses<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> <i>Le jardin d'picure</i>, p. 192-193.</blockquote>
+
+<p>Par malheur, beaucoup de matresses ont le tort (cela est
+particulirement vrai des congrganistes) de s'appliquer faire de
+leurs lves, par une culture intensive des plus artificielles, de
+petites personnes, compltes et universelles, des natures minemment
+besacires, comme et dit Alfred de Musset, des cervelles richement
+meubles en apparence, mdiocrement instruites en ralit. Chaque maison
+brle d'inscrire sur son palmars de fin d'anne le plus grand nombre de
+brevetes qu'il est possible; et l'on gave, en consquence, les pauvres
+petites pensionnaires! Cette maladie du diplme commence pervertir les
+tudes fminines, surtout dans les tablissements religieux.</p>
+
+<p>Cela mme nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne
+perde peu peu l'incontestable supriorit qu'elle possde sur
+l'instruction des garons. Ajoutons que, sans mme qu'on largisse
+officiellement les programmes, les matresses, religieuses ou laques,
+se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur proccupation--et
+leur plus grave dfaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le
+malheur est qu'elles y russissent parfois, tant leur parole coule avec
+aisance et fuit avec volubilit. Les femmes, en gnral, se dispersent,
+se tranent, se noient dans un flot d'explications lectriques et
+torrentielles. D'o l'on a pu dire qu'elles sont moins bien doues que
+les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des
+coles mixtes est confie, presque partout, des instituteurs, tandis
+que les classes enfantines sont laisses naturellement aux
+institutrices.</p>
+
+<p>On pense bien que les fministes s'en plaignent. La Gauche du parti a
+mis le voeu que l'enseignement tous les degrs, y compris
+l'Universit, ft confi aux deux sexes indistinctement<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>. Mais, pour
+enlever aux hommes les chaires qu'ils dtiennent, ces dames ont un moyen
+plus dcisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur
+conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement
+secondaire des filles, dont les programmes et les mthodes nous semblent
+infiniment suprieurs ceux de nos lyces de garons. Aprs quoi, on
+verra, si elles y tiennent, ouvrir aux plus dignes les chaires de nos
+Universits. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office
+du matre est de solliciter, d'veiller les esprits plutt que de les
+bourrer,--l'instruction devant tre subordonne expressment
+l'ducation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est--dire non
+seulement approprie aux devoirs des futures mres en mme temps qu' la
+condition sociale des jeunes filles, mais encore tourne judicieusement
+ l'amlioration intellectuelle de leur sexe, de manire redresser les
+imperfections, fortifier les faiblesses, parfaire les insuffisances
+de l'esprit fminin.</p>
+
+<p>Ainsi, nul ne conteste aux femmes la facult de retenir; mais il ne faut
+pas qu'elles apprennent et rptent vide, sans contrle ni rflexion.
+Nul ne leur conteste l'imagination; mais il n faut pas que ce don
+d'invention aventureux se dveloppe au dtriment de la logique et de la
+raison. Non qu'elles soient incapables de gnralisation; mais elles
+gnralisent trop vite, sans mthode, sans patience, sans scrupule. Non
+qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hte,
+sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont mme capables
+de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu
+sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que
+de seconde main<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>, ou, comme dit Mme de Maintenon, elles ne savent
+qu' demi. Raison de plus pour les prmunir contre elles-mmes. Se
+dfier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre,
+travailler lentement, c'est quoi la femme semble plus impropre que
+l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout,
+c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de rflchir, moyennant quoi
+je ne serais pas surpris que la futilit des femmes se transformt en
+cette curiosit large et dsintresse qui fait les esprits fermes et
+les belles intelligences.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 217.</blockquote>
+
+<p>Quant surmener nos colires de gymnase comme on force la floraison
+d'une plante rare, je ne sais point d'exagration plus absurde et plus
+prilleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au
+grand air, qu'une culture savante distribue avec excs dans
+l'atmosphre lourde des serres. Est-ce dire que la robustesse du corps
+soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille
+exemples prouvent que, chez les hommes, la dbilit physique n'est pas
+un obstacle aux oeuvres de science et mme de gnie. Mais pourquoi
+charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand
+nombre? Ne les crasons point sous prtexte de les instruire. C'est la
+raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les
+femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acqurir,
+elles auraient trop de peine les porter.</p>
+
+<p>A la vrit, le temprament de la femme volue plus rapidement que celui
+de l'homme. La transformation des filles est plus prcoce et aussi plus
+accidente que celle des garons. A cette occasion, les hyginistes et
+les mdecins nous avertissent qu'il serait d'une fcheuse imprudence de
+soumettre les tudiants et les tudiantes au mme entranement crbral.
+Un professeur, qui a surveill des milliers de jeunes filles, atteste
+l'extrme frquence des absences motives par leur sant<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>. A pousser
+trop vivement leurs tudes, beaucoup se heurtent aux rsistances de la
+nature qui se venge, parfois avec cruaut, de la violence qu'elles lui
+ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux cueils,--nous
+voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des
+lves,--quand nous examinerons plus loin les systmes d'instruction et
+de coducation intgrales, qui figurent au programm de la Gauche
+fministe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> P. Augustin <span class="sc">Rsler</span>, <i>La Question fministe</i>, p. 123.</blockquote>
+
+<a name="l4c2s3" id="l4c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Deuximement, la culture de la femme doit tre <i>morale</i>. Aprs la
+formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses
+se tiennent. Ce serait dj un progrs considrable de mettre en
+honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes
+filles en rflexions salutaires, une culture prvoyante qui les rende
+capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu
+peu, dans les familles, cette culture superficielle ramasse
+ngligemment dans les cours mondains, cette culture mensongre faite
+de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agrments de salon,
+qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygine et
+de la direction du mnage, du dveloppement physique et moral de
+l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la
+dignit de la mre.</p>
+
+<p>Joignons qu'une conduite irrprochable ne se conoit gure sans un
+jugement droit. Apprenons bien penser et, du mme coup, nous
+apprendrons bien agir. Une instruction purement dcorative n'a pas de
+valeur ducatrice. On peut tre un lettr ingnieux, subtil, orn,
+accessible aux raffinements de la pense, amoureux des lgances de la
+forme, et n'tre, malgr cela, qu'un triste sire. Les gens cultivs ne
+sont aucunement l'abri des carts et des chutes. L'instruction doit
+donc tre soutenue et complte par des habitudes de rflexion active,
+de discernement sage et de forte conviction. Former des esprits
+capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idal
+de l'ducation moderne; et Mlle Dugard nous assure que c'est de lui
+que l'Universit s'inspire dans la direction des jeunes filles<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> <i>De l'ducation moderne des jeunes filles</i>, p. 7.</blockquote>
+
+<p>Trs bien. Mais que cette nouveaut soit du got des parents, c'est une
+autre affaire. Jusqu' ce jour, la mode et la tradition prconisent,
+pour les filles, une ducation pusillanime et timore qui, au lieu de
+dvelopper les nergies latentes, dtourne de l'action, paralyse
+l'effort, incline les volonts la rsignation, l'effacement,
+l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mres, entoures d'une
+sollicitude inquite, leves en vue de la tranquillit, du
+dsoeuvrement et du bien-tre, habitues ne jamais faire un pas ou
+dire un mot sans autorisation, toujours accompagnes, surveilles,
+annihiles, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite
+bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne
+sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par
+procuration. Toute responsabilit les effraie. Domestiques par avance,
+elles se dfient de la moindre libert. Sans convictions claires, sans
+nergie, sans initiative, mal prpares la vie, puisqu'elles ne
+connaissent le monde que par les distractions nervantes et la politesse
+mensongre des salons, l'me faible et le corps anmi, elles semblent
+faites pour devenir la chose d'un matre. L'poux peut venir: l'esclave
+est prte.</p>
+
+<p>Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient la merci de la
+premire volont forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il
+sage, est-il bon de travailler leur diminuer l'me, dprimer,
+touffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et
+bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de
+Fnelon: Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les
+fortifier! Il y a place ici pour une mancipation pdagogique des plus
+louables et des plus urgentes. Qu'est-ce dire?</p>
+
+<p>Il est clair que l'ducation moderne des filles doit avoir pour but
+essentiel d'accrotre et d'affermir en elles tout ce qui peut faire
+contrepoids l'motivit affective, l'excitabilit capricieuse qui
+constitue le fond de leur nature, de manire soumettre leur
+sensibilit au contrle de la raison et l'empire de la volont. Son
+premier devoir est de tonifier leur nervosit par un rgime sain et une
+rgle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une me bien
+quilibre se plat habiter une chair florissante, la pratique bien
+entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'nervement des bals
+et des soires. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et la
+maternit plus de vigueur et de sant.</p>
+
+<p>Pour tre morale, l'ducation s'appliquera encore dvelopper en elles
+la franchise et la sincrit. On sait que la jeune fille est volontiers
+complique, fuyante, ruse. A lui faire perdre le got des voies
+obliques, des dtours habiles, des petits manges artificieux, lui
+inspirer le culte de la loyaut, l'amour de la droiture, la rectitude
+scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidit d'me qui
+servira de caution ses plus gracieuses qualits. Mais ce que
+l'ducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volont. De ce
+ct, il y a infiniment faire: d'abord, pour la dgager du sentiment
+et de l'impressionnabilit qui la troublent, de l'impulsion irrflchie
+et de l'enttement obstin qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers
+le bien, pour la soumettre la loi du devoir, pour la plier au frein
+d'une conscience droite et pure, de faon qu'alors mme o tout appui
+viendrait lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le
+gouvernement de soi-mme.</p>
+
+<p>Le temps n'est plus o la contrainte suffisait assurer la soumission,
+de la jeunesse. C'est par une adhsion rflchie et spontane que les
+enfants d'aujourd'hui doivent tre amens la subordination,
+l'obissance, au sacrifice. La force d'me est le viatique des faibles.
+C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'lever la virilit morale.
+Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus
+ncessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre leurs enfants.
+De leur culture dpend notre honntet. Prparer nos filles donner des
+hommes la France de l'avenir, tel est le but poursuivre. C'est bon
+escient que, sur la mdaille frappe pour commmorer la fondation de
+l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a grav cette lgende:
+<i>Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet</i>.</p>
+
+<p>Si austres que puissent paratre ces ides, elles ne portent pas
+atteinte aux grces de la fminit. Elles les lvent et les
+ennoblissent, voil tout. Qui sait mme si cette faon de prendre la vie
+pour ce qu'elle est en ralit, c'est--dire comme une preuve et un
+devoir, ne ramnera pas notre jeunesse dore une conception plus
+exacte de la grandeur du mariage et de la dignit du foyer?</p>
+
+<p>On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les
+plus fortunes. Les unes, imbues des pires prjugs mondains, tiennent
+leur lgante frivolit pour le meilleur moyen d'attirer les pouseurs;
+et ddaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des gots et des
+antcdents de leur futur poux, elles consentent agrer les
+ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur
+la prsentation improvise d'un tiers complaisant. A trop se renseigner
+sur le caractre et la moralit d'un candidat, vouloir se marier en
+connaissance de cause, prtendre donner amour pour amour qui
+seulement le mrite, elles risqueraient de passer pour romanesques,
+tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard o l'argent a
+plus de part que l'affection, elles seront souvent considres par leur
+milieu ( l'trange aberration!) comme des jeunes filles positivement
+raisonnables.</p>
+
+<p>Les autres, pieuses et candides, entretenues navement dans les plus
+sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis
+perdu, comme un den jonch de fleurs, o, appuyes sur le bras du
+prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rves, elles vivront le
+roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables
+dlices. Derrire ce joli dcor, on oublie de leur montrer les ralits
+de l'existence et, aprs les flicits de demain, les obligations
+d'aprs-demain. Aux coeurs ingnus qui escomptent aveuglment une
+succession ininterrompue de bien-tre, de contentement et d'ivresses,
+l'avenir prpare de cruelles dceptions. Pareil aux annes qui passent
+en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies
+de son printemps sont brves et fugitives; son t ne tarde gure
+charger l'pouse des fruits de la maternit; puis vient l'automne, qui
+aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du mnage, de
+l'entretien et de l'ducation des enfants, des dpenses et des
+obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tt venu, o
+l'hiver apporte avec lui les maladies et les dfaillances de la
+vieillesse.</p>
+
+<p>Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en
+France, de leur cacher soigneusement?--A cette question, que me posait
+un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence
+interdit de rpondre par un prcepte absolu et gnral. Mon ide est
+qu'il y a moyen d'clairer, avec tact, la curiosit des grands enfants
+sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et mme en vitant
+les rvlations trop brusques, en procdant par gradations habiles, en
+s'abstenant avec soin de toute crudit de langage, en enveloppant la
+vrit d'un voile de prcautions ncessaires, il y a peut-tre, en
+certains cas, plus d'avantages que d'inconvnients fournir une jeune
+me certains avertissements sur les matires les plus dlicates.</p>
+
+<p>Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener
+bonne fin? A cela, je le rpte, point de rgle unique. Nous ne croyons
+pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les
+jeunes filles l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait
+trop simple. Nombreuses sont celles que vous amnerez plus srement
+jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur
+dvoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des
+claircissements prventifs, les carts ventuels, les complaisances
+possibles, les capitulations faciles de la femme marie, en supprimant
+la barrire que nos moeurs franaises ont leve entre les deux phases
+de leur vie, ne nous parat pas un moyen infaillible de les prparer
+mieux servir les intrts de la race, mieux remplir les devoirs du
+foyer.</p>
+
+<p>Et pourtant, dans son livre sur La nouvelle ducation de la femme dans
+les classes cultives, Mme d'Adhmar met hardiment l'avis qu'on
+renverse la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la
+vie de jeune fille et la vie de jeune femme, quitte la remplacer par
+une grille transparente travers laquelle se dcouvrira, petit
+petit, quelque chose de l'invitable avenir. De deux choses l'une,
+dit-on encore, ou le futur mari sera honnte, ou il ne le sera pas. Dans
+le premier cas, le brave homme trouvera son compte recevoir des mains
+d'habiles ducatrices une femme compltement leve; dans le second, il
+serait criminel de confier l'achvement de l'ducation fminine aux
+fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La
+jeunesse doit connatre la vie avant de la vivre.</p>
+
+<p>Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais tout
+apprendre avant l'ge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront
+plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosit
+risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une
+ducation plus largie, il ne me parat pas indispensable de les
+instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de
+leons gnrales, d'aprs un programme arrt d'avance, de l'exercice
+normal des sens selon les rgles tablies par la morale religieuse.
+J'ai quelque peine me figurer les Dames du Prceptorat chrtien,
+dont Mme d'Adhmar rve la cration, s'appliquant avec sincrit
+tudier entre elles et commenter devant leurs lves la dogmatique de
+l'amour, sous prtexte que celui-ci mane du ciel et qu'il mrite
+l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage
+sont-elles si ncessaires aux jeunes filles pour les prparer
+efficacement leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses
+n'a pas empch nos aeules et nos mres de comprendre et d'accomplir
+magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.</p>
+
+<p>Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas craindre que les
+nobles ouvertures de l'enseignement chrtien inquitent, agitent,
+chauffent certains tempraments? Y a-t-il prudence provoquer en
+toutes les mes l'veil des sens et la conscience du sexe? A-t-on
+rflchi aux difficults presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou
+l'institutrice traitera loquemment de l'amour divin, et voil des
+pensionnaires qui s'prendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice
+expliquera, avec une chaude persuasion, les mystres de l'amour naturel,
+et de tels claircissements ne peuvent tre sans danger pour les
+colires, ni sans apprhension pour les parents. Gardez-vous
+d'effaroucher la sainte pudeur, sous prtexte de renoncer aux calculs
+troits d'une pruderie imprvoyante et sotte! A vouloir dlivrer
+radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pdagogie hardie
+fait songer (excusez le mot) aux pches sans fracheur et aux jeunes
+filles sans duvet<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. Froisse trop tt dans sa candeur par des mains
+rudes et indiscrtes, une me d'adolescente peut en tre meurtrie ou
+fane pour la vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> Lon <span class="sc">Crousl</span>, <i>Nouvelle ducation de la femme dans les classes
+leves</i>. Le Fminisme chrtien, anne 1897-1898, p. 8.</blockquote>
+
+<p>Encore une fois, la rgle suivre en ces matires infiniment graves
+dpend des natures et des tempraments. Comme un caillou jet dans une
+eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non,
+la transparence de la source entire, il est des mes pures dont la
+connaissance des choses de la vie ne parvient jamais altrer
+l'admirable srnit, et des mes troubles dont la moindre secousse
+remue toutes les fanges. Aux premires, dont l'honntet est foncire,
+vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la puret n'est que
+superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrtion la lumire et
+la vrit.</p>
+
+<p>Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences
+particulires, et non par enseignement public. Et nous maintenons en
+principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous
+mystrieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus dlicat que la
+formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains
+claircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans
+dflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire
+tomber la poussire de ses ailes.</p>
+
+<p>Cette tche exige la dlicatesse et l'inspiration d'une mre. Et les
+institutrices, religieuses ou laques, ne sauraient suppler celle-ci
+que rarement, avec l'agrment de la famille, sous forme d'avertissements
+intimes, en y mettant toutes sortes de prcautions et de mnagements. Il
+y aurait imprudence riger en rgle gnrale, en systme pdagogique,
+des divulgations publiques et collectives qui ne sont que trs
+exceptionnellement dsirables ou possibles. L'ducation d'une conscience
+se peut faire, Dieu merci! sans qu'une matresse ait besoin de mettre
+nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.</p>
+
+<a name="l4c2s4" id="l4c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Troisimement, la culture de la femme doit tre <i>sociale</i>. Ceci est
+nouveau. Nous vivons en un temps o le spectacle de l'ingalit des
+fortunes et des conditions veille dans les mes bien nes je ne sais
+quel malaise indfinissable. Jamais le problme de la misre n'a excit
+une proccupation si vive, une anxit si poignante. Jamais la
+lgitimit des plaintes, la ncessit des rformes, l'urgence des
+rparations, ne se sont manifestes la conscience publique avec une
+force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'o qu'ils
+viennent, se prolongent en douloureux chos jusqu'au fond de nous-mmes.
+Il semble que plus le bien-tre s'tend par en haut, plus le progrs
+illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dnuement et des
+tnbres d'en bas. Un apptit de justice, que les ges prcdents
+n'avaient point connu, travaille confusment le sicle qui commence. Les
+plus distraits ont peine rester indiffrents devant l'imminence des
+questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants,
+des blesss, des vaincus de ce monde, qui appellent l'aide et
+demandent se relever, travailler, vivre. Il n'est point douteux
+que l'esprit de solidarit ne se propage et ne s'avive de jour en jour.
+Le lien de fraternit qui nous unit mystrieusement les uns aux autres
+est plus prsent et plus sensible nos mes. Chacun voit mieux le
+devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de
+<i>socialiser</i> l'ducation.</p>
+
+<p>Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les
+femmes, cratures de grce et de bont qui rien d'humain ne rsiste
+longtemps, ont un rle remplir, dont beaucoup ne comprennent ni
+l'actualit ni la grandeur. En vain le domaine de la charit s'ouvre
+immense aux bonnes volonts: oeuvres de relvement crer, foyers
+d'assistance entretenir, indigents et malades visiter, maisons de
+refuge et de retraite ouvrir et multiplier. Il y a surtout l'enfance
+ sauver, la vieillesse soutenir, et plus particulirement l'ouvrire,
+cette soeur du peuple si mritante et si oublie, prserver contre les
+tentations de la rue, dfendre contre les mauvais conseils de la
+misre. L est le devoir. Combien de femmes s'en dsintressent parce
+que, jeunes filles, elles n'ont pas appris le connatre et le
+pratiquer?</p>
+
+<p>Apprenons-leur donc, l'ge o le coeur s'ouvre naturellement tout ce
+qui est tendre et bon, que la destine de la femme n'est pas dans la
+mdiocrit du bien-tre goste, mais plus haut, dans une vie utile,
+employe combattre le mal et diminuer la souffrance. Apprenons aux
+demoiselles riches, trop disposes rver d'une vie luxueuse et
+dissipe, que leurs toilettes commandes trop tard, exiges trop tt, se
+traduisent en souffrances pour les ouvrires de l'aiguille ainsi
+condamnes, tour tour, au travail de nuit qui les puise et au chmage
+qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les
+devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonrent point
+des obligations plus larges qui dpassent l'horizon familial, et
+qu'aprs avoir donn premirement leur affection et leur peine ceux
+qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur
+bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons
+toutes que rparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la
+vie des malheureux, entrer doucement dans leurs proccupations, dans
+leurs preuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs
+deuils et de leurs misres, est le seul moyen de dsarmer les rancunes
+et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines ingalits
+cuisantes. Apprenons mme aux enfants gtes des classes suprieures (il
+n'est que temps!) que, faute d'lever charitablement les deshrits
+jusqu' elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser
+violemment jusqu' eux.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas prcher tout de suite le socialisme nos
+filles?--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient
+pas la direction sociale que j'assigne l'ducation fminine, sont
+pris de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacit
+du systme collectiviste. La rvolution est possible, mais le socialisme
+est irralisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique
+l'abolition de la proprit prive. Si la premire peut faire des
+ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable.
+J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il
+n'est donn aucun mcanisme politique, si savamment combin, si
+fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la socit
+tout entire pour la rtablir, de main de matre, dans la paix, la
+justice et la flicit. Bien plus, l'avnement du rgime collectiviste
+n'irait pas sans une diminution de nous-mmes, sans un amoindrissement
+des liberts et des nergies individuelles, sans un ralentissement ou
+mme une rgression du progrs humain. Mais si notre socit ne peut
+tre refondue en bloc, libre nous de l'amliorer en dtail. Et c'est
+cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les
+heureuses de ce monde. Elles y ont un rle superbe remplir.</p>
+
+<p>Pour relever une me dfaillante et rappeler l'esprance qui s'envole,
+pour susciter l'effort de vivre chez les plus dcourags et rendre la
+patience et le courage aux dsesprs, la dlicatesse fminine est
+incomparable. Tel qui se rvolterait contre la piti un peu froide d'un
+philanthrope ou d'un professionnel de la charit, sera dsarm par
+quelques mots compatissants tombs des lvres d'une femme. Il est des
+tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de
+mre, des plaies qui ne peuvent tre panses que par la main souple et
+fine d'une amie, des vies sombres et dsoles dans lesquelles une jeune
+fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser,
+gurir, voil une mission vraiment fminine. Il est plus facile aux
+femmes qu'aux hommes de vaincre les dfiances du peuple, de gagner les
+bonnes grces des mres par les soins donns aux enfants, de dsarmer
+les prventions farouches des pres par l'intrt tmoign leurs
+mnagres. Des messagres de paix sociale, voil ce que les femmes
+riches ou aises devraient tre dans ntre socit si dure et si
+divise!</p>
+
+<p>Or, l'ducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et
+les prparer directement cette fonction. Il vaut mieux socialiser les
+mes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer
+les classes. Et afin de joindre l'exemple au prcepte, pourquoi les
+mres de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles
+pas plus frquemment, plus troitement, leurs enfants aux oeuvres
+d'assistance et de charit? Quelques visites, au cours de chaque
+semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portes
+d'une main amie un enfant malade ou un vieillard infirme,
+ouvriraient, mieux que toutes les prdications, le coeur de nos fils et
+de nos filles la compassion, la solidarit, l'amour de nos
+semblables.</p>
+
+<p>A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relve
+de la lgislation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait
+tre attnu srieusement que par des rformes politiques qui ne vous
+regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous
+ne changerez point la socit, si vous ne changez pralablement les
+coeurs. Point de rformes efficaces sans la rforme de soi-mme. Faire
+le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien gnral de
+la communaut. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu.
+Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de rpandre autour de
+vous la sainte contagion de la bont. Vous aurez la joie d'en tirer
+double profit, l'exercice de la bienfaisance amliorant celui qui donne
+autant que celui qui reoit.</p>
+
+<p>Direz-vous que la souffrance et la misre sont des fatalits
+ncessaires, que l'ordre mystrieux des choses implique l'existence
+juxtapose des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter
+un jugement si hautain et si ddaigneux, tant que vous n'aurez pas
+essay d'allger les maux d'autrui avec le zle attentif que vous mettez
+ prvoir et diminuer les vtres? Qui sait si votre indiffrence,
+votre luxe, votre duret, et plus encore les fautes de la socit tout
+entire, ne sont pas responsables, pour une large part, des preuves, du
+dnuement, du vice mme de ses membres infrieurs? Avant de parler
+d'ordre ncessaire, essayez donc de le changer. Avant de prtendre que
+la misre est incorrigible, faites effort pour la gurir.</p>
+
+<p>Direz-vous que les organes de la charit publique et prive, que vous
+commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce
+qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plat!
+L'assistance officielle entretient la pauvret, elle ne la gurit pas.
+Elle considre les indigents comme un troupeau nourrir, et non comme
+une famille malheureuse plaindre et lever. On l'a dit cent fois: il
+ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social
+consiste se dpenser soi-mme, se dvouer, servir. Alors, quoi?</p>
+
+<p>Direz-vous que vous donnez ostensiblement, gnreusement, toutes les
+qutes, toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le cur
+de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et
+mritants, et que l'intermdiaire des fonctionnaires de la charit
+atteint plus srement la misre cache, leur assistance tant mieux
+renseigne et mieux rpartie?--Mauvais prtexte. Il ne suffit point que
+la charit s'exerce par procuration, par dlgation. Il faut aborder
+fraternellement l'infortune et assister, frquenter, traiter la pauvret
+comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple
+visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors
+refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents domicile,--ce
+qui est, pour le riche, un devoir sacr d'humanit? L'aumne
+individuelle elle-mme, lorsqu'elle est jete distraitement au mendiant
+inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien;
+sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'gosme ou d'ennui, par
+lequel nous croyons librer notre conscience, en dbarrassant nos yeux
+d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres
+avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affiche,
+sans familiarit fausse et dplace, comme des soeurs vont des frres
+affligs ou malheureux! Et surtout tchez de les aimer pour qu'ils vous
+aiment!</p>
+
+<p>Direz-vous enfin qu'un intrieur misrable est peu attrayant, qu'on y
+respire des odeurs dplaisantes, qu'on y subit des contacts
+dsagrables, et qu' ces visites rptes, vos filles risquent de
+perdre la distinction de leur langage et de leurs faons, le sentiment
+et la grce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons
+point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux.
+Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre
+sollicitude aux pires ncessiteux. Les braves gens de votre voisinage
+seront si sensibles une bonne parole dite sans fiert! Une caresse aux
+enfants, un conseil, un service la mre, un vtement chaud, une tisane
+aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conqurir leurs
+coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honntes et proprettes o
+des ouvrires de tout ge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur
+sans joie et sans rpit, pour faire vivre maigrement la maisonne. Vous
+y monterez gaiement, vous et les vtres, pour peu que vous songiez que
+le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre
+existence libre et facile, la rdemption de vos privilges de fortune et
+de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de
+l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins
+clment vous avait fait natre aussi pauvres que vos pauvres, il se
+pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames,
+craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en
+mettez pas! La poigne de main que vous changerez avec vos amis
+indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.</p>
+
+<p>Ce programme d'ducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour
+nos mes dbiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinment
+ferms ce qui drange leurs aises ou n'atteint pas leurs intrts
+prsents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet
+idal. Dans un opuscule trs intressant de Mlle Dugard, une matresse
+distingue qui parat trs prise de l'esprit nouveau, nous lisons
+ceci: On leur enseigne que si cette oeuvre de rparation relve de
+toutes les volonts bonnes, elle leur appartient surtout elles jeunes
+filles des classes aises, affranchies des servitudes accablantes pour
+l'me, et qu'en agissant de la sorte et en se dvouant aux autres, elles
+ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais
+simplement le devoir<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. C'est parfait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> <i>De l'ducation moderne des jeunes filles</i>, p. 28.</blockquote>
+
+<p>Du ct des filles aussi bien que du ct des garons, il n'est que
+l'ducation de la responsabilit et la conscience de la solidarit qui
+puissent raliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je
+compte mme sur le fminisme chrtien,--d'inspiration catholique ou
+protestante,--pour conqurir ces ides les familles religieuses et les
+tablissements libres. Car ce que je viens de dire relve, il me semble,
+du plus pur esprit vanglique. Il suffit d'tre chrtien pour traiter
+les malheureux en frres. Riches et pauvres sont ncessairement gaux
+pour qui croit l'galit des mes rachetes par le mme Dieu.</p>
+
+<p>Et cette considration pieuse est un nouveau motif, pour les femmes
+dvotes, de travailler sur la terre au rgne de la fraternit
+chrtienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait,
+l'union idale! Voil comment la bont et l'unit, conues dans leur
+plnitude et s'engendrant l'une l'autre, dcoulent naturellement d'une
+source divine et supposent cette vieillerie ncessaire et sainte: la
+religion.</p>
+
+<a name="l4c2s5" id="l4c2s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Quatrimement, la culture de la femme doit tre <i>religieuse</i>. Nous
+voulons dire que le spiritualisme nous semble le complment ncessaire
+de l'ducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui,
+parce que les principes directeurs de l'vangile permettent, mieux que
+tous autres, de concevoir le bien avec clart, de le vouloir avec force
+et de le raliser jusqu' l'immolation de soi-mme. Rien de plus
+rconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu gard
+aux preuves et aux servitudes qui menacent particulirement son sexe,
+la femme, plus que l'homme peut-tre, prouve le besoin d'appeler Dieu
+son secours.</p>
+
+<p>De par la sensibilit de son tre et la tendresse de son coeur (nous
+savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa
+nature), la femme est profondment religieuse. Et ce sentiment trs vif
+est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en
+prsence du mystre des choses, de la ncessit d'un appui et d'un
+consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce
+monde. Et cet instinct sublime est largi, spiritualis par une sorte
+d'lvation de l'me vers l'infini, par un appel au principe ternel de
+la vie, par une soif inextinguible de pit et d'adoration. Les femmes
+croient, parce qu'elles ont besoin de croire une puissance qui relve
+leur faiblesse, un amour qui emplisse leur coeur.</p>
+
+<p>C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si
+agissant. Jamais le mystre de l'au-del ne les laissera indiffrentes.
+Il leur faut une solution complte aux problmes de la vie et de la
+mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs mes. Elles
+traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. Nous pouvons dire tout ce
+que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en
+sommes ravis. Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est
+une raison pour l'ducation de ne point s'attaquer leurs croyances.</p>
+
+<p>A la vrit, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent
+point s'en passer. Mme parmi les fortes ttes du fminisme, il en est
+plus d'une qui n'a rpudi les dogmes chrtiens que pour s'affilier
+passionnment au spiritisme ou la franc-maonnerie. A dfaut du culte
+catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantme, un semblant
+de religion. Celles qui vont jusqu' la ngation absolue y mettent une
+violence impie, une intolrance haineuse, qui fait de leur incroyance
+une faon de religion du nant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse
+se voue l'athisme avec une sorte de pit aveugle. On a vu des jeunes
+filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un
+enthousiasme et une ferveur mystiques.</p>
+
+<p>L'ducation des filles ne doit pas, ne peut pas tre irreligieuse, la
+religion se mlant tous leurs sentiments. Au reste, la morale
+indpendante a donn de trop pauvres fruits du ct des garons, pour
+qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lyces de
+filles. On n'ignore point avec quelle vhmence les femmes se
+plaignent,--non sans raison,--de l'immoralit des hommes. Tchons, au
+moins, de ne pas branler la vertu fminine: car, sans elle, l'honntet
+qui nous reste serait bientt rduite rien.</p>
+
+<p>Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pdagogie de mettre tout
+en oeuvre pour former des consciences aussi veilles, aussi
+scrupuleuses que possible, des mes pures et droites, des volonts
+fermes et sres? Or, en matire d'ducation, je le rpte, la religion
+est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que
+la foi, l'esprance et la charit sont les plus augustes des
+prservatifs, et les plus rconfortants des viatiques, parce qu'il s'en
+dgage une douceur, une chaleur, une srnit qui aide supporter le
+poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un largissement
+de notre horizon, une lvation de l'existence qui rehausse, ennoblit,
+sanctifie notre misrable humanit. Que les matres et les matresses,
+qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs
+lves. Ces gards leur sont commands par un scrupule trs dlicat et
+trs pur que Littr formula jadis en termes admirables, et dont, nous
+autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire
+une loi absolue: Je me suis trop rendu compte des souffrances et des
+difficults de la vie pour vouloir ter qui que ce soit des
+convictions qui le soutiennent dans les diverses preuves.</p>
+
+<p>Est-ce dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin
+d'tre clair, lev, spiritualis par une culture intellectuelle plus
+forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient
+plus notre poque. Et chose grave, dont le clerg convient lui-mme:
+jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses
+qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrtien n'a t plus rare ou plus
+dbile. La religion des modernes a besoin d'tre fortement raisonne. Ce
+qui ne veut pas dire que notre raison doive empiter sur le domaine de
+la foi et rejeter le mystre parce qu'elle n'arrive pas comprendre
+l'incomprhensible, connatre l'inconnaissable. Croire et savoir font
+deux. S'il n'y avait pas de mystre dans la religion, remarque M.
+Brunetire, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais! Et l'objet de
+la connaissance et l'objet de la croyance tant distincts, il n'y a
+point de danger que la foi contredise la raison. Elle ne s'y oppose
+point, poursuit le mme auteur; elle nous introduit seulement dans une
+rgion plus qu'humaine, o la raison, tant humaine, n'a point d'accs;
+elle nous donne des lumires qui ne sont point de la raison; elle
+complte la raison; elle la continue, elle l'achve et, si je l'ose
+dire, elle la couronne<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Confrence faite Lille en dcembre 1900 sur les <i>Raisons de
+croire</i>.</blockquote>
+
+<p>D'o suit qu'il est permis d'tre un savant trs libre et trs hardi,
+sans cesser d'tre un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre
+grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un mme homme;
+coexister en une mme chair, sans gne ni amoindrissement pour l'une ou
+pour l'autre. C'est ainsi que l'Universit compte en son sein beaucoup
+de vrais savants qui sont de parfaits chrtiens. Et ceux-ci ne manquent
+point d'accueillir par un clat de rire toutes les tirades sur
+l'incompatibilit de la foi et du savoir, sur la substitution de la
+science la religion, et autres niaiseries normes qui s'talent dans
+les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.</p>
+
+<p>Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent
+point,--sans quoi la critique se rsoudrait vite en ngation
+tmraire,--l'infirmit de notre esprit a parfois surcharg, obscurci le
+dogme religieux d'une enveloppe de contingences matrielles, de
+pratiques dvotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'glise subit
+regret ou tolre avec peine, et qu'il est sage de discerner, de
+soulever, d'carter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater
+l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme
+toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine suprieur de la
+foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux matres
+qu'il appartient de les suggrer l'me de la jeunesse, au lieu de la
+noyer dans cet abme de tnbres et d'inquitudes qui s'appelle: le
+doute.</p>
+
+<p>A cela, nous diront certains esprits courts et attards, il n'y a qu'un
+malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrdule et immoral,
+et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a
+dj ruin la foi et la chastet des garons.--C'est trop dire. De
+grce, n'attribuons pas l'instruction religieuse, que nous rclamons
+pour le sexe fminin, les dviations et les ravages qu'une instruction
+irreligieuse a pu infliger l'me d'une certaine jeunesse indiffrente
+ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et
+la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous,
+de si grands savants fassent de si bons chrtiens? Comment admettre,
+d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la
+religion, et qu'une France mieux claire ne puisse tre qu'une France
+dchristianise?</p>
+
+<p>A l'accroissement de la culture fminine, nous voyons mme un profit
+rel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa
+clientle de dvotes, l'glise romaine (j'y faisais allusion tout
+l'heure) s'est peu peu effmine. Petites chapelles, petites
+dvotions, petites confrries, ont morcel et affaibli l'admirable unit
+du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins Dieu qu' ses
+saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et
+endort, alors qu'elle devrait tre un principe de force et d'action qui
+secoue les timides et rveille les endormis. Faites que les femmes
+soient plus instruites, et leur dvotion rgnre prendra, du coup, un
+ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques.
+Dans une confrence donne Besanon la fin de novembre 1900, sous la
+prsidence de l'archevque, M. tienne Lamy a dvelopp cette ide que
+la Franaise peut tendre son savoir sans exposer sa foi, et que
+l'glise, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester
+fidle sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les
+mes<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>. Ce vigoureux appel au fminisme chrtien sera-t-il entendu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> <i>La Femme de demain</i>, pp. 7 et s.</blockquote>
+
+<p>Au surplus, c'est une erreur d'ducation de croire que la culture de
+l'esprit soit un danger pour la foi et la pit des jeunes filles.
+L'ignorance n'est pas prcisment une condition de vertu. Un vnrable
+cur de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des
+ouvroirs, les orphelines les moins renseignes sont aussi les plus
+exposes aux surprises et aux dfaillances. S'il est vrai qu'un homme
+prvenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut
+quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqu l-dessus) dchirer ses
+yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de
+l'amour. L'instruction bien comprise permet la jeunesse de tout
+apprendre, de tout connatre, en lui laissant deviner peu peu ce qu'on
+ne dit pas travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?</p>
+
+<p>Sans souhaiter pour Agns une ignorance purile et sotte, Molire
+estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une rvlation
+suffisante. Mais cette pdagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles
+l'abri des piges, puisqu'elles n'en connatraient le danger qu'en y
+tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prmunir contre la
+licence des moeurs et les excs de leur propre imagination, en les
+dtournant des lectures malsaines et des sductions du mauvais luxe.
+Depuis que l'exprience nous a dmontr qu'une savante n'est pas
+ncessairement une pdante, il nous apparat mieux qu'tudier,
+apprendre, savoir, c'est proprement clairer, lever, fortifier son
+jugement, sa raison, sa volont. A regarder la vie en face et se dire
+qu'elle nous rserve, presque toujours, plus d'preuves que de joies,
+les jeunes filles, sans rien perdre de leur grce, seront mieux pourvues
+de sagesse et de gravit, de courage et de prudence. Ce n'est point
+l'habitude de rflchir et de penser, mais l'inconscience et la
+lgret, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons
+ nos filles des gots srieux; et, sans pdantisme maussade, elles
+prfreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches,
+loyales, elles sauront distinguer la puret de la pruderie, l'amnit du
+bavardage, la gaiet de la dissipation. Et leur honntet sera plus
+solide et leur religion plus tolrante, puisqu'elles se seront
+affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mlent
+trop souvent la vertu et la dvotion.</p>
+
+<p>Nous dirons mme que l'ouverture et la clart de l'intelligence nous
+semblent insparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de
+ses devoirs et la ferme volont de les accomplir. N'est-ce pas le
+malheur d'une instruction superficielle et d'une ducation frivole
+d'entretenir au coeur de la femme des illusions puriles, que les
+exigences de l'avenir peuvent tourner en dsenchantement et en rvolte
+contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficults de la vie,
+elle ne saurait manquer d'tre plus attache sa condition, sa
+famille, sa maison, et de mieux discerner, par del le mirage de la
+jeunesse, les ralits et les obligations de l'ge mur et, au-dessus de
+l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.</p>
+
+<p>Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines
+ttes plus faibles ou chauffe certaines mes plus troubles. Nous savons
+qu'il ne suffit pas toujours d'clairer l'innocence pour la rendre
+incorruptible. Aprs la rgle, l'exception.</p>
+
+<p>Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne
+dtournent certaines femmes de la modestie et de la pit. Prparer la
+jeune fille, non pas usurper les fonctions de l'homme, mais remplir
+sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science
+doivent poursuivre en se prtant un mutuel appui. Une croyance, quelle
+qu'elle soit, est ncessaire toute oeuvre d'ducation, parce qu'on ne
+se fait obir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce
+que l'athisme pse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et
+qu'en assurant nos filles le srieux et la probit que donne la
+science, la modestie et le rconfort que procure la religion, nous
+servirons du mme coup les fins les plus leves de l'me, qui
+consistent clairer la pit par le savoir et fortifier la vertu par
+la foi.</p>
+
+<p>Veillons ensuite ne point blesser ni dfrachir la grce de la
+seizime anne. J'y reviens dessein: tout connatre avant le temps,
+certaines jeunes filles risqueraient d'tre moins angliques. A ct
+d'mes foncirement honntes auxquelles on peut tout apprendre sans
+altrer leur limpidit profonde, il en est d'inquites, dont la puret
+n'est que de surface, et qu'une rvlation trop brusque jetterait hors
+d'elles-mmes. Nous revendiquons pour la mre franaise, la plus tendre
+et la plus admirable des mres, la dlicate mission d'ouvrir doucement,
+sans prcipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y
+verser, au moment voulu, la lumire, l'apaisement et la scurit.
+Fnelon crivait une dame de qualit: J'estime beaucoup l'ducation
+dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mre,
+quand celle-ci peut s'y consacrer.</p>
+
+<p>Sous rserve du rle essentiel de la religion et de l'intervention
+dsirable de la mre, nous tenons pour exact de prtendre qu'une
+intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseigne, arme
+les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une pit plus forte. Et
+pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une
+jeune fille, leve d'aprs la mthode d'ducation dont nous venons
+d'indiquer l'esprit gnral, munie d'une culture <i>rationnelle</i>,
+<i>morale</i>, <i>sociale</i> et <i>religieuse</i>, sera prpare, la vie aussi bien
+qu'elle peut l'tre et, par suite, capable de remplir dignement sur la
+terre tout son devoir et toute sa destine.</p>
+
+<a name="l4c3" id="l4c3"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>De l'instruction intgrale</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le programme du fminisme radical.--Variantes
+ habiles.--Instruction ou ducation?</p>
+
+<p> II.--Ides collectivistes.--Ides anarchistes.--Appel a la
+ sociale et a la mcanique.</p>
+
+<p> III.--L'instruction peut-elle s'tendre a toute la jeunesse
+ et a toute la science?--Raison d'en douter.--Ce qu'il y a
+ de bon dans l'idal de l'instruction pour tous.</p>
+
+<p> IV.--L'instruction intgrale des femmes doit-elle tre
+ laque? gratuite? obligatoire?--Dfense des femmes
+ chrtiennes.</p>
+
+<p> V.--Illusions et dangers de l'instruction a base
+ encyclopdique.--L'instruction intgrale a-t-elle quelque
+ vertu ducatrice?--La foi en la science.--La religion de la
+ beaut.</p>
+
+<p> VI.--Notre formule: l'instruction complte pour les plus
+ capables et les plus dignes.--Point de baccalaurat pour
+ les filles.--Conclusion.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une ducation
+plus virile les meilleurs rsultats pour l'avenir du sexe fminin,
+soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcrot d'tudes
+inconsidres, le trsor de ses qualits propres, et estimant que ce
+serait payer trop cher le dveloppement de son intellectualit que de
+l'acheter au prix de sa sant morale et physique, il nous est impossible
+d'accueillir avec complaisance les nouveauts radicales et les
+hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prtention
+d'imposer immdiatement la jeunesse franaise. Sous le prtexte d'une
+mtamorphose absolue, que nous persistons croire fcheuse et
+irralisable, le fminisme avanc, poussant outrance l'mancipation
+pdagogique des jeunes filles, prconise une srie de mesures excessives
+qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropries leur temprament
+et peu profitables leurs intrts, ne tendent rien moins qu'
+dformer le moral et fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce dire?</p>
+
+<a name="l4c3s1" id="l4c3s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrme-Gauche fministe, si
+sduisant qu'il puisse paratre. Jugez donc: il faut que tous apprennent
+et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste,
+l'instruction intgrale. Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous
+expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la
+citerons textuellement, en soulignant, aprs elle, les mots essentiels.
+Nous voulons l'ducation, intgrale dans son <i>objet</i>, tous les hommes
+et toutes les femmes ayant galement droit leur complet
+dveloppement;--nous la voulons dans la <i>mthode de culture</i> et dans les
+<i>moyens de culture</i>, c'est--dire que l'ducation doit <i>crer un milieu</i>
+qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de
+la connaissance, afin d'veiller son initiative personnelle; elle doit
+<i>prserver son cerveau</i> de toute empreinte servile, en l'habituant
+l'observation, l'exprimentation, la dduction, la synthse; de
+telle sorte qu'il arrive <i>se faire sa loi morale</i>, au lieu de la
+<i>recevoir toute faite</i>; elle doit <i>cultiver</i>, <i>universaliser</i>, par la
+mise en prsence de la matire et des outils primordiaux, ses aptitudes,
+le jeu normal des muscles, l'ducation des sens, de faon lui assurer
+l'indpendance conomique en lui donnant les <i>procds gnraux du
+travail</i>. Et cette bonne demoiselle,--une pdagogue, s'il vous
+plat!--nous assure qu'ainsi organise, l'ducation nationale supprimera
+en un tour de main l'ignorance et la misre<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 849.</blockquote>
+
+<p>Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de
+concevoir que le jeune humain puisse si aisment prendre contact avec
+tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses
+sens et ses muscles. Mme aid par les outils primordiaux, quel homme
+ne se perdrait un peu dans ce programme de pdagogie intgrale et
+d'instruction encyclopdique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout
+apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connatre et d'approcher
+quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension
+indfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus
+impossible une tte, si prodigieusement doue qu'on la suppose, d'tre
+universelle.</p>
+
+<p>Et c'est le jeune humain qui devra, sans empreinte servile, se
+mesurer avec l'infinie complexit des choses, s'habituer
+l'observation, l'exprimentation, la dduction, la synthse! Et
+cela, au moment mme o de bonnes mes se rpandent en lamentations sur
+le surmenage des jeunes gnrations! Rcriminations prmatures:
+attendons, pour nous plaindre, que le fminisme intgral, dont c'est
+la prtention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis
+ l'oeuvre pour distendre et dtraquer tout fait la cervelle de nos
+fils et de nos filles.</p>
+
+<p>Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isole, que nous
+discutons ici, mais un article mme du programme de la Gauche fministe
+vot l'unanimit par le Congrs de la condition et des droits de la
+femme. En voici le texte littral: Le Congrs met le voeu que
+l'ducation soit intgrale, c'est--dire qu'elle cultive, chez tous,
+toutes les manifestations de l'activit humaine. On remarquera de suite
+que le mot ducation a pris ici la place du mot instruction. Mais
+cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de
+Mlle Harlor, le programme de l'ducation intgrale comprend l'ensemble
+des connaissances humaines; il doit tre base encyclopdique; il
+porte sur toutes les branches de l'activit humaine. Et suivant le
+commentaire de Mlle Bonnevial, qui prsidait, il doit cultiver en nous
+toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales,
+industrielles, esthtiques, etc., en un mot, une foule de choses. On
+voit que cette culture gnrale relve de l'instruction plus que de
+l'ducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit,
+du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la
+formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir les
+lans de l'instinct<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>. En un mot, pour ces demoiselles, instruire les
+enfants, c'est les duquer. Peu de mres seront de cet avis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>L'numration des matires qui doivent tre enseignes aux filles nous
+prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'ducation, c'est
+l'instruction que l'on vise et que l'on rclame. Voici un aperu des
+programmes pdagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les
+petits cnacles du fminisme avanc.</p>
+
+<p>L'ducation des jeunes filles comprendra: 1 l'enseignement littraire
+et scientifique et mme la prparation au baccalaurat, la femme devant
+disputer aux hommes toutes les fonctions librales; 2 l'enseignement
+agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles,
+riches ou pauvres, doivent apprendre un mtier ou une profession, afin
+que le sexe fminin tout entier puisse payer la socit sa part en
+production manuelle ou intellectuelle<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>; 3 l'enseignement maternel
+et domestique qui mettra la femme en tat de remplir, d'une manire plus
+rationnelle, son rle d'pouse et de mre; 4 l'enseignement social qui
+initiera la jeune fille ses devoirs de citoyenne par l'tude des
+oeuvres et institutions d'assistance, de prvoyance et de mutualit,
+toutes choses qui dvelopperont en son esprit le sens de la solidarit
+civique et humaine; 5 l'enseignement du droit, afin que la femme,
+connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code,
+puisse dfendre ses intrts et revendiquer ses droits<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Rapport dj cit de Mlle Harlor.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Propositions agres par le Congrs de la Gauche fministe. La
+<i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>En ce mirifique programme des tudes fminines de l'avenir, nous ne
+relevons, pour l'instant, que la constante proccupation d'riger
+l'instruction universelle en procd d'ducation gnrale. Qu'on nous
+parle donc d'instruction ou d'ducation, c'est tout un. Au fond, dans ce
+systme, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture
+base encyclopdique; ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intgral
+mis la porte de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumire le
+caractre et l'importance de cette ide, qu'elle n'est qu'un emprunt
+fait aux doctrines rvolutionnaires, puisqu'elle figure expressment au
+programme collectiviste et mme au programme anarchiste.</p>
+
+<a name="l4c3s2" id="l4c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Et d'abord, les socialistes ont la prtention d'administrer
+militairement l'instruction intgrale toute la jeunesse. Dans une
+brochure que M. Jules Guesde a honore d'une prface, M. Anatole Baju
+s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hsit
+se servir vis--vis de son menu peuple: Si nous voulons une socit
+galitaire, nous devons la prparer. Pour cela, nous prenons tous les
+enfants, ds le plus bas ge, avant qu'ils aient contract de mauvaises
+habitudes: nous leur donnons tous les mmes soins, la mme nourriture,
+la mme instruction. En un vaste domaine, dont l'ensemble clos par un
+mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garons et filles, mls sans
+distinction de sexes, reoivent l'instruction intgrale, quel que soit
+le travail auquel on les destine<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>. Bien que M. Baju nous vante les
+joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement
+pdagogique, il est craindre que l'apprhension de ces maisons de
+force ne procure d'innombrables recrues l'anarchisme qui, par contre,
+aspire au grand air de la libert individuelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> <i>Principes du socialisme</i>, p. 19-20.</blockquote>
+
+<p>L'anarchisme, en effet, pour assurer toutes les femmes comme tous
+les hommes l'galit du point de dpart, reste fidle ses gots
+d'indpendance et laisse chacun boire, sa soif, aux sources communes.
