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LAROSE, Directeur de la Librairie + +1902 + + + + +AVERTISSEMENT AU LECTEUR + + +_Si je ne craignais d'attribuer à ce livre une importance exagérée, je +le dédierais volontiers à celles des Françaises d'aujourd'hui qui +songent, qui peinent ou qui souffrent, persuadé qu'il répond aux +secrètes préoccupations d'un grand nombre de nos contemporaines._ + +_Le féminisme, en effet, est devenu d'actualité universelle. Il n'est +plus permis aux juristes, aux économistes, aux moralistes, d'ignorer ce +que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux +qu'elles formulent, et les réformes qu'elles proposent. En me décidant à +étudier ce problème sous ses différents aspects,--au début d'un siècle +où il semble plus opportun de rechercher ce qu'a été la Femme du XIXe et +ce que peut et doit être la Femme du XXe,--j'ai voulu témoigner de la +haute considération qu'il mérite, sans me dissimuler du reste les +difficultés et les périls d'une si présomptueuse entreprise._ + +_Outre que le débat institué bruyamment sur l'égalité des sexes et +l'égalité des époux met en jeu la constitution même de la famille et +risque d'agiter, de troubler même, bien des générations, le malheur est +que, dans ce procès irritant où le plaidoyer traditionnel des hommes se +heurte à l'âpre et ardent réquisitoire des femmes, tous, demandeurs et +défendeurs, sont forcés d'être juges et parties dans leur propre cause. +Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque +impartialité, les avocats des deux sexes ne doivent toucher à un +problème si épineux qu'avec d'infinis ménagements._ + +_Or, loin d'obéir à cette suggestion d'élémentaire sagesse, nous voyons +tous les jours des gens, excités et excitants, se jeter éperdument dans +la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un dédain +manifestement réactionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un +fracas véritablement révolutionnaire. Est-il donc impossible d'éviter +ces excès, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en +s'adonnant avec loyauté à la recherche de ce qui est juste et vrai? Je +ne sais, pour ma part, nul autre moyen de réconcilier deux plaideurs +qui, bien qu'acharnés à se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer +l'un de l'autre._ + +_M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgré +moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour +exposer le fort et le faible du féminisme contemporain. Mais à mesure +qu'on avancera dans ces études, on verra mieux que le féminisme, tel +seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu'à trop +restreindre ou à trop condenser l'examen de ses revendications, notre +travail eût encouru le reproche d'être incomplet ou superficiel. Si même +j'éprouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer à tous les articles +du programme féministe une place plus large et des développements plus +détaillés. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir._ + +_Quelque imparfait que puisse être cet ouvrage, il aura du moins +l'avantage de permettre au public français d'embrasser, dans une vue +d'ensemble, les aspects nombreux de la question féministe, la suite et +la gradation des problèmes qu'elle soulève, le lien et l'enchaînement +des idées qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet +qui s'étend, comme le nôtre, à toutes les manifestations de la vie +sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien +dire ce que l'on pense. C'est à quoi je me suis appliqué de mon mieux, +en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les +doctrines avec indépendance; d'autant plus que si je dois à mon sexe +d'exposer la thèse féministe avec une mâle franchise, je dois au vôtre, +Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante aménité. J'essaierai, +en conscience, de ne point faillir trop gravement à cette double +obligation._ + + Rennes, 19 mars 1901. + + + + +LIVRE I + +TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES + + + + +CHAPITRE I + +L'esprit féministe + + + SOMMAIRE + + I.--CE QUE LE FÉMINISME PENSE DE L'ASSUJETTISSEMENT ET DE + L'IMPERFECTION DE LA FEMME MODERNE.--A QUI LA + FAUTE?--SYMPTÔMES D'ÉMANCIPATION. + + II.--GENÈSE DE L'ESPRIT FÉMINISTE EN FRANCE.--SON + BUT.--RÊVES D'INDÉPENDANCE. + + III.--LES DOLÉANCES DU FÉMINISME ET «LES DROITS DE LA + FEMME».--NOTRE PLAN ET NOTRE DIVISION. + + +I + +Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et +des mieux douées, se sont avisées que leur sexe n'était point parfait. +Dire que jamais pareille idée n'était venue aux hommes, serait pure +hypocrisie. Ils en avaient tous, à la vérité, quelque vague +pressentiment. D'aucuns même, dans l'épanchement d'une familière +franchise, avaient pu le faire remarquer vivement à leur compagne. Mais, +si l'on met à part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace +masculine n'était jamais allée jusqu'à englober le sexe féminin tout +entier dans une réprobation générale. Au sentiment des hommes (était-ce +simplicité ou malice?) il n'existait guère qu'une femme véritablement +inférieure; et l'on devine que c'était la leur. Toutes les autres +avaient d'admirables qualités qu'ils étaient surpris et désolés de ne +point trouver dans l'épouse de leur choix. Conclusion foncièrement +humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections à +sa femme, c'est, hélas! qu'il la connaît bien; et s'il juge les autres +si riches de mérites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connaît +mal. Et là, dit-on, est la vérité. Comparée à la femme idéale, à la +femme «en soi», à la femme de l'avenir, la femme du temps présent,--la +Française particulièrement,--n'est pas, au sentiment dès féministes les +plus qualifiés, ce qu'elle devrait être; et l'heure est venue de la +rendre meilleure. + +«Comment? La Française est à refaire?»--Il paraît: ces dames +l'affirment. Que l'on reconnaît bien à cet aveu l'admirable modestie des +femmes! Là-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop +vite. Si, en effet, l'Ève moderne est affligée d'une douloureuse +insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en +incombe à son souverain maître. Ignorante, esclave et martyre, voilà ce +que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement +prolongée de siècle en siècle. Cette iniquité a trop duré. Il n'est que +temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme, +fallût-il, pour atteindre cet idéal, refaire les codes, violenter les +moeurs et retoucher la création. L'«Ève nouvelle», qu'il s'agit de +donner au monde, sera l'égale de l'homme et, comme telle, intelligente, +fière, cultivée, libre et heureuse, parée de toutes les grâces de +l'esprit et de toutes les qualités du coeur,--une perfection. + +Ce langage sonne encore étrangement à bien des oreilles. En France, +notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si rangées, qui +sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos +habitudes provinciales, dans l'atmosphère tranquille et légèrement +somnolente de nos milieux bourgeois où la femme, religieuse d'instinct, +attachée à ses dévotions et appliquée à ses devoirs, fidèle à son mari, +dévouée à ses enfants, aimante et aimée, s'enferme en une vie simple, +modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur à +faire le bonheur des siens,--on a peine à concevoir cette fièvre de +nouveauté et cette passion d'indépendance qui, ailleurs, animent et +précipitent le mouvement féministe contre les plus vieilles traditions +de famille. Je sais des mères, instruites et prudentes, qui, à la +lecture d'un de ces livres récents où s'étalent, trop souvent avec +emphase et crudité, les doléances, les protestations et les convoitises +de l'école nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: «Mais ces femmes +sont folles!» + +Pas toutes, Mesdames. A la vérité, c'est le propre des mouvements +d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon +droit; et conformément à cette loi, le féminisme ne saurait échapper à +certains sursauts désordonnés, à des excentricités risibles, à l'excès, +à la chimère. Point de flot sans écume. Gardons-nous d'en conclure +cependant que tous les partisans de l'émancipation féminine sont des +extravagantes dévorées d'un besoin malsain de notoriété tapageuse. La +plupart se sont vouées à cette cause avec une pleine conviction et un +parfait désintéressement. Quelques-unes même ont donné des preuves d'un +réel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les +directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins à +l'attention publique par des prodiges de volonté agissante et +infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des apôtres. + + +II + +Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface, +mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et +s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes +femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières +indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que +nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général, +nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux +causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de +nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une +détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la +revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre +accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes +filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin +pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une +vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal +défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté, +qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction, +beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins +intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur +est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la +société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec +douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui +s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger +avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur +suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles +revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent +ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est +facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et +plus tranchante. + +En deux mots, _ces dames et ces demoiselles s'éprennent de science pour +élever la femme dans la société et s'attaquent plus ou moins franchement +au mariage pour abaisser l'homme dans la famille_. Tout le féminisme est +là. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquiétude qu'il +éveille dans les esprits attachés aux traditions, quelque défiance même +qu'il excite dans les âmes chrétiennes, il se propage, s'affirme et +s'accentue dans nos idées et dans nos moeurs. Le Français, né malin, y +trouve naturellement une occasion d'épigrammes faciles où sa verve se +délecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit +gaulois est forcé lui-même de prendre le féminisme au sérieux. Plus +moyen de l'enterrer sans phrases. Très garçon d'allure, de goût et de +langage, il crie, pérore et se démène comme un beau diable. Depuis +quelque temps surtout, il multiplie les conférences, les publications, +les groupements, les associations et les congrès. Nous avons aujourd'hui +une propagande féministe, une littérature féministe, des clubs +féministes, un théâtre féministe, une presse féministe et, à sa tête, un +grand journal, _la Fronde_, dont les projectiles sifflent chaque jour à +nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de +Paul, sans égard pour la qualité ou la condition du propriétaire. On +sait enfin que le féminisme a ses syndicats et ses conciles, et que, +chaque année, il tient ses assises plénières dans une grande ville de +l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international. + + +III + +Puisque les revendications féministes menacent de troubler gravement +l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander +nettement aux «femmes nouvelles» ce qu'elles attendent de nous, ce +qu'elles préparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les +embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent. +Résumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa +forme vive et ingénument imagée. Aussi bien est-ce le plan général de +cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein étant de +consacrer une étude particulière à chacune des revendications qui +suivent. On aura ainsi sous les yeux, dès le début de ce livre, et le +cahier des doléances féministes, et l'économie générale de notre +travail. + +Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumière, vers la +puissance et la liberté. Enfin l'esclave se redresse devant son maître, +réclamant une égale place au soleil de la science et au banquet de la +vie. Depuis trop longtemps, la femme est écrasée par la prépondérance +masculine dans tous les domaines où son activité brûle de s'étendre et +de s'épanouir. + +1º Elle souffre d'une _infériorité intellectuelle_; car les jeunes +filles ne sont pas aussi complètement initiées que les jeunes gens aux +choses de la vie et aux clartés du savoir. + +2º Elle souffre d'une _infériorité pédagogique_, parce que +l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, et les carrières +qui leur servent de débouchés, sont d'un accès plus difficile pour elle +que pour l'homme. + +3º Elle souffre d'une _infériorité économique_, puisque le travail de la +femme n'est nulle part aussi libre et aussi rémunérateur que le travail +masculin. + +4º Elle souffre d'une _infériorité électorale_, parce que, citoyenne +ayant les mêmes intérêts que le citoyen à l'ordre politique et à la +prospérité publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix +dans les conseils de la nation. + +5º Elle souffre d'une _infériorité civile_, puisque la capacité de la +femme mariée est étroitement subordonnée à l'autorisation maritale. + +6º Elle souffre d'une _infériorité conjugale_, l'épouse étant, depuis +des siècles, assujettie par le mariage légal et religieux à la +domination souveraine de l'époux. + +7º Elle souffre enfin d'une _infériorité maternelle_, si l'on songe que +les enfants qu'elle donne au pays sont soumis à la puissance du père +avant d'être soumis à la sienne. + +Toutes ces inégalités, la «femme nouvelle» les tient pour +injustifiables. C'était pour nos pères une vérité passée en proverbe que +«la poule ne doit point chanter devant le coq.» Et voici que l'aimable +volatile jette un cri de guerre et de défi à son seigneur et maître; et +le poulailler en est tout ému et révolutionné! Pour parler moins +irrévérencieusement, il appartient à notre époque de faire une «femme +meilleure», une «sainte nouvelle». Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque +les conquêtes de la femme seront achevées et les privilèges de l'homme +abolis, «ce jour-là, toute la société, sans miracle, sera subitement +transformée--et je veux croire--régénérée.» Et à cet acte de foi, le +fervent écrivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre résume avec +magnificence toutes les ambitions du féminisme, ajoute un acte +d'ineffable espérance: «Des merveilles sont réservées aux siècles +futurs, qui connaîtront seuls la splendeur complète d'une âme de +femme[1].» + +[Note 1: JULES BOIS, _La Femme nouvelle_. Revue encyclopédique du 28 +novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, _passim_.] + +On nous assure même que, pour gratifier l'humanité de cette nouvelle +rédemption, des femmes héroïques appellent le martyre et sont prêtes à +marcher au calvaire. + +Lyrisme à part, toutes ces manifestations de révolte, tous ces bruits de +combat trahissent un état d'âme et un trouble d'esprit auxquels il +serait vain d'opposer une dédaigneuse indifférence. A Jersey, sur la +tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononcé, en +1853, cette phrase célèbre: «Le XVIIe siècle a proclamé les Droits de +l'homme, le XIXe siècle proclamera les Droits de la femme.» Reportons au +XXe, si vous le voulez, la réalisation de cette prophétie: il n'en est +pas moins à conjecturer que le siècle qui commence verra d'étonnantes +choses. On prête à Ibsen cette autre parole: «La révolution sociale qui +se prépare en Europe gît principalement dans l'avenir de la femme et de +l'ouvrier.» Sans croire que la question féminine et la question ouvrière +soient d'égale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien +au-dessus de celle-là,--il n'en est pas moins vrai que les +revendications de la femme sont entrées dans les préoccupations de notre +époque, et qu'il faut, coûte que coûte, y prêter une oreille attentive +et les soumettre à un sérieux examen. + +En réalité, le programme de l'émancipation féminine, que nous +étudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons +de l'énoncer, peut se ramener, pour plus de clarté, à deux directions +générales qui correspondent à nos deux séries d'études. + +Dans la première, la femme poursuit: 1º son _émancipation individuelle_, +en réclamant une plus large et plus libre accession aux lumières de la +science; 2º son _émancipation sociale_, en revendiquant une plus large +et plus libre admission aux métiers et professions des hommes. + +Dans la seconde, la femme entend réaliser: 1º son _émancipation +politique_, en conquérant le droit de suffrage; 2º son _émancipation +familiale_, en obtenant au foyer plus d'indépendance et d'autorité. + +Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matière d'_instruction_ et +de _travail_: voilà pour son émancipation individuelle et sociale; +d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'_État_ et du +_ménage_: voilà pour son émancipation politique et familiale. + +Et du même coup, nous avons justifié la distribution de toutes les +controverses féministes en deux suites d'études qui s'enchaînent et se +complètent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications +formulées en ces derniers temps par le féminisme français, nous tenons à +convaincre les sceptiques et les indifférents de la gravité de ce +mouvement d'opinion; et, à cette fin, nous indiquerons préalablement, +avec quelque détail, ses _tendances_ et ses _aspirations_, ses +_groupements_ et ses _manifestations_, l'expérience démontrant qu'une +nouveauté mérite d'autant plus de considération qu'elle apparaît et se +propage en des milieux plus variés et plus étendus. + + + + +CHAPITRE II + +Tendances d'émancipation de la femme ouvrière + + + SOMMAIRE + + I.--D'OÙ VIENT LE FÉMINISME?--SON ORIGINE AMÉRICAINE.--SES + TENDANCES DIVERSES. + + II.--AFFAIBLISSEMENT DE LA MORALITÉ DU PEUPLE.--L'OUVRIER + IVROGNE ET DÉBAUCHÉ.--PAUVRE ÉPOUSE, PAUVRE MÈRE. + + III.--DIFFICULTÉS CROISSANTES DE LA VIE.--LA MAIN-D'OEUVRE ET + L'ÉPARGNE DE L'OUVRIÈRE. + + +I + +Impossible de le nier: le féminisme est dans l'air. D'où vient-il? Que +veut-il? Où va-t-il? Ce n'est point simple curiosité de chercher une +réponse à ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le +problème de l'émancipation des femmes touchant aux principes mêmes sur +lesquels reposent depuis des siècles la famille et la société. + +Dans le féminisme il y a le mot et la chose. Le mot est né en France; on +l'attribue à Fourier qui, dans son «système» subordonnait tous les +progrès sociaux à «l'extension des privilèges de la femme[2]». Depuis +lors, un usage universel a consacré ce néologisme, bien que l'Académie +ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant à la chose, elle +est plutôt d'origine américaine. Ce mouvement hardi ne pouvait naître +que sur une terre jeune, débordante de sève, riche de ferments généreux +et de forces indisciplinées, naturellement accessible à toutes les +nouveautés et propice à toutes les audaces. Bien que le féminisme n'ait +excité chez nous que des répercussions tardives, il commence à +communiquer aux sphères les plus diverses de notre société un +ébranlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord +analyser les symptômes et reconnaître la gravité. + +[Note 2: _Théorie des Quatre Mouvements_, 2e édit. 1841. Librairie +sociétaire, p. 195.] + +Depuis un demi-siècle, la personnalité de la femme moderne s'est accrue +en dignité, en liberté, en autorité. Mais, non contente de ces +conquêtes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des +velléités d'indépendance et d'égalité qui, agitant plus d'une tête, +risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le +féminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses +adeptes militants: en même temps qu'il s'épanouit dans les idées, il +s'accrédite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'après une +germination plus ou moins cachée, qu'un mouvement d'opinion arrive à la +pleine conscience de ses forces et même à la claire vision de son but. A +côté du féminisme qui prêche et s'affiche, il y a donc un féminisme qui +sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines +du premier, qu'après avoir dégagé les tendances du second, tenant pour +sagesse d'étudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et +féconde; car plus les tendances seront générales et profondes, plus les +doctrines auront chance de pousser, de croître et de fleurir. + +Or, envisagé comme tendance, le féminisme est un état d'esprit +incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphère flottante qui nous +enveloppe et nous pénètre jusqu'à l'âme. Il y a beaucoup de féministes +sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la société, chez les +pauvres comme chez les riches, parmi les illettrés aussi bien que dans +les milieux instruits et cultivés. La même aspiration se manifeste ici +et là: du côté des hommes, par la désuétude ou l'abdication des +prérogatives masculines; du côté des femmes, par l'impatience ou le +dénigrement de la supériorité virile. D'où il suit qu'une disposition +d'esprit, qui a le rare privilège de recruter des adhérents dans les +catégories sociales les plus diverses, ne saurait être tenue pour un +phénomène négligeable. + +En fait, il existe déjà, autour de nous, un féminisme _ouvrier_, un +féminisme _bourgeois_, un féminisme _mondain_, un féminisme +_professionnel_, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits +plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief +qu'ils soient animés contre le sexe fort, toutes leurs ambitions +secrètes convergent au même but, qui est l'amoindrissement de la +prééminence masculine. La maîtrise de l'homme, voilà l'ennemie. + + +II + +Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mécontente +des prérogatives de son conjoint. + +C'est une illusion très humaine d'attribuer mille qualités aux +malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de supérieure honnêteté, +l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrière que +l'habitude se perd d'en voir les défauts et les vices. Tandis que les +avocats du peuple nous représentent, avec emphase, le ménage du +prolétaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons +nous-mêmes si naturellement à plaindre les classes besogneuses, nous +compatissons si généralement à leurs labeurs, à leurs misères, nous +essayons, avec une bonne volonté si unanime, de les consoler, de les +éclairer, de les assister,--sans toujours y réussir,--que notre raison +est devenue peu à peu la dupe de notre coeur. Et finalement égarés par +les déclamations, plus généreuses qu'impartiales, d'une démocratie qui +prête toutes sortes de défauts aux riches et toutes sortes de qualités +aux pauvres, abusés par nos propres complaisances envers nos frères +déshérités, nous avons oublié le mal vers lequel ils descendent pour ne +voir que le bien vers lequel nous voudrions les élever. + +Or, la femme ouvrière se charge de nous rappeler au sentiment des +réalités; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait +d'observation à peu près générale que la femme du peuple, quels que +soient les trésors de courage, de dévouement et de résignation dont son +coeur déborde, commence à se prendre de lassitude et d'impatience à +peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un débauché. Elle réclame avec +instance le droit de disposer de ses économies, de les placer, de les +défendre, de les arracher aux folles prodigalités du mari. Elle n'a plus +foi dans son homme. A qui la faute? + +Ce m'est une joie de reconnaître qu'un ménage de bons travailleurs doit +être salué de tous les respects des honnêtes gens. Pour ma part, je le +trouve simplement admirable. L'ouvrier rangé, bon époux et bon père, est +un sage, un philosophe en blouse, un héros sans le savoir, une sorte de +saint obscur et caché. Il fait honneur à l'espèce humaine. Mais en +tenant cette élite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible +de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la +dignité du travail et le mérite de la sobriété, l'efficacité rédemptrice +de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui +à l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de +l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur +l'ancêtre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrigé de +quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses +devoirs, plus conscient de ses véritables intérêts, plus attaché à sa +patrie, plus fidèle à sa femme, plus dévoué à ses enfants? S'il est plus +instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honoré par l'opinion, +est-il moins envieux? Encore que mieux payé, est-il plus économe et plus +prévoyant? A vrai dire, la fièvre de jouissance, dont cette fin de +siècle est comme brûlée, pousse l'ouvrier aux folles dépenses, le +détournant peu à peu de ses habitudes d'épargne et de ses obligations de +famille. Et l'épouse se lasse de la dissipation du mari; et la mère +s'irrite de l'égoïsme du père. Que d'argent laissé sur le comptoir des +marchands de vin! Que de salaires dévorés dans les rigolades des mauvais +lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la +famille ouvrière est en train de mourir d'intempérance et d'immoralité? + +Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal +est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste +point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est +l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou +du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des +boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner +aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières, +faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en +cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille. + + +III + +Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de +ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut +mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un +indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment +soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret +ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure, +récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle +veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le +faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune. + +Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le +budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la +dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude +soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les +magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la +main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette +concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces +femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en +chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il +y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu: +mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être +question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les +veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les +exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du +travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou +au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de +sa main-d'oeuvre que trafic de son corps. + +Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre +part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les +professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette +tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des +sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le +crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement +des règles mêmes du mariage. + + + + +CHAPITRE III + +Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise + + + SOMMAIRE + + I.--PORTRAITS D'AÏEULES.--NOS GRAND'MÈRES ET NOS + FILLES.--LA PARISIENNE ET LA PROVINCIALE. + + II.--LES ÉMANCIPÉES SANS LE SAVOIR.--LA FAILLITE DU MARI. + + III.--LES JEUNES FILLES DE LA PETITE ET DE LA HAUTE + BOURGEOISIE.--SOUCIS D'AVENIR DES PREMIÈRES, GOÛTS + D'INDÉPENDANCE DES SECONDES; HARDIESSE ET PRÉCOCITÉ DES + UNES ET DES AUTRES. + + IV.--LES FAUTES DE L'HOMME.--LA FEMME LUI PREND SES IDÉES + D'INDÉPENDANCE. + + +I + +Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins +accessibles à la contagion des nouveautés ambiantes, bien que la +bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus +fidèle à ses obligations, il n'est pas sérieusement contestable qu'elle +a subi, depuis un demi-siècle, au moral et au physique, de très +appréciables déformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les +photographies de nos mères de celles de leurs petites-filles: le +contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image +de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et +simples aïeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point +remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard +modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles, +dans les yeux baissés, dans ces apparences discrètes, le goût de +l'obéissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout +autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le +buste droit, la tête haute, le regard direct et sûr, un air de volonté, +d'indépendance et de commandement, révèlent en leur âme quelque chose de +masculin qui n'aime pas à céder et qui se flatte de conquérir. + +Si doucement que cette métamorphose se soit opérée, la bourgeoise +d'aujourd'hui ne ressemble plus tout à fait à la bourgeoise d'autrefois +qui, timide, réservée, ingénue, élevée simplement avec des précautions +jalouses, moins pour elle-même que pour son futur mari, s'habituait dès +l'enfance à une vie cachée, réglée, disciplinée, toute de paix +intérieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient +de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect +du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du +pain, et même le respect du linge que parfois l'aïeule avait filé de ses +mains tremblantes, que la fille en se mariant héritait de sa mère, qu'on +lessivait à la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles, +parfumées de lavande et attentivement surveillées, s'étageaient avec une +impeccable régularité, dans les grandes armoires en coeur de chêne +sculpté, sortes d'arches saintes où les nouveaux ménages gardaient, avec +les vieilles reliques du passé, un peu du souvenir embaumé des ancêtres. + +Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images! +Nos classes moyennes n'ont point échappé à la fièvre du siècle +finissant. Sont-elles si rares--à Paris surtout,--ces jeunes femmes de +la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant +dépouillé l'ignorance naïve de leurs aînées, sans acquérir l'énergie +virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour à tour impatientes +d'action et alanguies par le rêve, sollicitées tantôt par le scepticisme +auquel les incline leur demi-science, tantôt par les pieuses croyances +auxquelles les ramène un secret penchant de leur coeur, ambitieuses +d'apprendre et de savoir, inquiètes de comprendre et de douter, anémiées +par l'étude, éprises d'une vie plus résolue, plus libre, plus agissante, +et troublées par les risques probables et les accidents possibles de +l'inconnu qui les attire, hésitent, se tourmentent et, s'énervant à +chercher leur voie dans les ténèbres, perdent inévitablement la paix de +l'âme et compromettent souvent la paix du foyer? L'époque où nous vivons +est l'âge critique de la femme intellectuelle. + +On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a +point de doute: ces curiosités et ces inquiétudes d'esprit ne hantent +que les têtes déjà grisées par les vapeurs capiteuses de l'esprit +nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux élégants, il ne +suffit plus à l'ambition des femmes de mériter la réputation de bonnes +ménagères, expertes aux choses de la cuisine, habiles à tourner un +bouquet, à orner un salon, à composer même quelque chef-d'oeuvre sucré, +crème, liqueur ou confitures. Les plus indépendantes ne se résignent +point, sans quelque souffrance mal dissimulée, au simple rôle de mères +tendres, dévouées, robustes et fécondes, surveillant l'office et +gouvernant leur intérieur. Nos grand'mères se trouvaient bien de cette +fonction modeste,--et nos grands-pères aussi. A vrai dire, le passé n'en +concevait point d'autre. La femme à son ménage, le mari à son travail; +et la famille était heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines +femmes riches et dédaigneuses un air de vulgarité misérable. Et pour peu +qu'elles aient l'humeur altière et l'âme dominatrice, on peut être sûr +qu'elles feront bon marché de l'autorité maritale. + + +II + +Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en récriminations +indignées contre les tendances d'émancipation féminine, et qui pourtant +ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les +questions du ménage. Combien même repoussent la lettre du féminisme et +en pratiquent l'esprit dans leur intérieur avec une admirable sérénité? +Ne leur parlez point d'une femme médecin ou avocat: elles hausseront les +épaules avec mépris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront +qu'une femme abdique les qualités de son sexe. Mais que leur mari élève +la voix pour émettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux +sera mal reçu. Ces dames ont la prétention de prendre toutes les +décisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent +leurs volontés, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la +cuisine que pour mieux régenter le père et les enfants. L'égalité des +droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne +se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur +vie, en subordonnant l'autorité maritale à leur autorité propre. Pour +elles, le féminisme est sans objet, car leur petite révolution est +faite. Elles ont pris déjà la place du maître. + +On rapporte même que bon nombre de femmes chrétiennes conspirent, de +coeur, avec leurs soeurs les plus émancipées. Non qu'elles ne soient un +peu gênées par la condamnation que Dieu lui-même a portée contre notre +première mère: «Tu seras assujettie à l'homme.» Mais ces +arrière-petites-filles d'Ève se persuadent sans trop de peine que, +l'homme ayant généralement failli aux devoirs de protection, d'amour et +de fidélité que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de +rompre un contrat si mal observé et de revendiquer, à titre de +dédommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par +les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal +gouvernée par le père. Ne pouvant réformer l'homme, n'est-il pas juste +de transformer la femme? Puisque le maître s'abaisse, il faut bien que +l'esclave s'élève. Si donc le sexe fort ne veille pas à donner plus de +satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre à voir sa femme, si +bonne dévote qu'elle soit, réclamer pour elle-même, avec une insistance +croissante, l'autorité dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd. + +A toutes ces mécontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises, +qui deviennent légion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez +barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques à tout faire et +qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du +conservatoire ou font de l'aquarelle comme un lauréat des beaux-arts, la +confinent dans leur ménage avec obligation de soigner le menu et de +surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est même d'assez vaniteux +pour choyer, parer, orner, gâter leur femme, moins pour elle-même que +pour la satisfaction égoïste du maître, comme un pacha en use avec une +beauté de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un +meuble de luxe, ne se gênent pas de la renvoyer, quand elle se mêle de +politique ou de littérature, à son journal de mode, à sa couturière et à +ses chiffons? Et Monsieur qui est commerçant ou industriel, n'a pas le +plus petit diplôme! Et Madame a son brevet supérieur! Est-ce tolérable? +Adam a-t-il reçu Ève des mains de Dieu pour en faire une cuisinière +surmenée ou une oisive assujettie? Ni femme de ménage ni poupée de +salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que +sera-ce lorsqu'elles seront bachelières, licenciées ou doctoresses? +Elles ne voudront plus épouser que des académiciens. + +Pour rester sérieux, je ne crois pas outrepasser la vérité en disant que +beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se +jugent très supérieures à leurs maris. De là, un malaise, un dépit, une +soumission mal supportée, où j'ai le droit de voir un germe de révolte +future qui ne peut, hélas! que se développer rapidement au coeur des +générations nouvelles. + + +III + +Si, en effet, je considère d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie, +je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles +qu'autrefois, les exigences économiques la poussent de plus en plus à +rechercher les emplois virils pour se créer une existence indépendante. +Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant +leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour +suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les goûts +sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la +paternité, se disent qu'il est plus économique d'entretenir une +maîtresse que d'élever une famille. Et voilà pourquoi tant d'honnêtes +demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isolées +gagnent leur vie, nous les voyons assiéger les portes de toutes les +«administrations» et s'épuiser à la conquête de tous les diplômes. Ne +vaut-il pas mieux s'acharner à un travail honorable que s'abandonner aux +tentations de la «vie facile»? + +Quant à la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler +trop malignement, il serait puéril de cacher qu'elle est en train de +perdre, en certains milieux, la fraîcheur d'âme, la réserve ingénue, le +parfait équilibre de ses devancières. Aura-t-elle l'esprit aussi droit, +la santé aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anémie l'a déjà +touchée, et la névrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois +n'existe plus en province: on en trouverait des milliers même à Paris. +Beaucoup sont aussi sévèrement élevées que le furent leurs grand'mères. +On ne les voit point au théâtre; elles ne sortent jamais sans être +accompagnées; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de +trois fois avec le même jeune homme. Toutes ces «convenances», +d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont +trop routinières en France pour que ces recluses se puissent transformer +rapidement en évaporées. + +Et pourtant, ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer dans un salon, +de ces charmantes petites personnes, précocement développées, instruites +et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse +tranquille qui déconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes, +joignant la coquetterie à l'assurance et l'impertinence à la séduction, +sortes de roses de salon, prématurément écloses, dont le charme attirant +ne cache point assez les épines? Très positives et très renseignées, ces +demoiselles «Sans-gêne» ont déjà, semble-t-il, l'expérience de la vie. + +N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades. +Sous prétexte de franchise et de sincérité, nous n'épargnons pas à leurs +oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons +traîner sur la table de famille les livres les moins propres à +entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu à peu le +respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mêmes, jointes à une +instruction plus avancée, ouvrent leur imagination à mille choses qu'on +s'appliquait jadis à leur cacher soigneusement. De là, ce type nouveau +de jeune fille indépendante, moqueuse, à l'intelligence vive et +inquiétante, qui commence à nous apparaître, même en province. Et comme, +suivant la très sage remarque de Mme Arvède Barine, «les audaces de +pensée mènent sûrement les natures faibles ou impressionnables aux +audaces de conduite», je me demande, en vérité, si cette jeune fille, +élevée à jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une +«émancipée» dans le sens défavorable du mot,--sera plus tard aussi +docile que ses aînées aux conseils et aux directions de son mari, aussi +fidèle à son intérieur et, chose plus grave, aussi dévouée aux tâches +sacrées de la maternité. + + +IV + +Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de +l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez +la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine, +il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le +droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la +responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles +croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui +faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui +justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour +l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de +sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos +moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme +un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger +les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité +civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous +les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la +plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de +non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons +convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus +naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons +fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en +impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à +ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié. + +Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes, +les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons +des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte +par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous +prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur +ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la +constitution économique et sociale de la famille française. Liberté, +égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles +entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs +actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et +en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité +fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite +pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme +un frère! + +Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette +révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères +ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de +leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement +commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.» + + + + +CHAPITRE IV + +Tendances d'émancipation de la femme mondaine + + + SOMMAIRE + + I.--LES OUTRANCES DU THÉÂTRE ET DU ROMAN.--LE MONDE OÙ L'ON + S'AMUSE.--LE FÉMINISME EXOTIQUE ET JOUISSEUR. + + II.--LA FEMME OISIVE ET DISSIPÉE.--CE QU'EST LA MÈRE, CE + QUE SERA LA FILLE. + + III.--DEMI-VIERGE ET DEMI-MONSTRE.--OÙ EST L'ÉDUCATION + FAMILIALE D'AUTREFOIS? + + +I + +Tandis que les classes moyennes, prises dans leur généralité, restent +attachées au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnête, toute +remplie des devoirs quotidiens courageusement acceptés, persistent à +placer dans la dignité et l'indissolubilité du mariage la force et le +bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les +régions dites «élevées» de la société parisienne, la curiosité de jouir +et la passion de l'amusement s'exaspèrent en une fièvre croissante, qui +s'impatiente de toutes les digues opposées au libre plaisir par +l'habitude morale et par le frein combiné de la religion et des lois. Si +nous admettions même,--et c'est un préjugé courant--que la littérature, +le roman et le théâtre sont les fidèles reflets de l'âme d'un peuple, il +faudrait conclure de tout ce qui s'est écrit sur les moeurs françaises +depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre société tombe en +décomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'étranger, qui +n'est pas en situation de ramener le mal à ses justes proportions, nous +fait l'injure de croire. De grâce, n'élargissons point nos plaies, +n'aggravons point nos vices à plaisir! Puissent nos écrivains renoncer +aux élégances perverses du roman «distingué» où chaque salon ressemble à +un mauvais lieu! Toute la société française ne tient pas, Dieu merci! en +ce monde exotique luxueusement installé dans les somptueux quartiers de +l'Arc-de-Triomphe, où «nos toutes belles» traînent une existence vide, +factice, dissipée, au milieu d'un décor digne des _Mille et une Nuits_, +s'occupant à cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons, +la psychologie du libre amour, le dévergondage et l'adultère. Ces fleurs +de perversion sont des raretés. Cette vie est en dehors des lois +communes de la vie. + +Même dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de +se déchaîner aussi généralement, aussi scandaleusement. En fait, les +nécessités de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de +l'avenir à préparer, de la fortune à maintenir, les soucis d'argent, +d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entraînements et +contrarient le goût du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est +pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement +la fête. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous +surtout d'étendre à toutes nos classes élevées la réprobation que mérite +seulement la corruption d'une minorité tapageuse. + +Mais, si exceptionnel que soit le monde où l'on s'amuse, quels +détestables exemples il donne au monde où l'on travaille! Car il faut +bien reconnaître que, dans ce milieu élégant, léger, subtil, agité, qui, +voulant jouir de la vie, retentit d'un perpétuel éclat de rire, +l'émancipation est de bon ton. C'est là que règne et s'épanouit ce que +j'appelle le «féminisme mondain», un féminisme évaporé qui semble +prendre à tâche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne +des moeurs et le bon génie du foyer. C'est là qu'on rencontre ces jeunes +femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes, +éprises de vie indépendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent +d'incarner à nos yeux la «femme libre». Leur plus grand plaisir est de +jouer avec le feu. Par un mépris hautain du danger, et peut-être aussi +par l'attrait piquant du fruit défendu, elles se font un amusement de +côtoyer les abîmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arrivé! +Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent. + + +II + +Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux +exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses +esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos +dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une +créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite +honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses +écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé +sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon, +se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à +s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer, +elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes, +du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des +convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand +elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a +minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des +usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est +une chatte distinguée. + +Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste! +Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en +dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à +elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes +d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font +prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les +apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave. +Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au +bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne +songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son +coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse. +C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et +inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les +grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code, +de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une +tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée. + +Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre +que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et +dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures +inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière +génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les +conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une +atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues, +s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées, +qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les +gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les +allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les +hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que +jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles +ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive +tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont +l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue +leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans +les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des +toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que +deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient? + + +III + +Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine très +affinée et d'une culture morale trop négligée. Elle fait profession de +ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure +même que les demoiselles les plus lancées de cette belle société n'ont +point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que +ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun +langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances +nouvelles les attirent; seul, l'effort méritoire les épouvante. Passe +encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue inédit, de +fabriquer des vers décadents ou de la peinture impressionniste, et avec +quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrément trouvent +grâce devant leur fatuité dédaigneuse, en revanche, le travail sérieux +les ennuie autant que l'austère vérité les assomme. Il est évident +qu'elles ont résolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux +devoirs naturels qui pèsent sur le vulgaire. + +J'ai hâte de dire que cette corruption n'est pas tout à fait d'origine +française. Il faut y voir, suivant le mot de M. André Theuriet, un +curieux exemple de «contagion par infiltration». Depuis plusieurs +années, les jeunes filles anglo-américaines pullulent dans nos villes +d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont +empressées de copier les allures hardies et le sans-gêne émancipé de +leurs soeurs étrangères. Seulement, débarrassées de la retenue qu'impose +au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces libertés +ont vite dégénéré, dans nos milieux français où le sang est plus vif et +la tête plus chaude, en excentricités provocantes. Et la logique du mal +veut, hélas! (c'est M. Marcel Prévost qui le confesse textuellement dans +la préface de son fameux livre) que «pour la fillette d'honnête +bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le +collégien.» + +Il reste qu'à Paris comme en province, chez les riches comme chez les +pauvres, il n'est qu'une éducation chastement familiale pour soutenir et +perpétuer la pure tradition des bons ménages et le renom de la vieille +honnêteté française. Mais les pères et les mères auront-ils la sagesse +et le courage de défendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus +simples et plus sévères, contre la contagion des mauvais exemples? + + + + +CHAPITRE V + +Tendances d'émancipation de la femme «nouvelle» + + SOMMAIRE + + I.--LES PROFESSIONNELLES DU FÉMINISME SONT DE FRANCHES + RÉVOLTÉES.--LE PROLÉTARIAT INTELLECTUEL DES FEMMES. + + II.--NOUVEAUTÉS INQUIÉTANTES DE LANGAGE ET DE CONDUITE.--LA + FEMME «LIBRE».--ÉTAT D'ÂME ANARCHIQUE. + + +I + +On trouvera peut-être que je n'ai point su parler toujours sans +irrévérence des tendances diverses du féminisme ouvrier, bourgeois et +mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de +juger les aspirations du féminisme «professionnel?» Mais j'ai trop le +respect de la femme pour hésiter à lui dire toute la vérité. + +Les professionnelles du féminisme sont, d'esprit et de coeur, de +franches révoltées. Par cette appellation, j'entends cette fraction +avancée qui, sans distinguer entre les revendications féminines, va +droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de +la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et +indisciplinée, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit +bataillon de femmes exaltées qui proclament l'égalité absolue des sexes +et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour +nous convaincre des infortunes de l'«éternelle esclave» et de +l'«inéluctable révolution» de la femme moderne. A cet effet, elles +professent le féminisme «intégral». + +Ce qui perce à travers la propagande qu'elles mènent, c'est, avec le +mauvais goût de la déclamation, une avidité impatiente de réclame, un +goût effréné de notoriété bruyante. Il semble qu'entraînées par le bel +exemple que nous leur avons donné, ces fortes têtes soient en joie de +succomber aux tentations de publicité à outrance qui compromettent si +gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillité des +honnêtes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est +à qui s'époumonera pour mettre sa petite personne en évidence sur le +plus haut perchoir du poulailler. Après le politicien, voici qu'apparaît +la politicienne. Il faut aux femmes «nouvelles» une scène pour s'y +affirmer et s'y afficher à tous les regards. Et dans le nombre, il +pourrait bien se révéler tôt ou tard d'admirables comédiennes. + +Que le nombre des émancipées excentriques ait chance de se grossir à +l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-là, nos +couvents de femmes avaient recueilli la plupart des déshéritées et des +vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre +et plus large ne manquera point de susciter, parmi les générations qui +montent, un nombre croissant de jeunes filles diplômées, d'intelligence +ardente et éveillée, curieuses de vivre et ambitieuses de réussir, +auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les débouchés +qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au +développement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les +carrières pédagogiques sont déjà surabondamment encombrées, et que +nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs +brevets, qui se morfondent dans une inaction misérable? Trop savantes et +trop fières pour se plier aux besognes manuelles, on les voit déjà +traîner dans les grandes villes une vie désenchantée et se disputer avec +âpreté quelques maigres leçons, tandis qu'elles couvent en leur coeur +d'amères rancunes contre l'imprévoyante société qui leur a ouvert une +voie sans issue. N'est-il pas à craindre que certaines de ces +malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prêtent +l'oreille aux suggestions de l'esprit de révolte et s'enrégimentent dans +cette annexe de l'armée révolutionnaire qu'on appelle déjà «le +prolétariat intellectuel des femmes?» + +Sorties des classes moyennes, incomprises, isolées, déclassées, avec des +goûts, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire, +quoi de plus naturel que leur âme, aigrie ou désabusée, s'ouvre aux +idées d'indépendance qui flottent dans l'air, et qu'entraînées par ces +prédications excessives qui exagèrent les droits et atténuent les +devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisément qu'elles sont des +victimes et des sacrifiées? Détournées de leurs traditionnelles +professions par une instruction inconsidérée, elles assiégeront en foule +grossissante les carrières masculines et, devant les difficultés de s'y +faire une place et un nom, elles crieront à l'oppression, réclamant +l'égalité absolue et l'indépendance totale. + + +II + +Entre ces mécontentes, qui peuvent devenir légion, une sorte de +franc-maçonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prétexte +d'émanciper les femmes de la tutelle néfaste des hommes, aborde sans +scrupule les sujets les plus déplaisants et les questions les plus +scabreuses. Il semble que les hardiesses inquiétantes de langage +fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lèvres de +certains féministes. A les entendre parler des choses du mariage avec +une impudence sereine, on croirait que ces zélateurs et ces zélatrices +de la croisade des «temps nouveaux» n'ont pas eu de parents à aimer et à +bénir, puisque c'est au foyer seulement que s'éveille et s'entretient la +douce religion de la famille. Aussi bien le féminisme est-il, pour +quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui +jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent même +de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrète +espérance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tête féminine +mal équilibrée entre en ébullition, on peut s'attendre aux pires +extravagances. + +Dans la pensée de ces intransigeantes, l'«Ève nouvelle» doit évincer le +vieil homme, comme une réserve fraîche remplace un corps de troupes +affaiblies et fourbues. Leur prétention est de parler et de penser par +elles-mêmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mêmes. Elles ne +souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprète. +Voici la confession d'une jeune émancipée que M. Jules Bois a reçue avec +complaisance: «Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de +l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son +cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous +la brutalité du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tête ni +devant le bras du mâle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et +forte? Je travaillerai; je serai médecin, avocat, poète, savant, +ingénieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il +voudra[3].» + +[Note 3: _L'Ève nouvelle_, p. 152.] + +Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que +le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos +familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour +mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari +gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le +roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui, +cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties +soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à +des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à +la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur +prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces +pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être +libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation +plus dégradante? + +Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études, +astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite +de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera +en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui +déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle +épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les +prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte +ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté. + +Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré +implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés +considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille +française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien: +cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour +être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la +société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que +modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de +métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement +intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on +ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes +et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des +moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les +transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni +soudaines. + +C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance: +«L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus +hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme, +rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles +rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être +émancipée qu'elle ne peut être rénovée[4].» Conclusion excessive: la +femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les +changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais +il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que +l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.» + +[Note 4: Préface de l'_Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 29.] + + + + +CHAPITRE VI + +Modes et nouveautés féministes + + + SOMMAIRE + + I.--LE FÉMINISME OPPORTUNISTE.--SON PROGRAMME.--SPORTS + VIRILS.--CE QU'ON ATTEND DE LA BICYCLETTE. + + II.--LA QUESTION DE LA CULOTTE ET DU CORSET.--POURQUOI LE + COSTUME FÉMININ SE MASCULINISE.--EXAGÉRATIONS FÂCHEUSES. + + III.--LA FEMME A TORT DE COPIER L'HOMME.--QU'EST-CE QU'UNE + BELLE FEMME? + + +I + +Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes +supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des +espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer +et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées, +opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi +qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus +facilement qu'elles l'auront moins effarouché. + +Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de +révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de +révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par +application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des +grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs +reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a +du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue +l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole, +il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces. +Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le +contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée, +sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à +développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses +moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête, +qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait +d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et +ne trempaient virilement leur organisme. + +Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de +la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et +jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles +excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes +et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit +et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la +bicyclette surtout. + +La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans +les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le +bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal +possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses +considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans +l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette +petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est +présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et +ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un +congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander +chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la +bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des +femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes +plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera +efficacement à l'abolition de la domestication des femmes. + +Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder +sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre +d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a +pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance. +Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de +tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un +ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en +passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il +appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes +pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la +bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des +mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la +garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez +gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la +surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un +remède à la dépopulation. + +Mais il autorise et nécessite de si libres mouvements et de si viriles +toilettes! Et le féminisme s'en réjouit. Car la femme a quelque chance +de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses +costumes. S'il était permis d'user de néologismes barbares, je dirais +même qu'il n'est que de «masculiniser» la mode pour «garçonnifier» la +femme. Un honnête homme du grand siècle eût écrit, en meilleur style, +que les habits ont une action sur les bienséances et que les dehors +peuvent corrompre les moeurs. + + +II + +On voudra bien m'excuser d'aborder, à ce propos, une question dont il +est facile de saisir l'intérêt considérable: je veux parler de la +culotte et du corset. Les professionnelles du féminisme nous font une +obligation de traiter ces graves problèmes. Pour peu qu'on y +réfléchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine à reconnaître que ces +deux notables échantillons de l'habillement moderne sont éminemment +symboliques. Tout le mouvement féministe s'y révèle par son aversion +pour le costume féminin et par son goût pour le costume masculin. + +Il n'est pas impossible même que les femmes vraiment libres fassent un +jour de la culotte un emblème et un drapeau. Avez-vous remarqué l'allure +décidée et les airs triomphants de la cycliste vraiment émancipée? A la +voir porter si crânement la culotte bouffante, on la prendrait de loin +pour un zouave échappé d'un régiment d'Afrique. En Angleterre, les +féministes militantes ont adopté un «costume rationnel». Il est +pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coupés courts; une +jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orné d'une +petite cravate noire. La jupe est taillée en vue de la marche. C'est un +peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me +fait un devoir de reconnaître que, dans ma pensée, ce compliment ne +s'adresse qu'à une minorité: pour dix jolies femmes que ce costume +avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt +parfaitement ridicules. + +En 1896, à une séance de la «Société des réformes féminines» de Berlin, +l'assemblée condamnait à l'unanimité l'usage du corset (beaucoup de +médecins hygiénistes sont du même avis) et proclamait le prochain +avènement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas +du tout que nous soyons à la veille d'une si grave révolution. Non que +le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en +connaissaient point l'étroit assujettissement. En soi, il est immoral, +puisque l'allaitement et la maternité peuvent en souffrir. Qu'il +s'assouplisse et se perfectionne, il est bienséant de le souhaiter; mais +je doute qu'il disparaisse. Si de la théorie les Allemandes passent à la +pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit +qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de +Berlin un aspect tout à fait réjouissant. + +Quant aux Françaises qui, très généralement, ont le sens du beau et +l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la +servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit même +meurtrier; mais c'est un si précieux artifice d'élégance! A quel mari +n'est-il pas arrivé d'entendre sa femme affirmer avec crânerie qu'il +faut souffrir pour être belle? Ce corset ne disparaîtra que le jour où +les grâces de la femme n'auront plus besoin d'être soutenues ou +corrigées. Prenons patience. + +J'imagine, de même, que la culotte aura peine à détrôner la jupe. Il y a +quelques années, pourtant, le congrès féministe de Chicago a recommandé +aux femmes soucieuses de leur dignité sociale l'emploi du «vêtement +dualiste». Ce vêtement dualiste est ce que nous appelons grossièrement +un pantalon. Mais cette résolution mémorable ne semble pas avoir produit +jusqu'ici grand effet. + +A Paris, la Gauche féministe s'est contentée d'émettre le voeu que les +ouvrières soient autorisées à porter la jupe courte, dans un intérêt +d'hygiène et de sécurité: ce qui n'est pas si déraisonnable, le port de +la robe longue offrant de réels dangers dans la fabrication mécanique. +Et sous prétexte que les ouvrières n'osent pas se singulariser, +certaines dames autoritaires voulaient même inviter les syndicats +féminins à «exiger de leurs membres l'application immédiate du nouveau +costume rationnel.» Par bonheur, Mme Séverine veillait, et grâce à son +intervention, la question de toilette est restée sous la loi de +liberté[5]. + +[Note 5: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Soyez donc assurés que la jupe courte ne sera goûtée que de celles qui +ont un joli pied. Emprunter au vêtement masculin ce qu'il a de pratique, +sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer à +l'élégance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La +coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gêne et retenir ce +qui leur sied. N'en déplaise aux gros bonnets du féminisme, (je prie +celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos +chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis +croire qu'au prochain siècle il n'y ait plus à porter la robe que les +avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de goût ne se +résoudront point à ce retranchement; leur grâce en souffrirait trop. Et +pourtant le règne exclusif de la culotte serait d'une grande économie +pour le ménage: les robes coûtent si cher! Seulement, cette économie ne +manquerait point de tourner souvent à la mortification du mari: tandis +que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est +à craindre que celles-ci ne consentissent jamais à porter les culottes +de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prévost a pu écrire que le temps +est passé où les maris ramenaient leurs femmes à l'obéissance par ces +mots d'amicale supériorité: «Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de +bruit! On vous donnera de belles robes!» Il paraît que cela ne prend +plus. + +Exagération et plaisanterie à part, il reste qu'une transformation +s'opère lentement dans les modes, dans les goûts et jusque dans les +allures et les attitudes, qui marque, d'une façon visible à tous les +yeux, les modifications profondes et secrètes qui travaillent les moeurs +et les idées de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette féminine +se masculinise de plus en plus. Le dolman est à la mode avec ses +broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le +velours et le satin; nos élégantes arborent avec une raideur altière le +plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'épingle du +sportsman. + +Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un +changement dans les idées et les aspirations. Pour celles que les +nécessités de leur condition poussent à l'assaut des professions +masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles +soutiennent pour la vie, les vertus purement féminines sont de moins en +moins suffisantes; qu'il leur faut, pour réussir, un peu du courage, de +la hardiesse et de la désinvolture des hommes; que, pour être fortes, en +un mot, elles doivent renoncer aux délicatesses charmantes qui font leur +grâce et aussi leur faiblesse. + +Quant aux demoiselles des classes riches, véritable jeunesse dorée dont +les désirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent +répété que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme, +qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manières de Messieurs +leurs frères. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des +chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures +et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un éloge +suprême, qu'on dise d'elle: «C'est un bon garçon!» Et nos demoiselles +s'appliquent consciencieusement à mériter cette flatteuse appellation. + +Pour ce qui est enfin des femmes franchement émancipées, elles n'ont pas +d'autre préoccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos +défauts et dans nos brutalités pour se hausser à notre niveau. Lasse +d'être notre compagne, la «femme nouvelle» aspire à devenir notre +compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui +secoue, avec de grandes phrases, la contrainte déprimante du corset et +revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque +plus que la moustache,--et encore! + +Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dépit des difficultés, +elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts +et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme +Arvède Barine, à «la naissance d'un troisième sexe». Telles, chez nous, +ces détraquées, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grâces de la +femme sans acquérir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de +son sexe, sans qu'il lui soit donné de le changer, incapable de s'élever +à la puissance virile après avoir perdu ce qui lui restait de séduction +féminine, ni garçon ni fille, ni homme ni femme, ni mâle ni femelle, +l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une +insexuée, à peine une personne, presque un monstre, voilà donc le +troisième type de l'humanité à venir! On conçoit que cet être vague dont +la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne à perdre les signes +extérieurs de la féminité (tant pis pour nous!) sans parvenir à +s'approprier la puissance dominatrice de la masculinité (tant pis pour +elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette +demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa +multiplication ne laisserait point d'être inquiétante pour l'honnêteté, +la santé et l'avenir de la société française. + + +III + +Contre cette masculinité d'emprunt, contre cette caricature de l'homme, +il est urgent de protester au nom de la beauté et des intérêts même de +la femme. + +Aimez-vous le travesti au théâtre? Il me gêne ou m'afflige. Je le trouve +choquant ou laid: il déforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces +dames voudraient le généraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la «femme +nouvelle» s'exerce-t-elle à imiter servilement notre costume et à nous +prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de +talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates +viriles et de mâles vestons? Le vêtement masculin est-il donc d'une +coupe si délectable pour que les féministes les plus ardentes +s'empressent d'y asservir leurs grâces en s'appropriant nos platitudes? +Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux +Anglaises! + +Et puis, quelle étrange idée de supposer que le bonheur des femmes est +subordonné à leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le +caractère aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si +jolis modèles, qu'il faille nécessairement nous copier pour goûter la +félicité suprême? Les femmes devraient craindre,--au lieu de +l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles +donc qu'à trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? «Le +rôle social des femmes n'est grand, a écrit Henry Fouquier avec son +admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si +elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le +club, elles perdraient le foyer[6].» A vivre d'une vie trop masculine, +la femme dépouillerait même ce qui fait son charme, à savoir la retenue +et la grâce, l'élégance et la pudeur. Et le jour où elle serait aussi +laide, aussi brutale et aussi grossière que nous (suis-je assez +modeste?) son règne serait fini et son sexe découronné. + +[Note 6: _Les Femmes gui votent._ Annales politiques et littéraires du +15 avril 1896.] + +J'en appelle au témoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont +épousé plus ou moins les idées nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly +Lieutier, poète et romancière, à laquelle j'emprunte cette curieuse +pensée: «La femme qui se masculinisera pour prouver son égalité avec +l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas +égale à ce dernier en restant femme. Pour prouver cette égalité +absolument réelle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en +l'utilisant au profit de tous.» C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une +journaliste, qui déclare ceci: «Savoir, jusque dans nos revendications +et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par +le caractère, les manières et même et surtout la toilette, là est le +secret de notre réussite. En une lutte où nous avons besoin de tous nos +moyens, pourquoi dédaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous +donna: le charme[7]?» + +[Note 7: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, pp. 873 et 883.] + +Faisons des voeux pour que, docile à ces conseils, la femme reste femme +par l'élégance de ses manières et la délicatesse de sa nature, comme +elle l'est par la tendresse de son âme, par la sensibilité émue et la +douce pitié qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dévouement +et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se +dise que ce n'est point affranchir et améliorer son sexe que d'en faire +une contrefaçon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que +nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid. +Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyère: «Un beau visage est le +plus beau des spectacles.»--«Une belle femme qui a les qualités d'un +honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux: +l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.» Ceux qui aiment +sincèrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage. + + + + +LIVRE II + +GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES + + + +CHAPITRE I + +Le féminisme révolutionnaire + + + SOMMAIRE + + I.--LES GROUPEMENTS FÉMINISTES D'AUJOURD'HUI.--PRÉTENTIONS + COLLECTIVISTES.--POINT D'ÉMANCIPATION FÉMINISTE SANS + RÉVOLUTION SOCIALE. + + II.--SCHISME ENTRE LES PROLÉTAIRES ET LES BOURGEOISES.--LES + INTÉRÊTS DE L'OUVRIER ET LES INTÉRÊTS DE L'OUVRIÈRE. + + +I + +C'est un fait établi que, dans la classe ouvrière comme dans la classe +bourgeoise, dans les milieux mondains et «distingués» non moins que dans +les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins +d'indépendance et des désirs d'émancipation qui, nés de causes multiples +et aspirant à des fins diverses, travaillent sourdement la femme de +toutes les conditions, percent à travers son langage et ses allures, +transparaissent dans son costume et dans ses goûts. Rien d'étonnant que +ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient +peu à peu dessinées, précisées, formulées en quelques têtes plus +raisonneuses et plus ardentes. Et la nébuleuse a pris corps; et les +aspirations se sont muées en doctrines systématiques qui, dès +maintenant, se partagent avec une suffisante netteté en trois grands +courants d'opinion. Ce sont: le féminisme _révolutionnaire_, le +féminisme _chrétien_ et le féminisme _indépendant_. + +Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications féminines n'est +donc pas une, mais triple, suivant qu'elle émane des féministes +révolutionnaires, des féministes chrétiens ou des féministes +indépendants, ces derniers refusant de s'inféoder aux partis religieux +et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de liberté et de +dignité pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le +cherchent en des directions opposées ou s'y acheminent par des voies +différentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations +générales. + +Dans les anciens temps, le sexe féminin n'a joui nulle part d'une grande +faveur. La naissance d'une fille passait même très généralement pour une +calamité, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-né la puissance de +délivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et +religions déclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'après +le polythéisme, tous les maux qui affligent l'humanité sont sortis de la +boîte de Pandore. Pour le christianisme, Ève est l'initiatrice du péché +et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion +abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle +l'ennoblisse de l'autre, en élevant le mariage monogame à la dignité de +sacrement et en installant pour la vie l'épouse et l'époux, la mère et +le père, dans une fonction également nécessaire au développement de la +famille unifiée. + +Telle n'est point cependant l'opinion des écrivains révolutionnaires qui +tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les +cultes les plus barbares et les législations les plus cruelles. C'est +ainsi que M. Élie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se +montrèrent compatissantes à la femme, «toutes les civilisations, toutes +les religions à nous connues qui envahirent la scène du monde pour +s'entre-déchirer, ne s'accordèrent que sur un point: la haine et le +mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, chrétiens, +mahométans jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent +une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de +tyrannie. Nous le disons très sérieusement: sur ce point, notre +humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des +espèces animales[8].» Il s'agit donc d'arracher la femme au +christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui, +aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise. + +[Note 8: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 28 novembre +1896, p. 828.] + +A un point de vue plus général, les partis révolutionnaires ne peuvent +qu'être les alliés naturels du féminisme, l'esprit de révolte qui +inspire ses revendications méritant toutes leurs sympathies. C'est +pourquoi socialistes et anarchistes prêchent à la femme que, dans le +partage des droits et des devoirs, elle joue le rôle de dupe. M. Lucien +Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, «victime de +la loi de l'homme qui lui commande l'obéissance, victime de la religion +qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l'entretient +dans la servitude, elle est la perpétuelle exploitée.» Qu'elle n'attende +donc point de la bonne volonté des législateurs le démantèlement des +codes et des institutions dont les hommes ont fortifié leur position +supérieure: elle y perdrait son temps. Révoltez-vous, mes soeurs; car +«vous ne serez affranchies que par la Révolution.» Le vieux conspirateur +russe, Pierre Lawroff, parle dans le même sens. «Pour le moment actuel, +nous, socialistes impénitents, nous nous permettons d'affirmer que ce +n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible à la grande +question sociale, à la lutte du travail contre le capital, que la +question féministe a des chances de faire quelques pas vers sa +révolution rationnelle dans un avenir plus ou moins éloigné.» + +Et quel appoint pour le triomphe de «la Sociale», si les femmes +passaient résolument du foyer familial à la place publique! M. Jules +Renard, qui dirige la _Revue socialiste_, en fait l'aveu: «Le jour où +les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur +douceur puissante et leur passion communicative, le jour où elles +voudront être les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de +la cité future, les résistances intéressées qui entravent encore la +marche de l'humanité ne dureront pas longtemps[9].» Je crois bien! +N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'où se +répand toute flamme? Révolutionnons l'épouse et la mère: nous aurons du +coup révolutionné la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de +révolutionner le monde. Les partis extrêmes ne font que rendre hommage à +la toute-puissance du prestige féminin, en rivalisant de zèle pour +détourner à leur profit le courant féministe et l'associer à «la lutte +des classes». + +[Note 9: Revue encyclopédique, _loc. cit._, pp. 827 et 830.] + +Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette +déclaration faite, en 1896, au congrès de Gotha: «La femme prolétaire +n'étant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat, +l'agitation féministe doit rester dans le cadre de la propagande +socialiste.» De là, un groupe féministe plus ou moins inféodé aux partis +révolutionnaires, dans lequel, après Mlle Louise Michel, Mmes Paule +Mink, Léonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent +encore les premiers rôles. Dernièrement, Mlle Bonnevial affirmait à +nouveau que «le mouvement féministe doit être socialiste» ou qu'«il ne +sera pas». Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrêmes: nous +les rencontrerons souvent sur notre chemin. + + +II + +Notons seulement que de ces prétentions intolérantes, un schisme est né +qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et à Berlin, les +femmes prolétaires ont refusé de faire cause commune avec les femmes +bourgeoises, sous prétexte que «si des deux côtés on veut souvent la +même chose, on le veut toujours d'une façon très différente, le +féminisme bourgeois croyant encore aux réformes pacifiques, lorsque le +féminisme ouvrier n'a plus foi que dans la révolution.» + +Et ce dissentiment s'affirme déjà par des congrès rivaux. Dès +maintenant, le féminisme est divisé contre lui-même. Alors que certaines +femmes émettent la ferme et fière résolution de mener le bon combat sans +alliés masculins, pour elles-mêmes et par elles-mêmes, le parti +socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient +leurs revendications pour une dépendance de la question sociale, s'en +approprie l'examen et s'en réserve la solution. Mais cette prétention +soulève d'assez vives résistances, et dans le camp fortifié des +féministes indépendants, et dans les rangs plus clairsemés des +féministes chrétiens. + +Se recrutant dans un milieu plus élevé et plus instruit, le féminisme +indépendant, le pur, le vrai féminisme, s'efforce de soustraire sa cause +à l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en +cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulièrement à +sauvegarder son autonomie. «Bien que lié indissolublement à la question +sociale, écrivait-elle récemment, le féminisme ne doit pas être confondu +avec le mouvement socialiste ni subordonné à ses différentes écoles.» +Tout en n'hésitant point à regarder les hommes comme des «patrons», +c'est-à-dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient +que, les revendications de son sexe n'étant pas exclusivement +économiques, le mouvement féministe ne saurait être un épisode de la +lutte des classes, par cette raison qu'il n'est véritablement aucune +catégorie sociale, de la plus pauvre à la plus riche, «où la femme ne +soit pas assujettie à l'homme.» D'ailleurs, l'exemple de tous les jours +démontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, «conserve ses +velléités despotiques, surtout envers sa femme[10].» + +[Note 10: Revue encyclopédique, _loc. cit._, p. 825.] + +Voilà une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux +bonnes âmes qui s'imaginent, sur la foi des prophètes, que le +collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, où les femmes ne +seront point battues ni les maris trompés. + +Et de fait, à voir le peuple de près, on a vite constaté qu'il est +beaucoup plus voisin que le monde riche de l'égalité des sexes. Dans le +peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette +différence,--qui fait aussi son excellence et sa supériorité,--qu'elle +va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de +ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari à femme, +à bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultivées, on +ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un +malotru, les ménages ouvriers ont le droit--dont ils abusent +quelquefois--de se cogner avec la plus entière réciprocité. + +C'est donc moins pour la rendre l'égale de son homme que pour +l'entraîner à l'assaut des classes riches, que les partis +révolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrière comme ils ont +enrégimenté l'ouvrier. Le prolétariat voit dans la femme pauvre une +«camarade de combat», une alliée nécessaire, une recrue qui doit grossir +l'armée socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrière fermera toujours +l'oreille à la propagande révolutionnaire? Je ne sais que l'influence +rivale de la religion qui puisse disputer à l'anarchisme et au +collectivisme cette précieuse et si intéressante clientèle. + + + + +CHAPITRE II + +Le féminisme chrétien + + + SOMMAIRE + + I.--LA BIBLE DES HOMMES ET LA BIBLE DES FEMMES.--L'ESPRIT + CATHOLIQUE ET L'ESPRIT PROTESTANT. + + II.--RUDESSES DES PÈRES DE L'ÉGLISE ENVERS L'ÈVE + PÉCHERESSE.--LE CHRIST FUT COMPATISSANT AUX FEMMES.--SA + RELIGION LES RÉHABILITE ET LES ENNOBLIT. + + III.--LE FÉMINISME INTRANSIGEANT EST UN RENOUVEAU DE + L'ESPRIT PAIEN.--L'ÉGALITÉ HUMAINE ET LA HIÉRARCHIE + CONJUGALE. + + IV.--DOUBLE COURANT DES IDÉES CHRÉTIENNES.--TENDANCES + CATHOLIQUES ET PROTESTANTES FAVORABLES A LA + FEMME.--FÉMINISME QU'IL FAUT COMBATTRE, FÉMINISME QU'IL + FAUT ENCOURAGER.--ORGANES DU FÉMINISME CHRÉTIEN. + + +Peut-il y avoir un féminisme chrétien? Cet accouplement de mots sonne +mal à nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un +mouvement d'indépendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'Église +serait-elle donc favorable à l'émancipation des femmes? Conçoit-on que +le christianisme puisse encourager le féminisme, ou même que le +féminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la +vérité, l'enseignement des Écritures et des Pères se prête aux +interprétations les plus diverses, et sur les _relations des sexes_ et +sur les _relations des époux_. + +I + +Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer +que l'Ancien et le Nouveau Testament témoignent plus de faveur et de +considération aux fils d'Adam qu'aux filles d'Ève. C'est pourquoi le +champion vénérable de l'émancipation féminine aux États-Unis, Mme +Élisabeth Stanton, s'en prend à la Bible de l'infériorité persistante de +son sexe. Même en souvenir des admirables figures de femmes qui +apparaissent çà et là au cours du récit biblique--telles Judith, +Suzanne, Esther, la fille de Jephté, la mère des Machabées et tant +d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir établi, pour des siècles, la +supériorité du masculin sur le féminin. + +Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la +première femme a causé la chute du genre humain en apportant au monde le +péché et la mort; qu'elle a été accusée, convaincue et condamnée par +Dieu, avant les assises générales du jugement dernier; que, depuis lors, +en exécution de la sentence prononcée, elle enfante dans les larmes et +dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et +la maternité une période de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la +Genèse rapporte que «la femme a été faite après l'homme, tirée de lui et +créée pour lui.» Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, «le droit +canon et le droit civil, les prêtres et les législateurs, les Écritures +et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis +politiques, s'accordent avec une touchante unanimité à la proclamer son +inférieure et son sujet?» Prescriptions, formes et usages de la société +civile, pratiques, disciplines et cérémonies de la société religieuse, +tout sort de là. Pour avoir été formée d'une côte d'Adam, d'un «os +surnuméraire», comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre +premier père en tentation grave, Ève a été condamnée à la sujétion +perpétuelle. Et avec une docilité aveugle, l'État n'a fait que souscrire +aux suspicions et aux jugements de l'Église[11]. + +[Note 11: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique, _loc. +cit._, p. 889.] + +Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous +prétexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme +Stanton, aidée d'une commission de dames hébraïsantes, a décidé de +reviser les textes sacrés et d'opposer, à l'aide de commentaires +appropriés, la _Bible des femmes_ à la _Bible des hommes_. En voici un +fragment relatif au rôle qu'Ève a joué dans le drame de l'Eden: «Soit +qu'on regarde Ève comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne +pour l'héroïne d'une histoire véritable, quiconque voit les choses sans +parti pris, doit admirer le courage, la dignité et la noble ambition de +la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a +pas essayé de la séduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs +mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine; +il a fait appel à la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme +et qu'Ève ne trouvait point à satisfaire en cueillant des fleurs ou en +bavardant avec Adam.» + +Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un +bouquet ou un bijou: il est plus séant de leur parler de la quadrature +du cercle, en souvenir d'Ève qui, la première, eut le courage de +cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avéré qu'Adam +n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hésite pas à le traiter +de «grand poltron». Fermez donc, après cela, les Académies aux femmes! +Bien plus, quand le moment de la pénitence arrive, Adam, confus et +larmoyant, s'abrite derrière la faible créature que Dieu lui a donnée: +«La femme, dit-il à l'Éternel, m'a présenté le fruit et j'en ai mangé.» +O honte! ô lâcheté! Le récit biblique, ainsi interprété, ne tourne pas à +l'honneur du roi de la création, qui, pétri du limon de la terre, était +sans doute d'une nature trop épaisse pour percevoir les subtiles +objurgations du serpent tentateur. + +Et pourtant, de l'aveu même de Mme Stanton, «ces Messieurs» sont appelés +dans le texte sacré les «fils de Dieu», tandis que «ces Dames» y sont +dédaigneusement dénommées «les filles des hommes». Et cette inégalité +lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se réfère à un +texte de l'_Ecclésiaste_--peu flatteur, j'en conviens,--où il est dit +que «la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes.» Mais +nous pouvons être sûrs que la Bible féministe, qui ne manque ni d'audace +ni de gaieté, saura trouver à ce document sévère une signification +favorable. + +A cela même, on reconnaît bien cette hardiesse anglo-saxonne sans +laquelle, peut-être, le féminisme ne serait pas né. Si, en tout +cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premièrement et +rapidement, développé en Angleterre et en Amérique, la raison en est, +sans doute, que le protestantisme incline et façonne les esprits au +libre examen et, par suite, à l'indépendance de la pensée, et que, dans +ces pays, les choses de la religion étant laissées à l'interprétation +individuelle,--d'où la diversité infinie des sectes réformées,--le champ +est plus largement ouvert aux nouveautés et aux audaces que chez les +peuples d'esprit catholique, traditionnellement prédisposés à la +discipline et à la subordination hiérarchiques. + + +II + +Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu répéter à +l'église autant que dans les salons, que l'homme leur est supérieur en +intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur +honorabilité risquent d'être gravement altérées par les contacts de la +vie extérieure et que, par conséquent, leur existence doit être +recueillie et leur activité soumise et enfermée, ont fini, suivant le +mot de Mme Marie Dronsart, «par accepter leur infériorité comme un dogme +et leur effacement comme un devoir.» + +C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer +la primauté du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons même +reconnaître que certains Pères de l'Église, émus des suites du péché +originel ou épris d'ascétisme monastique, se sont échappés quelquefois +en récriminations amères contre la charmante perfidie des femmes. Tel +compare leur voix au «sifflement du serpent», leur langue au «dard du +scorpion». Nul ne pardonne à Ève la chute d'Adam et la perte du paradis. +Tous lui attribuent la fatalité de nos misères. «Souveraine peste, +s'écrie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomphé +de notre premier père.» Les homélies ne sont pas rares où se pressent, à +l'adresse de la plus belle moitié du genre humain, des qualifications +comme celles-ci: «Auteur du péché, fille de mensonge, pierre du tombeau, +chemin de l'iniquité, porte de l'enfer, vase d'impureté, larve du +démon,» et autres aménités qui manquent évidemment de galanterie. + +La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un réquisitoire de +Tertullien: «Femme, tu es la cause du mal; la première, tu as violé la +loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta +faute a fait mourir Jésus-Christ.» C'est pourquoi, au dire du même +docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouvé grâce devant +l'Église,--«la voir est mal, l'écouter est pire et la toucher est chose +abominable, _quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum_.» Cet +anathème rappelle le cri désespéré de l'_Ecclésiaste_: «J'ai trouvé la +femme plus amère que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs; +son coeur est un piège et ses mains sont des entraves.» + +Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes véhémentes +s'adressaient moins aux femmes honnêtes qu'aux courtisanes qui +pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage +est franchement antiféministe. Il semble que la femme, en elle-même, ait +été, pour les premiers chrétiens, un objet, sinon de réprobation, du +moins de terreur sacrée. C'est à ce sentiment qu'obéissait sans doute +Tertullien lorsqu'il souhaitait que «la femme, à tout âge, cachât son +visage, toujours et partout.» On a prétendu même que certains +théologiens des anciens âges se demandaient sérieusement si la femme +avait une âme, autrement dit, si elle appartenait à l'humanité; mais, +vérification faite, cette assertion, maintes fois réfutée, nous paraît +une plaisanterie absurde ou une ânerie malveillante[12]. + +[Note 12: _Le Concile de Mâcon et l'âme des femmes._ Revue du Féminisme +chrétien du 10 avril 1896, p. 33.] + +Depuis lors, le clergé s'est humanisé, je ne dis pas féminisé. Il ne +tolère pas encore que les femmes se présentent en cheveux à +l'église,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il +n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux +offices. Il se pourrait même que nos prêtres fussent désolés de cette +pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blâmer. + +Bien plus, sera-t-il permis à un laïque de bonne volonté d'insinuer +modestement qu'en dépit des imprécations misogynes de quelques +prédicateurs austères, le catholicisme ne nourrit point contre la femme +de si hostiles préventions? En faisant de la Vierge Marie la mère de +Dieu, en la plaçant sur nos autels, en la proposant à nos hommages, en +nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant +d'un cortège de saintes et de martyres qui trônent, sur un pied +d'égalité fraternelle, avec les apôtres et les confesseurs, il me semble +que la religion catholique a véritablement ennobli et magnifié la femme. +Nos féministes, si épris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'être +flattés de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regardée par +les écoles ecclésiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne +doivent pas oublier que saint Jérôme a travaillé toute sa vie à la +transformation et à l'élévation de la femme latine. Qu'ils prennent +seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent +les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas +été maltraitées par l'Église; et elles lui en témoignent très +généralement une fidèle reconnaissance. + +A s'en tenir à l'esprit de l'Évangile et aux exemples du Maître, on voit +moins encore qu'elles aient été sacrifiées au sexe fort. Dans le sens le +plus pur du mot, le Christ fut l'«Ami des femmes». Il boit à l'amphore +de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de +Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'étaient vouées à sa +doctrine et attachées à ses pas lui demeure fidèle jusqu'au tombeau. Le +Christ préfère même à la bruyante activité de Marthe l'immobilité +contemplative de Marie qui, assise à ses pieds, suspendue à ses lèvres, +recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait +symboliser le féminisme croyant et méditatif. Nos chrétiennes élégantes +que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment à +promener leur pensée à travers les abstractions sublimes de la vie +dévote, ne manquent point de se flatter d'avoir «choisi la meilleure +part». Il faut pourtant bien, entre nous, que le ménage soit fait. + +Point de doute: la femme est devant Dieu l'égale de l'homme. Et à défaut +de tout autre témoignage de faveur, sa réhabilitation résulterait, je le +maintiens, de la seule maternité de Marie qui fut saluée «pleine de +grâce» par l'ange Gabriel et jugée digne d'enfanter le Fils de Dieu. +L'Immaculée Conception peut être considérée comme la revanche et la +glorification du sexe féminin. Car, si ce dernier fut cause, par le +péché d'Ève, de notre chute originelle, il a été, par l'intermédiaire de +la Vierge, l'instrument de notre Rédemption. C'est bien ainsi que le +comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait +pas à la religion chrétienne de l'avoir relevée de l'«heureux état +d'infériorité» dans lequel l'antiquité païenne l'avait maintenue. Ce +n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu écrire que le +féminisme chrétien était né «le jour où le Fils de Dieu, qui n'eut point +de père ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth à l'incomparable +honneur d'être sa mère[13].» + +[Note 13: _Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la +femme._ Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, p. 139.] + +Au surplus, les femmes ont l'âme foncièrement religieuse. Elles ont joué +un rôle prépondérant dans l'établissement et la propagation de l'Église +naissante. «La religion, écrit Renan, puise sa raison d'être dans les +besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de +souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément +substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a +été, à la lettre, fondé par les femmes.» Aujourd'hui encore, ce sont +elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du +catholicisme. On a raison d'appeler le sexe féminin: le sexe dévot. En +plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon créé, du moins organisé la +charité. De là, ces congrégations féminines,--une des plus pures gloires +de l'Église,--qui sont, depuis des siècles, le refuge des abandonnés, la +consolation des affligés, le secours des pauvres et la providence des +malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse naître et +durer sans le zèle pieux des femmes. Somme toute, l'Église, malgré ses +rudesses de langage, a eu le mérite d'ouvrir au besoin de dévouement, +dont leur coeur est dévoré, un dérivatif admirable et une destination +sublime. + + +III + +Les adeptes de l'émancipation féminine ont donc tort de lui imputer à +crime la réprobation que plusieurs de ses docteurs ont vouée à l'Ève +pécheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait +pas tendu à la femme une main compatissante, et amie! A les entendre, +toutefois, c'est moins dans la _question des sexes_ que dans les +_relations des époux_ que le christianisme aurait professé son peu de +goût pour la «préexcellence du sexe féminin». Et c'est le moment de +montrer qu'il y a au fond du féminisme contemporain un regain de +paganisme latent. + +Oui; il est des «femmes nouvelles» qui préfèrent franchement le +polythéisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrès +féministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jeté, d'une voix tremblante de +colère, ces mots significatifs: «Depuis que je suis en France, j'entends +toujours les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par +l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en +vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement +flatteuse. Peut-être êtes-vous trop hantées par l'image de la Madone +portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je préfère la +Vénus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait +pas de bras du tout.» A votre aise, Madame! S'il nous était donné +cependant de revivre la vie grecque, je ne sais guère que les grandes +courtisanes qui pourraient s'en féliciter. Hormis cette exception, les +femmes honnêtes ont plus profité que souffert de l'instauration des +moeurs chrétiennes. + +Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des révoltes féminines +est mêlé plus ou moins, suivant les tempéraments, de sensualisme et de +religiosité. M. Jules Bois nous avise qu'il a été conduit au féminisme +par le mysticisme. Cela ne nous étonne point de l'auteur du _Satanisme_ +et de la _Magie_. Son _Ève nouvelle_, livre étrange et ardent, n'est +qu'un long acte de foi, d'espérance et d'amour en la femme de l'avenir. +L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue à +Zoroastre: «Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut +mieux que l'homme vierge: la mère vaut dix mille pères.» Ce féminisme +exalté, voluptueux et dévot, remet le salut du monde aux mains de la +femme émancipée. + +Certes, l'Olympe païen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il +s'en dégage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythéisme déifia le +beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agréables déesses +personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs +et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs déplorables. Il n'était +pas jusqu'à Jupiter et Junon qui ne manquassent à l'occasion de prestige +et de tenue. Leurs querelles de ménage n'étaient point d'un bon exemple +pour les humbles mortels. A voir là-haut les maris si volages et les +femmes si faciles, le mariage si peu respecté et l'union libre si +ouvertement tolérée, les humains ne pouvaient, sans irrévérence, se +mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme païen ne +fut point très profitable à la moralité publique et privée;--et +l'expérience atteste que la femme est la première à souffrir des +mauvaises moeurs. Asservie aux appétits du mâle, elle devient chair à +caprice ou chair à souffrance. + +Que nous voilà donc loin des conceptions chrétiennes! Toute l'antiquité +a vécu sur cette idée que la femme est inférieure à l'homme en force, en +intelligence et en raison; et les relations privées des époux, comme les +relations sociales des sexes, impliquèrent partout la subordination plus +ou moins humiliante de l'épouse au mari. Survient le christianisme; et, +si ses premiers docteurs ne peuvent se défendre parfois d'incriminer +dans la femme l'Ève curieuse et perfide qui, pour avoir induit en +tentation notre premier père, voua toute sa descendance à la corruption +du péché et rendit par là nécessaire le sacrifice du Dieu fait Homme, +tout l'esprit de sa doctrine tend à la réhabilitation de l'épouse et à +la glorification de la mère. + +Non pas que la tradition chrétienne soit favorable à l'égalité de la +femme et du mari. Témoin ce texte de saint Paul: «Le mari est le chef de +la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. De même que l'Église +est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'être en toutes choses +à leurs maris.» Saint Augustin va jusqu'à faire honneur à sa mère +d'avoir «obéi aveuglément à celui qu'on lui fit épouser.» A ses amies +qui se plaignaient des brutalités de leur époux, sainte Monique avait +coutume de répondre: «C'est votre faute, ne vous en prenez qu'à votre +langue. Il n'appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs +maîtres.» + +Mais en maintenant la hiérarchie conjugale, le christianisme a su +transformer, par ses vues idéales d'universelle fraternité, le désordre +païen en unité harmonique. «Il n'y a plus ni citoyens ni étrangers, ni +maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous êtes tous un en +Jésus-Christ.» Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du +mariage chrétien. Désormais la femme est confiée à la protection du +mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-être et +de la dignité de l'épouse qui est la chair de sa chair et l'âme de son +âme. Le couple chrétien est si étroitement uni de coeur, de sentiment, +d'intérêt, les deux époux sont si bien l'un à l'autre, l'unité qui +s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'Église tient leur +mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de séparer ce +que Dieu a indissolublement uni. + +En somme, et pour revenir à un langage plus simple et à des vues plus +terrestres, voulons-nous connaître la raison secrète des moeurs sociales +et des déterminations humaines, et quel est le niveau de l'honnêteté +dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de +famille et la moralité du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci +peut être la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans +toutes les actions louables ou répréhensibles de l'homme, la femme a +quelque part. Elle est le bon ou le mauvais génie du foyer; et suivant +qu'elle est ange ou démon, il est concevable que l'homme soit porté +naturellement à la maudire ou à la glorifier. Les Pères de l'Église +n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes. + + +IV + +Pour ce qui est de la position prise par les communions chrétiennes +vis-à-vis du féminisme, elle n'est pas très nette. Deux courants se +dessinent entre lesquels les âmes religieuses se partagent et oscillent +présentement. + +Certains, voyant dans le féminisme un retour offensif de l'esprit païen, +un symptôme de relâchement et de décadence qui menace de démoraliser les +consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant +d'opposer l'antique et pure discipline chrétienne à ce renouveau de +paganisme, en remettant «l'Évangile dans la loi», suivant la belle +parole de Lamartine. Le christianisme, à leur idée, en a vu bien +d'autres! Que de fois il a replacé la société sur ses véritables bases, +rappelant sans se lasser à l'homme et à la femme leurs droits et leurs +devoirs! S'il est un vrai et salutaire féminisme, c'est la religion du +Christ qui en conserve la mystérieuse formule. Nul besoin de modifier sa +tactique; elle n'a qu'à prêcher aujourd'hui ce qu'elle prêchait hier, +sans concession aux goûts du jour. Sa vieille morale suffit à tout. +Qu'on la respecte, et la paix renaîtra entre les sexes et entre les +époux. + +Sans doute, répondent d'excellents esprits tournés plus volontiers vers +l'avenir que vers le passé, la pureté chrétienne a guéri plus d'une fois +la corruption des hommes et le dévergondage des femmes. Mais, sans nier +qu'elle soit capable de rendre l'honnêteté à notre vieux monde, il +paraît bien qu'à une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il +soit nécessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, à côté de +revendications malfaisantes, le féminisme en formule d'autres dont la +justice n'est guère contestable, les hommes de sens doivent faire le +départ entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce +qui est légitime. Rien n'empêche le christianisme de maintenir sa +doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son +immortalité est précisément dans la grâce qui lui a été donnée de +toujours se rajeunir sans varier jamais. + +Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie, +l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de +prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à +l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de +maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient +soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les +oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à +l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou +l'autre, au profit de l'ordre social. + +C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute +situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société +britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les +Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention +aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la +confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église +anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances. +Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion +de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises, +dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à +l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront +pour des francs-maçons ou des libres-penseurs? + +Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et +latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre +cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une +discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises +n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans +Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été, +depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt +un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte +de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare. + +Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les +dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique +français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son +livre: _Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat_, +Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste +française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune +protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos +monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de +l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus +vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus +efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir +peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes +modifications à la vie claustrale.» + +Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde +religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains +l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait +fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses +«fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de +hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le +clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer +quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des +libres tendances du féminisme contemporain. + +Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires +d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital, +beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous +tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette +patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux +femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les +soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de +rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les +fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance +si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un +féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des +laïques et même du clergé. + +En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme +chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre +le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles +qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou +qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de +prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un +grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et +la dignité de la femme. + +C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il +n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien +s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte +aujourd'hui deux organes: _La Femme_, bulletin des protestantes rédigé +par Mlle Sarah Monod, et le _Féminisme chrétien_, publication catholique +dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président +également la _Société des féministes chrétiennes_. L'esprit de ce +dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le +féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur. +Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la +femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme +catholique[14].» + +[Note 14: _Rapport de Mlle_ Marie MAUGERET _sur la situation légale de +la Femme envisagée au point de vue chrétien._ Le Féminisme chrétien, mai +1900, pp. 142 et 148.] + +Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner +des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en +augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans +son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc +l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi, +expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif +qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse +clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent +qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus +atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du +féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes +généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres, +des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies. + + + + +CHAPITRE III + +Le féminisme indépendant + + + SOMMAIRE + + I.--POINT DE COMPROMISSION AVEC LE SOCIALISME OU LE + CHRISTIANISME.--LES HOMMES FÉMINISTES.--LEURS FICTIONS + POÉTIQUES.--LA FEMME DES ANCIENS TEMPS. + + II.--LE MATRIARCAT.--CE QU'EN PENSENT LES FÉMINISTES; CE + QU'EN DISENT LES SOCIOLOGUES. + + III.--LA FEMME LIBRE D'AUTREFOIS ET LA DAME SERVILE + D'AUJOURD'HUI.--OPINIONS DE QUELQUES NOTABLES + ÉCRIVAINS.--LEURS EXAGÉRATIONS LITTÉRAIRES. + + IV.--LES DROITS DE L'HOMME ET LES DROITS DE LA FEMME.--CE + QUE LA FEMME PEUT REPROCHER A L'HOMME. + + +I + +Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du +féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être +lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère +comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses +revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions +ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes +ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni +même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre +d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le +mot d'ordre de ces dames. + +Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le +vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se +dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en +conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes +émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du +moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un +mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que +l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration +sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme +et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus +prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine +réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre +le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à +tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les +espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage: +rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans +le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des +autres. + +La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti +pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables +déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous +les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos +origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au +commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a +fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut +revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne +à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté? + +A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime +des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et +colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de +l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre +et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout +détruire «afin de rester seul[15]». Voilà l'origine sanglante de +«l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle +primitif fut la plus perspicace des brutes. + +[Note 15: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 16.] + +Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination +ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à +se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient +leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules +Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes +primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple +logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres +ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages +du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple +des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont +des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes +d'adorables petites créatures. + +Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la +femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement +exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut +laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de +colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour +vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus +obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le +cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui +semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les +pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce +qu'ils y mourraient[16].» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous +présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes! +Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une +créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin? + +[Note 16: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 17.] + + +II + +Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle +perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant +toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les +pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle +gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la +famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la +prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a +renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la +douce royauté des femmes. + +A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir +plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens, +et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le +patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la +puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme +sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat +ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie. + +Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en +vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère. +Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se +détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers +groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente +dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des +enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou +inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du +mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa +nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps: +c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur +amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable? + +L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus +conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers +hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes +de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices, +en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que +notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir, +luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence +d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette +bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité +élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès, +s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir +notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des +merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des +splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et +aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse +reconnaissance. + +Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue +gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur +de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que +l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de +la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce, +persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour +sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève, +épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal. +La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la +création. + +Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant +de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente +supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes +adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la +dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les +prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un +long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la +faiblesse, à la beauté! + + Dans le passé profond, barbare et ténébreux, + Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage; + Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage + Comme sous le pressoir un fruit délicieux. + +C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève +nouvelle[17]. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin +de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave. + +[Note 17: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 23 novembre +1896, p. 831.] + + +III + +Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consommé. +Pour n'avoir point su ni voulu s'élever à la hauteur de la femme, +l'homme, appelant à son secours les codes et les dieux, toutes les +contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujétion en sujétion +et de déchéance en déchéance, abaissé sa compagne au niveau de sa propre +grossièreté originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine +est tombée au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son +vainqueur en a fait! Tandis que l'Ève des premiers âges rayonnait sur le +monde par l'éclat de ses vertus et de ses charmes, la Française de notre +fin de siècle n'est qu'une pitoyable dégénérée. Ce n'est plus la femme, +mais la «dame[18]», à laquelle on refuse toute intelligence, tout +mérite, toute sensibilité, toute noblesse. Après avoir rehaussé de mille +grâces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme +d'aujourd'hui, passant, avec la même facilité, de la complaisance la +plus excessive pour le passé à l'injustice la plus criante pour le +présent. + +[Note 18: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, pp. 82 et 83.] + +Franchement, je ne puis voir dans toute cette littérature retentissante +que des préjugés systématiques ou des illusions de visionnaire. Certes, +dans les milieux excentriques où sévissent le cabotinage élégant et la +mondanité dissipée, il est des femmes qui ne possèdent guère qu'un +«cerveau d'autruche» et qu'une «âme de néant», êtres vains et factices, +vaniteux et futiles, sortes de «poupées mécaniques» chargées de soie, de +dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tête vide. Mais ce +type égoïste et inutile représente-t-il toutes les femmes de France? +toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mères? La «dame» des +classes riches ou des milieux aisés est-elle toujours aussi frivole, +aussi sèche, aussi nulle? Voilà pourtant ce que la femme moderne serait +devenue--une pitoyable dégénérée--sous l'oppression masculine appuyée de +l'autorité des lois divines et humaines. De ses misères et de ses +défauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure +victime. Le seul coupable, c'est l'homme. + +Et de nombreux et notables écrivains mêlent leurs fortes voix au bruit +aigu des récriminations féminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous +déclare que «la femme est traitée en race conquise et non en race +alliée,» et que «la situation qui lui est faite encore actuellement est +le reste des premiers établissements de la barbarie.» C'est M. Georges +Montorgueil qui prétend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a +systématiquement oublié la femme: «Serve, elle a sa Bastille à prendre, +ses droits à conquérir, sa révolution à tenter.» A son gré, l'Ève +esclave nous rappelle «trop timidement» à nos principes[19]. Combien de +romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalté les droits +de la femme et jeté la pierre au roi de la création? C'est dans la +plupart des petits cénacles littéraires comme une levée de boucliers +pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprimée. + +[Note 19: _Les Hommes féministes._ Revue encyclop., _loc. cit_., p. +827.] + +En vérité, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur +subordination légale, n'est-ce point justice de reconnaître que les +moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable +cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un +enfer? Même en admettant que les femmes imparfaites sont une minime +exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de règle presque +universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes +leurs compagnes de si pitoyables créatures? Puisqu'on parle de servitude +féminine, pourquoi ne pas reconnaître qu'elle est souvent nominale et +que les inégalités qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la +cause, sont surtout prétexte à de tendres épanchements de littérature? + +Ce n'est point l'avis du _Grand Catéchisme de la Femme_, dont le passage +suivant mérite d'être cité intégralement comme un curieux échantillon +des outrances d'une âme féministe. L'auteur, M. Frank, écrit +sérieusement ceci: «Aujourd'hui, la femme est moins encore que le +gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné: car le fripon redevient +citoyen à l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa +majorité; l'aliéné, en recouvrant sa raison, est restitué dans ses +droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa +sagesse, ses vertus, subit toujours la flétrissure de sa naissance, et +voit son front marqué d'un stigmate indélébile attaché à ses origines; +toujours elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure, +la perpétuelle déchue[20].» Et renchérissant sur ces excès de langage, +une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui «la +Demi-Bête». + +[Note 20: Cité par M. DE ROCHAY dans la _Question féministe_. +Avant-propos, p. VIII.] + + +IV + +Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes +féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort, +en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la +cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que +l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses +devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des +femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la +femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la +brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée +semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande +humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.» +Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage +féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre +grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que +temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première +charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a +ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la +porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle +opprimée[21]. + +[Note 21: _Les Hommes féministes, op. cit._, pp. 825 et 826.] + +On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les +conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie +et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et +indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme +«entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de +la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle +Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir +pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement +féministe doit l'affranchir de cet asservissement[22].» Et ne croyez pas +que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa +couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de +salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie +prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de +simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont +elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse[23]. + +[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.] + +[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.] + +Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus +dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les +déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce +que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges +ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue +ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle +apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche, +vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement +courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des +rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève, +on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la +tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et +troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait +profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations +flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition +d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif, +instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule +oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir. +C'est un ange de rebut[24].» + +[Note 24: Préface de _l'Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 45.] + +Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre +civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en +parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en +faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme +tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne +que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette +dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de +toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la +moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change +en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit +communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules +Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril[25].» + +Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet +d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis +jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards +mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la +débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que +«l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle[26].» + +[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.] + +[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.] + + + + +CHAPITRE IV + +Nuances et variétés du féminisme «autonome» + + + SOMMAIRE + + I.--LES MODÉRÉES ET LES HABILES.--LA DROITE LIBÉRALE. + + II.--LES INTELLECTUELLES ET LES PROPAGANDISTES.--LE CENTRE + FÉMINISTE. + + III.--LES RADICALES ET LES LIBRES-PENSEUSES.--LE PARTI + AVANCÉ.--L'EXTRÊME-GAUCHE INTRANSIGEANTE.--EFFECTIF TOTAL + DES DIFFÉRENTS GROUPES. + + +On a vu que les féministes des deux sexes s'accordent pour reprocher à +la société les préjugés, les injustices et les souffrances dont +l'existence des femmes est journellement affligée. Mais il ne faut pas +en conclure que, né d'un même besoin de révolte contre ces préventions, +ces misères et ces iniquités, le féminisme indépendant forme un bloc +homogène, ayant même esprit, même programme et même but. Il se +fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en +poursuivant parallèlement l'amélioration de la condition des femmes, +marquent une impatience, une logique et des ambitions très inégales. Il +en est d'intransigeants, de radicaux, de modérés et même de +conservateurs. Réuni en assemblée, le féminisme ferait l'effet d'un +Parlement très varié d'opinions et de couleurs. + + +I + +Les moins avancées patronnent l'_Avant-Courrière_, qui a pour emblême +«un soleil levant derrière une colline accessible.» Cette publication +intéressante est dirigée par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondération +insinuante et persuasive a su conquérir à la cause féministe de nombreux +et puissants auxiliaires parmi les lettrés. Voici, à titre de curiosité, +un échantillon de sa manière de voir et d'écrire: «Le préjugé veut que +le rôle exclusif de la femme soit d'être épouse et mère: pourtant toutes +les femmes ne se marient pas et même toutes celles qui se marient ne +deviennent pas mères. Et pourquoi les épouses et les mères +seraient-elles moins libres que les maris et les pères? Si les femmes +sont véritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes, +si elles doivent infailliblement être vaincues dans la lutte, pour +quelles raisons les hommes se défendent-ils contre elles par des lois? +La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne +craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour +empêcher les hommes d'usurper cette fonction. Là où les lois de la +nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues[27].» + +[Note 27: Revue encyclopédique, p. 887.] + +Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le père de +famille à nourrir de son lait ses enfants nouveau-nés. Il convient de +lui en savoir gré. On voit avec quelle réserve et quelle discrétion la +très distinguée fondatrice de l'_Avant-Courrière_ touche au privilège +masculin. Elle a même eu l'habileté de faire accepter à Mme la duchesse +d'Uzès la présidence de son groupe. Ce qui prouve que le féminisme n'est +pas un produit exclusif de la libre-pensée et de la démocratie +républicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi éminentes +aristocrates. + +Avouerai-je que j'en suis un peu étonné? J'entends bien qu'aux yeux de +ces dames, l'homme est un monarque déchu, duquel on ne peut rien +espérer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est +que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les +femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant +se transmettre exclusivement par les mâles. Et voilà bien encore +l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'où l'on peut conclure que, +dans la pure doctrine féministe, une femme qui a conscience de sa +dignité ne saurait être royaliste à aucun prix. S'incliner devant le +roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance +aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de répéter que +«toute femme qui se mêle volontairement d'affaires au-dessus de ses +connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante.» Il +est douteux que cette franchise et cette humilité rallient les «femmes +nouvelles» à la cause monarchique. Qui sait même si déjà l'âme des plus +ambitieuses,--dont c'est l'habitude de réclamer l'accession de leur sexe +à tous les emplois virils,--n'aspire point secrètement à la présidence +de la République? A moins qu'elle n'en rêve la suppression: ni +président, ni présidente,--ce qui, à tout prendre, serait plus conforme +au principe de l'égalité des sexes. + +Parlons plus sérieusement: la fraction libérale du parti féministe part +de cette idée très sage et très vraie que, loin de s'improviser, le +progrès s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractère et +de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range +Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir sérier les +questions et attendre les résultats. A l'heure qu'il est, leur +propagande s'applique à revendiquer et à conquérir l'égalité des «droits +civils», en agissant sur le public par des conférences et des +publications, et sur le Parlement par des requêtes et des pétitions. +C'est dans cet esprit pratique et avisé que Mlle Marie Popelin, +doctoresse en droit de l'Université de Bruxelles, qui a fondé un des +premiers organes du Droit des Femmes--_la Ligue_--réclame contre les +lois vieillies ou injustes, définissant le féminisme «une protestation +contre un système d'exception qui, sans libérer la femme d'aucun devoir, +lui enlève des droits accordés à tous les hommes[28].» + +[Note 28: Revue encyclopédique, p. 882.] + + +II + +Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans être +beaucoup plus avancée, nourrit pourtant des espérances plus larges, des +vues plus libres, des idées plus hardies et prend une attitude de jour +en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur même du +féminisme, à ce foyer nouveau épris de curiosité scientifique, brûlant +de savoir, de vouloir, de pouvoir, dévoré du besoin de s'élever, de se +communiquer, de se dévouer, à ce centre où s'allument et s'échauffent +les résolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles. + +C'est de là qu'est sortie la _Société pour l'amélioration du sort de la +Femme_, dont la présidente, Mme Féresse-Deraismes, une opportuniste +aimable, comptera parmi les ouvrières de la première heure avec sa soeur +cadette, la regrettée Maria Deraismes, à laquelle ses admirateurs ont +élevé galamment, en février 1895, un monument au cimetière Montmartre. +C'est dans le même esprit que s'est formé le groupe féministe français +l'_Égalité_, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'étude et de +patiente volonté, se plaît à reconstituer le rôle social que son sexe a +joué dans le passé. C'est d'une semblable préoccupation qu'est née la +_Ligue française pour le Droit des femmes_, que Mme Pognon dirige aussi +habilement, aussi magistralement qu'elle a présidé, en 1896, les débats +tumultueux du Congrès féministe de Paris: femme de tête et de coeur, +apôtre des revendications de son sexe et surtout ardente zélatrice des +oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mères pour effacer +les haines et réconcilier les hommes. «La guerre est une flétrissure +pour l'humanité: à la femme de la supprimer. Il lui suffira de le +vouloir fortement, passionnément. L'amour maternel fera ce miracle.» +Dieu le veuille! + +C'est encore sous la même inspiration que s'est constituée l'_Union +universelle des Femmes_, destinée, dans la pensée de Mme Marya Cheliga +qui en est l'âme, à faire oeuvre de propagande fédéraliste entre tous +les peuples. Malgré ses emportements et ses outrances, il est impossible +de ne point admirer cette femme que nos meilleurs écrivains ont honorée +de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi +communicative. Témoin celle-ci: «Même affranchie, la femme, ainsi que +l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin +implacable et mystérieux réserve à tout être vivant sur notre pauvre +planète; mais, ayant acquis avec la libération toutes les possibilités +de bonheur qui sont en elle, la femme atténuera l'universelle douleur et +apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'élan de son +coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son âme rénovée et +fière[29].» + +[Note 29: _Les Hommes féministes, op. cit._, p. 831.] + +C'est dans le même milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de +publicité intéressantes ont pris naissance: le _Journal des Femmes_, +dont Mme Maria Martin, sa distinguée directrice, résume ainsi la +tendance idéale: «L'humanité est une; l'homme ne sera jamais grand tant +que la dignité de la femme sera sacrifiée à son égoïsme;»--et la _Revue +féministe_, trop tôt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard +tempérait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par +ce fragment: «Ne demandons pas trop à la fois. Au point de vue social, +la femme, sans siéger dans les parlements, peut faire oeuvre féconde et +bonne; elle a à remplir une mission toute de charité et de +philanthropie; elle doit s'efforcer de prévenir et d'atténuer +quelques-unes des misères sociales: l'intempérance, la guerre, le vice, +le vice surtout, qui crée pour la femme le pire des esclavages[30].» + +[Note 30: _La Femme moderne, op. cit._, p. 857.] + +Au demeurant, constatons sans malice que les publications féministes ont +beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais +sachons reconnaître en même temps que, si, dans cette végétation +d'oeuvres et d'idées, bon nombre ne sont point exemptes de présomption +désordonnée ou d'audace fâcheuse, il est consolant d'y voir éclore et +fleurir, avec une vigueur exubérante, les sentiments de pitié, d'amour, +de dévouement qui font le plus d'honneur à la femme moderne. + + +III + +Le féminisme avancé est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes, +dont j'écrivais le nom tout à l'heure. Grâce à l'appui de M. Léon +Richer, un précurseur intrépide et convaincu, qui avait fondé le _Droit +des femmes_ pour défendre et propager les idées nouvelles, cette +intellectuelle élégante et hardie a personnifié pendant longtemps le +féminisme français; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagération, +durant vingt années: «Le féminisme, c'est moi!» Et je ne doute point +qu'elle l'ait pensé. Le féminisme était sa chose, son bien, sa vie; et +finalement, cette appropriation n'a guère servi la cause des femmes. +Mlle Deraismes eut le tort,--malgré ses intentions généreuses,--de +l'annexer despotiquement à la libre-pensée et à la franc-maçonnerie. De +là son succès auprès des partis avancés. Son intransigeance éloigna +d'elle les âmes modérées et libérales. C'est moins, je pense, à l'apôtre +du droit des femmes qu'à l'anticléricale frondeuse et voltairienne que +le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom +à une rue de la capitale. + +A lire aujourd'hui les productions de ce féminisme radical, l'impression +n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer +la note, comme la plupart des organes du parti féministe,--ce qui n'est +qu'un manque de mesure et une faute de goût,--cet enfant terrible pousse +ses revendications jusqu'à l'extrême logique. + +Tel déjà ce féminisme cosmopolite qui affiche la prétention d'étendre +«la question féminine à toutes les questions humaines.» Ainsi parlait +naguère l'honorable secrétaire générale de la _Solidarité_, Mme Eugénie +Potonié-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement +nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant +les idées absolues de révolution égalitaire. «L'homme et la femme +doivent être complètement égaux,» selon M. Edmond Potonié-Pierre; «hors +de là, pas de salut[31].» + +[Note 31: _Les Hommes féministes, loc. cit._, p. 829.] + +Tout en rêvant d'embrassement général et de paix perpétuelle entre les +peuples, tout en réclamant «la justice pour tous, et aussi pour les +animaux, nos frères inférieurs[32],» les manifestes de ce groupe ne +parlent que de luttes, de victoires et de conquêtes, dont l'homme, cette +tête de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les +frais. C'est encore Mme Potonié-Pierre qui, dans l'emportement de son +zèle, reprochait un jour aux femmes d'agréer les politesses et les +condescendances du sexe masculin. Il serait préférable, paraît-il, que +les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus +d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse égalitaire. + +[Note 32: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 882.] + +Que dirons-nous enfin du féminisme intransigeant, par lequel le +féminisme «autonome» rejoint le féminisme «révolutionnaire»? Il +s'échappe et se répand contre l'autorité masculine en violences +acrimonieuses, où l'on sent moins l'ardeur de la liberté et la passion +de l'indépendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilité rageuse et +impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le féminisme tourne +à l'aigreur et à l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume +et de jalousie. C'est un féminisme haïssant et haïssable. A l'entendre, +il faut que la femme se suffise à elle-même. Plus de recours à +l'assistance de l'homme: sa tutelle est dégradante. + +Une Italienne, Mme Émilia Mariani, s'est écriée en plein congrès +féministe de Paris: «Que la femme meure plutôt que de subir la +protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son +déshonneur[33]!» Poussée à ce point, la misanthropie devient une maladie +inquiétante. Lorsqu'une femme en arrive à ce degré d'extravagance, il y +a mille chances pour qu'elle réclame l'abolition du mariage et +l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se réfugie finalement dans +l'union libre. Le dévergondage des idées mène tout droit au dévergondage +des moeurs. + +[Note 33: _Ibid._, p. 832.] + +Cela se voit déjà. Il est des sujets sur lesquels la pensée d'une femme +ne saurait guère se poser sans se déflorer, des mots que sa bouche ne +peut articuler, semble-t-il, sans gêner sa pudeur. Certaines femmes, +pourtant, se montrent inaccessibles à cette sorte de scrupules, les +jugeant sans doute indignes de leur virilité artificielle. En quête +d'émancipation à outrance, à la poursuite des libertés de la vie de +garçon, des amazones se lèvent autour de nous, dans les cénacles +littéraires particulièrement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon, +et dont le casque à panache, porté gaillardement sur l'oreille, +scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez +crainte: des manifestations aussi intempérantes ne feront pas avancer +beaucoup leurs affaires. Ce féminisme à plumet n'est pas dangereux. Son +extravagance même nous met en garde contre ses sophismes. + +De cette revue générale des groupements féministes, il reste qu'ils se +composent d'un centre compact, formé par le féminisme autonome, et de +deux ailes opposées: le féminisme chrétien à droite et le féminisme +révolutionnaire à gauche. De telle sorte que le féminisme français va du +conservatisme religieux à la révolte la plus osée, en passant par le +progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le féminisme +n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques +individualités retentissantes; il tend à devenir un mouvement collectif, +dont l'amplitude croissante s'étend de proche en proche. + +Quel est, en fin de compte, l'effectif total du féminisme militant? On +ne sait trop. D'après Mme Dronsart, il existerait à Paris une fédération +composée de dix-huit groupes comprenant 35000 membres[34]. Nous sommes +encore loin d'une levée en masse du sexe faible contre le sexe fort. +Mais les associations féministes sont formées, paraît-il, de zélatrices +ardentes et comme illuminées qui, rêvant de confesser leur foi à la face +des persécuteurs et de se dévouer, corps et âme, au triomphe de l'idée +nouvelle, aspirent à la paille humide des cachots et à la palme du +martyre. C'est à faire trembler les plus hardis d'entre les hommes! + +[Note 34: _Le Correspondant_ du 10 octobre, p. 121.] + + + + +CHAPITRE V + +Manifestations et revendications féministes + + + SOMMAIRE + + I.--TENTATIVES D'ASSOCIATION NATIONALE ET + INTERNATIONALE.--CAUSES DIVERSES DE FORCE ET DE + FAIBLESSE.--LES TROIS CONGRÈS DE 1900. + + II.--LA DROITE FÉMINISTE.--CONGRÈS CATHOLIQUE.--PREMIER + DÉBUT DU FÉMINISME RELIGIEUX. + + III.--LE CENTRE FÉMINISTE.--CONGRÈS PROTESTANT.--MOINS DE + BRUIT QUE DE BESOGNE. + + IV.--LA GAUCHE FÉMINISTE.--CONGRÈS + RADICAL-SOCIALISTE.--TENDANCES AUDACIEUSES. + + V.--QUE PENSER DE CES DIVISIONS?--EN QUOI LE FÉMINISME PEUT + ÊTRE DANGEREUX ET MALFAISANT.--COMPLEXITÉ DU PROBLÈME + FÉMINISTE.--NOTRE DEVISE. + + +I + +Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec évidence des +pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du +féminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohésion, d'entente, d'unité; +ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de +doctrine précise ni de programme arrêté. C'est pourquoi les congrès +internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de +l'Europe ont donné le spectacle de la discorde et de l'incohérence. +Outre que, dans ces assemblées féminines comme en tout congrès dont la +science ou la philanthropie est le noble prétexte, le temps s'est passé +moins en travail utile qu'en distractions mondaines, réceptions, +visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgré certains +dithyrambes intéressés, que la plupart des discussions se sont traînées +dans le vague des théories creuses et l'exposition des thèses les plus +contradictoires ou les plus étranges. Peu de solutions pratiques; point +de direction concertée. + +Qu'on ne croie point que j'exagère: une congressiste sincère, Miss +Frances Low, nous a livré sur ce point ses impressions personnelles. «On +entrait dans une section, écrit-elle à propos du congrès féministe tenu +à Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant, +que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des +fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la +même enceinte, qu'un jour viendrait où, grâce à l'évolution, la femme +serait libérée, comme l'homme, des devoirs et des soucis du ménage. Ici +l'on apprenait comment les femmes, opprimées par les hommes, «avaient +dormi, voilées, pendant des siècles,» selon l'expression d'une dame +douée d'imagination; et là, on vous racontait les merveilleuses choses +accomplies par notre sexe, en littérature, depuis Sapho. Un jour, pour +justifier l'entrée des femmes dans la vie publique, on vantait leur +abnégation et leur désintéressement; et le lendemain, dans un travail +consacré à la vie idéale des familles de l'avenir, on déclarait que la +femme serait «payée» pour tous les services qu'elle rendait à son mari +et à ses enfants[35].» Il n'est qu'une main féminine pour égratigner +aussi joliment les «chères camarades». + +[Note 35: _Journal des Débats_ du 8 août 1899, extrait du _Nineteenth +Century_.] + +Afin de remédier à cette confusion des langues que Miss Low dénonce +d'une plume si acérée, on s'emploie actuellement à constituer en chaque +pays un «conseil national des femmes». Ces différents groupements en +voie d'organisation devront s'affilier, selon l'idée fédérale, en +«conseil international», qui deviendra ainsi l'organe de l'«Union +universelle des femmes». Et bien que cette vaste coalition soit à peine +ébauchée, bien que l'effort de concentration et le «travail +intellectuel» des groupes régionaux ait souffert de «l'invasion de +l'élément mondain dans le domaine du féminisme,» Mlle Kaethe Schirmacher +nous assure que «la solidarité des femmes dans le monde entier, loin +d'être un vain mot, est en partie déjà une réalité[36].» + +[Note 36: _Journal des Débats_ du 15 juillet 1899.] + +Il ne paraît pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu +se former l'unité rêvée entre les différents groupes et les différentes +races. Le féminisme reste divisé contre lui-même. Ouvrières et +bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se +réunir en un concile général. Nous avons eu trois congrès pour un. Si +les discussions y ont gagné d'être plus calmes, plus sérieuses et plus +pratiques, il n'en demeure pas moins que cette désunion est la plus +grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une +oeuvre de prosélytisme et de combat. Schopenhauer a dénoncé quelque part +avec aigreur «la franc-maçonnerie des femmes». Il est de fait que, sans +beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette +solidarité d'intérêt n'exclut pas les rivalités de personnes. On l'a +bien vu aux congrès qui se sont tenus à Paris en 1900, à l'occasion de +l'Exposition universelle: ce qui n'empêche point qu'ils feront époque +dans l'histoire du féminisme français. + +Voici, pour mémoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: «Congrès +catholique international des oeuvres de femmes»,--«Congrès des oeuvres +et institutions féminines»,--«Congrès de la condition et des droits de +la femme». Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit +très différent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et +leurs résolutions. Il était facile, d'ailleurs, à tout observateur +attentif de prévoir que le féminisme latin se fractionnerait en trois +groupes rivaux, sinon ennemis. Dès maintenant la coupure est faite: le +féminisme français a sa droite, son centre et sa gauche. + + +II + +Le premier congrès n'a pas caché son drapeau: il s'est dit hautement +catholique, et ses séances ont prouvé qu'il méritait cette appellation. +Organisé sous le patronage du cardinal Richard, archevêque de Paris, +présidé par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, dirigé par M. le +vicaire général Odelin, son esprit est resté strictement confessionnel. +On y a vu défiler en des rapports soignés, attendris ou pieux, +l'ensemble des oeuvres religieuses de prière, d'apostolat ou de +solidarité qui intéressent tous les âges et toutes les conditions, +oeuvres fondées, soutenues, propagées par le coeur et l'intelligence des +femmes. Ç'a été, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de +la charité chrétienne. + +Jusqu'à ce jour, l'Église catholique avait regardé le féminisme d'un +oeil défiant. D'aucuns même jugeaient tout rapprochement impossible +entre une religion si vénérable et une nouveauté si hardie. L'alliance +pourtant a été signée au congrès de Paris; et j'ai l'idée qu'elle peut +être féconde en résultats imprévus. L'honneur en revient à un petit +noyau de femmes distinguées, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est +fait, à force de vaillance et de talent, une place éminente. Veut-on +savoir comment la directrice du _Féminisme chrétien_ entend le rôle +d'une Française aussi fermement attachée à la pratique de son culte +qu'aux intérêts et aux revendications de son sexe? Voici une citation +significative, qui nous renseigne en même temps sur l'attitude très +nette et très franche que les femmes catholiques ont prise vis-à-vis du +féminisme libre-penseur: «Si les partis s'honorent en rendant justice à +leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi à qui Dieu a fait la +grâce d'être une croyante ardemment convaincue, rendre hommage à ces +femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son règne en ce +monde, ont cru à la possibilité d'une justice humaine et ont voué leur +existence à en préparer l'avènement. Nous pouvons désapprouver leur +symbole, blâmer plus d'un article de leur programme, déplorer les +tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier +que, les premières, elles sont descendues dans l'arène, qu'elles ont eu +le courage de prendre corps à corps les préjugés et de braver jusqu'au +ridicule, cette puissance si redoutée en France. Et c'est pourquoi, +Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les +combattre[37].» + +[Note 37: _Rapport sur la situation légale de la femme._ Le Féminisme +chrétien du mois de mai 1900, p. 141.] + +Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire +composé presque exclusivement des femmes les plus titrées de +l'aristocratie française, assistées de quelques hautes personnalités +masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux académiciens, M. +Émile Ollivier et M. le comte d'Haussonville. + +On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice, +réfractaires à l'esprit révolutionnaire ou même simplement laïque, se +sont gardées prudemment de toutes les théories excessives accueillies +avec faveur en d'autres milieux féministes. Le vent d'indépendance +anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemblée +de duchesses. Et cela même suffirait à démontrer l'utilité d'un +féminisme chrétien, recruté parmi les femmes de naissance ou de +distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grâce et de +l'esprit, prétendent sauvegarder, contre les exagérations impies +auxquelles des gens imprévoyants les convient, ce qui fait l'honneur et +le charme de leur sexe. Même s'il cessait d'être aussi aristocratique +qu'il s'est révélé en ses premières assises de 1900, le féminisme +chrétien aurait encore à jouer, dans le mouvement des idées nouvelles, +le rôle de modérateur et d'arbitre souverain. Est-il destinée plus +enviable? + +En somme, le premier congrès des femmes catholiques a voulu constituer +l'«Internationale des oeuvres charitables.» Puis, élargissant son ordre +du jour, il a évoqué à son tribunal quelques-unes des lois civiles qui +règlent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces +graves questions féministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun +quelques échos,--l'a tout naturellement amené à cette conclusion, qu'il +était grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrétien dans les +commandements impérieux du code Napoléon. + +Si bien que l'année 1900 aura vu l'apparition solennelle du féminisme en +un milieu qui lui semblait à jamais fermé, puisque de grandes dames et +de bonnes chrétiennes n'ont pu se défendre d'examiner, ni se dispenser +d'accueillir avec bienveillance les doléances de leur sexe; et chose +plus grave, elle aura vu, en ces premières assises des oeuvres +catholiques, l'acceptation officielle du féminisme par le clergé +français. L'heure était venue, au dire de Mlle Maugeret, d'«ouvrir +toutes grandes les portes de l'Église» à ces altérées de justice et de +progrès, que la libre-pensée «avec son langage mélangé des meilleures et +des pires choses, avec son personnel non moins mélangé que ses +théories,» essayait d'arracher au christianisme, en se présentant comme +l'école de toutes les émancipations, à l'encontre de la religion +représentée comme l'école de tous les esclavages. + +Il appartient donc à l'Église de libérer la femme des liens +inextricables qui l'enserrent. Car l'apôtre du féminisme chrétien a +déclaré sans détour, en plein congrès catholique, que la loi française +ne protège pas la femme,--au contraire! «Elle la désarme dans la vie +économique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la +vie conjugale[38].» Rien que cela! L'Église aura fort à faire. + +[Note 38: _Le Féminisme chrétien_ du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et +144.] + + +III + +Le Centre du féminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites, +prudentes, avisées, tend à se dégager des influences confessionnelles. +Il est depuis longtemps constitué en un groupe compact où, sans trop +s'enquérir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de +«la Femme pour la Femme.» La réunion qu'il a tenue au cours de +l'Exposition universelle s'appelait le «Congrès des oeuvres et +Institutions féminines.» On s'est accordé à le surnommer le «Congrès des +Protestantes», parce que sa présidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrière +de la première heure qui a fondé à Paris une revue féministe +intéressante: _la Femme_,--et la plupart des dames qui composaient le +comité d'organisation, appartenaient à la religion réformée. Est-ce à ce +titre que le Gouvernement l'a traité comme un congrès officiel, en lui +ouvrant le Palais de l'Économie sociale? + +On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre féministe les +groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemblée unique et +plénière du «Féminisme international.» Mais les questions de personnes, +toujours si âpres entre femmes, ont fait échouer ce beau rêve. Il a +fallu renoncer à réunir en un seul corps tous les soldats de la même +cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rôles et de +combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanité et la jalousie ne +sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons même qu'on ne +s'en aperçoive point trop souvent dans les associations féministes de +l'avenir. + +Le congrès des modérées et des habiles s'est donc déroulé sans bruit et +sans éclat, sous la direction de femmes d'une compétence éprouvée. Ses +séances furent graves et froides; on y fit étalage d'érudition. Certains +rapports, remontant jusqu'au déluge, nous retracèrent toutes les phases +de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux +pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne +fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de législation +avaient été confiées à des spécialistes, parmi lesquels il nous a plu de +rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus +loin l'occasion de discuter à loisir les vues émises par les rapporteurs +des deux sexes. + +Là comme ailleurs, on a fait le procès des hommes avec vivacité, mais +sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige à Paris un +«Groupe français d'études féministes», nous a dit notre fait avec un +esprit qui s'aiguise en pointe acérée. En veut-on un piquant +échantillon? Se demandant pourquoi «les hommes du monde, les hommes de +science,» déversent leur «trop-plein philanthropique» sur les femmes de +la classe inférieure et regardent comme indigne de leur attention le +sort des femmes de la classe moyenne, elle écrit ceci: «Cependant ces +femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misères comme les autres, +misères d'autant plus aiguës qu'une éducation plus raffinée a développé +chez elles une sensibilité plus délicate. Ces misères, qu'ils coudoient, +qui sont celles de leurs mères, de leurs filles, de leurs épouses +peut-être, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, préoccupés? Je +crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un télescope +que de jeter les yeux à leurs côtés, n'obéissent au désir secret de +limiter l'égalité des sexes à ce qui ne les concerne pas directement. +Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de +salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche à sa dot: les leurs ont une +dot[39].» + +[Note 39: _Du régime des biens de la femme mariée._ Rapport lu au +Congrès des OEuvres et Institutions féminines tenu à Paris en 1900, _in +fine_.] + +A cela n'essayez point de répondre qu'il arrive souvent, dans les +milieux riches ou aisés, que la dot entretient à peine le luxe effréné +de madame: ce serait peine perdue. Il a été décidé, dans les groupes +d'études féministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa +bonne petite femme. Et le féminisme protestant se dit équitable et +modéré! + + +IV + +Que faudra-t-il penser de la Gauche féministe qui passe pour être moins +timorée en ses aspirations et moins retenue en ses récriminations? Ses +assises ont eu tout le retentissement désirable. L'État et la ville de +Paris ont accordé au «Congrès de la condition et des droits des femmes» +tous les honneurs réservés aux assemblées officielles. La presse et le +public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans être bruyant. +Symptôme caractéristique: beaucoup d'institutrices y assistèrent; +beaucoup de congressistes exaltèrent les services de «la Fronde». C'est +d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du féminisme +militant dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes, que le +troisième congrès de l'Exposition s'est réuni et--ce qui vaut mieux,--a +réussi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances générales +qui s'y sont manifestées, nous réservant d'examiner, au cours de cet +ouvrage, ses voeux et ses conclusions. + +Sans contestation possible, ce dernier congrès,--le plus nombreux, le +plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le +mot) le plus révolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'était montré +radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mérité ces deux +épithètes. + +La religion, d'abord, y fut très malmenée. Dès son discours d'ouverture, +Mme Pognon nous avertissait que «le règne de la charité est passé, après +avoir duré de trop long siècles»; que les oeuvres religieuses ne peuvent +convenir qu'à «la femme bonne, mais ignorante»; qu'au lieu de l'aumône +avilissante», les véritables féministes veulent «la solidarité». C'est +avec le même dédain que Mlle Bonnevial a dénoncé «ce principe négateur +de tout progrès: la résignation chrétienne», et les «préjugés chrétiens» +qui ont fait de la femme «la grande coupable» et du travail «une peine +et une humiliation». La même a flétri vertement «les scandaleuses +spéculations industrielles» des couvents qui se livrent clandestinement +à «l'exploitation de l'enfance ouvrière». De son côté, Mme Marguerite +Durand a fait la leçon aux riches élégantes «qui donnent, par chic, pour +les réparations d'églises, le rachat des petits Chinois et autres +oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des +opérations financières cléricales et politiques[40]». Enfin Mme +Kergomard a supplié toutes les femmes qui font de l'éducation, de +secouer le «vieil esprit», l'«esprit du confessionnal[41]». + +[Note 40: Compte rendu sténographique de _la Fronde_ du 6 septembre +1900.] + +[Note 41: _Ibid._, nº du 9 septembre.] + +Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prêtre +catholique surtout est leur bête noire. Au banquet qui a terminé le +congrès, «la directrice de l'un des plus importants lycées de filles», +dit _la Fronde_, a fait cette déclaration catégorique: «Nous voulons que +notre enfant soit élevé à penser librement, sans qu'il soit marqué au +front d'aucun stigmate religieux.» Et tous ces appels à l'athéisme +furent salués d'applaudissements prolongés. + +Même accord pour affirmer que le remède réel aux souffrances de +l'ouvrière est dans «une transformation complète de la société +actuelle[42].» Au dire de Mme Pognon, la misère ne saurait être +supprimée que par «une juste répartition des produits du sol et de +l'industrie.» C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec +«leurs frères de misères.» Et cette entente ne doit pas s'arrêter aux +frontières. Après l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des +ouvrières. «Comprenant que nos frères de l'étranger souffrent du même +mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanité une seule +et même famille[43].» + +[Note 42: Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la +femme. _La Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +[Note 43: Discours d'ouverture, même numéro.] + +Vainement un congressiste courageux s'exclama: «Nous sommes ici pour +nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du +socialisme.» Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir étrangler la discussion. +Par contre, une motion anarchiste fut repoussée avec perte. La formule: +«Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins,» souleva de +formidables protestations[44]. Au surplus, le «nationalisme» ne fut pas +mieux traité par ces dames. Un orateur s'étant risqué par inadvertance à +parler des «défenseurs de la patrie», souleva une telle émotion qu'il +dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en +déclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'«était pas du tout +nationaliste[45].» + +[Note 44: Compte rendu sténographique, même numéro.] + +[Note 45: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit élevée avec force, dans +son discours de clôture, contre «la haine et la lutte des classes», +affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la +solidarité entre les humains, il reste que des «paroles empreintes du +plus pur socialisme, des paroles révolutionnaires mêmes,» ont été +prononcées au Congrès de la Gauche féministe[46]. C'est Mme Marguerite +Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien +connu, a exercé sur cette assemblée de femmes ardentes une très grande +influence, que j'attribue à son talent d'abord, et aussi à son habileté +et à sa modération. De tous les articles du programme socialiste, il a +eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus osé, +le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour +cet acte de sagesse, lui savoir gré de son intervention. + +[Note 46: Même journal du 12 et du 14 septembre 1900.] + + +V + +Voilà donc le féminisme français coupé en trois tronçons qui auront +beaucoup de peine à se rejoindre et à se ressouder, bien que de nombreux +intérêts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui +n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai féminisme. +Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de +l'Extrême-Gauche pour des «révoltées», sans se dire que toute idée, +bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une +rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre +établi, et que, si nous la jugeons périlleuse, il importe moins de la +combattre pour sa nouveauté que de prouver directement sa malfaisance. +En revanche, les féministes chrétiennes ont été gratifiées ironiquement, +par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom: +les «hermines»; ce qui ferait croire que la réputation des premières est +plus immaculée que celle des secondes. Et cependant, le féminisme n'aura +prise sur les honnêtes gens qu'à la condition d'être patronné, défendu, +accrédité par les honnêtes femmes. + +On pourrait être tenté de regretter ces rivalités et ces divisions +intestines, si elles n'étaient à peu près inévitables. N'est-il pas +d'expérience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres +sont tentés de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne +tarde point à se persuader que ses voisins sont des ennemis, +conformément à la maxime: «Quiconque n'est pas avec nous, est contre +nous»; tandis que l'union, qui concentre et décuple les forces, va droit +au but à atteindre et au droit à conquérir. + +Il est fâcheux également que le féminisme ne puisse se suffire à +lui-même. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite +Durand, qui se défend, comme d'une lourde faute, d'avoir inféodé le +féminisme au parti socialiste. «Nous avons besoin, dit-elle, pour +l'obtention des réformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus +encore que du dévouement de quelques-uns[47].» C'est la vérité même; +d'autant mieux que bon nombre de revendications féministes ne mettent +nécessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela même nous +fait croire qu'elles aboutiront. Ce résultat pourrait être facilité par +la constitution d'un «Conseil national» (le principe en a été voté), +composé de neuf membres, à raison de trois déléguées pour chacun des +trois congrès, et qui représenterait vraiment, au dedans et au dehors, +les idées des femmes françaises[48]. + +[Note 47: _La Fronde_ du 14 septembre 1900.] + +[Note 48: Même journal du 12 septembre 1900.] + +On connaît maintenant les directions diverses du féminisme français, et +l'esprit qui anime ses différents groupes, et l'état-major qui les +prépare et les conduit à la bataille. La nature de ce livre ne +permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances +et des idées beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqué +à publier seulement les noms qui nous ont paru le plus étroitement liés +à l'histoire et au mouvement du féminisme contemporain,--sans nous +dissimuler d'ailleurs que, pour une de nommée, il en est dix qui seront +furieuses de ne point l'être. Ce n'est pas au «jardin secret» des dames +féministes que fleurit le plus abondamment la discrète et suave +modestie. + +Bornons-nous à rappeler qu'en France, pour le moment, le féminisme +militant et lettré gravite autour du journal «la Fronde», dont la +rédaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand +public,--où la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et +s'unissent contre l'ennemi commun. C'est là que se concertent les coups +terribles destinés à libérer la femme française des liens qui +l'oppriment. C'est là que l'on jure de ne point cesser le bon combat, +tant que le géant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux +despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la +poussière. + +Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnaître +que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces +manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour +effet, d'éveiller et d'entretenir une hostilité fâcheuse entre les deux +sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, dès que le +féminisme oublie les aptitudes et les qualités propres qui les rendent +étroitement solidaires, dès qu'il cherche le bien-être de la femme dans +un développement égoïste et solitaire, sans égard pour l'espèce qui ne +se perpétue que par l'amour et la coopération, dès qu'il sème la +suspicion et la discorde entre les deux moitiés de l'humanité,--alors +que leur bonheur dépend de la communauté des sentiments, des espérances +et des aspirations,--dès que le féminisme, en un mot, tend à désunir ce +que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hésiter à +le dénoncer comme une tentative chimérique et une mauvaise action. + +Au demeurant, tous les genres de féminisme, du plus atténué au plus +aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prérogatives actuelles +de l'homme. Le temps n'est plus où le féminisme pouvait paraître à des +écrivains d'esprit «une reprise dans un vieux bas bleu.» Plus moyen de +croire qu'il sévit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent +faire le jeune homme. Nous sommes en présence d'un courant d'opinion +sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, à fomenter +un état de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue +féministe, d'un «duel collectif» qui risque de mettre aux prises pour +longtemps les fils d'Adam et les filles d'Ève; et cette perspective +n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de +l'espèce. + +D'année en année, du reste, le plan et la marche du féminisme se +dessinent avec plus de précision et de fermeté. Et comme nous devons +suivre pas à pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler +comment les «femmes nouvelles» se plaisent à le formuler. «Si nous +voulons, disent-elles, exercer une action plus décisive sur les affaires +de l'État et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au +niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et +apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons +conséquemment notre émancipation _intellectuelle_ et _pédagogique_, +_économique_ et _sociale_. Instruisons-nous pour être libres; gagnons +notre vie pour être fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux +hommes avec succès les diplômes et les grades, les métiers industriels +et les professions libérales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance +et d'autorité, parler de notre émancipation _politique_ et _familiale_ +et conquérir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et +le gouvernement domestique.» + +C'est donc à l'instruction que le féminisme demande l'émancipation +_individuelle_ des femmes et sur le travail indépendant qu'il fonde leur +émancipation _sociale_, estimant avec raison que, ces améliorations +réalisées, elles seront en droit de jouer un rôle plus direct et plus +actif dans l'État et dans la famille. «Cherchez la vérité et la vérité +vous rendra libres,» tel est le conseil suprême que le féminisme +d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oublié peut-être +que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en +bonne place une peinture allégorique de Miss Cassatt, où la hardiesse +conquérante de la «Femme nouvelle» faisait opposition à la basse +humilité de la «Femme ancienne». La partie centrale, plus +particulièrement suggestive, représentait un essaim de jolies filles, +vêtues à la dernière mode, qui cueillaient à pleines mains les fruits de +la science dont leur première mère n'avait timidement goûté qu'un seul. +A droite, une jeune beauté, rivale de Loïe Fuller, dansait au son des +harpes et des violes un pas audacieux où l'envolement des jupes +multicolores resplendissait autour de son front comme une auréole. +Enfin, à gauche, un choeur de femmes, la chevelure dénouée, poursuivait +une Gloire ailée qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons +se bousculait une bande de canards affolés. Il n'y a pas de doute: c'est +à nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse. + +Réflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi +désobligeante est, croyons-nous, d'étudier et de juger la question +féministe sans passion, sans faiblesse, sans préjugés, c'est-à-dire en +hommes,--évitant avec le même soin l'ironie dédaigneuse et la fausse +sentimentalité, s'abstenant également de toute adhésion aveugle et de +toute récrimination méprisante, se tenant à mi-côte dans une attitude +d'équitable impartialité, admettant des revendications féminines ce +qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rémission ce +qu'elles contiennent d'excessif et de périlleux pour la femme et pour +l'humanité. + +Il ne s'agit donc point de prendre parti pour _ou_ contre le féminisme, +de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier +1897 au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, M. Brunetière +avait donné à sa conférence ce titre significatif: «Pour _et_ contre le +féminisme.» On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet, +comme nous, qu'il y a dans le mouvement féministe presque autant à +prendre qu'à laisser; sans compter qu'en adoptant cette règle de libre +examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de démontrer à +ces dames que, sans rien sacrifier de notre indépendance et de notre +dignité, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurés, ni même aussi +«canards» qu'on se l'imagine en Amérique. + + + + +LIVRE III + +ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME + + + + +CHAPITRE I + +Les ambitions féminines + + + SOMMAIRE. + + I.--LA FEMME NOUVELLE VEUT ÊTRE AUSSI INSTRUITE QUE + L'HOMME.--L'ÉGALITÉ DES INTELLIGENCES DOIT CONDUIRE A + L'ÉGALITÉ DES DROITS. + + II.--COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF.--CE QUE LES XIIe ET XVIIIe + SIÈCLES ONT PENSÉ DE LA FEMME.--LE PASSÉ LUI FUT + DUR.--RÉACTION DU PRÉSENT. + + III.--CE QUE SERA LA FEMME DE L'AVENIR.--NOS PRINCIPES + DIRECTEURS.--LA DIVISION DU TRAVAIL ET LA DIFFÉRENCIATION + DES SEXES.--L'ÉGALITÉ MORALE DANS LA DIVERSITÉ + FONCTIONNELLE.--SUBORDINATION DE L'INDIVIDU AU BIEN GÉNÉRAL + DE LA FAMILLE ET DE L'ESPÈCE. + + +I + +Je préviens celles qui seraient tentées de lire les pages suivantes, +qu'il n'entre point dans mes intentions de leur débiter des madrigaux, +persuadé que ces fadaises glissent sur le coeur de la «femme nouvelle» +sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre +grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles +ont des pensées profondes, des lectures graves, des conversations +austères; elles ferment l'oreille à nos compliments accoutumés. Ce n'est +point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--même avec +émotion; outre qu'elles n'en ont jamais douté, ce genre de supériorité +leur agrée beaucoup moins qu'à leurs grand'mères. Elles ambitionnent +d'être prises pour de fortes têtes et traitées, non comme de grands +enfants et d'aimables créatures (vous leur feriez horreur!), mais comme +de grands et vigoureux esprits. + +Pour plaire à une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire +le plus sérieusement du monde des déclarations comme celles-ci: «Madame, +vous êtes une étonnante psychologue.» Ou encore: «Je ne vous croyais pas +aussi doctement renseignée sur la physiologie.» Ou mieux: +«L'anthropologie n'a point de secrets pour vous.» Ou enfin, si vous +voulez être irrésistible: «Votre élégance, à laquelle, nous autres +hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misère auprès de +votre puissante dialectique; le charme et la grâce, qu'il serait vain de +vous disputer, ne sont eux-mêmes que vanité auprès de vos connaissances +juridiques et médicales; il n'est pas jusqu'à votre sensibilité, dont +vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de +son prix et de son mérite auprès de vos capacités mathématiques, de +votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit +scientifique.» Si, après ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous +pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'âme vraiment féministe. + +Quelque exagéré que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit +plus à certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'être bonnes, rieuses et +tendres, d'avoir de la fraîcheur ou même de la beauté: on les veut +instruites, savantes, académiques. Il leur faut un brevet,--tous les +brevets. Et à cette constatation, le féminisme exulte. + +Comment l'humanité enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle +la «femme selon la science», l'«Ève future»? Les champions de +l'émancipation féminine ont un plan très simple et une tactique très +adroite. Ils s'efforcent d'établir que, soit par ses qualités morales, +soit par ses facultés intellectuelles, la femme est l'égale de l'homme; +et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mêmes prérogatives +civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui répéter: +«Vous êtes charmante, la joie de nos réunions et le plaisir de nos yeux, +gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais légère et volage comme +lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et +changeant d'idée aussi aisément que vous changez de chapeau,»--la femme +nouvelle s'applique à prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la +raison. + +Et voyez la conséquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse +déjà par la grâce et par le coeur; elle nous égale presque par +l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la +porte naturellement à copier, à traduire, à interpréter, à reproduire ce +qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne à démontrer +qu'elle nous égale de même en capacité intellectuelle, et il ne restera +plus à l'homme qu'une supériorité qui n'est pas la plus enviable: la +force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts +et de s'en vanter? Si la généralité des femmes est moins robuste que +notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent +consciencieusement aux exercices physiques les plus propres à tremper, à +fortifier leur délicatesse. Lors même qu'il leur serait interdit (c'est +ma conviction) de nous ravir le privilège de la vigueur musculaire, +cette incapacité serait de peu de conséquence en un temps et en une +société où les supériorités psychiques l'emportent graduellement sur les +supériorités physiques. Aux anciens âges, la force brutale gouvernait le +monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait +guère lui disputer la prééminence du muscle. Mais à mesure que la +puissance matérielle voit décroître son prestige, et qu'inversement les +influences spirituelles conquièrent peu à peu la primauté sociale, il +suffit d'établir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se +haussant du coup à notre niveau, elle soit admise au partage de notre +traditionnelle royauté. + +Cela étant, rien de plus serré que l'argumentation féministe, rien de +plus habile que son programme. Une fois prouvé que les femmes possèdent +des qualités morales et intellectuelles qui balancent les nôtres, elles +deviennent recevables à se prévaloir d'une même utilité sociale que +nous; et dès l'instant que cette double équivalence est démontrée, elles +sont fondées, en justice et en raison, à revendiquer toutes nos +prérogatives civiles et politiques. L'égalité des sexes conduit +logiquement à l'égalité des droits. Est-ce clair? + +Si donc nous ne parvenons pas à démontrer notre supériorité +intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supériorité sociale? Sur +la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant +rien que la force. Voilà pourquoi le féminisme se flatte d'unifier et +d'égaliser les têtes masculines et féminines en les coiffant d'un même +bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture +intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications +féminines et la condition de toutes les autres, l'égalité scolaire +devant conduire à l'égalité juridique, à l'égalité économique, à +l'égalité politique. Cela est une nouveauté. + + +II + +Sans remonter très loin dans le passé, on nous concédera qu'après le +christianisme naturellement, c'est à la chevalerie, aux cours d'amour et +aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le +coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence +où la société eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les +folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on +vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours +l'épouse qui en bénéficia. La galanterie est proche voisine de la +corruption. Toute société reçoit de la femme la grâce qui affine et la +coquetterie qui déprave. C'est pourquoi une culture trop policée ne va +point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour +appelait sa dame: «Mon seigneur!» ce compliment attendri ne s'adressait +qu'aux charmes extérieurs et à la beauté physique. En ce temps-là, les +capacités cérébrales et la puissance intellectuelle de la femme étaient +de peu de considération. + +Plus tard, notre grave XVIIe siècle se refroidit envers la femme; +l'infériorité du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a +tenté une démonstration véritablement mortifiante pour la plus belle +moitié de nous-mêmes: «Dieu tire la femme de l'homme même et la forme +d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Les +femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur +délicatesse, songer, après tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire +où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.» Si +théologique qu'il soit, l'argument prête à rire. Plus simplement, notre +vieux jurisconsulte Pothier écrivait dans le même esprit: «Il +n'appartient pas à la femme, qui est une inférieure, d'avoir inspection +sur la conduite de son mari, qui est son supérieur.» Être de mince +importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel était le +jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes +d'église et les hommes de robe du grand siècle. + +Leurs héritiers du XVIIIe regardent encore l'infériorité féminine comme +un principe tutélaire, comme une loi naturelle et nécessaire. Ils +n'accordent guère aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit +souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le +pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a «d'autre terme que celui +de la raison,» tandis que l'ascendant des femmes «finit avec leurs +agréments.» Le sensible Rousseau affirmait, non moins catégoriquement, +la prééminence virile. «La femme est faite spécialement pour plaire aux +hommes; si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité +moins directe; son mérite est dans sa puissance: il plaît par cela seul +qu'il est fort.» Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils, +tandis que la grâce et la faiblesse sont le propre de la femme. + +On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe siècle, les sciences +devinrent à la mode. C'est le moment où les femmes élégantes raffolent +d'anatomie, d'astronomie, d'expériences, de machines; et les esprits les +plus sérieux s'efforcent de rendre, à leur intention, la physique +aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austère et +ombrageuse de Mme de Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences +une pudeur presque aussi tendre que sur les vices[49].» Nul enseignement +ne leur répugne. Les études les plus viriles exercent sur elles une +véritable fascination. Elles délaissent les romans et entassent les +traités scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnières. Une +femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire +d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise +parmi des équerres, des mappemondes et des télescopes. + +[Note 49: A. REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_; menus propos, p. +332.] + +Mais cet engouement fut passager. La tourmente révolutionnaire passée, +on revint à des idées plus positives. Napoléon admettait seulement qu'on +enseignât dans les écoles de la Légion d'honneur un peu de botanique et +d'histoire naturelle, «et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des +inconvénients.» Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'«il faut +se borner à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et +une stupide superstition.» Ce programme n'est que la paraphrase des +idées que Molière a développées dans les «Femmes savantes»: + + Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, + Qu'une femme étudie et sache tant de choses. + +Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes +citations. Disons tout de suite, afin de les réconforter, qu'il +resterait à prouver que, même pour nous plaire, l'instruction leur est +toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une +ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et +de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagération contraire et +affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'égalité +complète des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thèse +excessive relève moins de l'observation que de la galanterie. Dans la +question du rôle intellectuel et social des femmes, il est sage d'éviter +les opinions extrêmes, en se gardant avec le même soin de l'amoindrir et +de l'exalter. Point de préventions injustes, point d'adulation aveugle. +Quels seront donc, en cette matière, nos principes directeurs? C'est ce +qu'il faut dire sans la moindre réticence. + + +III + +La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus +la séparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie +devient morale, féconde et douce. Dans les sociétés sauvages, la +division du travail existe à peine entre l'homme et la femme. Tous deux +sont voués aux mêmes besognes, assujettis aux mêmes peines, condamnés au +même sort. Ce sont deux bêtes de somme attelées aux mêmes tâches, que la +misère déprime et que la promiscuité déprave. Vienne le mariage qui +érige la femme en reine du foyer et réserve à l'homme le soin et le +souci des affaires extérieures: l'ordre apparaît, la civilisation +commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de +l'organisme social, est fondée. + +Là-même où, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait +et la spécialisation des sexes moins avancée, dans les campagnes où le +travail de la terre oblige souvent les deux époux aux mêmes efforts et +aux mêmes fatigues, dans les milieux riches où les habitudes d'élégance +et de désoeuvrement plient les couples à la même vie oisive et molle, il +est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule. +Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux +de son homme, soit que le mondain s'effémine en prenant les manières de +ses «chères belles», le résultat est pareil: les différences s'atténuent +au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes, +et du même coup le niveau de la dignité sociale est en baisse. + +D'où cette conséquence que, si la femme s'appliquait trop généralement à +copier, à doubler l'homme en tous les ordres d'activité, le progrès +risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une «régression» +dommageable à la famille et à la société. Et nous voulons croire que les +féministes avancées, qui se piquent d'être des esprits libres, des +esprits scientifiques, des réalistes, des positivistes épris +d'observation rigoureuse, seront sensibles à une conclusion appuyée de +l'autorité d'Auguste Comte, de Darwin et de Littré, dont la mémoire leur +est particulièrement chère et vénérable. + +D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail +nous offre cet autre avantage que, partout où les occupations sont très +spécialisées, la coopération est plus nécessaire et la solidarité mieux +sentie, deux choses que les féministes ont à coeur. S'appliquant à une +seule tâche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout +ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De là une +sorte d'unité organique, fortement nouée par la réciprocité des échanges +et la mutualité des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs +et les volontés aussi étroitement que les besoins et les vies, porte au +plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'épuise donc +point à faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire +la sienne. A chacun sa tâche, et tous les rôles seront mieux remplis. +Loin d'opposer les sexes l'un à l'autre, «le meilleur féminisme, pour +employer un mot très juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui sépare le +moins les intérêts de l'homme des intérêts de la femme.» + +Or, leur différence de fonction procède de leurs différences de nature. +Même en accordant que ces dissemblances originelles aient été accentuées +artificiellement par l'éducation, par la tradition, par la compression +séculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la +structure anatomique et l'organisme physiologique établissent entre les +deux facteurs de l'espèce des diversités irréductibles. Si même la +condition de la femme dans le passé a marqué d'un pli certain ses +dispositions mentales, cette condition elle-même n'est pas un fait sans +cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination +naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqué le sexe, c'est la +raison biologique qui a été le principe du fait social. + +Tous les anthropologistes s'accordent à reconnaître que la femme est +moins fortement organisée, moins solidement construite, et partant moins +robuste, moins résistante que l'homme. Et les différences d'armature et +de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus, +dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude +a, depuis des siècles, assujetti la femme à un genre de vie plus +sédentaire et plus enfermé que le nôtre, on peut induire, à la rigueur, +que le moindre développement de la taille, le moindre volume du corps, +la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse +et la moindre chaleur du sang, tout, même la moindre activité cérébrale, +soit, dans une certaine mesure, le résultat de la pression artificielle +des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel +que l'organisme féminin ait perdu quelque chose de ses forces +primitives. C'est une loi générale de la biologie que l'inertie diminue +et appauvrit l'énergie fonctionnelle du corps. + +Mais ces déformations n'empêchent point que la femme soit la femme, +c'est-à-dire un être naturellement prédestiné à la maternité, un être +spécialement façonné pour la gestation et l'allaitement, un être obligé +de payer à l'espèce, dont la conservation dépend d'elle, un tribut de +misères et de souffrances qui lui sont propres, un être assujetti à des +époques d'accablement physique et d'inquiétude morale, à des crises de +l'âme et des sens, à des causes d'excitation, de faiblesse et de +fragilité, d'où lui vient tout ce qui la rend inférieure et supérieure à +l'homme, tout ce qui nécessite le respect et la protection de l'homme. + +Car, c'est précisément par les fonctions augustes et les risques +terribles de la maternité que la femme se hausse au niveau de l'homme. +Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perpétuation de la +famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas +d'inégalité entre les sexes, l'homme étant complémentaire de la femme +autant que la femme est complémentaire de l'homme. Rien n'empêche +qu'elle soit notre égale, sans être notre pareille. Différence ne +signifie pas infériorité. Pour égaler l'homme, la femme n'a pas besoin +de l'imiter. «Cette identification contre nature serait, comme dit M. +Marion, le contre-pied du progrès séculaire[50].» + +[Note 50: _Psychologie de la femme_, p. 3.] + +Suivez le cours des âges: plus la femme devient différente de nous en +action et en fait, plus elle devient notre égale en dignité et en droit. +Socialement parlant, il est désirable que le sexe de la femme s'étende à +son âme, à son esprit, à ses oeuvres, à sa vie tout entière. En cela, +elle sera plus utile à l'humanité, et plus heureuse et plus vénérée, +qu'en se fatiguant à faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de +la littérature, de la jurisprudence ou de la médecine. La belle affaire +de lutter de verbosité avec un avocat ou de doser des pilules comme un +pharmacien! N'est-ce donc rien d'être la gardienne du foyer et la +providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et, +pour rappeler le mot éloquent d'Edgard Quinet, de «porter dans son +giron, non seulement les enfants, mais les peuples?» + +L'égalité des sexes ou, si l'on préfère, l'équivalence sociale de +l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des +fonctions, et encore moins l'identité des aptitudes, ce qui serait +contraire à l'ordre éternel des choses. A poursuivre cette péréquation +factice, la femme se heurterait à l'impossible. Nulle puissance humaine +ne fera que, pris dans sa généralité, le sexe féminin l'emporte sur le +nôtre en force musculaire, de même que nulle puissance humaine ne nous +donnera cette tendresse d'âme et cette grâce du corps qui sont le +privilège charmant des femmes. Nulle réforme légale ne les rendra +capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes +les entreprises hardies, de toutes les créations robustes, de toutes ces +«grandeurs de chair», comme dit Pascal, où la vigueur musculaire est +essentielle, parce que «nulle loi écrite (c'est M. Jules Lemaître qui +parle) ne les empêchera d'être physiquement plus faibles que nous, d'une +sensibilité plus délicate et plus capricieuse,» parce que «nulle loi ne +les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de même que +nulle loi ne rendra les hommes plus propres à filer la laine et à +nourrir et élever les petits enfants[51].» Bref, nul article de loi ne +changera le corps et l'âme des femmes. Et c'est heureux; car, cette +déformation accomplie, l'humanité périrait. + +[Note 51: _Opinions à répandre_, p. 159.] + +Mais la diversité des fonctions ne s'oppose point à l'égalité des +droits. Elle signifie seulement que l'égalité légale, l'égalité +juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination +du sexe féminin, «ces droits théoriques seront souvent, pour les femmes, +comme s'ils n'étaient pas.» Cette pensée de l'écrivain si français que +nous citions tout à l'heure, doit être recommandée instamment à la +méditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrières, +tous nos métiers, toutes nos fonctions: celles qui, perçant la cohue des +hommes, parviendront à en forcer les portes, ne seront ni les plus +heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la +reconnaissance iront aux épouses et aux mères restées fidèles aux +devoirs essentiels de leur ministère féminin. Ayant choisi la meilleure +part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la +société humaine. + +Ce qui ne veut pas dire que la question de l'égalité des droits entre +l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les +deux sexes sont égaux en raison, en justice et en vérité, c'est admettre +que, sous la diversité de leur nature et la dissemblance de leurs +fonctions, il y a entre eux unité foncière, identité morale; que l'homme +et la femme, se complétant l'un l'autre, sont, dans la plus haute +signification du mot, deux «personnes» qui se valent, deux coopérateurs +inséparables qui constituent ensemble l'humanité, deux êtres qui, +revêtus de la même dignité, soumis à la même responsabilité, ont même +droit au respect, à la lumière, à la vie. + +Et cette affirmation de principes est d'une portée incalculable. De là +découleront, en effet, beaucoup de réformes, ou mieux, beaucoup de +«réparations» que l'équité réclame, alors même que, dans la pratique, +elles ne se résoudraient point nécessairement, pour la généralité des +femmes, en avantages immédiats et en profits certains. Mais, au moins, +la «personne» de la femme sera élevée par la loi au même niveau que la +«personne» de l'homme; et cette sorte de déclaration de ses droits +complétera et achèvera la déclaration des nôtres. + +Seulement, les droits de l'individualité ont des limites. Ceux de la +femme, par conséquent, doivent être expressément subordonnés aux +intérêts supérieurs de l'espèce, de la famille, de la société. Et cette +subordination des parties à l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser +ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter +séparément, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de +satisfactions égoïstes qui mettraient en péril l'avenir de la race. A +chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le +dos au progrès et au bonheur. C'est la destinée du couple humain de +collaborer, dans l'union la plus étroite, au bien général de la +communauté. + +Dès lors, l'oeuvre de réparation poursuivie par le féminisme ne devra +jamais se départir de la règle suivante: _Il faut que la femme puisse +être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement._ Rien de plus, +rien de moins. Il faut que la femme soit à même de réaliser en sa vie +l'idéal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la +sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de +réactions qui découronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature, +mais obéissons à la justice. Égale personnalité, égale dignité, égale +considération, égale culture morale, égal développement intellectuel +s'il est possible, dans une coordination réciproque, dans la coopération +voulue et recherchée, dans la solidarité acceptée et chérie, pour tout +ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de +l'humanité, tel est notre idéal. Ainsi rapprochée de l'homme en droit et +en raison, la femme, restée femme par la tendresse et la grâce, sera +plus digne de son respect sans être moins digne de son amour. + + + + +CHAPITRE II + +A propos de la capacité cérébrale de la femme + + SOMMAIRE + + I.--LES VARIATIONS DE L'ANTHROPOLOGIE.--LE CERVEAU DE LA + FEMME VAUT-IL CELUI DE L'HOMME?--CRANIOMÉTRIE AMUSANTE. + + II.--LES SAVANTS SE RÉSERVENT.--UNE FORTE TÊTE NE SE + CONNAÎT BIEN QU'A SES OEUVRES. + + +Pour connaître la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens +nous sont offerts: 1º rechercher la capacité cérébrale des têtes +féminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences +biologiques; 2º envisager la production intellectuelle des deux +sexes,--ce qui nécessite une étude d'histoire littéraire; 3º fixer les +aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie +comparée. Nous utiliserons successivement ces trois procédés +d'investigation. + +Et d'abord, quelle est la capacité cérébrale de la femme? et, ce point +étudié, de quel développement et de quelle culture est-elle susceptible? +A cette question, le féminisme fait une réponse très simple et très +catégorique: l'intelligence de la femme égale celle de l'homme et, +conséquemment, l'instruction des deux sexes doit être la même. C'est ce +qu'il faut apprécier avec indépendance et impartialité. + + +I + +Au dire des anthropologistes, le problème de rivalité intellectuelle qui +s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre cérébral, et la seule +crâniologie aurait compétence pour en fournir exactement la solution. +Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le +crâniomètre soient des instruments un peu grossiers pour peser +l'impondérable et appréhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est +clair, en tout cas, que l'intellectualité humaine dépend de l'organisme +cérébral. C'est une question de tête. Les spécialistes se sont donc +emparés du cerveau de la femme; ils l'ont tourné et retourné dans tous +les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latéraux, le volume, +le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions, +la proportionnalité de leur masse à la moelle épinière et à la colonne +vertébrale; et à l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser. +Si la femme n'est pas en agréable posture devant la science, celle-ci ne +fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme. + +Non pas que les observations acquises manquent d'intérêt. C'est ainsi +qu'on a constaté que, pour la capacité crânienne, les Chinoises +l'emportent sur les Parisiennes. Il paraîtrait même que, sous ce +rapport, nos élégantes seraient à peine supérieures aux gorilles. Voilà +qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le +Parisien mâle n'a qu'une faible prééminence sur l'homme jaune. Un des +plus petits crânes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais passé +pour un imbécile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient +qu'un poids inférieur à la moyenne: étaient-ce donc des pauvres +d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine: +soutiendrez-vous que cette grosse bête a du génie? Non; la grosseur du +cerveau n'est pas, à elle seule, un signe de supériorité intellectuelle. +L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'éléphant sont +intelligents à leur manière. + +En effet, les plus récentes recherches semblent établir que la pesanteur +et le volume du crâne importent moins en eux-mêmes que leur +proportionnalité au poids et au volume du corps. Certains vont même +jusqu'à insinuer que cette relativité pourrait bien être plus forte chez +les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le féminisme! +Enfoncée la supériorité cérébrale du mâle! + +En présence de ces découvertes palpitantes, il faut avouer que, pour +caractériser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pères usaient de +procédés véritablement enfantins: ils avaient l'ingénuité de la juger à +ses oeuvres, comme on juge un arbre à ses fruits. C'est ainsi qu'en +lisant de beaux vers, en écoutant de beaux discours, en applaudissant de +belles pièces, ils ont estimé, le plus simplement du monde, que +Lamartine et Hugo étaient de grands poètes, Lacordaire et Berryer de +grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans étudier la +structure, sans pénétrer l'essence de leur organisme mental. C'était +puéril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant +malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre à les reviser +souverainement: «Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de +demi-dieux, et je vous dirai, en vérité, ce qu'elles sont et ce qu'elles +valent.» + +Comment ne pas s'amuser un peu de certains pédants, qui émettent la +prétention de juger du talent d'un maître-ouvrier moins par l'oeuvre +qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donné, +après la mort d'un personnage, de palper son crâne vide, ils entrent en +joie, ils le tâtent, ils le pèsent, ils le jaugent, et leur mine +s'épanouit. Ils jouent supérieurement la scène d'Hamlet et des +fossoyeurs. Leur dogmatisme devient écrasant. «Prenez-moi donc cette +pauvre tête: quelle légèreté!» Gardez-vous d'objecter même timidement +que le défunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on +vous répondra que c'est trop de bonté, et qu'il est impossible d'être un +grand homme avec une si médiocre cervelle? Ces savants sont terribles. + +On ne peut s'empêcher pourtant d'observer que les moyens +d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le +malheur d'être précaires et rétrospectifs, puisque ce genre +d'expérimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que +l'homme ne se prête à ces manipulations posthumes que le plus tard +possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur désir +d'établir qu'elles ne sont pas plus écervelées que les hommes, je doute +qu'elles se laissent ouvrir le crâne, de leur vivant, afin de hâter et +de faciliter cette importante démonstration. + +Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficulté et de travailler sur +le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de +quelques gens très distingués de nous palper la tête et, la mesurant en +hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton +catégorique, moitié sirop, moitié vinaigre, que nous avons tout ce qu'il +faut pour faire preuve de génie ou d'imbécillité. Sont-ils sérieux ou +badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procédé se perfectionne +et se généralise, nous ne manquerons point d'entendre bientôt, dans les +salons littéraires, un monsieur qui se réclame de la science, solliciter +gravement la maîtresse de maison de lui prêter sa tête pour un instant. +Et, après une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand +homme fixera, séance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et +le faible de l'organisation cérébrale de la patiente, proclamant, avec +un sourire de circonstance, qu'elle est sérieuse ou volage, capricieuse +ou raisonnée, passionnée ou réfléchie, ou plus simplement, s'il a encore +de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement +aimable et jolie. + +Les procédés actuels semblent donc impuissants à nous révéler exactement +le degré d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la +trépanation; mais outre que cette opération est de nature à provoquer +d'excusables résistances, il faudrait avoir travaillé, fureté, tracassé +dans bien des crânes pour émettre un diagnostic infaillible. Mais la +science nous réserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la +lumière perçante des rayons X n'éclaircisse un jour tous nos mystères +cérébraux? Le temps n'est pas éloigné peut-être où, pour se connaître +soi-même, il suffira de remettre sa tête entre les mains d'un +spécialiste. + + +II + +Redevenons sérieux. Bien rares sont les tentatives et les expériences, +si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et +réaliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement +l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une +école qui débute et tâtonne, traite les femmes de haut en bas et leur +dise impérieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers +Joséphine: «Où prendrez-vous l'intelligence nécessaire pour comprendre +ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pèse moins que le +nôtre.» Au surplus, l'anthropologie s'est déjà rectifiée. Le poids du +cerveau, nous dit-on, ne fait rien à l'affaire, et son volume, pas +davantage. Plus les détails des lobes sont menus et compliqués, plus les +impressions doivent être vives et rapides; plus le tissu est fin et +subtil, plus l'individualité doit être supérieure. Si donc nous primons +la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans +une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son être, +d'ailleurs,--par la délicatesse de sa texture intime. Ses +circonvolutions cérébrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles +que les nôtres; et cette constatation remplit le coeur des féministes +fervents d'une suave béatitude. + +Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que «la +supériorité quantitative et relative n'entraîne une supériorité +intellectuelle qu'à masse égale du corps.» Il lui semble que «les +qualités intellectuelles liées au volume du cerveau sont ce que l'on +nomme ordinairement l'étendue et la profondeur de l'intelligence» et +que, si l'on s'en tient au développement cérébral quantitatif et relatif +de l'homme et de la femme, «tout concourt à prouver l'égalité des +sexes;» de sorte que le «préjugé de sexe» aurait fait voir et accepter +aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement +biologique, «le contraire de la réalité.» + +En l'état présent des recherches d'anatomie comparée sur les caractères +du crâne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagné le +terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline à la proclamer +l'égale de l'homme. Mais n'exagérons rien; en réalité, depuis quelques +années, la science s'est beaucoup occupée de la femme, sans aboutir à +une conclusion définitive, ni même à des réponses concordantes. La femme +est-elle, cérébralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns +disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M. +Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir à toute décision tranchante. +Les plus modestes se recueillent et confessent même qu'ils ne savent +rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on traînera la femme +longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystères de la +capacité cérébrale n'étant pas près d'être éclaircis. Somme toute, et +sans afficher un scepticisme trop désobligeant, nous devons constater +qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment exploré, les +spécialistes les plus appliqués se disputent encore dans les +ténèbres[52]. + +[Note 52: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 28 novembre +1896, pp. 829 et 830.] + +On a dit et répété que «l'intelligence n'a pas de sexe.» Je veux le +croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: «Il +y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tête, et des femmes +qui sont hommes par la tête et le coeur.» En tout cas, il nous semble +qu'étant donné l'état peu avancé des sciences biologiques, on abuse +étrangement, pour ou contre la femme, des constatations évasives ou +contradictoires de l'anthropologie comparée. Scientifiquement, la +question de l'équivalence cérébrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle +jamais close? + +Lors même que tous les savants du monde nous attesteraient que +l'intelligence des femmes est adéquate à celle des hommes, ce brevet ne +dispenserait point le sexe faible de le démontrer lui-même au sexe fort. +Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas +beaucoup plus avancés que nos pères. La capacité des vivants ne se juge +qu'à ses résultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possède, +autant que mon voisin, de brillantes qualités et de merveilleuses +aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le +prouve par ses actes. Que si donc l'égalité intellectuelle des sexes +pouvait être cérébralement établie, cette démonstration serait de peu de +valeur, tant que les femmes n'auront point confirmé cette présomption +par des manifestations décisives de science, d'art ou de littérature. +Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des +biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le +montrer. Les expériences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais +de vous-mêmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos +chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouvé que vous en êtes capables. + + + + +CHAPITRE III + +S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité +intellectuelle + + SOMMAIRE + + I.--L'INTELLIGENCE MOYENNE DES DEUX SEXES S'ÉGALISE ET SE + VAUT.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE ACCROÎTRE LES APTITUDES ET + LES CAPACITÉS DE LA FEMME?--EST-IL EXACT DE DIRE QUE LES + ÂMES N'ONT POINT DE SEXE? + + II.--DE LA PRIMAUTÉ HISTORIQUE DE L'HOMME.--LE GÉNIE EST + MASCULIN.--L'ESPRIT CRÉATEUR MANQUE AUX FEMMES.--OU SONT + LEURS CHEFS-D'OEUVRE? + + III.--LE GÉNIE ET LA BEAUTÉ.--A CHACUN LE SIEN.--LES DEUX + MOITIÉS DE L'HUMANITÉ. + + +I + +Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen +d'établir positivement que leur cerveau n'est point inférieur au +nôtre,--c'est, à savoir, d'en tirer des créations et des oeuvres qui +balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour +le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur +constitution cérébrale n'oppose aucun obstacle à cette manifestation +nécessaire et désirable, en concédant même qu'elles soient aussi bien +douées que les hommes, il reste ce fait d'ordre général que le sexe +masculin est en possession d'une supériorité de production +intellectuelle si effective et si constante, que le sexe féminin a été +impuissant jusqu'à ce jour à la lui ravir ou seulement à la lui +disputer. Et voilà bien, j'imagine, une forte présomption en faveur de +la prééminence de l'intellectualité virile. + +Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des +femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que +puisse paraître cet aveu, je ne fais aucune difficulté de reconnaître +que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes +s'équilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que +le bourgeois, et la boulangère autant que le boulanger, et la marchande +autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me +demande même si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a +point plus de femmes que d'hommes à savoir lire, écrire et compter. +Qu'une tête féminine ne soit point exactement faite comme une tête +masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches +biologiques, l'observation psychologique ne permet d'établir, avec +certitude, une inégalité appréciable de niveau entre l'intelligence +moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe féminin. Si, +dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de côté les faibles +d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un +raisonnement plus réfléchi, d'une volonté plus hardie et plus ouverte +aux prévisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus +rapide des nécessités présentes, une conception très sûre des réalités +de l'existence, plus de soin et plus de goût pour le détail, à preuve +qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerçantes. + +Restent les hautes manifestations de la pensée dans le domaine des arts, +des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'égalent +par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'égalent par en haut. En +plaçant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point +remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spéculations +méthodiques, aux recherches idéales, aux créations élevées: ce qui nous +induit à douter de l'égalité mentale des sexes. + +A quoi les féministes ne se font point faute de répondre que, pour le +moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que +le développement intellectuel du sexe féminin retarde un peu sur celui +du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'étant arrogé la +direction des sociétés, les ont tournées à leur avantage et exploitées à +leur profit. Jusqu'au temps présent, la civilisation a été ainsi faite +par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu croître intellectuellement +qu'avec une extrême lenteur. L'infériorité actuelle de la femme n'est +donc qu'accidentelle et passagère. Elle doit disparaître nécessairement +avec la prépondérance excessive de son rival et l'influence déprimante +du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute +culture, et vous verrez s'épanouir leur esprit comme ces fleurs +languissantes, longtemps sevrées de grand air, auxquelles on rend avec +largesse le soleil et la rosée. Et M. Jean Izoulet, un professeur de +philosophie sociale au Collège de France, qui honore d'un même culte la +phrase sonore et l'idée pure, nous prédit sur le mode lyrique que «cette +flore psychique, flore d'ombre pendant tant de siècles, ne demande qu'à +se lever et à s'épanouir.» Réjouissons-nous donc, gens de peu de foi, +car «c'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de +toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable jardin +secret[53].» + +[Note 53: Lettre de M. Jean Izoulet publiée dans la _Faillite du +Mariage_ de M. Joseph RENAUD, p. 31.] + +Cette explication n'est qu'ingénieuse. Il n'est pas donné à la femme de +sortir de son être, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre +le nôtre. Née femme, elle ne pourra jamais dépouiller entièrement la +femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du +même coup, son activité est condamnée par la nature elle-même à ne point +ressembler complètement à la nôtre. Dès lors, nous autorisant +logiquement de son passé et de son présent pour augurer de son avenir, +nous sommes recevables à prétendre que la femme future ne sera jamais, +en esprit et en oeuvre, l'égale absolue de son compagnon. + +Fût-il même prouvé que le sexe féminin est aussi capable que le nôtre en +toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est +pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux +est voué à des fonctions physiologiques absolument incommunicables et +muni conséquemment d'aptitudes forcément personnelles. De par la nature, +l'homme a un rôle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient +les atténuations possibles de leurs différences organiques et de leurs +disparités mentales, on ne saurait concevoir, fût-ce dans l'infinie +profondeur des siècles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une +parfaite égalisation des sexes. A supposer même que l'homme et la femme +en arrivent un jour à ne plus former qu'un seul être, identique d'esprit +et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en +ce temps-là l'humanité cessera d'exister. + +Que si l'on quitte le domaine de l'hypothèse pour rentrer dans la vie +réelle, il demeure vrai que le père et la mère, n'ayant point même +fonction, ne sauraient avoir même constitution physique et mentale. Ce +que l'homme dépense pour la transmission de la vie est peu de chose +auprès de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation +et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du +nouveau-né. Alors que la conception est pour le père l'oeuvre d'un +moment, la transfusion de la vie exige de la mère une dépense prolongée +d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur +d'elle-même. Et ce passif énorme de la maternité, en expliquant les +différences de conformation physiologique des sexes, établit +péremptoirement, entre l'homme et la femme, des diversités naturelles de +fonction et d'aptitude qui doivent réagir sur le cerveau et retentir +jusqu'au plus profond de l'âme. + +On nous rappelle, en faveur de l'égalité intellectuelle de l'homme et de +la femme, que «les âmes n'ont point de sexe.» Cela est vrai, en ce sens +que l'homme et la femme sont deux personnes morales égales en dignité. +Mais leur intelligence est-elle de même nature? Sommes-nous donc des +purs esprits? Et si nos âmes sont forcées d'habiter un corps, si notre +esprit est nécessairement enclos en une chair souffrante et périssable, +s'il est emprisonné, pendant cette brève minute que nous appelons +orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matière diversement +aménagé, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation +ni dépendance avec le contenant. + +Il est donc naturel que l'intelligence s'épanouisse différemment dans un +organisme qui n'est point le même chez l'homme et chez la femme. En +d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et +indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette +première différence biologique a des répercussions et des prolongements +nécessaires dans la psychologie des deux moitiés de l'humanité. Il +serait étrange que deux êtres qui sentent diversement, s'exprimassent +pareillement. N'ayant point même organisme, même constitution, comment +pourraient-ils avoir mêmes sensations, mêmes impressions, s'élever au +même ton, rendre le même son? Que les mille et mille influences +combinées de l'éducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou +adoucir les disparités mentales du couple humain: je l'accorde; mais +pour les oblitérer, pour les niveler, pour les fondre tout à fait, il +faudrait, en langage chrétien, refaire la création, ou, suivant le +vocabulaire positiviste, «recommencer l'évolution sur des bases +nouvelles,»--ce qui est impossible. + + +II + +En recherchant comment le progrès humain s'est développé dans le passé, +nous trouvons, en faveur de la prééminence intellectuelle de l'homme, +une nouvelle considération qu'il nous paraît difficile de méconnaître ou +d'affaiblir. En réalité, la civilisation humaine a été très généralement +l'oeuvre des mâles. Et si le gouvernement à peu près exclusif des +sociétés n'a jamais cessé d'être dirigé par des hommes, n'est-ce point +que cette domination atteste une réelle suprématie de lumière et de +raison? + +J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primauté +non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que +les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient +été redevables de leur puissance sociale à la seule vigueur de leurs +muscles, à la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter à cet +avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun, +ils n'auraient point gardé si régulièrement le sceptre du pouvoir. + +Sans contester qu'il ait fallu à nos premiers ancêtres des membres +robustes pour lutter contre les animaux féroces qui pullulaient dans les +forêts préhistoriques, a-t-on réfléchi aux miracles de pensée et de +réflexion qu'ils ont dû accomplir pour inventer les premières armes et +les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance +des anciens a érigé en demi-dieux ces lointains génies qui découvrirent +le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bêche, la charrue. Non; l'esprit +n'est point absent de la première domination de l'homme. Dès les âges +primitifs, le gouvernement des sociétés a été dévolu à la raison la plus +active, à la volonté la plus ferme et la plus éclairée, bref, à +l'intelligence et à la force, c'est-à-dire à l'homme. Et cette +constatation historique nous autoriserait déjà, il faut en convenir, à +revendiquer le premier prix de capacité. + +Mais il est une seconde observation, accessible à tout esprit cultivé, +qui milite non moins victorieusement en faveur de la primauté masculine. +Qu'on fasse le dénombrement des hommes et des femmes de talent, dans +tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les +femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons +profonds et serrés des savants et des poètes, des politiques et des +historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des +philosophes. Nos grands esprits sont légion. Les vôtres, Mesdames, +tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes +têtes, de beaux talents, des écrivains distingués, des intelligences +rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, à différentes époques de +l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu +cependant ont brillé d'un éclat supérieur! La génialité, en tout cas, +semble un phénomène masculin. + +Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infériorité numérique sur +l'insuffisance de votre éducation, sur nos moeurs réfractaires à votre +émancipation, sur les résistances d'un milieu hostile, qui auraient +arrêté ou retardé votre développement cérébral: ces influences +ambiantes, quelque effet certain et décisif qu'elles aient sur les +intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point +sur les têtes tout à fait éminentes. Nous avons dit que la priorité +intellectuelle des sexes ne se peut reconnaître et mesurer par en bas, +c'est-à-dire par le vulgaire, par le commun où hommes et femmes se +valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les +cimes, par les têtes les plus sublimes, par les supériorités éclatantes +et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du côté masculin. + +Si rare qu'on le suppose, le génie s'est toujours incarné dans un homme; +il ne semble guère départi aux femmes. Et de ce chef, les antiféministes +sont fondés à affirmer la prévalence et la prépotence de notre sexe. Car +le génie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des +obstacles, des antagonismes, des hostilités qui se dressent sur son +chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquiète si peu de son +milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps à venir. D'où +vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontané, jaillissant, +original, indépendant. «Il est, comme dit M. Fouillée, révolutionnaire +et conquérant; il n'a souci ni des résistances possibles, ni des +opinions reçues, ni des traditions séculaires[54].» Il éclate, il +innove, il invente, il crée. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin. +L'intelligence créatrice, voilà le génie. + +[Note 54: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15 +septembre 1893, p. 419.] + +Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux +femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le +vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit +jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la +vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter, +d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si +puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même, +hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la +coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du +génie? + +Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes +féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées +(l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A +l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de +l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que +lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes +d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa +République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes +les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles +les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est +inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre +les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.» + +En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où +sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne +manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que +l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront +une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient +l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau +féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de +Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les +femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «_Jérusalem +délivrée_», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni +le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la +«Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant, +ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer +des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope, +l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni +la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le +plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la +machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille? + +Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque +chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme +ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui +n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a +fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans +les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la +science, est sorti d'un cerveau masculin. + +Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les +femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la +lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc +aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et +modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme +répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et +patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité +puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes, +conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et, +parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la +musique[55].» + +[Note 55: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15 +septembre 1893, p. 419.] + +Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la +civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver +au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes +la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de +l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué +que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du +progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence +supérieure de l'espèce est masculine. + + +III + +A quoi bon insister? Les femmes les plus distinguées en conviennent. Si +Mme de Staël s'est montrée trop sévère pour elle-même et pour son sexe +en affirmant que «les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperçus +ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir du génie,» Mme d'Agoult nous +a donné la note juste, la note vraie, en écrivant ceci: «L'humanité ne +doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention +utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne +paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels +elles sont bien douées, elles n'ont produit aucune oeuvre de maître. +Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit féminin n'a point +atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à +mi-côte[56].» De l'avis même de celles qui ont le plus honoré leur sexe, +l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus +inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont +du génie, beaucoup plus de femmes ont de la beauté; et cela seul +rétablit l'équilibre entre les sexes. + +[Note 56: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 840.] + +La grâce! voilà le don souverain des femmes. C'est par là qu'elles +règnent véritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que +nul n'y résiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur +faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme fût +un bel animal: ce qui ne l'a pas empêché d'avoir du goût jusqu'à sa mort +pour ce «disgracieux bipède». Mais il est plus facile de médire des +femmes que de s'empêcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends +par là ceux qui haïssent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle +avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en +indépendante et se dresse en révoltée, qu'on prenne même en aversion la +femme pédante, la femme «précieuse»: rien de plus naturel. Mais ces +restrictions admises, ou est l'homme incapable de goûter la grâce +féminine? Entre l'admiration pathétique d'un Goethe qui aimait à +proclamer «le culte de l'éternel féminin,» et l'inimitié méprisante d'un +Schopenhauer pour le sexe «aux cheveux longs et à la raison courte,» il +y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous éprouvons +tous, plus ou moins, le besoin de l'affection féminine. + +Aussi M. Fouillée a-t-il eu raison d'écrire que la beauté pour la femme +n'est pas seulement un don naturel, mais encore «une fonction et presque +un devoir[57];» car, c'est à sa grâce que revient l'honneur d'entretenir +au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacré sur +lequel veillaient perpétuellement les antiques vestales. Et lorsque la +beauté est complétée par la bonté, lorsque la douceur du visage et +l'harmonie des lignes revêtent et encadrent une belle âme, alors il est +vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette +vie qu'elle console et embellit à la fois. + +[Note 57: _Revue des Deux-Mondes_ du 15 septembre 1893, p. 425.] + +Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent même +avantagé le genre masculin. Dans la plupart des espèces animales et +surtout parmi les oiseaux, le mâle surpasse ordinairement la femelle par +l'élégance des formes, l'éclat du pelage ou le coloris des plumes. +Platon et Aristote jugeaient même l'homme plus beau que la femme. +Aujourd'hui, par contre, la beauté chez l'homme est si bien considérée +comme un accessoire, qu'un joli garçon, dépourvu d'esprit et de talent, +passe très justement pour un être insupportable. Notre langue lui +applique même un mot déplaisant: elle l'appelle un «bellâtre». N'est-ce +point aussi lorsque sa virilité s'effémine que l'homme, perdant le juste +sentiment de sa propre valeur, préfère la grâce à la noblesse et la +joliesse à la beauté? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans +le sexe masculin, ni dans le sexe féminin. Le charme de l'un se complète +par la force de l'autre: de là deux genres de beauté également +nécessaires à l'idéal artistique et qui, par leur action réciproque, +rapprochent les sexes, éveillent la sympathie et font naître l'amour. + +En tout cas, nous ne saurions disputer à la femme la séduction de la +douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions +délicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'être laid; +la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beauté; plus +que nous, elle a le devoir d'être belle. + +Génie et beauté sont deux privilèges augustes qui se ressemblent. Le +génie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'où elle +vient, où elle commence, où elle finit, et que nous sommes, par suite, +bien empêchés de définir, un souffle d'en haut, une grâce de Dieu, une +lumière incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme +d'une qualité volontairement acquise et méritée. Telle la beauté, plus +facile à sentir qu'à exprimer, qui rayonne, comme l'autre éclate, par un +mystère de nature dont l'être de choix qui en bénéficie n'a point le +droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reçus; il +donne à la beauté plus de grâce et de séduction comme au génie plus de +vigueur et d'éclat. Mais le fond de ces inestimables privilèges ne vient +pas de nous. C'est un présent divin. Et voilà pourquoi l'humanité de +tous les temps, éblouie par ce reflet des perfections idéales, s'incline +involontairement devant les créatures de choix et de bénédiction en qui +s'incarne le génie ou la beauté. + +Tout cela nous confirme en l'idée que l'homme et la femme sont deux +êtres complémentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent à +l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolément, l'individualité +des femmes,--pas plus que la nôtre, d'ailleurs,--ne formerait un tout +complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de «voir en elle +cette seconde moitié de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne +sauraient être parfaits.» Le sexe masculin est né pour la lutte, comme +le féminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la +second représente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme +sont donc bien les «deux moitiés de l'humanité»; et celle-ci ne saurait +exister, se transmettre, se perpétuer et s'embellir sans leur +collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la +société ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la +multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les séparons pas! + + + + +CHAPITRE IV + +Psychologie du sexe féminin + + SOMMAIRE + + I.--DU TEMPÉRAMENT FÉMININ.--IMPRESSIONNABILITÉ NERVEUSE ET + SENSIBILITÉ AFFECTIVE.--LA PERCEPTION EXTÉRIEURE EST-ELLE + MOINS VIVE CHEZ LA FEMME QUE CHEZ L'HOMME?--SENTIMENT, + TENDRESSE, AMOUR. + + II.--VERTUS ET FAIBLESSES DU SEXE FÉMININ.--LES FEMMES SONT + EXTRÊMES EN TOUT.--PITIÉ, DÉVOUEMENT, RELIGION.--LA FEMME + CRIMINELLE.--COQUETTERIE ET VANITÉ. + + III.--PETITS SENTIMENTS ET GRANDES PASSIONS.--LA VOLONTÉ DE + LA FEMME EST-ELLE PLUS IMPULSIVE QUE LA NÔTRE?--INDÉCISION + OU OBSTINATION.--LE FORT ET LE FAIBLE DU SEXE FÉMININ. + + +J'ai induit du passé qu'il semblait difficile à la femme de s'élever aux +sublimes créations du génie, et que la nature l'avait confinée jusqu'à +nos jours au second rang de l'intellectualité,--l'homme ayant mérité par +ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de préséance résolue, +il est intéressant de rechercher pourquoi la femme a été empêchée +jusqu'ici de se hausser au niveau de la pensée masculine et de disputer +victorieusement à nos grands hommes la palme scientifique, artistique et +littéraire. S'il se trouve que cette disparité tienne, comme nous +l'avons affirmé, à sa complexion, à sa nature, à son tempérament, à sa +constitution même, nous serons autorisé à conclure qu'à moins de refaire +le monde,--ce qui dépasse les forces humaines,--l'égalité absolue des +sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre. + +Ici donc, un peu de psychologie ne sera point déplacée. Et puisque d'un +avis unanime, le tempérament intellectuel et moral est le reflet du +tempérament physique, il est à prévoir que les différences de sexe se +traduiront par des différences d'aptitude et d'inclination. + + +I + +L'expérience de tous les temps atteste que la femme est plus +impressionnable que l'homme; et par là, j'entends que la faculté d'être +ému, la faculté de jouir et de souffrir, d'aimer ou de haïr, la faculté +de s'ouvrir à la crainte ou au désir, au chagrin ou au plaisir, occupe +une plus large place et joue un plus grand rôle dans sa vie que dans la +nôtre. Bref, la sensibilité est son partage et le sentiment son +triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe féminin qu'il +est, par excellence, le «sexe affectif». + +Et cette sensibilité émotive ne va point, disent les physiologistes, +sans une certaine insensibilité physique. M. Lombroso, notamment, +affirme que la perception extérieure est moins vive chez la femme que +chez l'homme. Maintes fois les médecins ont constaté que les femmes +supportent mieux que nous les opérations chirurgicales. Dans une +épidémie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul +n'a plus de calme auprès des malades, plus de dextérité pour panser une +blessure. Mais cette résistance à la douleur physique vient-elle d'une +moindre sensibilité organique? Si la femme se raidit si fortement contre +la souffrance, nous aurions tort peut-être d'en conclure qu'elle la +ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de +réagir avec vigueur et promptitude contre les épreuves et les dangers? +Plus l'action est violente, plus la réaction est énergique. Pour le +moins, ce privilège des femmes à supporter la douleur corporelle est une +heureuse précaution de la nature, la vie leur réservant d'innombrables +occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette +immunité relative du sexe féminin par ce fait que nos soeurs ont le goût +moins développé, l'oreille moins délicate, l'odorat moins fin, l'oeil +moins vif et le tact moins subtil que la généralité de leur frères. + +Mais si les femmes sont douées de sens plus obtus,--ce dont je ne suis +pas très convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le +«record» de la sensibilité affective Tous les graphologues sont de cet +avis: l'écriture féminine révèle une impressionnabilité très vive. Au +fond, le tempérament de la femme est plus émotif que le nôtre. Il faut +peu de chose pour la remuer, la troubler, l'ébranler jusqu'aux larmes. +Par l'effet d'un système nerveux plus excitable, plus sensitif, plus +vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquiétudes, aux +tendresses, aux passions. La pitié a dans son âme des retentissements +plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins +vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a +personnifié la compassion, la piété, le dévouement, la charité, tous les +plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme. + +Ainsi, nous persistons à tenir la sensibilité affective pour la faculté +dominante du sexe féminin. Que cette extrême émotivité vienne de +l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de +l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sédentaire, plus claustrale, +plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une naïveté, +un non-sens, une absurdité, de rechercher ce qu'était la femme des +premières générations humaines. Le tempérament actuel des femmes est +leur tempérament naturel, puisqu'il a été acquis, reçu et transmis +universellement pendant les siècles des siècles. L'habitude n'a-t-elle +pas été définie avec raison «une seconde nature»? Et nous ne devons nous +inquiéter que de celle-ci, dans l'impossibilité où nous sommes de +connaître l'autre, la première, c'est-à-dire la constitution originelle +de la femme primitive. + +Or, la sensibilité affective explique toutes les manifestations du +caractère féminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre. + +D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du goût pour les +émotions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs +décisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur +les nôtres. Plus que les hommes, elles se décident par des raisons que +la raison ne connaît pas. Ainsi de tous les genres littéraires, le roman +est leur lecture préférée, parce qu'elles y trouvent un aliment à leur +tendresse et à leur imagination. A celles qui aiment, un livre +romanesque rend l'amour plus présent et plus vivant; à celles qui +voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux +émoi. Les choses du coeur sont leur domaine de prédilection; c'est ce +qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus +toutes choses. Voyez l'enchaînement: la sensibilité est inséparable du +sentiment, et le sentiment est inséparable des affections tendres. +Aimer, voilà bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus +impérieux de leur âme et, en même temps, le principe de leurs grandeurs, +l'amour étant la source où elles puisent toutes les forces du +dévouement. + +Non que le sexe fort soit aussi dépourvu de sensibilité affective qu'on +se plaît à le répéter. Lacordaire écrivait un jour à une amie: «Vous me +dites que les hommes vivent d'idées et les femmes de sentiments. Je +n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments, +mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vôtres; et c'est ce +que vous appelez des idées, parce que ces idées embrassent un ordre plus +universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chère +amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuadée que, si +nous n'avions que des idées, nous serions les plus impuissants du +monde[58].» Mais, en général, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les +hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. «Leur moi, a dit +Mme Necker de Saussure, est plus fort que le nôtre.» La sensibilité des +femmes s'épanche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de +leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour +l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie même. Et la +femme y met plus de constance, plus de fidélité. Au lieu que l'homme +épuise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes +croît avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices +qu'elles lui font et le dévouement qu'elles lui prodiguent. + +[Note 58: Cité par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur +Lacordaire, p. 168.] + +S'agit-il là d'une simple attraction de tempérament? d'une vulgaire +impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En général, la femme est moins +accessible aux séductions de la beauté physique qu'aux attraits de la +distinction morale et de l'élévation intellectuelle. Je parle, cela va +sans dire, de la femme bien née. Si, au contraire, nous la supposons +d'esprit léger et de coeur médiocre, il est à croire qu'elle marquera +peu d'inclination pour les hommes supérieurs. Ses préférences iront à un +brave garçon, ni trop intelligent, ni trop bête, pensant et parlant +comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et +portant élégamment la moustache et l'habit. Aidé d'un bon tailleur, ce +monsieur quelconque sera considéré par certaines petites dames comme un +pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et +complaisant, oh! alors, il deviendra l'idéal du bon mari. Point de doute +que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe +professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas +rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur ménage! Mais on me +dira peut-être qu'ils étaient insupportables et que l'instruction des +femmes changera ce discord en unisson. + +Il n'en est pas moins vrai que, dans la très grande majorité des cas, le +sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est +beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le +nôtre; qu'elle l'entoure volontiers de mystère et le voile de pudeur, et +qu'en imprégnant son amour d'une sorte de respect physique pour +elle-même, elle incline l'homme qui la recherche à joindre l'estime à +l'amour. + + +II + +La sensibilité et la tendresse sont si véritablement fondamentales en la +femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de là: ses +vertus et ses fautes, ses élans de compassion et son appétit de +sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son +émotivité ardente. Elle représente le coeur avec ses qualités et ses +défauts, tandis que l'homme personnifie plutôt la pensée froide et le +raisonnement grave. C'est une passionnée qui ne fait rien à demi. Témoin +la vivacité de ses affections, l'impétuosité de ses désirs, ses +enthousiasmes et ses colères, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans +l'amour, dans la vengeance et dans la fidélité, tout ce qui l'abaisse, +tout ce qui l'élève. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute +chose prend vite un tour passionnel et démesuré. Comme l'a écrit Octave +Feuillet, «elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que +le mal.» Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce +qu'elle les chérit, les nourrit, parce qu'elle les «couve», pour +rappeler le mot de Diderot. + +C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice +tranquille et impartiale. Exaltées, absolues, «elles sont toutes pleines +d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fénelon qui parle), +elles n'aperçoivent aucun défaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune +bonne qualité dans ce qu'elles méprisent.» Et le doux prélat de +conclure: «Les femmes sont extrêmes en tout.» Eh oui! extrêmes dans le +mal comme dans le bien, suivant l'adage: _Optimi corruptio pessima_. +Elles poussent toute chose à outrance, la religion et l'irreligion, la +chasteté et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la +compassion et la cruauté, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et +haïssent avec la même vigueur, avec le même bonheur. Les sentiments +excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un +tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce +sont, je le répète, des passionnées; et la passion ne se plaît guère aux +coteaux modérés où habitent la prudente réflexion et la tranquille +sagesse. C'est pourquoi il est à craindre que plus d'une ne se +précipite, tête baissée, dans le féminisme «intégral» et, poussant son +chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine +extravagance, jusqu'en pleine immoralité. + +Échauffée par la tendresse et par la passion, la sensibilité des femmes +s'exalte ou s'exaspère, et se traduit conséquemment en bien ou en mal. +Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver +que toutes les qualités et tous les défauts de la femme viennent du +coeur et des nerfs. Se dévouer est sa première nature, comme aimer est +son premier mouvement. Généralement, sa volonté est plus désintéressée +que la nôtre. A chaque instant, la maternité, qui sommeille au fond de +ses entrailles, se réveille et se répand en sacrifices spontanés qui +feront toujours d'elle la meilleure éducatrice. Il faut savoir s'oublier +comme elle pour s'adonner utilement à la première formation +intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la +supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez +pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'à +moitié. L'abstraction idéale la touche peu. Par contre, invoquez devant +elle la pitié, l'amour, le pardon; faites appel à la sainte bonté; et de +tout l'instinct maternel qui gonfle son âme, elle vous répondra en +répandant sans compter les trésors de générosité dont son coeur est +plein. Pour elle, toute justice sociale se ramène à un élan de +sensibilité affectueuse, au don de soi-même. Tandis que l'homme cherche +le règne du droit, la femme ne conçoit et ne poursuit que le règne de la +grâce et de la charité. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la +femme vaut mieux. + +C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur +par le démon révolutionnaire, sont portées vers le prolétariat militant +moins par les formules et les systèmes d'école, que par un élan de vague +commisération et d'inconsciente protestation contre la misère. Chez ces +terribles femmes, l'esprit de révolte est un succédané de l'amour +aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshérités, aux +victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se décident à la +violence, c'est par un sursaut de pitié, par un emportement, par une +explosion de toute leur sensibilité. Et nos discordes civiles nous ont +appris les excès de fureur et de destruction dont elles sont capables. +Mais, en général, la femme est plutôt pacifique, modérée, conservatrice. +Au fond, la violence et le désordre lui répugnent. On a remarqué cent +fois que ses goûts réguliers, son entente des affaires, son esprit +d'exactitude et d'économie, la rendent éminemment propre à la gestion +d'un patrimoine et à l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme +qui est travaillé par un incessant besoin d'acquérir, par une ambition +inquiète d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plaît à défendre +et à garder la richesse amassée. Plus faible, plus fragile, plus sujette +aux incapacités de travail, ayant la surveillance des enfants, le +gouvernement du ménage, le soin de la table et le souci des +approvisionnements, elle doit être plus accessible que l'homme à la peur +de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial. + +C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. «Élevez-nous +des croyantes et non des raisonneuses, écrivait Napoléon à propos de +l'établissement d'Écouen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le +plus sûr garant pour les mères et pour les maris.» Rien de plus facile, +la femme inclinant d'elle-même aux choses de la foi. La critique, qui +est un acte de méfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle +a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de sécurité; et la religion, +qu'elle se fait un peu à son image et qu'elle accommode doucement à ses +goûts et à ses préférences, est toute de mansuétude et de miséricorde. +Ses croyances, plus émues que raisonnées, se transforment aisément en +dévotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu +est amour. + +C'est pourquoi, enfin, la femme, étant plus tendre, plus retenue, plus +pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La +maternité, d'ailleurs, est une école de douceur, de patience et de +résignation, qui, en vouant la femme à la vie enfermée du foyer, la +soustrait aux émotions, aux tentations, aux déviations de l'activité +extérieure qui est la loi de l'homme. + +Il est vrai que M. Lombroso tire prétexte de cette moindre criminalité +pour rabaisser la femme. Comme le génie et la guerre, le crime est +masculin. Les violences les plus désordonnées et les plus sanglantes +honorent, paraît-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait +rendre grâce aux assassins du prestige dont ils entourent, à coups de +revolver et à coups de couteau, notre très chère masculinité. Est-ce +donc à cause du sang qu'il verse que l'homme a été proclamé le «roi de +la nature»? On raconte qu'en fait de cruauté savante, le tigre nous +surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humilié? + +Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur +de mille et mille qualités, nous n'ignorons point qu'il en est +d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et +les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltées. D'ordinaire, +leur faculté de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes à +volonté. D'autres sont rancunières et vindicatives. Beaucoup ont un fond +de cruauté inconsciente qui éclate brusquement, soit pour défendre ceux +qu'elles aiment, soit pour nuire à ceux qu'elles haïssent. Cette +malignité féline,--comme l'impressionnabilité, d'ailleurs,--est un signe +et un effet de leur faiblesse et de leur nervosité. + +La femme, au surplus, n'est pas exempte d'égoïsme. L'amour de soi +n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance inférieure est commune +aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons +pas surpris que Mme Guizot ait pu écrire que «les femmes ne +s'intéressent aux choses que par rapport à elles-mêmes.» Mais l'égoïsme +féminin procède surtout de la vanité. «Les filles, dit Fénelon, naissent +avec un violent désir de plaire.» Tandis que l'orgueil est le vice dès +forts, le péché des hommes, la vanité est le penchant des faibles, le +péché des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure +que, chez les jeunes filles, «le désir de plaire l'emporte souvent sur +la faculté d'aimer.» D'un mot, la femme est coquette. + +Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destinée d'être aimée, +plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et +d'embellir la vie, plaire est une nécessité de sa condition; ayant pour +partage de tempérer, de civiliser la brutalité masculine, plaire est son +arme de combat, son instrument de règne, plaire est la condition même de +sa souveraineté, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et +fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages, +émouvoir et enchaîner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner, +orner sa beauté, telle est l'ardente et incessante préoccupation du sexe +féminin. C'est une vérité de fait, un lieu commun que les moralistes ont +maintes fois mis à profit. Citons seulement ces deux pensées de La +Rochefoucault: «La coquetterie est le fond de l'humeur des +femmes.»--«Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur +passion.» Ainsi, l'égoïsme féminin est fait surtout de vanité, et cette +vanité se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a +pour but avoué ou inconscient de préparer les voies à l'amour; et nous +voilà ramenés, par un détour, à cette sensibilité émotive qui est le +commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes. + +Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui +sacrifient un peu trop au démon de la toilette. Dans toutes les +conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent être +mises à la dernière mode. Poussée à l'excès, la coquetterie démoralise +la femme. De là, surtout dans les milieux mondains, ces natures sèches, +froides, égoïstes, avides de plaisir et de jouissance. A toute époque, +du reste, les femmes déplaisantes, acariâtres, hargneuses, n'ont pas été +d'une extrême rareté. Malgré les influences attendrissantes de la +maternité, il y a même, hélas! de méchantes mères. Les tribunaux ont +trop souvent à s'occuper d'horribles mégères qui, non contentes de +persécuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs +l'emportent sur le coeur, il est fréquent que les femmes surpassent les +hommes en férocité. Mais, dans une étude qui n'a en vue que le fort et +le faible de la généralité des femmes, il convient de négliger les +monstres. + + +III + +Les effets composés de la sensibilité et de la tendresse, de la +sympathie et de la vanité, semblent vouer la femme à l'agitation du +coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes +passions, en l'excluant à peu près de la sphère sereine des calmes +décisions et des hautes spéculations rationnelles. Nous allons voir, en +effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volonté et l'esprit +des femmes sont tributaires de leur tempérament impressionnable et +aimant. + +Au sens propre du mot, la volonté est la subordination des impressions +naturelles et des impulsions instinctives à une règle que l'on s'impose +à soi-même. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession +de soi, le contrôle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est +par l'empire exercé sur nous-mêmes, que la volonté nous élève à la +dignité de personnes autonomes. + +Si cette définition est exacte, la volonté de la femme est certainement +plus faible que la nôtre. D'abord, elle est plus incertaine, plus +agitée, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hésite, elle tâtonne, +elle flotte. Elle va et vient; elle sautille «comme les mouches»: ainsi +parle Kant. Et si la femme manque de décision, ce n'est pas qu'elle +manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les +impressions contraires qui l'assiègent, elle ne sait pas, elle ne peut +pas choisir. La mobilité est son défaut dominant. Combien de femmes sont +plus capables de caprices que de résolutions? Combien de femmes ont plus +de velléités que de vouloir? + +Même inconstance dans l'exécution. Jean-Paul Richter a dit: «L'homme est +poussé par la passion, la femme par les passions; celui-là par un grand +courant, celle-ci par des vents changeants.» Sa conduite est pleine de +surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la +fermeté, la patience dans l'action, lui font généralement défaut. Elle +ébauche tout; elle n'achève rien. Elle se disperse entre mille travaux +entrepris avec joie et abandonnés avec dégoût. Elle est d'humeur +versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son âme est en +proie à une sorte d'équilibre instable. + +Et lorsqu'elle se décide, il arrive souvent que sa résolution tourne en +obstination. L'entêtement des femmes est passé en proverbe: «Vouloir +corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique.» Toute nature +molle et douce qui s'exaspère, devient finalement intraitable. +L'opiniâtreté aveugle est soeur de la faiblesse et de +l'impressionnabilité. Il faut une grande maîtrise de soi pour convenir +de ses torts et sacrifier l'amour-propre à la raison. + +Il suit de là que la femme est tantôt le jouet d'impulsions diverses qui +l'agitent tumultueusement, tantôt la victime d'une impulsion véhémente +qui la domine impérieusement. Ou l'indécision du caprice, ou le vertige +de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: «J'aime mieux +traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut +rien conclure avec les femmes.» Elles ne veulent pas assez, ou elles +veulent trop. Et ces défauts contraires procèdent du même fond: +l'extrême sensibilité. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les +névrosées, cette inconstance fantasque et cet entêtement aveugle +prennent tour à tour une telle acuité, que les psychologues ont pu les +appeler «les maladies de la volonté». + +Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les +décisions, moins de fermeté dans l'action, moins de sang-froid et plus +de nerfs, telles sont les manifestations caractéristiques du vouloir +féminin, comparé au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce +domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement, +dégageant ici les tendances générales du sexe, nous sommes forcé de +constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volonté +féminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et +ces admirables qualités rétablissent l'équilibre) plus tendre, plus +dévouée, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En +effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilité nerveuse, +la femme sait lutter mieux que nous contre les épreuves de la mauvaise +fortune. Facile à troubler dans les petites choses, elle redevient +maîtresse d'elle-même dans les grandes. Bouleversée par une contrariété +insignifiante, elle tient tête courageusement au malheur. Jetée hors +d'elle-même par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araignée, +elle retrouve toute sa vaillance devant le péril qui menace les siens. +Un coup d'épingle l'émeut jusqu'aux larmes, et les coups irréparables du +sort lui font rarement perdre la tête. Une misère de rien l'ébranle, +l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe réveille +toutes les énergies de son âme. Soutenue par un grand sentiment, elle +refoule victorieusement sa timidité et ses appréhensions. En deux mots, +toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa +force vient du coeur. Décidément, la sensibilité affective forme bien la +nature foncière de la femme. + + + + +CHAPITRE V + +L'intellectualité féminine + + + SOMMAIRE + + I.--CARACTÈRES PRÉDOMINANTS DE L'INTELLIGENCE FÉMININE: + INTUITION, IMAGINATION, ASSIMILATION, IMITATION. + + II.--CE QUI MANQUE LE PLUS AUX FEMMES: UN RAISONNEMENT + FERME, LES IDÉES GÉNÉRALES, LE DON D'ABSTRAIRE ET DE + SYNTHÉTISER. + + III.--D'UN SEXE A L'AUTRE, IL Y A MOINS INÉGALITÉ QUE + DIVERSITÉ MENTALE.--PAR OU L'INTELLIGENCE FÉMININE EST + REINE: LES GRACES DE L'ESPRIT ET LE SENS DU RÉEL. + + +Impressionnable, sensible, aimante, dévouée, telle est la femme. +Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voilà l'homme. Ces +disparités physiques et morales vont nous donner la clef des +dissemblances intellectuelles qui séparent les deux sexes. + + +I + +Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas +sûrement de même façon. Du moment que la sensibilité affective fait le +fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous, +qu'elle raisonne comme nous, qu'elle étudie et qu'elle apprenne comme +nous. Et de fait, les caractères dominants de l'intelligence féminine +sont, à un degré plus ou moins éminent, l'intuition, l'imagination, +l'assimilation et l'imitation. + +Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acquérons +par l'étude, par la réflexion, par l'application, elles y parviennent +généralement par une sorte de divination qui va droit à l'objet de la +connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans méthode, avec une +sagacité, une promptitude, une sûreté admirables. Elles devinent autant +qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des +«lumières naturelles»; c'est-à-dire une clairvoyance instinctive, une +compréhension vive et spontanée des choses de l'âme, qui manquent à la +plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilité, cette vision +aiguë et directe leur vient, sans aucun doute, de leur +impressionnabilité nerveuse et de leur émotivité affective. Tous les +écrivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. «C'est dans +le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a placé le génie des femmes.» Et +complétant cette pensée, M. Paul Bourget a écrit ce mot profondément +vrai: «Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.» +L'intuition! voilà donc la qualité maîtresse de l'intellectualité +féminine. + +Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions +les plus générales et les plus séduisantes de la femme de rêver la vie. +Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de poésie +et incline l'âme aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une +tête féminine abrite de chimères. Êtres de sensibilité vive et de +tendresse passionnée, il serait inconcevable que les femmes ne fussent +pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus éveillée que leur +culture générale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a +remarqué: «Comme on n'occupe les femmes à rien de solide, cette faculté +de leur esprit est souvent la seule qui travaille.» Où l'imagination +règne, la raison est servante. + +Les sentimentales surtout (elles sont légion) se laissent éblouir +facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs +rêveries. Et pour peu que les nerfs s'en mêlent et que la santé +fléchisse, l'imagination devient la folle maîtresse du logis, une +«maîtresse d'erreur et de fausseté[59];» au lieu que, ramenée prudemment +à la raison, elle dérobe seulement à nos regards les vulgarités de la +vie, en jetant sur le réel la poudre d'or de ses rêves. Et cette +charmante illusion est aux âmes féminines un réconfort et une +consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est +mère des grâces de l'esprit et des excentricités aventureuses. Elle a +besoin d'être surveillée, car elle penche naturellement vers +l'extravagance. Et lorsque la passion l'échauffe et l'exalte, elle se +plaît aux sentiers escarpés qui avoisinent les abîmes. En tout cas, +c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilité, c'est-à-dire +par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que «l'esprit +vient aux filles». + +[Note 59: Henri MARION, _Psychologie de la femme_, p. 205.] + +A cela, point de mystère. Eu égard à sa sensibilité plus vibrante et +plus éveillée, on conçoit que, plus précoce que l'homme par le corps, la +femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se +développent plus vite et se forment plus tôt que les garçons. Il est +banal de parler des étonnantes facilités d'assimilation des femmes. +Elles ont de la mémoire, beaucoup de mémoire. Elles comprennent et elles +retiennent avec une égale aisance. Leur faculté d'intuition se tourne, +se complète et s'achève en accumulation. Elles ont sur nous cette +évidente supériorité de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une +quantité prodigieuse de détails. En vertu de leur tendance naturelle de +réceptivité, elles sont douées très généralement d'une vivacité, d'une +fidélité de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de +grenier d'abondance où tout se superpose et se conserve étonnamment. Il +n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin général +plein de faits, de noms, de dates, de notions éparses, de broutilles +amoncelées. Voyez les aspirantes au brevet supérieur: elles en savent +beaucoup plus que les garçons du même âge. Elles savent presque tout, à +vrai dire, mais par les petits côtés, à fleur de terre, par la +superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir. + +Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnaître la primauté de +la femme dans les épreuves où la mémoire joue le principal rôle. Le +naturaliste Charles Vogt nous a fait, à ce sujet, une confidence +intéressante: «Les étudiantes savent mieux que les étudiants. Seulement, +dès que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui +répond plus. Cherche-t-il, au contraire, à rendre plus clair le sens de +sa question, laisse-t-il échapper un mot qui se rattache à une partie du +manuscrit de l'étudiante: crac! çà repart comme si l'on avait pressé le +bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en +réponses écrites ou verbales sur des sujets traités au cours, les +étudiantes obtiendraient toujours de brillants succès![60].» De même, +tous les professeurs sont unanimes à vanter l'empressement et +l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent +notes sur notes avec une ardeur fiévreuse; elles les dévorent et les +absorbent en conscience. Ce sont des modèles d'exactitude, d'attention, +d'avidité. En un mot, leur capacité de réception et d'emmagasinement est +surprenante. + +[Note 60: A. REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_. Opinions diverses, +p. 296-297.] + +Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour +elles? Pas précisément, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une +part, l'imitation est un instinct précieux pour l'enfance; car elle +suppose une souplesse, une docilité, une plasticité, dont la première +éducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme +d'expérience, «les filles singent mieux que les garçons.» De là, cette +aptitude féminine à se modeler, à se régler sur autrui, à se prêter, à +se plier aux milieux et aux circonstances; de là, cette promptitude à +tout saisir, cette aisance à tout apprendre, à tout assimiler, à tout +reproduire en perfection. On a observé que, lorsqu'une pièce de théâtre +comporte un rôle de petit garçon, il n'est qu'une petite fille pour le +bien jouer. Bref, le sexe féminin possède un remarquable talent de +traduction, d'adaptation, d'interprétation. Dans le domaine de +l'imitation, elle est inimitable. + +Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation +plus ou moins aveugle des usages et des préjugés, sans l'asservissement +de l'esprit à l'opinion et à la mode, sans l'absence d'invention, +d'originalité, de profondeur. L'imitation est inséparable de la routine. +Elle a l'exactitude et aussi la pâleur d'une copie. Elle est coutumière, +inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir +la chaleur de la vie et la fièvre de la création. Mais combien d'hommes +sont aussi pauvres de ressort et d'individualité? «Il y a dans ce monde +si peu de voix et tant d'échos!» comme dit Goethe. Et c'est heureux, et +c'est fatal; car l'imitation est une loi et une nécessité sociale. Avec +une exquise modestie, Mme de Sévigné se comparait elle-même à une «bête +de compagnie». Au vrai, l'humanité est moutonnière. Il semble pourtant +que ce penchant soit plus inné chez les femmes que chez les hommes, +parce qu'en elles la personnalité est moins forte, moins active, +l'originalité plus languissante, plus effacée. D'un mot, les femmes sont +moins créatrices que nous. Bonnes à tout, elles ne sont supérieures en +rien,--même en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le +dire: si le sexe féminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinières, les +maîtres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames +n'ont même pas le monopole des modes et des confections; nos élégantes +préfèrent les couturiers aux couturières. Aux bonnes «faiseuses», nous +pouvons opposer les grands «faiseurs». + +L'absence d'individualisme créateur explique donc les facilités +d'imitation qui distinguent le sexe féminin. Moins apte à inventer, il +lui faut bien s'assimiler les découvertes des hommes, sans même que ses +talents d'interprétation soient très enclins à la nouveauté. Ayant peu +de goût pour la création, tout ce qui est neuf et hardi la déconcerte et +l'effraye. De là son «misonéisme» conservateur et timoré. Que de femmes +s'attachent passionnément aux vieilles choses! Combien sont esclaves des +usages reçus! Elles ne sont guère accessibles qu'aux changements de la +mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beauté. Et +encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveautés du luxe +féminin ne sont que «des exhumations d'anciens costumes[61].» + +[Note 61: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 171.] + + +II + +Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosité est le ressort de +l'intelligence. Seulement, la curiosité féminine est de qualité un peu +inférieure; elle s'applique aux menus détails de la vie; elle est courte +et inutile; elle s'arrête à l'écorce des choses. Ce n'est pas cette +curiosité large et ardente «qui fait les chercheurs et les savants,» +comme dit Henri Marion, cet appétit insatiable de savoir, ce besoin de +mieux connaître la vérité, de mieux déchiffrer l'énigme du monde, cette +passion désintéressée de pénétrer, les uns après les autres, les secrets +de la nature et du passé. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes, +des êtres de raison. Celle-ci, étant le régulateur de la pensée, +appartient également aux deux sexes; mais elle est distribuée à chacun +de différente façon. Et après avoir énuméré les caractères prédominants +de l'intellectualité féminine, il nous paraît logique d'indiquer les +traits saillants de l'intelligence masculine; et du même coup, nous +aurons marqué les points faibles auxquels l'éducation des jeunes filles +devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les +corriger. + +Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain: +raisonner, abstraire, généraliser,--trois choses auxquelles +l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine à se hausser. +Et cela même nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes, +le don de la découverte et le génie de l'invention. + +Le raisonnement féminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes +montrent peu de goût pour les longues et rigoureuses déductions. Au lieu +que leur pensée s'avance méthodiquement du point de départ au point +d'arrivée, en s'appuyant avec précaution sur la chaîne fortement tendue +des idées intermédiaires, elle se jette souvent à droite ou à gauche du +chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner +tête baissée dans le sophisme ou l'inconséquence. Ce n'est pas à des +nerveuses et à des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la +patience, la lenteur calculée, la circonspection scrupuleuse, qui font +les vigoureuses démonstrations et les solides jugements. Si vive est +leur compréhension, qu'«elles sautent à pieds joints, comme dit encore +Henri Marion, par-dessus les longues chaînes des raisons froides[62].» + +[Note 62: _Psychologie de la femme_, p. 213.] + +Nonobstant cette précipitation, il arrive souvent qu'elles tombent +juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur +affaire. Même chez les plus cultivées, la perception intuitive l'emporte +sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec +finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine, +moins serrée que celle des hommes. Elles ont rarement la sobriété du +verbe masculin, la concision riche et forte de la pensée virile. Fénelon +remarque malicieusement que «la plupart des femmes disent peu en +beaucoup de paroles.» Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De +là vient que les mieux douées réussissent assez mal dans le haut +enseignement. + +Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe féminin obéit, +d'ordinaire, beaucoup plus à la vivacité d'un sentiment immédiat qu'à la +tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'expérience: rien n'est +plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur +un sujet donné. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit +se dérobe ou s'égare, comme si la continuité d'un même thème et le lien +ininterrompu d'une argumentation serrée leur étaient à charge. Et en fin +de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le débat par une de ces +raisons du coeur que la raison ne connaît point. En deux mots, que +j'emprunte à Fontenelle, «elles convainquent moins, mais elles +persuadent mieux.» + +D'autre part, leur curiosité est moins portée vers les abstractions que +vers les faits. C'est dire que la femme s'élève difficilement, dans le +domaine de la pensée, aux conceptions vastes et superbes. Prompte à +saisir ce qui est actuel et concret, elle se représente mal ce qui est +spéculatif et impersonnel. Il semble que ses idées soient des états de +conscience peu brillants et rarement nets, des lumières pâles et vagues +qui n'éveillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que +l'esprit féminin est moins clair et moins profond que celui des hommes. +Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqué que ses yeux vont +droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. Être de premier +mouvement, imaginative et passionnée, elle cherche avidement un aliment, +une pâture à sa sensibilité. C'est pourquoi elle préfère le concret à +l'abstrait, c'est-à-dire ce qui frappe les sens, ce qui émeut le +sentiment, à la vérité toute nue, à la pensée toute pure. Il lui répugne +de séparer, d'extraire l'idée du réel. Elle ne reçoit des phénomènes de +la nature ou de la vie que des impressions particulières, des sensations +successives, qu'elle a mille peines à mettre en formules. Elle ne peut +s'oublier elle-même pour regarder la vérité face à face. Ce qu'elle a +vu, entendu, éprouvé, souffert ou aimé, enveloppe toutes ses conceptions +d'un voile matériel. Elle donne un corps à toutes ses pensées. M. le +professeur Ribot, voulant vérifier comment les femmes conçoivent les +idées abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'après les réponses +faites à son questionnaire, que ces concepts sont toujours associés, +dans l'esprit féminin, à des objets particuliers, à des expériences +personnelles, à des exemples concrets. Bref, leurs pensées sont +inséparables du tangible, du réel. + +Est-ce légèreté ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement +est-il trop faible? Pas précisément. C'est plutôt une affaire de nerfs +et de coeur, la sensibilité affective expliquant toute la femme. Chez +celle-ci, en effet, les idées se tournent naturellement en sentiments. +Lorsqu'elle s'élève à la possession de la vérité, c'est par la force de +l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert +nous l'accorde en ces termes: «L'action de l'esprit qui consiste à +considérer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que +le sentiment, qui les domine, les distrait et les entraîne.» + +Aussi bien les femmes oublient trop fréquemment qu'une tête +encyclopédique n'est pas nécessairement une tête scientifique. Faire +oeuvre de savant, c'est mettre de la lumière et de l'ordre dans le chaos +des observations et des expériences et, pour cela, ramener tous les +détails éparpillés à des idées générales, remonter des effets aux causes +et s'élever finalement du fait à la loi. En cela, il paraît bien que la +femme ait manifesté de tout temps une certaine inaptitude +intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort +synthétique lui pèse. Elle a toujours montré peu de goût pour les vues +d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits côtés. Les grands +horizons, les larges aspects lui échappent. Elle a peine à dominer un +sujet à coordonner une matière. + +Voici un jeu de patience; en le décomposant pièce par pièce, nous +faisons de l'analyse,--et c'est une distraction même pour un enfant; en +le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthèse,--et ce +travail de reconstruction méthodique ne va pas sans effort ni embarras. +Or, les femmes sont moins douées que les hommes pour les recherches +patientes et laborieuses. «L'attention prolongée les fatigue,» confesse +Mme de Rémusat. Il leur coûte de s'appesantir longuement sur un même +point. Elles aperçoivent vivement la superficie des choses prochaines, +mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisément. Au lieu +de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil. +Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantané, elles manquent de +pénétration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les +détails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et +les arbres les empêchent de s'élever à la contemplation de la forêt. + +Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est +incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les idées +générales. La perception des faits et l'analyse des détails conviennent +mieux à son esprit que la haute compréhension des ensembles et les +vigoureux efforts de la synthèse. Ce qui lui manque, au fond, c'est +l'attention forte, persévérante, scrupuleuse, obstinée, qui élève la +raison à sa plus haute puissance, à ce degré éminent où Buffon l'égalait +au génie et où Newton lui attribuait ses merveilleuses découvertes. Être +d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plaît surtout aux +idées qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous déclare avoir plus +d'une fois remarqué chez les femmes les plus instruites, «avec une +faible indépendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute +recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent +finir[63].» + +[Note 63: Cité par A. REBIÈRE, _Les femmes dans la science_. Opinions +diverses, p. 294.] + +A ce compte, les femmes n'auraient pas même l'esprit scientifique, qui +consiste à suspendre son jugement jusqu'à ce que la preuve soit faite, à +chercher la vérité avec une impartialité absolue, sans se laisser +émouvoir ou distraire par les conséquences possibles. Pour la plupart +d'entre elles, la paix et la sécurité de la foi sont un besoin. Prises +en général, elles aiment la philosophie et cette partie la plus élevée +et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la théologie; mais +Jules Simon émet cette restriction qu'«elles réussissent à la comprendre +plutôt qu'à la juger.» Souvent elles s'élèvent par l'étude jusqu'à la +raison qui conçoit, rarement jusqu'à la raison qui discute. Elles sont +surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Châtelet a répandu en +France les découvertes de Newton; Mme de Staël a fait connaître +l'Allemagne à l'Europe; Mme Clémence Royer a publié et vulgarisé +l'oeuvre de Darwin. Interprètes intelligentes, disciples passionnées, +«leur puissance, a dit M. Legouvé, semble s'arrêter où la création +commence.» + +Auguste Comte a tiré de là une conclusion sévère: «J'ai toujours trouvé +partout, comme le trait constant du caractère féminin, une aptitude +restreinte à la généralisation des rapports, à la persistance des +déductions, comme à la prépondérance de la raison sur la passion. Les +exemples sont trop fréquents pour que l'on puisse imputer cette +différence à la diversité de l'éducation: j'ai trouvé, en effet, les +mêmes résultats là où l'ensemble des influences tendait surtout à +développer d'autres dispositions.» Monsieur «Tout-le-Monde» ne pense pas +autrement: jamais il ne s'avisera de féliciter un homme d'avoir de la +tête, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant +d'êtres supérieurs à leur sexe, il dira: «C'est un homme de coeur, c'est +une femme de tête;» ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la +tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte +raison chez les femmes. + + +III + +Pour la solidité et la profondeur du raisonnement, pour les spéculations +abstraites et les recherches laborieuses, pour la découverte et la +démonstration des plus hautes vérités, pour la pensée philosophique, +pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des +mâles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le répétons, s'il est +des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici +où nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions générales de +l'esprit féminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans +l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante, +c'est-à-dire qu'elle pense, raisonne, généralise et invente avec plus +d'ampleur et de maîtrise. En deux mots que j'emprunte à Fourier, +l'intellectualité de l'homme appartient au «mode majeur», tandis que +celle de la femme relève du «mode mineur». + +De grâce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille façons +d'être intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hiérarchique des +esprits est chose artificielle et vaine. A la vérité, hommes et femmes +sont intelligents à leur manière. Parlons moins entre eux de supériorité +ou d'infériorité que de simples différences. La femme est aussi +intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidité +foncière qui lui manque est heureusement compensée par une souplesse de +ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion, +auxquels il est donné à très peu d'hommes de prétendre. Pour le +sentiment de l'élégance, pour une simplicité relevée de finesse +piquante, pour une certaine fleur de délicatesse polie, la femme est +reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par là je +n'entends pas l'ironie qui la déconcerte, l'effarouche et la blesse, +mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grâce, vivacité, +diplomatie, qui saisit et reflète les moindres nuances, qui se fait +comprendre à demi-mot, et que Bersot a défini «l'art de pénétrer les +choses sans s'y empêtrer.» + +Et puis, la femme a sur nous le précieux avantage de posséder un sens +admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes, +faussement réputés spirituels, jettent la plaisanterie à tort et à +travers, sans tact, sans goût, avec la grimace goguenarde du singe ou la +lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de +légèreté. Elle évite les mots blessants, les ripostes aiguës, les +allusions malséantes. Elle aime la plaisanterie délicate, joyeuse et +voilée; elle affectionne les idées roses, au lieu que nous avons souvent +l'âme sombre et le verbe amer. + +Et à cette grâce spirituelle, le sexe féminin joint très généralement un +sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de +contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spéculation, +sensible au fait, à ce qui est immédiat et tangible, il est simple que +la femme manifeste (à moins qu'une imagination dévergondée ne lui +trouble la tête) un esprit pratique, juste et sûr. Au vrai, elle est +souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidité la met en garde contre +les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose +contre les nouveautés hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut +ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-être les +réalités qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont +d'utiles conseillères! C'est pour rendre hommage à ces précieuses +qualités de tact et de conduite que les anciens avaient déifié la +prudence sous les traits de Minerve. + +Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif, +l'homme prime la femme par l'intelligence créatrice. Et cette diversité +d'aptitudes est providentielle. Destinée à porter dans ses flancs, à +nourrir de son lait, à enfanter, à élever, à éduquer les petits des +hommes, la femme doit être susceptible d'une vie intellectuelle moins +intense et d'un effort cérébral moins prolongé. Et cette +présomption,--que l'expérience a vérifiée,--n'a rien de désobligeant +pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de +grâce, afin de la rendre plus apte à la propagation et à +l'embellissement de l'espèce. C'est une force physique et morale en +disponibilité, moins destinée à s'épanouir pour elle-même que réservée +pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanité. + +Et cela même nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en +la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mère à +l'Homme-Dieu. En revanche, l'Église convie tous les fidèles sans +distinction de sexe, à une instruction religieuse absolument égalitaire. +Aux petits garçons et aux petites filles, elle distribue les mêmes +leçons et enseigne le même catéchisme; aux hommes et aux femmes, elle +prêche les mêmes commandements, le même Décalogue, le même Évangile. A +tous, elle promet même destinée, elle assigne mêmes fins et réserve +mêmes châtiments ou mêmes récompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le +catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant +par là que, si toute âme est appelée à recueillir et à goûter la lumière +de la vérité, c'est le privilège de l'homme de la répandre sur le monde. +Au prêtre seul sont confiés expressément le ministère du Verbe, et la +garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu. +Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primauté suprême un symbole de +la vocation intellectuelle de l'homme? + + + + +CHAPITRE VI + +Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme + + + SOMMAIRE + + I.--LES ARTS DE LA FEMME: MUSIQUE, PEINTURE, SCULPTURE, + DÉCORATION.--L'IMITATION L'EMPORTE SUR L'INVENTION. + + II.--LES SCIENCES NATURELLES ET LES SCIENCES + EXACTES.--HEUREUSES DISPOSITIONS DE LA FEMME POUR LES UNES + ET POUR LES AUTRES.--L'ESPRIT FÉMININ SEMBLE PLUS + RÉFRACTAIRE AUX SCIENCES MORALES. + + III.--ET LA LITTÉRATURE?--SUPÉRIORITÉ DE LA FEMME DANS LA + CAUSERIE ET L'ÉPITRE.--LE STYLE FÉMININ.--A QUOI TIENT + L'INFÉRIORITÉ DES FEMMES POÈTES? + + IV.--HOSTILITÉ CROISSANTE DES FEMMES DE LETTRES CONTRE + L'HOMME.--ACTION SOUVERAINE DU PUBLIC FÉMININ SUR LA + PRODUCTION ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE. + + V.--IL N'Y A PAS, D'HOMME A FEMME, IDENTITÉ NI MÊME ÉGALITÉ + DE PUISSANCE MENTALE, MAIS SEULEMENT ÉQUIVALENCE + SOCIALE.--POURQUOI LEURS DIVERSITÉS INTELLECTUELLES SONT + HARMONIQUES. + + +On connaît le fort et le faible de l'intellectualité féminine. Ses +penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers +l'imitation. Où la réceptivité domine, l'originalité est faible. Les +qualités mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples +plutôt que les grands maîtres. On s'en convaincra mieux en la voyant à +l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le +complément du précédent, son illustration par l'exemple, sa confirmation +par le fait. De ce que les femmes ne réussissent qu'à demi dans les +arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de +fatalité naturelle les voue à la médiocrité des résultats, quelque +culture qu'elles reçoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin +de nous cette pensée décourageante. Encore qu'il paraisse très +improbable que le sexe féminin détrône la production virile de sa +primauté séculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: «Tu +iras jusqu'ici, et pas plus loin.» A défaut de justice, la prudence nous +ferait un devoir de laisser «la porte entr'ouverte sur l'avenir[64].» +Quand le progrès humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu +importent ceux qui tiennent la tête, l'essentiel est de faire effort +pour les rejoindre. + +[Note 64: Henri MARION, _La Psychologie de la femme_, p. 287.] + + +I + +Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, dès qu'elles +prennent en main le pinceau, le crayon ou l'ébauchoir, elles n'arrivent +guère qu'à réaliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les musées les +chefs-d'oeuvre signés d'un nom féminin: la liste en est brève. Par +contre, le sexe féminin possède un remarquable talent d'assimilation, +d'adaptation, d'interprétation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme +devient une excellente élève. Mais combien rarement elle se hausse à la +maîtrise! C'est une observation souvent faite que, même dans les +domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses créations +et ses nouveautés. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il +en est peu qui soient douées d'une réelle originalité de conception, de +couleur, de facture. Elles adoptent un maître et pastichent adroitement +son genre et son style. + +De même, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans +leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne +demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses: +leurs préférences vont communément à l'aquarelle et à la miniature, aux +natures mortes et aux fleurs, à tout ce qui exige la grâce et le fini du +détail. En général, la main féminine n'excelle que dans les genres +secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgré +toute leur imagination, les femmes ont mille peines à s'élever jusqu'à +la puissance créatrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de +force. Et au lieu d'affirmer avec éclat un tempérament personnel, la +plupart n'arrivent qu'à manifester avec grâce un talent d'emprunt. + +Mais si, dans l'ordre esthétique, les femmes créent difficilement, par +contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans +l'exécution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tâche ne leur +convient mieux qu'un tableau à reproduire, un rôle à apprendre, une +scène à jouer. Plus peut-être que le sexe masculin, elles fournissent au +théâtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je +n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont +naturellement plus comédiennes que nous, mais seulement, avec leur +sympathique historien M. Ernest Legouvé, qu'elles sont douées d'«une +facilité d'imitation qui se prête à merveille aux arts de +l'interprétation.» + +Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place à part aux arts +décoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthétique, son +adaptation à l'ameublement, à la céramique, à l'ornementation de nos +intérieurs domestiques. En ce genre délicat où le sens et le goût de la +parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un +talent exquis. + + +II + +On vient de voir que les femmes, malgré le goût qu'elles ont pour le +beau, ne comptent qu'un petit nombre de représentants éminents dans la +peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et +l'architecture. Sont-elles mieux douées pour la recherche scientifique? +C'est douteux. Rares sont les découvertes et les inventions qui sont +sorties d'une tête féminine. Et pourtant les femmes sont aptes à tout +apprendre, à tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succès aux mêmes +études que l'homme; elles brillent même en tous les domaines où le rôle +de la mémoire est prépondérant. Les menus détails des sciences +naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique, +géologie, physique, chimie, les étudiantes saisissent tout cela avec des +facilités égales, sinon supérieures, à la moyenne des étudiants. A la +fin de l'année 1900, deux jeunes filles ont, à notre Université de +Rennes, remporté les deux premiers prix aux concours de l'École de +pharmacie. + +L'intelligence féminine n'est pas plus réfractaire aux sciences exactes. +Guidée par de bonnes méthodes, elle raisonne avec sûreté sur les +chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la géométrie, +l'algèbre, l'astronomie; elle ne recule même pas devant les +mathématiques pures. Bon nombre de femmes supérieures y ont acquis un +renom enviable. J'ai un fait à citer. A l'observatoire de Paris, les +frères Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte +photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter +toutes les étoiles à leur place exacte et, pour cela, déterminer leur +latitude et leur longitude sur la sphère astronomique, comme on l'a fait +pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte +un témoin oculaire, «ces déterminations, qui nécessitent des mesures +fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une précision +extrêmes, sont confiées à six jeunes filles qui travaillent toute la +journée sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon +construit récemment; et leur compétence, leur assiduité, leur activité, +font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire[65]. + +[Note 65: C. DE NÉRONDE, _l'Observatoire de Paris_. Revue illustrée du +1er novembre 1896.] + +Voilà, certes, un bel et noble exemple. Mais les féministes auraient +tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au +lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous +venons de citer en est une nouvelle preuve) le goût de l'ordre, l'amour +du détail, de grandes facilités de mémoire et d'accumulation. Elles sont +minutieuses et obstinées. Nous savions encore qu'elles font d'admirables +comptables. Comment s'étonner, après cela, qu'elles puissent faire +parfois d'excellentes calculatrices? Les mathématiques ne sont point de +nature à faire battre violemment leur coeur, à échauffer leur +imagination, à émouvoir et à surexciter leur sensibilité. Par +conséquent, leur vision reste nette et leur calcul exact. + +En toutes les branches des études mathématiques, physiques ou +naturelles, nous pouvons, dès maintenant, conjecturer que les étudiantes +feront une concurrence redoutable aux étudiants. Non que la science des +femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore +qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables +de ces généralisations lentes et méthodiques, de ces recherches +patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est +impuissant à s'élever jusqu'à l'invention scientifique. Avec de bons +maîtres, il est donné au cerveau féminin de s'assimiler aisément toutes +les vérités, toutes les connaissances. Mais la pensée créatrice, +inséparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des +têtes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas +à croire que les femmes parviennent jamais à nous arracher, en tous les +genres, la primauté de la production intellectuelle et du génie +souverain. + +Où la faiblesse de l'esprit féminin s'accuse avec le plus de netteté, +c'est dans le domaine des idées générales. De l'histoire les jeunes +filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans +remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font +appel à leurs souvenirs, aux leçons reçues, aux formules apprises. Elles +acceptent l'enseignement du maître comme parole d'évangile. Elles +reproduisent les jugements d'autrui ou émettent des arrêts avec +précipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence; +elles ne savent pas se défier d'elles-mêmes. La critique les déconcerte; +le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement, +les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des +sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement +sentir et aimer. + +Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut +apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la +logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine à +être justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu'à présent dans l'ordre +juridique, manifeste une partialité véhémente sur tous les sujets où +elles ont quelque intérêt d'amour-propre, et ne dépasse guère une +honnête médiocrité pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais +d'équitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des +historiens, quant aux spéculations profondes des philosophes et aux +vastes enquêtes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des +femmes, qu'il est à leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points, +de trop grandes espérances d'avenir. + + +III + +Et la littérature? Beaucoup de maîtres ont observé qu'en règle générale +les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences, +l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres +facultés de l'esprit féminin. + +En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie +et l'épître, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les +hommes à recevoir les impressions et à les retenir, il est naturel +qu'elles se plaisent à les exprimer. De là cette facilité d'élocution, +cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque +dès le plus jeune âge. L'expérience atteste que les petites filles +commencent à parler avant les petits garçons. L'aisance du langage est +un don féminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: «La langue est +l'épée des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller.» Et cette +verbosité est fille de la sensibilité. + +Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller +en conversation, mais encore exceller dans le style épistolaire, qui +n'est qu'un monologue à bâtons rompus. Tandis que l'homme cherche +l'ordre, vise à l'idée et rédige une lettre comme il composerait un +mémoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui +l'ont émue, aux menus incidents de la vie qu'elle mène; et sa prolixité +vagabonde et attendrie devient une grâce et un mérite. Lors même qu'une +femme de talent ou d'esprit se mêle d'écrire une oeuvre de longue +haleine, il lui est difficile de réagir contre le flux d'impressions et +de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilités se tournent +en défauts. On a remarqué bien des fois que ses livres sont rarement +d'une construction parfaite et d'une égalité soutenue. Ils valent moins +par l'ensemble que par les détails, presque toujours gracieux et +piquants, qui figurent alors de fines perles dispersées auxquelles +manqueraient un lien et un écrin. + +La vérité m'oblige même à constater,--j'en demande pardon aux femmes de +lettres,--que notre forme littéraire ne leur est redevable d'aucune +nouveauté, d'aucun progrès, d'aucun embellissement, d'aucun +enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait +pour notre langue que tous les livres réunis des femmes auteurs. Il n'y +a pas à protester: les femmes, en général, sont «médiocrement artistes». +C'est le jugement de M. Jules Lemaître et j'y souscris. Qu'ont-elles +donné au théâtre, à l'éloquence, à la philosophie? Quelles contributions +ont-elles fournies à l'histoire, à la critique, à la poésie? Rien ou peu +de chose. Supprimez même par la pensée toutes les femmes peintres, +sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les +meilleures oeuvres féminines sont des romans, des lettres et des +mémoires. Et si précieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le +encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance +de Mme de Sévigné: notre littérature s'en trouvera certainement +appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminuée, ni sa direction +changée, ni sa marche ralentie, ni son évolution aucunement modifiée. Ce +qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entrée +de la Société des gens de lettres ou de l'Académie française. Il en est, +aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure à l'Institut. +On peut être académicien, hélas! sans être immortel. + +Chose curieuse: je ne sais aucun genre où les femmes aient marqué une +plus incontestable médiocrité qu'en poésie. Et les femmes sont la poésie +même, et par leur très vive façon de la sentir, et par leur charmante +façon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le goût, la passion du beau, +et elles ne savent guère l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont +de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y +réussissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers +honnêtes, péniblement, comme un bon rhétoricien improvise, avec +application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donné +parfois d'agréables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand +poète. Voilà bien le plus curieux problème psychologique qui se puisse +poser! La femme, que nous savons si sensible à la beauté qu'elle +reflète, si facilement touchée par la grâce du langage, par l'harmonie +d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue +palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les +jours si impressionnable, si sentimentale, si profondément remuée par +tout ce qui est grand, noble, tendre, passionné; la femme, cette +sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte +d'inhabileté invincible à traduire les images supérieures, les visions +de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a +plus de sensibilité que de littérature. + +A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et +artistes atteignent si rarement à la perfection du style, à l'expression +vraie, à la forme rare qui éclaire et qui émeut, à la «beauté absolue», +je répondrai que, précisément, elles sentent toutes choses trop +vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer. +«Lorsque les femmes sont véritablement sensibles, a dit Mme de Genlis, +elles l'emportent sur les hommes par la délicatesse, dont ils ne sont +pas susceptibles.» Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis +acquiescer à la conséquence que Mme Louise Collet en tirait: «Nier leur +talent d'écrire, affirmait-elle, c'est nier leur faculté de sentir, l'un +dérivant naturellement de l'autre.» Il y a erreur. Sans doute, il faut à +l'écrivain, au poète, à l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien +qu'une tête pour concevoir; mais une certaine maîtrise de soi ne leur +est pas moins nécessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer +ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tête-à-tête +avec la pensée créatrice, avec la forme rêvée, avec le dieu entrevu. +Certes, quand l'idée vient, il faut la sentir, mais aussi la méditer. Et +Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: «Les femmes ne méditent guère. +Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus +flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans +les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides, +vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul +souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec +ces personnages énigmatiques de la scène grecque, qu'Aristophane appelle +les célestes nuées, les divinités des oisifs[66].» + +[Note 66: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 840.] + +Et pourquoi ces rêveries évasives et ces songes nébuleux, sinon parce +que les femmes, au lieu de maîtriser leurs émotions, s'abandonnent au +flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression +trahit généralement la pensée des femmes, c'est apparemment «qu'elles +sont trop émues au moment où elles écrivent[67].» Ce jugement est encore +de M. Jules Lemaître. Nous exprimerons la même idée en disant tout +simplement que, pour bien écrire, les femmes ont l'âme trop pleine, le +coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les +charme, au moindre sentiment qui les touche, les voilà si profondément +remuées que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main +tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans précision, sans +transparence, sans éclat. Or, pour peindre supérieurement quelque objet, +ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement à travers les larmes. Quand +le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'élever à l'expression +définitive, à l'impeccable beauté, sereine et pure. La violence +désordonnée de la sensation trouble la limpidité du regard. + +[Note 67: Jules LEMAÎTRE, _George Sand et les femmes de lettres_. +Annales politiques et littéraires du 20 décembre 1896, p. 387.] + +Et l'on s'en aperçoit au style de la plupart des femmes. Écoutons encore +Mme d'Agoult: «Penser est pour un grand nombre de femmes un accident +heureux, plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de +l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et +des établissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue +qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.» Là est +l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prédomine en leurs +âmes, c'est l'activité spontanée, avec son cortège de sentiments +désordonnés et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc. +Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de +phosphorescence continue qui projette, sur le monde des idées, des +lueurs incessantes, mais pâles et vagues. A l'invention poétique, il +faut le rayonnement soudain de l'éclair. Et cette lumière souveraine ne +s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par +ces arrêts conscients de la pensée, qui constituent proprement la +volonté créatrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en +perpétuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des +sentiments. Sa lumière se promène sur toutes choses, sans se fixer sur +aucune. C'est donc parce que l'imagination féminine est si excitable et +si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fécondité. + + +IV + +Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine à exceller dans +les lettres et dans les arts, et plus particulièrement dans la poésie, +c'est qu'elles ont trop de sensibilité, trop de nerfs, trop de coeur; +c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune +écrit à Mme de Bezobrazow: «Le germe est en nous bien vivant de la +possibilité de création intellectuelle qui nous est déniée, et ce germe +libéré retrouvera intacte sa germination interrompue[68],»--j'ai peur +que cette femme distinguée ne s'abuse gravement. Est-il si facile de +corriger son coeur, de réformer sa nature, de refaire son sexe? A +emprunter même quelque chose de l'homme, nos fières novatrices ne +risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que +les qualités dont leur sexe est le plus fier, c'est-à-dire la +sensibilité et la tendresse, sont les causes mêmes de son peu +d'originalité créatrice. Qu'elles veillent donc à ne point s'appauvrir +du côté du coeur, en travaillant à s'enrichir avec intempérance du côté +de l'esprit. Dieu nous préserve de la femme-homme, raidie et desséchée +dans la poursuite d'une virilité insaisissable! + +[Note 68: Revue encyclopédique déjà citée, p. 837.] + +Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse +à ce point sortir d'elle-même qu'elle finisse par dépouiller à la longue +ce qui l'individualise, et par acquérir en échange la vigueur et les +formes d'intellectualité qui nous sont propres. Même dans le domaine +littéraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de +cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le présent,--après le +passé,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tête et a +mille chances de la garder. Les femmes elles-mêmes y souscrivent comme +d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient +à la supériorité littéraire de notre sexe, la plupart des femmes de +lettres cachent leur identité sous un pseudonyme masculin. Serait-ce +donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les +blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prénoms, si elles +usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la +signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que +pour allécher la clientèle. Elles ont vaguement conscience que les +lectrices, autant que les lecteurs, ont une préférence marquée pour les +productions de l'homme. Car, après tout, en exceptant quelques femmes de +grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa généralité, la +littérature féminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le +bonheur de n'être pas moutonnière et bêlante. Ne nous plaignons donc pas +d'une concurrence déloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance +involontaire de notre mérite littéraire. + +Mais il paraît que cette faiblesse a trop duré. Déjà les femmes peintres +et sculpteurs ont leurs expositions particulières. De même, les plus +entreprenantes des femmes auteurs s'apprêtent à nous combattre à visage +découvert sur le terrain du drame et du roman où, pour le dire en +passant, notre sexe a fait preuve, jusqu'à ce jour, d'une écrasante +supériorité. C'est un fait que la littérature féminine devient de plus +en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la +scène. Nous avons, par intermittence, des représentations féministes. +Les femmes de lettres en sont très fières. A les entendre, cette +innovation théâtrale était depuis longtemps désirée et impatiemment +attendue. Comme si le répertoire moderne ne s'était jamais occupé du +beau sexe! Où a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient négligé de +plaider devant le grand public les thèses les plus hardies et les causes +les plus aventureuses? + +Seulement, il s'agit beaucoup moins d'étudier le caractère féminin et de +le guérir, par le ridicule, de ses vanités et de ses travers, que de +préparer activement l'émancipation du sexe. On se flatte de continuer +par le théâtre ce qu'on a si bien commencé par le roman: l'abaissement +de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqué suffisamment que, +dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est réduit +aux plus piteux rôles? Être faible et inconsistant, nature inerte et +lâche, sans volonté, sans caractère, il ne joue partout qu'un personnage +odieux ou fatigué. Combien plus mâles et plus vigoureuses sont les +femmes de ces récits et de ces pièces! Que leur décision nette, leur +fermeté résolue, leur ton impératif, sont bien faits pour nous humilier! +Après avoir donné à l'homme une âme de femme, on ne manque point de +prêter à la femme un coeur de mâle. Toutes les énergies, toutes les +virilités abdiquées par le compagnon sont recueillies naturellement par +la compagne. Des hommes efféminés et des femmes viriles, voilà bien, +n'est-ce pas, toute notre société? + +«C'est du parti pris!» direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis +m'empêcher de voir un système de représailles qu'il est facile +d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils traité la +femme depuis un quart de siècle? Soyez francs, et vous reconnaîtrez que +naturalistes et psychologues ont rivalisé envers elle de mépris et de +brutalité. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste, +nos maîtres écrivains l'ont-ils assez fouettée ou salie? Que sont les +femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget même? De pauvres +créatures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se méfier +comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se +retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les +gentillesses que vous savez, en vérité, ne faisons pas les étonnés: nous +l'avons bien mérité. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnête +femme; par une rétorsion légitime, nos romancières ne veulent pas croire +à l'honnête homme. Pour être justes, sachons reconnaître une bonne fois +que, dans les drames de la passion, rien n'égale le mal que nous font +les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons. + +L'esprit de la littérature féminine nous est donc manifestement hostile. +Que donnera cette réaction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce +qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisagée dans son ensemble, la +forme littéraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement élevée +au-dessus des oeuvres antérieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit +les écrivains gracieux ou brillants dont le sexe féminin s'honore +aujourd'hui, on doit reconnaître que la maîtrise de la plume est encore +aux mains des hommes; et j'ai l'idée qu'elle y restera. + +Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette +infériorité. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les +grands poèmes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grâce et de +beauté? Là encore, il y a compensation. Jamais artiste n'eût peint ou +façonné les merveilleuses figures qui peuplent nos musées, s'il n'eût +trouvé dans la réalité les modèles vivants de l'éternel féminin. +Qu'importe que la femme ait signé rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle +les a presque tous inspirés? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa +beauté. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le +principal rôle. Elle les suggère, elle les échauffe, elle les illumine. +Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en +consacre le succès ou en détermine la chute. Il n'est pas d'homme qui, +dans le secret de son coeur, n'aspire avidement à voir,--ne fût-ce qu'un +jour,--son nom voltiger sur les lèvres des femmes. + +Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque +nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nées de leur +souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances +qu'il inflige, ne vivent que par leur grâce et meurent de leur abandon. +Elles ont mieux à faire que de peiner avec nous aux mêmes besognes et +dans les mêmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les +ouvriers de la pensée, et aussi de modérer leur zèle et leur ambition, +en les rappelant au bon goût, à la beauté, à la bonté, à la douceur de +vivre et à la joie d'aimer, en défendant les moeurs, les croyances, les +traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses +des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs, +contre cette fougue de progrès et cette fièvre de changement qui +précipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souveraineté +féminine n'était là pour en ralentir la marche ou en redresser le cours. + + +V + +Au point où nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent. + +D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme _identité_ de capacité +intellectuelle, tout simplement parce que cette identité n'existe même +pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se +diversifient à l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme à homme ou de +femme à femme, deux têtes qui se ressemblent exactement. Comment +voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le féminin se confondent et +s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identité +intellectuelle des êtres humains, il faudrait préalablement les fondre +en un seul type: ce qui est contre nature. + +Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point +me semble résulter de tout ce qui précède,--simple _égalité_ de capacité +intellectuelle, parce que, si éminents qu'on les suppose tous deux, leur +valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera +l'un de l'autre, de même qu'un homme et une femme peuvent être beaux +dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la même façon. Pour +parler à bon droit d'égalité intellectuelle entre l'homme et la femme, +il faudrait encore modifier à ce point la nature, que les deux sexes +fussent ramenés à un seul. Autant refaire le monde! L'égalité vraie ne +se conçoit que dans le domaine des mathématiques pures. + +Mais s'il n'y a point, d'homme à femme, identité ni même égalité de +puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes +d'intelligence une _équivalence_ sociale? Je suis tout disposé à le +reconnaître. Bien que la capacité féminine soit autre que la capacité +masculine, elle n'en est pas moins aussi nécessaire que la nôtre à la +conservation intellectuelle de l'espèce et au progrès spirituel de la +civilisation. Nous n'avons pas la tête mieux faite que les femmes, mais +autrement. Dans son genre d'intellectualité, chacun des deux sexes vaut +l'autre. Les hommes seraient réduits à rien sans l'intelligence +féminine, et les femmes à zéro sans l'intelligence masculine. +Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reçoivent. + +Oui, certes, il y a équivalence d'utilité intellectuelle entre les +sexes. Seulement, cette équivalence même suppose chez l'un et chez +l'autre une certaine diversité de dons, d'aptitudes et de facultés. A se +trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une +remarque souvent faite que, dans la femme qu'il épouse, l'homme se plaît +à trouver ce qui lui manque et ce qui le complète. Faites, par +hypothèse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double +exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En époux? +Jamais de la vie. La femme n'est pas un mâle imparfait, un homme arrêté +dans son développement, et qu'il est urgent d'épanouir et de modeler à +notre ressemblance. Elle est une créature autre, qui doit veiller à ne +point gâter sa nature distinctive, à ne point affaiblir son cachet +original, à ne point aliéner ses qualités propres. Pour que les sexes se +désirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffèrent. + +Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu'à l'antipathie, +ni que ces disparités se creusent en incompatibilités irréconciliables. +Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse +unir deux âmes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et +se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et +s'achèvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effémine et que la femme +se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de +condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un échange dans lequel +chaque époux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins. +Si donc la femme pouvait se rendre pareille à l'homme, le monde perdrait +quelque chose de sa variété féconde, et le doux amour risquerait d'en +mourir. Michelet disait: «On a fait fort sottement de tout cela une +question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux êtres incomplets +et relatifs, n'étant que deux moitiés d'un tout.» Et il faut ajouter que +c'est précisément à leurs qualités et à leurs insuffisances respectives, +qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie +et perpétuer l'humanité. + +Finalement,--et cette dernière réflexion est d'importance +majeure,--l'«émancipation intellectuelle» des femmes autour de laquelle +le féminisme mène si grand bruit, est une formule à double sens qu'il +nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par là +que la femme d'aujourd'hui doit être d'un esprit plus cultivé que la +femme d'autrefois? D'accord. Il serait étrange qu'elle n'eût point de +part aux découvertes de la science et aux enrichissements incessants de +la pensée moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardât +dans la médiocrité; qu'indifférente à tout ce qui se fait, s'invente et +s'enseigne, elle fût incapable de se mêler à la conversation de son mari +et de surveiller l'éducation de ses fils. + +Que les femmes s'associent donc aux progrès intellectuels des hommes et, +pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et +plus sérieusement éduquées: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on +dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit +plus? C'est entendu. «Quand le progrès humain fait un pas, a dit +Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui.» Plus de ces +disciplines routinières et coercitives, dont c'est le malheur de peser +sur l'esprit au lieu de l'épanouir, de comprimer la personnalité au lieu +de l'affermir. Toute contrainte qui déprime l'être, anémie la raison et +débilite la volonté, a pour conséquence inévitable de vouer la jeunesse +à l'abdication, à l'inertie, à une incurable indigence intellectuelle. +Ce n'est pas au moment où s'élargit sans cesse le rôle de la femme, +qu'il convient de mettre des lisières ou des entraves aux facultés de +son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catéchisme, la +guitare et la révérence. Le temps n'est plus où l'on pouvait lui +interdire, comme à un enfant, la lecture de certains livres réputés trop +graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme +entend l'apprendre à ses risques et périls; et l'on peut croire qu'elle +y réussira souvent. Que sa volonté soit donc faite et non pas la nôtre! + +Mais pour que son accession à la plénitude de la connaissance lui +apporte la force morale et l'élévation spirituelle, il serait fou +d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutélaire, de +toute autorité laïque et religieuse. Puisque l'intelligence féminine +est, moitié par nature, moitié par habitude, plus brillante que solide, +plus rapide que sûre, plus fine que profonde, plus intuitive que +raisonnée, puisqu'il importe de la prémunir contre les pièges que lui +tendent l'imagination et la sensibilité, et les facilités même de sa +mémoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionnée, ne +parlons pas d'émancipation, mais d'éducation. Plus un être est faible, +plus il doit être protégé contre lui-même. L'indépendance lui serait +funeste. Il a besoin d'une règle, d'une discipline. Loin donc +d'affranchir absolument l'intellectualité féminine, c'est à la former, à +l'instruire, à l'élever, que doivent tendre tous les efforts de la +pédagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte +culture. Laquelle? Nous le dirons à l'instant. + + + + +LIVRE IV + +ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME + + + + +CHAPITRE I + +S'il convient de mieux instruire les filles + + + SOMMAIRE + + I.--LE POUR ET LE CONTRE.--DOUBLE CONCEPTION DU RÔLE DE LA + FEMME. + + II.--UTILITÉ D'UNE MEILLEURE INSTRUCTION DE LA FEMME POUR + ELLE-MÊME, POUR LE MARI ET POUR LES ENFANTS. + + III.--QU'EST-CE QU'UNE JEUNE FILLE INSTRUITE?--QUELQUES + OPINIONS DE FEMMES.--L'ÉDUCATION FÉMININE EST TROP SOUVENT + FRIVOLE ET SUPERFICIELLE. + + IV.--IL FAUT INCULQUER A LA JEUNE FILLE DES GOÛTS PLUS + SÉRIEUX ET LA MIEUX PRÉPARER AUX DEVOIRS DE LA VIE ET DU + MARIAGE.