+Il ne veut point d'une enfance enrgimente, caserne, gave, suivant
+des rgles uniformes, par des pdants autoritaires. Anarchistes et
+socialistes,--ces frres ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen
+d'ouvrir toutes les femmes l'accs des hautes tudes et de leur
+assurer une gale participation aux jouissances de l'instruction
+intgrale.</p>
+
+<p>Il saute aux yeux que le problme n'est pas facile rsoudre. Car si
+frottes de science et de littrature qu'on le suppose, il faudra bien
+qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur
+mnage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer
+aux vulgaires ncessits de la vie, comment croire que les mille soins
+domestiques leur laisseront toutes assez de loisir pour entretenir
+leurs connaissances, goter les dlices de l'tude et poursuivre en paix
+la culture de leur esprit?</p>
+
+<p>Le collectivisme ne s'en montre pas embarrass. Il se fait fort
+d'affranchir la femme de tous les soins du mnage. Sous le rgime
+socialiste, en effet, les travaux domestiques se transformeront
+graduellement en services publics. Mme la prparation des aliments
+deviendra un service social<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>
+. Pourquoi la cuisine ne
+rentrerait-elle pas, aprs tout, dans les attributions de l'tat? Chaque
+famille irait chercher ses aliments un guichet administratif, les
+consommerait chauds sur place ou les mangerait froids la maison, comme
+cela se pratique aux fourneaux conomiques. C'est un idal des plus
+sduisants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> La <i>Petite Rpublique</i> du 15 janvier 1897.</blockquote>
+
+<p>Mais on se figure moins aisment la conversion en services publics de
+certaines autres besognes extrmement domestiques. Chargera-t-on une
+quipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de
+nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchs, tant de nature
+peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la rquisition chre M.
+Jules Guesde: chacun de nous sera charg d'office, tour de rle, de
+pourvoir aux soins de propret mnagre, ce qui est d'une perspective
+infiniment agrable--pour les femmes. C'est le rgime de la corve. Un
+autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employs, de gr
+ou de force, ces besognes infimes seront dtourns, pour un temps, des
+travaux de l'esprit et sevrs des bienfaits de l'tude. Et cette
+considration, jointe aux rglementations tracassires et despotiques de
+la socit collectiviste, rvolte les mes anarchistes.</p>
+
+<p>Kropotkine met, cette occasion, une ide qui ne manque point
+d'originalit. manciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes
+de l'universit, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une
+autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques.
+manciper la femme, c'est la librer du travail abrutissant de la
+cuisine et du lavoir<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. On ne saurait videmment multiplier les
+femmes d'tude sans multiplier du mme coup les femmes de loisir.
+Faudra-t-il donc que les besognes infrieures soient accomplies jamais
+par des domestiques volontaires ou par des corvables rquisitionns?
+Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques
+privilgies, on rabaisse ncessairement les autres en les surchargeant
+de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problme pour la femme
+est de secouer au plus vite le joug du mnage et d'chapper la
+servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-l, nous
+ne ferons des savantes qu'au prix de l'infriorit aggrave des
+misrables, que les ncessits de la vie condamneront prparer la
+soupe, repriser les hardes et nettoyer la maison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> <i>La Conqute du pain.</i> Le travail agrable, p. 164.</blockquote>
+
+<p>Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu' la socit rgnre par
+la Rvolution d'abolir l'esclavage domestique, cette dernire forme de
+l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace. Aujourd'hui, la
+femme est le souffre-douleur de l'humanit. Mais celle infriorit
+douloureuse commence peser aux plus fires et aux plus dignes.
+L'esclavage du tablier les offense. Il leur rpugne d'tre la
+cuisinire, la ravaudeuse, la balayeuse du mnage<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>. Il ne faut plus
+de domesticit. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'tre les
+servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre
+les hommes servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront
+affranchies tout simplement du servage familial par les progrs de la
+mcanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et
+vous savez combien ce travail est ridicule,--des machines accompliront
+ces fonctions avec docilit. Lorsque la force motrice pourra tre
+transporte distance et distribue domicile sans trop de frais, la
+vapeur et l'lectricit se chargeront de tous les soins du mnage, sans
+nous obliger au moindre effort musculaire. Il est mme prvoir que
+la coopration s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur
+isolement actuel, les mnages s'associeront pour s'offrir un calorifre
+commun ou un clairage collectif<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> <i>La Conqute du pain.</i> Le travail agrable, pp. 157 et 159.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, pp. 160, 161, et 162.</blockquote>
+
+<p>Exagration part, disons tout de suite que ces transformations sont,
+jusqu' un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est
+gure douteux que la machine ne parvienne allger le travail
+domestique, comme elle allge dj le travail manufacturier, sans qu'il
+soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne supprimer un jour
+toute espce de travail manuel: ce qui dpasserait la limite des
+conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les
+perfectionnements mcaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir
+sous le rgime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de
+l'abominable capital; que les progrs et les bienfaits du machinisme ne
+sont nullement subordonns l'avnement de la Rvolution sociale, et
+que, ds lors, ce n'est point l'anarchisme destructeur, mais la
+science cratrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les
+vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dots des
+merveilles de l'lectricit? Jusqu' prsent, l'anarchisme n'a
+perfectionn et vulgaris que les bombes explosibles et les engins
+meurtriers: et l'on n'aperoit pas que ce genre de progrs ait simplifi
+le mnage et libr les mnagres.</p>
+
+<a name="l4c3s3" id="l4c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Nous sommes maintenant suffisamment difis sur l'origine et l'esprit de
+l'instruction dite intgrale. En cette revendication, le fminisme
+penche gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus
+avancs; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il pouse les
+tendances rglementaires. Que penser de l'ide en elle-mme? Ce qu'un
+esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambigu. Tous ceux qui
+ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables
+retentissants et vides, se mfieront de l'instruction intgrale. Le
+mot est superbe, mais imprcis et vague. Impossible de le prendre au
+pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdit.</p>
+
+<p>Pas moyen d'tendre l'intgralit de l'instruction toute la jeunesse
+et toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour
+convier ou contraindre les deux sexes tout apprendre, et le plus grand
+savant du monde n'oserait jamais y prtendre. Au vrai, l'instruction ne
+peut tre intgrale pour personne. Nulle cervelle, mle ou femelle, n'y
+rsisterait. Alors que l'encyclopdie des connaissances humaines
+s'accrot prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel
+d'ingrer cette volumineuse matire, sans cesse grossissante, en toutes
+les ttes franaises. De grce, soyons srieux! On dirait vraiment que
+nos enfants ne sont pas dj suffisamment gavs, gonfls, hbts. Et
+pourtant, si dmesurs qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune
+prtention l'universalit.</p>
+
+<p>Quant promener tous les enfants de France, filles et garons,
+travers l'enseignement primaire, secondaire et suprieur, disons tout
+net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir
+assur, point de culture intellectuelle possible, hlas! ni pour les
+femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'tat prsent de
+l'humanit, l'tude des sciences, des lettres et des arts ne saurait
+tre galement accessible tous. Y admettre jeunes gens et jeunes
+filles indistinctement, c'est risquer de dpeupler les champs et de
+vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des
+fortes ttes du fminisme chrtien, a fond une cole professionnelle
+d'imprimerie qui, dans sa pense, s'adressait particulirement aux
+jeunes filles brevetes, la carrire de l'enseignement ne leur offrant
+plus, raison de son encombrement, qu'un dbouch insuffisant. Or, bien
+que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre mtier de
+femmes, semblt tout indique pour les victimes du brevet, seules les
+filles du peuple en ont compris l'utilit. Quant aux demoiselles
+instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle
+Maugeret, aprs qu'elles eurent constat qu'on se noircissait un peu le
+bout des doigts, que c'tait, en somme, un mtier d'ouvrires et non une
+profession, elles ne sont point revenues<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> Rapport sur la libert du travail prsent par Mlle Marie
+Maugeret au Congrs catholique de 1900.</blockquote>
+
+<p>C'est le malheur de l'instruction seme tort et travers d'tendre
+dans les petites mes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs,
+ce prjug abominable qui voit dans le travail manuel comme une
+dchance et une infriorit. Et pourtant une socit pourrait, la
+rigueur, se passer de savants, d'artistes, de potes; elle ne
+subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu,
+favoriser l'avancement de la collectivit, tel est le double but du
+travail le plus humble et le plus relev. Et en multipliant les
+dclasss, l'instruction, rpandue sans prvoyance et sans mesure,
+risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la socit, sans mme
+assurer l'existence quotidienne des diplmes qui l'auront sollicite
+avec avidit et reue avec ivresse.</p>
+
+<p>Seulement, lorsque les tches industrielles et agricoles seront
+abandonnes, lorsque les emplois manuels seront dserts, nos
+demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dpourvus. Si purs
+esprits qu'ils deviennent force de philosopher, ils auront toujours
+quelques apptits matriels satisfaire. Un pays o les lumires
+surabondent doit craindre d'tre rduit tt ou tard la portion
+congrue. Une socit n'est pas seulement intresse multiplier les
+calculateurs, les pdagogues, les esthtes, les chimistes, les
+physiciens et les potes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment
+qu'elle souhaite d'clairer sa lanterne, elle n'est point dispense
+d'emplir la huche et le garde-manger.</p>
+
+<p>En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la
+science et les progrs de l'industrie,--et notre intention n'est pas de
+les diminuer,--l'instruction intgrale pour tous,--en admettant qu'elle
+ft possible--ne serait pas de sitt ralisable. L'accession de tous les
+hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture
+intellectuelle, ne sera concevable que le jour o le machinisme aura
+libr l'humanit de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de
+l'industrie, du commerce, de la cuisine et du mnage, besognes multiples
+auxquelles la ncessit de vivre nous condamne prsentement sous peine
+de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils
+jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour
+prophtiser, brve chance, l'avnement de ce nouvel ge d'or. Mais
+il est crit que l'vangile rvolutionnaire sera fertile en miracles.
+Pour l'instant, du moins, l'instruction intgrale, prise dans sa formule
+littrale, est dnue de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y
+rsigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature
+et une ncessit de la vie sociale.</p>
+
+<p>Aussi bien ne ferons-nous pas aux fministes l'injure de penser qu'ils
+puissent tre dupes des mots, au point de croire la vertu magique et
+au rgne universel de l'instruction intgrale, telle que nous venons de
+la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour
+ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une tiquette
+de propagande, destine blouir et enflammer l'imagination des
+masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour tre quitable, si ce
+vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pense, une
+aspiration, un voeu de justice et d'galit, dont la dmocratie puisse
+tirer honneur et profit. Or, la conception chimrique de l'instruction
+intgrale pour tous nous semble procder d'une ide simple, infiniment
+gnreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.</p>
+
+<p>La socit est intresse mettre en valeur toutes les intelligences
+qu'elle recle. Et prsentement, l'instruction gnrale n'est accessible
+qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de
+vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant dfense
+de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre
+devant ses yeux la fentre d'o lui vient une demi-clart, sans lui
+permettre d'largir ses horizons vers la pleine lumire. Est-ce juste?
+Est-ce sage?</p>
+
+<p>Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement
+secondaire n'est donn qu' ceux qui ont les moyens matriels de le
+payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est
+souvent donn ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le
+recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de relles
+dispositions pour l'tude, doivent-ils se contenter du minimum des
+connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font
+preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamns subir le
+maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci
+laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-l prmaturment? La socit fait
+cela double perte, en arrtant d'abord les intelligences qui pourraient
+s'lever, en levant ensuite les mdiocrits qui devraient descendre.
+J'en conclus que l'instruction complte doit tre administre seulement
+aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux diffrentes tapes
+de leurs tudes, de capacits relles et d'activit soutenue: ce qui
+suppose une slection tous les degrs de l'enseignement, depuis le
+point initial jusqu'au point final. Comment la raliser sans violence,
+sans secousse, sans coercition?</p>
+
+<a name="l4c3s4" id="l4c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra
+l'assentiment de tous ceux qui prfrent les ides nettes aux formules
+quivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les
+contradictions.</p>
+
+<p>Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en
+lieu clos, suivant le rgime collectiviste, ni l'levage en plein air,
+suivant l'idal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop
+d'indpendance. Point de conscription scolaire, point d'cole
+buissonnire. Ne traitons le jeune humain ni comme une recrue exerce
+entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lch sans
+bride travers les pturages.</p>
+
+<p>Nous n'admettrons pas davantage la solution prconise par le fminisme
+d'avant-garde, c'est--dire l'instruction laque, gratuite et
+obligatoire tous les degrs. A une sance du Congrs de 1900, Mlle
+Bonnevial a fait, comme prsidente, la dclaration suivante: Il est
+bien vident que, pour que l'instruction soit intgrale pour tous
+(entendez par l une instruction qui cultive, chez tous, toutes les
+manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activit
+humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer,
+il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuit rsultent
+mme du mot intgral<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. Ainsi comprise, l'ducation n'est intgrale
+nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les
+chrtiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir
+rflchir un instant sur la porte de ces trois mots: lacit,
+gratuit, obligation, qui donnent, parat-il, l'ducation intgrale
+tout son sens et tout son prix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 8 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>Lacit d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux
+influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche fministe,
+cette proccupation tourne l'ide fixe. manciper la conscience des
+femmes, les mettre l'abri des sductions d'un mysticisme aveugle,
+les prmunir contre les dfaillances de la superstition, les amener
+croire aux forces de la raison et au gnie de l'homme en dehors de
+toute intervention surnaturelle: voil les expressions courantes--et
+blessantes--dont elles usent l'endroit des pauvres Franaises qui ont
+encore la faiblesse de croire en Dieu<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Ce qu'il faut se hter de
+leur inculquer, c'est une foi lumineuse, la foi scientifique. Un
+congressiste est all jusqu' dire que l'instruction intgrale devait
+avoir pour but d'riger l'homme en Dieu<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> Rapport dj cit de Mlle Harlor.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Compte rendu de la <i>Fronde</i> des 7 et 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Mais o a-t-on vu que les chrtiennes de France fussent dpourvues
+d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse
+est-elle donc un tre infrieur? Est-il ncessaire de prcher l'amour
+libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de
+haute raison et de courageuse vertu? Quant diviniser l'homme, il faut
+convenir que la demi-science peut faire natre en certaines ttes cette
+stupfiante insanit, car la demi-science affole et aveugle. Par contre,
+les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils
+sont et mme du peu qu'ils savent, pour prtendre jamais la divinit.
+Il n'est que les monstres, comme Nron, qui aient entrepris de se
+difier. Et si, jadis, nos rvolutionnaires ont encens la Raison sur
+les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'tranges illusions qu'ils
+ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus
+divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut tre ou trs naf
+ou trs coquin. Appartient-il l'instruction intgrale de dvelopper en
+nous ces belles qualits?</p>
+
+<p>Parlons maintenant de la gratuit et de l'obligation: l'une suit
+l'autre, et la lacit est leur raison d'tre, comme Mlle Bonnevial nous
+l'a dit plus haut. Dans ce systme, l'enseignement secondaire des
+collges et des lyces, et mme l'enseignement suprieur des grandes
+coles et des universits, devraient tre gratuits, comme l'est dj
+l'enseignement primaire. Et cette gratuit de l'instruction tous les
+degrs permettrait de l'imposer tous les enfants. En effet, du jour o
+les frais de l'instruction publique seraient prlevs uniquement sur la
+bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dpenses faites
+par tout le monde profitassent tout le monde. Assurment, cette
+extension de la gratuit ne sera point du got des catholiques, ceux-ci
+tant forcs de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre
+auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'tat dont
+ils se mfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancs, que
+le catholique franais doit tre la bte de somme de la dmocratie.</p>
+
+<p>J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuit me choque: elle est vexatoire,
+puisque de nombreuses familles en ptissent; elle est irrationnelle, car
+s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder
+aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction
+intgrale une obligation lgale? Si les parents doivent assurer leurs
+enfants, filles ou garons, les bienfaits de l'enseignement lmentaire
+et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir
+d'en faire des docteurs ou des licencis, des savants ou des lettrs.
+Que tout enfant soit mis en tat de vivre, voil l'essentiel. Au fond,
+les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres:
+faire de leurs enfants d'honntes hommes ou d'honntes femmes et de
+courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des
+deux sexes, que le droit l'ducation.</p>
+
+<a name="l4c3s5" id="l4c3s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>D'accord! dira-t-on. C'est dessein que l'on a substitu l'ducation
+l'instruction, dans le programme des revendications fministes.--Nous
+avons rpondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est
+qu'un simple artifice de langage. L'ducation intgrale, selon
+l'esprit rvolutionnaire, repose uniquement sur l'instruction
+intgrale. Et cette formule, adroitement remanie, ne dissipe aucune de
+nos mfiances, aucune de nos apprhensions: plus clairement, je doute de
+sa valeur instructive et plus encore de son action ducatrice.</p>
+
+<p>Ainsi la Gauche fministe est d'accord pour assigner l'ducation
+intgrale une base encyclopdique. Et je ne sais pas d'erreur
+pdagogique qui puisse faire plus de mal aux tudes et aux tudiants.
+C'est obir, vraiment, une proccupation assez sotte que de
+contraindre les matres promener htivement leurs lves travers le
+monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles
+ce vice de mthode dont souffrent les garons, nos programmes actuels
+n'ayant pas de plus grave dfaut que leur ampleur encyclopdique.
+Lorsqu'on les allge timidement d'un ct, nous pouvons tre srs qu'on
+les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.</p>
+
+<p>Contre cette manie, heureusement, la raction commence. On se dit
+qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire mme de la science;
+qu' vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme vouloir
+tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu' jeter pleines mains
+en une tte d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est
+s'exposer touffer leur croissance, surmener, appauvrir le fond
+qui les porte, dprimer, accabler, hbter le cerveau peine
+form qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref,
+qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de
+l'ducation intgrale, une encyclopdie vivante, mais former son
+intelligence, clairer sa raison, lui apprendre bien apprendre.</p>
+
+<p>Quant la vertu ducatrice de l'instruction intgrale, franchement, je
+n'y crois pas. Quel serait, en ce systme, le principe ducateur? La
+science? C'est une entit bien vague, bien sche et bien froide, pour
+une cervelle d'enfant. Si l'homme mr parvient, aprs de longues et
+laborieuses tudes, en comprendre l'austre beaut, elle n'apparat
+gnralement aux coliers et aux tudiants des deux sexes que sous une
+forme rbarbative, avec un cortge de leons, de pensums, d'examens, qui
+en font une divinit plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son
+action sur le coeur de l'enfant sera minime.</p>
+
+<p>Cela est si vrai que des femmes, qui s'interdisent toute incursion dans
+le domaine religieux, se sont demand avec inquitude si l'tude
+serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes
+filles,--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux
+cultive,--s'il n'tait pas imprudent de les abandonner aux aspirations
+de leur coeur, au besoin d'aimer, aux perfides conseils de la passion,
+aux appels incessants de la curiosit,--curiosit d'autant plus
+inquite qu'elle sera plus veille. Pour lutter contre l'imprieux
+besoin de se satisfaire, il convient donc de plier les jeunes mes
+l'habitude de se matriser.</p>
+
+<p>Et comme ressort moral, ces dames esthtes proposent la religion de la
+beaut! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, pour donner
+pture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence
+humaine, aussi bien que pour attnuer la scheresse que la science
+smerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans
+toutes les classes de filles et de garons et l'on tende
+l'enseignement tout entier, jusqu'aux tablissements pnitentiaires pour
+les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le got
+et l'amour du beau<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Communication faite au Congrs de la Condition et des Droits
+de la Femme. La <i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que
+celui-ci puisse suffire la jeunesse pour lutter contre les preuves de
+la vie et les faiblesses du coeur? L'tudiant qui prend une matresse,
+le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au
+culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'ducation soit un
+principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du
+devoir, ft-elle appuye de ces affirmations dogmatiques qui
+scandalisent si fort le fminisme radical. Vainement on nous
+reprsentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes
+travaillant cte cte dans une intimit fraternelle, promenant
+gravement, par groupes sympathiques, leurs rveries et leurs mditations
+sous l'oeil des pdagogues attendris, s'exerant vivre en force, en
+grce et en allgresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs
+muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant
+leurs coeurs devant la statue de la Beaut. Tout ce joli paganisme fait
+bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes.
+Mais lorsqu'on redescend aux ralits de la vie, on s'aperoit bien vite
+que cette posie est impuissante faire vivre honntement le commun des
+mortels.</p>
+
+<p>Mme intgrale, l'ducation scientifique ou esthtique ne peut manquer
+d'tre pauvrement ducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan
+fministe, l'tat est charg de la distribuer officiellement et
+imprieusement toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur
+terre un excellent instrument d'ducation: la famille; et dans la
+famille, un tre d'lection qui le sait manier avec une infinie
+dlicatesse: la mre. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats,
+les collges, tous les tablissements religieux ou laques, quels qu'ils
+soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est
+gure d'internat o l'ducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire.
+Trop de parents abandonnent aux matres le soin d'lever leurs enfants,
+trop de mres se dchargent sur l'cole de leurs devoirs de
+surveillance. Et comme si ce n'tait pas assez de cette coupable
+indiffrence, il semble que, depuis un quart de sicle, tous les efforts
+de notre dmocratie tendent affaiblir l'autorit familiale au profit
+de l'autorit sociale.</p>
+
+<p>Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme
+s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte leurs
+prrogatives est une atteinte la libert et la grandeur du pays. Les
+pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mmes de la patrie? Je
+porte la famille franaise, autrefois si simple, si digne, si unie, si
+respectable, un amour dsespr. Je crois fermement que, si elle dcline
+davantage, 'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom franais.
+Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, la sauver des
+oppressions qui se prparent au dehors, et de la dcomposition qui
+l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'branlement dont elle est
+menace par l'effort combin des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.</p>
+
+<a name="l4c3s6" id="l4c3s6"></a>
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Mais nous avons reconnu que la socit est intresse la mise en
+valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de
+mots. L'instruction intgrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop
+difficilement ralisables. Soyons plus modestes et plus pratiques.
+<i>L'instruction complte pour les plus capables et les plus dignes</i>:
+telle est notre formule. Remplacer la mdiocrit bourgeoise, qui
+encombre les collges, par l'lite du peuple, qui mrite d'y accder:
+tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clerg paroissial
+distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui
+lui semblent remarquablement dous, il prend leur instruction sa
+charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'cole au
+sminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos
+professeurs de cette slection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet
+les enfants du peuple qui le mritent par leur intelligence et leurs
+efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense la
+libert des parents, l'ascension des dshrits vers la lumire. largi
+et amlior, le systme des bourses a du bon, condition qu'elles
+soient la rcompense de la valeur et non le prix des recommandations.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de l'limination des petits bourgeois qui languissent
+sur les bancs sans utilit pour personne, tablissons, la fin de
+chaque classe, un examen de passage srieux, prudent, mais dcisif. Et
+afin de couper court l'obstination des parents, ayons le courage
+d'abolir le baccalaurat qui est devenu, peu peu, une sorte de
+sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifi pour
+la vie. Une fois ce titre supprim, il est croire que les enfants de
+la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des
+aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mmes, aprs quelques
+efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou
+commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.</p>
+
+<p>Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme la place qui lui
+convient, encore faut-il qu'il y ait des places prendre. C'est
+pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes
+l'enseignement secondaire nous semble un rve inquitant, qui
+rserverait aux gnrations venir des rveils douloureux et des
+dceptions cruelles. On s'crase dj l'entre de toutes les carrires
+librales; que serait-ce si les femmes se prcipitaient dans la mle?</p>
+
+<p>C'est leur droit, assurment: est-ce leur intrt? Nous aimons croire
+qu'elles hsiteront se fourvoyer dans une impasse, o il y a moins
+d'argent gagner que de risques courir et de privations endurer.
+Que si quelques-unes persistent nous disputer des professions qui
+nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur
+imposer le baccalaurat dont nous aimerions dbarrasser nos garons.
+Et pour tre beau joueur dans la partie qu'elles mnent contre nous, le
+lgislateur ferait galamment d'admettre que le diplme de fin d'tudes,
+institu dans les lyces de jeunes filles, donnera directement accs aux
+cours et aux grades de l'enseignement suprieur. Nous serions assez
+pays de notre gnrosit si, cette brche faite, l'enceinte fortifie
+du baccalaurat pouvait s'crouler tout entire.</p>
+
+<p>En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et
+toujours, c'est que tous les humains ne sauraient prtendre une
+instruction intgrale, synthtique ou encyclopdique, le plus souvent
+irralisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu' une
+bonne ducation, que nous devons recevoir l'cole ou dans la famille.
+En admettant mme, avec M. Fouille, que l'enseignement universel soit
+dans les probabilits idales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui,
+cette condition expresse qu'il soit ducatif et non pas
+instructif<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. Et de plus, cette ducation, renonant aux chimres
+dcevantes de l'intgralit, devra poursuivre seulement des vues
+spciales, c'est--dire favoriser l'closion des vocations naturelles et
+tendre la formation d'individualits distinctes, au lieu de viser
+modeler, ptrir, dresser toutes les intelligences sur un mme type
+uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux
+mmes mthodes, aux mmes programmes, aux mmes disciplines?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> Alfred <span class="sc">Fouille</span>, <i>L'Instruction intgrale</i>. Revue bleue du
+mois d'octobre 1898.</blockquote>
+
+<a name="l4c4" id="l4c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>La coducation des sexes</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La coducation intgrale prconise par la Gauche
+ fministe.--Coducation familiale.--Coducation primaire.</p>
+
+<p> II.--Coducation secondaire.--Le collge mixte des
+ tats-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose.</p>
+
+<p> III.--Ct moral.--Tmoignages contradictoires.--Ce qui est
+ possible en Amrique est-il dsirable en
+ France?--Inconvnients probables.--L'ge ingrat.--Contact
+ prilleux.--Pour et contre la sparation des sexes.</p>
+
+<p> IV.--Cot mental.--Dveloppement ingal de la fille et du
+ garon.--Psychologie du jeune age.--La crise de pubert.</p>
+
+<p> V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et
+ de l'enseignement fminin.--Convient-il de les unifier?--La
+ coducation intgrale est un symbole
+ fministe.--Dclarations significatives.</p>
+
+<p> VI.--Coducation suprieure et professionnelle.--Est-elle
+ une ncessit?--Accession des jeunes filles aux cours des
+ Universits.--Ce qu'il faut en penser.</p>
+</blockquote>
+<a name="l4c4s1" id="l4c4s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Au systme de l'instruction intgrale selon le mode rvolutionnaire,
+devons-nous prfrer le rgime de la coducation des sexes selon la
+mode amricaine? La Gauche fministe semble aussi passionnment prise
+de l'une que de l'autre. Tmoin cette dclaration de Mme Pognon la
+sance de clture du Congrs de 1900; Vous avez vot l'unanimit la
+coducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que
+c'est la premire fois qu'un congrs fministe vote, Paris, la
+coducation, et cela mme sans contestation. Voyez comme nous avons
+march depuis quatre ans<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 12 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>La coducation est-elle donc une si tonnante nouveaut? Pas
+prcisment. La coducation est mme une trs vieille chose. Si nous
+remontons aux premiers temps de l'humanit, nous voyons partout les
+garons et les filles levs en commun dans les tribus et les villages;
+mais personne n'osera, je l'espre, nous prsenter cette coducation
+barbare comme un parfait modle d'ducation. Mieux vaut la coducation
+familiale, dont les ncessits de la vie font une loi tous les hommes.
+Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent cte cte, sous
+l'oeil plus ou moins vigilant des pre et mre. Mais, ici, l'affection
+fraternelle est, tout la fois, un lien qui rapproche les enfants et un
+frein qui les maintient distance respectueuse les uns des autres.
+Encore est-il que, dans les familles d'o la moralit est absente, le
+contact journalier des frres et des soeurs ne va point sans de graves
+dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanit fait donc de la
+coducation sans le savoir.</p>
+
+<p>Bien plus, afin de mnager la bourse des parents et d'allger le budget
+des communes, l'cole enfantine, l'cole maternelle, l'cole primaire,
+runissent souvent les garons et les filles sous la frule d'un mme
+matre. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un trs
+grand nombre d'coles sont mixtes, les communes au-dessous de 500
+habitants ayant la facult de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux
+sexes. La coducation de la premire enfance n'est donc, chez nous,
+qu'une sorte de pis aller, auquel on se rsigne regret pour des
+raisons d'conomie. C'est le rgime des pauvres.</p>
+
+<p>Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste.
+J'admets la coducation du jeune ge,--sans enthousiasme, il est vrai.
+La ncessit l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le
+voisinage des garons est souvent une cause de dissipation pour les
+filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits dmons risquent
+d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en
+tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en
+plaignent. En sparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-tre, et
+l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunment
+s'asseoir sur les mmes bancs et jouer dans la mme cour sans que la
+morale en souffre. A cet ge innocent, comme nous le disait un vieux
+matre d'cole, on songe plus se battre qu' s'embrasser.</p>
+
+<p>Mais convient-il d'tendre la coducation l'enseignement secondaire et
+ l'enseignement suprieur? C'est une autre affaire. Disons tout de
+suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coducation nous
+parat acceptable dans les universits et inadmissible dans les
+collges.</p>
+
+<a name="l4c4s2" id="l4c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Applique aux divers tablissements d'instruction secondaire, la
+coducation ne nous dit rien qui vaille. Les prcdents invoqus en sa
+faveur sont-ils suffisamment dmonstratifs? On nous oppose, avec
+assurance, les rsultats de l'exprience amricaine. De fait, les
+tats-Unis possdent bon nombre de collges o jeunes gens et jeunes
+filles tudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces coles
+mixtes, la coducation est sans inconvnient et la cohabitation sans
+consquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents
+possibles. Les jeunes filles font les mmes tudes et suivent les mmes
+exercices que les jeunes gens. Leur zle d'apprendre et de savoir est
+extrme, parat-il. Et vous n'avez pas ide de la somme indigeste de
+connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en
+comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur
+cache rien, qu'on les claire sur toute chose, qu'on les initie mme aux
+mystres de l'embryologie.</p>
+
+<p>Comment expliquer que l'unit d'enseignement et d'ducation, le
+rapprochement et la frquentation quotidienne des sexes, la satisfaction
+de toutes les curiosits de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en
+tentations et en fautes faciles deviner? Dans son livre <i>Les
+Amricaines chez elles</i>, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle
+aborda devant celles-ci le chapitre des prils que pouvait prsenter le
+systme d'enseignement mixte, elle ne fut pas comprise. Cette placide
+camaraderie des deux sexes tient sans doute la froideur du sang, au
+calme de la race, au juste quilibre du temprament, peut-tre aussi au
+rigorisme des moeurs et la solidit des principes, et encore la
+proccupation de l'avenir, la passion de l'tude, ou, enfin, une
+pruderie conventionnelle, un optimisme hypocrite qui cache le mal au
+lieu de l'avouer.</p>
+
+<p>En tout cas, les partisans de la coducation des sexes triomphent
+bruyamment des rsultats de l'exprience amricaine; et si nous les
+coutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tt possible,
+l'admirable systme de l'ducation mixte. Un homme de lettres
+d'outre-mer, M. Thodore Stanton, crit Mme Marya Cheliga: Si l'on
+pouvait appliquer en France notre systme et lever les deux sexes
+ensemble, ds l'cole primaire jusqu' l'universit inclusivement, en
+passant par l'enseignement secondaire, je suis sr qu'on ferait plus
+pour la Rpublique et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire
+la Chambre et le Snat pendant vingt ans<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. M. Stanton est-il
+srieux ou ironique? Car, aprs tout, ce n'est pas honorer l'ducation
+mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur
+et la fcondit de nos parlementaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 829.</blockquote>
+
+<p>Les faits ont parl, nous dit-on: inclinez-vous.--Mais le langage des
+faits est-il si dcisif qu'on le prtend? Tous ceux qui ont voyag aux
+tats-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites
+scolaires, les pdagogues et les sociologues coducateurs leur ont
+assur, avec une belle unanimit, que le rapprochement des sexes fait
+merveille sur les filles et les garons. Cet accord ne me surprend
+point. Demandez un inventeur ce qu'il pense de son systme: il vous
+rpondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance
+dans le tmoignage des jeunes gens soumis au rgime coducatif. Et
+prcisment, j'ai entendu des fils de la libre Amrique, qui avaient
+fait toutes leurs tudes dans les coles mixtes, se moquer agrablement
+de ces messieurs trs graves venus d'Europe pour faire leur enqute sur
+la coducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les
+impressions les plus touchantes et les rapports les plus logieux. Et
+puis, la coducation ne peut invoquer chez nous, comme prcdent, que
+l'exprience tente Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil
+municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire
+qu'elle n'est pas suffisante.</p>
+
+<p>En outre, la coducation,--comme tous les mots prtentieux qui servent
+d'enseigne un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il
+faut distinguer la coducation, qui suppose l'internat, de la
+coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la premire offre des
+dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se dfendre plus aisment,
+et les tats-Unis ne pratiquent gure que celle-ci. D'autre part, si
+favorable qu'on soit au rapprochement des garons et des filles, on ne
+saurait se dispenser d'admettre que la coducation, ft-elle pousse
+aussi loin que possible, comporte forcment, sous peine de dgnrer en
+promiscuit honteuse, une certaine sparation des sexes. A Cempuis,
+l'orphelinat Prvost, qu'on nous prsente comme une cole modle de
+coducation<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>, comprend deux internats, un pour les garons, un pour
+les filles, avec une cole au milieu o les uns et les autres reoivent
+un enseignement commun. Le mot coducation manque donc de prcision et
+de probit. C'est coinstruction qu'il faudrait dire, la coducation
+n'existant vraiment que dans la famille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> Rapport de Mme Mary Lopold-Lacour. La <i>Fronde</i> du 9
+septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans
+l'internat, la coducation veille en nous bien des scrupules et bien
+des objections.</p>
+
+<a name="l4c4s3" id="l4c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en loges
+pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes
+sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction
+donne en commun tend effacer les traits distinctifs des deux sexes,
+en effminant les garons, en virilisant les filles, ils rpondent, avec
+Mme Emma Pieczynska, que, de l'avis unanime des pdagogues et
+sociologues coducateurs, l'ducation des sexes en commun favorise la
+diffrenciation de leurs gnies, que leur seul rapprochement rvle
+chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective, que, loin
+d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communaut des tudes les
+prcise et les met en relief<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>; qu'en un mot, grce la
+coducation, les filles sont plus femmes et les garons plus hommes. Si,
+maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en
+concurrence ds l'enfance, en les prparant dans les mmes classes aux
+mmes carrires, on risque d'tendre et d'aviver entre eux les rivalits
+et les conflits, certains nous rpondent avec M. Paul Delon, que, dans
+les coles ducatives, les rapports journaliers adoucissent les
+contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre, que les
+garons deviennent moins brusques, moins secs, plus dlicats, plus
+gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins lgres
+d'esprit, moins affectes de niaiseries, moins perdues dans les
+chiffons, bref, que les garons prennent quelque chose de la femme et
+les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la
+diffrenciation des sexes?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> tude prsente au Congrs de Londres, en 1899, sur la
+coducation.</blockquote>
+
+<p>Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorit en
+matire pdagogique, qui nous assure que l'effet de l'ducation en
+commun a t d'inspirer aux jeunes filles amricaines, au lieu d'airs
+pdants et hardis, une modestie, une rserve, une tenue toute fminine,
+sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur
+prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'tudes<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>. Qui croire?
+Car, enfin, ce tmoignage prouverait que la coducation ne fait rien
+perdre aux filles des charmantes qualits de leur sexe. Et pourtant, les
+livres les plus rcents des moralistes en voyage confirment ce que nous
+savions dj par nos relations et nos renseignements personnels,
+savoir que la jeune Amricaine prend, l'heure actuelle, de telles
+liberts d'allure et de langage, que cette extrme indpendance,
+lorsqu'elle n'est pas combattue et corrige par les pre et mre,
+relche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'o il
+faudrait induire que, par l'effet de la coducation, les filles
+d'outre-mer changent les grces de leur sexe contre les hardiesses du
+ntre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> Rapport officiel sur l'instruction l'Exposition de
+Philadelphie.</blockquote>
+
+<p>Ceci nous amne la question la plus grave que soulve la coducation:
+ce rgime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de
+prils pour la moralit?</p>
+
+<p>On nous affirme que garons et filles de tous ges, habitus vivre
+cte cte, ne sont pas plus en danger que les frres et soeurs dans la
+famille. Comme preuve, on allgue ce fait qu' l'orphelinat
+rationaliste de Cempuis, la voix des enfants ayant mme atteint leur
+seizime anne n'a pas encore mu<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>. Tous chantent dans les choeurs
+avec les voix angliques que voudrait l'glise. A quoi Mlle Bonnevial
+ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne
+s'tant jamais vus, ont tt fait de vivre en parfaite confraternit,
+sans aucune sorte de gne sexuelle<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Mais en admettant que la
+puret des voix puisse servir de caution la puret des moeurs, les
+faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop
+mince pour dterminer l'tat donner, en commun aux deux sexes,
+l'enseignement secondaire qu'il distribue chacun d'eux sparment.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> Rapport dj cit de Mme Mary Lopold-Lacour.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Plus srieuse est cette observation de M. Buisson, que la coducation
+veille moins les curiosits inquites: Enfants, ils ne s'tonnent pas
+d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de
+se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve
+rsolu pour l'Amrique, par la transition insensible de l'enfance la
+jeunesse, un des plus graves problmes de l'ducation morale. En
+Amrique, peut-tre; mais en France? Pour tre aussi aimable, le
+commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres
+pays, autres moeurs.</p>
+
+<p>J'en appelle au tmoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau
+livre <i>Outre-Mer</i>: Tous ceux qui ont tudi de prs les jeunes
+Amricains s'accordent dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et
+plus froids encore<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>. Entre eux et nous, l'ardeur du temprament
+n'est pas la mme, l'animalit de la race est diffrente. Quant aux
+jeunes filles de l-bas, leur innocence avertie est comme dflore. M.
+Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: Elles ont la dpravation
+chaste<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> Tome I, pp. 109-110.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Tome I, p. 115.</blockquote>
+
+<p>Le climat et la race peuvent donc autoriser au-del de l'Atlantique des
+frquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'tat des
+moeurs franaises, sans d'assez fcheuses consquences. Nos habitudes
+masculines sont apparemment plus tendres, ou plus imptueuses, ou plus
+inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la
+sensibilit du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du temprament
+latin, il est permis de croire que l'ducation mixte aurait souvent,
+pour nos lycens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne
+les y point exposer.</p>
+
+<p>Sans nier qu'en s'ajoutant une nature plus calme et plus platonique,
+le culte austre de la science puisse tre aux pays d'outre-mer un
+prservatif souverain contre les amourettes de collge et les tentations
+de jeunesse, sans contester mme que ce phnomne soit possible chez
+nous dans les relations de l'lite la plus studieuse des deux sexes,
+nous persistons croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif
+que de vouloir gnraliser en France la coducation amricaine. Sans
+doute, Mme Sverine s'est moque spirituellement de l'effervescence du
+temprament franais. Comment accorder cette effervescence avec la
+dpopulation? N'est-il pas vident que notre race se refroidit,
+puisqu'elle fait moins d'enfants<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>? Par malheur, cette plaisanterie
+facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que
+la loyaut conjugale. La diminution des naissances ne va gure, hlas!
+sans une diminution de la moralit. Si notre race est moins prolifique,
+n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins
+honnte. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que
+de rapprocher les sexes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Dclaration, faite au Congrs de 1900. Voir la <i>Fronde</i> du 9
+septembre.</blockquote>
+
+<p>Prcisment, nous rplique-t-on, la coducation est moralisatrice. Et
+pour le dmontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collge.
+Chacun sait que la plaie de notre enseignement, c'est l'internat. Au
+dernier Congrs de la Gauche fministe, Mme Kergomard, qui sige avec
+distinction au Conseil suprieur de l'Instruction publique, a brod sur
+ce thme une variation nouvelle: Quand les jeunes gens sortent de ces
+botes, o ils sont presque sans air et sans lumire, o la femme
+n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une
+femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher o ils en
+trouvent; et ce qu'ils trouvent est vritablement trs dsolant<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que
+la coducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans
+une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la
+gaiet. Seulement, personne ne pousse la coducation jusque-l. Est-ce
+donc en juxtaposant un internat de filles prs d'un internat de garons
+et en ouvrant de l'un l'autre quelques portes de communication
+minutieusement surveilles, que vous aurez rendu la joie vos
+pensionnaires? Il leur manquera toujours la libert. Pourquoi
+emprisonner les filles, si la rclusion fait tant souffrir les garons?
+Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est--dire supprimer l'internat. Mme
+Kergomard sera de cet avis.</p>
+
+<p>Joignez que, dans un collge mixte, la surveillance est singulirement
+dlicate et complique. Dans la priode intermdiaire qui spare
+l'enseignement primaire de l'enseignement suprieur ou professionnel, se
+placent, pour les garons la crise de pubert, pour les filles la crise
+de nubilit, pour les uns et pour les autres l'ge ingrat. C'est une
+poque critique o la personnalit se complte, l'imagination s'avive,
+le coeur s'meut. Et jusqu' ce que l'individualit sexuelle soit
+forme, prcise, acheve, il faut compter avec l'veil et le trouble
+des sens. En cette priode de transition o l'tre, encore indcis, est
+expos aux sollicitations inquites de la nature, sans avoir la pleine
+conscience de ses actes, ni surtout le sentiment trs net des suites
+qu'ils comportent et des lourdes responsabilits qu'ils engendrent, il
+est sage de le prmunir contre les entranements de l'instinct, il est
+bon de le protger contre les piges tendus par la nature elle-mme
+son ignorance et sa faiblesse.</p>
+
+<p>Je sais bien que ces scrupules et ces prcautions paratront futiles aux
+esprits hardis qui pensent que la sparation des sexes est immorale,
+que l'enseignement unilatral est un pige, une hypocrisie, la
+cause des grands vices. A cela rien rpondre, si ce n'est que
+l'ducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorit de
+polissons rfractaires sa discipline, on compte par millions les
+hommes et les femmes honntes qu'elle a forms depuis des sicles et
+qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes
+gens et toutes les jeunes filles, levs d'aprs les mthodes actuelles,
+sont de pauvres gens sans droiture, sans sincrit, sans vertu, et qu'il
+n'est que la coducation pour redresser leurs dformations mentales,
+pour gurir leurs infirmits morales! Mme Kergomard elle-mme a dclar
+ceci: Il nous faut la coducation pour que les tres soient moraux et
+sachent pourquoi<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>La coducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le
+mariage? On l'a souvent prtendu. En Amrique, la jeune fille <i>se</i>
+marie; en France, on <i>la</i> marie. L-bas, le mariage est affaire
+d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. O est la
+moralit? Et l'on cite cette dclaration du docteur Fairchild, prsident
+du plus ancien et du plus grand collge mixte des tats-Unis: Ce serait
+une chose contre nature si des liaisons qui mnent au mariage ne se
+formaient pas entre nos lves. Ces engagements mutuels pourraient-ils
+tre contracts dans des conditions plus favorables, dans des
+circonstances offrant plus de chance de choix rflchis et, par
+consquent, plus de bonheur dans le mnage<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> Rapport prcit de Mme Mary Lopold-Lacour.</blockquote>
+
+<p>Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons prcoces ont le mariage
+pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire
+que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amrique, le
+cas n'est pas rare de jeunes couples, trs amoureux, maris vingt et
+un ans et dsunis vingt-cinq. L'exprience atteste que, dans tous les
+pays o fleurit la coducation, le divorce svit plus que partout
+ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage
+comme une amourette. Vraiment, la coducation intgrale, avec son
+programme de vie en libert, en joie, en beaut et autres turlutaines,
+ne se comprend gure que dans une socit convertie l'union libre.
+Ceci appelle cela, et rciproquement.</p>
+
+<p>Et ce qui aggrave nos apprhensions, c'est que la coducation, telle que
+ses plus chauds partisans la conoivent, affiche une imprvoyance, une
+tmrit, un relchement extrmes. A ceux qui s'inquitent des contacts
+trop frquents et trop faciles entre les grands garons et les grandes
+filles de l'enseignement secondaire, Mme Sverine rpond, par exemple,
+que ces petites proccupations sont les restes d'une ancestralit et
+d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer. Il
+parat que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous
+avons t. Une grande volution s'est faite dans les cerveaux pendant
+ces trente dernires annes. Nul n'ignore, en effet, que, malgr les
+envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de
+purs esprits. C'est pourquoi Mme Sverine invite tous les instituteurs
+s'affranchir de la basse et ternelle proccupation du sexe qui est la
+plaie que nous portons au flanc. Et cette proccupation est au fond de
+tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et
+d'oublier. Retenons que cette conclusion, anime du plus pur optimisme
+libertaire, fut couverte de bravos prolongs<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> Compte rendu stnographique du Congrs de la Gauche
+fministe. Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>On voit qu'avec de pareilles ides nos enfants seraient bien gards.
+Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges
+libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collges mixtes, les
+blouissements de la science dissiperont les vagues et obscures
+croyances. Plus de mtaphysique, rien que des faits. Aux rvlations de
+la religion on substituera les rvlations de la biologie. Un
+sociologue coducateur nous a affirm, d'un air srieux, que la
+dclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les
+commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche fministe a mis le voeu
+que la loi ne tolre dans aucune cole les affirmations dogmatiques qui
+se rclament de la libert de l'enseignement pour asservir les
+consciences.</p>
+
+<a name="l4c4s4" id="l4c4s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Ainsi entendue, la coducation ne peut qu'effrayer toute me chrtienne.
+Aussi les catholiques n'en veulent point et les libraux n'en veulent
+gure. Ce qui achvera peut-tre d'en dtourner les indcis,--du moins,
+pour la priode intermdiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que
+nous ne voyons pas qu' cet ge, ses avantages intellectuels soient
+mieux fonds que ses prtentions morales. D'o il suivrait que, pour ce
+qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les
+collges mixtes offrent plus d'inconvnients que de profits.</p>
+
+<p>En effet, la coducation, avec un mme programme d'tudes pour les deux
+sexes, est en contradiction avec un fait naturel de premire importance
+qui est le dveloppement ingal de la fille et du garon. C'est ce qu'a
+dmontr, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M.
+Kownacky, dont la ferveur coducative s'est fort attidie la
+rflexion, puisqu'il rpudie le collge mixte aprs l'avoir prconis.
+Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche
+fministe avec impatience et irritation.</p>
+
+<p>C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme,
+au plein panouissement de ses facults. Tous les parents, tous les
+matres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus prcoce
+que celle des garons. Prenez une fillette et un garonnet de huit ans,
+la premire sera presque toujours en avance sur le second. De l, mme
+dans les classes primaires, de srieuses difficults pour faire suivre
+les mmes exercices des enfants ingalement dvelopps. Veut-on des
+exemples et des tmoignages? D'aprs une directrice d'cole maternelle,
+Mlle Lauriol, l'mulation scolaire, l'ambition des premires places, le
+got et la recherche du succs sont plus vifs chez les filles que chez
+les garons<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Leur moi est plus prcocement veill, leur
+amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement
+jalouses de leurs compagnes, plus portes au dpit et l'orgueil, plus
+compliques, plus ruses, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles
+biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles
+mentent mme pour l'amour de l'art<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 135.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 86.</blockquote>
+
+<p>Mais, par-dessus tout, le dsir de briller, d'tonner, l'mulation de
+russir et de triompher, les animent si gnralement que Mgr Dupanloup
+dclare qu'ayant fait, pendant plusieurs annes, le catchisme 150
+garons et 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accuss
+chez celles-ci que chez ceux-l.</p>
+
+<p>Au fond, la petite fille se dveloppe plus tt que le petit garon. Les
+partisans les plus dcids de l'infriorit intellectuelle des femmes
+conviennent de cette antriorit trs gnrale. A galit d'ge et de
+travail, les filles ont plus de pntration, plus de finesse, plus de
+mmoire, plus de facilit, plus de promptitude tout saisir, tout
+apprendre. Rien de plus ais, conclut M. Marion, que de les pousser
+trs vite et trs loin<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>. Mgr Dupanloup abonde en ce sens: Ds cinq
+ou six ans on peut leur parler raison. La prcocit de leur esprit est
+tonnante, souvent redoutable. Tous les pres de famille sont mme de
+constater l'avance norme qu'une fille de seize ans a prise sur ses
+frres ou ses camarades de mme ge, en srieux, en finesse, en esprit
+de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa
+formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable:
+mentalement, la fille est mre avant le garon. Voil dj un obstacle
+la coducation des sexes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 87.</blockquote>
+
+<p>Et ce qui aggrave encore les risques de cette prcocit, c'est qu'elle
+clate subitement. La maturit des filles a la soudainet d'une closion
+spontane. O le garon n'arrive qu' la longue, pas pas, avec une
+progression tranquille et rgulire, la fille s'y lve d'emble. De
+douze seize ans, ces diffrences sont particulirement tranches. Et
+cet panouissement de l'esprit fminin concide avec l'panouissement du
+corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est
+souvent, dix-sept ans, qu'un adolescent frle, gauche, en pleine
+croissance physique et crbrale, la jeune fille du mme ge peut dj
+faire, en la majorit des cas, une charmante pouse et une bonne petite
+maman.</p>
+
+<p>Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point
+sans accidents ou, du moins, sans un trouble gnral, hasardeux pour le
+prsent, dcisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparat dans
+l'adolescente, cette mtamorphose est insparable d'une perturbation de
+tout l'tre, d'un branlement de la sensibilit, d'une secousse nerveuse
+qui exige des mnagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de
+pubert. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont
+ncessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera
+douloureuse. Les mdecins recommandent alors de suspendre le travail de
+tte, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'carter les
+soucis d'tudes, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des
+sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de
+fragilit, de lassitude et d'excitabilit, qui diminuent chez la jeune
+fille la rsistance physique et l'quilibre mental, il faut encore
+repousser l'ducation mixte, dont c'est l'inconvnient d'entraner aux
+mmes programmes et la mme discipline, deux sexes qui diffrent
+profondment par le dveloppement des aptitudes et l'volution des
+forces.</p>
+
+<p>Si enfin le dveloppement des garons est plus tardif, il suit, par une
+revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolonge.
+L'volution de la femme se fait plus vite, mais s'arrte plus tt. Ce
+qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations dsobligeantes:
+La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesure,
+prtend Schopenhauer. Elles sont faites pour commercer avec notre
+folie, et non avec notre raison, dclare son tour Chamfort. Sans
+acquiescer ces impertinences, il est certain qu'au point de vue
+intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne
+tiennent.</p>
+
+<p>Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que
+les hommes, une fracheur et une grce d'esprit, une spontanit
+jaillissante, une vivacit, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne
+pourraient remplir, dans leur plnitude, les fonctions de leur sexe et
+les devoirs augustes de la maternit. Bien qu'il nous dplaise de
+comparer les femmes de grands enfants, ce rapprochement contient
+pourtant cette part de vrit, que le plus grand nombre d'entre elles
+n'a pas plus besoin d'acqurir les talents virils que d'avoir de la
+barbe au menton<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. A chacun sa destine. Pourquoi alors
+imposerait-on aux deux sexes mmes tudes et mmes examens, mme travail
+et mme formation?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>. <i>Psychologie de la femme</i>, p. 63.</blockquote>
+
+<a name="l4c4s5" id="l4c4s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Soumettre l'un et l'autre sexe aux mmes disciplines intellectuelles,
+c'est donc risquer de surmener le garon et de retarder la fille, au
+prjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coducation
+admettent eux-mmes que les rsultats de ce rgime sont favorables aux
+filles, et que les garons ont quelque peine le suivre<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. On ajoute
+bien que l'introduction des filles dans les lyces de garons exercera
+une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'mulation. Mme
+Pieczinska estime mme que cette action stimulante sera surtout
+profitable aux garons qui ont moins de got pour l'tude, moins de
+vivacit d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades
+filles<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. Mais nous persistons croire qu'il est antipdagogique de
+contredire les indications de la nature, d'acclrer, de forcer le
+dveloppement crbral de nos fils en leur donnant pour mules des
+intelligences plus veilles et plus prcoces. Il y a danger d'apparier
+deux forces ingales: ou la plus active se relche, ou la plus faible
+s'puise prmaturment.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> Rapport de M. W. J. Stead sur la coducation en Angleterre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> tude dj cite sur la coducation.</blockquote>
+
+<p>Et puis, dans ces collges mixtes que l'on souhaite de voir entre les
+mains de libres-penseurs trs fministes, dans ces grandes familles o
+les matres s'appliqueront dvelopper la fraternit des sexes, il
+est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les dtestables
+habitudes des bourgeois franais qui, parat-il, exercent leurs fils
+tre plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les
+tyrans de leurs soeurs<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>. On protgera donc fermement la jeune fille
+contre les rudesses du jeune garon. Nos petits hommes devront toujours
+cder: cela est invitable. Et ces demoiselles, habitues voir leurs
+compagnons plier devant leurs volonts (ce qui, n'en dplaise aux dames
+socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu
+peu une ide superbe et fausse de leur rle et de leur condition, au
+risque d'engendrer la longue l'gosme, la vanit, l'esprit d'orgueil
+et de domination, bref, de graves dformations morales.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Dclaration de Mme Renaud: voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<p>Applique aux coles secondaires, la coducation est donc mauvaise pour
+les garons, puisqu'elle tend les constituer, vis--vis de leurs
+compagnes, et en tat d'infriorit dans leurs tudes, et en tat de
+subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles?
+Pas davantage.</p>
+
+<p>Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour
+l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanits sont devenues
+inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, nous
+n'avons pas le droit d'imposer nos fils et moins encore nos filles.
+Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans tre
+parfait, est mieux conu, mieux organis, mieux adapt que celui des
+garons. Ce serait folie de lui substituer les programmes
+encyclopdiques de nos lyces. Rien de plus sot, rien de plus vain que
+d'astreindre toute la jeunesse aux mmes mthodes, aux mmes
+disciplines, aux mmes examens. Il en est des intelligences comme des
+fleurs: elles sont frles ou vivaces, prcoces ou tardives, robustes ou
+dlicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalit ne
+comporte pas les mmes soins. Pourquoi les enrgimenter sous la mme
+frule? L'uniformit comprime et blesse. Il faudrait consulter les gots
+de nos enfants, chercher, veiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de
+les jeter ple-mle dans le mme moule ducateur.</p>
+
+<p>On insiste: Les filles ne pourront jamais arriver au baccalaurat qui
+ouvre toutes les carrires librales.--Qu' cela ne tienne! Si l'on
+s'obstine exiger des jeunes filles ce grade prliminaire (nous
+aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer,
+dans leurs lyces, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles
+qui dsireraient prparer le baccalaurat classique. Pas besoin de
+coducation pour permettre l'lite d'accder, par cette porte basse,
+l'enseignement suprieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours
+la trs grande majorit (je l'espre bien pour elles et pour nous), la
+coducation violerait la loi fondamentale de toute pdagogie, qui est
+l'adaptation des diverses connaissances au rle spcial que la femme est
+destine remplir dans la famille et dans la socit. C'est dans le
+sens de sa nature, et non dans le sens de la ntre, que le sexe fminin
+doit se dvelopper. Ds lors, il serait illogique d'enseigner les mmes
+choses, et dans la mme enceinte, aux filles et aux garons. Ce qui le
+prouve mieux encore, c'est que les congrs fministes rclament
+eux-mmes l'adjonction aux collges et lyces de filles d'un annexe
+comprenant une crche, un atelier familial et une cole mnagre; et
+nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir
+une maison.</p>
+
+<p>Rentrent, par excellence, dans l'enseignement fminin: tout ce qui
+concerne l'hygine de l'enfance et l'conomie domestique, les lois et
+les mthodes d'ducation, la couture, la lingerie, la mdecine usuelle,
+les notions de comptabilit, de cuisine, de floriculture; tout ce qui
+peut apporter au logis l'ordre, la sant, la joie et l'embellissement;
+tout ce qui peut prparer la jeune fille ses fonctions et ses
+devoirs de future mre de famille. D'autant mieux que la femme est
+merveilleusement doue pour les sciences d'observation, et mme pour les
+sciences exprimentales, dont les applications prennent une importance
+croissante en ce qui concerne la salubrit du foyer et la bonne tenue du
+mnage. Les coducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer
+indistinctement toutes ces spcialits nos garons comme nos filles?
+Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris
+devront s'occuper un peu plus des besognes de l'intrieur, surveiller
+le rti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur
+femme<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. Simple habitude prendre, qui ne serait pas, du reste, pour
+beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si
+extraordinaire nouveaut. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le
+rle social des deux sexes tant diffrent, leur prparation la vie ne
+saurait tre la mme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Rapport de Mlle Bonnevial prsent au Congrs de la Condition
+et des Droits de la Femme en 1900.</blockquote>
+
+<p>Rsumons-nous. Je me rsigne la coducation lmentaire du jeune ge;
+j'accepte la coducation des tudes, pour ce qui est de l'enseignement
+suprieur; mais j'estime que, dans la priode moyenne correspondant aux
+tudes secondaires, la coducation est mauvaise, irrationnelle,
+antipdagogique. Loin de moi la pense, d'ailleurs, que nos raisons
+puissent convaincre les fanatiques de la coducation intgrale. Ceux-ci
+les tiennent communment pour de petites barricades d'enfants, pour de
+petits tas de sables, qui n'empcheront pas l'humanit de poursuivre
+sa route.</p>
+
+<p>Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coducation tient si
+fort au coeur des fministes intransigeants? M. Lopold-Lacour, dont les
+crits sont empreints du plus ardent fminisme, vous le dira avec autant
+de franchise que de vigueur: Le sparatisme de l'enseignement, c'est
+l'image mme d'une socit o les deux sexes sont traits ingalement;
+c'est l'humanit coupe en deux ds l'enfance; c'est la guerre des sexes
+perptue, et c'est, de plus, le principe de l'autorit sauvegard dans
+la famille contre la femme rpute infrieure, mise part dans
+l'enseignement, prserve de certains piges, comme si elle tait toute
+faiblesse et fragilit. La coducation est donc, pour le fminisme
+radical, un symbole, c'est--dire la ngation immdiate, ds l'enfance,
+du principe d'autorit dans la famille, la transformation de la famille
+selon les principes de libert, de vritable fraternit humaine. Et ces
+paroles vhmentes furent longuement applaudies au Congrs de 1900.</p>
+
+<p>Renchrissant mme sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard
+s'criait quelques minutes plus tard: Il nous faut la coducation, si
+nous voulons avoir un pays digne de son pass et digne de son avenir, si
+nous voulons tre la grande Rpublique issue de la Rvolution de
+1789<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. C'est trop de lyrisme. Ceux-l penseront comme nous qui
+repoussent la coducation aussi bien dans l'intrt des filles que dans
+l'intrt des garons, convaincus que ce rgime nouveau, n'ayant point
+fait notre pass, ne saurait mieux prparer notre avenir. C'est une
+grave imprudence d'imposer aux deux sexes mmes tudes, mmes examens,
+mmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les poux, toute
+hirarchie, toute primaut, toute autorit, grce quoi la socit
+conjugale deviendrait une sorte de monstre deux ttes o les heurts de
+volont et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre
+rsultat que la msintelligence et d'autre solution que le divorce.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre
+1900.</blockquote>
+
+<a name="l4c4s6" id="l4c4s6"></a>
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Dsarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces
+inconvnients--uniformit des programmes et rapprochements de vie--ne se
+retrouvent que d'une faon trs attnue, dans l'enseignement suprieur?
+A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles,
+la crise de croissance touche sa fin. L'organisme arrive la
+plnitude de son dveloppement. La raison est plus ferme, la conscience
+plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la
+vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses
+responsabilits, la jeunesse des deux sexes peut nouer, l'Universit,
+des relations amicales sans trop de risques, ni trop de dfaillances.</p>
+
+<p>Non que je dconseille aux parents toute espce de surveillance. La
+rgle, que j'tablis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions.
+Mme vingt ans, certaines natures, certains tempraments sont
+incapables de sage libert. Ils n'aspirent la vie que pour en msuser.
+Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer
+telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, laquelle
+l'amour, ce terrible enjleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que
+ce n'est pas en gardant trop svrement la jeunesse, qu'on lui apprend
+toujours se dfendre d'autrui et de soi-mme.</p>
+
+<p>Et puis, la sparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement
+primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement
+suprieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes.
+Infirmiers et infirmires reoivent en commun les mmes leons. L'cole
+des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universits
+pour demoiselles? On pourrait, la rigueur, en faire les frais, si le
+nombre des tudiantes en valait la peine. On vient d'instituer Londres
+une Facult de mdecine pour les jeunes filles; et il est prvoir que
+cette cration se dveloppera rapidement. Dans ces derniers temps, prs
+de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universits anglaises:
+300 Oxford, 400 Cambridge, 500 Londres.</p>
+
+<p>Que cette fivre soit imiter, c'est une autre affaire. Montaigne
+disait aux mres de son temps: Il ne faut qu'veiller un peu et
+rchauffer les facults qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par
+curiosit, avoir part aux livres, la posie est un amusement propre
+leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodits de l'histoire.
+Mais quand je les vois attaches la rhtorique, la judiciaire, la
+logique et semblables drogueries si vaines et inutiles leur besoin,
+j'entre en crainte. Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille
+d'aujourd'hui devant tre plus instruite que la jeune fille d'autrefois,
+et les difficults croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui
+offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens
+d'existence, notre gouvernement s'est dcid en faveur de la coducation
+universitaire, moins par passion que par ncessit. Reculant devant la
+fondation d'coles suprieures affectes spcialement aux
+tudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la
+cration d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles
+l'accs de l'cole de mdecine et de l'cole de droit, de la Facult des
+lettres et de la Facult des sciences. On ne saurait tre plus
+hospitalier.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement suprieur sont accessibles
+au sexe fminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et
+conqurir tous nos grades acadmiques, depuis le baccalaurat jusqu'
+l'agrgation. Et par une consquence naturelle, la loi du 27 fvrier
+1880 a reconnu aux femmes charges d'une haute fonction d'enseignement
+le droit d'lectorat et d'ligibilit au Conseil suprieur de
+l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a
+octroy aux institutrices les mmes prrogatives de vote et de
+reprsentation aux Conseils dpartementaux de l'Instruction primaire.</p>
+
+<p>En France, donc, l'mancipation scolaire des femmes est peu prs
+ralise. Est-ce une victoire trs mritoire pour le sexe fminin? Non.
+L'assaut livr aux coles, Facults et autres prtendues forteresses de
+la science, n'a enfonc que des portes ouvertes. En ralit, jamais nos
+Universits n'ont empch les profanes de se glisser dans le sanctuaire.
+Nulle part leur enseignement n'tait clandestin. La science est voue
+la publicit. Elle n'aime ni le mystre ni le privilge. C'est un
+prjug de croire que nos professeurs poussent le verrou derrire leurs
+initis et enseignent huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites
+et les gestes de la haute culture, un petit nombre de fervents
+agenouills dvotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes,
+ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont branles
+pour emporter la citadelle, elles se sont aperues avec stupfaction que
+les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement,
+pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.</p>
+
+<p>D'abord, quelques femmes sont entres, timidement. Puis, en frquentant
+nos amphithtres, elles n'ont pas tard faire cette autre dcouverte,
+qu'il n'est pas trs difficile de s'lever la taille d'un bachelier,
+d'un licenci ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune
+fille bien doue est capable d'escalader les hauteurs o, juchs sur
+leurs diplmes, les petits camarades planaient ddaigneusement sur la
+platitude fminine. Mon avis (je le rpte avec intention) est qu'on a
+trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que,
+rationnellement parlant, la capacit moyenne des femmes vaut la capacit
+moyenne des hommes.</p>
+
+<p>N'y a-t-il point cependant quelque inconvnient convier la jeunesse
+des deux sexes au mme enseignement suprieur ou professionnel? De bons
+esprits s'obstinent voir en cette communaut de vie intellectuelle
+plus de dangers que de profits. Mais n'exagrons rien. Il est possible
+que, si consum d'amour que soit le coeur de nos tudiants pour les
+belles-lettres, la procdure ou les mathmatiques, le voisinage
+quotidien d'tudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque
+distraction leurs tudes ou refroidisse mme leur passion pour le Code
+ou la philosophie. Seulement, on oublie que les tudiantes peuvent tre
+laides, que ce fait regrettable est d'une constatation frquente, qu'il
+n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entranes aux
+spculations viriles, veillent l'ide d'un demi-homme sans grce et
+sans beaut,--auquel cas, il faudrait reconnatre que leur frquentation
+serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un
+prcieux antidote. Rappelons mme que l'introduction de cet
+lment--inoffensif--dans nos coles officielles et l'mulation qui en
+rsultera, contribueront peut-tre secouer la torpeur de notre
+clientle masculine et relever le niveau des tudes et des examens.</p>
+
+<p>Et puis, le travail est un drivatif et la science un rfrigrant.
+Ouvrons donc largement nos Palais universitaires au public fminin; et
+il est esprer que, parmi les tudiantes, beaucoup useront de cette
+permission, surtout parmi les plus ges, pour travailler avec
+application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce
+lieu de perdition sans tre chaperonnes par leurs mres ou leurs
+gouvernantes, o sera le mal? Les amphithtres deviendront d'agrables
+salles de spectacle; les cours serviront de prtexte des runions de
+famille. Cela s'est vu jadis la Sorbonne.</p>
+
+<p>Que si mme le temple de la science se transforme, de certaines
+heures, en salon de conversation pour les dames du monde o l'on
+s'ennuie, nos tudiants auraient grand tort de s'en indigner comme
+d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amneront
+leurs filles aux cours, poursuivissent un but minemment humain et que
+l'instruction suprieure leur ft un simple prtexte pour exhiber leur
+aimable progniture en un lieu o s'assemble un grand nombre de jeunes
+gens marier. Voyez-vous l'Universit transforme en office
+matrimonial? Quel rle charmant! On raconte que l'Universit de Berlin a
+eu la mauvaise grce de s'en mouvoir et que, pour faire droit aux
+rclamations des tudiants, elle a dcid, en 1898, de procder
+svrement au contrle des dames. Prcaution irritante et vaine!
+Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brle de se
+marier d'une jeune fille qui brle de s'instruire?</p>
+
+<p>Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de
+prsider aux examens et aux fianailles de ses lves? Nous faisons donc
+des voeux pour que les tudes de droit ou de mdecine se terminent
+souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'cole
+mixte d'enseignement suprieur ou professionnel devienne une ppinire
+de savants et heureux mnages. Mais nous verrons, hlas! que le mariage
+n'est pas prcisment en faveur auprs des femmes nouvelles.</p>
+
+<p>En attendant, la perspective d'atteindre tous nos grades littraires
+et scientifiques embrase peu peu d'une noble ardeur toutes celles qui
+ambitionnent le double qualificatif de femmes savantes et de femmes
+libres. Nos Universits commencent se peupler d'tudiantes qui
+aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) toutes les licences. Nos
+grandes coles produisent dj des bachelires et des doctoresses. Les
+femmes mdecins croissent en nombre et en autorit. Et croyez-vous qu'il
+n'y aurait pas plus de jeunes filles faire leur droit, si la loi
+franaise les autorisait instrumenter comme elle les a autorises
+plaider? On peut donc se demander si la France est appele devenir,
+comme l'Amrique, une vaste garonnire, et s'il faut s'en dsoler ou
+s'en rjouir.</p>
+
+<a name="l4c5" id="l4c5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Les conflits de l'esprit et du coeur</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Dangers d'une instruction inconsidre.--La facult de
+ comprendre et la facult d'aimer.--L'intellectualisme
+ fminin et le mariage.</p>
+
+<p> II.--La femme savante et les soins du mnage et du
+ foyer.--Adieu la bonne et simple mnagre!</p>
+
+<p> III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le
+ divorce des sexes.--Clubs de femmes.--Point de
+ sparatisme!--Ce que l'individualisme des sexes ferait
+ perdre a l'homme et a la femme.</p>
+
+<p> IV.--L'mancipation intellectuelle et la
+ maternit.--Instruction et dpopulation.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Sans vouloir de l'instruction intgrale comme but ni de l'enseignement
+mixte comme moyen, nous persistons croire que la culture fminine doit
+tre largie et amliore. C'est une ncessit qui rsulte de
+l'exhaussement gnral du niveau des esprits et de l'extension
+croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'lvation
+intellectuelle de la femme ne puisse se rsoudre en graves prjudices
+pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirige. Il
+n'appartient qu' un petit nombre d'lus d'entretenir,--et d'accrotre,
+s'il est possible,--la flamme sacre qui claire le monde. Les humains
+doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir
+honntement et utilement. D'o il suit que la culture de l'esprit n'est
+pas un but, mais un moyen. Tout savant mme qui a l'me haute et large,
+ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes
+qui la rechercheraient dans cet esprit troit et exclusif, ne
+tarderaient pas en souffrir. Et c'est mettre en lumire les dommages
+possibles de cette avidit prilleuse que nous devons maintenant nous
+appliquer avec franchise.</p>
+
+<a name="l4c5s1" id="l4c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les fministes se plaisent nous reprsenter les poux de l'avenir
+galement instruits, travaillant en coopration quelque oeuvre de
+style ou d'rudition, traduisant un texte hbreu, grec ou latin, sous la
+douce clart de la mme lampe, associant leurs recherches ou leur
+imagination et signant le mme livre de leurs deux noms runis. L'idylle
+est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour
+l'amour de l'hbreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse
+se chamailler <i>unguibus et rostro</i>, il est permis de conjecturer qu'en
+ce temps-l les mnages se moqueront de l'antiquit et ne feront oeuvre
+de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en tandem de
+famille.</p>
+
+<p>Mais nous avons de plus graves apprhensions formuler. Et d'abord,
+n'est-il pas craindre que l'intellectualit de la jeune fille--si elle
+est cultive avec passion, avec excs,--se dveloppe au dtriment de la
+tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette
+prvision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous
+assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universits
+d'Amrique, que le flirt lui-mme n'y rsiste pas. D'aprs plus d'un
+tmoin, les femmes amricaines, instruites et lettres, ne sont pas
+exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point
+sans une certaine froideur, sans une certaine scheresse qui, la
+longue, dcouronnerait la femme de sa grce mue et de sa sensibilit
+attendrie?</p>
+
+<p>Mme Bentzon, qui nous a fait connatre les Amricaines chez elles,
+nous dcrit finement ces petits phalanstres, comme il en existe New
+York, forms exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlvent leur
+milieu naturel de prtendues obsessions philanthropiques et des
+aspirations trs vagues vers une plus haute fminit, le tout tay par
+certains rves creux d'entreprise personnelle et par la curiosit de
+vivre en garon. Vivre en garon, voil bien la proccupation scrte
+du fminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une
+force libre, une nergie spontane, se suffisant elle-mme, repoussant
+la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa trs chre
+indpendance, devant un clibat farouche et austre.</p>
+
+<p>Et puis, pour des mes littraires et des natures thres, les choses
+de l'amour sont si grossires! On se mariera donc le moins possible,
+afin d'loigner de sa vie les vulgarits dplaisantes. Est-ce donc chose
+si dlicate et si releve que de faire des enfants? Et comment y russir
+sans subir le contact avilissant des hommes? Pouss trop loin,
+l'intellectualisme fminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite
+qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reut d'une amie
+cette confidence: Il n'y a pas se le dissimuler, mesure que
+s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se
+marier; en fait de conqutes, elles visent l'indpendance. Pourtant
+l'humanit a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que
+le fminisme nous promet foison des docteurs, des avocats, des
+mdecins, des hellnistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde
+que dj l'offre dpasse la demande!</p>
+
+<p>A tout le moins, l'mancipation intellectuelle de la femme semble
+impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-l se trompent qui
+pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanit se ralisera par
+l'galit absolue des deux sexes. A devenir trop semblable nous, la
+femme risque de se dtourner de l'homme, et l'homme de se dtacher de la
+femme. Chez l'un et chez l'autre, des tudes trop absorbantes
+aboutiraient une dsaffection rciproque. Une femme lettre, sachant
+le grec et le latin, une savante prise de dcouvertes, qui ne voit rien
+au-del de la perfection du savoir et de l'affinement du sens
+intellectuel, n'est pas seulement expose rompre avec les habitudes de
+son sexe, mais sortir de l'humanit mme. Refroidie vis--vis de
+l'homme, il est possible qu'elle en vienne ce point d'abstraction
+strile de le considrer seulement comme un simple collgue, comme un
+condisciple ou un confrre.</p>
+
+<p>Tout cela promet nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il
+est difficile d'touffer en soi la nature, comme l'admiration est
+toujours, mme chez les femmes instruites, une dviation du besoin
+d'aimer, ils verront peut-tre, avec les progrs de l'instruction
+fminine, des vierges lettres ou savantes s'prendre de leurs matres
+par inclination ou par vanit. Il en rsultera des unions trs
+spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des ges, car les
+doctoresses de l'avenir pouseront moins l'homme que le savant. A force
+de vivre dans la frquentation des philosophes, des chimistes, des
+grammairiens ou des conomistes, elles se prendront rver, dans le
+mystre des nuits d't, des Berthelot, des Gaston Pris et des
+Leroy-Baulieu de ce temps-l. Srement les jeunes filles du XXIe sicle
+seront moins proches de la nature que leurs anes du XXe, qui s'en
+loignent dj tous les jours.</p>
+
+<p>Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionns par
+l'ge des poux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce
+qui se passe au thtre: un auteur met en scne un jeune homme de
+vingt-cinq ans et un vieillard de soixante galement amoureux d'une mme
+jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hsitent
+gure: ils sont pour le sexagnaire. Nos critiques dramatiques ont
+relev plus d'une fois ce singulier tat d'me. Qu'une demoiselle soit
+aime par un homme sur le retour, riche et distingu, et qu'elle lui
+prfre un jeune homme honnte, rustique et pauvre, c'est ce que le
+public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: Cette petite dinde serait bien
+plus heureuse avec son vieillard<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>! Et notez qu'un sexagnaire
+amoureux et excit au thtre la rise de nos grands-pres. Et le voil
+maintenant transform par l'opinion dite claire en personnage
+sympathique! C'est un fait: nous nous loignons de la nature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> mile <span class="sc">Faguet</span>. Feuilleton du <i>Journal des Dbats</i> du 18
+janvier 1897.</blockquote>
+
+<p>Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact
+familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains,
+qu'elle ne songe pas rompre tout fait avec le sexe masculin: il faut
+bien assurer la survivance de l'espce et l'avenir de la race. Mais,
+tenant sans doute pour affligeant d'tre contrainte de temps en temps
+recourir nos bons offices, elle subordonne expressment les faiblesses
+du sentiment l'amour de l'indpendance et la conscience de sa
+dignit. Son esprit ne fait son coeur qu'une concession: elle ne
+s'interdit point d'aimer ceux qui le mriteront par leur valeur morale
+et intellectuelle. Cette fire dclaration d'une congressiste de 1896
+est videmment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais
+voil, du mme coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les
+classes) condamns au clibat.</p>
+
+<a name="l4c5s2" id="l4c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit
+tout fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive
+de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilit,
+qui, en aggravant l'effort crbral, risque de refroidir les sources de
+l'motion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur.
+Mais, mesure que l'intellectualisme touffera le sens commun, il est
+plus craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes
+les conditions, une rpulsion croissante pour les besognes manuelles de
+la famille; d'autant plus que, pour la conqurir leurs doctrines, les
+coles rvolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant
+ses aspirations d'indpendance, s'engagent, par une surenchre de
+promesses stupfiantes, l'affranchir des soucis mesquins de son
+intrieur.</p>
+
+<p>Comment ne coterait-il pas une femme, qu'obsde la proccupation de
+cultiver son me et de perfectionner son moi, de mettre la main au
+mnage et la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses
+enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, leves ainsi
+que des garons, ne ddaigneraient-elles pas l'art, si apprciable
+pourtant, de soigner et d'orner leur intrieur et leur personne? Comment
+ces cratures, trs compliques et trs artificielles, ne
+s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la
+prparation d'un plat sucr?</p>
+
+<p>On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive son
+foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'vidence qu'une
+femme tire quatre pingles ne saurait, sans risquer de se tacher,
+mettre le pied dans sa cuisine. Trop lgante chez elle ou trop rpandue
+au dehors, il est prvoir qu'elle ngligera plus ou moins son mnage.
+Mais, avec nos demoiselles brevetes ou mancipes, cet absentisme ne
+fera que s'tendre et empirer. Ce qu'elles feront manger leurs maris
+de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a
+pass tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si
+les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de
+mme pour l'espce si prcieuse des matresses de maison habiles
+prserver leur intrieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand
+profit du pre et des enfants!</p>
+
+<p>Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de
+l'esprit, ne rende la femme indiffrente aux petits soins qui
+embellissent et gaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus
+grave--aux mouvements naturels et spontans du coeur, qui sont le
+principe de son dvouement et le charme de son sexe. Pourquoi, ds lors,
+l'amour lui-mme, qui est le lien de l'humanit, n'y perdrait-il point
+de sa force et de sa chaleur? Certains le prvoient et s'en rjouissent.
+Grce aux progrs de l'instruction fminine, les hommes, selon Mme
+Clmence Robert, se sont aviss subitement d'un sentiment nouveau; ils
+ont enrichi leur me d'une jouissance ignore jusqu' nos jours:
+l'amiti d'une femme<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. Il ne faudrait pourtant pas que cette amiti
+fasse tort l'amour!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme.</i> Revue encyclopdique du 28
+novembre 1896, p. 840.</blockquote>
+
+<p>Mais aprs tout, ce sentiment divin court-il de si srieux dangers?
+Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades:
+s'imaginent-elles que les hommes partageront les mmes vues calmes,
+neutres et froides? Lors mme que la femme la plus vivante russirait
+ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de
+spiritualit,--il est invitable qu' un moment donn, l'homme le plus
+sage ne pourra s'empcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons
+esprer, d'ailleurs, que le fminisme ne changera point la nature, mais,
+bien au contraire, que les lois de la nature djoueront les outrances du
+fminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intrt mme de ce mouvement o
+l'extravagance se mle si souvent la vrit, nous nous obstinons
+sparer l'ivraie du bon grain.</p>
+
+<a name="l4c5s3" id="l4c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Que l'intellectualit de la femme se dveloppe au dtriment de la
+tendresse, et l'amiti au prjudice de l'amour, et le got de
+l'indpendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du
+dvouement au mnage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de
+mariages et plus de vieilles filles. Le clibat n'est-il pas en faveur
+auprs de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionne
+de la vrit et le culte des choses de l'esprit s'accommodent
+difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la
+maternit. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science
+absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui
+faire oublier et ddaigner l'homme. Puissent donc les mariages de
+convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine!
+Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.</p>
+
+<p>Ce qui n'empchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'tre
+nombreuses. Et ces vierges laques seront-elles toujours des vierges
+fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanit de leur savoir et en
+prendront prtexte pour protester contre le mariage et mme contre
+l'utilit du mle, ne forment jamais qu'une minorit plus tapageuse
+qu'imposante. Nanmoins le fminisme avanc travaille, en conscience,
+propager chez les femmes instruites une misanthropie ddaigneuse, dont
+il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptmes et les moyens
+d'action.</p>
+
+<p>Voici d'abord une proposition mise par certaines personnalits
+fministes dans le but de relever devant l'opinion le clibat fminin.
+Pourquoi dit-on certaines femmes: Madame, et d'autres:
+Mademoiselle, suivant qu'elles sont maries ou non? Faisons-nous une
+diffrence entre le mari, le veuf ou le clibataire? On lui donne du
+Monsieur! dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement
+toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: Madame? Il parat
+que cette petite rforme ferait avancer d'un grand pas l'mancipation
+des demoiselles<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles,
+on doit leur rappeler que rien n'est plus malais que de changer une
+habitude sociale. Beaucoup de parents hsiteront dcerner leur
+hritire en qute d'un mari une appellation aussi vnrable. Et pour
+cause! La fille est, par dfinition, en possession d'une intgrit
+physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave
+diffrence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-l) a introduit
+dans le langage courant des vocables spciaux auxquels l'humanit ne
+renoncera pas facilement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du jeudi 13 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Autre signe des temps dont la gravit saute aux yeux: parmi les
+nouveauts qui ont soulev le plus d'tonnement, de moquerie et de
+protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et
+florissants Londres et aux tats-Unis. Paris a le sien, fond, rue
+Duperr, par MMmes de Marsy. C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au
+cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les
+enfants: telle sera l'intimit familiale de l'avenir.</p>
+
+<p>Il est incontestable que ces sparations de corps intermittentes ne
+semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de
+mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la frquentation
+quotidienne des cercles plus ou moins littraires? Que d'excentricits
+cette vie mle favorise: cigarette, billard, apritif et autres
+affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous
+l'imaginons studieux et austre, le club nous fait songer, malgr nous,
+ une runion de bas-bleus lorgnons, les yeux rougis et lasss dans
+les lectures tardives, la tte congestionne de science et de
+littrature, sans tournure, sans grce, sans lgance, sortes d'tres
+hybrides qui ont cess d'tre femmes sans tre devenus des hommes.</p>
+
+<p>Il parat cependant, d'aprs les relations les plus dignes de foi, que
+ces clubs de femmes fonctionnent aux tats-Unis le plus correctement du
+monde, qu'ils respirent toute la respectabilit anglo-saxonne, et
+qu'aprs les soucis et les tracas d'une journe d'affaires, c'est une
+joie pour le mari de dner en tte--tte avec une femme qui a crm
+pour lui les journaux et les revues, feuillet les livres la mode et
+recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distingue
+appelle le reportage conjugal<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Mme <span class="sc">Dronsard</span>. Le <i>Correspondant</i>, du 25 septembre 1896, p.
+1091.</blockquote>
+
+<p>Il y a un revers, hlas! cette jolie mdaille. Ce que la femme
+nouvelle recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes,
+une socit sans mles, une assemble sans matres. Et cette innovation
+est la marque d'un individualisme regrettable et le prlude d'une
+division fcheuse. Elle obissait cet gosme sparatiste, cette
+Amricaine qui dclarait M. Paul Bourget d'un ton dcisif: Nous
+tenons briller pour notre propre compte!</p>
+
+<p>Comme si nos matresses de maison ne rgnaient point dans leur salon!
+A carter les hommes de leurs runions, ces dames pourront apprendre
+discourir, prorer, mme plaider les plus mauvaises causes; en
+revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez
+nous, la conversation, qui, hlas! languit et se meurt, est la grce,
+souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient
+admis leur donner la rplique. Il en va de la causerie, qui est la
+lumire des salons, comme de l'lectricit qui, pour jaillir en clair,
+suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la
+conversation devient aisment vide ou banale. Qu'un homme intelligent
+s'y mle, et elle s'avive, se relve, s'chauffe. J'en appelle
+l'exprience des dames.</p>
+
+<p>Faut-il rappeler que le flirt lui-mme, malgr sa provenance amricaine,
+et ses libres allures, ne trouve point grce devant le fminisme
+intransigeant? On ne voit plus l qu'un amusement d'enfant, qui ne
+saurait convenir des femmes verses dans les hautes tudes et rompues
+aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rvent de
+chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intresser ces escarmouches
+spirituelles, cette bataille de fleurs, ce duel de salon entre gens
+d'esprit, o le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les
+coups de langue et les coups d'ventail?</p>
+
+<p>Il convient pourtant que les qualits propres chaque sexe se joignent
+et se marient aux qualits inverses, si l'on veut qu'elles ne se
+tournent point en dfauts. N'est-il pas craindre que, sans le contact
+des hommes, la sensibilit des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise
+ou s'exaspre en susceptibilit pointilleuse et maladive? Mme en
+admettant que l'homme ait, par dfinition, l'avantage de l'nergie et le
+mrite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce
+dlicat avec les femmes corriger sa rudesse, temprer ses
+emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu
+nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les
+vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se compltant
+les unes par les autres. Ne sparons pas ce qui doit tre, par un
+dessein visible de la nature, incessamment uni et combin.</p>
+
+<p>Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles
+manires! Il n'est que temps: nous perdons le got des nuances, de la
+finesse et de la mesure. La rudesse dmocratique tend chasser la
+galanterie franaise de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus
+badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce duret? est-ce sottise?
+Le coeur est-il moins dlicat, ou l'esprit moins affin? Le got du bien
+dire, l'ironie lgre et rieuse, cette hardiesse simple et aise qui ne
+dpasse jamais l'extrme limite des liberts permises, cette bonne grce
+qui a t jusqu' nos jours dans les usages de notre socit et dans les
+traditions mme de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend
+plus demi-mot. C'est croire que nous ne sommes plus assez bien
+levs pour nous plaire aux intentions, aux dlicatesses, aux lgances
+du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons
+vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudits et aux
+inconvenances de la triste littrature dont nous nous repaissons depuis
+un quart de sicle. Qui donc nous gurira de cette dpravation du got
+et de la politesse, sinon la retenue et la grce des femmes?</p>
+
+<p>Et c'est au moment mme o les douces et belles manires s'en vont, que
+des femmes systmatiques se plaisent provoquer le divorce des sexes,
+diviser la socit en deux camps ennemis,--ct des dames, ct des
+hommes,--en soufflant ces deux moitis de l'humanit un individualisme
+de plus en plus ombrageux et ferm! La plupart des associations
+fministes marquent un esprit d'exclusion et de sparatisme; elles ont
+une tendance refuser tout pouvoir l'lment masculin. Les clubs
+isols en sont une curieuse manifestation. Non moins intolrante que
+l'abeille, la socit fministe de l'avenir a quelque chance de
+ressembler une ruche hostile aux mles, sans qu'on puisse augurer
+qu'on y fera d'aussi bonne besogne.</p>
+
+<p>Mais vouloir mettre l'homme la porte de leurs runions, repousser
+ses offres de tutelle et de protection, le traiter en gal, en
+adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'tre prises au mot. Nous
+avons entendu, dans un congrs fministe, une aptre imprudente nous
+renvoyer avec mpris cette forme de dfrence protectrice et tendre,
+qu'on appelle encore la vieille galanterie franaise. Eh bien! soit!
+Puisque ces dames ne veulent plus de nos gards et de notre respect,
+elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la
+leon est dure. Elles seraient mal venues s'en plaindre: les moeurs
+venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des ddains et des
+prtentions extravagantes du sexe faible, lorsque le fminisme, force
+d'exigences et de maladresses, aura fatigu la patience et la
+longanimit des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mles
+prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?</p>
+
+<a name="l4c5s4" id="l4c5s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>L'mancipation intellectuelle de la femme pousse outrance soulve un
+dernier grief, et l'on trouvera peut-tre que c'est le plus grave. En
+admettant que l'rudition fminine soit, un jour ou l'autre, la mode,
+et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des
+demoiselles gniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage
+ne coupera point court ces sottes vanits,--on doit se demander avec
+apprhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au
+mariage, nous feront la grce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le
+voudront-elles? La question de la maternit des femmes savantes est
+digne de proccuper ceux qui ont coeur l'avenir de la race. Or, les
+femmes de grand esprit sont souvent striles; tel point qu'on se
+demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificit.</p>
+
+<p>On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni
+intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rles. Cela est
+si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une relle puissance
+crbrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrtan, un
+homme cach. Les femmes de talent ne sont pas rares qui prsentent des
+caractres virils. Celles-l sont, au pied de la lettre, de vritables
+confrres; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a
+dit de son ct: Il n'y a pas de femmes de gnie; lorsqu'elles sont des
+gnies elles sont des hommes.</p>
+
+<p>Les hautes tudes exigeant une dpense de force nerveuse, un effort de
+tte, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les
+ressorts de l'tre pensant, il semble bien que la gnralit du sexe
+fminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la
+production intellectuelle, sans porter prjudice la reproduction de
+l'espce. Dou, au contraire, d'une nergie plus rsistante, pourvu d'un
+organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose
+d'une rserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent
+d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus
+avant la recherche intellectuelle et la pntration scientifique, sans
+d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perptuit de
+la famille.</p>
+
+<p>L'exprience des tats-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus
+autorises y attribuent dj la dcroissance progressive de la natalit
+ la culture excessive ou prmature de l'intellectualit des femmes.
+Par exemple, le docteur Cyrus Edson, commissaire de sant de l'tat de
+New-York, dclare expressment que l'Amricaine dgnre: parce que,
+durant les annes d'adolescence, sans souci des indications et des
+exigences de la nature, on surmne les forces mentales de la jeune
+fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir
+ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus tre mre.
+Impuissance physique ou aberration mentale, voil donc o conduit le
+ftichisme des grades et des diplmes. Et qu'il est gai de vivre avec
+des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prvient charitablement:
+Une jeune Amricaine, leve comme nous sommes fiers de l'lever, se
+marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un
+enfant, deux au plus; puis elle devient mconnaissable, irritable, un
+fardeau pour son mari et pour elle-mme: c'est une malade qui ne gurira
+jamais<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer plus d'une
+Franaise?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> Cit par Mme Dronsart dans le <i>Correspondant</i> du 10 octobre
+1896, p. 137.</blockquote>
+
+<p>Ds lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte M. Fouille: Une
+force et une dpense d'intelligence qui, si elles taient gnrales
+parmi les femmes d'une socit, amneraient la disparition de cette
+socit mme, doivent tre considres comme une atteinte aux fonctions
+naturelles du sexe<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>. Gardons-nous donc de dvelopper tort et
+travers l'instruction fminine: la maternit en souffrirait. Certes, il
+est dsirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes
+les lumires utiles; mais veillons ne point l'encombrer d'une
+rudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la prparant aux
+professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe,
+elle ne soit dtourne de son rle familial, de ses fonctions
+domestiques, c'est--dire de sa vocation d'pouse et de mre. Que si la
+fivre de l'instruction intgrale doit mousser sa sensibilit,
+desscher son coeur, tarir l'hritage de dvouement et d'amour qu'elle
+tient de ses aeules; que si, la concurrence individuelle l'entranant
+hors de ses fonctions traditionnelles dans la mle brutale des
+gosmes, elle oublie peu peu sa maison, son mari, ses enfants, pour
+ne songer qu' elle-mme, on verra bientt la moralit faiblir, l'amour
+se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des
+bonnes moeurs: quand elle dchoit, tout s'croule avec elle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Alfred <span class="sc">Fouille</span>, <i>La Psychologie des sexes</i>. Revue des
+Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.</blockquote>
+
+<a name="l4c6" id="l4c6"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>Les infortunes de la femme savante</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--L'instruction et ses dbouchs insuffisants.--Mcomptes
+ et dceptions.</p>
+
+<p> II.--Surmenage crbral et dbilit physique.--Ingalit
+ des forces de l'homme et de la femme.</p>
+
+<p> III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les pines de
+ la science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la
+ vertu.</p>
+</blockquote>
+<a name="l4c6s1" id="l4c6s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>L'lvation spirituelle du sexe fminin poursuivie avec excs ne serait
+pas seulement dommageable l'homme, la famille et la socit: la
+femme elle-mme serait la premire en ptir, si elle n'a pas, comme
+nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout
+la force physique, indispensables pour en profiter.</p>
+
+<p>On nous sait partisan d'une plus srieuse et plus complte instruction
+des femmes; on nous sait convaincu que ce dveloppement de culture est
+susceptible de se rsoudre en lumires et en bienfaits pour l'humanit
+tout entire. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard
+ces acquisitions intellectuelles devaient dtourner la femme de son rle
+naturel, ou nuire sa sant, ou compromettre sa dignit, sa moralit,
+sa personnalit, nous n'hsiterions pas dclarer que le progrs, plus
+apparent que rel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour
+elle-mme et pour tout le monde. Quiconque tudie le problme de
+l'expansion intellectuelle du sexe fminin, doit s'appliquer
+scrupuleusement viter ces cueils. Ils ne paratront pas imaginaires
+ qui voudra bien y rflchir.</p>
+
+<p>A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent penser qu'il est
+impossible de remonter le courant fministe; mais les gens prudents
+doivent s'opposer ce qu'il submerge ou emporte les fondements
+essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver
+et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu' multiplier
+les tudes, les examens, les diplmes et finalement les proccupations
+et les fatigues, elle ne multiplie pas ncessairement ses chances
+d'amlioration, de succs et d'enrichissement. Le fminisme a ceci
+d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des
+jeunes filles le mirage d'esprances et d'ambitions dcevantes qui, en
+les dtournant des mtiers manuels o elles auraient trouv peut-tre
+exercer plus profitablement la finesse de leur got et la dlicatesse de
+leur main, grossissent d'autant l'arme dj trop nombreuse des
+dclasses.</p>
+
+<p>A quoi sert de distribuer profusion les brevets d'institutrices sans
+place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Franaises
+aillent en masse au collge et l'Universit: elles n'auront fait, sous
+prtexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les
+moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien qui ne
+peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientle
+et les diplmes sans occupation? Multipliez les lettres et les
+savantes: qu'en ferez-vous? Les carrires librales sont encombres. La
+science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours
+aux estomacs affams le morceau de pain quotidien. Pour modrer cet
+apptit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre
+croissant de jeunes filles vers les hautes tudes, je ne leur dirai
+point qu'elles risquent d'accrotre outre mesure le nombre des bas-bleus
+et des prcieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction
+un peu dveloppe incline les mes faibles aux tentations de vanit;
+qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pdantes et mme d'insupportables
+orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivs, les
+poseurs, comme l'on dit, sont-ils si rares?</p>
+
+<p>Mais ce que j'apprhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les
+dceptions probables, ne dgnre en misanthropie, en rancune, en
+jalousie, d'autant plus facilement que le got de la science et la soif
+de l'tude procdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de
+jeunes femmes lettres, d'un dsir de lutte, d'un besoin de concurrence,
+d'une ambition d'galer l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et
+impressionnables assignent, gnralement, l'accroissement des
+connaissances qu'elles convoitent, un but trs individualiste: c'est,
+savoir, l'mancipation de leur raison, l'expansion de leurs facults,
+l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure toutes les
+curiosits, avides de connatre et d'exprimenter la vie, ambitieuses de
+briller, malaises satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants,
+de nos littrateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes
+les fibres de leur cerveau vers le succs, vers la renomme, vers la
+gloire. Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc;
+mais il en est peu qui soient capables de chanter une prire. La voix
+de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.</p>
+
+<p>Et si nul ne l'coute, si l'indiffrence s'obstine autour d'elle, si le
+succs ne vient pas, comme il est prvoir, on verra les incomprises et
+les dvoyes se rvolter contre l'obstacle, et de plus en plus
+agressives et dplaisantes mesure qu'elles vieilliront, perdre peu
+peu les grces de la femme sans acqurir l'estime et la considration
+qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs mes
+dues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveauts les plus
+hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses
+encore si, avant l'ge des dsillusions et l'amertume des insuccs,
+elles n'ont point perdu la sant!</p>
+
+<a name="l4c6s2" id="l4c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Eh oui! dans cette question du dveloppement intellectuel des femmes, il
+y va de leur sant et, par consquent, de leur vie. Si inquitante
+qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe sicle, un
+mdecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse
+frquence des maladies nerveuses: De la bavette, dit-il, jusqu' la
+vieillesse, les femmes ne sont plus occupes que de lecture; la passion
+des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles
+tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, ds l'ge de
+dix ans, commence lire, ne peut tre, vingt ans, qu'une femme
+vapeurs.</p>
+
+<p>Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont mme aggraves. Il n'est
+pas rare que nous infligions le supplice de la lecture des enfants de
+cinq six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec
+la dgnrescence d'une race vieillie, la lecture fivreuse et gloutonne
+des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie
+lectrique qui puise nos nerfs et brle notre sang. La nvrose est le
+mal du sicle. Combien de femmes elle dvore! Et comme si les victimes
+n'taient pas assez nombreuses, on s'ingnie, sous prtexte
+d'instruction et d'mancipation intgrales, en sacrifier de nouvelles
+au monstre qui les guette.</p>
+
+<p>Quelque cultive que doive tre la femme moderne, il est ncessaire
+d'enfermer ses dsirs d'apprendre et de contenir ses apptits de savoir
+en de sages limites. Et nous persistons croire que ces limites ne
+peuvent tre les mmes pour les filles que pour les garons. Vainement
+on nous objecte sans cesse que l'esprit n'a point de sexe. Je rponds
+ nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en
+deux tres trs distincts, qu'il se meut travers deux organismes trs
+diffrents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement
+affect que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolong. On
+compare souvent l'esprit une pe: qu'elle soit chez les deux sexes
+d'une pointe aussi aiguise, aussi fine, aussi pntrante, je le
+concde; mais le mtal est-il aussi solide aussi rsistant, aussi
+fortement tremp? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau
+chez la gnralit des femmes que chez la gnralit des hommes. J'en
+appelle l'exprience de tous les mdecins.</p>
+
+<p>Je ne dis plus ces dames qu' nous imiter laborieusement, afin de
+conqurir des qualits qui ne leur sont pas foncirement naturelles,
+leur copie tournera souvent la caricature; je veux mme leur accorder
+qu'il n'y a point, entre le cerveau fminin et le cerveau masculin, de
+radicales diffrences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage
+crbral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grce.
+A travail gal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur
+organisation est plus fine, plus dlicate, plus fragile. Mme de Rmusat
+a fait cet aveu: L'attention prolonge nous fatigue. La nature le veut
+ainsi, et nul ne la violente impunment.</p>
+
+<p>D'o il suit, encore une fois, que les mmes recherches et les mmes
+carrires ne peuvent tre galement poursuivies par les femmes et par
+les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux
+deux sexes mme instruction et mme pdagogie, mmes efforts et mmes
+travaux, mmes exercices et mmes professions. Le sexe faible (ce
+qualificatif est ici tout fait sa place) ne saurait se vouer aux
+mmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.</p>
+
+<p>A cela, on pense bien que les prophtes du fminisme intgral opposent
+obstinment que le pass et le prsent ne prouvent rien contre l'avenir:
+ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a
+ptri et faonn un tre factice qui disparatra au fur et mesure de
+son mancipation. Condamne une vie sdentaire, confine dans son
+mnage, sans cesse replie sur elle-mme, la femme s'est dveloppe,
+comme dit M. Lourbet, dans le sens des motions affectives nes de sa
+fonction de mre. Cet tat se perptuant travers les sicles,
+l'atavisme a cr chez la femme une infriorit artificielle,
+transitoire, momentane, qui, n'tant ni organique ni constitutionnelle,
+pourra disparatre avec les conditions de l'ducation qu'elle reoit et
+les ambiances du milieu o elle se meut. Laissez-la jouir de la libre
+activit de son compagnon, laissez-la boire volont toutes les
+sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser
+rapidement notre niveau. coutez ce cri de belle et fire assurance
+pouss par une doctoresse s lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: A nous
+la vie intense, sans entraves, le libre dveloppement, la forte
+ducation, notre part de l'hritage commun, et dans quelques sicles on
+verra si nous avons march<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme.</i> Revue encyclopdique dj
+cite, p. 886.</blockquote>
+
+<p>M. Lourbet trouvera peut-tre ma rponse vicie par des sentiments
+gostes et purils; il m'accusera sans doute de myopie d'esprit;
+mais je ne puis croire de si prodigieuses mtamorphoses<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>. Les
+femmes auront beau marcher,--et les sicles avec elles,--il est une
+chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par
+suite, leur temprament. La question fministe a, si j'ose dire, un ct
+viscral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans
+prtendre que la femme soit une malade,--expression qui trane aprs
+elle des insinuations dsobligeantes,--il faut bien reconnatre que la
+nature, qui l'a faite pour tre mre, lui inflige des misres, des
+tourments ou, du moins, des sujtions que l'homme ne connat pas. Sa vie
+n'a point la rgularit de la ntre; elle est traverse de dfaillances
+qui avivent sa sensibilit et nervent son courage. Elle restera, quoi
+qu'on dise, l'ternelle blesse chre l'me compatissante des potes.
+Et n'tant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans
+grand dommage pour sa sant, faire tout ce que font les hommes. Des
+indications mmes de la nature, il rsulte que le sexe fminin est
+prdestin certaines fonctions, et qu' les ngliger, les
+contrarier, il s'expose aux plus prilleuses dformations,
+l'puisement prmatur, l'enlaidissement, la maladie, la mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Jacques <span class="sc">Lourbet</span>, <i>La Femme devant la science contemporaine</i>.
+Alcan, 1896.</blockquote>
+
+<a name="l4c6s3" id="l4c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Enfin, ce n'est pas seulement la sant physique des femmes que menace un
+intellectualisme immodr, c'est encore leur sant morale, leur
+quilibre spirituel, la paix de leurs mes. Eu gard leur complexion
+mme, les femmes sont doues d'un temprament impressionnable, sensitif,
+presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature
+malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible,
+affine, polie, civilise par un concours de soins habiles, une
+merveille d'lgance prcieuse alliant les dlicatesses du sentiment
+toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous
+qu'elle gotera le contentement du coeur avec les pures jouissances de
+la pense? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le
+cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un tre aim,
+pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.</p>
+
+<p>Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme aptre,
+l'vangliste, nous dclare que la vierge forte demeure l'idal de
+l've venir, qu'il vaut mieux s'enrler libre dans la phalange sacre,
+et que, suivant le mot d'un personnage de roman, l'aristocratie des
+femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point
+d'hommes<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. On pense que l'tude sera pour ces fortes ttes un
+drivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'me de presque
+toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux
+lettres ou aux mathmatiques: rarement, trs rarement, la science
+comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problme fministe:
+il ne faut pas que les choses de l'esprit empitent sur les choses du
+sentiment. Lorsque celui-ci est refoul, violent, bless par celui-l,
+il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne
+souffre cruellement au plus profond de son tre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> <i>Frdrique</i> de M. Marcel <span class="sc">Prvost</span>.</blockquote>
+
+<p>Nous voudrions croire cette parole de Mme Augusta Fickert:
+L'mancipation fministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme
+et, par elle, l'espce humaine entire la libert et au bonheur!<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>
+Mais combien cette affirmation est tmraire! La science ne fait pas le
+bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fivre et un
+tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature
+sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dvorante et s'exaspre en
+soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intemprance aux fruits
+de la science, toute autre nourriture parat fade. Ds maintenant, il
+est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mres
+produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur
+apptit. Elles voudraient possder le monde entier pour connatre la
+saveur de toutes choses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 860.</blockquote>
+
+<p>Et c'est ici que le chtiment commence, leur passion ne pouvant plus
+tre rassasie, ni leur curiosit satisfaite. Et comment la science, que
+notre sicle poursuit avec avidit, serait-elle capable de nourrir et de
+remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son
+idal, nul n'est assur de l'atteindre. Le travail de la pense ne va
+point sans dceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant
+heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamns
+chercher toujours sans jamais rien dcouvrir? Que de fronts charmants
+risquent de s'assombrir et de se faner prmaturment sous le poids des
+proccupations intellectuelles? Quand le succs ne suit pas l'effort, le
+dcouragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume
+de l'avortement, le pessimisme final et peut-tre la sombre
+dsesprance. Combien ont commenc par adorer la science, qui l'ont
+finalement maudite?</p>
+
+<p>C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe minente, dont les
+travaux mathmatiques furent, en 1888, honors du prix Bordin par
+l'Acadmie des sciences de Paris. Elle mourut quarante ans,
+malheureuse et dsabuse. Que nos amoureuses d'indpendance et de savoir
+mditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en
+plein triomphe: Que la vie est donc une chose horrible! crivait-elle
+l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bte de
+continuer vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser
+qu'il m'en reste autant vivre. Bien des personnes me font songer des
+insectes dont les ailes auraient t arraches, plusieurs articulations
+crases, les pattes brises et qui ne se dcident pas mourir.--La
+cration scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur,
+puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanit.
+C'est folie que de passer les annes de sa jeunesse tudier; c'est un
+malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entranent dans
+une sphre o elle ne sera jamais heureuse. Et quand les honneurs lui
+viennent de Paris, elle rpte: Je ne me suis jamais sentie si
+malheureuse, malheureuse comme un chien<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> <i>Souvenirs de</i> Sophie <span class="sc">Kovalewski</span> <i>crits par elle-mme et
+suivis de sa Biographie par</i> Mme <span class="sc">Leffler</span>, duchesse <span class="sc">de Cajanello</span>;
+Hachette, 1895.</blockquote>
+
+<p>Ces plaintes fendre l'me partent d'un coeur dsespr. C'est qu'il
+faut la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de
+la clbrit. Qu'on la suppose comble de tous les dons et honore de
+tous les succs, il manquera quelque chose son coeur, parce qu'elle a
+moins besoin de comprendre et d'tre comprise que d'aimer et d'tre
+aime. A une me qui a soif de tendresse, tout le gnie du monde ne
+saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les crations de
+son esprit lui attireront l'admiration des spcialistes: elles seront
+impuissantes lui assurer ce qu'elle dsire par-dessus tout, l'occasion
+de se dvouer, de rendre qui le mrite affection pour affection et de
+rpandre profusion les trsors de sa tendresse sur les lus de son
+choix. Montaigne a crit ceci: Le savoir est un dangereux glaive et qui
+empche et offense son matre, s'il est en main faible et qui n'en sache
+l'usage. Avis ceux qui rvent de mettre cette arme aux mains de
+toutes les jeunes filles!</p>
+
+<p>Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultive, une
+savante, pour dire le mot. Son nergie et son talent sont d'un homme.
+Elle n'est plus jeune: le travail de tte a fan son visage; les longues
+lectures ont fatigu ses yeux. Elle est sche et raide, sans beaut,
+sans grce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe
+disgracieuse et vieillie, brle une me ardente, un vritable coeur de
+femme, avide de rendre amour pour amour. Prserve de toute chute par
+l'lvation de son esprit et par l'orgueil de sa volont, elle s'enferme
+en une rserve ddaigneuse et froide et se rfugie dans un labeur
+obstin, afin de distraire par la fivre de l'tude son pauvre coeur
+abandonn qui, de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage
+des rveries du soir, aux demi-clarts de la petite lampe, se gonfle
+malgr elle de tristesse et de regret.</p>
+
+<p>Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet tre artificiellement
+virilis, s'chappe furieusement en rvoltes et en maldictions. Que les
+crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont
+traverses? L'une d'elles crivait Francisque Sarcey: tre trangre
+partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours
+et toujours tourner dans le mme cercle! Voil tantt vingt-deux ans que
+cela dure! C'est le supplice perptuel. J'ai quarante-six ans: c'est
+demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du dsespoir final! Dj, j'ai
+song finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce
+serait fini... Mais non, je crois. Et aprs<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>? Et si elle ne croyait
+pas? Dcidment, le prjug religieux a du bon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a><i>L'Institutrice de province</i>. Annales politiques et
+littraires du 23 mai 1897, p. 322-323.</blockquote>
+
+<p>Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est
+incapable, elle seule, de nous rendre honntes et vertueux. Ce serait
+folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affine
+est impuissante remplacer la volont. Voir juste est une chose, bien
+agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison claire,
+n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractre qui manque le
+plus. Il ne suffit pas de connatre le bien pour le pratiquer, ni d'tre
+renseign sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir
+son devoir, toutes les lumires ne servent de rien. Sainte-Beuve
+rapporte d'une femme clbre du XVIIIe sicle, plus rpute pour son
+intelligence que pour sa vertu, qu'elle tait destine tre toujours
+sage en jugement et faire toujours des sottises en conduite. Jeanne
+d'Arc fut une hrone et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle
+savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le gnie de George
+Sand lui ait t de quelque secours pour rgler sa vie.</p>
+
+<p>Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trbuchent chaque
+pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la gomtrie
+ou la mdecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous
+tes goste, doux et compatissant si vous tes dur et brutal. Il n'est
+point besoin surtout d'tre savante pour tre vraiment femme. Lisez les
+discours sur les prix de vertu: vous y verrez les cratures les plus
+simples et les plus naves cultiver l'hrosme, sans souponner mme la
+grandeur de leur dvouement. Donnez la mme instruction deux jeunes
+filles: elle fera souvent de la premire un esprit juste et un coeur
+droit, sans corriger l'autre de sa scheresse ou de son tourderie.</p>
+
+<p>Il se peut donc qu'une femme soit trs vertueuse sans tre trs
+instruite. La culture scientifique ne dveloppe pas invitablement la
+force morale. Certaines femmes de mrite ont le tort de partager le
+prjug sentimental du XVIIIe sicle, qui attribuait l'instruction
+toute seule une valeur ducatrice: illusion dangereuse que Taine a
+perce jour. Au vrai, il n'y a point de relation ncessaire entre les
+lumires de l'esprit et la noblesse du caractre.</p>
+
+<p>Mais pour n'tre pas absolument moralisatrice, une bonne culture
+intellectuelle ne saurait tout de mme gter la femme plus que l'homme.
+Elle peut gurir l'un et l'autre de la routine et de l'intolrance et,
+en leur faisant mieux voir la vrit, les rendre plus capables de
+l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos
+tablissements de haute culture acadmique, mais en les prvenant des
+preuves et des dceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre
+seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour
+l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts,
+il est prvoir que l'exprience refroidira peu peu l'enthousiasme
+d'apprendre, la fivre de savoir, le feu sacr dont brlent certaines
+ttes prises de fminisme intgral. Une slection se fera parmi ces
+fires ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit
+point trop douloureuse.</p>
+
+<a name="l4c7" id="l4c7"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>Instruisez-vous, mais restez femmes</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supriorit
+ morale du sexe fminin sur le sexe masculin.--Beaut et
+ bont.</p>
+
+<p> II.--Ce qu'a produit la vieille ducation
+ franaise.--L'antagonisme des sexes est antisocial et
+ antihumain.</p>
+
+<p> III.--Le vrai et utile fminisme.--Rgnration sans
+ rvolution.</p>
+</blockquote>
+<a name="l4c7s1" id="l4c7s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumire,
+plus de srieux, notre grande proccupation est que ce progrs
+intellectuel ne soit pas achet par elle au prix d'une diminution
+morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prtexte de
+science et de libert, on dnature la femme. Toutes ses qualits de
+coeur, d'affection, de dvouement, nous sont ncessaires. Tant vaut la
+femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes
+font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recle des
+trsors de piti, de dsintressement, de vertu, qu'il serait criminel
+d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes
+valent mieux que nous. L est leur matrise, et nous la saluons en toute
+humilit. En veut-on des preuves?</p>
+
+<p>D'abord, les statistiques tablissent que la femme est moins criminelle
+que l'homme. Pendant l'anne 1894, ont t accuss: 1 327 hommes et 377
+femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de
+crimes contre les biens. Sur 104 614 rcidivistes, on comptait, la
+mme date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces
+renseignements judiciaires, il rsulte qu'il existe plus de coquins que
+de coquines.</p>
+
+<p>Autre preuve de supriorit morale du sexe fminin sur le sexe masculin:
+aprs avoir tabli que, dans tous les pays, les divorces sont
+gnralement prononcs la demande et au profit des femmes, le docteur
+Bertillon conclut qu'en rgle gnrale, les hommes font environ quatre
+fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font
+d'insupportables pouses. Et pour infirmer ce tmoignage, personne
+n'aura le mauvais got d'insinuer que les femmes sont peut-tre pour
+quelque chose dans la dtestable humeur de leurs conjoints. Elles ne
+manqueraient point, du reste, d'craser leur contradicteur sous le poids
+d'une autorit indiscutable: par la bouche de M. le comte
+d'Haussonville, l'Acadmie franaise a proclam, dans sa sance du 26
+novembre 1896, que la proportion de la vertu acadmique est
+singulirement favorable aux femmes. Il est assez rare que les prix
+Montyon soient mrits par des hommes. La raison en est que le
+dvouement est par excellence la vertu de la femme. Et l'minent
+rapporteur ajoutait: Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec
+hrosme, et celles-l, on nous les propose. Les autres, on ne nous les
+signale mme pas. Il parat toujours si naturel aux hommes que les
+femmes soient dvoues!</p>
+
+<p>N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur
+noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur
+ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frres et
+parents, poux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point
+au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en dtail et en secret.
+Et par l j'entends ce constant oubli de soi, cette succession
+ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignors, dont se compose
+la vie d'une femme vritablement aimante: sacrifice de ses jours et de
+ses veilles, de ses gots, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises,
+toute cette immolation lente, dont une femme, apprcie en Italie pour
+son talent potique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle
+s'accomplit dans le silence du foyer, des coles, des hospices o la
+femme, mre, ducatrice, soeur de charit, se consacre toute au
+bien-tre des autres, les lever, les sauver de la mort physique et
+morale<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 843.</blockquote>
+
+<p>Non, ce n'est pas une exagration de prtendre que toute femme porte en
+ses veines un peu du sang gnreux de la soeur de charit; et sans aller
+jusqu' prtendre qu'elle trouve un plaisir extrme appliquer des
+cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne
+d'infirmire ne rpugne pas plus sa dlicatesse qu'elle n'effraie son
+coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour
+panser toutes les blessures. Sa rsignation, sa douceur, sa compassion,
+sa vertu, sont des dons suprieurs que la nature refuse beaucoup
+d'hommes minents, dons aussi prcieux, aussi incommunicables que leur
+gnie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvde Barine, chez
+laquelle le talent gale la modestie, nous dire avec une simplicit
+touchante: Le meilleur de mes ides se trouve dans Pascal; le voici:
+Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne
+valent point le moindre mouvement de charit. Et ce mouvement est la
+respiration mme du coeur fminin, sa raison d'tre et sa vie.</p>
+
+<p>Que voil bien la dignit et la supriorit des femmes! Les philosophes
+qui nous reprsentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient
+sans doute la femme vraiment femme, dont l'me est bonne autant que
+l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps
+s'harmonisent dlicieusement; et de mme qu'elle nous surpasse en vertu,
+en affection, en dvouement, de mme encore elle nous prime par
+l'agrment, la finesse et le charme. Matrielle beaut, immatrielle
+bont, tels sont les titres de prminence que l'homme ne saurait lui
+disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous
+sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et
+mchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime
+de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent leur
+mission, leur fonction, leur devoir social, qui est la grce et la
+tendresse.</p>
+
+<p>Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'galit des sexes: chacun a
+ses privilges de nature, ses qualits originelles et ses prrogatives
+minentes. Ds lors, nous pouvons nous dire suprieurs aux femmes en
+certains points, sans rabaisser leur mrite ni blesser leur
+amour-propre, puisqu'elles rachtent et compensent ce qu'elles ont en
+moins par des avantages physiques et des qualits morales, qu'il n'est
+point donn aux hommes de reproduire galement.</p>
+
+<a name="l4c7s2" id="l4c7s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette
+vieille ducation franaise, prudente et ferme, que le fminisme a
+coutume de railler? Il faut cependant constater, pour tre juste, que la
+femme franaise est reste capable d'hrosme, de cet hrosme quotidien
+qui consiste tenir tte obscurment la mauvaise fortune, aux peines,
+aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet hrosme
+particulier qui, aux moments de panique, consiste se dvouer quand de
+plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la dmonstration en
+est faite) que le niveau moral des femmes est trs suprieur celui des
+hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primaut rare qu'elles
+croient encore l'efficacit des grandes ides, au dsintressement,
+l'amour, tout ce qui lve et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en
+l'idal, quelles que soient les amertumes et les dsillusions de la vie,
+elles conservent dans le secret de leurs mes le trsor des pures
+aspirations et des gnreuses vaillances.</p>
+
+<p>Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc
+qu'elle n'est pas si mauvaise, si suranne, si futile, cette vieille
+ducation qui consiste entourer la jeune fille de soins jaloux, la
+prserver des contacts prmaturs du monde, la couver chaudement sous
+l'aile de la mre! On ne voit point que tant de prcautions l'aient
+place en un tat d'infriorit avilissante. Initie prmaturment au
+got de l'indpendance et la connaissance des hommes, expose de bonne
+heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle
+point, par contre, d'tre une jeune fille bien leve? A la viriliser
+ outrance, comme un certain fminisme le rclame, elle sera
+certainement moins timide; est-il sr, en revanche, qu'elle soit plus
+charmante aux heures de gaiet et plus courageuse aux jours d'preuve?
+Ne soyons pas injustes envers le pass, ne rpudions point son hritage.
+Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tchons de le
+complter, de l'enrichir, de l'amliorer, nous disant que, mme en
+cherchant le progrs, mme en aspirant plus de lumire et plus de
+libert, une socit ne doit jamais rompre la chane de ses traditions
+morales.</p>
+
+<p>Au point o nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y
+a point de sexe qui soit absolument suprieur l'autre, et que l'homme
+et la femme ont des aptitudes, des penchants, des gots, des
+tempraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces
+diffrences de nature les prdestinent des fonctions distinctes.
+Confions donc chacun d'eux les rles dans lesquels ils doivent
+exceller de par leur constitution mme. De la dissemblance des organes
+et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le
+prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de
+profiter tous. Le bonheur des individus et le progrs de l'humanit
+nous font une loi de laisser l'homme et la femme leurs places
+respectives.</p>
+
+<p>C'est donc tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le
+compagnon. De grce, ne parlons plus du duel des sexes: au lieu de se
+traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en allis! La
+vrit est que l'homme ne peut rien sans la femme, de mme que la femme
+ne peut rien sans l'homme. La civilisation dpend de leur entente
+cordiale, de leur union. D'o il suit que le but de l'instruction et de
+l'ducation des femmes ne doit pas tre le dveloppement goste de leur
+autonomie mentale. Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler
+ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rvent de voir la femme libre
+faire un solo dans le concert humain. Cet individualisme, plus ou
+moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas mme capable
+d'apporter la joie et le contentement qui que ce soit. <i>Vae soli!</i>
+L'homme et la femme ne sont point ns pour chanter isolment, mais en
+choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se
+mlent comme leurs mes. tant faits l'un pour l'autre, ils doivent tre
+l'un l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de
+bonheur qui se puisse goter sur terre rside dans l'harmonie des sexes;
+et s'il arrive que l'accord de deux tres se fonde en une parfaite
+correspondance de pense, d'aspiration, de got et de volont, alors la
+vie de chacun, embellie et amplifie par la confiance et l'affection,
+lve le couple humain la plus haute flicit qui se puisse atteindre
+ici-bas. Ne sparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins,
+veut manifestement unir pour le bien de l'espce et la conservation de
+l'humanit!</p>
+
+<a name="l4c7s3" id="l4c7s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Il est nanmoins un fminisme qui, dans le domaine du travail
+intellectuel, rallierait srement l'adhsion de tous les sages. On
+rencontre trop souvent des femmes purement rceptives, dont c'est la
+triste fonction de reflter les penses et les sentiments d'autrui.
+Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et
+gracieuse, quoiqu'elles parlent franais comme tout le monde,
+c'est--dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment mme, de temps en
+temps, des apparences d'ide ou des ombres de raisonnement, ces tres
+flexibles et inconsistants, vritables cires molles o le pouce du
+matre marque volont son empreinte souveraine, ne sont pas des
+personnes. Leur me est somnolente et inerte. Elles ont la passivit des
+choses et la souplesse inconsciente des ponges; elles s'imbibent de
+toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure,
+l'esprit, les gots, les tics de leur entourage. Elles produisent un
+certain effet dans les salons, quand elles ont de la beaut et des
+manires: ce qui n'est pas rare. Elles savent, l'occasion, sourire
+avec grce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans lgance,
+les entendues ou les offenses. Mais ne vous y trompez pas: ces
+figurantes jouent sans conviction un rle appris dans le salon de leur
+mre. Dresses aux rites de la frivolit mondaine, elles n'ont ni
+volont, ni caractre, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent
+leur bonheur vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur
+suffit de servir de muse aux esthtes, d'idole aux artistes et de
+mannequin aux couturiers.</p>
+
+<p>Mettons que j'exagre. Il demeure que la frivolit des femmes est
+malheureusement trop frquente. De la petite ouvrire la grande dame,
+la coquetterie occupe, affolle toutes les ttes, et les dpenses de
+toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la
+plus grande plaie de notre poque, c'est <i>la dmoralisation de la femme
+par le luxe</i>. Eh bien! le fminisme oppos comme ractif cette
+purilit, cet affaissement, cette dpravation des mes, est digne
+d'encouragement: c'est un fminisme modeste, sincre et gnreux, qui
+convie la jeune fille faire retour sur elle-mme, se pntrer de son
+nant relatif, se corriger de cette nullit lgante que beaucoup
+d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mres, sortir,
+par un vigoureux effort, de l'infriorit mentale et morale o ce
+travers de vanit l'a mise. Ainsi compris, le fminisme aiderait la
+femme se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa
+propre faiblesse, s'insurger, non contre les vices des hommes, mais
+contre ses propres dfauts, pour se grandir et se rgnrer; il serait,
+suivant le mot de M. mile Faguet, une gnreuse rvolte de la femme
+contre elle-mme, un dsir impatient, imptueux mme, de s'amender, de
+s'amliorer, de se redresser dans tous les sens du mot<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>; bref, ce
+fminisme serait trs lgitime, trs sain, trs digne et trs vertueux.
+Tous les hommes de sens y applaudiraient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> Feuilleton dramatique du <i>Journal des Dbats</i> du 5 juillet
+1897.</blockquote>
+
+<p>Mais, au lieu de travailler leur propre perfectionnement, les
+indpendantes prfrent ce relvement modeste et mritoire un
+fminisme de protestation criarde et d'mancipation hasardeuse. C'est
+qui clamera le plus haut: Enfants, on nous rprime; jeunes filles, on
+nous dprime; pouses et mres, on nous opprime! Et sous prtexte
+d'affranchissement, armes de leur demi-science, elles s'lancent la
+conqute de toutes les professions viriles. On verra tout l'heure que,
+pour leur excuse, elles y sont souvent obliges.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l5" id="l5"></a>
+<br>
+
+<h2>LIVRE V</h2>
+
+<h3>MANCIPATION CONOMIQUE DE LA FEMME</h3>
+
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l5c1" id="l5c1"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>La question du pain quotidien</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Aspects conomiques de la question
+ fministe.--Aggravation de la loi du travail pour la femme
+ du peuple ou de la petite bourgeoisie.</p>
+
+<p> II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement
+ d'ambition.--Il faut des places aux diplmes.</p>
+
+<p> III.--Dbouchs ouverts a l'activit des femmes.--Le
+ mariage.--Le couvent.--La femme pasteur.</p>
+
+<p> IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition
+ pnible et efface.--La dvotion leur suffit-elle?</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>La question fministe est, pour une large part, une question conomique.
+Puisque tant de femmes rclament aujourd'hui le droit au travail, il
+faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En
+ralit, le temps qui passe voit s'accrotre incessamment le nombre de
+celles qui sont forces de gagner leur pain la sueur de leur front. Le
+fminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit,
+une attitude lgante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites
+villes de province, des femmes existent qui, si appliques qu'on le
+suppose aux affaires de leur intrieur, si curieuses mme qu'elles
+soient des affaires de leurs voisins, commencent s'ennuyer vaguement
+de leur situation prsente, rver perdument d'une situation
+meilleure; sans contester que l'activit lectrique, qui nous enfivre,
+entrane l'pouse, mme heureuse, vers un idal de vie plus agissante,
+et qu' mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus
+levs, elle trouve plus pnible qu'autrefois de rester confine dans
+l'obscurit du mnage; sans mconnatre, enfin, que la trpidation qui
+nous secoue commence l'envahir et l'nerver, et qu'en somme, dans
+une socit tourmente comme la ntre, le sexe fminin soit excusable de
+prtendre jouer un rle de plus en plus indpendant et personnel,--il
+est moins douteux encore que, plus nombreuses d'anne en anne, de
+pauvres filles bien doues et parfois bien nes, sans ressources, sans
+dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obliges de lutter, comme
+les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque
+jour.</p>
+
+<a name="l5c1s1" id="l5c1s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Cela est vrai de l'ouvrire aussi bien que de la bourgeoise. D'aprs les
+plus rcentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant
+d'une profession, contre 500 000 rentires ou propritaires. Ce chiffre
+reprsente peu prs la moiti de la population fminine ge de vingt
+ans et au-dessus. Ce qui revient dire que la moiti des femmes
+franaises gagnent leur vie en travaillant.</p>
+
+<p>Dans le peuple, les mres charges d'enfants ne peuvent plus se vouer
+exclusivement leur mnage; elles y mourraient de misre. En plus du
+besoin qui les condamne, sous peine de mort, demander des ressources
+au travail extrieur, le machinisme, qui a renouvel l'industrie, a
+port un coup funeste l'atelier domestique et jet l'ouvrire hors du
+foyer, o elle vaquait sa tche coutumire en surveillant les enfants.
+La vie de famille a t si gravement modifie par la vapeur et la
+mcanique, que bon nombre d'ouvrires sont dans la triste obligation de
+dserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de
+s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuit des fabriques et des
+usines.</p>
+
+<p>pouses et mres, telles taient les deux fonctions de la femme, l'alpha
+et l'omga de sa destine. Maintenant, il lui faut en plus gagner son
+pain et, cette fin, abandonner son intrieur pour travailler au
+dehors. Qu'on s'tonne, aprs cela, qu'elle revendique le droit un
+salaire honorable! Il serait cruel de lui rpondre, ft-ce avec un doux
+regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le mnage, pour l'amour.
+Aimer, avoir des enfants et les lever, garder le foyer et filer la
+laine, voil un joli rle qui pouvait suffire aux heureuses mres
+d'autrefois; quant la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison
+pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.</p>
+
+<p>Notre petite bourgeoisie, si digne et si intressante, n'est pas
+beaucoup plus fortune. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intrt et
+les conversions de la rente ont rduit gravement son modeste budget. Et
+du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup mme
+ont d s'loigner de la demeure paternelle, qui n'tait plus assez riche
+pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises
+rsolument en qute d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de
+dire que, dans nos classes intermdiaires, le fminisme est n, moins
+des conceptions trs contestables de l'galit des sexes que de
+l'appauvrissement du foyer familial et des difficults croissantes de la
+vie. Et comme au dbut les coles taient largement ouvertes et les
+positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles
+pauvres de bonne famille s'y sont prcipites.</p>
+
+<p>Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et
+surabondamment occupes, n'ont pas suffi longtemps l'afflux des
+aspirantes. Maintenant le fminisme cherche et rclame d'autres
+dbouchs. Pour ce qui est particulirement des femmes qui ne sont point
+engages dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et
+les veuves, subvenir par elles-mmes leur entretien, il est
+conjecturer qu'elles s'appliqueront forcer l'entre des nombreuses
+carrires qui leur sont fermes. En quoi ce mouvement d'invasion
+pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler
+pour vivre.</p>
+
+<a name="l5c1s2" id="l5c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Du jour mme o l'on s'est dcid ouvrir aux filles les collges, les
+lyces et les facults, du jour o, pour obir aux suggestions des
+pdagogues, on a mis la disposition de nos demoiselles les brevets et
+les diplmes, il tait facile de prvoir, qu'aprs avoir pli sur les
+livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne
+se rsoudraient point considrer leurs titres universitaires comme des
+titres nus, simplement dcoratifs, poursuivis avec dsintressement, <i>ad
+pompam et ostentationem</i>. Aujourd'hui la Rpublique distribue la mme
+instruction aux deux sexes; elle quipe et exerce galement les filles
+et les garons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les
+mmes armes et les soumet au mme entranement. Comment s'tonner que
+bon nombre d'tudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos
+tudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi
+abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence
+est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent tirer parti de
+leur instruction pour vaincre, c'est--dire pour vivre?</p>
+
+<p>La graine de bachelires, de licencies et de doctoresses devait
+logiquement s'panouir en moisson de praticiennes dcides envahir les
+bureaux, les prtoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune
+fille a subi le long labeur d'accablantes tudes et sacrifi au dsir
+d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaiet, souvent mme sa grce et
+sa sant, lorsqu'elle mesure la supriorit que son savoir, ses
+diplmes,--et aussi son orgueil,--lui assurent rencontre du commun des
+mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce utiliser cette force
+patiemment accumule? Ce serait, de sa part, hrosme ou folie de se
+refuser tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la
+prparer la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mler? Pourquoi lui
+distribuer les grades et les diplmes, s'il lui est interdit d'en user?
+Pourquoi lui apprendre un mtier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer?
+A cela, l'tat n'a rien rpondre. Il est bien inutile d'armer
+savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si
+d'invincibles prjugs les tiennent loignes du champ de l'action et
+les relguent au foyer pour garder les malades et panser les blesss.
+Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur
+savoir et leur mrite. Aprs avoir partag nos labeurs, elles aspirent
+partager nos bnfices. Cette prtention est dans l'inluctable logique
+des choses.</p>
+
+<p>A ce propos, M. Izoulet a crit: L'me fminine a conquis sa dignit
+mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tt ou
+tard en accroissement de dignit lgale, car le passage est irrsistible
+du psychique au juridique<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. Rien de plus vrai: comme le flot pousse
+le flot, un accroissement de lumire engendre un accroissement de
+conscience; un accroissement de conscience dtermine un accroissement de
+pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entrane finalement un
+accroissement de droit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> Lettre cite dans la <i>Faillite du mariage</i> de M. Joseph
+<span class="sc">Renaud</span>, p. 33.</blockquote>
+
+<p>Dcide n'tre plus le satellite de l'homme, mais briller de son
+propre clat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel
+que la femme rclame le droit au libre travail. Mais ses rclamations
+seraient moins instantes et moins gnrales, si le besoin ne la chassait
+souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que
+beaucoup parviennent vivre maigrement la maison. Qu'on approuve ou
+qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut
+la subir. Ce n'est pas un bien, mais une ncessit; ce n'est pas un
+idal, mais une fatalit.</p>
+
+<p>Hors de l, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie
+pourrait-elle suivre?</p>
+
+<a name="l5c1s3" id="l5c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Pour ne point parler de l'amour vnal que tout le monde doit fltrir et
+pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-mme, il est au
+besoin d'activit des femmes trois dbouchs normaux: le mariage, la
+religion ou l'industrie.</p>
+
+<p>Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de
+l'espce et aux indications de la raison, c'est quoi nul ne saurait
+contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'tre
+pouse et mre. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population
+franaise compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que
+cet excdent soit infrieur celui qu'on relve en Angleterre, il
+mrite cependant une srieuse considration. D'autre part, l'effectif du
+clibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre
+seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misre et en
+souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici
+des femmes heureuses qui jouissent de la scurit du lendemain, ou de
+l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et
+bien des veuves, il faut une carrire, un gagne-pain. Il convient donc
+de prparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des
+carrires honorables et lucratives l'activit inemploye des femmes
+qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent
+contre la vie,--depuis l'ouvrire et la servante jusqu' la caissire et
+l'artiste?</p>
+
+<p>Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon
+mme aux rsistances de l'esprit chrtien. On peut ramener trois
+rgles la condition des femmes selon la conception de l'vangile: 1
+devant Dieu, la femme est l'gale de l'homme; 2 dans la famille, c'est
+ l'homme de commander et la femme d'obir; 3 dans la socit, la
+femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors.
+Fidle ce programme, l'glise tient pour dsirable que le sexe fminin
+ne s'puise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dpense
+aux offices de la vie publique.</p>
+
+<p>Ce n'est pas dire que les femmes, qui n'ont point de got pour le
+mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions
+religieuses un refuge et un appui. En France et, plus gnralement, dans
+les pays catholiques, l'glise offre au sexe fminin d'innombrables
+asiles, o filles et veuves trouvent dans la vie de communaut un
+aliment leur besoin de dvouement et de charit. Depuis des sicles,
+l'institution de la virginit monastique a donn au fminisme une
+solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il
+semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en dcroissance
+dans les communauts de femmes. Les statistiques officielles ont
+constat 127 783 congrganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier
+1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses
+trangres tablies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre
+des religieuses franaises tablies l'tranger. Suivant le R. P.
+Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congrganistes
+franaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires
+dissmines travers le monde.</p>
+
+<p>Le pass a connu mme de vritables socits coopratives de femmes qui,
+sous le nom de bguinages ou de fraternits, offraient aux ouvrires
+indigentes un rconfort pour leur vertu et une protection pour leur
+travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces
+appellations de mres, de filles et de soeurs. Certaines de ces
+communauts se transformrent en ordres monastiques, en refuges ou en
+pnitenciers.</p>
+
+<p>Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie
+la question fministe, puisque, d'aprs les chiffres que nous venons de
+citer, plus de 160 000 Franaises y trouvent, peu de frais, une vie
+honorable et une retraite assure. Par contre, dans les pays protestants
+o les asiles de pit ne s'ouvrent plus gure la femme qui n'a pas le
+moyen ou le got de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans
+soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont
+comme frappes de mort sociale<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>. Que si jamais, par hypothse, on
+fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos
+villes toutes les dlaisses, toutes les misrables, aux domestiques
+sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes dchues ou
+abandonnes, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise
+douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse concevoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> Holtzendorf, cit par P. Augustin Rsler, <i>op. cit.</i>, p.
+290.</blockquote>
+
+<p>Prives des dbouchs du couvent catholique, les femmes protestantes
+d'Amrique s'insinuent tout simplement dans le clerg mthodiste,
+baptiste ou unitarien. Elles se font d'emble ministres du Verbe
+divin. Lors de la dernire exposition de Chicago, on a pu voir, le jour
+de la Pentecte, de charmantes ladies revtues de l'habit
+ecclsiastique,--une ample tunique noire passe sur le costume de
+ville,--prcher et officier avec une dignit, un art et une grce qui
+ont ramen au temple bien des pcheurs endurcis. Derrire les
+officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un tmoin oculaire,
+taient assises, rgulirement ordines, parmi lesquelles plusieurs
+ngresses<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> <span class="sc">Kaethe Schirmacher</span>, <i>Journal des Dbats</i>, du 4 septembre
+1896.</blockquote>
+
+<p>Il n'est pas croire que les prtres de l'glise catholique aient
+redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose.
+Bien que Jsus ait t suivi dans ses courses apostoliques par de
+pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumnes, on ne voit point qu'il
+leur ait confi jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples
+d'lection qu'il a dit: Allez et prchez l'vangile toute crature.
+De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait la dernire
+cne. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux
+honneurs du ministre ecclsiastique. Et depuis lors, une discipline
+constante les a cartes de la chaire et de l'autel.</p>
+
+<p>A dfaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait,
+d'ailleurs, loigner les femmes du sacerdoce romain. La femme
+confesseur,--si agrable que puisse tre cette nouveaut par plusieurs
+cts trs humains,--viderait peu peu les confessionnaux de leur
+clientle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment
+s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes
+confidences sans prouver le besoin de les pancher en des oreilles
+amies?</p>
+
+<p>Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la
+religion, il serait cruel de mettre le sexe fminin en demeure de
+choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et
+l'homme. L'glise elle-mme n'y songe point. Aussi bien, entre la
+religieuse et l'pouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mrite
+considration.</p>
+
+<a name="l5c1s4" id="l5c1s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Les vieilles filles! On ne songe pas assez leur mlancolique destine.
+Il semble que ces pauvres dlaisses, qui ont senti se faner lentement
+leur jeunesse et parfois leur beaut, ne comptent pas dans notre
+socit. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence dserte et
+monotone s'coule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'taient
+mises en marche vers l'avenir avec de beaux rves et de larges
+ambitions; et d'anne en anne, les espoirs dus et les ardeurs
+refoules ont creus leur front une ride nouvelle et dpos en leur
+me une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi,
+tristes et inaperues, jusqu' ce que la mort les prenne. Elles ont
+manqu leur vie.</p>
+
+<p>On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu
+manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses
+mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et
+que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y rsigner
+avec grce. Peut-tre; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je
+connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse
+ingnue, leur candeur souriante, se refuse croire au mal; mieux que
+cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renonc chercher
+le bonheur pour elles-mmes, n'ayant point d'autre proccupation que de
+travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres.
+Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne
+les rebute. Et pour utiliser les trsors de maternit inemploye qui se
+sont amasss en leur coeur, elles pousent la grande famille des
+malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur
+me de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour
+d'elles, les plus aimantes et les plus dvoues des mres.</p>
+
+<p>Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont
+dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis
+que notre socit prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux
+garons, elle rserve tous ses ddains, toutes ses rigueurs, toutes ses
+plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si
+elles n'ont pu se marier? Est-il quitable de traiter comme une
+dclasse, comme une rfractaire, une malheureuse isole qui, faute
+d'tre pouse devant le maire et le cur, n'a pas le droit d'avoir des
+enfants? On conviendra que la socit serait cruelle de la punir d'une
+solitude qu'elle n'a point cherche. Seule, elle doit vivre avec
+honneur; seule, elle doit consquemment travailler avec profit. Or,
+voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession librale? on
+lui permet de s'y prparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime
+de l'exercer; s'adonne-t-elle un mtier manuel? on lui pardonne de
+peiner autant qu'un homme, mais, travail gal, on la paiera moiti
+moins.</p>
+
+<p>A l'encontre de ces prjugs, dont la barbarie finira bien un jour par
+nous rvolter, le fminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que
+la revendication de leur honneur et de leur pain.</p>
+
+<p>Et qu'on ne prenne point nos dolances pour une critique dtourne des
+pratiques et des moeurs de l'glise. Outre que la religion est presque
+l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers
+que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les mes actives et
+ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore
+un large dbouch aux ardeurs inoccupes du clibat fminin, et qu'il
+contribue de la sorte adoucir l'amertume de la condition faite aux
+filles qui n'ont pu accder au mariage et la maternit. Mais la femme
+n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'tre, d'autre destination naturelle
+que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le clibat laque,
+honor chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel
+ct est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?</p>
+
+<p>On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pense, de
+laciser les oeuvres d'apostolat et de charit: nous nous inclinons, au
+contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de
+nos religieuses. Certains livres ont beau nous prsenter le fminisme
+comme une religion qui a ses devoirs, ses dvotions et ses voeux, on a
+beau nous parler d'riger la femme nouvelle en gardienne des lois
+morales, d'en faire l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanit,
+ou, plus potiquement, la chaste prtresse qui incarnera la moralit la
+plus haute et le dsintressement le plus absolu,--on ne fera pas que
+les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du
+sanctuaire. Le mobile de celles-l ne vaut pas l'idal de celles-ci.</p>
+
+<p>Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagrant l'gosme et les
+brutalits de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la
+femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dgot, et que, par
+peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une
+virginit farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au
+sexe fort, entrane, brle par le dsir ardent de se dvouer au
+relvement de la condition fminine, chaste pouse de l'Ide, elle se
+dtache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualis qui l'incline
+ dpenser au profit de l'humanit la tendresse vacante de son coeur,
+cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce
+fminisme insexuel, mystique et douloureux, est un fminisme
+d'imagination, un fminisme de roman. Si rare pourtant que puisse tre
+cette sorte de religion laque, nous devons la saluer
+respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions brigues et
+poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le
+clibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le sicle prsent
+vt natre (je parle sans rire) la vierge mdecin.</p>
+
+<p>L encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des
+ordres charitables. Je sais des soeurs de la Misricorde et de la
+Charit auxquelles il ne manque, en fait de science mdicale, que les
+brevets et les diplmes. Pourquoi leur serait-il dfendu de les
+conqurir? Aprs les soeurs gardes-malades, qui aident les petits
+natre, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-mdecins, qui
+aideront les grands se gurir? Pour tre vierge laque, il suffit de
+s'prendre d'un idal terrestre. Mais si l'amour de l'humanit peut
+faire des hrones, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le
+fminisme de nos libres vestales, prises de chastet orgueilleuse et
+savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles
+mconnaissent, la loi imprissable du Dcalogue et du Sermon sur la
+montagne qu'elles oublient.</p>
+
+<p>Et pourtant, il faut bien le dire et mme s'en rjouir, la dvotion ne
+suffit point de certaines mes, mme religieuses, que travaille de
+plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes
+qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit
+de s'occuper des grands problmes sociaux dont notre poque est
+tourmente, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de
+panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de gurir, les misres
+du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur
+conscience est scandalise et leur me endolorie. A ces femmes de
+volont et d'action, la prire ne saurait tre le but exclusif de la
+vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres
+ne sont pas seulement celles de misricorde et de charit; aux oeuvres
+religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laques. Est-ce un
+bien? est-ce un mal? Il faut rpondre cette question.</p>
+
+<a name="l5c2" id="l5c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Du rle social de la femme</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Charit religieuse et charit laque.--Le fminisme
+ philanthropique.</p>
+
+<p> II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe
+ fminin.--Le relvement de la femme par la femme.</p>
+
+<p> III.--La question des domestiques.--Dolances des
+ matres.--Dolances des servantes.</p>
+
+<p> IV.--L'ouvrire des villes et la mutualit.--Misre a
+ soulager, moralit a sauvegarder.--Aide-toi, la charit
+ t'aidera!</p>
+
+<p> V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et
+ l'assistance prive.--Les devoirs de l'heure prsente: le
+ devoir social et le devoir patriotique.</p>
+</blockquote>
+<a name="l5c2s1" id="l5c2s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Non moins que ses devancires, la femme d'aujourd'hui aime goter la
+douceur de se dvouer. Elle prfre encore, Dieu merci! les joies du
+sacrifice, les tendres inquitudes de la maternit, les exquises
+souffrances de l'amour, aux motions lucratives de la profession
+d'avocat, l'orgueilleuse possession d'un sige de magistrat, ou mme
+aux jouissances suprieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en
+est toutefois qui, sans songer sortir de leurs attributions
+naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et ferme, et qui
+aspirent l'action. Si elles tendent se viriliser, c'est avec la
+volont de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanit l'amour
+de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se
+vouer au bonheur d'un seul.</p>
+
+<p>On dira que nos soeurs de charit en font tout autant depuis des
+sicles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai diminuer ce
+qu'a d'utile et d'admirable l'largissement de la maternit dans une me
+de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres
+d'assistance et de relvement appartiennent en propre aux congrgations
+religieuses, et que, hors d'elles, la femme laque doit vivre pour son
+plaisir ou pour son intrt. En France, malheureusement, la plupart des
+bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est--dire catholiques,
+protestantes ou juives. Par raction, les autres--et elles sont
+rares--se disent neutres et sont le plus souvent athes. De l une gne
+de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner la charit toute
+simple, sans s'affilier une congrgation ni s'enrler dans un parti.</p>
+
+<p>Or, loin de s'puiser follement faire clore en la femme des virilits
+inoues, le fminisme mriterait d'tre bni, s'il encourageait
+seulement l'activit charitable les femmes embarrasses de loisirs
+ennuys et de forces striles. Puisse-t-il se borner des leons
+d'apostolat! Prsentement, les femmes inoccupes sont lgion; et le
+premier but du fminisme doit tre de constituer les veuves et les
+filles indpendantes en associations secourables et de les mobiliser,
+pour la campagne de moralisation et d'assistance, que ncessite
+imprieusement le malheur des temps. En se consacrant cette grande
+oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilges de charme et de
+sduction, les femmes peuvent prparer un monde meilleur nos
+descendants. Soeur de charit sans la cornette, voil un rle digne de
+tenter une grande me.</p>
+
+<p>Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activit qui
+dvore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels
+suffisent des vocations laques et des gots purement sculiers. En ce
+qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrle des
+oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de
+bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en
+tout ce qui a trait la dfense et au soutien de l'enfance et de la
+vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chres au coeur
+fminin,--nous sommes persuad que l'on pourrait tendre le cercle de
+leurs attributions. Pourquoi mme (c'est un avis que nous donnons en
+passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des Amis de nos
+Universits? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins
+efficace que celui de leurs maris ou de leurs frres.</p>
+
+<p>Et l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amrique, les femmes
+franaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de
+rsoudre les problmes qui intressent leur sexe et le ntre. Leurs
+groupements littraires, philanthropiques ou professionnels pourraient
+dterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de rforme
+dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection
+du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance
+des nouveau-ns et des nourrices.</p>
+
+<p>Nous voudrions mme qu'elles prissent en main les questions des
+logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et
+des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins
+et des muses. Tout ce qui tient la beaut et la salubrit des
+villes relve de leur comptence et de leur got. Il n'est pas une
+agitation locale laquelle les femmes amricaines ne prennent part
+avec entrain. A leur suite, les Franaises pourraient tendre peu peu
+leur influence bienfaisante sur les coles publiques, les bibliothques
+populaires, les expositions artistiques et les ftes urbaines. Leur
+bonne grce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale,
+ne ft-ce qu'en rappelant aux hommes les rgles souvent mconnues de la
+douce tolrance et de la civilit purile et honnte.</p>
+
+<p>Pourquoi surtout (j'y insiste dessein) ne pas ouvrir largement leur
+action les commissions scolaires et les comits de surveillance des
+asiles, des crches, des ouvroirs, des refuges, des hpitaux et des
+maisons d'ducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier leur
+vigilance l'inspection du travail fminin et la tutelle des enfants
+assists? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs
+d'Amrique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou
+aise entreprennent de courageuses croisades contre le vice,
+l'intemprance et l'ivrognerie?</p>
+
+<p>Des oeuvres existent dj qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union
+franaise pour le sauvetage de l'enfance, l'Union franaise des femmes
+pour la temprance, l'Union internationale des amies de la jeune fille,
+et nos deux Socits de secours aux blesss des armes de terre et de
+mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec clat la
+rayonnante bont fminine. Que les femmes de France se dvouent donc,
+sans respect humain, toutes les tentatives de bienfaisance, de
+moralisation et de solidarit mme les plus hardies, et qu'elles
+laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce
+fminisme chevaleresque est celui des saintes.</p>
+
+<a name="l5c2s2" id="l5c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>D'une faon gnrale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les
+oeuvres de prservation et de relvement, c'est--dire tout le
+dpartement de la charit, devrait tre aux mains des femmes. Leur
+domaine est l o l'on souffre. Elles sont admirablement doues pour
+toutes les oeuvres de consolation, de rdemption, de pacification; elles
+sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la
+vocation de la charit. Une socit bien ordonne confierait des
+femmes tous les offices de la bienfaisance. Cette conclusion de M.