--AVIS D'ÉDUCATEURS CÉLÈBRES. + + +I + +Cette question a le privilège de provoquer des adhésions enthousiastes +et d'amères récriminations. + +Semez, disent les idéalistes, semez l'instruction à pleines mains dans +les intelligences féminines, et vous verrez bientôt lever la semence et +grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les +hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le +foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est déjà la grâce et +la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumière et le bon conseil, et +elle vivra en communion plus étroite avec son mari. Que de fois celui-ci +s'est plaint de l'indifférence de sa compagne pour les connaissances +qu'il possède, pour les études qu'il entreprend! Élevez-la donc à son +niveau; et l'époux, enfin compris, encouragé dans ses ambitions, soutenu +dans ses projets, assisté même en ses travaux, sera moins tenté de +chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui. +Sans compter que, peu à peu, par une infiltration lente et mystérieuse, +les mères pourront transmettre à leurs enfants des dispositions +cérébrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en +trouvera surélevé, l'esprit français élargi et fortifié. S'il faut en +croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de +quelles délices l'épanouissement intellectuel de la femme enivrera la +«spiritualité» de l'homme. «Supposez-les tous deux également, quoique +diversement, développés au dedans: alors se consomme la communion des +consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des +affinités secrètes, les invisibles rencontres et les subtiles élections; +alors, vraiment, le couple humain féconde par l'esprit la misère des +heures et éternise la vie brève en y faisant sourdre l'infini[69].» +Point de doute: ce sera le paradis des anges. + +[Note 69: Lettre publiée par M. Joseph RENAUD dans la _Faillite du +mariage_, p. 31-32.] + +Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes +les réservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'appétit de savoir +et l'orgueil de connaître leur feront tourner la tête. De quelle vanité +dominatrice vos bachelières et vos doctoresses écraseront les redingotes +environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'émancipation +intellectuelle de la femme pour «le déshonneur du genre mâle.» D'après +lui, «le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de +la femme s'appelle: il veut!» Comparant l'âme de celle-ci à «une +pellicule mouvante sur une eau peu profonde,» il tient l'obéissance pour +le meilleur moyen de donner «une profondeur à sa surface.» Au reste, cet +être superficiel et léger ne se relève que par l'enfantement. «La femme +est une énigme dont la solution s'appelle maternité.» Hors de là, elle +rapetisse à sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de +l'instruire, afin de l'élever jusqu'à nous et d'en faire la confidente +de notre idéal, l'âme de notre volonté, notre égale intellectuelle. Il +n'est que temps, au contraire, de la rappeler à son rôle et de la +remettre à sa place. Nietzsche a bien mérité de l'humanité lorsqu'il l'a +définie: «Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice[70].» + +[Note 70: _L'Individualisme et l'Anarchie_, par Édouard SCHURÉ. Revue +des Deux-Mondes du 15 août 1895, p. 795-796.] + +Convient-il donc de monopoliser la lumière et la science au profit des +hommes, et de condamner les femmes à l'ignorance et à la frivolité? Loin +de nous cette injustice et cette cruauté. Il ne nous paraît pas +impossible que le sexe féminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit +sans oublier sa tâche maternelle, sans rien perdre de sa grâce et de sa +douceur. «Vous êtes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des +femmes?»--Parfaitement; et je vais dire comment je la conçois. + +Il est du rôle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni à +leur âme, ni à notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit +dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou précieux et +fragile, une créature délicieuse, mère de toutes les élégances, la joie +de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction +est de distraire nos soirées, de décorer notre intérieur, d'embellir et +d'égayer notre vie. L'oisiveté est sa loi. Elle est née pour le luxe et +la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses péchés mignons. L'autre +conception, celle des gens pratiques et rudes, est réfractaire à ces +mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par +destination naturelle, la maîtresse du logis. Qu'elle ne sorte point de +son intérieur: les travaux d'aiguille et les soins du ménage doivent +absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger +la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et +débarbouiller les mioches. + +De ces deux façons pour l'homme de comprendre le rôle de la femme, la +première dénote beaucoup d'orgueil et de fatuité, et la seconde, +beaucoup d'égoïsme et de vulgarité. Toutes deux sont inacceptables. La +femme ne doit être ni «bête de luxe», ni «bête de somme». + + +II + +Dans l'intérêt de la race et dans l'intérêt de l'homme, il n'est ni bon +ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la +futilité. On ne nous fera jamais croire qu'il est nécessaire au bonheur +du mari et des enfants, que la mère languisse dans une complète +indigence d'esprit. L'élévation de l'homme ne va point sans l'élévation +correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-là ses jours +et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses désirs et ses rêves. +Comment l'un vivrait-il dans la lumière, si l'autre s'obstine dans les +ténèbres? Lorsque l'épouse est légère, vaine, sotte ou nulle, comment +voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien doués? + +Ce n'est pas qu'il soit besoin d'être lettrée ou artiste pour faire une +épouse fidèle et une mère excellente. Si vous n'aimez pas une jeune +fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige à +l'épouser: le monde sera toujours plein de naïves bourgeoises et de +simples et accortes héritières. Personne ne réclame la suppression des +«petites oies blanches». Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne +voulons même pas, pour la jeune fille, d'une instruction intégrale, +d'une instruction égalitaire et obligatoire, qui en ferait une poupée +savante ou une pédante chagrine et enlaidie: ce qui n'empêche qu'il y +ait de sérieux avantages à élargir ses connaissances, à élever et à +enrichir son esprit. On préparera de la sorte une compagne plus digne au +mari et une directrice plus éclairée aux enfants. + +Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout «productive par +son influence sur l'homme, et dans la sphère de l'idée, et dans le +réel.» Comment serait-il indifférent de cultiver son esprit, si l'on +réfléchit que les fils, qui naîtront d'elle, seront formés de sa chair +et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur +insufflera le meilleur d'elle-même, son âme et sa vie? Comment +douterait-on qu'il ne fût utile d'élever et d'épanouir son intelligence, +son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient +la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera +pour lui un guide et un réconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute +de le comprendre, une cause de découragement et d'impuissance? Les +femmes ne sont point une espèce isolée dont nous ne puissions recevoir +aucune influence. Comme épouses et comme mères, elles sont mêlées à +notre vie; et Dieu sait le pli profond et indélébile que leur contact +journalier imprime à notre coeur et à notre esprit! Avec son admirable +clairvoyance, Mme de Lambert nous prévient «qu'elles font le bonheur ou +le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir +raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se +détruisent, puisque l'éducation des enfants leur est confiée dans la +première jeunesse, temps où les impressions sont plus vives et plus +profondes.» + +Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur +domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons +à cette pensée de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des +femmes, «leurs moyens de plaire, leur capacité d'attacher pour la vie +des hommes dignes de respect et d'amour, dépendent plus de la culture de +l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie +moderne[71].» + +[Note 71: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 810.] + +Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en +raison sans que la femme cherche à le suivre et à l'imiter? Quoi de plus +naturel que le progrès de l'instruction parmi les hommes ait piqué +l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur +ouvrir plus libéralement nos grandes écoles pour devenir des épouses +moins ignorantes et des mères plus cultivées: qu'avons-nous à répondre? +Nous voyant mordre à belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la +science, l'envie est venue à la femme moderne d'y goûter à son tour: +rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la +gourmandise originelle. Succombant à d'imprudentes suggestions, Adam +reçut jadis la pomme fatale des mains de notre première mère; et voici +maintenant que, prêchant d'exemple, les hommes induisent les filles +d'Ève en tentation d'avide curiosité. Ne soyons donc point surpris +qu'elles réclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait +illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne +le souffriraient pas. + +Au surplus, l'instruction bien donnée et bien reçue ne va point sans un +exhaussement et un affermissement de tout l'être humain, sans une +ascension vers la lumière et la justice. La personnalité de la femme y +trouvera son compte. Eu égard aux difficultés de vivre, le sexe féminin +réclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner +gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de «la +femme en soi,» cette discussion académique ne résout point le problème +du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos +soeurs les plus méritantes. Combien d'entre elles sont condamnées à +gagner leur vie par un labeur indépendant? Or, j'ai établi, qu'en ce qui +concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par +les hommes, l'intelligence féminine vaut bien l'intelligence masculine. +Encore est-il qu'elle a besoin, comme la nôtre, d'être instruite et +cultivée. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes +aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules +pédantes: le «droit à la science» est tout simplement, pour les filles +pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le «droit à la vie». +Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer +profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main à la +communauté, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque +jour à la sueur de son front? + + +III + +Que l'instruction soit donc largement départie aux femmes! Je ne trouve +point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles +s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de géologie, ni +même qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en +dit. Et plus s'élèvera le niveau de leurs connaissances, moins elles +seront portées à tirer vanité de leur science. Distinguant ce que +Molière n'a pas distingué, nous concevons très bien aujourd'hui qu'une +«femme savante» ne soit pas nécessairement une «précieuse ridicule». + +A qui fera-t-on croire que, même dans les réunions les plus mondaines, +l'instruction soit d'un secours inutile? Elle élève et aiguise le ton de +la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile +pointe d'érudition! ou même de faire rougir de honte, par d'insidieuses +questions d'histoire, quelque joli garçon plus familier avec le roi de +pique qu'avec les rois de France! Le développement de l'instruction +féminine multipliera peut-être un type de jeune fille, dont il m'a été +donné de connaître quelques jolis exemplaires: un type très vivant, très +attirant, très français, je veux dire une jeune fille ouverte et +franche, loyale et fière, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse +sans frivolité, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail +ni l'épreuve, ayant de la volonté et de la décision, très capable de se +dévouer, de s'attacher à qui sait la comprendre et l'aimer, en deux +mots, une jeune fille qui, unissant aux qualités charmantes de son sexe +une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse +image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'époux de son choix «comme une +musique parfaite avec de nobles paroles.» + +Mme de Rémusat ne voyait «aucun motif de traiter les femmes moins +sérieusement que les hommes.» J'ajouterai, pour dire toute ma pensée, +que je ne vois aucun motif de refuser à une femme intelligente les +moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui +dissimuler la vérité, si elle est capable de la connaître? N'ayez +crainte que les femmes usent trop généralement des facilités de +s'instruire que nous réclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces +créatures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza, +«passent leur vie à se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour où +elles se croient trop vieilles pour apprendre.» Il est si doux de ne +rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidèles parmi les hommes, +conservera bien assez de dévotes parmi les femmes. Qu'on se rassure: +l'espèce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de +Scudéry disait au XVIIe siècle, non sans malice, «qu'elles ne sont au +monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien +faire et pour ne dire que des sottises![72].» + +[Note 72: _Opinions de femmes sur la femme_, _loc. cit._, p. 840.] + +Si tout de même les dames de cette sorte avaient une raison plus +éclairée et une existence plus active, la société s'en trouverait-elle +plus mal? Le nombre est grand des Françaises qui, pourvues de tous les +agréments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce +n'est point qu'elles manquent de grâce et de goût. Elles s'habillent +avec élégance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien +que la conversation soit en déclin dans la plupart des salons, elles +causent bien,--ou à peu près. De ce qu'il faut pour exceller dans cet +art, elles ont au suprême degré la coquetterie et la finesse; il ne leur +manque qu'une instruction, plus solide et plus sérieuse, que les +familles et les maîtresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts +d'agrément, au chant, au piano, à la danse, à l'aquarelle, à ces petits +talents agréables qui fleurissent l'esprit sans le mûrir et polissent +les manières sans tremper le caractère ni fortifier la raison. + +Loin de nous la pensée de bannir ces jolies choses de l'éducation des +jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement +et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit +point nous faire oublier ou négliger la culture des fruits. A +méconnaître cette règle majeure de toute éducation, les parents peuvent +faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agréables à voir +dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes, +excellentes valseuses, fières de leurs succès mondains, mais aussi de +petites têtes folles, ne songeant qu'au plaisir et à la toilette, +frivoles de goût, légères d'esprit, pauvres de coeur et de jugement. + +«Mais elles vont au cours!» m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas! +L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui à les promener à +travers la science, sans ordre ni méthode, à toucher légèrement à toutes +les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous +les sujets, à introduire et à empiler dans leurs jeunes cervelles mille +et mille notions confuses et indigestes, en un mot, à leur donner les +apparences de l'instruction plus que la réalité du savoir et le +discernement de la raison. On traite leur pauvre tête comme un vulgaire +phonographe, comme une simple horloge à répétition, comme un mécanisme +automatique, en la forçant à enregistrer fidèlement, à reproduire +exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage +recommandation de Montaigne qu'«il ne faut pas attacher le savoir à +l'âme, mais l'y incorporer,» qu'«il ne faut pas l'en arroser, mais l'en +teindre,» on demande trop à leur mémoire qui est surmenée, persécutée, +violentée. Et comme je comprends bien qu'après plusieurs années d'un +traitement aussi féroce, nos jeunes filles de condition prennent l'étude +en horreur et se jettent passionnément sur les chiffons et les romans! A +cela, quel remède? + + +IV + +Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit être +double: les élever plus fortement à la connaissance de la vérité, les +préparer plus sérieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se +tiennent. + +Voici ce que M. Alfred Mézières pense de la première: «En général, les +jeunes filles françaises n'ont que trop de tendance à la frivolité, trop +de goût naturel pour le succès, trop de désir de plaire. On devrait les +préserver avec soin de la légèreté d'esprit qui est leur défaut capital, +les habituer à réfléchir et à penser.» Oui; une pédagogie bien comprise +se fera une loi d'élever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler +une âme plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci +de la réflexion. A cette fin, elle tâchera surtout de faire entrer dans +la tête des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait +coutume d'insister) que «leur éducation n'est pas finie à dix-huit ans +et que la première robe de bal n'a, pas plus que le diplôme de bachelier +pour les jeunes gens, la vertu de donner à leur science son parfait +développement[73].» Est-ce donc si difficile? + +[Note 73: Cité par REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_, menus propos, +p. 339.] + +Je me refuse à croire que la légèreté féminine soit incurable. On +calomnie le sexe faible en lui prêtant je ne sais quelle impuissance à +s'instruire et à raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou +autres futilités mondaines. Il n'en est pas moins vrai que «ce qui leur +manque le plus (c'est encore M. Mézières qui parle), ce sont les goûts +sérieux. Il faut éveiller en elles l'amour de l'étude, leur faire lire +et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dégoûter +ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littérature est +inondée et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le +mépris de tout ce qui ne l'est pas[74].» + +Faute de cultiver, d'éclairer, de redresser même le goût littéraire des +femmes, le goût public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est +beau et bon ne réussissant jamais sans elles. «Tout ce qui peut arracher +les femmes à l'inutilité d'une existence mondaine ou misérable est un +bien pour la patrie, un gage d'avenir[75].» A ces mots de Mme Edgar +Quinet, nous ajouterons que détourner les femmes de la littérature +légère ou vicieuse qui s'étale dans les livres et les journaux, est tout +profit pour l'esprit national et la moralité publique, parce qu'en plus +de la maternité physique, la femme est appelée à faire oeuvre de +maternité morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les +enfants de son âme et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait, +avec la vie, tous les germes de progrès, l'idée qui éclaire, l'amour qui +enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanité. On lit dans les +«Lois» de Platon: «Les femmes ont une si grande influence sur les hommes +que ce sont elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont +accoutumées à une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les +hommes sont corrompus et amollis.» Tâchons donc de les rendre sérieuses. + +[Note 74: _Le Travail des femmes_. Revue encyclopédique, _loc. cit._, p. +908-909.] + +[Note 75: _Ibid._, _La Femme moderne_, p. 882.] + + + + +CHAPITRE II + +Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles + + + SOMMAIRE + + I.--L'ÉDUCATION DES FILLES DOIT ÊTRE CONFORME AUX DESTINÉES + DE LA FEMME.--POURQUOI?--NOS RAISONS.--ÉDUQUER, C'EST + FORMER UNE PERSONNE HUMAINE. + + II.--CULTURE «RATIONNELLE».--A PROPOS DE L'ENSEIGNEMENT + SECONDAIRE DES FILLES.--VOEU EN FAVEUR DE L'INSTRUCTION + PROFESSIONNELLE.--ÉCUEILS À ÉVITER: L'INFLATION DES ÉTUDES + ET LE SURMENAGE DES ÉLÈVES. + + III.--CULTURE «MORALE».--APRÈS LA FORMATION DE LA RAISON, + LA FORMATION DE LA CONSCIENCE ET DE LA VOLONTÉ.--MENUS + PROPOS DE PÉDAGOGIE FÉMININE.--IDÉES NOUVELLES SUR + L'ÉDUCATION DES FILLES.--LA «DOGMATIQUE DE L'AMOUR».--NOS + SCRUPULES. + + IV.--CULTURE «SOCIALE».--ESPRIT NOUVEAU DE L'ÉDUCATION + MODERNE DES FILLES.--OU EST LE DEVOIR DES HEUREUSES DE CE + MONDE?--VIEILLES OBJECTIONS: CE QU'ON PEUT Y RÉPONDRE. + + V.--CULTURE «RELIGIEUSE».--L'AME DES FEMMES ET LE BESOIN DE + CROIRE.--LE DOMAINE DE LA FOI ET LE DOMAINE DE LA + SCIENCE.--SI L'INSTRUCTION EST UN DANGER POUR LA RELIGION + ET LA MORALITÉ DES FEMMES.--A QUELLES CONDITIONS LE SAVOIR + SERA PROFITABLE A LA PIÉTÉ ET A LA VERTU DES FILLES. + + +Après avoir rappelé sommairement le but élevé auquel doit tendre la +pédagogie féminine, il importe, ne fût-ce que pour donner à nos idées +plus de relief et de précision, d'indiquer les principes directeurs +auxquels nous subordonnons l'éducation moderne des jeunes filles. + + +I + +Quelle est, au voeu de la nature, la destinée normale de la femme?--Être +épouse, être mère. De son organisme physique et de sa constitution +mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualités et de ses +faiblesses, de l'impressionnabilité inquiète de ses nerfs comme de la +chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprême se dégage avec +toute la clarté propre aux vérités universelles. La maternité? mais +c'est le cri de son âme! Par la maternité, elle exerce la plénitude de +sa fonction, elle utilise tous ses trésors de vie; par la maternité, +elle goûte sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle +épuise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la +maternité, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'à +l'immolation de son être aux fins éternelles de l'humanité. + +Si déjà l'homme a pour destination sociale d'être époux et père, s'il ne +remplit vraiment tout son rôle, s'il ne connaît à fond toute la vie qu'à +la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux +responsabilités de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la +nature a soumise à des fatalités plus nombreuses, à des servitudes plus +dures, dans l'intérêt manifeste de la perpétuation de l'espèce? La +maternité est sa raison d'être, sa raison d'aimer, sa raison de vivre. + +De là, cette grave conséquence que l'éducation doit la préparer à cette +vocation auguste, lui en faire comprendre la dignité, lui en faire +chérir les devoirs. C'était l'avis de Mme de Staël: «Il faut élever la +jeune fille avec la pensée constante qu'elle sera un jour la compagne de +l'homme.» Et Marion ajoute avec force qu'une pédagogie, qui ne mettrait +pas ce «lieu commun» au rang de ses principes, serait «extravagante ou +criminelle»[76]. + +[Note 76: _La Psychologie de la femme_, p. 242.] + +Mais, en fait, le mariage n'est point la destinée de toutes les femmes. +Après la règle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs +laissant à l'homme l'initiative des ouvertures et l'antériorité du +choix, beaucoup de femmes sont condamnées à vivre et à vieillir +solitaires. Et le célibat est, pour le plus grand nombre des filles, une +source d'épreuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain, +isolées, délaissées, déclassées, elles ont mille peines à se suffire à +elles-mêmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indépendants. Bien +que, par nature et par destination, la femme soit vouée à la vie de +famille et à la paix du foyer, il faut néanmoins que l'éducation lui +permette de se faire, en cas de nécessité, une libre place au soleil. Là +est, pour les vieilles filles, la dignité et le salut. Et combien de +veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement, +démunies et désemparées, dans l'infériorité ou la misère? Les mettre à +même de faire face aux éventualités les plus lourdes de l'existence par +un travail indépendant et sûr, tel est le plus grand service que +l'éducation puisse rendre à la généralité des femmes. + +Et encore, avant d'être épouses et mères, elles sont femmes. Disons +plus: en elles, comme en nous, les caractères généraux et les besoins +communs de l'humanité priment les traits spéciaux et les tendances +distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent être +éduquées pour elles-mêmes, pour leur bien propre, pour leur honneur, +pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de +la féminité, il importe de ne point négliger les attributs supérieurs de +l'humanité, dont elles sont les membres vivants au même titre que les +représentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire à Fénelon que +«la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes,» et que, +de ce chef, «elles sont la moitié du genre humain, rachetée du sang de +Jésus-Christ et destinée à la vie éternelle.» + +En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de +l'éducation est le même, à savoir l'élévation de la personne humaine à +toute la perfection dont elle est capable. Et cette éducation, nous +avons trois raisons pour une de la donner pleinement à la femme: parce +qu'elle est un être de chair et de sang, de raison et d'amour, un +individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanité pensante et +souffrante, une personnalité morale qui doit être cultivée pour +elle-même; parce qu'elle est destinée au rôle d'épouse et de mère, et +qu'appelée à régler tout le détail des choses domestiques, elle ruine ou +soutient les maisons, et qu'investie de la royauté du foyer, elle est le +bon ou le mauvais génie de la famille; parce qu'enfin, ayant «la +principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le +monde,» comme dit encore Fénelon, elles tiennent entre leurs mains la +dignité, la moralité, l'avenir même de la société. Élever et fortifier +la femme, élever et préparer la mère, de telle sorte qu'épouse, fille ou +veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la +famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons à +l'éducation moderne des filles. + +Il s'ensuit que les femmes doivent être élevées aussi bien que les +hommes, et qu'a cette fin elles ne méritent ni dédain ni adulation; car +le dédain les voue à l'ignorance et à la médiocrité, tandis que +l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et +futiles, les agréments superficiels et vains. Traitons-les donc avec +respect, prenons-les au sérieux; fortifions leur faiblesse par une +culture aussi complète que possible, par une éducation rationnelle, +morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui résument tout notre +programme pédagogique, ont besoin d'explication. + + +II + +Premièrement, la culture de la femme doit être _rationnelle_. Autrement +dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit appropriée +aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition. + +Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins +favorables s'y résignent avec mélancolie, comme à une fatalité +inéluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'être +moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir, +la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la même +manière? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes +intellectuelles ne coïncident pas absolument avec les nôtres; parce que +son organisme est plus délicat et sa sensibilité plus vive; parce que sa +nature même la voue à un autre rôle dans la famille, à une autre place +dans la société; parce qu'elle ne sert point de même façon les destinées +de la race et les intérêts essentiels de l'humanité. + +Toutes ces disparités de nature et de fonction entre l'homme et la femme +s'opposent à l'uniformité des programmes, des études et des disciplines. +Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre +l'instruction donnée et le sexe qui la reçoit. «Comme notre corps ne se +nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digère,» de même «on ne +s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile.» Et +M. Ernest Legouvé induit de cette comparaison que «la femme a droit à +être élevée aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme,» et que +«même dans le cas où on leur enseignerait à tous deux la même chose, il +faut la lui enseigner, à elle, différemment[77].» Il ne s'agit pas, bien +entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science +édulcorée et fade, une science _ad usum puellarum_, mais seulement, +comme l'a dit un maître en pédagogie, M. Gréard, «de leur rendre la +vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dégageant de +tout ce qui n'est pas indispensable à l'éducation de l'esprit[78].» Y +a-t-on réussi? + +[Note 77: _Le Travail de la femme._ Revue encyclopédique, _loc. cit._, +p. 908.] + +[Note 78: _L'Enseignement secondaire des filles_, p. 142.] + +A peu près. Les jeunes filles ont maintenant des lycées, des collèges, +des pensionnats séparés. On s'est efforcé de les préserver, autant que +possible, des programmes encyclopédiques qui accablent les garçons. +Elles ne sont pas, les heureuses créatures, hantées, poursuivies, +étreintes par le cauchemar du baccalauréat. Plus souple et plus libre, +leur instruction, répartie entre maîtres et maîtresses, a pour sanction +des examens de fin d'études ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute, +l'enseignement secondaire spécial des jeunes filles, tel qu'il a été +organisé par la loi du 21 décembre 1880, nous paraît judicieusement +compris et dosé. On sait, d'ailleurs, s'il a réussi! Depuis sa création, +l'effectif de sa clientèle n'a pas cessé de suivre une progression +régulière; et il sert trop bien les desseins du féminisme pour qu'on +puisse douter de son extension croissante. + +Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est +entré dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacré-Coeur a +proposé, non sans éclat, de fonder à Paris, au centre des lumières, une +École normale congréganiste rivale de celle de Sèvres, destinée à +fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre +les établissements de l'État, auxquels «il ne manque humainement rien.» +Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein était exposé--_Les Religieuses +enseignantes et les Nécessités de l'Apostolat_--a été mis à l'index par +une décision de la Sacrée-Congrégation des évêques et réguliers en date +du 27 mars 1899. Le Saint-Siège a préféré s'en remettre aux instituts +religieux du soin de prendre «les moyens idoines qui leur permettront de +répondre amplement aux désirs des familles et d'élever les jeunes filles +à la culture qui convient aux femmes chrétiennes.» Il faut avouer que, +si imparfait que puisse être l'enseignement congréganiste, l'innovation +projetée avait le très grave inconvénient de détruire l'active émulation +et la diversité féconde des communautés enseignantes de femmes, en leur +imposant une même préparation, une même discipline scolaire, un même +entraînement pédagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de +l'Université de France, l'Église n'a pas voulu soumettre ses oeuvres +d'éducation à l'uniformité régimentaire. + +Et là, précisément, est le vice de notre système d'enseignement officiel +qui, rétréci par des vues trop étroites, ne convient qu'aux besoins et +aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilégiées. Fénelon a +écrit que «le résultat d'une éducation bien entendue doit nous mettre à +même de remplir avec intelligence les devoirs de notre état.» C'est une +parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une +femme, sinon d'élever et d'instruire ses enfants, de diriger son +intérieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dépenses, de +balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence +et économie? Cela étant, je me demande si nos pédagogues ne sacrifient +pas aujourd'hui le nécessaire au superflu. Tels qui croiraient déroger +en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un ménage +en beurre, sucre ou café, trouvent naturel de lui demander la quantité +d'oxygène ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous +d'organiser le mandarinat féminin à côté du mandarinat masculin! Un +régime aussi sot nous donnerait une jolie société: ni hommes ni femmes, +tous diplômés. + +Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux +agir sur la vie, puisque le mariage et la maternité sont la destinée +normale de la femme, puisqu'il lui appartient de créer le foyer où +grandiront les générations nouvelles, il est un sujet féminin, par +excellence, qu'il importerait de joindre à tous les degrés de +l'enseignement des jeunes filles, c'est à savoir l'hygiène du logis, de +la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes +d'instruction, qu'une place tout à fait insuffisante. Serait-il donc si +difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, à +une crèche, à un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-nés? +Tenez pour assuré qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et +en os, qu'une poupée à ressorts et à falbalas. + +Pourquoi même n'est-on pas entré résolument dans la voie de la +différenciation et de la variété des enseignements? Pour qu'une femme +puisse vivre, en cas de nécessité, du travail de ses mains, il serait +urgent de développer l'enseignement professionnel sous toutes ses +formes: 1º l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les +fromageries et les fermes modèles, en instituant de nouvelles écoles +d'agriculture et d'horticulture; 2º l'enseignement industriel, en +favorisant l'extension et le progrès des arts de la femme dans toutes +les branches de la production manufacturière; 3º l'enseignement +commercial, en mettant à la portée des jeunes filles les ressources +d'une instruction réservée trop exclusivement aux jeunes gens dans nos +Écoles de commerce récemment créées. Combien de femmes, ainsi armées par +une instruction technique sagement appropriée à leur sexe, seraient +capables de diriger, aux champs ou à la ville, avec autant d'habileté +que de profit, un domaine, un atelier ou un négoce? + +Sur ces points, tous les groupes féministes sont d'accord: +l'enseignement spécial est encore à créer pour la femme. Les deux sexes +devraient recevoir une instruction adaptée au milieu dans lequel ils +sont appelés à vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une +instruction commerciale ou industrielle dans les agglomérations urbaines +ou les centres manufacturiers. Depuis quelques années, les féministes de +toutes nuances ont émis voeu sur voeu, afin de déterminer les pouvoirs +publics à organiser et à multiplier au plus vite les écoles +professionnelles de filles. Voilà de l'émancipation pédagogique saine et +sage. Mais, sur ce point, l'État ne semble pas pressé de nous donner +satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrès à réaliser, +puisque l'enseignement spécial des garçons,--et surtout l'enseignement +agricole,--est lui-même manifestement insuffisant. + +Dresser la jeune fille aux tâches sacrées de la maternité, à la bonne +tenue du foyer, à l'hygiène savante de la maison, à la pratique habile +d'un métier ou d'une profession, voilà déjà des points essentiels +auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place éminente qu'ils +méritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il +fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du +brevet supérieur qui en est la plaie inséparable, il n'est pas très +difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-écueils dont il +faudrait, coûte que coûte, le garantir: j'ai nommé l'inflation des +études et le surmenage des élèves. + +Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui +réclameront à bon droit une instruction soignée, une culture complète. +S'il est peu raisonnable de vouloir instruire supérieurement toutes les +femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux douées les +hautes spéculations de la pensée. Suivant le joli mot de M. Anatole +France, «la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et +ses diaconesses[79].» + +[Note 79: _Le jardin d'Épicure_, p. 192-193.] + +Par malheur, beaucoup de maîtresses ont le tort (cela est +particulièrement vrai des congréganistes) de s'appliquer à faire de +leurs élèves, par une culture intensive des plus artificielles, de +petites personnes, complètes et universelles, des «natures éminemment +besacières», comme eût dit Alfred de Musset, des cervelles richement +meublées en apparence, médiocrement instruites en réalité. Chaque maison +brûle d'inscrire sur son palmarès de fin d'année le plus grand nombre de +brevetées qu'il est possible; et l'on gave, en conséquence, les pauvres +petites pensionnaires! Cette maladie du diplôme commence à pervertir les +études féminines, surtout dans les établissements religieux. + +Cela même nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne +perde peu à peu l'incontestable supériorité qu'elle possède sur +l'instruction des garçons. Ajoutons que, sans même qu'on élargisse +officiellement les programmes, les maîtresses, religieuses ou laïques, +se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur préoccupation--et +leur plus grave défaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le +malheur est qu'elles y réussissent parfois, tant leur parole coule avec +aisance et fuit avec volubilité. Les femmes, en général, se dispersent, +se traînent, se noient dans un flot d'explications électriques et +torrentielles. D'où l'on a pu dire qu'elles sont moins bien douées que +les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des +écoles mixtes est confiée, presque partout, à des instituteurs, tandis +que les classes enfantines sont laissées naturellement aux +institutrices. + +On pense bien que les féministes s'en plaignent. La Gauche du parti a +émis le voeu «que l'enseignement à tous les degrés, y compris +l'Université, fût confié aux deux sexes indistinctement[80].» Mais, pour +enlever aux hommes les chaires qu'ils détiennent, ces dames ont un moyen +plus décisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur +conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement +secondaire des filles, dont les programmes et les méthodes nous semblent +infiniment supérieurs à ceux de nos lycées de garçons. Après quoi, on +verra, si elles y tiennent, à ouvrir aux plus dignes les chaires de nos +Universités. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office +du maître est de solliciter, d'éveiller les esprits plutôt que de les +bourrer,--l'instruction devant être subordonnée expressément à +l'éducation. + +[Note 80: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.] + +Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est-à-dire non +seulement appropriée aux devoirs des futures mères en même temps qu'à la +condition sociale des jeunes filles, mais encore tournée judicieusement +à l'amélioration intellectuelle de leur sexe, de manière à redresser les +imperfections, à fortifier les faiblesses, à parfaire les insuffisances +de l'esprit féminin. + +Ainsi, nul ne conteste aux femmes la faculté de retenir; mais il ne faut +pas qu'elles apprennent et répètent à vide, sans contrôle ni réflexion. +Nul ne leur conteste l'imagination; mais il né faut pas que ce don +d'invention aventureux se développe au détriment de la logique et de la +raison. Non qu'elles soient incapables de généralisation; mais elles +généralisent trop vite, sans méthode, sans patience, sans scrupule. Non +qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hâte, +sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont même capables +de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu +sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que +«de seconde main[81]», ou, comme dit Mme de Maintenon, «elles ne savent +qu'à demi.» Raison de plus pour les prémunir contre elles-mêmes. Se +défier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre, +travailler lentement, c'est à quoi la femme semble plus impropre que +l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout, +c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de réfléchir, moyennant quoi +je ne serais pas surpris que la futilité des femmes se transformât en +cette curiosité large et désintéressée qui fait les esprits fermes et +les belles intelligences. + +[Note 81: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 217.] + +Quant à surmener nos écolières de gymnase comme on force la floraison +d'une plante rare, je ne sais point d'exagération plus absurde et plus +périlleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au +grand air, qu'une culture savante distribuée avec excès dans +l'atmosphère lourde des serres. Est-ce à dire que la robustesse du corps +soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille +exemples prouvent que, chez les hommes, la débilité physique n'est pas +un obstacle aux oeuvres de science et même de génie. Mais pourquoi +charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand +nombre? Ne les écrasons point sous prétexte de les instruire. «C'est la +raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les +femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir, +elles auraient trop de peine à les porter.» + +A la vérité, le tempérament de la femme évolue plus rapidement que celui +de l'homme. La transformation des filles est plus précoce et aussi plus +accidentée que celle des garçons. A cette occasion, les hygiénistes et +les médecins nous avertissent qu'il serait d'une fâcheuse imprudence de +soumettre les étudiants et les étudiantes au même entraînement cérébral. +Un professeur, qui a surveillé des milliers de jeunes filles, atteste +l'extrême fréquence des absences motivées par leur santé[82]. A pousser +trop vivement leurs études, beaucoup se heurtent aux résistances de la +nature qui se venge, parfois avec cruauté, de la violence qu'elles lui +ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux écueils,--nous +voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des +élèves,--quand nous examinerons plus loin les systèmes d'«instruction et +de coéducation intégrales», qui figurent au programmé de la Gauche +féministe. + +[Note 82: P. Augustin RÖSLER, _La Question féministe_, p. 123.] + + +III + +Deuxièmement, la culture de la femme doit être _morale_. Après la +formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses +se tiennent. Ce serait déjà un progrès considérable de mettre en +honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes +filles en réflexions salutaires, une culture prévoyante qui les rende +capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu à +peu, dans les familles, à cette culture superficielle ramassée +négligemment dans les cours mondains, à cette culture mensongère faite +de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agréments de salon, +qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygiène et +de la direction du ménage, du développement physique et moral de +l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la +dignité de la mère. + +Joignons qu'une conduite irréprochable ne se conçoit guère sans un +jugement droit. Apprenons à bien penser et, du même coup, nous +apprendrons à bien agir. Une instruction purement décorative n'a pas de +valeur éducatrice. On peut être un lettré ingénieux, subtil, orné, +accessible aux raffinements de la pensée, amoureux des élégances de la +forme, et n'être, malgré cela, qu'un triste sire. Les gens cultivés ne +sont aucunement à l'abri des écarts et des chutes. L'instruction doit +donc être soutenue et complétée par des habitudes de réflexion active, +de discernement sage et de forte conviction. «Former des esprits +capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idéal +de l'éducation moderne;» et Mlle Dugard nous assure que «c'est de lui +que l'Université s'inspire dans la direction des jeunes filles[83].» + +[Note 83: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 7.] + +Très bien. Mais que cette nouveauté soit du goût des parents, c'est une +autre affaire. Jusqu'à ce jour, la mode et la tradition préconisent, +pour les filles, une éducation pusillanime et timorée qui, au lieu de +développer les énergies latentes, détourne de l'action, paralyse +l'effort, incline les volontés à la résignation, à l'effacement, à +l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mères, entourées d'une +sollicitude inquiète, élevées en vue de la tranquillité, du +désoeuvrement et du bien-être, habituées à ne jamais faire un pas ou +dire un mot sans autorisation, toujours accompagnées, surveillées, +annihilées, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite +bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne +sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par +procuration. Toute responsabilité les effraie. Domestiquées par avance, +elles se défient de la moindre liberté. Sans convictions éclairées, sans +énergie, sans initiative, mal préparées à la vie, puisqu'elles ne +connaissent le monde que par les distractions énervantes et la politesse +mensongère des salons, l'âme faible et le corps anémié, elles semblent +faites pour devenir la chose d'un maître. L'époux peut venir: l'esclave +est prête. + +Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient à la merci de la +première volonté forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il +sage, est-il bon de travailler à leur diminuer l'âme, à déprimer, à +étouffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et +bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de +Fénelon: «Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les +fortifier!» Il y a place ici pour une émancipation pédagogique des plus +louables et des plus urgentes. Qu'est-ce à dire? + +Il est clair que l'éducation moderne des filles doit avoir pour but +essentiel d'accroître et d'affermir en elles tout ce qui peut faire +contrepoids à l'émotivité affective, à l'excitabilité capricieuse qui +constitue le fond de leur nature, de manière à soumettre leur +sensibilité au contrôle de la raison et à l'empire de la volonté. Son +premier devoir est de tonifier leur nervosité par un régime sain et une +règle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une âme bien +équilibrée se plaît à habiter une chair florissante, la pratique bien +entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'énervement des bals +et des soirées. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et à la +maternité plus de vigueur et de santé. + +Pour être morale, l'éducation s'appliquera encore à développer en elles +la franchise et la sincérité. On sait que la jeune fille est volontiers +compliquée, fuyante, rusée. A lui faire perdre le goût des voies +obliques, des détours habiles, des petits manèges artificieux, à lui +inspirer le culte de la loyauté, l'amour de la droiture, la rectitude +scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidité d'âme qui +servira de caution à ses plus gracieuses qualités. Mais ce que +l'éducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volonté. De ce +côté, il y a infiniment à faire: d'abord, pour la dégager du sentiment +et de l'impressionnabilité qui la troublent, de l'impulsion irréfléchie +et de l'entêtement obstiné qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers +le bien, pour la soumettre à la loi du devoir, pour la plier au frein +d'une conscience droite et pure, de façon qu'alors même où tout appui +viendrait à lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le +gouvernement de soi-même. + +Le temps n'est plus où la contrainte suffisait à assurer la soumission, +de la jeunesse. C'est par une adhésion réfléchie et spontanée que les +enfants d'aujourd'hui doivent être amenés à la subordination, à +l'obéissance, au sacrifice. La force d'âme est le viatique des faibles. +C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'élever à la virilité morale. +Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus +nécessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre à leurs enfants. +De leur culture dépend notre honnêteté. Préparer nos filles à donner des +hommes à la France de l'avenir, tel est le but à poursuivre. C'est à bon +escient que, sur la médaille frappée pour commémorer la fondation de +l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a gravé cette légende: +_Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet_. + +Si austères que puissent paraître ces idées, elles ne portent pas +atteinte aux grâces de la féminité. Elles les élèvent et les +ennoblissent, voilà tout. Qui sait même si cette façon de prendre la vie +pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme une épreuve et un +devoir, ne ramènera pas notre jeunesse dorée à une conception plus +exacte de la grandeur du mariage et de la dignité du foyer? + +On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les +plus fortunées. Les unes, imbues des pires préjugés mondains, tiennent +leur élégante frivolité pour le meilleur moyen d'attirer les épouseurs; +et dédaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des goûts et des +antécédents de leur futur époux, elles consentent à agréer les +ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur +la présentation improvisée d'un tiers complaisant. A trop se renseigner +sur le caractère et la moralité d'un candidat, à vouloir se marier en +connaissance de cause, à prétendre donner amour pour amour à qui +seulement le mérite, elles risqueraient de passer pour «romanesques», +tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard où l'argent a +plus de part que l'affection, elles seront souvent considérées par leur +milieu (ô l'étrange aberration!) comme des jeunes filles positivement +«raisonnables». + +Les autres, pieuses et candides, entretenues naïvement dans les plus +sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis +perdu, comme un Éden jonché de fleurs, où, appuyées sur le bras du +prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rêves, elles vivront le +roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables +délices. Derrière ce joli décor, on oublie de leur montrer les réalités +de l'existence et, après les félicités de demain, les obligations +d'après-demain. Aux coeurs ingénus qui escomptent aveuglément une +succession ininterrompue de bien-être, de contentement et d'ivresses, +l'avenir prépare de cruelles déceptions. Pareil aux années qui passent +en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies +de son printemps sont brèves et fugitives; son été ne tarde guère à +charger l'épouse des fruits de la maternité; puis vient l'automne, qui +aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du ménage, de +l'entretien et de l'éducation des enfants, des dépenses et des +obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tôt venu, où +l'hiver apporte avec lui les maladies et les défaillances de la +vieillesse. + +«Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en +France, de leur cacher soigneusement?»--A cette question, que me posait +un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence +interdit de répondre par un précepte absolu et général. Mon idée est +qu'il y a moyen d'éclairer, avec tact, la curiosité des grands enfants +sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et même en évitant +les révélations trop brusques, en procédant par gradations habiles, en +s'abstenant avec soin de toute crudité de langage, en enveloppant la +vérité d'un voile de précautions nécessaires, il y a peut-être, en +certains cas, plus d'avantages que d'inconvénients à fournir à une jeune +âme certains avertissements sur les matières les plus délicates. + +Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener à +bonne fin? A cela, je le répète, point de règle unique. Nous ne croyons +pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les +jeunes filles à l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait +trop simple. Nombreuses sont celles que vous amènerez plus sûrement +jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur +dévoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des +éclaircissements préventifs, les écarts éventuels, les complaisances +possibles, les capitulations faciles de la femme mariée, en supprimant +la barrière que nos moeurs françaises ont élevée entre les deux phases +de leur vie, ne nous paraît pas un moyen infaillible de les préparer à +mieux servir les intérêts de la race, à mieux remplir les devoirs du +foyer. + +Et pourtant, dans son livre sur «La nouvelle éducation de la femme dans +les classes cultivées», Mme d'Adhémar émet hardiment l'avis qu'on +renverse «la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la +vie de jeune fille et la vie de jeune femme,» quitte à la remplacer par +«une grille transparente à travers laquelle se découvrira, petit à +petit, quelque chose de l'inévitable avenir.» De deux choses l'une, +dit-on encore, ou le futur mari sera honnête, ou il ne le sera pas. Dans +le premier cas, le brave homme trouvera son compte à recevoir des mains +d'habiles éducatrices une femme complètement élevée; dans le second, il +serait criminel de confier l'achèvement de l'éducation féminine aux +fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La +jeunesse doit connaître la vie avant de la vivre. + +Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais à tout +apprendre avant l'âge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront +plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosité +risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une +éducation plus élargie, il ne me paraît pas indispensable de les +instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de +leçons générales, d'après un programme arrêté d'avance, de «l'exercice +normal des sens selon les règles établies par la morale religieuse.» +J'ai quelque peine à me figurer les «Dames du Préceptorat chrétien», +dont Mme d'Adhémar rêve la création, s'appliquant avec sincérité à +étudier entre elles et à commenter devant leurs élèves «la dogmatique de +l'amour», sous prétexte que celui-ci émane du ciel et qu'il mérite +l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage +sont-elles si nécessaires aux jeunes filles pour les préparer +efficacement à leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses +n'a pas empêché nos aïeules et nos mères de comprendre et d'accomplir +magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue. + +Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas à craindre que «les +nobles ouvertures de l'enseignement chrétien» inquiètent, agitent, +échauffent certains tempéraments? Y a-t-il prudence à provoquer en +toutes les âmes l'éveil des sens et la conscience du sexe? A-t-on +réfléchi aux difficultés presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou +l'institutrice traitera éloquemment de l'amour divin, et voilà des +pensionnaires qui s'éprendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice +expliquera, avec une chaude persuasion, les mystères de l'amour naturel, +et de tels éclaircissements ne peuvent être sans danger pour les +écolières, ni sans appréhension pour les parents. Gardez-vous +d'effaroucher la sainte pudeur, sous prétexte de renoncer aux calculs +étroits d'une pruderie imprévoyante et sotte! A vouloir délivrer +radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pédagogie hardie +fait songer (excusez le mot) aux pêches sans fraîcheur et aux jeunes +filles «sans duvet»[84]. Froissée trop tôt dans sa candeur par des mains +rudes et indiscrètes, une âme d'adolescente peut en être meurtrie ou +fanée pour la vie. + +[Note 84: Léon CROUSLÉ, _Nouvelle éducation de la femme dans les classes +élevées_. Le Féminisme chrétien, année 1897-1898, p. 8.] + +Encore une fois, la règle à suivre en ces matières infiniment graves +dépend des natures et des tempéraments. Comme un caillou jeté dans une +eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non, +la transparence de la source entière, il est des âmes pures dont la +connaissance des choses de la vie ne parvient jamais à altérer +l'admirable sérénité, et des âmes troubles dont la moindre secousse +remue toutes les fanges. Aux premières, dont l'honnêteté est foncière, +vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la pureté n'est que +superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrétion la lumière et +la vérité. + +Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences +particulières, et non par enseignement public. Et nous maintenons en +principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous +mystérieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus délicat que la +formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains +éclaircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans +déflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire +tomber la poussière de ses ailes. + +Cette tâche exige la délicatesse et l'inspiration d'une mère. Et les +institutrices, religieuses ou laïques, ne sauraient suppléer celle-ci +que rarement, avec l'agrément de la famille, sous forme d'avertissements +intimes, en y mettant toutes sortes de précautions et de ménagements. Il +y aurait imprudence à ériger en règle générale, en système pédagogique, +des divulgations publiques et collectives qui ne sont que très +exceptionnellement désirables ou possibles. L'éducation d'une conscience +se peut faire, Dieu merci! sans qu'une maîtresse ait besoin de mettre à +nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel. + + +IV + +Troisièmement, la culture de la femme doit être _sociale_. Ceci est +nouveau. Nous vivons en un temps où le spectacle de l'inégalité des +fortunes et des conditions éveille dans les âmes bien nées je ne sais +quel malaise indéfinissable. Jamais le problème de la misère n'a excité +une préoccupation si vive, une anxiété si poignante. Jamais la +légitimité des plaintes, la nécessité des réformes, l'urgence des +réparations, ne se sont manifestées à la conscience publique avec une +force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'où qu'ils +viennent, se prolongent en douloureux échos jusqu'au fond de nous-mêmes. +Il semble que plus le bien-être s'étend par en haut, plus le progrès +illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dénuement et des +ténèbres d'en bas. Un appétit de justice, que les âges précédents +n'avaient point connu, travaille confusément le siècle qui commence. Les +plus distraits ont peine à rester indifférents devant l'imminence des +questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants, +des blessés, des vaincus de ce monde, qui appellent à l'aide et +demandent à se relever, à travailler, à vivre. Il n'est point douteux +que l'esprit de solidarité ne se propage et ne s'avive de jour en jour. +Le lien de fraternité qui nous unit mystérieusement les uns aux autres +est plus présent et plus sensible à nos âmes. Chacun voit mieux le +devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de +_socialiser_ l'éducation. + +Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les +femmes, créatures de grâce et de bonté à qui rien d'humain ne résiste +longtemps, ont un rôle à remplir, dont beaucoup ne comprennent ni +l'actualité ni la grandeur. En vain le domaine de la charité s'ouvre +immense aux bonnes volontés: oeuvres de relèvement à créer, foyers +d'assistance à entretenir, indigents et malades à visiter, maisons de +refuge et de retraite à ouvrir et à multiplier. Il y a surtout l'enfance +à sauver, la vieillesse à soutenir, et plus particulièrement l'ouvrière, +cette soeur du peuple si méritante et si oubliée, à préserver contre les +tentations de la rue, à défendre contre les mauvais conseils de la +misère. Là est le devoir. Combien de femmes s'en désintéressent parce +que, jeunes filles, elles n'ont pas appris à le connaître et à le +pratiquer? + +Apprenons-leur donc, à l'âge où le coeur s'ouvre naturellement à tout ce +qui est tendre et bon, que la destinée de la femme n'est pas dans la +médiocrité du bien-être égoïste, mais plus haut, dans une vie utile, +employée à combattre le mal et à diminuer la souffrance. Apprenons aux +demoiselles riches, trop disposées à rêver d'une vie luxueuse et +dissipée, que leurs toilettes commandées trop tard, exigées trop tôt, se +traduisent en souffrances pour les ouvrières de l'aiguille ainsi +condamnées, tour à tour, au travail de nuit qui les épuise et au chômage +qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les +devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonèrent point +des obligations plus larges qui dépassent l'horizon familial, et +qu'après avoir donné premièrement leur affection et leur peine à ceux +qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur +bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons à +toutes que réparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la +vie des malheureux, entrer doucement dans leurs préoccupations, dans +leurs épreuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs +deuils et de leurs misères, est le seul moyen de désarmer les rancunes +et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines inégalités +cuisantes. Apprenons même aux enfants gâtées des classes supérieures (il +n'est que temps!) que, faute d'élever charitablement les deshérités +jusqu'à elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser +violemment jusqu'à eux. + +«Pourquoi ne pas prêcher tout de suite le socialisme à nos +filles?»--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient +pas la direction «sociale» que j'assigne à l'éducation féminine, sont +priés de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacité +du système collectiviste. La révolution est possible, mais le socialisme +est irréalisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique +l'abolition de la propriété privée. Si la première peut faire des +ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable. +J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il +n'est donné à aucun mécanisme politique, si savamment combiné, si +fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la société +tout entière pour la rétablir, de main de maître, dans la paix, la +justice et la félicité. Bien plus, l'avènement du régime collectiviste +n'irait pas sans une diminution de nous-mêmes, sans un amoindrissement +des libertés et des énergies individuelles, sans un ralentissement ou +même une régression du progrès humain. Mais si notre société ne peut +être refondue en bloc, libre à nous de l'améliorer en détail. Et c'est à +cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les +heureuses de ce monde. Elles y ont un rôle superbe à remplir. + +Pour relever une âme défaillante et rappeler l'espérance qui s'envole, +pour susciter l'effort de vivre chez les plus découragés et rendre la +patience et le courage aux désespérés, la délicatesse féminine est +incomparable. Tel qui se révolterait contre la pitié un peu froide d'un +philanthrope ou d'un professionnel de la charité, sera désarmé par +quelques mots compatissants tombés des lèvres d'une femme. Il est des +tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de +mère, des plaies qui ne peuvent être pansées que par la main souple et +fine d'une amie, des vies sombres et désolées dans lesquelles une jeune +fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser, +guérir, voilà une mission vraiment féminine. Il est plus facile aux +femmes qu'aux hommes de vaincre les défiances du peuple, de gagner les +bonnes grâces des mères par les soins donnés aux enfants, de désarmer +les préventions farouches des pères par l'intérêt témoigné à leurs +ménagères. Des messagères de paix sociale, voilà ce que les femmes +riches ou aisées devraient être dans nôtre société si dure et si +divisée! + +Or, l'éducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et +les préparer directement à cette fonction. Il vaut mieux socialiser les +âmes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer +les classes. Et afin de joindre l'exemple au précepte, pourquoi les +mères de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles +pas plus fréquemment, plus étroitement, leurs enfants aux oeuvres +d'assistance et de charité? Quelques visites, au cours de chaque +semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portées +d'une main amie à un enfant malade ou à un vieillard infirme, +ouvriraient, mieux que toutes les prédications, le coeur de nos fils et +de nos filles à la compassion, à la solidarité, à l'amour de nos +semblables. + +A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relève +de la législation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait +être atténué sérieusement que par des réformes politiques qui ne vous +regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous +ne changerez point la société, si vous ne changez préalablement les +coeurs. Point de réformes efficaces sans la réforme de soi-même. Faire +le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien général de +la communauté. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu. +Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de répandre autour de +vous la sainte contagion de la bonté. Vous aurez la joie d'en tirer +double profit, l'exercice de la bienfaisance améliorant celui qui donne +autant que celui qui reçoit. + +Direz-vous que la souffrance et la misère sont des fatalités +nécessaires, que l'ordre mystérieux des choses implique l'existence +juxtaposée des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter +un jugement si hautain et si dédaigneux, tant que vous n'aurez pas +essayé d'alléger les maux d'autrui avec le zèle attentif que vous mettez +à prévoir et à diminuer les vôtres? Qui sait si votre indifférence, +votre luxe, votre dureté, et plus encore les fautes de la société tout +entière, ne sont pas responsables, pour une large part, des épreuves, du +dénuement, du vice même de ses membres inférieurs? Avant de parler +d'ordre nécessaire, essayez donc de le changer. Avant de prétendre que +la misère est incorrigible, faites effort pour la guérir. + +Direz-vous que les organes de la charité publique et privée, que vous +commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce +qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plaît! +L'assistance officielle entretient la pauvreté, elle ne la guérit pas. +Elle considère les indigents comme un troupeau à nourrir, et non comme +une famille malheureuse à plaindre et à élever. On l'a dit cent fois: il +ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social +consiste à se dépenser soi-même, à se dévouer, à «servir». Alors, quoi? + +Direz-vous que vous donnez ostensiblement, généreusement, à toutes les +quêtes, à toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le curé +de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et +méritants, et que l'intermédiaire des fonctionnaires de la charité +atteint plus sûrement la misère cachée, leur assistance étant mieux +renseignée et mieux répartie?--Mauvais prétexte. Il ne suffit point que +la charité s'exerce par procuration, par délégation. Il faut aborder +fraternellement l'infortune et assister, fréquenter, traiter la pauvreté +comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple +visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors +refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents à domicile,--ce +qui est, pour le riche, un devoir sacré d'humanité? L'aumône +individuelle elle-même, lorsqu'elle est jetée distraitement au mendiant +inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien; +sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'égoïsme ou d'ennui, par +lequel nous croyons libérer notre conscience, en débarrassant nos yeux +d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres +avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affichée, +sans familiarité fausse et déplacée, comme des soeurs vont à des frères +affligés ou malheureux! Et surtout tâchez de les aimer pour qu'ils vous +aiment! + +Direz-vous enfin qu'un intérieur misérable est peu attrayant, qu'on y +respire des odeurs déplaisantes, qu'on y subit des contacts +désagréables, et qu'à ces visites répétées, vos filles risquent de +perdre la distinction de leur langage et de leurs façons, le sentiment +et la grâce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons +point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux. +Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre +sollicitude aux pires nécessiteux. Les braves gens de votre voisinage +seront si sensibles à une bonne parole dite sans fierté! Une caresse aux +enfants, un conseil, un service à la mère, un vêtement chaud, une tisane +aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conquérir leurs +coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honnêtes et proprettes où +des ouvrières de tout âge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur +sans joie et sans répit, pour faire vivre maigrement la maisonnée. Vous +y monterez gaiement, vous et les vôtres, pour peu que vous songiez que +le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre +existence libre et facile, la rédemption de vos privilèges de fortune et +de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de +l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins +clément vous avait fait naître aussi pauvres que vos pauvres, il se +pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames, +craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en +mettez pas! La poignée de main que vous échangerez avec vos amis +indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle. + +Ce programme d'éducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour +nos âmes débiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinément +fermés à ce qui dérange leurs aises ou n'atteint pas leurs intérêts +présents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet +idéal. Dans un opuscule très intéressant de Mlle Dugard, une maîtresse +distinguée qui paraît très éprise de «l'esprit nouveau», nous lisons +ceci: «On leur enseigne que si cette oeuvre de réparation relève de +toutes les volontés bonnes, elle leur appartient surtout à elles jeunes +filles des classes aisées, affranchies des servitudes accablantes pour +l'âme, et qu'en agissant de la sorte et en se dévouant aux autres, elles +ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais +simplement le devoir[85].» C'est parfait. + +[Note 85: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 28.] + +Du côté des filles aussi bien que du côté des garçons, il n'est que +l'éducation de la responsabilité et la conscience de la solidarité qui +puissent réaliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je +compte même sur le féminisme chrétien,--d'inspiration catholique ou +protestante,--pour conquérir à ces idées les familles religieuses et les +établissements libres. Car ce que je viens de dire relève, il me semble, +du plus pur esprit évangélique. Il suffit d'être chrétien pour traiter +les malheureux en frères. Riches et pauvres sont nécessairement égaux +pour qui croit à l'égalité des âmes rachetées par le même Dieu. + +Et cette considération pieuse est un nouveau motif, pour les femmes +dévotes, de travailler sur la terre au règne de la fraternité +chrétienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait, +l'union idéale! Voilà comment la bonté et l'unité, conçues dans leur +plénitude et s'engendrant l'une l'autre, découlent naturellement d'une +source divine et supposent cette vieillerie nécessaire et sainte: la +religion. + + +V + +Quatrièmement, la culture de la femme doit être _religieuse_. Nous +voulons dire que le spiritualisme nous semble le complément nécessaire +de l'éducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui, +parce que les principes directeurs de l'Évangile permettent, mieux que +tous autres, de concevoir le bien avec clarté, de le vouloir avec force +et de le réaliser jusqu'à l'immolation de soi-même. Rien de plus +réconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu égard +aux épreuves et aux servitudes qui menacent particulièrement son sexe, +la femme, plus que l'homme peut-être, éprouve le besoin d'appeler Dieu à +son secours. + +De par la sensibilité de son être et la tendresse de son coeur (nous +savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa +nature), la femme est profondément religieuse. Et ce sentiment très vif +est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en +présence du mystère des choses, de la nécessité d'un appui et d'un +consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce +monde. Et cet instinct sublime est élargi, spiritualisé par une sorte +d'élévation de l'âme vers l'infini, par un appel au principe éternel de +la vie, par une soif inextinguible de piété et d'adoration. Les femmes +croient, parce qu'elles ont besoin de croire à une puissance qui relève +leur faiblesse, à un amour qui emplisse leur coeur. + +C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si +agissant. Jamais le mystère de l'au-delà ne les laissera indifférentes. +Il leur faut une solution complète aux problèmes de la vie et de la +mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs âmes. Elles +traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. «Nous pouvons dire tout ce +que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en +sommes ravis.» Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est +une raison pour l'éducation de ne point s'attaquer à leurs croyances. + +A la vérité, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent +point s'en passer. Même parmi les fortes têtes du féminisme, il en est +plus d'une qui n'a répudié les dogmes chrétiens que pour s'affilier +passionnément au spiritisme ou à la franc-maçonnerie. A défaut du culte +catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantôme, un semblant +de religion. Celles qui vont jusqu'à la négation absolue y mettent une +violence impie, une intolérance haineuse, qui fait de leur incroyance +une façon de religion du néant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse +se voue à l'athéisme avec une sorte de piété aveugle. On a vu des jeunes +filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un +enthousiasme et une ferveur mystiques. + +L'éducation des filles ne doit pas, ne peut pas être irreligieuse, la +religion se mêlant à tous leurs sentiments. Au reste, la morale +indépendante a donné de trop pauvres fruits du côté des garçons, pour +qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lycées de +filles. On n'ignore point avec quelle véhémence les femmes se +plaignent,--non sans raison,--de l'immoralité des hommes. Tâchons, au +moins, de ne pas ébranler la vertu féminine: car, sans elle, l'honnêteté +qui nous reste serait bientôt réduite à rien. + +Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pédagogie de mettre tout +en oeuvre pour former des consciences aussi éveillées, aussi +scrupuleuses que possible, des âmes pures et droites, des volontés +fermes et sûres? Or, en matière d'éducation, je le répète, la religion +est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que +la foi, l'espérance et la charité sont les plus augustes des +préservatifs, et les plus réconfortants des viatiques, parce qu'il s'en +dégage une douceur, une chaleur, une sérénité qui aide à supporter le +poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un élargissement +de notre horizon, une élévation de l'existence qui rehausse, ennoblit, +sanctifie notre misérable humanité. Que les maîtres et les maîtresses, +qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs +élèves. Ces égards leur sont commandés par un scrupule très délicat et +très pur que Littré formula jadis en termes admirables, et dont, nous +autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire +une loi absolue: «Je me suis trop rendu compte des souffrances et des +difficultés de la vie pour vouloir ôter à qui que ce soit des +convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves.» + +Est-ce à dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin +d'être éclairé, élevé, spiritualisé par une culture intellectuelle plus +forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient +plus à notre époque. Et chose grave, dont le clergé convient lui-même: +jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses +qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrétien n'a été plus rare ou plus +débile. La religion des modernes a besoin d'être fortement raisonnée. Ce +qui ne veut pas dire que notre raison doive empiéter sur le domaine de +la foi et rejeter le mystère parce qu'elle n'arrive pas à comprendre +l'incompréhensible, à connaître l'inconnaissable. Croire et savoir font +deux. «S'il n'y avait pas de mystère dans la religion, remarque M. +Brunetière, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais!» Et l'objet de +la connaissance et l'objet de la croyance étant distincts, il n'y a +point de danger que la foi contredise la raison. «Elle ne s'y oppose +point, poursuit le même auteur; elle nous introduit seulement dans une +région plus qu'humaine, où la raison, étant humaine, n'a point d'accès; +elle nous donne des lumières qui ne sont point de la raison; elle +complète la raison; elle la continue, elle l'achève et, si je l'ose +dire, elle la couronne[86].» + +[Note 86: Conférence faite à Lille en décembre 1900 sur les _Raisons de +croire_.] + +D'où suit qu'il est permis d'être un savant très libre et très hardi, +sans cesser d'être un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre +grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un même homme; +coexister en une même chair, sans gêne ni amoindrissement pour l'une ou +pour l'autre. C'est ainsi que l'Université compte en son sein beaucoup +de vrais savants qui sont de parfaits chrétiens. Et ceux-ci ne manquent +point d'accueillir par un éclat de rire toutes les tirades sur +l'incompatibilité de la foi et du savoir, sur la substitution de la +science à la religion, et autres niaiseries énormes qui s'étalent dans +les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants. + +Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent +point,--sans quoi la critique se résoudrait vite en négation +téméraire,--l'infirmité de notre esprit a parfois surchargé, obscurci le +dogme religieux d'une enveloppe de contingences matérielles, de +pratiques dévotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'Église subit à +regret ou tolère avec peine, et qu'il est sage de discerner, de +soulever, d'écarter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater +l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme +toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine supérieur de la +foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux maîtres +qu'il appartient de les suggérer à l'âme de la jeunesse, au lieu de la +noyer dans cet abîme de ténèbres et d'inquiétudes qui s'appelle: le +doute. + +«A cela, nous diront certains esprits courts et attardés, il n'y a qu'un +malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrédule et immoral, +et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a +déjà ruiné la foi et la chasteté des garçons.»--C'est trop dire. De +grâce, n'attribuons pas à l'instruction religieuse, que nous réclamons +pour le sexe féminin, les déviations et les ravages qu'une instruction +irreligieuse a pu infliger à l'âme d'une certaine jeunesse indifférente +ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et +la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous, +de si grands savants fassent de si bons chrétiens? Comment admettre, +d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la +religion, et qu'une France mieux éclairée ne puisse être qu'une France +«déchristianisée»? + +A l'accroissement de la culture féminine, nous voyons même un profit +réel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa +clientèle de dévotes, l'Église romaine (j'y faisais allusion tout à +l'heure) s'est peu à peu efféminée. Petites chapelles, petites +dévotions, petites confréries, ont morcelé et affaibli l'admirable unité +du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins à Dieu qu'à ses +saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et +endort, alors qu'elle devrait être un principe de force et d'action qui +secoue les timides et réveille les endormis. Faites que les femmes +soient plus instruites, et leur dévotion régénérée prendra, du coup, un +ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques. +Dans une conférence donnée à Besançon à la fin de novembre 1900, sous la +présidence de l'archevêque, M. Étienne Lamy a développé cette idée que +«la Française peut étendre son savoir sans exposer sa foi, et que +l'Église, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester +fidèle à sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les +âmes[87].» Ce vigoureux appel au féminisme chrétien sera-t-il entendu? + +[Note 87: _La Femme de demain_, pp. 7 et s.] + +Au surplus, c'est une erreur d'éducation de croire que la culture de +l'esprit soit un danger pour la foi et la piété des jeunes filles. +L'ignorance n'est pas précisément une condition de vertu. Un vénérable +curé de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des +ouvroirs, les orphelines les moins renseignées sont aussi les plus +exposées aux surprises et aux défaillances. S'il est vrai qu'un homme +prévenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut +quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqué là-dessus) déchirer à ses +yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de +l'amour. L'instruction bien comprise permet à la jeunesse de tout +apprendre, de tout connaître, en lui laissant deviner peu à peu ce qu'on +ne dit pas à travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage? + +Sans souhaiter pour Agnès une ignorance puérile et sotte, Molière +estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une révélation +suffisante. Mais cette pédagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles à +l'abri des pièges, puisqu'elles n'en connaîtraient le danger qu'en y +tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prémunir contre la +licence des moeurs et les excès de leur propre imagination, en les +détournant des lectures malsaines et des séductions du mauvais luxe. +Depuis que l'expérience nous a démontré qu'une «savante» n'est pas +nécessairement une «pédante», il nous apparaît mieux qu'étudier, +apprendre, savoir, c'est proprement éclairer, élever, fortifier son +jugement, sa raison, sa volonté. A regarder la vie en face et à se dire +qu'elle nous réserve, presque toujours, plus d'épreuves que de joies, +les jeunes filles, sans rien perdre de leur grâce, seront mieux pourvues +de sagesse et de gravité, de courage et de prudence. Ce n'est point +l'habitude de réfléchir et de penser, mais l'inconscience et la +légèreté, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons +à nos filles des goûts sérieux; et, sans pédantisme maussade, elles +préféreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches, +loyales, elles sauront distinguer la pureté de la pruderie, l'aménité du +bavardage, la gaieté de la dissipation. Et leur honnêteté sera plus +solide et leur religion plus tolérante, puisqu'elles se seront +affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mêlent +trop souvent à la vertu et à la dévotion. + +Nous dirons même que l'ouverture et la clarté de l'intelligence nous +semblent inséparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de +ses devoirs et la ferme volonté de les accomplir. N'est-ce pas le +malheur d'une instruction superficielle et d'une éducation frivole +d'entretenir au coeur de la femme des illusions puériles, que les +exigences de l'avenir peuvent tourner en désenchantement et en révolte +contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficultés de la vie, +elle ne saurait manquer d'être plus attachée à sa condition, à sa +famille, à sa maison, et de mieux discerner, par delà le mirage de la +jeunesse, les réalités et les obligations de l'âge mur et, au-dessus de +l'Amour qui passe, le Devoir qui reste. + +Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines +têtes plus faibles ou échauffe certaines âmes plus troubles. Nous savons +qu'il ne suffit pas toujours d'éclairer l'innocence pour la rendre +incorruptible. Après la règle, l'exception. + +Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne +détournent certaines femmes de la modestie et de la piété. Préparer la +jeune fille, non pas à usurper les fonctions de l'homme, mais à remplir +sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science +doivent poursuivre en se prêtant un mutuel appui. Une croyance, quelle +qu'elle soit, est nécessaire à toute oeuvre d'éducation, parce qu'on ne +se fait obéir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce +que l'athéisme pèse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et +qu'en assurant à nos filles le sérieux et la probité que donne la +science, la modestie et le réconfort que procure la religion, nous +servirons du même coup les fins les plus élevées de l'âme, qui +consistent à éclairer la piété par le savoir et à fortifier la vertu par +la foi. + +Veillons ensuite à ne point blesser ni défraîchir la grâce de la +seizième année. J'y reviens à dessein: à tout connaître avant le temps, +certaines jeunes filles risqueraient d'être moins angéliques. A côté +d'âmes foncièrement honnêtes auxquelles on peut tout apprendre sans +altérer leur limpidité profonde, il en est d'inquiètes, dont la pureté +n'est que de surface, et qu'une révélation trop brusque jetterait hors +d'elles-mêmes. Nous revendiquons pour la mère française, la plus tendre +et la plus admirable des mères, la délicate mission d'ouvrir doucement, +sans précipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y +verser, au moment voulu, la lumière, l'apaisement et la sécurité. +Fénelon écrivait à une dame de qualité: «J'estime beaucoup l'éducation +dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mère, +quand celle-ci peut s'y consacrer.» + +Sous réserve du rôle essentiel de la religion et de l'intervention +désirable de la mère, nous tenons pour exact de prétendre qu'une +intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseignée, arme +les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une piété plus forte. Et +pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une +jeune fille, élevée d'après la méthode d'éducation dont nous venons +d'indiquer l'esprit général, munie d'une culture _rationnelle_, +_morale_, _sociale_ et _religieuse_, sera préparée, à la vie aussi bien +qu'elle peut l'être et, par suite, capable de remplir dignement sur la +terre tout son devoir et toute sa destinée. + + + + +CHAPITRE III + +De l'instruction intégrale + + + SOMMAIRE + + I.--LE PROGRAMME DU FÉMINISME RADICAL.--VARIANTES + HABILES.--INSTRUCTION OU ÉDUCATION? + + II.--IDÉES COLLECTIVISTES.--IDÉES ANARCHISTES.--APPEL A LA + SOCIALE ET A LA MÉCANIQUE. + + III.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE S'ÉTENDRE A TOUTE LA JEUNESSE + ET A TOUTE LA SCIENCE?--RAISON D'EN DOUTER.--CE QU'IL Y A + DE BON DANS L'IDÉAL DE L'INSTRUCTION POUR TOUS. + + IV.--L'INSTRUCTION INTÉGRALE DES FEMMES DOIT-ELLE ÊTRE + LAÏQUE? GRATUITE? OBLIGATOIRE?--DÉFENSE DES FEMMES + CHRÉTIENNES. + + V.--ILLUSIONS ET DANGERS DE L'INSTRUCTION A «BASE + ENCYCLOPÉDIQUE».--L'INSTRUCTION INTÉGRALE A-T-ELLE QUELQUE + VERTU ÉDUCATRICE?--LA FOI EN LA SCIENCE.--LA RELIGION DE LA + BEAUTÉ. + + VI.--NOTRE FORMULE: L'INSTRUCTION COMPLÈTE POUR LES PLUS + CAPABLES ET LES PLUS DIGNES.--POINT DE BACCALAURÉAT POUR + LES FILLES.--CONCLUSION. + + +Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une éducation +plus virile les meilleurs résultats pour l'avenir du sexe féminin, +soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcroît d'études +inconsidérées, le trésor de ses qualités propres, et estimant que ce +serait payer trop cher le développement de son intellectualité que de +l'acheter au prix de sa santé morale et physique, il nous est impossible +d'accueillir avec complaisance les nouveautés radicales et les +hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prétention +d'imposer immédiatement à la jeunesse française. Sous le prétexte d'une +métamorphose absolue, que nous persistons à croire fâcheuse et +irréalisable, le féminisme avancé, poussant à outrance l'émancipation +pédagogique des jeunes filles, préconise une série de mesures excessives +qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropriées à leur tempérament +et peu profitables à leurs intérêts, ne tendent à rien moins qu'à +déformer le moral et à fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce à dire? + + +I + +Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrême-Gauche féministe, si +séduisant qu'il puisse paraître. Jugez donc: il faut que tous apprennent +et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste, +l'«instruction intégrale.» Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous +expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la +citerons textuellement, en soulignant, après elle, les mots essentiels. +«Nous voulons l'éducation, intégrale dans son _objet_, tous les hommes +et toutes les femmes ayant également droit à leur complet +développement;--nous la voulons dans la _méthode de culture_ et dans les +_moyens de culture_, c'est-à-dire que l'éducation doit _créer un milieu_ +qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de +la connaissance, afin d'éveiller son initiative personnelle; elle doit +_préserver son cerveau_ de toute empreinte servile, en l'habituant à +l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse; de +telle sorte qu'il arrive à _se faire sa loi morale_, au lieu de la +_recevoir toute faite_; elle doit _cultiver_, _universaliser_, par la +mise en présence de la matière et des outils primordiaux, ses aptitudes, +le jeu normal des muscles, l'éducation des sens, de façon à lui assurer +l'indépendance économique en lui donnant les _procédés généraux du +travail_.» Et cette bonne demoiselle,--une pédagogue, s'il vous +plaît!--nous assure qu'ainsi organisée, l'éducation nationale supprimera +en un tour de main «l'ignorance et la misère[88].» + +[Note 88: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 849.] + +Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de +concevoir que le «jeune humain» puisse si aisément prendre «contact avec +tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses +sens et ses muscles.» Même aidé par les «outils primordiaux», quel homme +ne se perdrait un peu dans ce programme de pédagogie intégrale et +d'instruction encyclopédique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout +apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connaître et d'approcher +quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension +indéfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus +impossible à une tête, si prodigieusement douée qu'on la suppose, d'être +universelle. + +Et c'est le «jeune humain» qui devra, sans «empreinte servile», se +mesurer avec l'infinie complexité des choses, s'habituer «à +l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse!» Et +cela, au moment même où de bonnes âmes se répandent en lamentations sur +le surmenage des jeunes générations! Récriminations prématurées: +attendons, pour nous plaindre, que le «féminisme intégral», dont c'est +la prétention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis +à l'oeuvre pour distendre et détraquer tout à fait la cervelle de nos +fils et de nos filles. + +Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isolée, que nous +discutons ici, mais un article même du programme de la Gauche féministe +voté à l'unanimité par le «Congrès de la condition et des droits de la +femme.» En voici le texte littéral: «Le Congrès émet le voeu que +l'éducation soit intégrale, c'est-à-dire qu'elle cultive, chez tous, +toutes les manifestations de l'activité humaine.» On remarquera de suite +que le mot «éducation» a pris ici la place du mot «instruction». Mais +cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de +Mlle Harlor, le programme de l'éducation intégrale comprend «l'ensemble +des connaissances humaines;» il doit être à «base encyclopédique;» il +porte «sur toutes les branches de l'activité humaine.» Et suivant le +commentaire de Mlle Bonnevial, qui présidait, il doit cultiver en nous +«toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales, +industrielles, esthétiques, etc., en un mot, une foule de choses.» On +voit que cette «culture générale» relève de l'instruction plus que de +l'éducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit, +du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la +formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir «les +élans de l'instinct[89].» En un mot, pour ces demoiselles, instruire les +enfants, c'est les éduquer. Peu de mères seront de cet avis. + +[Note 89: La _Fronde_ du 8 septembre 1900.] + +L'énumération des matières qui doivent être enseignées aux filles nous +prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'éducation, c'est +l'instruction que l'on vise et que l'on réclame. Voici un aperçu des +programmes pédagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les +petits cénacles du féminisme avancé. + +L'éducation des jeunes filles comprendra: 1º l'enseignement littéraire +et scientifique et même la préparation au baccalauréat, la femme devant +disputer aux hommes toutes les fonctions libérales; 2º l'enseignement +agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles, +riches ou pauvres, doivent apprendre un métier ou une profession, afin +que le sexe féminin tout entier puisse payer à la société «sa part en +production manuelle ou intellectuelle[90];» 3º l'enseignement maternel +et domestique qui mettra la femme en état de remplir, d'une manière plus +rationnelle, son rôle d'épouse et de mère; 4º l'enseignement social qui +initiera la jeune fille à ses devoirs de citoyenne par l'étude des +oeuvres et institutions d'assistance, de prévoyance et de mutualité, +toutes choses qui développeront en son esprit le sens de la solidarité +civique et humaine; 5º l'enseignement du droit, afin que la femme, +connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code, +puisse défendre ses intérêts et revendiquer ses droits[91]. + +[Note 90: Rapport déjà cité de Mlle Harlor.] + +[Note 91: Propositions agréées par le Congrès de la Gauche féministe. La +_Fronde_ du 8 septembre 1900.] + +En ce mirifique programme des études féminines de l'avenir, nous ne +relevons, pour l'instant, que la constante préoccupation d'ériger +l'instruction universelle en procédé d'éducation générale. Qu'on nous +parle donc d'instruction ou d'éducation, c'est tout un. Au fond, dans ce +système, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture à +«base encyclopédique;» ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intégral +mis à la portée de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumière le +caractère et l'importance de cette idée, qu'elle n'est qu'un emprunt +fait aux doctrines révolutionnaires, puisqu'elle figure expressément au +programme collectiviste et même au programme anarchiste. + + + +II + +Et d'abord, les socialistes ont la prétention d'administrer +militairement l'instruction intégrale à toute la jeunesse. Dans une +brochure que M. Jules Guesde a honorée d'une préface, M. Anatole Baju +s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hésité à +se servir vis-à-vis de son menu peuple: «Si nous voulons une société +égalitaire, nous devons la préparer. Pour cela, nous prenons tous les +enfants, dès le plus bas âge, avant qu'ils aient contracté de mauvaises +habitudes: nous leur donnons à tous les mêmes soins, la même nourriture, +la même instruction.» En un vaste domaine, dont «l'ensemble clos par un +mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garçons et filles, mêlés sans +distinction de sexes, reçoivent l'instruction intégrale, quel que soit +le travail auquel on les destine[92].» Bien que M. Baju nous vante les +joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement +pédagogique, il est à craindre que l'appréhension de ces maisons de +force ne procure d'innombrables recrues à l'anarchisme qui, par contre, +aspire au grand air de la liberté individuelle. + +[Note 92: _Principes du socialisme_, p. 19-20.] + +L'anarchisme, en effet, pour assurer à toutes les femmes comme à tous +les hommes «l'égalité du point de départ», reste fidèle à ses goûts +d'indépendance et laisse chacun boire, à sa soif, aux sources communes. +Il ne veut point d'une enfance enrégimentée, casernée, gavée, suivant +des règles uniformes, par des pédants autoritaires. Anarchistes et +socialistes,--ces frères ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen +d'ouvrir à toutes les femmes l'accès des hautes études et de leur +assurer une égale participation aux jouissances de l'instruction +intégrale. + +Il saute aux yeux que le problème n'est pas facile à résoudre. Car si +frottées de science et de littérature qu'on le suppose, il faudra bien +qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur +ménage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer +aux vulgaires nécessités de la vie, comment croire que les mille soins +domestiques leur laisseront à toutes assez de loisir pour entretenir +leurs connaissances, goûter les délices de l'étude et poursuivre en paix +la culture de leur esprit? + +Le collectivisme ne s'en montre pas embarrassé. Il se fait fort +d'affranchir la femme de tous les soins du ménage. Sous le régime +socialiste, en effet, «les travaux domestiques se transformeront +graduellement en services publics.» Même la préparation des aliments +deviendra un «service social[93]». Pourquoi la cuisine ne +rentrerait-elle pas, après tout, dans les attributions de l'État? Chaque +famille irait chercher ses aliments à un guichet administratif, les +consommerait chauds sur place ou les mangerait froids à la maison, comme +cela se pratique aux fourneaux économiques. C'est un idéal des plus +séduisants. + +[Note 93: La _Petite République_ du 15 janvier 1897.] + +Mais on se figure moins aisément la conversion en services publics de +certaines autres besognes extrêmement domestiques. Chargera-t-on une +équipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de +nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchés, étant de nature +peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la réquisition chère à M. +Jules Guesde: chacun de nous sera chargé d'office, à tour de rôle, de +pourvoir aux soins de propreté ménagère, ce qui est d'une perspective +infiniment agréable--pour les femmes. C'est le régime de la corvée. Un +autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employés, de gré +ou de force, à ces besognes infimes seront détournés, pour un temps, des +travaux de l'esprit et sevrés des bienfaits de l'étude. Et cette +considération, jointe aux réglementations tracassières et despotiques de +la société collectiviste, révolte les âmes anarchistes. + +Kropotkine émet, à cette occasion, une idée qui ne manque point +d'originalité. «Émanciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes +de l'université, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une +autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques. +Émanciper la femme, c'est la libérer du travail abrutissant de la +cuisine et du lavoir[94].» On ne saurait évidemment multiplier les +femmes d'étude sans multiplier du même coup les femmes de loisir. +Faudra-t-il donc que les besognes inférieures soient accomplies à jamais +par des domestiques volontaires ou par des corvéables réquisitionnés? +Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques +privilégiées, on rabaisse nécessairement les autres en les surchargeant +de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problème pour la femme +est de secouer au plus vite le joug du ménage et d'échapper à la +servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-là, nous +ne ferons des savantes qu'au prix de l'infériorité aggravée des +misérables, que les nécessités de la vie condamneront à préparer la +soupe, à repriser les hardes et à nettoyer la maison. + +[Note 94: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, p. 164.] + +Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu'à «la société régénérée par +la Révolution» d'abolir l'esclavage domestique, «cette dernière forme de +l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace.» Aujourd'hui, la +femme est le «souffre-douleur de l'humanité». Mais celle infériorité +douloureuse commence à peser aux plus fières et aux plus dignes. +L'«esclavage du tablier» les offense. Il leur répugne d'être «la +cuisinière, la ravaudeuse, la balayeuse du ménage[95].» Il ne faut plus +de domesticité. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'être les +servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre +les hommes à servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront +affranchies tout simplement du servage familial par les progrès de la +mécanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et +vous savez combien ce travail est «ridicule»,--des machines accompliront +ces fonctions avec docilité. Lorsque la force motrice pourra être +transportée à distance et distribuée à domicile sans trop de frais, la +vapeur et l'électricité se chargeront de tous les soins du ménage, sans +nous obliger au «moindre effort musculaire». Il est même à prévoir que +la coopération s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur +isolement actuel, les ménages s'associeront pour s'offrir un calorifère +commun ou un éclairage collectif[96]. + +[Note 95: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, pp. 157 et 159.] + +[Note 96: _Ibid._, pp. 160, 161, et 162.] + +Exagération à part, disons tout de suite que ces transformations sont, +jusqu'à un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est +guère douteux que la machine ne parvienne à alléger le travail +domestique, comme elle allège déjà le travail manufacturier, sans qu'il +soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne à supprimer un jour +toute espèce de travail manuel: ce qui dépasserait la limite des +conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les +perfectionnements mécaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir +sous le régime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de +l'abominable capital; que les progrès et les bienfaits du machinisme ne +sont nullement subordonnés à l'avènement de la Révolution sociale, et +que, dès lors, ce n'est point à l'anarchisme destructeur, mais à la +science créatrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les +vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dotés des +merveilles de l'électricité? Jusqu'à présent, l'anarchisme n'a +perfectionné et vulgarisé que les bombes explosibles et les engins +meurtriers: et l'on n'aperçoit pas que ce genre de progrès ait simplifié +le ménage et libéré les ménagères. + + +III + +Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de +l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme +penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus +avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les +tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un +esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui +ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables +retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le +mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au +pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité. + +Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse +et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour +convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand +savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne +peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y +résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines +s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel +d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes +les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que +nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et +pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune +prétention à l'universalité. + +Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à +travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout +net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir +assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les +femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de +l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait +être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes +filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de +vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des +fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle +d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux +jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant +plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien +que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de +femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les +filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles» +instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle +Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le +bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une +profession, elles ne sont point revenues[97].» + +[Note 97: Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie +Maugeret au Congrès catholique de 1900.] + +C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre +dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs, +ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une +déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la +rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne +subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu, +favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du +travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les +déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure, +risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même +assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée +avec avidité et reçue avec ivresse. + +Seulement, lorsque les tâches industrielles et agricoles seront +abandonnées, lorsque les emplois manuels seront désertés, nos +demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dépourvus. Si purs +esprits qu'ils deviennent à force de philosopher, ils auront toujours +quelques appétits matériels à satisfaire. Un pays où les lumières +surabondent doit craindre d'être réduit tôt ou tard à la portion +congrue. Une société n'est pas seulement intéressée à multiplier les +calculateurs, les pédagogues, les esthètes, les chimistes, les +physiciens et les poètes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment +qu'elle souhaite d'éclairer sa lanterne, elle n'est point dispensée +d'emplir la huche et le garde-manger. + +En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la +science et les progrès de l'industrie,--et notre intention n'est pas de +les diminuer,--l'instruction intégrale pour tous,--en admettant qu'elle +fût possible--ne serait pas de sitôt réalisable. L'accession de tous les +hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture +intellectuelle, ne sera concevable que le jour où le machinisme aura +libéré l'humanité de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de +l'industrie, du commerce, de la cuisine et du ménage, besognes multiples +auxquelles la nécessité de vivre nous condamne présentement sous peine +de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils +jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour +prophétiser, à brève échéance, l'avènement de ce nouvel âge d'or. Mais +il est écrit que l'évangile révolutionnaire sera fertile en miracles. +Pour l'instant, du moins, l'instruction intégrale, prise dans sa formule +littérale, est dénuée de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y +résigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature +et une nécessité de la vie sociale. + +Aussi bien ne ferons-nous pas aux féministes l'injure de penser qu'ils +puissent être dupes des mots, au point de croire à la vertu magique et +au règne universel de l'instruction intégrale, telle que nous venons de +la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour +ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une étiquette +de propagande, destinée à éblouir et à enflammer l'imagination des +masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour être équitable, si ce +vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pensée, une +aspiration, un voeu de justice et d'égalité, dont la démocratie puisse +tirer honneur et profit. Or, la conception chimérique de l'instruction +intégrale pour tous nous semble procéder d'une idée simple, infiniment +généreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager. + +La société est intéressée à mettre en valeur toutes les intelligences +qu'elle recèle. Et présentement, l'instruction générale n'est accessible +qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de +vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant défense +de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre +devant ses yeux la fenêtre d'où lui vient une demi-clarté, sans lui +permettre d'élargir ses horizons vers la pleine lumière. Est-ce juste? +Est-ce sage? + +Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement +secondaire n'est donné qu'à ceux qui ont les moyens matériels de le +payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est +souvent donné à ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le +recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de réelles +dispositions pour l'étude, doivent-ils se contenter du minimum des +connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font +preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamnés à subir le +maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci +laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-là prématurément? La société fait à +cela double perte, en arrêtant d'abord les intelligences qui pourraient +s'élever, en élevant ensuite les médiocrités qui devraient descendre. +J'en conclus que l'instruction complète doit être administrée seulement +aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux différentes étapes +de leurs études, de capacités réelles et d'activité soutenue: ce qui +suppose une sélection à tous les degrés de l'enseignement, depuis le +point initial jusqu'au point final. Comment la réaliser sans violence, +sans secousse, sans coercition? + + +IV + +J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra +l'assentiment de tous ceux qui préfèrent les idées nettes aux formules +équivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les +contradictions. + +Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en +lieu clos, suivant le régime collectiviste, ni l'élevage en plein air, +suivant l'idéal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop +d'indépendance. Point de conscription scolaire, point d'école +buissonnière. Ne traitons le «jeune humain» ni comme une recrue exercée +entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lâché sans +bride à travers les pâturages. + +Nous n'admettrons pas davantage la solution préconisée par le féminisme +d'avant-garde, c'est-à-dire l'instruction laïque, gratuite et +obligatoire à tous les degrés. A une séance du Congrès de 1900, Mlle +Bonnevial a fait, comme présidente, la déclaration suivante: «Il est +bien évident que, pour que l'instruction soit intégrale pour tous +(entendez par là une instruction qui cultive, chez tous, toutes les +manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activité +humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer, +il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuité résultent +même du mot intégral[98].» Ainsi comprise, l'éducation n'est intégrale +nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les +chrétiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir +réfléchir un instant sur la portée de ces trois mots: «laïcité, +gratuité, obligation,» qui donnent, paraît-il, à l'éducation intégrale +tout son sens et tout son prix. + +[Note 98: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 8 septembre +1900.] + +Laïcité d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux +influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche féministe, +cette préoccupation tourne à l'idée fixe. «Émanciper la conscience» des +femmes, les «mettre à l'abri des séductions d'un mysticisme aveugle,» +les prémunir contre «les défaillances de la superstition,» les amener à +croire aux «forces de la raison» et au «génie de l'homme en dehors de +toute intervention surnaturelle:» voilà les expressions courantes--et +blessantes--dont elles usent à l'endroit des pauvres Françaises qui ont +encore la faiblesse de croire en Dieu[99]. Ce qu'il faut se hâter de +leur inculquer, c'est «une foi lumineuse, la foi scientifique.» Un +congressiste est allé jusqu'à dire que l'instruction intégrale devait +avoir pour but d'ériger l'homme en Dieu[100]. + +[Note 99: Rapport déjà cité de Mlle Harlor.] + +[Note 100: Compte rendu de la _Fronde_ des 7 et 8 septembre 1900.] + +Mais où a-t-on vu que les chrétiennes de France fussent dépourvues +d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse +est-elle donc un être inférieur? Est-il nécessaire de prêcher l'amour +libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de +haute raison et de courageuse vertu? Quant à diviniser l'homme, il faut +convenir que la demi-science peut faire naître en certaines têtes cette +stupéfiante insanité, car la demi-science affole et aveugle. Par contre, +les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils +sont et même du peu qu'ils savent, pour prétendre jamais à la divinité. +Il n'est que les monstres, comme Néron, qui aient entrepris de se +déifier. Et si, jadis, nos révolutionnaires ont encensé la Raison sur +les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'étranges illusions qu'ils +ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus +divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut être ou très naïf +ou très coquin. Appartient-il à l'instruction intégrale de développer en +nous ces belles qualités? + +Parlons maintenant de la gratuité et de l'obligation: l'une suit +l'autre, et la laïcité est leur raison d'être, comme Mlle Bonnevial nous +l'a dit plus haut. Dans ce système, l'enseignement secondaire des +collèges et des lycées, et même l'enseignement supérieur des grandes +écoles et des universités, devraient être gratuits, comme l'est déjà +l'enseignement primaire. Et cette gratuité de l'instruction à tous les +degrés permettrait de l'imposer à tous les enfants. En effet, du jour où +les frais de l'instruction publique seraient prélevés uniquement sur la +bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dépenses faites +par tout le monde profitassent à tout le monde. Assurément, cette +extension de la gratuité ne sera point du goût des catholiques, ceux-ci +étant forcés de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre +auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'État dont +ils se méfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancés, que +le catholique français doit être la bête de somme de la démocratie. + +J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuité me choque: elle est vexatoire, +puisque de nombreuses familles en pâtissent; elle est irrationnelle, car +s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder +aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction +intégrale une obligation légale? Si les parents doivent assurer à leurs +enfants, filles ou garçons, les bienfaits de l'enseignement élémentaire +et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir +d'en faire des docteurs ou des licenciés, des savants ou des lettrés. +Que tout enfant soit mis en état de vivre, voilà l'essentiel. Au fond, +les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres: +faire de leurs enfants d'honnêtes hommes ou d'honnêtes femmes et de +courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des +deux sexes, que le droit à l'éducation. + + +V + +«D'accord! dira-t-on. C'est à dessein que l'on a substitué l'éducation à +l'instruction, dans le programme des revendications féministes.»--Nous +avons répondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est +qu'un simple artifice de langage. L'«éducation intégrale», selon +l'esprit révolutionnaire, repose uniquement sur l'«instruction +intégrale». Et cette formule, adroitement remaniée, ne dissipe aucune de +nos méfiances, aucune de nos appréhensions: plus clairement, je doute de +sa valeur instructive et plus encore de son action éducatrice. + +Ainsi la Gauche féministe est d'accord pour assigner à l'éducation +intégrale «une base encyclopédique.» Et je ne sais pas d'erreur +pédagogique qui puisse faire plus de mal aux études et aux étudiants. +C'est obéir, vraiment, à une préoccupation assez sotte que de +contraindre les maîtres à promener hâtivement leurs élèves à travers le +monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles +ce vice de méthode dont souffrent les garçons, nos programmes actuels +n'ayant pas de plus grave défaut que leur ampleur encyclopédique. +Lorsqu'on les allège timidement d'un côté, nous pouvons être sûrs qu'on +les alourdit par ailleurs, deux fois pour une. + +Contre cette manie, heureusement, la réaction commence. On se dit +qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire même de la science; +qu'à vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme à vouloir +tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu'à jeter à pleines mains +en une tête d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est +s'exposer à étouffer leur croissance, à surmener, à appauvrir le fond +qui les porte, à déprimer, à accabler, à hébéter le cerveau à peine +formé qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref, +qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de +l'«éducation intégrale», une encyclopédie vivante, mais former son +intelligence, éclairer sa raison, lui apprendre à bien apprendre. + +Quant à la vertu éducatrice de l'instruction intégrale, franchement, je +n'y crois pas. Quel serait, en ce système, le principe éducateur? La +science? C'est une entité bien vague, bien sèche et bien froide, pour +une cervelle d'enfant. Si l'homme mûr parvient, après de longues et +laborieuses études, à en comprendre l'austère beauté, elle n'apparaît +généralement aux écoliers et aux étudiants des deux sexes que sous une +forme rébarbative, avec un cortège de leçons, de pensums, d'examens, qui +en font une divinité plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son +action sur le coeur de l'enfant sera minime. + +Cela est si vrai que des femmes, qui «s'interdisent toute incursion dans +le domaine religieux,» se sont demandé avec inquiétude si «l'étude +serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes +filles,»--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux +cultivée,--s'il n'était pas imprudent de les abandonner aux aspirations +de leur coeur, au besoin d'aimer, aux «perfides conseils de la passion,» +aux appels incessants de la «curiosité,»--curiosité d'autant plus +inquiète qu'elle sera plus éveillée. Pour lutter contre l'«impérieux +besoin de se satisfaire,» il convient donc de plier les jeunes âmes à +l'«habitude de se maîtriser.» + +Et comme ressort moral, ces dames esthètes proposent la religion de la +beauté! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, «pour donner +pâture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence +humaine, aussi bien que pour atténuer la sécheresse que la science +sèmerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans +toutes les classes de filles et de garçons et l'on étende à +l'enseignement tout entier, jusqu'aux établissements pénitentiaires pour +les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le goût +et l'amour du beau[101].» + +[Note 101: Communication faite au Congrès de la Condition et des Droits +de la Femme. La _Fronde_ du 8 septembre 1900.] + +L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que +celui-ci puisse suffire à la jeunesse pour lutter contre les épreuves de +la vie et les faiblesses du coeur? L'étudiant qui prend une maîtresse, +le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au +culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'éducation soit un +principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du +devoir, fût-elle appuyée de ces «affirmations dogmatiques» qui +scandalisent si fort le féminisme radical. Vainement on nous +représentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes +travaillant côte à côte dans une intimité fraternelle, promenant +gravement, par groupes sympathiques, leurs rêveries et leurs méditations +sous l'oeil des pédagogues attendris, s'exerçant à vivre en force, en +grâce et en allégresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs +muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant +leurs coeurs devant la statue de la Beauté. Tout ce joli paganisme fait +bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes. +Mais lorsqu'on redescend aux réalités de la vie, on s'aperçoit bien vite +que cette poésie est impuissante à faire vivre honnêtement le commun des +mortels. + +Même intégrale, l'éducation scientifique ou esthétique ne peut manquer +d'être pauvrement éducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan +féministe, l'État est chargé de la distribuer officiellement et +impérieusement à toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur +terre un excellent instrument d'éducation: la famille; et dans la +famille, un être d'élection qui le sait manier avec une infinie +délicatesse: la mère. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats, +les collèges, tous les établissements religieux ou laïques, quels qu'ils +soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est +guère d'internat où l'éducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire. +Trop de parents abandonnent aux maîtres le soin d'élever leurs enfants, +trop de mères se déchargent sur l'école de leurs devoirs de +surveillance. Et comme si ce n'était pas assez de cette coupable +indifférence, il semble que, depuis un quart de siècle, tous les efforts +de notre démocratie tendent à affaiblir l'autorité familiale au profit +de l'autorité sociale. + +Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme +s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte à leurs +prérogatives est une atteinte à la liberté et à la grandeur du pays. Les +pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mêmes de la patrie? Je +porte à la famille française, autrefois si simple, si digne, si unie, si +respectable, un amour désespéré. Je crois fermement que, si elle décline +davantage, ç'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom français. +Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, à la sauver des +oppressions qui se préparent au dehors, et de la décomposition qui +l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'ébranlement dont elle est +menacée par l'effort combiné des mauvaises lois et des mauvaises moeurs. + + +VI + +Mais nous avons reconnu que la société est intéressée à la mise en +valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de +mots. L'instruction intégrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop +difficilement réalisables. Soyons plus modestes et plus pratiques. +_L'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes_: +telle est notre formule. Remplacer la médiocrité bourgeoise, qui +encombre les collèges, par l'élite du peuple, qui mérite d'y accéder: +tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clergé paroissial +distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui +lui semblent remarquablement doués, il prend leur instruction à sa +charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'école au +séminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos +professeurs de cette sélection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet +les enfants du peuple qui le méritent par leur intelligence et leurs +efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense à la +liberté des parents, l'ascension des déshérités vers la lumière. Élargi +et amélioré, le système des bourses a du bon, à condition qu'elles +soient la récompense de la valeur et non le prix des recommandations. + +Pour ce qui est de l'élimination des petits bourgeois qui languissent +sur les bancs sans utilité pour personne, établissons, à la fin de +chaque classe, un examen de passage sérieux, prudent, mais décisif. Et +afin de couper court à l'obstination des parents, ayons le courage +d'abolir le baccalauréat qui est devenu, peu à peu, une sorte de +sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifié pour +la vie. Une fois ce titre supprimé, il est à croire que les enfants de +la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des +aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mêmes, après quelques +efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou +commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde. + +Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme à la place qui lui +convient, encore faut-il qu'il y ait des places à prendre. C'est +pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes à +l'enseignement secondaire nous semble un rêve inquiétant, qui +réserverait aux générations à venir des réveils douloureux et des +déceptions cruelles. On s'écrase déjà à l'entrée de toutes les carrières +libérales; que serait-ce si les femmes se précipitaient dans la mêlée? + +C'est leur droit, assurément: est-ce leur intérêt? Nous aimons à croire +qu'elles hésiteront à se fourvoyer dans une impasse, où il y a moins +d'argent à gagner que de risques à courir et de privations à endurer. +Que si quelques-unes persistent à nous disputer des professions qui +nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur +imposer le baccalauréat dont nous aimerions à débarrasser nos garçons. +Et pour être beau joueur dans la partie qu'elles mènent contre nous, le +législateur ferait galamment d'admettre que le diplôme de fin d'études, +institué dans les lycées de jeunes filles, donnera directement accès aux +cours et aux grades de l'enseignement supérieur. Nous serions assez +payés de notre générosité si, cette brèche faite, l'enceinte fortifiée +du baccalauréat pouvait s'écrouler tout entière. + +En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et +toujours, c'est que tous les «humains» ne sauraient prétendre à une +instruction intégrale, synthétique ou encyclopédique, le plus souvent +irréalisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu'à une +bonne éducation, que nous devons recevoir à l'école ou dans la famille. +En admettant même, avec M. Fouillée, que l'enseignement universel soit +dans les probabilités idéales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui, +cette condition expresse qu'il soit «éducatif et non pas +instructif[102].» Et de plus, cette éducation, renonçant aux chimères +décevantes de l'intégralité, devra poursuivre seulement des vues +spéciales, c'est-à-dire favoriser l'éclosion des vocations naturelles et +tendre à la formation d'individualités distinctes, au lieu de viser à +modeler, à pétrir, à dresser toutes les intelligences sur un même type +uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux +mêmes méthodes, aux mêmes programmes, aux mêmes disciplines? + +[Note 102: Alfred FOUILLÉE, _L'Instruction intégrale_. Revue bleue du +mois d'octobre 1898.] + + + + +CHAPITRE IV + +La coéducation des sexes + + + SOMMAIRE + + I.--LA COÉDUCATION INTÉGRALE PRÉCONISÉE PAR LA GAUCHE + FÉMINISTE.--COÉDUCATION FAMILIALE.--COÉDUCATION PRIMAIRE. + + II.--COÉDUCATION SECONDAIRE.--LE «COLLÈGE MIXTE» DES + ÉTATS-UNIS.--CE QUE VAUT LE MOT, CE QUE VAUT LA CHOSE. + + III.--CÔTÉ MORAL.--TÉMOIGNAGES CONTRADICTOIRES.--CE QUI EST + POSSIBLE EN AMÉRIQUE EST-IL DÉSIRABLE EN + FRANCE?--INCONVÉNIENTS PROBABLES.--L'ÂGE INGRAT.--CONTACT + PÉRILLEUX.--POUR ET CONTRE LA SÉPARATION DES SEXES. + + IV.--COTÉ MENTAL.--DÉVELOPPEMENT INÉGAL DE LA FILLE ET DU + GARÇON.--PSYCHOLOGIE DU JEUNE AGE.--LA CRISE DE PUBERTÉ. + + V.--LES PROGRAMMES RESPECTIFS DE L'ENSEIGNEMENT MASCULIN ET + DE L'ENSEIGNEMENT FÉMININ.--CONVIENT-IL DE LES UNIFIER?--LA + COÉDUCATION INTÉGRALE EST UN SYMBOLE + FÉMINISTE.--DÉCLARATIONS SIGNIFICATIVES. + + VI.--COÉDUCATION SUPÉRIEURE ET PROFESSIONNELLE.--EST-ELLE + UNE NÉCESSITÉ?--ACCESSION DES JEUNES FILLES AUX COURS DES + UNIVERSITÉS.--CE QU'IL FAUT EN PENSER. + + +I + +Au système de l'«instruction intégrale» selon le mode révolutionnaire, +devons-nous préférer le régime de la «coéducation des sexes» selon la +mode américaine? La Gauche féministe semble aussi passionnément éprise +de l'une que de l'autre. Témoin cette déclaration de Mme Pognon à la +séance de clôture du Congrès de 1900; «Vous avez voté à l'unanimité la +coéducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que +c'est la première fois qu'un congrès féministe vote, à Paris, la +coéducation, et cela même sans contestation. Voyez comme nous avons +marché depuis quatre ans[103]!» + +[Note 103: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 12 septembre +1900.] + +La coéducation est-elle donc une si étonnante nouveauté? Pas +précisément. La coéducation est même une très vieille chose. Si nous +remontons aux premiers temps de l'humanité, nous voyons partout les +garçons et les filles élevés en commun dans les tribus et les villages; +mais personne n'osera, je l'espère, nous présenter cette coéducation +barbare comme un parfait modèle d'éducation. Mieux vaut la coéducation +familiale, dont les nécessités de la vie font une loi à tous les hommes. +Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent côte à côte, sous +l'oeil plus ou moins vigilant des père et mère. Mais, ici, l'affection +fraternelle est, tout à la fois, un lien qui rapproche les enfants et un +frein qui les maintient à distance respectueuse les uns des autres. +Encore est-il que, dans les familles d'où la moralité est absente, le +contact journalier des frères et des soeurs ne va point sans de graves +dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanité fait donc de la +coéducation sans le savoir. + +Bien plus, afin de ménager la bourse des parents et d'alléger le budget +des communes, l'école enfantine, l'école maternelle, l'école primaire, +réunissent souvent les garçons et les filles sous la férule d'un même +maître. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un très +grand nombre d'écoles sont mixtes, les communes au-dessous de 500 +habitants ayant la faculté de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux +sexes. La coéducation de la première enfance n'est donc, chez nous, +qu'une sorte de pis aller, auquel on se résigne à regret pour des +raisons d'économie. C'est le régime des pauvres. + +Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste. +J'admets la coéducation du jeune âge,--sans enthousiasme, il est vrai. +La nécessité l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le +voisinage des garçons est souvent une cause de dissipation pour les +filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits démons risquent +d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en +tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en +plaignent. En séparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-être, et +l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunément +s'asseoir sur les mêmes bancs et jouer dans la même cour sans que la +morale en souffre. A cet âge innocent, comme nous le disait un vieux +maître d'école, on songe plus à se battre qu'à s'embrasser. + +Mais convient-il d'étendre la coéducation à l'enseignement secondaire et +à l'enseignement supérieur? C'est une autre affaire. Disons tout de +suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coéducation nous +paraît acceptable dans les universités et inadmissible dans les +collèges. + + +II + +Appliquée aux divers établissements d'instruction secondaire, la +coéducation ne nous dit rien qui vaille. Les précédents invoqués en sa +faveur sont-ils suffisamment démonstratifs? On nous oppose, avec +assurance, les résultats de l'expérience américaine. De fait, les +États-Unis possèdent bon nombre de collèges où jeunes gens et jeunes +filles étudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces écoles +mixtes, la coéducation est sans inconvénient et la cohabitation sans +conséquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents +possibles. Les jeunes filles font les mêmes études et suivent les mêmes +exercices que les jeunes gens. Leur zèle d'apprendre et de savoir est +extrême, paraît-il. Et vous n'avez pas idée de la somme indigeste de +connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en +comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur +cache rien, qu'on les éclaire sur toute chose, qu'on les initie même aux +mystères de l'embryologie. + +Comment expliquer que l'unité d'enseignement et d'éducation, le +rapprochement et la fréquentation quotidienne des sexes, la satisfaction +de toutes les curiosités de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en +tentations et en fautes faciles à deviner? Dans son livre _Les +Américaines chez elles_, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle +aborda devant celles-ci le chapitre des périls que pouvait présenter le +système d'enseignement mixte, «elle ne fut pas comprise.» Cette placide +camaraderie des deux sexes tient sans doute à la froideur du sang, au +calme de la race, au juste équilibre du tempérament, peut-être aussi au +rigorisme des moeurs et à la solidité des principes, et encore à la +préoccupation de l'avenir, à la passion de l'étude, ou, enfin, à une +pruderie conventionnelle, à un optimisme hypocrite qui cache le mal au +lieu de l'avouer. + +En tout cas, les partisans de la coéducation des sexes triomphent +bruyamment des résultats de l'expérience américaine; et si nous les +écoutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tôt possible, +l'admirable système de l'éducation mixte. Un homme de lettres +d'outre-mer, M. Théodore Stanton, écrit à Mme Marya Cheliga: «Si l'on +pouvait appliquer en France notre système et élever les deux sexes +ensemble, dès l'école primaire jusqu'à l'université inclusivement, en +passant par l'enseignement secondaire, je suis sûr qu'on ferait plus +pour la République et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire +la Chambre et le Sénat pendant vingt ans[104].» M. Stanton est-il +sérieux ou ironique? Car, après tout, ce n'est pas honorer l'éducation +mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur +et à la fécondité de nos parlementaires. + +[Note 104: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 829.] + +«Les faits ont parlé, nous dit-on: inclinez-vous.»--Mais le langage des +faits est-il si décisif qu'on le prétend? Tous ceux qui ont voyagé aux +États-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites +scolaires, les pédagogues et les sociologues coéducateurs leur ont +assuré, avec une belle unanimité, que le rapprochement des sexes fait +merveille sur les filles et les garçons. Cet accord ne me surprend +point. Demandez à un inventeur ce qu'il pense de son système: il vous +répondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance +dans le témoignage des jeunes gens soumis au régime coéducatif. Et +précisément, j'ai entendu des fils de la libre Amérique, qui avaient +fait toutes leurs études dans les écoles mixtes, se moquer agréablement +de ces messieurs très graves venus d'Europe pour faire leur enquête sur +la coéducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les +impressions les plus touchantes et les rapports les plus élogieux. Et +puis, la coéducation ne peut invoquer chez nous, comme précédent, que +l'expérience tentée à Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil +municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire +qu'elle n'est pas suffisante. + +En outre, la coéducation,--comme tous les mots prétentieux qui servent +d'enseigne à un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il +faut distinguer la coéducation, qui suppose l'internat, de la +coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la première offre des +dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se défendre plus aisément, +et les États-Unis ne pratiquent guère que celle-ci. D'autre part, si +favorable qu'on soit au rapprochement des garçons et des filles, on ne +saurait se dispenser d'admettre que la coéducation, fût-elle poussée +aussi loin que possible, comporte forcément, sous peine de dégénérer en +promiscuité honteuse, une certaine séparation des sexes. A Cempuis, +l'orphelinat Prévost, qu'on nous présente comme «une école modèle de +coéducation[105],» comprend deux internats, un pour les garçons, un pour +les filles, avec une école au milieu où les uns et les autres reçoivent +un enseignement commun. Le mot «coéducation» manque donc de précision et +de probité. C'est «coinstruction» qu'il faudrait dire, la coéducation +n'existant vraiment que dans la famille. + +[Note 105: Rapport de Mme Mary Léopold-Lacour. La _Fronde_ du 9 +septembre 1900.] + +Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans +l'internat, la coéducation éveille en nous bien des scrupules et bien +des objections. + + +III + +Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en éloges +pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes +sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction +donnée en commun tend à effacer les traits distinctifs des deux sexes, +en efféminant les garçons, en virilisant les filles, ils répondent, avec +Mme Emma Pieczynska, que, «de l'avis unanime des pédagogues et +sociologues coéducateurs, l'éducation des sexes en commun favorise la +différenciation de leurs génies,» que «leur seul rapprochement révèle à +chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective,» que, «loin +d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communauté des études les +précise et les met en relief[106];» qu'en un mot, grâce à la +coéducation, les filles sont plus femmes et les garçons plus hommes. Si, +maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en +concurrence dès l'enfance, en les préparant dans les mêmes classes aux +mêmes carrières, on risque d'étendre et d'aviver entre eux les rivalités +et les conflits, certains nous répondent avec M. Paul Delon, que, dans +les écoles éducatives, «les rapports journaliers adoucissent les +contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre,» que «les +garçons deviennent moins brusques, moins secs, plus délicats, plus +gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins légères +d'esprit, moins affectées de niaiseries, moins perdues dans les +chiffons,» bref, que les garçons prennent quelque chose de la femme et +les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la +différenciation des sexes? + +[Note 106: Étude présentée au Congrès de Londres, en 1899, sur la +coéducation.] + +Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorité en +matière pédagogique, qui nous assure que l'effet de l'éducation en +commun a été d'inspirer aux jeunes filles américaines, au lieu d'airs +pédants et hardis, une modestie, une réserve, une tenue toute féminine, +sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur +prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'études[107].» Qui croire? +Car, enfin, ce témoignage prouverait que la coéducation ne fait rien +perdre aux filles des charmantes qualités de leur sexe. Et pourtant, les +livres les plus récents des moralistes en voyage confirment ce que nous +savions déjà par nos relations et nos renseignements personnels, à +savoir que la jeune Américaine prend, à l'heure actuelle, de telles +libertés d'allure et de langage, que cette extrême indépendance, +lorsqu'elle n'est pas combattue et corrigée par les père et mère, +relâche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'où il +faudrait induire que, par l'effet de la coéducation, les filles +d'outre-mer échangent les grâces de leur sexe contre les hardiesses du +nôtre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable. + +[Note 107: Rapport officiel sur l'instruction à l'Exposition de +Philadelphie.] + +Ceci nous amène à la question la plus grave que soulève la coéducation: +ce régime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de +périls pour la moralité? + +On nous affirme que garçons et filles de tous âges, habitués à vivre +côte à côte, ne sont pas plus en danger que les frères et soeurs dans la +famille. Comme preuve, on allègue ce fait qu'à l'orphelinat +«rationaliste» de Cempuis, «la voix des enfants ayant même atteint leur +seizième année n'a pas encore mué[108].» Tous chantent dans les choeurs +avec les voix angéliques que voudrait l'Église. A quoi Mlle Bonnevial +ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne +s'étant jamais vus, ont tôt fait de vivre en parfaite confraternité, +«sans aucune sorte de gêne sexuelle[109].» Mais en admettant que la +pureté des voix puisse servir de caution à la pureté des moeurs, les +faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop +mince pour déterminer l'État à donner, en commun aux deux sexes, +l'enseignement secondaire qu'il distribue à chacun d'eux séparément. + +[Note 108: Rapport déjà cité de Mme Mary Léopold-Lacour.] + +[Note 109: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.] + +Plus sérieuse est cette observation de M. Buisson, que la coéducation +éveille moins les curiosités inquiètes: «Enfants, ils ne s'étonnent pas +d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de +se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve +résolu pour l'Amérique, par la transition insensible de l'enfance à la +jeunesse, un des plus graves problèmes de l'éducation morale.» En +Amérique, peut-être; mais en France? Pour être aussi aimable, le +commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres +pays, autres moeurs. + +J'en appelle au témoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau +livre _Outre-Mer_: «Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes +Américains s'accordent à dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et +plus froids encore[110].» Entre eux et nous, l'ardeur du tempérament +n'est pas la même, l'«animalité de la race» est différente. Quant aux +jeunes filles de là-bas, leur innocence avertie est comme déflorée. M. +Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: «Elles ont la dépravation +chaste[111].» + +[Note 110: Tome I, pp. 109-110.] + +[Note 111: Tome I, p. 115.] + +Le climat et la race peuvent donc autoriser au-delà de l'Atlantique des +fréquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'état des +moeurs françaises, sans d'assez fâcheuses conséquences. Nos habitudes +masculines sont apparemment plus tendres, ou plus impétueuses, ou plus +inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la +sensibilité du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du tempérament +latin, il est permis de croire que l'éducation mixte aurait souvent, +pour nos lycéens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne +les y point exposer. + +Sans nier qu'en s'ajoutant à une nature plus calme et plus platonique, +le culte austère de la science puisse être aux pays d'outre-mer un +préservatif souverain contre les amourettes de collège et les tentations +de jeunesse, sans contester même que ce phénomène soit possible chez +nous dans les relations de l'élite la plus studieuse des deux sexes, +nous persistons à croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif +que de vouloir généraliser en France la coéducation américaine. Sans +doute, Mme Séverine s'est moquée spirituellement de l'«effervescence du +tempérament français.» Comment accorder cette effervescence avec la +dépopulation? N'est-il pas évident que notre race se refroidit, +puisqu'elle fait moins d'enfants[112]? Par malheur, cette plaisanterie +facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que +la loyauté conjugale. La diminution des naissances ne va guère, hélas! +sans une diminution de la moralité. Si notre race est moins prolifique, +n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins +honnête. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que +de rapprocher les sexes. + +[Note 112: Déclaration, faite au Congrès de 1900. Voir la _Fronde_ du 9 +septembre.] + +«Précisément, nous réplique-t-on, la coéducation est moralisatrice.» Et +pour le démontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collège. +Chacun sait que la «plaie» de notre enseignement, c'est l'internat. Au +dernier Congrès de la Gauche féministe, Mme Kergomard, qui siège avec +distinction au Conseil supérieur de l'Instruction publique, a brodé sur +ce thème une variation nouvelle: «Quand les jeunes gens sortent de ces +boîtes, où ils sont presque sans air et sans lumière, où la femme +n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une +femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher où ils en +trouvent; et ce qu'ils trouvent est véritablement très désolant[113].» + +[Note 113: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre +1900.] + +D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que +la coéducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans +une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la +gaieté. Seulement, personne ne pousse la coéducation jusque-là. Est-ce +donc en juxtaposant un internat de filles près d'un internat de garçons +et en ouvrant de l'un à l'autre quelques portes de communication +minutieusement surveillées, que vous aurez rendu la joie à vos +pensionnaires? Il leur manquera toujours la liberté. Pourquoi +emprisonner les filles, si la réclusion fait tant souffrir les garçons? +Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est-à-dire supprimer l'internat. Mme +Kergomard sera de cet avis. + +Joignez que, dans un collège mixte, la surveillance est singulièrement +délicate et compliquée. Dans la période intermédiaire qui sépare +l'enseignement primaire de l'enseignement supérieur ou professionnel, se +placent, pour les garçons la crise de puberté, pour les filles la crise +de nubilité, pour les uns et pour les autres l'âge ingrat. C'est une +époque critique où la personnalité se complète, l'imagination s'avive, +le coeur s'émeut. Et jusqu'à ce que l'individualité sexuelle soit +formée, précisée, achevée, il faut compter avec l'éveil et le trouble +des sens. En cette période de transition où l'être, encore indécis, est +exposé aux sollicitations inquiètes de la nature, sans avoir la pleine +conscience de ses actes, ni surtout le sentiment très net des suites +qu'ils comportent et des lourdes responsabilités qu'ils engendrent, il +est sage de le prémunir contre les entraînements de l'instinct, il est +bon de le protéger contre les pièges tendus par la nature elle-même à +son ignorance et à sa faiblesse. + +Je sais bien que ces scrupules et ces précautions paraîtront futiles aux +esprits hardis qui pensent que la séparation des sexes est «immorale», +que l'enseignement unilatéral est un «piège», une «hypocrisie», la +«cause des grands vices». A cela rien à répondre, si ce n'est que +l'éducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorité de +polissons réfractaires à sa discipline, on compte par millions les +hommes et les femmes honnêtes qu'elle a formés depuis des siècles et +qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes +gens et toutes les jeunes filles, élevés d'après les méthodes actuelles, +sont de pauvres gens sans droiture, sans sincérité, sans vertu, et qu'il +n'est que la coéducation pour redresser leurs déformations mentales, +pour guérir leurs infirmités morales! Mme Kergomard elle-même a déclaré +ceci: «Il nous faut la coéducation pour que les êtres soient moraux et +sachent pourquoi[114].» + +[Note 114: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre +1900.] + +La coéducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le +mariage? On l'a souvent prétendu. En Amérique, la jeune fille _se_ +marie; en France, on _la_ marie. Là-bas, le mariage est affaire +d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. Où est la +moralité? Et l'on cite cette déclaration du docteur Fairchild, président +du plus ancien et du plus grand collège mixte des États-Unis: «Ce serait +une chose contre nature si des liaisons qui mènent au mariage ne se +formaient pas entre nos élèves. Ces engagements mutuels pourraient-ils +être contractés dans des conditions plus favorables, dans des +circonstances offrant plus de chance de choix réfléchis et, par +conséquent, plus de bonheur dans le ménage[115]?» + +[Note 115: Rapport précité de Mme Mary Léopold-Lacour.] + +Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons précoces ont le mariage +pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire +que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amérique, le +cas n'est pas rare de jeunes couples, très amoureux, mariés à vingt et +un ans et désunis à vingt-cinq. L'expérience atteste que, dans tous les +pays où fleurit la coéducation, le divorce sévit plus que partout +ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage +comme une amourette. Vraiment, la coéducation intégrale, avec son +programme de «vie en liberté, en joie, en beauté» et autres turlutaines, +ne se comprend guère que dans une société convertie à l'union libre. +Ceci appelle cela, et réciproquement. + +Et ce qui aggrave nos appréhensions, c'est que la coéducation, telle que +ses plus chauds partisans la conçoivent, affiche une imprévoyance, une +témérité, un relâchement extrêmes. A ceux qui s'inquiètent des contacts +trop fréquents et trop faciles entre les grands garçons et les grandes +filles de l'enseignement secondaire, Mme Séverine répond, par exemple, +que «ces petites préoccupations sont les restes d'une ancestralité et +d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer.» Il +paraît que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous +avons été. «Une grande évolution s'est faite dans les cerveaux pendant +ces trente dernières années.» Nul n'ignore, en effet, que, malgré les +envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de +purs esprits. C'est pourquoi Mme Séverine invite tous les instituteurs à +s'affranchir de «la basse et éternelle préoccupation du sexe qui est la +plaie que nous portons au flanc.» Et cette préoccupation «est au fond de +tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et +d'oublier.» Retenons que cette conclusion, animée du plus pur optimisme +libertaire, fut couverte de bravos prolongés[116]. + +[Note 116: Compte rendu sténographique du Congrès de la Gauche +féministe. Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.] + +On voit qu'avec de pareilles idées nos enfants seraient bien gardés. +Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges +libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collèges mixtes, les +éblouissements de la science dissiperont les vagues et obscures +croyances. Plus de métaphysique, rien que des faits. Aux révélations de +la religion on substituera les «révélations de la biologie». Un +sociologue coéducateur nous a affirmé, d'un air sérieux, que la +déclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les +commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche féministe a émis le voeu +que «la loi ne tolère dans aucune école les affirmations dogmatiques qui +se réclament de la liberté de l'enseignement pour asservir les +consciences.» + + +IV + +Ainsi entendue, la coéducation ne peut qu'effrayer toute âme chrétienne. +Aussi les catholiques n'en veulent point et les libéraux n'en veulent +guère. Ce qui achèvera peut-être d'en détourner les indécis,--du moins, +pour la période intermédiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que +nous ne voyons pas qu'à cet âge, ses avantages intellectuels soient +mieux fondés que ses prétentions morales. D'où il suivrait que, pour ce +qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les +collèges mixtes offrent plus d'inconvénients que de profits. + +En effet, la coéducation, avec un même programme d'études pour les deux +sexes, est en contradiction avec un fait naturel de première importance +qui est le développement inégal de la fille et du garçon. C'est ce qu'a +démontré, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M. +Kownacky, dont la ferveur «coéducative» s'est fort attiédie à la +réflexion, puisqu'il répudie le collège mixte après l'avoir préconisé. +Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche +féministe avec impatience et irritation. + +C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme, +au plein épanouissement de ses facultés. Tous les parents, tous les +maîtres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus précoce +que celle des garçons. Prenez une fillette et un garçonnet de huit ans, +la première sera presque toujours en avance sur le second. De là, même +dans les classes primaires, de sérieuses difficultés pour faire suivre +les mêmes exercices à des enfants inégalement développés. Veut-on des +exemples et des témoignages? D'après une directrice d'école maternelle, +Mlle Lauriol, l'émulation scolaire, l'ambition des premières places, le +goût et la recherche du succès sont plus vifs chez les filles que chez +les garçons[117]. Leur moi est plus précocement éveillé, leur +amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement +jalouses de leurs compagnes, plus portées au dépit et à l'orgueil, plus +compliquées, plus rusées, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles +biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles +mentent même «pour l'amour de l'art»[118]. + +[Note 117: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 135.] + +[Note 118: _Ibid._, p. 86.] + +Mais, par-dessus tout, le désir de briller, d'étonner, l'émulation de +réussir et de triompher, les animent si généralement que Mgr Dupanloup +déclare qu'ayant fait, pendant plusieurs années, le catéchisme à 150 +garçons et à 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accusés +chez celles-ci que chez ceux-là. + +Au fond, la petite fille se développe plus tôt que le petit garçon. Les +partisans les plus décidés de l'infériorité intellectuelle des femmes +conviennent de cette antériorité très générale. A égalité d'âge et de +travail, les filles ont plus de pénétration, plus de finesse, plus de +mémoire, plus de facilité, plus de promptitude à tout saisir, à tout +apprendre. «Rien de plus aisé, conclut M. Marion, que de les pousser +très vite et très loin[119].» Mgr Dupanloup abonde en ce sens: «Dès cinq +ou six ans on peut leur parler raison. La précocité de leur esprit est +étonnante, souvent redoutable.» Tous les pères de famille sont à même de +constater l'avance énorme qu'une fille de seize ans a prise sur ses +frères ou ses camarades de même âge, en sérieux, en finesse, en esprit +de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa +formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable: +mentalement, la fille est mûre avant le garçon. Voilà déjà un obstacle à +la coéducation des sexes. + +[Note 119: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 87.] + +Et ce qui aggrave encore les risques de cette précocité, c'est qu'elle +éclate subitement. La maturité des filles a la soudaineté d'une éclosion +spontanée. Où le garçon n'arrive qu'à la longue, pas à pas, avec une +progression tranquille et régulière, la fille s'y élève d'emblée. De +douze à seize ans, ces différences sont particulièrement tranchées. Et +cet épanouissement de l'esprit féminin coïncide avec l'épanouissement du +corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est +souvent, à dix-sept ans, qu'un adolescent frêle, gauche, en pleine +croissance physique et cérébrale, la jeune fille du même âge peut déjà +faire, en la majorité des cas, une charmante épouse et une bonne petite +maman. + +Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point +sans accidents ou, du moins, sans un trouble général, hasardeux pour le +présent, décisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparaît dans +l'adolescente, cette métamorphose est inséparable d'une perturbation de +tout l'être, d'un ébranlement de la sensibilité, d'une secousse nerveuse +qui exige des ménagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de +puberté. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont +nécessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera +douloureuse. Les médecins recommandent alors de suspendre le travail de +tête, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'écarter les +soucis d'études, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des +sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de +fragilité, de lassitude et d'excitabilité, qui diminuent chez la jeune +fille la résistance physique et l'équilibre mental, il faut encore +repousser l'éducation mixte, dont c'est l'inconvénient d'entraîner aux +mêmes programmes et à la même discipline, deux sexes qui diffèrent +profondément par le développement des aptitudes et l'évolution des +forces. + +Si enfin le développement des garçons est plus tardif, il suit, par une +revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolongée. +L'évolution de la femme se fait plus vite, mais s'arrête plus tôt. Ce +qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations désobligeantes: +«La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesurée,» +prétend Schopenhauer. «Elles sont faites pour commercer avec notre +folie, et non avec notre raison,» déclare à son tour Chamfort. Sans +acquiescer à ces impertinences, il est certain qu'au point de vue +intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne +tiennent. + +Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que +les hommes, une fraîcheur et une grâce d'esprit, une spontanéité +jaillissante, une vivacité, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne +pourraient remplir, dans leur plénitude, les fonctions de leur sexe et +les devoirs augustes de la maternité. Bien qu'il nous déplaise de +comparer les femmes à de grands enfants, ce rapprochement contient +pourtant cette part de vérité, que le plus grand nombre d'entre elles +n'a pas plus besoin «d'acquérir les talents virils que d'avoir de la +barbe au menton[120].» A chacun sa destinée. Pourquoi alors +imposerait-on aux deux sexes mêmes études et mêmes examens, même travail +et même formation? + +[Note 120: MARION. _Psychologie de la femme_, p. 63.] + + +V + +Soumettre l'un et l'autre sexe aux mêmes disciplines intellectuelles, +c'est donc risquer de surmener le garçon et de retarder la fille, au +préjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coéducation +admettent eux-mêmes que les résultats de ce régime sont favorables aux +filles, et que les garçons ont quelque peine à le suivre[121]. On ajoute +bien que l'introduction des filles dans les lycées de garçons exercera +une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'émulation. Mme +Pieczinska estime même que cette action stimulante sera «surtout +profitable aux garçons qui ont moins de goût pour l'étude, moins de +vivacité d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades +filles[122].» Mais nous persistons à croire qu'il est antipédagogique de +contredire les indications de la nature, d'accélérer, de forcer le +développement cérébral de nos fils en leur donnant pour émules des +intelligences plus éveillées et plus précoces. Il y a danger d'apparier +deux forces inégales: ou la plus active se relâche, ou la plus faible +s'épuise prématurément. + +[Note 121: Rapport de M. W. J. Stead sur la coéducation en Angleterre.] + +[Note 122: Étude déjà citée sur la coéducation.] + +Et puis, dans ces collèges mixtes que l'on souhaite de voir entre les +mains de libres-penseurs très féministes, dans ces «grandes familles» où +les maîtres s'appliqueront à développer la «fraternité des sexes», il +est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les détestables +habitudes des bourgeois français qui, paraît-il, «exercent leurs fils à +être plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les +tyrans de leurs soeurs[123].» On protégera donc fermement la jeune fille +contre les rudesses du jeune garçon. Nos petits hommes devront toujours +céder: cela est inévitable. Et ces demoiselles, habituées à voir leurs +compagnons plier devant leurs volontés (ce qui, n'en déplaise aux dames +socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu à +peu une idée superbe et fausse de leur rôle et de leur condition, au +risque d'engendrer à la longue l'égoïsme, la vanité, l'esprit d'orgueil +et de domination, bref, de graves déformations morales. + +[Note 123: Déclaration de Mme Renaud: voir la _Fronde_ du 9 septembre +1900.] + +Appliquée aux écoles secondaires, la coéducation est donc mauvaise pour +les garçons, puisqu'elle tend à les constituer, vis-à-vis de leurs +compagnes, et en état d'infériorité dans leurs études, et en état de +subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles? +Pas davantage. + +Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour +l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanités sont devenues +inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, «nous +n'avons pas le droit d'imposer à nos fils et moins encore à nos filles.» +Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans être +parfait, est mieux conçu, mieux organisé, mieux adapté que celui des +garçons. Ce serait folie de lui substituer les programmes +encyclopédiques de nos lycées. Rien de plus sot, rien de plus vain que +d'astreindre toute la jeunesse aux mêmes méthodes, aux mêmes +disciplines, aux mêmes examens. Il en est des intelligences comme des +fleurs: elles sont frêles ou vivaces, précoces ou tardives, robustes ou +délicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalité ne +comporte pas les mêmes soins. Pourquoi les enrégimenter sous la même +férule? L'uniformité comprime et blesse. Il faudrait consulter les goûts +de nos enfants, chercher, éveiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de +les jeter pêle-mêle dans le même moule éducateur. + +On insiste: «Les filles ne pourront jamais arriver au baccalauréat qui +ouvre toutes les carrières libérales.»--Qu'à cela ne tienne! Si l'on +s'obstine à exiger des jeunes filles ce grade préliminaire (nous +aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer, +dans leurs lycées, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles +qui désireraient préparer le baccalauréat classique. Pas besoin de +coéducation pour permettre à l'élite d'accéder, par cette porte basse, à +l'enseignement supérieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours +la très grande majorité (je l'espère bien pour elles et pour nous), la +coéducation violerait la loi fondamentale de toute pédagogie, qui est +l'adaptation des diverses connaissances au rôle spécial que la femme est +destinée à remplir dans la famille et dans la société. C'est dans le +sens de sa nature, et non dans le sens de la nôtre, que le sexe féminin +doit se développer. Dès lors, il serait illogique d'enseigner les mêmes +choses, et dans la même enceinte, aux filles et aux garçons. Ce qui le +prouve mieux encore, c'est que les congrès féministes réclament +eux-mêmes l'adjonction aux collèges et lycées de filles d'un annexe +comprenant une crèche, un atelier familial et une école ménagère; et +nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir +une maison. + +Rentrent, par excellence, dans l'enseignement féminin: tout ce qui +concerne l'hygiène de l'enfance et l'économie domestique, les lois et +les méthodes d'éducation, la couture, la lingerie, la médecine usuelle, +les notions de comptabilité, de cuisine, de floriculture; tout ce qui +peut apporter au logis l'ordre, la santé, la joie et l'embellissement; +tout ce qui peut préparer la jeune fille à ses fonctions et à ses +devoirs de future mère de famille. D'autant mieux que la femme est +merveilleusement douée pour les sciences d'observation, et même pour les +sciences expérimentales, dont les applications prennent une importance +croissante en ce qui concerne la salubrité du foyer et la bonne tenue du +ménage. Les coéducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer +indistinctement toutes ces spécialités à nos garçons comme à nos filles? +Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris +devront s'occuper un peu plus des «besognes de l'intérieur», surveiller +le rôti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur +femme[124]. Simple habitude à prendre, qui ne serait pas, du reste, pour +beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si +extraordinaire nouveauté. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le +rôle social des deux sexes étant différent, leur préparation à la vie ne +saurait être la même. + +[Note 124: Rapport de Mlle Bonnevial présenté au Congrès de la Condition +et des Droits de la Femme en 1900.] + +Résumons-nous. Je me résigne à la coéducation élémentaire du jeune âge; +j'accepte la coéducation des études, pour ce qui est de l'enseignement +supérieur; mais j'estime que, dans la période moyenne correspondant aux +études secondaires, la coéducation est mauvaise, irrationnelle, +antipédagogique. Loin de moi la pensée, d'ailleurs, que nos raisons +puissent convaincre les fanatiques de la coéducation intégrale. Ceux-ci +les tiennent communément pour de «petites barricades d'enfants», pour de +«petits tas de sables», qui n'empêcheront pas l'humanité de poursuivre +sa route. + +Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coéducation tient si +fort au coeur des féministes intransigeants? M. Léopold-Lacour, dont les +écrits sont empreints du plus ardent féminisme, vous le dira avec autant +de franchise que de vigueur: «Le séparatisme de l'enseignement, c'est +l'image même d'une société où les deux sexes sont traités inégalement; +c'est l'humanité coupée en deux dès l'enfance; c'est la guerre des sexes +perpétuée, et c'est, de plus, le principe de l'autorité sauvegardé dans +la famille contre la femme réputée inférieure, mise à part dans +l'enseignement, préservée de certains pièges, comme si elle était toute +faiblesse et fragilité.» La coéducation est donc, pour le féminisme +radical, un symbole, c'est-à-dire «la négation immédiate, dès l'enfance, +du principe d'autorité dans la famille, la transformation de la famille +selon les principes de liberté, de véritable fraternité humaine.» Et ces +paroles véhémentes furent longuement applaudies au Congrès de 1900. + +Renchérissant même sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard +s'écriait quelques minutes plus tard: «Il nous faut la coéducation, si +nous voulons avoir un pays digne de son passé et digne de son avenir, si +nous voulons être la grande République issue de la Révolution de +1789[125].» C'est trop de lyrisme. Ceux-là penseront comme nous qui +repoussent la coéducation aussi bien dans l'intérêt des filles que dans +l'intérêt des garçons, convaincus que ce régime nouveau, n'ayant point +fait notre passé, ne saurait mieux préparer notre avenir. C'est une +grave imprudence d'imposer aux deux sexes mêmes études, mêmes examens, +mêmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les époux, toute +hiérarchie, toute primauté, toute autorité, grâce à quoi la société +conjugale deviendrait une sorte de monstre à deux têtes où les heurts de +volonté et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre +résultat que la mésintelligence et d'autre solution que le divorce. + +[Note 125: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre +1900.] + + +VI + +Désarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces +inconvénients--uniformité des programmes et rapprochements de vie--ne se +retrouvent que d'une façon très atténuée, dans l'enseignement supérieur? +A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles, +la crise de croissance touche à sa fin. L'organisme arrive à la +plénitude de son développement. La raison est plus ferme, la conscience +plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la +vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses +responsabilités, la jeunesse des deux sexes peut nouer, à l'Université, +des relations amicales sans trop de risques, ni trop de défaillances. + +Non que je déconseille aux parents toute espèce de surveillance. La +règle, que j'établis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions. +Même à vingt ans, certaines natures, certains tempéraments sont +incapables de sage liberté. Ils n'aspirent à la vie que pour en mésuser. +Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer +telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, à laquelle +l'amour, ce terrible enjôleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que +ce n'est pas en gardant trop sévèrement la jeunesse, qu'on lui apprend +toujours à se défendre d'autrui et de soi-même. + +Et puis, la séparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement +primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement +supérieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes. +Infirmiers et infirmières reçoivent en commun les mêmes leçons. L'École +des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universités +pour demoiselles? On pourrait, à la rigueur, en faire les frais, si le +nombre des étudiantes en valait la peine. On vient d'instituer à Londres +une Faculté de médecine pour les jeunes filles; et il est à prévoir que +cette création se développera rapidement. Dans ces derniers temps, près +de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universités anglaises: +300 à Oxford, 400 à Cambridge, 500 à Londres. + +Que cette fièvre soit à imiter, c'est une autre affaire. Montaigne +disait aux mères de son temps: «Il ne faut qu'éveiller un peu et +réchauffer les facultés qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par +curiosité, avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à +leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire. +Mais quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la +logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin, +j'entre en crainte.» Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille +d'aujourd'hui devant être plus instruite que la jeune fille d'autrefois, +et les difficultés croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui +offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens +d'existence, notre gouvernement s'est décidé en faveur de la coéducation +universitaire, moins par passion que par nécessité. Reculant devant la +fondation d'écoles supérieures affectées spécialement aux +étudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la +création d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles +l'accès de l'École de médecine et de l'École de droit, de la Faculté des +lettres et de la Faculté des sciences. On ne saurait être plus +hospitalier. + +Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement supérieur sont accessibles +au sexe féminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et +conquérir tous nos grades académiques, depuis le baccalauréat jusqu'à +l'agrégation. Et par une conséquence naturelle, la loi du 27 février +1880 a reconnu aux femmes chargées d'une haute fonction d'enseignement +le droit d'électorat et d'éligibilité au Conseil supérieur de +l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a +octroyé aux institutrices les mêmes prérogatives de vote et de +représentation aux Conseils départementaux de l'Instruction primaire. + +En France, donc, l'émancipation scolaire des femmes est à peu près +réalisée. Est-ce une victoire très méritoire pour le sexe féminin? Non. +L'assaut livré aux Écoles, Facultés et autres prétendues forteresses de +la science, n'a enfoncé que des portes ouvertes. En réalité, jamais nos +Universités n'ont empêché les profanes de se glisser dans le sanctuaire. +Nulle part leur enseignement n'était clandestin. La science est vouée à +la publicité. Elle n'aime ni le mystère ni le privilège. C'est un +préjugé de croire que nos professeurs poussent le verrou derrière leurs +initiés et enseignent à huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites +et les gestes de la haute culture, à un petit nombre de fervents +agenouillés dévotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes, +ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont ébranlées +pour emporter la citadelle, elles se sont aperçues avec stupéfaction que +les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement, +pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne. + +D'abord, quelques femmes sont entrées, timidement. Puis, en fréquentant +nos amphithéâtres, elles n'ont pas tardé à faire cette autre découverte, +qu'il n'est pas très difficile de s'élever à la taille d'un bachelier, +d'un licencié ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune +fille bien douée est capable d'escalader les hauteurs où, juchés sur +leurs diplômes, les petits camarades planaient dédaigneusement sur la +platitude féminine. Mon avis (je le répète avec intention) est qu'on a +trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que, +rationnellement parlant, la capacité moyenne des femmes vaut la capacité +moyenne des hommes. + +N'y a-t-il point cependant quelque inconvénient à convier la jeunesse +des deux sexes au même enseignement supérieur ou professionnel? De bons +esprits s'obstinent à voir en cette communauté de vie intellectuelle +plus de dangers que de profits. Mais n'exagérons rien. Il est possible +que, si consumé d'amour que soit le coeur de nos étudiants pour les +belles-lettres, la procédure ou les mathématiques, le voisinage +quotidien d'étudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque +distraction à leurs études ou refroidisse même leur passion pour le Code +ou la philosophie. Seulement, on oublie que les étudiantes peuvent être +laides, que ce fait regrettable est d'une constatation fréquente, qu'il +n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entraînées aux +spéculations viriles, éveillent l'idée d'un demi-homme sans grâce et +sans beauté,--auquel cas, il faudrait reconnaître que leur fréquentation +serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un +précieux antidote. Rappelons même que l'introduction de cet +élément--inoffensif--dans nos écoles officielles et l'émulation qui en +résultera, contribueront peut-être à secouer la torpeur de notre +clientèle masculine et à relever le niveau des études et des examens. + +Et puis, le travail est un dérivatif et la science un réfrigérant. +Ouvrons donc largement nos «Palais universitaires» au public féminin; et +il est à espérer que, parmi les étudiantes, beaucoup useront de cette +permission, surtout parmi les plus âgées, pour travailler avec +application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce +lieu de perdition sans être chaperonnées par leurs mères ou leurs +gouvernantes, où sera le mal? Les amphithéâtres deviendront d'agréables +salles de spectacle; les cours serviront de prétexte à des réunions de +famille. Cela s'est vu jadis à la Sorbonne. + +Que si même le temple de la science se transforme, à de certaines +heures, en salon de conversation pour les dames du «monde où l'on +s'ennuie», nos étudiants auraient grand tort de s'en indigner comme +d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amèneront +leurs filles aux cours, poursuivissent un but éminemment humain et que +l'instruction supérieure leur fût un simple prétexte pour exhiber leur +aimable progéniture en un lieu où s'assemble un grand nombre de jeunes +gens à marier. Voyez-vous l'Université transformée en office +matrimonial? Quel rôle charmant! On raconte que l'Université de Berlin a +eu la mauvaise grâce de s'en émouvoir et que, pour faire droit aux +réclamations des étudiants, elle a décidé, en 1898, de procéder +sévèrement au «contrôle des dames». Précaution irritante et vaine! +Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brûle de se +marier d'une jeune fille qui brûle de s'instruire? + +Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de +présider aux examens et aux fiançailles de ses élèves? Nous faisons donc +des voeux pour que les études de droit ou de médecine se terminent +souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'école +mixte d'enseignement supérieur ou professionnel devienne une pépinière +de savants et heureux ménages. Mais nous verrons, hélas! que le mariage +n'est pas précisément en faveur auprès des «femmes nouvelles». + +En attendant, la perspective d'atteindre à tous nos grades littéraires +et scientifiques embrase peu à peu d'une noble ardeur toutes celles qui +ambitionnent le double qualificatif de «femmes savantes» et de «femmes +libres». Nos Universités commencent à se peupler d'étudiantes qui +aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) à toutes les licences. Nos +grandes écoles produisent déjà des bachelières et des doctoresses. Les +femmes médecins croissent en nombre et en autorité. Et croyez-vous qu'il +n'y aurait pas plus de jeunes filles à faire leur droit, si la loi +française les autorisait à instrumenter comme elle les a autorisées à +plaider? On peut donc se demander si la France est appelée à devenir, +comme l'Amérique, une vaste garçonnière, et s'il faut s'en désoler ou +s'en réjouir. + + + + +CHAPITRE V + +Les conflits de l'esprit et du coeur + + + SOMMAIRE + + I.--DANGERS D'UNE INSTRUCTION INCONSIDÉRÉE.--LA FACULTÉ DE + COMPRENDRE ET LA FACULTÉ D'AIMER.--L'INTELLECTUALISME + FÉMININ ET LE MARIAGE. + + II.--LA FEMME SAVANTE ET LES SOINS DU MÉNAGE ET DU + FOYER.--ADIEU LA BONNE ET SIMPLE MÉNAGÈRE! + + III.--MOINS DE MARIAGES ET PLUS DE VIEILLES FILLES.--LE + DIVORCE DES SEXES.--CLUBS DE FEMMES.--POINT DE + SÉPARATISME!--CE QUE L'INDIVIDUALISME DES SEXES FERAIT + PERDRE A L'HOMME ET A LA FEMME. + + IV.--L'ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE ET LA + MATERNITÉ.--INSTRUCTION ET DÉPOPULATION. + + +Sans vouloir de l'instruction intégrale comme but ni de l'enseignement +mixte comme moyen, nous persistons à croire que la culture féminine doit +être élargie et améliorée. C'est une nécessité qui résulte de +l'exhaussement général du niveau des esprits et de l'extension +croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'élévation +intellectuelle de la femme ne puisse se résoudre en graves préjudices +pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirigée. Il +n'appartient qu'à un petit nombre d'élus d'entretenir,--et d'accroître, +s'il est possible,--la flamme sacrée qui éclaire le monde. Les humains +doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir +honnêtement et utilement. D'où il suit que la culture de l'esprit n'est +pas un but, mais un moyen. Tout savant même qui a l'âme haute et large, +ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes +qui la rechercheraient dans cet esprit étroit et exclusif, ne +tarderaient pas à en souffrir. Et c'est à mettre en lumière les dommages +possibles de cette avidité périlleuse que nous devons maintenant nous +appliquer avec franchise. + + +I + +Les féministes se plaisent à nous représenter les époux de l'avenir +également instruits, travaillant en coopération à quelque oeuvre de +style ou d'érudition, traduisant un texte hébreu, grec ou latin, sous la +douce clarté de la même lampe, associant leurs recherches ou leur +imagination et signant le même livre de leurs deux noms réunis. L'idylle +est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour +l'amour de l'hébreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse +se chamailler _unguibus et rostro_, il est permis de conjecturer qu'en +ce temps-là les ménages se moqueront de l'antiquité et ne feront oeuvre +de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en «tandem» de +famille. + +Mais nous avons de plus graves appréhensions à formuler. Et d'abord, +n'est-il pas à craindre que l'intellectualité de la jeune fille--si elle +est cultivée avec passion, avec excès,--se développe au détriment de la +tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette +prévision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous +assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universités +d'Amérique, que le flirt lui-même n'y résiste pas. D'après plus d'un +témoin, les femmes américaines, instruites et lettrées, ne sont pas +exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point +sans une certaine froideur, sans une certaine sécheresse qui, à la +longue, découronnerait la femme de sa grâce émue et de sa sensibilité +attendrie? + +Mme Bentzon, qui nous a fait connaître «les Américaines chez elles», +nous décrit finement ces «petits phalanstères, comme il en existe à New +York, formés exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlèvent à leur +milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des +aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout étayé par +certains rêves creux d'entreprise personnelle et par la curiosité de +vivre en garçon.» Vivre en garçon, voilà bien la préoccupation sécrète +du féminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une +force libre, une énergie spontanée, se suffisant à elle-même, repoussant +la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa très chère +indépendance, devant un célibat farouche et austère. + +Et puis, pour des âmes littéraires et des natures éthérées, les choses +de l'amour sont si grossières! On se mariera donc le moins possible, +afin d'éloigner de sa vie les vulgarités déplaisantes. Est-ce donc chose +si délicate et si relevée que de faire des enfants? Et comment y réussir +sans subir le contact avilissant des hommes? Poussé trop loin, +l'intellectualisme féminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite +qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reçut d'une amie +cette confidence: «Il n'y a pas à se le dissimuler, à mesure que +s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se +marier; en fait de conquêtes, elles visent à l'indépendance.» Pourtant +l'humanité a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que +le féminisme nous promet à foison des docteurs, des avocats, des +médecins, des hellénistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde +que déjà l'offre dépasse la demande! + +A tout le moins, l'émancipation intellectuelle de la femme semble +impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-là se trompent qui +pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanité se réalisera par +l'égalité absolue des deux sexes. A devenir trop semblable à nous, la +femme risque de se détourner de l'homme, et l'homme de se détacher de la +femme. Chez l'un et chez l'autre, des études trop absorbantes +aboutiraient à une désaffection réciproque. Une femme lettrée, sachant +le grec et le latin, une savante éprise de découvertes, qui ne voit rien +au-delà de la perfection du savoir et de l'affinement du sens +intellectuel, n'est pas seulement exposée à rompre avec les habitudes de +son sexe, mais à sortir de l'humanité même. Refroidie vis-à-vis de +l'homme, il est possible qu'elle en vienne à ce point d'abstraction +stérile de le considérer seulement comme un simple collègue, comme un +condisciple ou un confrère. + +Tout cela promet à nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il +est difficile d'étouffer en soi la nature, comme l'admiration est +toujours, même chez les femmes instruites, une déviation du besoin +d'aimer, ils verront peut-être, avec les progrès de l'instruction +féminine, des vierges lettrées ou savantes s'éprendre de leurs maîtres +par inclination ou par vanité. Il en résultera des unions très +spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des âges, car les +doctoresses de l'avenir épouseront moins l'homme que le savant. A force +de vivre dans la fréquentation des philosophes, des chimistes, des +grammairiens ou des économistes, elles se prendront à rêver, dans le +mystère des nuits d'été, des Berthelot, des Gaston Pâris et des +Leroy-Beaulieu de ce temps-là. Sûrement les jeunes filles du XXIe siècle +seront moins proches de la nature que leurs aînées du XXe, qui s'en +éloignent déjà tous les jours. + +Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionnés par +l'âge des époux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce +qui se passe au théâtre: un auteur met en scène un jeune homme de +vingt-cinq ans et un vieillard de soixante également amoureux d'une même +jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hésitent +guère: ils sont pour le sexagénaire. Nos critiques dramatiques ont +relevé plus d'une fois ce singulier état d'âme. Qu'une demoiselle soit +aimée par un homme sur le retour, riche et distingué, et qu'elle lui +préfère un jeune homme honnête, rustique et pauvre, c'est ce que le +public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: «Cette petite dinde serait bien +plus heureuse avec son vieillard[126]!» Et notez qu'un sexagénaire +amoureux eût excité au théâtre la risée de nos grands-pères. Et le voilà +maintenant transformé par l'opinion dite éclairée en «personnage +sympathique»! C'est un fait: nous nous éloignons de la nature. + +[Note 126: Émile FAGUET. Feuilleton du _Journal des Débats_ du 18 +janvier 1897.] + +Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact +familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains, +qu'elle ne songe pas à rompre tout à fait avec le sexe masculin: il faut +bien assurer la survivance de l'espèce et l'avenir de la race. Mais, +tenant sans doute pour affligeant d'être contrainte de temps en temps à +recourir à nos bons offices, elle subordonne expressément les faiblesses +du sentiment à l'amour de l'indépendance et à la conscience de sa +dignité. Son esprit ne fait à son coeur qu'une concession: elle ne +s'interdit point d'aimer «ceux qui le mériteront par leur valeur morale +et intellectuelle.» Cette fière déclaration d'une congressiste de 1896 +est évidemment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais +voilà, du même coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les +classes) condamnés au célibat. + + +II + +Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit +tout à fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive +de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilité, +qui, en aggravant l'effort cérébral, risque de refroidir les sources de +l'émotion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur. +Mais, à mesure que l'intellectualisme étouffera le sens commun, il est +plus à craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes +les conditions, une répulsion croissante pour les besognes manuelles de +la famille; d'autant plus que, pour la conquérir à leurs doctrines, les +écoles révolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant +ses aspirations d'indépendance, s'engagent, par une surenchère de +promesses stupéfiantes, à l'affranchir des soucis mesquins de son +intérieur. + +Comment ne coûterait-il pas à une femme, qu'obsède la préoccupation de +cultiver son âme et de perfectionner son moi, de mettre la main au +ménage et à la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses +enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, élevées ainsi +que des garçons, ne dédaigneraient-elles pas l'art, si appréciable +pourtant, de soigner et d'orner leur intérieur et leur personne? Comment +ces créatures, très compliquées et très artificielles, ne +s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la +préparation d'un plat sucré? + +On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive à son +foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'évidence qu'une +femme tirée à quatre épingles ne saurait, sans risquer de se tacher, +mettre le pied dans sa cuisine. Trop élégante chez elle ou trop répandue +au dehors, il est à prévoir qu'elle négligera plus ou moins son ménage. +Mais, avec nos demoiselles brevetées ou émancipées, cet absentéisme ne +fera que s'étendre et empirer. Ce qu'elles feront manger à leurs maris +de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a +passé tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si +les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de +même pour l'espèce si précieuse des «maîtresses de maison» habiles à +préserver leur intérieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand +profit du père et des enfants! + +Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de +l'esprit, ne rende la femme indifférente aux petits soins qui +embellissent et égaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus +grave--aux mouvements naturels et spontanés du coeur, qui sont le +principe de son dévouement et le charme de son sexe. Pourquoi, dès lors, +l'amour lui-même, qui est le lien de l'humanité, n'y perdrait-il point +de sa force et de sa chaleur? Certains le prévoient et s'en réjouissent. +Grâce aux progrès de l'instruction féminine, les hommes, selon Mme +Clémence Robert, «se sont avisés subitement d'un sentiment nouveau; ils +ont enrichi leur âme d'une jouissance ignorée jusqu'à nos jours: +l'amitié d'une femme[127].» Il ne faudrait pourtant pas que cette amitié +fasse tort à l'amour! + +[Note 127: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 840.] + +Mais après tout, ce sentiment divin court-il de si sérieux dangers? +Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades: +s'imaginent-elles que les hommes partageront les mêmes vues calmes, +neutres et froides? Lors même que la femme la plus vivante réussirait à +ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de +spiritualité,--il est inévitable qu'à un moment donné, l'homme le plus +sage ne pourra s'empêcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons +espérer, d'ailleurs, que le féminisme ne changera point la nature, mais, +bien au contraire, que les lois de la nature déjoueront les outrances du +féminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intérêt même de ce mouvement où +l'extravagance se mêle si souvent à la vérité, nous nous obstinons à +séparer l'ivraie du bon grain. + + +III + +Que l'intellectualité de la femme se développe au détriment de la +tendresse, et l'amitié au préjudice de l'amour, et le goût de +l'indépendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du +dévouement au ménage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de +mariages et plus de vieilles filles. Le célibat n'est-il pas en faveur +auprès de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionnée +de la vérité et le culte des choses de l'esprit s'accommodent +difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la +maternité. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science +absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui +faire oublier et dédaigner l'homme. Puissent donc les mariages de +convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine! +Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes. + +Ce qui n'empêchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'être +nombreuses. Et ces vierges laïques seront-elles toujours des vierges +fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanité de leur savoir et en +prendront prétexte pour protester contre le mariage et même contre +l'utilité du mâle, ne forment jamais qu'une minorité plus tapageuse +qu'imposante. Néanmoins le féminisme avancé travaille, en conscience, à +propager chez les femmes instruites une misanthropie dédaigneuse, dont +il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptômes et les moyens +d'action. + +Voici d'abord une proposition émise par certaines personnalités +féministes dans le but de relever devant l'opinion le célibat féminin. +Pourquoi dit-on à certaines femmes: «Madame», et à d'autres: +«Mademoiselle», suivant qu'elles sont mariées ou non? Faisons-nous une +différence entre le mari, le veuf ou le célibataire? On lui donne du +«Monsieur!» dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement +toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: «Madame»? Il paraît +que cette petite réforme ferait avancer d'un grand pas l'émancipation +des demoiselles[128]. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles, +on doit leur rappeler que rien n'est plus malaisé que de changer une +habitude sociale. Beaucoup de parents hésiteront à décerner à leur +héritière en quête d'un mari une appellation aussi vénérable. Et pour +cause! La fille est, par définition, en possession d'une intégrité +physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave +différence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-là) a introduit +dans le langage courant des vocables spéciaux auxquels l'humanité ne +renoncera pas facilement. + +[Note 128: La _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.] + +Autre signe des temps dont la gravité saute aux yeux: parmi les +nouveautés qui ont soulevé le plus d'étonnement, de moquerie et de +protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et +florissants à Londres et aux États-Unis. Paris a le sien, fondé, rue +Duperré, par MMmes de Marsy. «C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au +cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les +enfants: telle sera l'intimité familiale de l'avenir.» + +Il est incontestable que ces séparations de corps intermittentes ne +semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de +mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la fréquentation +quotidienne des cercles plus ou moins littéraires? Que d'excentricités +cette vie mêlée favorise: cigarette, billard, apéritif et autres +affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous +l'imaginons studieux et austère, le club nous fait songer, malgré nous, +à une réunion de bas-bleus à lorgnons, les yeux rougis et lassés dans +les lectures tardives, la tête congestionnée de science et de +littérature, sans tournure, sans grâce, sans élégance, sortes d'êtres +hybrides qui ont cessé d'être femmes sans être devenus des hommes. + +Il paraît cependant, d'après les relations les plus dignes de foi, que +ces clubs de femmes fonctionnent aux États-Unis le plus correctement du +monde, qu'ils respirent toute la «respectabilité» anglo-saxonne, et +qu'après les soucis et les tracas d'une journée d'affaires, c'est une +joie pour le mari de dîner en tête-à-tête avec une femme qui a «écrémé» +pour lui les journaux et les revues, feuilleté les livres à la mode et +recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distinguée +appelle le «reportage conjugal[129]». + +[Note 129: Mme DRONSARD. Le _Correspondant_, du 25 septembre 1896, p. +1091.] + +Il y a un revers, hélas! à cette jolie médaille. Ce que la «femme +nouvelle» recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes, +une société sans mâles, une assemblée sans maîtres. Et cette innovation +est la marque d'un individualisme regrettable et le prélude d'une +division fâcheuse. Elle obéissait à cet égoïsme séparatiste, cette +Américaine qui déclarait à M. Paul Bourget d'un ton décisif: «Nous +tenons à briller pour notre propre compte!» + +Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon! +A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à +discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en +revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez +nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce, +souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient +admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la +lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair, +suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la +conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent +s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à +l'expérience des dames. + +Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine, +et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme +intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne +saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues +aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de +chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches +spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens +d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les +coups de langue et les coups d'éventail? + +Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent +et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se +tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact +des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise +ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en +admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le +mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce +délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses +emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu +nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les +vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant +les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un +dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné. + +Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles +manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la +finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la +galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus +badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise? +Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien +dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne +dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce +qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les +traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend +plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien +élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances +du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons +vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux +inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis +un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût +et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes? + +Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que +des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à +diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des +hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme +de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations +féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont +une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs +isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que +l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de +ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer +qu'on y fera d'aussi bonne besogne. + +Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser +ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en +adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous +avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous +renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre, +qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit! +Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect, +elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la +leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à +venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des +prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force +d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la +longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles +prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme? + + +IV + +L'émancipation intellectuelle de la femme poussée à outrance soulève un +dernier grief, et l'on trouvera peut-être que c'est le plus grave. En +admettant que l'érudition féminine soit, un jour ou l'autre, à la mode, +et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des +demoiselles géniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage +ne coupera point court à ces sottes vanités,--on doit se demander avec +appréhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au +mariage, nous feront la grâce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le +voudront-elles? La question de la maternité des femmes savantes est +digne de préoccuper ceux qui ont à coeur l'avenir de la race. Or, les +femmes de grand esprit sont souvent stériles; à tel point qu'on se +demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificité. + +On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni +intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rôles. Cela est +si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une réelle puissance +cérébrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrétan, un +«homme caché». Les femmes de talent ne sont pas rares qui présentent des +caractères virils. Celles-là sont, au pied de la lettre, de véritables +confrères; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a +dit de son côté: «Il n'y a pas de femmes de génie; lorsqu'elles sont des +génies elles sont des hommes.» + +Les hautes études exigeant une dépense de force nerveuse, un effort de +tête, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les +ressorts de l'être pensant, il semble bien que la généralité du sexe +féminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la +production intellectuelle, sans porter préjudice à la reproduction de +l'espèce. Doué, au contraire, d'une énergie plus résistante, pourvu d'un +organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose +d'une réserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent +d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus +avant la recherche intellectuelle et la pénétration scientifique, sans +d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perpétuité de +la famille. + +L'expérience des États-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus +autorisées y attribuent déjà la décroissance progressive de la natalité +à la culture excessive ou prématurée de l'intellectualité des femmes. +Par exemple, le docteur Cyrus Edson, «commissaire de santé» de l'État de +New-York, déclare expressément que l'Américaine dégénère: parce que, +durant les années d'adolescence, sans souci des indications et des +exigences de la nature, on surmène les forces mentales de la jeune +fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir +ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus être mère. +Impuissance physique ou aberration mentale, voilà donc où conduit le +fétichisme des grades et des diplômes. Et qu'il est gai de vivre avec +des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prévient charitablement: +«Une jeune Américaine, élevée comme nous sommes fiers de l'élever, se +marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un +enfant, deux au plus; puis elle devient méconnaissable, irritable, un +fardeau pour son mari et pour elle-même: c'est une malade qui ne guérira +jamais[130].» Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer à plus d'une +Française? + +[Note 130: Cité par Mme Dronsart dans le _Correspondant_ du 10 octobre +1896, p. 137.] + +Dès lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte à M. Fouillée: «Une +force et une dépense d'intelligence qui, si elles étaient générales +parmi les femmes d'une société, amèneraient la disparition de cette +société même, doivent être considérées comme une atteinte aux fonctions +naturelles du sexe[131].» Gardons-nous donc de développer à tort et à +travers l'instruction féminine: la maternité en souffrirait. Certes, il +est désirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes +les lumières utiles; mais veillons à ne point l'encombrer d'une +érudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la préparant aux +professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe, +elle ne soit détournée de son rôle familial, de ses fonctions +domestiques, c'est-à-dire de sa vocation d'épouse et de mère. Que si la +fièvre de l'instruction «intégrale» doit émousser sa sensibilité, +dessécher son coeur, tarir l'héritage de dévouement et d'amour qu'elle +tient de ses aïeules; que si, la concurrence individuelle l'entraînant +hors de ses fonctions traditionnelles dans la mêlée brutale des +égoïsmes, elle oublie peu à peu sa maison, son mari, ses enfants, pour +ne songer qu'à elle-même, on verra bientôt la moralité faiblir, l'amour +se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des +bonnes moeurs: quand elle déchoit, tout s'écroule avec elle. + +[Note 131: Alfred FOUILLÉE, _La Psychologie des sexes_. Revue des +Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.] + + + + +CHAPITRE VI + +Les infortunes de la femme savante + + + SOMMAIRE + + I.--L'INSTRUCTION ET SES DÉBOUCHÉS INSUFFISANTS.--MÉCOMPTES + ET DÉCEPTIONS. + + II.--SURMENAGE CÉRÉBRAL ET DÉBILITÉ PHYSIQUE.--INÉGALITÉ + DES FORCES DE L'HOMME ET DE LA FEMME. + + III.--L'INSTRUCTION NE DONNE PAS LE BONHEUR.--LES ÉPINES DE + LA SCIENCE.--LAMENTABLES CONFIDENCES.--LE SAVOIR ET LA + VERTU. + + +I + +L'élévation spirituelle du sexe féminin poursuivie avec excès ne serait +pas seulement dommageable à l'homme, à la famille et à la société: la +femme elle-même serait la première à en pâtir, si elle n'a pas, comme +nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout +la force physique, indispensables pour en profiter. + +On nous sait partisan d'une plus sérieuse et plus complète instruction +des femmes; on nous sait convaincu que ce développement de culture est +susceptible de se résoudre en lumières et en bienfaits pour l'humanité +tout entière. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard +ces acquisitions intellectuelles devaient détourner la femme de son rôle +naturel, ou nuire à sa santé, ou compromettre sa dignité, sa moralité, +sa personnalité, nous n'hésiterions pas à déclarer que le progrès, plus +apparent que réel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour +elle-même et pour tout le monde. Quiconque étudie le problème de +l'expansion intellectuelle du sexe féminin, doit s'appliquer +scrupuleusement à éviter ces écueils. Ils ne paraîtront pas imaginaires +à qui voudra bien y réfléchir. + +A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent à penser qu'il est +impossible de remonter le courant féministe; mais les gens prudents +doivent s'opposer à ce qu'il submerge ou emporte les fondements +essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver +et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu'à multiplier +les études, les examens, les diplômes et finalement les préoccupations +et les fatigues, elle ne multiplie pas nécessairement ses chances +d'amélioration, de succès et d'enrichissement. Le féminisme a ceci +d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des +jeunes filles le mirage d'espérances et d'ambitions décevantes qui, en +les détournant des métiers manuels où elles auraient trouvé peut-être à +exercer plus profitablement la finesse de leur goût et la délicatesse de +leur main, grossissent d'autant l'armée déjà trop nombreuse des +déclassées. + +A quoi sert de distribuer à profusion les brevets d'institutrices sans +place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Françaises +aillent en masse au collège et à l'Université: elles n'auront fait, sous +prétexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les +moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien à qui ne +peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientèle +et les diplômées sans occupation? Multipliez les lettrées et les +savantes: qu'en ferez-vous? Les carrières libérales sont encombrées. La +science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours +aux estomacs affamés le morceau de pain quotidien. Pour modérer cet +appétit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre +croissant de jeunes filles vers les hautes études, je ne leur dirai +point qu'elles risquent d'accroître outre mesure le nombre des bas-bleus +et des précieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction +un peu développée incline les âmes faibles aux tentations de vanité; +qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pédantes et même d'insupportables +orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivés, les +«poseurs», comme l'on dit, sont-ils si rares? + +Mais ce que j'appréhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les +déceptions probables, ne dégénère en misanthropie, en rancune, en +jalousie, d'autant plus facilement que le goût de la science et la soif +de l'étude procèdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de +jeunes femmes lettrées, d'un désir de lutte, d'un besoin de concurrence, +d'une ambition d'égaler l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et +impressionnables assignent, généralement, à l'accroissement des +connaissances qu'elles convoitent, un but très individualiste: c'est, à +savoir, l'émancipation de leur raison, l'expansion de leurs facultés, +l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure à toutes les +curiosités, avides de connaître et d'expérimenter la vie, ambitieuses de +briller, malaisées à satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants, +de nos littérateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes +les fibres de leur cerveau vers le succès, vers la renommée, vers la +gloire. «Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc; +mais il en est peu qui soient capables de chanter une prière.» La voix +de la femme risque de se perdre sur les hauteurs. + +Et si nul ne l'écoute, si l'indifférence s'obstine autour d'elle, si le +succès ne vient pas, comme il est à prévoir, on verra les incomprises et +les dévoyées se révolter contre l'obstacle, et de plus en plus +agressives et déplaisantes à mesure qu'elles vieilliront, perdre peu à +peu les grâces de la femme sans acquérir l'estime et la considération +qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs âmes +déçues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveautés les plus +hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses +encore si, avant l'âge des désillusions et l'amertume des insuccès, +elles n'ont point perdu la santé! + + +II + +Eh oui! dans cette question du développement intellectuel des femmes, il +y va de leur santé et, par conséquent, de leur vie. Si inquiétante +qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe siècle, un +médecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse +fréquence des maladies nerveuses: «De la bavette, dit-il, jusqu'à la +vieillesse, les femmes ne sont plus occupées que de lecture; la passion +des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles +tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, dès l'âge de +dix ans, commence à lire, ne peut être, à vingt ans, qu'une femme à +vapeurs.» + +Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont même aggravées. Il n'est +pas rare que nous infligions le supplice de la lecture à des enfants de +cinq à six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec +la dégénérescence d'une race vieillie, la lecture fiévreuse et gloutonne +des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie +électrique qui épuise nos nerfs et brûle notre sang. La névrose est le +mal du siècle. Combien de femmes elle dévore! Et comme si les victimes +n'étaient pas assez nombreuses, on s'ingénie, sous prétexte +d'instruction et d'émancipation intégrales, à en sacrifier de nouvelles +au monstre qui les guette. + +Quelque cultivée que doive être la femme moderne, il est nécessaire +d'enfermer ses désirs d'apprendre et de contenir ses appétits de savoir +en de sages limites. Et nous persistons à croire que ces limites ne +peuvent être les mêmes pour les filles que pour les garçons. Vainement +on nous objecte sans cesse que «l'esprit n'a point de sexe.» Je réponds +à nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en +deux êtres très distincts, qu'il se meut à travers deux organismes très +différents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement +affecté que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolongé. On +compare souvent l'esprit à une épée: qu'elle soit chez les deux sexes +d'une pointe aussi aiguisée, aussi fine, aussi pénétrante, je le +concède; mais le métal est-il aussi solide aussi résistant, aussi +fortement trempé? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau +chez la généralité des femmes que chez la généralité des hommes. J'en +appelle à l'expérience de tous les médecins. + +Je ne dis plus à ces dames qu'à nous imiter laborieusement, afin de +conquérir des qualités qui ne leur sont pas foncièrement naturelles, +leur copie tournera souvent à la caricature; je veux même leur accorder +qu'il n'y a point, entre le cerveau féminin et le cerveau masculin, de +radicales différences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage +cérébral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grâce. +A travail égal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur +organisation est plus fine, plus délicate, plus fragile. Mme de Rémusat +a fait cet aveu: «L'attention prolongée nous fatigue.» La nature le veut +ainsi, et nul ne la violente impunément. + +D'où il suit, encore une fois, que les mêmes recherches et les mêmes +carrières ne peuvent être également poursuivies par les femmes et par +les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux +deux sexes même instruction et même pédagogie, mêmes efforts et mêmes +travaux, mêmes exercices et mêmes professions. Le sexe faible (ce +qualificatif est ici tout à fait à sa place) ne saurait se vouer aux +mêmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces. + +A cela, on pense bien que les prophètes du féminisme intégral opposent +obstinément que le passé et le présent ne prouvent rien contre l'avenir: +ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a +pétri et façonné un être factice qui disparaîtra au fur et à mesure de +son émancipation. Condamnée à une vie sédentaire, confinée dans son +ménage, sans cesse repliée sur elle-même, la femme s'est développée, +comme dit M. Lourbet, dans le sens des «émotions affectives nées de sa +fonction de mère.» Cet état se perpétuant à travers les siècles, +l'atavisme a créé chez la femme une infériorité artificielle, +transitoire, momentanée, qui, n'étant ni organique ni constitutionnelle, +pourra disparaître avec les conditions de l'éducation qu'elle reçoit et +les ambiances du milieu où elle se meut. Laissez-la jouir de la libre +activité de son compagnon, laissez-la boire à volonté à toutes les +sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser +rapidement à notre niveau. Écoutez ce cri de belle et fière assurance +poussé par une doctoresse ès lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: «A nous +la vie intense, sans entraves, le libre développement, la forte +éducation, notre part de l'héritage commun, et dans quelques siècles on +verra si nous avons marché[132]!» + +[Note 132: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique déjà +citée, p. 886.] + +M. Lourbet trouvera peut-être ma réponse «viciée par des sentiments +égoïstes et puérils;» il m'accusera sans doute de «myopie d'esprit;» +mais je ne puis croire à de si prodigieuses métamorphoses[133]. Les +femmes auront beau marcher,--et les siècles avec elles,--il est une +chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par +suite, leur tempérament. La question féministe a, si j'ose dire, un côté +viscéral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans +prétendre que la femme soit une malade,--expression qui traîne après +elle des insinuations désobligeantes,--il faut bien reconnaître que la +nature, qui l'a faite pour être mère, lui inflige des misères, des +tourments ou, du moins, des sujétions que l'homme ne connaît pas. Sa vie +n'a point la régularité de la nôtre; elle est traversée de défaillances +qui avivent sa sensibilité et énervent son courage. Elle restera, quoi +qu'on dise, l'éternelle blessée chère à l'âme compatissante des poètes. +Et n'étant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans +grand dommage pour sa santé, à faire tout ce que font les hommes. Des +indications mêmes de la nature, il résulte que le sexe féminin est +prédestiné à certaines fonctions, et qu'à les négliger, à les +contrarier, il s'expose aux plus périlleuses déformations, à +l'épuisement prématuré, à l'enlaidissement, à la maladie, à la mort. + +[Note 133: Jacques LOURBET, _La Femme devant la science contemporaine_. +Alcan, 1896.] + + +III + +Enfin, ce n'est pas seulement la santé physique des femmes que menace un +intellectualisme immodéré, c'est encore leur santé morale, leur +équilibre spirituel, la paix de leurs âmes. Eu égard à leur complexion +même, les femmes sont douées d'un tempérament impressionnable, sensitif, +presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature +malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible, +affinée, polie, civilisée par un concours de soins habiles, une +merveille d'élégance précieuse alliant les délicatesses du sentiment à +toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous +qu'elle goûtera le contentement du coeur avec les pures jouissances de +la pensée? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le +cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un être aimé, +pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race. + +Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme apôtre, +l'«évangéliste», nous déclare que la vierge forte demeure l'idéal de +l'Ève à venir, qu'il vaut mieux s'enrôler libre dans la phalange sacrée, +et que, suivant le mot d'un personnage de roman, «l'aristocratie des +femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point +d'hommes[134].» On pense que l'étude sera pour ces fortes têtes un +dérivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'âme de presque +toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux +lettres ou aux mathématiques: rarement, très rarement, la science +comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problème féministe: +il ne faut pas que les choses de l'esprit empiètent sur les choses du +sentiment. Lorsque celui-ci est refoulé, violenté, blessé par celui-là, +il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne +souffre cruellement au plus profond de son être. + +[Note 134: _Frédérique_ de M. Marcel PRÉVOST.] + +Nous voudrions croire à cette parole de Mme Augusta Fickert: +«L'émancipation féministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme +et, par elle, l'espèce humaine entière à la liberté et au bonheur![135]» +Mais combien cette affirmation est téméraire! La science ne fait pas le +bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fièvre et un +tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature +sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dévorante et s'exaspère en +soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intempérance aux fruits +de la science, toute autre nourriture paraît fade. Dès maintenant, il +est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mères +produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur +appétit. Elles voudraient posséder le monde entier pour connaître la +saveur de toutes choses. + +[Note 135: _La Femme moderne par elle-même_, _loc. cit._, p. 860.] + +Et c'est ici que le châtiment commence, leur passion ne pouvant plus +être rassasiée, ni leur curiosité satisfaite. Et comment la science, que +notre siècle poursuit avec avidité, serait-elle capable de nourrir et de +remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son +idéal, nul n'est assuré de l'atteindre. Le travail de la pensée ne va +point sans déceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant +heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamnés à +chercher toujours sans jamais rien découvrir? Que de fronts charmants +risquent de s'assombrir et de se faner prématurément sous le poids des +préoccupations intellectuelles? Quand le succès ne suit pas l'effort, le +découragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume +de l'avortement, le pessimisme final et peut-être la sombre +désespérance. Combien ont commencé par adorer la science, qui l'ont +finalement maudite? + +C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe éminente, dont les +travaux mathématiques furent, en 1888, honorés du prix Bordin par +l'Académie des sciences de Paris. Elle mourut à quarante ans, +malheureuse et désabusée. Que nos amoureuses d'indépendance et de savoir +méditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en +plein triomphe: «Que la vie est donc une chose horrible! écrivait-elle à +l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bête de +continuer à vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser +qu'il m'en reste autant à vivre. Bien des personnes me font songer à des +insectes dont les ailes auraient été arrachées, plusieurs articulations +écrasées, les pattes brisées et qui ne se décident pas à mourir.»--«La +création scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur, +puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanité. +C'est folie que de passer les années de sa jeunesse à étudier; c'est un +malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entraînent dans +une sphère où elle ne sera jamais heureuse.» Et quand les honneurs lui +viennent de Paris, elle répète: «Je ne me suis jamais sentie si +malheureuse, malheureuse comme un chien[136].» + +[Note 136: _Souvenirs de_ Sophie KOVALEWSKI _écrits par elle-même et +suivis de sa Biographie par_ Mme LEFFLER, duchesse DE CAJANELLO; +Hachette, 1895.] + +Ces plaintes à fendre l'âme partent d'un coeur désespéré. C'est qu'il +faut à la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de +la célébrité. Qu'on la suppose comblée de tous les dons et honorée de +tous les succès, il manquera quelque chose à son coeur, parce qu'elle a +moins besoin de comprendre et d'être comprise que d'aimer et d'être +aimée. A une âme qui a soif de tendresse, tout le génie du monde ne +saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les créations de +son esprit lui attireront l'admiration des spécialistes: elles seront +impuissantes à lui assurer ce qu'elle désire par-dessus tout, l'occasion +de se dévouer, de rendre à qui le mérite affection pour affection et de +répandre à profusion les trésors de sa tendresse sur les élus de son +choix. Montaigne a écrit ceci: «Le savoir est un dangereux glaive et qui +empêche et offense son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache +l'usage.» Avis à ceux qui rêvent de mettre cette arme aux mains de +toutes les jeunes filles! + +Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultivée, une +savante, pour dire le mot. Son énergie et son talent sont d'un homme. +Elle n'est plus jeune: le travail de tête a fané son visage; les longues +lectures ont fatigué ses yeux. Elle est sèche et raide, sans beauté, +sans grâce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe +disgracieuse et vieillie, brûle une âme ardente, un véritable coeur de +femme, avide de rendre amour pour amour. Préservée de toute chute par +l'élévation de son esprit et par l'orgueil de sa volonté, elle s'enferme +en une réserve dédaigneuse et froide et se réfugie dans un labeur +obstiné, afin de distraire par la fièvre de l'étude son pauvre coeur +abandonné qui, à de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage +des rêveries du soir, aux demi-clartés de la petite lampe, se gonfle +malgré elle de tristesse et de regret. + +Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet être artificiellement +virilisé, s'échappe furieusement en révoltes et en malédictions. Que les +crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont +traversées? L'une d'elles écrivait à Francisque Sarcey: «Être étrangère +partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours +et toujours tourner dans le même cercle! Voilà tantôt vingt-deux ans que +cela dure! C'est le supplice perpétuel. J'ai quarante-six ans: c'est +demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du désespoir final! Déjà, j'ai +songé à finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce +serait fini... Mais non, je crois. Et après[137]?» Et si elle ne croyait +pas? Décidément, le «préjugé religieux» a du bon. + +[Note 137: _L'Institutrice de province_. Annales politiques et +littéraires du 23 mai 1897, p. 322-323.] + +Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est +incapable, à elle seule, de nous rendre honnêtes et vertueux. Ce serait +folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affinée +est impuissante à remplacer la volonté. Voir juste est une chose, bien +agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison éclairée, +n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractère qui manque le +plus. Il ne suffit pas de connaître le bien pour le pratiquer, ni d'être +renseigné sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir +son devoir, toutes les lumières ne servent de rien. Sainte-Beuve +rapporte d'une femme célèbre du XVIIIe siècle, plus réputée pour son +intelligence que pour sa vertu, qu'«elle était destinée à être toujours +sage en jugement et à faire toujours des sottises en conduite.» Jeanne +d'Arc fut une héroïne et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle +savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le génie de George +Sand lui ait été de quelque secours pour régler sa vie. + +Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trébuchent à chaque +pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la géométrie +ou la médecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous +êtes égoïste, doux et compatissant si vous êtes dur et brutal. Il n'est +point besoin surtout d'être savante pour être vraiment femme. Lisez les +discours sur les prix de vertu: vous y verrez les créatures les plus +simples et les plus naïves cultiver l'héroïsme, sans soupçonner même la +grandeur de leur dévouement. Donnez la même instruction à deux jeunes +filles: elle fera souvent de la première un esprit juste et un coeur +droit, sans corriger l'autre de sa sécheresse ou de son étourderie. + +Il se peut donc qu'une femme soit très vertueuse sans être très +instruite. La culture scientifique ne développe pas inévitablement la +force morale. Certaines femmes de mérite ont le tort de partager le +préjugé sentimental du XVIIIe siècle, qui attribuait à l'instruction +toute seule une valeur éducatrice: illusion dangereuse que Taine a +percée à jour. Au vrai, il n'y a point de relation nécessaire entre les +lumières de l'esprit et la noblesse du caractère. + +Mais pour n'être pas absolument moralisatrice, une bonne culture +intellectuelle ne saurait tout de même gâter la femme plus que l'homme. +Elle peut guérir l'un et l'autre de la routine et de l'intolérance et, +en leur faisant mieux voir la vérité, les rendre plus capables de +l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos +établissements de haute culture académique, mais en les prévenant des +épreuves et des déceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre +seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour +l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts, +il est à prévoir que l'expérience refroidira peu à peu l'enthousiasme +d'apprendre, la fièvre de savoir, le feu sacré dont brûlent certaines +têtes éprises de «féminisme intégral». Une sélection se fera parmi ces +fières ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit +point trop douloureuse. + + + + +CHAPITRE VII + +Instruisez-vous, mais restez femmes + + + SOMMAIRE + + I.--TANT VAUT LA FEMME, TANT VAUT L'HOMME.--SUPÉRIORITÉ + MORALE DU SEXE FÉMININ SUR LE SEXE MASCULIN.--BEAUTÉ ET + BONTÉ. + + II.--CE QU'A PRODUIT LA VIEILLE ÉDUCATION + FRANÇAISE.--L'ANTAGONISME DES SEXES EST ANTISOCIAL ET + ANTIHUMAIN. + + III.--LE VRAI ET UTILE FÉMINISME.--RÉGÉNÉRATION SANS + RÉVOLUTION. + + +I + +En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumière, +plus de sérieux, notre grande préoccupation est que ce progrès +intellectuel ne soit pas acheté par elle au prix d'une diminution +morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prétexte de +science et de liberté, on «dénature» la femme. Toutes ses qualités de +coeur, d'affection, de dévouement, nous sont nécessaires. Tant vaut la +femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes +font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recèle des +trésors de pitié, de désintéressement, de vertu, qu'il serait criminel +d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes +valent mieux que nous. Là est leur maîtrise, et nous la saluons en toute +humilité. En veut-on des preuves? + +D'abord, les statistiques établissent que la femme est moins criminelle +que l'homme. Pendant l'année 1894, ont été accusés: 1 327 hommes et 377 +femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de +crimes contre les biens. Sur 104 614 récidivistes, on comptait, à la +même date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces +renseignements judiciaires, il résulte qu'il existe plus de coquins que +de coquines. + +Autre preuve de supériorité morale du sexe féminin sur le sexe masculin: +après avoir établi que, dans tous les pays, les divorces sont +généralement prononcés à la demande et au profit des femmes, le docteur +Bertillon conclut qu'en règle générale, «les hommes font environ quatre +fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font +d'insupportables épouses.» Et pour infirmer ce témoignage, personne +n'aura le mauvais goût d'insinuer que les femmes sont peut-être pour +quelque chose dans la détestable humeur de leurs conjoints. Elles ne +manqueraient point, du reste, d'écraser leur contradicteur sous le poids +d'une autorité indiscutable: par la bouche de M. le comte +d'Haussonville, l'Académie française a proclamé, dans sa séance du 26 +novembre 1896, que «la proportion de la vertu académique est +singulièrement favorable aux femmes.» Il est assez rare que les prix +Montyon soient mérités par des hommes. La raison en est que «le +dévouement est par excellence la vertu de la femme.» Et l'éminent +rapporteur ajoutait: «Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec +héroïsme, et celles-là, on nous les propose. Les autres, on ne nous les +signale même pas. Il paraît toujours si naturel aux hommes que les +femmes soient dévouées!» + +N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur +noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur +ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frères et +parents, époux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point +au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en détail et en secret. +Et par là j'entends ce constant oubli de soi, cette succession +ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignorés, dont se compose +la vie d'une femme véritablement aimante: sacrifice de ses jours et de +ses veilles, de ses goûts, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises, +toute cette immolation lente, dont une femme, appréciée en Italie pour +son talent poétique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle +«s'accomplit dans le silence du foyer, des écoles, des hospices où la +femme, mère, éducatrice, soeur de charité, se consacre toute au +bien-être des autres, à les élever, à les sauver de la mort physique et +morale[138].» + +[Note 138: _La Femme moderne par elle-même_, _loc. cit._, p. 843.] + +Non, ce n'est pas une exagération de prétendre que toute femme porte en +ses veines un peu du sang généreux de la soeur de charité; et sans aller +jusqu'à prétendre qu'elle trouve un plaisir extrême à appliquer des +cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne +d'infirmière ne répugne pas plus à sa délicatesse qu'elle n'effraie son +coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour +panser toutes les blessures. Sa résignation, sa douceur, sa compassion, +sa vertu, sont des dons supérieurs que la nature refuse à beaucoup +d'hommes éminents, dons aussi précieux, aussi incommunicables que leur +génie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvède Barine, chez +laquelle le talent égale la modestie, nous dire avec une simplicité +touchante: «Le meilleur de mes idées se trouve dans Pascal; le voici: +«Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne +valent point le moindre mouvement de charité.» Et ce mouvement est la +respiration même du coeur féminin, sa raison d'être et sa vie. + +Que voilà bien la dignité et la supériorité des femmes! Les philosophes +qui nous représentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient +sans doute à la femme vraiment femme, dont l'âme est bonne autant que +l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps +s'harmonisent délicieusement; et de même qu'elle nous surpasse en vertu, +en affection, en dévouement, de même encore elle nous prime par +l'agrément, la finesse et le charme. Matérielle beauté, immatérielle +bonté, tels sont les titres de prééminence que l'homme ne saurait lui +disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous +sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et +méchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime +de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent à leur +mission, à leur fonction, à leur devoir social, qui est la grâce et la +tendresse. + +Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'égalité des sexes: chacun a +ses privilèges de nature, ses qualités originelles et ses prérogatives +éminentes. Dès lors, nous pouvons nous dire supérieurs aux femmes en +certains points, sans rabaisser leur mérite ni blesser leur +amour-propre, puisqu'elles rachètent et compensent ce qu'elles ont en +moins par des avantages physiques et des qualités morales, qu'il n'est +point donné aux hommes de reproduire également. + + +II + +Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette +vieille éducation française, prudente et fermée, que le féminisme a +coutume de railler? Il faut cependant constater, pour être juste, que la +femme française est restée capable d'héroïsme, de cet héroïsme quotidien +qui consiste à tenir tête obscurément à la mauvaise fortune, aux peines, +aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet héroïsme +particulier qui, aux moments de panique, consiste à se dévouer quand de +plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la démonstration en +est faite) que le niveau moral des femmes est très supérieur à celui des +hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primauté rare qu'elles +croient encore à l'efficacité des grandes idées, au désintéressement, à +l'amour, à tout ce qui élève et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en +l'idéal, quelles que soient les amertumes et les désillusions de la vie, +elles conservent dans le secret de leurs âmes le trésor des pures +aspirations et des généreuses vaillances. + +Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc +qu'elle n'est pas si mauvaise, si surannée, si futile, cette vieille +éducation qui consiste à entourer la jeune fille de soins jaloux, à la +préserver des contacts prématurés du monde, à la couver chaudement sous +l'aile de la mère! On ne voit point que tant de précautions l'aient +placée en un état d'infériorité avilissante. Initiée prématurément au +goût de l'indépendance et à la connaissance des hommes, exposée de bonne +heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle +point, par contre, d'être une jeune fille «bien élevée»? A la viriliser +à outrance, comme un certain féminisme le réclame, elle sera +certainement moins timide; est-il sûr, en revanche, qu'elle soit plus +charmante aux heures de gaieté et plus courageuse aux jours d'épreuve? +Ne soyons pas injustes envers le passé, ne répudions point son héritage. +Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tâchons de le +compléter, de l'enrichir, de l'améliorer, nous disant que, même en +cherchant le progrès, même en aspirant à plus de lumière et à plus de +liberté, une société ne doit jamais rompre la chaîne de ses traditions +morales. + +Au point où nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y +a point de sexe qui soit absolument supérieur à l'autre, et que l'homme +et la femme ont des aptitudes, des penchants, des goûts, des +tempéraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces +différences de nature les prédestinent à des fonctions distinctes. +Confions donc à chacun d'eux les rôles dans lesquels ils doivent +exceller de par leur constitution même. De la dissemblance des organes +et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le +prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de +profiter à tous. Le bonheur des individus et le progrès de l'humanité +nous font une loi de laisser l'homme et la femme à leurs places +respectives. + +C'est donc à tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le +compagnon. De grâce, ne parlons plus du «duel des sexes»: au lieu de se +traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en alliés! La +vérité est que l'homme ne peut rien sans la femme, de même que la femme +ne peut rien sans l'homme. La civilisation dépend de leur entente +cordiale, de leur union. D'où il suit que le but de l'instruction et de +l'éducation des femmes ne doit pas être le développement égoïste de leur +«autonomie mentale». Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler +ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rêvent de voir la femme libre +«faire un solo dans le concert humain.» Cet individualisme, plus ou +moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas même capable +d'apporter la joie et le contentement à qui que ce soit. _Vae soli!_ +L'homme et la femme ne sont point nés pour chanter isolément, mais en +choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se +mêlent comme leurs âmes. Étant faits l'un pour l'autre, ils doivent être +l'un à l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de +bonheur qui se puisse goûter sur terre réside dans l'harmonie des sexes; +et s'il arrive que l'accord de deux êtres se fonde en une parfaite +correspondance de pensée, d'aspiration, de goût et de volonté, alors la +vie de chacun, embellie et amplifiée par la confiance et l'affection, +élève le couple humain à la plus haute félicité qui se puisse atteindre +ici-bas. Ne séparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins, +veut manifestement unir pour le bien de l'espèce et la conservation de +l'humanité! + + +III + +Il est néanmoins un féminisme qui, dans le domaine du travail +intellectuel, rallierait sûrement l'adhésion de tous les sages. On +rencontre trop souvent des femmes purement réceptives, dont c'est la +triste fonction de refléter les pensées et les sentiments d'autrui. +Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et +gracieuse, quoiqu'elles parlent français comme tout le monde, +c'est-à-dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment même, de temps en +temps, des apparences d'idée ou des ombres de raisonnement, ces êtres +flexibles et inconsistants, véritables cires molles où le pouce du +maître marque à volonté son empreinte souveraine, ne sont pas des +personnes. Leur âme est somnolente et inerte. Elles ont la passivité des +choses et la souplesse inconsciente des éponges; elles s'imbibent de +toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure, +l'esprit, les goûts, les tics de leur entourage. Elles produisent un +certain effet dans les salons, quand elles ont de la beauté et des +manières: ce qui n'est pas rare. Elles savent, à l'occasion, sourire +avec grâce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans élégance, +les entendues ou les offensées. Mais ne vous y trompez pas: ces +figurantes jouent sans conviction un rôle appris dans le salon de leur +mère. Dressées aux rites de la frivolité mondaine, elles n'ont ni +volonté, ni caractère, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent +leur bonheur à vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur +suffit de servir de muse aux esthètes, d'idole aux artistes et de +mannequin aux couturiers. + +Mettons que j'exagère. Il demeure que la frivolité des femmes est +malheureusement trop fréquente. De la petite ouvrière à la grande dame, +la coquetterie occupe, affolle toutes les têtes, et les dépenses de +toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la +plus grande plaie de notre époque, c'est _la démoralisation de la femme +par le luxe_. Eh bien! le féminisme opposé comme réactif à cette +puérilité, à cet affaissement, à cette dépravation des âmes, est digne +d'encouragement: c'est un féminisme modeste, sincère et généreux, qui +convie la jeune fille à faire retour sur elle-même, à se pénétrer de son +néant relatif, à se corriger de cette nullité élégante que beaucoup +d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mères, à sortir, +par un vigoureux effort, de l'infériorité mentale et morale où ce +travers de vanité l'a mise. Ainsi compris, le féminisme aiderait la +femme à se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa +propre faiblesse, à s'insurger, non contre les vices des hommes, mais +contre ses propres défauts, pour se grandir et se régénérer; il serait, +suivant le mot de M. Émile Faguet, «une généreuse révolte de la femme +contre elle-même, un désir impatient, impétueux même, de s'amender, de +s'améliorer, de se redresser dans tous les sens du mot[139];» bref, ce +féminisme serait très légitime, très sain, très digne et très vertueux. +Tous les hommes de sens y applaudiraient. + +[Note 139: Feuilleton dramatique du _Journal des Débats_ du 5 juillet +1897.] + +Mais, au lieu de travailler à leur propre perfectionnement, les +indépendantes préfèrent à ce relèvement modeste et méritoire un +féminisme de protestation criarde et d'émancipation hasardeuse. C'est à +qui clamera le plus haut: «Enfants, on nous réprime; jeunes filles, on +nous déprime; épouses et mères, on nous opprime!» Et sous prétexte +d'affranchissement, armées de leur demi-science, elles s'élancent à la +conquête de toutes les professions viriles. On verra tout à l'heure que, +pour leur excuse, elles y sont souvent obligées. + + + + +LIVRE V + +ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE DE LA FEMME + + + + +CHAPITRE I + +La question du pain quotidien + + + SOMMAIRE + + I.--ASPECTS ÉCONOMIQUES DE LA QUESTION + FÉMINISTE.--AGGRAVATION DE LA LOI DU TRAVAIL POUR LA FEMME + DU PEUPLE OU DE LA PETITE BOURGEOISIE. + + II.--POINT D'ACCROISSEMENT D'INSTRUCTION SANS ACCROISSEMENT + D'AMBITION.--IL FAUT DES PLACES AUX DIPLÔMÉES. + + III.--DÉBOUCHÉS OUVERTS A L'ACTIVITÉ DES FEMMES.--LE + MARIAGE.--LE COUVENT.--LA FEMME PASTEUR. + + IV.--PLAIDOYER POUR LES VIEILLES FILLES.--LEUR CONDITION + PÉNIBLE ET EFFACÉE.--LA DÉVOTION LEUR SUFFIT-ELLE? + + +La question féministe est, pour une large part, une question économique. +Puisque tant de femmes réclament aujourd'hui le droit au travail, il +faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En +réalité, le temps qui passe voit s'accroître incessamment le nombre de +celles qui sont forcées de gagner leur pain à la sueur de leur front. Le +féminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit, +une attitude élégante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites +villes de province, des femmes existent qui, si appliquées qu'on le +suppose aux affaires de leur intérieur, si curieuses même qu'elles +soient des affaires de leurs voisins, commencent à s'ennuyer vaguement +de leur situation présente, à rêver éperdument d'une situation +meilleure; sans contester que l'activité électrique, qui nous enfièvre, +entraîne l'épouse, même heureuse, vers un idéal de vie plus agissante, +et qu'à mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus +élevés, elle trouve plus pénible qu'autrefois de rester confinée dans +l'obscurité du ménage; sans méconnaître, enfin, que la trépidation qui +nous secoue commence à l'envahir et à l'énerver, et qu'en somme, dans +une société tourmentée comme la nôtre, le sexe féminin soit excusable de +prétendre jouer un rôle de plus en plus indépendant et personnel,--il +est moins douteux encore que, plus nombreuses d'année en année, de +pauvres filles bien douées et parfois bien nées, sans ressources, sans +dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obligées de lutter, comme +les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque +jour. + + +I + +Cela est vrai de l'ouvrière aussi bien que de la bourgeoise. D'après les +plus récentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant +d'une profession, contre 500 000 rentières ou propriétaires. Ce chiffre +représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt +ans et au-dessus. Ce qui revient à dire que la moitié des femmes +françaises gagnent leur vie en travaillant. + +Dans le peuple, les mères chargées d'enfants ne peuvent plus se vouer +exclusivement à leur ménage; elles y mourraient de misère. En plus du +besoin qui les condamne, sous peine de mort, à demander des ressources +au travail extérieur, le machinisme, qui a renouvelé l'industrie, a +porté un coup funeste à l'atelier domestique et jeté l'ouvrière hors du +foyer, où elle vaquait à sa tâche coutumière en surveillant les enfants. +La vie de famille a été si gravement modifiée par la vapeur et la +mécanique, que bon nombre d'ouvrières sont dans la triste obligation de +déserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de +s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuité des fabriques et des +usines. + +Épouses et mères, telles étaient les deux fonctions de la femme, l'alpha +et l'oméga de sa destinée. Maintenant, il lui faut en plus gagner son +pain et, à cette fin, abandonner son intérieur pour travailler au +dehors. Qu'on s'étonne, après cela, qu'elle revendique le droit à un +salaire honorable! Il serait cruel de lui répondre, fût-ce avec un doux +regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le ménage, pour l'amour. +Aimer, avoir des enfants et les élever, garder le foyer et filer la +laine, voilà un joli rôle qui pouvait suffire aux heureuses mères +d'autrefois; quant à la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison +pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement. + +Notre petite bourgeoisie, si digne et si intéressante, n'est pas +beaucoup plus fortunée. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intérêt et +les conversions de la rente ont réduit gravement son modeste budget. Et +du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup même +ont dû s'éloigner de la demeure paternelle, qui n'était plus assez riche +pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises +résolument en quête d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de +dire que, dans nos classes intermédiaires, le féminisme est né, moins +des conceptions très contestables de l'égalité des sexes que de +l'appauvrissement du foyer familial et des difficultés croissantes de la +vie. Et comme au début les écoles étaient largement ouvertes et les +positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles +pauvres de bonne famille s'y sont précipitées. + +Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et +surabondamment occupées, n'ont pas suffi longtemps à l'afflux des +aspirantes. Maintenant le féminisme cherche et réclame d'autres +débouchés. Pour ce qui est particulièrement des femmes qui ne sont point +engagées dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et +les veuves, subvenir par elles-mêmes à leur entretien, il est à +conjecturer qu'elles s'appliqueront à forcer l'entrée des nombreuses +carrières qui leur sont fermées. En quoi ce mouvement d'invasion +pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler +pour vivre. + + +II + +Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les +lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des +pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et +les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les +livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne +se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des +titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, _ad +pompam et ostentationem_. Aujourd'hui la République distribue la même +instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles +et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les +mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que +bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos +étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi +abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence +est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de +leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre? + +La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait +logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les +bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune +fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir +d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et +sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses +diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des +mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force +patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se +refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la +préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui +distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user? +Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer? +A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer +savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si +d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et +les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés. +Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur +savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à +partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique +des choses. + +A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité +mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou +tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible +du psychique au juridique[140].» Rien de plus vrai: comme le flot pousse +le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de +conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de +pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un +accroissement de droit. + +[Note 140: Lettre citée dans la _Faillite du mariage_ de M. Joseph +RENAUD, p. 33.] + +Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son +propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel +que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations +seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait +souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que +beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou +qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut +la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un +idéal, mais une fatalité. + +Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie +pourrait-elle suivre? + + +III + +Pour ne point parler de l'amour vénal que tout le monde doit flétrir et +pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-même, il est au +besoin d'activité des femmes trois débouchés normaux: le mariage, la +religion ou l'industrie. + +Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de +l'espèce et aux indications de la raison, c'est à quoi nul ne saurait +contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'être +épouse et mère. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population +française compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que +cet excédent soit inférieur à celui qu'on relève en Angleterre, il +mérite cependant une sérieuse considération. D'autre part, l'effectif du +célibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre +seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misère et en +souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici +des femmes heureuses qui jouissent de la sécurité du lendemain, ou de +l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et à +bien des veuves, il faut une carrière, un gagne-pain. Il convient donc +de préparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des +carrières honorables et lucratives à l'activité inemployée des femmes +qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent +contre la vie,--depuis l'ouvrière et la servante jusqu'à la caissière et +l'artiste? + +Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon +même aux résistances de l'esprit chrétien. On peut ramener à trois +règles la condition des femmes selon la conception de l'Évangile: 1º +devant Dieu, la femme est l'égale de l'homme; 2º dans la famille, c'est +à l'homme de commander et à la femme d'obéir; 3º dans la société, la +femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors. +Fidèle à ce programme, l'Église tient pour désirable que le sexe féminin +ne s'épuise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dépense +aux offices de la vie publique. + +Ce n'est pas à dire que les femmes, qui n'ont point de goût pour le +mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions +religieuses un refuge et un appui. En France et, plus généralement, dans +les pays catholiques, l'Église offre au sexe féminin d'innombrables +asiles, où filles et veuves trouvent dans la vie de communauté un +aliment à leur besoin de dévouement et de charité. Depuis des siècles, +l'institution de la virginité monastique a donné au féminisme une +solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il +semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en décroissance +dans les communautés de femmes. Les statistiques officielles ont +constaté 127 783 congréganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier +1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses +étrangères établies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre +des religieuses françaises établies à l'étranger. Suivant le R. P. +Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congréganistes +françaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires +disséminées à travers le monde. + +Le passé a connu même de véritables sociétés coopératives de femmes qui, +sous le nom de «béguinages» ou de «fraternités», offraient aux ouvrières +indigentes un réconfort pour leur vertu et une protection pour leur +travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces +appellations de mères, de filles et de soeurs. Certaines de ces +communautés se transformèrent en ordres monastiques, en refuges ou en +pénitenciers. + +Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie +la question féministe, puisque, d'après les chiffres que nous venons de +citer, plus de 160 000 Françaises y trouvent, à peu de frais, une vie +honorable et une retraite assurée. Par contre, dans les pays protestants +où les asiles de piété ne s'ouvrent plus guère à la femme qui n'a pas le +moyen ou le goût de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans +soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont +comme frappées de «mort sociale[141]». Que si jamais, par hypothèse, on +fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos +villes à toutes les délaissées, à toutes les misérables, aux domestiques +sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes déchues ou +abandonnées, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise +douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse à concevoir. + +[Note 141: Holtzendorf, cité par P. Augustin Rösler, _op. cit._, p. +290.] + +Privées des débouchés du couvent catholique, les femmes protestantes +d'Amérique s'insinuent tout simplement dans le clergé méthodiste, +baptiste ou unitarien. Elles se font d'emblée «ministres du Verbe +divin». Lors de la dernière exposition de Chicago, on a pu voir, le jour +de la Pentecôte, de charmantes «ladies» revêtues de l'habit +ecclésiastique,--une ample tunique noire passée sur le costume de +ville,--prêcher et officier avec une dignité, un art et une grâce qui +ont ramené au temple bien des pécheurs endurcis. «Derrière les +officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un témoin oculaire, +étaient assises, régulièrement ordinées, parmi lesquelles plusieurs +négresses[142].» + +[Note 142: KAETHE SCHIRMACHER, _Journal des Débats_, du 4 septembre +1896.] + +Il n'est pas à croire que les prêtres de l'Église catholique aient à +redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose. +Bien que Jésus ait été suivi dans ses courses apostoliques par de +pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumônes, on ne voit point qu'il +leur ait confié jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples +d'élection qu'il a dit: «Allez et prêchez l'Évangile à toute créature.» +De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait à la dernière +cène. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux +honneurs du ministère ecclésiastique. Et depuis lors, une discipline +constante les a écartées de la chaire et de l'autel. + +A défaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait, +d'ailleurs, à éloigner les femmes du sacerdoce romain. La femme +confesseur,--si agréable que puisse être cette nouveauté par plusieurs +côtés très humains,--viderait peu à peu les confessionnaux de leur +clientèle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment +s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes +confidences sans éprouver le besoin de les épancher en des oreilles +amies? + +Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la +religion, il serait cruel de mettre le sexe féminin en demeure de +choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et +l'homme. L'Église elle-même n'y songe point. Aussi bien, entre la +religieuse et l'épouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mérite +considération. + + +IV + +Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée. +Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement +leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre +société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et +monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient +mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges +ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs +refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur +âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi, +tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont +manqué leur vie. + +On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu +manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses +mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et +que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner +avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je +connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse +ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que +cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher +le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de +travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres. +Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne +les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se +sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des +malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur +âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour +d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères. + +Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont +dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis +que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux +garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses +plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si +elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une +déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute +d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des +enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une +solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec +honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or, +voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on +lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime +de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de +peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié +moins. + +A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par +nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que +la revendication de leur honneur et de leur pain. + +Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des +pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque +l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers +que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et +ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore +un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il +contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux +filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme +n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle +que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque, +honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel +côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste? + +On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de +laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au +contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de +nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme +comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a +beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois +morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,» +ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la +plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que +les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du +sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci. + +Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les +brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la +femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par +peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une +virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au +sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au +relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se +détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline +à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur, +cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce +féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme +d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être +cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer +respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et +poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le +célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent +vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin. + +Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des +ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la +Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les +brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les +conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à +naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui +aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de +s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut +faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le +féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et +savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles +méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la +montagne qu'elles oublient. + +Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne +suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de +plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes +qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit +de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est +tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de +panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères +du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur +conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de +volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la +vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres +ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres +religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un +bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question. + + + + +CHAPITRE II + +Du rôle social de la femme + + + SOMMAIRE + + I.--CHARITÉ RELIGIEUSE ET CHARITÉ LAÏQUE.--LE FÉMINISME + PHILANTHROPIQUE. + + II.--FONCTIONS D'ASSISTANCE QUI REVIENNENT DE DROIT AU SEXE + FÉMININ.--LE RELÈVEMENT DE LA FEMME PAR LA FEMME. + + III.--LA QUESTION DES DOMESTIQUES.--DOLÉANCES DES + MAÎTRES.--DOLÉANCES DES SERVANTES. + + IV.--L'OUVRIÈRE DES VILLES ET LA MUTUALITÉ.--MISÈRE A + SOULAGER, MORALITÉ A SAUVEGARDER.--AIDE-TOI, LA CHARITÉ + T'AIDERA! + + V.--APPEL AUX RICHES.--L'ASSISTANCE PUBLIQUE ET + L'ASSISTANCE PRIVÉE.--LES DEVOIRS DE L'HEURE PRÉSENTE: LE + DEVOIR SOCIAL ET LE DEVOIR PATRIOTIQUE. + + +I + +Non moins que ses devancières, la femme d'aujourd'hui aime à goûter la +douceur de se dévouer. Elle préfère encore, Dieu merci! les joies du +sacrifice, les tendres inquiétudes de la maternité, les exquises +souffrances de l'amour, aux émotions lucratives de la profession +d'avocat, à l'orgueilleuse possession d'un siège de magistrat, ou même +aux jouissances supérieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en +est toutefois qui, sans songer à sortir de leurs attributions +naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et fermée, et qui +aspirent à l'action. Si elles tendent à se viriliser, c'est avec la +volonté de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanité à l'amour +de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se +vouer au bonheur d'un seul. + +On dira que nos soeurs de charité en font tout autant depuis des +siècles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer ce +qu'a d'utile et d'admirable l'élargissement de la maternité dans une âme +de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres +d'assistance et de relèvement appartiennent en propre aux congrégations +religieuses, et que, hors d'elles, la femme laïque doit vivre pour son +plaisir ou pour son intérêt. En France, malheureusement, la plupart des +bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est-à-dire catholiques, +protestantes ou juives. Par réaction, les autres--et elles sont +rares--se disent neutres et sont le plus souvent athées. De là une gêne +de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner à la charité toute +simple, sans s'affilier à une congrégation ni s'enrôler dans un parti. + +Or, loin de s'épuiser follement à faire éclore en la femme des virilités +inouïes, le féminisme mériterait d'être béni, s'il encourageait +seulement à l'activité charitable les femmes embarrassées de loisirs +ennuyés et de forces stériles. Puisse-t-il se borner à des leçons +d'apostolat! Présentement, les femmes inoccupées sont légion; et le +premier but du féminisme doit être de constituer les veuves et les +filles indépendantes en associations secourables et de les mobiliser, +pour la campagne de moralisation et d'assistance, que nécessite +impérieusement le malheur des temps. En se consacrant à cette grande +oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilèges de charme et de +séduction, les femmes peuvent préparer un monde meilleur à nos +descendants. Soeur de charité sans la cornette, voilà un rôle digne de +tenter une grande âme. + +Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activité qui +dévore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels +suffisent des vocations laïques et des goûts purement séculiers. En ce +qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrôle des +oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de +bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en +tout ce qui a trait à la défense et au soutien de l'enfance et de la +vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chères au coeur +féminin,--nous sommes persuadé que l'on pourrait étendre le cercle de +leurs attributions. Pourquoi même (c'est un avis que nous donnons en +passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des «Amis» de nos +«Universités»? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins +efficace que celui de leurs maris ou de leurs frères. + +Et à l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amérique, les femmes +françaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de +résoudre les problèmes qui intéressent leur sexe et le nôtre. Leurs +groupements littéraires, philanthropiques ou professionnels pourraient +déterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de réforme +dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection +du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance +des nouveau-nés et des nourrices. + +Nous voudrions même qu'elles prissent en main les questions des +logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et +des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins +et des musées. Tout ce qui tient à la beauté et à la salubrité des +villes relève de leur compétence et de leur goût. Il n'est pas une +«agitation» locale à laquelle les femmes américaines ne prennent part +avec entrain. A leur suite, les Françaises pourraient étendre peu à peu +leur influence bienfaisante sur les écoles publiques, les bibliothèques +populaires, les expositions artistiques et les fêtes urbaines. Leur +bonne grâce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale, +ne fût-ce qu'en rappelant aux hommes les règles souvent méconnues de la +douce tolérance et de la civilité puérile et honnête. + +Pourquoi surtout (j'y insiste à dessein) ne pas ouvrir largement à leur +action les commissions scolaires et les comités de surveillance des +asiles, des crèches, des ouvroirs, des refuges, des hôpitaux et des +maisons d'éducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier à leur +vigilance l'inspection du travail féminin et la tutelle des enfants +assistés? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs +d'Amérique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou +aisée entreprennent de courageuses croisades contre le vice, +l'intempérance et l'ivrognerie? + +Des oeuvres existent déjà qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union +française pour le sauvetage de l'enfance, l'Union française des femmes +pour la tempérance, l'Union internationale des amies de la jeune fille, +et nos deux Sociétés de secours aux blessés des armées de terre et de +mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec éclat la +rayonnante bonté féminine. Que les femmes de France se dévouent donc, +sans respect humain, à toutes les tentatives de bienfaisance, de +moralisation et de solidarité même les plus hardies, et qu'elles +laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce +féminisme chevaleresque est celui des saintes. + + +II + +D'une façon générale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les +oeuvres de préservation et de relèvement, c'est-à-dire tout le +département de la charité, devrait être aux mains des femmes. Leur +domaine est là où l'on souffre. Elles sont admirablement douées pour +toutes les oeuvres de consolation, de rédemption, de pacification; elles +sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la +vocation de la charité. «Une société bien ordonnée confierait à des +femmes tous les offices de la bienfaisance.» Cette conclusion de M. +Jules Lemaître a reçu du Congrès international d'assistance publique une +consécration solennelle. Ce congrès, où trente-six États étaient +représentés, a émis le voeu qu'une plus large place fût faite aux femmes +dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance +publique[143]. + +[Note 143: Rapport de M. Jules LEMAÎTRE sur les prix de vertu: novembre +1900.--Voir aussi la _Fronde_ du 12 septembre 1900.] + +Où la police, l'hygiène, la réglementation et la science des hommes +échouent, les femmes ont chance de réussir. L'aumône distraite, bruyante +ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne +suffit à réconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir +avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on +lui tend, il faut que le misérable sente la main d'un ami qui fait le +bien pour le bien. La charité supérieure est dictée moins par la pitié +que par la justice. Sans faire à l'aumône un crime de poursuivre parfois +un mobile intéressé, de calculer avec Dieu, d'escompter les récompenses +futures de l'au-delà, encore faut-il que, pour être féconde, elle soit +animée d'un appétit de dévouement, d'une tendresse intelligente, d'un +élan de maternité morale, où l'on sente non seulement le devoir, mais le +besoin et le plaisir de donner. + +Telles ces femmes d'Amérique qui ont entrepris une véritable croisade +contre l'alcoolisme, la misère et la déchéance légale des femmes +avilies, et qui prêchent la décence et la sobriété sur les places +publiques, pénétrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au +besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne à son +vice et la prostituée à sa dégradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des +libérées de Saint-Lazare, fondée par Mme Bogelot, pour préserver la +femme en danger de se perdre et fournir à celle qui est tombée le moyen +de se réhabiliter. Est-il charité plus admirable? Protéger la jeune +fille et relever la femme déchue, rendre aux créatures les plus décriées +le respect d'elles-mêmes, visiter infatigablement les hôpitaux, les +refuges et les prisons, braver les épidémies et s'installer au chevet +des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et réchauffe +le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les âmes, +verser généreusement à toutes les misères qui se cachent et sur toutes +les plaies honteuses le pur lait de la fraternité humaine: voilà +l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle. + +Nos congrégations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient +capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop fermée, trop +cloîtrée. Nos admirables soeurs de charité elles-mêmes sont trop exilées +de l'humanité. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les +mansardes. C'est là qu'il faut aller le surprendre et le soigner. +Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant! +Empiétez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si +sèche et si imprévoyante! Tant que le féminisme ne commettra pas d'autre +usurpation, il ne comptera que des alliés parmi les hommes. C'est votre +droit d'être associées au soulagement de toutes les souffrances et au +redressement de toutes les iniquités. + + +III + +Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès +féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est +la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que +les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles. +Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de +l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les +servantes. + +Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprès des bons +maîtres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas +moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est +pas moins vrai que la domesticité est une sujétion pénible, dont souvent +les supérieurs abusent et les inférieurs pâtissent. C'est ainsi que +certaines femmes du monde affichent pour les filles attachées à leur +personne un dédain, une raideur, un mépris capables de froisser, de +rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans +l'aversion que ces dames professent pour les travaux du ménage. Comment +attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tâche +que sa maîtresse considère comme dégradante? Cela étant, il est logique +qu'on tienne pour des êtres inférieurs les serviteurs, que les rigueurs +du sort ont condamnés aux humbles besognes de la cuisine ou de la +basse-cour. + +Chez d'autres mondaines, il y a même, vis-à-vis de la domestique, comme +une survivance des abominables sentiments de la matrone païenne pour +l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne élégante: +«Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair à domestique.» Cette femme +sans entrailles méritait d'être servie par des furies. + +Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrivées +de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de +petits bourgeois peu aisés, chez lesquels la nourriture est mesurée avec +parcimonie, tandis que le travail est imposé sans trêve ni sans mesure. +Quand elles ont atteint leur majorité, elles peuvent se défendre, et +elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de +la petite bonne de quinze à seize ans, jetée loin des siens sur le pavé +des grandes villes et qui, dépourvue d'appui et de conseil, connaissant +à peine son métier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie à toutes +les corvées qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes âmes la petite +bonne à tout faire: elle est presque toujours digne d'intérêt. + +On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualités des +serviteurs d'autrefois; que les idées d'égalité et d'indépendance ont +surexcité en eux l'égoïsme et l'envie; qu'elles sont d'un autre âge, ces +servantes probes et dévouées qui épousaient, en quelque sorte, la +famille de leurs maîtres et lui rendaient en fidélité et en respect ce +qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je répondrai +que, si vraies qu'elles soient, ces réflexions confirment le mal social +dont nous souffrons,--sans le guérir. Et puis, les maîtres n'ont-ils pas +fréquemment les domestiques qu'ils méritent? Prennent-ils un soin +attentif de leur moralité, de leur santé, de leur avenir? Si l'inférieur +a des devoirs, le supérieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques +s'attachent à votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos +actes, que vous n'êtes pas indifférents à leur existence. + +Encore une fois, nous ne défendons point (on voudra bien le remarquer) +les drôlesses, sans conduite et sans honnêteté, qui pillent et +rançonnent la maison où elles sont entrées par ruse ou sur la foi de +quelque recommandation mensongère. Les maîtres qu'elles exploitent ne +font qu'user du droit de légitime défense en se débarrassant au plus +vite de ce fléau domestique. + +Mais pour combien de pauvres filles honnêtes la domesticité est-elle +l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame +traîne dans l'oisiveté une vie à peu près inutile, ceux qui la servent +lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se +rappeler que, sans rompre absolument avec les agréments de la société +joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux à faire que de +promener à travers les salons sa grâce précieuse et parée! Témoigner à +nos soeurs inférieures de l'attachement et de la sympathie est la +meilleure façon, pour les privilégiés de la fortune, d'atténuer +l'injustice du sort. + +On voit qu'à la question des domestiques, nous n'admettons qu'une +solution d'ordre moral. Faisant appel aux maîtres et surtout aux +maîtresses, nous les prions de se mieux pénétrer de cette idée +chrétienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs égaux devant +Dieu et devant la nature, des êtres qui pensent comme eux, qui souffrent +comme eux, et que les progrès de l'instruction et de l'égalité rendent +de plus en plus sensibles à l'injustice, à la dureté, à l'humiliation. +Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de +résignation pour nous servir qu'à nous pour les supporter. Il n'est +qu'une réforme de notre mentalité,--la réforme de nous-mêmes,--qui +puisse améliorer graduellement la condition de nos inférieurs. Et comme +toute révolution morale, cette oeuvre d'éducation ne se fera pas en un +jour. + +Déjà, cependant, il existe à Paris, et dans les grandes villes, une +«Société des amis de la jeune fille», qui ne manquera pas, je l'espère, +de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, éloignées de +leur famille et dénuées de ressources. Quant aux majeures, elles +commencent, un peu partout, à s'unir et à se syndiquer; et nous verrons +peut-être un jour les mauvais maîtres mis en interdit par la +«fédération» des domestiques et, à titre de revanche, les mauvais +domestiques mis en quarantaine par la «coalition» des maîtres. + +Pourtant, ces moyens extrêmes nous répugnent. Mieux vaut l'entente que +la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposées par la Gauche +féministe? Celle-ci n'hésite point à mobiliser contre les maîtres toutes +les forces coercitives de l'État, réclamant qu'une loi et des règlements +fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de +sortie, ou, du moins, que «le travail des domestiques soit assimilé à +celui des ouvriers et des employés quant aux conditions d'hygiène et de +repos.» Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne même les +bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il +serait excessif de lui substituer l'État, d'autant mieux que rien +n'oblige une domestique à rester dans une maison où elle se trouve mal +payée ou mal traitée: il est entendu que les inspecteurs et les +inspectrices du travail auront le droit de contrôler ce qui se passe +dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra créer toute une armée de +fonctionnaires pour procéder à ces incessantes visites domiciliaires: il +suffira, répond-on, que les bonnes déposent une plainte chez +l'inspecteur. Et voyez l'ingénieux détour: la dénonciation tortueuse et +lâche remplacera l'inquisition à domicile[144]. On ne saurait vraiment +imaginer rien de plus libéral: ou l'espionnage ou la délation. Avec un +pareil régime, le shah de Perse lui-même se déciderait à cirer ses +bottes. Si jamais cette savante réglementation est votée, une loi +s'imposera d'urgence pour défendre les maîtres contre la tyrannie des +domestiques. + +[Note 144: Congrès international de la Condition et des Droits des +femmes. Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 7 septembre 1900.] + + +IV + +Il est urgent, par ailleurs, que nos élégantes, qui ont le rare +privilège de pouvoir soigner leur intelligence et leur beauté, se disent +et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains +de la femme qui dépense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en +France, 950 000 couturières et 30 000 modistes, dont elles utilisent +plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de +dédier son excellente étude sur les ouvrières, à l'aiguille: «A celles +qui font travailler, pour qu'elles prennent pitié de celles qui +travaillent!» Les patrons subissent le caprice de leur clientèle. Les +intermittences de presse et de chômage proviennent de l'irrégularité des +commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intérêt et l'humeur des +acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si +instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingénie à réduire ses +prix de vente, en réduisant ses prix de façon? Nous aurions tort de lui +en faire un crime: c'est une nécessité qu'il subit à regret. Seulement, +comme il n'est pas de limites à la misère, il se rencontre toujours des +malheureuses prêtes à travailler à plus bas prix que d'autres moins +malheureuses. A cela, quel remède? + +Puisque les moeurs règlent le travail plus que les lois, serait-il si +difficile à nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur +ou le prédicateur aidant, pour aviser aux moyens d'atténuer cet +avilissement de la main-d'oeuvre? Il dépend de tout le monde que le +travail s'abrège et s'améliore. Faites vos commandes à temps, et bien +des veillées seront évitées. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et +le repos dominical sera plus facilement respecté. Ce n'est pas assez. La +femme riche a le devoir de prendre en main les intérêts de la femme +pauvre. Il faut qu'il s'établisse de plus fréquentes et de plus amicales +relations entre les rentières du premier étage et leurs soeurs pauvres +des mansardes. Voilà une bonne occasion pour le féminisme de montrer ce +qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est à ce prix. Si les +heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple, +le socialisme la prendra; et «quand il aura l'ouvrière, nous déclare M. +Benoist, nous ne pourrons même plus tenter de lui disputer l'ouvrier.» +C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'établisse bien vite, entre les +patriciennes du luxe et les déshéritées de la terre, un féminisme de +solidarité fraternelle qui pacifie les hommes en réconciliant les +épouses et les mères. + +C'est surtout à l'ouvrière des grandes villes qu'il importe de tendre +une main secourable. Moralement abandonnée au milieu de la foule +indifférente, en butte aux embûches et aux plaisanteries des compagnes +perverties qui s'appliquent à la déniaiser, en proie aux angoisses du +chômage, se brûlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie, +maigrement payée, poursuivie dans la rue par les propositions les plus +éhontées, on ne saura jamais à quelles difficultés de vie, à quels +héroïsmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnête et pure. +C'est à peine si les plus économes, en se privant d'un plat, d'une robe +ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret à la +Caisse d'épargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la +morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmités +arrivent, c'est l'hôpital qui les attend. Que l'on joigne à cela +l'inconstance d'humeur, l'imprévoyance, la légèreté et la coquetterie de +la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrières +participent aux bienfaits de la mutualité. Contre 5 326 sociétés de +secours mutuels composées exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur +les statistiques officielles, que 227 sociétés de femmes. Pourquoi +l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et +compléter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres +participants? La mutualité entre femmes, plus encore que la mutualité +entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charité. + +L'idée, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent à Paris, +sous le patronage de femmes intelligentes et généreuses qui ont au coeur +la religion de la souffrance humaine. Certaines sociétés, comme le +«Syndicat mixte de l'aiguille», la «Couturière» et l'«Avenir», ont fondé +une caisse de prêts gratuits; et cette entreprise hardie a donné +d'étonnants résultats. Ces petites ouvrières, à l'air évaporé, sont des +emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur à leur signature et se +montrent très capables de fidélité dans les engagements et de régularité +dans les paiements. Pourquoi les congrégations de femmes, assistées d'un +comité de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les +ouvrières de leur quartier en sociétés d'assistance mutuelle? Pourvu +qu'elles aient le bon esprit de séculariser un peu leurs procédés et +d'alléger avec mesure les exercices de piété, les communautés sont tout +indiquées pour devenir le siège social où les adhérentes se +retrouveraient chaque dimanche en famille. + +Outre la misère à soulager, il y a chez l'ouvrière la moralité à +sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans +sa propre famille! Exténués par une longue journée de travail, les pères +et les frères ne se préoccupent guère de leurs filles ou de leurs +soeurs. Beaucoup même ne se gênent point pour étaler au logis leur +inconduite et leur grossièreté. Vienne alors un de ces ouvriers hardis +et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honnêteté, +dont l'espèce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour +peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible +résistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les +encourager aux pires défaillances. Les scrupules? Des bêtises! Une fille +vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut, +il est simple de se faire offrir ce que l'on désire! «C'est un fait, +conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrière tombe par +l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrière; il n'en est +pas qui la défende.» + +Pour prévenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association +mixte des patronnes et des ouvrières, assistée, conseillée, commanditée +par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du +peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille +professionnelle[145]. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle, +en un livre plein de coeur, «rapprocher celles qui portent les robes de +celles qui les font[146].» + +[Note 145 _Bulletin du Musée social_ du 30 juin 1897, circulaire nº 14, +série A, pp. 271-283.] + +[Note 146: Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misères de femmes_, pp. +212 et suiv.] + +En définitive, le mouvement mutualiste ne peut naître et se développer +qu'en prenant pour devise: «Aide-toi, la charité t'aidera.» C'est en se +conformant à cette règle, que certaines oeuvres sociales sont +aujourd'hui en pleine activité: tels les restaurants féminins et les +patronages de jeunes ouvrières. Que les femmes riches ou aisées +s'enrôlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de +leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pénétration +réciproque des différentes classes de la société pour effacer nos +divisions et apaiser nos querelles. La charité officielle et automatique +des hommes a un malheur: elle connaît les maladies sans connaître les +malades. Si bien qu'un abîme s'est creusé peu à peu entre les petits et +les grands, abîme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus +d'amour et plus de pitié. Mieux entendue, mieux organisée, l'«assistance +de la femme par la femme» est seule capable de faire ce miracle, en +rapprochant peu à peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la +pauvreté. + + +V + +Que le coeur de la femme riche ou aisée s'ouvre donc de plus en plus à +la bienfaisance et à la charité, et les questions sociales, qui nous +affligent et nous inquiètent, perdront peut-être de leur acuité +menaçante. + +Aux pauvres gens, nés sous une mauvaise étoile, pour lesquels la +destinée est, dès le berceau, pleine de pièges et d'amertume, aux +malheureux et aux abandonnés que les inclinations d'une hérédité +perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des +mauvais exemples guettent au foyer, à l'atelier, dans la rue, à tous +ceux que mille périls et mille entraînements vouent à la misère, à la +souffrance, à la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit +dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une +tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines +maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les +remèdes. Reconnaissons que la vie est inclémente pour les faibles, que +le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop +inégales, que les compartiments où nous vivons sont séparés par de trop +hautes barrières, que les uns ont trop de peines et les autres trop de +joies. N'ayons point l'égoïsme ou la lâcheté de nous accommoder des +injustices du sort, de nous résigner aux infortunes imméritées d'autrui. +Ouvrons notre coeur à plus de pitié, afin de faire régner en ce monde +plus de justice et plus de solidarité. + +Sans cela, nul système, nul changement, nulle réforme ne servira +utilement la cause du progrès et de l'humanité. Bien qu'il soit +nécessaire, à mesure que le temps marche et que la société se +transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop étroites, +l'expérience atteste que le législateur intervient moins dans l'intérêt +des minorités souffrantes que des majorités saines et puissantes. C'est +une sorte d'hygiéniste qui se préoccupe surtout de faire la part du mal, +d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la santé +ou la moralité publiques. La prison et l'hôpital, voilà ses armes et ses +remèdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa +main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la guérir. Ses +lois opèrent par coercition générale, sans se plier à l'infinie variété +des maladies et des misères. Il réprime et il frappe de haut, en +appliquant à tous même formule et même traitement. Faute de se pencher +avec compassion sur chaque infortune, l'État est presque toujours +impuissant à l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une +souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amélioration sociale +sans bonté. Voulons-nous que notre société soit plus hospitalière et +notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrès de la tendresse et +de la pitié, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonné à +l'active coopération de la femme, dont les poètes ont vanté de tout +temps «les paroles de grâce et les yeux de douceur.» Sans elle, nulle +plaie n'est guérissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus +de justice, plus d'harmonie et plus de beauté, l'obligation incombe à la +femme d'élargir nos coeurs,--et le sien, premièrement. Là est, pour +elle, le «devoir social» qui, au temps où nous vivons, se complète et se +complique, pour chacun de nous, d'un «devoir patriotique». Nous +permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera +seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points. + +L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte +et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est +triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la +Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les +préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la +terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers +les voies étroites et pénibles de la «cité humaine». + +Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne +volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse +de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent +saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui +ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux +chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de +Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs, +mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour +quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être +le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir +qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et +qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience +que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur +apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de +donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même; +qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement +son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de +douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous +serons les amis de l'humanité. + +Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des +choses qui est la justification humaine de la moralité, nous +ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons +répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en +améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes, +et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de +travailler à notre propre bien. + +Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une +nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une +histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la +conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit +être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête +haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre +et pour premier devoir de durer. + +Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus à +rien, pas même à son rôle, à sa vitalité, à son avenir, et que, las de +soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir +gaiement, c'est-à-dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser, +«il se donne à lui-même, selon le mot hardi de M. René Doumic, le +spectacle de sa décomposition,» préférant mourir en riant que mourir en +combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne +sait plus vouloir, on ne rougit plus de déchoir. L'effort soutenu nous +épouvante. Notre caractère est de ne plus avoir de caractère. On se +laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en témoin ironique ou +larmoyant, à la déroute de la conscience publique, à l'effondrement de +la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide +collectif[147]. + +[Note 147: Voir une étude de M. René DOUMIC sur le théâtre. _Revue des +Deux-Mondes_ du 15 décembre 1898.] + +Et pourtant, j'affirme qu'il est des Français qui ne veulent pas mourir. +Et c'est à secouer notre vieille nation fatiguée par tant d'efforts +infructueux, énervée par tant de révolutions, épuisée de sang par un +siècle de guerres et d'épreuves, que nous convions toutes les femmes de +France. + +Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes +classes et de toutes opinions ne se peuvent dévouer longtemps à la même +tâche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je répondrai que +l'unisson n'existe nulle part, pas même dans les meilleurs ménages. Ce +qui n'empêche point les époux de s'unir pour la vie, malgré leur +diversité de goûts et d'humeur. Et leur alliance offensive et défensive +n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie. +Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'idées et de +croyances, un même amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de +la patrie, amour puissant, fécond et durable, amour fraternel, qui nous +fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos préférences et +nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Français, +c'est-à-dire enfants de la même mère, unanimement résolus à mettre à son +service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la +rendre plus unie, plus forte, plus prospère, plus redoutable aux rivaux +qui la jalousent et aux ennemis qui la détestent. + +Voilà les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de +France, pour qu'elles les transmettent à leurs enfants et les +communiquent à leurs hommes. Grâce à quoi, plus respectueux de la +solidarité humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en +même temps aux espérances d'un monde meilleur et d'une patrie plus +florissante, nous aurions peut-être le bonheur de voir, par un miracle +de la toute-puissance féminine, s'épanouir, sur le vieil arbre de nos +traditions françaises, une nouvelle frondaison d'espérances et de +nouveaux fruits de bénédiction. + +A cet exposé du rôle social de la femme, les socialistes ne manqueront +point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sûr d'abolir la +misère et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en. + + + + +CHAPITRE III + +Doctrines révolutionnaires + + + SOMMAIRE + + I.--ASPIRATIONS SOCIALISTES ET ANARCHISTES.--LA FAMILLE + MENACÉE PAR LES UNES ET PAR LES AUTRES.--IDENTITÉ DE BUT, + DIVERSITÉ DE MOYENS. + + II.--DOCTRINE COLLECTIVISTE.--L'INDÉPENDANCE DE LA FEMME + FUTURE.--NOTRE ENNEMI, C'EST NOTRE MAÎTRE. + + III.--L'OUVRIÈRE SE CONVERTIRA-T-ELLE AU + SOCIALISME?--INCONSÉQUENCES DU PROLÉTARIAT MASCULIN. + + IV.--DOCTRINE ANARCHISTE.--LA LIBERTÉ PAR LA DIFFUSION DES + LUMIÈRES.--LE «RÉACTIONNAIRE» VOLTAIRE. + + V.--ENCORE L'INSTRUCTION INTÉGRALE.--L'AVENIR VAUDRA-T-IL + LE PASSÉ?--LA FEMME SERA-T-ELLE PLUS HONNÊTE ET PLUS + HEUREUSE? + + +I + +L'émancipation de la femme figure naturellement au cahier des doléances +socialistes et anarchistes. A côté du féminisme bourgeois, qui s'attarde +à revendiquer contre les hommes l'égalité intellectuelle et conjugale +sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le féminisme +révolutionnaire, dédaigneux des demi-mesures et impatient du moindre +frein, pousse l'indépendance des sexes à outrance et, bousculant les +traditions reçues, violentant les règles établies, se riant des +scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille, +l'émancipation de l'amour. + +En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidèle à son principe, +qui est de rompre tous les liens gênants. Pour ce qui est du socialisme, +au contraire, les mêmes revendications ne vont pas sans quelque +inconséquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant à notre +époque, qu'il pénètre toutes les classes et envahit toutes les écoles. +Peu à peu, les vieilles doctrines françaises, qui s'inspiraient du bien +public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles +bénéficiaient auprès de nos pères. L'indépendance absolue de la femme +est la manifestation la plus effrénée de cet individualisme latent, que +l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des âmes +contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause +commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prédominance +inquiétante des vues étroitement personnelles sur les vues largement +nationales. + +Pour adoucir le sort de quelques intéressantes victimes des hasards de +la vie ou des fautes de leurs proches, pour prémunir celui-ci ou +celui-là contre les suites dommageables de ses propres imprudences, +notre époque n'hésite point à ébranler, à affaiblir tout notre édifice +social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle +trouve naturel d'infirmer toutes les règles de notre organisation civile +et familiale. Désireuse de remédier à des infortunes exceptionnelles, de +guérir quelques blessures pitoyables, elle ne se gêne aucunement de +troubler l'existence des valides et de paralyser l'activité des +vaillants. Rien de plus conforme à la pensée anarchique que de fermer +obstinément les yeux aux réalités, aux nécessités, aux fins supérieures +de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la +considération et la poursuite des vues individuelles. + +Il semble pourtant que, sous peine de faillir à son nom, le socialisme, +qui se fait une loi de subordonner l'«entité individuelle» à l'«entité +collective», devrait se préoccuper un peu plus de l'avenir du groupe et +un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emporté par +le courant sans cesse grandissant des idées individualistes, mû par la +haine de tout ce qui est religieux, hiérarchique, traditionnel, ennemi +surtout de l'esprit de famille qui est le plus sûr obstacle au +développement de l'esprit révolutionnaire, il s'est empressé de se +mettre au service des époux mal assortis, s'offrant de jouer, auprès du +peuple, le rôle d'une bonne fée capable de guérir d'un coup de baguette +toutes les blessures du mariage, sans s'inquiéter de savoir si, à force +de délier les serments, de relâcher les unions, de désagréger les +foyers, la société humaine pourra continuer de vivre et de se perpétuer. + +Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement à +la femme, les plus extrêmes revendications du programme individualiste, +le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition économique +de l'ouvrière est étroitement liée aux nécessités supérieures de la vie +de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines +révolutionnaires de n'en point tenir compte. Émanciper la femme de +l'autorité paternelle et de l'autorité maritale pour mieux l'affranchir +de l'autorité patronale et, plus généralement, de l'autorité masculine: +tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres +socialistes et anarchistes. Je le trouve très nettement exprimé dans un +livre intitulé: _La Femme et le Socialisme_, où l'un des chefs du +collectivisme allemand, Bebel, écrivait, dès 1883, à propos de la femme +de l'avenir: «Elle sera indépendante, socialement et économiquement; +elle ne sera plus soumise à un semblant d'autorité et d'exploitation; +elle sera placée, vis-à-vis de l'homme, sur un pied de liberté et +d'égalité absolues; elle sera maîtresse de son sort.» + +Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre à la +femme la maîtrise souveraine d'elles-mêmes, ils prétendent l'y élever par +des moyens différents. Ce nous est une très suffisante raison de +distinguer, en cette matière, l'esprit collectiviste et l'esprit +libertaire. + + +II + +Il est constant que la femme du peuple est sortie peu à peu du foyer +pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort +musculaire, «le développement de l'industrie mécanique a élargi la +sphère étroite dans laquelle la femme était confinée et l'a rendue apte +aux emplois industriels.» Cette constatation faite, M. Gabriel Deville, +un des représentants les plus qualifiés du collectivisme, en tire cette +conséquence que la femme, «arrachée au foyer domestique et jetée dans la +fabrique, est devenue l'égale de l'homme devant la production[148].» Il +se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persévérance et +d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le démontrent: ce sont +des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point +devant l'incongruité,--la compare à celle du chameau[149]. A mesure donc +que la machine demandera moins d'effort musculaire à celui qui la sert, +mais plus d'attention, plus d'habileté, plus de souplesse, on peut +conjecturer que l'ouvrière aura plus de chance d'évincer de la fabrique +l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immémorial. + +[Note 148: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme +scientifique, p. 31.] + +[Note 149: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 186.] + +Cette évolution servira grandement, paraît-il, l'intérêt et la dignité +de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes +façons l'«entretenue» de l'homme? Et naturellement l'on donne à ce mot +la signification la plus déplaisante qui se puisse imaginer. Lisez +plutôt: «Celles qui ne peuvent acheter un mari chargé par cela même de +pourvoir à toutes les dépenses, se louent temporairement pour vivre; +mariées ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent[150].» +Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dégradation, +se laisser nourrir et vêtir par son mari ou son amant. Mieux vaut +qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement +tous les emplois, toutes les carrières, toute l'industrie, la grande +comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indépendance. + +[Note 150: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 44.] + +En août 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrès de +Zurich se sont toutes rangées du côté de M. Bebel, qui défendait +l'émancipation économique de la femme contre les démocrates catholiques +dirigés par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans +la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand, +de supprimer la main-d'oeuvre féminine que d'abolir le télégraphe ou le +chemin de fer. Effrayé d'une concurrence qui se fait de plus en plus +redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrière +des fabriques et réclame son expulsion des métiers mécaniques. Mais +qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le législateur jetait dehors +les millions de femmes qui y sont employées? Ce serait les vouer à la +misère ou à la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux +femmes honnêtes? Son résultat le plus certain serait de transformer la +chambre familiale en atelier nauséabond. Au reste, la femme est un être +humain qui doit se suffire à lui-même. Sa dignité, sa liberté sont au +prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore +que la sujétion et l'abaissement. Les misères de la femme ouvrière sont +le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de +l'en débarrasser. + +C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes âmes révolutionnaires que +ni la renaissance de la vie de famille, ni l'équitable égalité des +salaires, ni les autres améliorations possibles, n'élèveront le sexe +féminin à l'existence idéale qu'il ambitionne. Les collectivistes +s'obstinent à considérer l'infériorité de sa condition industrielle +comme la conséquence du salariat. Pour soustraire la femme à la +puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination +capitaliste. «L'égalité civile et civique de la femme, conclut une des +fortes têtes du parti socialiste français, ne saurait être efficacement +poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'émancipation économique, à +laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonnée la disparition +de toutes les servitudes[151].» La première prééminence qu'il importe +d'abattre, c'est donc l'autorité patronale; et l'on convie les femmes à +s'allier aux ouvriers pour courir sus à l'entrepreneur. «Notre ennemi, +c'est notre maître!» L'ouvrière ne sera délivrée de son joug que par +l'avènement du collectivisme. + +[Note 151: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 31 et p. 44.] + + +III + +Mais il ne semble pas jusqu'à présent que la femme brûle très fort de se +faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa +conversion. C'est d'abord la méfiance qu'inspire une nouveauté +systématique qui, en dépit de ses promesses libératrices, ne pourrait +s'établir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir +l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans +despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la +société future, ils sont pleins de menaces pour la liberté individuelle. +Poussée trop loin, la surveillance préventive risque, avec les +meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolérable. Pénétrer +dans les ménages, envahir les foyers, sous prétexte de réveiller la +torpeur des inoccupées ou de calmer la fièvre des vaillantes, édicter +lois sur lois pour obliger les fainéantes au travail et imposer le repos +aux laborieuses, est un système qui, pour être imposé par les plus pures +vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition +tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes françaises en +les plaçant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de +peine à supporter maintenant l'autorité d'un mari débonnaire pour +accepter de vivre sous une règle conventuelle, fût-elle l'oeuvre des +sept Sages de la communauté future. + +Ensuite, le prolétariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris +fantasques qui gratifient leur douce moitié de caresses et de bourrades, +avec une même libéralité. Après avoir proclamé la femme «l'égale de +l'homme devant la production,» et au même moment où certains syndicats +lui font, par une conséquence logique, une place dans leurs conseils +d'administration, il est étrange d'entendre des membres du parti ouvrier +réclamer des dispositions légales, à l'effet d'interdire l'entrée des +ateliers industriels aux ouvrières, qui ont le désir ou l'obligation d'y +gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, à celles qui rêvent de +s'émanciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons +offices du mari, et de leur refuser en même temps le droit et le +bénéfice du libre travail? + +Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret +désir d'empêcher les femmes d'envahir des métiers et des emplois, que +les hommes ont pris l'habitude de considérer comme leur domaine +exclusif. C'est ainsi qu'à diverses reprisés ceux-ci ont manifesté +l'intention de les expulser des postes, des télégraphes, des imprimeries +et autres ateliers, où elles menacent de leur créer une redoutable +concurrence. + +Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'émanciper la femme, +voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matière à +belles phrases et à déclamations vaines, il leur est interdit de lui +ôter tout moyen pratique de gagner honnêtement sa vie. Défendre aux +patrons de l'embaucher, même à prix égal, n'est-ce point permettre à +d'autres de la débaucher en plus d'un cas? Je n'hésite pas à dire que +des mâles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et +l'exploitation exclusive d'un métier, poussent l'antagonisme des sexes +jusqu'à la barbarie. A ce compte, la liberté du travail, qui est un des +premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour +les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en +mettre beaucoup hors l'honneur ou même hors la vie? Par bonheur, ce +protectionnisme masculin, qui unit l'égoïsme à la cruauté, aura quelque +peine à triompher de ce vieux fond de politesse française qui est +encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la +vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir +étroitement dans la dépendance de l'homme, le seul moyen honorable de +relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau +ou à l'atelier. + + +IV + +Les collectivistes disent aux femmes: «Voulez-vous être libres? faites +avec nous la révolution socialiste.» Même refrain du côté des +anarchistes: «La femme ne peut s'affranchir efficacement, écrit Jean +Grave, qu'avec son compagnon de misère. Ce n'est pas à côté et en dehors +de la révolution sociale qu'elle doit chercher sa délivrance; c'est en +mêlant ses réclamations à celles de tous les déshérités[152].» Les +femmes prolétaires ne seront donc affranchies que par l'avènement du +communisme anarchiste. Et les voilà du coup fort embarrassées: quel +parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la «dictature du +prolétariat», selon le mode socialiste, ou de la «commune indépendante», +suivant le programme anarchiste? + +[Note 152: Jean GRAVE, _La Société future_, chap. XXII: la femme, p. +322.] + +Chose curieuse: les deux écoles révolutionnaires ont une même foi dans +la «diffusion des lumières» pour conquérir la femme du peuple à leurs +idées, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il +n'est qu'un moyen de soustraire la femme à la domination masculine, +quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intégralement. Après avoir +réclamé «l'admission de tous à l'instruction scientifique et +technologique, générale et professionnelle», le commentateur de Karl +Marx, M. Gabriel Deville, déclare que «l'affranchissement de la femme +aussi bien que de l'homme» ne peut sortir que de «l'égalité devant les +moyens de développement et d'action assurée à tout être humain sans +distinction de sexe[153].» Par ailleurs, un très curieux document, +attribué à M. Élie Reclus dont l'anarchisme se réclame avec fierté, +abonde dans le même sens: «Les vices et les défauts qu'on a souvent +reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadé +qu'ils résultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons +qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou +esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les +effets[154]!» + +[Note 153: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme +scientifique, p. 30.] + +[Note 154: _Unions libres_; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.] + +On a pu voir que, sans accepter cette manière de voir, nous ne trouvons +point déraisonnable d'élever le niveau intellectuel de la femme et +d'admettre, à cette fin, les jeunes filles aux études de haute culture +scientifique. Et telle est déjà la diffusion de l'enseignement dans les +classes aisées, que Jean Grave a pu dire qu'«à l'heure actuelle, la +femme riche est émancipée de fait, sinon de droit[155].» En sorte qu'il +n'y a plus guère que la femme pauvre qui ait à souffrir de la prétendue +supériorité masculine. Et pour l'en débarrasser, anarchisme et +socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prôner l'instruction +intégrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'être un privilège +de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science +devienne un «domaine commun», qu'elle soit la «vie de tous», que sa +«jouissance soit pour tous[156].» + +[Note 155: _La Société future_, p. 328.] + +[Note 156: _Paroles d'un révolté_: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.] + +Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet ancêtre de la libre +pensée, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les +sciences. Que les bourgeoises, à la rigueur, s'instruisent et se +déniaisent, la chose est de peu de conséquence, à condition toutefois +que l'étude ne les détourne point de leurs devoirs de bonnes poules +couveuses. A la vérité, la haute éducation ne devrait être permise qu'à +celles qui, par extraordinaire, s'élèvent au-dessus du commun: à +celles-là, on ne demande plus d'être honnêtes femmes; il suffit qu'elles +soient d'«honnêtes gens.» Quant à la femme du peuple, Voltaire la +jugeait d'une espèce inférieure et indigne de boire aux sources de la +science; il abandonnait aux prêtres le soin de catéchiser «les savetiers +et les servantes.» Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le +bon Dieu n'a-t-il pas été inventé pour les bonnes femmes? + +Aujourd'hui, tout le monde doit être convié, nous dit-on, à étudier, à +savoir, à libérer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs +manqueront aux cuisinières et aux paysannes, les anarchistes nous +rappellent que le machinisme merveilleux du XXe siècle pourra aisément +les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fée, +d'extraordinaires mécaniques, obéissant au doigt et à l'oeil, +accompliront toutes les tâches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les +femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix +et la lumière, par la grâce toute-puissante de la science universalisée. + + +V + +Débarrassé même de ces espérances chimériques, le goût immodéré +d'instruction, l'appétit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au +fond de toutes les doctrines féministes,--nous ménage (je m'en suis déjà +expliqué) de pénibles surprises. Est-ce donc un idéal suffisant que la +multiplication des diplômées et des raisonneuses? Disons plus: +l'instruction affranchie de tout frein religieux, libérée de toute +obligation morale, laïcisée à outrance, suivant le voeu révolutionnaire, +risque tout simplement d'élever le niveau intellectuel de la galanterie. +Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir, +dans l'avenir, le type de la féministe émancipée de tout, sauf de ses +instincts et de ses vices, sans illusions, sans préjugés, sans +scrupules, indépendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en +morale, libre en amour, exagérant ses droits et méprisant ses devoirs. +Cette femme me fait peur, et je le dis rudement. + +On nous répète dans certains milieux que l'éducation, pour être franche +et loyale, doit initier préventivement la jeune fille à tout ce que nous +avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu. +Ainsi comprise, l'instruction intégrale est évidemment à la portée de +toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai déjà posée) +bon nombre d'âmes n'en seront-elles point gravement déflorées? Nos +écrivains révolutionnaires n'ont pas assez de mépris pour la jeune fille +timide, discrète, naïve, telle qu'elle sort du giron des mères +chrétiennes ou du cloître de nos pensionnats religieux. Ils trouvent +stupide de ne point l'avertir de toutes choses. «Pourquoi, disent-ils, +lui fermer en tremblant les fenêtres qui s'ouvrent sur le monde? +Faites-lui voir en face la nature et la vie. Déniaisez vos petites +nonnes, instruisez vos petites oies.» + +Le malheur est que ces conseils commencent à être suivis, non pas +seulement dans cette société frivole, exotique, où la modernité triomphe +avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage, +timoré, rebelle aux nouveautés troublantes. Et nous pouvons déjà juger +aux fruits qu'elle porte, l'éducation nouvelle qui déchire tous les +voiles et approfondit toutes les réalités. Soit! Mettez aux mains de vos +filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, éveillez seulement sa +curiosité sur les dessous mystérieux de l'existence; usez de franchise +brutale ou de prudentes réticences: vos filles pourront tout savoir, +mais aurez-vous toujours lieu d'en être fiers? Ce sera miracle si toutes +parviennent à conserver, à ce régime, une demi-virginité d'âme. + +En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la +science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposées aux pièges +de la vie? Je voudrais le croire; mais à trop savoir, à trop comprendre, +on s'expose à des indulgences, à des expériences, à des périls, contre +lesquels la simple candeur les eût prémunies plus sûrement. On nous +réplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, préparent à +l'épouse et à la mère les plus attristantes déceptions. Mais est-il +indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dévoiler +méthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les +duretés possibles de la vie? Et puis, le rêve a cela de bon sur la terre +qu'il nous empêche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux +turpitudes de ce monde. Ceux-là même qui prétendent que la vertu, +l'amour, le dévouement sont des duperies, nous avoueront du moins que +ces chimères sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet +d'entretenir l'âme en paix et en sérénité, de bercer la souffrance et +d'embellir la destinée. Ne bannissons point ces douces choses du coeur +de la femme, car sa mission première est d'en garder le dépôt à travers +les âges, afin de perpétuer parmi nous le règne de l'idéal, en croyant +au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour +nous le faire aimer. + +En résumé, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction +intégrale selon l'esprit révolutionnaire, la jugeant inutile, sinon +préjudiciable, aux intérêts économiques non moins qu'à l'amélioration +intellectuelle du plus grand nombre. + + + + +CHAPITRE IV + +L'économie chrétienne + + + SOMMAIRE + + I.--LE SOCIALISME CHRÉTIEN.--DISSENTIMENTS IRRÉDUCTIBLES + ENTRE LA RÉVOLUTION ET L'ÉGLISE. + + II.--L'HOMME A LA FABRIQUE ET LA FEMME AU FOYER.--LA + FAMILLE OUVRIÈRE DISSOCIÉE PAR LA GRANDE + INDUSTRIE.--INTERDICTION POUR LA FEMME DE TRAVAILLER A + L'USINE. + + III.--EXCEPTION EN FAVEUR DU TRAVAIL DOMESTIQUE.--CETTE + EXCEPTION EST-ELLE JUSTIFIÉE?--POURQUOI LES PROHIBITIONS + CATHOLIQUES SONT MALHEUREUSEMENT IMPRATICABLES. + + +I + +Qu'il s'agisse, en somme, des règlements collectivistes ou des procédés +anarchistes, on vient de voir que les deux écoles s'entendent au moins +sur ce point, qu'il faut émanciper la femme. Divisées sur la question +des voies et moyens,--l'une préconisant la «commune indépendante» et +l'autre, la «dictature du prolétariat»,--il reste que toutes les forces +révolutionnaires poursuivent unanimement le même but, qui est la +destruction des entreprises patronales par l'abolition de la propriété +capitaliste. Après l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par +épouser les idées de M. Jules Guesde ou celles de M. Élisée Reclus? Ou +bien M. le curé aura-t-il assez d'influence pour la prémunir contre ces +redoutables enjôleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter +avantageusement, auprès des ouvrières, contre les tentations +révolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les +doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme +latent qui inspire nos lois, règle nos moeurs et gouverne encore nos +familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre +avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'idée que la bataille rangée du XXe +siècle ne mettra guère aux prises que deux armées sérieusement +organisées: l'Église et la Sociale. A moins que le clergé lui-même ne se +laisse entamer par les nouveautés ambiantes et mordre par les idées +d'indépendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au +chaos. + +Déjà certains ecclésiastiques sont entrés en coquetterie avec les partis +avancés. De ce symptôme peu rassurant, le dernier congrès de Zurich, +dont je parlais tout à l'heure, nous a donné quelques exemples +significatifs. Les orateurs ont pris plaisir à rappeler le mot célèbre +du P. Lacordaire: «Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la liberté qui +opprime et la loi qui affranchit.» Et un Suisse catholique, l'abbé Beck, +a fait cette déclaration grave: «Oui; c'est le capitalisme qui tue la +famille et non le socialisme[157].» + +[Note 157: _Revue d'Économie politique_, juillet 1898, p. 614, note +1;--_Revue socialiste_, XXVI, pp. 446 et 453.] + +Mais quelles que soient les avances faites et les politesses échangées, +il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne +compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en +moque,--ce qui constitue déjà un dissentiment irréductible,--la famille, +que l'Église veut rétablir et fortifier, alors que la révolution +travaille à l'affaiblir et à la ruiner, rend impossible un rapprochement +durable. A ce même congrès de Zurich, M. Bebel a marqué, avec une +netteté brutale, la distance qui sépare les deux points de vue: «Ce que +vous voulez en réalité, a-t-il dit, c'est revenir en arrière, rétablir +la société de petits bourgeois antérieure à l'avènement de la grande +industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrétiens condamnent +la société capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci +obtenue, leur chemin se sépare du nôtre. Ils remontent vers le passé, +tandis que les socialistes marchent à la société socialiste! Cette +divergence essentielle ne nous empêchera pas d'accomplir ensemble, dans +une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.» +L'impression qu'a laissée ce congrès, où les socialistes étrangers, à la +différence des socialistes français, ont rivalisé avec les catholiques +de tolérance et de courtoisie, est que révolutionnaires collectivistes +et démocrates religieux tirent souvent à la même corde, mais en sens +inverse. + + +II + +Désireux de conserver la femme à la maison, les catholiques voudraient +l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrière l'autorité de Jules +Simon, ils répètent après lui: «La femme est absente du foyer depuis que +la vapeur l'a accaparée; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramène le +bonheur.» Cette parole exprime bien l'idéal essentiel, le but suprême +qui s'impose au législateur et au sociologue. L'école chrétienne y +adhère sans réserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur +terre pour l'ouvrier sans un intérieur. Si la femme passe ses journées à +l'usine, comment le logement pourrait-il être propre, salubre, +habitable? Comment la cuisine pourrait-elle être soignée et la table +exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les +malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants +la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le désordre et +la tristesse au dedans. + +Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la +femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne +risque d'être gâté ou aboli par les rudes besognes industrielles. +L'ouvrière des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni +chiffonner une étoffe avec habileté. Dans le peuple, pourtant, la jeune +femme devrait être sa propre couturière et l'habilleuse de la famille. +Mais retenue à la fabrique du matin au soir, elle se néglige et néglige +les siens. Que de fois père, mère et enfants, ne sont que des paquets de +chiffons malpropres. On conçoit aisément qu'émus de ce triste spectacle, +de bons esprits proposent à la terrible question du travail des femmes +une solution radicale, à savoir que, hors des occupations domestiques, +«la femme ne doit pas travailler.» + +C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'épouse aux travaux de +la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste à la maison: fermez-lui +l'entrée des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de +la main-d'oeuvre féminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse à +ces milliers de mères obligées de travailler debout, pendant dix heures, +dans une atmosphère accablante, au milieu du fracas des machines et de +la poussière des métiers? Il faut les voir à la sortie des filatures, +maigres, pâles, exténuées! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la +race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la +méconnaissance monstrueuse des lois physiologiques. + +Contraire à l'«ordre naturel» qui a pourvu la femme d'une complexion +différente de celle de l'homme et, lui ayant refusé les mêmes forces, +n'a pu lui imposer les mêmes travaux; contraire à l'«ordre social» qui +veut un gardien pour le foyer et, prenant en considération la faiblesse +relative de la femme, lui a confié partout le ministère de l'intérieur; +contraire à l'«ordre économique» qui atteste que le salaire industriel +de la femme est souvent absorbé par les dépenses d'entretien et de +lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrière +doit confier à des mains étrangères; contraire, enfin, à l'«ordre moral» +qui souffre grandement de la promiscuité des sexes et de la désertion du +foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie +devrait être interdit graduellement. Répondant à M. Bebel, le chef des +catholiques démocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes: +«Depuis le berceau de l'humanité jusqu'à ce jour, sauf de rares périodes +qui n'ont été que des périodes d'exception, la famille monogame a été le +rocher de bronze contre lequel s'est arrêté le flot des révolutions. +Nous attendons l'époque où le père suffira à l'entretien de sa famille. +Voilà l'aurore des temps futurs que perçoit déjà notre esprit.» + + +III + +Il n'est qu'un genre de travail féminin qui trouve grâce devant les +chrétiens démocrates, c'est le travail domestique, le travail familial, +c'est-à-dire la tâche industrielle exécutée à la maison, près des +enfants, dans les moments de loisir que laissent à bien des mères les +soins du ménage. Suivant quelques bons esprits, la femme mariée n'aurait +pas même, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un +travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a +exprimé cette idée avec une force extrême: «Les femmes mariées et les +mères qui, par contrat de mariage, se sont engagées à fonder une famille +et à élever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier +contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier +engagement qu'elles ont pris comme épouses et comme mères. Une telle +convention est, _ipso facto_, illégale et nulle. Car, sans vie +domestique, point de nation[158].» + +[Note 158: Lettre écrite à M. Decurtins en 1890.] + +Bref, le grand différend, qui divise les catholiques et les socialistes, +consiste en ceci, que les premiers veulent «la reconstitution de la +famille chrétienne,» tandis que les seconds souhaitent «l'émancipation +individuelle de la femme.» Comme conclusion, le congrès de Zurich n'a +point exclu les femmes de la grande industrie; il a voté seulement sa +réglementation. + +On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrière ne +serait pas gravement empirée par les prohibitions catholiques. La +société capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la +détruire, ou même de la transformer, du jour au lendemain? Et puis, +hélas! la femme est fréquemment dans la nécessité de grossir, par son +gain, le salaire du mari pour soutenir le ménage. Et toutes les +interdictions du monde ne prévaudront point contre cette triste +obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction +naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon génie de +la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui +apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour. +L'objection essentielle qu'on peut faire à cette conception de la vie +féminine, c'est que la société contemporaine n'est point arrivée à ce +point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants +et trouver au foyer une sûreté de vie sans labeur industriel. Qu'une +existence, bornée au gouvernement de son intérieur, soit pour la femme +l'état le plus heureux, l'idéal de l'avenir, nous le voulons bien; +seulement les nécessités du présent lui permettent rarement de s'en +contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux à +bien des femmes; mais les condamner au repos forcé quand le pain manque +au logis, c'est les vouer irrémédiablement à la misère; et il nous est +difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de +fraternité chrétienne. + +Certes, lorsque la femme est mariée, nous sommes d'avis que sa véritable +place est au foyer conjugal: sa santé y gagnera, et sa moralité aussi. +Encore est-il qu'à l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la +condamner souvent à mourir de faim. On parle en termes émus des soins à +donner aux enfants, du pot-au-feu à surveiller, des travaux du ménage, +des obligations de la maternité, des joies austères du foyer; mais +lorsque la marmite est vide et la cheminée sans feu, lorsque les petits +souffrent du froid ou de la faim, conçoit-on qu'une mère consente à se +reposer, inactive et désolée? Cette vaillante (ceci soit dit à sa +louange) ne trouve alors aucun labeur trop pénible pour nourrir son +monde, les jeunes et les vieux. + +Quant aux filles, aux veuves, aux femmes maîtresses d'elles-mêmes, je ne +vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de +travailler à l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la +maternité, cette raison ne concernant que les femmes chargées de +famille. Or, les mères ne sont qu'une minorité parmi les «travailleuses» +proprement dites. D'après notre dernier recensement, il existerait en +France 2 622 170 filles célibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes +mariées sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne +connaissent pas les soucis de la maternité. De ce nombre, beaucoup +doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les +moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de +chacun ne sont que des intérêts juridiquement protégés? + +Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins +d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des +machines,--celles-ci exigeant plus de dextérité que de force, plus de +surveillance que d'énergie. D'autre part, le travail à la maison, pour +lequel on professe tant déconsidération, n'est pas exempt +d'inconvénients et de périls. N'oublions pas que c'est la petite +industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la +main-d'oeuvre féminine. Bien que travaillant chez elle, à ses pièces, à +prix fait, une lingère de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle +plus heureuse que l'ouvrière des fabriques? Cette exploitation du +travail, que les Anglais appellent le «système de la sueur», sévit +surtout sur l'ouvrière en chambre. Le _sweating-system_ est la lèpre du +travail à domicile. L'hygiène déplorable des ouvrières qui le subissent, +le surmenage qu'il leur impose, l'isolement où il les tient, les maigres +salaires qui le rémunèrent, sont autant de griefs contre le travail +domestique. Celui-ci est-il donc si préférable au labeur collectif des +grandes usines? + +Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tâches simplement +ménagères reviennent, par droit de nature, à l'épouse et à la mère. +L'avenir verra peut-être se constituer un état social nouveau (dont il +n'est point défendu de poursuivre le rêve), où l'ouvrier sera mis, plus +efficacement qu'aujourd'hui, à l'abri des risques du chômage, des +accidents, de la maladie et des infirmités; où le mari, plus conscient +de ses devoirs, se fera un crime de détourner le fruit de son travail de +sa destination légitime, qui est le soutien de la femme et des enfants; +où le père, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, à l'entretien +d'une famille que la morale et la patrie s'accordent à vouloir +nombreuse. + +Qui sait même si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu, +pour la femme, plus sain, plus aisé, plus rémunérateur? Qui nous dit que +la force motrice ne se transportera pas un jour à domicile, aussi +facilement, aussi économiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a +fait, l'électricité peut le défaire. Il est dans l'ordre des conjectures +permises que, de ces vastes agglomérations humaines qui s'entassent +présentement autour des usines, le progrès de l'industrie nous ramène, +en une certaine mesure, à un travail familial amélioré, que chacun +accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la +nécessité douloureuse de la présence des femmes à l'atelier; et les +mères pourraient reprendre leur place naturelle à la maison, sans être +exposées à mourir de faim sur la pierre du foyer. + +Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser +l'heure présente à préparer ce joyeux avenir qu'à pleurer stérilement un +passé irrévocablement révolu. + + + + +CHAPITRE V + +Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie + + + SOMMAIRE + + I.