+Jules Lematre a reu du Congrs international d'assistance publique une
+conscration solennelle. Ce congrs, o trente-six tats taient
+reprsents, a mis le voeu qu'une plus large place ft faite aux femmes
+dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance
+publique<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> Rapport de M. Jules <span class="sc">Lematre</span> sur les prix de vertu: novembre
+1900.--Voir aussi la <i>Fronde</i> du 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>O la police, l'hygine, la rglementation et la science des hommes
+chouent, les femmes ont chance de russir. L'aumne distraite, bruyante
+ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne
+suffit rconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir
+avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on
+lui tend, il faut que le misrable sente la main d'un ami qui fait le
+bien pour le bien. La charit suprieure est dicte moins par la piti
+que par la justice. Sans faire l'aumne un crime de poursuivre parfois
+un mobile intress, de calculer avec Dieu, d'escompter les rcompenses
+futures de l'au-del, encore faut-il que, pour tre fconde, elle soit
+anime d'un apptit de dvouement, d'une tendresse intelligente, d'un
+lan de maternit morale, o l'on sente non seulement le devoir, mais le
+besoin et le plaisir de donner.</p>
+
+<p>Telles ces femmes d'Amrique qui ont entrepris une vritable croisade
+contre l'alcoolisme, la misre et la dchance lgale des femmes
+avilies, et qui prchent la dcence et la sobrit sur les places
+publiques, pntrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au
+besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne son
+vice et la prostitue sa dgradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des
+libres de Saint-Lazare, fonde par Mme Bogelot, pour prserver la
+femme en danger de se perdre et fournir celle qui est tombe le moyen
+de se rhabiliter. Est-il charit plus admirable? Protger la jeune
+fille et relever la femme dchue, rendre aux cratures les plus dcries
+le respect d'elles-mmes, visiter infatigablement les hpitaux, les
+refuges et les prisons, braver les pidmies et s'installer au chevet
+des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et rchauffe
+le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les mes,
+verser gnreusement toutes les misres qui se cachent et sur toutes
+les plaies honteuses le pur lait de la fraternit humaine: voil
+l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.</p>
+
+<p>Nos congrgations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient
+capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop ferme, trop
+clotre. Nos admirables soeurs de charit elles-mmes sont trop exiles
+de l'humanit. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les
+mansardes. C'est l qu'il faut aller le surprendre et le soigner.
+Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant!
+Empitez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si
+sche et si imprvoyante! Tant que le fminisme ne commettra pas d'autre
+usurpation, il ne comptera que des allis parmi les hommes. C'est votre
+droit d'tre associes au soulagement de toutes les souffrances et au
+redressement de toutes les iniquits.</p>
+
+<a name="l5c2s3" id="l5c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Il est,-- titre d'exemple,--une question trs grave que les congrs
+fministes ont hsit longtemps voquer dans leurs assembles: c'est
+la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que
+les femmes riches ou aises peuvent rsoudre sans sortir de chez elles.
+Tous ceux qui ont coeur la paix sociale devraient s'mouvoir de
+l'abme qui se creuse de plus en plus entre les matresses et les
+servantes.</p>
+
+<p>Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprs des bons
+matres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas
+moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est
+pas moins vrai que la domesticit est une sujtion pnible, dont souvent
+les suprieurs abusent et les infrieurs ptissent. C'est ainsi que
+certaines femmes du monde affichent pour les filles attaches leur
+personne un ddain, une raideur, un mpris capables de froisser, de
+rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans
+l'aversion que ces dames professent pour les travaux du mnage. Comment
+attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tche
+que sa matresse considre comme dgradante? Cela tant, il est logique
+qu'on tienne pour des tres infrieurs les serviteurs, que les rigueurs
+du sort ont condamns aux humbles besognes de la cuisine ou de la
+basse-cour.</p>
+
+<p>Chez d'autres mondaines, il y a mme, vis--vis de la domestique, comme
+une survivance des abominables sentiments de la matrone paenne pour
+l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne lgante:
+Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair domestique. Cette femme
+sans entrailles mritait d'tre servie par des furies.</p>
+
+<p>Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrives
+de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de
+petits bourgeois peu aiss, chez lesquels la nourriture est mesure avec
+parcimonie, tandis que le travail est impos sans trve ni sans mesure.
+Quand elles ont atteint leur majorit, elles peuvent se dfendre, et
+elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de
+la petite bonne de quinze seize ans, jete loin des siens sur le pav
+des grandes villes et qui, dpourvue d'appui et de conseil, connaissant
+ peine son mtier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie toutes
+les corves qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes mes la petite
+bonne tout faire: elle est presque toujours digne d'intrt.</p>
+
+<p>On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualits des
+serviteurs d'autrefois; que les ides d'galit et d'indpendance ont
+surexcit en eux l'gosme et l'envie; qu'elles sont d'un autre ge, ces
+servantes probes et dvoues qui pousaient, en quelque sorte, la
+famille de leurs matres et lui rendaient en fidlit et en respect ce
+qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je rpondrai
+que, si vraies qu'elles soient, ces rflexions confirment le mal social
+dont nous souffrons,--sans le gurir. Et puis, les matres n'ont-ils pas
+frquemment les domestiques qu'ils mritent? Prennent-ils un soin
+attentif de leur moralit, de leur sant, de leur avenir? Si l'infrieur
+a des devoirs, le suprieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques
+s'attachent votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos
+actes, que vous n'tes pas indiffrents leur existence.</p>
+
+<p>Encore une fois, nous ne dfendons point (on voudra bien le remarquer)
+les drlesses, sans conduite et sans honntet, qui pillent et
+ranonnent la maison o elles sont entres par ruse ou sur la foi de
+quelque recommandation mensongre. Les matres qu'elles exploitent ne
+font qu'user du droit de lgitime dfense en se dbarrassant au plus
+vite de ce flau domestique.</p>
+
+<p>Mais pour combien de pauvres filles honntes la domesticit est-elle
+l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame
+trane dans l'oisivet une vie peu prs inutile, ceux qui la servent
+lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se
+rappeler que, sans rompre absolument avec les agrments de la socit
+joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux faire que de
+promener travers les salons sa grce prcieuse et pare! Tmoigner
+nos soeurs infrieures de l'attachement et de la sympathie est la
+meilleure faon, pour les privilgis de la fortune, d'attnuer
+l'injustice du sort.</p>
+
+<p>On voit qu' la question des domestiques, nous n'admettons qu'une
+solution d'ordre moral. Faisant appel aux matres et surtout aux
+matresses, nous les prions de se mieux pntrer de cette ide
+chrtienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs gaux devant
+Dieu et devant la nature, des tres qui pensent comme eux, qui souffrent
+comme eux, et que les progrs de l'instruction et de l'galit rendent
+de plus en plus sensibles l'injustice, la duret, l'humiliation.
+Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de
+rsignation pour nous servir qu' nous pour les supporter. Il n'est
+qu'une rforme de notre mentalit,--la rforme de nous-mmes,--qui
+puisse amliorer graduellement la condition de nos infrieurs. Et comme
+toute rvolution morale, cette oeuvre d'ducation ne se fera pas en un
+jour.</p>
+
+<p>Dj, cependant, il existe Paris, et dans les grandes villes, une
+Socit des amis de la jeune fille, qui ne manquera pas, je l'espre,
+de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, loignes de
+leur famille et dnues de ressources. Quant aux majeures, elles
+commencent, un peu partout, s'unir et se syndiquer; et nous verrons
+peut-tre un jour les mauvais matres mis en interdit par la
+fdration des domestiques et, titre de revanche, les mauvais
+domestiques mis en quarantaine par la coalition des matres.</p>
+
+<p>Pourtant, ces moyens extrmes nous rpugnent. Mieux vaut l'entente que
+la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposes par la Gauche
+fministe? Celle-ci n'hsite point mobiliser contre les matres toutes
+les forces coercitives de l'tat, rclamant qu'une loi et des rglements
+fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de
+sortie, ou, du moins, que le travail des domestiques soit assimil
+celui des ouvriers et des employs quant aux conditions d'hygine et de
+repos. Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne mme les
+bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il
+serait excessif de lui substituer l'tat, d'autant mieux que rien
+n'oblige une domestique rester dans une maison o elle se trouve mal
+paye ou mal traite: il est entendu que les inspecteurs et les
+inspectrices du travail auront le droit de contrler ce qui se passe
+dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra crer toute une arme de
+fonctionnaires pour procder ces incessantes visites domiciliaires: il
+suffira, rpond-on, que les bonnes dposent une plainte chez
+l'inspecteur. Et voyez l'ingnieux dtour: la dnonciation tortueuse et
+lche remplacera l'inquisition domicile<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. On ne saurait vraiment
+imaginer rien de plus libral: ou l'espionnage ou la dlation. Avec un
+pareil rgime, le shah de Perse lui-mme se dciderait cirer ses
+bottes. Si jamais cette savante rglementation est vote, une loi
+s'imposera d'urgence pour dfendre les matres contre la tyrannie des
+domestiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Congrs international de la Condition et des Droits des
+femmes. Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l5c2s4" id="l5c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Il est urgent, par ailleurs, que nos lgantes, qui ont le rare
+privilge de pouvoir soigner leur intelligence et leur beaut, se disent
+et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains
+de la femme qui dpense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en
+France, 950 000 couturires et 30 000 modistes, dont elles utilisent
+plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de
+ddier son excellente tude sur les ouvrires, l'aiguille: A celles
+qui font travailler, pour qu'elles prennent piti de celles qui
+travaillent! Les patrons subissent le caprice de leur clientle. Les
+intermittences de presse et de chmage proviennent de l'irrgularit des
+commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intrt et l'humeur des
+acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si
+instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingnie rduire ses
+prix de vente, en rduisant ses prix de faon? Nous aurions tort de lui
+en faire un crime: c'est une ncessit qu'il subit regret. Seulement,
+comme il n'est pas de limites la misre, il se rencontre toujours des
+malheureuses prtes travailler plus bas prix que d'autres moins
+malheureuses. A cela, quel remde?</p>
+
+<p>Puisque les moeurs rglent le travail plus que les lois, serait-il si
+difficile nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur
+ou le prdicateur aidant, pour aviser aux moyens d'attnuer cet
+avilissement de la main-d'oeuvre? Il dpend de tout le monde que le
+travail s'abrge et s'amliore. Faites vos commandes temps, et bien
+des veilles seront vites. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et
+le repos dominical sera plus facilement respect. Ce n'est pas assez. La
+femme riche a le devoir de prendre en main les intrts de la femme
+pauvre. Il faut qu'il s'tablisse de plus frquentes et de plus amicales
+relations entre les rentires du premier tage et leurs soeurs pauvres
+des mansardes. Voil une bonne occasion pour le fminisme de montrer ce
+qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est ce prix. Si les
+heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple,
+le socialisme la prendra; et quand il aura l'ouvrire, nous dclare M.
+Benoist, nous ne pourrons mme plus tenter de lui disputer l'ouvrier.
+C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'tablisse bien vite, entre les
+patriciennes du luxe et les dshrites de la terre, un fminisme de
+solidarit fraternelle qui pacifie les hommes en rconciliant les
+pouses et les mres.</p>
+
+<p>C'est surtout l'ouvrire des grandes villes qu'il importe de tendre
+une main secourable. Moralement abandonne au milieu de la foule
+indiffrente, en butte aux embches et aux plaisanteries des compagnes
+perverties qui s'appliquent la dniaiser, en proie aux angoisses du
+chmage, se brlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie,
+maigrement paye, poursuivie dans la rue par les propositions les plus
+hontes, on ne saura jamais quelles difficults de vie, quels
+hrosmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnte et pure.
+C'est peine si les plus conomes, en se privant d'un plat, d'une robe
+ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret la
+Caisse d'pargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la
+morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmits
+arrivent, c'est l'hpital qui les attend. Que l'on joigne cela
+l'inconstance d'humeur, l'imprvoyance, la lgret et la coquetterie de
+la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrires
+participent aux bienfaits de la mutualit. Contre 5 326 socits de
+secours mutuels composes exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur
+les statistiques officielles, que 227 socits de femmes. Pourquoi
+l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et
+complter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres
+participants? La mutualit entre femmes, plus encore que la mutualit
+entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charit.</p>
+
+<p>L'ide, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent Paris,
+sous le patronage de femmes intelligentes et gnreuses qui ont au coeur
+la religion de la souffrance humaine. Certaines socits, comme le
+Syndicat mixte de l'aiguille, la Couturire et l'Avenir, ont fond
+une caisse de prts gratuits; et cette entreprise hardie a donn
+d'tonnants rsultats. Ces petites ouvrires, l'air vapor, sont des
+emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur leur signature et se
+montrent trs capables de fidlit dans les engagements et de rgularit
+dans les paiements. Pourquoi les congrgations de femmes, assistes d'un
+comit de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les
+ouvrires de leur quartier en socits d'assistance mutuelle? Pourvu
+qu'elles aient le bon esprit de sculariser un peu leurs procds et
+d'allger avec mesure les exercices de pit, les communauts sont tout
+indiques pour devenir le sige social o les adhrentes se
+retrouveraient chaque dimanche en famille.</p>
+
+<p>Outre la misre soulager, il y a chez l'ouvrire la moralit
+sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans
+sa propre famille! Extnus par une longue journe de travail, les pres
+et les frres ne se proccupent gure de leurs filles ou de leurs
+soeurs. Beaucoup mme ne se gnent point pour taler au logis leur
+inconduite et leur grossiret. Vienne alors un de ces ouvriers hardis
+et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honntet,
+dont l'espce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour
+peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible
+rsistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les
+encourager aux pires dfaillances. Les scrupules? Des btises! Une fille
+vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut,
+il est simple de se faire offrir ce que l'on dsire! C'est un fait,
+conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrire tombe par
+l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrire; il n'en est
+pas qui la dfende.</p>
+
+<p>Pour prvenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association
+mixte des patronnes et des ouvrires, assiste, conseille, commandite
+par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du
+peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille
+professionnelle<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle,
+en un livre plein de coeur, rapprocher celles qui portent les robes de
+celles qui les font<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> <i>Bulletin du Muse social</i> du 30 juin 1897, circulaire n 14,
+srie A, pp. 271-283.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misres de femmes</i>, pp.
+212 et suiv.</blockquote>
+
+<p>En dfinitive, le mouvement mutualiste ne peut natre et se dvelopper
+qu'en prenant pour devise: Aide-toi, la charit t'aidera. C'est en se
+conformant cette rgle, que certaines oeuvres sociales sont
+aujourd'hui en pleine activit: tels les restaurants fminins et les
+patronages de jeunes ouvrires. Que les femmes riches ou aises
+s'enrlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de
+leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pntration
+rciproque des diffrentes classes de la socit pour effacer nos
+divisions et apaiser nos querelles. La charit officielle et automatique
+des hommes a un malheur: elle connat les maladies sans connatre les
+malades. Si bien qu'un abme s'est creus peu peu entre les petits et
+les grands, abme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus
+d'amour et plus de piti. Mieux entendue, mieux organise, l'assistance
+de la femme par la femme est seule capable de faire ce miracle, en
+rapprochant peu peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la
+pauvret.</p>
+
+<a name="l5c2s5" id="l5c2s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Que le coeur de la femme riche ou aise s'ouvre donc de plus en plus
+la bienfaisance et la charit, et les questions sociales, qui nous
+affligent et nous inquitent, perdront peut-tre de leur acuit
+menaante.</p>
+
+<p>Aux pauvres gens, ns sous une mauvaise toile, pour lesquels la
+destine est, ds le berceau, pleine de piges et d'amertume, aux
+malheureux et aux abandonns que les inclinations d'une hrdit
+perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des
+mauvais exemples guettent au foyer, l'atelier, dans la rue, tous
+ceux que mille prils et mille entranements vouent la misre, la
+souffrance, la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit
+dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une
+tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines
+maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les
+remdes. Reconnaissons que la vie est inclmente pour les faibles, que
+le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop
+ingales, que les compartiments o nous vivons sont spars par de trop
+hautes barrires, que les uns ont trop de peines et les autres trop de
+joies. N'ayons point l'gosme ou la lchet de nous accommoder des
+injustices du sort, de nous rsigner aux infortunes immrites d'autrui.
+Ouvrons notre coeur plus de piti, afin de faire rgner en ce monde
+plus de justice et plus de solidarit.</p>
+
+<p>Sans cela, nul systme, nul changement, nulle rforme ne servira
+utilement la cause du progrs et de l'humanit. Bien qu'il soit
+ncessaire, mesure que le temps marche et que la socit se
+transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop troites,
+l'exprience atteste que le lgislateur intervient moins dans l'intrt
+des minorits souffrantes que des majorits saines et puissantes. C'est
+une sorte d'hyginiste qui se proccupe surtout de faire la part du mal,
+d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la sant
+ou la moralit publiques. La prison et l'hpital, voil ses armes et ses
+remdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa
+main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la gurir. Ses
+lois oprent par coercition gnrale, sans se plier l'infinie varit
+des maladies et des misres. Il rprime et il frappe de haut, en
+appliquant tous mme formule et mme traitement. Faute de se pencher
+avec compassion sur chaque infortune, l'tat est presque toujours
+impuissant l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une
+souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amlioration sociale
+sans bont. Voulons-nous que notre socit soit plus hospitalire et
+notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrs de la tendresse et
+de la piti, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonn
+l'active coopration de la femme, dont les potes ont vant de tout
+temps les paroles de grce et les yeux de douceur. Sans elle, nulle
+plaie n'est gurissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus
+de justice, plus d'harmonie et plus de beaut, l'obligation incombe la
+femme d'largir nos coeurs,--et le sien, premirement. L est, pour
+elle, le devoir social qui, au temps o nous vivons, se complte et se
+complique, pour chacun de nous, d'un devoir patriotique. Nous
+permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera
+seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.</p>
+
+<p>L'aurore du XXe sicle meut d'on ne sait quel trouble, ml de crainte
+et d'esprance, nos mes inquites et impatientes. L'heure prsente est
+triste et rude, l'avenir obscur et menaant. C'est le rle de la
+Franaise d'aujourd'hui d'empcher que les soucis de la vie et les
+proccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la
+terre. C'est sa mission de nous clairer d'un rayon d'idal travers
+les voies troites et pnibles de la cit humaine.</p>
+
+<p>Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne
+volont peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse
+de charit vanglique ou de solidarit dmocratique, toutes peuvent
+saluer d'un mme coeur la fraternit de l'avenir. A celles surtout qui
+ont foi en une direction suprieure des vnements et des socits, aux
+chrtiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de
+Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des infrieurs,
+mais des cooprateurs, des compatriotes, des amis, des frres. Pour
+quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en tre
+le matre et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir
+qu'en la faisant servir l'amlioration du sort de ceux qui peinent et
+qui souffrent, c'est une vrit de salut et un prcepte de conscience
+que, pour remuer et conqurir le coeur des dshrits, il faut leur
+apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de
+donner ce qu'on possde, qu'il est ncessaire de se donner soi-mme;
+qu'aprs avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement
+son coeur, afin d'opposer la misre qui redouble un redoublement de
+douceur et de compatissante gnrosit. A ce compte seulement, nous
+serons les amis de l'humanit.</p>
+
+<p>Et nous en serons rcompenss au centuple, puisque, par un retour des
+choses qui est la justification humaine de la moralit, nous
+ressentirons nous-mmes le bienfait des bienfaits que nous aurons
+rpandus, la joie des joies que nous aurons causes: ce qui fait qu'en
+amliorant les autres, nous sommes assurs de nous amliorer nous-mmes,
+et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de
+travailler notre propre bien.</p>
+
+<p>Mais l'humanit souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une
+nation organise comme la ntre, une nation qui a un pass, une
+histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-mme et la
+conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a t et de ce qu'elle doit
+tre, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tte
+haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre
+et pour premier devoir de durer.</p>
+
+<p>Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus
+rien, pas mme son rle, sa vitalit, son avenir, et que, las de
+soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir
+gaiement, c'est--dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser,
+il se donne lui-mme, selon le mot hardi de M. Ren Doumic, le
+spectacle de sa dcomposition, prfrant mourir en riant que mourir en
+combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne
+sait plus vouloir, on ne rougit plus de dchoir. L'effort soutenu nous
+pouvante. Notre caractre est de ne plus avoir de caractre. On se
+laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en tmoin ironique ou
+larmoyant, la droute de la conscience publique, l'effondrement de
+la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide
+collectif<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> Voir une tude de M. Ren <span class="sc">Doumic</span> sur le thtre. <i>Revue des
+Deux-Mondes</i> du 15 dcembre 1898.</blockquote>
+
+<p>Et pourtant, j'affirme qu'il est des Franais qui ne veulent pas mourir.
+Et c'est secouer notre vieille nation fatigue par tant d'efforts
+infructueux, nerve par tant de rvolutions, puise de sang par un
+sicle de guerres et d'preuves, que nous convions toutes les femmes de
+France.</p>
+
+<p>Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes
+classes et de toutes opinions ne se peuvent dvouer longtemps la mme
+tche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je rpondrai que
+l'unisson n'existe nulle part, pas mme dans les meilleurs mnages. Ce
+qui n'empche point les poux de s'unir pour la vie, malgr leur
+diversit de gots et d'humeur. Et leur alliance offensive et dfensive
+n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie.
+Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'ides et de
+croyances, un mme amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de
+la patrie, amour puissant, fcond et durable, amour fraternel, qui nous
+fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos prfrences et
+nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Franais,
+c'est--dire enfants de la mme mre, unanimement rsolus mettre son
+service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la
+rendre plus unie, plus forte, plus prospre, plus redoutable aux rivaux
+qui la jalousent et aux ennemis qui la dtestent.</p>
+
+<p>Voil les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de
+France, pour qu'elles les transmettent leurs enfants et les
+communiquent leurs hommes. Grce quoi, plus respectueux de la
+solidarit humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en
+mme temps aux esprances d'un monde meilleur et d'une patrie plus
+florissante, nous aurions peut-tre le bonheur de voir, par un miracle
+de la toute-puissance fminine, s'panouir, sur le vieil arbre de nos
+traditions franaises, une nouvelle frondaison d'esprances et de
+nouveaux fruits de bndiction.</p>
+
+<p>A cet expos du rle social de la femme, les socialistes ne manqueront
+point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sr d'abolir la
+misre et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.</p>
+
+<a name="l5c3" id="l5c3"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Doctrines rvolutionnaires</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille
+ menace par les unes et par les autres.--Identit de but,
+ diversit de moyens.</p>
+
+<p> II.--Doctrine collectiviste.--L'indpendance de la femme
+ future.--Notre ennemi, c'est notre matre.</p>
+
+<p> III.--L'ouvrire se convertira-t-elle au
+ socialisme?--Inconsquences du proltariat masculin.</p>
+
+<p> IV.--Doctrine anarchiste.--La libert par la diffusion des
+ lumires.--Le ractionnaire Voltaire.</p>
+
+<p> V.--Encore l'instruction intgrale.--L'avenir vaudra-t-il
+ le pass?--La femme sera-t-elle plus honnte et plus
+ heureuse?</p>
+</blockquote>
+<a name="l5c3s1" id="l5c3s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>L'mancipation de la femme figure naturellement au cahier des dolances
+socialistes et anarchistes. A ct du fminisme bourgeois, qui s'attarde
+ revendiquer contre les hommes l'galit intellectuelle et conjugale
+sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le fminisme
+rvolutionnaire, ddaigneux des demi-mesures et impatient du moindre
+frein, pousse l'indpendance des sexes outrance et, bousculant les
+traditions reues, violentant les rgles tablies, se riant des
+scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille,
+l'mancipation de l'amour.</p>
+
+<p>En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidle son principe,
+qui est de rompre tous les liens gnants. Pour ce qui est du socialisme,
+au contraire, les mmes revendications ne vont pas sans quelque
+inconsquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant notre
+poque, qu'il pntre toutes les classes et envahit toutes les coles.
+Peu peu, les vieilles doctrines franaises, qui s'inspiraient du bien
+public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles
+bnficiaient auprs de nos pres. L'indpendance absolue de la femme
+est la manifestation la plus effrne de cet individualisme latent, que
+l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des mes
+contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause
+commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prdominance
+inquitante des vues troitement personnelles sur les vues largement
+nationales.</p>
+
+<p>Pour adoucir le sort de quelques intressantes victimes des hasards de
+la vie ou des fautes de leurs proches, pour prmunir celui-ci ou
+celui-l contre les suites dommageables de ses propres imprudences,
+notre poque n'hsite point branler, affaiblir tout notre difice
+social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle
+trouve naturel d'infirmer toutes les rgles de notre organisation civile
+et familiale. Dsireuse de remdier des infortunes exceptionnelles, de
+gurir quelques blessures pitoyables, elle ne se gne aucunement de
+troubler l'existence des valides et de paralyser l'activit des
+vaillants. Rien de plus conforme la pense anarchique que de fermer
+obstinment les yeux aux ralits, aux ncessits, aux fins suprieures
+de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la
+considration et la poursuite des vues individuelles.</p>
+
+<p>Il semble pourtant que, sous peine de faillir son nom, le socialisme,
+qui se fait une loi de subordonner l'entit individuelle l'entit
+collective, devrait se proccuper un peu plus de l'avenir du groupe et
+un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emport par
+le courant sans cesse grandissant des ides individualistes, m par la
+haine de tout ce qui est religieux, hirarchique, traditionnel, ennemi
+surtout de l'esprit de famille qui est le plus sr obstacle au
+dveloppement de l'esprit rvolutionnaire, il s'est empress de se
+mettre au service des poux mal assortis, s'offrant de jouer, auprs du
+peuple, le rle d'une bonne fe capable de gurir d'un coup de baguette
+toutes les blessures du mariage, sans s'inquiter de savoir si, force
+de dlier les serments, de relcher les unions, de dsagrger les
+foyers, la socit humaine pourra continuer de vivre et de se perptuer.</p>
+
+<p>Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement
+la femme, les plus extrmes revendications du programme individualiste,
+le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition conomique
+de l'ouvrire est troitement lie aux ncessits suprieures de la vie
+de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines
+rvolutionnaires de n'en point tenir compte. manciper la femme de
+l'autorit paternelle et de l'autorit maritale pour mieux l'affranchir
+de l'autorit patronale et, plus gnralement, de l'autorit masculine:
+tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres
+socialistes et anarchistes. Je le trouve trs nettement exprim dans un
+livre intitul: <i>La Femme et le Socialisme</i>, o l'un des chefs du
+collectivisme allemand, Bebel, crivait, ds 1883, propos de la femme
+de l'avenir: Elle sera indpendante, socialement et conomiquement;
+elle ne sera plus soumise un semblant d'autorit et d'exploitation;
+elle sera place, vis--vis de l'homme, sur un pied de libert et
+d'galit absolues; elle sera matresse de son sort.</p>
+
+<p>Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre la
+femme la matrise souveraine d'elles-mmes, ils prtendent l'y lever par
+des moyens diffrents. Ce nous est une trs suffisante raison de
+distinguer, en cette matire, l'esprit collectiviste et l'esprit
+libertaire.</p>
+
+<a name="l5c3s2" id="l5c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Il est constant que la femme du peuple est sortie peu peu du foyer
+pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort
+musculaire, le dveloppement de l'industrie mcanique a largi la
+sphre troite dans laquelle la femme tait confine et l'a rendue apte
+aux emplois industriels. Cette constatation faite, M. Gabriel Deville,
+un des reprsentants les plus qualifis du collectivisme, en tire cette
+consquence que la femme, arrache au foyer domestique et jete dans la
+fabrique, est devenue l'gale de l'homme devant la production<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>. Il
+se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persvrance et
+d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le dmontrent: ce sont
+des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point
+devant l'incongruit,--la compare celle du chameau<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>. A mesure donc
+que la machine demandera moins d'effort musculaire celui qui la sert,
+mais plus d'attention, plus d'habilet, plus de souplesse, on peut
+conjecturer que l'ouvrire aura plus de chance d'vincer de la fabrique
+l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immmorial.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperu sur le socialisme
+scientifique, p. 31.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> <i>La Femme criminelle</i>, chap. IX, p. 186.</blockquote>
+
+<p>Cette volution servira grandement, parat-il, l'intrt et la dignit
+de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes
+faons l'entretenue de l'homme? Et naturellement l'on donne ce mot
+la signification la plus dplaisante qui se puisse imaginer. Lisez
+plutt: Celles qui ne peuvent acheter un mari charg par cela mme de
+pourvoir toutes les dpenses, se louent temporairement pour vivre;
+maries ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>.
+Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dgradation,
+se laisser nourrir et vtir par son mari ou son amant. Mieux vaut
+qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement
+tous les emplois, toutes les carrires, toute l'industrie, la grande
+comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indpendance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 44.</blockquote>
+
+<p>En aot 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrs de
+Zurich se sont toutes ranges du ct de M. Bebel, qui dfendait
+l'mancipation conomique de la femme contre les dmocrates catholiques
+dirigs par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans
+la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand,
+de supprimer la main-d'oeuvre fminine que d'abolir le tlgraphe ou le
+chemin de fer. Effray d'une concurrence qui se fait de plus en plus
+redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrire
+des fabriques et rclame son expulsion des mtiers mcaniques. Mais
+qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le lgislateur jetait dehors
+les millions de femmes qui y sont employes? Ce serait les vouer la
+misre ou la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux
+femmes honntes? Son rsultat le plus certain serait de transformer la
+chambre familiale en atelier nausabond. Au reste, la femme est un tre
+humain qui doit se suffire lui-mme. Sa dignit, sa libert sont au
+prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore
+que la sujtion et l'abaissement. Les misres de la femme ouvrire sont
+le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de
+l'en dbarrasser.</p>
+
+<p>C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes mes rvolutionnaires que
+ni la renaissance de la vie de famille, ni l'quitable galit des
+salaires, ni les autres amliorations possibles, n'lveront le sexe
+fminin l'existence idale qu'il ambitionne. Les collectivistes
+s'obstinent considrer l'infriorit de sa condition industrielle
+comme la consquence du salariat. Pour soustraire la femme la
+puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination
+capitaliste. L'galit civile et civique de la femme, conclut une des
+fortes ttes du parti socialiste franais, ne saurait tre efficacement
+poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'mancipation conomique,
+laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonne la disparition
+de toutes les servitudes<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. La premire prminence qu'il importe
+d'abattre, c'est donc l'autorit patronale; et l'on convie les femmes
+s'allier aux ouvriers pour courir sus l'entrepreneur. Notre ennemi,
+c'est notre matre! L'ouvrire ne sera dlivre de son joug que par
+l'avnement du collectivisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 31 et p. 44.</blockquote>
+
+<a name="l5c3s3" id="l5c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Mais il ne semble pas jusqu' prsent que la femme brle trs fort de se
+faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa
+conversion. C'est d'abord la mfiance qu'inspire une nouveaut
+systmatique qui, en dpit de ses promesses libratrices, ne pourrait
+s'tablir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir
+l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans
+despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la
+socit future, ils sont pleins de menaces pour la libert individuelle.
+Pousse trop loin, la surveillance prventive risque, avec les
+meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolrable. Pntrer
+dans les mnages, envahir les foyers, sous prtexte de rveiller la
+torpeur des inoccupes ou de calmer la fivre des vaillantes, dicter
+lois sur lois pour obliger les fainantes au travail et imposer le repos
+aux laborieuses, est un systme qui, pour tre impos par les plus pures
+vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition
+tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes franaises en
+les plaant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de
+peine supporter maintenant l'autorit d'un mari dbonnaire pour
+accepter de vivre sous une rgle conventuelle, ft-elle l'oeuvre des
+sept Sages de la communaut future.</p>
+
+<p>Ensuite, le proltariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris
+fantasques qui gratifient leur douce moiti de caresses et de bourrades,
+avec une mme libralit. Aprs avoir proclam la femme l'gale de
+l'homme devant la production, et au mme moment o certains syndicats
+lui font, par une consquence logique, une place dans leurs conseils
+d'administration, il est trange d'entendre des membres du parti ouvrier
+rclamer des dispositions lgales, l'effet d'interdire l'entre des
+ateliers industriels aux ouvrires, qui ont le dsir ou l'obligation d'y
+gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, celles qui rvent de
+s'manciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons
+offices du mari, et de leur refuser en mme temps le droit et le
+bnfice du libre travail?</p>
+
+<p>Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret
+dsir d'empcher les femmes d'envahir des mtiers et des emplois, que
+les hommes ont pris l'habitude de considrer comme leur domaine
+exclusif. C'est ainsi qu' diverses repriss ceux-ci ont manifest
+l'intention de les expulser des postes, des tlgraphes, des imprimeries
+et autres ateliers, o elles menacent de leur crer une redoutable
+concurrence.</p>
+
+<p>Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'manciper la femme,
+voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matire
+belles phrases et dclamations vaines, il leur est interdit de lui
+ter tout moyen pratique de gagner honntement sa vie. Dfendre aux
+patrons de l'embaucher, mme prix gal, n'est-ce point permettre
+d'autres de la dbaucher en plus d'un cas? Je n'hsite pas dire que
+des mles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et
+l'exploitation exclusive d'un mtier, poussent l'antagonisme des sexes
+jusqu' la barbarie. A ce compte, la libert du travail, qui est un des
+premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour
+les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en
+mettre beaucoup hors l'honneur ou mme hors la vie? Par bonheur, ce
+protectionnisme masculin, qui unit l'gosme la cruaut, aura quelque
+peine triompher de ce vieux fond de politesse franaise qui est
+encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la
+vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir
+troitement dans la dpendance de l'homme, le seul moyen honorable de
+relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau
+ou l'atelier.</p>
+
+<a name="l5c3s4" id="l5c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Les collectivistes disent aux femmes: Voulez-vous tre libres? faites
+avec nous la rvolution socialiste. Mme refrain du ct des
+anarchistes: La femme ne peut s'affranchir efficacement, crit Jean
+Grave, qu'avec son compagnon de misre. Ce n'est pas ct et en dehors
+de la rvolution sociale qu'elle doit chercher sa dlivrance; c'est en
+mlant ses rclamations celles de tous les dshrits<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>. Les
+femmes proltaires ne seront donc affranchies que par l'avnement du
+communisme anarchiste. Et les voil du coup fort embarrasses: quel
+parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la dictature du
+proltariat, selon le mode socialiste, ou de la commune indpendante,
+suivant le programme anarchiste?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Jean <span class="sc">Grave</span>, <i>La Socit future</i>, chap. XXII: la femme, p.
+322.</blockquote>
+
+<p>Chose curieuse: les deux coles rvolutionnaires ont une mme foi dans
+la diffusion des lumires pour conqurir la femme du peuple leurs
+ides, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il
+n'est qu'un moyen de soustraire la femme la domination masculine,
+quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intgralement. Aprs avoir
+rclam l'admission de tous l'instruction scientifique et
+technologique, gnrale et professionnelle, le commentateur de Karl
+Marx, M. Gabriel Deville, dclare que l'affranchissement de la femme
+aussi bien que de l'homme ne peut sortir que de l'galit devant les
+moyens de dveloppement et d'action assure tout tre humain sans
+distinction de sexe<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>. Par ailleurs, un trs curieux document,
+attribu M. lie Reclus dont l'anarchisme se rclame avec fiert,
+abonde dans le mme sens: Les vices et les dfauts qu'on a souvent
+reprochs la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuad
+qu'ils rsultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons
+qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou
+esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les
+effets<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperu sur le socialisme
+scientifique, p. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> <i>Unions libres</i>; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.</blockquote>
+
+<p>On a pu voir que, sans accepter cette manire de voir, nous ne trouvons
+point draisonnable d'lever le niveau intellectuel de la femme et
+d'admettre, cette fin, les jeunes filles aux tudes de haute culture
+scientifique. Et telle est dj la diffusion de l'enseignement dans les
+classes aises, que Jean Grave a pu dire qu' l'heure actuelle, la
+femme riche est mancipe de fait, sinon de droit<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>. En sorte qu'il
+n'y a plus gure que la femme pauvre qui ait souffrir de la prtendue
+supriorit masculine. Et pour l'en dbarrasser, anarchisme et
+socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prner l'instruction
+intgrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'tre un privilge
+de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science
+devienne un domaine commun, qu'elle soit la vie de tous, que sa
+jouissance soit pour tous<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> <i>La Socit future</i>, p. 328.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> <i>Paroles d'un rvolt</i>: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.</blockquote>
+
+<p>Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet anctre de la libre
+pense, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les
+sciences. Que les bourgeoises, la rigueur, s'instruisent et se
+dniaisent, la chose est de peu de consquence, condition toutefois
+que l'tude ne les dtourne point de leurs devoirs de bonnes poules
+couveuses. A la vrit, la haute ducation ne devrait tre permise qu'
+celles qui, par extraordinaire, s'lvent au-dessus du commun:
+celles-l, on ne demande plus d'tre honntes femmes; il suffit qu'elles
+soient d'honntes gens. Quant la femme du peuple, Voltaire la
+jugeait d'une espce infrieure et indigne de boire aux sources de la
+science; il abandonnait aux prtres le soin de catchiser les savetiers
+et les servantes. Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le
+bon Dieu n'a-t-il pas t invent pour les bonnes femmes?</p>
+
+<p>Aujourd'hui, tout le monde doit tre convi, nous dit-on, tudier,
+savoir, librer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs
+manqueront aux cuisinires et aux paysannes, les anarchistes nous
+rappellent que le machinisme merveilleux du XXe sicle pourra aisment
+les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fe,
+d'extraordinaires mcaniques, obissant au doigt et l'oeil,
+accompliront toutes les tches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les
+femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix
+et la lumire, par la grce toute-puissante de la science universalise.</p>
+
+<a name="l5c3s5" id="l5c3s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Dbarrass mme de ces esprances chimriques, le got immodr
+d'instruction, l'apptit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au
+fond de toutes les doctrines fministes,--nous mnage (je m'en suis dj
+expliqu) de pnibles surprises. Est-ce donc un idal suffisant que la
+multiplication des diplmes et des raisonneuses? Disons plus:
+l'instruction affranchie de tout frein religieux, libre de toute
+obligation morale, lacise outrance, suivant le voeu rvolutionnaire,
+risque tout simplement d'lever le niveau intellectuel de la galanterie.
+Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir,
+dans l'avenir, le type de la fministe mancipe de tout, sauf de ses
+instincts et de ses vices, sans illusions, sans prjugs, sans
+scrupules, indpendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en
+morale, libre en amour, exagrant ses droits et mprisant ses devoirs.
+Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.</p>
+
+<p>On nous rpte dans certains milieux que l'ducation, pour tre franche
+et loyale, doit initier prventivement la jeune fille tout ce que nous
+avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu.
+Ainsi comprise, l'instruction intgrale est videmment la porte de
+toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai dj pose)
+bon nombre d'mes n'en seront-elles point gravement dflores? Nos
+crivains rvolutionnaires n'ont pas assez de mpris pour la jeune fille
+timide, discrte, nave, telle qu'elle sort du giron des mres
+chrtiennes ou du clotre de nos pensionnats religieux. Ils trouvent
+stupide de ne point l'avertir de toutes choses. Pourquoi, disent-ils,
+lui fermer en tremblant les fentres qui s'ouvrent sur le monde?
+Faites-lui voir en face la nature et la vie. Dniaisez vos petites
+nonnes, instruisez vos petites oies.</p>
+
+<p>Le malheur est que ces conseils commencent tre suivis, non pas
+seulement dans cette socit frivole, exotique, o la modernit triomphe
+avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage,
+timor, rebelle aux nouveauts troublantes. Et nous pouvons dj juger
+aux fruits qu'elle porte, l'ducation nouvelle qui dchire tous les
+voiles et approfondit toutes les ralits. Soit! Mettez aux mains de vos
+filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, veillez seulement sa
+curiosit sur les dessous mystrieux de l'existence; usez de franchise
+brutale ou de prudentes rticences: vos filles pourront tout savoir,
+mais aurez-vous toujours lieu d'en tre fiers? Ce sera miracle si toutes
+parviennent conserver, ce rgime, une demi-virginit d'me.</p>
+
+<p>En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la
+science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposes aux piges
+de la vie? Je voudrais le croire; mais trop savoir, trop comprendre,
+on s'expose des indulgences, des expriences, des prils, contre
+lesquels la simple candeur les et prmunies plus srement. On nous
+rplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, prparent
+l'pouse et la mre les plus attristantes dceptions. Mais est-il
+indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dvoiler
+mthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les
+durets possibles de la vie? Et puis, le rve a cela de bon sur la terre
+qu'il nous empche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux
+turpitudes de ce monde. Ceux-l mme qui prtendent que la vertu,
+l'amour, le dvouement sont des duperies, nous avoueront du moins que
+ces chimres sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet
+d'entretenir l'me en paix et en srnit, de bercer la souffrance et
+d'embellir la destine. Ne bannissons point ces douces choses du coeur
+de la femme, car sa mission premire est d'en garder le dpt travers
+les ges, afin de perptuer parmi nous le rgne de l'idal, en croyant
+au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour
+nous le faire aimer.</p>
+
+<p>En rsum, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction
+intgrale selon l'esprit rvolutionnaire, la jugeant inutile, sinon
+prjudiciable, aux intrts conomiques non moins qu' l'amlioration
+intellectuelle du plus grand nombre.</p>
+
+<a name="l5c4" id="l5c4"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>L'conomie chrtienne</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le socialisme chrtien.--Dissentiments irrductibles
+ entre la rvolution et l'glise.</p>
+
+<p> II.--L'homme a la fabrique et la femme au foyer.--La
+ famille ouvrire dissocie par la grande
+ industrie.--Interdiction pour la femme de travailler a
+ l'usine.</p>
+
+<p> III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette
+ exception est-elle justifie?--Pourquoi les prohibitions
+ catholiques sont malheureusement impraticables.</p>
+</blockquote>
+<a name="l5c4s1" id="l5c4s1"></a>
+<br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Qu'il s'agisse, en somme, des rglements collectivistes ou des procds
+anarchistes, on vient de voir que les deux coles s'entendent au moins
+sur ce point, qu'il faut manciper la femme. Divises sur la question
+des voies et moyens,--l'une prconisant la commune indpendante et
+l'autre, la dictature du proltariat,--il reste que toutes les forces
+rvolutionnaires poursuivent unanimement le mme but, qui est la
+destruction des entreprises patronales par l'abolition de la proprit
+capitaliste. Aprs l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par
+pouser les ides de M. Jules Guesde ou celles de M. lise Reclus? Ou
+bien M. le cur aura-t-il assez d'influence pour la prmunir contre ces
+redoutables enjleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter
+avantageusement, auprs des ouvrires, contre les tentations
+rvolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les
+doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme
+latent qui inspire nos lois, rgle nos moeurs et gouverne encore nos
+familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre
+avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'ide que la bataille range du XXe
+sicle ne mettra gure aux prises que deux armes srieusement
+organises: l'glise et la Sociale. A moins que le clerg lui-mme ne se
+laisse entamer par les nouveauts ambiantes et mordre par les ides
+d'indpendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au
+chaos.</p>
+
+<p>Dj certains ecclsiastiques sont entrs en coquetterie avec les partis
+avancs. De ce symptme peu rassurant, le dernier congrs de Zurich,
+dont je parlais tout l'heure, nous a donn quelques exemples
+significatifs. Les orateurs ont pris plaisir rappeler le mot clbre
+du P. Lacordaire: Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la libert qui
+opprime et la loi qui affranchit. Et un Suisse catholique, l'abb Beck,
+a fait cette dclaration grave: Oui; c'est le capitalisme qui tue la
+famille et non le socialisme<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> <i>Revue d'conomie politique</i>, juillet 1898, p. 614, note
+1;--<i>Revue socialiste</i>, XXVI, pp. 446 et 453.</blockquote>
+
+<p>Mais quelles que soient les avances faites et les politesses changes,
+il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne
+compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en
+moque,--ce qui constitue dj un dissentiment irrductible,--la famille,
+que l'glise veut rtablir et fortifier, alors que la rvolution
+travaille l'affaiblir et la ruiner, rend impossible un rapprochement
+durable. A ce mme congrs de Zurich, M. Bebel a marqu, avec une
+nettet brutale, la distance qui spare les deux points de vue: Ce que
+vous voulez en ralit, a-t-il dit, c'est revenir en arrire, rtablir
+la socit de petits bourgeois antrieure l'avnement de la grande
+industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrtiens condamnent
+la socit capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci
+obtenue, leur chemin se spare du ntre. Ils remontent vers le pass,
+tandis que les socialistes marchent la socit socialiste! Cette
+divergence essentielle ne nous empchera pas d'accomplir ensemble, dans
+une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.
+L'impression qu'a laisse ce congrs, o les socialistes trangers, la
+diffrence des socialistes franais, ont rivalis avec les catholiques
+de tolrance et de courtoisie, est que rvolutionnaires collectivistes
+et dmocrates religieux tirent souvent la mme corde, mais en sens
+inverse.</p>
+
+<a name="l5c4s2" id="l5c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Dsireux de conserver la femme la maison, les catholiques voudraient
+l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrire l'autorit de Jules
+Simon, ils rptent aprs lui: La femme est absente du foyer depuis que
+la vapeur l'a accapare; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramne le
+bonheur. Cette parole exprime bien l'idal essentiel, le but suprme
+qui s'impose au lgislateur et au sociologue. L'cole chrtienne y
+adhre sans rserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur
+terre pour l'ouvrier sans un intrieur. Si la femme passe ses journes
+l'usine, comment le logement pourrait-il tre propre, salubre,
+habitable? Comment la cuisine pourrait-elle tre soigne et la table
+exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les
+malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants
+la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le dsordre et
+la tristesse au dedans.</p>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la
+femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne
+risque d'tre gt ou aboli par les rudes besognes industrielles.
+L'ouvrire des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni
+chiffonner une toffe avec habilet. Dans le peuple, pourtant, la jeune
+femme devrait tre sa propre couturire et l'habilleuse de la famille.
+Mais retenue la fabrique du matin au soir, elle se nglige et nglige
+les siens. Que de fois pre, mre et enfants, ne sont que des paquets de
+chiffons malpropres. On conoit aisment qu'mus de ce triste spectacle,
+de bons esprits proposent la terrible question du travail des femmes
+une solution radicale, savoir que, hors des occupations domestiques,
+la femme ne doit pas travailler.</p>
+
+<p>C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'pouse aux travaux de
+la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste la maison: fermez-lui
+l'entre des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de
+la main-d'oeuvre fminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse
+ces milliers de mres obliges de travailler debout, pendant dix heures,
+dans une atmosphre accablante, au milieu du fracas des machines et de
+la poussire des mtiers? Il faut les voir la sortie des filatures,
+maigres, ples, extnues! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la
+race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la
+mconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.</p>
+
+<p>Contraire l'ordre naturel qui a pourvu la femme d'une complexion
+diffrente de celle de l'homme et, lui ayant refus les mmes forces,
+n'a pu lui imposer les mmes travaux; contraire l'ordre social qui
+veut un gardien pour le foyer et, prenant en considration la faiblesse
+relative de la femme, lui a confi partout le ministre de l'intrieur;
+contraire l'ordre conomique qui atteste que le salaire industriel
+de la femme est souvent absorb par les dpenses d'entretien et de
+lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrire
+doit confier des mains trangres; contraire, enfin, l'ordre moral
+qui souffre grandement de la promiscuit des sexes et de la dsertion du
+foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie
+devrait tre interdit graduellement. Rpondant M. Bebel, le chef des
+catholiques dmocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes:
+Depuis le berceau de l'humanit jusqu' ce jour, sauf de rares priodes
+qui n'ont t que des priodes d'exception, la famille monogame a t le
+rocher de bronze contre lequel s'est arrt le flot des rvolutions.
+Nous attendons l'poque o le pre suffira l'entretien de sa famille.
+Voil l'aurore des temps futurs que peroit dj notre esprit.</p>
+
+<a name="l5c4s3" id="l5c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Il n'est qu'un genre de travail fminin qui trouve grce devant les
+chrtiens dmocrates, c'est le travail domestique, le travail familial,
+c'est--dire la tche industrielle excute la maison, prs des
+enfants, dans les moments de loisir que laissent bien des mres les
+soins du mnage. Suivant quelques bons esprits, la femme marie n'aurait
+pas mme, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un
+travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a
+exprim cette ide avec une force extrme: Les femmes maries et les
+mres qui, par contrat de mariage, se sont engages fonder une famille
+et lever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier
+contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier
+engagement qu'elles ont pris comme pouses et comme mres. Une telle
+convention est, <i>ipso facto</i>, illgale et nulle. Car, sans vie
+domestique, point de nation<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Lettre crite M. Decurtins en 1890.</blockquote>
+
+<p>Bref, le grand diffrend, qui divise les catholiques et les socialistes,
+consiste en ceci, que les premiers veulent la reconstitution de la
+famille chrtienne, tandis que les seconds souhaitent l'mancipation
+individuelle de la femme. Comme conclusion, le congrs de Zurich n'a
+point exclu les femmes de la grande industrie; il a vot seulement sa
+rglementation.</p>
+
+<p>On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrire ne
+serait pas gravement empire par les prohibitions catholiques. La
+socit capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la
+dtruire, ou mme de la transformer, du jour au lendemain? Et puis,
+hlas! la femme est frquemment dans la ncessit de grossir, par son
+gain, le salaire du mari pour soutenir le mnage. Et toutes les
+interdictions du monde ne prvaudront point contre cette triste
+obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction
+naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon gnie de
+la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui
+apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour.
+L'objection essentielle qu'on peut faire cette conception de la vie
+fminine, c'est que la socit contemporaine n'est point arrive ce
+point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants
+et trouver au foyer une sret de vie sans labeur industriel. Qu'une
+existence, borne au gouvernement de son intrieur, soit pour la femme
+l'tat le plus heureux, l'idal de l'avenir, nous le voulons bien;
+seulement les ncessits du prsent lui permettent rarement de s'en
+contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux
+bien des femmes; mais les condamner au repos forc quand le pain manque
+au logis, c'est les vouer irrmdiablement la misre; et il nous est
+difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de
+fraternit chrtienne.</p>
+
+<p>Certes, lorsque la femme est marie, nous sommes d'avis que sa vritable
+place est au foyer conjugal: sa sant y gagnera, et sa moralit aussi.
+Encore est-il qu' l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la
+condamner souvent mourir de faim. On parle en termes mus des soins
+donner aux enfants, du pot-au-feu surveiller, des travaux du mnage,
+des obligations de la maternit, des joies austres du foyer; mais
+lorsque la marmite est vide et la chemine sans feu, lorsque les petits
+souffrent du froid ou de la faim, conoit-on qu'une mre consente se
+reposer, inactive et dsole? Cette vaillante (ceci soit dit sa
+louange) ne trouve alors aucun labeur trop pnible pour nourrir son
+monde, les jeunes et les vieux.</p>
+
+<p>Quant aux filles, aux veuves, aux femmes matresses d'elles-mmes, je ne
+vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de
+travailler l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la
+maternit, cette raison ne concernant que les femmes charges de
+famille. Or, les mres ne sont qu'une minorit parmi les travailleuses
+proprement dites. D'aprs notre dernier recensement, il existerait en
+France 2 622 170 filles clibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes
+maries sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne
+connaissent pas les soucis de la maternit. De ce nombre, beaucoup
+doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les
+moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de
+chacun ne sont que des intrts juridiquement protgs?</p>
+
+<p>Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins
+d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des
+machines,--celles-ci exigeant plus de dextrit que de force, plus de
+surveillance que d'nergie. D'autre part, le travail la maison, pour
+lequel on professe tant dconsidration, n'est pas exempt
+d'inconvnients et de prils. N'oublions pas que c'est la petite
+industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la
+main-d'oeuvre fminine. Bien que travaillant chez elle, ses pices,
+prix fait, une lingre de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle
+plus heureuse que l'ouvrire des fabriques? Cette exploitation du
+travail, que les Anglais appellent le systme de la sueur, svit
+surtout sur l'ouvrire en chambre. Le <i>sweating-system</i> est la lpre du
+travail domicile. L'hygine dplorable des ouvrires qui le subissent,
+le surmenage qu'il leur impose, l'isolement o il les tient, les maigres
+salaires qui le rmunrent, sont autant de griefs contre le travail
+domestique. Celui-ci est-il donc si prfrable au labeur collectif des
+grandes usines?</p>
+
+<p>Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tches simplement
+mnagres reviennent, par droit de nature, l'pouse et la mre.
+L'avenir verra peut-tre se constituer un tat social nouveau (dont il
+n'est point dfendu de poursuivre le rve), o l'ouvrier sera mis, plus
+efficacement qu'aujourd'hui, l'abri des risques du chmage, des
+accidents, de la maladie et des infirmits; o le mari, plus conscient
+de ses devoirs, se fera un crime de dtourner le fruit de son travail de
+sa destination lgitime, qui est le soutien de la femme et des enfants;
+o le pre, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, l'entretien
+d'une famille que la morale et la patrie s'accordent vouloir
+nombreuse.</p>
+
+<p>Qui sait mme si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu,
+pour la femme, plus sain, plus ais, plus rmunrateur? Qui nous dit que
+la force motrice ne se transportera pas un jour domicile, aussi
+facilement, aussi conomiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a
+fait, l'lectricit peut le dfaire. Il est dans l'ordre des conjectures
+permises que, de ces vastes agglomrations humaines qui s'entassent
+prsentement autour des usines, le progrs de l'industrie nous ramne,
+en une certaine mesure, un travail familial amlior, que chacun
+accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la
+ncessit douloureuse de la prsence des femmes l'atelier; et les
+mres pourraient reprendre leur place naturelle la maison, sans tre
+exposes mourir de faim sur la pierre du foyer.</p>
+
+<p>Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser
+l'heure prsente prparer ce joyeux avenir qu' pleurer strilement un
+pass irrvocablement rvolu.</p>
+
+<a name="l5c5" id="l5c5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Notre idal pour l'avenir.--Nos concessions pour le
+ prsent.--Point de thories absolues.--Il faut vivre avant
+ tout.</p>
+
+<p> II.--Restrictions apportes au travail fminin dans
+ l'intrt de l'hygine et de la race.--Thorie de la femme
+ malade: ce qu'elle contient de vrai.</p>
+
+<p> III.--Aperu des rglementations de la loi franaise
+ relatives au travail des femmes dans l'industrie.--Leurs
+ difficults d'application.--Leur ncessit, leur
+ lgitimit.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous
+proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'tre
+pratique, fera sourire de piti, j'en ai peur, les rformateurs
+systmatiques, grands partisans du tout ou rien. Notre conviction est
+que le travail, avec quelque quit qu'on le puisse rpartir, psera
+toujours d'un poids lourd sur l'immense majorit des femmes et des
+hommes. Nul systme n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins
+de la maison ou des rudes corves de la vie. Il n'est donn personne
+de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde.</p>
+
+<a name="l5c5s1" id="l5c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et
+de la femme et nous formulerons notre idal par cette rgle toute
+simple: Le pre l'atelier, la mre au foyer. En cela, nous nous
+rallions expressment au programme chrtien. La grande proccupation du
+lgislateur doit tre, avant tout, de rendre l'pouse son mnage et la
+mre ses enfants. La place des femmes maries n'est pas la fabrique,
+mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voil le but
+suprme. Mais n'esprons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain.
+Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, travailler au
+dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'allger le fardeau,
+qui pse sur les frles paules d'un si grand nombre, nous parat digne
+de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer
+la misre, tchons au moins d'amliorer la condition des malheureuses.</p>
+
+<p>En consquence, nous nous fliciterons de tous les dbouchs nouveaux,
+qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant
+les yeux sur des confections peu rmunratrices. Mais gardons-nous des
+chimres: quelque tat de progrs et de civilisation que l'humanit
+puisse s'lever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne
+dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie
+du chef de famille ne suffit pas soutenir le mnage, il faut bien que
+la mre se dpense pour les vieux et les petits.</p>
+
+<p>L-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. Bte de
+luxe et bte de somme, voil, parat-il, comment nous comprenons le
+rle de la femme<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup>.</a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 30.</blockquote>
+
+<p>Ce langage est impie. Aux champs comme la ville, la femme franaise
+n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmene, et bte encore
+moins. Clibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre,
+comme le commun des mortels. Le mtier d'idole ne doit point lui
+suffire. Et notez que loin de se refuser la loi du labeur, qui pse
+sur elle comme sur nous, son me courageuse nourrit l'espoir de disputer
+aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrires
+librales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?</p>
+
+<p>Si maintenant nous la supposons marie, nous maintenons que l'obligation
+incombe au mari de l'entretenir, quelque offensant que soit le mot
+pour des oreilles rvolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reoit de son
+homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumne mortifiante,
+mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et
+fortune, elle se contente de prsider au gouvernement de son
+intrieur,--ce qui n'est pas toujours une sincure,--soit que, pauvre et
+vaillante, elle prenne un mtier pour accrotre de ses gains le budget
+du mnage, la femme franaise n'est jamais une assiste, mais une
+associe. Elle collabore l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de
+l'ouvrire en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur
+l'ouvrage que, pour la prmunir contre les excs de son zle, il a fallu
+que les lois intervinssent pour rglementer son travail dans les
+ateliers industriels.</p>
+
+<p>A la maison d'abord, la fabrique ensuite, telles sont les places
+successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la
+premire de leurs fonctions sociologiques est un rle domestique et
+maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous
+repoussons de toutes nos forces la conception antique et paenne de la
+femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous rpugnerait de
+leur interdire l'entre des usines et des ateliers, dans le but de
+supprimer une concurrence fcheuse pour les hommes. Loin de nous la
+pense, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager
+indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel la loi
+pour les obliger imprieusement donner moins de temps la fabrique et
+plus de soins au mnage. De mme que nul ne s'aviserait d'empcher les
+bourgeoises de cultiver les arts libraux, d'crire dans les journaux et
+dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau
+ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple sige au
+comptoir ou au magasin, dirige un mtier ou surveille une machine.</p>
+
+<p>Qu'elle se donne d'abord son intrieur, sa famille, ses enfants,
+c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter s'y
+consacrer entirement, s'il est possible. Mais ds qu'elle doit
+travailler au dehors pour soutenir le mnage, qui aurait le triste
+courage de la ramener de force la maison? Avant de se reposer au coin
+du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop;
+beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que,
+d'aprs les statistiques officielles, la France compte, en chiffres
+ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrires de fabrique
+et 245 000 employes de commerce. Peut-il tre question srieusement de
+renvoyer cette arme de vaillantes dans leurs foyers respectifs?</p>
+
+<p>Mfions-nous donc des thories abstraites, de la logique pure, de
+l'absolu. N'exagrons point l'<i>indpendance de la femme</i>; car les
+socialistes eux-mmes, si attachs qu'ils soient cette ide, sont
+obligs d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrs sont unanimes
+interdire au sexe fminin les travaux insalubres et dangereux, tels que
+les travaux des mines et des carrires. N'exagrons point davantage
+l'<i>intrt de la famille</i>; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce
+n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient
+fermer la main-d'oeuvre fminine, mais encore les emplois les plus
+recherchs et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise un
+comptoir ou derrire un guichet tlgraphique, qu'elle soit embauche
+dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas galement
+dsert et l'enfant galement abandonn? Essayons de donner la femme
+plus de libert, sans puiser ses forces ni compromettre sa sant: voil
+l'essentiel.</p>
+
+<a name="l5c5s2" id="l5c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le travail fminin comporte donc des restrictions ncessaires; et ces
+restrictions doivent lui tre imposes dans l'intrt de l'hygine, qui
+se confond ici avec l'intrt de la race. Sans distinguer entre la
+grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou
+compromette la sant de l'ouvrire, pour que le lgislateur ait le droit
+de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent
+insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraner
+bien des mres accepter des tches trop pnibles et trop prolonges.
+C'est pourquoi il est invitable de rglementer le travail des femmes
+dans les manufactures. De fait, aucun lgislateur n'y a manqu; et
+catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences
+doctrinales, sont unanimes provoquer son action, rclamer son
+contrle et mme appuyer ses prohibitions. Travaillez la sueur de
+votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; cette
+condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les
+moyens de vivre sans accrotre dmesurment vos chances de mort. Il
+n'est que les conomistes de l'cole individualiste qui aient soutenu
+que la femme majeure doit tre libre de se conduire comme elle l'entend;
+et leur voix faiblit, leur nombre dcrot, leur influence diminue.</p>
+
+<p>Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la
+protection du Code? Nos prvenances lgales ne sont-elles point
+l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque
+d'infriorit? Les accepter quivaudrait un aveu d'impuissance. Comme
+Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si dbiles, si
+malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour
+de nous un contrle et une sauvegarde? Vos chanes de fleurs sont encore
+une faon de nous assujettir votre domination. Un protg est toujours
+subordonn, plus ou moins, son protecteur. Nous ne voulons point de
+cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous.
+Les femmes ne sauraient agrer d'tre dfendues par les hommes sans
+s'abaisser et dchoir.</p>
+
+<p>Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes,
+ft-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence
+et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne
+l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimes.
+Expliquons-nous brivement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa
+place et aussi, peut-tre, quelque application.</p>
+
+<p>Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un tre faible,
+prcieux, dlicat, vou, par intermittences, une sorte de misre
+physiologique ou, du moins, une morbidit incurable qui la rend
+impropre tout travail continu, tout effort persvrant. Pendant les
+priodes renouveles de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme
+passionne, une malade; et ses crises physiques se rpercutant, se
+prolongeant jusqu' l'me en troubles et en inquitudes, doivent nous la
+faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilit
+complte. C'est une pauvre nerve que le mari a le devoir de soigner,
+de consoler, de gurir. Michelet veut, en effet, que l'poux soit le
+confesseur indulgent et le mdecin avis de sa femme. En change de la
+grce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer
+la paix et la sant.</p>
+
+<p>En ralit, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il
+reste, au fond de la thorie de notre grand crivain, un fait qui n'est
+point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet des
+souffrances priodiques, un nervement maladif, que l'homme ne connat
+pas. On nous dira que, par une certaine pudeur trs respectable, la
+femme n'aime point qu'on en parle, de mme que, par discrtion et par
+justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien
+n'insisterons-nous pas sur cette diversit de constitution et de
+temprament, nous rservant seulement d'en tirer cette consquence que,
+soumise des assujettissements que notre sexe ignore, oblige de payer
+un lourd tribut l'espce dont la conservation dpend d'elle, la femme
+n'est point capable des mmes efforts, des mmes mtiers, et que, pour
+le moins, la nature lui dfend le labeur ininterrompu que la vie moderne
+nous impose. Certaines socits de secours mutuels ont constat que,
+jusqu' l'ge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidit des femmes
+(calcule par le nombre des journes de maladie) est une fois et demie
+suprieure celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalit des
+ouvrires en soie dpasse, du triple, celle des ouvriers du mme
+mtier<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a><span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 60.</blockquote>
+
+<p>Aux femmes qui repoussent d'un air offens les mesures de protection
+lgale, sous prtexte qu'elles leur font toujours injure et souvent
+tort, nous pouvons maintenant rpondre: La nature ne vous permet point
+de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mmes tches ni aux
+mmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous rserviez le meilleur
+de vos forces ceux qui sont ns ou qui natront de vous, et vous ne
+pourriez gaspiller imprudemment la rserve de vigueur et de sant
+qu'elle vous a confie, sans compromettre l'avenir de la race et le
+recrutement de l'espce. Rsignez-vous donc tre protges, puisque
+vous tes redevables de votre sang et de votre vie l'humanit
+future..</p>
+
+<a name="l5c5s3" id="l5c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>En fait, la loi du 2 novembre 1892, complte par la loi du 30 mars
+1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations
+que voici: 1 interdiction de travailler plus de onze heures par
+jour<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>; 2 interdiction de travailler plus de six jours par semaine;
+3 interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir cinq
+heures du matin; 4 interdiction de travailler sous terre, dans les
+mines, minires et carrires. Au total, rduction de la journe de
+travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veilles
+prolonges et suppression des travaux souterrains, telles sont les
+mesures prises par la loi franaise pour protger l'ouvrire contre les
+exigences du patronat et les entranements de son propre courage. Cette
+rglementation dfensive entre avec quelque peine dans nos moeurs
+industrielles. Pourquoi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> Ce maximum sera rduit 10 h. 1/2, au cours de l'anne 1902,
+et 10 heures, au cours de l'anne 1904,--s'il est possible.</blockquote>
+
+<p>Nul n'ignore que la loi franaise s'applique de son mieux protger le
+travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans
+toujours y russir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a dict les
+mesures de protection ouvrire que l'on sait, soulve un concert de
+rcriminations, la question de principe tant plus simple trancher que
+la question d'application n'est facile rsoudre. Toute rglementation
+lgale du travail fminin se heurte, en effet, deux difficults
+graves. Veut-on l'appliquer strictement, la lettre, dans toute sa
+rigueur? On risque d'liminer peu peu les femmes de certaines
+professions, plus particulirement surveilles cause des dangers
+qu'elles font courir la sant. Et alors, la loi, faite en vue de
+protger la femme, protgera surtout le travail masculin, en le
+dbarrassant de la srieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la
+main-d'oeuvre fminine.</p>
+
+<p>Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficults
+de la vie, des ncessits du mtier? appliqueront-ils les rglements
+avec tolrance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors,
+les exceptions emporteront la rgle. C'est ainsi que, dans la couture,
+la loi a t peu prs impuissante protger l'ouvrire contre le
+surmenage rsultant de la dure excessive du travail et de la
+prolongation exagre des veilles. De l, chez les patrons et mme chez
+les ouvrires--en plus d'une hostilit peine dissimule l'gard de
+la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper
+l'une et violer l'autre.</p>
+
+<p>Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre l'atelier
+de travailler la nuit et mme le dimanche; et les heures
+supplmentaires, ajoutes aux heures lgales, sont acceptes le plus
+souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion
+d'augmenter leur gagne-pain, en mritant par un surcrot de travail un
+surcrot de rmunration. Il reste pourtant que ces autorisations
+bienveillantes et ces concessions ncessaires nervent, discrditent,
+infirment les prescriptions lgales, et que, par condescendance pour la
+libert, on arrive indirectement fausser ou paralyser tout
+l'appareil protecteur du travail fminin. D'o l'on a pu dire que la loi
+de 1892, par exemple, avait supprim la veille sans la supprimer, et
+que les rglements postrieurs l'avaient rtablie sans la rtablir.
+C'est le chaos.</p>
+
+<p>Mais quelles que soient les difficults d'application, les femmes
+peuvent tre sres que nulle socit, consciente de ses devoirs, ne
+s'abstiendra de protger leur travail. Un peuple est trop directement
+intress ce qu'elles lui fournissent de solides pouses, des mres
+fcondes et de bonnes nourrices, pour se dcider jamais les laisser,
+par amour de l'indpendance, s'anmier ou se dtruire par un travail
+excessif en des ateliers malsains. L'tat serait fou qui permettrait aux
+femmes de se tuer l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se
+perptuer que par leur vie. En consquence, il ne les admettra qu'aux
+professions compatibles avec leur sant physique et morale; mais il
+ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialit, le devoir de
+l'homme tant de ne point aggraver l'ingalit des sexes par des
+prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les
+droits individuels de la femme avec les droits suprieurs de la
+socit<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">(retour) </a> Voyez Paul <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>Le Travail des femmes au</i> XIXe
+<i>sicle</i>, 2e partie: De l'intervention de la loi pour rglementer le
+travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.</blockquote>
+
+<a name="l5c6" id="l5c6"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Infriorit regrettable de certains salaires
+ fminins.--Ses causes.--Le travail des orphelinats et des
+ prisons.--Griefs a carter ou a retenir.--Solutions
+ proposes.</p>
+
+<p> II.--Ingalit des salaires de l'ouvrire et de
+ l'ouvrier.--Dolances lgitimes.--A travail gal, gal
+ salaire pour l'homme et pour la femme.</p>
+
+<p> III.--Protection de la mre et de l'enfant
+ nouveau-n.--OEuvres prives.--Intervention de l'tat.--Une
+ proposition excessive: hospitalisation force de la femme
+ enceinte.</p>
+
+<p> IV.--Protestation de tous les groupes fministes contre la
+ loi de 1892.--La rglementation lgale fait-elle a
+ l'ouvrire plus de mal que de bien?</p>
+
+<p> V.--Pourquoi le fminisme ne veut plus de lois de
+ protection.--Un mme rgime lgal est-il possible pour les
+ deux sexes?</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--la loi
+des hommes, comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en
+pensent-elles? qu'en disent-elles?</p>
+
+<p>Tout le mal possible. Le fminisme reproche ntre lgislation
+industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point
+faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se
+peuvent ranger sous trois chefs: 1 insuffisance et ingalit des
+salaires fminins; 2 hygine et protection de l'ouvrire enceinte; 3
+rglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre fminine.</p>
+
+<a name="l5c6s1" id="l5c6s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>En ce qui concerne les salaires fminins, tous les honntes gens, mme
+les plus hostiles aux programmes des coles rvolutionnaires, prouvent
+le mme serrement de coeur, professent le mme avis et formulent les
+mmes voeux.</p>
+
+<p>Que trop souvent l'ouvrire ne puisse vivre qu'avec peine du travail de
+ses mains, voil un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris
+la mauvaise habitude de considrer le salaire de la femme comme un
+salaire d'appoint, destin seulement grossir celui du mari. Aussi, ds
+qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour
+la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des crivains
+officiels et les enqutes des conomistes indpendants nous ont fixs
+sur l'infriorit lamentable des salaires fminins<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. L'ouvrire
+adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province
+et trois francs dans le dpartement de la Seine. Si l'on tient compte
+des chmages de la morte saison, il faut reconnatre que, dans bien des
+cas, la couture elle-mme, qui est la principale occupation des femmes,
+est rmunre d'une faon drisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas.
+Les lingres ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M.
+Charles Benoist affirme qu' Paris, on en est venu payer dix-huit
+centimes de faon pour un pantalon de toile<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Je sais mme
+Rennes, o j'enseigne, des malheureuses charges de famille qui, peu
+habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures
+pour gagner quinze ou vingt sous. C'est fendre le coeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> Paul <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>le Travail des femmes au</i> XIXe
+<i>sicle</i>; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans
+l'industrie, pp. 50 et suiv.--<span class="sc">Office du travail</span>, <i>Salaires et dure du
+travail dans l'industrie franaise</i>, t. IV; Rsultats gnraux, p.
+16.--Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misres des femmes</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> Charles <span class="sc">Benoist</span>, <i>Les Ouvrires de l'aiguille Paris</i>.</blockquote>
+
+<p>Celles qui se rsignent bravement cette misre sont de grandes
+saintes. Mais quand la moralit est faible (nul n'ignore ce qu'elle est
+devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un
+travail indpendant, on se met avec quelqu'un, suivant l'expression
+populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de
+la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'o, de
+chute en chute, cette dgradation peut descendre: de mme que, chez un
+grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour
+nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes,
+par un renversement innommable des rles et des devoirs, la prostitue
+des boulevards extrieurs faire trafic d'elle-mme pour soutenir le
+souteneur.</p>
+
+<p>Les salaires des ouvrires de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est
+un fait notoire. A qui la faute? La Gauche fministe rpond avec une
+belle unanimit: Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le march
+commercial des produits pays vil prix, et qui font de la sorte au
+travail libre une concurrence dsastreuse<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. Les remdes proposs
+ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, on
+interdira tout travail l'enfance pour supprimer la concurrence faite
+l'ouvrire libre, et dans les prisons de femmes, l'tat imposera des
+prix de srie fixs par l'administration, aprs entente avec les groupes
+corporatifs intresss<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Rapport de Mlle <span class="sc">Bonneval</span> au congrs de 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> Mme rapport: La <i>Fronde</i>, du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>La suppression du travail dans les orphelinats me parat tout simplement
+abominable. Car, soyez sincres, Mesdames: dcrter ici la prohibition,
+c'est dchaner la perscution. Et quelle prohibition! Est-ce que le
+travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier?
+Et puis, duss-je par cette affirmation heurter rudement les prventions
+vulgaires! j'ose dire que la plupart des communauts religieuses, qui se
+vouent au sauvetage de l'enfance abandonne, ne sont pas riches. J'en
+connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent peine les deux
+bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou
+trois cents petites bouches nourrir, s'occupe de leur trouver du pain.
+Quoi de plus juste qu'en change du vivre et du couvert, du logement et
+du vtement, elle emploie ses pensionnaires des travaux de couture
+usuels et faciles? En vrit, il serait plus franc de fermer les
+couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les
+deux cas, on risquerait de rejeter la rue et souvent au ruisseau des
+milliers de jeunes filles arraches, non sans peine, la boue des
+grandes villes. Et je ne puis songer cette criminelle imprudence sans
+que mon coeur se soulve contre les inconscients qui la proposent.</p>
+
+<p>D'autre part, les travaux, excuts prix rduit dans les orphelinats,
+ont cet avantage avr de mettre le linge de corps la porte des plus
+petites bourses. Comme consommateurs, les humbles mnages retrouvent ce
+qu'ils ont perdu comme producteurs. Il parat mme que la concurrence
+des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingres. Les modistes,
+les corsetires, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture
+surtout, les bonnes ouvrires sont rares, et les patrons y tiennent. Mme
+Marguerite Durand nous en donne la raison: Le tour parisien de la
+couture est propre certaines mains, certains cerveaux, si l'on peut
+dire, l'air ambiant, la tradition de certaines maisons qui font des
+modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modles de
+la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la
+prison de Clermont<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>? Au fond, la modicit des salaires fminins
+rsulte moins de la concurrence du travail congrganiste ou
+pnitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue l'effort
+manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur
+infrieure au labeur de l'homme. Il y a l un jugement tmraire, une
+prvention coutumire, une dprciation convenue, dont notre mentalit
+sociale ne se corrigera qu' la longue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Est-ce dire que les orphelinats religieux soient l'abri de tout
+reproche? Assurment non. Pouvant faire travailler les jeunes filles
+peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente payer, leur
+concurrence pse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre.
+Joignez que les communauts se disputent souvent les commandes des
+grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrires
+s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font elles-mmes:
+toutes choses qui, de rduction en rduction, dpriment les prix de
+faon, au prjudice de la main-d'oeuvre laque et mme de la
+main-d'oeuvre congrganiste. O est le remde? Dans l'action syndicale
+ou dans la rglementation lgale?</p>
+
+<p>Le syndicat est, coup sr, le moyen le plus digne, le plus agissant,
+le plus efficace, de dfendre le salari contre le salariant. Ce n'est
+pas nous qui dconseillerons ou dcouragerons les groupements
+professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirs,
+habilement dirigs, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs.
+Mais, pour l'instant, les syndicats fminins sont rares. Un exemple:
+Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrires, et son syndicat,
+fond par Mme Durand, comprend peine 500 membres, dont 60 seulement,
+montrent quelque activit<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. L'ide syndicale fait donc pniblement
+son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingres
+disperses aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isoles,
+solitaires, sans se frquenter, sans se joindre, sans se connatre les
+unes les autres, n'aient plus de peine encore s'unir et se
+concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les
+couvents?</p>
+
+<p>Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a propose<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>: c'est
+savoir que les communauts se syndiquent pour lutter contre les rabais
+des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En
+Amrique, ce serait dj chose faite. Mais en France, imagine-t-on un
+syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congrganistes, une grve de
+nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux
+patronages, d'en faire l'essai. Ils soulveraient contre eux un tumulte
+de rcriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de
+gain effrne, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et
+si jamais leurs rclamations venaient aboutir, le relvement des prix
+de faon qui profiterait aux ouvrires libres, entranerait du mme coup
+une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne
+pardonneraient jamais aux communauts.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> <i>Salaires et misres de femmes</i>, pp. 42 et 43.</blockquote>
+
+<p>Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitt un syndicat de
+religieuses faire la loi aux patrons. Les congrgations de femmes n'en
+ont srement ni le got ni le moyen: elles sont trop routinires, trop
+timores, trop pacifiques, pour tenter une nouveaut si hardie; et le
+voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empches, l'tat
+les condamnant l'impuissance par une lgislation draconienne qui
+subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister mme, au bon
+plaisir du gouvernement.</p>
+
+<p>D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en
+gnral, ils pensent moins l'enfance qu' la communaut, moins
+l'avenir qu'au prsent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions.
+Nanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement proccups de faire
+vivre la maison,--et souvent, la ncessit les y contraint,--ngligent
+l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les
+grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait
+mettre les unes et les autres en tat de travailler utilement, pour
+vivre dignement leur majorit. Au lieu de cela, on les confine en un
+mme atelier, on leur impose toujours la mme tche: aux unes les
+pantalons, aux autres les chemises, celles-ci les ourlets, celles-l
+les boutonnires. Ici, comme ailleurs, cette division du travail
+prsente des avantages considrables pour le rendement du travail, qui
+est plus rapide et plus soign, et de graves inconvnients pour
+l'ducation professionnelle des orphelines, qui reste forcment
+incomplte. Ajoutons que le travail des enfants est rarement pay en
+argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles
+consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'tablissement
+qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur
+composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur
+constituer un petit pcule? Quelques menues gratifications, distribues
+suivant l'ouvrage fait et dposes la Caisse d'pargne, donneraient
+cette intressante jeunesse plus de coeur la besogne et plus de
+confiance en l'avenir.</p>
+
+<p>Pourquoi mme n'imposerait-on pas aux tablissements d'assistance
+prive, religieux ou laques, l'obligation d'apprendre une profession et
+d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rmunration
+pcuniaire leurs petites pensionnaires, de faon que celles-ci, mieux
+prpares la vie, puissent atteindre leur majorit avec un peu
+d'argent dans leur poche et un bon mtier dans les mains? Et ces charges
+lgales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais gnraux
+des ouvroirs et des orphelinats, relveraient peut-tre, du mme coup,
+le salaire des ouvrires libres, en obligeant les couvents rclamer
+aux grandes maisons de confection des prix de faon plus rmunrateurs.</p>
+
+<p>Quant laisser aux syndicats fminins, comme beaucoup l'ont rclam, la
+nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans
+les ateliers tenus par les congrgations religieuses, nous n'y
+souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction
+d'tat. Les dlgus des syndicats seraient trop enclins traiter les
+orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer,
+d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables qui l'on doit
+le respect et l'impartialit. Que l'tat conserve donc le choix et
+l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargs
+d'inspecter les ateliers congrganistes, sauf prendre l'avis des
+travailleuses elles-mmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900,
+l'lectorat et l'ligibilit au Conseil suprieur du Travail. Libre mme
+ l'tat de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige,
+c'est--dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance
+publique. Nous l'inviterons mme, pour les travaux qui le concernent,
+fixer des prix de sries, afin de relever, par une sorte d'exemplarit
+attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laque et religieuse,
+toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intrt des
+contribuables lui permettront de prendre cette gnreuse initiative sans
+prjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'tat d'tre un
+patron modle?</p>
+
+<a name="l5c6s2" id="l5c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre fminine soit,
+quantit et qualit gales, moins rtribue que la main-d'oeuvre
+masculine. On assure mme que, dans certains cas, le salaire des femmes
+est infrieur de moiti au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est
+qu'en gnral l'ouvrire est moins paye que l'ouvrier, et la cuisinire
+moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de
+chambre. Pourquoi ce traitement ingal, si les uns et les autres rendent
+les mmes services? De telles diffrences de rtribution ne sauraient
+laisser insensible quiconque s'intresse au relvement conomique de la
+femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison
+qu'une mauvaise pense d'envie, de rancune, de ddain, pour celle qui
+travaille de ses mains, il faudrait dire tout crment qu'un pareil
+sentiment est abominable.</p>
+
+<p>C'est justice, assurment, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se
+traduise par une disproportion correspondante dans la rmunration
+reue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pnible, aussi
+prolong, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rtribution
+de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la mme? La raison et l'quit
+font un devoir au patron d'galiser les salaires entre les travailleurs
+des deux sexes, dont les tches (cela peut arriver) sont identiques
+comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamns, hlas! voir
+souvent l'amour vnal mieux pay que l'honnte labeur, prenons garde, du
+moins, que l'infriorit des gains fminins ne soit, pour les mes
+faibles, le prtexte ou l'occasion de chutes lamentables. De l cette
+formule de revendication: A travail gal, gal salaire. Le fminisme
+ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si draisonnable?</p>
+
+<p>Savez-vous mme plus belle formule et plus impressionnante vrit? En
+stricte quit (j'y insiste), l'quivalence de productivit entre le
+travail de l'ouvrire et celui de l'ouvrier emporte ncessairement
+l'quivalence de leurs rmunrations respectives. Pourquoi? Parce que,
+dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus
+lmentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe
+fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre
+la main-d'oeuvre fminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer
+l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins,
+crer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrire, dsunir deux forces
+faites pour s'aider, dissocier deux tres ns pour s'entendre. Cela
+suffit, je pense, pour lgitimer la prquation des salaires masculins
+et fminins.</p>
+
+<p>Mais cette galit de rmunration suppose, en fait, (nous y revenons
+dessein) l'galit pralable de production. Et il arrive plus
+frquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le mme temps et aux
+mmes pices que l'homme, l'ouvrire soit impuissante fournir mme
+valeur, mme productivit, mme somme d'efforts, l'ouvrier disposant,
+par constitution et par temprament, de plus de muscle, de plus
+d'nergie, de plus d'endurance.</p>
+
+<p>Et lors mme que les machines viendraient simplifier, allger
+l'effort musculaire, de manire n'exiger pour les conduire que du
+soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualits qui se rencontrent
+habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrire, fille ou
+veuve, les crises nervantes de son sexe et, lorsqu'elle est marie, les
+preuves intermittentes de la maternit. J'ai peur que le fminisme ne
+se dbatte vainement contre ces causes naturelles d'infriorit
+conomique. Point de doute, assurment, que les disparits actuelles ne
+s'attnuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: Nous
+croyons, dit-il, que la diffrence entre les salaires des hommes et les
+salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux
+se rapprocheront<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Mais arriveront-ils se confondre? C'est une
+autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrire cesst d'tre
+femme.</p>
+
+<p>Maintenons, nanmoins, qu'il est bon de tendre l'unification des gains
+entre les deux sexes,--la stricte quit exigeant qu'un travail gal
+soit pay d'un gal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce
+principe, la Gauche fministe a mis le voeu, que les administrations
+nationales, dpartementales, communales et hospitalires donnent
+l'exemple aux patrons, en rtribuant de mme faon les femmes et les
+hommes qu'elles emploient. A quoi une excellente femme d'humeur
+socialiste objecta que les administrations taient aussi capitalistes
+que les patrons. Mais un ancien fonctionnaire fit observer
+philosophiquement que les administrations ne demandent pas mieux que de
+payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent. Ce qui est la vrit
+mme,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des
+contribuables. Et le voeu fut adopt l'unanimit<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> <i>Le Travail des femmes au</i> XIXe <i>sicle</i>, p. 141.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l5c6s3" id="l5c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Pour ce qui est de la scurit, de l'hygine et de la dure du travail,
+nous nous associons de grand coeur toutes les innovations, quitables
+et pratiques, susceptibles d'amliorer le sort des travailleuses. Telle
+la loi du 29 dcembre 1900, qui a reconnu et sanctionn le droit de
+s'asseoir pour les ouvrires et les employes, et l'obligation
+corrlative pour les patrons de mettre des siges la disposition des
+femmes qu'ils emploient; telles la rduction graduelle des heures de
+travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire toutes les
+occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter
+aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui
+s'appelle la maternit.</p>
+
+<p>Que de progrs raliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intrt
+de l'espce et par simple devoir d'humanit, n'est-il pas urgent
+d'arracher la mre et l'enfant aux privations et aux souffrances, en
+ouvrant de nouveaux refuges la femme enceinte? n'est-il pas de
+suprieure justice de mettre l'ouvrire au repos, en demi-solde, avant
+et aprs l'accouchement, tant que le mdecin le juge ncessaire?</p>
+
+<p>Il y a danger pour une mre de se charger de trop gros travaux dans le
+temps qui prcde ou qui suit l'accouchement. A trop hter l'poque des
+relevailles, retourner trop tt la fabrique, elle risque de
+compromettre sa sant, de lser grivement son organisme par des efforts
+prmaturs. Le nouveau-n n'est pas moins plaindre: que de fois le
+manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent
+ la dgnrescence ou la mort? Le peu d'enfants qui rsistent
+poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connatre les douces
+caresses de la mre.</p>
+
+<p>Mais comment permettre l'ouvrire de garder le foyer aux poques de la
+maternit? Cette question devrait veiller davantage la sollicitude des
+oeuvres prives et des pouvoirs publics.</p>
+
+<p>Jadis, en plusieurs contres, la femme du peuple sur le point d'tre
+mre devait tre entretenue aux frais du public, jusqu' ce qu'elle ft
+en tat de reprendre son travail. Il se mlait parfois ces
+prescriptions des dtails charmants. Certaines vieilles coutumes
+permettaient de chasser ou de pcher, mme en temps prohib, pour la
+jeune mre. Ailleurs, chaque vigneron tait tenu, quand elle en
+manifestait le dsir, de lui couper trois belles grappes de raisin au
+moins<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> Voyez pour les dtails P. Augustin <span class="sc">
+Rsler</span>, <i>La question
+fministe</i>, p. 237.</blockquote>
+
+<p>Jusqu'ici, la question d'argent a empch l'tat de prendre sa charge
+l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics
+reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres
+d'initiative prive se sont montres plus ingnieuses et plus hardies.
+La <i>Couturire</i> et la <i>Mutualit maternelle</i>, patronnes par les grandes
+maisons d'habillement, allouent toute socitaire qui accouche une
+indemnit de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre
+semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans
+le cas o la mre nourrit elle-mme son enfant. Grce au chmage absolu
+pendant la priode critique, ces socits se font gloire d'avoir abaiss
+ 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalit
+infantile qui, Paris, s'lve 35 ou 40%. A la prservation de la
+sant de l'ouvrire vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalit
+des nouveau-ns. C'est double profit pour la socit. Nous applaudissons
+de mme l'ide d'une association des mres de famille, sortes
+d'inspectrices de sant domicile qui assisteraient, avec discrtion,
+de leurs conseils et de leurs bons offices, les mres pauvres et les
+enfants malades<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> Congrs international de la condition et des droits des
+femmes. La <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Mais convient-il de pousser plus loin l'ide de protection? Considrant
+que, dans la priode de gestation et d'allaitement, la femme est un
+vritable fonctionnaire social, M. Viviani a demand la fondation
+d'une Caisse de la Maternit, afin de mieux assurer aux femmes
+enceintes un secours pcuniaire, au moment o leurs ressources diminuent
+et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquitait de savoir o
+prendre l'argent ncessaire cette dotation, il fut rpondu que le
+budget des Cultes en ferait les frais, ce budget tant non seulement
+inutile, mais encore prjudiciable l'humanit tout entire<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>.
+Poussant mme l'extrme l'intervention de l'tat, le Congrs de la
+Gauche fministe de 1900 a mis le voeu qu'un sjour d'un mois, au
+minimum, dans les hpitaux spciaux ou les maisons de convalescence, ft
+<i>impos</i> la mre qui, aprs son accouchement, ne pourrait justifier de
+moyens d'existence pour elle et son enfant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mres. Je
+ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrires pauvres
+l'obligation d'accoucher l'hpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a
+dclar qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, parce qu'une
+femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir
+tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutt par la
+porte ou par la fentre rejoindre les malheureux qu'elle aurait
+laisss. Et puis, les ouvrires,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont
+horreur de l'hpital. Il n'en est pas une qui ne prfre le dnuement de
+sa chambre froide et malsaine l'hygine savante et luxueuse d'une
+salle commune. Elles veulent tre chez elles. Et comme si cette
+obligation d'hospitalisation n'tait pas assez dure par elle-mme, on la
+subordonne, en outre, une constatation humiliante entre toutes: celle
+de la misre. Nous ne voulons point de rclusion force pour les mres
+pauvres.</p>
+
+<p>Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des prventions de la
+mre.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit
+la trancher diffremment, suivant qu'on envisage l'intrt de la mre ou
+l'intrt du nouveau-n. Ceux qui entendent protger l'enfant, avant
+tout, n'hsiteront pas imposer aux mres de famille toutes sortes de
+prcautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de
+leurs entrailles appartient non moins la socit qu' la famille;
+qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de mconnatre, leur gr,
+les mesures hyginiques requises pour la bonne venue des petits; qu'il
+est des heures o l'tat doit forcer les gens se soigner; bref, que la
+mre est dbitrice, vis--vis de la communaut, de l'tre qu'elle porte
+en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence
+et sa sant, serait un crime de lse-nature et de lse-humanit.</p>
+
+<p>Bien que j'admette l'antriorit et la primaut des droits de la famille
+sur les droits de la socit, je ne contesterai point que celle-ci ne
+soit intresse la naissance de l'enfant et la prservation de
+l'espce. J'avouerai mme que beaucoup de femmes, qui ne sont pas
+prcisment de mauvaises mres, prendront difficilement, d'elles-mmes,
+les soins et le repos qu'exige leur tat. Ceux-l n'en douteront point
+qui ont vu, dans les crches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et
+hves, donner leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une
+raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau
+de la maternit? Convient-il de sacrifier la sant de l'enfant la
+libert de la mre? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'imposition
+qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel la gendarmerie pour la
+sparer violemment des siens et la traner l'hpital?
+Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force?
+Placerons-nous toutes les femmes enceintes, aprs vrification faite de
+leur pauvret, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait
+humiliante et cruelle. Je mets l'tat au dfi de l'appliquer.</p>
+
+<p>Certes, le budget de la maternit, qu'il soit aliment par l'assistance
+publique ou la charit prive, ne sera jamais assez riche. Mais si nous
+devons secourir largement les mres indigentes et leur pitoyable
+progniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les
+enfants leurs parents, ni les mres leur foyer. Encore une fois, pas
+d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternit finirait par tre
+redoute comme une dchance, au lieu d'tre accepte comme un honneur.
+Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la
+conscience et l'amour de ses devoirs.</p>
+
+<p>L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc <i>facultative</i>. Et
+j'ajoute que l'assistance de l'tat sera <i>suppltive</i>: ces deux choses
+se tiennent. Que si, en effet, la mre est, comme le socialisme
+l'affirme, redevable de son enfant la communaut, celle-ci lui doit,
+en change, la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour
+faire un tre de beaut aussi parfait qu'elle en est capable<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>.
+C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'tat
+rpondrait aux mres qui lui tiendraient le langage suivant: Du moment
+que mon enfant est vous autant qu' moi et que vous m'imposez, ce
+titre, un internement obligatoire dans un asile votre choix, je
+prtends que, par une suite ncessaire, j'ai le droit de vous imposer la
+responsabilit et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient
+nourris et levs aux frais de la collectivit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet prsent au
+Congrs international de la condition et des droits des femmes. La
+<i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question
+d'argent est de peu d'importance ct de la question de principe. Ce
+qu'il faut empcher, c'est que les droits et les devoirs de l'tat
+n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu peu
+la responsabilit des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des
+hommes, la notion mme du mariage qui est la sauvegarde suprme de la
+femme et de l'enfant. A donner une prime la maternit naturelle, dont
+les enfants seraient levs presque toujours aux frais du public, on
+dcouragerait la maternit lgitime qui, Dieu merci! s'obstine et
+s'puise lever les siens; on dsapprendrait au mari les premiers
+devoirs de la paternit, en l'habituant se dsintresser du sort de la
+mre et des petits; et finalement on prparerait la voie l'union
+libre, qui nous parat (nous le dmontrerons plus loin) insparable de
+l'avilissement et de l'asservissement du sexe fminin.</p>
+
+<p>Que faire? Persvrer dans la direction o nos lois sont entres. Que
+les femmes pauvres soient donc assistes domicile: cette solution
+librale sauvegarde la fois l'intrt de l'enfant et les justes
+susceptibilits de la mre. Ds maintenant, les femmes en couches sont
+assimiles aux malades et bnficient de l'assistance mdicale gratuite;
+elles peuvent mme, en cas d'urgence, tre hospitalises, sur l'avis du
+mdecin, aux frais de la commune, du dpartement ou de l'tat. Nous
+souhaitons que ces mesures de protection soient compltes au profit des
+domestiques, maries ou non, dont la grossesse est souvent une caus de
+renvoi. Il y aurait mme de grands avantages fonder et multiplier
+les maternits secrtes ouvertes aux filles-mres qui veulent
+dissimuler leur grossesse. En rsum, nous acceptons l'assistance
+maternelle, aussi largement pratique qu'on le voudra, la seule
+condition qu'elle soit <i>suppltive pour l'tat</i> et <i>facultative pour la
+mre</i>. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de
+nobles dvouements elle peut offrir aux femmes mdecins de l'avenir!</p>
+
+<a name="l5c6s4" id="l5c6s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Quant aux rglementations lgales de 1892, le fminisme n'en veut plus.