--NOTRE IDÉAL POUR L'AVENIR.--NOS CONCESSIONS POUR LE + PRÉSENT.--POINT DE THÉORIES ABSOLUES.--IL FAUT VIVRE AVANT + TOUT. + + II.--RESTRICTIONS APPORTÉES AU TRAVAIL FÉMININ DANS + L'INTÉRÊT DE L'HYGIÈNE ET DE LA RACE.--THÉORIE DE LA FEMME + MALADE: CE QU'ELLE CONTIENT DE VRAI. + + III.--APERÇU DES RÉGLEMENTATIONS DE LA LOI FRANÇAISE + RELATIVES AU TRAVAIL DES FEMMES DANS L'INDUSTRIE.--LEURS + DIFFICULTÉS D'APPLICATION.--LEUR NÉCESSITÉ, LEUR + LÉGITIMITÉ. + + +En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous +proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'être +pratique, fera sourire de pitié, j'en ai peur, les réformateurs +systématiques, grands partisans du «tout ou rien». Notre conviction est +que le travail, avec quelque équité qu'on le puisse répartir, pèsera +toujours d'un poids lourd sur l'immense majorité des femmes et des +hommes. Nul système n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins +de la maison ou des rudes corvées de la vie. Il n'est donné à personne +de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde. + + +I + +Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et +de la femme et nous formulerons notre idéal par cette règle toute +simple: «Le père à l'atelier, la mère au foyer.» En cela, nous nous +rallions expressément au programme chrétien. La grande préoccupation du +législateur doit être, avant tout, de rendre l'épouse à son ménage et la +mère à ses enfants. La place des femmes mariées n'est pas à la fabrique, +mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voilà le but +suprême. Mais n'espérons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain. +Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, à travailler au +dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'alléger le fardeau, +qui pèse sur les frêles épaules d'un si grand nombre, nous paraît digne +de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer +la misère, tâchons au moins d'améliorer la condition des malheureuses. + +En conséquence, nous nous féliciterons de tous les débouchés nouveaux, +qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant +les yeux sur des confections peu rémunératrices. Mais gardons-nous des +chimères: à quelque état de progrès et de civilisation que l'humanité +puisse s'élever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne +dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie +du chef de famille ne suffit pas à soutenir le ménage, il faut bien que +la mère se dépense pour les vieux et les petits. + +Là-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. «Bête de +luxe et bête de somme,» voilà, paraît-il, comment nous comprenons le +rôle de la femme[159]. + +[Note 159: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 30.] + +Ce langage est impie. Aux champs comme à la ville, la femme française +n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmenée, et bête encore +moins. Célibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre, +comme le commun des mortels. Le métier d'idole ne doit point lui +suffire. Et notez que loin de se refuser à la loi du labeur, qui pèse +sur elle comme sur nous, son âme courageuse nourrit l'espoir de disputer +aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrières +libérales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser? + +Si maintenant nous la supposons mariée, nous maintenons que l'obligation +incombe au mari de l'«entretenir», quelque offensant que soit le mot +pour des oreilles révolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reçoit de son +homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumône mortifiante, +mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et +fortunée, elle se contente de présider au gouvernement de son +intérieur,--ce qui n'est pas toujours une sinécure,--soit que, pauvre et +vaillante, elle prenne un métier pour accroître de ses gains le budget +du ménage, la femme française n'est jamais une assistée, mais une +associée. Elle collabore à l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de +l'ouvrière en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur à +l'ouvrage que, pour la prémunir contre les excès de son zèle, il a fallu +que les lois intervinssent pour réglementer son travail dans les +ateliers industriels. + +A la maison d'abord, à la fabrique ensuite, telles sont les places +successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la +première de leurs fonctions sociologiques est un rôle domestique et +maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous +repoussons de toutes nos forces la conception antique et païenne de la +femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous répugnerait de +leur interdire l'entrée des usines et des ateliers, dans le but de +supprimer une concurrence fâcheuse pour les hommes. Loin de nous la +pensée, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager +indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel à la loi +pour les obliger impérieusement à donner moins de temps à la fabrique et +plus de soins au ménage. De même que nul ne s'aviserait d'empêcher les +bourgeoises de cultiver les arts libéraux, d'écrire dans les journaux et +dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau +ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple siège au +comptoir ou au magasin, dirige un métier ou surveille une machine. + +Qu'elle se donne d'abord à son intérieur, à sa famille, à ses enfants, +c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter à s'y +consacrer entièrement, s'il est possible. Mais dès qu'elle doit +travailler au dehors pour soutenir le ménage, qui aurait le triste +courage de la ramener de force à la maison? Avant de se reposer au coin +du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop; +beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que, +d'après les statistiques officielles, la France compte, en chiffres +ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrières de fabrique +et 245 000 employées de commerce. Peut-il être question sérieusement de +renvoyer cette armée de vaillantes dans leurs foyers respectifs? + +Méfions-nous donc des théories abstraites, de la logique pure, de +l'absolu. N'exagérons point l'_indépendance de la femme_; car les +socialistes eux-mêmes, si attachés qu'ils soient à cette idée, sont +obligés d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrès sont unanimes à +interdire au sexe féminin les travaux insalubres et dangereux, tels que +les travaux des mines et des carrières. N'exagérons point davantage +l'_intérêt de la famille_; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce +n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient +fermer à la main-d'oeuvre féminine, mais encore les emplois les plus +recherchés et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise à un +comptoir ou derrière un guichet télégraphique, qu'elle soit embauchée +dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas également +désert et l'enfant également abandonné? Essayons de donner à la femme +plus de liberté, sans épuiser ses forces ni compromettre sa santé: voilà +l'essentiel. + + +II + +Le travail féminin comporte donc des restrictions nécessaires; et ces +restrictions doivent lui être imposées dans l'intérêt de l'hygiène, qui +se confond ici avec l'intérêt de la race. Sans distinguer entre la +grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou +compromette la santé de l'ouvrière, pour que le législateur ait le droit +de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent +insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraîner +bien des mères à accepter des tâches trop pénibles et trop prolongées. +C'est pourquoi il est inévitable de réglementer le travail des femmes +dans les manufactures. De fait, aucun législateur n'y a manqué; et +catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences +doctrinales, sont unanimes à provoquer son action, à réclamer son +contrôle et même à appuyer ses prohibitions. «Travaillez à la sueur de +votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; à cette +condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les +moyens de vivre sans accroître démesurément vos chances de mort.» Il +n'est que les économistes de l'école individualiste qui aient soutenu +que la femme majeure doit être libre de se conduire comme elle l'entend; +et leur voix faiblit, leur nombre décroît, leur influence diminue. + +Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la +protection du Code? Nos prévenances légales ne sont-elles point +l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque +d'infériorité? Les accepter équivaudrait à un aveu d'impuissance. «Comme +Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si débiles, si +malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour +de nous un contrôle et une sauvegarde? Vos chaînes de fleurs sont encore +une façon de nous assujettir à votre domination. Un protégé est toujours +subordonné, plus ou moins, à son protecteur. Nous ne voulons point de +cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous. +Les femmes ne sauraient agréer d'être défendues par les hommes sans +s'abaisser et déchoir.» + +Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes, +fût-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence +et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne +l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimées. +Expliquons-nous brièvement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa +place et aussi, peut-être, quelque application. + +Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un être faible, +précieux, délicat, voué, par intermittences, à une sorte de misère +physiologique ou, du moins, à une morbidité incurable qui la rend +impropre à tout travail continu, à tout effort persévérant. Pendant les +périodes renouvelées de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme +passionnée, une malade; et ses crises physiques se répercutant, se +prolongeant jusqu'à l'âme en troubles et en inquiétudes, doivent nous la +faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilité +complète. C'est une pauvre énervée que le mari a le devoir de soigner, +de consoler, de guérir. Michelet veut, en effet, que l'époux soit le +confesseur indulgent et le médecin avisé de sa femme. En échange de la +grâce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer +la paix et la santé. + +En réalité, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il +reste, au fond de la théorie de notre grand écrivain, un fait qui n'est +point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet à des +souffrances périodiques, à un énervement maladif, que l'homme ne connaît +pas. On nous dira que, par une certaine pudeur très respectable, la +femme n'aime point qu'on en parle, de même que, par discrétion et par +justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien +n'insisterons-nous pas sur cette diversité de constitution et de +tempérament, nous réservant seulement d'en tirer cette conséquence que, +soumise à des assujettissements que notre sexe ignore, obligée de payer +un lourd tribut à l'espèce dont la conservation dépend d'elle, la femme +n'est point capable des mêmes efforts, des mêmes métiers, et que, pour +le moins, la nature lui défend le labeur ininterrompu que la vie moderne +nous impose. Certaines sociétés de secours mutuels ont constaté que, +jusqu'à l'âge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidité des femmes +(calculée par le nombre des journées de maladie) est une fois et demie +supérieure à celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalité des +ouvrières en soie dépasse, du triple, celle des ouvriers du même +métier[160]. + +[Note 160: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 60.] + +Aux femmes qui repoussent d'un air offensé les mesures de protection +légale, sous prétexte qu'elles leur font toujours injure et souvent +tort, nous pouvons maintenant répondre: «La nature ne vous permet point +de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mêmes tâches ni aux +mêmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous réserviez le meilleur +de vos forces à ceux qui sont nés ou qui naîtront de vous, et vous ne +pourriez gaspiller imprudemment la réserve de vigueur et de santé +qu'elle vous a confiée, sans compromettre l'avenir de la race et le +recrutement de l'espèce. Résignez-vous donc à être protégées, puisque +vous êtes redevables de votre sang et de votre vie à l'humanité +future.». + + +III + +En fait, la loi du 2 novembre 1892, complétée par la loi du 30 mars +1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations +que voici: 1º interdiction de travailler plus de onze heures par +jour[161]; 2º interdiction de travailler plus de six jours par semaine; +3º interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir à cinq +heures du matin; 4º interdiction de travailler sous terre, dans les +mines, minières et carrières. Au total, réduction de la journée de +travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veillées +prolongées et suppression des travaux souterrains, telles sont les +mesures prises par la loi française pour protéger l'ouvrière contre les +exigences du patronat et les entraînements de son propre courage. Cette +réglementation défensive entre avec quelque peine dans nos moeurs +industrielles. Pourquoi? + +[Note 161: Ce maximum sera réduit à 10 h. 1/2, au cours de l'année 1902, +et à 10 heures, au cours de l'année 1904,--s'il est possible.] + +Nul n'ignore que la loi française s'applique de son mieux à protéger le +travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans +toujours y réussir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a édicté les +mesures de protection ouvrière que l'on sait, soulève un concert de +récriminations, la question de principe étant plus simple à trancher que +la question d'application n'est facile à résoudre. Toute réglementation +légale du travail féminin se heurte, en effet, à deux difficultés +graves. Veut-on l'appliquer strictement, à la lettre, dans toute sa +rigueur? On risque d'éliminer peu à peu les femmes de certaines +professions, plus particulièrement surveillées à cause des dangers +qu'elles font courir à la santé. Et alors, la loi, faite en vue de +protéger la femme, protègera surtout le travail masculin, en le +débarrassant de la sérieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la +main-d'oeuvre féminine. + +Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficultés +de la vie, des nécessités du métier? appliqueront-ils les règlements +avec tolérance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors, +les exceptions emporteront la règle. C'est ainsi que, dans la couture, +la loi a été à peu près impuissante à protéger l'ouvrière contre le +surmenage résultant de la durée excessive du travail et de la +prolongation exagérée des veillées. De là, chez les patrons et même chez +les ouvrières--en plus d'une hostilité à peine dissimulée à l'égard de +la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper +l'une et violer l'autre. + +Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre à l'atelier +de travailler la nuit et même le dimanche; et les heures +supplémentaires, ajoutées aux heures légales, sont acceptées le plus +souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion +d'augmenter leur gagne-pain, en méritant par un surcroît de travail un +surcroît de rémunération. Il reste pourtant que ces autorisations +bienveillantes et ces concessions nécessaires énervent, discréditent, +infirment les prescriptions légales, et que, par condescendance pour la +liberté, on arrive indirectement à fausser ou à paralyser tout +l'appareil protecteur du travail féminin. D'où l'on a pu dire que la loi +de 1892, par exemple, avait supprimé la veillée sans la supprimer, et +que les règlements postérieurs l'avaient rétablie sans la rétablir. +C'est le chaos. + +Mais quelles que soient les difficultés d'application, les femmes +peuvent être sûres que nulle société, consciente de ses devoirs, ne +s'abstiendra de protéger leur travail. Un peuple est trop directement +intéressé à ce qu'elles lui fournissent de solides épouses, des mères +fécondes et de bonnes nourrices, pour se décider jamais à les laisser, +par amour de l'indépendance, s'anémier ou se détruire par un travail +excessif en des ateliers malsains. L'État serait fou qui permettrait aux +femmes de se tuer à l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se +perpétuer que par leur vie. En conséquence, il ne les admettra qu'aux +professions compatibles avec leur santé physique et morale; mais il +ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialité, le devoir de +l'homme étant de ne point aggraver l'inégalité des sexes par des +prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les +droits individuels de la femme avec les droits supérieurs de la +société[162]. + +[Note 162: Voyez Paul LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au_ XIXe +_siècle_, 2e partie: De l'intervention de la loi pour réglementer le +travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.] + + + + +CHAPITRE VI + +Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière + + + SOMMAIRE + + I.--INFÉRIORITÉ REGRETTABLE DE CERTAINS SALAIRES + FÉMININS.--SES CAUSES.--LE TRAVAIL DES ORPHELINATS ET DES + PRISONS.--GRIEFS A ÉCARTER OU A RETENIR.--SOLUTIONS + PROPOSÉES. + + II.--INÉGALITÉ DES SALAIRES DE L'OUVRIÈRE ET DE + L'OUVRIER.--DOLÉANCES LÉGITIMES.--A TRAVAIL ÉGAL, ÉGAL + SALAIRE POUR L'HOMME ET POUR LA FEMME. + + III.--PROTECTION DE LA MÈRE ET DE L'ENFANT + NOUVEAU-NÉ.--OEUVRES PRIVÉES.--INTERVENTION DE L'ÉTAT.--UNE + PROPOSITION EXCESSIVE: HOSPITALISATION FORCÉE DE LA FEMME + ENCEINTE. + + IV.--PROTESTATION DE TOUS LES GROUPES FÉMINISTES CONTRE LA + LOI DE 1892.--LA RÉGLEMENTATION LÉGALE FAIT-ELLE A + L'OUVRIÈRE PLUS DE MAL QUE DE BIEN? + + V.--POURQUOI LE FÉMINISME NE VEUT PLUS DE LOIS DE + PROTECTION.--UN MÊME RÉGIME LÉGAL EST-IL POSSIBLE POUR LES + DEUX SEXES? + + +Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--«la loi +des hommes,» comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en +pensent-elles? qu'en disent-elles? + +Tout le mal possible. Le féminisme reproche à nôtre législation +industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point +faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se +peuvent ranger sous trois chefs: 1º insuffisance et inégalité des +salaires féminins; 2º hygiène et protection de l'ouvrière enceinte; 3º +réglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre féminine. + + +I + +En ce qui concerne les salaires féminins, tous les honnêtes gens, même +les plus hostiles aux programmes des écoles révolutionnaires, éprouvent +le même serrement de coeur, professent le même avis et formulent les +mêmes voeux. + +Que trop souvent l'ouvrière ne puisse vivre qu'avec peine du travail de +ses mains, voilà un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris +la mauvaise habitude de considérer le salaire de la femme comme un +salaire d'appoint, destiné seulement à grossir celui du mari. Aussi, dès +qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour +la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des écrivains +officiels et les enquêtes des économistes indépendants nous ont fixés +sur l'infériorité lamentable des salaires féminins[163]. L'ouvrière +adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province +et trois francs dans le département de la Seine. Si l'on tient compte +des chômages de la morte saison, il faut reconnaître que, dans bien des +cas, la couture elle-même, qui est la principale occupation des femmes, +est rémunérée d'une façon dérisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas. +Les lingères ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M. +Charles Benoist affirme qu'à Paris, on en est venu à payer dix-huit +centimes de façon pour un pantalon de toile[164].» Je sais même à +Rennes, où j'enseigne, des malheureuses chargées de famille qui, peu +habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures +pour gagner quinze ou vingt sous. C'est à fendre le coeur. + +[Note 163: Paul LEROY-BEAULIEU, _le Travail des femmes au_ XIXe +_siècle_; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans +l'industrie, pp. 50 et suiv.--OFFICE DU TRAVAIL, _Salaires et durée du +travail dans l'industrie française_, t. IV; Résultats généraux, p. +16.--Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misères des femmes_.] + +[Note 164: Charles BENOIST, _Les Ouvrières de l'aiguille à Paris_.] + +Celles qui se résignent bravement à cette misère sont de grandes +saintes. Mais quand la moralité est faible (nul n'ignore ce qu'elle est +devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un +travail indépendant, «on se met avec quelqu'un,» suivant l'expression +populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de +la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'où, de +chute en chute, cette dégradation peut descendre: de même que, chez un +grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour +nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes, +par un renversement innommable des rôles et des devoirs, la prostituée +des boulevards extérieurs faire trafic d'elle-même pour soutenir le +souteneur. + +Les salaires des ouvrières de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est +un fait notoire. A qui la faute? La Gauche féministe répond avec une +belle unanimité: «Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le marché +commercial des produits payés à vil prix, et qui font de la sorte au +travail libre une concurrence désastreuse[165].» Les remèdes proposés à +ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, «on +interdira tout travail à l'enfance pour supprimer la concurrence faite à +l'ouvrière libre,» et dans les prisons de femmes, «l'État imposera des +prix de série fixés par l'administration, après entente avec les groupes +corporatifs intéressés[166].» + +[Note 165: Rapport de Mlle BONNEVAL au congrès de 1900.] + +[Note 166: Même rapport: La _Fronde_, du 6 septembre 1900.] + +La suppression du travail dans les orphelinats me paraît tout simplement +abominable. Car, soyez sincères, Mesdames: décréter ici la prohibition, +c'est déchaîner la persécution. Et quelle prohibition! Est-ce que le +travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier? +Et puis, dussé-je par cette affirmation heurter rudement les préventions +vulgaires! j'ose dire que la plupart des communautés religieuses, qui se +vouent au sauvetage de l'enfance abandonnée, ne sont pas riches. J'en +connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent à peine les deux +bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou +trois cents petites bouches à nourrir, s'occupe de leur trouver du pain. +Quoi de plus juste qu'en échange du vivre et du couvert, du logement et +du vêtement, elle emploie ses pensionnaires à des travaux de couture +usuels et faciles? En vérité, il serait plus franc de fermer les +couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les +deux cas, on risquerait de rejeter à la rue et souvent au ruisseau des +milliers de jeunes filles arrachées, non sans peine, à la boue des +grandes villes. Et je ne puis songer à cette criminelle imprudence sans +que mon coeur se soulève contre les inconscients qui la proposent. + +D'autre part, les travaux, exécutés à prix réduit dans les orphelinats, +ont cet avantage avéré de mettre le linge de corps à la portée des plus +petites bourses. Comme consommateurs, les humbles ménages retrouvent ce +qu'ils ont perdu comme producteurs. Il paraît même que la concurrence +des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingères. Les modistes, +les corsetières, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture +surtout, les bonnes ouvrières sont rares, et les patrons y tiennent. Mme +Marguerite Durand nous en donne la raison: «Le tour parisien de la +couture est propre à certaines mains, à certains cerveaux, si l'on peut +dire, à l'air ambiant, à la tradition de certaines maisons qui font des +modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modèles de +la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la +prison de Clermont[167]?» Au fond, la modicité des salaires féminins +résulte moins de la concurrence du travail congréganiste ou +pénitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue à l'effort +manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur +inférieure au labeur de l'homme. Il y a là un jugement téméraire, une +prévention coutumière, une dépréciation convenue, dont notre mentalité +sociale ne se corrigera qu'à la longue. + +[Note 167: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Est-ce à dire que les orphelinats religieux soient à l'abri de tout +reproche? Assurément non. Pouvant faire travailler les jeunes filles à +peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente à payer, leur +concurrence pèse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre. +Joignez que les communautés se disputent souvent les commandes des +grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrières +s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font à elles-mêmes: +toutes choses qui, de réduction en réduction, dépriment les prix de +façon, au préjudice de la main-d'oeuvre laïque et même de la +main-d'oeuvre congréganiste. Où est le remède? Dans l'action syndicale +ou dans la réglementation légale? + +Le syndicat est, à coup sûr, le moyen le plus digne, le plus agissant, +le plus efficace, de défendre le salarié contre le salariant. Ce n'est +pas nous qui déconseillerons ou découragerons les groupements +professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirés, +habilement dirigés, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs. +Mais, pour l'instant, les syndicats féminins sont rares. Un exemple: à +Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrières, et son syndicat, +fondé par Mme Durand, comprend à peine 500 membres, dont 60 seulement, +montrent quelque activité[168]. L'idée syndicale fait donc péniblement +son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingères +dispersées aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isolées, +solitaires, sans se fréquenter, sans se joindre, sans se connaître les +unes les autres, n'aient plus de peine encore à s'unir et à se +concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les +couvents? + +Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a proposée[169]: c'est à +savoir que les communautés se syndiquent pour lutter contre les rabais +des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En +Amérique, ce serait déjà chose faite. Mais en France, imagine-t-on un +syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congréganistes, une grève de +nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux +patronages, d'en faire l'essai. Ils soulèveraient contre eux un tumulte +de récriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de +gain effrénée, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et +si jamais leurs réclamations venaient à aboutir, le relèvement des prix +de façon qui profiterait aux ouvrières libres, entraînerait du même coup +une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne +pardonneraient jamais aux communautés. + +[Note 168: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +[Note 169: _Salaires et misères de femmes_, pp. 42 et 43.] + +Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitôt un syndicat de +religieuses faire la loi aux patrons. Les congrégations de femmes n'en +ont sûrement ni le goût ni le moyen: elles sont trop routinières, trop +timorées, trop pacifiques, pour tenter une nouveauté si hardie; et le +voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empêchées, l'État +les condamnant à l'impuissance par une législation draconienne qui +subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister même, au bon +plaisir du gouvernement. + +D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en +général, ils pensent moins à l'enfance qu'à la communauté, moins à +l'avenir qu'au présent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions. +Néanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement préoccupés de faire +vivre la maison,--et souvent, la nécessité les y contraint,--négligent +l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les +grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait +mettre les unes et les autres en état de travailler utilement, pour +vivre dignement à leur majorité. Au lieu de cela, on les confine en un +même atelier, on leur impose toujours la même tâche: aux unes les +pantalons, aux autres les chemises, à celles-ci les ourlets, à celles-là +les boutonnières. Ici, comme ailleurs, cette division du travail +présente des avantages considérables pour le rendement du travail, qui +est plus rapide et plus soigné, et de graves inconvénients pour +l'éducation professionnelle des orphelines, qui reste forcément +incomplète. Ajoutons que le travail des enfants est rarement payé en +argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles +consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'établissement +qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur +composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur +constituer un petit pécule? Quelques menues gratifications, distribuées +suivant l'ouvrage fait et déposées à la Caisse d'épargne, donneraient à +cette intéressante jeunesse plus de coeur à la besogne et plus de +confiance en l'avenir. + +Pourquoi même n'imposerait-on pas aux établissements d'assistance +privée, religieux ou laïques, l'obligation d'apprendre une profession et +d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rémunération +pécuniaire à leurs petites pensionnaires, de façon que celles-ci, mieux +préparées à la vie, puissent atteindre leur majorité avec un peu +d'argent dans leur poche et un bon métier dans les mains? Et ces charges +légales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais généraux +des ouvroirs et des orphelinats, relèveraient peut-être, du même coup, +le salaire des ouvrières libres, en obligeant les couvents à réclamer +aux grandes maisons de confection des prix de façon plus rémunérateurs. + +Quant à laisser aux syndicats féminins, comme beaucoup l'ont réclamé, la +nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans +les ateliers tenus par les congrégations religieuses, nous n'y +souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction +d'État. Les délégués des syndicats seraient trop enclins à traiter les +orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer, +d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables à qui l'on doit +le respect et l'impartialité. Que l'État conserve donc le choix et +l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargés +d'inspecter les ateliers congréganistes, sauf à prendre l'avis des +travailleuses elles-mêmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900, +l'électorat et l'éligibilité au Conseil supérieur du Travail. Libre même +à l'État de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige, +c'est-à-dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance +publique. Nous l'inviterons même, pour les travaux qui le concernent, à +fixer des prix de séries, afin de relever, par une sorte d'exemplarité +attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laïque et religieuse, +toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intérêt des +contribuables lui permettront de prendre cette généreuse initiative sans +préjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'État d'être un +patron modèle? + + +II + +Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre féminine soit, à +quantité et à qualité égales, moins rétribuée que la main-d'oeuvre +masculine. On assure même que, dans certains cas, le salaire des femmes +est inférieur de moitié au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est +qu'en général l'ouvrière est moins payée que l'ouvrier, et la cuisinière +moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de +chambre. Pourquoi ce traitement inégal, si les uns et les autres rendent +les mêmes services? De telles différences de rétribution ne sauraient +laisser insensible quiconque s'intéresse au relèvement économique de la +femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison +qu'une mauvaise pensée d'envie, de rancune, de dédain, pour celle qui +travaille de ses mains, il faudrait dire tout crûment qu'un pareil +sentiment est abominable. + +C'est justice, assurément, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se +traduise par une disproportion correspondante dans la rémunération +reçue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pénible, aussi +prolongé, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rétribution +de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la même? La raison et l'équité +font un devoir au patron d'égaliser les salaires entre les travailleurs +des deux sexes, dont les tâches (cela peut arriver) sont identiques +comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamnés, hélas! à voir +souvent l'amour vénal mieux payé que l'honnête labeur, prenons garde, du +moins, que l'infériorité des gains féminins ne soit, pour les âmes +faibles, le prétexte ou l'occasion de chutes lamentables. De là cette +formule de revendication: «A travail égal, égal salaire.» Le féminisme +ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si déraisonnable? + +Savez-vous même plus belle formule et plus impressionnante vérité? En +stricte équité (j'y insiste), l'équivalence de productivité entre le +travail de l'ouvrière et celui de l'ouvrier emporte nécessairement +l'équivalence de leurs rémunérations respectives. Pourquoi? Parce que, +dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus +élémentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe +fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre +la main-d'oeuvre féminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer à +l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins, +créer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrière, désunir deux forces +faites pour s'aider, dissocier deux êtres nés pour s'entendre. Cela +suffit, je pense, pour légitimer la péréquation des salaires masculins +et féminins. + +Mais cette égalité de rémunération suppose, en fait, (nous y revenons à +dessein) l'égalité préalable de production. Et il arrive plus +fréquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le même temps et aux +mêmes pièces que l'homme, l'ouvrière soit impuissante à fournir même +valeur, même productivité, même somme d'efforts, l'ouvrier disposant, +par constitution et par tempérament, de plus de muscle, de plus +d'énergie, de plus d'endurance. + +Et lors même que les machines viendraient à simplifier, à alléger +l'effort musculaire, de manière à n'exiger pour les conduire que du +soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualités qui se rencontrent +habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrière, fille ou +veuve, les crises énervantes de son sexe et, lorsqu'elle est mariée, les +épreuves intermittentes de la maternité. J'ai peur que le féminisme ne +se débatte vainement contre ces causes naturelles d'infériorité +économique. Point de doute, assurément, que les disparités actuelles ne +s'atténuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: «Nous +croyons, dit-il, que la différence entre les salaires des hommes et les +salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux +se rapprocheront[170].» Mais arriveront-ils à se confondre? C'est une +autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrière cessât d'être +femme. + +Maintenons, néanmoins, qu'il est bon de tendre à l'unification des gains +entre les deux sexes,--la stricte équité exigeant qu'un travail égal +soit payé d'un égal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce +principe, la Gauche féministe a émis le voeu, que «les administrations +nationales, départementales, communales et hospitalières donnent +l'exemple aux patrons, en rétribuant de même façon les femmes et les +hommes qu'elles emploient.» A quoi une excellente femme d'humeur +socialiste objecta que «les administrations étaient aussi capitalistes +que les patrons.» Mais un ancien fonctionnaire fit observer +philosophiquement que «les administrations ne demandent pas mieux que de +payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent.» Ce qui est la vérité +même,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des +contribuables. Et le voeu fut adopté à l'unanimité[171]. + +[Note 170: _Le Travail des femmes au_ XIXe _siècle_, p. 141.] + +[Note 171: Voir la _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + + +III + +Pour ce qui est de la sécurité, de l'hygiène et de la durée du travail, +nous nous associons de grand coeur à toutes les innovations, équitables +et pratiques, susceptibles d'améliorer le sort des travailleuses. Telle +la loi du 29 décembre 1900, qui a reconnu et sanctionné le droit de +s'asseoir pour les ouvrières et les employées, et l'obligation +corrélative pour les patrons de mettre des sièges à la disposition des +femmes qu'ils emploient; telles la réduction graduelle des heures de +travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire à toutes les +occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter +aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui +s'appelle la maternité. + +Que de progrès à réaliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intérêt +de l'espèce et par simple devoir d'humanité, n'est-il pas urgent +d'arracher la mère et l'enfant aux privations et aux souffrances, en +ouvrant de nouveaux refuges à la femme enceinte? n'est-il pas de +supérieure justice de mettre l'ouvrière au repos, en demi-solde, avant +et après l'accouchement, tant que le médecin le juge nécessaire? + +Il y a danger pour une mère de se charger de trop gros travaux dans le +temps qui précède ou qui suit l'accouchement. A trop hâter l'époque des +relevailles, à retourner trop tôt à la fabrique, elle risque de +compromettre sa santé, de léser grièvement son organisme par des efforts +prématurés. Le nouveau-né n'est pas moins à plaindre: que de fois le +manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent +à la dégénérescence ou à la mort? Le peu d'enfants qui résistent +poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connaître les douces +caresses de la mère. + +Mais comment permettre à l'ouvrière de garder le foyer aux époques de la +maternité? Cette question devrait éveiller davantage la sollicitude des +oeuvres privées et des pouvoirs publics. + +Jadis, en plusieurs contrées, la femme du peuple sur le point d'être +mère devait être entretenue aux frais du public, jusqu'à ce qu'elle fût +en état de reprendre son travail. Il se mêlait parfois à ces +prescriptions des détails charmants. Certaines vieilles coutumes +permettaient de chasser ou de pêcher, même en temps prohibé, pour la +jeune mère. Ailleurs, chaque vigneron était tenu, quand elle en +manifestait le désir, de lui couper trois belles grappes de raisin au +moins[172]. + +[Note 172: Voyez pour les détails P. Augustin RÖSLER, _La question +féministe_, p. 237.] + +Jusqu'ici, la question d'argent a empêché l'État de prendre à sa charge +l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics +reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres +d'initiative privée se sont montrées plus ingénieuses et plus hardies. +La _Couturière_ et la _Mutualité maternelle_, patronnées par les grandes +maisons d'habillement, allouent à toute sociétaire qui accouche une +indemnité de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre +semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans +le cas où la mère nourrit elle-même son enfant. Grâce au chômage absolu +pendant la période critique, ces sociétés se font gloire d'avoir abaissé +à 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalité +infantile qui, à Paris, s'élève à 35 ou 40%. A la préservation de la +santé de l'ouvrière vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalité +des nouveau-nés. C'est double profit pour la société. Nous applaudissons +de même à l'idée d'une «association des mères de famille», sortes +d'inspectrices de santé à domicile qui assisteraient, avec discrétion, +de leurs conseils et de leurs bons offices, les mères pauvres et les +enfants malades[173]. + +[Note 173: Congrès international de la condition et des droits des +femmes. La _Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Mais convient-il de pousser plus loin l'idée de protection? Considérant +que, dans la période de gestation et d'allaitement, la femme est un +véritable «fonctionnaire social,» M. Viviani a demandé la fondation +d'une «Caisse de la Maternité», afin de mieux assurer aux femmes +enceintes un secours pécuniaire, au moment où leurs ressources diminuent +et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquiétait de savoir où +prendre l'argent nécessaire à cette dotation, il fut répondu que le +budget des Cultes en ferait les frais, ce budget étant non seulement +«inutile,» mais encore «préjudiciable à l'humanité tout entière[174].» +Poussant même à l'extrême l'intervention de l'État, le Congrès de la +Gauche féministe de 1900 a émis le voeu qu'«un séjour d'un mois, au +minimum, dans les hôpitaux spéciaux ou les maisons de convalescence, fût +_imposé_ à la mère qui, après son accouchement, ne pourrait justifier de +moyens d'existence pour elle et son enfant.» + +[Note 174: Voir la _Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mères. Je +ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrières pauvres +l'obligation d'accoucher à l'hôpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a +déclaré qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, «parce qu'une +femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir +tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutôt par la +porte ou par la fenêtre rejoindre les malheureux qu'elle aurait +laissés.» Et puis, les ouvrières,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont +horreur de l'hôpital. Il n'en est pas une qui ne préfère le dénuement de +sa chambre froide et malsaine à l'hygiène savante et luxueuse d'une +salle commune. Elles veulent être chez elles. Et comme si cette +obligation d'hospitalisation n'était pas assez dure par elle-même, on la +subordonne, en outre, à une constatation humiliante entre toutes: celle +de la misère. Nous ne voulons point de réclusion forcée pour les mères +pauvres. + +Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des préventions de la +mère.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit +la trancher différemment, suivant qu'on envisage l'intérêt de la mère ou +l'intérêt du nouveau-né. Ceux qui entendent protéger l'enfant, avant +tout, n'hésiteront pas à imposer aux mères de famille toutes sortes de +précautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de +leurs entrailles appartient non moins à la société qu'à la famille; +qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de méconnaître, à leur gré, +les mesures hygiéniques requises pour la bonne venue des petits; qu'il +est des heures où l'État doit forcer les gens à se soigner; bref, que la +mère est débitrice, vis-à-vis de la communauté, de l'être qu'elle porte +en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence +et sa santé, serait un crime de lèse-nature et de lèse-humanité. + +Bien que j'admette l'antériorité et la primauté des droits de la famille +sur les droits de la société, je ne contesterai point que celle-ci ne +soit intéressée à la naissance de l'enfant et à la préservation de +l'espèce. J'avouerai même que beaucoup de femmes, qui ne sont pas +précisément de mauvaises mères, prendront difficilement, d'elles-mêmes, +les soins et le repos qu'exige leur état. Ceux-là n'en douteront point +qui ont vu, dans les crèches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et +hâves, donner à leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une +raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau +de la maternité? Convient-il de sacrifier à la santé de l'enfant la +liberté de la mère? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'«imposition» +qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel à la gendarmerie pour la +séparer violemment des siens et la traîner à l'hôpital? +Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force? +Placerons-nous toutes les femmes enceintes, après vérification faite de +leur pauvreté, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait +humiliante et cruelle. Je mets l'État au défi de l'appliquer. + +Certes, le budget de la maternité, qu'il soit alimenté par l'assistance +publique ou la charité privée, ne sera jamais assez riche. Mais si nous +devons secourir largement les mères indigentes et leur pitoyable +progéniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les +enfants à leurs parents, ni les mères à leur foyer. Encore une fois, pas +d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternité finirait par être +redoutée comme une déchéance, au lieu d'être acceptée comme un honneur. +Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la +conscience et l'amour de ses devoirs. + +L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc _facultative_. Et +j'ajoute que l'assistance de l'État sera _supplétive_: ces deux choses +se tiennent. Que si, en effet, la mère est, comme le socialisme +l'affirme, redevable de son enfant à la communauté, celle-ci lui doit, +en échange, «la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour +faire un être de beauté aussi parfait qu'elle en est capable[175].» +C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'État +répondrait aux mères qui lui tiendraient le langage suivant: «Du moment +que mon enfant est à vous autant qu'à moi et que vous m'imposez, à ce +titre, un internement obligatoire dans un asile à votre choix, je +prétends que, par une suite nécessaire, j'ai le droit de vous imposer la +responsabilité et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient +nourris et élevés aux frais de la collectivité.» + +[Note 175: Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet présenté au +Congrès international de la condition et des droits des femmes. La +_Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question +d'argent est de peu d'importance à côté de la question de principe. Ce +qu'il faut empêcher, c'est que les droits et les devoirs de l'État +n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu à peu +la responsabilité des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des +hommes, la notion même du mariage qui est la sauvegarde suprême de la +femme et de l'enfant. A donner une prime à la maternité naturelle, dont +les enfants seraient élevés presque toujours aux frais du public, on +découragerait la maternité légitime qui, Dieu merci! s'obstine et +s'épuise à élever les siens; on désapprendrait au mari les premiers +devoirs de la paternité, en l'habituant à se désintéresser du sort de la +mère et des petits; et finalement on préparerait la voie à l'union +libre, qui nous paraît (nous le démontrerons plus loin) inséparable de +l'avilissement et de l'asservissement du sexe féminin. + +Que faire? Persévérer dans la direction où nos lois sont entrées. Que +les femmes pauvres soient donc assistées à domicile: cette solution +libérale sauvegarde à la fois l'intérêt de l'enfant et les justes +susceptibilités de la mère. Dès maintenant, les femmes en couches sont +assimilées aux malades et bénéficient de l'assistance médicale gratuite; +elles peuvent même, en cas d'urgence, être hospitalisées, sur l'avis du +médecin, aux frais de la commune, du département ou de l'État. Nous +souhaitons que ces mesures de protection soient complétées au profit des +domestiques, mariées ou non, dont la grossesse est souvent une causé de +renvoi. Il y aurait même de grands avantages à fonder et à multiplier +les «maternités secrètes» ouvertes aux filles-mères qui veulent +dissimuler leur grossesse. En résumé, nous acceptons l'«assistance +maternelle», aussi largement pratiquée qu'on le voudra, à la seule +condition qu'elle soit _supplétive pour l'État_ et _facultative pour la +mère_. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de +nobles dévouements elle peut offrir aux femmes médecins de l'avenir! + + +IV + +Quant aux réglementations légales de 1892, le féminisme n'en veut plus. +Il les dénonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un +fait notable que les trois Congrès de 1900 ont émis le voeu,--non sans +vive discussion, il est vrai,--que «toutes les lois d'exception qui +régissent le travail des femmes fussent abrogées.» Est-ce une simple +bravade? Pas tout à fait. Au Congrès catholique, Mlle Maugeret s'est +exprimée ainsi: «Dans le groupe que j'ai l'honneur de représenter, nous +sommes tous partisans de la liberté du travail, sans autre +réglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur, +toutes choses dont lui seul est compétent. Au Féminisme chrétien, nous +réprouvons la législation ouvrière à l'endroit des femmes[176].» Nous +relevons dans le rapport présenté au Congrès du Centre féministe par Mme +Maria Martin les mêmes déclarations péremptoires: «Nous demandons pour +toute femme majeure, même pour la mère, le droit de juger des conditions +qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un +pays libre[177].» Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrès de la Gauche +féministe, s'est prononcée dans le même sens, pour ce motif que «le +premier devoir d'humanité doit consister à lever devant la femme +travailleuse les obstacles et les difficultés,» et que «la loi, qui +soi-disant la protège, les accroît et les amoncelle, et va de la sorte à +l'encontre de son but[178].» + +[Note 176: Rapport sur la Liberté du travail présenté par Mlle Marie +Maugeret au Congrès catholique de 1900. _Le Féminisme chrétien_ du mois +de juillet 1900, p. 211.] + +[Note 177: La _Ligue_, organe belge du Droit des femmes, nº 3 de l'année +1900, pp. 82 et 83.] + +[Note 178: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Point de doute: pour le gros des féministes, protection signifie +vexation, oppression, persécution. Cet état d'esprit trouve peut-être +son explication dans un fait qui a récemment défrayé la presse et occupé +la justice. La _Fronde_ est imprimée uniquement par des femmes. Or, le +travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent +guère se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent +relevées contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministère +public, fut condamnée finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a +de plus étrange en cette réglementation, c'est que le travail de nuit, +interdit aux ouvrières typographes, est permis exceptionnellement aux +plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant à la femme: «Tu +ne pourras composer un journal de neuf heures du soir à minuit, mais tu +pourras le plier de deux à quatre heures du matin?» Ces inconséquences +et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes +dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de +près au journalisme et à l'imprimerie. + +On sait que Mme Durand est directrice de la _Fronde_; de son côté, Mme +Maria Martin a fondé le _Journal des Femmes_; et quant à Mlle Maugeret, +non contente d'inspirer et d'imprimer le _Féminisme chrétien_, elle a +créé une école professionnelle de typographie pour les jeunes filles, où +elle a pu étudier sur le vif tous les inconvénients de la surveillance +légale. + +De là cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes, +mais contre les femmes; d'autant mieux que la réglementation ne s'étend +qu'aux industries où l'ouvrière fournit un travail salarié. Rentrée chez +elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit à telle +besogne qu'elle voudra. Si donc le législateur lui défend, au nom de +l'hygiène, de compromettre sa santé à l'atelier, il lui permet, au nom +de l'inviolabilité du foyer, de la ruiner librement à son ménage. + +Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y +souscrirais sans hésitation, s'il m'était démontré que la protection +légale est une simple survivance des anciens préjugés qui tenaient la +femme pour une éternelle mineure. Mais n'en déplaise à certaines +féministes qui poussent le parti pris jusqu'à l'injustice, j'ai +l'assurance que, parmi les partisans du travail réglementé, il est +beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrière et croient +sincèrement, sans arrière-pensée de domination humiliante, servir ses +intérêts en la défendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle +est souvent victime. + +Je me résignerais encore à l'abrogation pure et simple des lois de +protection, s'il m'était démontré qu'elles font à la femme plus de mal +que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite. +La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition +entre les nécessités du présent et les progrès de l'avenir. Elle n'est +pas parfaite, et ses auteurs eux-mêmes en jugent ainsi puisqu'ils la +modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a +d'autres. Je dirai même que, si savamment remaniée qu'on la suppose, +cette loi fera toujours des mécontents. + +C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrétion, là +seulement où elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'étais +magistrat, je prendrais pour règle de décision, en cette matière, cette +maxime de large équité: «La meilleure interprétation des lois est celle +qui les plie et les adapte le mieux aux besoins présents et aux intérêts +actuels des justiciables.» J'aurais donc absous Mme Durand, comme +l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi +n'est pas de dépouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la +composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne +doit pas être inquiété pour ce fait, dès qu'il n'exige pas des ouvrières +une durée ou une intensité de travail excessive. Les lois de protection +sont, à mon sentiment, beaucoup moins des règles de coercition rigide +que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai à +l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences +ou même par exception. + +Il faut se défendre contre cette monomanie autoritaire de réglementer +minutieusement les moindres détails de la main-d'oeuvre industrielle. Il +faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop sévère et +trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les prolétaires que l'on +veut protéger. Ceux mêmes qui voient dans la réglementation légale une +arme dirigée _contre_ le patron, beaucoup plus qu'une garantie instituée +_pour_ la femme, feront bien de réfléchir que cette arme est à deux +tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre +l'ouvrière. Quant aux gens d'âme plus libérale qui se sentent peu de +goût pour l'intervention de l'État dans les conditions du travail, ils +tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destinées, +par la crainte révérentielle qu'elles inspirent, à préparer l'avènement +de meilleures moeurs industrielles. + +D'autre part, nous nous refuserons à étendre leurs prohibitions aux +travaux du ménage, si pénibles qu'ils puissent être. On nous dit bien +que les veillées employées à réparer les vêtements du père et des +enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de +l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparaît comme +l'asile sacré, le rempart auguste, le dernier refuge de la liberté. +Autoriser l'inspecteur à en franchir le seuil, c'est abandonner la +famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos +actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulière +logique, en vérité, que celle de ces féministes qui, mécontentes des +réglementations de l'atelier, proposent de «les étendre aux ménagères +dans leurs ménages[179]!» Appliquées à la famille, les lois d'exception +feraient beaucoup plus de mal que de bien. + +[Note 179: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Même restreintes à l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles +qu'utiles? C'est précisément ce qu'on soutient, en affirmant que «toutes +les fois qu'une loi a voulu protéger les ouvrières, celles-ci en ont été +les dupes.» Cette assertion est excessive: nous en appelons au +témoignage des femmes elles-mêmes. Au Congrès de la Gauche féministe, +Mme Vincent, parlant au nom de la Société coopérative des ouvriers et +ouvrières de l'habillement, a déclaré que «tous, hommes et femmes, sont +d'accord sur ce point que le travail de nuit doit être rigoureusement +interdit.» Et la même congressiste a terminé sa communication pleine de +faits et d'exemples décisifs, en disant que «la fermeture à heures fixes +des ateliers de couture, de lingerie et, plus généralement, de toutes +les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour +sauvegarder la santé et la moralité des jeunes ouvrières.» + +Eu égard à la concurrence qui sévit particulièrement dans les travaux de +l'aiguille, le patron ne connaît forcément qu'une chose: il faut que ses +commandes soient exécutées. Et l'ouvrière, qui se dit que ses maigres +salaires sont nécessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera +tentée d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le +rôle bienfaisant de la réglementation de mettre un frein aux exigences +du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la +loi se taise et que l'ouvrière se tue? Lingères, fleuristes, +couturières, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas à redouter la +concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du +moins, la protection a du bon[180]. + +[Note 180: Compte rendu sténographique du Congrès de la condition et des +Droits de la Femme. La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Même assentiment chez tous ceux qui pensent que, par définition, l'État +est le défenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait +effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune +fille? Impuissante à se protéger elle-même, il faut bien qu'elle soit +protégée par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs +dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme à +l'«exploitation cléricale» des pupilles de la charité, le féminisme +libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du +bras séculier n'est pas toujours à dédaigner. + +Autre exemple. Pour des raisons d'hygiène et de moralité, la loi +française interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette +prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les +nécessités actuelles de l'industrie condamnent l'homme à ce travail +dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux +souterrains devraient être seulement la punition des criminels. +Convient-il, par un scrupule de liberté, d'ouvrir aux femmes tous les +chantiers où les hommes s'épuisent en efforts périlleux et abrutissants? + + +V + +Malgré les belles phrases, dont ces dames honorent le «travail libre», +nous croyons qu'elles obéissent, dans le secret de leur coeur, à un tout +autre mobile que celui de l'indépendance du labeur et de l'autonomie de +l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas +entendre parler de liberté pour les orphelinats et les couvents: ce qui +n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent +la protection de l'homme, c'est moins par amour de la liberté que par +haine de l'inégalité. Leur fierté s'offense d'une tutelle qui prend des +airs de commisération supérieure. Que ce soit bien là leur sentiment +véritable, certains congrès l'ont manifesté clairement. «Nous demandons +qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,» +déclare une congressiste. «Protégeons le père comme nous protégeons la +mère,» s'écrie une autre. «Je ne suis pas contre les lois du travail, +prononce une troisième, je suis contre les lois d'exception[181].» Au +fond, les réglementations de l'État trouvent grâce auprès des femmes. +Mme Maria Martin, elle-même, dont le rapport se termine par cette +formule du plus pur libéralisme: «Le travail libre dans un pays libre,» +nous fait cet aveu: «Si la loi avait été applicable aux deux sexes, nous +n'aurions eu rien à dire; un bien pour la classe ouvrière, en général, +en eût pu sortir[182].» + +[Note 181: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +[Note 182: Rapport cité plus haut, _eod. loc._, p. 78.] + +Ainsi donc, en serrant de plus en plus près la question, nous arrivons à +cette double constatation que les lois, qui régissent le travail +féminin, ne sont guère attaquables dans les dispositions qui régissent: +1º les travaux restés presque exclusivement aux mains des hommes, comme +les travaux souterrains,--ceux-ci n'étant ni dans le tempérament ni dans +les goûts des femmes; 2º les travaux restés presque exclusivement aux +mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci étant +beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme. + +Restent les industries où la main-d'oeuvre féminine fait concurrence à +la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature +et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une même usine, hommes et +femmes dirigent les mêmes machines. C'est à propos de ces industries +mixtes que le mot «protection», toujours bienveillant en apparence, peut +être nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrière en état +d'infériorité vis-à-vis de l'ouvrier. + +Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'égalité les +hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi, +plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois +de protection du travail féminin l'assujettissent plus gravement aux +visites imprévues des inspecteurs, au contrôle perpétuel des heures +d'entrée et de sortie, aux vexations des enquêtes, à la surveillance de +l'hygiène et du repos des ouvrières. Pour se dédommager de ces charges +et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la +main-d'oeuvre féminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et +voilà comment les lois de protection, suivant la démonstration de Mme +Durand, ont pour résultat certain l'abaissement des salaires. On se +flattait de protéger les femmes contre les hommes, et finalement on +arrive à protéger les hommes contre les femmes. On voulait ménager la +faiblesse de l'ouvrière, et l'on accroît l'infériorité de son labeur. +Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'où cette +conclusion: «Voulez-vous l'égalité du salaire? Vous ne l'aurez que par +l'égalité du travail. Et point d'égalité dans le travail sans liberté +dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous[183].» Et sur +la proposition de M. Tarbouriech, le Congrès de la Gauche féministe a +voté «l'application à toute la population ouvrière, et sans distinction +de sexe, d'un régime égal de protection.» + +[Note 183: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimère et une part +d'exagération. L'exagération, d'abord, sera évidente pour quiconque aura +bien voulu se pénétrer des développements qui précèdent. Pourquoi, en +effet, rejeter en bloc une loi de réglementation industrielle dont +certaines catégories d'ouvrières,--et notamment les syndicats de la +couture,--prétendent tirer profit? En maintenant même ces mesures +d'exception pour les corps de métier qui en bénéficient, il n'est pas +impossible de réaliser, en certains cas, l'unification des lois de +protection au profit des deux sexes. Notre législateur est entré dans +cette voie, en fixant le maximum de la journée de travail à onze heures +pour les ouvriers et les ouvrières adultes. Par ailleurs, toutes les +garanties prescrites en faveur de la sécurité et de la salubrité du +travail profitent aux uns et aux autres; et nous espérons bien que le +repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps, +aux hommes comme aux femmes. L'égalité de protection pour les deux sexes +est donc réalisable, en plus d'un point, là où ceux-ci travaillent dans +les mêmes ateliers, coopèrent à la même fabrication, servent les mêmes +machines. + +Mais cette assimilation peut-elle être absolue? Et elle devrait l'être +pour amener et justifier l'égalité des salaires.--Je n'en crois rien, et +c'est ici que m'apparaît la chimère. D'abord, il arrive souvent (l'aveu +en a été fait à plus d'un congrès) que le travail de la femme ne vaut +pas celui de l'homme. A temps égal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrière +par la résistance physique et la force musculaire. Je relève, dans une +communication intéressante de Mme Durand, ce passage significatif: «La +régularité dans le travail, la continuité dans l'effort, sont, en +général, contraires au tempérament de la femme, qui est capable plutôt +d'efforts momentanés, d'accès de zèle, de ce que l'on appelle, +vulgairement des coups de collier[184].» Est-il possible que cette +inégalité de labeur n'engendre pas une inégalité de rémunération? La +lassitude et l'excitabilité, les indispositions et les maladies, sont +plus fréquentes chez les ouvrières que chez les ouvriers: c'est un fait. +Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par +exemple, pendant de longues heures, à la boutique ou à l'usine, offre +beaucoup plus d'inconvénients pour le personnel féminin que pour le +personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 décembre 1900 n'a +fait bénéficier d'un siège--tabouret, chaise ou strapontin--que les +ouvrières et les employées. + +[Note 184: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Dès lors, comment parler sérieusement d'égalité de protection légale +entre l'homme et la femme? A peine le Congrès de la Gauche féministe +avait-il voté cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu +à la vérité des choses, il s'est empressé de réclamer une protection +spéciale pour l'ouvrière enceinte. Pas moyen, je pense, d'étendre aux +hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de +travail et d'irrégularités inévitables sont cause et les grossesses, et +les couches, et l'allaitement, c'est-à-dire toutes les charges de la +maternité, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider +momentanément les forces de la femme. + +Ces inégalités de nature ne permettent guère, on le voit, d'unifier la +protection pour égaliser les salaires. Ce qui revient à dire que la +maternité, qui est le lot de la femme, constituera toujours (fût-elle +simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une énorme +surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un +conseil. Si nous voulons améliorer efficacement le sort des ouvrières, +acceptons les services de tout le monde, d'où qu'ils viennent, du +patron, de l'État, de la femme elle-même. Institutions patronales, +réglementations légales, oeuvres syndicales, ont un rôle à jouer dans le +relèvement de la condition féminine. Tirons-en tout le bien qu'elles +comportent, ne décourageons aucune bonne volonté, et surtout +gardons-nous des idées absolues si contraires aux complexités de la vie +et à la nature des choses! + +Et maintenant, quels métiers, quelles fonctions peuvent être ouverts +impunément au sexe féminin, sans détriment pour sa santé et, par suite, +sans dommage pour la communauté? C'est une question d'«espèces», qu'on +ne peut résoudre qu'en passant en revue les différentes carrières, +auxquelles les femmes prétendent s'élever en concurrence avec les +hommes. Et parmi ces prétentions nouvelles, il en est de graves et +d'innocentes, de sérieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme +elles le méritent, en mariant le plaisant au sévère. + + + + +CHAPITRE VII + +La concurrence féminine + + + SOMMAIRE + + I.--LA FEMME OUVRIÈRE OU EMPLOYÉE.--PROTECTION DE LA + MAIN-D'OEUVRE FÉMININE.--ACCORD DES PRESCRIPTIONS + FRANÇAISES AVEC LES DÉCLARATIONS PAPALES. + + II.--LA FEMME PROFESSEUR.--RÉPÉTITIONS AU + RABAIS.--CONDITION PRÉCAIRE ET DÉTRESSE CACHÉE. + + III.--LA FEMME BUREAUCRATE.--EMPLOIS ET FONCTIONS QUI + CONVIENNENT ÉMINEMMENT AU SEXE FÉMININ. + + IV.--LA FEMME ARTISTE.--LA CARRIÈRE THÉÂTRALE.--LES + BEAUX-ARTS ET LES ARTS DÉCORATIFS. + + +Avant d'entrer dans l'examen des carrières revendiquées aujourd'hui par +les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne +reconnaissons à l'État le droit d'intervenir, avec son appareil +coercitif, pour départager les deux sexes et intimer impérieusement à +l'un: «Vous ferez ceci!» et à l'autre: «Vous ferez cela!» qu'autant +qu'il s'agit d'une distinction d'attributions réclamée par la nature des +choses et dictée manifestement par le souci des intérêts supérieurs de +l'ordre public. Hors de là, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux +hommes, le principe de la liberté du travail qui, depuis la Révolution +française, fait partie de notre droit public. + + +I + +Nous ouvrons conséquemment, toutes larges, les portes de +l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent +d'y trouver leur gagne-pain. A cette liberté nous n'apportons qu'une +restriction: il ne saurait convenir à l'État que, sous couleur +d'indépendance ou même de nécessité, l'ouvrière risquât sa vie et +compromît sa santé. + +C'est pour ce motif essentiel que la loi française lui tient +présentement ce langage impératif: «Jeune fille ou jeune femme, tu ne +travailleras point dans les mines, sous quelque prétexte que ce soit; +car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour +enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te +reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous +réserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil +pour réparer tes forces et un jour de distraction pour détendre tes +nerfs. Je tiens à ce que ta journée de travail n'excède point onze +heures; et je m'efforcerai de la réduire davantage, si la chose est +possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement +aux soins du ménage. S'il m'est défendu pour l'instant de te réserver, +en cas de grossesse, avant et après les couches, une période de repos +consécutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une +indemnité équivalente à ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos +finances sont gravement obérées), mes inspecteurs, du moins, veilleront +à ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta santé, toutes les +mesures de sécurité soient prises, toutes les règles d'hygiène +observées, afin d'alléger ton labeur et de protéger la vie. Que si le +zèle de mes fonctionnaires te paraît un peu rude ou intempestif, songe +qu'il leur est inspiré par le désir de servir efficacement tes propres +intérêts, qui sont inséparables de ceux de la race et de la patrie.» + +Ce petit discours, plus pratique qu'éloquent, mérite d'être approuvé. +Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En +tout cas, les bonnes chrétiennes auraient mauvaise grâce à l'incriminer, +puisque les garanties tutélaires, dont la loi française entoure le +travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les +plus instantes du Souverain Pontife. + +Témoin cette citation de l'Encyclique de Léon XIII sur la condition des +ouvriers: «Ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de +l'âge, il ne serait pas équitable de le demander à une femme ou à un +enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande à être observé +strictement--ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura +suffisamment développé en elle les forces physiques, intellectuelles et +morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra flétrie par +un travail précoce, et c'en sera fait de son éducation. De même, il est +des travaux moins adaptés à la femme, que la nature destine plutôt aux +ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent +admirablement l'honneur de son sexe et répondent mieux, de leur nature, +à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la +famille.» + +Mais, si haute que soit l'autorité dont ces paroles émanent, elle +s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que +les prescriptions civiles, présentent un caractère masculin de +supérieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de +nos fières et libres féministes. + +Quant aux carrières bureaucratiques et libérales, disons tout de suite, +pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune +raison sérieuse d'en écarter les femmes. Évidemment, leur place est au +foyer plutôt qu'à un bureau d'enregistrement ou à la barre d'un +tribunal. Mais elles seraient mieux également à leur ménage que dans un +atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur +interdire d'être ouvrières. On leur permet, dans l'industrie et aux +champs, les besognes les plus pénibles, parce que nulle loi humaine ne +saurait les empêcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de +quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus +faciles et beaucoup plus rémunératrices? La liberté du travail est chose +sacrée: en priver la femme, sans raison supérieure, est un crime de +lèse-humanité. + +Reste à savoir quels emplois conviennent le mieux à son sexe. + + +II + +Depuis que l'instruction est offerte libéralement aux filles et que la +conquête des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux +douées, l'enseignement a permis à l'élite de gagner son pain sans +déroger. Les institutrices sont devenues légion: près de 100 000 femmes +sont employées dans l'enseignement primaire et secondaire. L'éducation +de leur propre sexe leur est donc à peu près exclusivement réservée. +Dans les établissements de l'État, notamment, l'enseignement secondaire +des jeunes filles est confié presque totalement à un personnel féminin. +Une douzaine de dames pédagogues siègent même dans les Conseils de +l'instruction publique. On les écoute, on les décore. + +Bien plus, on réclame le droit, pour les nouvelles agrégées, de monter +dans les chaires de l'enseignement supérieur. Cette nouveauté serait +logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices, +puisqu'elles fournissent des maîtresses distinguées à l'enseignement +secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facultés les +tiendraient-elles pour des recrues négligeables? Je sais bien que, +présentement, l'enseignement donné par les hommes est plus solide, plus +élevé, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes +instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne +puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc à celles qui le +méritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de médecine: +les étudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait même que le +professorat féminin,--à la condition qu'il s'incarne sous des espèces +jeunes et attrayantes,--fût un sûr moyen d'assurer l'assiduité aux cours +les plus rébarbatifs. + +Mais il n'est pas donné à toutes les femmes d'être professeurs. Et pour +nous en tenir à la réalité d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice, +même munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup +mieux traitée qu'une employée de magasin. Nous avons actuellement un +paupérisme scolaire; et par ce mot nous désignons la misère cachée des +précepteurs, instituteurs, répétiteurs des deux sexes, frères et soeurs +en pédagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propreté +de la tenue, une âme endolorie par l'incertitude et le tourment du pain +quotidien. Décidés à ne jamais tendre la main, tenant à honneur de vivre +de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amassé à +grands frais aux heures de jeunesse et d'espérance, ils sont des +milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de +répétitions à l'usage des enfants riches, débiles et gâtés, de courte et +frêle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On +les appelle, ô dérision! les maîtres «libres». Rien de plus digne de +pitié que cette petite Université dolente, besogneuse, en quête d'élèves +introuvables. + +La plupart de ces braves filles considèrent comme le salut de trouver +enfin,--après quelles démarches et quelles tribulations!--une place dans +une famille riche, avec une rétribution à peine supérieure au salaire +d'une domestique. L'assurance d'être logée, couchée, nourrie, vaut mieux +que l'incertitude qui pèse sur la vie des maîtresses de langue, de +musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes. +Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans +les carrières de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en +disputent l'entrée et meurent de misère. + + +III + +Mais, dira-t-on, de quelque côté qu'elles se tournent, les jeunes filles +se heurtent aux mêmes difficultés, et souvent à de pires +injustices.--Oui, présentement, le choix d'une profession pour une femme +est extrêmement limité. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne +pense, peut apporter à cette situation malaisée une solution graduelle. + +Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le +travail sédentaire, le travail assis, qui convient le mieux à la femme. +Les fonctions bureaucratiques sont donc un débouché tout indiqué pour +son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de +merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et +petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude, +de la patience, comme la rédaction et la délivrance des titres, le +calcul et le service des coupons, le contrôle et le classement des +pièces. L'expérience, tentée par diverses sociétés, a démontré que les +femmes sont particulièrement propres aux mille petits détails d'écriture +et de comptabilité. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos +administrations publiques et privées? Si elles en chassent les hommes, +elles ne feront que les rendre à une vie plus active et plus extérieure +qui rentre tout à fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal à +diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le +«fonctionnarisme» soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas +naturel que les femmes en profitent, puisque ce débouché semble fait +pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille +leur sied mieux qu'aux hommes. + +Il n'est pourtant, jusqu'à ce jour, que certains services de l'État, +comme les Postes et les Télégraphes, quelques Sociétés financières et +quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel à la +collaboration du sexe féminin. La France compte à peine 50 000 employées +d'administration. Nos préfectures et nos municipalités, nos trésoreries, +nos recettes et nos perceptions sont généralement réfractaires à +l'entrée des femmes dans leurs bureaux. C'est à peine si, à Paris, la +porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque +temps. Pourquoi ne pas leur ménager un accès aux fonctions de +bibliothécaire et de conservateur de musée? Leur serait-il même si +difficile de faire d'exacts percepteurs, et de très suffisants receveurs +d'enregistrement? + +Pour le moins, il est à souhaiter que nos préventions et nos habitudes +administratives ne s'opposent pas trop longtemps à l'accession +raisonnable des femmes aux emplois des services intérieurs de nos villes +et de nos départements, la vie bureaucratique étant de celles, je le +répète, qui conviennent le mieux au tempérament féminin. Pourquoi même +la loi ne réserverait-elle pas expressément au sexe féminin certaines +carrières administratives, où la vie est douce et le travail léger? La +couture, déchargée ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-être se +relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes +évincés de leur bureau, notre domaine colonial est là qui offrirait de +larges débouchés aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office +n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable, +mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie +bureaucratique est une forme de la vie intérieure. Elle convient aux +femmes; et tandis qu'elle atrophie les mâles, elle ferait vivre bien des +mères. + + +IV + +A côté du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail +artistique. + +Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises à jouer un rôle +sur les planches. La scène les attire. Actrices, danseuses et +cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la +rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France près de 4 000 artistes +lyriques et dramatiques. Mais à part les premiers sujets, la carrière +théâtrale, si recherchée qu'elle soit, apporte plus de misère que de +profit, plus d'abaissements que de triomphes. + +Il se peut toutefois que le cabotinage élève quelques rares élus à une +situation supérieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues. +Souvent les théâtres ont pour directeurs des directrices. Singulière +coïncidence: deux métiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont +l'un consiste à gouverner la scène et l'autre à gouverner l'État. Les +reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de +puissantes reines de féerie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes +diriger la comédie humaine. Et si minces sont devenus en politique les +pouvoirs de notre Président, que nous pourrions, sans inconvénient, le +remplacer par une Présidente. Celle-ci ne serait pas moins décorative, +et elle aurait l'avantage de donner un corps et une âme à la République +française, que la tradition nous représente sous les traits d'une femme +austère et virile. + +Mais toutes les femmes ne pouvant songer à incarner notre capricieuse +démocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent +éperdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600 +artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'École des +Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause définitivement gagnée. + +Leur admission, du reste, a été fort mal accueillie par MM. les +artistes. Ils étaient là chez eux, bien tranquilles, à l'aise, en +famille,--une famille où il n'y avait que des hommes et, bien entendu, +des hommes de génie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de +quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces +nouvelles recrues s'étaient masculinisées de leur mieux: pince-nez, +cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise était +aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire à +l'École? Enlever à ces MM. peintres et sculpteurs des diplômes et des +médailles qui les exonèrent du service militaire. Alors, qu'on fasse +porter le fusil à ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de +la beauté ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de +l'émancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de +reproduire les grâces; mais ils n'entendaient point que celles-ci +eussent la mauvaise pensée de leur faire une injuste concurrence. Voilà +pourquoi ils ont crié: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour +employer un néologisme tout à fait en situation, que le rapin +d'aujourd'hui n'aime pas la rapine. + +Au vrai, hormis quelques places dérobées à ces Messieurs, la condition +des femmes n'en sera guère améliorée. La production artistique ne +nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu'à une condition, qui est +d'avoir du talent, sinon du génie. Or, ces qualités maîtresses ne +courent point les rues. Ce n'est pas même dans les salles d'une école +qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y développent et s'y +assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait +comment! _Spiritus fiat ubi vult._ Il y a mieux à faire et plus à gagner +du côté des arts décoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec +empressement. Les impressions et dessins sur étoffes, les spécialités de +l'ameublement et de l'ornementation intérieure, offrent à un dessinateur +de goût et d'ingéniosité mille occasions d'utiliser avantageusement son +savoir et son habileté. + +Encore est-il que cette carrière suppose des aptitudes spéciales qui ne +sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions générales de la +vie s'étant profondément modifiées et se modifiant rapidement chaque +jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et +difficiles, mais de larges occasions de travail rémunérateur. A côté des +récriminations saugrenues et des déclarations extravagantes qui font +dire à bien des gens, superficiellement informés, que le féminisme n'est +qu'exagération ou puérilité, il y a des plaintes légitimes et des +revendications justifiées qui méritent d'être écoutées et satisfaites. +Or, c'est à peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres, +sculpteurs ou musiciens, on éveillera quelques vocations intéressantes. +Il faut aux femmes intelligentes des carrières d'un accès plus facile +et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement +moins aléatoire. + + + + +CHAPITRE VIII + +L'invasion des carrières libérales + + + SOMMAIRE + + I.--LA FEMME SOLDAT.--CONCURRENCE PEU REDOUTABLE POUR LES + HOMMES.--MANIFESTATIONS PACIFIQUES.--ASSOCIATION DES FEMMES + FRANÇAISES POUR LA PAIX UNIVERSELLE.--UN BON CONSEIL. + + II--LA FEMME MÉDECIN.--SON UTILITÉ EN FRANCE ET AUX + COLONIES. + + III.--LA FEMME AVOCAT.--REVENDICATIONS + LOGIQUES.--OPPOSITION DES TRIBUNAUX.--ATTITUDE DU BARREAU. + + IV.--OBJECTIONS PLAISANTES OPPOSÉES A LA FEMME + AVOCAT.--LEUR RÉFUTATION. + + V.--LA FEMME MAGISTRAT.--INNOVATION PÉRILLEUSE.--LA FEMME + A-T-ELLE L'ESPRIT DE JUSTICE? + + +On n'ignore pas que le féminisme réclame l'admission des femmes à toutes +les carrières libérales présentement occupées par les hommes. Le texte +suivant en fait foi: «Le Congrès international des Droits de la Femme, +réuni à Paris, en 1900, émet le voeu que toutes les fonctions publiques, +administratives et municipales, et que toutes les professions libérales +ou autres, ainsi que toutes les écoles gouvernementales, spéciales ou +non, soient ouvertes à tous sans distinction de sexe[185].» + +[Note 185: Voir la _Fronde_ du 12 septembre 1900.] + + +I + +On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrière +militaire elle-même n'en est pas exceptée. Le métier des armes serait +susceptible, à la vérité, de satisfaire l'activité des plus ambitieuses +et des plus ardentes. Mais on verra peut-être quelque inconvénient à +ouvrir aux dames l'accès des régiments. Non pas que la galanterie +proverbiale du soldat français puisse leur infliger d'irrespectueuses +brimades; non pas même que les femmes soient incapables de courage +militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il +n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrière. Plus près de nous, +les pétroleuses parisiennes ont jeté sur la Commune de 1871 un éclat +particulièrement flamboyant. Voilà des faits qui rehaussent infiniment +les mérites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous +ces vivandières héroïques, qui épousaient la gloire du régiment et +l'honneur du drapeau, préparant nos soldats au coup de feu en leur +versant généreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des +prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire +chevauchée de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige +de notre histoire nationale. + +Mais nulle femme ne m'en voudra de prétendre que les Jeanne d'Arc sont +rares. Et encore bien que plus d'une Française se soit vaillamment +conduite pendant la dernière guerre, il est à conjecturer que la +généralité des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et +les corvées de la caserne. Nous exerçons là un monopole que leur +sensibilité nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se +fassent cantinières! Par malheur, la situation est trop subalterne, et +le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop +loin la malignité que de fermer aux femmes l'entrée de certaines +fonctions, sous prétexte qu'elles n'ont pas rempli leur «devoir +militaire». On sait que cette condition préalable est exigée des +candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on +sait moins, c'est qu'une femme a été écartée récemment d'un concours, +sous prétexte qu'elle n'avait pas satisfait à la loi du +recrutement[186]. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais +porté le fusil, font de parfaits expéditionnaires. N'imposons pas aux +femmes des conditions vexatoires et ridicules. + +[Note 186: Voir la _Fronde_ du mercredi 12 septembre 1900.] + +Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines féministes +hardies et batailleuses, rompues à tous les sports et habituées à toutes +les audaces, se fût élevée, au moins en espérance, jusqu'aux exercices +violents et aux rudes épreuves de la vie militaire. L'épanouissement du +«troisième sexe» devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais +on nous assure que la femme future se vouera, corps et âme, au +relèvement et à la pacification de notre pauvre société. En quoi, +sûrement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveauté; car nos +petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges +apôtres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devancée +depuis des siècles au milieu des populations les plus hostiles et les +plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les +injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanité +ignorante et déchue. + +Au fond, religieuse ou laïque, la femme est née pour les oeuvres de +paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqué cent fois: +l'idée de la nécessité de la guerre en soi n'est pas une idée féminine. +L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un +doux instinct de nature et, plus particulièrement, par l'instinct sacré +de la maternité. Bien qu'elles soient exonérées de l'impôt du sang, il +suffit qu'il soit payé par leurs maris et surtout par leurs fils pour +qu'elles détestent la guerre. Comment s'étonner qu'elles défendent le +fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que +par une victoire douloureuse de la volonté sur le coeur, par le +sacrifice héroïque de la sensibilité au devoir patriotique, qu'une mère +se résigne, et avec quel déchirement! aux violences et aux deuils des +conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagère élévation d'âme, +les femmes se plaisent à caresser le rêve de la paix éternelle et de +l'universelle fraternité. + +Ces idées se font jour, avec éclat, dans toutes les réunions féministes. +On lit dans une lettre-circulaire adressée, en 1900, aux Congrès +féministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui siège à +Berne: «Quand les femmes feront résolument la guerre à la guerre, la +cause de la paix dans le monde sera gagnée.» Et les Françaises +s'enrôlent en masse dans cette croisade généreuse. Elles se flattent, +suivant leur langage, de «transformer les armées guerrières destructives +en armées pacifiques productives.» Mme Pognon, notamment, nous a promis +solennellement que la «femme supprimerait le règne de la force et +inaugurerait le règne du droit.» Comment cela? «En réduisant au minimum +l'énorme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux +oeuvres de mort[187].» + +[Note 187: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +A cette fin, la Gauche féministe a émis le voeu «que, dans +l'enseignement de l'histoire, les éducateurs mettent en lumière la +barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils développent chez leurs +élèves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanité, de +préférence à l'admiration des grands conquérants, violateurs de la +Justice et du Droit.» Et en plus de cette déclaration, qui part d'un +excellent naturel, le même congrès a engagé «tous les gouvernements à +mettre en pratique les principes adoptés par la conférence de la Haye.» +Après cette double manifestation, les États auraient mauvaise grâce à +ajourner le désarmement universel. Sinon, les femmes s'en mêleront! +«Nous ne voulons pas, s'est écriée l'une d'elles, que l'on fasse de nos +fils de la chair à canon; soeurs et frères en l'humanité, travaillons à +faire tomber les frontières, pour la défense desquelles on nous demande +la vie de nos enfants[188].» + +On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modèle du genre, cette +véhémente apostrophe de Mme Séverine: «Nous sommes des créatures +d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois +(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanité), les nourrir de +notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les +envoyer sur les champs de bataille, mutilés, saignants, et criant encore +notre nom, dans leur dernier râle et leur dernier soupir.» Et avec cette +boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulevé les +acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser +contre la guerre «la grève des ventres». Voilà les hommes dûment +avertis! Et pendant ce temps-là, il se faisait, dans l'enceinte de +l'Exposition, au palais des États-Unis, une propagande si ardente en +faveur du désarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Françaises, qui se +permirent d'élever quelques timides objections contre les idées émises, +furent traitées de «femmes à soldats[189]». + +[Note 188: La _Fronde_ du 8 et du 12 septembre 1900.] + +[Note 189: La _Fronde_ du 12 et du 13 septembre 1900.] + +Toutes ces citations feront craindre peut-être aux esprits calmes que la +question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entraîne à des +outrances fâcheuses. Ce n'est point de «la grève des ventres» qu'il +s'agit,--une telle menace n'étant pas d'une réalisation imminente,--mais +des intérêts supérieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre +à l'«Association des femmes françaises pour la paix universelle» +quelques idées très simples et très graves. + +L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment +national. Ce n'est un mystère pour personne, que les idées +internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous +n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant, à +l'heure actuelle, l'humanité n'est qu'une fiction ou, si l'on préfère, +une idée. Où est l'humanité? En Russie? En Amérique? Là, je vois bien +des hommes, mais ils sont Russes ou Américains avant tout. En Italie? En +Allemagne? Là, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne +songent guère à désarmer leur nationalité au profit de la fraternité +humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rêvent qu'à +enserrer le monde entier dans les replis sans cesse étendus et +multipliés de l'impérialisme britannique. Ils n'ont de considération que +pour l'humanité anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que +possible; ils sont «inter-anglais», comme disait John Lemoine, qui les +connaissait bien. + +N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous +environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne +négocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver à la main. Non; +l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre +dans une humanité vague et indécise, sans frontières, sans rivalités, +sans patries. Si la France cessait d'être la France, nous ne serions +point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets +anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de +soi-même, la conscience et l'amour de soi-même, est indigne de vivre et +incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue à affaiblir en +nous le sentiment patriotique,--à la veille de la grande lutte des races +qui, vraisemblablement, remplira le vingtième siècle,--fait le jeu des +nationalités grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent. + +Défions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de désarmer imprudemment +nos bras, d'énerver notre vaillance par un amour de l'humanité que nos +rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression +est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'épée dont nous +pouvons avoir besoin demain pour défendre nos droits. Il y a quelque +chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix +des décadents et des lâches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce +pas servir encore les intérêts de la paix que de pouvoir, au besoin, +l'imposer à ceux qui voudraient la troubler? Ne déposons nos armes, +n'abaissons nos frontières, qu'à la condition d'une équitable et loyale +réciprocité. Sous cette réserve (les femmes de France, si capables +d'héroïsme, la font sûrement en leur coeur), il est bon, il est saint de +rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: «Bienheureux +les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre +nous!» Et les femmes auront bien mérité de l'humanité si, par bonheur, à +force de prêcher l'union entre les hommes et la fraternité entre les +peuples, elles parviennent à atténuer l'horreur ou même à diminuer la +fréquence des conflits qui ensanglantent le monde. + + +II + +«Donner des leçons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses, +c'est nous condamner pour la vie à une sorte de domesticité supérieure.» +Et les plus hardies se sont misés à frapper à la porte des Facultés de +médecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de résistance. + +Quant à l'exercice de la médecine, je ne vois point qu'il soit +avantageux pour personne d'en écarter les femmes. C'est la conclusion à +laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacité +individuelle, soit qu'on interroge l'intérêt général. + +Et d'abord, les femmes sont naturellement indiquées pour être +herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent déjà cette +fonction à Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que +leur nombre s'accroîtra rapidement. Point d'occupation plus sédentaire +et qui exige plus d'ordre, plus de précision, plus de mémoire, plus de +propreté,--toutes qualités vraiment féminines. Et qui plus est, la vie +intérieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement +troublées ni interrompues. Trouverez-vous même si ridicule qu'une femme +s'occupe d'hygiène ou de quelque spécialité médicale? qu'elle donne des +soins à l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La +vocation de médecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus +naturel qu'une femme traite, soigne et guérisse les femmes? Est-ce +qu'une mère n'est pas le premier médecin de ses enfants? Quoi de plus +simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle +fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conquérant +tous ses grades? Laissez-lui faire ses études médicales: la clientèle +peu fortunée des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte. +Bannissez des Facultés de médecine le matérialisme insolent et les +libertés excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous +servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanité. + +Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition? +Aucune. Habituées aux travaux manuels les plus délicats, on peut croire +que les femmes médecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que +la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font +preuve presque toujours d'un sang-froid avisé, d'une dextérité +ingénieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront +peut-être des praticiennes émérites. Beaucoup ne s'élèveront pas sans +doute au-dessus d'une honnête médiocrité; mais tous nos médecins +sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes, +il n'y faut guère songer, paraît-il,--un grand nombre d'opérations +exigeant une application prolongée, une tension de l'esprit et des +nerfs, et même une dépense de force musculaire au-dessus des moyens +physiques de la femme. Nous trouvons là cette limite naturelle qui +marque la frontière des privilèges virils. L'immixtion des femmes dans +les fonctions masculines devra toujours s'arrêter devant les exigences +organiques de leur propre constitution. + +En fait, on compte à Paris une vingtaine de femmes médecins, tant +françaises qu'étrangères. Et les statistiques donnent, pour toute la +France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes médecins. A l'heure actuelle, +il n'est plus guère de pays où la doctoresse en médecine soit inconnue. +Son utilité n'est pas contestable, surtout en province et dans nos +colonies. + +Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes +françaises,--religieuses ou laïques--qui, sous l'impression de scrupules +exagérés, mais infiniment respectables, se résignent à la souffrance et +préfèrent souvent perdre la santé et la vie plutôt que de recourir aux +soins d'un homme, si âgé ou si discret qu'on le suppose. En plus de +cette petite clientèle réservée pour laquelle les femmes médecins +semblent destinées, nous serions peut-être, en cas de guerre, fort +heureux de les trouver, ainsi que le prouve une expérience relativement +récente. Dans la dernière campagne Russo-Turque, les médecins manquant, +le gouvernement impérial fit appel aux étudiantes de quatrième et de +cinquième année qui répondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les +ravages du typhus, ni l'horreur des opérations et des pansements +n'ébranlèrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blessés et +excitèrent l'admiration des médecins. Si jamais la paix boiteuse dans +laquelle nous vivons venait à être rompue, il est plus d'une «femme de +France», dont nos chirurgiens militaires seraient à même d'apprécier, +outre le zèle et le dévouement, les aptitudes médicales et les +connaissances thérapeutiques. + +Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, où les femmes +séquestrées dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le médecin +en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher +aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou même qui les tuent, en +leur substituant des doctoresses de bonne volonté,--l'expérience ayant +établi partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes +comme des envoyées du ciel. + +Ne nous moquons point des femmes médecins. Certes, il faut se garder de +leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous +venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient +avoir à grossir le personnel d'une profession où l'offre est déjà +supérieure à la demande. Celles qui ont conquis leurs diplômes n'ont pas +tardé à s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient guère l'emploi dans la +mère-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un +mouvement d'émigration des femmes médecins s'est dessiné, au cours des +dernières années, vers les contrées mahométanes. L'idée était bonne; et +chez nous, Mme Chellier l'a mise à profit. Triomphant de la défiance des +Arabes, admise à pénétrer sous les tentes des indigènes, prodiguant ses +soins aux femmes, aux enfants, parfois même aux hommes, elle a parcouru +pendant des mois la Kabylie et la région de l'Aurès, gagné à la France +mille sympathies et conquis pour elle-même une popularité durable. Il +s'ensuit que les pays de religion islamique offrent à nos futures +doctoresses un débouché immense,--je n'ose dire un débouché toujours +lucratif. Ce rôle d'agents de l'influence française aurait du moins le +mérite de réconcilier tous les patriotes avec le féminisme, puisqu'il +serait démontré, grâce à lui, que loin de poursuivre des fins purement +égoïstes, il est capable de servir utilement les intérêts généraux du +pays. Dans une solennité officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer +qu'il serait profitable à la France de confier aux femmes médecins des +missions sanitaires aux colonies. + + +III + +Depuis le 1er décembre 1900, les Françaises peuvent exercer la +profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur était pas permis de se +faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on +ne voit pas pourquoi il leur avait été interdit de plaider, alors qu'on +les autorisait à guérir. + +Dans l'antiquité, le sexe faible fut admis parfois à pérorer devant la +justice. L'histoire a conservé le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme +d'un sénateur, qui avait été autorisée à plaider pour autrui. Mais de +cette première avocate, Valère Maxime nous donne une idée plutôt +fâcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs à des aboiements; +et telles furent ses violences et sa cupidité que «son nom devint le +plus grand outrage dont on pût cingler un visage de femme.» Après avoir +indiqué qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jésus-Christ, son sévère +biographe ajoute: «Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit +plutôt enregistrer la mémoire de sa destruction que la date de sa +naissance.» + +Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicité, de +nos jours, l'honneur de prêter le serment d'avocat et de paraître à la +barre d'un tribunal, a mérité le bonheur de voir son nom passer à la +plus lointaine postérité. En revendiquant le droit de plaider pour +autrui, elle n'a point obéi, soyez-en sûrs, à de mesquins sentiments de +vanité ou d'intérêt personnel. Son but était plus noble et plus +désintéressé: poser un principe, établir un usage, conquérir une liberté +pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante, +elle n'a pas eu de peine à reconnaître les imperfections de notre +organisation sociale, et qu'aux misères, qui affligent notre vieux +monde, il n'est qu'un remède que son sexe brûle de nous administrer avec +sagesse et autorité. On l'a déjà deviné: il n'y a pas en France assez +d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation! +Trop peu de gens pérorent à la face des juges; le prétoire est +silencieux et désert. Il est grand temps que les femmes comblent les +vides de la corporation. + +Que si l'on ne goûte point cette explication, on reconnaîtra, du moins, +que la revendication de Mlle Chauvin était des plus raisonnables et des +plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il +était facile de prévoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la +possession d'un titre nu, d'un parchemin décoratif, et que, sachant +vaincre, elle chercherait à profiter de la victoire. Comment! les femmes +sont admises, dans nos Facultés de droit, à suivre les cours et à passer +les examens; et, leurs études terminées, on leur défendrait d'en tirer +parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses +camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire +une clientèle, se créer une position, bref, tirer de son grade toute la +valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la +magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne +consentirait point à ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie, +une contradiction, une impossibilité. Doctoresses en médecine, il a bien +fallu leur permettre d'exercer la profession médicale. Licenciées en +droit, il était inévitable qu'on les admît à exercer la profession +d'avocat. Leur conférer des diplômes sans les autoriser à en bénéficier, +c'était, ni plus ni moins, une offense à la logique et un déni de +justice. + +Si pressantes que fussent ces considérations, les Cours d'appel de +Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordèrent pour fermer aux femmes +l'accès du barreau[190]. Le 1er décembre 1897, sur les conclusions de M. +le Procureur général, Mlle Chauvin fut «déboutée» de ses prétentions. +Les motifs de l'arrêt sont tirés, en substance, de l'ancien droit et des +traditions du barreau. Lorsque le législateur a rétabli l'Ordre des +avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes +et aux règles qui étaient en vigueur avant la Révolution; or, dans +l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait +toujours été considérée comme un «office viril»; donc, aujourd'hui +encore, la femme ne saurait y prétendre. + +[Note 190: Voyez _la Femme devant le Parlement_, de M. Lucien LEDUC. +Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.] + +Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux +aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils +ne soient point recevables, conséquemment, à rechercher (l'arrêt en fait +la remarque) si le progrès des moeurs rend désirable que la femme soit +admise à l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de +croire que le Corps législatif de 1812 ait eu l'intention de repousser +le serment des femmes licenciées. A la vérité, une pareille prohibition +n'est point entrée dans son esprit, pour cette bonne raison que +l'hypothèse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste +le texte de loi qui, en termes généraux, admet au serment «les licenciés +en droit;» et, à moins de prétendre que l'emploi du genre masculin est +toujours restrictif du genre féminin,--ce qui n'est point +acceptable,--il eût été plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrêt de +justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facultés +de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une +profession intellectuelle qui n'exige qu'une dépense ordinaire de force +physique, alors qu'il ne vient à l'idée de personne de leur interdire +les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures? +D'autant plus que la capacité est de règle générale, que les incapacités +ne se présument pas plus que les déchéances et les pénalités, que +l'interprète ne doit pas distinguer là où le législateur ne distingue +point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la +jurisprudence est de suivre l'évolution des moeurs et de seconder la +marche des idées. + +Au surplus, la question n'a pas été enterrée par cette sentence, +restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses +études juridiques. Il y a, sur les bancs de nos Écoles de droit, +d'autres étudiantes qui brûlent du même feu sacré. C'est pourquoi, à +défaut des magistrats qui se sont obstinés à faire la sourde oreille, +notre Parlement s'est empressé de leur octroyer, par une loi spéciale, +en date du 1er décembre 1900, la faculté de plaider devant les tribunaux +français. + +A cela, point d'inconvénients graves. Dernièrement un bâtonnier de Paris +déclarait au Palais: «Nous autres gens de robe, nous sommes tous +féministes.» C'est beaucoup dire; mais, après tout, il n'est aucune +bonne raison d'écarter les femmes de la barre. Redouterait-on, par +hasard, leur concurrence? Trouverait-on libéral de les évincer du +barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines écoles ou de +certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prêterons point à +Messieurs les avocats d'aussi misérables calculs: un tel ostracisme +serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas à craindre, d'ailleurs, +que les femmes leur disputent sérieusement la clientèle des plaideurs. +Le barreau est trop encombré pour qu'elles s'y précipitent en foule au +préjudice des situations acquises. + +Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu'à +faire ce qu'elles désirent on a généralement la paix, le meilleur moyen +de désarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart +ne tenaient à être avocates que parce que cette fonction leur était +défendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise, +beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les +contentions de la chicane celles qui, douées de facultés et de goûts +heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de +leur sexe à l'exhibition publique de leur personnalité. + +Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant +ces dames les portes du Palais, précipite vers le barreau une multitude +impétueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors même +que le nombre des «avocates» ne serait pas très considérable, les +plaideurs, du moins, auront le droit de choisir, à leur guise, sans +distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de défendre +leurs intérêts. + + +IV + +Reste à savoir si la justice gagnera quelque chose à cette intervention +des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'être examinée. + +Et d'abord, pourquoi le barreau eût-il été inaccessible aux femmes? Ce +n'est pas une situation bien difficile à conquérir. Nous savons, hélas! +par une expérience déjà longue, que le grade de licencié en droit et le +titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus fréquent, sont à la +portée de toutes les intelligences. Il n'est pas à craindre, d'autre +part, que les femmes soient jamais embarrassées de parler: elles ont le +don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses, +opiniâtres, souples, rusées, habiles et promptes à la riposte; elles +savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent +précisément d'une élocution si facile, si abondante, qu'on peut +appréhender qu'elles n'usent avec excès des droits sacrés de la défense? +Certes, l'expérience atteste que les femmes silencieuses ou discrètes +sont rares. Et c'est une réflexion de Montaigne que «la doctrine qui ne +peut leur arriver ne l'âme, leur demeure en la langue.» Déjà, avec nos +avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il +pas plus difficile de mettre un frein aux épanchements de leur verbe? +Dès qu'on aura donné la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la +leur retirer? Je réponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de +courage et de sévérité. + +On a vu un autre inconvénient grave,--maintenant que les prévenus +peuvent se faire assister de leur avocat,--à donner accès à une +doctoresse, fût-elle un peu mûre, dans le cabinet du juge d'instruction; +car, à partir de ce moment, les secrets de la procédure seraient trop +mal gardés. Mais les âmes sensibles ont répondu que les rudesses du +magistrat inquisiteur et les désagréments de l'interrogatoire seront +adoucis et égayés par les grâces d'un charmant tête-à-tête. + +On a fait remarquer, dans le même ordre d'idées, que, par le contact du +beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient +naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui +retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de +grand salon où fleuriraient toutes les civilités; que le langage du +prétoire prendrait, de la sorte, plus de discrétion et de retenue; bref, +que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouvelées, +tempérées, affinées. Est-ce donc à dédaigner? On ajoute qu'aux +plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout +oreilles: on a beau être juge, on n'en est pas moins homme. Quant à +penser que les magistrats seraient capables de faire une infidélité à la +justice, par condescendance pour les grâces oratoires et les charmes +persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance à laquelle +personne ne voudra s'arrêter une minute. + +Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir +interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, où il n'est +point défendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de +tradition immémoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si +nous n'avions peur de choquer de très dignes susceptibilités, le jupon +et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront fréquenter le +prétoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats +s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats. +Les juges eux-mêmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle +pas chaque jour des «enjuponnés?» Sans compter que la toque ne ferait +pas si mal sur une jolie tête; et vous pensez bien que ces demoiselles +ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou +quelque orgueilleux plumet. + +On dit encore qu'il faudra modifier, à leur égard, les traditionnelles +formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: «Mon cher +confrère! Mon cher maître!» Et d'autre part, il serait inconvenant de +féminiser cette dernière appellation. L'appellera-t-on «avocate»? Les +puristes s'y refusent. A quoi de saintes âmes ont répondu que les +catholiques, dans leurs prières, donnaient ce nom à la Vierge: _Advocata +nostra!_ ce qui signifie précisément qu'elle plaide notre cause auprès +du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en +français? C'est une simple habitude à prendre. + +Vraiment, j'ai honte de traiter si légèrement une si grave question; +mais le Français, né malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait +un crime de ne point flatter un peu sa manie. Très sérieusement, cette +fois, j'ai l'idée que les femmes pourraient bien faire de terribles +avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vérité,--et il leur +est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y +cramponner avec une obstination démonstrative. Joignez que la première +qualité d'un avocat, c'est la souplesse. Pour défendre une bonne cause, +et surtout pour gagner un mauvais procès, il lui faut un esprit fin, +subtil, fécond en ruses de procédure, tout un ensemble de qualités +professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux +seuls. + +Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce +qui va contre son gré ou son caprice est réputé non avenu. Une loi qui +la gêne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son +intérêt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne +point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle désire est en +cause. Elle devient alors une créature de parti pris et de passion, et +elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice. +J'enregistre en passant cette attestation d'un maître du barreau: «Il +n'est point d'avocat qui n'ait été, à ses débuts, stupéfait de +l'intelligence têtue que certaines femmes, d'ailleurs très fines et très +avisées, mettent à lutter contre le droit et l'évidence, dès qu'il +s'agit de leurs propres intérêts[191].» + +[Note 191: André HALLAYS, _Les Femmes au barreau_. Journal des Débats du +19 septembre 1897.] + +Seulement le même écrivain se hâte d'ajouter qu'en ce qui concerne les +affaires des autres, ces mêmes femmes retrouvent immédiatement leur +sang-froid et leur lucidité. Point de doute que certaines «avocates» ne +se montrent très capables de classer un dossier et d'exposer une +affaire, et que, l'expérience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup +d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilité de moyens à +déconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu +nombreuses,--l'activité des diplômées devant se porter, semble-t-il, +avec plus de raison et plus de profit, vers les carrières sédentaires et +tranquilles de la bureaucratie. + + +V + +L'arrêt de la Cour de Paris, qui a refusé d'admettre Mlle Chauvin à +prêter le serment d'avocat, signale les étroites relations de la +magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appelés, le cas +échéant, à suppléer les juges. Or, il est incontestable que la femme ne +saurait, dans l'état actuel de notre législation, siéger comme +magistrat. Et l'arrêt précité en tirait argument pour interdire à la +femme la profession d'avocat. + +Au point de vue rationnel qui est le nôtre, il n'y a peut-être point une +si indissoluble affinité entre la fonction d'avocat et la magistrature +du juge. Et tout en ouvrant la première à la femme, nous serions disposé +à lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais +à lui permettre de juger, nous voyons des inconvénients graves. Le +Parlement a partagé cet avis et consacré cette distinction. + +Franchement, il nous répugnerait infiniment de comparaître devant un +aéropage féminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre +confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop +impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colère +est plus exaltée que la nôtre. _Nulla est ira super iram mulieris_, +lit-on dans l'Ecclésiaste. C'est encore un fait d'expérience, que les +femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont +un esprit de rancune, un goût de vengeance, plus vivace, plus ardent, +plus obstiné. Presque toutes les dénonciations anonymes, que reçoit la +police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives. + +Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui +les rend si facilement médisantes. Avez-vous remarqué qu'entre elles, +elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs +impressions sont si mobiles que certaines inclinent même à affirmer, +comme des réalités indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou +qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc +renoncer à leurs plus jolis défauts, et aussi à leurs qualités les plus +séduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des +pièges au sentiment de la justice. + +Il n'est pas jusqu'à leur bonté, en effet, qui ne nous fasse douter de +leur impartialité. En toute matière, les questions de personnes priment, +à leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de +leur coeur. Le jugement logique et la raison démonstrative ont moins de +prise sur leur esprit qu'une émotion quelconque. Elles auraient mille +peines à s'empêcher d'absoudre par pure sympathie ou à s'abstenir de +condamner par simple animosité personnelle. «La plupart des femmes n'ont +guère de principes, dit La Bruyère; elles se conduisent par le coeur.» +Bien vraie encore cette pensée de Thomas: «Les femmes font rarement +comme la loi qui prononce sans aimer ni haïr. Leur justice, à elles, +soulève toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont à +condamner ou à absoudre.» C'est bien cela: leurs sentences procèdent du +coeur plus que de la froide et impartiale raison. + +Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas +incapable de passion; l'intérêt ou l'antipathie peut l'entraîner à un +déni de justice. La faveur politique a trop de part dans son +recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une +impeccable et sereine impartialité. Et puis, le plus honnête magistrat +du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse +faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, même en +fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le +grave défaut de garder difficilement cet équilibre, cette pondération, +cette stabilité entre les impressions contraires, qui est la grande +préoccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons +prépondérant chez le sexe faible, empêche le jugement d'être attentif et +froid, suffisamment sûr, scrupuleusement équitable. Les natures +sensibles restent difficilement dans la vérité. Leur raison est à la +merci des émotions violentes. + +Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se défier de leurs +jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles +détestent. Les plus distinguées conviennent, en cela, de leurs +faiblesses. Témoin cet aveu de Mme de Rémusat: «Douées d'une +intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons +souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement émues pour +demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous +va mieux qu'observer.» Mauvaise disposition pour bien juger! + +Au vrai, la conscience féminine a des soubresauts et des oscillations, +qui la jettent à droite ou à gauche en des excès de faiblesse ou de +sévérité. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui +ramène (j'y insiste) toute question de justice, soit à la sympathie qui +absout par tendresse ou par commisération, soit à l'antipathie qui +condamne par aversion ou par dépit. Autrement dit, plus compatissantes +et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins +équitables. L'injustice est leur péché capital. Bien peu y échappent. +Passionnées naturellement, partiales inconsciemment, elles s'émeuvent +trop profondément, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine +ont trop d'empire sur leurs âmes. Chez elles, surtout, la tendre +commisération l'emporte sur la stricte équité. Après s'être apitoyées +sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamné. Après avoir crié +vengeance, elles demanderont grâce. Abandonnez les criminels à la +justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le +premier mouvement, quitte à les remettre en liberté dans le second. + +Mettons que j'exagère. Faisons même aux femmes, si vous voulez, une +place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de +prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission à +la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les décisions +déconcertent déjà la justice et le bon sens,--serait un remède pire que +le mal. Cela est si vrai que certains États occidentaux de l'Union +américaine les ont exclues du jury, après les y avoir admises à titre +d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans +tenir compte des preuves. + +En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le +glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait +sans doute de son mieux, à droite et à gauche, avec une sainte colère, +mais sans peser préalablement le pour et le contre dans la paix et la +sérénité de sa conscience. Conservons donc à nos juges masculins le +monopole de la justice; mais, de grâce! choisissons-les bien. A parler +franchement, les femmes auraient tort de prétendre à toutes les +fonctions viriles à la fois. Un peu de patience, s'il vous plaît! On +verra plus tard. L'avenir de la femme dépend des fruits que produira +l'émancipation graduelle de son sexe. + + + + +CHAPITRE IX + +Le féminisme colonial + + + SOMMAIRE + + I.--ENCOMBREMENT DE TOUS LES EMPLOIS DANS LA + MÈRE-PATRIE.--ÉMIGRATION DES FEMMES AUX COLONIES. + + II.--LA FRANÇAISE EST TROP SÉDENTAIRE.--PAS DE COLONISATION + SANS FEMMES.--LES APPELS DE L'«UNION COLONIALE». + + III.--CONCLUSION.--EST-IL À CRAINDRE QUE L'ÉMANCIPATION + ÉCONOMIQUE DÉNATURE ET ENLAIDISSE LA FRANÇAISE DU XXe + SIÈCLE?--RÉSISTANCES MASCULINES.--AVIS AUX FEMMES. + + +Et maintenant une réflexion générale s'impose. Ouvrons aux femmes tous +les emplois industriels, toutes les carrières libérales: en seront-elles +beaucoup plus avancées? pourront-elles se frayer un chemin à travers la +foule qui les encombre? Retenons qu'à chaque porte les hommes se +bousculent et s'écrasent. Est-il donc croyable que le sexe faible +parvienne à enlever au sexe fort des occupations rémunératrices, pour +chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les +places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux +femmes? Dès lors, puisque les fonctions intérieures sont occupées, +surpeuplées, saturées, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au +dehors des occasions de travail qui font défaut dans la mère-patrie. + + +I + +Point besoin, pour cela, d'émigrer à l'étranger. Nos colonies nouvelles, +où tout est à créer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des +débouchés et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la +métropole, où l'encombrement des professions condamne les mieux armées +pour la lutte à la souffrance ou à la médiocrité. Que ne sont-elles plus +nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'écoutant que +leur bravoure et leur dévouement, s'en vont sur les terres neuves servir +la patrie aux côtés de leurs maris? Combien de jeunes filles méritantes, +adroites, économes, qui traînent une vie étroite et gênée parmi les durs +travaux d'un ménage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou +dans quelque bicoque lézardée de nos provinces endormies,--et qui +pourraient trouver au-delà des mers, avec une existence plus libre et +plus large, un emploi, une situation, souvent même une famille? + +Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit être +l'événement final désiré, la conclusion entrevue et préparée. A quoi bon +émigrer pour se créer au loin un foyer qui risque de rester désert? A +peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur +et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes façons, traitées +par les colons en épouses possibles. Les femmes font prime en de +certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute +nouveauté, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces «théories» de +jeunes filles, pour ces convois précieux de chères créatures d'une garde +si difficile, que nous convions à la conquête du monde sauvage. Mais +nous sommes loin de l'ancien régime, qui confiait aux Manon Lescaut le +soin de peupler et de réjouir ses colonies. + +En réalité, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations, +des professions même essentiellement féminines, qui, au regret des +colons, n'ont pas encore de représentants. M. Chailley-Bert, qui s'est +fait une spécialité des questions coloniales, nous apprenait récemment +qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hanoï, Haïphong, Nam-Dinh, ont +besoin de couturières et de modistes; que les fonctionnaires mariés, +résidents de toutes classes, généraux et officiers supérieurs, +directeurs des travaux publics et des affaires indigènes, sollicitent +parfois des institutrices pour l'éducation de leurs enfants; que les +commerçants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier à une +comptable entendue la direction de leur intérieur ou les menues besognes +de leur domaine; bref, que, dans la société de là-bas, il y a des cases +vides qui pourraient être occupées avec profit par les femmes. + + +II + +Mais il faudrait avoir le courage d'émigrer. Et par malheur, la +Française est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins déracinable que +l'Anglaise ou l'Américaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous, +avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux +quatre points cardinaux. + +On a beau lui dire, avec M. Jules Lemaître, qu'elle trouverait au-delà +des mers un «emploi de son énergie» plus «intéressant» et plus +«profitable» que de tirer le diable par la queue dans une étroite +chambre de Paris, et qu'en suivant là-bas son cousin ou son ami +d'enfance, elle deviendrait «la reine d'une concession» fondée dans la +brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau +lui dire, avec Mme Arvède Barine, qu'une fille bien née, qui a bon pied, +bon oeil, la tête fière et le coeur chaud, devrait «faire faire la +lessive sous une autre latitude à des femmes noires, jaunes ou brunes,» +plutôt que de «la couler elle-même toute sa vie en vue du clocher +natal;» on a beau lui rappeler ses ancêtres, les braves femmes de +Normandie ou de Bretagne, qui ont contribué à fonder et à peupler le +Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une très médiocre inclination +pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de +Parisiennes étouffent, pâlissent, végètent, souffrent, languissent au +cinquième étage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard! +Rien que la banlieue leur paraît un lieu d'exil. + +Et la provinciale n'est pas plus facile à transplanter. C'est une sorte +d'esclave volontaire attachée à la glèbe. Au bout de quelques semaines +de déplacement, lorsqu'elle se risque à voyager, elle a comme la +nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des +relations, des habitudes, qui l'enchaînent au sol, est un sacrifice +qu'elle n'accomplit jamais de son plein gré. Dire adieu à la terre et au +ciel de la douce France, est une rupture à laquelle elle ne se résout +point sans douleur et sans regret. + +Et pourtant, comment le Français peut-il devenir aventureux et se faire +colon, si la Française refuse de le suivre ou l'empêche de partir? C'est +bien la peine d'exciter le coq gaulois à s'envoler par-delà les mers, si +les poules mouillées, qui l'entourent, se cramponnent obstinément à leur +perchoir! S'enfermer entre les frontières de la France, sous prétexte +qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent à +l'est, trop de pluie à l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvède +Barine, «agir et raisonner en empaillée.» + +Si le féminisme est vraiment une doctrine de fierté, de courage et +d'indépendance, ennemie du préjugé, de la routine, de l'immobilité, s'il +aime à copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Américaine, il +doit s'appliquer sans retard à convertir la Française d'aujourd'hui, si +timide et si casanière, en forte et brave créature résolue à secouer ses +habitudes sédentaires, à lâcher les jupes de sa maman, à conquérir la +pleine liberté de ses mouvements. Il y va de son intérêt, de la fortune +de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcroît, de la grandeur +et de la vitalité du pays. En France, je le répète, les places manquent +aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des +terres vacantes, des emplois inoccupés: qu'ils aillent donc les prendre! +Symptôme rassurant: on nous affirme que les femmes françaises, en quête +d'une position, ne sont pas restées sourdes aux appels de l'Union +coloniale, instituée précisément pour diriger un courant d'émigration +des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des +couturières, des modistes, des sages-femmes et même des demoiselles sans +profession, poussées par le bon motif, se mettent avec empressement à la +disposition du comité. Il s'est même constitué une «Société française +d'émigration des femmes,» dont Mme Pégard est la secrétaire générale. + +Voilà du féminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme +libre, l'Ève nouvelle, l'indépendance et l'égalité intégrales des sexes +ne sont que des «turlutaines» inquiétantes ou risibles. Mais on a pu +voir qu'à côté de ce féminisme extravagant, qui est une pose et parfois +même une carrière, et dont les élucubrations seraient plutôt joyeuses, +si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles déjà portées aux +hallucinations les plus chimériques et aux rêveries les plus +fâcheuses,--il en est un autre sérieux, pratique, sensé, qui s'efforce +de faire à la femme contemporaine une situation digne des temps +nouveaux. + + +III + +Et maintenant, que les philosophes, les poètes et, plus généralement, +tous les esprits délicats sur lesquels la femme a conservé la +souveraineté de l'amour et de la beauté, s'affligent de +l'«industrialisme» qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de +la diminution du sens esthétique, de la préoccupation excessive des +soucis d'argent, des brutalités croissantes du combat pour la vie, qui +étouffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les +dons, toutes les grâces du sexe féminin; qu'ils dénoncent le féminisme +comme un malheur public; qu'ils y voient une déviation des aptitudes +rationnelles de la femme, une perversion de son rôle traditionnel, une +dégénérescence où s'émoussent peu à peu toutes les amorces dont la +nature l'a douée pour la survivance et le salut de l'espèce,--rien n'y +fera. Il faut vivre. + +Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure nécessité pèsera +douloureusement sur le XXe siècle qui commence. Mais ayons foi dans +l'éternel féminin. A ceux qui pensent avec tristesse et découragement +que, dans ce nouvel état de choses, la femme perdra la plupart des +qualités dont son charme est fait, et qu'à force de poursuivre les mêmes +vues, les mêmes ambitions et les mêmes carrières que l'homme, à force de +se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne +peut manquer de se dénaturer et de s'enlaidir; à tous ceux, en un mot, +qui tremblent de la voir se viriliser grossièrement, nous avons une +remarque rassurante à faire: la femme est possédée du démon de la +coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire +aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout à fait +d'être femme. + +Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous +les emplois lucratifs: «Place aux femmes»? Ce serait peine perdue. Notre +sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il détient de temps +immémorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part, +la nature les prédestinant, avant tout, au rôle d'épouse et de mère, ce +n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites +pour les carrières actives et les professions contentieuses. + +Il ne sera donc profitable qu'à une minorité de mener une existence +dissipée en occupations extérieures. Combien peu réussiront, notamment, +dans les fonctions libérales dont tant d'hommes font le siège, eux +aussi, sans succès et sans profit! La médecine et surtout le barreau +réservent aux futures doctoresses plus de déboires que d'affaires et de +clients. Si même, par malheur, le sexe féminin arrivait à prendre pied +solidement dans les positions que nous occupons en maîtres, nous +estimons qu'il n'aurait guère à s'en féliciter. Ne verrait-on pas alors +se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs +femmes? Trop nombreux sont déjà ces hommes méprisables entre tous, +depuis le gentilhomme ruiné qui redore son blason avec la dot d'une +roturière, jusqu'à l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres, +le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que là où les +femmes font la besogne des hommes, ceux-ci traînent dans l'oisiveté et +la dépravation une existence inutile et despotique. + +Que si, enfin, ces prévisions à longue échéance paraissaient excessives +ou aventureuses, on nous concédera, au moins, que tout progrès réalisé +par la femme dans la voie de l'égalité économique et sociale, avivera la +lutte pour la vie entre les deux moitiés de l'humanité. Chaque droit +qu'elle aura conquis nous déchargera d'une partie de nos devoirs envers +elle. Tolstoï l'a dit avec esprit: «C'est parce qu'on leur refuse des +droits égaux à ceux des hommes, que les femmes, comme des reines +puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf dixièmes de +l'humanité.» Mais dès que l'égalité sera rétablie et la bataille +imprudemment commencée, j'ai l'idée que la brutalité masculine aura beau +jeu. Qui sait si, habitué à voir dans la femme, non plus un être faible +à protéger, mais une concurrente à redouter et une rivale à combattre, +l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagné en +indépendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se précipiter +à l'assaut des carrières viriles par bravade ou par vanité, et de ne +marcher sur les brisées des hommes qu'autant que la nécessité l'y +contraindra. Hors d'une situation à conquérir pour soutenir le poids de +la vie, ses ambitions inconsidérées lui vaudraient peut-être de dures +représailles. Où l'âpre concurrence commence, la douce urbanité finit. + + + +TABLE DES MATIÈRES + + PAGES + +AVERTISSEMENT AU LECTEUR 1 + +LIVRE I +TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES + +CHAPITRE I +L'esprit féministe + +I.--Ce que la féminisme pense de l'assujettissement et de +l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptômes +d'émancipation. 1 + +II.--Genèse de l'esprit féministe en France.--Son but.--Rêves +d'indépendance. 4 + +III.--Les doléances du féminisme et «les droits de la femme». Notre +plan et notre division. 6 + +CHAPITRE II +Tendances d'émancipation de la femme ouvrière + +I.--D'où vient le féminisme?--Son origine américaine.--Ses +tendances diverses. 10 + +II.--Affaiblissement de la moralité du peuple.--L'ouvrier ivrogne +et débauché.--Pauvre épouse, pauvre mère! 12 + +III.--Difficultés croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et +l'épargne de l'ouvrière. 15 + +CHAPITRE III +Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise + +I.--Portraits, d'aïeules.--Nos grand'mères et nos filles.--La +Parisienne et la Provinciale. 17 + +II.--Les émancipées sans le savoir.--La faillite du mari. 20 + +III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute +bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premières, goûts d'indépendance +des secondes; hardiesse et précocité des unes et des autres. 22 + +IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses idées +d'indépendance. 24 + +CHAPITRE IV +Tendances d'émancipation de la femme mondaine + +I.--Les outrances du théâtre et du roman.--Le monde où l'on +s'amuse.--Le féminisme exotique et jouisseur. 27 + +II.--La femme oisive et dissipée.--Ce qu'est la mère, ce que sera +la fille. 29 + +III.--Demi-vierge et demi-monstre.--Où est l'éducation familiale +d'autrefois? 31 + +CHAPITRE V +Tendances d'émancipation de la «femme nouvelle» + +I.--Les professionnelles du féminisme sont de franches +révoltées.--Le prolétariat intellectuel des femmes. 33 + +II.--Nouveautés inquiétantes de langage et de conduite.--La femme +«libre».--État d'âme anarchique. 35 + +CHAPITRE VI +Modes et nouveautés féministes + +I.--Le féminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce +qu'on attend de la bicyclette. 39 + +II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume +féminin se masculinise.--Exagérations fâcheuses. 42 + +III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle +femme? 47 + + +LIVRE II +GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES + +CHAPITRE I +Le féminisme révolutionnaire + +I.--Les groupements féministes d'aujourd'hui.--Prétentions +collectivistes.--Point d'émancipation féministe sans révolution +sociale. 51 + +II.--Schisme entre les prolétaires et les bourgeoises.--Les +intérêts de l'ouvrier et les intérêts de l'ouvrière. 55 + +CHAPITRE II +Le féminisme chrétien + +I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit +catholique et l'esprit protestant. 59 + +II.--Rudesse des Pères de l'Église envers l'Ève pécheresse.--Le +Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les réhabilite +et les ennoblit. 62 + +III.--Le féminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit +païen.--L'égalité humaine et la hiérarchie conjugale. 66 + +IV.--Double courant des idées chrétiennes.--Tendances catholiques +et protestantes favorables à la femme.--Féminisme qu'il faut +combattre, féminisme qu'il faut encourager.--Organes du féminisme +chrétien. 70 + +CHAPITRE III +Le féminisme indépendant + +I.--Point de compromission avec le socialisme ou le +christianisme.--Les hommes féministes.--Leurs fictions +poétiques.--La femme des anciens temps. 75 + +II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les féministes; ce qu'en +disent les sociologues. 78 + +III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile +d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables écrivains.--Leurs +exagérations littéraires. 81 + +IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la +femme peut reprocher à l'homme. 83 + +CHAPITRE IV +Nuances et variétés du féminisme «autonome» + +I.--Les modérées et les habiles.--La droite libérale. 88 + +II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre +féministe. 90 + +III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti +avancé.--L'extrême-gauche intransigeante.--Effectif total des +différents groupes. 92 + +CHAPITRE V +Manifestations et revendications féministes + +I.--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes +diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrès de 1900. 97 + +II.--La Droite féministe.--Congrès catholique.--Premier début du +féminisme religieux. 100 + +III.--Le Centre féministe.--Congrès protestant.--Moins de bruit +que de besogne. 103 + +IV.--La Gauche féministe.--Congrès radical-socialiste.--Tendances +audacieuses. 105 + +V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le féminisme peut être +dangereux et malfaisant.--Complexité du problème féministe.--Notre +devise. 109 + + +LIVRE III +ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME + + +CHAPITRE I +Les ambitions féminines + +I.--La femme nouvelle veut être aussi instruite que +l'homme.--L'égalité des intelligences doit conduire à l'égalité +des droits. 115 + +II.--Coup d'oeil rétrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe +siècles ont pensé de la femme.--Le passé lui fut dur.--Réaction +du présent. 119 + +III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes +directeurs.--La division du travail et la différenciation des +sexes.--L'égalité morale dans la diversité +fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien général de +la famille et de l'espèce. 122 + +CHAPITRE II +A propos de la capacité cérébrale de la femme + +I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme +vaut-il celui de l'homme?--Crâniométrie amusante. 130 + +II.--Les savants se réservent.--Une forte tête ne se connaît bien +qu'à ses oeuvres. 133 + +CHAPITRE III +S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité +intellectuelle + +I--L'intelligence moyenne des deux sexes s'égale et se +vaut.--L'instruction peut elle accroître les aptitudes et les +capacités de la femme?--Est-il exact de dire que les âmes n'ont +point de sexe? 137 + +II.--De la primauté historique de l'homme.--Le génie est +masculin.--L'esprit créateur manque aux femmes.--Où sont leurs +chefs-d'oeuvre. 142 + +III.--Le génie et la beauté.--A chacun le sien.--Les deux moitiés +de l'humanité. 147 + +CHAPITRE IV +Psychologie du sexe féminin + +I.--Du tempérament féminin.--Impressionnabilité nerveuse et +sensibilité affective.--La perception extérieure est-elle moins +vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse, +amour. 152 + +II.--Vertus et faiblesses du sexe féminin.--Les femmes sont +extrêmes en tout.--Pitié, dévouement, religion.--La femme +criminelle.--Coquetterie et vanité. 156 + +III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volonté de la +femme est-elle plus impulsive que la nôtre?--Indécision ou +obstination.--Le fort et le faible du sexe féminin. 162 + +CHAPITRE V. +L'intellectualité féminine + +I.--Caractères prédominants de l'intelligence féminine: intuition, +imagination, assimilation, imitation. 165 + +II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme, +les idées générales, le don d'abstraire et de synthétiser. 170 + +III.--D'un sexe à l'autre, il y a moins inégalité que diversité +mentale.--Par où l'intelligence féminine est reine: les grâces +de l'esprit et le sens du réel. 176 + +CHAPITRE VI +Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme + +I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture, +décoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention. 181 + +II.--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses +dispositions de la femme pour les unes et pour les +autres.--L'esprit féminin semble plus réfractaire aux sciences +morales. 183 + +III.--Et la littérature?--Supériorité de la femme dans la +causerie et l'épître.--Le style féminin.--A quoi tient +l'infériorité des femmes poètes? 186 + +IV.--Hostilité croissante des femmes de lettres contre +l'homme.--Action souveraine du public féminin sur la production +artistique et littéraire. 191 + +V.--Il n'y a pas, d'homme à femme, identité ni même égalité de +puissance mentale, mais seulement équivalence sociale.--Pourquoi +leurs diversités intellectuelles sont harmoniques. 195 + + +LIVRE IV +ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME + + +CHAPITRE I +S'il convient de mieux instruire les filles + +I.--Le pour et le contre.--Double conception du rôle de la femme. 201 + +II.--Utilité d'une meilleure instruction de la femme pour +elle-même, pour le mari et pour les enfants. 204 + +III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions +de femmes.--L'éducation féminine est trop souvent frivole et +superficielle. 207 + +IV.--Il faut inculquer à la jeune fille des goûts plus sérieux +et la mieux préparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis +d'éducateurs célèbres. 211 + +CHAPITRE II +Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles + +I.--L'éducation des filles doit être conforme aux destinées de la +femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--Éduquer, c'est former une +personne humaine. 214 + +II.--Culture «rationnelle».--A propos de l'enseignement +secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction +professionnelle.--Écueils à éviter: l'inflation des études et +le surmenage des élèves. 217 + +III.--Culture «morale».--Après la formation de la raison, la +formation de la conscience et de la volonté.--Menus propos de +pédagogie féminine.--Idées nouvelles sur l'éducation des +filles.--La «dogmatique de l'amour».--Nos scrupules. 225 + +IV.--Culture «sociale».--Esprit nouveau de l'éducation moderne des +filles.--Où est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles +objections: ce qu'on peut y répondre. 233 + +V.--Culture «religieuse».--L'âme des femmes et le besoin de +croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si +l'instruction est un danger pour la religion et la moralité des +femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable à la +piété et à la vertu des filles. 244 + +CHAPITRE III +De l'instruction intégrale + +I.--Le programme du féminisme radical.--Variantes +habiles.--Instruction ou éducation? 251 + +II.--Idées collectivistes.--Idées anarchistes.--Appel à la +sociale et à la mécanique. 255 + +III.--L'instruction peut-elle s'étendre à toute la jeunesse et +à toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon +dans l'idéal de l'instruction pour tous. 259 + +IV.--L'instruction intégrale des femmes doit-elle être laïque? +gratuite? obligatoire?--Défense des femmes chrétiennes! 263 + +V.--Illusions et dangers de l'instruction à «base +encyclopédique»--L'instruction intégrale a-t-elle quelque vertu +éducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beauté. 267 + +VI.--Notre formule: l'instruction complète pour les plus capables +et les plus dignes.--Point de baccalauréat pour les +filles.--Conclusion. 271 + +CHAPITRE IV +La coéducation des sexes + +I.--La coéducation intégrale préconisée par la Gauche +féministe.--Coéducation familiale.--Coéducation primaire. 274 + +II.--Coéducation secondaire.--Le «collège mixte» des +États-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose. 276 + +III.--Côté moral--Témoignages contradictoires.--Ce qui est +possible en Amérique est-il désirable en France?--Inconvénients +probables.--L'âge ingrat.--Contacts périlleux.--Pour et contre la +séparation des sexes. 279 + +IV.--Côté mental.--Développement inégal de la fille et du +garçon.--Psychologie du jeune âge.--La crise de puberté. 287 + +V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de +l'enseignement féminin.--Convient-il de les unifier?--La +coéducation intégrale est un symbole féministe.--Déclarations +significatives. 291 + +VI.--Coéducation supérieure et professionnelle.--Est-elle une +nécessité?--Accession des jeunes filles aux cours des +Universités.--Ce qu'il faut en penser. 296 + +CHAPITRE V +Les conflits de l'esprit et du coeur + +I.--Dangers d'une instruction inconsidérée.--La faculté de +comprendre et la faculté d'aimer.--L'intellectualisme féminin et +le mariage. 303 + +II.--La femme savante et les soins du ménage et du foyer.--Adieu +la bonne et simple ménagère! 307 + +III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce +des sexes.--Clubs de femmes.--Point de séparatisme!--Ce que +l'individualisme des sexes ferait perdre à l'homme et à la femme. 309 + +IV.--L'émancipation intellectuelle et la maternité.--Instruction +et dépopulation. 314 + +CHAPITRE VI +Les infortunes de la femme savante + +I.--L'instruction et ses débouchés insuffisants.--Mécomptes et +déceptions. 318 + +II.--Surmenage cérébral et débilité physique.--Inégalité des +forces de l'homme et de la femme. 321 + +III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les épines de la +science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu. 324 + +CHAPITRE VII +Instruisez-vous, mais restez femmes + +I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supériorité morale +du sexe féminin sur le sexe masculin.--Beauté et bonté. 330 + +II.--Ce qu'a produit la vieille éducation française.--L'antagonisme +des sexes est antisocial et antihumain. 334 + +III.--Le vrai et utile féminisme.--Régénération sans révolution. 337 + + +LIVRE V +ÉMANCIPATION, ÉCONOMIQUE DE LA FEMME + + +CHAPITRE I +La question du pain quotidien + +I.--Aspects économiques de la question féministe.--Aggravation +de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite +bourgeoisie. 342 + +II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement +d'ambition.--Il faut des places aux diplômées. 344 + +III.--Débouchés ouverts à l'activité des femmes.--Le +mariage.--Le couvent.--La femme pasteur. 346 + +IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition +pénible et effacée.--La dévotion leur suffit-elle? 350 + +CHAPITRE II +Du rôle social de la femme + +I.--Charité religieuse et charité laïque.--Le féminisme +philanthropique. 355 + +II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe +féminin.--Le relèvement de la femme par la femme. 359 + +III.--La question des domestiques.--Doléances des +maîtres.--Doléances des servantes. 361 + +IV.--L'ouvrière des villes et la mutualité.--Misère à +soulager.--Moralité à sauvegarder.--Aide-toi, la charité +t'aidera! 365 + +V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance +privée.--Les devoirs de l'heure présente: le devoir social et +le devoir patriotique. 369 + +CHAPITRE III +Doctrines révolutionnaires + +I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menacée +par les unes et par les autres.--Identité de but, diversité de +moyens. 375 + +II.--Doctrine collectiviste.--L'indépendance de la femme +future.--Notre ennemi, c'est notre maître. 378 + +III.--L'ouvrière se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons +de douter.--Inconséquences du prolétariat masculin. 380 + +IV.--Doctrine anarchiste.--La liberté par la diffusion des +lumières.--Le «réactionnaire» Voltaire. 383 + +V.--Encore l'instruction «intégrale».--L'avenir vaudra-t-il le +passé?--La femme sera-t-elle plus honnête et plus heureuse? 385 + +CHAPITRE IV +L'économie chrétienne + +I.--Le socialisme chrétien.--Dissentiments irréductibles entre +la Révolution et l'Église. 388 + +II.--L'homme à la fabrique et la femme au foyer.--La famille +ouvrière dissociée par la grande industrie.--Interdiction pour +la femme de travailler à l'usine. 390 + +III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette +exception est elle justifiée?--Pourquoi les prohibitions +catholiques sont malheureusement impraticables. 392 + +CHAPITRE V +Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie + +I.--Notre idéal pour l'avenir.--Nos concessions pour le +présent.--Point de théories absolues.--Il faut vivre avant tout. 398 + +II.--Restrictions apportées au travail féminin dans l'intérêt de +l'hygiène et de la race.--Théorie de la femme malade: ce qu'elle +contient de vrai. 401 + +III.--Aperçu des réglementations de la foi française relatives au +travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficultés +d'application.--Leur nécessité, leur légitimité. 404 + +CHAPITRE VI +Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière + +I.--Infériorité regrettable de certains salaires féminins.--Ses +causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs à +écarter ou à retenir.--Solutions proposées. 408 + +II.--Inégalité des salaires de l'ouvrière et de +l'ouvrier.--Doléances légitimes.--A travail égal, égal salaire +pour l'homme et pour la femme. 415 + +III.--Protection de la mère et de l'enfant nouveau-né.--OEuvres +privées.--Intervention de l'État.--Une proposition excessive: +hospitalisation forcée de la femme enceinte. 418 + +IV.--Protestation de tous les groupes féministes contre la loi +de 1892.--La réglementation légale fait-elle à l'ouvrière plus +de mal que de bien? 424 + +V.--Pourquoi le féminisme ne veut plus de lois de +protection.--Un même régime légal est-il possible pour les deux +sexes? 430 + +CHAPITRE VII +La concurrence féminine + +I.--La femme ouvrière ou employée.--Protection de la +main-d'oeuvre féminine.--Accord des prescriptions françaises avec +les déclarations papales. 436 + +II.--La femme professeur.--Répétitions au rabais.--Condition +précaire et détresse cachée. 438 + +III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent +éminemment au sexe féminin. 440 + +IV.--La femme artiste.--La carrière théâtrale.--Les beaux-arts +et les arts décoratifs. 442 + +CHAPITRE VIII +L'invasion des carrières libérales + +I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les +hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes +françaises pour la paix universelle.--Un bon conseil. 446 + +II.--La femme médecin.--Son utilité en France et dans les +colonies. 452 + +III.--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des +tribunaux.--Attitude du barreau. 455 + +IV.--Objections plaisantes opposées à la femme avocat.--Leur +réfutation. 460 + +V.--La femme magistrat.--Innovation périlleuse.--La femme a-t-elle +l'esprit de justice? 463 + +CHAPITRE IX +Le féminisme colonial + +I.--Encombrement de tous les emplois dans la +mère-patrie.--Émigration des femmes aux colonies. 469 + +II.--La Française est trop sédentaire.--Pas de colonisation sans +femmes.--Les appels de l'«Union coloniale». 470 + +III.--Conclusion.--Est-il à craindre que l'émancipation économique +dénature et enlaidisse la Française du XXe siècle?--Résistances +masculines.--Avis aux femmes. 473 + + +IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES. + + + + + +End of Project Gutenberg's Le féminisme français I, by Charles Turgeon + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30008 *** diff --git a/30008-h/30008-h.htm b/30008-h/30008-h.htm new file mode 100644 index 0000000..517f272 --- /dev/null +++ b/30008-h/30008-h.htm @@ -0,0 +1,15567 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Le féminisme français. Vol. I par Charles Turgeon</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30008 ***</div> + +<br><br> + + + +<h4>LE</h4> +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + +<h2>I</h2> + +<h3><i>L'Émancipation individuelle et sociale<br> +de la Femme</i></h3> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>Charles TURGEON</h3> + +<h5>Professeur d'Économie politique à la Faculté de Droit<br> +de l'Université de Rennes</h5> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<h4>PARIS</h4> + +<p class="mid">Librairie de la Société du Recueil général des Lois et des Arrêts<br> +<span class="sml">FONDÉ PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS</span><br> +Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL<br> +<span class="sml"><i>22, rue Soufflot, 5e arrondt.</i></span><br> +L. LAROSE, Directeur de la Librairie</p> +<p class="mid">__</p> +<h4>1902</h4> + +<a name="avert" id="avert"></a> +<br><br> +<h3>AVERTISSEMENT AU LECTEUR</h3> + +<p><i>Si je ne craignais d'attribuer à ce livre une importance exagérée, je +le dédierais volontiers à celles des Françaises d'aujourd'hui qui +songent, qui peinent ou qui souffrent, persuadé qu'il répond aux +secrètes préoccupations d'un grand nombre de nos contemporaines.</i></p> + +<p><i>Le féminisme, en effet, est devenu d'actualité universelle. Il n'est +plus permis aux juristes, aux économistes, aux moralistes, d'ignorer ce +que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux +qu'elles formulent, et les réformes qu'elles proposent. En me décidant à +étudier ce problème sous ses différents aspects,--au début d'un siècle +où il semble plus opportun de rechercher ce qu'a été la Femme du XIXe et +ce que peut et doit être la Femme du XXe,--j'ai voulu témoigner de la +haute considération qu'il mérite, sans me dissimuler du reste les +difficultés et les périls d'une si présomptueuse entreprise.</i></p> + +<p><i>Outre que le débat institué bruyamment sur l'égalité des sexes et +l'égalité des époux met en jeu la constitution même de la famille et +risque d'agiter, de troubler même, bien des générations, le malheur est +que, dans ce procès irritant où le plaidoyer traditionnel des hommes se +heurte à l'âpre et ardent réquisitoire des femmes, tous, demandeurs et +défendeurs, sont forcés d'être juges et parties dans leur propre cause. +Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque +impartialité, les avocats des deux sexes ne doivent toucher à un +problème si épineux qu'avec d'infinis ménagements.</i></p> + +<p><i>Or, loin d'obéir à cette suggestion d'élémentaire sagesse, nous voyons +tous les jours des gens, excités et excitants, se jeter éperdument dans +la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un dédain +manifestement réactionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un +fracas véritablement révolutionnaire. Est-il donc impossible d'éviter +ces excès, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en +s'adonnant avec loyauté à la recherche de ce qui est juste et vrai? Je +ne sais, pour ma part, nul autre moyen de réconcilier deux plaideurs +qui, bien qu'acharnés à se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer +l'un de l'autre.</i></p> + +<p><i>M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgré +moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour +exposer le fort et le faible du féminisme contemporain. Mais à mesure +qu'on avancera dans ces études, on verra mieux que le féminisme, tel +seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu'à trop +restreindre ou à trop condenser l'examen de ses revendications, notre +travail eût encouru le reproche d'être incomplet ou superficiel. Si même +j'éprouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer à tous les articles +du programme féministe une place plus large et des développements plus +détaillés. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir.</i></p> + +<p><i>Quelque imparfait que puisse être cet ouvrage, il aura du moins +l'avantage de permettre au public français d'embrasser, dans une vue +d'ensemble, les aspects nombreux de la question féministe, la suite et +la gradation des problèmes qu'elle soulève, le lien et l'enchaînement +des idées qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet +qui s'étend, comme le nôtre, à toutes les manifestations de la vie +sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien +dire ce que l'on pense. C'est à quoi je me suis appliqué de mon mieux, +en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les +doctrines avec indépendance; d'au</i><i>tant plus que si je dois à mon sexe +d'exposer la thèse féministe avec une mâle franchise, je dois au vôtre, +Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante aménité. J'essaierai, +en conscience, de ne point faillir trop gravement à cette double +obligation.</i></p> + +<p>Rennes, 19 mars 1901.</p> +<br><br> +<hr class="short"> + +<a name="l1" id="l1"></a> +<br><br> +<h2>LIVRE I</h2> + +<h3>TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES</h3> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l1c1" id="l1c1"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>L'esprit féministe</h4> + +<p class="mid">SOMMAIRE</p> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Ce que le féminisme pense de l'assujettissement et de + l'imperfection de la femme moderne.--A qui la + faute?--Symptômes d'émancipation.</p> + +<p> II.--Genèse de l'esprit féministe en France.--Son + but.--Rêves d'indépendance.</p> + +<p> III.--Les doléances du féminisme et «les droits de la + femme».--Notre plan et notre division.</p> +</blockquote> + +<a name="l1c1s1" id="l1c1s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et +des mieux douées, se sont avisées que leur sexe n'était point parfait. +Dire que jamais pareille idée n'était venue aux hommes, serait pure +hypocrisie. Ils en avaient tous, à la vérité, quelque vague +pressentiment. D'aucuns même, dans l'épanchement d'une familière +franchise, avaient pu le faire remarquer vivement à leur compagne. Mais, +si l'on met à part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace +masculine n'était jamais allée jusqu'à englober le sexe féminin tout +entier dans une réprobation générale. Au sentiment des hommes (était-ce +simplicité ou malice?) il n'existait guère qu'une femme véritablement +inférieure; et l'on devine que c'était la leur. Toutes les autres +avaient d'admirables qualités qu'ils étaient surpris et désolés de ne +point trouver dans l'épouse de leur choix. Conclusion foncièrement +humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections à +sa femme, c'est, hélas! qu'il la connaît bien; et s'il juge les autres +si riches de mérites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connaît +mal. Et là, dit-on, est la vérité. Comparée à la femme idéale, à la +femme «en soi», à la femme de l'avenir, la femme du temps présent,--la +Française particulièrement,--n'est pas, au sentiment dès féministes les +plus qualifiés, ce qu'elle devrait être; et l'heure est venue de la +rendre meilleure.</p> + +<p>«Comment? La Française est à refaire?»--Il paraît: ces dames +l'affirment. Que l'on reconnaît bien à cet aveu l'admirable modestie des +femmes! Là-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop +vite. Si, en effet, l'Ève moderne est affligée d'une douloureuse +insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en +incombe à son souverain maître. Ignorante, esclave et martyre, voilà ce +que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement +prolongée de siècle en siècle. Cette iniquité a trop duré. Il n'est que +temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme, +fallût-il, pour atteindre cet idéal, refaire les codes, violenter les +moeurs et retoucher la création. L'«Ève nouvelle», qu'il s'agit de +donner au monde, sera l'égale de l'homme et, comme telle, intelligente, +fière, cultivée, libre et heureuse, parée de toutes les grâces de +l'esprit et de toutes les qualités du coeur,--une perfection.</p> + +<p>Ce langage sonne encore étrangement à bien des oreilles. En France, +notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si rangées, qui +sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos +habitudes provinciales, dans l'atmosphère tranquille et légèrement +somnolente de nos milieux bourgeois où la femme, religieuse d'instinct, +attachée à ses dévotions et appliquée à ses devoirs, fidèle à son mari, +dévouée à ses enfants, aimante et aimée, s'enferme en une vie simple, +modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur à +faire le bonheur des siens,--on a peine à concevoir cette fièvre de +nouveauté et cette passion d'indépendance qui, ailleurs, animent et +précipitent le mouvement féministe contre les plus vieilles traditions +de famille. Je sais des mères, instruites et prudentes, qui, à la +lecture d'un de ces livres récents où s'étalent, trop souvent avec +emphase et crudité, les doléances, les protestations et les convoitises +de l'école nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: «Mais ces femmes +sont folles!»</p> + +<p>Pas toutes, Mesdames. A la vérité, c'est le propre des mouvements +d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon +droit; et conformément à cette loi, le féminisme ne saurait échapper à +certains sursauts désordonnés, à des excentricités risibles, à l'excès, +à la chimère. Point de flot sans écume. Gardons-nous d'en conclure +cependant que tous les partisans de l'émancipation féminine sont des +extravagantes dévorées d'un besoin malsain de notoriété tapageuse. La +plupart se sont vouées à cette cause avec une pleine conviction et un +parfait désintéressement. Quelques-unes même ont donné des preuves d'un +réel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les +directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins à +l'attention publique par des prodiges de volonté agissante et +infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des apôtres.</p> + +<a name="l1c1s2" id="l1c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface, +mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et +s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes +femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières +indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que +nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général, +nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux +causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de +nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une +détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la +revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre +accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes +filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin +pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une +vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal +défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté, +qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction, +beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins +intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur +est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la +société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec +douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui +s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger +avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur +suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles +revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent +ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est +facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et +plus tranchante.</p> + +<p>En deux mots, <i>ces dames et ces demoiselles s'éprennent de science pour +élever la femme dans la société et s'attaquent plus ou moins franchement +au mariage pour abaisser l'homme dans la famille</i>. Tout le féminisme est +là. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquiétude qu'il +éveille dans les esprits attachés aux traditions, quelque défiance même +qu'il excite dans les âmes chrétiennes, il se propage, s'affirme et +s'accentue dans nos idées et dans nos moeurs. Le Français, né malin, y +trouve naturellement une occasion d'épigrammes faciles où sa verve se +délecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit +gaulois est forcé lui-même de prendre le féminisme au sérieux. Plus +moyen de l'enterrer sans phrases. Très garçon d'allure, de goût et de +langage, il crie, pérore et se démène comme un beau diable. Depuis +quelque temps surtout, il multiplie les conférences, les publications, +les groupements, les associations et les congrès. Nous avons aujourd'hui +une propagande féministe, une littérature féministe, des clubs +féministes, un théâtre féministe, une presse féministe et, à sa tête, un +grand journal, <i>la Fronde</i>, dont les projectiles sifflent chaque jour à +nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de +Paul, sans égard pour la qualité ou la condition du propriétaire. On +sait enfin que le féminisme a ses syndicats et ses conciles, et que, +chaque année, il tient ses assises plénières dans une grande ville de +l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.</p> + +<a name="l1c1s3" id="l1c1s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Puisque les revendications féministes menacent de troubler gravement +l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander +nettement aux «femmes nouvelles» ce qu'elles attendent de nous, ce +qu'elles préparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les +embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent. +Résumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa +forme vive et ingénument imagée. Aussi bien est-ce le plan général de +cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein étant de +consacrer une étude particulière à chacune des revendications qui +suivent. On aura ainsi sous les yeux, dès le début de ce livre, et le +cahier des doléances féministes, et l'économie générale de notre +travail.</p> + +<p>Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumière, vers la +puissance et la liberté. Enfin l'esclave se redresse devant son maître, +réclamant une égale place au soleil de la science et au banquet de la +vie. Depuis trop longtemps, la femme est écrasée par la prépondérance +masculine dans tous les domaines où son activité brûle de s'étendre et +de s'épanouir.</p> + +<p>1º Elle souffre d'une <i>infériorité intellectuelle</i>; car les jeunes +filles ne sont pas aussi complètement initiées que les jeunes gens aux +choses de la vie et aux clartés du savoir.</p> + +<p>2º Elle souffre d'une <i>infériorité pédagogique</i>, parce que +l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, et les carrières +qui leur servent de débouchés, sont d'un accès plus difficile pour elle +que pour l'homme.</p> + +<p>3º Elle souffre d'une <i>infériorité économique</i>, puisque le travail de la +femme n'est nulle part aussi libre et aussi rémunérateur que le travail +masculin.</p> + +<p>4º Elle souffre d'une <i>infériorité électorale</i>, parce que, citoyenne +ayant les mêmes intérêts que le citoyen à l'ordre politique et à la +prospérité publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix +dans les conseils de la nation.</p> + +<p>5º Elle souffre d'une <i>infériorité civile</i>, puisque la capacité de la +femme mariée est étroitement subordonnée à l'autorisation maritale.</p> + +<p>6º Elle souffre d'une <i>infériorité conjugale</i>, l'épouse étant, depuis +des siècles, assujettie par le mariage légal et religieux à la +domination souveraine de l'époux.</p> + +<p>7º Elle souffre enfin d'une <i>infériorité maternelle</i>, si l'on songe que +les enfants qu'elle donne au pays sont soumis à la puissance du père +avant d'être soumis à la sienne.</p> + +<p>Toutes ces inégalités, la «femme nouvelle» les tient pour +injustifiables. C'était pour nos pères une vérité passée en proverbe que +«la poule ne doit point chanter devant le coq.» Et voici que l'aimable +volatile jette un cri de guerre et de défi à son seigneur et maître; et +le poulailler en est tout ému et révolutionné! Pour parler moins +irrévérencieusement, il appartient à notre époque de faire une «femme +meilleure», une «sainte nouvelle». Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque +les conquêtes de la femme seront achevées et les privilèges de l'homme +abolis, «ce jour-là, toute la société, sans miracle, sera subitement +transformée--et je veux croire--régénérée.» Et à cet acte de foi, le +fervent écrivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre résume avec +magnificence toutes les ambitions du féminisme, ajoute un acte +d'ineffable espérance: «Des merveilles sont réservées aux siècles +futurs, qui connaîtront seuls la splendeur complète d'une âme de +femme<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <span class="sc">Jules Bois</span>, <i>La Femme nouvelle</i>. Revue encyclopédique du 28 +novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, <i>passim</i>.</blockquote> + +<p>On nous assure même que, pour gratifier l'humanité de cette nouvelle +rédemption, des femmes héroïques appellent le martyre et sont prêtes à +marcher au calvaire.</p> + +<p>Lyrisme à part, toutes ces manifestations de révolte, tous ces bruits de +combat trahissent un état d'âme et un trouble d'esprit auxquels il +serait vain d'opposer une dédaigneuse indifférence. A Jersey, sur la +tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononcé, en +1853, cette phrase célèbre: «Le XVIIe siècle a proclamé les Droits de +l'homme, le XIXe siècle proclamera les Droits de la femme.» Reportons au +XXe, si vous le voulez, la réalisation de cette prophétie: il n'en est +pas moins à conjecturer que le siècle qui commence verra d'étonnantes +choses. On prête à Ibsen cette autre parole: «La révolution sociale qui +se prépare en Europe gît principalement dans l'avenir de la femme et de +l'ouvrier.» Sans croire que la question féminine et la question ouvrière +soient d'égale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien +au-dessus de celle-là,--il n'en est pas moins vrai que les +revendications de la femme sont entrées dans les préoccupations de notre +époque, et qu'il faut, coûte que coûte, y prêter une oreille attentive +et les soumettre à un sérieux examen.</p> + +<p>En réalité, le programme de l'émancipation féminine, que nous +étudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons +de l'énoncer, peut se ramener, pour plus de clarté, à deux directions +générales qui correspondent à nos deux séries d'études.</p> + +<p>Dans la première, la femme poursuit: 1º son <i>émancipation individuelle</i>, +en réclamant une plus large et plus libre accession aux lumières de la +science; 2º son <i>émancipation sociale</i>, en revendiquant une plus large +et plus libre admission aux métiers et professions des hommes.</p> + +<p>Dans la seconde, la femme entend réaliser: 1º son <i>émancipation +politique</i>, en conquérant le droit de suffrage; 2º son <i>émancipation +familiale</i>, en obtenant au foyer plus d'indépendance et d'autorité.</p> + +<p>Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matière d'<i>instruction</i> et +de <i>travail</i>: voilà pour son émancipation individuelle et sociale; +d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'<i>État</i> et du +<i>ménage</i>: voilà pour son émancipation politique et familiale.</p> + +<p>Et du même coup, nous avons justifié la distribution de toutes les +controverses féministes en deux suites d'études qui s'enchaînent et se +complètent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications +formulées en ces derniers temps par le féminisme français, nous tenons à +convaincre les sceptiques et les indifférents de la gravité de ce +mouvement d'opinion; et, à cette fin, nous indiquerons préalablement, +avec quelque détail, ses <i>tendances</i> et ses <i>aspirations</i>, ses +<i>groupements</i> et ses <i>manifestations</i>, l'expérience démontrant qu'une +nouveauté mérite d'autant plus de considération qu'elle apparaît et se +propage en des milieux plus variés et plus étendus.</p> + +<a name="l1c2" id="l1c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Tendances d'émancipation de la femme ouvrière</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p>I.--D'où vient le féminisme?--Son origine américaine.--Ses tendances +diverses.</p> + +<p>II.--Affaiblissement de la moralité du peuple.--L'ouvrier ivrogne et +débauché.--Pauvre épouse, pauvre mère.</p> + +<p>III.--Difficultés croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et l'épargne +de l'ouvrière.</p> +</blockquote> + +<a name="l1c2s1" id="l1c2s1"></a> +<br> +<h4>I</h4> + +<p>Impossible de le nier: le féminisme est dans l'air. D'où vient-il? Que +veut-il? Où va-t-il? Ce n'est point simple curiosité de chercher une +réponse à ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le +problème de l'émancipation des femmes touchant aux principes mêmes sur +lesquels reposent depuis des siècles la famille et la société.</p> + +<p>Dans le féminisme il y a le mot et la chose. Le mot est né en France; on +l'attribue à Fourier qui, dans son «système» subordonnait tous les +progrès sociaux à «l'extension des privilèges de la femme<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>». Depuis +lors, un usage universel a consacré ce néologisme, bien que l'Académie +ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant à la chose, elle +est plutôt d'origine américaine. Ce mouvement hardi ne pouvait naître +que sur une terre jeune, débordante de sève, riche de ferments généreux +et de forces indisciplinées, naturellement accessible à toutes les +nouveautés et propice à toutes les audaces. Bien que le féminisme n'ait +excité chez nous que des répercussions tardives, il commence à +communiquer aux sphères les plus diverses de notre société un +ébranlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord +analyser les symptômes et reconnaître la gravité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> <i>Théorie des Quatre Mouvements</i>, 2e édit. 1841. Librairie +sociétaire, p. 195.</blockquote> + +<p>Depuis un demi-siècle, la personnalité de la femme moderne s'est accrue +en dignité, en liberté, en autorité. Mais, non contente de ces +conquêtes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des +velléités d'indépendance et d'égalité qui, agitant plus d'une tête, +risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le +féminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses +adeptes militants: en même temps qu'il s'épanouit dans les idées, il +s'accrédite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'après une +germination plus ou moins cachée, qu'un mouvement d'opinion arrive à la +pleine conscience de ses forces et même à la claire vision de son but. A +côté du féminisme qui prêche et s'affiche, il y a donc un féminisme qui +sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines +du premier, qu'après avoir dégagé les tendances du second, tenant pour +sagesse d'étudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et +féconde; car plus les tendances seront générales et profondes, plus les +doctrines auront chance de pousser, de croître et de fleurir.</p> + +<p>Or, envisagé comme tendance, le féminisme est un état d'esprit +incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphère flottante qui nous +enveloppe et nous pénètre jusqu'à l'âme. Il y a beaucoup de féministes +sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la société, chez les +pauvres comme chez les riches, parmi les illettrés aussi bien que dans +les milieux instruits et cultivés. La même aspiration se manifeste ici +et là: du côté des hommes, par la désuétude ou l'abdication des +prérogatives masculines; du côté des femmes, par l'impatience ou le +dénigrement de la supériorité virile. D'où il suit qu'une disposition +d'esprit, qui a le rare privilège de recruter des adhérents dans les +catégories sociales les plus diverses, ne saurait être tenue pour un +phénomène négligeable.</p> + +<p>En fait, il existe déjà, autour de nous, un féminisme <i>ouvrier</i>, un +féminisme <i>bourgeois</i>, un féminisme <i>mondain</i>, un féminisme +<i>professionnel</i>, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits +plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief +qu'ils soient animés contre le sexe fort, toutes leurs ambitions +secrètes convergent au même but, qui est l'amoindrissement de la +prééminence masculine. La maîtrise de l'homme, voilà l'ennemie.</p> + +<a name="l1c2s2" id="l1c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mécontente +des prérogatives de son conjoint.</p> + +<p>C'est une illusion très humaine d'attribuer mille qualités aux +malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de supérieure honnêteté, +l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrière que +l'habitude se perd d'en voir les défauts et les vices. Tandis que les +avocats du peuple nous représentent, avec emphase, le ménage du +prolétaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons +nous-mêmes si naturellement à plaindre les classes besogneuses, nous +compatissons si généralement à leurs labeurs, à leurs misères, nous +essayons, avec une bonne volonté si unanime, de les consoler, de les +éclairer, de les assister,--sans toujours y réussir,--que notre raison +est devenue peu à peu la dupe de notre coeur. Et finalement égarés par +les déclamations, plus généreuses qu'impartiales, d'une démocratie qui +prête toutes sortes de défauts aux riches et toutes sortes de qualités +aux pauvres, abusés par nos propres complaisances envers nos frères +déshérités, nous avons oublié le mal vers lequel ils descendent pour ne +voir que le bien vers lequel nous voudrions les élever.</p> + +<p>Or, la femme ouvrière se charge de nous rappeler au sentiment des +réalités; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait +d'observation à peu près générale que la femme du peuple, quels que +soient les trésors de courage, de dévouement et de résignation dont son +coeur déborde, commence à se prendre de lassitude et d'impatience à +peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un débauché. Elle réclame avec +instance le droit de disposer de ses économies, de les placer, de les +défendre, de les arracher aux folles prodigalités du mari. Elle n'a plus +foi dans son homme. A qui la faute?</p> + +<p>Ce m'est une joie de reconnaître qu'un ménage de bons travailleurs doit +être salué de tous les respects des honnêtes gens. Pour ma part, je le +trouve simplement admirable. L'ouvrier rangé, bon époux et bon père, est +un sage, un philosophe en blouse, un héros sans le savoir, une sorte de +saint obscur et caché. Il fait honneur à l'espèce humaine. Mais en +tenant cette élite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible +de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la +dignité du travail et le mérite de la sobriété, l'efficacité rédemptrice +de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui +à l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de +l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur +l'ancêtre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrigé de +quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses +devoirs, plus conscient de ses véritables intérêts, plus attaché à sa +patrie, plus fidèle à sa femme, plus dévoué à ses enfants? S'il est plus +instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honoré par l'opinion, +est-il moins envieux? Encore que mieux payé, est-il plus économe et plus +prévoyant? A vrai dire, la fièvre de jouissance, dont cette fin de +siècle est comme brûlée, pousse l'ouvrier aux folles dépenses, le +détournant peu à peu de ses habitudes d'épargne et de ses obligations de +famille. Et l'épouse se lasse de la dissipation du mari; et la mère +s'irrite de l'égoïsme du père. Que d'argent laissé sur le comptoir des +marchands de vin! Que de salaires dévorés dans les rigolades des mauvais +lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la +famille ouvrière est en train de mourir d'intempérance et d'immoralité?</p> + +<p>Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal +est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste +point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est +l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou +du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des +boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner +aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières, +faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en +cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille.</p> + +<a name="l1c2s3" id="l1c2s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de +ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut +mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un +indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment +soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret +ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure, +récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle +veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le +faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.</p> + +<p>Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le +budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la +dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude +soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les +magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la +main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette +concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces +femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en +chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il +y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu: +mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être +question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les +veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les +exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du +travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou +au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de +sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.</p> + +<p>Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre +part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les +professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette +tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des +sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le +crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement +des règles mêmes du mariage.</p> + +<a name="l1c3" id="l1c3"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> + I.--Portraits d'aïeules.--Nos grand'mères et nos + filles.--La Parisienne et la Provinciale.</p> + +<p> II.--Les émancipées sans le savoir.--La faillite du mari.</p> + +<p> III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute + bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premières, goûts + d'indépendance des secondes; hardiesse et précocité des + unes et des autres.</p> + +<p> IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses idées + d'indépendance.</p> +</blockquote> +<a name="l1c3s1" id="l1c3s1"></a> +<br> +<h4>I</h4> + +<p>Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins +accessibles à la contagion des nouveautés ambiantes, bien que la +bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus +fidèle à ses obligations, il n'est pas sérieusement contestable qu'elle +a subi, depuis un demi-siècle, au moral et au physique, de très +appréciables déformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les +photographies de nos mères de celles de leurs petites-filles: le +contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image +de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et +simples aïeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point +remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard +modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles, +dans les yeux baissés, dans ces apparences discrètes, le goût de +l'obéissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout +autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le +buste droit, la tête haute, le regard direct et sûr, un air de volonté, +d'indépendance et de commandement, révèlent en leur âme quelque chose de +masculin qui n'aime pas à céder et qui se flatte de conquérir.</p> + +<p>Si doucement que cette métamorphose se soit opérée, la bourgeoise +d'aujourd'hui ne ressemble plus tout à fait à la bourgeoise d'autrefois +qui, timide, réservée, ingénue, élevée simplement avec des précautions +jalouses, moins pour elle-même que pour son futur mari, s'habituait dès +l'enfance à une vie cachée, réglée, disciplinée, toute de paix +intérieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient +de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect +du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du +pain, et même le respect du linge que parfois l'aïeule avait filé de ses +mains tremblantes, que la fille en se mariant héritait de sa mère, qu'on +lessivait à la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles, +parfumées de lavande et attentivement surveillées, s'étageaient avec une +impeccable régularité, dans les grandes armoires en coeur de chêne +sculpté, sortes d'arches saintes où les nouveaux ménages gardaient, avec +les vieilles reliques du passé, un peu du souvenir embaumé des ancêtres.</p> + +<p>Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images! +Nos classes moyennes n'ont point échappé à la fièvre du siècle +finissant. Sont-elles si rares--à Paris surtout,--ces jeunes femmes de +la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant +dépouillé l'ignorance naïve de leurs aînées, sans acquérir l'énergie +virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour à tour impatientes +d'action et alanguies par le rêve, sollicitées tantôt par le scepticisme +auquel les incline leur demi-science, tantôt par les pieuses croyances +auxquelles les ramène un secret penchant de leur coeur, ambitieuses +d'apprendre et de savoir, inquiètes de comprendre et de douter, anémiées +par l'étude, éprises d'une vie plus résolue, plus libre, plus agissante, +et troublées par les risques probables et les accidents possibles de +l'inconnu qui les attire, hésitent, se tourmentent et, s'énervant à +chercher leur voie dans les ténèbres, perdent inévitablement la paix de +l'âme et compromettent souvent la paix du foyer? L'époque où nous vivons +est l'âge critique de la femme intellectuelle.</p> + +<p>On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a +point de doute: ces curiosités et ces inquiétudes d'esprit ne hantent +que les têtes déjà grisées par les vapeurs capiteuses de l'esprit +nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux élégants, il ne +suffit plus à l'ambition des femmes de mériter la réputation de bonnes +ménagères, expertes aux choses de la cuisine, habiles à tourner un +bouquet, à orner un salon, à composer même quelque chef-d'oeuvre sucré, +crème, liqueur ou confitures. Les plus indépendantes ne se résignent +point, sans quelque souffrance mal dissimulée, au simple rôle de mères +tendres, dévouées, robustes et fécondes, surveillant l'office et +gouvernant leur intérieur. Nos grand'mères se trouvaient bien de cette +fonction modeste,--et nos grands-pères aussi. A vrai dire, le passé n'en +concevait point d'autre. La femme à son ménage, le mari à son travail; +et la famille était heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines +femmes riches et dédaigneuses un air de vulgarité misérable. Et pour peu +qu'elles aient l'humeur altière et l'âme dominatrice, on peut être sûr +qu'elles feront bon marché de l'autorité maritale.</p> + +<a name="l1c3s2" id="l1c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en récriminations +indignées contre les tendances d'émancipation féminine, et qui pourtant +ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les +questions du ménage. Combien même repoussent la lettre du féminisme et +en pratiquent l'esprit dans leur intérieur avec une admirable sérénité? +Ne leur parlez point d'une femme médecin ou avocat: elles hausseront les +épaules avec mépris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront +qu'une femme abdique les qualités de son sexe. Mais que leur mari élève +la voix pour émettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux +sera mal reçu. Ces dames ont la prétention de prendre toutes les +décisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent +leurs volontés, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la +cuisine que pour mieux régenter le père et les enfants. L'égalité des +droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne +se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur +vie, en subordonnant l'autorité maritale à leur autorité propre. Pour +elles, le féminisme est sans objet, car leur petite révolution est +faite. Elles ont pris déjà la place du maître.</p> + +<p>On rapporte même que bon nombre de femmes chrétiennes conspirent, de +coeur, avec leurs soeurs les plus émancipées. Non qu'elles ne soient un +peu gênées par la condamnation que Dieu lui-même a portée contre notre +première mère: «Tu seras assujettie à l'homme.» Mais ces +arrière-petites-filles d'Ève se persuadent sans trop de peine que, +l'homme ayant généralement failli aux devoirs de protection, d'amour et +de fidélité que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de +rompre un contrat si mal observé et de revendiquer, à titre de +dédommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par +les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal +gouvernée par le père. Ne pouvant réformer l'homme, n'est-il pas juste +de transformer la femme? Puisque le maître s'abaisse, il faut bien que +l'esclave s'élève. Si donc le sexe fort ne veille pas à donner plus de +satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre à voir sa femme, si +bonne dévote qu'elle soit, réclamer pour elle-même, avec une insistance +croissante, l'autorité dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.</p> + +<p>A toutes ces mécontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises, +qui deviennent légion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez +barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques à tout faire et +qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du +conservatoire ou font de l'aquarelle comme un lauréat des beaux-arts, la +confinent dans leur ménage avec obligation de soigner le menu et de +surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est même d'assez vaniteux +pour choyer, parer, orner, gâter leur femme, moins pour elle-même que +pour la satisfaction égoïste du maître, comme un pacha en use avec une +beauté de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un +meuble de luxe, ne se gênent pas de la renvoyer, quand elle se mêle de +politique ou de littérature, à son journal de mode, à sa couturière et à +ses chiffons? Et Monsieur qui est commerçant ou industriel, n'a pas le +plus petit diplôme! Et Madame a son brevet supérieur! Est-ce tolérable? +Adam a-t-il reçu Ève des mains de Dieu pour en faire une cuisinière +surmenée ou une oisive assujettie? Ni femme de ménage ni poupée de +salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que +sera-ce lorsqu'elles seront bachelières, licenciées ou doctoresses? +Elles ne voudront plus épouser que des académiciens.</p> + +<p>Pour rester sérieux, je ne crois pas outrepasser la vérité en disant que +beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se +jugent très supérieures à leurs maris. De là, un malaise, un dépit, une +soumission mal supportée, où j'ai le droit de voir un germe de révolte +future qui ne peut, hélas! que se développer rapidement au coeur des +générations nouvelles.</p> + +<a name="l1c3s3" id="l1c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Si, en effet, je considère d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie, +je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles +qu'autrefois, les exigences économiques la poussent de plus en plus à +rechercher les emplois virils pour se créer une existence indépendante. +Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant +leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour +suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les goûts +sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la +paternité, se disent qu'il est plus économique d'entretenir une +maîtresse que d'élever une famille. Et voilà pourquoi tant d'honnêtes +demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isolées +gagnent leur vie, nous les voyons assiéger les portes de toutes les +«administrations» et s'épuiser à la conquête de tous les diplômes. Ne +vaut-il pas mieux s'acharner à un travail honorable que s'abandonner aux +tentations de la «vie facile»?</p> + +<p>Quant à la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler +trop malignement, il serait puéril de cacher qu'elle est en train de +perdre, en certains milieux, la fraîcheur d'âme, la réserve ingénue, le +parfait équilibre de ses devancières. Aura-t-elle l'esprit aussi droit, +la santé aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anémie l'a déjà +touchée, et la névrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois +n'existe plus en province: on en trouverait des milliers même à Paris. +Beaucoup sont aussi sévèrement élevées que le furent leurs grand'mères. +On ne les voit point au théâtre; elles ne sortent jamais sans être +accompagnées; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de +trois fois avec le même jeune homme. Toutes ces «convenances», +d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont +trop routinières en France pour que ces recluses se puissent transformer +rapidement en évaporées.</p> + +<p>Et pourtant, ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer dans un salon, +de ces charmantes petites personnes, précocement développées, instruites +et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse +tranquille qui déconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes, +joignant la coquetterie à l'assurance et l'impertinence à la séduction, +sortes de roses de salon, prématurément écloses, dont le charme attirant +ne cache point assez les épines? Très positives et très renseignées, ces +demoiselles «Sans-gêne» ont déjà, semble-t-il, l'expérience de la vie.</p> + +<p>N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades. +Sous prétexte de franchise et de sincérité, nous n'épargnons pas à leurs +oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons +traîner sur la table de famille les livres les moins propres à +entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu à peu le +respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mêmes, jointes à une +instruction plus avancée, ouvrent leur imagination à mille choses qu'on +s'appliquait jadis à leur cacher soigneusement. De là, ce type nouveau +de jeune fille indépendante, moqueuse, à l'intelligence vive et +inquiétante, qui commence à nous apparaître, même en province. Et comme, +suivant la très sage remarque de Mme Arvède Barine, «les audaces de +pensée mènent sûrement les natures faibles ou impressionnables aux +audaces de conduite», je me demande, en vérité, si cette jeune fille, +élevée à jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une +«émancipée» dans le sens défavorable du mot,--sera plus tard aussi +docile que ses aînées aux conseils et aux directions de son mari, aussi +fidèle à son intérieur et, chose plus grave, aussi dévouée aux tâches +sacrées de la maternité.</p> + +<a name="l1c3s4" id="l1c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de +l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez +la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine, +il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le +droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la +responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles +croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui +faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui +justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour +l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de +sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos +moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme +un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger +les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité +civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous +les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la +plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de +non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons +convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus +naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons +fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en +impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à +ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié.</p> + +<p>Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes, +les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons +des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte +par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous +prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur +ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la +constitution économique et sociale de la famille française. Liberté, +égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles +entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs +actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et +en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité +fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite +pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme +un frère!</p> + +<p>Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette +révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères +ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de +leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement +commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.»</p> + +<a name="l1c4" id="l1c4"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>Tendances d'émancipation de la femme mondaine</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les outrances du théâtre et du roman.--Le monde où l'on + s'amuse.--Le féminisme exotique et jouisseur.</p> + +<p> II.--La femme oisive et dissipée.--Ce qu'est la mère, ce + que sera la fille.</p> + +<p> III.--Demi-vierge et demi-monstre.--Où est l'éducation + familiale d'autrefois?</p> +</blockquote> + +<a name="l1c4s1" id="l1c4s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Tandis que les classes moyennes, prises dans leur généralité, restent +attachées au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnête, toute +remplie des devoirs quotidiens courageusement acceptés, persistent à +placer dans la dignité et l'indissolubilité du mariage la force et le +bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les +régions dites «élevées» de la société parisienne, la curiosité de jouir +et la passion de l'amusement s'exaspèrent en une fièvre croissante, qui +s'impatiente de toutes les digues opposées au libre plaisir par +l'habitude morale et par le frein combiné de la religion et des lois. Si +nous admettions même,--et c'est un préjugé courant--que la littérature, +le roman et le théâtre sont les fidèles reflets de l'âme d'un peuple, il +faudrait conclure de tout ce qui s'est écrit sur les moeurs françaises +depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre société tombe en +décomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'étranger, qui +n'est pas en situation de ramener le mal à ses justes proportions, nous +fait l'injure de croire. De grâce, n'élargissons point nos plaies, +n'aggravons point nos vices à plaisir! Puissent nos écrivains renoncer +aux élégances perverses du roman «distingué» où chaque salon ressemble à +un mauvais lieu! Toute la société française ne tient pas, Dieu merci! en +ce monde exotique luxueusement installé dans les somptueux quartiers de +l'Arc-de-Triomphe, où «nos toutes belles» traînent une existence vide, +factice, dissipée, au milieu d'un décor digne des <i>Mille et une Nuits</i>, +s'occupant à cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons, +la psychologie du libre amour, le dévergondage et l'adultère. Ces fleurs +de perversion sont des raretés. Cette vie est en dehors des lois +communes de la vie.</p> + +<p>Même dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de +se déchaîner aussi généralement, aussi scandaleusement. En fait, les +nécessités de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de +l'avenir à préparer, de la fortune à maintenir, les soucis d'argent, +d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entraînements et +contrarient le goût du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est +pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement +la fête. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous +surtout d'étendre à toutes nos classes élevées la réprobation que mérite +seulement la corruption d'une minorité tapageuse.</p> + +<p>Mais, si exceptionnel que soit le monde où l'on s'amuse, quels +détestables exemples il donne au monde où l'on travaille! Car il faut +bien reconnaître que, dans ce milieu élégant, léger, subtil, agité, qui, +voulant jouir de la vie, retentit d'un perpétuel éclat de rire, +l'émancipation est de bon ton. C'est là que règne et s'épanouit ce que +j'appelle le «féminisme mondain», un féminisme évaporé qui semble +prendre à tâche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne +des moeurs et le bon génie du foyer. C'est là qu'on rencontre ces jeunes +femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes, +éprises de vie indépendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent +d'incarner à nos yeux la «femme libre». Leur plus grand plaisir est de +jouer avec le feu. Par un mépris hautain du danger, et peut-être aussi +par l'attrait piquant du fruit défendu, elles se font un amusement de +côtoyer les abîmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arrivé! +Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.</p> + + +<a name="l1c4s2" id="l1c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux +exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses +esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos +dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une +créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite +honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses +écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé +sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon, +se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à +s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer, +elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes, +du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des +convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand +elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a +minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des +usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est +une chatte distinguée.</p> + +<p>Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste! +Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en +dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à +elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes +d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font +prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les +apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave. +Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au +bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne +songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son +coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse. +C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et +inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les +grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code, +de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une +tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée.</p> + +<p>Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre +que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et +dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures +inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière +génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les +conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une +atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues, +s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées, +qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les +gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les +allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les +hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que +jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles +ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive +tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont +l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue +leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans +les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des +toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que +deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?</p> + +<a name="l1c4s3" id="l1c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine très +affinée et d'une culture morale trop négligée. Elle fait profession de +ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure +même que les demoiselles les plus lancées de cette belle société n'ont +point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que +ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun +langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances +nouvelles les attirent; seul, l'effort méritoire les épouvante. Passe +encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue inédit, de +fabriquer des vers décadents ou de la peinture impressionniste, et avec +quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrément trouvent +grâce devant leur fatuité dédaigneuse, en revanche, le travail sérieux +les ennuie autant que l'austère vérité les assomme. Il est évident +qu'elles ont résolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux +devoirs naturels qui pèsent sur le vulgaire.</p> + +<p>J'ai hâte de dire que cette corruption n'est pas tout à fait d'origine +française. Il faut y voir, suivant le mot de M. André Theuriet, un +curieux exemple de «contagion par infiltration». Depuis plusieurs +années, les jeunes filles anglo-américaines pullulent dans nos villes +d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont +empressées de copier les allures hardies et le sans-gêne émancipé de +leurs soeurs étrangères. Seulement, débarrassées de la retenue qu'impose +au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces libertés +ont vite dégénéré, dans nos milieux français où le sang est plus vif et +la tête plus chaude, en excentricités provocantes. Et la logique du mal +veut, hélas! (c'est M. Marcel Prévost qui le confesse textuellement dans +la préface de son fameux livre) que «pour la fillette d'honnête +bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le +collégien.»</p> + +<p>Il reste qu'à Paris comme en province, chez les riches comme chez les +pauvres, il n'est qu'une éducation chastement familiale pour soutenir et +perpétuer la pure tradition des bons ménages et le renom de la vieille +honnêteté française. Mais les pères et les mères auront-ils la sagesse +et le courage de défendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus +simples et plus sévères, contre la contagion des mauvais exemples?</p> + +<a name="l1c5" id="l1c5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Tendances d'émancipation de la femme «nouvelle»</h4> + +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les professionnelles du féminisme sont de franches + révoltées.--Le prolétariat intellectuel des femmes.</p> + +<p> II.--Nouveautés inquiétantes de langage et de conduite.--La + femme «libre».--État d'âme anarchique.</p> +</blockquote> +<a name="l1c5s1" id="l1c5s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>On trouvera peut-être que je n'ai point su parler toujours sans +irrévérence des tendances diverses du féminisme ouvrier, bourgeois et +mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de +juger les aspirations du féminisme «professionnel?» Mais j'ai trop le +respect de la femme pour hésiter à lui dire toute la vérité.</p> + +<p>Les professionnelles du féminisme sont, d'esprit et de coeur, de +franches révoltées. Par cette appellation, j'entends cette fraction +avancée qui, sans distinguer entre les revendications féminines, va +droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de +la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et +indisciplinée, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit +bataillon de femmes exaltées qui proclament l'égalité absolue des sexes +et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour +nous convaincre des infortunes de l'«éternelle esclave» et de +l'«inéluctable révolution» de la femme moderne. A cet effet, elles +professent le féminisme «intégral».</p> + +<p>Ce qui perce à travers la propagande qu'elles mènent, c'est, avec le +mauvais goût de la déclamation, une avidité impatiente de réclame, un +goût effréné de notoriété bruyante. Il semble qu'entraînées par le bel +exemple que nous leur avons donné, ces fortes têtes soient en joie de +succomber aux tentations de publicité à outrance qui compromettent si +gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillité des +honnêtes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est +à qui s'époumonera pour mettre sa petite personne en évidence sur le +plus haut perchoir du poulailler. Après le politicien, voici qu'apparaît +la politicienne. Il faut aux femmes «nouvelles» une scène pour s'y +affirmer et s'y afficher à tous les regards. Et dans le nombre, il +pourrait bien se révéler tôt ou tard d'admirables comédiennes.</p> + +<p>Que le nombre des émancipées excentriques ait chance de se grossir à +l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-là, nos +couvents de femmes avaient recueilli la plupart des déshéritées et des +vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre +et plus large ne manquera point de susciter, parmi les générations qui +montent, un nombre croissant de jeunes filles diplômées, d'intelligence +ardente et éveillée, curieuses de vivre et ambitieuses de réussir, +auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les débouchés +qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au +développement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les +carrières pédagogiques sont déjà surabondamment encombrées, et que +nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs +brevets, qui se morfondent dans une inaction misérable? Trop savantes et +trop fières pour se plier aux besognes manuelles, on les voit déjà +traîner dans les grandes villes une vie désenchantée et se disputer avec +âpreté quelques maigres leçons, tandis qu'elles couvent en leur coeur +d'amères rancunes contre l'imprévoyante société qui leur a ouvert une +voie sans issue. N'est-il pas à craindre que certaines de ces +malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prêtent +l'oreille aux suggestions de l'esprit de révolte et s'enrégimentent dans +cette annexe de l'armée révolutionnaire qu'on appelle déjà «le +prolétariat intellectuel des femmes?»</p> + +<p>Sorties des classes moyennes, incomprises, isolées, déclassées, avec des +goûts, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire, +quoi de plus naturel que leur âme, aigrie ou désabusée, s'ouvre aux +idées d'indépendance qui flottent dans l'air, et qu'entraînées par ces +prédications excessives qui exagèrent les droits et atténuent les +devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisément qu'elles sont des +victimes et des sacrifiées? Détournées de leurs traditionnelles +professions par une instruction inconsidérée, elles assiégeront en foule +grossissante les carrières masculines et, devant les difficultés de s'y +faire une place et un nom, elles crieront à l'oppression, réclamant +l'égalité absolue et l'indépendance totale.</p> + +<a name="l1c5s2" id="l1c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Entre ces mécontentes, qui peuvent devenir légion, une sorte de +franc-maçonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prétexte +d'émanciper les femmes de la tutelle néfaste des hommes, aborde sans +scrupule les sujets les plus déplaisants et les questions les plus +scabreuses. Il semble que les hardiesses inquiétantes de langage +fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lèvres de +certains féministes. A les entendre parler des choses du mariage avec +une impudence sereine, on croirait que ces zélateurs et ces zélatrices +de la croisade des «temps nouveaux» n'ont pas eu de parents à aimer et à +bénir, puisque c'est au foyer seulement que s'éveille et s'entretient la +douce religion de la famille. Aussi bien le féminisme est-il, pour +quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui +jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent même +de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrète +espérance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tête féminine +mal équilibrée entre en ébullition, on peut s'attendre aux pires +extravagances.</p> + +<p>Dans la pensée de ces intransigeantes, l'«Ève nouvelle» doit évincer le +vieil homme, comme une réserve fraîche remplace un corps de troupes +affaiblies et fourbues. Leur prétention est de parler et de penser par +elles-mêmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mêmes. Elles ne +souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprète. +Voici la confession d'une jeune émancipée que M. Jules Bois a reçue avec +complaisance: «Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de +l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son +cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous +la brutalité du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tête ni +devant le bras du mâle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et +forte? Je travaillerai; je serai médecin, avocat, poète, savant, +ingénieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il +voudra<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> <i>L'Ève nouvelle</i>, p. 152.</blockquote> + +<p>Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que +le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos +familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour +mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari +gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le +roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui, +cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties +soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à +des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à +la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur +prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces +pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être +libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation +plus dégradante?</p> + +<p>Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études, +astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite +de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera +en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui +déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle +épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les +prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte +ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté.</p> + +<p>Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré +implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés +considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille +française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien: +cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour +être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la +société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que +modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de +métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement +intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on +ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes +et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des +moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les +transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni +soudaines.</p> + +<p>C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance: +«L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus +hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme, +rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles +rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être +émancipée qu'elle ne peut être rénovée<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.» Conclusion excessive: la +femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les +changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais +il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que +l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Préface de l'<i>Ami des femmes</i>. Théâtre complet, t. IV, p. 29.</blockquote> + +<a name="l1c6" id="l1c6"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>Modes et nouveautés féministes</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le féminisme opportuniste.--Son programme.--Sports + virils.--Ce qu'on attend de la bicyclette.</p> + +<p> II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le + costume féminin se masculinise.--Exagérations fâcheuses.</p> + +<p> III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une + belle femme?</p> +</blockquote> +<a name="l1c6s1" id="l1c6s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes +supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des +espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer +et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées, +opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi +qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus +facilement qu'elles l'auront moins effarouché.</p> + +<p>Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de +révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de +révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par +application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des +grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs +reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a +du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue +l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole, +il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces. +Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le +contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée, +sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à +développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses +moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête, +qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait +d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et +ne trempaient virilement leur organisme.</p> + +<p>Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de +la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et +jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles +excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes +et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit +et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la +bicyclette surtout.</p> + +<p>La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans +les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le +bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal +possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses +considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans +l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette +petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est +présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et +ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un +congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander +chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la +bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des +femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes +plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera +efficacement à l'abolition de la domestication des femmes.</p> + +<p>Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder +sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre +d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a +pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance. +Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de +tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un +ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en +passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il +appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes +pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la +bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des +mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la +garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez +gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la +surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un +remède à la dépopulation.</p> + +<p>Mais il autorise et nécessite de si libres mouvements et de si viriles +toilettes! Et le féminisme s'en réjouit. Car la femme a quelque chance +de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses +costumes. S'il était permis d'user de néologismes barbares, je dirais +même qu'il n'est que de «masculiniser» la mode pour «garçonnifier» la +femme. Un honnête homme du grand siècle eût écrit, en meilleur style, +que les habits ont une action sur les bienséances et que les dehors +peuvent corrompre les moeurs.</p> + +<a name="l1c6s2" id="l1c6s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>On voudra bien m'excuser d'aborder, à ce propos, une question dont il +est facile de saisir l'intérêt considérable: je veux parler de la +culotte et du corset. Les professionnelles du féminisme nous font une +obligation de traiter ces graves problèmes. Pour peu qu'on y +réfléchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine à reconnaître que ces +deux notables échantillons de l'habillement moderne sont éminemment +symboliques. Tout le mouvement féministe s'y révèle par son aversion +pour le costume féminin et par son goût pour le costume masculin.</p> + +<p>Il n'est pas impossible même que les femmes vraiment libres fassent un +jour de la culotte un emblème et un drapeau. Avez-vous remarqué l'allure +décidée et les airs triomphants de la cycliste vraiment émancipée? A la +voir porter si crânement la culotte bouffante, on la prendrait de loin +pour un zouave échappé d'un régiment d'Afrique. En Angleterre, les +féministes militantes ont adopté un «costume rationnel». Il est +pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coupés courts; une +jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orné d'une +petite cravate noire. La jupe est taillée en vue de la marche. C'est un +peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me +fait un devoir de reconnaître que, dans ma pensée, ce compliment ne +s'adresse qu'à une minorité: pour dix jolies femmes que ce costume +avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt +parfaitement ridicules.</p> + +<p>En 1896, à une séance de la «Société des réformes féminines» de Berlin, +l'assemblée condamnait à l'unanimité l'usage du corset (beaucoup de +médecins hygiénistes sont du même avis) et proclamait le prochain +avènement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas +du tout que nous soyons à la veille d'une si grave révolution. Non que +le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en +connaissaient point l'étroit assujettissement. En soi, il est immoral, +puisque l'allaitement et la maternité peuvent en souffrir. Qu'il +s'assouplisse et se perfectionne, il est bienséant de le souhaiter; mais +je doute qu'il disparaisse. Si de la théorie les Allemandes passent à la +pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit +qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de +Berlin un aspect tout à fait réjouissant.</p> + +<p>Quant aux Françaises qui, très généralement, ont le sens du beau et +l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la +servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit même +meurtrier; mais c'est un si précieux artifice d'élégance! A quel mari +n'est-il pas arrivé d'entendre sa femme affirmer avec crânerie qu'il +faut souffrir pour être belle? Ce corset ne disparaîtra que le jour où +les grâces de la femme n'auront plus besoin d'être soutenues ou +corrigées. Prenons patience.</p> + +<p>J'imagine, de même, que la culotte aura peine à détrôner la jupe. Il y a +quelques années, pourtant, le congrès féministe de Chicago a recommandé +aux femmes soucieuses de leur dignité sociale l'emploi du «vêtement +dualiste». Ce vêtement dualiste est ce que nous appelons grossièrement +un pantalon. Mais cette résolution mémorable ne semble pas avoir produit +jusqu'ici grand effet.</p> + +<p>A Paris, la Gauche féministe s'est contentée d'émettre le voeu que les +ouvrières soient autorisées à porter la jupe courte, dans un intérêt +d'hygiène et de sécurité: ce qui n'est pas si déraisonnable, le port de +la robe longue offrant de réels dangers dans la fabrication mécanique. +Et sous prétexte que les ouvrières n'osent pas se singulariser, +certaines dames autoritaires voulaient même inviter les syndicats +féminins à «exiger de leurs membres l'application immédiate du nouveau +costume rationnel.» Par bonheur, Mme Séverine veillait, et grâce à son +intervention, la question de toilette est restée sous la loi de +liberté<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Soyez donc assurés que la jupe courte ne sera goûtée que de celles qui +ont un joli pied. Emprunter au vêtement masculin ce qu'il a de pratique, +sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer à +l'élégance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La +coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gêne et retenir ce +qui leur sied. N'en déplaise aux gros bonnets du féminisme, (je prie +celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos +chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis +croire qu'au prochain siècle il n'y ait plus à porter la robe que les +avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de goût ne se +résoudront point à ce retranchement; leur grâce en souffrirait trop. Et +pourtant le règne exclusif de la culotte serait d'une grande économie +pour le ménage: les robes coûtent si cher! Seulement, cette économie ne +manquerait point de tourner souvent à la mortification du mari: tandis +que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est +à craindre que celles-ci ne consentissent jamais à porter les culottes +de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prévost a pu écrire que le temps +est passé où les maris ramenaient leurs femmes à l'obéissance par ces +mots d'amicale supériorité: «Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de +bruit! On vous donnera de belles robes!» Il paraît que cela ne prend +plus.</p> + +<p>Exagération et plaisanterie à part, il reste qu'une transformation +s'opère lentement dans les modes, dans les goûts et jusque dans les +allures et les attitudes, qui marque, d'une façon visible à tous les +yeux, les modifications profondes et secrètes qui travaillent les moeurs +et les idées de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette féminine +se masculinise de plus en plus. Le dolman est à la mode avec ses +broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le +velours et le satin; nos élégantes arborent avec une raideur altière le +plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'épingle du +sportsman.</p> + +<p>Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un +changement dans les idées et les aspirations. Pour celles que les +nécessités de leur condition poussent à l'assaut des professions +masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles +soutiennent pour la vie, les vertus purement féminines sont de moins en +moins suffisantes; qu'il leur faut, pour réussir, un peu du courage, de +la hardiesse et de la désinvolture des hommes; que, pour être fortes, en +un mot, elles doivent renoncer aux délicatesses charmantes qui font leur +grâce et aussi leur faiblesse.</p> + +<p>Quant aux demoiselles des classes riches, véritable jeunesse dorée dont +les désirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent +répété que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme, +qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manières de Messieurs +leurs frères. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des +chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures +et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un éloge +suprême, qu'on dise d'elle: «C'est un bon garçon!» Et nos demoiselles +s'appliquent consciencieusement à mériter cette flatteuse appellation.</p> + +<p>Pour ce qui est enfin des femmes franchement émancipées, elles n'ont pas +d'autre préoccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos +défauts et dans nos brutalités pour se hausser à notre niveau. Lasse +d'être notre compagne, la «femme nouvelle» aspire à devenir notre +compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui +secoue, avec de grandes phrases, la contrainte déprimante du corset et +revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque +plus que la moustache,--et encore!</p> + +<p>Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dépit des difficultés, +elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts +et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme +Arvède Barine, à «la naissance d'un troisième sexe». Telles, chez nous, +ces détraquées, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grâces de la +femme sans acquérir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de +son sexe, sans qu'il lui soit donné de le changer, incapable de s'élever +à la puissance virile après avoir perdu ce qui lui restait de séduction +féminine, ni garçon ni fille, ni homme ni femme, ni mâle ni femelle, +l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une +insexuée, à peine une personne, presque un monstre, voilà donc le +troisième type de l'humanité à venir! On conçoit que cet être vague dont +la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne à perdre les signes +extérieurs de la féminité (tant pis pour nous!) sans parvenir à +s'approprier la puissance dominatrice de la masculinité (tant pis pour +elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette +demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa +multiplication ne laisserait point d'être inquiétante pour l'honnêteté, +la santé et l'avenir de la société française.</p> + +<a name="l1c6s3" id="l1c6s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Contre cette masculinité d'emprunt, contre cette caricature de l'homme, +il est urgent de protester au nom de la beauté et des intérêts même de +la femme.</p> + +<p>Aimez-vous le travesti au théâtre? Il me gêne ou m'afflige. Je le trouve +choquant ou laid: il déforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces +dames voudraient le généraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la «femme +nouvelle» s'exerce-t-elle à imiter servilement notre costume et à nous +prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de +talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates +viriles et de mâles vestons? Le vêtement masculin est-il donc d'une +coupe si délectable pour que les féministes les plus ardentes +s'empressent d'y asservir leurs grâces en s'appropriant nos platitudes? +Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux +Anglaises!</p> + +<p>Et puis, quelle étrange idée de supposer que le bonheur des femmes est +subordonné à leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le +caractère aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si +jolis modèles, qu'il faille nécessairement nous copier pour goûter la +félicité suprême? Les femmes devraient craindre,--au lieu de +l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles +donc qu'à trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? «Le +rôle social des femmes n'est grand, a écrit Henry Fouquier avec son +admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si +elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le +club, elles perdraient le foyer<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.» A vivre d'une vie trop masculine, +la femme dépouillerait même ce qui fait son charme, à savoir la retenue +et la grâce, l'élégance et la pudeur. Et le jour où elle serait aussi +laide, aussi brutale et aussi grossière que nous (suis-je assez +modeste?) son règne serait fini et son sexe découronné.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> <i>Les Femmes gui votent.</i> Annales politiques et littéraires du +15 avril 1896.</blockquote> + +<p>J'en appelle au témoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont +épousé plus ou moins les idées nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly +Lieutier, poète et romancière, à laquelle j'emprunte cette curieuse +pensée: «La femme qui se masculinisera pour prouver son égalité avec +l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas +égale à ce dernier en restant femme. Pour prouver cette égalité +absolument réelle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en +l'utilisant au profit de tous.» C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une +journaliste, qui déclare ceci: «Savoir, jusque dans nos revendications +et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par +le caractère, les manières et même et surtout la toilette, là est le +secret de notre réussite. En une lutte où nous avons besoin de tous nos +moyens, pourquoi dédaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous +donna: le charme<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même.</i> Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, pp. 873 et 883.</blockquote> + +<p>Faisons des voeux pour que, docile à ces conseils, la femme reste femme +par l'élégance de ses manières et la délicatesse de sa nature, comme +elle l'est par la tendresse de son âme, par la sensibilité émue et la +douce pitié qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dévouement +et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se +dise que ce n'est point affranchir et améliorer son sexe que d'en faire +une contrefaçon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que +nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid. +Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyère: «Un beau visage est le +plus beau des spectacles.»--«Une belle femme qui a les qualités d'un +honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux: +l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.» Ceux qui aiment +sincèrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.</p> +<br> +<hr class="short"> + +<a name="l2" id="l2"></a> +<br> +<h2>LIVRE II</h2> + +<h3>GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES</h3> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l2c1" id="l2c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>Le féminisme révolutionnaire</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les groupements féministes d'aujourd'hui.--Prétentions + collectivistes.--Point d'émancipation féministe sans + révolution sociale.</p> + +<p> II.--Schisme entre les prolétaires et les bourgeoises.--Les + intérêts de l'ouvrier et les intérêts de l'ouvrière.</p> +</blockquote> + +<a name="l2c1s1" id="l2c1s1"></a> +<br> +<h4>I</h4> + +<p>C'est un fait établi que, dans la classe ouvrière comme dans la classe +bourgeoise, dans les milieux mondains et «distingués» non moins que dans +les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins +d'indépendance et des désirs d'émancipation qui, nés de causes multiples +et aspirant à des fins diverses, travaillent sourdement la femme de +toutes les conditions, percent à travers son langage et ses allures, +transparaissent dans son costume et dans ses goûts. Rien d'étonnant que +ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient +peu à peu dessinées, précisées, formulées en quelques têtes plus +raisonneuses et plus ardentes. Et la nébuleuse a pris corps; et les +aspirations se sont muées en doctrines systématiques qui, dès +maintenant, se partagent avec une suffisante netteté en trois grands +courants d'opinion. Ce sont: le féminisme <i>révolutionnaire</i>, le +féminisme <i>chrétien</i> et le féminisme <i>indépendant</i>.</p> + +<p>Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications féminines n'est +donc pas une, mais triple, suivant qu'elle émane des féministes +révolutionnaires, des féministes chrétiens ou des féministes +indépendants, ces derniers refusant de s'inféoder aux partis religieux +et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de liberté et de +dignité pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le +cherchent en des directions opposées ou s'y acheminent par des voies +différentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations +générales.</p> + +<p>Dans les anciens temps, le sexe féminin n'a joui nulle part d'une grande +faveur. La naissance d'une fille passait même très généralement pour une +calamité, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-né la puissance de +délivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et +religions déclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'après +le polythéisme, tous les maux qui affligent l'humanité sont sortis de la +boîte de Pandore. Pour le christianisme, Ève est l'initiatrice du péché +et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion +abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle +l'ennoblisse de l'autre, en élevant le mariage monogame à la dignité de +sacrement et en installant pour la vie l'épouse et l'époux, la mère et +le père, dans une fonction également nécessaire au développement de la +famille unifiée.</p> + +<p>Telle n'est point cependant l'opinion des écrivains révolutionnaires qui +tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les +cultes les plus barbares et les législations les plus cruelles. C'est +ainsi que M. Élie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se +montrèrent compatissantes à la femme, «toutes les civilisations, toutes +les religions à nous connues qui envahirent la scène du monde pour +s'entre-déchirer, ne s'accordèrent que sur un point: la haine et le +mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, chrétiens, +mahométans jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent +une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de +tyrannie. Nous le disons très sérieusement: sur ce point, notre +humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des +espèces animales<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.» Il s'agit donc d'arracher la femme au +christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui, +aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> <i>Les Hommes féministes.</i> Revue encyclopédique du 28 novembre +1896, p. 828.</blockquote> + +<p>A un point de vue plus général, les partis révolutionnaires ne peuvent +qu'être les alliés naturels du féminisme, l'esprit de révolte qui +inspire ses revendications méritant toutes leurs sympathies. C'est +pourquoi socialistes et anarchistes prêchent à la femme que, dans le +partage des droits et des devoirs, elle joue le rôle de dupe. M. Lucien +Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, «victime de +la loi de l'homme qui lui commande l'obéissance, victime de la religion +qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l'entretient +dans la servitude, elle est la perpétuelle exploitée.» Qu'elle n'attende +donc point de la bonne volonté des législateurs le démantèlement des +codes et des institutions dont les hommes ont fortifié leur position +supérieure: elle y perdrait son temps. Révoltez-vous, mes soeurs; car +«vous ne serez affranchies que par la Révolution.» Le vieux conspirateur +russe, Pierre Lawroff, parle dans le même sens. «Pour le moment actuel, +nous, socialistes impénitents, nous nous permettons d'affirmer que ce +n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible à la grande +question sociale, à la lutte du travail contre le capital, que la +question féministe a des chances de faire quelques pas vers sa +révolution rationnelle dans un avenir plus ou moins éloigné.»</p> + +<p>Et quel appoint pour le triomphe de «la Sociale», si les femmes +passaient résolument du foyer familial à la place publique! M. Jules +Renard, qui dirige la <i>Revue socialiste</i>, en fait l'aveu: «Le jour où +les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur +douceur puissante et leur passion communicative, le jour où elles +voudront être les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de +la cité future, les résistances intéressées qui entravent encore la +marche de l'humanité ne dureront pas longtemps<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.» Je crois bien! +N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'où se +répand toute flamme? Révolutionnons l'épouse et la mère: nous aurons du +coup révolutionné la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de +révolutionner le monde. Les partis extrêmes ne font que rendre hommage à +la toute-puissance du prestige féminin, en rivalisant de zèle pour +détourner à leur profit le courant féministe et l'associer à «la lutte +des classes».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Revue encyclopédique, <i>loc. cit.</i>, pp. 827 et 830.</blockquote> + +<p>Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette +déclaration faite, en 1896, au congrès de Gotha: «La femme prolétaire +n'étant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat, +l'agitation féministe doit rester dans le cadre de la propagande +socialiste.» De là, un groupe féministe plus ou moins inféodé aux partis +révolutionnaires, dans lequel, après Mlle Louise Michel, Mmes Paule +Mink, Léonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent +encore les premiers rôles. Dernièrement, Mlle Bonneviale affirmait à +nouveau que «le mouvement féministe doit être socialiste» ou qu'«il ne +sera pas». Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrêmes: nous +les rencontrerons souvent sur notre chemin.</p> + +<a name="l2c1s2" id="l2c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Notons seulement que de ces prétentions intolérantes, un schisme est né +qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et à Berlin, les +femmes prolétaires ont refusé de faire cause commune avec les femmes +bourgeoises, sous prétexte que «si des deux côtés on veut souvent la +même chose, on le veut toujours d'une façon très différente, le +féminisme bourgeois croyant encore aux réformes pacifiques, lorsque le +féminisme ouvrier n'a plus foi que dans la révolution.»</p> + +<p>Et ce dissentiment s'affirme déjà par des congrès rivaux. Dès +maintenant, le féminisme est divisé contre lui-même. Alors que certaines +femmes émettent la ferme et fière résolution de mener le bon combat sans +alliés masculins, pour elles-mêmes et par elles-mêmes, le parti +socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient +leurs revendications pour une dépendance de la question sociale, s'en +approprie l'examen et s'en réserve la solution. Mais cette prétention +soulève d'assez vives résistances, et dans le camp fortifié des +féministes indépendants, et dans les rangs plus clairsemés des +féministes chrétiens.</p> + +<p>Se recrutant dans un milieu plus élevé et plus instruit, le féminisme +indépendant, le pur, le vrai féminisme, s'efforce de soustraire sa cause +à l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en +cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulièrement à +sauvegarder son autonomie. «Bien que lié indissolublement à la question +sociale, écrivait-elle récemment, le féminisme ne doit pas être confondu +avec le mouvement socialiste ni subordonné à ses différentes écoles.» +Tout en n'hésitant point à regarder les hommes comme des «patrons», +c'est-à-dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient +que, les revendications de son sexe n'étant pas exclusivement +économiques, le mouvement féministe ne saurait être un épisode de la +lutte des classes, par cette raison qu'il n'est véritablement aucune +catégorie sociale, de la plus pauvre à la plus riche, «où la femme ne +soit pas assujettie à l'homme.» D'ailleurs, l'exemple de tous les jours +démontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, «conserve ses +velléités despotiques, surtout envers sa femme<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Revue encyclopédique, <i>loc. cit.</i>, p. 825.</blockquote> + +<p>Voilà une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux +bonnes âmes qui s'imaginent, sur la foi des prophètes, que le +collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, où les femmes ne +seront point battues ni les maris trompés.</p> + +<p>Et de fait, à voir le peuple de près, on a vite constaté qu'il est +beaucoup plus voisin que le monde riche de l'égalité des sexes. Dans le +peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette +différence,--qui fait aussi son excellence et sa supériorité,--qu'elle +va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de +ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari à femme, +à bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultivées, on +ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un +malotru, les ménages ouvriers ont le droit--dont ils abusent +quelquefois--de se cogner avec la plus entière réciprocité.</p> + +<p>C'est donc moins pour la rendre l'égale de son homme que pour +l'entraîner à l'assaut des classes riches, que les partis +révolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrière comme ils ont +enrégimenté l'ouvrier. Le prolétariat voit dans la femme pauvre une +«camarade de combat», une alliée nécessaire, une recrue qui doit grossir +l'armée socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrière fermera toujours +l'oreille à la propagande révolutionnaire? Je ne sais que l'influence +rivale de la religion qui puisse disputer à l'anarchisme et au +collectivisme cette précieuse et si intéressante clientèle.</p> + +<a name="l2c2" id="l2c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Le féminisme chrétien</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit + catholique et l'esprit protestant.</p> + +<p> II.--Rudesses des Pères de l'Église envers l'Ève + pécheresse.--Le Christ fut compatissant aux femmes.--Sa + religion les réhabilite et les ennoblit.</p> + +<p> III.--Le féminisme intransigeant est un renouveau de + l'esprit paien.--L'égalité humaine et la hiérarchie + conjugale.</p> + +<p> IV.--Double courant des idées chrétiennes.--Tendances + catholiques et protestantes favorables a la + femme.--Féminisme qu'il faut combattre, féminisme qu'il + faut encourager.--Organes du féminisme chrétien.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Peut-il y avoir un féminisme chrétien? Cet accouplement de mots sonne +mal à nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un +mouvement d'indépendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'Église +serait-elle donc favorable à l'émancipation des femmes? Conçoit-on que +le christianisme puisse encourager le féminisme, ou même que le +féminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la +vérité, l'enseignement des Écritures et des Pères se prête aux +interprétations les plus diverses, et sur les <i>relations des sexes</i> et +sur les <i>relations des époux</i>.</p> + +<a name="l2c2s1" id="l2c2s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer +que l'Ancien et le Nouveau Testament témoignent plus de faveur et de +considération aux fils d'Adam qu'aux filles d'Ève. C'est pourquoi le +champion vénérable de l'émancipation féminine aux États-Unis, Mme +Élisabeth Stanton, s'en prend à la Bible de l'infériorité persistante de +son sexe. Même en souvenir des admirables figures de femmes qui +apparaissent çà et là au cours du récit biblique--telles Judith, +Suzanne, Esther, la fille de Jephté, la mère des Machabées et tant +d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir établi, pour des siècles, la +supériorité du masculin sur le féminin.</p> + +<p>Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la +première femme a causé la chute du genre humain en apportant au monde le +péché et la mort; qu'elle a été accusée, convaincue et condamnée par +Dieu, avant les assises générales du jugement dernier; que, depuis lors, +en exécution de la sentence prononcée, elle enfante dans les larmes et +dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et +la maternité une période de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la +Genèse rapporte que «la femme a été faite après l'homme, tirée de lui et +créée pour lui.» Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, «le droit +canon et le droit civil, les prêtres et les législateurs, les Écritures +et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis +politiques, s'accordent avec une touchante unanimité à la proclamer son +inférieure et son sujet?» Prescriptions, formes et usages de la société +civile, pratiques, disciplines et cérémonies de la société religieuse, +tout sort de là. Pour avoir été formée d'une côte d'Adam, d'un «os +surnuméraire», comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre +premier père en tentation grave, Ève a été condamnée à la sujétion +perpétuelle. Et avec une docilité aveugle, l'État n'a fait que souscrire +aux suspicions et aux jugements de l'Église<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même.</i> Revue encyclopédique, <i>loc. +cit.</i>, p. 889.</blockquote> + +<p>Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous +prétexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme +Stanton, aidée d'une commission de dames hébraïsantes, a décidé de +reviser les textes sacrés et d'opposer, à l'aide de commentaires +appropriés, la <i>Bible des femmes</i> à la <i>Bible des hommes</i>. En voici un +fragment relatif au rôle qu'Ève a joué dans le drame de l'Eden: «Soit +qu'on regarde Ève comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne +pour l'héroïne d'une histoire véritable, quiconque voit les choses sans +parti pris, doit admirer le courage, la dignité et la noble ambition de +la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a +pas essayé de la séduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs +mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine; +il a fait appel à la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme +et qu'Ève ne trouvait point à satisfaire en cueillant des fleurs ou en +bavardant avec Adam.»</p> + +<p>Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un +bouquet ou un bijou: il est plus séant de leur parler de la quadrature +du cercle, en souvenir d'Ève qui, la première, eut le courage de +cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avéré qu'Adam +n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hésite pas à le traiter +de «grand poltron». Fermez donc, après cela, les Académies aux femmes! +Bien plus, quand le moment de la pénitence arrive, Adam, confus et +larmoyant, s'abrite derrière la faible créature que Dieu lui a donnée: +«La femme, dit-il à l'Éternel, m'a présenté le fruit et j'en ai mangé.» +O honte! ô lâcheté! Le récit biblique, ainsi interprété, ne tourne pas à +l'honneur du roi de la création, qui, pétri du limon de la terre, était +sans doute d'une nature trop épaisse pour percevoir les subtiles +objurgations du serpent tentateur.</p> + +<p>Et pourtant, de l'aveu même de Mme Stanton, «ces Messieurs» sont appelés +dans le texte sacré les «fils de Dieu», tandis que «ces Dames» y sont +dédaigneusement dénommées «les filles des hommes». Et cette inégalité +lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se réfère à un +texte de l'<i>Ecclésiaste</i>--peu flatteur, j'en conviens,--où il est dit +que «la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes.» Mais +nous pouvons être sûrs que la Bible féministe, qui ne manque ni d'audace +ni de gaieté, saura trouver à ce document sévère une signification +favorable.</p> + +<p>A cela même, on reconnaît bien cette hardiesse anglo-saxonne sans +laquelle, peut-être, le féminisme ne serait pas né. Si, en tout +cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premièrement et +rapidement, développé en Angleterre et en Amérique, la raison en est, +sans doute, que le protestantisme incline et façonne les esprits au +libre examen et, par suite, à l'indépendance de la pensée, et que, dans +ces pays, les choses de la religion étant laissées à l'interprétation +individuelle,--d'où la diversité infinie des sectes réformées,--le champ +est plus largement ouvert aux nouveautés et aux audaces que chez les +peuples d'esprit catholique, traditionnellement prédisposés à la +discipline et à la subordination hiérarchiques.</p> + +<a name="l2c2s2" id="l2c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu répéter à +l'église autant que dans les salons, que l'homme leur est supérieur en +intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur +honorabilité risquent d'être gravement altérées par les contacts de la +vie extérieure et que, par conséquent, leur existence doit être +recueillie et leur activité soumise et enfermée, ont fini, suivant le +mot de Mme Marie Dronsart, «par accepter leur infériorité comme un dogme +et leur effacement comme un devoir.»</p> + +<p>C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer +la primauté du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons même +reconnaître que certains Pères de l'Église, émus des suites du péché +originel ou épris d'ascétisme monastique, se sont échappés quelquefois +en récriminations amères contre la charmante perfidie des femmes. Tel +compare leur voix au «sifflement du serpent», leur langue au «dard du +scorpion». Nul ne pardonne à Ève la chute d'Adam et la perte du paradis. +Tous lui attribuent la fatalité de nos misères. «Souveraine peste, +s'écrie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomphé +de notre premier père.» Les homélies ne sont pas rares où se pressent, à +l'adresse de la plus belle moitié du genre humain, des qualifications +comme celles-ci: «Auteur du péché, fille de mensonge, pierre du tombeau, +chemin de l'iniquité, porte de l'enfer, vase d'impureté, larve du +démon,» et autres aménités qui manquent évidemment de galanterie.</p> + +<p>La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un réquisitoire de +Tertullien: «Femme, tu es la cause du mal; la première, tu as violé la +loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta +faute a fait mourir Jésus-Christ.» C'est pourquoi, au dire du même +docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouvé grâce devant +l'Église,--«la voir est mal, l'écouter est pire et la toucher est chose +abominable, <i>quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum</i>.» Cet +anathème rappelle le cri désespéré de l'<i>Ecclésiaste</i>: «J'ai trouvé la +femme plus amère que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs; +son coeur est un piège et ses mains sont des entraves.»</p> + +<p>Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes véhémentes +s'adressaient moins aux femmes honnêtes qu'aux courtisanes qui +pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage +est franchement antiféministe. Il semble que la femme, en elle-même, ait +été, pour les premiers chrétiens, un objet, sinon de réprobation, du +moins de terreur sacrée. C'est à ce sentiment qu'obéissait sans doute +Tertullien lorsqu'il souhaitait que «la femme, à tout âge, cachât son +visage, toujours et partout.» On a prétendu même que certains +théologiens des anciens âges se demandaient sérieusement si la femme +avait une âme, autrement dit, si elle appartenait à l'humanité; mais, +vérification faite, cette assertion, maintes fois réfutée, nous paraît +une plaisanterie absurde ou une ânerie malveillante<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> <i>Le Concile de Mâcon et l'âme des femmes.</i> Revue du Féminisme +chrétien du 10 avril 1896, p. 33.</blockquote> + +<p>Depuis lors, le clergé s'est humanisé, je ne dis pas féminisé. Il ne +tolère pas encore que les femmes se présentent en cheveux à +l'église,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il +n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux +offices. Il se pourrait même que nos prêtres fussent désolés de cette +pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blâmer.</p> + +<p>Bien plus, sera-t-il permis à un laïque de bonne volonté d'insinuer +modestement qu'en dépit des imprécations misogynes de quelques +prédicateurs austères, le catholicisme ne nourrit point contre la femme +de si hostiles préventions? En faisant de la Vierge Marie la mère de +Dieu, en la plaçant sur nos autels, en la proposant à nos hommages, en +nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant +d'un cortège de saintes et de martyres qui trônent, sur un pied +d'égalité fraternelle, avec les apôtres et les confesseurs, il me semble +que la religion catholique a véritablement ennobli et magnifié la femme. +Nos féministes, si épris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'être +flattés de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regardée par +les écoles ecclésiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne +doivent pas oublier que saint Jérôme a travaillé toute sa vie à la +transformation et à l'élévation de la femme latine. Qu'ils prennent +seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent +les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas +été maltraitées par l'Église; et elles lui en témoignent très +généralement une fidèle reconnaissance.</p> + +<p>A s'en tenir à l'esprit de l'Évangile et aux exemples du Maître, on voit +moins encore qu'elles aient été sacrifiées au sexe fort. Dans le sens le +plus pur du mot, le Christ fut l'«Ami des femmes». Il boit à l'amphore +de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de +Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'étaient vouées à sa +doctrine et attachées à ses pas lui demeure fidèle jusqu'au tombeau. Le +Christ préfère même à la bruyante activité de Marthe l'immobilité +contemplative de Marie qui, assise à ses pieds, suspendue à ses lèvres, +recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait +symboliser le féminisme croyant et méditatif. Nos chrétiennes élégantes +que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment à +promener leur pensée à travers les abstractions sublimes de la vie +dévote, ne manquent point de se flatter d'avoir «choisi la meilleure +part». Il faut pourtant bien, entre nous, que le ménage soit fait.</p> + +<p>Point de doute: la femme est devant Dieu l'égale de l'homme. Et à défaut +de tout autre témoignage de faveur, sa réhabilitation résulterait, je le +maintiens, de la seule maternité de Marie qui fut saluée «pleine de +grâce» par l'ange Gabriel et jugée digne d'enfanter le Fils de Dieu. +L'Immaculée Conception peut être considérée comme la revanche et la +glorification du sexe féminin. Car, si ce dernier fut cause, par le +péché d'Ève, de notre chute originelle, il a été, par l'intermédiaire de +la Vierge, l'instrument de notre Rédemption. C'est bien ainsi que le +comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait +pas à la religion chrétienne de l'avoir relevée de l'«heureux état +d'infériorité» dans lequel l'antiquité païenne l'avait maintenue. Ce +n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu écrire que le +féminisme chrétien était né «le jour où le Fils de Dieu, qui n'eut point +de père ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth à l'incomparable +honneur d'être sa mère<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> <i>Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la +femme.</i> Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, p. 139.</blockquote> + +<p>Au surplus, les femmes ont l'âme foncièrement religieuse. Elles ont joué +un rôle prépondérant dans l'établissement et la propagation de l'Église +naissante. «La religion, écrit Renan, puise sa raison d'être dans les +besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de +souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément +substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a +été, à la lettre, fondé par les femmes.» Aujourd'hui encore, ce sont +elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du +catholicisme. On a raison d'appeler le sexe féminin: le sexe dévot. En +plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon créé, du moins organisé la +charité. De là, ces congrégations féminines,--une des plus pures gloires +de l'Église,--qui sont, depuis des siècles, le refuge des abandonnés, la +consolation des affligés, le secours des pauvres et la providence des +malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse naître et +durer sans le zèle pieux des femmes. Somme toute, l'Église, malgré ses +rudesses de langage, a eu le mérite d'ouvrir au besoin de dévouement, +dont leur coeur est dévoré, un dérivatif admirable et une destination +sublime.</p> + +<a name="l2c2s3" id="l2c2s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Les adeptes de l'émancipation féminine ont donc tort de lui imputer à +crime la réprobation que plusieurs de ses docteurs ont vouée à l'Ève +pécheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait +pas tendu à la femme une main compatissante, et amie! A les entendre, +toutefois, c'est moins dans la <i>question des sexes</i> que dans les +<i>relations des époux</i> que le christianisme aurait professé son peu de +goût pour la «préexcellence du sexe féminin». Et c'est le moment de +montrer qu'il y a au fond du féminisme contemporain un regain de +paganisme latent.</p> + +<p>Oui; il est des «femmes nouvelles» qui préfèrent franchement le +polythéisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrès +féministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jeté, d'une voix tremblante de +colère, ces mots significatifs: «Depuis que je suis en France, j'entends +toujours les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par +l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en +vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement +flatteuse. Peut-être êtes-vous trop hantées par l'image de la Madone +portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je préfère la +Vénus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait +pas de bras du tout.» A votre aise, Madame! S'il nous était donné +cependant de revivre la vie grecque, je ne sais guère que les grandes +courtisanes qui pourraient s'en féliciter. Hormis cette exception, les +femmes honnêtes ont plus profité que souffert de l'instauration des +moeurs chrétiennes.</p> + +<p>Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des révoltes féminines +est mêlé plus ou moins, suivant les tempéraments, de sensualisme et de +religiosité. M. Jules Bois nous avise qu'il a été conduit au féminisme +par le mysticisme. Cela ne nous étonne point de l'auteur du <i>Satanisme</i> +et de la <i>Magie</i>. Son <i>Ève nouvelle</i>, livre étrange et ardent, n'est +qu'un long acte de foi, d'espérance et d'amour en la femme de l'avenir. +L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue à +Zoroastre: «Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut +mieux que l'homme vierge: la mère vaut dix mille pères.» Ce féminisme +exalté, voluptueux et dévot, remet le salut du monde aux mains de la +femme émancipée.</p> + +<p>Certes, l'Olympe païen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il +s'en dégage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythéisme déifia le +beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agréables déesses +personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs +et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs déplorables. Il n'était +pas jusqu'à Jupiter et Junon qui ne manquassent à l'occasion de prestige +et de tenue. Leurs querelles de ménage n'étaient point d'un bon exemple +pour les humbles mortels. A voir là-haut les maris si volages et les +femmes si faciles, le mariage si peu respecté et l'union libre si +ouvertement tolérée, les humains ne pouvaient, sans irrévérence, se +mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme païen ne +fut point très profitable à la moralité publique et privée;--et +l'expérience atteste que la femme est la première à souffrir des +mauvaises moeurs. Asservie aux appétits du mâle, elle devient chair à +caprice ou chair à souffrance.</p> + +<p>Que nous voilà donc loin des conceptions chrétiennes! Toute l'antiquité +a vécu sur cette idée que la femme est inférieure à l'homme en force, en +intelligence et en raison; et les relations privées des époux, comme les +relations sociales des sexes, impliquèrent partout la subordination plus +ou moins humiliante de l'épouse au mari. Survient le christianisme; et, +si ses premiers docteurs ne peuvent se défendre parfois d'incriminer +dans la femme l'Ève curieuse et perfide qui, pour avoir induit en +tentation notre premier père, voua toute sa descendance à la corruption +du péché et rendit par là nécessaire le sacrifice du Dieu fait Homme, +tout l'esprit de sa doctrine tend à la réhabilitation de l'épouse et à +la glorification de la mère.</p> + +<p>Non pas que la tradition chrétienne soit favorable à l'égalité de la +femme et du mari. Témoin ce texte de saint Paul: «Le mari est le chef de +la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. De même que l'Église +est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'être en toutes choses +à leurs maris.» Saint Augustin va jusqu'à faire honneur à sa mère +d'avoir «obéi aveuglément à celui qu'on lui fit épouser.» A ses amies +qui se plaignaient des brutalités de leur époux, sainte Monique avait +coutume de répondre: «C'est votre faute, ne vous en prenez qu'à votre +langue. Il n'appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs +maîtres.»</p> + +<p>Mais en maintenant la hiérarchie conjugale, le christianisme a su +transformer, par ses vues idéales d'universelle fraternité, le désordre +païen en unité harmonique. «Il n'y a plus ni citoyens ni étrangers, ni +maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous êtes tous un en +Jésus-Christ.» Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du +mariage chrétien. Désormais la femme est confiée à la protection du +mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-être et +de la dignité de l'épouse qui est la chair de sa chair et l'âme de son +âme. Le couple chrétien est si étroitement uni de coeur, de sentiment, +d'intérêt, les deux époux sont si bien l'un à l'autre, l'unité qui +s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'Église tient leur +mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de séparer ce +que Dieu a indissolublement uni.</p> + +<p>En somme, et pour revenir à un langage plus simple et à des vues plus +terrestres, voulons-nous connaître la raison secrète des moeurs sociales +et des déterminations humaines, et quel est le niveau de l'honnêteté +dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de +famille et la moralité du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci +peut être la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans +toutes les actions louables ou répréhensibles de l'homme, la femme a +quelque part. Elle est le bon ou le mauvais génie du foyer; et suivant +qu'elle est ange ou démon, il est concevable que l'homme soit porté +naturellement à la maudire ou à la glorifier. Les Pères de l'Église +n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.</p> + +<a name="l2c2s4" id="l2c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Pour ce qui est de la position prise par les communions chrétiennes +vis-à-vis du féminisme, elle n'est pas très nette. Deux courants se +dessinent entre lesquels les âmes religieuses se partagent et oscillent +présentement.</p> + +<p>Certains, voyant dans le féminisme un retour offensif de l'esprit païen, +un symptôme de relâchement et de décadence qui menace de démoraliser les +consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant +d'opposer l'antique et pure discipline chrétienne à ce renouveau de +paganisme, en remettant «l'Évangile dans la loi», suivant la belle +parole de Lamartine. Le christianisme, à leur idée, en a vu bien +d'autres! Que de fois il a replacé la société sur ses véritables bases, +rappelant sans se lasser à l'homme et à la femme leurs droits et leurs +devoirs! S'il est un vrai et salutaire féminisme, c'est la religion du +Christ qui en conserve la mystérieuse formule. Nul besoin de modifier sa +tactique; elle n'a qu'à prêcher aujourd'hui ce qu'elle prêchait hier, +sans concession aux goûts du jour. Sa vieille morale suffit à tout. +Qu'on la respecte, et la paix renaîtra entre les sexes et entre les +époux.</p> + +<p>Sans doute, répondent d'excellents esprits tournés plus volontiers vers +l'avenir que vers le passé, la pureté chrétienne a guéri plus d'une fois +la corruption des hommes et le dévergondage des femmes. Mais, sans nier +qu'elle soit capable de rendre l'honnêteté à notre vieux monde, il +paraît bien qu'à une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il +soit nécessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, à côté de +revendications malfaisantes, le féminisme en formule d'autres dont la +justice n'est guère contestable, les hommes de sens doivent faire le +départ entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce +qui est légitime. Rien n'empêche le christianisme de maintenir sa +doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son +immortalité est précisément dans la grâce qui lui a été donnée de +toujours se rajeunir sans varier jamais.</p> + +<p>Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie, +l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de +prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à +l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de +maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient +soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les +oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à +l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou +l'autre, au profit de l'ordre social.</p> + +<p>C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute +situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société +britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les +Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention +aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la +confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église +anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances. +Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion +de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises, +dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à +l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront +pour des francs-maçons ou des libres-penseurs?</p> + +<p>Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et +latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre +cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une +discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises +n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans +Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été, +depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt +un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte +de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.</p> + +<p>Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les +dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique +français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son +livre: <i>Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat</i>, +Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste +française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune +protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos +monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de +l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus +vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus +efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir +peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes +modifications à la vie claustrale.»</p> + +<p>Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde +religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains +l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait +fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses +«fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de +hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le +clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer +quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des +libres tendances du féminisme contemporain.</p> + +<p>Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires +d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital, +beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous +tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette +patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux +femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les +soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de +rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les +fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance +si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un +féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des +laïques et même du clergé.</p> + +<p>En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme +chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre +le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles +qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou +qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de +prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un +grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et +la dignité de la femme.</p> + +<p>C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il +n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien +s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte +aujourd'hui deux organes: <i>La Femme</i>, bulletin des protestantes rédigé +par Mlle Sarah Monod, et le <i>Féminisme chrétien</i>, publication catholique +dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président +également la <i>Société des féministes chrétiennes</i>. L'esprit de ce +dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le +féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur. +Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la +femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme +catholique<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> <i>Rapport de Mlle Marie</i> <span class="sc">Maugeret</span> <i>sur la situation légale de +la Femme envisagée au point de vue chrétien.</i> Le Féminisme chrétien, mai +1900, pp. 142 et 148.</blockquote> + +<p>Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner +des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en +augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans +son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc +l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi, +expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif +qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse +clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent +qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus +atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du +féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes +généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres, +des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.</p> + +<a name="l2c3" id="l2c3"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Le féminisme indépendant</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Point de compromission avec le socialisme ou le + christianisme.--Les hommes féministes.--Leurs fictions + poétiques.--La femme des anciens temps.</p> + +<p> II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les féministes; ce + qu'en disent les sociologues.</p> + +<p> III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile + d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables + écrivains.--Leurs exagérations littéraires.</p> + +<p> IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce + que la femme peut reprocher a l'homme.</p> +</blockquote> + +<a name="l2c3s1" id="l2c3s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du +féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être +lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère +comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses +revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions +ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes +ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni +même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre +d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le +mot d'ordre de ces dames.</p> + +<p>Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le +vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se +dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en +conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes +émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du +moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un +mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que +l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration +sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme +et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus +prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine +réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre +le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à +tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les +espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage: +rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans +le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des +autres.</p> + +<p>La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti +pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables +déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous +les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos +origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au +commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a +fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut +revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne +à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté?</p> + +<p>A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime +des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et +colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de +l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre +et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout +détruire «afin de rester seul<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>». Voilà l'origine sanglante de +«l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle +primitif fut la plus perspicace des brutes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Jules Bois, <i>l'Ève nouvelle</i>, p. 16.</blockquote> + +<p>Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination +ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à +se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient +leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules +Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes +primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple +logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres +ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages +du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple +des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont +des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes +d'adorables petites créatures.</p> + +<p>Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la +femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement +exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut +laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de +colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour +vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus +obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le +cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui +semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les +pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce +qu'ils y mourraient<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous +présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes! +Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une +créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Jules Bois, <i>l'Ève nouvelle</i>, p. 17.</blockquote> + +<a name="l2c3s2" id="l2c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle +perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant +toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les +pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle +gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la +famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la +prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a +renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la +douce royauté des femmes.</p> + +<p>A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir +plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens, +et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le +patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la +puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme +sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat +ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.</p> + +<p>Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en +vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère. +Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se +détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers +groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente +dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des +enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou +inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du +mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa +nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps: +c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur +amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?</p> + +<p>L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus +conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers +hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes +de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices, +en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que +notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir, +luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence +d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette +bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité +élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès, +s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir +notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des +merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des +splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et +aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse +reconnaissance.</p> + +<p>Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue +gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur +de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que +l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de +la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce, +persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour +sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève, +épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal. +La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la +création.</p> + +<p>Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant +de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente +supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes +adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la +dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les +prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un +long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la +faiblesse, à la beauté!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Dans le passé profond, barbare et ténébreux,</p> +<p class="i14"> Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage;</p> +<p class="i14"> Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage</p> +<p class="i14"> Comme sous le pressoir un fruit délicieux.</p> +</div></div> + +<p>C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève +nouvelle<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin +de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> <i>Les Hommes féministes.</i> Revue encyclopédique du 23 novembre +1896, p. 831.</blockquote> + +<a name="l2c3s3" id="l2c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consommé. +Pour n'avoir point su ni voulu s'élever à la hauteur de la femme, +l'homme, appelant à son secours les codes et les dieux, toutes les +contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujétion en sujétion +et de déchéance en déchéance, abaissé sa compagne au niveau de sa propre +grossièreté originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine +est tombée au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son +vainqueur en a fait! Tandis que l'Ève des premiers âges rayonnait sur le +monde par l'éclat de ses vertus et de ses charmes, la Française de notre +fin de siècle n'est qu'une pitoyable dégénérée. Ce n'est plus la femme, +mais la «dame<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>», à laquelle on refuse toute intelligence, tout +mérite, toute sensibilité, toute noblesse. Après avoir rehaussé de mille +grâces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme +d'aujourd'hui, passant, avec la même facilité, de la complaisance la +plus excessive pour le passé à l'injustice la plus criante pour le +présent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Jules Bois, <i>l'Ève nouvelle</i>, pp. 82 et 83.</blockquote> + +<p>Franchement, je ne puis voir dans toute cette littérature retentissante +que des préjugés systématiques ou des illusions de visionnaire. Certes, +dans les milieux excentriques où sévissent le cabotinage élégant et la +mondanité dissipée, il est des femmes qui ne possèdent guère qu'un +«cerveau d'autruche» et qu'une «âme de néant», êtres vains et factices, +vaniteux et futiles, sortes de «poupées mécaniques» chargées de soie, de +dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tête vide. Mais ce +type égoïste et inutile représente-t-il toutes les femmes de France? +toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mères? La «dame» des +classes riches ou des milieux aisés est-elle toujours aussi frivole, +aussi sèche, aussi nulle? Voilà pourtant ce que la femme moderne serait +devenue--une pitoyable dégénérée--sous l'oppression masculine appuyée de +l'autorité des lois divines et humaines. De ses misères et de ses +défauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure +victime. Le seul coupable, c'est l'homme.</p> + +<p>Et de nombreux et notables écrivains mêlent leurs fortes voix au bruit +aigu des récriminations féminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous +déclare que «la femme est traitée en race conquise et non en race +alliée,» et que «la situation qui lui est faite encore actuellement est +le reste des premiers établissements de la barbarie.» C'est M. Georges +Montorgueil qui prétend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a +systématiquement oublié la femme: «Serve, elle a sa Bastille à prendre, +ses droits à conquérir, sa révolution à tenter.» A son gré, l'Ève +esclave nous rappelle «trop timidement» à nos principes<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Combien de +romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalté les droits +de la femme et jeté la pierre au roi de la création? C'est dans la +plupart des petits cénacles littéraires comme une levée de boucliers +pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprimée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> <i>Les Hommes féministes.</i> Revue encyclop., <i>loc. cit</i>., p. +827.</blockquote> + +<p>En vérité, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur +subordination légale, n'est-ce point justice de reconnaître que les +moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable +cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un +enfer? Même en admettant que les femmes imparfaites sont une minime +exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de règle presque +universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes +leurs compagnes de si pitoyables créatures? Puisqu'on parle de servitude +féminine, pourquoi ne pas reconnaître qu'elle est souvent nominale et +que les inégalités qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la +cause, sont surtout prétexte à de tendres épanchements de littérature?</p> + +<p>Ce n'est point l'avis du <i>Grand Catéchisme de la Femme</i>, dont le passage +suivant mérite d'être cité intégralement comme un curieux échantillon +des outrances d'une âme féministe. L'auteur, M. Frank, écrit +sérieusement ceci: «Aujourd'hui, la femme est moins encore que le +gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné: car le fripon redevient +citoyen à l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa +majorité; l'aliéné, en recouvrant sa raison, est restitué dans ses +droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa +sagesse, ses vertus, subit toujours la flétrissure de sa naissance, et +voit son front marqué d'un stigmate indélébile attaché à ses origines; +toujours elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure, +la perpétuelle déchue<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>.» Et renchérissant sur ces excès de langage, +une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui «la +Demi-Bête».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Cité par M. <span class="sc">de Rochay</span> dans la <i>Question féministe</i>. +Avant-propos, p. VIII.</blockquote> + +<a name="l2c3s4" id="l2c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes +féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort, +en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la +cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que +l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses +devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des +femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la +femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la +brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée +semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande +humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.» +Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage +féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre +grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que +temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première +charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a +ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la +porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle +opprimée<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> <i>Les Hommes féministes, op. cit.</i>, pp. 825 et 826.</blockquote> + +<p>On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les +conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie +et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et +indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme +«entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de +la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle +Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir +pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement +féministe doit l'affranchir de cet asservissement<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.» Et ne croyez pas +que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa +couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de +salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie +prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de +simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont +elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 860.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 879.</blockquote> + +<p>Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus +dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les +déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce +que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges +ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue +ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle +apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche, +vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement +courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des +rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève, +on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la +tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et +troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait +profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations +flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition +d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif, +instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule +oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir. +C'est un ange de rebut<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Préface de <i>l'Ami des femmes</i>. Théâtre complet, t. IV, p. 45.</blockquote> + +<p>Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre +civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en +parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en +faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme +tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne +que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette +dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de +toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la +moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change +en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit +communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules +Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.»</p> + +<p>Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet +d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis +jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards +mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la +débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que +«l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> <i>La Femme nouvelle, loc. cit.</i>, p. 837.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 891.</blockquote> + +<a name="l2c4" id="l2c4"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>Nuances et variétés du féminisme «autonome»</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les modérées et les habiles.--La droite libérale.</p> + +<p> II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre + féministe.</p> + +<p> III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti + avancé.--L'extrême-gauche intransigeante.--Effectif total + des différents groupes.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>On a vu que les féministes des deux sexes s'accordent pour reprocher à +la société les préjugés, les injustices et les souffrances dont +l'existence des femmes est journellement affligée. Mais il ne faut pas +en conclure que, né d'un même besoin de révolte contre ces préventions, +ces misères et ces iniquités, le féminisme indépendant forme un bloc +homogène, ayant même esprit, même programme et même but. Il se +fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en +poursuivant parallèlement l'amélioration de la condition des femmes, +marquent une impatience, une logique et des ambitions très inégales. Il +en est d'intransigeants, de radicaux, de modérés et même de +conservateurs. Réuni en assemblée, le féminisme ferait l'effet d'un +Parlement très varié d'opinions et de couleurs.</p> + +<a name="l2c4s1" id="l2c4s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Les moins avancées patronnent l'<i>Avant-Courrière</i>, qui a pour emblême +«un soleil levant derrière une colline accessible.» Cette publication +intéressante est dirigée par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondération +insinuante et persuasive a su conquérir à la cause féministe de nombreux +et puissants auxiliaires parmi les lettrés. Voici, à titre de curiosité, +un échantillon de sa manière de voir et d'écrire: «Le préjugé veut que +le rôle exclusif de la femme soit d'être épouse et mère: pourtant toutes +les femmes ne se marient pas et même toutes celles qui se marient ne +deviennent pas mères. Et pourquoi les épouses et les mères +seraient-elles moins libres que les maris et les pères? Si les femmes +sont véritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes, +si elles doivent infailliblement être vaincues dans la lutte, pour +quelles raisons les hommes se défendent-ils contre elles par des lois? +La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne +craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour +empêcher les hommes d'usurper cette fonction. Là où les lois de la +nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Revue encyclopédique, p. 887.</blockquote> + +<p>Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le père de +famille à nourrir de son lait ses enfants nouveau-nés. Il convient de +lui en savoir gré. On voit avec quelle réserve et quelle discrétion la +très distinguée fondatrice de l'<i>Avant-Courrière</i> touche au privilège +masculin. Elle a même eu l'habileté de faire accepter à Mme la duchesse +d'Uzès la présidence de son groupe. Ce qui prouve que le féminisme n'est +pas un produit exclusif de la libre-pensée et de la démocratie +républicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi éminentes +aristocrates.</p> + +<p>Avouerai-je que j'en suis un peu étonné? J'entends bien qu'aux yeux de +ces dames, l'homme est un monarque déchu, duquel on ne peut rien +espérer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est +que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les +femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant +se transmettre exclusivement par les mâles. Et voilà bien encore +l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'où l'on peut conclure que, +dans la pure doctrine féministe, une femme qui a conscience de sa +dignité ne saurait être royaliste à aucun prix. S'incliner devant le +roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance +aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de répéter que +«toute femme qui se mêle volontairement d'affaires au-dessus de ses +connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante.» Il +est douteux que cette franchise et cette humilité rallient les «femmes +nouvelles» à la cause monarchique. Qui sait même si déjà l'âme des plus +ambitieuses,--dont c'est l'habitude de réclamer l'accession de leur sexe +à tous les emplois virils,--n'aspire point secrètement à la présidence +de la République? A moins qu'elle n'en rêve la suppression: ni +président, ni présidente,--ce qui, à tout prendre, serait plus conforme +au principe de l'égalité des sexes.</p> + +<p>Parlons plus sérieusement: la fraction libérale du parti féministe part +de cette idée très sage et très vraie que, loin de s'improviser, le +progrès s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractère et +de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range +Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir sérier les +questions et attendre les résultats. A l'heure qu'il est, leur +propagande s'applique à revendiquer et à conquérir l'égalité des «droits +civils», en agissant sur le public par des conférences et des +publications, et sur le Parlement par des requêtes et des pétitions. +C'est dans cet esprit pratique et avisé que Mlle Marie Popelin, +doctoresse en droit de l'Université de Bruxelles, qui a fondé un des +premiers organes du Droit des Femmes--<i>la Ligue</i>--réclame contre les +lois vieillies ou injustes, définissant le féminisme «une protestation +contre un système d'exception qui, sans libérer la femme d'aucun devoir, +lui enlève des droits accordés à tous les hommes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Revue encyclopédique, p. 882.</blockquote> + +<a name="l2c4s2" id="l2c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans être +beaucoup plus avancée, nourrit pourtant des espérances plus larges, des +vues plus libres, des idées plus hardies et prend une attitude de jour +en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur même du +féminisme, à ce foyer nouveau épris de curiosité scientifique, brûlant +de savoir, de vouloir, de pouvoir, dévoré du besoin de s'élever, de se +communiquer, de se dévouer, à ce centre où s'allument et s'échauffent +les résolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.</p> + +<p>C'est de là qu'est sortie la <i>Société pour l'amélioration du sort de la +Femme</i>, dont la présidente, Mme Féresse-Deraismes, une opportuniste +aimable, comptera parmi les ouvrières de la première heure avec sa soeur +cadette, la regrettée Maria Deraismes, à laquelle ses admirateurs ont +élevé galamment, en février 1895, un monument au cimetière Montmartre. +C'est dans le même esprit que s'est formé le groupe féministe français +l'<i>Égalité</i>, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'étude et de +patiente volonté, se plaît à reconstituer le rôle social que son sexe a +joué dans le passé. C'est d'une semblable préoccupation qu'est née la +<i>Ligue française pour le Droit des femmes</i>, que Mme Pognon dirige aussi +habilement, aussi magistralement qu'elle a présidé, en 1896, les débats +tumultueux du Congrès féministe de Paris: femme de tête et de coeur, +apôtre des revendications de son sexe et surtout ardente zélatrice des +oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mères pour effacer +les haines et réconcilier les hommes. «La guerre est une flétrissure +pour l'humanité: à la femme de la supprimer. Il lui suffira de le +vouloir fortement, passionnément. L'amour maternel fera ce miracle.» +Dieu le veuille!</p> + +<p>C'est encore sous la même inspiration que s'est constituée l'<i>Union +universelle des Femmes</i>, destinée, dans la pensée de Mme Marya Cheliga +qui en est l'âme, à faire oeuvre de propagande fédéraliste entre tous +les peuples. Malgré ses emportements et ses outrances, il est impossible +de ne point admirer cette femme que nos meilleurs écrivains ont honorée +de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi +communicative. Témoin celle-ci: «Même affranchie, la femme, ainsi que +l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin +implacable et mystérieux réserve à tout être vivant sur notre pauvre +planète; mais, ayant acquis avec la libération toutes les possibilités +de bonheur qui sont en elle, la femme atténuera l'universelle douleur et +apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'élan de son +coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son âme rénovée et +fière<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> <i>Les Hommes féministes, op. cit.</i>, p. 831.</blockquote> + +<p>C'est dans le même milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de +publicité intéressantes ont pris naissance: le <i>Journal des Femmes</i>, +dont Mme Maria Martin, sa distinguée directrice, résume ainsi la +tendance idéale: «L'humanité est une; l'homme ne sera jamais grand tant +que la dignité de la femme sera sacrifiée à son égoïsme;»--et la <i>Revue +féministe</i>, trop tôt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard +tempérait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par +ce fragment: «Ne demandons pas trop à la fois. Au point de vue social, +la femme, sans siéger dans les parlements, peut faire oeuvre féconde et +bonne; elle a à remplir une mission toute de charité et de +philanthropie; elle doit s'efforcer de prévenir et d'atténuer +quelques-unes des misères sociales: l'intempérance, la guerre, le vice, +le vice surtout, qui crée pour la femme le pire des esclavages<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, op. cit.</i>, p. 857.</blockquote> + +<p>Au demeurant, constatons sans malice que les publications féministes ont +beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais +sachons reconnaître en même temps que, si, dans cette végétation +d'oeuvres et d'idées, bon nombre ne sont point exemptes de présomption +désordonnée ou d'audace fâcheuse, il est consolant d'y voir éclore et +fleurir, avec une vigueur exubérante, les sentiments de pitié, d'amour, +de dévouement qui font le plus d'honneur à la femme moderne.</p> + +<a name="l2c4s3" id="l2c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Le féminisme avancé est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes, +dont j'écrivais le nom tout à l'heure. Grâce à l'appui de M. Léon +Richer, un précurseur intrépide et convaincu, qui avait fondé le <i>Droit +des femmes</i> pour défendre et propager les idées nouvelles, cette +intellectuelle élégante et hardie a personnifié pendant longtemps le +féminisme français; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagération, +durant vingt années: «Le féminisme, c'est moi!» Et je ne doute point +qu'elle l'ait pensé. Le féminisme était sa chose, son bien, sa vie; et +finalement, cette appropriation n'a guère servi la cause des femmes. +Mlle Deraismes eut le tort,--malgré ses intentions généreuses,--de +l'annexer despotiquement à la libre-pensée et à la franc-maçonnerie. De +là son succès auprès des partis avancés. Son intransigeance éloigna +d'elle les âmes modérées et libérales. C'est moins, je pense, à l'apôtre +du droit des femmes qu'à l'anticléricale frondeuse et voltairienne que +le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom +à une rue de la capitale.</p> + +<p>A lire aujourd'hui les productions de ce féminisme radical, l'impression +n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer +la note, comme la plupart des organes du parti féministe,--ce qui n'est +qu'un manque de mesure et une faute de goût,--cet enfant terrible pousse +ses revendications jusqu'à l'extrême logique.</p> + +<p>Tel déjà ce féminisme cosmopolite qui affiche la prétention d'étendre +«la question féminine à toutes les questions humaines.» Ainsi parlait +naguère l'honorable secrétaire générale de la <i>Solidarité</i>, Mme Eugénie +Potonié-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement +nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant +les idées absolues de révolution égalitaire. «L'homme et la femme +doivent être complètement égaux,» selon M. Edmond Potonié-Pierre; «hors +de là, pas de salut<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> <i>Les Hommes féministes, loc. cit.</i>, p. 829.</blockquote> + +<p>Tout en rêvant d'embrassement général et de paix perpétuelle entre les +peuples, tout en réclamant «la justice pour tous, et aussi pour les +animaux, nos frères inférieurs<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>,» les manifestes de ce groupe ne +parlent que de luttes, de victoires et de conquêtes, dont l'homme, cette +tête de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les +frais. C'est encore Mme Potonié-Pierre qui, dans l'emportement de son +zèle, reprochait un jour aux femmes d'agréer les politesses et les +condescendances du sexe masculin. Il serait préférable, paraît-il, que +les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus +d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse égalitaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 882.</blockquote> + +<p>Que dirons-nous enfin du féminisme intransigeant, par lequel le +féminisme «autonome» rejoint le féminisme «révolutionnaire»? Il +s'échappe et se répand contre l'autorité masculine en violences +acrimonieuses, où l'on sent moins l'ardeur de la liberté et la passion +de l'indépendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilité rageuse et +impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le féminisme tourne +à l'aigreur et à l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume +et de jalousie. C'est un féminisme haïssant et haïssable. A l'entendre, +il faut que la femme se suffise à elle-même. Plus de recours à +l'assistance de l'homme: sa tutelle est dégradante.</p> + +<p>Une Italienne, Mme Émilia Mariani, s'est écriée en plein congrès +féministe de Paris: «Que la femme meure plutôt que de subir la +protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son +déshonneur<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>!» Poussée à ce point, la misanthropie devient une maladie +inquiétante. Lorsqu'une femme en arrive à ce degré d'extravagance, il y +a mille chances pour qu'elle réclame l'abolition du mariage et +l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se réfugie finalement dans +l'union libre. Le dévergondage des idées mène tout droit au dévergondage +des moeurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 832.</blockquote> + +<p>Cela se voit déjà. Il est des sujets sur lesquels la pensée d'une femme +ne saurait guère se poser sans se déflorer, des mots que sa bouche ne +peut articuler, semble-t-il, sans gêner sa pudeur. Certaines femmes, +pourtant, se montrent inaccessibles à cette sorte de scrupules, les +jugeant sans doute indignes de leur virilité artificielle. En quête +d'émancipation à outrance, à la poursuite des libertés de la vie de +garçon, des amazones se lèvent autour de nous, dans les cénacles +littéraires particulièrement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon, +et dont le casque à panache, porté gaillardement sur l'oreille, +scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez +crainte: des manifestations aussi intempérantes ne feront pas avancer +beaucoup leurs affaires. Ce féminisme à plumet n'est pas dangereux. Son +extravagance même nous met en garde contre ses sophismes.</p> + +<p>De cette revue générale des groupements féministes, il reste qu'ils se +composent d'un centre compact, formé par le féminisme autonome, et de +deux ailes opposées: le féminisme chrétien à droite et le féminisme +révolutionnaire à gauche. De telle sorte que le féminisme français va du +conservatisme religieux à la révolte la plus osée, en passant par le +progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le féminisme +n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques +individualités retentissantes; il tend à devenir un mouvement collectif, +dont l'amplitude croissante s'étend de proche en proche.</p> + +<p>Quel est, en fin de compte, l'effectif total du féminisme militant? On +ne sait trop. D'après Mme Dronsart, il existerait à Paris une fédération +composée de dix-huit groupes comprenant 35000 membres<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Nous sommes +encore loin d'une levée en masse du sexe faible contre le sexe fort. +Mais les associations féministes sont formées, paraît-il, de zélatrices +ardentes et comme illuminées qui, rêvant de confesser leur foi à la face +des persécuteurs et de se dévouer, corps et âme, au triomphe de l'idée +nouvelle, aspirent à la paille humide des cachots et à la palme du +martyre. C'est à faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> <i>Le Correspondant</i> du 10 octobre, p. 121.</blockquote> + +<a name="l2c5" id="l2c5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Manifestations et revendications féministes</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Tentatives d'association nationale et + internationale.--Causes diverses de force et de + faiblesse.--Les trois congrès de 1900.</p> + +<p> II.--La droite féministe.--Congrès catholique.--Premier + début du féminisme religieux.</p> + +<p> III.--Le centre féministe.--Congrès protestant.--Moins de + bruit que de besogne.</p> + +<p> IV.--La gauche féministe.--Congrès + radical-socialiste.--Tendances audacieuses.</p> + +<p> V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le féminisme peut + être dangereux et malfaisant.--Complexité du problème + féministe.--Notre devise.</p> +</blockquote> +<a name="l2c5s1" id="l2c5s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec évidence des +pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du +féminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohésion, d'entente, d'unité; +ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de +doctrine précise ni de programme arrêté. C'est pourquoi les congrès +internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de +l'Europe ont donné le spectacle de la discorde et de l'incohérence. +Outre que, dans ces assemblées féminines comme en tout congrès dont la +science ou la philanthropie est le noble prétexte, le temps s'est passé +moins en travail utile qu'en distractions mondaines, réceptions, +visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgré certains +dithyrambes intéressés, que la plupart des discussions se sont traînées +dans le vague des théories creuses et l'exposition des thèses les plus +contradictoires ou les plus étranges. Peu de solutions pratiques; point +de direction concertée.</p> + +<p>Qu'on ne croie point que j'exagère: une congressiste sincère, Miss +Frances Low, nous a livré sur ce point ses impressions personnelles. «On +entrait dans une section, écrit-elle à propos du congrès féministe tenu +à Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant, +que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des +fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la +même enceinte, qu'un jour viendrait où, grâce à l'évolution, la femme +serait libérée, comme l'homme, des devoirs et des soucis du ménage. Ici +l'on apprenait comment les femmes, opprimées par les hommes, «avaient +dormi, voilées, pendant des siècles,» selon l'expression d'une dame +douée d'imagination; et là, on vous racontait les merveilleuses choses +accomplies par notre sexe, en littérature, depuis Sapho. Un jour, pour +justifier l'entrée des femmes dans la vie publique, on vantait leur +abnégation et leur désintéressement; et le lendemain, dans un travail +consacré à la vie idéale des familles de l'avenir, on déclarait que la +femme serait «payée» pour tous les services qu'elle rendait à son mari +et à ses enfants<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.» Il n'est qu'une main féminine pour égratigner +aussi joliment les «chères camarades».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> du 8 août 1899, extrait du <i>Nineteenth +Century</i>.</blockquote> + +<p>Afin de remédier à cette confusion des langues que Miss Low dénonce +d'une plume si acérée, on s'emploie actuellement à constituer en chaque +pays un «conseil national des femmes». Ces différents groupements en +voie d'organisation devront s'affilier, selon l'idée fédérale, en +«conseil international», qui deviendra ainsi l'organe de l'«Union +universelle des femmes». Et bien que cette vaste coalition soit à peine +ébauchée, bien que l'effort de concentration et le «travail +intellectuel» des groupes régionaux ait souffert de «l'invasion de +l'élément mondain dans le domaine du féminisme,» Mlle Kaette Schirmacher +nous assure que «la solidarité des femmes dans le monde entier, loin +d'être un vain mot, est en partie déjà une réalité<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> du 15 juillet 1899.</blockquote> + +<p>Il ne paraît pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu +se former l'unité rêvée entre les différents groupes et les différentes +races. Le féminisme reste divisé contre lui-même. Ouvrières et +bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se +réunir en un concile général. Nous avons eu trois congrès pour un. Si +les discussions y ont gagné d'être plus calmes, plus sérieuses et plus +pratiques, il n'en demeure pas moins que cette désunion est la plus +grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une +oeuvre de prosélytisme et de combat. Schopenhauer a dénoncé quelque part +avec aigreur «la franc-maçonnerie des femmes». Il est de fait que, sans +beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette +solidarité d'intérêt n'exclut pas les rivalités de personnes. On l'a +bien vu aux congrès qui se sont tenus à Paris en 1900, à l'occasion de +l'Exposition universelle: ce qui n'empêche point qu'ils feront époque +dans l'histoire du féminisme français.</p> + +<p>Voici, pour mémoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: «Congrès +catholique international des oeuvres de femmes»,--«Congrès des oeuvres +et institutions féminines»,--«Congrès de la condition et des droits de +la femme». Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit +très différent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et +leurs résolutions. Il était facile, d'ailleurs, à tout observateur +attentif de prévoir que le féminisme latin se fractionnerait en trois +groupes rivaux, sinon ennemis. Dès maintenant la coupure est faite: le +féminisme français a sa droite, son centre et sa gauche.</p> + +<a name="l2c5s2" id="l2c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Le premier congrès n'a pas caché son drapeau: il s'est dit hautement +catholique, et ses séances ont prouvé qu'il méritait cette appellation. +Organisé sous le patronage du cardinal Richard, archevêque de Paris, +présidé par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, dirigé par M. le +vicaire général Odelin, son esprit est resté strictement confessionnel. +On y a vu défiler en des rapports soignés, attendris ou pieux, +l'ensemble des oeuvres religieuses de prière, d'apostolat ou de +solidarité qui intéressent tous les âges et toutes les conditions, +oeuvres fondées, soutenues, propagées par le coeur et l'intelligence des +femmes. Ç'a été, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de +la charité chrétienne.</p> + +<p>Jusqu'à ce jour, l'Église catholique avait regardé le féminisme d'un +oeil défiant. D'aucuns même jugeaient tout rapprochement impossible +entre une religion si vénérable et une nouveauté si hardie. L'alliance +pourtant a été signée au congrès de Paris; et j'ai l'idée qu'elle peut +être féconde en résultats imprévus. L'honneur en revient à un petit +noyau de femmes distinguées, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est +fait, à force de vaillance et de talent, une place éminente. Veut-on +savoir comment la directrice du <i>Féminisme chrétien</i> entend le rôle +d'une Française aussi fermement attachée à la pratique de son culte +qu'aux intérêts et aux revendications de son sexe? Voici une citation +significative, qui nous renseigne en même temps sur l'attitude très +nette et très franche que les femmes catholiques ont prise vis-à-vis du +féminisme libre-penseur: «Si les partis s'honorent en rendant justice à +leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi à qui Dieu a fait la +grâce d'être une croyante ardemment convaincue, rendre hommage à ces +femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son règne en ce +monde, ont cru à la possibilité d'une justice humaine et ont voué leur +existence à en préparer l'avènement. Nous pouvons désapprouver leur +symbole, blâmer plus d'un article de leur programme, déplorer les +tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier +que, les premières, elles sont descendues dans l'arène, qu'elles ont eu +le courage de prendre corps à corps les préjugés et de braver jusqu'au +ridicule, cette puissance si redoutée en France. Et c'est pourquoi, +Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les +combattre<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> <i>Rapport sur la situation légale de la femme.</i> Le Féminisme +chrétien du mois de mai 1900, p. 141.</blockquote> + +<p>Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire +composé presque exclusivement des femmes les plus titrées de +l'aristocratie française, assistées de quelques hautes personnalités +masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux académiciens, M. +Émile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.</p> + +<p>On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice, +réfractaires à l'esprit révolutionnaire ou même simplement laïque, se +sont gardées prudemment de toutes les théories excessives accueillies +avec faveur en d'autres milieux féministes. Le vent d'indépendance +anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemblée +de duchesses. Et cela même suffirait à démontrer l'utilité d'un +féminisme chrétien, recruté parmi les femmes de naissance ou de +distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grâce et de +l'esprit, prétendent sauvegarder, contre les exagérations impies +auxquelles des gens imprévoyants les convient, ce qui fait l'honneur et +le charme de leur sexe. Même s'il cessait d'être aussi aristocratique +qu'il s'est révélé en ses premières assises de 1900, le féminisme +chrétien aurait encore à jouer, dans le mouvement des idées nouvelles, +le rôle de modérateur et d'arbitre souverain. Est-il destinée plus +enviable?</p> + +<p>En somme, le premier congrès des femmes catholiques a voulu constituer +l'«Internationale des oeuvres charitables.» Puis, élargissant son ordre +du jour, il a évoqué à son tribunal quelques-unes des lois civiles qui +règlent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces +graves questions féministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun +quelques échos,--l'a tout naturellement amené à cette conclusion, qu'il +était grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrétien dans les +commandements impérieux du code Napoléon.</p> + +<p>Si bien que l'année 1900 aura vu l'apparition solennelle du féminisme en +un milieu qui lui semblait à jamais fermé, puisque de grandes dames et +de bonnes chrétiennes n'ont pu se défendre d'examiner, ni se dispenser +d'accueillir avec bienveillance les doléances de leur sexe; et chose +plus grave, elle aura vu, en ces premières assises des oeuvres +catholiques, l'acceptation officielle du féminisme par le clergé +français. L'heure était venue, au dire de Mlle Maugeret, d'«ouvrir +toutes grandes les portes de l'Église» à ces altérées de justice et de +progrès, que la libre-pensée «avec son langage mélangé des meilleures et +des pires choses, avec son personnel non moins mélangé que ses +théories,» essayait d'arracher au christianisme, en se présentant comme +l'école de toutes les émancipations, à l'encontre de la religion +représentée comme l'école de tous les esclavages.</p> + +<p>Il appartient donc à l'Église de libérer la femme des liens +inextricables qui l'enserrent. Car l'apôtre du féminisme chrétien a +déclaré sans détour, en plein congrès catholique, que la loi française +ne protège pas la femme,--au contraire! «Elle la désarme dans la vie +économique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la +vie conjugale<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.» Rien que cela! L'Église aura fort à faire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> <i>Le Féminisme chrétien</i> du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et +144.</blockquote> + +<a name="l2c5s3" id="l2c5s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Le Centre du féminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites, +prudentes, avisées, tend à se dégager des influences confessionnelles. +Il est depuis longtemps constitué en un groupe compact où, sans trop +s'enquérir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de +«la Femme pour la Femme.» La réunion qu'il a tenue au cours de +l'Exposition universelle s'appelait le «Congrès des oeuvres et +Institutions féminines.» On s'est accordé à le surnommer le «Congrès des +Protestantes», parce que sa présidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrière +de la première heure qui a fondé à Paris une revue féministe +intéressante: <i>la Femme</i>,--et la plupart des dames qui composaient le +comité d'organisation, appartenaient à la religion réformée. Est-ce à ce +titre que le Gouvernement l'a traité comme un congrès officiel, en lui +ouvrant le Palais de l'Économie sociale?</p> + +<p>On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre féministe les +groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemblée unique et +plénière du «Féminisme international.» Mais les questions de personnes, +toujours si âpres entre femmes, ont fait échouer ce beau rêve. Il a +fallu renoncer à réunir en un seul corps tous les soldats de la même +cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rôles et de +combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanité et la jalousie ne +sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons même qu'on ne +s'en aperçoive point trop souvent dans les associations féministes de +l'avenir.</p> + +<p>Le congrès des modérées et des habiles s'est donc déroulé sans bruit et +sans éclat, sous la direction de femmes d'une compétence éprouvée. Ses +séances furent graves et froides; on y fit étalage d'érudition. Certains +rapports, remontant jusqu'au déluge, nous retracèrent toutes les phases +de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux +pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne +fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de législation +avaient été confiées à des spécialistes, parmi lesquels il nous a plu de +rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus +loin l'occasion de discuter à loisir les vues émises par les rapporteurs +des deux sexes.