+Il les dnonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un
+fait notable que les trois Congrs de 1900 ont mis le voeu,--non sans
+vive discussion, il est vrai,--que toutes les lois d'exception qui
+rgissent le travail des femmes fussent abroges. Est-ce une simple
+bravade? Pas tout fait. Au Congrs catholique, Mlle Maugeret s'est
+exprime ainsi: Dans le groupe que j'ai l'honneur de reprsenter, nous
+sommes tous partisans de la libert du travail, sans autre
+rglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur,
+toutes choses dont lui seul est comptent. Au Fminisme chrtien, nous
+rprouvons la lgislation ouvrire l'endroit des femmes<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>. Nous
+relevons dans le rapport prsent au Congrs du Centre fministe par Mme
+Maria Martin les mmes dclarations premptoires: Nous demandons pour
+toute femme majeure, mme pour la mre, le droit de juger des conditions
+qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un
+pays libre<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>. Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrs de la Gauche
+fministe, s'est prononce dans le mme sens, pour ce motif que le
+premier devoir d'humanit doit consister lever devant la femme
+travailleuse les obstacles et les difficults, et que la loi, qui
+soi-disant la protge, les accrot et les amoncelle, et va de la sorte
+l'encontre de son but<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> Rapport sur la Libert du travail prsent par Mlle Marie
+Maugeret au Congrs catholique de 1900. <i>Le Fminisme chrtien</i> du mois
+de juillet 1900, p. 211.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> La <i>Ligue</i>, organe belge du Droit des femmes, n 3 de l'anne
+1900, pp. 82 et 83.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Point de doute: pour le gros des fministes, protection signifie
+vexation, oppression, perscution. Cet tat d'esprit trouve peut-tre
+son explication dans un fait qui a rcemment dfray la presse et occup
+la justice. La <i>Fronde</i> est imprime uniquement par des femmes. Or, le
+travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent
+gure se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent
+releves contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministre
+public, fut condamne finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a
+de plus trange en cette rglementation, c'est que le travail de nuit,
+interdit aux ouvrires typographes, est permis exceptionnellement aux
+plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant la femme: Tu
+ne pourras composer un journal de neuf heures du soir minuit, mais tu
+pourras le plier de deux quatre heures du matin? Ces inconsquences
+et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes
+dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de
+prs au journalisme et l'imprimerie.</p>
+
+<p>On sait que Mme Durand est directrice de la <i>Fronde</i>; de son ct, Mme
+Maria Martin a fond le <i>Journal des Femmes</i>; et quant Mlle Maugeret,
+non contente d'inspirer et d'imprimer le <i>Fminisme chrtien</i>, elle a
+cr une cole professionnelle de typographie pour les jeunes filles, o
+elle a pu tudier sur le vif tous les inconvnients de la surveillance
+lgale.</p>
+
+<p>De l cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes,
+mais contre les femmes; d'autant mieux que la rglementation ne s'tend
+qu'aux industries o l'ouvrire fournit un travail salari. Rentre chez
+elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit telle
+besogne qu'elle voudra. Si donc le lgislateur lui dfend, au nom de
+l'hygine, de compromettre sa sant l'atelier, il lui permet, au nom
+de l'inviolabilit du foyer, de la ruiner librement son mnage.</p>
+
+<p>Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y
+souscrirais sans hsitation, s'il m'tait dmontr que la protection
+lgale est une simple survivance des anciens prjugs qui tenaient la
+femme pour une ternelle mineure. Mais n'en dplaise certaines
+fministes qui poussent le parti pris jusqu' l'injustice, j'ai
+l'assurance que, parmi les partisans du travail rglement, il est
+beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrire et croient
+sincrement, sans arrire-pense de domination humiliante, servir ses
+intrts en la dfendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle
+est souvent victime.</p>
+
+<p>Je me rsignerais encore l'abrogation pure et simple des lois de
+protection, s'il m'tait dmontr qu'elles font la femme plus de mal
+que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite.
+La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition
+entre les ncessits du prsent et les progrs de l'avenir. Elle n'est
+pas parfaite, et ses auteurs eux-mmes en jugent ainsi puisqu'ils la
+modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a
+d'autres. Je dirai mme que, si savamment remanie qu'on la suppose,
+cette loi fera toujours des mcontents.</p>
+
+<p>C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrtion, l
+seulement o elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'tais
+magistrat, je prendrais pour rgle de dcision, en cette matire, cette
+maxime de large quit: La meilleure interprtation des lois est celle
+qui les plie et les adapte le mieux aux besoins prsents et aux intrts
+actuels des justiciables. J'aurais donc absous Mme Durand, comme
+l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi
+n'est pas de dpouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la
+composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne
+doit pas tre inquit pour ce fait, ds qu'il n'exige pas des ouvrires
+une dure ou une intensit de travail excessive. Les lois de protection
+sont, mon sentiment, beaucoup moins des rgles de coercition rigide
+que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai
+l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences
+ou mme par exception.</p>
+
+<p>Il faut se dfendre contre cette monomanie autoritaire de rglementer
+minutieusement les moindres dtails de la main-d'oeuvre industrielle. Il
+faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop svre et
+trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les proltaires que l'on
+veut protger. Ceux mmes qui voient dans la rglementation lgale une
+arme dirige <i>contre</i> le patron, beaucoup plus qu'une garantie institue
+<i>pour</i> la femme, feront bien de rflchir que cette arme est deux
+tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre
+l'ouvrire. Quant aux gens d'me plus librale qui se sentent peu de
+got pour l'intervention de l'tat dans les conditions du travail, ils
+tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destines,
+par la crainte rvrentielle qu'elles inspirent, prparer l'avnement
+de meilleures moeurs industrielles.</p>
+
+<p>D'autre part, nous nous refuserons tendre leurs prohibitions aux
+travaux du mnage, si pnibles qu'ils puissent tre. On nous dit bien
+que les veilles employes rparer les vtements du pre et des
+enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de
+l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparat comme
+l'asile sacr, le rempart auguste, le dernier refuge de la libert.
+Autoriser l'inspecteur en franchir le seuil, c'est abandonner la
+famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos
+actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulire
+logique, en vrit, que celle de ces fministes qui, mcontentes des
+rglementations de l'atelier, proposent de les tendre aux mnagres
+dans leurs mnages<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>! Appliques la famille, les lois d'exception
+feraient beaucoup plus de mal que de bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Mme restreintes l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles
+qu'utiles? C'est prcisment ce qu'on soutient, en affirmant que toutes
+les fois qu'une loi a voulu protger les ouvrires, celles-ci en ont t
+les dupes. Cette assertion est excessive: nous en appelons au
+tmoignage des femmes elles-mmes. Au Congrs de la Gauche fministe,
+Mme Vincent, parlant au nom de la Socit cooprative des ouvriers et
+ouvrires de l'habillement, a dclar que tous, hommes et femmes, sont
+d'accord sur ce point que le travail de nuit doit tre rigoureusement
+interdit. Et la mme congressiste a termin sa communication pleine de
+faits et d'exemples dcisifs, en disant que la fermeture heures fixes
+des ateliers de couture, de lingerie et, plus gnralement, de toutes
+les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour
+sauvegarder la sant et la moralit des jeunes ouvrires.</p>
+
+<p>Eu gard la concurrence qui svit particulirement dans les travaux de
+l'aiguille, le patron ne connat forcment qu'une chose: il faut que ses
+commandes soient excutes. Et l'ouvrire, qui se dit que ses maigres
+salaires sont ncessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera
+tente d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le
+rle bienfaisant de la rglementation de mettre un frein aux exigences
+du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la
+loi se taise et que l'ouvrire se tue? Lingres, fleuristes,
+couturires, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas redouter la
+concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du
+moins, la protection a du bon<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> Compte rendu stnographique du Congrs de la condition et des
+Droits de la Femme. La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Mme assentiment chez tous ceux qui pensent que, par dfinition, l'tat
+est le dfenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait
+effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune
+fille? Impuissante se protger elle-mme, il faut bien qu'elle soit
+protge par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs
+dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme
+l'exploitation clricale des pupilles de la charit, le fminisme
+libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du
+bras sculier n'est pas toujours ddaigner.</p>
+
+<p>Autre exemple. Pour des raisons d'hygine et de moralit, la loi
+franaise interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette
+prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les
+ncessits actuelles de l'industrie condamnent l'homme ce travail
+dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux
+souterrains devraient tre seulement la punition des criminels.
+Convient-il, par un scrupule de libert, d'ouvrir aux femmes tous les
+chantiers o les hommes s'puisent en efforts prilleux et abrutissants?</p>
+
+<a name="l5c6s5" id="l5c6s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>Malgr les belles phrases, dont ces dames honorent le travail libre,
+nous croyons qu'elles obissent, dans le secret de leur coeur, un tout
+autre mobile que celui de l'indpendance du labeur et de l'autonomie de
+l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas
+entendre parler de libert pour les orphelinats et les couvents: ce qui
+n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent
+la protection de l'homme, c'est moins par amour de la libert que par
+haine de l'ingalit. Leur fiert s'offense d'une tutelle qui prend des
+airs de commisration suprieure. Que ce soit bien l leur sentiment
+vritable, certains congrs l'ont manifest clairement. Nous demandons
+qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,
+dclare une congressiste. Protgeons le pre comme nous protgeons la
+mre, s'crie une autre. Je ne suis pas contre les lois du travail,
+prononce une troisime, je suis contre les lois d'exception<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>. Au
+fond, les rglementations de l'tat trouvent grce auprs des femmes.
+Mme Maria Martin, elle-mme, dont le rapport se termine par cette
+formule du plus pur libralisme: Le travail libre dans un pays libre,
+nous fait cet aveu: Si la loi avait t applicable aux deux sexes, nous
+n'aurions eu rien dire; un bien pour la classe ouvrire, en gnral,
+en et pu sortir<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> Rapport cit plus haut, <i>eod. loc.</i>, p. 78.</blockquote>
+
+<p>Ainsi donc, en serrant de plus en plus prs la question, nous arrivons
+cette double constatation que les lois, qui rgissent le travail
+fminin, ne sont gure attaquables dans les dispositions qui rgissent:
+1 les travaux rests presque exclusivement aux mains des hommes, comme
+les travaux souterrains,--ceux-ci n'tant ni dans le temprament ni dans
+les gots des femmes; 2 les travaux rests presque exclusivement aux
+mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci tant
+beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.</p>
+
+<p>Restent les industries o la main-d'oeuvre fminine fait concurrence
+la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature
+et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une mme usine, hommes et
+femmes dirigent les mmes machines. C'est propos de ces industries
+mixtes que le mot protection, toujours bienveillant en apparence, peut
+tre nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrire en tat
+d'infriorit vis--vis de l'ouvrier.</p>
+
+<p>Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'galit les
+hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi,
+plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois
+de protection du travail fminin l'assujettissent plus gravement aux
+visites imprvues des inspecteurs, au contrle perptuel des heures
+d'entre et de sortie, aux vexations des enqutes, la surveillance de
+l'hygine et du repos des ouvrires. Pour se ddommager de ces charges
+et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la
+main-d'oeuvre fminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et
+voil comment les lois de protection, suivant la dmonstration de Mme
+Durand, ont pour rsultat certain l'abaissement des salaires. On se
+flattait de protger les femmes contre les hommes, et finalement on
+arrive protger les hommes contre les femmes. On voulait mnager la
+faiblesse de l'ouvrire, et l'on accrot l'infriorit de son labeur.
+Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'o cette
+conclusion: Voulez-vous l'galit du salaire? Vous ne l'aurez que par
+l'galit du travail. Et point d'galit dans le travail sans libert
+dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Et sur
+la proposition de M. Tarbouriech, le Congrs de la Gauche fministe a
+vot l'application toute la population ouvrire, et sans distinction
+de sexe, d'un rgime gal de protection.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimre et une part
+d'exagration. L'exagration, d'abord, sera vidente pour quiconque aura
+bien voulu se pntrer des dveloppements qui prcdent. Pourquoi, en
+effet, rejeter en bloc une loi de rglementation industrielle dont
+certaines catgories d'ouvrires,--et notamment les syndicats de la
+couture,--prtendent tirer profit? En maintenant mme ces mesures
+d'exception pour les corps de mtier qui en bnficient, il n'est pas
+impossible de raliser, en certains cas, l'unification des lois de
+protection au profit des deux sexes. Notre lgislateur est entr dans
+cette voie, en fixant le maximum de la journe de travail onze heures
+pour les ouvriers et les ouvrires adultes. Par ailleurs, toutes les
+garanties prescrites en faveur de la scurit et de la salubrit du
+travail profitent aux uns et aux autres; et nous esprons bien que le
+repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps,
+aux hommes comme aux femmes. L'galit de protection pour les deux sexes
+est donc ralisable, en plus d'un point, l o ceux-ci travaillent dans
+les mmes ateliers, cooprent la mme fabrication, servent les mmes
+machines.</p>
+
+<p>Mais cette assimilation peut-elle tre absolue? Et elle devrait l'tre
+pour amener et justifier l'galit des salaires.--Je n'en crois rien, et
+c'est ici que m'apparat la chimre. D'abord, il arrive souvent (l'aveu
+en a t fait plus d'un congrs) que le travail de la femme ne vaut
+pas celui de l'homme. A temps gal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrire
+par la rsistance physique et la force musculaire. Je relve, dans une
+communication intressante de Mme Durand, ce passage significatif: La
+rgularit dans le travail, la continuit dans l'effort, sont, en
+gnral, contraires au temprament de la femme, qui est capable plutt
+d'efforts momentans, d'accs de zle, de ce que l'on appelle,
+vulgairement des coups de collier<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>. Est-il possible que cette
+ingalit de labeur n'engendre pas une ingalit de rmunration? La
+lassitude et l'excitabilit, les indispositions et les maladies, sont
+plus frquentes chez les ouvrires que chez les ouvriers: c'est un fait.
+Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par
+exemple, pendant de longues heures, la boutique ou l'usine, offre
+beaucoup plus d'inconvnients pour le personnel fminin que pour le
+personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 dcembre 1900 n'a
+fait bnficier d'un sige--tabouret, chaise ou strapontin--que les
+ouvrires et les employes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Ds lors, comment parler srieusement d'galit de protection lgale
+entre l'homme et la femme? A peine le Congrs de la Gauche fministe
+avait-il vot cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu
+ la vrit des choses, il s'est empress de rclamer une protection
+spciale pour l'ouvrire enceinte. Pas moyen, je pense, d'tendre aux
+hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de
+travail et d'irrgularits invitables sont cause et les grossesses, et
+les couches, et l'allaitement, c'est--dire toutes les charges de la
+maternit, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider
+momentanment les forces de la femme.</p>
+
+<p>Ces ingalits de nature ne permettent gure, on le voit, d'unifier la
+protection pour galiser les salaires. Ce qui revient dire que la
+maternit, qui est le lot de la femme, constituera toujours (ft-elle
+simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une norme
+surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un
+conseil. Si nous voulons amliorer efficacement le sort des ouvrires,
+acceptons les services de tout le monde, d'o qu'ils viennent, du
+patron, de l'tat, de la femme elle-mme. Institutions patronales,
+rglementations lgales, oeuvres syndicales, ont un rle jouer dans le
+relvement de la condition fminine. Tirons-en tout le bien qu'elles
+comportent, ne dcourageons aucune bonne volont, et surtout
+gardons-nous des ides absolues si contraires aux complexits de la vie
+et la nature des choses!</p>
+
+<p>Et maintenant, quels mtiers, quelles fonctions peuvent tre ouverts
+impunment au sexe fminin, sans dtriment pour sa sant et, par suite,
+sans dommage pour la communaut? C'est une question d'espces, qu'on
+ne peut rsoudre qu'en passant en revue les diffrentes carrires,
+auxquelles les femmes prtendent s'lever en concurrence avec les
+hommes. Et parmi ces prtentions nouvelles, il en est de graves et
+d'innocentes, de srieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme
+elles le mritent, en mariant le plaisant au svre.</p>
+
+<a name="l5c7" id="l5c7"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>La concurrence fminine</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La femme ouvrire ou employe.--Protection de la
+ main-d'oeuvre fminine.--Accord des prescriptions
+ franaises avec les dclarations papales.</p>
+
+<p> II.--La femme professeur.--Rptitions au
+ rabais.--Condition prcaire et dtresse cache.</p>
+
+<p> III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui
+ conviennent minemment au sexe fminin.</p>
+
+<p> IV.--La femme artiste.--La carrire thtrale.--Les
+ beaux-arts et les arts dcoratifs.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Avant d'entrer dans l'examen des carrires revendiques aujourd'hui par
+les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne
+reconnaissons l'tat le droit d'intervenir, avec son appareil
+coercitif, pour dpartager les deux sexes et intimer imprieusement
+l'un: Vous ferez ceci! et l'autre: Vous ferez cela! qu'autant
+qu'il s'agit d'une distinction d'attributions rclame par la nature des
+choses et dicte manifestement par le souci des intrts suprieurs de
+l'ordre public. Hors de l, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux
+hommes, le principe de la libert du travail qui, depuis la Rvolution
+franaise, fait partie de notre droit public.</p>
+
+<a name="l5c7s1" id="l5c7s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Nous ouvrons consquemment, toutes larges, les portes de
+l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent
+d'y trouver leur gagne-pain. A cette libert nous n'apportons qu'une
+restriction: il ne saurait convenir l'tat que, sous couleur
+d'indpendance ou mme de ncessit, l'ouvrire risqut sa vie et
+compromt sa sant.</p>
+
+<p>C'est pour ce motif essentiel que la loi franaise lui tient
+prsentement ce langage impratif: Jeune fille ou jeune femme, tu ne
+travailleras point dans les mines, sous quelque prtexte que ce soit;
+car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour
+enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te
+reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous
+rserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil
+pour rparer tes forces et un jour de distraction pour dtendre tes
+nerfs. Je tiens ce que ta journe de travail n'excde point onze
+heures; et je m'efforcerai de la rduire davantage, si la chose est
+possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement
+aux soins du mnage. S'il m'est dfendu pour l'instant de te rserver,
+en cas de grossesse, avant et aprs les couches, une priode de repos
+conscutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une
+indemnit quivalente ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos
+finances sont gravement obres), mes inspecteurs, du moins, veilleront
+ ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta sant, toutes les
+mesures de scurit soient prises, toutes les rgles d'hygine
+observes, afin d'allger ton labeur et de protger la vie. Que si le
+zle de mes fonctionnaires te parat un peu rude ou intempestif, songe
+qu'il leur est inspir par le dsir de servir efficacement tes propres
+intrts, qui sont insparables de ceux de la race et de la patrie.</p>
+
+<p>Ce petit discours, plus pratique qu'loquent, mrite d'tre approuv.
+Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En
+tout cas, les bonnes chrtiennes auraient mauvaise grce l'incriminer,
+puisque les garanties tutlaires, dont la loi franaise entoure le
+travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les
+plus instantes du Souverain Pontife.</p>
+
+<p>Tmoin cette citation de l'Encyclique de Lon XIII sur la condition des
+ouvriers: Ce que peut raliser un homme valide et dans la force de
+l'ge, il ne serait pas quitable de le demander une femme ou un
+enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande tre observ
+strictement--ne doit entrer l'usine qu'aprs que l'ge aura
+suffisamment dvelopp en elle les forces physiques, intellectuelles et
+morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra fltrie par
+un travail prcoce, et c'en sera fait de son ducation. De mme, il est
+des travaux moins adapts la femme, que la nature destine plutt aux
+ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent
+admirablement l'honneur de son sexe et rpondent mieux, de leur nature,
+ ce que demandent la bonne ducation des enfants et la prosprit de la
+famille.</p>
+
+<p>Mais, si haute que soit l'autorit dont ces paroles manent, elle
+s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que
+les prescriptions civiles, prsentent un caractre masculin de
+suprieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de
+nos fires et libres fministes.</p>
+
+<p>Quant aux carrires bureaucratiques et librales, disons tout de suite,
+pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune
+raison srieuse d'en carter les femmes. videmment, leur place est au
+foyer plutt qu' un bureau d'enregistrement ou la barre d'un
+tribunal. Mais elles seraient mieux galement leur mnage que dans un
+atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur
+interdire d'tre ouvrires. On leur permet, dans l'industrie et aux
+champs, les besognes les plus pnibles, parce que nulle loi humaine ne
+saurait les empcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de
+quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus
+faciles et beaucoup plus rmunratrices? La libert du travail est chose
+sacre: en priver la femme, sans raison suprieure, est un crime de
+lse-humanit.</p>
+
+<p>Reste savoir quels emplois conviennent le mieux son sexe.</p>
+
+<a name="l5c7s2" id="l5c7s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Depuis que l'instruction est offerte libralement aux filles et que la
+conqute des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux
+doues, l'enseignement a permis l'lite de gagner son pain sans
+droger. Les institutrices sont devenues lgion: prs de 100 000 femmes
+sont employes dans l'enseignement primaire et secondaire. L'ducation
+de leur propre sexe leur est donc peu prs exclusivement rserve.
+Dans les tablissements de l'tat, notamment, l'enseignement secondaire
+des jeunes filles est confi presque totalement un personnel fminin.
+Une douzaine de dames pdagogues sigent mme dans les Conseils de
+l'instruction publique. On les coute, on les dcore.</p>
+
+<p>Bien plus, on rclame le droit, pour les nouvelles agrges, de monter
+dans les chaires de l'enseignement suprieur. Cette nouveaut serait
+logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices,
+puisqu'elles fournissent des matresses distingues l'enseignement
+secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facults les
+tiendraient-elles pour des recrues ngligeables? Je sais bien que,
+prsentement, l'enseignement donn par les hommes est plus solide, plus
+lev, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes
+instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne
+puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc celles qui le
+mritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de mdecine:
+les tudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait mme que le
+professorat fminin,-- la condition qu'il s'incarne sous des espces
+jeunes et attrayantes,--ft un sr moyen d'assurer l'assiduit aux cours
+les plus rbarbatifs.</p>
+
+<p>Mais il n'est pas donn toutes les femmes d'tre professeurs. Et pour
+nous en tenir la ralit d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice,
+mme munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup
+mieux traite qu'une employe de magasin. Nous avons actuellement un
+pauprisme scolaire; et par ce mot nous dsignons la misre cache des
+prcepteurs, instituteurs, rptiteurs des deux sexes, frres et soeurs
+en pdagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propret
+de la tenue, une me endolorie par l'incertitude et le tourment du pain
+quotidien. Dcids ne jamais tendre la main, tenant honneur de vivre
+de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amass
+grands frais aux heures de jeunesse et d'esprance, ils sont des
+milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de
+rptitions l'usage des enfants riches, dbiles et gts, de courte et
+frle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On
+les appelle, drision! les matres libres. Rien de plus digne de
+piti que cette petite Universit dolente, besogneuse, en qute d'lves
+introuvables.</p>
+
+<p>La plupart de ces braves filles considrent comme le salut de trouver
+enfin,--aprs quelles dmarches et quelles tribulations!--une place dans
+une famille riche, avec une rtribution peine suprieure au salaire
+d'une domestique. L'assurance d'tre loge, couche, nourrie, vaut mieux
+que l'incertitude qui pse sur la vie des matresses de langue, de
+musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes.
+Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans
+les carrires de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en
+disputent l'entre et meurent de misre.</p>
+
+<a name="l5c7s3" id="l5c7s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Mais, dira-t-on, de quelque ct qu'elles se tournent, les jeunes filles
+se heurtent aux mmes difficults, et souvent de pires
+injustices.--Oui, prsentement, le choix d'une profession pour une femme
+est extrmement limit. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne
+pense, peut apporter cette situation malaise une solution graduelle.</p>
+
+<p>Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le
+travail sdentaire, le travail assis, qui convient le mieux la femme.
+Les fonctions bureaucratiques sont donc un dbouch tout indiqu pour
+son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de
+merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et
+petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude,
+de la patience, comme la rdaction et la dlivrance des titres, le
+calcul et le service des coupons, le contrle et le classement des
+pices. L'exprience, tente par diverses socits, a dmontr que les
+femmes sont particulirement propres aux mille petits dtails d'criture
+et de comptabilit. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos
+administrations publiques et prives? Si elles en chassent les hommes,
+elles ne feront que les rendre une vie plus active et plus extrieure
+qui rentre tout fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal
+diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le
+fonctionnarisme soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas
+naturel que les femmes en profitent, puisque ce dbouch semble fait
+pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille
+leur sied mieux qu'aux hommes.</p>
+
+<p>Il n'est pourtant, jusqu' ce jour, que certains services de l'tat,
+comme les Postes et les Tlgraphes, quelques Socits financires et
+quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel la
+collaboration du sexe fminin. La France compte peine 50 000 employes
+d'administration. Nos prfectures et nos municipalits, nos trsoreries,
+nos recettes et nos perceptions sont gnralement rfractaires
+l'entre des femmes dans leurs bureaux. C'est peine si, Paris, la
+porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque
+temps. Pourquoi ne pas leur mnager un accs aux fonctions de
+bibliothcaire et de conservateur de muse? Leur serait-il mme si
+difficile de faire d'exacts percepteurs, et de trs suffisants receveurs
+d'enregistrement?</p>
+
+<p>Pour le moins, il est souhaiter que nos prventions et nos habitudes
+administratives ne s'opposent pas trop longtemps l'accession
+raisonnable des femmes aux emplois des services intrieurs de nos villes
+et de nos dpartements, la vie bureaucratique tant de celles, je le
+rpte, qui conviennent le mieux au temprament fminin. Pourquoi mme
+la loi ne rserverait-elle pas expressment au sexe fminin certaines
+carrires administratives, o la vie est douce et le travail lger? La
+couture, dcharge ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-tre se
+relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes
+vincs de leur bureau, notre domaine colonial est l qui offrirait de
+larges dbouchs aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office
+n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable,
+mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie
+bureaucratique est une forme de la vie intrieure. Elle convient aux
+femmes; et tandis qu'elle atrophie les mles, elle ferait vivre bien des
+mres.</p>
+
+<a name="l5c7s4" id="l5c7s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>A ct du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail
+artistique.</p>
+
+<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises jouer un rle
+sur les planches. La scne les attire. Actrices, danseuses et
+cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la
+rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France prs de 4 000 artistes
+lyriques et dramatiques. Mais part les premiers sujets, la carrire
+thtrale, si recherche qu'elle soit, apporte plus de misre que de
+profit, plus d'abaissements que de triomphes.</p>
+
+<p>Il se peut toutefois que le cabotinage lve quelques rares lus une
+situation suprieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues.
+Souvent les thtres ont pour directeurs des directrices. Singulire
+concidence: deux mtiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont
+l'un consiste gouverner la scne et l'autre gouverner l'tat. Les
+reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de
+puissantes reines de ferie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes
+diriger la comdie humaine. Et si minces sont devenus en politique les
+pouvoirs de notre Prsident, que nous pourrions, sans inconvnient, le
+remplacer par une Prsidente. Celle-ci ne serait pas moins dcorative,
+et elle aurait l'avantage de donner un corps et une me la Rpublique
+franaise, que la tradition nous reprsente sous les traits d'une femme
+austre et virile.</p>
+
+<p>Mais toutes les femmes ne pouvant songer incarner notre capricieuse
+dmocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent
+perdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600
+artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'cole des
+Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause dfinitivement gagne.</p>
+
+<p>Leur admission, du reste, a t fort mal accueillie par MM. les
+artistes. Ils taient l chez eux, bien tranquilles, l'aise, en
+famille,--une famille o il n'y avait que des hommes et, bien entendu,
+des hommes de gnie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de
+quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces
+nouvelles recrues s'taient masculinises de leur mieux: pince-nez,
+cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise tait
+aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire
+l'cole? Enlever ces MM. peintres et sculpteurs des diplmes et des
+mdailles qui les exonrent du service militaire. Alors, qu'on fasse
+porter le fusil ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de
+la beaut ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de
+l'mancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de
+reproduire les grces; mais ils n'entendaient point que celles-ci
+eussent la mauvaise pense de leur faire une injuste concurrence. Voil
+pourquoi ils ont cri: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour
+employer un nologisme tout fait en situation, que le rapin
+d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.</p>
+
+<p>Au vrai, hormis quelques places drobes ces Messieurs, la condition
+des femmes n'en sera gure amliore. La production artistique ne
+nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu' une condition, qui est
+d'avoir du talent, sinon du gnie. Or, ces qualits matresses ne
+courent point les rues. Ce n'est pas mme dans les salles d'une cole
+qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y dveloppent et s'y
+assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait
+comment! <i>Spiritus fiat ubi vult.</i> Il y a mieux faire et plus gagner
+du ct des arts dcoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec
+empressement. Les impressions et dessins sur toffes, les spcialits de
+l'ameublement et de l'ornementation intrieure, offrent un dessinateur
+de got et d'ingniosit mille occasions d'utiliser avantageusement son
+savoir et son habilet.</p>
+
+<p>Encore est-il que cette carrire suppose des aptitudes spciales qui ne
+sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions gnrales de la
+vie s'tant profondment modifies et se modifiant rapidement chaque
+jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et
+difficiles, mais de larges occasions de travail rmunrateur. A ct des
+rcriminations saugrenues et des dclarations extravagantes qui font
+dire bien des gens, superficiellement informs, que le fminisme n'est
+qu'exagration ou purilit, il y a des plaintes lgitimes et des
+revendications justifies qui mritent d'tre coutes et satisfaites.
+Or, c'est peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens, on veillera quelques vocations intressantes.
+Il faut aux femmes intelligentes des carrires d'un accs plus facile
+et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement
+moins alatoire.</p>
+
+<a name="l5c8" id="l5c8"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h4>L'invasion des carrires librales</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les
+ hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes
+ franaises pour la paix universelle.--Un bon conseil.</p>
+
+<p> II--La femme mdecin.--Son utilit en France et aux
+ colonies.</p>
+
+<p> III.--La femme avocat.--Revendications
+ logiques.--Opposition des tribunaux.--Attitude du barreau.</p>
+
+<p> IV.--Objections plaisantes opposes a la femme
+ avocat.--Leur rfutation.</p>
+
+<p> V.--La femme magistrat.--Innovation prilleuse.--La femme
+ a-t-elle l'esprit de justice?</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>On n'ignore pas que le fminisme rclame l'admission des femmes toutes
+les carrires librales prsentement occupes par les hommes. Le texte
+suivant en fait foi: Le Congrs international des Droits de la Femme,
+runi Paris, en 1900, met le voeu que toutes les fonctions publiques,
+administratives et municipales, et que toutes les professions librales
+ou autres, ainsi que toutes les coles gouvernementales, spciales ou
+non, soient ouvertes tous sans distinction de sexe<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l5c8s1" id="l5c8s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrire
+militaire elle-mme n'en est pas excepte. Le mtier des armes serait
+susceptible, la vrit, de satisfaire l'activit des plus ambitieuses
+et des plus ardentes. Mais on verra peut-tre quelque inconvnient
+ouvrir aux dames l'accs des rgiments. Non pas que la galanterie
+proverbiale du soldat franais puisse leur infliger d'irrespectueuses
+brimades; non pas mme que les femmes soient incapables de courage
+militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il
+n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrire. Plus prs de nous,
+les ptroleuses parisiennes ont jet sur la Commune de 1871 un clat
+particulirement flamboyant. Voil des faits qui rehaussent infiniment
+les mrites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous
+ces vivandires hroques, qui pousaient la gloire du rgiment et
+l'honneur du drapeau, prparant nos soldats au coup de feu en leur
+versant gnreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des
+prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire
+chevauche de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige
+de notre histoire nationale.</p>
+
+<p>Mais nulle femme ne m'en voudra de prtendre que les Jeanne d'Arc sont
+rares. Et encore bien que plus d'une Franaise se soit vaillamment
+conduite pendant la dernire guerre, il est conjecturer que la
+gnralit des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et
+les corves de la caserne. Nous exerons l un monopole que leur
+sensibilit nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se
+fassent cantinires! Par malheur, la situation est trop subalterne, et
+le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop
+loin la malignit que de fermer aux femmes l'entre de certaines
+fonctions, sous prtexte qu'elles n'ont pas rempli leur devoir
+militaire. On sait que cette condition pralable est exige des
+candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on
+sait moins, c'est qu'une femme a t carte rcemment d'un concours,
+sous prtexte qu'elle n'avait pas satisfait la loi du
+recrutement<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais
+port le fusil, font de parfaits expditionnaires. N'imposons pas aux
+femmes des conditions vexatoires et ridicules.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du mercredi 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines fministes
+hardies et batailleuses, rompues tous les sports et habitues toutes
+les audaces, se ft leve, au moins en esprance, jusqu'aux exercices
+violents et aux rudes preuves de la vie militaire. L'panouissement du
+troisime sexe devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais
+on nous assure que la femme future se vouera, corps et me, au
+relvement et la pacification de notre pauvre socit. En quoi,
+srement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveaut; car nos
+petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges
+aptres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devance
+depuis des sicles au milieu des populations les plus hostiles et les
+plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les
+injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanit
+ignorante et dchue.</p>
+
+<p>Au fond, religieuse ou laque, la femme est ne pour les oeuvres de
+paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqu cent fois:
+l'ide de la ncessit de la guerre en soi n'est pas une ide fminine.
+L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un
+doux instinct de nature et, plus particulirement, par l'instinct sacr
+de la maternit. Bien qu'elles soient exonres de l'impt du sang, il
+suffit qu'il soit pay par leurs maris et surtout par leurs fils pour
+qu'elles dtestent la guerre. Comment s'tonner qu'elles dfendent le
+fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que
+par une victoire douloureuse de la volont sur le coeur, par le
+sacrifice hroque de la sensibilit au devoir patriotique, qu'une mre
+se rsigne, et avec quel dchirement! aux violences et aux deuils des
+conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagre lvation d'me,
+les femmes se plaisent caresser le rve de la paix ternelle et de
+l'universelle fraternit.</p>
+
+<p>Ces ides se font jour, avec clat, dans toutes les runions fministes.
+On lit dans une lettre-circulaire adresse, en 1900, aux Congrs
+fministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui sige
+Berne: Quand les femmes feront rsolument la guerre la guerre, la
+cause de la paix dans le monde sera gagne. Et les Franaises
+s'enrlent en masse dans cette croisade gnreuse. Elles se flattent,
+suivant leur langage, de transformer les armes guerrires destructives
+en armes pacifiques productives. Mme Pognon, notamment, nous a promis
+solennellement que la femme supprimerait le rgne de la force et
+inaugurerait le rgne du droit. Comment cela? En rduisant au minimum
+l'norme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux
+oeuvres de mort<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>A cette fin, la Gauche fministe a mis le voeu que, dans
+l'enseignement de l'histoire, les ducateurs mettent en lumire la
+barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils dveloppent chez leurs
+lves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanit, de
+prfrence l'admiration des grands conqurants, violateurs de la
+Justice et du Droit. Et en plus de cette dclaration, qui part d'un
+excellent naturel, le mme congrs a engag tous les gouvernements
+mettre en pratique les principes adopts par la confrence de la Haye.
+Aprs cette double manifestation, les tats auraient mauvaise grce
+ajourner le dsarmement universel. Sinon, les femmes s'en mleront!
+Nous ne voulons pas, s'est crie l'une d'elles, que l'on fasse de nos
+fils de la chair canon; soeurs et frres en l'humanit, travaillons
+faire tomber les frontires, pour la dfense desquelles on nous demande
+la vie de nos enfants<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.</p>
+
+<p>On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modle du genre, cette
+vhmente apostrophe de Mme Sverine: Nous sommes des cratures
+d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois
+(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanit), les nourrir de
+notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les
+envoyer sur les champs de bataille, mutils, saignants, et criant encore
+notre nom, dans leur dernier rle et leur dernier soupir. Et avec cette
+boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulev les
+acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser
+contre la guerre la grve des ventres. Voil les hommes dment
+avertis! Et pendant ce temps-l, il se faisait, dans l'enceinte de
+l'Exposition, au palais des tats-Unis, une propagande si ardente en
+faveur du dsarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Franaises, qui se
+permirent d'lever quelques timides objections contre les ides mises,
+furent traites de femmes soldats<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 8 et du 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 12 et du 13 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Toutes ces citations feront craindre peut-tre aux esprits calmes que la
+question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entrane des
+outrances fcheuses. Ce n'est point de la grve des ventres qu'il
+s'agit,--une telle menace n'tant pas d'une ralisation imminente,--mais
+des intrts suprieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre
+ l'Association des femmes franaises pour la paix universelle
+quelques ides trs simples et trs graves.</p>
+
+<p>L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment
+national. Ce n'est un mystre pour personne, que les ides
+internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous
+n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant,
+l'heure actuelle, l'humanit n'est qu'une fiction ou, si l'on prfre,
+une ide. O est l'humanit? En Russie? En Amrique? L, je vois bien
+des hommes, mais ils sont Russes ou Amricains avant tout. En Italie? En
+Allemagne? L, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne
+songent gure dsarmer leur nationalit au profit de la fraternit
+humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rvent qu'
+enserrer le monde entier dans les replis sans cesse tendus et
+multiplis de l'imprialisme britannique. Ils n'ont de considration que
+pour l'humanit anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que
+possible; ils sont inter-anglais, comme disait John Lemoine, qui les
+connaissait bien.</p>
+
+<p>N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous
+environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne
+ngocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver la main. Non;
+l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre
+dans une humanit vague et indcise, sans frontires, sans rivalits,
+sans patries. Si la France cessait d'tre la France, nous ne serions
+point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets
+anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de
+soi-mme, la conscience et l'amour de soi-mme, est indigne de vivre et
+incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue affaiblir en
+nous le sentiment patriotique,-- la veille de la grande lutte des races
+qui, vraisemblablement, remplira le vingtime sicle,--fait le jeu des
+nationalits grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.</p>
+
+<p>Dfions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de dsarmer imprudemment
+nos bras, d'nerver notre vaillance par un amour de l'humanit que nos
+rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression
+est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'pe dont nous
+pouvons avoir besoin demain pour dfendre nos droits. Il y a quelque
+chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix
+des dcadents et des lches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce
+pas servir encore les intrts de la paix que de pouvoir, au besoin,
+l'imposer ceux qui voudraient la troubler? Ne dposons nos armes,
+n'abaissons nos frontires, qu' la condition d'une quitable et loyale
+rciprocit. Sous cette rserve (les femmes de France, si capables
+d'hrosme, la font srement en leur coeur), il est bon, il est saint de
+rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: Bienheureux
+les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre
+nous! Et les femmes auront bien mrit de l'humanit si, par bonheur,
+force de prcher l'union entre les hommes et la fraternit entre les
+peuples, elles parviennent attnuer l'horreur ou mme diminuer la
+frquence des conflits qui ensanglantent le monde.</p>
+
+<a name="l5c8s2" id="l5c8s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Donner des leons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses,
+c'est nous condamner pour la vie une sorte de domesticit suprieure.
+Et les plus hardies se sont miss frapper la porte des Facults de
+mdecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de rsistance.</p>
+
+<p>Quant l'exercice de la mdecine, je ne vois point qu'il soit
+avantageux pour personne d'en carter les femmes. C'est la conclusion
+laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacit
+individuelle, soit qu'on interroge l'intrt gnral.</p>
+
+<p>Et d'abord, les femmes sont naturellement indiques pour tre
+herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent dj cette
+fonction Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que
+leur nombre s'accrotra rapidement. Point d'occupation plus sdentaire
+et qui exige plus d'ordre, plus de prcision, plus de mmoire, plus de
+propret,--toutes qualits vraiment fminines. Et qui plus est, la vie
+intrieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement
+troubles ni interrompues. Trouverez-vous mme si ridicule qu'une femme
+s'occupe d'hygine ou de quelque spcialit mdicale? qu'elle donne des
+soins l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La
+vocation de mdecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus
+naturel qu'une femme traite, soigne et gurisse les femmes? Est-ce
+qu'une mre n'est pas le premier mdecin de ses enfants? Quoi de plus
+simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle
+fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conqurant
+tous ses grades? Laissez-lui faire ses tudes mdicales: la clientle
+peu fortune des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte.
+Bannissez des Facults de mdecine le matrialisme insolent et les
+liberts excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous
+servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanit.</p>
+
+<p>Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition?
+Aucune. Habitues aux travaux manuels les plus dlicats, on peut croire
+que les femmes mdecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que
+la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font
+preuve presque toujours d'un sang-froid avis, d'une dextrit
+ingnieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront
+peut-tre des praticiennes mrites. Beaucoup ne s'lveront pas sans
+doute au-dessus d'une honnte mdiocrit; mais tous nos mdecins
+sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes,
+il n'y faut gure songer, parat-il,--un grand nombre d'oprations
+exigeant une application prolonge, une tension de l'esprit et des
+nerfs, et mme une dpense de force musculaire au-dessus des moyens
+physiques de la femme. Nous trouvons l cette limite naturelle qui
+marque la frontire des privilges virils. L'immixtion des femmes dans
+les fonctions masculines devra toujours s'arrter devant les exigences
+organiques de leur propre constitution.</p>
+
+<p>En fait, on compte Paris une vingtaine de femmes mdecins, tant
+franaises qu'trangres. Et les statistiques donnent, pour toute la
+France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes mdecins. A l'heure actuelle,
+il n'est plus gure de pays o la doctoresse en mdecine soit inconnue.
+Son utilit n'est pas contestable, surtout en province et dans nos
+colonies.</p>
+
+<p>Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes
+franaises,--religieuses ou laques--qui, sous l'impression de scrupules
+exagrs, mais infiniment respectables, se rsignent la souffrance et
+prfrent souvent perdre la sant et la vie plutt que de recourir aux
+soins d'un homme, si g ou si discret qu'on le suppose. En plus de
+cette petite clientle rserve pour laquelle les femmes mdecins
+semblent destines, nous serions peut-tre, en cas de guerre, fort
+heureux de les trouver, ainsi que le prouve une exprience relativement
+rcente. Dans la dernire campagne Russo-Turque, les mdecins manquant,
+le gouvernement imprial fit appel aux tudiantes de quatrime et de
+cinquime anne qui rpondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les
+ravages du typhus, ni l'horreur des oprations et des pansements
+n'branlrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blesss et
+excitrent l'admiration des mdecins. Si jamais la paix boiteuse dans
+laquelle nous vivons venait tre rompue, il est plus d'une femme de
+France, dont nos chirurgiens militaires seraient mme d'apprcier,
+outre le zle et le dvouement, les aptitudes mdicales et les
+connaissances thrapeutiques.</p>
+
+<p>Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, o les femmes
+squestres dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le mdecin
+en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher
+aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou mme qui les tuent, en
+leur substituant des doctoresses de bonne volont,--l'exprience ayant
+tabli partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes
+comme des envoyes du ciel.</p>
+
+<p>Ne nous moquons point des femmes mdecins. Certes, il faut se garder de
+leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous
+venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient
+avoir grossir le personnel d'une profession o l'offre est dj
+suprieure la demande. Celles qui ont conquis leurs diplmes n'ont pas
+tard s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient gure l'emploi dans la
+mre-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un
+mouvement d'migration des femmes mdecins s'est dessin, au cours des
+dernires annes, vers les contres mahomtanes. L'ide tait bonne; et
+chez nous, Mme Chellier l'a mise profit. Triomphant de la dfiance des
+Arabes, admise pntrer sous les tentes des indignes, prodiguant ses
+soins aux femmes, aux enfants, parfois mme aux hommes, elle a parcouru
+pendant des mois la Kabylie et la rgion de l'Aurs, gagn la France
+mille sympathies et conquis pour elle-mme une popularit durable. Il
+s'ensuit que les pays de religion islamique offrent nos futures
+doctoresses un dbouch immense,--je n'ose dire un dbouch toujours
+lucratif. Ce rle d'agents de l'influence franaise aurait du moins le
+mrite de rconcilier tous les patriotes avec le fminisme, puisqu'il
+serait dmontr, grce lui, que loin de poursuivre des fins purement
+gostes, il est capable de servir utilement les intrts gnraux du
+pays. Dans une solennit officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer
+qu'il serait profitable la France de confier aux femmes mdecins des
+missions sanitaires aux colonies.</p>
+
+<a name="l5c8s3" id="l5c8s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Depuis le 1er dcembre 1900, les Franaises peuvent exercer la
+profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur tait pas permis de se
+faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on
+ne voit pas pourquoi il leur avait t interdit de plaider, alors qu'on
+les autorisait gurir.</p>
+
+<p>Dans l'antiquit, le sexe faible fut admis parfois prorer devant la
+justice. L'histoire a conserv le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme
+d'un snateur, qui avait t autorise plaider pour autrui. Mais de
+cette premire avocate, Valre Maxime nous donne une ide plutt
+fcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs des aboiements;
+et telles furent ses violences et sa cupidit que son nom devint le
+plus grand outrage dont on pt cingler un visage de femme. Aprs avoir
+indiqu qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jsus-Christ, son svre
+biographe ajoute: Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit
+plutt enregistrer la mmoire de sa destruction que la date de sa
+naissance.</p>
+
+<p>Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicit, de
+nos jours, l'honneur de prter le serment d'avocat et de paratre la
+barre d'un tribunal, a mrit le bonheur de voir son nom passer la
+plus lointaine postrit. En revendiquant le droit de plaider pour
+autrui, elle n'a point obi, soyez-en srs, de mesquins sentiments de
+vanit ou d'intrt personnel. Son but tait plus noble et plus
+dsintress: poser un principe, tablir un usage, conqurir une libert
+pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante,
+elle n'a pas eu de peine reconnatre les imperfections de notre
+organisation sociale, et qu'aux misres, qui affligent notre vieux
+monde, il n'est qu'un remde que son sexe brle de nous administrer avec
+sagesse et autorit. On l'a dj devin: il n'y a pas en France assez
+d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation!
+Trop peu de gens prorent la face des juges; le prtoire est
+silencieux et dsert. Il est grand temps que les femmes comblent les
+vides de la corporation.</p>
+
+<p>Que si l'on ne gote point cette explication, on reconnatra, du moins,
+que la revendication de Mlle Chauvin tait des plus raisonnables et des
+plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il
+tait facile de prvoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la
+possession d'un titre nu, d'un parchemin dcoratif, et que, sachant
+vaincre, elle chercherait profiter de la victoire. Comment! les femmes
+sont admises, dans nos Facults de droit, suivre les cours et passer
+les examens; et, leurs tudes termines, on leur dfendrait d'en tirer
+parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses
+camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire
+une clientle, se crer une position, bref, tirer de son grade toute la
+valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la
+magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne
+consentirait point ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie,
+une contradiction, une impossibilit. Doctoresses en mdecine, il a bien
+fallu leur permettre d'exercer la profession mdicale. Licencies en
+droit, il tait invitable qu'on les admt exercer la profession
+d'avocat. Leur confrer des diplmes sans les autoriser en bnficier,
+c'tait, ni plus ni moins, une offense la logique et un dni de
+justice.</p>
+
+<p>Si pressantes que fussent ces considrations, les Cours d'appel de
+Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordrent pour fermer aux femmes
+l'accs du barreau<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>. Le 1er dcembre 1897, sur les conclusions de M.
+le Procureur gnral, Mlle Chauvin fut dboute de ses prtentions.
+Les motifs de l'arrt sont tirs, en substance, de l'ancien droit et des
+traditions du barreau. Lorsque le lgislateur a rtabli l'Ordre des
+avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes
+et aux rgles qui taient en vigueur avant la Rvolution; or, dans
+l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait
+toujours t considre comme un office viril; donc, aujourd'hui
+encore, la femme ne saurait y prtendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Voyez <i>la Femme devant le Parlement</i>, de M. Lucien <span class="sc">Leduc</span>.
+Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux
+aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils
+ne soient point recevables, consquemment, rechercher (l'arrt en fait
+la remarque) si le progrs des moeurs rend dsirable que la femme soit
+admise l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de
+croire que le Corps lgislatif de 1812 ait eu l'intention de repousser
+le serment des femmes licencies. A la vrit, une pareille prohibition
+n'est point entre dans son esprit, pour cette bonne raison que
+l'hypothse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste
+le texte de loi qui, en termes gnraux, admet au serment les licencis
+en droit; et, moins de prtendre que l'emploi du genre masculin est
+toujours restrictif du genre fminin,--ce qui n'est point
+acceptable,--il et t plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrt de
+justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facults
+de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une
+profession intellectuelle qui n'exige qu'une dpense ordinaire de force
+physique, alors qu'il ne vient l'ide de personne de leur interdire
+les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures?
+D'autant plus que la capacit est de rgle gnrale, que les incapacits
+ne se prsument pas plus que les dchances et les pnalits, que
+l'interprte ne doit pas distinguer l o le lgislateur ne distingue
+point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la
+jurisprudence est de suivre l'volution des moeurs et de seconder la
+marche des ides.</p>
+
+<p>Au surplus, la question n'a pas t enterre par cette sentence,
+restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses
+tudes juridiques. Il y a, sur les bancs de nos coles de droit,
+d'autres tudiantes qui brlent du mme feu sacr. C'est pourquoi,
+dfaut des magistrats qui se sont obstins faire la sourde oreille,
+notre Parlement s'est empress de leur octroyer, par une loi spciale,
+en date du 1er dcembre 1900, la facult de plaider devant les tribunaux
+franais.</p>
+
+<p>A cela, point d'inconvnients graves. Dernirement un btonnier de Paris
+dclarait au Palais: Nous autres gens de robe, nous sommes tous
+fministes. C'est beaucoup dire; mais, aprs tout, il n'est aucune
+bonne raison d'carter les femmes de la barre. Redouterait-on, par
+hasard, leur concurrence? Trouverait-on libral de les vincer du
+barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines coles ou de
+certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prterons point
+Messieurs les avocats d'aussi misrables calculs: un tel ostracisme
+serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas craindre, d'ailleurs,
+que les femmes leur disputent srieusement la clientle des plaideurs.
+Le barreau est trop encombr pour qu'elles s'y prcipitent en foule au
+prjudice des situations acquises.</p>
+
+<p>Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu'
+faire ce qu'elles dsirent on a gnralement la paix, le meilleur moyen
+de dsarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart
+ne tenaient tre avocates que parce que cette fonction leur tait
+dfendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise,
+beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les
+contentions de la chicane celles qui, doues de facults et de gots
+heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de
+leur sexe l'exhibition publique de leur personnalit.</p>
+
+<p>Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant
+ces dames les portes du Palais, prcipite vers le barreau une multitude
+imptueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors mme
+que le nombre des avocates ne serait pas trs considrable, les
+plaideurs, du moins, auront le droit de choisir, leur guise, sans
+distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de dfendre
+leurs intrts.</p>
+
+<a name="l5c8s4" id="l5c8s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Reste savoir si la justice gagnera quelque chose cette intervention
+des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'tre examine.</p>
+
+<p>Et d'abord, pourquoi le barreau et-il t inaccessible aux femmes? Ce
+n'est pas une situation bien difficile conqurir. Nous savons, hlas!
+par une exprience dj longue, que le grade de licenci en droit et le
+titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus frquent, sont la
+porte de toutes les intelligences. Il n'est pas craindre, d'autre
+part, que les femmes soient jamais embarrasses de parler: elles ont le
+don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses,
+opinitres, souples, ruses, habiles et promptes la riposte; elles
+savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent
+prcisment d'une locution si facile, si abondante, qu'on peut
+apprhender qu'elles n'usent avec excs des droits sacrs de la dfense?
+Certes, l'exprience atteste que les femmes silencieuses ou discrtes
+sont rares. Et c'est une rflexion de Montaigne que la doctrine qui ne
+peut leur arriver ne l'me, leur demeure en la langue. Dj, avec nos
+avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il
+pas plus difficile de mettre un frein aux panchements de leur verbe?
+Ds qu'on aura donn la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la
+leur retirer? Je rponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de
+courage et de svrit.</p>
+
+<p>On a vu un autre inconvnient grave,--maintenant que les prvenus
+peuvent se faire assister de leur avocat,-- donner accs une
+doctoresse, ft-elle un peu mre, dans le cabinet du juge d'instruction;
+car, partir de ce moment, les secrets de la procdure seraient trop
+mal gards. Mais les mes sensibles ont rpondu que les rudesses du
+magistrat inquisiteur et les dsagrments de l'interrogatoire seront
+adoucis et gays par les grces d'un charmant tte--tte.</p>
+
+<p>On a fait remarquer, dans le mme ordre d'ides, que, par le contact du
+beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient
+naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui
+retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de
+grand salon o fleuriraient toutes les civilits; que le langage du
+prtoire prendrait, de la sorte, plus de discrtion et de retenue; bref,
+que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouveles,
+tempres, affines. Est-ce donc ddaigner? On ajoute qu'aux
+plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout
+oreilles: on a beau tre juge, on n'en est pas moins homme. Quant
+penser que les magistrats seraient capables de faire une infidlit la
+justice, par condescendance pour les grces oratoires et les charmes
+persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance laquelle
+personne ne voudra s'arrter une minute.</p>
+
+<p>Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir
+interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, o il n'est
+point dfendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de
+tradition immmoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si
+nous n'avions peur de choquer de trs dignes susceptibilits, le jupon
+et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront frquenter le
+prtoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats
+s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats.
+Les juges eux-mmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle
+pas chaque jour des enjuponns? Sans compter que la toque ne ferait
+pas si mal sur une jolie tte; et vous pensez bien que ces demoiselles
+ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou
+quelque orgueilleux plumet.</p>
+
+<p>On dit encore qu'il faudra modifier, leur gard, les traditionnelles
+formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: Mon cher
+confrre! Mon cher matre! Et d'autre part, il serait inconvenant de
+fminiser cette dernire appellation. L'appellera-t-on avocate? Les
+puristes s'y refusent. A quoi de saintes mes ont rpondu que les
+catholiques, dans leurs prires, donnaient ce nom la Vierge: <i>Advocata
+nostra!</i> ce qui signifie prcisment qu'elle plaide notre cause auprs
+du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en
+franais? C'est une simple habitude prendre.</p>
+
+<p>Vraiment, j'ai honte de traiter si lgrement une si grave question;
+mais le Franais, n malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait
+un crime de ne point flatter un peu sa manie. Trs srieusement, cette
+fois, j'ai l'ide que les femmes pourraient bien faire de terribles
+avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vrit,--et il leur
+est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y
+cramponner avec une obstination dmonstrative. Joignez que la premire
+qualit d'un avocat, c'est la souplesse. Pour dfendre une bonne cause,
+et surtout pour gagner un mauvais procs, il lui faut un esprit fin,
+subtil, fcond en ruses de procdure, tout un ensemble de qualits
+professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux
+seuls.</p>
+
+<p>Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce
+qui va contre son gr ou son caprice est rput non avenu. Une loi qui
+la gne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son
+intrt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne
+point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle dsire est en
+cause. Elle devient alors une crature de parti pris et de passion, et
+elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice.
+J'enregistre en passant cette attestation d'un matre du barreau: Il
+n'est point d'avocat qui n'ait t, ses dbuts, stupfait de
+l'intelligence ttue que certaines femmes, d'ailleurs trs fines et trs
+avises, mettent lutter contre le droit et l'vidence, ds qu'il
+s'agit de leurs propres intrts<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> Andr <span class="sc">Hallays</span>, <i>Les Femmes au barreau</i>. Journal des Dbats du
+19 septembre 1897.</blockquote>
+
+<p>Seulement le mme crivain se hte d'ajouter qu'en ce qui concerne les
+affaires des autres, ces mmes femmes retrouvent immdiatement leur
+sang-froid et leur lucidit. Point de doute que certaines avocates ne
+se montrent trs capables de classer un dossier et d'exposer une
+affaire, et que, l'exprience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup
+d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilit de moyens
+dconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu
+nombreuses,--l'activit des diplmes devant se porter, semble-t-il,
+avec plus de raison et plus de profit, vers les carrires sdentaires et
+tranquilles de la bureaucratie.</p>
+
+<a name="l5c8s5" id="l5c8s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+<p>L'arrt de la Cour de Paris, qui a refus d'admettre Mlle Chauvin
+prter le serment d'avocat, signale les troites relations de la
+magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appels, le cas
+chant, suppler les juges. Or, il est incontestable que la femme ne
+saurait, dans l'tat actuel de notre lgislation, siger comme
+magistrat. Et l'arrt prcit en tirait argument pour interdire la
+femme la profession d'avocat.</p>
+
+<p>Au point de vue rationnel qui est le ntre, il n'y a peut-tre point une
+si indissoluble affinit entre la fonction d'avocat et la magistrature
+du juge. Et tout en ouvrant la premire la femme, nous serions dispos
+ lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais
+ lui permettre de juger, nous voyons des inconvnients graves. Le
+Parlement a partag cet avis et consacr cette distinction.</p>
+
+<p>Franchement, il nous rpugnerait infiniment de comparatre devant un
+aropage fminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre
+confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop
+impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colre
+est plus exalte que la ntre. <i>Nulla est ira super iram mulieris</i>,
+lit-on dans l'Ecclsiaste. C'est encore un fait d'exprience, que les
+femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont
+un esprit de rancune, un got de vengeance, plus vivace, plus ardent,
+plus obstin. Presque toutes les dnonciations anonymes, que reoit la
+police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.</p>
+
+<p>Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui
+les rend si facilement mdisantes. Avez-vous remarqu qu'entre elles,
+elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs
+impressions sont si mobiles que certaines inclinent mme affirmer,
+comme des ralits indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou
+qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc
+renoncer leurs plus jolis dfauts, et aussi leurs qualits les plus
+sduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des
+piges au sentiment de la justice.</p>
+
+<p>Il n'est pas jusqu' leur bont, en effet, qui ne nous fasse douter de
+leur impartialit. En toute matire, les questions de personnes priment,
+ leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de
+leur coeur. Le jugement logique et la raison dmonstrative ont moins de
+prise sur leur esprit qu'une motion quelconque. Elles auraient mille
+peines s'empcher d'absoudre par pure sympathie ou s'abstenir de
+condamner par simple animosit personnelle. La plupart des femmes n'ont
+gure de principes, dit La Bruyre; elles se conduisent par le coeur.
+Bien vraie encore cette pense de Thomas: Les femmes font rarement
+comme la loi qui prononce sans aimer ni har. Leur justice, elles,
+soulve toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont
+condamner ou absoudre. C'est bien cela: leurs sentences procdent du
+coeur plus que de la froide et impartiale raison.</p>
+
+<p>Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas
+incapable de passion; l'intrt ou l'antipathie peut l'entraner un
+dni de justice. La faveur politique a trop de part dans son
+recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une
+impeccable et sereine impartialit. Et puis, le plus honnte magistrat
+du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse
+faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, mme en
+fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le
+grave dfaut de garder difficilement cet quilibre, cette pondration,
+cette stabilit entre les impressions contraires, qui est la grande
+proccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons
+prpondrant chez le sexe faible, empche le jugement d'tre attentif et
+froid, suffisamment sr, scrupuleusement quitable. Les natures
+sensibles restent difficilement dans la vrit. Leur raison est la
+merci des motions violentes.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se dfier de leurs
+jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles
+dtestent. Les plus distingues conviennent, en cela, de leurs
+faiblesses. Tmoin cet aveu de Mme de Rmusat: Doues d'une
+intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons
+souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement mues pour
+demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous
+va mieux qu'observer. Mauvaise disposition pour bien juger!</p>
+
+<p>Au vrai, la conscience fminine a des soubresauts et des oscillations,
+qui la jettent droite ou gauche en des excs de faiblesse ou de
+svrit. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui
+ramne (j'y insiste) toute question de justice, soit la sympathie qui
+absout par tendresse ou par commisration, soit l'antipathie qui
+condamne par aversion ou par dpit. Autrement dit, plus compatissantes
+et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins
+quitables. L'injustice est leur pch capital. Bien peu y chappent.
+Passionnes naturellement, partiales inconsciemment, elles s'meuvent
+trop profondment, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine
+ont trop d'empire sur leurs mes. Chez elles, surtout, la tendre
+commisration l'emporte sur la stricte quit. Aprs s'tre apitoyes
+sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamn. Aprs avoir cri
+vengeance, elles demanderont grce. Abandonnez les criminels la
+justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le
+premier mouvement, quitte les remettre en libert dans le second.</p>
+
+<p>Mettons que j'exagre. Faisons mme aux femmes, si vous voulez, une
+place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de
+prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission
+la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les dcisions
+dconcertent dj la justice et le bon sens,--serait un remde pire que
+le mal. Cela est si vrai que certains tats occidentaux de l'Union
+amricaine les ont exclues du jury, aprs les y avoir admises titre
+d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans
+tenir compte des preuves.</p>
+
+<p>En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le
+glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait
+sans doute de son mieux, droite et gauche, avec une sainte colre,
+mais sans peser pralablement le pour et le contre dans la paix et la
+srnit de sa conscience. Conservons donc nos juges masculins le
+monopole de la justice; mais, de grce! choisissons-les bien. A parler
+franchement, les femmes auraient tort de prtendre toutes les
+fonctions viriles la fois. Un peu de patience, s'il vous plat! On
+verra plus tard. L'avenir de la femme dpend des fruits que produira
+l'mancipation graduelle de son sexe.</p>
+
+<a name="l5c9" id="l5c9"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h4>Le fminisme colonial</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Encombrement de tous les emplois dans la
+ mre-patrie.--migration des femmes aux colonies.</p>
+
+<p> II.--La franaise est trop sdentaire.--Pas de colonisation
+ sans femmes.--Les appels de l'union coloniale.</p>
+
+<p> III.--Conclusion.--Est-il craindre que l'mancipation
+ conomique dnature et enlaidisse la franaise du XXe
+ sicle?--Rsistances masculines.--Avis aux femmes.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Et maintenant une rflexion gnrale s'impose. Ouvrons aux femmes tous
+les emplois industriels, toutes les carrires librales: en seront-elles
+beaucoup plus avances? pourront-elles se frayer un chemin travers la
+foule qui les encombre? Retenons qu' chaque porte les hommes se
+bousculent et s'crasent. Est-il donc croyable que le sexe faible
+parvienne enlever au sexe fort des occupations rmunratrices, pour
+chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les
+places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux
+femmes? Ds lors, puisque les fonctions intrieures sont occupes,
+surpeuples, satures, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au
+dehors des occasions de travail qui font dfaut dans la mre-patrie.</p>
+
+<a name="l5c9s1" id="l5c9s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Point besoin, pour cela, d'migrer l'tranger. Nos colonies nouvelles,
+o tout est crer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des
+dbouchs et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la
+mtropole, o l'encombrement des professions condamne les mieux armes
+pour la lutte la souffrance ou la mdiocrit. Que ne sont-elles plus
+nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'coutant que
+leur bravoure et leur dvouement, s'en vont sur les terres neuves servir
+la patrie aux cts de leurs maris? Combien de jeunes filles mritantes,
+adroites, conomes, qui tranent une vie troite et gne parmi les durs
+travaux d'un mnage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou
+dans quelque bicoque lzarde de nos provinces endormies,--et qui
+pourraient trouver au-del des mers, avec une existence plus libre et
+plus large, un emploi, une situation, souvent mme une famille?</p>
+
+<p>Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit tre
+l'vnement final dsir, la conclusion entrevue et prpare. A quoi bon
+migrer pour se crer au loin un foyer qui risque de rester dsert? A
+peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur
+et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes faons, traites
+par les colons en pouses possibles. Les femmes font prime en de
+certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute
+nouveaut, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces thories de
+jeunes filles, pour ces convois prcieux de chres cratures d'une garde
+si difficile, que nous convions la conqute du monde sauvage. Mais
+nous sommes loin de l'ancien rgime, qui confiait aux Manon Lescaut le
+soin de peupler et de rjouir ses colonies.</p>
+
+<p>En ralit, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations,
+des professions mme essentiellement fminines, qui, au regret des
+colons, n'ont pas encore de reprsentants. M. Chailley-Bert, qui s'est
+fait une spcialit des questions coloniales, nous apprenait rcemment
+qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hano, Haphong, Nam-Dinh, ont
+besoin de couturires et de modistes; que les fonctionnaires maris,
+rsidents de toutes classes, gnraux et officiers suprieurs,
+directeurs des travaux publics et des affaires indignes, sollicitent
+parfois des institutrices pour l'ducation de leurs enfants; que les
+commerants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier une
+comptable entendue la direction de leur intrieur ou les menues besognes
+de leur domaine; bref, que, dans la socit de l-bas, il y a des cases
+vides qui pourraient tre occupes avec profit par les femmes.</p>
+
+<a name="l5c9s2" id="l5c9s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Mais il faudrait avoir le courage d'migrer. Et par malheur, la
+Franaise est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins dracinable que
+l'Anglaise ou l'Amricaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous,
+avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux
+quatre points cardinaux.</p>
+
+<p>On a beau lui dire, avec M. Jules Lematre, qu'elle trouverait au-del
+des mers un emploi de son nergie plus intressant et plus
+profitable que de tirer le diable par la queue dans une troite
+chambre de Paris, et qu'en suivant l-bas son cousin ou son ami
+d'enfance, elle deviendrait la reine d'une concession fonde dans la
+brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau
+lui dire, avec Mme Arvde Barine, qu'une fille bien ne, qui a bon pied,
+bon oeil, la tte fire et le coeur chaud, devrait faire faire la
+lessive sous une autre latitude des femmes noires, jaunes ou brunes,
+plutt que de la couler elle-mme toute sa vie en vue du clocher
+natal; on a beau lui rappeler ses anctres, les braves femmes de
+Normandie ou de Bretagne, qui ont contribu fonder et peupler le
+Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une trs mdiocre inclination
+pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de
+Parisiennes touffent, plissent, vgtent, souffrent, languissent au
+cinquime tage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard!
+Rien que la banlieue leur parat un lieu d'exil.</p>
+
+<p>Et la provinciale n'est pas plus facile transplanter. C'est une sorte
+d'esclave volontaire attache la glbe. Au bout de quelques semaines
+de dplacement, lorsqu'elle se risque voyager, elle a comme la
+nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des
+relations, des habitudes, qui l'enchanent au sol, est un sacrifice
+qu'elle n'accomplit jamais de son plein gr. Dire adieu la terre et au
+ciel de la douce France, est une rupture laquelle elle ne se rsout
+point sans douleur et sans regret.</p>
+
+<p>Et pourtant, comment le Franais peut-il devenir aventureux et se faire
+colon, si la Franaise refuse de le suivre ou l'empche de partir? C'est
+bien la peine d'exciter le coq gaulois s'envoler par-del les mers, si
+les poules mouilles, qui l'entourent, se cramponnent obstinment leur
+perchoir! S'enfermer entre les frontires de la France, sous prtexte
+qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent
+l'est, trop de pluie l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvde
+Barine, agir et raisonner en empaille.</p>
+
+<p>Si le fminisme est vraiment une doctrine de fiert, de courage et
+d'indpendance, ennemie du prjug, de la routine, de l'immobilit, s'il
+aime copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Amricaine, il
+doit s'appliquer sans retard convertir la Franaise d'aujourd'hui, si
+timide et si casanire, en forte et brave crature rsolue secouer ses
+habitudes sdentaires, lcher les jupes de sa maman, conqurir la
+pleine libert de ses mouvements. Il y va de son intrt, de la fortune
+de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcrot, de la grandeur
+et de la vitalit du pays. En France, je le rpte, les places manquent
+aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des
+terres vacantes, des emplois inoccups: qu'ils aillent donc les prendre!
+Symptme rassurant: on nous affirme que les femmes franaises, en qute
+d'une position, ne sont pas restes sourdes aux appels de l'Union
+coloniale, institue prcisment pour diriger un courant d'migration
+des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des
+couturires, des modistes, des sages-femmes et mme des demoiselles sans
+profession, pousses par le bon motif, se mettent avec empressement la
+disposition du comit. Il s'est mme constitu une Socit franaise
+d'migration des femmes, dont Mme Pgard est la secrtaire gnrale.</p>
+
+<p>Voil du fminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme
+libre, l've nouvelle, l'indpendance et l'galit intgrales des sexes
+ne sont que des turlutaines inquitantes ou risibles. Mais on a pu
+voir qu' ct de ce fminisme extravagant, qui est une pose et parfois
+mme une carrire, et dont les lucubrations seraient plutt joyeuses,
+si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles dj portes aux
+hallucinations les plus chimriques et aux rveries les plus
+fcheuses,--il en est un autre srieux, pratique, sens, qui s'efforce
+de faire la femme contemporaine une situation digne des temps
+nouveaux.</p>
+
+<a name="l5c9s3" id="l5c9s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Et maintenant, que les philosophes, les potes et, plus gnralement,
+tous les esprits dlicats sur lesquels la femme a conserv la
+souverainet de l'amour et de la beaut, s'affligent de
+l'industrialisme qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de
+la diminution du sens esthtique, de la proccupation excessive des
+soucis d'argent, des brutalits croissantes du combat pour la vie, qui
+touffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les
+dons, toutes les grces du sexe fminin; qu'ils dnoncent le fminisme
+comme un malheur public; qu'ils y voient une dviation des aptitudes
+rationnelles de la femme, une perversion de son rle traditionnel, une
+dgnrescence o s'moussent peu peu toutes les amorces dont la
+nature l'a doue pour la survivance et le salut de l'espce,--rien n'y
+fera. Il faut vivre.</p>
+
+<p>Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure ncessit psera
+douloureusement sur le XXe sicle qui commence. Mais ayons foi dans
+l'ternel fminin. A ceux qui pensent avec tristesse et dcouragement
+que, dans ce nouvel tat de choses, la femme perdra la plupart des
+qualits dont son charme est fait, et qu' force de poursuivre les mmes
+vues, les mmes ambitions et les mmes carrires que l'homme, force de
+se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne
+peut manquer de se dnaturer et de s'enlaidir; tous ceux, en un mot,
+qui tremblent de la voir se viriliser grossirement, nous avons une
+remarque rassurante faire: la femme est possde du dmon de la
+coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire
+aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout fait
+d'tre femme.</p>
+
+<p>Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous
+les emplois lucratifs: Place aux femmes? Ce serait peine perdue. Notre
+sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il dtient de temps
+immmorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part,
+la nature les prdestinant, avant tout, au rle d'pouse et de mre, ce
+n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites
+pour les carrires actives et les professions contentieuses.</p>
+
+<p>Il ne sera donc profitable qu' une minorit de mener une existence
+dissipe en occupations extrieures. Combien peu russiront, notamment,
+dans les fonctions librales dont tant d'hommes font le sige, eux
+aussi, sans succs et sans profit! La mdecine et surtout le barreau
+rservent aux futures doctoresses plus de dboires que d'affaires et de
+clients. Si mme, par malheur, le sexe fminin arrivait prendre pied
+solidement dans les positions que nous occupons en matres, nous
+estimons qu'il n'aurait gure s'en fliciter. Ne verrait-on pas alors
+se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs
+femmes? Trop nombreux sont dj ces hommes mprisables entre tous,
+depuis le gentilhomme ruin qui redore son blason avec la dot d'une
+roturire, jusqu' l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres,
+le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que l o les
+femmes font la besogne des hommes, ceux-ci tranent dans l'oisivet et
+la dpravation une existence inutile et despotique.</p>
+
+<p>Que si, enfin, ces prvisions longue chance paraissaient excessives
+ou aventureuses, on nous concdera, au moins, que tout progrs ralis
+par la femme dans la voie de l'galit conomique et sociale, avivera la
+lutte pour la vie entre les deux moitis de l'humanit. Chaque droit
+qu'elle aura conquis nous dchargera d'une partie de nos devoirs envers
+elle. Tolsto l'a dit avec esprit: C'est parce qu'on leur refuse des
+droits gaux ceux des hommes, que les femmes, comme des reines
+puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf diximes de
+l'humanit. Mais ds que l'galit sera rtablie et la bataille
+imprudemment commence, j'ai l'ide que la brutalit masculine aura beau
+jeu. Qui sait si, habitu voir dans la femme, non plus un tre faible
+ protger, mais une concurrente redouter et une rivale combattre,
+l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagn en
+indpendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se prcipiter
+ l'assaut des carrires viriles par bravade ou par vanit, et de ne
+marcher sur les brises des hommes qu'autant que la ncessit l'y
+contraindra. Hors d'une situation conqurir pour soutenir le poids de
+la vie, ses ambitions inconsidres lui vaudraient peut-tre de dures
+reprsailles. O l'pre concurrence commence, la douce urbanit finit.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<pre>
+ TABLE DES MATIRES
+
+ PAGES
+
+<a href="#avert">AVERTISSEMENT</a> AU LECTEUR
+
+<a href="#l1">LIVRE I</a>
+TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES
+
+<a href="#l1c1">CHAPITRE I</a>
+L'esprit fministe
+
+<a href="#l1c1s1">I.</a>--Ce que la fminisme pense de l'assujettissement et de
+l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptmes
+d'mancipation. 1
+
+<a href="#l1c1s2">II.</a>--Gense de l'esprit fministe en France.--Son but.--Rves
+d'indpendance. 4
+
+<a href="#l1c1s3">III.</a>--Les dolances du fminisme et les droits de la femme. Notre
+plan et notre division. 6
+
+<a href="#l1c2">CHAPITRE II</a>
+Tendances d'mancipation de la femme ouvrire
+
+<a href="#l1c2s1">I.</a>--D'o vient le fminisme?--Son origine amricaine.--Ses
+tendances diverses. 10
+
+<a href="#l1c2s2">II.</a>--Affaiblissement de la moralit du peuple.--L'ouvrier ivrogne
+et dbauch.--Pauvre pouse, pauvre mre! 12
+
+<a href="#l1c2s3">III.</a>--Difficults croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et
+l'pargne de l'ouvrire. 15
+
+<a href="#l1c3">CHAPITRE III</a>
+Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise
+
+<a href="#l1c3s1">I.</a>--Portraits, d'aeules.--Nos grand'mres et nos filles.--La
+Parisienne et la Provinciale. 17
+
+<a href="#l1c3s2">II.</a>--Les mancipes sans le savoir.--La faillite du mari. 20
+
+<a href="#l1c3s3">III.</a>--Les jeunes filles de la petite et de la haute
+bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premires, gots d'indpendance
+des secondes; hardiesse et prcocit des unes et des autres. 22
+
+<a href="#l1c3s4">IV.</a>--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses ides
+d'indpendance. 24
+
+<a href="#l1c4">CHAPITRE IV</a>
+Tendances d'mancipation de la femme mondaine
+
+<a href="#l1c4s1">I.</a>--Les outrances du thtre et du roman.--Le monde o l'on
+s'amuse.--Le fminisme exotique et jouisseur. 27
+
+<a href="#l1c4s2">II.</a>--La femme oisive et dissipe.--Ce qu'est la mre, ce que sera
+la fille. 29
+
+<a href="#l1c4s3">III.</a>--Demi-vierge et demi-monstre.--O est l'ducation familiale
+d'autrefois? 31
+
+<a href="#l1c5">CHAPITRE V</a>
+Tendances d'mancipation de la femme nouvelle
+
+<a href="#l1c5s1">I.</a>--Les professionnelles du fminisme sont de franches
+rvoltes.--Le proltariat intellectuel des femmes. 33
+
+<a href="#l1c5s2">II.</a>--Nouveauts inquitantes de langage et de conduite.--La femme
+libre.--tat d'me anarchique. 35
+
+<a href="#l1c6">CHAPITRE VI</a>
+Modes et nouveauts fministes
+
+<a href="#l1c6s1">I.</a>--Le fminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce
+qu'on attend de la bicyclette. 39
+
+<a href="#l1c6s2">II.</a>--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume
+fminin se masculinise.--Exagrations fcheuses. 42
+
+<a href="#l1c6s3">III.</a>--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle
+femme? 47
+
+
+<a href="#l2">LIVRE II</a>
+GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES
+
+<a href="#l2c1">CHAPITRE I</a>
+Le fminisme rvolutionnaire
+
+<a href="#l2c1s1">I.</a>--Les groupements fministes d'aujourd'hui.--Prtentions
+collectivistes.--Point d'mancipation fministe sans rvolution
+sociale. 51
+
+<a href="#l2c1s2">II.</a>--Schisme entre les proltaires et les bourgeoises.--Les
+intrts de l'ouvrier et les intrts de l'ouvrire. 55
+
+<a href="#l2c2">CHAPITRE II</a>
+Le fminisme chrtien
+
+<a href="#l2c2s1">I.</a>--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit
+catholique et l'esprit protestant. 59
+
+<a href="#l2c2s2">II.</a>--Rudesse des Pres de l'glise envers l've pcheresse.--Le
+Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les rhabilite
+et les ennoblit. 62
+
+<a href="#l2c2s3">III.</a>--Le fminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit
+paen.--L'galit humaine et la hirarchie conjugale. 66
+
+<a href="#l2c2s4">IV.</a>--Double courant des ides chrtiennes.--Tendances catholiques
+et protestantes favorables la femme.--Fminisme qu'il faut
+combattre, fminisme qu'il faut encourager.--Organes du fminisme
+chrtien. 70
+
+<a href="#l2c3">CHAPITRE III</a>
+Le fminisme indpendant
+
+<a href="#l2c3s1">I.</a>--Point de compromission avec le socialisme ou le
+christianisme.--Les hommes fministes.--Leurs fictions
+potiques.--La femme des anciens temps. 75
+
+<a href="#l2c3s2">II.</a>--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les fministes; ce qu'en
+disent les sociologues. 78
+
+<a href="#l2c3s3">III.</a>--La femme libre d'autrefois et la dame servile
+d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables crivains.--Leurs
+exagrations littraires. 81
+
+<a href="#l2c3s4">IV.</a>--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la
+femme peut reprocher l'homme. 83
+
+<a href="#l2c4">CHAPITRE IV</a>
+Nuances et varits du fminisme autonome
+
+<a href="#l2c4s1">I.</a>--Les modres et les habiles.--La droite librale. 88
+
+<a href="#l2c4s2">II.</a>--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre
+fministe. 90
+
+<a href="#l2c4s3">III.</a>--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti
+avanc.--L'extrme-gauche intransigeante.--Effectif total des
+diffrents groupes. 92
+
+<a href="#l2c5">CHAPITRE V</a>
+Manifestations et revendications fministes
+
+<a href="#l2c5s1">I.</a>--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes
+diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrs de 1900. 97
+
+<a href="#l2c5s2">II.</a>--La Droite fministe.--Congrs catholique.--Premier dbut du
+fminisme religieux. 100
+
+<a href="#l2c5s3">III.</a>--Le Centre fministe.--Congrs protestant.--Moins de bruit
+que de besogne. 103
+
+<a href="#l2c5s4">IV.</a>--La Gauche fministe.--Congrs radical-socialiste.--Tendances
+audacieuses. 105
+
+<a href="#l2c5s5">V.</a>--Que penser de ces divisions?--En quoi le fminisme peut tre
+dangereux et malfaisant.--Complexit du problme fministe.--Notre
+devise. 109
+
+
+<a href="#l3">LIVRE III</a>
+MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME
+
+<a href="#l3c1">CHAPITRE I</a>
+Les ambitions fminines
+
+<a href="#l3c1s1">I</a>--La femme nouvelle veut tre aussi instruite que
+l'homme.--L'galit des intelligences doit conduire l'galit
+des droits. 115
+
+<a href="#l3c1s2">II.</a>--Coup d'oeil rtrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe
+sicles ont pens de la femme.--Le pass lui fut dur.--Raction
+du prsent. 119
+
+<a href="#l3c1s3">III.</a>--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes
+directeurs.--La division du travail et la diffrenciation des
+sexes.--L'galit morale dans la diversit
+fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien gnral de
+la famille et de l'espce. 122
+
+<a href="#l3c2">CHAPITRE II</a>
+A propos de la capacit crbrale de la femme
+
+<a href="#l3c2s1">I.</a>--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme
+vaut-il celui de l'homme?--Crniomtrie amusante. 130
+
+<a href="#l3c2s2">II.</a>--Les savants se rservent.--Une forte tte ne se connat bien
+qu' ses oeuvres. 133
+
+<a href="#l3c3">CHAPITRE III</a>
+S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit
+intellectuelle
+
+<a href="#l3c3s1">I.</a>--L'intelligence moyenne des deux sexes s'gale et se
+vaut.--L'instruction peut elle accrotre les aptitudes et les
+capacits de la femme?--Est-il exact de dire que les mes n'ont
+point de sexe? 137
+
+<a href="#l3c3s2">II.</a>--De la primaut historique de l'homme.--Le gnie est
+masculin.--L'esprit crateur manque aux femmes.--O sont leurs
+chefs-d'oeuvre. 142
+
+<a href="#l3c3s3">III.</a>--Le gnie et la beaut.--A chacun le sien.--Les deux moitis
+de l'humanit. 147
+
+<a href="#l3c4">CHAPITRE IV</a>
+Psychologie du sexe fminin
+
+<a href="#l3c4s1">I.</a>--Du temprament fminin.--Impressionnabilit nerveuse et
+sensibilit affective.--La perception extrieure est-elle moins
+vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse,
+amour. 152
+
+<a href="#l3c4s2">II.</a>--Vertus et faiblesses du sexe fminin.--Les femmes sont
+extrmes en tout.--Piti, dvouement, religion.--La femme
+criminelle.--Coquetterie et vanit. 156
+
+<a href="#l3c4s3">III.</a>--Petits sentiments et grandes passions.--La volont de la
+femme est-elle plus impulsive que la ntre?--Indcision ou
+obstination.--Le fort et le faible du sexe fminin. 162
+
+<a href="#l3c5">CHAPITRE V.</a>
+L'intellectualit fminine
+
+<a href="#l3c5s1">I.</a>--Caractres prdominants de l'intelligence fminine: intuition,
+imagination, assimilation, imitation. 165
+
+<a href="#l3c5s2">II.</a>--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme,
+les ides gnrales, le don d'abstraire et de synthtiser. 170
+
+<a href="#l3c5s3">III.</a>--D'un sexe l'autre, il y a moins ingalit que diversit
+mentale.--Par o l'intelligence fminine est reine: les grces
+de l'esprit et le sens du rel. 176
+
+<a href="#l3c6">CHAPITRE VI</a>
+Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme
+
+<a href="#l3c6s1">I.</a>--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture,
+dcoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention. 181
+
+<a href="#l3c6s2">II.</a>--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses
+dispositions de la femme pour les unes et pour les
+autres.--L'esprit fminin semble plus rfractaire aux sciences
+morales. 183
+
+<a href="#l3c6s3">III.</a>--Et la littrature?--Supriorit de la femme dans la
+causerie et l'ptre.--Le style fminin.--A quoi tient
+l'infriorit des femmes potes? 186
+
+<a href="#l3c6s4">IV.</a>--Hostilit croissante des femmes de lettres contre
+l'homme.--Action souveraine du public fminin sur la production
+artistique et littraire. 191
+
+<a href="#l3c6s5">V.</a>--Il n'y a pas, d'homme femme, identit ni mme galit de
+puissance mentale, mais seulement quivalence sociale.--Pourquoi
+leurs diversits intellectuelles sont harmoniques. 195
+
+
+<a href="#l4">LIVRE IV</a>
+MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME
+
+
+<a href="#l4c1">CHAPITRE I</a>
+S'il convient de mieux instruire les filles
+
+<a href="#l4c1s1">I.</a>--Le pour et le contre.--Double conception du rle de la femme. 201
+
+<a href="#l4c1s2">II.</a>--Utilit d'une meilleure instruction de la femme pour
+elle-mme, pour le mari et pour les enfants. 204
+
+<a href="#l4c1s3">III.</a>--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions
+de femmes.--L'ducation fminine est trop souvent frivole et
+superficielle. 207
+
+<a href="#l4c1s4">IV.</a>--Il faut inculquer la jeune fille des gots plus srieux
+et la mieux prparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis
+d'ducateurs clbres. 211
+
+<a href="#l4c2">CHAPITRE II</a>
+Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles
+
+<a href="#l4c2s1">I.</a>--L'ducation des filles doit tre conforme aux destines de la
+femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--duquer, c'est former une
+personne humaine. 214
+
+<a href="#l4c2s2">II.</a>--Culture rationnelle.--A propos de l'enseignement
+secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction
+professionnelle.--cueils viter: l'inflation des tudes et
+le surmenage des lves. 217
+
+<a href="#l4c2s3">III.</a>--Culture morale.--Aprs la formation de la raison, la
+formation de la conscience et de la volont.--Menus propos de
+pdagogie fminine.--Ides nouvelles sur l'ducation des
+filles.--La dogmatique de l'amour.--Nos scrupules. 225
+
+<a href="#l4c2s4">IV.</a>--Culture sociale.--Esprit nouveau de l'ducation moderne des
+filles.--O est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles
+objections: ce qu'on peut y rpondre. 233
+
+<a href="#l4c2s5">V.</a>--Culture religieuse.--L'me des femmes et le besoin de
+croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si
+l'instruction est un danger pour la religion et la moralit des
+femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable la
+pit et la vertu des filles. 244
+
+<a href="#l4c3">CHAPITRE III</a>
+De l'instruction intgrale
+
+<a href="#l4c3s1">I.</a>--Le programme du fminisme radical.--Variantes
+habiles.--Instruction ou ducation? 251
+
+<a href="#l4c3s2">II.</a>--Ides collectivistes.--Ides anarchistes.--Appel la
+sociale et la mcanique. 255
+
+<a href="#l4c3s3">III.</a>--L'instruction peut-elle s'tendre toute la jeunesse et
+ toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon
+dans l'idal de l'instruction pour tous. 259
+
+<a href="#l4c3s4">IV.</a>--L'instruction intgrale des femmes doit-elle tre laque?
+gratuite? obligatoire?--Dfense des femmes chrtiennes! 263
+
+<a href="#l4c3s5">V.</a>--Illusions et dangers de l'instruction base
+encyclopdique--L'instruction intgrale a-t-elle quelque vertu
+ducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beaut. 267
+
+<a href="#l4c3s6">VI.</a>--Notre formule: l'instruction complte pour les plus capables
+et les plus dignes.--Point de baccalaurat pour les
+filles.--Conclusion. 271
+
+<a href="#l4c4">CHAPITRE IV</a>
+La coducation des sexes
+
+<a href="#l4c4s1">I.</a>--La coducation intgrale prconise par la Gauche
+fministe.--Coducation familiale.--Coducation primaire. 274
+
+<a href="#l4c4s2">II.</a>--Coducation secondaire.--Le collge mixte des
+tats-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose. 276
+
+<a href="#l4c4s3">III.</a>--Ct moral--Tmoignages contradictoires.--Ce qui est
+possible en Amrique est-il dsirable en France?--Inconvnients
+probables.--L'ge ingrat.--Contacts prilleux.--Pour et contre la
+sparation des sexes. 279
+
+<a href="#l4c4s4">IV.</a>--Ct mental.--Dveloppement ingal de la fille et du
+garon.--Psychologie du jeune ge.--La crise de pubert. 287
+
+<a href="#l4c4s5">V.</a>--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de
+l'enseignement fminin.--Convient-il de les unifier?--La
+coducation intgrale est un symbole fministe.--Dclarations
+significatives. 291
+
+<a href="#l4c4s6">VI.</a>--Coducation suprieure et professionnelle.--Est-elle une
+ncessit?--Accession des jeunes filles aux cours des
+Universits.--Ce qu'il faut en penser. 296
+
+<a href="#l4c5">CHAPITRE V</a>
+Les conflits de l'esprit et du coeur
+
+<a href="#l4c5s1">I.</a>--Dangers d'une instruction inconsidre.--La facult de
+comprendre et la facult d'aimer.--L'intellectualisme fminin et
+le mariage. 303
+
+<a href="#l4c5s2">II.</a>--La femme savante et les soins du mnage et du foyer.--Adieu
+la bonne et simple mnagre! 307
+
+<a href="#l4c5s3">III.</a>--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce
+des sexes.--Clubs de femmes.--Point de sparatisme!--Ce que
+l'individualisme des sexes ferait perdre l'homme et la femme. 309
+
+<a href="#l4c5s4">IV.</a>--L'mancipation intellectuelle et la maternit.--Instruction
+et dpopulation. 314
+
+<a href="#l4c6">CHAPITRE VI</a>
+Les infortunes de la femme savante
+
+<a href="#l4c6s1">I.</a>--L'instruction et ses dbouchs insuffisants.--Mcomptes et
+dceptions. 318
+
+<a href="#l4c6s2">II.</a>--Surmenage crbral et dbilit physique.--Ingalit des
+forces de l'homme et de la femme. 321
+
+<a href="#l4c6s3">III.</a>--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les pines de la
+science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu. 324
+
+<a href="#l4c7">CHAPITRE VII</a>
+Instruisez-vous, mais restez femmes
+
+<a href="#l4c7s1">I.</a>--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supriorit morale
+du sexe fminin sur le sexe masculin.--Beaut et bont. 330
+
+<a href="#l4c7s2">II.</a>--Ce qu'a produit la vieille ducation franaise.--L'antagonisme
+des sexes est antisocial et antihumain. 334
+
+<a href="#l4c7s3">III.</a>--Le vrai et utile fminisme.--Rgnration sans rvolution. 337
+
+
+<a href="#l5">LIVRE V</a>
+MANCIPATION, CONOMIQUE DE LA FEMME
+
+
+<a href="#l5c1">CHAPITRE I</a>
+La question du pain quotidien
+
+<a href="#l5c1s1">I.</a>--Aspects conomiques de la question fministe.--Aggravation
+de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite
+bourgeoisie. 342
+
+<a href="#l5c1s2">II.</a>--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement
+d'ambition.--Il faut des places aux diplmes. 344
+
+<a href="#l5c1s3">III.</a>--Dbouchs ouverts l'activit des femmes.--Le
+mariage.--Le couvent.--La femme pasteur. 346
+
+<a href="#l5c1s4">IV.</a>--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition
+pnible et efface.--La dvotion leur suffit-elle? 350
+
+<a href="#l5c2">CHAPITRE II</a>
+Du rle social de la femme
+
+<a href="#l5c2s1">I.</a>--Charit religieuse et charit laque.--Le fminisme
+philanthropique. 355
+
+<a href="#l5c2s2">II.</a>--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe
+fminin.--Le relvement de la femme par la femme. 359
+
+<a href="#l5c2s3">III.</a>--La question des domestiques.--Dolances des
+matres.--Dolances des servantes. 361
+
+<a href="#l5c2s4">IV.</a>--L'ouvrire des villes et la mutualit.--Misre
+soulager.--Moralit sauvegarder.--Aide-toi, la charit
+t'aidera! 365
+
+<a href="#l5c2s5">V.</a>--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance
+prive.--Les devoirs de l'heure prsente: le devoir social et
+le devoir patriotique. 369
+
+<a href="#l5c3">CHAPITRE III</a>
+Doctrines rvolutionnaires
+
+<a href="#l5c3s1">I.</a>--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menace
+par les unes et par les autres.--Identit de but, diversit de
+moyens. 375
+
+<a href="#l5c3s2">II.</a>--Doctrine collectiviste.--L'indpendance de la femme
+future.--Notre ennemi, c'est notre matre. 378
+
+<a href="#l5c3s3">III.</a>--L'ouvrire se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons
+de douter.--Inconsquences du proltariat masculin. 380
+
+<a href="#l5c3s4">IV.</a>--Doctrine anarchiste.--La libert par la diffusion des
+lumires.--Le ractionnaire Voltaire. 383
+
+<a href="#l5c3s5">V.</a>--Encore l'instruction intgrale.--L'avenir vaudra-t-il le
+pass?--La femme sera-t-elle plus honnte et plus heureuse? 385
+
+<a href="#l5c4">CHAPITRE IV</a>
+L'conomie chrtienne
+
+<a href="#l5c4s1">I.</a>--Le socialisme chrtien.--Dissentiments irrductibles entre
+la Rvolution et l'glise. 388
+
+<a href="#l5c4s2">II.</a>--L'homme la fabrique et la femme au foyer.--La famille
+ouvrire dissocie par la grande industrie.--Interdiction pour
+la femme de travailler l'usine. 390
+
+<a href="#l5c4s3">III.</a>--Exception en faveur du travail domestique.--Cette
+exception est elle justifie?--Pourquoi les prohibitions
+catholiques sont malheureusement impraticables. 392
+
+<a href="#l5c5">CHAPITRE V</a>
+Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie
+
+<a href="#l5c5s1">I.</a>--Notre idal pour l'avenir.--Nos concessions pour le
+prsent.--Point de thories absolues.--Il faut vivre avant tout. 398
+
+<a href="#l5c5s2">II.</a>--Restrictions apportes au travail fminin dans l'intrt de
+l'hygine et de la race.--Thorie de la femme malade: ce qu'elle
+contient de vrai. 401
+
+<a href="#l5c5s3">III.</a>--Aperu des rglementations de la foi franaise relatives au
+travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficults
+d'application.--Leur ncessit, leur lgitimit. 404
+
+<a href="#l5c6">CHAPITRE VI</a>
+Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire
+
+<a href="#l5c6s1">I.</a>--Infriorit regrettable de certains salaires fminins.--Ses
+causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs
+carter ou retenir.--Solutions proposes. 408
+
+<a href="#l5c6s2">II.</a>--Ingalit des salaires de l'ouvrire et de
+l'ouvrier.--Dolances lgitimes.--A travail gal, gal salaire
+pour l'homme et pour la femme. 415
+
+<a href="#l5c6s3">III.</a>--Protection de la mre et de l'enfant nouveau-n.--OEuvres
+prives.--Intervention de l'tat.--Une proposition excessive:
+hospitalisation force de la femme enceinte. 418
+
+<a href="#l5c6s4">IV.</a>--Protestation de tous les groupes fministes contre la loi
+de 1892.--La rglementation lgale fait-elle l'ouvrire plus
+de mal que de bien? 424
+
+<a href="#l5c6s5">V.</a>--Pourquoi le fminisme ne veut plus de lois de
+protection.--Un mme rgime lgal est-il possible pour les deux
+sexes? 430
+
+<a href="#l5c7">CHAPITRE VII</a>
+La concurrence fminine
+
+<a href="#l5c7s1">I.</a>--La femme ouvrire ou employe.--Protection de la
+main-d'oeuvre fminine.--Accord des prescriptions franaises avec
+les dclarations papales. 436
+
+<a href="#l5c7s2">II.</a>--La femme professeur.--Rptitions au rabais.--Condition
+prcaire et dtresse cache. 438
+
+<a href="#l5c7s3">III.</a>--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent
+minemment au sexe fminin. 440
+
+<a href="#l5c7s4">IV.</a>--La femme artiste.--La carrire thtrale.--Les beaux-arts
+et les arts dcoratifs. 442
+
+<a href="#l5c8">CHAPITRE VIII</a>
+L'invasion des carrires librales
+
+<a href="#l5c8s1">I.</a>--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les
+hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes
+franaises pour la paix universelle.--Un bon conseil. 446
+
+<a href="#l5c8s2">II.</a>--La femme mdecin.--Son utilit en France et dans les
+colonies. 452
+
+<a href="#l5c8s3">III.</a>--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des
+tribunaux.--Attitude du barreau. 455
+
+<a href="#l5c8s4">IV.</a>--Objections plaisantes opposes la femme avocat.--Leur
+rfutation. 460
+
+<a href="#l5c8s5">V.</a>--La femme magistrat.--Innovation prilleuse.--La femme a-t-elle
+l'esprit de justice? 463
+
+<a href="#l5c9">CHAPITRE IX</a>
+Le fminisme colonial
+
+<a href="#l5c9s1">I.</a>--Encombrement de tous les emplois dans la
+mre-patrie.--migration des femmes aux colonies. 469
+
+<a href="#l5c9s2">II.</a>--La Franaise est trop sdentaire.--Pas de colonisation sans
+femmes.--Les appels de l'Union coloniale. 470
+
+<a href="#l5c9s3">III.</a>--Conclusion.--Est-il craindre que l'mancipation conomique
+dnature et enlaidisse la Franaise du XXe sicle?--Rsistances
+masculines.--Avis aux femmes. 473
+
+</pre>
+
+IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES.
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
+<pre>
+
+
+
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
+
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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