</p> + +<p>Là comme ailleurs, on a fait le procès des hommes avec vivacité, mais +sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige à Paris un +«Groupe français d'études féministes», nous a dit notre fait avec un +esprit qui s'aiguise en pointe acérée. En veut-on un piquant +échantillon? Se demandant pourquoi «les hommes du monde, les hommes de +science,» déversent leur «trop-plein philanthropique» sur les femmes de +la classe inférieure et regardent comme indigne de leur attention le +sort des femmes de la classe moyenne, elle écrit ceci: «Cependant ces +femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misères comme les autres, +misères d'autant plus aiguës qu'une éducation plus raffinée a développé +chez elles une sensibilité plus délicate. Ces misères, qu'ils coudoient, +qui sont celles de leurs mères, de leurs filles, de leurs épouses +peut-être, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, préoccupés? Je +crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un télescope +que de jeter les yeux à leurs côtés, n'obéissent au désir secret de +limiter l'égalité des sexes à ce qui ne les concerne pas directement. +Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de +salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche à sa dot: les leurs ont une +dot<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> <i>Du régime des biens de la femme mariée.</i> Rapport lu au +Congrès des OEuvres et Institutions féminines tenu à Paris en 1900, <i>in +fine</i>.</blockquote> + +<p>A cela n'essayez point de répondre qu'il arrive souvent, dans les +milieux riches ou aisés, que la dot entretient à peine le luxe effréné +de madame: ce serait peine perdue. Il a été décidé, dans les groupes +d'études féministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa +bonne petite femme. Et le féminisme protestant se dit équitable et +modéré!</p> + +<a name="l2c5s4" id="l2c5s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Que faudra-t-il penser de la Gauche féministe qui passe pour être moins +timorée en ses aspirations et moins retenue en ses récriminations? Ses +assises ont eu tout le retentissement désirable. L'État et la ville de +Paris ont accordé au «Congrès de la condition et des droits des femmes» +tous les honneurs réservés aux assemblées officielles. La presse et le +public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans être bruyant. +Symptôme caractéristique: beaucoup d'institutrices y assistèrent; +beaucoup de congressistes exaltèrent les services de «la Fronde». C'est +d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du féminisme +militant dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes, que le +troisième congrès de l'Exposition s'est réuni et--ce qui vaut mieux,--a +réussi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances générales +qui s'y sont manifestées, nous réservant d'examiner, au cours de cet +ouvrage, ses voeux et ses conclusions.</p> + +<p>Sans contestation possible, ce dernier congrès,--le plus nombreux, le +plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le +mot) le plus révolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'était montré +radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mérité ces deux +épithètes.</p> + +<p>La religion, d'abord, y fut très malmenée. Dès son discours d'ouverture, +Mme Pognon nous avertissait que «le règne de la charité est passé, après +avoir duré de trop long siècles»; que les oeuvres religieuses ne peuvent +convenir qu'à «la femme bonne, mais ignorante»; qu'au lieu de l'aumône +avilissante», les véritables féministes veulent «la solidarité». C'est +avec le même dédain que Mlle Bonnevial a dénoncé «ce principe négateur +de tout progrès: la résignation chrétienne», et les «préjugés chrétiens» +qui ont fait de la femme «la grande coupable» et du travail «une peine +et une humiliation». La même a flétri vertement «les scandaleuses +spéculations industrielles» des couvents qui se livrent clandestinement +à «l'exploitation de l'enfance ouvrière». De son côté, Mme Marguerite +Durand a fait la leçon aux riches élégantes «qui donnent, par chic, pour +les réparations d'églises, le rachat des petits Chinois et autres +oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des +opérations financières cléricales et politiques<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>». Enfin Mme +Kergomard a supplié toutes les femmes qui font de l'éducation, de +secouer le «vieil esprit», l'«esprit du confessionnal<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Compte rendu sténographique de <i>la Fronde</i> du 6 septembre +1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, nº du 9 septembre.</blockquote> + +<p>Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prêtre +catholique surtout est leur bête noire. Au banquet qui a terminé le +congrès, «la directrice de l'un des plus importants lycées de filles», +dit <i>la Fronde</i>, a fait cette déclaration catégorique: «Nous voulons que +notre enfant soit élevé à penser librement, sans qu'il soit marqué au +front d'aucun stigmate religieux.» Et tous ces appels à l'athéisme +furent salués d'applaudissements prolongés.</p> + +<p>Même accord pour affirmer que le remède réel aux souffrances de +l'ouvrière est dans «une transformation complète de la société +actuelle<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.» Au dire de Mme Pognon, la misère ne saurait être +supprimée que par «une juste répartition des produits du sol et de +l'industrie.» C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec +«leurs frères de misères.» Et cette entente ne doit pas s'arrêter aux +frontières. Après l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des +ouvrières. «Comprenant que nos frères de l'étranger souffrent du même +mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanité une seule +et même famille<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la +femme. <i>La Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Discours d'ouverture, même numéro.</blockquote> + +<p>Vainement un congressiste courageux s'exclama: «Nous sommes ici pour +nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du +socialisme.» Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir étrangler la discussion. +Par contre, une motion anarchiste fut repoussée avec perte. La formule: +«Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins,» souleva de +formidables protestations<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Au surplus, le «nationalisme» ne fut pas +mieux traité par ces dames. Un orateur s'étant risqué par inadvertance à +parler des «défenseurs de la patrie», souleva une telle émotion qu'il +dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en +déclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'«était pas du tout +nationaliste<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Compte rendu sténographique, même numéro.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit élevée avec force, dans +son discours de clôture, contre «la haine et la lutte des classes», +affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la +solidarité entre les humains, il reste que des «paroles empreintes du +plus pur socialisme, des paroles révolutionnaires mêmes,» ont été +prononcées au Congrès de la Gauche féministe<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. C'est Mme Marguerite +Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien +connu, a exercé sur cette assemblée de femmes ardentes une très grande +influence, que j'attribue à son talent d'abord, et aussi à son habileté +et à sa modération. De tous les articles du programme socialiste, il a +eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus osé, +le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour +cet acte de sagesse, lui savoir gré de son intervention.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Même journal du 12 et du 14 septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l2c5s5" id="l2c5s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Voilà donc le féminisme français coupé en trois tronçons qui auront +beaucoup de peine à se rejoindre et à se ressouder, bien que de nombreux +intérêts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui +n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai féminisme. +Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de +l'Extrême-Gauche pour des «révoltées», sans se dire que toute idée, +bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une +rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre +établi, et que, si nous la jugeons périlleuse, il importe moins de la +combattre pour sa nouveauté que de prouver directement sa malfaisance. +En revanche, les féministes chrétiennes ont été gratifiées ironiquement, +par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom: +les «hermines»; ce qui ferait croire que la réputation des premières est +plus immaculée que celle des secondes. Et cependant, le féminisme n'aura +prise sur les honnêtes gens qu'à la condition d'être patronné, défendu, +accrédité par les honnêtes femmes.</p> + +<p>On pourrait être tenté de regretter ces rivalités et ces divisions +intestines, si elles n'étaient à peu près inévitables. N'est-il pas +d'expérience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres +sont tentés de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne +tarde point à se persuader que ses voisins sont des ennemis, +conformément à la maxime: «Quiconque n'est pas avec nous, est contre +nous»; tandis que l'union, qui concentre et décuple les forces, va droit +au but à atteindre et au droit à conquérir.</p> + +<p>Il est fâcheux également que le féminisme ne puisse se suffire à +lui-même. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite +Durand, qui se défend, comme d'une lourde faute, d'avoir inféodé le +féminisme au parti socialiste. «Nous avons besoin, dit-elle, pour +l'obtention des réformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus +encore que du dévouement de quelques-uns<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.» C'est la vérité même; +d'autant mieux que bon nombre de revendications féministes ne mettent +nécessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela même nous +fait croire qu'elles aboutiront. Ce résultat pourrait être facilité par +la constitution d'un «Conseil national» (le principe en a été voté), +composé de neuf membres, à raison de trois déléguées pour chacun des +trois congrès, et qui représenterait vraiment, au dedans et au dehors, +les idées des femmes françaises<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 14 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> Même journal du 12 septembre 1900.</blockquote> + +<p>On connaît maintenant les directions diverses du féminisme français, et +l'esprit qui anime ses différents groupes, et l'état-major qui les +prépare et les conduit à la bataille. La nature de ce livre ne +permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances +et des idées beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqué +à publier seulement les noms qui nous ont paru le plus étroitement liés +à l'histoire et au mouvement du féminisme contemporain,--sans nous +dissimuler d'ailleurs que, pour une de nommée, il en est dix qui seront +furieuses de ne point l'être. Ce n'est pas au «jardin secret» des dames +féministes que fleurit le plus abondamment la discrète et suave +modestie.</p> + +<p>Bornons-nous à rappeler qu'en France, pour le moment, le féminisme +militant et lettré gravite autour du journal «la Fronde», dont la +rédaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand +public,--où la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et +s'unissent contre l'ennemi commun. C'est là que se concertent les coups +terribles destinés à libérer la femme française des liens qui +l'oppriment. C'est là que l'on jure de ne point cesser le bon combat, +tant que le géant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux +despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la +poussière.</p> + +<p>Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnaître +que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces +manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour +effet, d'éveiller et d'entretenir une hostilité fâcheuse entre les deux +sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, dès que le +féminisme oublie les aptitudes et les qualités propres qui les rendent +étroitement solidaires, dès qu'il cherche le bien-être de la femme dans +un développement égoïste et solitaire, sans égard pour l'espèce qui ne +se perpétue que par l'amour et la coopération, dès qu'il sème la +suspicion et la discorde entre les deux moitiés de l'humanité,--alors +que leur bonheur dépend de la communauté des sentiments, des espérances +et des aspirations,--dès que le féminisme, en un mot, tend à désunir ce +que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hésiter à +le dénoncer comme une tentative chimérique et une mauvaise action.</p> + +<p>Au demeurant, tous les genres de féminisme, du plus atténué au plus +aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prérogatives actuelles +de l'homme. Le temps n'est plus où le féminisme pouvait paraître à des +écrivains d'esprit «une reprise dans un vieux bas bleu.» Plus moyen de +croire qu'il sévit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent +faire le jeune homme. Nous sommes en présence d'un courant d'opinion +sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, à fomenter +un état de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue +féministe, d'un «duel collectif» qui risque de mettre aux prises pour +longtemps les fils d'Adam et les filles d'Ève; et cette perspective +n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de +l'espèce.</p> + +<p>D'année en année, du reste, le plan et la marche du féminisme se +dessinent avec plus de précision et de fermeté. Et comme nous devons +suivre pas à pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler +comment les «femmes nouvelles» se plaisent à le formuler. «Si nous +voulons, disent-elles, exercer une action plus décisive sur les affaires +de l'État et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au +niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et +apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons +conséquemment notre émancipation <i>intellectuelle</i> et <i>pédagogique</i>, +<i>économique</i> et <i>sociale</i>. Instruisons-nous pour être libres; gagnons +notre vie pour être fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux +hommes avec succès les diplômes et les grades, les métiers industriels +et les professions libérales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance +et d'autorité, parler de notre émancipation <i>politique</i> et <i>familiale</i> +et conquérir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et +le gouvernement domestique.»</p> + +<p>C'est donc à l'instruction que le féminisme demande l'émancipation +<i>individuelle</i> des femmes et sur le travail indépendant qu'il fonde leur +émancipation <i>sociale</i>, estimant avec raison que, ces améliorations +réalisées, elles seront en droit de jouer un rôle plus direct et plus +actif dans l'État et dans la famille. «Cherchez la vérité et la vérité +vous rendra libres,» tel est le conseil suprême que le féminisme +d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oublié peut-être +que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en +bonne place une peinture allégorique de Miss Cassatt, où la hardiesse +conquérante de la «Femme nouvelle» faisait opposition à la basse +humilité de la «Femme ancienne». La partie centrale, plus +particulièrement suggestive, représentait un essaim de jolies filles, +vêtues à la dernière mode, qui cueillaient à pleines mains les fruits de +la science dont leur première mère n'avait timidement goûté qu'un seul. +A droite, une jeune beauté, rivale de Loïe Fuller, dansait au son des +harpes et des violes un pas audacieux où l'envolement des jupes +multicolores resplendissait autour de son front comme une auréole. +Enfin, à gauche, un choeur de femmes, la chevelure dénouée, poursuivait +une Gloire ailée qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons +se bousculait une bande de canards affolés. Il n'y a pas de doute: c'est +à nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.</p> + +<p>Réflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi +désobligeante est, croyons-nous, d'étudier et de juger la question +féministe sans passion, sans faiblesse, sans préjugés, c'est-à-dire en +hommes,--évitant avec le même soin l'ironie dédaigneuse et la fausse +sentimentalité, s'abstenant également de toute adhésion aveugle et de +toute récrimination méprisante, se tenant à mi-côte dans une attitude +d'équitable impartialité, admettant des revendications féminines ce +qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rémission ce +qu'elles contiennent d'excessif et de périlleux pour la femme et pour +l'humanité.</p> + +<p>Il ne s'agit donc point de prendre parti pour <i>ou</i> contre le féminisme, +de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier +1897 au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, M. Brunetière +avait donné à sa conférence ce titre significatif: «Pour <i>et</i> contre le +féminisme.» On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet, +comme nous, qu'il y a dans le mouvement féministe presque autant à +prendre qu'à laisser; sans compter qu'en adoptant cette règle de libre +examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de démontrer à +ces dames que, sans rien sacrifier de notre indépendance et de notre +dignité, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurés, ni même aussi +«canards» qu'on se l'imagine en Amérique.</p> +<br> +<hr class="short"> + +<a name="l3" id="l3"></a> +<br> +<h2>LIVRE III</h2> + +<h3>ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME</h3> +<br> +<hr class="short"> + +<a name="l3c1" id="l3c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>Les ambitions féminines</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE.</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La femme nouvelle veut être aussi instruite que + l'homme.--L'égalité des intelligences doit conduire a + l'égalité des droits.</p> + +<p> II.--Coup d'oeil rétrospectif.--Ce que les xiie et xviiie + siècles ont pensé de la femme.--Le passé lui fut + dur.--Réaction du présent.</p> + +<p> III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes + directeurs.--La division du travail et la différenciation + des sexes.--L'égalité morale dans la diversité + fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien général + de la famille et de l'espèce.</p> +</blockquote> +<a name="l3c1s1" id="l3c1s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Je préviens celles qui seraient tentées de lire les pages suivantes, +qu'il n'entre point dans mes intentions de leur débiter des madrigaux, +persuadé que ces fadaises glissent sur le coeur de la «femme nouvelle» +sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre +grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles +ont des pensées profondes, des lectures graves, des conversations +austères; elles ferment l'oreille à nos compliments accoutumés. Ce n'est +point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--même avec +émotion; outre qu'elles n'en ont jamais douté, ce genre de supériorité +leur agrée beaucoup moins qu'à leurs grand'mères. Elles ambitionnent +d'être prises pour de fortes têtes et traitées, non comme de grands +enfants et d'aimables créatures (vous leur feriez horreur!), mais comme +de grands et vigoureux esprits.</p> + +<p>Pour plaire à une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire +le plus sérieusement du monde des déclarations comme celles-ci: «Madame, +vous êtes une étonnante psychologue.» Ou encore: «Je ne vous croyais pas +aussi doctement renseignée sur la physiologie.» Ou mieux: +«L'anthropologie n'a point de secrets pour vous.» Ou enfin, si vous +voulez être irrésistible: «Votre élégance, à laquelle, nous autres +hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misère auprès de +votre puissante dialectique; le charme et la grâce, qu'il serait vain de +vous disputer, ne sont eux-mêmes que vanité auprès de vos connaissances +juridiques et médicales; il n'est pas jusqu'à votre sensibilité, dont +vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de +son prix et de son mérite auprès de vos capacités mathématiques, de +votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit +scientifique.» Si, après ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous +pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'âme vraiment féministe.</p> + +<p>Quelque exagéré que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit +plus à certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'être bonnes, rieuses et +tendres, d'avoir de la fraîcheur ou même de la beauté: on les veut +instruites, savantes, académiques. Il leur faut un brevet,--tous les +brevets. Et à cette constatation, le féminisme exulte.</p> + +<p>Comment l'humanité enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle +la «femme selon la science», l'«Ève future»? Les champions de +l'émancipation féminine ont un plan très simple et une tactique très +adroite. Ils s'efforcent d'établir que, soit par ses qualités morales, +soit par ses facultés intellectuelles, la femme est l'égale de l'homme; +et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mêmes prérogatives +civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui répéter: +«Vous êtes charmante, la joie de nos réunions et le plaisir de nos yeux, +gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais légère et volage comme +lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et +changeant d'idée aussi aisément que vous changez de chapeau,»--la femme +nouvelle s'applique à prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la +raison.</p> + +<p>Et voyez la conséquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse +déjà par la grâce et par le coeur; elle nous égale presque par +l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la +porte naturellement à copier, à traduire, à interpréter, à reproduire ce +qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne à démontrer +qu'elle nous égale de même en capacité intellectuelle, et il ne restera +plus à l'homme qu'une supériorité qui n'est pas la plus enviable: la +force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts +et de s'en vanter? Si la généralité des femmes est moins robuste que +notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent +consciencieusement aux exercices physiques les plus propres à tremper, à +fortifier leur délicatesse. Lors même qu'il leur serait interdit (c'est +ma conviction) de nous ravir le privilège de la vigueur musculaire, +cette incapacité serait de peu de conséquence en un temps et en une +société où les supériorités psychiques l'emportent graduellement sur les +supériorités physiques. Aux anciens âges, la force brutale gouvernait le +monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait +guère lui disputer la prééminence du muscle. Mais à mesure que la +puissance matérielle voit décroître son prestige, et qu'inversement les +influences spirituelles conquièrent peu à peu la primauté sociale, il +suffit d'établir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se +haussant du coup à notre niveau, elle soit admise au partage de notre +traditionnelle royauté.</p> + +<p>Cela étant, rien de plus serré que l'argumentation féministe, rien de +plus habile que son programme. Une fois prouvé que les femmes possèdent +des qualités morales et intellectuelles qui balancent les nôtres, elles +deviennent recevables à se prévaloir d'une même utilité sociale que +nous; et dès l'instant que cette double équivalence est démontrée, elles +sont fondées, en justice et en raison, à revendiquer toutes nos +prérogatives civiles et politiques. L'égalité des sexes conduit +logiquement à l'égalité des droits. Est-ce clair?</p> + +<p>Si donc nous ne parvenons pas à démontrer notre supériorité +intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supériorité sociale? Sur +la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant +rien que la force. Voilà pourquoi le féminisme se flatte d'unifier et +d'égaliser les têtes masculines et féminines en les coiffant d'un même +bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture +intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications +féminines et la condition de toutes les autres, l'égalité scolaire +devant conduire à l'égalité juridique, à l'égalité économique, à +l'égalité politique. Cela est une nouveauté.</p> + +<a name="l3c1s2" id="l3c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Sans remonter très loin dans le passé, on nous concédera qu'après le +christianisme naturellement, c'est à la chevalerie, aux cours d'amour et +aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le +coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence +où la société eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les +folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on +vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours +l'épouse qui en bénéficia. La galanterie est proche voisine de la +corruption. Toute société reçoit de la femme la grâce qui affine et la +coquetterie qui déprave. C'est pourquoi une culture trop policée ne va +point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour +appelait sa dame: «Mon seigneur!» ce compliment attendri ne s'adressait +qu'aux charmes extérieurs et à la beauté physique. En ce temps-là, les +capacités cérébrales et la puissance intellectuelle de la femme étaient +de peu de considération.</p> + +<p>Plus tard, notre grave XVIIe siècle se refroidit envers la femme; +l'infériorité du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a +tenté une démonstration véritablement mortifiante pour la plus belle +moitié de nous-mêmes: «Dieu tire la femme de l'homme même et la forme +d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Les +femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur +délicatesse, songer, après tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire +où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.» Si +théologique qu'il soit, l'argument prête à rire. Plus simplement, notre +vieux jurisconsulte Pothier écrivait dans le même esprit: «Il +n'appartient pas à la femme, qui est une inférieure, d'avoir inspection +sur la conduite de son mari, qui est son supérieur.» Être de mince +importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel était le +jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes +d'église et les hommes de robe du grand siècle.</p> + +<p>Leurs héritiers du XVIIIe regardent encore l'infériorité féminine comme +un principe tutélaire, comme une loi naturelle et nécessaire. Ils +n'accordent guère aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit +souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le +pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a «d'autre terme que celui +de la raison,» tandis que l'ascendant des femmes «finit avec leurs +agréments.» Le sensible Rousseau affirmait, non moins catégoriquement, +la prééminence virile. «La femme est faite spécialement pour plaire aux +hommes; si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité +moins directe; son mérite est dans sa puissance: il plaît par cela seul +qu'il est fort.» Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils, +tandis que la grâce et la faiblesse sont le propre de la femme.</p> + +<p>On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe siècle, les sciences +devinrent à la mode. C'est le moment où les femmes élégantes raffolent +d'anatomie, d'astronomie, d'expériences, de machines; et les esprits les +plus sérieux s'efforcent de rendre, à leur intention, la physique +aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austère et +ombrageuse de Mme de Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences +une pudeur presque aussi tendre que sur les vices<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.» Nul enseignement +ne leur répugne. Les études les plus viriles exercent sur elles une +véritable fascination. Elles délaissent les romans et entassent les +traités scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnières. Une +femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire +d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise +parmi des équerres, des mappemondes et des télescopes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> <span class="sc">A. Rebière</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>; menus propos, p. +332.</blockquote> + +<p>Mais cet engouement fut passager. La tourmente révolutionnaire passée, +on revint à des idées plus positives. Napoléon admettait seulement qu'on +enseignât dans les écoles de la Légion d'honneur un peu de botanique et +d'histoire naturelle, «et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des +inconvénients.» Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'«il faut +se borner à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et +une stupide superstition.» Ce programme n'est que la paraphrase des +idées que Molière a développées dans les «Femmes savantes»:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i8"> Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,</p> +<p class="i8"> Qu'une femme étudie et sache tant de choses.</p> +</div></div> + +<p>Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes +citations. Disons tout de suite, afin de les réconforter, qu'il +resterait à prouver que, même pour nous plaire, l'instruction leur est +toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une +ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et +de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagération contraire et +affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'égalité +complète des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thèse +excessive relève moins de l'observation que de la galanterie. Dans la +question du rôle intellectuel et social des femmes, il est sage d'éviter +les opinions extrêmes, en se gardant avec le même soin de l'amoindrir et +de l'exalter. Point de préventions injustes, point d'adulation aveugle. +Quels seront donc, en cette matière, nos principes directeurs? C'est ce +qu'il faut dire sans la moindre réticence.</p> + +<a name="l3c1s3" id="l3c1s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus +la séparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie +devient morale, féconde et douce. Dans les sociétés sauvages, la +division du travail existe à peine entre l'homme et la femme. Tous deux +sont voués aux mêmes besognes, assujettis aux mêmes peines, condamnés au +même sort. Ce sont deux bêtes de somme attelées aux mêmes tâches, que la +misère déprime et que la promiscuité déprave. Vienne le mariage qui +érige la femme en reine du foyer et réserve à l'homme le soin et le +souci des affaires extérieures: l'ordre apparaît, la civilisation +commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de +l'organisme social, est fondée.</p> + +<p>Là-même où, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait +et la spécialisation des sexes moins avancée, dans les campagnes où le +travail de la terre oblige souvent les deux époux aux mêmes efforts et +aux mêmes fatigues, dans les milieux riches où les habitudes d'élégance +et de désoeuvrement plient les couples à la même vie oisive et molle, il +est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule. +Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux +de son homme, soit que le mondain s'effémine en prenant les manières de +ses «chères belles», le résultat est pareil: les différences s'atténuent +au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes, +et du même coup le niveau de la dignité sociale est en baisse.</p> + +<p>D'où cette conséquence que, si la femme s'appliquait trop généralement à +copier, à doubler l'homme en tous les ordres d'activité, le progrès +risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une «régression» +dommageable à la famille et à la société. Et nous voulons croire que les +féministes avancées, qui se piquent d'être des esprits libres, des +esprits scientifiques, des réalistes, des positivistes épris +d'observation rigoureuse, seront sensibles à une conclusion appuyée de +l'autorité d'Auguste Comte, de Darwin et de Littré, dont la mémoire leur +est particulièrement chère et vénérable.</p> + +<p>D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail +nous offre cet autre avantage que, partout où les occupations sont très +spécialisées, la coopération est plus nécessaire et la solidarité mieux +sentie, deux choses que les féministes ont à coeur. S'appliquant à une +seule tâche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout +ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De là une +sorte d'unité organique, fortement nouée par la réciprocité des échanges +et la mutualité des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs +et les volontés aussi étroitement que les besoins et les vies, porte au +plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'épuise donc +point à faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire +la sienne. A chacun sa tâche, et tous les rôles seront mieux remplis. +Loin d'opposer les sexes l'un à l'autre, «le meilleur féminisme, pour +employer un mot très juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui sépare le +moins les intérêts de l'homme des intérêts de la femme.»</p> + +<p>Or, leur différence de fonction procède de leurs différences de nature. +Même en accordant que ces dissemblances originelles aient été accentuées +artificiellement par l'éducation, par la tradition, par la compression +séculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la +structure anatomique et l'organisme physiologique établissent entre les +deux facteurs de l'espèce des diversités irréductibles. Si même la +condition de la femme dans le passé a marqué d'un pli certain ses +dispositions mentales, cette condition elle-même n'est pas un fait sans +cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination +naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqué le sexe, c'est la +raison biologique qui a été le principe du fait social.</p> + +<p>Tous les anthropologistes s'accordent à reconnaître que la femme est +moins fortement organisée, moins solidement construite, et partant moins +robuste, moins résistante que l'homme. Et les différences d'armature et +de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus, +dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude +a, depuis des siècles, assujetti la femme à un genre de vie plus +sédentaire et plus enfermé que le nôtre, on peut induire, à la rigueur, +que le moindre développement de la taille, le moindre volume du corps, +la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse +et la moindre chaleur du sang, tout, même la moindre activité cérébrale, +soit, dans une certaine mesure, le résultat de la pression artificielle +des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel +que l'organisme féminin ait perdu quelque chose de ses forces +primitives. C'est une loi générale de la biologie que l'inertie diminue +et appauvrit l'énergie fonctionnelle du corps.</p> + +<p>Mais ces déformations n'empêchent point que la femme soit la femme, +c'est-à-dire un être naturellement prédestiné à la maternité, un être +spécialement façonné pour la gestation et l'allaitement, un être obligé +de payer à l'espèce, dont la conservation dépend d'elle, un tribut de +misères et de souffrances qui lui sont propres, un être assujetti à des +époques d'accablement physique et d'inquiétude morale, à des crises de +l'âme et des sens, à des causes d'excitation, de faiblesse et de +fragilité, d'où lui vient tout ce qui la rend inférieure et supérieure à +l'homme, tout ce qui nécessite le respect et la protection de l'homme.</p> + +<p>Car, c'est précisément par les fonctions augustes et les risques +terribles de la maternité que la femme se hausse au niveau de l'homme. +Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perpétuation de la +famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas +d'inégalité entre les sexes, l'homme étant complémentaire de la femme +autant que la femme est complémentaire de l'homme. Rien n'empêche +qu'elle soit notre égale, sans être notre pareille. Différence ne +signifie pas infériorité. Pour égaler l'homme, la femme n'a pas besoin +de l'imiter. «Cette identification contre nature serait, comme dit M. +Marion, le contre-pied du progrès séculaire<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 3.</blockquote> + +<p>Suivez le cours des âges: plus la femme devient différente de nous en +action et en fait, plus elle devient notre égale en dignité et en droit. +Socialement parlant, il est désirable que le sexe de la femme s'étende à +son âme, à son esprit, à ses oeuvres, à sa vie tout entière. En cela, +elle sera plus utile à l'humanité, et plus heureuse et plus vénérée, +qu'en se fatiguant à faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de +la littérature, de la jurisprudence ou de la médecine. La belle affaire +de lutter de verbosité avec un avocat ou de doser des pilules comme un +pharmacien! N'est-ce donc rien d'être la gardienne du foyer et la +providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et, +pour rappeler le mot éloquent d'Edgard Quinet, de «porter dans son +giron, non seulement les enfants, mais les peuples?»</p> + +<p>L'égalité des sexes ou, si l'on préfère, l'équivalence sociale de +l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des +fonctions, et encore moins l'identité des aptitudes, ce qui serait +contraire à l'ordre éternel des choses. A poursuivre cette péréquation +factice, la femme se heurterait à l'impossible. Nulle puissance humaine +ne fera que, pris dans sa généralité, le sexe féminin l'emporte sur le +nôtre en force musculaire, de même que nulle puissance humaine ne nous +donnera cette tendresse d'âme et cette grâce du corps qui sont le +privilège charmant des femmes. Nulle réforme légale ne les rendra +capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes +les entreprises hardies, de toutes les créations robustes, de toutes ces +«grandeurs de chair», comme dit Pascal, où la vigueur musculaire est +essentielle, parce que «nulle loi écrite (c'est M. Jules Lemaître qui +parle) ne les empêchera d'être physiquement plus faibles que nous, d'une +sensibilité plus délicate et plus capricieuse,» parce que «nulle loi ne +les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de même que +nulle loi ne rendra les hommes plus propres à filer la laine et à +nourrir et élever les petits enfants<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>.» Bref, nul article de loi ne +changera le corps et l'âme des femmes. Et c'est heureux; car, cette +déformation accomplie, l'humanité périrait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> <i>Opinions à répandre</i>, p. 159.</blockquote> + +<p>Mais la diversité des fonctions ne s'oppose point à l'égalité des +droits. Elle signifie seulement que l'égalité légale, l'égalité +juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination +du sexe féminin, «ces droits théoriques seront souvent, pour les femmes, +comme s'ils n'étaient pas.» Cette pensée de l'écrivain si français que +nous citions tout à l'heure, doit être recommandée instamment à la +méditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrières, +tous nos métiers, toutes nos fonctions: celles qui, perçant la cohue des +hommes, parviendront à en forcer les portes, ne seront ni les plus +heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la +reconnaissance iront aux épouses et aux mères restées fidèles aux +devoirs essentiels de leur ministère féminin. Ayant choisi la meilleure +part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la +société humaine.</p> + +<p>Ce qui ne veut pas dire que la question de l'égalité des droits entre +l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les +deux sexes sont égaux en raison, en justice et en vérité, c'est admettre +que, sous la diversité de leur nature et la dissemblance de leurs +fonctions, il y a entre eux unité foncière, identité morale; que l'homme +et la femme, se complétant l'un l'autre, sont, dans la plus haute +signification du mot, deux «personnes» qui se valent, deux coopérateurs +inséparables qui constituent ensemble l'humanité, deux êtres qui, +revêtus de la même dignité, soumis à la même responsabilité, ont même +droit au respect, à la lumière, à la vie.</p> + +<p>Et cette affirmation de principes est d'une portée incalculable. De là +découleront, en effet, beaucoup de réformes, ou mieux, beaucoup de +«réparations» que l'équité réclame, alors même que, dans la pratique, +elles ne se résoudraient point nécessairement, pour la généralité des +femmes, en avantages immédiats et en profits certains. Mais, au moins, +la «personne» de la femme sera élevée par la loi au même niveau que la +«personne» de l'homme; et cette sorte de déclaration de ses droits +complétera et achèvera la déclaration des nôtres.</p> + +<p>Seulement, les droits de l'individualité ont des limites. Ceux de la +femme, par conséquent, doivent être expressément subordonnés aux +intérêts supérieurs de l'espèce, de la famille, de la société. Et cette +subordination des parties à l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser +ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter +séparément, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de +satisfactions égoïstes qui mettraient en péril l'avenir de la race. A +chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le +dos au progrès et au bonheur. C'est la destinée du couple humain de +collaborer, dans l'union la plus étroite, au bien général de la +communauté.</p> + +<p>Dès lors, l'oeuvre de réparation poursuivie par le féminisme ne devra +jamais se départir de la règle suivante: <i>Il faut que la femme puisse +être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement.</i> Rien de plus, +rien de moins. Il faut que la femme soit à même de réaliser en sa vie +l'idéal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la +sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de +réactions qui découronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature, +mais obéissons à la justice. Égale personnalité, égale dignité, égale +considération, égale culture morale, égal développement intellectuel +s'il est possible, dans une coordination réciproque, dans la coopération +voulue et recherchée, dans la solidarité acceptée et chérie, pour tout +ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de +l'humanité, tel est notre idéal. Ainsi rapprochée de l'homme en droit et +en raison, la femme, restée femme par la tendresse et la grâce, sera +plus digne de son respect sans être moins digne de son amour.</p> + +<a name="l3c2" id="l3c2"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>A propos de la capacité cérébrale de la femme</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la + femme vaut-il celui de l'homme?--Craniométrie amusante.</p> + +<p> II.--Les savants se réservent.--Une forte tête ne se + connaît bien qu'a ses oeuvres.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Pour connaître la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens +nous sont offerts: 1º rechercher la capacité cérébrale des têtes +féminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences +biologiques; 2º envisager la production intellectuelle des deux +sexes,--ce qui nécessite une étude d'histoire littéraire; 3º fixer les +aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie +comparée. Nous utiliserons successivement ces trois procédés +d'investigation.</p> + +<p>Et d'abord, quelle est la capacité cérébrale de la femme? et, ce point +étudié, de quel développement et de quelle culture est-elle susceptible? +A cette question, le féminisme fait une réponse très simple et très +catégorique: l'intelligence de la femme égale celle de l'homme et, +conséquemment, l'instruction des deux sexes doit être la même. C'est ce +qu'il faut apprécier avec indépendance et impartialité.</p> + +<a name="l3c2s1" id="l3c2s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Au dire des anthropologistes, le problème de rivalité intellectuelle qui +s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre cérébral, et la seule +crâniologie aurait compétence pour en fournir exactement la solution. +Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le +crâniomètre soient des instruments un peu grossiers pour peser +l'impondérable et appréhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est +clair, en tout cas, que l'intellectualité humaine dépend de l'organisme +cérébral. C'est une question de tête. Les spécialistes se sont donc +emparés du cerveau de la femme; ils l'ont tourné et retourné dans tous +les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latéraux, le volume, +le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions, +la proportionnalité de leur masse à la moelle épinière et à la colonne +vertébrale; et à l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser. +Si la femme n'est pas en agréable posture devant la science, celle-ci ne +fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.</p> + +<p>Non pas que les observations acquises manquent d'intérêt. C'est ainsi +qu'on a constaté que, pour la capacité crânienne, les Chinoises +l'emportent sur les Parisiennes. Il paraîtrait même que, sous ce +rapport, nos élégantes seraient à peine supérieures aux gorilles. Voilà +qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le +Parisien mâle n'a qu'une faible prééminence sur l'homme jaune. Un des +plus petits crânes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais passé +pour un imbécile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient +qu'un poids inférieur à la moyenne: étaient-ce donc des pauvres +d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine: +soutiendrez-vous que cette grosse bête a du génie? Non; la grosseur du +cerveau n'est pas, à elle seule, un signe de supériorité intellectuelle. +L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'éléphant sont +intelligents à leur manière.</p> + +<p>En effet, les plus récentes recherches semblent établir que la pesanteur +et le volume du crâne importent moins en eux-mêmes que leur +proportionnalité au poids et au volume du corps. Certains vont même +jusqu'à insinuer que cette relativité pourrait bien être plus forte chez +les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le féminisme! +Enfoncée la supériorité cérébrale du mâle!</p> + +<p>En présence de ces découvertes palpitantes, il faut avouer que, pour +caractériser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pères usaient de +procédés véritablement enfantins: ils avaient l'ingénuité de la juger à +ses oeuvres, comme on juge un arbre à ses fruits. C'est ainsi qu'en +lisant de beaux vers, en écoutant de beaux discours, en applaudissant de +belles pièces, ils ont estimé, le plus simplement du monde, que +Lamartine et Hugo étaient de grands poètes, Lacordaire et Berryer de +grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans étudier la +structure, sans pénétrer l'essence de leur organisme mental. C'était +puéril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant +malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre à les reviser +souverainement: «Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de +demi-dieux, et je vous dirai, en vérité, ce qu'elles sont et ce qu'elles +valent.»</p> + +<p>Comment ne pas s'amuser un peu de certains pédants, qui émettent la +prétention de juger du talent d'un maître-ouvrier moins par l'oeuvre +qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donné, +après la mort d'un personnage, de palper son crâne vide, ils entrent en +joie, ils le tâtent, ils le pèsent, ils le jaugent, et leur mine +s'épanouit. Ils jouent supérieurement la scène d'Hamlet et des +fossoyeurs. Leur dogmatisme devient écrasant. «Prenez-moi donc cette +pauvre tête: quelle légèreté!» Gardez-vous d'objecter même timidement +que le défunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on +vous répondra que c'est trop de bonté, et qu'il est impossible d'être un +grand homme avec une si médiocre cervelle? Ces savants sont terribles.</p> + +<p>On ne peut s'empêcher pourtant d'observer que les moyens +d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le +malheur d'être précaires et rétrospectifs, puisque ce genre +d'expérimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que +l'homme ne se prête à ces manipulations posthumes que le plus tard +possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur désir +d'établir qu'elles ne sont pas plus écervelées que les hommes, je doute +qu'elles se laissent ouvrir le crâne, de leur vivant, afin de hâter et +de faciliter cette importante démonstration.</p> + +<p>Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficulté et de travailler sur +le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de +quelques gens très distingués de nous palper la tête et, la mesurant en +hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton +catégorique, moitié sirop, moitié vinaigre, que nous avons tout ce qu'il +faut pour faire preuve de génie ou d'imbécillité. Sont-ils sérieux ou +badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procédé se perfectionne +et se généralise, nous ne manquerons point d'entendre bientôt, dans les +salons littéraires, un monsieur qui se réclame de la science, solliciter +gravement la maîtresse de maison de lui prêter sa tête pour un instant. +Et, après une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand +homme fixera, séance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et +le faible de l'organisation cérébrale de la patiente, proclamant, avec +un sourire de circonstance, qu'elle est sérieuse ou volage, capricieuse +ou raisonnée, passionnée ou réfléchie, ou plus simplement, s'il a encore +de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement +aimable et jolie.</p> + +<p>Les procédés actuels semblent donc impuissants à nous révéler exactement +le degré d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la +trépanation; mais outre que cette opération est de nature à provoquer +d'excusables résistances, il faudrait avoir travaillé, fureté, tracassé +dans bien des crânes pour émettre un diagnostic infaillible. Mais la +science nous réserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la +lumière perçante des rayons X n'éclaircisse un jour tous nos mystères +cérébraux? Le temps n'est pas éloigné peut-être où, pour se connaître +soi-même, il suffira de remettre sa tête entre les mains d'un +spécialiste.</p> + +<a name="l3c2s2" id="l3c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Redevenons sérieux. Bien rares sont les tentatives et les expériences, +si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et +réaliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement +l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une +école qui débute et tâtonne, traite les femmes de haut en bas et leur +dise impérieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers +Joséphine: «Où prendrez-vous l'intelligence nécessaire pour comprendre +ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pèse moins que le +nôtre.» Au surplus, l'anthropologie s'est déjà rectifiée. Le poids du +cerveau, nous dit-on, ne fait rien à l'affaire, et son volume, pas +davantage. Plus les détails des lobes sont menus et compliqués, plus les +impressions doivent être vives et rapides; plus le tissu est fin et +subtil, plus l'individualité doit être supérieure. Si donc nous primons +la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans +une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son être, +d'ailleurs,--par la délicatesse de sa texture intime. Ses +circonvolutions cérébrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles +que les nôtres; et cette constatation remplit le coeur des féministes +fervents d'une suave béatitude.</p> + +<p>Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que «la +supériorité quantitative et relative n'entraîne une supériorité +intellectuelle qu'à masse égale du corps.» Il lui semble que «les +qualités intellectuelles liées au volume du cerveau sont ce que l'on +nomme ordinairement l'étendue et la profondeur de l'intelligence» et +que, si l'on s'en tient au développement cérébral quantitatif et relatif +de l'homme et de la femme, «tout concourt à prouver l'égalité des +sexes;» de sorte que le «préjugé de sexe» aurait fait voir et accepter +aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement +biologique, «le contraire de la réalité.»</p> + +<p>En l'état présent des recherches d'anatomie comparée sur les caractères +du crâne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagné le +terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline à la proclamer +l'égale de l'homme. Mais n'exagérons rien; en réalité, depuis quelques +années, la science s'est beaucoup occupée de la femme, sans aboutir à +une conclusion définitive, ni même à des réponses concordantes. La femme +est-elle, cérébralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns +disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M. +Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir à toute décision tranchante. +Les plus modestes se recueillent et confessent même qu'ils ne savent +rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on traînera la femme +longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystères de la +capacité cérébrale n'étant pas près d'être éclaircis. Somme toute, et +sans afficher un scepticisme trop désobligeant, nous devons constater +qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment exploré, les +spécialistes les plus appliqués se disputent encore dans les +ténèbres<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> <i>Les Hommes féministes.</i> Revue encyclopédique du 28 novembre +1896, pp. 829 et 830.</blockquote> + +<p>On a dit et répété que «l'intelligence n'a pas de sexe.» Je veux le +croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: «Il +y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tête, et des femmes +qui sont hommes par la tête et le coeur.» En tout cas, il nous semble +qu'étant donné l'état peu avancé des sciences biologiques, on abuse +étrangement, pour ou contre la femme, des constatations évasives ou +contradictoires de l'anthropologie comparée. Scientifiquement, la +question de l'équivalence cérébrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle +jamais close?</p> + +<p>Lors même que tous les savants du monde nous attesteraient que +l'intelligence des femmes est adéquate à celle des hommes, ce brevet ne +dispenserait point le sexe faible de le démontrer lui-même au sexe fort. +Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas +beaucoup plus avancés que nos pères. La capacité des vivants ne se juge +qu'à ses résultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possède, +autant que mon voisin, de brillantes qualités et de merveilleuses +aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le +prouve par ses actes. Que si donc l'égalité intellectuelle des sexes +pouvait être cérébralement établie, cette démonstration serait de peu de +valeur, tant que les femmes n'auront point confirmé cette présomption +par des manifestations décisives de science, d'art ou de littérature. +Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des +biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le +montrer. Les expériences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais +de vous-mêmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos +chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouvé que vous en êtes capables.</p> + +<a name="l3c3" id="l3c3"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité +intellectuelle</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--L'intelligence moyenne des deux sexes s'égalise et se + vaut.--L'instruction peut-elle accroître les aptitudes et + les capacités de la femme?--Est-il exact de dire que les + âmes n'ont point de sexe?</p> + +<p> II.--De la primauté historique de l'homme.--Le génie est + masculin.--L'esprit créateur manque aux femmes.--Ou sont + leurs chefs-d'oeuvre?</p> + +<p> III.--Le génie et la beauté.--A chacun le sien.--Les deux + moitiés de l'humanité.</p> +</blockquote> + +<a name="l3c3s1" id="l3c3s1"></a> +<br> +<h4>I</h4> + +<p>Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen +d'établir positivement que leur cerveau n'est point inférieur au +nôtre,--c'est, à savoir, d'en tirer des créations et des oeuvres qui +balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour +le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur +constitution cérébrale n'oppose aucun obstacle à cette manifestation +nécessaire et désirable, en concédant même qu'elles soient aussi bien +douées que les hommes, il reste ce fait d'ordre général que le sexe +masculin est en possession d'une supériorité de production +intellectuelle si effective et si constante, que le sexe féminin a été +impuissant jusqu'à ce jour à la lui ravir ou seulement à la lui +disputer. Et voilà bien, j'imagine, une forte présomption en faveur de +la prééminence de l'intellectualité virile.</p> + +<p>Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des +femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que +puisse paraître cet aveu, je ne fais aucune difficulté de reconnaître +que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes +s'équilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que +le bourgeois, et la boulangère autant que le boulanger, et la marchande +autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me +demande même si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a +point plus de femmes que d'hommes à savoir lire, écrire et compter. +Qu'une tête féminine ne soit point exactement faite comme une tête +masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches +biologiques, l'observation psychologique ne permet d'établir, avec +certitude, une inégalité appréciable de niveau entre l'intelligence +moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe féminin. Si, +dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de côté les faibles +d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un +raisonnement plus réfléchi, d'une volonté plus hardie et plus ouverte +aux prévisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus +rapide des nécessités présentes, une conception très sûre des réalités +de l'existence, plus de soin et plus de goût pour le détail, à preuve +qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerçantes.</p> + +<p>Restent les hautes manifestations de la pensée dans le domaine des arts, +des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'égalent +par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'égalent par en haut. En +plaçant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point +remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spéculations +méthodiques, aux recherches idéales, aux créations élevées: ce qui nous +induit à douter de l'égalité mentale des sexes.</p> + +<p>A quoi les féministes ne se font point faute de répondre que, pour le +moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que +le développement intellectuel du sexe féminin retarde un peu sur celui +du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'étant arrogé la +direction des sociétés, les ont tournées à leur avantage et exploitées à +leur profit. Jusqu'au temps présent, la civilisation a été ainsi faite +par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu croître intellectuellement +qu'avec une extrême lenteur. L'infériorité actuelle de la femme n'est +donc qu'accidentelle et passagère. Elle doit disparaître nécessairement +avec la prépondérance excessive de son rival et l'influence déprimante +du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute +culture, et vous verrez s'épanouir leur esprit comme ces fleurs +languissantes, longtemps sevrées de grand air, auxquelles on rend avec +largesse le soleil et la rosée. Et M. Jean Izoulet, un professeur de +philosophie sociale au Collège de France, qui honore d'un même culte la +phrase sonore et l'idée pure, nous prédit sur le mode lyrique que «cette +flore psychique, flore d'ombre pendant tant de siècles, ne demande qu'à +se lever et à s'épanouir.» Réjouissons-nous donc, gens de peu de foi, +car «c'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de +toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable jardin +secret<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> Lettre de M. Jean Izoulet publiée dans la <i>Faillite du +Mariage</i> de M. Joseph <span class="sc">Renaud</span>, p. 31.</blockquote> + +<p>Cette explication n'est qu'ingénieuse. Il n'est pas donné à la femme de +sortir de son être, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre +le nôtre. Née femme, elle ne pourra jamais dépouiller entièrement la +femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du +même coup, son activité est condamnée par la nature elle-même à ne point +ressembler complètement à la nôtre. Dès lors, nous autorisant +logiquement de son passé et de son présent pour augurer de son avenir, +nous sommes recevables à prétendre que la femme future ne sera jamais, +en esprit et en oeuvre, l'égale absolue de son compagnon.</p> + +<p>Fût-il même prouvé que le sexe féminin est aussi capable que le nôtre en +toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est +pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux +est voué à des fonctions physiologiques absolument incommunicables et +muni conséquemment d'aptitudes forcément personnelles. De par la nature, +l'homme a un rôle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient +les atténuations possibles de leurs différences organiques et de leurs +disparités mentales, on ne saurait concevoir, fût-ce dans l'infinie +profondeur des siècles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une +parfaite égalisation des sexes. A supposer même que l'homme et la femme +en arrivent un jour à ne plus former qu'un seul être, identique d'esprit +et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en +ce temps-là l'humanité cessera d'exister.</p> + +<p>Que si l'on quitte le domaine de l'hypothèse pour rentrer dans la vie +réelle, il demeure vrai que le père et la mère, n'ayant point même +fonction, ne sauraient avoir même constitution physique et mentale. Ce +que l'homme dépense pour la transmission de la vie est peu de chose +auprès de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation +et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du +nouveau-né. Alors que la conception est pour le père l'oeuvre d'un +moment, la transfusion de la vie exige de la mère une dépense prolongée +d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur +d'elle-même. Et ce passif énorme de la maternité, en expliquant les +différences de conformation physiologique des sexes, établit +péremptoirement, entre l'homme et la femme, des diversités naturelles de +fonction et d'aptitude qui doivent réagir sur le cerveau et retentir +jusqu'au plus profond de l'âme.</p> + +<p>On nous rappelle, en faveur de l'égalité intellectuelle de l'homme et de +la femme, que «les âmes n'ont point de sexe.» Cela est vrai, en ce sens +que l'homme et la femme sont deux personnes morales égales en dignité. +Mais leur intelligence est-elle de même nature? Sommes-nous donc des +purs esprits? Et si nos âmes sont forcées d'habiter un corps, si notre +esprit est nécessairement enclos en une chair souffrante et périssable, +s'il est emprisonné, pendant cette brève minute que nous appelons +orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matière diversement +aménagé, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation +ni dépendance avec le contenant.</p> + +<p>Il est donc naturel que l'intelligence s'épanouisse différemment dans un +organisme qui n'est point le même chez l'homme et chez la femme. En +d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et +indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette +première différence biologique a des répercussions et des prolongements +nécessaires dans la psychologie des deux moitiés de l'humanité. Il +serait étrange que deux êtres qui sentent diversement, s'exprimassent +pareillement. N'ayant point même organisme, même constitution, comment +pourraient-ils avoir mêmes sensations, mêmes impressions, s'élever au +même ton, rendre le même son? Que les mille et mille influences +combinées de l'éducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou +adoucir les disparités mentales du couple humain: je l'accorde; mais +pour les oblitérer, pour les niveler, pour les fondre tout à fait, il +faudrait, en langage chrétien, refaire la création, ou, suivant le +vocabulaire positiviste, «recommencer l'évolution sur des bases +nouvelles,»--ce qui est impossible.</p> + +<a name="l3c3s2" id="l3c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>En recherchant comment le progrès humain s'est développé dans le passé, +nous trouvons, en faveur de la prééminence intellectuelle de l'homme, +une nouvelle considération qu'il nous paraît difficile de méconnaître ou +d'affaiblir. En réalité, la civilisation humaine a été très généralement +l'oeuvre des mâles. Et si le gouvernement à peu près exclusif des +sociétés n'a jamais cessé d'être dirigé par des hommes, n'est-ce point +que cette domination atteste une réelle suprématie de lumière et de +raison?</p> + +<p>J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primauté +non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que +les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient +été redevables de leur puissance sociale à la seule vigueur de leurs +muscles, à la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter à cet +avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun, +ils n'auraient point gardé si régulièrement le sceptre du pouvoir.</p> + +<p>Sans contester qu'il ait fallu à nos premiers ancêtres des membres +robustes pour lutter contre les animaux féroces qui pullulaient dans les +forêts préhistoriques, a-t-on réfléchi aux miracles de pensée et de +réflexion qu'ils ont dû accomplir pour inventer les premières armes et +les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance +des anciens a érigé en demi-dieux ces lointains génies qui découvrirent +le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bêche, la charrue. Non; l'esprit +n'est point absent de la première domination de l'homme. Dès les âges +primitifs, le gouvernement des sociétés a été dévolu à la raison la plus +active, à la volonté la plus ferme et la plus éclairée, bref, à +l'intelligence et à la force, c'est-à-dire à l'homme. Et cette +constatation historique nous autoriserait déjà, il faut en convenir, à +revendiquer le premier prix de capacité.</p> + +<p>Mais il est une seconde observation, accessible à tout esprit cultivé, +qui milite non moins victorieusement en faveur de la primauté masculine. +Qu'on fasse le dénombrement des hommes et des femmes de talent, dans +tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les +femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons +profonds et serrés des savants et des poètes, des politiques et des +historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des +philosophes. Nos grands esprits sont légion. Les vôtres, Mesdames, +tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes +têtes, de beaux talents, des écrivains distingués, des intelligences +rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, à différentes époques de +l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu +cependant ont brillé d'un éclat supérieur! La génialité, en tout cas, +semble un phénomène masculin.</p> + +<p>Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infériorité numérique sur +l'insuffisance de votre éducation, sur nos moeurs réfractaires à votre +émancipation, sur les résistances d'un milieu hostile, qui auraient +arrêté ou retardé votre développement cérébral: ces influences +ambiantes, quelque effet certain et décisif qu'elles aient sur les +intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point +sur les têtes tout à fait éminentes. Nous avons dit que la priorité +intellectuelle des sexes ne se peut reconnaître et mesurer par en bas, +c'est-à-dire par le vulgaire, par le commun où hommes et femmes se +valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les +cimes, par les têtes les plus sublimes, par les supériorités éclatantes +et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du côté masculin.</p> + +<p>Si rare qu'on le suppose, le génie s'est toujours incarné dans un homme; +il ne semble guère départi aux femmes. Et de ce chef, les antiféministes +sont fondés à affirmer la prévalence et la prépotence de notre sexe. Car +le génie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des +obstacles, des antagonismes, des hostilités qui se dressent sur son +chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquiète si peu de son +milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps à venir. D'où +vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontané, jaillissant, +original, indépendant. «Il est, comme dit M. Fouillée, révolutionnaire +et conquérant; il n'a souci ni des résistances possibles, ni des +opinions reçues, ni des traditions séculaires<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.» Il éclate, il +innove, il invente, il crée. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin. +L'intelligence créatrice, voilà le génie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> <i>La Psychologie des sexes.</i> Revue des Deux-Mondes du 15 +septembre 1893, p. 419.</blockquote> + +<p>Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux +femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le +vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit +jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la +vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter, +d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si +puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même, +hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la +coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du +génie?</p> + +<p>Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes +féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées +(l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A +l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de +l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que +lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes +d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa +République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes +les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles +les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est +inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre +les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.»</p> + +<p>En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où +sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne +manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que +l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront +une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient +l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau +féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de +Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les +femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «<i>Jérusalem +délivrée</i>», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni +le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la +«Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant, +ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer +des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope, +l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni +la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le +plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la +machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille?</p> + +<p>Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque +chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme +ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui +n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a +fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans +les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la +science, est sorti d'un cerveau masculin.</p> + +<p>Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les +femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la +lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc +aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et +modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme +répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et +patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité +puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes, +conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et, +parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la +musique<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> <i>La Psychologie des sexes.</i> Revue des Deux-Mondes du 15 +septembre 1893, p. 419.</blockquote> + +<p>Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la +civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver +au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes +la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de +l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué +que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du +progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence +supérieure de l'espèce est masculine.</p> + +<a name="l3c3s3" id="l3c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>A quoi bon insister? Les femmes les plus distinguées en conviennent. Si +Mme de Staël s'est montrée trop sévère pour elle-même et pour son sexe +en affirmant que «les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperçus +ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir du génie,» Mme d'Agout nous +a donné la note juste, la note vraie, en écrivant ceci: «L'humanité ne +doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention +utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne +paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels +elles sont bien douées, elles n'ont produit aucune oeuvre de maître. +Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit féminin n'a point +atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à +mi-côte<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.» De l'avis même de celles qui ont le plus honoré leur sexe, +l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus +inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont +du génie, beaucoup plus de femmes ont de la beauté; et cela seul +rétablit l'équilibre entre les sexes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 840.</blockquote> + +<p>La grâce! voilà le don souverain des femmes. C'est par là qu'elles +règnent véritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que +nul n'y résiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur +faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme fût +un bel animal: ce qui ne l'a pas empêché d'avoir du goût jusqu'à sa mort +pour ce «disgracieux bipède». Mais il est plus facile de médire des +femmes que de s'empêcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends +par là ceux qui haïssent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle +avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en +indépendante et se dresse en révoltée, qu'on prenne même en aversion la +femme pédante, la femme «précieuse»: rien de plus naturel. Mais ces +restrictions admises, ou est l'homme incapable de goûter la grâce +féminine? Entre l'admiration pathétique d'un Goethe qui aimait à +proclamer «le culte de l'éternel féminin,» et l'inimitié méprisante d'un +Schopenhauer pour le sexe «aux cheveux longs et à la raison courte,» il +y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous éprouvons +tous, plus ou moins, le besoin de l'affection féminine.</p> + +<p>Aussi M. Fouillée a-t-il eu raison d'écrire que la beauté pour la femme +n'est pas seulement un don naturel, mais encore «une fonction et presque +un devoir<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>;» car, c'est à sa grâce que revient l'honneur d'entretenir +au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacré sur +lequel veillaient perpétuellement les antiques vestales. Et lorsque la +beauté est complétée par la bonté, lorsque la douceur du visage et +l'harmonie des lignes revêtent et encadrent une belle âme, alors il est +vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette +vie qu'elle console et embellit à la fois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> <i>Revue des Deux-Mondes</i> du 15 septembre 1893, p. 425.</blockquote> + +<p>Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent même +avantagé le genre masculin. Dans la plupart des espèces animales et +surtout parmi les oiseaux, le mâle surpasse ordinairement la femelle par +l'élégance des formes, l'éclat du pelage ou le coloris des plumes. +Platon et Aristote jugeaient même l'homme plus beau que la femme. +Aujourd'hui, par contre, la beauté chez l'homme est si bien considérée +comme un accessoire, qu'un joli garçon, dépourvu d'esprit et de talent, +passe très justement pour un être insupportable. Notre langue lui +applique même un mot déplaisant: elle l'appelle un «bellâtre». N'est-ce +point aussi lorsque sa virilité s'effémine que l'homme, perdant le juste +sentiment de sa propre valeur, préfère la grâce à la noblesse et la +joliesse à la beauté? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans +le sexe masculin, ni dans le sexe féminin. Le charme de l'un se complète +par la force de l'autre: de là deux genres de beauté également +nécessaires à l'idéal artistique et qui, par leur action réciproque, +rapprochent les sexes, éveillent la sympathie et font naître l'amour.</p> + +<p>En tout cas, nous ne saurions disputer à la femme la séduction de la +douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions +délicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'être laid; +la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beauté; plus +que nous, elle a le devoir d'être belle.</p> + +<p>Génie et beauté sont deux privilèges augustes qui se ressemblent. Le +génie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'où elle +vient, où elle commence, où elle finit, et que nous sommes, par suite, +bien empêchés de définir, un souffle d'en haut, une grâce de Dieu, une +lumière incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme +d'une qualité volontairement acquise et méritée. Telle la beauté, plus +facile à sentir qu'à exprimer, qui rayonne, comme l'autre éclate, par un +mystère de nature dont l'être de choix qui en bénéficie n'a point le +droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reçus; il +donne à la beauté plus de grâce et de séduction comme au génie plus de +vigueur et d'éclat. Mais le fond de ces inestimables privilèges ne vient +pas de nous. C'est un présent divin. Et voilà pourquoi l'humanité de +tous les temps, éblouie par ce reflet des perfections idéales, s'incline +involontairement devant les créatures de choix et de bénédiction en qui +s'incarne le génie ou la beauté.</p> + +<p>Tout cela nous confirme en l'idée que l'homme et la femme sont deux +êtres complémentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent à +l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolément, l'individualité +des femmes,--pas plus que la nôtre, d'ailleurs,--ne formerait un tout +complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de «voir en elle +cette seconde moitié de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne +sauraient être parfaits.» Le sexe masculin est né pour la lutte, comme +le féminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la +second représente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme +sont donc bien les «deux moitiés de l'humanité»; et celle-ci ne saurait +exister, se transmettre, se perpétuer et s'embellir sans leur +collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la +société ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la +multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les séparons pas!</p> + +<a name="l3c4" id="l3c4"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>Psychologie du sexe féminin</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Du tempérament féminin.--Impressionnabilité nerveuse et + sensibilité affective.--La perception extérieure est-elle + moins vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, + tendresse, amour.</p> + +<p> II.--Vertus et faiblesses du sexe féminin.--Les femmes sont + extrêmes en tout.--Pitié, dévouement, religion.--La femme + criminelle.--Coquetterie et vanité.</p> + +<p> III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volonté de + la femme est-elle plus impulsive que la nôtre?--Indécision + ou obstination.--Le fort et le faible du sexe féminin.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>J'ai induit du passé qu'il semblait difficile à la femme de s'élever aux +sublimes créations du génie, et que la nature l'avait confinée jusqu'à +nos jours au second rang de l'intellectualité,--l'homme ayant mérité par +ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de préséance résolue, +il est intéressant de rechercher pourquoi la femme a été empêchée +jusqu'ici de se hausser au niveau de la pensée masculine et de disputer +victorieusement à nos grands hommes la palme scientifique, artistique et +littéraire. S'il se trouve que cette disparité tienne, comme nous +l'avons affirmé, à sa complexion, à sa nature, à son tempérament, à sa +constitution même, nous serons autorisé à conclure qu'à moins de refaire +le monde,--ce qui dépasse les forces humaines,--l'égalité absolue des +sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre.</p> + +<p>Ici donc, un peu de psychologie ne sera point déplacée. Et puisque d'un +avis unanime, le tempérament intellectuel et moral est le reflet du +tempérament physique, il est à prévoir que les différences de sexe se +traduiront par des différences d'aptitude et d'inclination.</p> + +<a name="l3c4s1" id="l3c4s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>L'expérience de tous les temps atteste que la femme est plus +impressionnable que l'homme; et par là, j'entends que la faculté d'être +ému, la faculté de jouir et de souffrir, d'aimer ou de haïr, la faculté +de s'ouvrir à la crainte ou au désir, au chagrin ou au plaisir, occupe +une plus large place et joue un plus grand rôle dans sa vie que dans la +nôtre. Bref, la sensibilité est son partage et le sentiment son +triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe féminin qu'il +est, par excellence, le «sexe affectif».</p> + +<p>Et cette sensibilité émotive ne va point, disent les physiologistes, +sans une certaine insensibilité physique. M. Lombroso, notamment, +affirme que la perception extérieure est moins vive chez la femme que +chez l'homme. Maintes fois les médecins ont constaté que les femmes +supportent mieux que nous les opérations chirurgicales. Dans une +épidémie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul +n'a plus de calme auprès des malades, plus de dextérité pour panser une +blessure. Mais cette résistance à la douleur physique vient-elle d'une +moindre sensibilité organique? Si la femme se raidit si fortement contre +la souffrance, nous aurions tort peut-être d'en conclure qu'elle la +ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de +réagir avec vigueur et promptitude contre les épreuves et les dangers? +Plus l'action est violente, plus la réaction est énergique. Pour le +moins, ce privilège des femmes à supporter la douleur corporelle est une +heureuse précaution de la nature, la vie leur réservant d'innombrables +occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette +immunité relative du sexe féminin par ce fait que nos soeurs ont le goût +moins développé, l'oreille moins délicate, l'odorat moins fin, l'oeil +moins vif et le tact moins subtil que la généralité de leur frères.</p> + +<p>Mais si les femmes sont douées de sens plus obtus,--ce dont je ne suis +pas très convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le +«record» de la sensibilité affective Tous les graphologues sont de cet +avis: l'écriture féminine révèle une impressionnabilité très vive. Au +fond, le tempérament de la femme est plus émotif que le nôtre. Il faut +peu de chose pour la remuer, la troubler, l'ébranler jusqu'aux larmes. +Par l'effet d'un système nerveux plus excitable, plus sensitif, plus +vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquiétudes, aux +tendresses, aux passions. La pitié a dans son âme des retentissements +plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins +vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a +personnifié la compassion, la piété, le dévouement, la charité, tous les +plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme.</p> + +<p>Ainsi, nous persistons à tenir la sensibilité affective pour la faculté +dominante du sexe féminin. Que cette extrême émotivité vienne de +l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de +l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sédentaire, plus claustrale, +plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une naïveté, +un non-sens, une absurdité, de rechercher ce qu'était la femme des +premières générations humaines. Le tempérament actuel des femmes est +leur tempérament naturel, puisqu'il a été acquis, reçu et transmis +universellement pendant les siècles des siècles. L'habitude n'a-t-elle +pas été définie avec raison «une seconde nature»? Et nous ne devons nous +inquiéter que de celle-ci, dans l'impossibilité où nous sommes de +connaître l'autre, la première, c'est-à-dire la constitution originelle +de la femme primitive.</p> + +<p>Or, la sensibilité affective explique toutes les manifestations du +caractère féminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.</p> + +<p>D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du goût pour les +émotions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs +décisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur +les nôtres. Plus que les hommes, elles se décident par des raisons que +la raison ne connaît pas. Ainsi de tous les genres littéraires, le roman +est leur lecture préférée, parce qu'elles y trouvent un aliment à leur +tendresse et à leur imagination. A celles qui aiment, un livre +romanesque rend l'amour plus présent et plus vivant; à celles qui +voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux +émoi. Les choses du coeur sont leur domaine de prédilection; c'est ce +qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus +toutes choses. Voyez l'enchaînement: la sensibilité est inséparable du +sentiment, et le sentiment est inséparable des affections tendres. +Aimer, voilà bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus +impérieux de leur âme et, en même temps, le principe de leurs grandeurs, +l'amour étant la source où elles puisent toutes les forces du +dévouement.</p> + +<p>Non que le sexe fort soit aussi dépourvu de sensibilité affective qu'on +se plaît à le répéter. Lacordaire écrivait un jour à une amie: «Vous me +dites que les hommes vivent d'idées et les femmes de sentiments. Je +n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments, +mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vôtres; et c'est ce +que vous appelez des idées, parce que ces idées embrassent un ordre plus +universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chère +amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuadée que, si +nous n'avions que des idées, nous serions les plus impuissants du +monde<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.» Mais, en général, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les +hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. «Leur moi, a dit +Mme Necker de Saussure, est plus fort que le nôtre.» La sensibilité des +femmes s'épanche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de +leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour +l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie même. Et la +femme y met plus de constance, plus de fidélité. Au lieu que l'homme +épuise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes +croît avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices +qu'elles lui font et le dévouement qu'elles lui prodiguent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Cité par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur +Lacordaire, p. 168.</blockquote> + +<p>S'agit-il là d'une simple attraction de tempérament? d'une vulgaire +impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En général, la femme est moins +accessible aux séductions de la beauté physique qu'aux attraits de la +distinction morale et de l'élévation intellectuelle. Je parle, cela va +sans dire, de la femme bien née. Si, au contraire, nous la supposons +d'esprit léger et de coeur médiocre, il est à croire qu'elle marquera +peu d'inclination pour les hommes supérieurs. Ses préférences iront à un +brave garçon, ni trop intelligent, ni trop bête, pensant et parlant +comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et +portant élégamment la moustache et l'habit. Aidé d'un bon tailleur, ce +monsieur quelconque sera considéré par certaines petites dames comme un +pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et +complaisant, oh! alors, il deviendra l'idéal du bon mari. Point de doute +que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe +professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas +rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur ménage! Mais on me +dira peut-être qu'ils étaient insupportables et que l'instruction des +femmes changera ce discord en unisson.</p> + +<p>Il n'en est pas moins vrai que, dans la très grande majorité des cas, le +sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est +beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le +nôtre; qu'elle l'entoure volontiers de mystère et le voile de pudeur, et +qu'en imprégnant son amour d'une sorte de respect physique pour +elle-même, elle incline l'homme qui la recherche à joindre l'estime à +l'amour.</p> + +<a name="l3c4s2" id="l3c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>La sensibilité et la tendresse sont si véritablement fondamentales en la +femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de là: ses +vertus et ses fautes, ses élans de compassion et son appétit de +sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son +émotivité ardente. Elle représente le coeur avec ses qualités et ses +défauts, tandis que l'homme personnifie plutôt la pensée froide et le +raisonnement grave. C'est une passionnée qui ne fait rien à demi. Témoin +la vivacité de ses affections, l'impétuosité de ses désirs, ses +enthousiasmes et ses colères, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans +l'amour, dans la vengeance et dans la fidélité, tout ce qui l'abaisse, +tout ce qui l'élève. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute +chose prend vite un tour passionnel et démesuré. Comme l'a écrit Octave +Feuillet, «elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que +le mal.» Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce +qu'elle les chérit, les nourrit, parce qu'elle les «couve», pour +rappeler le mot de Diderot.</p> + +<p>C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice +tranquille et impartiale. Exaltées, absolues, «elles sont toutes pleines +d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fénelon qui parle), +elles n'aperçoivent aucun défaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune +bonne qualité dans ce qu'elles méprisent.» Et le doux prélat de +conclure: «Les femmes sont extrêmes en tout.» Eh oui! extrêmes dans le +mal comme dans le bien, suivant l'adage: <i>Optimi corruptio pessima</i>. +Elles poussent toute chose à outrance, la religion et l'irreligion, la +chasteté et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la +compassion et la cruauté, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et +haïssent avec la même vigueur, avec le même bonheur. Les sentiments +excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un +tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce +sont, je le répète, des passionnées; et la passion ne se plaît guère aux +coteaux modérés où habitent la prudente réflexion et la tranquille +sagesse. C'est pourquoi il est à craindre que plus d'une ne se +précipite, tête baissée, dans le féminisme «intégral» et, poussant son +chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine +extravagance, jusqu'en pleine immoralité.</p> + +<p>Échauffée par la tendresse et par la passion, la sensibilité des femmes +s'exalte ou s'exaspère, et se traduit conséquemment en bien ou en mal. +Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver +que toutes les qualités et tous les défauts de la femme viennent du +coeur et des nerfs. Se dévouer est sa première nature, comme aimer est +son premier mouvement. Généralement, sa volonté est plus désintéressée +que la nôtre. A chaque instant, la maternité, qui sommeille au fond de +ses entrailles, se réveille et se répand en sacrifices spontanés qui +feront toujours d'elle la meilleure éducatrice. Il faut savoir s'oublier +comme elle pour s'adonner utilement à la première formation +intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la +supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez +pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'à +moitié. L'abstraction idéale la touche peu. Par contre, invoquez devant +elle la pitié, l'amour, le pardon; faites appel à la sainte bonté; et de +tout l'instinct maternel qui gonfle son âme, elle vous répondra en +répandant sans compter les trésors de générosité dont son coeur est +plein. Pour elle, toute justice sociale se ramène à un élan de +sensibilité affectueuse, au don de soi-même. Tandis que l'homme cherche +le règne du droit, la femme ne conçoit et ne poursuit que le règne de la +grâce et de la charité. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la +femme vaut mieux.</p> + +<p>C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur +par le démon révolutionnaire, sont portées vers le prolétariat militant +moins par les formules et les systèmes d'école, que par un élan de vague +commisération et d'inconsciente protestation contre la misère. Chez ces +terribles femmes, l'esprit de révolte est un succédané de l'amour +aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshérités, aux +victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se décident à la +violence, c'est par un sursaut de pitié, par un emportement, par une +explosion de toute leur sensibilité. Et nos discordes civiles nous ont +appris les excès de fureur et de destruction dont elles sont capables. +Mais, en général, la femme est plutôt pacifique, modérée, conservatrice. +Au fond, la violence et le désordre lui répugnent. On a remarqué cent +fois que ses goûts réguliers, son entente des affaires, son esprit +d'exactitude et d'économie, la rendent éminemment propre à la gestion +d'un patrimoine et à l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme +qui est travaillé par un incessant besoin d'acquérir, par une ambition +inquiète d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plaît à défendre +et à garder la richesse amassée. Plus faible, plus fragile, plus sujette +aux incapacités de travail, ayant la surveillance des enfants, le +gouvernement du ménage, le soin de la table et le souci des +approvisionnements, elle doit être plus accessible que l'homme à la peur +de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.</p> + +<p>C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. «Élevez-nous +des croyantes et non des raisonneuses, écrivait Napoléon à propos de +l'établissement d'Écouen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le +plus sûr garant pour les mères et pour les maris.» Rien de plus facile, +la femme inclinant d'elle-même aux choses de la foi. La critique, qui +est un acte de méfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle +a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de sécurité; et la religion, +qu'elle se fait un peu à son image et qu'elle accommode doucement à ses +goûts et à ses préférences, est toute de mansuétude et de miséricorde. +Ses croyances, plus émues que raisonnées, se transforment aisément en +dévotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu +est amour.</p> + +<p>C'est pourquoi, enfin, la femme, étant plus tendre, plus retenue, plus +pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La +maternité, d'ailleurs, est une école de douceur, de patience et de +résignation, qui, en vouant la femme à la vie enfermée du foyer, la +soustrait aux émotions, aux tentations, aux déviations de l'activité +extérieure qui est la loi de l'homme.</p> + +<p>Il est vrai que M. Lombroso tire prétexte de cette moindre criminalité +pour rabaisser la femme. Comme le génie et la guerre, le crime est +masculin. Les violences les plus désordonnées et les plus sanglantes +honorent, paraît-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait +rendre grâce aux assassins du prestige dont ils entourent, à coups de +revolver et à coups de couteau, notre très chère masculinité. Est-ce +donc à cause du sang qu'il verse que l'homme a été proclamé le «roi de +la nature»? On raconte qu'en fait de cruauté savante, le tigre nous +surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humilié?</p> + +<p>Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur +de mille et mille qualités, nous n'ignorons point qu'il en est +d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et +les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltées. D'ordinaire, +leur faculté de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes à +volonté. D'autres sont rancunières et vindicatives. Beaucoup ont un fond +de cruauté inconsciente qui éclate brusquement, soit pour défendre ceux +qu'elles aiment, soit pour nuire à ceux qu'elles haïssent. Cette +malignité féline,--comme l'impressionnabilité, d'ailleurs,--est un signe +et un effet de leur faiblesse et de leur nervosité.</p> + +<p>La femme, au surplus, n'est pas exempte d'égoïsme. L'amour de soi +n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance inférieure est commune +aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons +pas surpris que Mme Guizot ait pu écrire que «les femmes ne +s'intéressent aux choses que par rapport à elles-mêmes.» Mais l'égoïsme +féminin procède surtout de la vanité. «Les filles, dit Fénelon, naissent +avec un violent désir de plaire.» Tandis que l'orgueil est le vice dès +forts, le péché des hommes, la vanité est le penchant des faibles, le +péché des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure +que, chez les jeunes filles, «le désir de plaire l'emporte souvent sur +la faculté d'aimer.» D'un mot, la femme est coquette.</p> + +<p>Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destinée d'être aimée, +plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et +d'embellir la vie, plaire est une nécessité de sa condition; ayant pour +partage de tempérer, de civiliser la brutalité masculine, plaire est son +arme de combat, son instrument de règne, plaire est la condition même de +sa souveraineté, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et +fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages, +émouvoir et enchaîner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner, +orner sa beauté, telle est l'ardente et incessante préoccupation du sexe +féminin. C'est une vérité de fait, un lieu commun que les moralistes ont +maintes fois mis à profit. Citons seulement ces deux pensées de La +Rochefoucault: «La coquetterie est le fond de l'humeur des +femmes.»--«Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur +passion.» Ainsi, l'égoïsme féminin est fait surtout de vanité, et cette +vanité se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a +pour but avoué ou inconscient de préparer les voies à l'amour; et nous +voilà ramenés, par un détour, à cette sensibilité émotive qui est le +commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.</p> + +<p>Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui +sacrifient un peu trop au démon de la toilette. Dans toutes les +conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent être +mises à la dernière mode. Poussée à l'excès, la coquetterie démoralise +la femme. De là, surtout dans les milieux mondains, ces natures sèches, +froides, égoïstes, avides de plaisir et de jouissance. A toute époque, +du reste, les femmes déplaisantes, acariâtres, hargneuses, n'ont pas été +d'une extrême rareté. Malgré les influences attendrissantes de la +maternité, il y a même, hélas! de méchantes mères. Les tribunaux ont +trop souvent à s'occuper d'horribles mégères qui, non contentes de +persécuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs +l'emportent sur le coeur, il est fréquent que les femmes surpassent les +hommes en férocité. Mais, dans une étude qui n'a en vue que le fort et +le faible de la généralité des femmes, il convient de négliger les +monstres.</p> + +<a name="l3c4s3" id="l3c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Les effets composés de la sensibilité et de la tendresse, de la +sympathie et de la vanité, semblent vouer la femme à l'agitation du +coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes +passions, en l'excluant à peu près de la sphère sereine des calmes +décisions et des hautes spéculations rationnelles. Nous allons voir, en +effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volonté et l'esprit +des femmes sont tributaires de leur tempérament impressionnable et +aimant.</p> + +<p>Au sens propre du mot, la volonté est la subordination des impressions +naturelles et des impulsions instinctives à une règle que l'on s'impose +à soi-même. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession +de soi, le contrôle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est +par l'empire exercé sur nous-mêmes, que la volonté nous élève à la +dignité de personnes autonomes.</p> + +<p>Si cette définition est exacte, la volonté de la femme est certainement +plus faible que la nôtre. D'abord, elle est plus incertaine, plus +agitée, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hésite, elle tâtonne, +elle flotte. Elle va et vient; elle sautille «comme les mouches»: ainsi +parle Kant. Et si la femme manque de décision, ce n'est pas qu'elle +manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les +impressions contraires qui l'assiègent, elle ne sait pas, elle ne peut +pas choisir. La mobilité est son défaut dominant. Combien de femmes sont +plus capables de caprices que de résolutions? Combien de femmes ont plus +de velléités que de vouloir?</p> + +<p>Même inconstance dans l'exécution. Jean-Paul Richter a dit: «L'homme est +poussé par la passion, la femme par les passions; celui-là par un grand +courant, celle-ci par des vents changeants.» Sa conduite est pleine de +surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la +fermeté, la patience dans l'action, lui font généralement défaut. Elle +ébauche tout; elle n'achève rien. Elle se disperse entre mille travaux +entrepris avec joie et abandonnés avec dégoût. Elle est d'humeur +versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son âme est en +proie à une sorte d'équilibre instable.</p> + +<p>Et lorsqu'elle se décide, il arrive souvent que sa résolution tourne en +obstination. L'entêtement des femmes est passé en proverbe: «Vouloir +corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique.» Toute nature +molle et douce qui s'exaspère, devient finalement intraitable. +L'opiniâtreté aveugle est soeur de la faiblesse et de +l'impressionnabilité. Il faut une grande maîtrise de soi pour convenir +de ses torts et sacrifier l'amour-propre à la raison.</p> + +<p>Il suit de là que la femme est tantôt le jouet d'impulsions diverses qui +l'agitent tumultueusement, tantôt la victime d'une impulsion véhémente +qui la domine impérieusement. Ou l'indécision du caprice, ou le vertige +de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: «J'aime mieux +traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut +rien conclure avec les femmes.» Elles ne veulent pas assez, ou elles +veulent trop. Et ces défauts contraires procèdent du même fond: +l'extrême sensibilité. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les +névrosées, cette inconstance fantasque et cet entêtement aveugle +prennent tour à tour une telle acuité, que les psychologues ont pu les +appeler «les maladies de la volonté».</p> + +<p>Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les +décisions, moins de fermeté dans l'action, moins de sang-froid et plus +de nerfs, telles sont les manifestations caractéristiques du vouloir +féminin, comparé au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce +domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement, +dégageant ici les tendances générales du sexe, nous sommes forcé de +constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volonté +féminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et +ces admirables qualités rétablissent l'équilibre) plus tendre, plus +dévouée, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En +effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilité nerveuse, +la femme sait lutter mieux que nous contre les épreuves de la mauvaise +fortune. Facile à troubler dans les petites choses, elle redevient +maîtresse d'elle-même dans les grandes. Bouleversée par une contrariété +insignifiante, elle tient tête courageusement au malheur. Jetée hors +d'elle-même par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araignée, +elle retrouve toute sa vaillance devant le péril qui menace les siens. +Un coup d'épingle l'émeut jusqu'aux larmes, et les coups irréparables du +sort lui font rarement perdre la tête. Une misère de rien l'ébranle, +l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe réveille +toutes les énergies de son âme. Soutenue par un grand sentiment, elle +refoule victorieusement sa timidité et ses appréhensions. En deux mots, +toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa +force vient du coeur. Décidément, la sensibilité affective forme bien la +nature foncière de la femme.</p> + +<a name="l3c5" id="l3c5"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>L'intellectualité féminine</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Caractères prédominants de l'intelligence féminine: + intuition, imagination, assimilation, imitation.</p> + +<p> II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement + ferme, les idées générales, le don d'abstraire et de + synthétiser.</p> + +<p> III.--D'un sexe a l'autre, il y a moins inégalité que + diversité mentale.--Par ou l'intelligence féminine est + reine: les graces de l'esprit et le sens du réel.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Impressionnable, sensible, aimante, dévouée, telle est la femme. +Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voilà l'homme. Ces +disparités physiques et morales vont nous donner la clef des +dissemblances intellectuelles qui séparent les deux sexes.</p> + +<a name="l3c5s1" id="l3c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas +sûrement de même façon. Du moment que la sensibilité affective fait le +fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous, +qu'elle raisonne comme nous, qu'elle étudie et qu'elle apprenne comme +nous. Et de fait, les caractères dominants de l'intelligence féminine +sont, à un degré plus ou moins éminent, l'intuition, l'imagination, +l'assimilation et l'imitation.</p> + +<p>Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acquérons +par l'étude, par la réflexion, par l'application, elles y parviennent +généralement par une sorte de divination qui va droit à l'objet de la +connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans méthode, avec une +sagacité, une promptitude, une sûreté admirables. Elles devinent autant +qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des +«lumières naturelles»; c'est-à-dire une clairvoyance instinctive, une +compréhension vive et spontanée des choses de l'âme, qui manquent à la +plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilité, cette vision +aiguë et directe leur vient, sans aucun doute, de leur +impressionnabilité nerveuse et de leur émotivité affective. Tous les +écrivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. «C'est dans +le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a placé le génie des femmes.» Et +complétant cette pensée, M. Paul Bourget a écrit ce mot profondément +vrai: «Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.» +L'intuition! voilà donc la qualité maîtresse de l'intellectualité +féminine.</p> + +<p>Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions +les plus générales et les plus séduisantes de la femme de rêver la vie. +Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de poésie +et incline l'âme aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une +tête féminine abrite de chimères. Êtres de sensibilité vive et de +tendresse passionnée, il serait inconcevable que les femmes ne fussent +pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus éveillée que leur +culture générale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a +remarqué: «Comme on n'occupe les femmes à rien de solide, cette faculté +de leur esprit est souvent la seule qui travaille.» Où l'imagination +règne, la raison est servante.</p> + +<p>Les sentimentales surtout (elles sont légion) se laissent éblouir +facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs +rêveries. Et pour peu que les nerfs s'en mêlent et que la santé +fléchisse, l'imagination devient la folle maîtresse du logis, une +«maîtresse d'erreur et de fausseté<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>;» au lieu que, ramenée prudemment +à la raison, elle dérobe seulement à nos regards les vulgarités de la +vie, en jetant sur le réel la poudre d'or de ses rêves. Et cette +charmante illusion est aux âmes féminines un réconfort et une +consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est +mère des grâces de l'esprit et des excentricités aventureuses. Elle a +besoin d'être surveillée, car elle penche naturellement vers +l'extravagance. Et lorsque la passion l'échauffe et l'exalte, elle se +plaît aux sentiers escarpés qui avoisinent les abîmes. En tout cas, +c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilité, c'est-à-dire +par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que «l'esprit +vient aux filles».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Henri <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 205.</blockquote> + +<p>A cela, point de mystère. Eu égard à sa sensibilité plus vibrante et +plus éveillée, on conçoit que, plus précoce que l'homme par le corps, la +femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se +développent plus vite et se forment plus tôt que les garçons. Il est +banal de parler des étonnantes facilités d'assimilation des femmes. +Elles ont de la mémoire, beaucoup de mémoire. Elles comprennent et elles +retiennent avec une égale aisance. Leur faculté d'intuition se tourne, +se complète et s'achève en accumulation. Elles ont sur nous cette +évidente supériorité de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une +quantité prodigieuse de détails. En vertu de leur tendance naturelle de +réceptivité, elles sont douées très généralement d'une vivacité, d'une +fidélité de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de +grenier d'abondance où tout se superpose et se conserve étonnamment. Il +n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin général +plein de faits, de noms, de dates, de notions éparses, de broutilles +amoncelées. Voyez les aspirantes au brevet supérieur: elles en savent +beaucoup plus que les garçons du même âge. Elles savent presque tout, à +vrai dire, mais par les petits côtés, à fleur de terre, par la +superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.</p> + +<p>Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnaître la primauté de +la femme dans les épreuves où la mémoire joue le principal rôle. Le +naturaliste Charles Vogt nous a fait, à ce sujet, une confidence +intéressante: «Les étudiantes savent mieux que les étudiants. Seulement, +dès que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui +répond plus. Cherche-t-il, au contraire, à rendre plus clair le sens de +sa question, laisse-t-il échapper un mot qui se rattache à une partie du +manuscrit de l'étudiante: crac! çà repart comme si l'on avait pressé le +bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en +réponses écrites ou verbales sur des sujets traités au cours, les +étudiantes obtiendraient toujours de brillants succès!<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>» De même, +tous les professeurs sont unanimes à vanter l'empressement et +l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent +notes sur notes avec une ardeur fiévreuse; elles les dévorent et les +absorbent en conscience. Ce sont des modèles d'exactitude, d'attention, +d'avidité. En un mot, leur capacité de réception et d'emmagasinement est +surprenante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> A. <span class="sc">Rebière</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>. Opinions diverses, +p. 296-297.</blockquote> + +<p>Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour +elles? Pas précisément, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une +part, l'imitation est un instinct précieux pour l'enfance; car elle +suppose une souplesse, une docilité, une plasticité, dont la première +éducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme +d'expérience, «les filles singent mieux que les garçons.» De là, cette +aptitude féminine à se modeler, à se régler sur autrui, à se prêter, à +se plier aux milieux et aux circonstances; de là, cette promptitude à +tout saisir, cette aisance à tout apprendre, à tout assimiler, à tout +reproduire en perfection. On a observé que, lorsqu'une pièce de théâtre +comporte un rôle de petit garçon, il n'est qu'une petite fille pour le +bien jouer. Bref, le sexe féminin possède un remarquable talent de +traduction, d'adaptation, d'interprétation. Dans le domaine de +l'imitation, elle est inimitable.</p> + +<p>Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation +plus ou moins aveugle des usages et des préjugés, sans l'asservissement +de l'esprit à l'opinion et à la mode, sans l'absence d'invention, +d'originalité, de profondeur. L'imitation est inséparable de la routine. +Elle a l'exactitude et aussi la pâleur d'une copie. Elle est coutumière, +inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir +la chaleur de la vie et la fièvre de la création. Mais combien d'hommes +sont aussi pauvres de ressort et d'individualité? «Il y a dans ce monde +si peu de voix et tant d'échos!» comme dit Goethe. Et c'est heureux, et +c'est fatal; car l'imitation est une loi et une nécessité sociale. Avec +une exquise modestie, Mme de Sévigné se comparait elle-même à une «bête +de compagnie». Au vrai, l'humanité est moutonnière. Il semble pourtant +que ce penchant soit plus inné chez les femmes que chez les hommes, +parce qu'en elles la personnalité est moins forte, moins active, +l'originalité plus languissante, plus effacée. D'un mot, les femmes sont +moins créatrices que nous. Bonnes à tout, elles ne sont supérieures en +rien,--même en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le +dire: si le sexe féminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinières, les +maîtres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames +n'ont même pas le monopole des modes et des confections; nos élégantes +préfèrent les couturiers aux couturières. Aux bonnes «faiseuses», nous +pouvons opposer les grands «faiseurs».</p> + +<p>L'absence d'individualisme créateur explique donc les facilités +d'imitation qui distinguent le sexe féminin. Moins apte à inventer, il +lui faut bien s'assimiler les découvertes des hommes, sans même que ses +talents d'interprétation soient très enclins à la nouveauté. Ayant peu +de goût pour la création, tout ce qui est neuf et hardi la déconcerte et +l'effraye. De là son «misonéisme» conservateur et timoré. Que de femmes +s'attachent passionnément aux vieilles choses! Combien sont esclaves des +usages reçus! Elles ne sont guère accessibles qu'aux changements de la +mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beauté. Et +encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveautés du luxe +féminin ne sont que «des exhumations d'anciens costumes<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> <i>La Femme criminelle</i>, chap. IX, p. 171.</blockquote> + +<a name="l3c5s2" id="l3c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosité est le ressort de +l'intelligence. Seulement, la curiosité féminine est de qualité un peu +inférieure; elle s'applique aux menus détails de la vie; elle est courte +et inutile; elle s'arrête à l'écorce des choses. Ce n'est pas cette +curiosité large et ardente «qui fait les chercheurs et les savants,» +comme dit Henri Marion, cet appétit insatiable de savoir, ce besoin de +mieux connaître la vérité, de mieux déchiffrer l'énigme du monde, cette +passion désintéressée de pénétrer, les uns après les autres, les secrets +de la nature et du passé. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes, +des êtres de raison. Celle-ci, étant le régulateur de la pensée, +appartient également aux deux sexes; mais elle est distribuée à chacun +de différente façon. Et après avoir énuméré les caractères prédominants +de l'intellectualité féminine, il nous paraît logique d'indiquer les +traits saillants de l'intelligence masculine; et du même coup, nous +aurons marqué les points faibles auxquels l'éducation des jeunes filles +devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les +corriger.</p> + +<p>Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain: +raisonner, abstraire, généraliser,--trois choses auxquelles +l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine à se hausser. +Et cela même nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes, +le don de la découverte et le génie de l'invention.</p> + +<p>Le raisonnement féminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes +montrent peu de goût pour les longues et rigoureuses déductions. Au lieu +que leur pensée s'avance méthodiquement du point de départ au point +d'arrivée, en s'appuyant avec précaution sur la chaîne fortement tendue +des idées intermédiaires, elle se jette souvent à droite ou à gauche du +chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner +tête baissée dans le sophisme ou l'inconséquence. Ce n'est pas à des +nerveuses et à des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la +patience, la lenteur calculée, la circonspection scrupuleuse, qui font +les vigoureuses démonstrations et les solides jugements. Si vive est +leur compréhension, qu'«elles sautent à pieds joints, comme dit encore +Henri Marion, par-dessus les longues chaînes des raisons froides<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 213.</blockquote> + +<p>Nonobstant cette précipitation, il arrive souvent qu'elles tombent +juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur +affaire. Même chez les plus cultivées, la perception intuitive l'emporte +sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec +finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine, +moins serrée que celle des hommes. Elles ont rarement la sobriété du +verbe masculin, la concision riche et forte de la pensée virile. Fénelon +remarque malicieusement que «la plupart des femmes disent peu en +beaucoup de paroles.» Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De +là vient que les mieux douées réussissent assez mal dans le haut +enseignement.</p> + +<p>Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe féminin obéit, +d'ordinaire, beaucoup plus à la vivacité d'un sentiment immédiat qu'à la +tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'expérience: rien n'est +plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur +un sujet donné. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit +se dérobe ou s'égare, comme si la continuité d'un même thème et le lien +ininterrompu d'une argumentation serrée leur étaient à charge. Et en fin +de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le débat par une de ces +raisons du coeur que la raison ne connaît point. En deux mots, que +j'emprunte à Fontenelle, «elles convainquent moins, mais elles +persuadent mieux.»</p> + +<p>D'autre part, leur curiosité est moins portée vers les abstractions que +vers les faits. C'est dire que la femme s'élève difficilement, dans le +domaine de la pensée, aux conceptions vastes et superbes. Prompte à +saisir ce qui est actuel et concret, elle se représente mal ce qui est +spéculatif et impersonnel. Il semble que ses idées soient des états de +conscience peu brillants et rarement nets, des lumières pâles et vagues +qui n'éveillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que +l'esprit féminin est moins clair et moins profond que celui des hommes. +Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqué que ses yeux vont +droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. Être de premier +mouvement, imaginative et passionnée, elle cherche avidement un aliment, +une pâture à sa sensibilité. C'est pourquoi elle préfère le concret à +l'abstrait, c'est-à-dire ce qui frappe les sens, ce qui émeut le +sentiment, à la vérité toute nue, à la pensée toute pure. Il lui répugne +de séparer, d'extraire l'idée du réel. Elle ne reçoit des phénomènes de +la nature ou de la vie que des impressions particulières, des sensations +successives, qu'elle a mille peines à mettre en formules. Elle ne peut +s'oublier elle-même pour regarder la vérité face à face. Ce qu'elle a +vu, entendu, éprouvé, souffert ou aimé, enveloppe toutes ses conceptions +d'un voile matériel. Elle donne un corps à toutes ses pensées. M. le +professeur Ribot, voulant vérifier comment les femmes conçoivent les +idées abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'après les réponses +faites à son questionnaire, que ces concepts sont toujours associés, +dans l'esprit féminin, à des objets particuliers, à des expériences +personnelles, à des exemples concrets. Bref, leurs pensées sont +inséparables du tangible, du réel.</p> + +<p>Est-ce légèreté ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement +est-il trop faible? Pas précisément. C'est plutôt une affaire de nerfs +et de coeur, la sensibilité affective expliquant toute la femme. Chez +celle-ci, en effet, les idées se tournent naturellement en sentiments. +Lorsqu'elle s'élève à la possession de la vérité, c'est par la force de +l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert +nous l'accorde en ces termes: «L'action de l'esprit qui consiste à +considérer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que +le sentiment, qui les domine, les distrait et les entraîne.»</p> + +<p>Aussi bien les femmes oublient trop fréquemment qu'une tête +encyclopédique n'est pas nécessairement une tête scientifique. Faire +oeuvre de savant, c'est mettre de la lumière et de l'ordre dans le chaos +des observations et des expériences et, pour cela, ramener tous les +détails éparpillés à des idées générales, remonter des effets aux causes +et s'élever finalement du fait à la loi. En cela, il paraît bien que la +femme ait manifesté de tout temps une certaine inaptitude +intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort +synthétique lui pèse. Elle a toujours montré peu de goût pour les vues +d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits côtés. Les grands +horizons, les larges aspects lui échappent. Elle a peine à dominer un +sujet à coordonner une matière.</p> + +<p>Voici un jeu de patience; en le décomposant pièce par pièce, nous +faisons de l'analyse,--et c'est une distraction même pour un enfant; en +le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthèse,--et ce +travail de reconstruction méthodique ne va pas sans effort ni embarras. +Or, les femmes sont moins douées que les hommes pour les recherches +patientes et laborieuses. «L'attention prolongée les fatigue,» confesse +Mme de Rémusat. Il leur coûte de s'appesantir longuement sur un même +point. Elles aperçoivent vivement la superficie des choses prochaines, +mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisément. Au lieu +de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil. +Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantané, elles manquent de +pénétration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les +détails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et +les arbres les empêchent de s'élever à la contemplation de la forêt.</p> + +<p>Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est +incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les idées +générales. La perception des faits et l'analyse des détails conviennent +mieux à son esprit que la haute compréhension des ensembles et les +vigoureux efforts de la synthèse. Ce qui lui manque, au fond, c'est +l'attention forte, persévérante, scrupuleuse, obstinée, qui élève la +raison à sa plus haute puissance, à ce degré éminent où Buffon l'égalait +au génie et où Newton lui attribuait ses merveilleuses découvertes. Être +d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plaît surtout aux +idées qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous déclare avoir plus +d'une fois remarqué chez les femmes les plus instruites, «avec une +faible indépendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute +recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent +finir<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Cité par A. <span class="sc">Rebière</span>, <i>Les femmes dans la science</i>. Opinions +diverses, p. 294.</blockquote> + +<p>A ce compte, les femmes n'auraient pas même l'esprit scientifique, qui +consiste à suspendre son jugement jusqu'à ce que la preuve soit faite, à +chercher la vérité avec une impartialité absolue, sans se laisser +émouvoir ou distraire par les conséquences possibles. Pour la plupart +d'entre elles, la paix et la sécurité de la foi sont un besoin. Prises +en général, elles aiment la philosophie et cette partie la plus élevée +et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la théologie; mais +Jules Simon émet cette restriction qu'«elles réussissent à la comprendre +plutôt qu'à la juger.» Souvent elles s'élèvent par l'étude jusqu'à la +raison qui conçoit, rarement jusqu'à la raison qui discute. Elles sont +surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Châtelet a répandu en +France les découvertes de Newton; Mme de Staël a fait connaître +l'Allemagne à l'Europe; Mme Clémence Royer a publié et vulgarisé +l'oeuvre de Darwin. Interprètes intelligentes, disciples passionnées, +«leur puissance, a dit M. Legouvé, semble s'arrêter où la création +commence.»</p> + +<p>Auguste Comte a tiré de là une conclusion sévère: «J'ai toujours trouvé +partout, comme le trait constant du caractère féminin, une aptitude +restreinte à la généralisation des rapports, à la persistance des +déductions, comme à la prépondérance de la raison sur la passion. Les +exemples sont trop fréquents pour que l'on puisse imputer cette +différence à la diversité de l'éducation: j'ai trouvé, en effet, les +mêmes résultats là où l'ensemble des influences tendait surtout à +développer d'autres dispositions.» Monsieur «Tout-le-Monde» ne pense pas +autrement: jamais il ne s'avisera de féliciter un homme d'avoir de la +tête, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant +d'êtres supérieurs à leur sexe, il dira: «C'est un homme de coeur, c'est +une femme de tête;» ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la +tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte +raison chez les femmes.</p> + +<a name="l3c5s3" id="l3c5s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Pour la solidité et la profondeur du raisonnement, pour les spéculations +abstraites et les recherches laborieuses, pour la découverte et la +démonstration des plus hautes vérités, pour la pensée philosophique, +pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des +mâles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le répétons, s'il est +des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici +où nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions générales de +l'esprit féminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans +l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante, +c'est-à-dire qu'elle pense, raisonne, généralise et invente avec plus +d'ampleur et de maîtrise. En deux mots que j'emprunte à Fourier, +l'intellectualité de l'homme appartient au «mode majeur», tandis que +celle de la femme relève du «mode mineur».</p> + +<p>De grâce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille façons +d'être intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hiérarchique des +esprits est chose artificielle et vaine. A la vérité, hommes et femmes +sont intelligents à leur manière. Parlons moins entre eux de supériorité +ou d'infériorité que de simples différences. La femme est aussi +intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidité +foncière qui lui manque est heureusement compensée par une souplesse de +ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion, +auxquels il est donné à très peu d'hommes de prétendre. Pour le +sentiment de l'élégance, pour une simplicité relevée de finesse +piquante, pour une certaine fleur de délicatesse polie, la femme est +reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par là je +n'entends pas l'ironie qui la déconcerte, l'effarouche et la blesse, +mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grâce, vivacité, +diplomatie, qui saisit et reflète les moindres nuances, qui se fait +comprendre à demi-mot, et que Bersot a défini «l'art de pénétrer les +choses sans s'y empêtrer.»</p> + +<p>Et puis, la femme a sur nous le précieux avantage de posséder un sens +admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes, +faussement réputés spirituels, jettent la plaisanterie à tort et à +travers, sans tact, sans goût, avec la grimace goguenarde du singe ou la +lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de +légèreté. Elle évite les mots blessants, les ripostes aiguës, les +allusions malséantes. Elle aime la plaisanterie délicate, joyeuse et +voilée; elle affectionne les idées roses, au lieu que nous avons souvent +l'âme sombre et le verbe amer.</p> + +<p>Et à cette grâce spirituelle, le sexe féminin joint très généralement un +sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de +contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spéculation, +sensible au fait, à ce qui est immédiat et tangible, il est simple que +la femme manifeste (à moins qu'une imagination dévergondée ne lui +trouble la tête) un esprit pratique, juste et sûr. Au vrai, elle est +souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidité la met en garde contre +les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose +contre les nouveautés hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut +ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-être les +réalités qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont +d'utiles conseillères! C'est pour rendre hommage à ces précieuses +qualités de tact et de conduite que les anciens avaient déifié la +prudence sous les traits de Minerve.</p> + +<p>Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif, +l'homme prime la femme par l'intelligence créatrice. Et cette diversité +d'aptitudes est providentielle. Destinée à porter dans ses flancs, à +nourrir de son lait, à enfanter, à élever, à éduquer les petits des +hommes, la femme doit être susceptible d'une vie intellectuelle moins +intense et d'un effort cérébral moins prolongé. Et cette +présomption,--que l'expérience a vérifiée,--n'a rien de désobligeant +pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de +grâce, afin de la rendre plus apte à la propagation et à +l'embellissement de l'espèce. C'est une force physique et morale en +disponibilité, moins destinée à s'épanouir pour elle-même que réservée +pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanité.</p> + +<p>Et cela même nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en +la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mère à +l'Homme-Dieu. En revanche, l'Église convie tous les fidèles sans +distinction de sexe, à une instruction religieuse absolument égalitaire. +Aux petits garçons et aux petites filles, elle distribue les mêmes +leçons et enseigne le même catéchisme; aux hommes et aux femmes, elle +prêche les mêmes commandements, le même Décalogue, le même Évangile. A +tous, elle promet même destinée, elle assigne mêmes fins et réserve +mêmes châtiments ou mêmes récompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le +catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant +par là que, si toute âme est appelée à recueillir et à goûter la lumière +de la vérité, c'est le privilège de l'homme de la répandre sur le monde. +Au prêtre seul sont confiés expressément le ministère du Verbe, et la +garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu. +Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primauté suprême un symbole de +la vocation intellectuelle de l'homme?</p> + +<a name="l3c6" id="l3c6"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture, + décoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention.</p> + +<p> II.--Les sciences naturelles et les sciences + exactes.--Heureuses dispositions de la femme pour les unes + et pour les autres.--L'esprit féminin semble plus + réfractaire aux sciences morales.</p> + +<p> III.--Et la littérature?--Supériorité de la femme dans la + causerie et l'épitre.--Le style féminin.--A quoi tient + l'infériorité des femmes poètes?</p> + +<p> IV.--Hostilité croissante des femmes de lettres contre + l'homme.--Action souveraine du public féminin sur la + production artistique et littéraire.</p> + +<p> V.--Il n'y a pas, d'homme a femme, identité ni même égalité + de puissance mentale, mais seulement équivalence + sociale.--Pourquoi leurs diversités intellectuelles sont + harmoniques.</p> +</blockquote> +<br> + + +<p>On connaît le fort et le faible de l'intellectualité féminine. Ses +penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers +l'imitation. Où la réceptivité domine, l'originalité est faible. Les +qualités mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples +plutôt que les grands maîtres. On s'en convaincra mieux en la voyant à +l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le +complément du précédent, son illustration par l'exemple, sa confirmation +par le fait. De ce que les femmes ne réussissent qu'à demi dans les +arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de +fatalité naturelle les voue à la médiocrité des résultats, quelque +culture qu'elles reçoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin +de nous cette pensée décourageante. Encore qu'il paraisse très +improbable que le sexe féminin détrône la production virile de sa +primauté séculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: «Tu +iras jusqu'ici, et pas plus loin.» A défaut de justice, la prudence nous +ferait un devoir de laisser «la porte entr'ouverte sur l'aveni<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.» +Quand le progrès humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu +importent ceux qui tiennent la tête, l'essentiel est de faire effort +pour les rejoindre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Henri <span class="sc">Marion</span>, <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 287.</blockquote> + +<a name="l3c6s1" id="l3c6s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, dès qu'elles +prennent en main le pinceau, le crayon ou l'ébauchoir, elles n'arrivent +guère qu'à réaliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les musées les +chefs-d'oeuvre signés d'un nom féminin: la liste en est brève. Par +contre, le sexe féminin possède un remarquable talent d'assimilation, +d'adaptation, d'interprétation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme +devient une excellente élève. Mais combien rarement elle se hausse à la +maîtrise! C'est une observation souvent faite que, même dans les +domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses créations +et ses nouveautés. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il +en est peu qui soient douées d'une réelle originalité de conception, de +couleur, de facture. Elles adoptent un maître et pastichent adroitement +son genre et son style.</p> + +<p>De même, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans +leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne +demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses: +leurs préférences vont communément à l'aquarelle et à la miniature, aux +natures mortes et aux fleurs, à tout ce qui exige la grâce et le fini du +détail. En général, la main féminine n'excelle que dans les genres +secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgré +toute leur imagination, les femmes ont mille peines à s'élever jusqu'à +la puissance créatrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de +force. Et au lieu d'affirmer avec éclat un tempérament personnel, la +plupart n'arrivent qu'à manifester avec grâce un talent d'emprunt.</p> + +<p>Mais si, dans l'ordre esthétique, les femmes créent difficilement, par +contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans +l'exécution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tâche ne leur +convient mieux qu'un tableau à reproduire, un rôle à apprendre, une +scène à jouer. Plus peut-être que le sexe masculin, elles fournissent au +théâtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je +n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont +naturellement plus comédiennes que nous, mais seulement, avec leur +sympathique historien M. Ernest Legouvé, qu'elles sont douées d'«une +facilité d'imitation qui se prête à merveille aux arts de +l'interprétation.»</p> + +<p>Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place à part aux arts +décoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthétique, son +adaptation à l'ameublement, à la céramique, à l'ornementation de nos +intérieurs domestiques. En ce genre délicat où le sens et le goût de la +parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un +talent exquis.</p> + +<a name="l3c6s2" id="l3c6s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>On vient de voir que les femmes, malgré le goût qu'elles ont pour le +beau, ne comptent qu'un petit nombre de représentants éminents dans la +peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et +l'architecture. Sont-elles mieux douées pour la recherche scientifique? +C'est douteux. Rares sont les découvertes et les inventions qui sont +sorties d'une tête féminine. Et pourtant les femmes sont aptes à tout +apprendre, à tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succès aux mêmes +études que l'homme; elles brillent même en tous les domaines où le rôle +de la mémoire est prépondérant. Les menus détails des sciences +naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique, +géologie, physique, chimie, les étudiantes saisissent tout cela avec des +facilités égales, sinon supérieures, à la moyenne des étudiants. A la +fin de l'année 1900, deux jeunes filles ont, à notre Université de +Rennes, remporté les deux premiers prix aux concours de l'École de +pharmacie.</p> + +<p>L'intelligence féminine n'est pas plus réfractaire aux sciences exactes. +Guidée par de bonnes méthodes, elle raisonne avec sûreté sur les +chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la géométrie, +l'algèbre, l'astronomie; elle ne recule même pas devant les +mathématiques pures. Bon nombre de femmes supérieures y ont acquis un +renom enviable. J'ai un fait à citer. A l'observatoire de Paris, les +frères Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte +photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter +toutes les étoiles à leur place exacte et, pour cela, déterminer leur +latitude et leur longitude sur la sphère astronomique, comme on l'a fait +pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte +un témoin oculaire, «ces déterminations, qui nécessitent des mesures +fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une précision +extrêmes, sont confiées à six jeunes filles qui travaillent toute la +journée sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon +construit récemment; et leur compétence, leur assiduité, leur activité, +font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> <span class="sc">C. de Néronde</span>, <i>l'Observatoire de Paris</i>. Revue illustrée du +1er novembre 1896.</blockquote> + +<p>Voilà, certes, un bel et noble exemple. Mais les féministes auraient +tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au +lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous +venons de citer en est une nouvelle preuve) le goût de l'ordre, l'amour +du détail, de grandes facilités de mémoire et d'accumulation. Elles sont +minutieuses et obstinées. Nous savions encore qu'elles font d'admirables +comptables. Comment s'étonner, après cela, qu'elles puissent faire +parfois d'excellentes calculatrices? Les mathématiques ne sont point de +nature à faire battre violemment leur coeur, à échauffer leur +imagination, à émouvoir et à surexciter leur sensibilité. Par +conséquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.</p> + +<p>En toutes les branches des études mathématiques, physiques ou +naturelles, nous pouvons, dès maintenant, conjecturer que les étudiantes +feront une concurrence redoutable aux étudiants. Non que la science des +femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore +qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables +de ces généralisations lentes et méthodiques, de ces recherches +patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est +impuissant à s'élever jusqu'à l'invention scientifique. Avec de bons +maîtres, il est donné au cerveau féminin de s'assimiler aisément toutes +les vérités, toutes les connaissances. Mais la pensée créatrice, +inséparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des +têtes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas +à croire que les femmes parviennent jamais à nous arracher, en tous les +genres, la primauté de la production intellectuelle et du génie +souverain.</p> + +<p>Où la faiblesse de l'esprit féminin s'accuse avec le plus de netteté, +c'est dans le domaine des idées générales. De l'histoire les jeunes +filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans +remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font +appel à leurs souvenirs, aux leçons reçues, aux formules apprises. Elles +acceptent l'enseignement du maître comme parole d'évangile. Elles +reproduisent les jugements d'autrui ou émettent des arrêts avec +précipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence; +elles ne savent pas se défier d'elles-mêmes. La critique les déconcerte; +le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement, +les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des +sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement +sentir et aimer.</p> + +<p>Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut +apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la +logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine à +être justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu'à présent dans l'ordre +juridique, manifeste une partialité véhémente sur tous les sujets où +elles ont quelque intérêt d'amour-propre, et ne dépasse guère une +honnête médiocrité pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais +d'équitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des +historiens, quant aux spéculations profondes des philosophes et aux +vastes enquêtes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des +femmes, qu'il est à leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points, +de trop grandes espérances d'avenir.</p> + +<a name="l3c6s3" id="l3c6s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Et la littérature? Beaucoup de maîtres ont observé qu'en règle générale +les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences, +l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres +facultés de l'esprit féminin.</p> + +<p>En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie +et l'épître, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les +hommes à recevoir les impressions et à les retenir, il est naturel +qu'elles se plaisent à les exprimer. De là cette facilité d'élocution, +cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque +dès le plus jeune âge. L'expérience atteste que les petites filles +commencent à parler avant les petits garçons. L'aisance du langage est +un don féminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: «La langue est +l'épée des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller.» Et cette +verbosité est fille de la sensibilité.</p> + +<p>Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller +en conversation, mais encore exceller dans le style épistolaire, qui +n'est qu'un monologue à bâtons rompus. Tandis que l'homme cherche +l'ordre, vise à l'idée et rédige une lettre comme il composerait un +mémoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui +l'ont émue, aux menus incidents de la vie qu'elle mène; et sa prolixité +vagabonde et attendrie devient une grâce et un mérite. Lors même qu'une +femme de talent ou d'esprit se mêle d'écrire une oeuvre de longue +haleine, il lui est difficile de réagir contre le flux d'impressions et +de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilités se tournent +en défauts. On a remarqué bien des fois que ses livres sont rarement +d'une construction parfaite et d'une égalité soutenue. Ils valent moins +par l'ensemble que par les détails, presque toujours gracieux et +piquants, qui figurent alors de fines perles dispersées auxquelles +manqueraient un lien et un écrin.</p> + +<p>La vérité m'oblige même à constater,--j'en demande pardon aux femmes de +lettres,--que notre forme littéraire ne leur est redevable d'aucune +nouveauté, d'aucun progrès, d'aucun embellissement, d'aucun +enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait +pour notre langue que tous les livres réunis des femmes auteurs. Il n'y +a pas à protester: les femmes, en général, sont «médiocrement artistes». +C'est le jugement de M. Jules Lemaître et j'y souscris. Qu'ont-elles +donné au théâtre, à l'éloquence, à la philosophie? Quelles contributions +ont-elles fournies à l'histoire, à la critique, à la poésie? Rien ou peu +de chose. Supprimez même par la pensée toutes les femmes peintres, +sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les +meilleures oeuvres féminines sont des romans, des lettres et des +mémoires. Et si précieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le +encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance +de Mme de Sévigné: notre littérature s'en trouvera certainement +appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminuée, ni sa direction +changée, ni sa marche ralentie, ni son évolution aucunement modifiée. Ce +qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entrée +de la Société des gens de lettres ou de l'Académie française. Il en est, +aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure à l'Institut. +On peut être académicien, hélas! sans être immortel.</p> + +<p>Chose curieuse: je ne sais aucun genre où les femmes aient marqué une +plus incontestable médiocrité qu'en poésie. Et les femmes sont la poésie +même, et par leur très vive façon de la sentir, et par leur charmante +façon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le goût, la passion du beau, +et elles ne savent guère l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont +de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y +réussissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers +honnêtes, péniblement, comme un bon rhétoricien improvise, avec +application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donné +parfois d'agréables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand +poète. Voilà bien le plus curieux problème psychologique qui se puisse +poser! La femme, que nous savons si sensible à la beauté qu'elle +reflète, si facilement touchée par la grâce du langage, par l'harmonie +d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue +palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les +jours si impressionnable, si sentimentale, si profondément remuée par +tout ce qui est grand, noble, tendre, passionné; la femme, cette +sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte +d'inhabileté invincible à traduire les images supérieures, les visions +de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a +plus de sensibilité que de littérature.</p> + +<p>A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et +artistes atteignent si rarement à la perfection du style, à l'expression +vraie, à la forme rare qui éclaire et qui émeut, à la «beauté absolue», +je répondrai que, précisément, elles sentent toutes choses trop +vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer. +«Lorsque les femmes sont véritablement sensibles, a dit Mme de Genlis, +elles l'emportent sur les hommes par la délicatesse, dont ils ne sont +pas susceptibles.» Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis +acquiescer à la conséquence que Mme Louise Collet en tirait: «Nier leur +talent d'écrire, affirmait-elle, c'est nier leur faculté de sentir, l'un +dérivant naturellement de l'autre.» Il y a erreur. Sans doute, il faut à +l'écrivain, au poète, à l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien +qu'une tête pour concevoir; mais une certaine maîtrise de soi ne leur +est pas moins nécessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer +ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tête-à-tête +avec la pensée créatrice, avec la forme rêvée, avec le dieu entrevu. +Certes, quand l'idée vient, il faut la sentir, mais aussi la méditer. Et +Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: «Les femmes ne méditent guère. +Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus +flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans +les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides, +vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul +souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec +ces personnages énigmatiques de la scène grecque, qu'Aristophane appelle +les célestes nuées, les divinités des oisifs<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 840.</blockquote> + +<p>Et pourquoi ces rêveries évasives et ces songes nébuleux, sinon parce +que les femmes, au lieu de maîtriser leurs émotions, s'abandonnent au +flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression +trahit généralement la pensée des femmes, c'est apparemment «qu'elles +sont trop émues au moment où elles écrivent<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.» Ce jugement est encore +de M. Jules Lemaître. Nous exprimerons la même idée en disant tout +simplement que, pour bien écrire, les femmes ont l'âme trop pleine, le +coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les +charme, au moindre sentiment qui les touche, les voilà si profondément +remuées que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main +tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans précision, sans +transparence, sans éclat. Or, pour peindre supérieurement quelque objet, +ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement à travers les larmes. Quand +le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'élever à l'expression +définitive, à l'impeccable beauté, sereine et pure. La violence +désordonnée de la sensation trouble la limpidité du regard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Jules <span class="sc">Lemaître</span>, <i>George Sand et les femmes de lettres</i>. +Annales politiques et littéraires du 20 décembre 1896, p. 387.</blockquote> + +<p>Et l'on s'en aperçoit au style de la plupart des femmes. Écoutons encore +Mme d'Agoult: «Penser est pour un grand nombre de femmes un accident +heureux, plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de +l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et +des établissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue +qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.» Là est +l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prédomine en leurs +âmes, c'est l'activité spontanée, avec son cortège de sentiments +désordonnés et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc. +Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de +phosphorescence continue qui projette, sur le monde des idées, des +lueurs incessantes, mais pâles et vagues. A l'invention poétique, il +faut le rayonnement soudain de l'éclair. Et cette lumière souveraine ne +s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par +ces arrêts conscients de la pensée, qui constituent proprement la +volonté créatrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en +perpétuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des +sentiments. Sa lumière se promène sur toutes choses, sans se fixer sur +aucune. C'est donc parce que l'imagination féminine est si excitable et +si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fécondité.</p> + +<a name="l3c6s4" id="l3c6s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine à exceller dans +les lettres et dans les arts, et plus particulièrement dans la poésie, +c'est qu'elles ont trop de sensibilité, trop de nerfs, trop de coeur; +c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune +écrit à Mme de Bezobrazow: «Le germe est en nous bien vivant de la +possibilité de création intellectuelle qui nous est déniée, et ce germe +libéré retrouvera intacte sa germination interrompue<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>,»--j'ai peur +que cette femme distinguée ne s'abuse gravement. Est-il si facile de +corriger son coeur, de réformer sa nature, de refaire son sexe? A +emprunter même quelque chose de l'homme, nos fières novatrices ne +risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que +les qualités dont leur sexe est le plus fier, c'est-à-dire la +sensibilité et la tendresse, sont les causes mêmes de son peu +d'originalité créatrice. Qu'elles veillent donc à ne point s'appauvrir +du côté du coeur, en travaillant à s'enrichir avec intempérance du côté +de l'esprit. Dieu nous préserve de la femme-homme, raidie et desséchée +dans la poursuite d'une virilité insaisissable!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> Revue encyclopédique déjà citée, p. 837.</blockquote> + +<p>Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse +à ce point sortir d'elle-même qu'elle finisse par dépouiller à la longue +ce qui l'individualise, et par acquérir en échange la vigueur et les +formes d'intellectualité qui nous sont propres. Même dans le domaine +littéraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de +cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le présent,--après le +passé,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tête et a +mille chances de la garder. Les femmes elles-mêmes y souscrivent comme +d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient +à la supériorité littéraire de notre sexe, la plupart des femmes de +lettres cachent leur identité sous un pseudonyme masculin. Serait-ce +donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les +blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prénoms, si elles +usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la +signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que +pour allécher la clientèle. Elles ont vaguement conscience que les +lectrices, autant que les lecteurs, ont une préférence marquée pour les +productions de l'homme. Car, après tout, en exceptant quelques femmes de +grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa généralité, la +littérature féminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le +bonheur de n'être pas moutonnière et bêlante. Ne nous plaignons donc pas +d'une concurrence déloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance +involontaire de notre mérite littéraire.</p> + +<p>Mais il paraît que cette faiblesse a trop duré. Déjà les femmes peintres +et sculpteurs ont leurs expositions particulières. De même, les plus +entreprenantes des femmes auteurs s'apprêtent à nous combattre à visage +découvert sur le terrain du drame et du roman où, pour le dire en +passant, notre sexe a fait preuve, jusqu'à ce jour, d'une écrasante +supériorité. C'est un fait que la littérature féminine devient de plus +en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la +scène. Nous avons, par intermittence, des représentations féministes. +Les femmes de lettres en sont très fières. A les entendre, cette +innovation théâtrale était depuis longtemps désirée et impatiemment +attendue. Comme si le répertoire moderne ne s'était jamais occupé du +beau sexe! Où a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient négligé de +plaider devant le grand public les thèses les plus hardies et les causes +les plus aventureuses?</p> + +<p>Seulement, il s'agit beaucoup moins d'étudier le caractère féminin et de +le guérir, par le ridicule, de ses vanités et de ses travers, que de +préparer activement l'émancipation du sexe. On se flatte de continuer +par le théâtre ce qu'on a si bien commencé par le roman: l'abaissement +de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqué suffisamment que, +dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est réduit +aux plus piteux rôles? Être faible et inconsistant, nature inerte et +lâche, sans volonté, sans caractère, il ne joue partout qu'un personnage +odieux ou fatigué. Combien plus mâles et plus vigoureuses sont les +femmes de ces récits et de ces pièces! Que leur décision nette, leur +fermeté résolue, leur ton impératif, sont bien faits pour nous humilier! +Après avoir donné à l'homme une âme de femme, on ne manque point de +prêter à la femme un coeur de mâle. Toutes les énergies, toutes les +virilités abdiquées par le compagnon sont recueillies naturellement par +la compagne. Des hommes efféminés et des femmes viriles, voilà bien, +n'est-ce pas, toute notre société?</p> + +<p>«C'est du parti pris!» direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis +m'empêcher de voir un système de représailles qu'il est facile +d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils traité la +femme depuis un quart de siècle? Soyez francs, et vous reconnaîtrez que +naturalistes et psychologues ont rivalisé envers elle de mépris et de +brutalité. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste, +nos maîtres écrivains l'ont-ils assez fouettée ou salie? Que sont les +femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget même? De pauvres +créatures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se méfier +comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se +retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les +gentillesses que vous savez, en vérité, ne faisons pas les étonnés: nous +l'avons bien mérité. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnête +femme; par une rétorsion légitime, nos romancières ne veulent pas croire +à l'honnête homme. Pour être justes, sachons reconnaître une bonne fois +que, dans les drames de la passion, rien n'égale le mal que nous font +les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.</p> + +<p>L'esprit de la littérature féminine nous est donc manifestement hostile. +Que donnera cette réaction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce +qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisagée dans son ensemble, la +forme littéraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement élevée +au-dessus des oeuvres antérieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit +les écrivains gracieux ou brillants dont le sexe féminin s'honore +aujourd'hui, on doit reconnaître que la maîtrise de la plume est encore +aux mains des hommes; et j'ai l'idée qu'elle y restera.</p> + +<p>Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette +infériorité. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les +grands poèmes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grâce et de +beauté? Là encore, il y a compensation. Jamais artiste n'eût peint ou +façonné les merveilleuses figures qui peuplent nos musées, s'il n'eût +trouvé dans la réalité les modèles vivants de l'éternel féminin. +Qu'importe que la femme ait signé rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle +les a presque tous inspirés? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa +beauté. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le +principal rôle. Elle les suggère, elle les échauffe, elle les illumine. +Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en +consacre le succès ou en détermine la chute. Il n'est pas d'homme qui, +dans le secret de son coeur, n'aspire avidement à voir,--ne fût-ce qu'un +jour,--son nom voltiger sur les lèvres des femmes.</p> + +<p>Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque +nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nées de leur +souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances +qu'il inflige, ne vivent que par leur grâce et meurent de leur abandon. +Elles ont mieux à faire que de peiner avec nous aux mêmes besognes et +dans les mêmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les +ouvriers de la pensée, et aussi de modérer leur zèle et leur ambition, +en les rappelant au bon goût, à la beauté, à la bonté, à la douceur de +vivre et à la joie d'aimer, en défendant les moeurs, les croyances, les +traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses +des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs, +contre cette fougue de progrès et cette fièvre de changement qui +précipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souveraineté +féminine n'était là pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.</p> + +<a name="l3c6s5" id="l3c6s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Au point où nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.</p> + +<p>D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme <i>identité</i> de capacité +intellectuelle, tout simplement parce que cette identité n'existe même +pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se +diversifient à l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme à homme ou de +femme à femme, deux têtes qui se ressemblent exactement. Comment +voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le féminin se confondent et +s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identité +intellectuelle des êtres humains, il faudrait préalablement les fondre +en un seul type: ce qui est contre nature.</p> + +<p>Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point +me semble résulter de tout ce qui précède,--simple <i>égalité</i> de capacité +intellectuelle, parce que, si éminents qu'on les suppose tous deux, leur +valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera +l'un de l'autre, de même qu'un homme et une femme peuvent être beaux +dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la même façon. Pour +parler à bon droit d'égalité intellectuelle entre l'homme et la femme, +il faudrait encore modifier à ce point la nature, que les deux sexes +fussent ramenés à un seul. Autant refaire le monde! L'égalité vraie ne +se conçoit que dans le domaine des mathématiques pures.</p> + +<p>Mais s'il n'y a point, d'homme à femme, identité ni même égalité de +puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes +d'intelligence une <i>équivalence</i> sociale? Je suis tout disposé à le +reconnaître. Bien que la capacité féminine soit autre que la capacité +masculine, elle n'en est pas moins aussi nécessaire que la nôtre à la +conservation intellectuelle de l'espèce et au progrès spirituel de la +civilisation. Nous n'avons pas la tête mieux faite que les femmes, mais +autrement. Dans son genre d'intellectualité, chacun des deux sexes vaut +l'autre. Les hommes seraient réduits à rien sans l'intelligence +féminine, et les femmes à zéro sans l'intelligence masculine. +Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reçoivent.</p> + +<p>Oui, certes, il y a équivalence d'utilité intellectuelle entre les +sexes. Seulement, cette équivalence même suppose chez l'un et chez +l'autre une certaine diversité de dons, d'aptitudes et de facultés. A se +trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une +remarque souvent faite que, dans la femme qu'il épouse, l'homme se plaît +à trouver ce qui lui manque et ce qui le complète. Faites, par +hypothèse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double +exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En époux? +Jamais de la vie. La femme n'est pas un mâle imparfait, un homme arrêté +dans son développement, et qu'il est urgent d'épanouir et de modeler à +notre ressemblance. Elle est une créature autre, qui doit veiller à ne +point gâter sa nature distinctive, à ne point affaiblir son cachet +original, à ne point aliéner ses qualités propres. Pour que les sexes se +désirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffèrent.</p> + +<p>Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu'à l'antipathie, +ni que ces disparités se creusent en incompatibilités irréconciliables. +Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse +unir deux âmes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et +se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et +s'achèvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effémine et que la femme +se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de +condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un échange dans lequel +chaque époux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins. +Si donc la femme pouvait se rendre pareille à l'homme, le monde perdrait +quelque chose de sa variété féconde, et le doux amour risquerait d'en +mourir. Michelet disait: «On a fait fort sottement de tout cela une +question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux êtres incomplets +et relatifs, n'étant que deux moitiés d'un tout.» Et il faut ajouter que +c'est précisément à leurs qualités et à leurs insuffisances respectives, +qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie +et perpétuer l'humanité.</p> + +<p>Finalement,--et cette dernière réflexion est d'importance +majeure,--l'«émancipation intellectuelle» des femmes autour de laquelle +le féminisme mène si grand bruit, est une formule à double sens qu'il +nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par là +que la femme d'aujourd'hui doit être d'un esprit plus cultivé que la +femme d'autrefois? D'accord. Il serait étrange qu'elle n'eût point de +part aux découvertes de la science et aux enrichissements incessants de +la pensée moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardât +dans la médiocrité; qu'indifférente à tout ce qui se fait, s'invente et +s'enseigne, elle fût incapable de se mêler à la conversation de son mari +et de surveiller l'éducation de ses fils.</p> + +<p>Que les femmes s'associent donc aux progrès intellectuels des hommes et, +pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et +plus sérieusement éduquées: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on +dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit +plus? C'est entendu. «Quand le progrès humain fait un pas, a dit +Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui.» Plus de ces +disciplines routinières et coercitives, dont c'est le malheur de peser +sur l'esprit au lieu de l'épanouir, de comprimer la personnalité au lieu +de l'affermir. Toute contrainte qui déprime l'être, anémie la raison et +débilite la volonté, a pour conséquence inévitable de vouer la jeunesse +à l'abdication, à l'inertie, à une incurable indigence intellectuelle. +Ce n'est pas au moment où s'élargit sans cesse le rôle de la femme, +qu'il convient de mettre des lisières ou des entraves aux facultés de +son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catéchisme, la +guitare et la révérence. Le temps n'est plus où l'on pouvait lui +interdire, comme à un enfant, la lecture de certains livres réputés trop +graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme +entend l'apprendre à ses risques et périls; et l'on peut croire qu'elle +y réussira souvent. Que sa volonté soit donc faite et non pas la nôtre!</p> + +<p>Mais pour que son accession à la plénitude de la connaissance lui +apporte la force morale et l'élévation spirituelle, il serait fou +d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutélaire, de +toute autorité laïque et religieuse. Puisque l'intelligence féminine +est, moitié par nature, moitié par habitude, plus brillante que solide, +plus rapide que sûre, plus fine que profonde, plus intuitive que +raisonnée, puisqu'il importe de la prémunir contre les pièges que lui +tendent l'imagination et la sensibilité, et les facilités même de sa +mémoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionnée, ne +parlons pas d'émancipation, mais d'éducation. Plus un être est faible, +plus il doit être protégé contre lui-même. L'indépendance lui serait +funeste. Il a besoin d'une règle, d'une discipline. Loin donc +d'affranchir absolument l'intellectualité féminine, c'est à la former, à +l'instruire, à l'élever, que doivent tendre tous les efforts de la +pédagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte +culture. Laquelle? Nous le dirons à l'instant.</p> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l4" id="l4"></a> +<br> +<h2>LIVRE IV</h2> + +<h3>ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME</h3> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l4c1" id="l4c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>S'il convient de mieux instruire les filles</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le pour et le contre.--Double conception du rôle de la + femme.</p> + +<p> II.--Utilité d'une meilleure instruction de la femme pour + elle-même, pour le mari et pour les enfants.</p> + +<p> III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques + opinions de femmes.--L'éducation féminine est trop souvent + frivole et superficielle.</p> + +<p> IV.--Il faut inculquer a la jeune fille des goûts plus + sérieux et la mieux préparer aux devoirs de la vie et du + mariage.--Avis d'éducateurs célèbres.</p> +</blockquote> +<a name="l4c1s1" id="l4c1s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Cette question a le privilège de provoquer des adhésions enthousiastes +et d'amères récriminations.</p> + +<p>Semez, disent les idéalistes, semez l'instruction à pleines mains dans +les intelligences féminines, et vous verrez bientôt lever la semence et +grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les +hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le +foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est déjà la grâce et +la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumière et le bon conseil, et +elle vivra en communion plus étroite avec son mari. Que de fois celui-ci +s'est plaint de l'indifférence de sa compagne pour les connaissances +qu'il possède, pour les études qu'il entreprend! Élevez-la donc à son +niveau; et l'époux, enfin compris, encouragé dans ses ambitions, soutenu +dans ses projets, assisté même en ses travaux, sera moins tenté de +chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui. +Sans compter que, peu à peu, par une infiltration lente et mystérieuse, +les mères pourront transmettre à leurs enfants des dispositions +cérébrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en +trouvera surélevé, l'esprit français élargi et fortifié. S'il faut en +croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de +quelles délices l'épanouissement intellectuel de la femme enivrera la +«spiritualité» de l'homme. «Supposez-les tous deux également, quoique +diversement, développés au dedans: alors se consomme la communion des +consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des +affinités secrètes, les invisibles rencontres et les subtiles élections; +alors, vraiment, le couple humain féconde par l'esprit la misère des +heures et éternise la vie brève en y faisant sourdre l'infini<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.» +Point de doute: ce sera le paradis des anges.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> Lettre publiée par M. Joseph <span class="sc">Renaud</span> dans la <i>Faillite du +mariage</i>, p. 31-32.</blockquote> + +<p>Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes +les réservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'appétit de savoir +et l'orgueil de connaître leur feront tourner la tête. De quelle vanité +dominatrice vos bachelières et vos doctoresses écraseront les redingotes +environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'émancipation +intellectuelle de la femme pour «le déshonneur du genre mâle.» D'après +lui, «le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de +la femme s'appelle: il veut!» Comparant l'âme de celle-ci à «une +pellicule mouvante sur une eau peu profonde,» il tient l'obéissance pour +le meilleur moyen de donner «une profondeur à sa surface.» Au reste, cet +être superficiel et léger ne se relève que par l'enfantement. «La femme +est une énigme dont la solution s'appelle maternité.» Hors de là, elle +rapetisse à sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de +l'instruire, afin de l'élever jusqu'à nous et d'en faire la confidente +de notre idéal, l'âme de notre volonté, notre égale intellectuelle. Il +n'est que temps, au contraire, de la rappeler à son rôle et de la +remettre à sa place. Nietzsche a bien mérité de l'humanité lorsqu'il l'a +définie: «Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> <i>L'Individualisme et l'Anarchie</i>, par Édouard <span class="sc">Schuré</span>. Revue +des Deux-Mondes du 15 août 1895, p. 795-796.</blockquote> + +<p>Convient-il donc de monopoliser la lumière et la science au profit des +hommes, et de condamner les femmes à l'ignorance et à la frivolité? Loin +de nous cette injustice et cette cruauté. Il ne nous paraît pas +impossible que le sexe féminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit +sans oublier sa tâche maternelle, sans rien perdre de sa grâce et de sa +douceur. «Vous êtes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des +femmes?»--Parfaitement; et je vais dire comment je la conçois.</p> + +<p>Il est du rôle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni à +leur âme, ni à notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit +dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou précieux et +fragile, une créature délicieuse, mère de toutes les élégances, la joie +de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction +est de distraire nos soirées, de décorer notre intérieur, d'embellir et +d'égayer notre vie. L'oisiveté est sa loi. Elle est née pour le luxe et +la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses péchés mignons. L'autre +conception, celle des gens pratiques et rudes, est réfractaire à ces +mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par +destination naturelle, la maîtresse du logis. Qu'elle ne sorte point de +son intérieur: les travaux d'aiguille et les soins du ménage doivent +absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger +la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et +débarbouiller les mioches.</p> + +<p>De ces deux façons pour l'homme de comprendre le rôle de la femme, la +première dénote beaucoup d'orgueil et de fatuité, et la seconde, +beaucoup d'égoïsme et de vulgarité. Toutes deux sont inacceptables. La +femme ne doit être ni «bête de luxe», ni «bête de somme».</p> + +<a name="l4c1s2" id="l4c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Dans l'intérêt de la race et dans l'intérêt de l'homme, il n'est ni bon +ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la +futilité. On ne nous fera jamais croire qu'il est nécessaire au bonheur +du mari et des enfants, que la mère languisse dans une complète +indigence d'esprit. L'élévation de l'homme ne va point sans l'élévation +correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-là ses jours +et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses désirs et ses rêves. +Comment l'un vivrait-il dans la lumière, si l'autre s'obstine dans les +ténèbres? Lorsque l'épouse est légère, vaine, sotte ou nulle, comment +voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien doués?</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il soit besoin d'être lettrée ou artiste pour faire une +épouse fidèle et une mère excellente. Si vous n'aimez pas une jeune +fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige à +l'épouser: le monde sera toujours plein de naïves bourgeoises et de +simples et accortes héritières. Personne ne réclame la suppression des +«petites oies blanches». Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne +voulons même pas, pour la jeune fille, d'une instruction intégrale, +d'une instruction égalitaire et obligatoire, qui en ferait une poupée +savante ou une pédante chagrine et enlaidie: ce qui n'empêche qu'il y +ait de sérieux avantages à élargir ses connaissances, à élever et à +enrichir son esprit. On préparera de la sorte une compagne plus digne au +mari et une directrice plus éclairée aux enfants.</p> + +<p>Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout «productive par +son influence sur l'homme, et dans la sphère de l'idée, et dans le +réel.» Comment serait-il indifférent de cultiver son esprit, si l'on +réfléchit que les fils, qui naîtront d'elle, seront formés de sa chair +et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur +insufflera le meilleur d'elle-même, son âme et sa vie? Comment +douterait-on qu'il ne fût utile d'élever et d'épanouir son intelligence, +son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient +la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera +pour lui un guide et un réconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute +de le comprendre, une cause de découragement et d'impuissance? Les +femmes ne sont point une espèce isolée dont nous ne puissions recevoir +aucune influence. Comme épouses et comme mères, elles sont mêlées à +notre vie; et Dieu sait le pli profond et indélébile que leur contact +journalier imprime à notre coeur et à notre esprit! Avec son admirable +clairvoyance, Mme de Lambert nous prévient «qu'elles font le bonheur ou +le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir +raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se +détruisent, puisque l'éducation des enfants leur est confiée dans la +première jeunesse, temps où les impressions sont plus vives et plus +profondes.»</p> + +<p>Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur +domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons +à cette pensée de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des +femmes, «leurs moyens de plaire, leur capacité d'attacher pour la vie +des hommes dignes de respect et d'amour, dépendent plus de la culture de +l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie +moderne<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 810.</blockquote> + +<p>Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en +raison sans que la femme cherche à le suivre et à l'imiter? Quoi de plus +naturel que le progrès de l'instruction parmi les hommes ait piqué +l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur +ouvrir plus libéralement nos grandes écoles pour devenir des épouses +moins ignorantes et des mères plus cultivées: qu'avons-nous à répondre? +Nous voyant mordre à belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la +science, l'envie est venue à la femme moderne d'y goûter à son tour: +rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la +gourmandise originelle. Succombant à d'imprudentes suggestions, Adam +reçut jadis la pomme fatale des mains de notre première mère; et voici +maintenant que, prêchant d'exemple, les hommes induisent les filles +d'Ève en tentation d'avide curiosité. Ne soyons donc point surpris +qu'elles réclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait +illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne +le souffriraient pas.</p> + +<p>Au surplus, l'instruction bien donnée et bien reçue ne va point sans un +exhaussement et un affermissement de tout l'être humain, sans une +ascension vers la lumière et la justice. La personnalité de la femme y +trouvera son compte. Eu égard aux difficultés de vivre, le sexe féminin +réclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner +gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de «la +femme en soi,» cette discussion académique ne résout point le problème +du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos +soeurs les plus méritantes. Combien d'entre elles sont condamnées à +gagner leur vie par un labeur indépendant? Or, j'ai établi, qu'en ce qui +concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par +les hommes, l'intelligence féminine vaut bien l'intelligence masculine. +Encore est-il qu'elle a besoin, comme la nôtre, d'être instruite et +cultivée. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes +aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules +pédantes: le «droit à la science» est tout simplement, pour les filles +pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le «droit à la vie». +Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer +profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main à la +communauté, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque +jour à la sueur de son front?</p> + +<a name="l4c1s3" id="l4c1s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Que l'instruction soit donc largement départie aux femmes! Je ne trouve +point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles +s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de géologie, ni +même qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en +dit. Et plus s'élèvera le niveau de leurs connaissances, moins elles +seront portées à tirer vanité de leur science. Distinguant ce que +Molière n'a pas distingué, nous concevons très bien aujourd'hui qu'une +«femme savante» ne soit pas nécessairement une «précieuse ridicule».</p> + +<p>A qui fera-t-on croire que, même dans les réunions les plus mondaines, +l'instruction soit d'un secours inutile? Elle élève et aiguise le ton de +la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile +pointe d'érudition! ou même de faire rougir de honte, par d'insidieuses +questions d'histoire, quelque joli garçon plus familier avec le roi de +pique qu'avec les rois de France! Le développement de l'instruction +féminine multipliera peut-être un type de jeune fille, dont il m'a été +donné de connaître quelques jolis exemplaires: un type très vivant, très +attirant, très français, je veux dire une jeune fille ouverte et +franche, loyale et fière, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse +sans frivolité, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail +ni l'épreuve, ayant de la volonté et de la décision, très capable de se +dévouer, de s'attacher à qui sait la comprendre et l'aimer, en deux +mots, une jeune fille qui, unissant aux qualités charmantes de son sexe +une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse +image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'époux de son choix «comme une +musique parfaite avec de nobles paroles.»</p> + +<p>Mme de Rémusat ne voyait «aucun motif de traiter les femmes moins +sérieusement que les hommes.» J'ajouterai, pour dire toute ma pensée, +que je ne vois aucun motif de refuser à une femme intelligente les +moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui +dissimuler la vérité, si elle est capable de la connaître? N'ayez +crainte que les femmes usent trop généralement des facilités de +s'instruire que nous réclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces +créatures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza, +«passent leur vie à se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour où +elles se croient trop vieilles pour apprendre.» Il est si doux de ne +rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidèles parmi les hommes, +conservera bien assez de dévotes parmi les femmes. Qu'on se rassure: +l'espèce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de +Scudéry disait au XVIIe siècle, non sans malice, «qu'elles ne sont au +monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien +faire et pour ne dire que des sottises!<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 840.</blockquote> + +<p>Si tout de même les dames de cette sorte avaient une raison plus +éclairée et une existence plus active, la société s'en trouverait-elle +plus mal? Le nombre est grand des Françaises qui, pourvues de tous les +agréments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce +n'est point qu'elles manquent de grâce et de goût. Elles s'habillent +avec élégance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien +que la conversation soit en déclin dans la plupart des salons, elles +causent bien,--ou à peu près. De ce qu'il faut pour exceller dans cet +art, elles ont au suprême degré la coquetterie et la finesse; il ne leur +manque qu'une instruction, plus solide et plus sérieuse, que les +familles et les maîtresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts +d'agrément, au chant, au piano, à la danse, à l'aquarelle, à ces petits +talents agréables qui fleurissent l'esprit sans le mûrir et polissent +les manières sans tremper le caractère ni fortifier la raison.</p> + +<p>Loin de nous la pensée de bannir ces jolies choses de l'éducation des +jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement +et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit +point nous faire oublier ou négliger la culture des fruits. A +méconnaître cette règle majeure de toute éducation, les parents peuvent +faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agréables à voir +dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes, +excellentes valseuses, fières de leurs succès mondains, mais aussi de +petites têtes folles, ne songeant qu'au plaisir et à la toilette, +frivoles de goût, légères d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.</p> + +<p>«Mais elles vont au cours!» m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas! +L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui à les promener à +travers la science, sans ordre ni méthode, à toucher légèrement à toutes +les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous +les sujets, à introduire et à empiler dans leurs jeunes cervelles mille +et mille notions confuses et indigestes, en un mot, à leur donner les +apparences de l'instruction plus que la réalité du savoir et le +discernement de la raison. On traite leur pauvre tête comme un vulgaire +phonographe, comme une simple horloge à répétition, comme un mécanisme +automatique, en la forçant à enregistrer fidèlement, à reproduire +exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage +recommandation de Montaigne qu'«il ne faut pas attacher le savoir à +l'âme, mais l'y incorporer,» qu'«il ne faut pas l'en arroser, mais l'en +teindre,» on demande trop à leur mémoire qui est surmenée, persécutée, +violentée. Et comme je comprends bien qu'après plusieurs années d'un +traitement aussi féroce, nos jeunes filles de condition prennent l'étude +en horreur et se jettent passionnément sur les chiffons et les romans! A +cela, quel remède?</p> + +<a name="l4c1s4" id="l4c1s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit être +double: les élever plus fortement à la connaissance de la vérité, les +préparer plus sérieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se +tiennent.</p> + +<p>Voici ce que M. Alfred Mézières pense de la première: «En général, les +jeunes filles françaises n'ont que trop de tendance à la frivolité, trop +de goût naturel pour le succès, trop de désir de plaire. On devrait les +préserver avec soin de la légèreté d'esprit qui est leur défaut capital, +les habituer à réfléchir et à penser.» Oui; une pédagogie bien comprise +se fera une loi d'élever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler +une âme plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci +de la réflexion. A cette fin, elle tâchera surtout de faire entrer dans +la tête des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait +coutume d'insister) que «leur éducation n'est pas finie à dix-huit ans +et que la première robe de bal n'a, pas plus que le diplôme de bachelier +pour les jeunes gens, la vertu de donner à leur science son parfait +développement<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.» Est-ce donc si difficile?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> Cité par <span class="sc">Rebière</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>, menus propos, p. 339.</blockquote> + +<p>Je me refuse à croire que la légèreté féminine soit incurable. On +calomnie le sexe faible en lui prêtant je ne sais quelle impuissance à +s'instruire et à raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou +autres futilités mondaines. Il n'en est pas moins vrai que «ce qui leur +manque le plus (c'est encore M. Mézières qui parle), ce sont les goûts +sérieux. Il faut éveiller en elles l'amour de l'étude, leur faire lire +et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dégoûter +ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littérature est +inondée et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le +mépris de tout ce qui ne l'est pas<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.»</p> + +<p>Faute de cultiver, d'éclairer, de redresser même le goût littéraire des +femmes, le goût public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est +beau et bon ne réussissant jamais sans elles. «Tout ce qui peut arracher +les femmes à l'inutilité d'une existence mondaine ou misérable est un +bien pour la patrie, un gage d'avenir<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.» A ces mots de Mme Edgar +Quinet, nous ajouterons que détourner les femmes de la littérature +légère ou vicieuse qui s'étale dans les livres et les journaux, est tout +profit pour l'esprit national et la moralité publique, parce qu'en plus +de la maternité physique, la femme est appelée à faire oeuvre de +maternité morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les +enfants de son âme et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait, +avec la vie, tous les germes de progrès, l'idée qui éclaire, l'amour qui +enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanité. On lit dans les +«Lois» de Platon: «Les femmes ont une si grande influence sur les hommes +que ce sont elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont +accoutumées à une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les +hommes sont corrompus et amollis.» Tâchons donc de les rendre sérieuses.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> <i>Le Travail des femmes</i>. Revue encyclopédique, <i>loc. cit.</i>, p. +908-909.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>La Femme moderne</i>, p. 882.</blockquote> + +<a name="l4c2" id="l4c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--L'éducation des filles doit être conforme aux destinées + de la femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--Éduquer, c'est + former une personne humaine.</p> + +<p> II.--Culture «rationnelle».--A propos de l'enseignement + secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction + professionnelle.--Écueils à éviter: l'inflation des études + et le surmenage des élèves.</p> + +<p> III.--Culture «morale».--Après la formation de la raison, + la formation de la conscience et de la volonté.--Menus + propos de pédagogie féminine.--Idées nouvelles sur + l'éducation des filles.--La «dogmatique de l'amour».--Nos + scrupules.</p> + +<p> IV.--Culture «sociale».--Esprit nouveau de l'éducation + moderne des filles.--Ou est le devoir des heureuses de ce + monde?--Vieilles objections: ce qu'on peut y répondre.</p> + +<p> V.--Culture «religieuse».--L'ame des femmes et le besoin de + croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la + science.--Si l'instruction est un danger pour la religion + et la moralité des femmes.--A quelles conditions le savoir + sera profitable a la piété et a la vertu des filles.</p> +</blockquote> + +<a name="l4c2s1" id="l4c2s1"></a> +<br> + +<p>Après avoir rappelé sommairement le but élevé auquel doit tendre la +pédagogie féminine, il importe, ne fût-ce que pour donner à nos idées +plus de relief et de précision, d'indiquer les principes directeurs +auxquels nous subordonnons l'éducation moderne des jeunes filles.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Quelle est, au voeu de la nature, la destinée normale de la femme?--Être +épouse, être mère. De son organisme physique et de sa constitution +mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualités et de ses +faiblesses, de l'impressionnabilité inquiète de ses nerfs comme de la +chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprême se dégage avec +toute la clarté propre aux vérités universelles. La maternité? mais +c'est le cri de son âme! Par la maternité, elle exerce la plénitude de +sa fonction, elle utilise tous ses trésors de vie; par la maternité, +elle goûte sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle +épuise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la +maternité, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'à +l'immolation de son être aux fins éternelles de l'humanité.</p> + +<p>Si déjà l'homme a pour destination sociale d'être époux et père, s'il ne +remplit vraiment tout son rôle, s'il ne connaît à fond toute la vie qu'à +la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux +responsabilités de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la +nature a soumise à des fatalités plus nombreuses, à des servitudes plus +dures, dans l'intérêt manifeste de la perpétuation de l'espèce? La +maternité est sa raison d'être, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.</p> + +<p>De là, cette grave conséquence que l'éducation doit la préparer à cette +vocation auguste, lui en faire comprendre la dignité, lui en faire +chérir les devoirs. C'était l'avis de Mme de Staël: «Il faut élever la +jeune fille avec la pensée constante qu'elle sera un jour la compagne de +l'homme.» Et Marion ajoute avec force qu'une pédagogie, qui ne mettrait +pas ce «lieu commun» au rang de ses principes, serait «extravagante ou +criminelle»<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 242.</blockquote> + +<p>Mais, en fait, le mariage n'est point la destinée de toutes les femmes. +Après la règle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs +laissant à l'homme l'initiative des ouvertures et l'antériorité du +choix, beaucoup de femmes sont condamnées à vivre et à vieillir +solitaires. Et le célibat est, pour le plus grand nombre des filles, une +source d'épreuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain, +isolées, délaissées, déclassées, elles ont mille peines à se suffire à +elles-mêmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indépendants. Bien +que, par nature et par destination, la femme soit vouée à la vie de +famille et à la paix du foyer, il faut néanmoins que l'éducation lui +permette de se faire, en cas de nécessité, une libre place au soleil. Là +est, pour les vieilles filles, la dignité et le salut. Et combien de +veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement, +démunies et désemparées, dans l'infériorité ou la misère? Les mettre à +même de faire face aux éventualités les plus lourdes de l'existence par +un travail indépendant et sûr, tel est le plus grand service que +l'éducation puisse rendre à la généralité des femmes.</p> + +<p>Et encore, avant d'être épouses et mères, elles sont femmes. Disons +plus: en elles, comme en nous, les caractères généraux et les besoins +communs de l'humanité priment les traits spéciaux et les tendances +distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent être +éduquées pour elles-mêmes, pour leur bien propre, pour leur honneur, +pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de +la féminité, il importe de ne point négliger les attributs supérieurs de +l'humanité, dont elles sont les membres vivants au même titre que les +représentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire à Fénelon que +«la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes,» et que, +de ce chef, «elles sont la moitié du genre humain, rachetée du sang de +Jésus-Christ et destinée à la vie éternelle.»</p> + +<p>En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de +l'éducation est le même, à savoir l'élévation de la personne humaine à +toute la perfection dont elle est capable. Et cette éducation, nous +avons trois raisons pour une de la donner pleinement à la femme: parce +qu'elle est un être de chair et de sang, de raison et d'amour, un +individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanité pensante et +souffrante, une personnalité morale qui doit être cultivée pour +elle-même; parce qu'elle est destinée au rôle d'épouse et de mère, et +qu'appelée à régler tout le détail des choses domestiques, elle ruine ou +soutient les maisons, et qu'investie de la royauté du foyer, elle est le +bon ou le mauvais génie de la famille; parce qu'enfin, ayant «la +principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le +monde,» comme dit encore Fénelon, elles tiennent entre leurs mains la +dignité, la moralité, l'avenir même de la société. Élever et fortifier +la femme, élever et préparer la mère, de telle sorte qu'épouse, fille ou +veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la +famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons à +l'éducation moderne des filles.</p> + +<p>Il s'ensuit que les femmes doivent être élevées aussi bien que les +hommes, et qu'a cette fin elles ne méritent ni dédain ni adulation; car +le dédain les voue à l'ignorance et à la médiocrité, tandis que +l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et +futiles, les agréments superficiels et vains. Traitons-les donc avec +respect, prenons-les au sérieux; fortifions leur faiblesse par une +culture aussi complète que possible, par une éducation rationnelle, +morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui résument tout notre +programme pédagogique, ont besoin d'explication.</p> + +<a name="l4c2s2" id="l4c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Premièrement, la culture de la femme doit être <i>rationnelle</i>. Autrement +dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit appropriée +aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.</p> + +<p>Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins +favorables s'y résignent avec mélancolie, comme à une fatalité +inéluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'être +moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir, +la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la même +manière? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes +intellectuelles ne coïncident pas absolument avec les nôtres; parce que +son organisme est plus délicat et sa sensibilité plus vive; parce que sa +nature même la voue à un autre rôle dans la famille, à une autre place +dans la société; parce qu'elle ne sert point de même façon les destinées +de la race et les intérêts essentiels de l'humanité.</p> + +<p>Toutes ces disparités de nature et de fonction entre l'homme et la femme +s'opposent à l'uniformité des programmes, des études et des disciplines. +Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre +l'instruction donnée et le sexe qui la reçoit. «Comme notre corps ne se +nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digère,» de même «on ne +s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile.» Et +M. Ernest Legouvé induit de cette comparaison que «la femme a droit à +être élevée aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme,» et que +«même dans le cas où on leur enseignerait à tous deux la même chose, il +faut la lui enseigner, à elle, différemment<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.» Il ne s'agit pas, bien +entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science +édulcorée et fade, une science <i>ad usum puellarum</i>, mais seulement, +comme l'a dit un maître en pédagogie, M. Gréard, «de leur rendre la +vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dégageant de +tout ce qui n'est pas indispensable à l'éducation de l'esprit<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>.» Y +a-t-on réussi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> <i>Le Travail de la femme.</i> Revue encyclopédique, <i>loc. cit.</i>, +p. 908.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> <i>L'Enseignement secondaire des filles</i>, p. 142.</blockquote> + +<p>A peu près. Les jeunes filles ont maintenant des lycées, des collèges, +des pensionnats séparés. On s'est efforcé de les préserver, autant que +possible, des programmes encyclopédiques qui accablent les garçons. +Elles ne sont pas, les heureuses créatures, hantées, poursuivies, +étreintes par le cauchemar du baccalauréat. Plus souple et plus libre, +leur instruction, répartie entre maîtres et maîtresses, a pour sanction +des examens de fin d'études ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute, +l'enseignement secondaire spécial des jeunes filles, tel qu'il a été +organisé par la loi du 21 décembre 1880, nous paraît judicieusement +compris et dosé. On sait, d'ailleurs, s'il a réussi! Depuis sa création, +l'effectif de sa clientèle n'a pas cessé de suivre une progression +régulière; et il sert trop bien les desseins du féminisme pour qu'on +puisse douter de son extension croissante.</p> + +<p>Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est +entré dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacré-Coeur a +proposé, non sans éclat, de fonder à Paris, au centre des lumières, une +École normale congréganiste rivale de celle de Sèvres, destinée à +fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre +les établissements de l'État, auxquels «il ne manque humainement rien.» +Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein était exposé--<i>Les Religieuses +enseignantes et les Nécessités de l'Apostolat</i>--a été mis à l'index par +une décision de la Sacrée-Congrégation des évêques et réguliers en date +du 27 mars 1899. Le Saint-Siège a préféré s'en remettre aux instituts +religieux du soin de prendre «les moyens idoines qui leur permettront de +répondre amplement aux désirs des familles et d'élever les jeunes filles +à la culture qui convient aux femmes chrétiennes.» Il faut avouer que, +si imparfait que puisse être l'enseignement congréganiste, l'innovation +projetée avait le très grave inconvénient de détruire l'active émulation +et la diversité féconde des communautés enseignantes de femmes, en leur +imposant une même préparation, une même discipline scolaire, un même +entraînement pédagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de +l'Université de France, l'Église n'a pas voulu soumettre ses oeuvres +d'éducation à l'uniformité régimentaire.</p> + +<p>Et là, précisément, est le vice de notre système d'enseignement officiel +qui, rétréci par des vues trop étroites, ne convient qu'aux besoins et +aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilégiées. Fénelon a +écrit que «le résultat d'une éducation bien entendue doit nous mettre à +même de remplir avec intelligence les devoirs de notre état.» C'est une +parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une +femme, sinon d'élever et d'instruire ses enfants, de diriger son +intérieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dépenses, de +balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence +et économie? Cela étant, je me demande si nos pédagogues ne sacrifient +pas aujourd'hui le nécessaire au superflu. Tels qui croiraient déroger +en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un ménage +en beurre, sucre ou café, trouvent naturel de lui demander la quantité +d'oxygène ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous +d'organiser le mandarinat féminin à côté du mandarinat masculin! Un +régime aussi sot nous donnerait une jolie société: ni hommes ni femmes, +tous diplômés.</p> + +<p>Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux +agir sur la vie, puisque le mariage et la maternité sont la destinée +normale de la femme, puisqu'il lui appartient de créer le foyer où +grandiront les générations nouvelles, il est un sujet féminin, par +excellence, qu'il importerait de joindre à tous les degrés de +l'enseignement des jeunes filles, c'est à savoir l'hygiène du logis, de +la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes +d'instruction, qu'une place tout à fait insuffisante. Serait-il donc si +difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, à +une crèche, à un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-nés? +Tenez pour assuré qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et +en os, qu'une poupée à ressorts et à falbalas.</p> + +<p>Pourquoi même n'est-on pas entré résolument dans la voie de la +différenciation et de la variété des enseignements? Pour qu'une femme +puisse vivre, en cas de nécessité, du travail de ses mains, il serait +urgent de développer l'enseignement professionnel sous toutes ses +formes: 1º l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les +fromageries et les fermes modèles, en instituant de nouvelles écoles +d'agriculture et d'horticulture; 2º l'enseignement industriel, en +favorisant l'extension et le progrès des arts de la femme dans toutes +les branches de la production manufacturière; 3º l'enseignement +commercial, en mettant à la portée des jeunes filles les ressources +d'une instruction réservée trop exclusivement aux jeunes gens dans nos +Écoles de commerce récemment créées. Combien de femmes, ainsi armées par +une instruction technique sagement appropriée à leur sexe, seraient +capables de diriger, aux champs ou à la ville, avec autant d'habileté +que de profit, un domaine, un atelier ou un négoce?</p> + +<p>Sur ces points, tous les groupes féministes sont d'accord: +l'enseignement spécial est encore à créer pour la femme. Les deux sexes +devraient recevoir une instruction adaptée au milieu dans lequel ils +sont appelés à vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une +instruction commerciale ou industrielle dans les agglomérations urbaines +ou les centres manufacturiers. Depuis quelques années, les féministes de +toutes nuances ont émis voeu sur voeu, afin de déterminer les pouvoirs +publics à organiser et à multiplier au plus vite les écoles +professionnelles de filles. Voilà de l'émancipation pédagogique saine et +sage. Mais, sur ce point, l'État ne semble pas pressé de nous donner +satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrès à réaliser, +puisque l'enseignement spécial des garçons,--et surtout l'enseignement +agricole,--est lui-même manifestement insuffisant.</p> + +<p>Dresser la jeune fille aux tâches sacrées de la maternité, à la bonne +tenue du foyer, à l'hygiène savante de la maison, à la pratique habile +d'un métier ou d'une profession, voilà déjà des points essentiels +auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place éminente qu'ils +méritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il +fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du +brevet supérieur qui en est la plaie inséparable, il n'est pas très +difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-écueils dont il +faudrait, coûte que coûte, le garantir: j'ai nommé l'inflation des +études et le surmenage des élèves.</p> + +<p>Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui +réclameront à bon droit une instruction soignée, une culture complète. +S'il est peu raisonnable de vouloir instruire supérieurement toutes les +femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux douées les +hautes spéculations de la pensée. Suivant le joli mot de M. Anatole +France, «la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et +ses diaconesses<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> <i>Le jardin d'Épicure</i>, p. 192-193.</blockquote> + +<p>Par malheur, beaucoup de maîtresses ont le tort (cela est +particulièrement vrai des congréganistes) de s'appliquer à faire de +leurs élèves, par une culture intensive des plus artificielles, de +petites personnes, complètes et universelles, des «natures éminemment +besacières», comme eût dit Alfred de Musset, des cervelles richement +meublées en apparence, médiocrement instruites en réalité. Chaque maison +brûle d'inscrire sur son palmarès de fin d'année le plus grand nombre de +brevetées qu'il est possible; et l'on gave, en conséquence, les pauvres +petites pensionnaires! Cette maladie du diplôme commence à pervertir les +études féminines, surtout dans les établissements religieux.</p> + +<p>Cela même nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne +perde peu à peu l'incontestable supériorité qu'elle possède sur +l'instruction des garçons. Ajoutons que, sans même qu'on élargisse +officiellement les programmes, les maîtresses, religieuses ou laïques, +se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur préoccupation--et +leur plus grave défaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le +malheur est qu'elles y réussissent parfois, tant leur parole coule avec +aisance et fuit avec volubilité. Les femmes, en général, se dispersent, +se traînent, se noient dans un flot d'explications électriques et +torrentielles. D'où l'on a pu dire qu'elles sont moins bien douées que +les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des +écoles mixtes est confiée, presque partout, à des instituteurs, tandis +que les classes enfantines sont laissées naturellement aux +institutrices.</p> + +<p>On pense bien que les féministes s'en plaignent. La Gauche du parti a +émis le voeu «que l'enseignement à tous les degrés, y compris +l'Université, fût confié aux deux sexes indistinctement<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>.» Mais, pour +enlever aux hommes les chaires qu'ils détiennent, ces dames ont un moyen +plus décisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur +conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement +secondaire des filles, dont les programmes et les méthodes nous semblent +infiniment supérieurs à ceux de nos lycées de garçons. Après quoi, on +verra, si elles y tiennent, à ouvrir aux plus dignes les chaires de nos +Universités. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office +du maître est de solliciter, d'éveiller les esprits plutôt que de les +bourrer,--l'instruction devant être subordonnée expressément à +l'éducation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est-à-dire non +seulement appropriée aux devoirs des futures mères en même temps qu'à la +condition sociale des jeunes filles, mais encore tournée judicieusement +à l'amélioration intellectuelle de leur sexe, de manière à redresser les +imperfections, à fortifier les faiblesses, à parfaire les insuffisances +de l'esprit féminin.</p> + +<p>Ainsi, nul ne conteste aux femmes la faculté de retenir; mais il ne faut +pas qu'elles apprennent et répètent à vide, sans contrôle ni réflexion. +Nul ne leur conteste l'imagination; mais il né faut pas que ce don +d'invention aventureux se développe au détriment de la logique et de la +raison. Non qu'elles soient incapables de généralisation; mais elles +généralisent trop vite, sans méthode, sans patience, sans scrupule. Non +qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hâte, +sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont même capables +de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu +sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que +«de seconde main<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>», ou, comme dit Mme de Maintenon, «elles ne savent +qu'à demi.» Raison de plus pour les prémunir contre elles-mêmes. Se +défier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre, +travailler lentement, c'est à quoi la femme semble plus impropre que +l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout, +c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de réfléchir, moyennant quoi +je ne serais pas surpris que la futilité des femmes se transformât en +cette curiosité large et désintéressée qui fait les esprits fermes et +les belles intelligences.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 217.</blockquote> + +<p>Quant à surmener nos écolières de gymnase comme on force la floraison +d'une plante rare, je ne sais point d'exagération plus absurde et plus +périlleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au +grand air, qu'une culture savante distribuée avec excès dans +l'atmosphère lourde des serres. Est-ce à dire que la robustesse du corps +soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille +exemples prouvent que, chez les hommes, la débilité physique n'est pas +un obstacle aux oeuvres de science et même de génie. Mais pourquoi +charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand +nombre? Ne les écrasons point sous prétexte de les instruire. «C'est la +raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les +femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir, +elles auraient trop de peine à les porter.»</p> + +<p>A la vérité, le tempérament de la femme évolue plus rapidement que celui +de l'homme. La transformation des filles est plus précoce et aussi plus +accidentée que celle des garçons. A cette occasion, les hygiénistes et +les médecins nous avertissent qu'il serait d'une fâcheuse imprudence de +soumettre les étudiants et les étudiantes au même entraînement cérébral. +Un professeur, qui a surveillé des milliers de jeunes filles, atteste +l'extrême fréquence des absences motivées par leur santé<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>. A pousser +trop vivement leurs études, beaucoup se heurtent aux résistances de la +nature qui se venge, parfois avec cruauté, de la violence qu'elles lui +ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux écueils,--nous +voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des +élèves,--quand nous examinerons plus loin les systèmes d'«instruction et +de coéducation intégrales», qui figurent au programmé de la Gauche +féministe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> P. Augustin <span class="sc">Rösler</span>, <i>La Question féministe</i>, p. 123.</blockquote> + +<a name="l4c2s3" id="l4c2s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Deuxièmement, la culture de la femme doit être <i>morale</i>. Après la +formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses +se tiennent. Ce serait déjà un progrès considérable de mettre en +honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes +filles en réflexions salutaires, une culture prévoyante qui les rende +capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu à +peu, dans les familles, à cette culture superficielle ramassée +négligemment dans les cours mondains, à cette culture mensongère faite +de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agréments de salon, +qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygiène et +de la direction du ménage, du développement physique et moral de +l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la +dignité de la mère.</p> + +<p>Joignons qu'une conduite irréprochable ne se conçoit guère sans un +jugement droit. Apprenons à bien penser et, du même coup, nous +apprendrons à bien agir. Une instruction purement décorative n'a pas de +valeur éducatrice. On peut être un lettré ingénieux, subtil, orné, +accessible aux raffinements de la pensée, amoureux des élégances de la +forme, et n'être, malgré cela, qu'un triste sire. Les gens cultivés ne +sont aucunement à l'abri des écarts et des chutes. L'instruction doit +donc être soutenue et complétée par des habitudes de réflexion active, +de discernement sage et de forte conviction. «Former des esprits +capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idéal +de l'éducation moderne;» et Mlle Dugard nous assure que «c'est de lui +que l'Université s'inspire dans la direction des jeunes filles<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> <i>De l'Éducation moderne des jeunes filles</i>, p. 7.</blockquote> + +<p>Très bien. Mais que cette nouveauté soit du goût des parents, c'est une +autre affaire. Jusqu'à ce jour, la mode et la tradition préconisent, +pour les filles, une éducation pusillanime et timorée qui, au lieu de +développer les énergies latentes, détourne de l'action, paralyse +l'effort, incline les volontés à la résignation, à l'effacement, à +l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mères, entourées d'une +sollicitude inquiète, élevées en vue de la tranquillité, du +désoeuvrement et du bien-être, habituées à ne jamais faire un pas ou +dire un mot sans autorisation, toujours accompagnées, surveillées, +annihilées, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite +bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne +sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par +procuration. Toute responsabilité les effraie. Domestiquées par avance, +elles se défient de la moindre liberté. Sans convictions éclairées, sans +énergie, sans initiative, mal préparées à la vie, puisqu'elles ne +connaissent le monde que par les distractions énervantes et la politesse +mensongère des salons, l'âme faible et le corps anémié, elles semblent +faites pour devenir la chose d'un maître. L'époux peut venir: l'esclave +est prête.</p> + +<p>Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient à la merci de la +première volonté forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il +sage, est-il bon de travailler à leur diminuer l'âme, à déprimer, à +étouffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et +bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de +Fénelon: «Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les +fortifier!» Il y a place ici pour une émancipation pédagogique des plus +louables et des plus urgentes. Qu'est-ce à dire?</p> + +<p>Il est clair que l'éducation moderne des filles doit avoir pour but +essentiel d'accroître et d'affermir en elles tout ce qui peut faire +contrepoids à l'émotivité affective, à l'excitabilité capricieuse qui +constitue le fond de leur nature, de manière à soumettre leur +sensibilité au contrôle de la raison et à l'empire de la volonté. Son +premier devoir est de tonifier leur nervosité par un régime sain et une +règle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une âme bien +équilibrée se plaît à habiter une chair florissante, la pratique bien +entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'énervement des bals +et des soirées. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et à la +maternité plus de vigueur et de santé.</p> + +<p>Pour être morale, l'éducation s'appliquera encore à développer en elles +la franchise et la sincérité. On sait que la jeune fille est volontiers +compliquée, fuyante, rusée. A lui faire perdre le goût des voies +obliques, des détours habiles, des petits manèges artificieux, à lui +inspirer le culte de la loyauté, l'amour de la droiture, la rectitude +scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidité d'âme qui +servira de caution à ses plus gracieuses qualités. Mais ce que +l'éducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volonté. De ce +côté, il y a infiniment à faire: d'abord, pour la dégager du sentiment +et de l'impressionnabilité qui la troublent, de l'impulsion irréfléchie +et de l'entêtement obstiné qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers +le bien, pour la soumettre à la loi du devoir, pour la plier au frein +d'une conscience droite et pure, de façon qu'alors même où tout appui +viendrait à lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le +gouvernement de soi-même.</p> + +<p>Le temps n'est plus où la contrainte suffisait à assurer la soumission, +de la jeunesse. C'est par une adhésion réfléchie et spontanée que les +enfants d'aujourd'hui doivent être amenés à la subordination, à +l'obéissance, au sacrifice. La force d'âme est le viatique des faibles. +C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'élever à la virilité morale. +Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus +nécessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre à leurs enfants. +De leur culture dépend notre honnêteté. Préparer nos filles à donner des +hommes à la France de l'avenir, tel est le but à poursuivre. C'est à bon +escient que, sur la médaille frappée pour commémorer la fondation de +l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a gravé cette légende: +<i>Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet</i>.</p> + +<p>Si austères que puissent paraître ces idées, elles ne portent pas +atteinte aux grâces de la féminité. Elles les élèvent et les +ennoblissent, voilà tout. Qui sait même si cette façon de prendre la vie +pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme une épreuve et un +devoir, ne ramènera pas notre jeunesse dorée à une conception plus +exacte de la grandeur du mariage et de la dignité du foyer?</p> + +<p>On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les +plus fortunées. Les unes, imbues des pires préjugés mondains, tiennent +leur élégante frivolité pour le meilleur moyen d'attirer les épouseurs; +et dédaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des goûts et des +antécédents de leur futur époux, elles consentent à agréer les +ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur +la présentation improvisée d'un tiers complaisant. A trop se renseigner +sur le caractère et la moralité d'un candidat, à vouloir se marier en +connaissance de cause, à prétendre donner amour pour amour à qui +seulement le mérite, elles risqueraient de passer pour «romanesques», +tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard où l'argent a +plus de part que l'affection, elles seront souvent considérées par leur +milieu (ô l'étrange aberration!) comme des jeunes filles positivement +«raisonnables».</p> + +<p>Les autres, pieuses et candides, entretenues naïvement dans les plus +sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis +perdu, comme un Éden jonché de fleurs, où, appuyées sur le bras du +prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rêves, elles vivront le +roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables +délices. Derrière ce joli décor, on oublie de leur montrer les réalités +de l'existence et, après les félicités de demain, les obligations +d'après-demain. Aux coeurs ingénus qui escomptent aveuglément une +succession ininterrompue de bien-être, de contentement et d'ivresses, +l'avenir prépare de cruelles déceptions. Pareil aux années qui passent +en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies +de son printemps sont brèves et fugitives; son été ne tarde guère à +charger l'épouse des fruits de la maternité; puis vient l'automne, qui +aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du ménage, de +l'entretien et de l'éducation des enfants, des dépenses et des +obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tôt venu, où +l'hiver apporte avec lui les maladies et les défaillances de la +vieillesse.</p> + +<p>«Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en +France, de leur cacher soigneusement?»--A cette question, que me posait +un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence +interdit de répondre par un précepte absolu et général. Mon idée est +qu'il y a moyen d'éclairer, avec tact, la curiosité des grands enfants +sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et même en évitant +les révélations trop brusques, en procédant par gradations habiles, en +s'abstenant avec soin de toute crudité de langage, en enveloppant la +vérité d'un voile de précautions nécessaires, il y a peut-être, en +certains cas, plus d'avantages que d'inconvénients à fournir à une jeune +âme certains avertissements sur les matières les plus délicates.</p> + +<p>Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener à +bonne fin? A cela, je le répète, point de règle unique. Nous ne croyons +pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les +jeunes filles à l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait +trop simple. Nombreuses sont celles que vous amènerez plus sûrement +jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur +dévoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des +éclaircissements préventifs, les écarts éventuels, les complaisances +possibles, les capitulations faciles de la femme mariée, en supprimant +la barrière que nos moeurs françaises ont élevée entre les deux phases +de leur vie, ne nous paraît pas un moyen infaillible de les préparer à +mieux servir les intérêts de la race, à mieux remplir les devoirs du +foyer.</p> + +<p>Et pourtant, dans son livre sur «La nouvelle éducation de la femme dans +les classes cultivées», Mme d'Adhémar émet hardiment l'avis qu'on +renverse «la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la +vie de jeune fille et la vie de jeune femme,» quitte à la remplacer par +«une grille transparente à travers laquelle se découvrira, petit à +petit, quelque chose de l'inévitable avenir.» De deux choses l'une, +dit-on encore, ou le futur mari sera honnête, ou il ne le sera pas. Dans +le premier cas, le brave homme trouvera son compte à recevoir des mains +d'habiles éducatrices une femme complètement élevée; dans le second, il +serait criminel de confier l'achèvement de l'éducation féminine aux +fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La +jeunesse doit connaître la vie avant de la vivre.</p> + +<p>Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais à tout +apprendre avant l'âge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront +plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosité +risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une +éducation plus élargie, il ne me paraît pas indispensable de les +instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de +leçons générales, d'après un programme arrêté d'avance, de «l'exercice +normal des sens selon les règles établies par la morale religieuse.» +J'ai quelque peine à me figurer les «Dames du Préceptorat chrétien», +dont Mme d'Adhémar rêve la création, s'appliquant avec sincérité à +étudier entre elles et à commenter devant leurs élèves «la dogmatique de +l'amour», sous prétexte que celui-ci émane du ciel et qu'il mérite +l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage +sont-elles si nécessaires aux jeunes filles pour les préparer +efficacement à leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses +n'a pas empêché nos aïeules et nos mères de comprendre et d'accomplir +magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.</p> + +<p>Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas à craindre que «les +nobles ouvertures de l'enseignement chrétien» inquiètent, agitent, +échauffent certains tempéraments? Y a-t-il prudence à provoquer en +toutes les âmes l'éveil des sens et la conscience du sexe? A-t-on +réfléchi aux difficultés presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou +l'institutrice traitera éloquemment de l'amour divin, et voilà des +pensionnaires qui s'éprendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice +expliquera, avec une chaude persuasion, les mystères de l'amour naturel, +et de tels éclaircissements ne peuvent être sans danger pour les +écolières, ni sans appréhension pour les parents. Gardez-vous +d'effaroucher la sainte pudeur, sous prétexte de renoncer aux calculs +étroits d'une pruderie imprévoyante et sotte! A vouloir délivrer +radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pédagogie hardie +fait songer (excusez le mot) aux pêches sans fraîcheur et aux jeunes +filles «sans duvet»<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. Froissée trop tôt dans sa candeur par des mains +rudes et indiscrètes, une âme d'adolescente peut en être meurtrie ou +fanée pour la vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> Léon <span class="sc">Crouslé</span>, <i>Nouvelle éducation de la femme dans les classes +élevées</i>. Le Féminisme chrétien, année 1897-1898, p. 8.</blockquote> + +<p>Encore une fois, la règle à suivre en ces matières infiniment graves +dépend des natures et des tempéraments. Comme un caillou jeté dans une +eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non, +la transparence de la source entière, il est des âmes pures dont la +connaissance des choses de la vie ne parvient jamais à altérer +l'admirable sérénité, et des âmes troubles dont la moindre secousse +remue toutes les fanges. Aux premières, dont l'honnêteté est foncière, +vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la pureté n'est que +superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrétion la lumière et +la vérité.</p> + +<p>Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences +particulières, et non par enseignement public. Et nous maintenons en +principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous +mystérieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus délicat que la +formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains +éclaircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans +déflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire +tomber la poussière de ses ailes.</p> + +<p>Cette tâche exige la délicatesse et l'inspiration d'une mère. Et les +institutrices, religieuses ou laïques, ne sauraient suppléer celle-ci +que rarement, avec l'agrément de la famille, sous forme d'avertissements +intimes, en y mettant toutes sortes de précautions et de ménagements. Il +y aurait imprudence à ériger en règle générale, en système pédagogique, +des divulgations publiques et collectives qui ne sont que très +exceptionnellement désirables ou possibles. L'éducation d'une conscience +se peut faire, Dieu merci! sans qu'une maîtresse ait besoin de mettre à +nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.</p> + +<a name="l4c2s4" id="l4c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Troisièmement, la culture de la femme doit être <i>sociale</i>. Ceci est +nouveau. Nous vivons en un temps où le spectacle de l'inégalité des +fortunes et des conditions éveille dans les âmes bien nées je ne sais +quel malaise indéfinissable. Jamais le problème de la misère n'a excité +une préoccupation si vive, une anxiété si poignante. Jamais la +légitimité des plaintes, la nécessité des réformes, l'urgence des +réparations, ne se sont manifestées à la conscience publique avec une +force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'où qu'ils +viennent, se prolongent en douloureux échos jusqu'au fond de nous-mêmes. +Il semble que plus le bien-être s'étend par en haut, plus le progrès +illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dénuement et des +ténèbres d'en bas. Un appétit de justice, que les âges précédents +n'avaient point connu, travaille confusément le siècle qui commence. Les +plus distraits ont peine à rester indifférents devant l'imminence des +questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants, +des blessés, des vaincus de ce monde, qui appellent à l'aide et +demandent à se relever, à travailler, à vivre. Il n'est point douteux +que l'esprit de solidarité ne se propage et ne s'avive de jour en jour. +Le lien de fraternité qui nous unit mystérieusement les uns aux autres +est plus présent et plus sensible à nos âmes. Chacun voit mieux le +devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de +<i>socialiser</i> l'éducation.</p> + +<p>Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les +femmes, créatures de grâce et de bonté à qui rien d'humain ne résiste +longtemps, ont un rôle à remplir, dont beaucoup ne comprennent ni +l'actualité ni la grandeur. En vain le domaine de la charité s'ouvre +immense aux bonnes volontés: oeuvres de relèvement à créer, foyers +d'assistance à entretenir, indigents et malades à visiter, maisons de +refuge et de retraite à ouvrir et à multiplier. Il y a surtout l'enfance +à sauver, la vieillesse à soutenir, et plus particulièrement l'ouvrière, +cette soeur du peuple si méritante et si oubliée, à préserver contre les +tentations de la rue, à défendre contre les mauvais conseils de la +misère. Là est le devoir. Combien de femmes s'en désintéressent parce +que, jeunes filles, elles n'ont pas appris à le connaître et à le +pratiquer?</p> + +<p>Apprenons-leur donc, à l'âge où le coeur s'ouvre naturellement à tout ce +qui est tendre et bon, que la destinée de la femme n'est pas dans la +médiocrité du bien-être égoïste, mais plus haut, dans une vie utile, +employée à combattre le mal et à diminuer la souffrance. Apprenons aux +demoiselles riches, trop disposées à rêver d'une vie luxueuse et +dissipée, que leurs toilettes commandées trop tard, exigées trop tôt, se +traduisent en souffrances pour les ouvrières de l'aiguille ainsi +condamnées, tour à tour, au travail de nuit qui les épuise et au chômage +qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les +devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonèrent point +des obligations plus larges qui dépassent l'horizon familial, et +qu'après avoir donné premièrement leur affection et leur peine à ceux +qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur +bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons à +toutes que réparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la +vie des malheureux, entrer doucement dans leurs préoccupations, dans +leurs épreuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs +deuils et de leurs misères, est le seul moyen de désarmer les rancunes +et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines inégalités +cuisantes. Apprenons même aux enfants gâtées des classes supérieures (il +n'est que temps!) que, faute d'élever charitablement les deshérités +jusqu'à elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser +violemment jusqu'à eux.</p> + +<p>«Pourquoi ne pas prêcher tout de suite le socialisme à nos +filles?»--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient +pas la direction «sociale» que j'assigne à l'éducation féminine, sont +priés de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacité +du système collectiviste. La révolution est possible, mais le socialisme +est irréalisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique +l'abolition de la propriété privée. Si la première peut faire des +ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable. +J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il +n'est donné à aucun mécanisme politique, si savamment combiné, si +fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la société +tout entière pour la rétablir, de main de maître, dans la paix, la +justice et la félicité. Bien plus, l'avènement du régime collectiviste +n'irait pas sans une diminution de nous-mêmes, sans un amoindrissement +des libertés et des énergies individuelles, sans un ralentissement ou +même une régression du progrès humain. Mais si notre société ne peut +être refondue en bloc, libre à nous de l'améliorer en détail. Et c'est à +cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les +heureuses de ce monde. Elles y ont un rôle superbe à remplir.</p> + +<p>Pour relever une âme défaillante et rappeler l'espérance qui s'envole, +pour susciter l'effort de vivre chez les plus découragés et rendre la +patience et le courage aux désespérés, la délicatesse féminine est +incomparable. Tel qui se révolterait contre la pitié un peu froide d'un +philanthrope ou d'un professionnel de la charité, sera désarmé par +quelques mots compatissants tombés des lèvres d'une femme. Il est des +tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de +mère, des plaies qui ne peuvent être pansées que par la main souple et +fine d'une amie, des vies sombres et désolées dans lesquelles une jeune +fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser, +guérir, voilà une mission vraiment féminine. Il est plus facile aux +femmes qu'aux hommes de vaincre les défiances du peuple, de gagner les +bonnes grâces des mères par les soins donnés aux enfants, de désarmer +les préventions farouches des pères par l'intérêt témoigné à leurs +ménagères. Des messagères de paix sociale, voilà ce que les femmes +riches ou aisées devraient être dans nôtre société si dure et si +divisée!</p> + +<p>Or, l'éducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et +les préparer directement à cette fonction. Il vaut mieux socialiser les +âmes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer +les classes. Et afin de joindre l'exemple au précepte, pourquoi les +mères de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles +pas plus fréquemment, plus étroitement, leurs enfants aux oeuvres +d'assistance et de charité? Quelques visites, au cours de chaque +semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portées +d'une main amie à un enfant malade ou à un vieillard infirme, +ouvriraient, mieux que toutes les prédications, le coeur de nos fils et +de nos filles à la compassion, à la solidarité, à l'amour de nos +semblables.</p> + +<p>A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relève +de la législation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait +être atténué sérieusement que par des réformes politiques qui ne vous +regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous +ne changerez point la société, si vous ne changez préalablement les +coeurs. Point de réformes efficaces sans la réforme de soi-même. Faire +le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien général de +la communauté. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu. +Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de répandre autour de +vous la sainte contagion de la bonté. Vous aurez la joie d'en tirer +double profit, l'exercice de la bienfaisance améliorant celui qui donne +autant que celui qui reçoit.</p> + +<p>Direz-vous que la souffrance et la misère sont des fatalités +nécessaires, que l'ordre mystérieux des choses implique l'existence +juxtaposée des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter +un jugement si hautain et si dédaigneux, tant que vous n'aurez pas +essayé d'alléger les maux d'autrui avec le zèle attentif que vous mettez +à prévoir et à diminuer les vôtres? Qui sait si votre indifférence, +votre luxe, votre dureté, et plus encore les fautes de la société tout +entière, ne sont pas responsables, pour une large part, des épreuves, du +dénuement, du vice même de ses membres inférieurs? Avant de parler +d'ordre nécessaire, essayez donc de le changer. Avant de prétendre que +la misère est incorrigible, faites effort pour la guérir.</p> + +<p>Direz-vous que les organes de la charité publique et privée, que vous +commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce +qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plaît! +L'assistance officielle entretient la pauvreté, elle ne la guérit pas. +Elle considère les indigents comme un troupeau à nourrir, et non comme +une famille malheureuse à plaindre et à élever. On l'a dit cent fois: il +ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social +consiste à se dépenser soi-même, à se dévouer, à «servir». Alors, quoi?</p> + +<p>Direz-vous que vous donnez ostensiblement, généreusement, à toutes les +quêtes, à toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le curé +de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et +méritants, et que l'intermédiaire des fonctionnaires de la charité +atteint plus sûrement la misère cachée, leur assistance étant mieux +renseignée et mieux répartie?--Mauvais prétexte. Il ne suffit point que +la charité s'exerce par procuration, par délégation. Il faut aborder +fraternellement l'infortune et assister, fréquenter, traiter la pauvreté +comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple +visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors +refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents à domicile,--ce +qui est, pour le riche, un devoir sacré d'humanité? L'aumône +individuelle elle-même, lorsqu'elle est jetée distraitement au mendiant +inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien; +sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'égoïsme ou d'ennui, par +lequel nous croyons libérer notre conscience, en débarrassant nos yeux +d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres +avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affichée, +sans familiarité fausse et déplacée, comme des soeurs vont à des frères +affligés ou malheureux! Et surtout tâchez de les aimer pour qu'ils vous +aiment!</p> + +<p>Direz-vous enfin qu'un intérieur misérable est peu attrayant, qu'on y +respire des odeurs déplaisantes, qu'on y subit des contacts +désagréables, et qu'à ces visites répétées, vos filles risquent de +perdre la distinction de leur langage et de leurs façons, le sentiment +et la grâce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons +point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux. +Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre +sollicitude aux pires nécessiteux. Les braves gens de votre voisinage +seront si sensibles à une bonne parole dite sans fierté! Une caresse aux +enfants, un conseil, un service à la mère, un vêtement chaud, une tisane +aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conquérir leurs +coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honnêtes et proprettes où +des ouvrières de tout âge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur +sans joie et sans répit, pour faire vivre maigrement la maisonnée. Vous +y monterez gaiement, vous et les vôtres, pour peu que vous songiez que +le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre +existence libre et facile, la rédemption de vos privilèges de fortune et +de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de +l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins +clément vous avait fait naître aussi pauvres que vos pauvres, il se +pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames, +craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en +mettez pas! La poignée de main que vous échangerez avec vos amis +indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.</p> + +<p>Ce programme d'éducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour +nos âmes débiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinément +fermés à ce qui dérange leurs aises ou n'atteint pas leurs intérêts +présents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet +idéal. Dans un opuscule très intéressant de Mlle Dugard, une maîtresse +distinguée qui paraît très éprise de «l'esprit nouveau», nous lisons +ceci: «On leur enseigne que si cette oeuvre de réparation relève de +toutes les volontés bonnes, elle leur appartient surtout à elles jeunes +filles des classes aisées, affranchies des servitudes accablantes pour +l'âme, et qu'en agissant de la sorte et en se dévouant aux autres, elles +ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais +simplement le devoir<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>.» C'est parfait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> <i>De l'Éducation moderne des jeunes filles</i>, p. 28.</blockquote> + +<p>Du côté des filles aussi bien que du côté des garçons, il n'est que +l'éducation de la responsabilité et la conscience de la solidarité qui +puissent réaliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je +compte même sur le féminisme chrétien,--d'inspiration catholique ou +protestante,--pour conquérir à ces idées les familles religieuses et les +établissements libres. Car ce que je viens de dire relève, il me semble, +du plus pur esprit évangélique. Il suffit d'être chrétien pour traiter +les malheureux en frères. Riches et pauvres sont nécessairement égaux +pour qui croit à l'égalité des âmes rachetées par le même Dieu.</p> + +<p>Et cette considération pieuse est un nouveau motif, pour les femmes +dévotes, de travailler sur la terre au règne de la fraternité +chrétienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait, +l'union idéale! Voilà comment la bonté et l'unité, conçues dans leur +plénitude et s'engendrant l'une l'autre, découlent naturellement d'une +source divine et supposent cette vieillerie nécessaire et sainte: la +religion.</p> + +<a name="l4c2s5" id="l4c2s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Quatrièmement, la culture de la femme doit être <i>religieuse</i>. Nous +voulons dire que le spiritualisme nous semble le complément nécessaire +de l'éducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui, +parce que les principes directeurs de l'Évangile permettent, mieux que +tous autres, de concevoir le bien avec clarté, de le vouloir avec force +et de le réaliser jusqu'à l'immolation de soi-même. Rien de plus +réconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu égard +aux épreuves et aux servitudes qui menacent particulièrement son sexe, +la femme, plus que l'homme peut-être, éprouve le besoin d'appeler Dieu à +son secours.</p> + +<p>De par la sensibilité de son être et la tendresse de son coeur (nous +savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa +nature), la femme est profondément religieuse. Et ce sentiment très vif +est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en +présence du mystère des choses, de la nécessité d'un appui et d'un +consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce +monde. Et cet instinct sublime est élargi, spiritualisé par une sorte +d'élévation de l'âme vers l'infini, par un appel au principe éternel de +la vie, par une soif inextinguible de piété et d'adoration. Les femmes +croient, parce qu'elles ont besoin de croire à une puissance qui relève +leur faiblesse, à un amour qui emplisse leur coeur.</p> + +<p>C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si +agissant. Jamais le mystère de l'au-delà ne les laissera indifférentes. +Il leur faut une solution complète aux problèmes de la vie et de la +mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs âmes. Elles +traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. «Nous pouvons dire tout ce +que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en +sommes ravis.» Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est +une raison pour l'éducation de ne point s'attaquer à leurs croyances.</p> + +<p>A la vérité, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent +point s'en passer. Même parmi les fortes têtes du féminisme, il en est +plus d'une qui n'a répudié les dogmes chrétiens que pour s'affilier +passionnément au spiritisme ou à la franc-maçonnerie. A défaut du culte +catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantôme, un semblant +de religion. Celles qui vont jusqu'à la négation absolue y mettent une +violence impie, une intolérance haineuse, qui fait de leur incroyance +une façon de religion du néant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse +se voue à l'athéisme avec une sorte de piété aveugle. On a vu des jeunes +filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un +enthousiasme et une ferveur mystiques.</p> + +<p>L'éducation des filles ne doit pas, ne peut pas être irreligieuse, la +religion se mêlant à tous leurs sentiments. Au reste, la morale +indépendante a donné de trop pauvres fruits du côté des garçons, pour +qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lycées de +filles. On n'ignore point avec quelle véhémence les femmes se +plaignent,--non sans raison,--de l'immoralité des hommes. Tâchons, au +moins, de ne pas ébranler la vertu féminine: car, sans elle, l'honnêteté +qui nous reste serait bientôt réduite à rien.</p> + +<p>Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pédagogie de mettre tout +en oeuvre pour former des consciences aussi éveillées, aussi +scrupuleuses que possible, des âmes pures et droites, des volontés +fermes et sûres? Or, en matière d'éducation, je le répète, la religion +est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que +la foi, l'espérance et la charité sont les plus augustes des +préservatifs, et les plus réconfortants des viatiques, parce qu'il s'en +dégage une douceur, une chaleur, une sérénité qui aide à supporter le +poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un élargissement +de notre horizon, une élévation de l'existence qui rehausse, ennoblit, +sanctifie notre misérable humanité. Que les maîtres et les maîtresses, +qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs +élèves. Ces égards leur sont commandés par un scrupule très délicat et +très pur que Littré formula jadis en termes admirables, et dont, nous +autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire +une loi absolue: «Je me suis trop rendu compte des souffrances et des +difficultés de la vie pour vouloir ôter à qui que ce soit des +convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves.»</p> + +<p>Est-ce à dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin +d'être éclairé, élevé, spiritualisé par une culture intellectuelle plus +forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient +plus à notre époque. Et chose grave, dont le clergé convient lui-même: +jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses +qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrétien n'a été plus rare ou plus +débile. La religion des modernes a besoin d'être fortement raisonnée. Ce +qui ne veut pas dire que notre raison doive empiéter sur le domaine de +la foi et rejeter le mystère parce qu'elle n'arrive pas à comprendre +l'incompréhensible, à connaître l'inconnaissable. Croire et savoir font +deux. «S'il n'y avait pas de mystère dans la religion, remarque M. +Brunetière, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais!» Et l'objet de +la connaissance et l'objet de la croyance étant distincts, il n'y a +point de danger que la foi contredise la raison. «Elle ne s'y oppose +point, poursuit le même auteur; elle nous introduit seulement dans une +région plus qu'humaine, où la raison, étant humaine, n'a point d'accès; +elle nous donne des lumières qui ne sont point de la raison; elle +complète la raison; elle la continue, elle l'achève et, si je l'ose +dire, elle la couronne<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Conférence faite à Lille en décembre 1900 sur les <i>Raisons de +croire</i>.</blockquote> + +<p>D'où suit qu'il est permis d'être un savant très libre et très hardi, +sans cesser d'être un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre +grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un même homme; +coexister en une même chair, sans gêne ni amoindrissement pour l'une ou +pour l'autre. C'est ainsi que l'Université compte en son sein beaucoup +de vrais savants qui sont de parfaits chrétiens. Et ceux-ci ne manquent +point d'accueillir par un éclat de rire toutes les tirades sur +l'incompatibilité de la foi et du savoir, sur la substitution de la +science à la religion, et autres niaiseries énormes qui s'étalent dans +les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.</p> + +<p>Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent +point,--sans quoi la critique se résoudrait vite en négation +téméraire,--l'infirmité de notre esprit a parfois surchargé, obscurci le +dogme religieux d'une enveloppe de contingences matérielles, de +pratiques dévotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'Église subit à +regret ou tolère avec peine, et qu'il est sage de discerner, de +soulever, d'écarter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater +l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme +toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine supérieur de la +foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux maîtres +qu'il appartient de les suggérer à l'âme de la jeunesse, au lieu de la +noyer dans cet abîme de ténèbres et d'inquiétudes qui s'appelle: le +doute.</p> + +<p>«A cela, nous diront certains esprits courts et attardés, il n'y a qu'un +malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrédule et immoral, +et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a +déjà ruiné la foi et la chasteté des garçons.»--C'est trop dire. De +grâce, n'attribuons pas à l'instruction religieuse, que nous réclamons +pour le sexe féminin, les déviations et les ravages qu'une instruction +irreligieuse a pu infliger à l'âme d'une certaine jeunesse indifférente +ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et +la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous, +de si grands savants fassent de si bons chrétiens? Comment admettre, +d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la +religion, et qu'une France mieux éclairée ne puisse être qu'une France +«déchristianisée»?</p> + +<p>A l'accroissement de la culture féminine, nous voyons même un profit +réel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa +clientèle de dévotes, l'Église romaine (j'y faisais allusion tout à +l'heure) s'est peu à peu efféminée. Petites chapelles, petites +dévotions, petites confréries, ont morcelé et affaibli l'admirable unité +du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins à Dieu qu'à ses +saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et +endort, alors qu'elle devrait être un principe de force et d'action qui +secoue les timides et réveille les endormis. Faites que les femmes +soient plus instruites, et leur dévotion régénérée prendra, du coup, un +ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques. +Dans une conférence donnée à Besançon à la fin de novembre 1900, sous la +présidence de l'archevêque, M. Étienne Lamy a développé cette idée que +«la Française peut étendre son savoir sans exposer sa foi, et que +l'Église, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester +fidèle à sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les +âmes<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.» Ce vigoureux appel au féminisme chrétien sera-t-il entendu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> <i>La Femme de demain</i>, pp. 7 et s.</blockquote> + +<p>Au surplus, c'est une erreur d'éducation de croire que la culture de +l'esprit soit un danger pour la foi et la piété des jeunes filles. +L'ignorance n'est pas précisément une condition de vertu. Un vénérable +curé de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des +ouvroirs, les orphelines les moins renseignées sont aussi les plus +exposées aux surprises et aux défaillances. S'il est vrai qu'un homme +prévenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut +quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqué là-dessus) déchirer à ses +yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de +l'amour. L'instruction bien comprise permet à la jeunesse de tout +apprendre, de tout connaître, en lui laissant deviner peu à peu ce qu'on +ne dit pas à travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?</p> + +<p>Sans souhaiter pour Agnès une ignorance puérile et sotte, Molière +estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une révélation +suffisante. Mais cette pédagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles à +l'abri des pièges, puisqu'elles n'en connaîtraient le danger qu'en y +tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prémunir contre la +licence des moeurs et les excès de leur propre imagination, en les +détournant des lectures malsaines et des séductions du mauvais luxe. +Depuis que l'expérience nous a démontré qu'une «savante» n'est pas +nécessairement une «pédante», il nous apparaît mieux qu'étudier, +apprendre, savoir, c'est proprement éclairer, élever, fortifier son +jugement, sa raison, sa volonté. A regarder la vie en face et à se dire +qu'elle nous réserve, presque toujours, plus d'épreuves que de joies, +les jeunes filles, sans rien perdre de leur grâce, seront mieux pourvues +de sagesse et de gravité, de courage et de prudence. Ce n'est point +l'habitude de réfléchir et de penser, mais l'inconscience et la +légèreté, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons +à nos filles des goûts sérieux; et, sans pédantisme maussade, elles +préféreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches, +loyales, elles sauront distinguer la pureté de la pruderie, l'aménité du +bavardage, la gaieté de la dissipation. Et leur honnêteté sera plus +solide et leur religion plus tolérante, puisqu'elles se seront +affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mêlent +trop souvent à la vertu et à la dévotion.</p> + +<p>Nous dirons même que l'ouverture et la clarté de l'intelligence nous +semblent inséparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de +ses devoirs et la ferme volonté de les accomplir. N'est-ce pas le +malheur d'une instruction superficielle et d'une éducation frivole +d'entretenir au coeur de la femme des illusions puériles, que les +exigences de l'avenir peuvent tourner en désenchantement et en révolte +contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficultés de la vie, +elle ne saurait manquer d'être plus attachée à sa condition, à sa +famille, à sa maison, et de mieux discerner, par delà le mirage de la +jeunesse, les réalités et les obligations de l'âge mur et, au-dessus de +l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.</p> + +<p>Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines +têtes plus faibles ou échauffe certaines âmes plus troubles. Nous savons +qu'il ne suffit pas toujours d'éclairer l'innocence pour la rendre +incorruptible. Après la règle, l'exception.</p> + +<p>Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne +détournent certaines femmes de la modestie et de la piété. Préparer la +jeune fille, non pas à usurper les fonctions de l'homme, mais à remplir +sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science +doivent poursuivre en se prêtant un mutuel appui. Une croyance, quelle +qu'elle soit, est nécessaire à toute oeuvre d'éducation, parce qu'on ne +se fait obéir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce +que l'athéisme pèse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et +qu'en assurant à nos filles le sérieux et la probité que donne la +science, la modestie et le réconfort que procure la religion, nous +servirons du même coup les fins les plus élevées de l'âme, qui +consistent à éclairer la piété par le savoir et à fortifier la vertu par +la foi.</p> + +<p>Veillons ensuite à ne point blesser ni défraîchir la grâce de la +seizième année. J'y reviens à dessein: à tout connaître avant le temps, +certaines jeunes filles risqueraient d'être moins angéliques. A côté +d'âmes foncièrement honnêtes auxquelles on peut tout apprendre sans +altérer leur limpidité profonde, il en est d'inquiètes, dont la pureté +n'est que de surface, et qu'une révélation trop brusque jetterait hors +d'elles-mêmes. Nous revendiquons pour la mère française, la plus tendre +et la plus admirable des mères, la délicate mission d'ouvrir doucement, +sans précipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y +verser, au moment voulu, la lumière, l'apaisement et la sécurité. +Fénelon écrivait à une dame de qualité: «J'estime beaucoup l'éducation +dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mère, +quand celle-ci peut s'y consacrer.»</p> + +<p>Sous réserve du rôle essentiel de la religion et de l'intervention +désirable de la mère, nous tenons pour exact de prétendre qu'une +intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseignée, arme +les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une piété plus forte. Et +pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une +jeune fille, élevée d'après la méthode d'éducation dont nous venons +d'indiquer l'esprit général, munie d'une culture <i>rationnelle</i>, +<i>morale</i>, <i>sociale</i> et <i>religieuse</i>, sera préparée, à la vie aussi bien +qu'elle peut l'être et, par suite, capable de remplir dignement sur la +terre tout son devoir et toute sa destinée.</p> + +<a name="l4c3" id="l4c3"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>De l'instruction intégrale</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le programme du féminisme radical.--Variantes + habiles.--Instruction ou éducation?</p> + +<p> II.--Idées collectivistes.--Idées anarchistes.--Appel a la + sociale et a la mécanique.</p> + +<p> III.--L'instruction peut-elle s'étendre a toute la jeunesse + et a toute la science?--Raison d'en douter.--Ce qu'il y a + de bon dans l'idéal de l'instruction pour tous.</p> + +<p> IV.--L'instruction intégrale des femmes doit-elle être + laïque? gratuite? obligatoire?--Défense des femmes + chrétiennes.</p> + +<p> V.--Illusions et dangers de l'instruction a «base + encyclopédique».--L'instruction intégrale a-t-elle quelque + vertu éducatrice?--La foi en la science.--La religion de la + beauté.</p> + +<p> VI.--Notre formule: l'instruction complète pour les plus + capables et les plus dignes.--Point de baccalauréat pour + les filles.--Conclusion.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une éducation +plus virile les meilleurs résultats pour l'avenir du sexe féminin, +soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcroît d'études +inconsidérées, le trésor de ses qualités propres, et estimant que ce +serait payer trop cher le développement de son intellectualité que de +l'acheter au prix de sa santé morale et physique, il nous est impossible +d'accueillir avec complaisance les nouveautés radicales et les +hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prétention +d'imposer immédiatement à la jeunesse française. Sous le prétexte d'une +métamorphose absolue, que nous persistons à croire fâcheuse et +irréalisable, le féminisme avancé, poussant à outrance l'émancipation +pédagogique des jeunes filles, préconise une série de mesures excessives +qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropriées à leur tempérament +et peu profitables à leurs intérêts, ne tendent à rien moins qu'à +déformer le moral et à fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce à dire?</p> + +<a name="l4c3s1" id="l4c3s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrême-Gauche féministe, si +séduisant qu'il puisse paraître. Jugez donc: il faut que tous apprennent +et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste, +l'«instruction intégrale.» Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous +expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la +citerons textuellement, en soulignant, après elle, les mots essentiels. +«Nous voulons l'éducation, intégrale dans son <i>objet</i>, tous les hommes +et toutes les femmes ayant également droit à leur complet +développement;--nous la voulons dans la <i>méthode de culture</i> et dans les +<i>moyens de culture</i>, c'est-à-dire que l'éducation doit <i>créer un milieu</i> +qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de +la connaissance, afin d'éveiller son initiative personnelle; elle doit +<i>préserver son cerveau</i> de toute empreinte servile, en l'habituant à +l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse; de +telle sorte qu'il arrive à <i>se faire sa loi morale</i>, au lieu de la +<i>recevoir toute faite</i>; elle doit <i>cultiver</i>, <i>universaliser</i>, par la +mise en présence de la matière et des outils primordiaux, ses aptitudes, +le jeu normal des muscles, l'éducation des sens, de façon à lui assurer +l'indépendance économique en lui donnant les <i>procédés généraux du +travail</i>.» Et cette bonne demoiselle,--une pédagogue, s'il vous +plaît!--nous assure qu'ainsi organisée, l'éducation nationale supprimera +en un tour de main «l'ignorance et la misère<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 849.</blockquote> + +<p>Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de +concevoir que le «jeune humain» puisse si aisément prendre «contact avec +tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses +sens et ses muscles.» Même aidé par les «outils primordiaux», quel homme +ne se perdrait un peu dans ce programme de pédagogie intégrale et +d'instruction encyclopédique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout +apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connaître et d'approcher +quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension +indéfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus +impossible à une tête, si prodigieusement douée qu'on la suppose, d'être +universelle.</p> + +<p>Et c'est le «jeune humain» qui devra, sans «empreinte servile», se +mesurer avec l'infinie complexité des choses, s'habituer «à +l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse!» Et +cela, au moment même où de bonnes âmes se répandent en lamentations sur +le surmenage des jeunes générations! Récriminations prématurées: +attendons, pour nous plaindre, que le «féminisme intégral», dont c'est +la prétention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis +à l'oeuvre pour distendre et détraquer tout à fait la cervelle de nos +fils et de nos filles.</p> + +<p>Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isolée, que nous +discutons ici, mais un article même du programme de la Gauche féministe +voté à l'unanimité par le «Congrès de la condition et des droits de la +femme.» En voici le texte littéral: «Le Congrès émet le voeu que +l'éducation soit intégrale, c'est-à-dire qu'elle cultive, chez tous, +toutes les manifestations de l'activité humaine.» On remarquera de suite +que le mot «éducation» a pris ici la place du mot «instruction». Mais +cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de +Mlle Harlor, le programme de l'éducation intégrale comprend «l'ensemble +des connaissances humaines;» il doit être à «base encyclopédique;» il +porte «sur toutes les branches de l'activité humaine.» Et suivant le +commentaire de Mlle Bonnevial, qui présidait, il doit cultiver en nous +«toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales, +industrielles, esthétiques, etc., en un mot, une foule de choses.» On +voit que cette «culture générale» relève de l'instruction plus que de +l'éducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit, +du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la +formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir «les +élans de l'instinct<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.» En un mot, pour ces demoiselles, instruire les +enfants, c'est les éduquer. Peu de mères seront de cet avis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>L'énumération des matières qui doivent être enseignées aux filles nous +prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'éducation, c'est +l'instruction que l'on vise et que l'on réclame. Voici un aperçu des +programmes pédagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les +petits cénacles du féminisme avancé.</p> + +<p>L'éducation des jeunes filles comprendra: 1º l'enseignement littéraire +et scientifique et même la préparation au baccalauréat, la femme devant +disputer aux hommes toutes les fonctions libérales; 2º l'enseignement +agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles, +riches ou pauvres, doivent apprendre un métier ou une profession, afin +que le sexe féminin tout entier puisse payer à la société «sa part en +production manuelle ou intellectuelle<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>;» 3º l'enseignement maternel +et domestique qui mettra la femme en état de remplir, d'une manière plus +rationnelle, son rôle d'épouse et de mère; 4º l'enseignement social qui +initiera la jeune fille à ses devoirs de citoyenne par l'étude des +oeuvres et institutions d'assistance, de prévoyance et de mutualité, +toutes choses qui développeront en son esprit le sens de la solidarité +civique et humaine; 5º l'enseignement du droit, afin que la femme, +connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code, +puisse défendre ses intérêts et revendiquer ses droits<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Rapport déjà cité de Mlle Harlor.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Propositions agréées par le Congrès de la Gauche féministe. La +<i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>En ce mirifique programme des études féminines de l'avenir, nous ne +relevons, pour l'instant, que la constante préoccupation d'ériger +l'instruction universelle en procédé d'éducation générale. Qu'on nous +parle donc d'instruction ou d'éducation, c'est tout un. Au fond, dans ce +système, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture à +«base encyclopédique;» ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intégral +mis à la portée de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumière le +caractère et l'importance de cette idée, qu'elle n'est qu'un emprunt +fait aux doctrines révolutionnaires, puisqu'elle figure expressément au +programme collectiviste et même au programme anarchiste.</p> + +<a name="l4c3s2" id="l4c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Et d'abord, les socialistes ont la prétention d'administrer +militairement l'instruction intégrale à toute la jeunesse. Dans une +brochure que M. Jules Guesde a honorée d'une préface, M. Anatole Baju +s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hésité à +se servir vis-à-vis de son menu peuple: «Si nous voulons une société +égalitaire, nous devons la préparer. Pour cela, nous prenons tous les +enfants, dès le plus bas âge, avant qu'ils aient contracté de mauvaises +habitudes: nous leur donnons à tous les mêmes soins, la même nourriture, +la même instruction.» En un vaste domaine, dont «l'ensemble clos par un +mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garçons et filles, mêlés sans +distinction de sexes, reçoivent l'instruction intégrale, quel que soit +le travail auquel on les destine<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>.» Bien que M. Baju nous vante les +joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement +pédagogique, il est à craindre que l'appréhension de ces maisons de +force ne procure d'innombrables recrues à l'anarchisme qui, par contre, +aspire au grand air de la liberté individuelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> <i>Principes du socialisme</i>, p. 19-20.</blockquote> + +<p>L'anarchisme, en effet, pour assurer à toutes les femmes comme à tous +les hommes «l'égalité du point de départ», reste fidèle à ses goûts +d'indépendance et laisse chacun boire, à sa soif, aux sources communes. +Il ne veut point d'une enfance enrégimentée, casernée, gavée, suivant +des règles uniformes, par des pédants autoritaires. Anarchistes et +socialistes,--ces frères ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen +d'ouvrir à toutes les femmes l'accès des hautes études et de leur +assurer une égale participation aux jouissances de l'instruction +intégrale.</p> + +<p>Il saute aux yeux que le problème n'est pas facile à résoudre. Car si +frottées de science et de littérature qu'on le suppose, il faudra bien +qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur +ménage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer +aux vulgaires nécessités de la vie, comment croire que les mille soins +domestiques leur laisseront à toutes assez de loisir pour entretenir +leurs connaissances, goûter les délices de l'étude et poursuivre en paix +la culture de leur esprit?</p> + +<p>Le collectivisme ne s'en montre pas embarrassé. Il se fait fort +d'affranchir la femme de tous les soins du ménage. Sous le régime +socialiste, en effet, «les travaux domestiques se transformeront +graduellement en services publics.» Même la préparation des aliments +deviendra un «service social<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a> +». Pourquoi la cuisine ne +rentrerait-elle pas, après tout, dans les attributions de l'État? Chaque +famille irait chercher ses aliments à un guichet administratif, les +consommerait chauds sur place ou les mangerait froids à la maison, comme +cela se pratique aux fourneaux économiques. C'est un idéal des plus +séduisants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> La <i>Petite République</i> du 15 janvier 1897.</blockquote> + +<p>Mais on se figure moins aisément la conversion en services publics de +certaines autres besognes extrêmement domestiques. Chargera-t-on une +équipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de +nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchés, étant de nature +peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la réquisition chère à M. +Jules Guesde: chacun de nous sera chargé d'office, à tour de rôle, de +pourvoir aux soins de propreté ménagère, ce qui est d'une perspective +infiniment agréable--pour les femmes. C'est le régime de la corvée. Un +autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employés, de gré +ou de force, à ces besognes infimes seront détournés, pour un temps, des +travaux de l'esprit et sevrés des bienfaits de l'étude. Et cette +considération, jointe aux réglementations tracassières et despotiques de +la société collectiviste, révolte les âmes anarchistes.</p> + +<p>Kropotkine émet, à cette occasion, une idée qui ne manque point +d'originalité. «Émanciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes +de l'université, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une +autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques. +Émanciper la femme, c'est la libérer du travail abrutissant de la +cuisine et du lavoir<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.» On ne saurait évidemment multiplier les +femmes d'étude sans multiplier du même coup les femmes de loisir. +Faudra-t-il donc que les besognes inférieures soient accomplies à jamais +par des domestiques volontaires ou par des corvéables réquisitionnés? +Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques +privilégiées, on rabaisse nécessairement les autres en les surchargeant +de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problème pour la femme +est de secouer au plus vite le joug du ménage et d'échapper à la +servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-là, nous +ne ferons des savantes qu'au prix de l'infériorité aggravée des +misérables, que les nécessités de la vie condamneront à préparer la +soupe, à repriser les hardes et à nettoyer la maison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> <i>La Conquête du pain.</i> Le travail agréable, p. 164.</blockquote> + +<p>Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu'à «la société régénérée par +la Révolution» d'abolir l'esclavage domestique, «cette dernière forme de +l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace.» Aujourd'hui, la +femme est le «souffre-douleur de l'humanité». Mais celle infériorité +douloureuse commence à peser aux plus fières et aux plus dignes. +L'«esclavage du tablier» les offense. Il leur répugne d'être «la +cuisinière, la ravaudeuse, la balayeuse du ménage<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>.» Il ne faut plus +de domesticité. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'être les +servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre +les hommes à servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront +affranchies tout simplement du servage familial par les progrès de la +mécanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et +vous savez combien ce travail est «ridicule»,--des machines accompliront +ces fonctions avec docilité. Lorsque la force motrice pourra être +transportée à distance et distribuée à domicile sans trop de frais, la +vapeur et l'électricité se chargeront de tous les soins du ménage, sans +nous obliger au «moindre effort musculaire». Il est même à prévoir que +la coopération s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur +isolement actuel, les ménages s'associeront pour s'offrir un calorifère +commun ou un éclairage collectif<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> <i>La Conquête du pain.</i> Le travail agréable, pp. 157 et 159.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, pp. 160, 161, et 162.</blockquote> + +<p>Exagération à part, disons tout de suite que ces transformations sont, +jusqu'à un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est +guère douteux que la machine ne parvienne à alléger le travail +domestique, comme elle allège déjà le travail manufacturier, sans qu'il +soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne à supprimer un jour +toute espèce de travail manuel: ce qui dépasserait la limite des +conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les +perfectionnements mécaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir +sous le régime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de +l'abominable capital; que les progrès et les bienfaits du machinisme ne +sont nullement subordonnés à l'avènement de la Révolution sociale, et +que, dès lors, ce n'est point à l'anarchisme destructeur, mais à la +science créatrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les +vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dotés des +merveilles de l'électricité? Jusqu'à présent, l'anarchisme n'a +perfectionné et vulgarisé que les bombes explosibles et les engins +meurtriers: et l'on n'aperçoit pas que ce genre de progrès ait simplifié +le ménage et libéré les ménagères.</p> + +<a name="l4c3s3" id="l4c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de +l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme +penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus +avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les +tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un +esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui +ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables +retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le +mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au +pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité.</p> + +<p>Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse +et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour +convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand +savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne +peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y +résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines +s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel +d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes +les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que +nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et +pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune +prétention à l'universalité.</p> + +<p>Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à +travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout +net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir +assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les +femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de +l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait +être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes +filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de +vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des +fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle +d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux +jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant +plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien +que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de +femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les +filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles» +instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle +Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le +bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une +profession, elles ne sont point revenues<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie +Maugeret au Congrès catholique de 1900.</blockquote> + +<p>C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre +dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs, +ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une +déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la +rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne +subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu, +favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du +travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les +déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure, +risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même +assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée +avec avidité et reçue avec ivresse.</p> + +<p>Seulement, lorsque les tâches industrielles et agricoles seront +abandonnées, lorsque les emplois manuels seront désertés, nos +demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dépourvus. Si purs +esprits qu'ils deviennent à force de philosopher, ils auront toujours +quelques appétits matériels à satisfaire. Un pays où les lumières +surabondent doit craindre d'être réduit tôt ou tard à la portion +congrue. Une société n'est pas seulement intéressée à multiplier les +calculateurs, les pédagogues, les esthètes, les chimistes, les +physiciens et les poètes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment +qu'elle souhaite d'éclairer sa lanterne, elle n'est point dispensée +d'emplir la huche et le garde-manger.</p> + +<p>En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la +science et les progrès de l'industrie,--et notre intention n'est pas de +les diminuer,--l'instruction intégrale pour tous,--en admettant qu'elle +fût possible--ne serait pas de sitôt réalisable. L'accession de tous les +hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture +intellectuelle, ne sera concevable que le jour où le machinisme aura +libéré l'humanité de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de +l'industrie, du commerce, de la cuisine et du ménage, besognes multiples +auxquelles la nécessité de vivre nous condamne présentement sous peine +de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils +jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour +prophétiser, à brève échéance, l'avènement de ce nouvel âge d'or. Mais +il est écrit que l'évangile révolutionnaire sera fertile en miracles. +Pour l'instant, du moins, l'instruction intégrale, prise dans sa formule +littérale, est dénuée de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y +résigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature +et une nécessité de la vie sociale.</p> + +<p>Aussi bien ne ferons-nous pas aux féministes l'injure de penser qu'ils +puissent être dupes des mots, au point de croire à la vertu magique et +au règne universel de l'instruction intégrale, telle que nous venons de +la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour +ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une étiquette +de propagande, destinée à éblouir et à enflammer l'imagination des +masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour être équitable, si ce +vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pensée, une +aspiration, un voeu de justice et d'égalité, dont la démocratie puisse +tirer honneur et profit. Or, la conception chimérique de l'instruction +intégrale pour tous nous semble procéder d'une idée simple, infiniment +généreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.</p> + +<p>La société est intéressée à mettre en valeur toutes les intelligences +qu'elle recèle. Et présentement, l'instruction générale n'est accessible +qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de +vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant défense +de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre +devant ses yeux la fenêtre d'où lui vient une demi-clarté, sans lui +permettre d'élargir ses horizons vers la pleine lumière. Est-ce juste? +Est-ce sage?</p> + +<p>Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement +secondaire n'est donné qu'à ceux qui ont les moyens matériels de le +payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est +souvent donné à ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le +recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de réelles +dispositions pour l'étude, doivent-ils se contenter du minimum des +connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font +preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamnés à subir le +maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci +laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-là prématurément? La société fait à +cela double perte, en arrêtant d'abord les intelligences qui pourraient +s'élever, en élevant ensuite les médiocrités qui devraient descendre. +J'en conclus que l'instruction complète doit être administrée seulement +aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux différentes étapes +de leurs études, de capacités réelles et d'activité soutenue: ce qui +suppose une sélection à tous les degrés de l'enseignement, depuis le +point initial jusqu'au point final. Comment la réaliser sans violence, +sans secousse, sans coercition?</p> + +<a name="l4c3s4" id="l4c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra +l'assentiment de tous ceux qui préfèrent les idées nettes aux formules +équivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les +contradictions.</p> + +<p>Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en +lieu clos, suivant le régime collectiviste, ni l'élevage en plein air, +suivant l'idéal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop +d'indépendance. Point de conscription scolaire, point d'école +buissonnière. Ne traitons le «jeune humain» ni comme une recrue exercée +entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lâché sans +bride à travers les pâturages.</p> + +<p>Nous n'admettrons pas davantage la solution préconisée par le féminisme +d'avant-garde, c'est-à-dire l'instruction laïque, gratuite et +obligatoire à tous les degrés. A une séance du Congrès de 1900, Mlle +Bonnevial a fait, comme présidente, la déclaration suivante: «Il est +bien évident que, pour que l'instruction soit intégrale pour tous +(entendez par là une instruction qui cultive, chez tous, toutes les +manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activité +humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer, +il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuité résultent +même du mot intégral<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.» Ainsi comprise, l'éducation n'est intégrale +nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les +chrétiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir +réfléchir un instant sur la portée de ces trois mots: «laïcité, +gratuité, obligation,» qui donnent, paraît-il, à l'éducation intégrale +tout son sens et tout son prix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 8 septembre +1900.</blockquote> + +<p>Laïcité d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux +influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche féministe, +cette préoccupation tourne à l'idée fixe. «Émanciper la conscience» des +femmes, les «mettre à l'abri des séductions d'un mysticisme aveugle,» +les prémunir contre «les défaillances de la superstition,» les amener à +croire aux «forces de la raison» et au «génie de l'homme en dehors de +toute intervention surnaturelle:» voilà les expressions courantes--et +blessantes--dont elles usent à l'endroit des pauvres Françaises qui ont +encore la faiblesse de croire en Dieu<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Ce qu'il faut se hâter de +leur inculquer, c'est «une foi lumineuse, la foi scientifique.» Un +congressiste est allé jusqu'à dire que l'instruction intégrale devait +avoir pour but d'ériger l'homme en Dieu<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> Rapport déjà cité de Mlle Harlor.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Compte rendu de la <i>Fronde</i> des 7 et 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Mais où a-t-on vu que les chrétiennes de France fussent dépourvues +d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse +est-elle donc un être inférieur? Est-il nécessaire de prêcher l'amour +libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de +haute raison et de courageuse vertu? Quant à diviniser l'homme, il faut +convenir que la demi-science peut faire naître en certaines têtes cette +stupéfiante insanité, car la demi-science affole et aveugle. Par contre, +les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils +sont et même du peu qu'ils savent, pour prétendre jamais à la divinité. +Il n'est que les monstres, comme Néron, qui aient entrepris de se +déifier. Et si, jadis, nos révolutionnaires ont encensé la Raison sur +les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'étranges illusions qu'ils +ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus +divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut être ou très naïf +ou très coquin. Appartient-il à l'instruction intégrale de développer en +nous ces belles qualités?</p> + +<p>Parlons maintenant de la gratuité et de l'obligation: l'une suit +l'autre, et la laïcité est leur raison d'être, comme Mlle Bonnevial nous +l'a dit plus haut. Dans ce système, l'enseignement secondaire des +collèges et des lycées, et même l'enseignement supérieur des grandes +écoles et des universités, devraient être gratuits, comme l'est déjà +l'enseignement primaire. Et cette gratuité de l'instruction à tous les +degrés permettrait de l'imposer à tous les enfants. En effet, du jour où +les frais de l'instruction publique seraient prélevés uniquement sur la +bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dépenses faites +par tout le monde profitassent à tout le monde. Assurément, cette +extension de la gratuité ne sera point du goût des catholiques, ceux-ci +étant forcés de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre +auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'État dont +ils se méfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancés, que +le catholique français doit être la bête de somme de la démocratie.</p> + +<p>J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuité me choque: elle est vexatoire, +puisque de nombreuses familles en pâtissent; elle est irrationnelle, car +s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder +aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction +intégrale une obligation légale? Si les parents doivent assurer à leurs +enfants, filles ou garçons, les bienfaits de l'enseignement élémentaire +et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir +d'en faire des docteurs ou des licenciés, des savants ou des lettrés. +Que tout enfant soit mis en état de vivre, voilà l'essentiel. Au fond, +les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres: +faire de leurs enfants d'honnêtes hommes ou d'honnêtes femmes et de +courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des +deux sexes, que le droit à l'éducation.</p> + +<a name="l4c3s5" id="l4c3s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>«D'accord! dira-t-on. C'est à dessein que l'on a substitué l'éducation à +l'instruction, dans le programme des revendications féministes.»--Nous +avons répondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est +qu'un simple artifice de langage. L'«éducation intégrale», selon +l'esprit révolutionnaire, repose uniquement sur l'«instruction +intégrale». Et cette formule, adroitement remaniée, ne dissipe aucune de +nos méfiances, aucune de nos appréhensions: plus clairement, je doute de +sa valeur instructive et plus encore de son action éducatrice.</p> + +<p>Ainsi la Gauche féministe est d'accord pour assigner à l'éducation +intégrale «une base encyclopédique.» Et je ne sais pas d'erreur +pédagogique qui puisse faire plus de mal aux études et aux étudiants. +C'est obéir, vraiment, à une préoccupation assez sotte que de +contraindre les maîtres à promener hâtivement leurs élèves à travers le +monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles +ce vice de méthode dont souffrent les garçons, nos programmes actuels +n'ayant pas de plus grave défaut que leur ampleur encyclopédique. +Lorsqu'on les allège timidement d'un côté, nous pouvons être sûrs qu'on +les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.</p> + +<p>Contre cette manie, heureusement, la réaction commence. On se dit +qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire même de la science; +qu'à vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme à vouloir +tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu'à jeter à pleines mains +en une tête d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est +s'exposer à étouffer leur croissance, à surmener, à appauvrir le fond +qui les porte, à déprimer, à accabler, à hébéter le cerveau à peine +formé qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref, +qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de +l'«éducation intégrale», une encyclopédie vivante, mais former son +intelligence, éclairer sa raison, lui apprendre à bien apprendre.</p> + +<p>Quant à la vertu éducatrice de l'instruction intégrale, franchement, je +n'y crois pas. Quel serait, en ce système, le principe éducateur? La +science? C'est une entité bien vague, bien sèche et bien froide, pour +une cervelle d'enfant. Si l'homme mûr parvient, après de longues et +laborieuses études, à en comprendre l'austère beauté, elle n'apparaît +généralement aux écoliers et aux étudiants des deux sexes que sous une +forme rébarbative, avec un cortège de leçons, de pensums, d'examens, qui +en font une divinité plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son +action sur le coeur de l'enfant sera minime.</p> + +<p>Cela est si vrai que des femmes, qui «s'interdisent toute incursion dans +le domaine religieux,» se sont demandé avec inquiétude si «l'étude +serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes +filles,»--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux +cultivée,--s'il n'était pas imprudent de les abandonner aux aspirations +de leur coeur, au besoin d'aimer, aux «perfides conseils de la passion,» +aux appels incessants de la «curiosité,»--curiosité d'autant plus +inquiète qu'elle sera plus éveillée. Pour lutter contre l'«impérieux +besoin de se satisfaire,» il convient donc de plier les jeunes âmes à +l'«habitude de se maîtriser.»</p> + +<p>Et comme ressort moral, ces dames esthètes proposent la religion de la +beauté! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, «pour donner +pâture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence +humaine, aussi bien que pour atténuer la sécheresse que la science +sèmerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans +toutes les classes de filles et de garçons et l'on étende à +l'enseignement tout entier, jusqu'aux établissements pénitentiaires pour +les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le goût +et l'amour du beau<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Communication faite au Congrès de la Condition et des Droits +de la Femme. La <i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que +celui-ci puisse suffire à la jeunesse pour lutter contre les épreuves de +la vie et les faiblesses du coeur? L'étudiant qui prend une maîtresse, +le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au +culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'éducation soit un +principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du +devoir, fût-elle appuyée de ces «affirmations dogmatiques» qui +scandalisent si fort le féminisme radical. Vainement on nous +représentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes +travaillant côte à côte dans une intimité fraternelle, promenant +gravement, par groupes sympathiques, leurs rêveries et leurs méditations +sous l'oeil des pédagogues attendris, s'exerçant à vivre en force, en +grâce et en allégresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs +muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant +leurs coeurs devant la statue de la Beauté. Tout ce joli paganisme fait +bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes. +Mais lorsqu'on redescend aux réalités de la vie, on s'aperçoit bien vite +que cette poésie est impuissante à faire vivre honnêtement le commun des +mortels.</p> + +<p>Même intégrale, l'éducation scientifique ou esthétique ne peut manquer +d'être pauvrement éducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan +féministe, l'État est chargé de la distribuer officiellement et +impérieusement à toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur +terre un excellent instrument d'éducation: la famille; et dans la +famille, un être d'élection qui le sait manier avec une infinie +délicatesse: la mère. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats, +les collèges, tous les établissements religieux ou laïques, quels qu'ils +soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est +guère d'internat où l'éducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire. +Trop de parents abandonnent aux maîtres le soin d'élever leurs enfants, +trop de mères se déchargent sur l'école de leurs devoirs de +surveillance. Et comme si ce n'était pas assez de cette coupable +indifférence, il semble que, depuis un quart de siècle, tous les efforts +de notre démocratie tendent à affaiblir l'autorité familiale au profit +de l'autorité sociale.</p> + +<p>Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme +s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte à leurs +prérogatives est une atteinte à la liberté et à la grandeur du pays. Les +pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mêmes de la patrie? Je +porte à la famille française, autrefois si simple, si digne, si unie, si +respectable, un amour désespéré. Je crois fermement que, si elle décline +davantage, ç'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom français. +Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, à la sauver des +oppressions qui se préparent au dehors, et de la décomposition qui +l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'ébranlement dont elle est +menacée par l'effort combiné des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.</p> + +<a name="l4c3s6" id="l4c3s6"></a> +<h4>VI</h4> + +<p>Mais nous avons reconnu que la société est intéressée à la mise en +valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de +mots. L'instruction intégrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop +difficilement réalisables. Soyons plus modestes et plus pratiques. +<i>L'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes</i>: +telle est notre formule. Remplacer la médiocrité bourgeoise, qui +encombre les collèges, par l'élite du peuple, qui mérite d'y accéder: +tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clergé paroissial +distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui +lui semblent remarquablement doués, il prend leur instruction à sa +charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'école au +séminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos +professeurs de cette sélection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet +les enfants du peuple qui le méritent par leur intelligence et leurs +efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense à la +liberté des parents, l'ascension des déshérités vers la lumière. Élargi +et amélioré, le système des bourses a du bon, à condition qu'elles +soient la récompense de la valeur et non le prix des recommandations.</p> + +<p>Pour ce qui est de l'élimination des petits bourgeois qui languissent +sur les bancs sans utilité pour personne, établissons, à la fin de +chaque classe, un examen de passage sérieux, prudent, mais décisif. Et +afin de couper court à l'obstination des parents, ayons le courage +d'abolir le baccalauréat qui est devenu, peu à peu, une sorte de +sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifié pour +la vie. Une fois ce titre supprimé, il est à croire que les enfants de +la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des +aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mêmes, après quelques +efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou +commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.</p> + +<p>Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme à la place qui lui +convient, encore faut-il qu'il y ait des places à prendre. C'est +pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes à +l'enseignement secondaire nous semble un rêve inquiétant, qui +réserverait aux générations à venir des réveils douloureux et des +déceptions cruelles. On s'écrase déjà à l'entrée de toutes les carrières +libérales; que serait-ce si les femmes se précipitaient dans la mêlée?</p> + +<p>C'est leur droit, assurément: est-ce leur intérêt? Nous aimons à croire +qu'elles hésiteront à se fourvoyer dans une impasse, où il y a moins +d'argent à gagner que de risques à courir et de privations à endurer. +Que si quelques-unes persistent à nous disputer des professions qui +nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur +imposer le baccalauréat dont nous aimerions à débarrasser nos garçons. +Et pour être beau joueur dans la partie qu'elles mènent contre nous, le +législateur ferait galamment d'admettre que le diplôme de fin d'études, +institué dans les lycées de jeunes filles, donnera directement accès aux +cours et aux grades de l'enseignement supérieur. Nous serions assez +payés de notre générosité si, cette brèche faite, l'enceinte fortifiée +du baccalauréat pouvait s'écrouler tout entière.</p> + +<p>En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et +toujours, c'est que tous les «humains» ne sauraient prétendre à une +instruction intégrale, synthétique ou encyclopédique, le plus souvent +irréalisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu'à une +bonne éducation, que nous devons recevoir à l'école ou dans la famille. +En admettant même, avec M. Fouillée, que l'enseignement universel soit +dans les probabilités idéales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui, +cette condition expresse qu'il soit «éducatif et non pas +instructif<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>.» Et de plus, cette éducation, renonçant aux chimères +décevantes de l'intégralité, devra poursuivre seulement des vues +spéciales, c'est-à-dire favoriser l'éclosion des vocations naturelles et +tendre à la formation d'individualités distinctes, au lieu de viser à +modeler, à pétrir, à dresser toutes les intelligences sur un même type +uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux +mêmes méthodes, aux mêmes programmes, aux mêmes disciplines?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> Alfred <span class="sc">Fouillée</span>, <i>L'Instruction intégrale</i>. Revue bleue du +mois d'octobre 1898.</blockquote> + +<a name="l4c4" id="l4c4"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>La coéducation des sexes</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La coéducation intégrale préconisée par la Gauche + féministe.--Coéducation familiale.--Coéducation primaire.</p> + +<p> II.--Coéducation secondaire.--Le «collège mixte» des + États-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose.</p> + +<p> III.--Côté moral.--Témoignages contradictoires.--Ce qui est + possible en Amérique est-il désirable en + France?--Inconvénients probables.--L'âge ingrat.--Contact + périlleux.--Pour et contre la séparation des sexes.</p> + +<p> IV.--Coté mental.--Développement inégal de la fille et du + garçon.--Psychologie du jeune age.--La crise de puberté.</p> + +<p> V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et + de l'enseignement féminin.--Convient-il de les unifier?--La + coéducation intégrale est un symbole + féministe.--Déclarations significatives.</p> + +<p> VI.--Coéducation supérieure et professionnelle.--Est-elle + une nécessité?--Accession des jeunes filles aux cours des + Universités.--Ce qu'il faut en penser.</p> +</blockquote> +<a name="l4c4s1" id="l4c4s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Au système de l'«instruction intégrale» selon le mode révolutionnaire, +devons-nous préférer le régime de la «coéducation des sexes» selon la +mode américaine? La Gauche féministe semble aussi passionnément éprise +de l'une que de l'autre. Témoin cette déclaration de Mme Pognon à la +séance de clôture du Congrès de 1900; «Vous avez voté à l'unanimité la +coéducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que +c'est la première fois qu'un congrès féministe vote, à Paris, la +coéducation, et cela même sans contestation. Voyez comme nous avons +marché depuis quatre ans<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 12 septembre +1900.</blockquote> + +<p>La coéducation est-elle donc une si étonnante nouveauté? Pas +précisément. La coéducation est même une très vieille chose. Si nous +remontons aux premiers temps de l'humanité, nous voyons partout les +garçons et les filles élevés en commun dans les tribus et les villages; +mais personne n'osera, je l'espère, nous présenter cette coéducation +barbare comme un parfait modèle d'éducation. Mieux vaut la coéducation +familiale, dont les nécessités de la vie font une loi à tous les hommes. +Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent côte à côte, sous +l'oeil plus ou moins vigilant des père et mère. Mais, ici, l'affection +fraternelle est, tout à la fois, un lien qui rapproche les enfants et un +frein qui les maintient à distance respectueuse les uns des autres. +Encore est-il que, dans les familles d'où la moralité est absente, le +contact journalier des frères et des soeurs ne va point sans de graves +dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanité fait donc de la +coéducation sans le savoir.</p> + +<p>Bien plus, afin de ménager la bourse des parents et d'alléger le budget +des communes, l'école enfantine, l'école maternelle, l'école primaire, +réunissent souvent les garçons et les filles sous la férule d'un même +maître. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un très +grand nombre d'écoles sont mixtes, les communes au-dessous de 500 +habitants ayant la faculté de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux +sexes. La coéducation de la première enfance n'est donc, chez nous, +qu'une sorte de pis aller, auquel on se résigne à regret pour des +raisons d'économie. C'est le régime des pauvres.</p> + +<p>Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste. +J'admets la coéducation du jeune âge,--sans enthousiasme, il est vrai. +La nécessité l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le +voisinage des garçons est souvent une cause de dissipation pour les +filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits démons risquent +d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en +tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en +plaignent. En séparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-être, et +l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunément +s'asseoir sur les mêmes bancs et jouer dans la même cour sans que la +morale en souffre. A cet âge innocent, comme nous le disait un vieux +maître d'école, on songe plus à se battre qu'à s'embrasser.</p> + +<p>Mais convient-il d'étendre la coéducation à l'enseignement secondaire et +à l'enseignement supérieur? C'est une autre affaire. Disons tout de +suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coéducation nous +paraît acceptable dans les universités et inadmissible dans les +collèges.</p> + +<a name="l4c4s2" id="l4c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Appliquée aux divers établissements d'instruction secondaire, la +coéducation ne nous dit rien qui vaille. Les précédents invoqués en sa +faveur sont-ils suffisamment démonstratifs? On nous oppose, avec +assurance, les résultats de l'expérience américaine. De fait, les +États-Unis possèdent bon nombre de collèges où jeunes gens et jeunes +filles étudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces écoles +mixtes, la coéducation est sans inconvénient et la cohabitation sans +conséquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents +possibles. Les jeunes filles font les mêmes études et suivent les mêmes +exercices que les jeunes gens. Leur zèle d'apprendre et de savoir est +extrême, paraît-il. Et vous n'avez pas idée de la somme indigeste de +connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en +comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur +cache rien, qu'on les éclaire sur toute chose, qu'on les initie même aux +mystères de l'embryologie.</p> + +<p>Comment expliquer que l'unité d'enseignement et d'éducation, le +rapprochement et la fréquentation quotidienne des sexes, la satisfaction +de toutes les curiosités de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en +tentations et en fautes faciles à deviner? Dans son livre <i>Les +Américaines chez elles</i>, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle +aborda devant celles-ci le chapitre des périls que pouvait présenter le +système d'enseignement mixte, «elle ne fut pas comprise.» Cette placide +camaraderie des deux sexes tient sans doute à la froideur du sang, au +calme de la race, au juste équilibre du tempérament, peut-être aussi au +rigorisme des moeurs et à la solidité des principes, et encore à la +préoccupation de l'avenir, à la passion de l'étude, ou, enfin, à une +pruderie conventionnelle, à un optimisme hypocrite qui cache le mal au +lieu de l'avouer.</p> + +<p>En tout cas, les partisans de la coéducation des sexes triomphent +bruyamment des résultats de l'expérience américaine; et si nous les +écoutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tôt possible, +l'admirable système de l'éducation mixte. Un homme de lettres +d'outre-mer, M. Théodore Stanton, écrit à Mme Marya Cheliga: «Si l'on +pouvait appliquer en France notre système et élever les deux sexes +ensemble, dès l'école primaire jusqu'à l'université inclusivement, en +passant par l'enseignement secondaire, je suis sûr qu'on ferait plus +pour la République et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire +la Chambre et le Sénat pendant vingt ans<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.» M. Stanton est-il +sérieux ou ironique? Car, après tout, ce n'est pas honorer l'éducation +mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur +et à la fécondité de nos parlementaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 829.</blockquote> + +<p>«Les faits ont parlé, nous dit-on: inclinez-vous.»--Mais le langage des +faits est-il si décisif qu'on le prétend? Tous ceux qui ont voyagé aux +États-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites +scolaires, les pédagogues et les sociologues coéducateurs leur ont +assuré, avec une belle unanimité, que le rapprochement des sexes fait +merveille sur les filles et les garçons. Cet accord ne me surprend +point. Demandez à un inventeur ce qu'il pense de son système: il vous +répondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance +dans le témoignage des jeunes gens soumis au régime coéducatif. Et +précisément, j'ai entendu des fils de la libre Amérique, qui avaient +fait toutes leurs études dans les écoles mixtes, se moquer agréablement +de ces messieurs très graves venus d'Europe pour faire leur enquête sur +la coéducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les +impressions les plus touchantes et les rapports les plus élogieux. Et +puis, la coéducation ne peut invoquer chez nous, comme précédent, que +l'expérience tentée à Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil +municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire +qu'elle n'est pas suffisante.</p> + +<p>En outre, la coéducation,--comme tous les mots prétentieux qui servent +d'enseigne à un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il +faut distinguer la coéducation, qui suppose l'internat, de la +coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la première offre des +dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se défendre plus aisément, +et les États-Unis ne pratiquent guère que celle-ci. D'autre part, si +favorable qu'on soit au rapprochement des garçons et des filles, on ne +saurait se dispenser d'admettre que la coéducation, fût-elle poussée +aussi loin que possible, comporte forcément, sous peine de dégénérer en +promiscuité honteuse, une certaine séparation des sexes. A Cempuis, +l'orphelinat Prévost, qu'on nous présente comme «une école modèle de +coéducation<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>,» comprend deux internats, un pour les garçons, un pour +les filles, avec une école au milieu où les uns et les autres reçoivent +un enseignement commun. Le mot «coéducation» manque donc de précision et +de probité. C'est «coinstruction» qu'il faudrait dire, la coéducation +n'existant vraiment que dans la famille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> Rapport de Mme Mary Léopold-Lacour. La <i>Fronde</i> du 9 +septembre 1900.</blockquote> + +<p>Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans +l'internat, la coéducation éveille en nous bien des scrupules et bien +des objections.</p> + +<a name="l4c4s3" id="l4c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en éloges +pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes +sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction +donnée en commun tend à effacer les traits distinctifs des deux sexes, +en efféminant les garçons, en virilisant les filles, ils répondent, avec +Mme Emma Pieczynska, que, «de l'avis unanime des pédagogues et +sociologues coéducateurs, l'éducation des sexes en commun favorise la +différenciation de leurs génies,» que «leur seul rapprochement révèle à +chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective,» que, «loin +d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communauté des études les +précise et les met en relief<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>;» qu'en un mot, grâce à la +coéducation, les filles sont plus femmes et les garçons plus hommes. Si, +maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en +concurrence dès l'enfance, en les préparant dans les mêmes classes aux +mêmes carrières, on risque d'étendre et d'aviver entre eux les rivalités +et les conflits, certains nous répondent avec M. Paul Delon, que, dans +les écoles éducatives, «les rapports journaliers adoucissent les +contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre,» que «les +garçons deviennent moins brusques, moins secs, plus délicats, plus +gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins légères +d'esprit, moins affectées de niaiseries, moins perdues dans les +chiffons,» bref, que les garçons prennent quelque chose de la femme et +les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la +différenciation des sexes?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> Étude présentée au Congrès de Londres, en 1899, sur la +coéducation.</blockquote> + +<p>Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorité en +matière pédagogique, qui nous assure que l'effet de l'éducation en +commun a été d'inspirer aux jeunes filles américaines, au lieu d'airs +pédants et hardis, une modestie, une réserve, une tenue toute féminine, +sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur +prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'études<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>.» Qui croire? +Car, enfin, ce témoignage prouverait que la coéducation ne fait rien +perdre aux filles des charmantes qualités de leur sexe. Et pourtant, les +livres les plus récents des moralistes en voyage confirment ce que nous +savions déjà par nos relations et nos renseignements personnels, à +savoir que la jeune Américaine prend, à l'heure actuelle, de telles +libertés d'allure et de langage, que cette extrême indépendance, +lorsqu'elle n'est pas combattue et corrigée par les père et mère, +relâche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'où il +faudrait induire que, par l'effet de la coéducation, les filles +d'outre-mer échangent les grâces de leur sexe contre les hardiesses du +nôtre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> Rapport officiel sur l'instruction à l'Exposition de +Philadelphie.</blockquote> + +<p>Ceci nous amène à la question la plus grave que soulève la coéducation: +ce régime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de +périls pour la moralité?</p> + +<p>On nous affirme que garçons et filles de tous âges, habitués à vivre +côte à côte, ne sont pas plus en danger que les frères et soeurs dans la +famille. Comme preuve, on allègue ce fait qu'à l'orphelinat +«rationaliste» de Cempuis, «la voix des enfants ayant même atteint leur +seizième année n'a pas encore mué<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.» Tous chantent dans les choeurs +avec les voix angéliques que voudrait l'Église. A quoi Mlle Bonnevial +ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne +s'étant jamais vus, ont tôt fait de vivre en parfaite confraternité, +«sans aucune sorte de gêne sexuelle<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>.» Mais en admettant que la +pureté des voix puisse servir de caution à la pureté des moeurs, les +faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop +mince pour déterminer l'État à donner, en commun aux deux sexes, +l'enseignement secondaire qu'il distribue à chacun d'eux séparément.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> Rapport déjà cité de Mme Mary Léopold-Lacour.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Plus sérieuse est cette observation de M. Buisson, que la coéducation +éveille moins les curiosités inquiètes: «Enfants, ils ne s'étonnent pas +d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de +se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve +résolu pour l'Amérique, par la transition insensible de l'enfance à la +jeunesse, un des plus graves problèmes de l'éducation morale.» En +Amérique, peut-être; mais en France? Pour être aussi aimable, le +commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres +pays, autres moeurs.</p> + +<p>J'en appelle au témoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau +livre <i>Outre-Mer</i>: «Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes +Américains s'accordent à dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et +plus froids encore<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.» Entre eux et nous, l'ardeur du tempérament +n'est pas la même, l'«animalité de la race» est différente. Quant aux +jeunes filles de là-bas, leur innocence avertie est comme déflorée. M. +Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: «Elles ont la dépravation +chaste<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> Tome I, pp. 109-110.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Tome I, p. 115.</blockquote> + +<p>Le climat et la race peuvent donc autoriser au-delà de l'Atlantique des +fréquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'état des +moeurs françaises, sans d'assez fâcheuses conséquences. Nos habitudes +masculines sont apparemment plus tendres, ou plus impétueuses, ou plus +inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la +sensibilité du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du tempérament +latin, il est permis de croire que l'éducation mixte aurait souvent, +pour nos lycéens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne +les y point exposer.</p> + +<p>Sans nier qu'en s'ajoutant à une nature plus calme et plus platonique, +le culte austère de la science puisse être aux pays d'outre-mer un +préservatif souverain contre les amourettes de collège et les tentations +de jeunesse, sans contester même que ce phénomène soit possible chez +nous dans les relations de l'élite la plus studieuse des deux sexes, +nous persistons à croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif +que de vouloir généraliser en France la coéducation américaine. Sans +doute, Mme Séverine s'est moquée spirituellement de l'«effervescence du +tempérament français.» Comment accorder cette effervescence avec la +dépopulation? N'est-il pas évident que notre race se refroidit, +puisqu'elle fait moins d'enfants<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>? Par malheur, cette plaisanterie +facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que +la loyauté conjugale. La diminution des naissances ne va guère, hélas! +sans une diminution de la moralité. Si notre race est moins prolifique, +n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins +honnête. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que +de rapprocher les sexes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Déclaration, faite au Congrès de 1900. Voir la <i>Fronde</i> du 9 +septembre.</blockquote> + +<p>«Précisément, nous réplique-t-on, la coéducation est moralisatrice.» Et +pour le démontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collège. +Chacun sait que la «plaie» de notre enseignement, c'est l'internat. Au +dernier Congrès de la Gauche féministe, Mme Kergomard, qui siège avec +distinction au Conseil supérieur de l'Instruction publique, a brodé sur +ce thème une variation nouvelle: «Quand les jeunes gens sortent de ces +boîtes, où ils sont presque sans air et sans lumière, où la femme +n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une +femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher où ils en +trouvent; et ce qu'ils trouvent est véritablement très désolant<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre +1900.</blockquote> + +<p>D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que +la coéducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans +une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la +gaieté. Seulement, personne ne pousse la coéducation jusque-là. Est-ce +donc en juxtaposant un internat de filles près d'un internat de garçons +et en ouvrant de l'un à l'autre quelques portes de communication +minutieusement surveillées, que vous aurez rendu la joie à vos +pensionnaires? Il leur manquera toujours la liberté. Pourquoi +emprisonner les filles, si la réclusion fait tant souffrir les garçons? +Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est-à-dire supprimer l'internat. Mme +Kergomard sera de cet avis.</p> + +<p>Joignez que, dans un collège mixte, la surveillance est singulièrement +délicate et compliquée. Dans la période intermédiaire qui sépare +l'enseignement primaire de l'enseignement supérieur ou professionnel, se +placent, pour les garçons la crise de puberté, pour les filles la crise +de nubilité, pour les uns et pour les autres l'âge ingrat. C'est une +époque critique où la personnalité se complète, l'imagination s'avive, +le coeur s'émeut. Et jusqu'à ce que l'individualité sexuelle soit +formée, précisée, achevée, il faut compter avec l'éveil et le trouble +des sens. En cette période de transition où l'être, encore indécis, est +exposé aux sollicitations inquiètes de la nature, sans avoir la pleine +conscience de ses actes, ni surtout le sentiment très net des suites +qu'ils comportent et des lourdes responsabilités qu'ils engendrent, il +est sage de le prémunir contre les entraînements de l'instinct, il est +bon de le protéger contre les pièges tendus par la nature elle-même à +son ignorance et à sa faiblesse.</p> + +<p>Je sais bien que ces scrupules et ces précautions paraîtront futiles aux +esprits hardis qui pensent que la séparation des sexes est «immorale», +que l'enseignement unilatéral est un «piège», une «hypocrisie», la +«cause des grands vices». A cela rien à répondre, si ce n'est que +l'éducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorité de +polissons réfractaires à sa discipline, on compte par millions les +hommes et les femmes honnêtes qu'elle a formés depuis des siècles et +qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes +gens et toutes les jeunes filles, élevés d'après les méthodes actuelles, +sont de pauvres gens sans droiture, sans sincérité, sans vertu, et qu'il +n'est que la coéducation pour redresser leurs déformations mentales, +pour guérir leurs infirmités morales! Mme Kergomard elle-même a déclaré +ceci: «Il nous faut la coéducation pour que les êtres soient moraux et +sachent pourquoi<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre +1900.</blockquote> + +<p>La coéducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le +mariage? On l'a souvent prétendu. En Amérique, la jeune fille <i>se</i> +marie; en France, on <i>la</i> marie. Là-bas, le mariage est affaire +d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. Où est la +moralité? Et l'on cite cette déclaration du docteur Fairchild, président +du plus ancien et du plus grand collège mixte des États-Unis: «Ce serait +une chose contre nature si des liaisons qui mènent au mariage ne se +formaient pas entre nos élèves. Ces engagements mutuels pourraient-ils +être contractés dans des conditions plus favorables, dans des +circonstances offrant plus de chance de choix réfléchis et, par +conséquent, plus de bonheur dans le ménage<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> Rapport précité de Mme Mary Léopold-Lacour.</blockquote> + +<p>Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons précoces ont le mariage +pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire +que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amérique, le +cas n'est pas rare de jeunes couples, très amoureux, mariés à vingt et +un ans et désunis à vingt-cinq. L'expérience atteste que, dans tous les +pays où fleurit la coéducation, le divorce sévit plus que partout +ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage +comme une amourette. Vraiment, la coéducation intégrale, avec son +programme de «vie en liberté, en joie, en beauté» et autres turlutaines, +ne se comprend guère que dans une société convertie à l'union libre. +Ceci appelle cela, et réciproquement.</p> + +<p>Et ce qui aggrave nos appréhensions, c'est que la coéducation, telle que +ses plus chauds partisans la conçoivent, affiche une imprévoyance, une +témérité, un relâchement extrêmes. A ceux qui s'inquiètent des contacts +trop fréquents et trop faciles entre les grands garçons et les grandes +filles de l'enseignement secondaire, Mme Séverine répond, par exemple, +que «ces petites préoccupations sont les restes d'une ancestralité et +d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer.» Il +paraît que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous +avons été. «Une grande évolution s'est faite dans les cerveaux pendant +ces trente dernières années.» Nul n'ignore, en effet, que, malgré les +envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de +purs esprits. C'est pourquoi Mme Séverine invite tous les instituteurs à +s'affranchir de «la basse et éternelle préoccupation du sexe qui est la +plaie que nous portons au flanc.» Et cette préoccupation «est au fond de +tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et +d'oublier.» Retenons que cette conclusion, animée du plus pur optimisme +libertaire, fut couverte de bravos prolongés<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> Compte rendu sténographique du Congrès de la Gauche +féministe. Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote> + +<p>On voit qu'avec de pareilles idées nos enfants seraient bien gardés. +Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges +libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collèges mixtes, les +éblouissements de la science dissiperont les vagues et obscures +croyances. Plus de métaphysique, rien que des faits. Aux révélations de +la religion on substituera les «révélations de la biologie». Un +sociologue coéducateur nous a affirmé, d'un air sérieux, que la +déclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les +commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche féministe a émis le voeu +que «la loi ne tolère dans aucune école les affirmations dogmatiques qui +se réclament de la liberté de l'enseignement pour asservir les +consciences.»</p> + +<a name="l4c4s4" id="l4c4s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Ainsi entendue, la coéducation ne peut qu'effrayer toute âme chrétienne. +Aussi les catholiques n'en veulent point et les libéraux n'en veulent +guère. Ce qui achèvera peut-être d'en détourner les indécis,--du moins, +pour la période intermédiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que +nous ne voyons pas qu'à cet âge, ses avantages intellectuels soient +mieux fondés que ses prétentions morales. D'où il suivrait que, pour ce +qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les +collèges mixtes offrent plus d'inconvénients que de profits.</p> + +<p>En effet, la coéducation, avec un même programme d'études pour les deux +sexes, est en contradiction avec un fait naturel de première importance +qui est le développement inégal de la fille et du garçon. C'est ce qu'a +démontré, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M. +Kownacky, dont la ferveur «coéducative» s'est fort attiédie à la +réflexion, puisqu'il répudie le collège mixte après l'avoir préconisé. +Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche +féministe avec impatience et irritation.</p> + +<p>C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme, +au plein épanouissement de ses facultés. Tous les parents, tous les +maîtres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus précoce +que celle des garçons. Prenez une fillette et un garçonnet de huit ans, +la première sera presque toujours en avance sur le second. De là, même +dans les classes primaires, de sérieuses difficultés pour faire suivre +les mêmes exercices à des enfants inégalement développés. Veut-on des +exemples et des témoignages? D'après une directrice d'école maternelle, +Mlle Lauriol, l'émulation scolaire, l'ambition des premières places, le +goût et la recherche du succès sont plus vifs chez les filles que chez +les garçons<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Leur moi est plus précocement éveillé, leur +amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement +jalouses de leurs compagnes, plus portées au dépit et à l'orgueil, plus +compliquées, plus rusées, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles +biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles +mentent même «pour l'amour de l'art»<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 135.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 86.</blockquote> + +<p>Mais, par-dessus tout, le désir de briller, d'étonner, l'émulation de +réussir et de triompher, les animent si généralement que Mgr Dupanloup +déclare qu'ayant fait, pendant plusieurs années, le catéchisme à 150 +garçons et à 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accusés +chez celles-ci que chez ceux-là.</p> + +<p>Au fond, la petite fille se développe plus tôt que le petit garçon. Les +partisans les plus décidés de l'infériorité intellectuelle des femmes +conviennent de cette antériorité très générale. A égalité d'âge et de +travail, les filles ont plus de pénétration, plus de finesse, plus de +mémoire, plus de facilité, plus de promptitude à tout saisir, à tout +apprendre. «Rien de plus aisé, conclut M. Marion, que de les pousser +très vite et très loin<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>.» Mgr Dupanloup abonde en ce sens: «Dès cinq +ou six ans on peut leur parler raison. La précocité de leur esprit est +étonnante, souvent redoutable.» Tous les pères de famille sont à même de +constater l'avance énorme qu'une fille de seize ans a prise sur ses +frères ou ses camarades de même âge, en sérieux, en finesse, en esprit +de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa +formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable: +mentalement, la fille est mûre avant le garçon. Voilà déjà un obstacle à +la coéducation des sexes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 87.</blockquote> + +<p>Et ce qui aggrave encore les risques de cette précocité, c'est qu'elle +éclate subitement. La maturité des filles a la soudaineté d'une éclosion +spontanée. Où le garçon n'arrive qu'à la longue, pas à pas, avec une +progression tranquille et régulière, la fille s'y élève d'emblée. De +douze à seize ans, ces différences sont particulièrement tranchées. Et +cet épanouissement de l'esprit féminin coïncide avec l'épanouissement du +corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est +souvent, à dix-sept ans, qu'un adolescent frêle, gauche, en pleine +croissance physique et cérébrale, la jeune fille du même âge peut déjà +faire, en la majorité des cas, une charmante épouse et une bonne petite +maman.</p> + +<p>Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point +sans accidents ou, du moins, sans un trouble général, hasardeux pour le +présent, décisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparaît dans +l'adolescente, cette métamorphose est inséparable d'une perturbation de +tout l'être, d'un ébranlement de la sensibilité, d'une secousse nerveuse +qui exige des ménagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de +puberté. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont +nécessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera +douloureuse. Les médecins recommandent alors de suspendre le travail de +tête, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'écarter les +soucis d'études, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des +sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de +fragilité, de lassitude et d'excitabilité, qui diminuent chez la jeune +fille la résistance physique et l'équilibre mental, il faut encore +repousser l'éducation mixte, dont c'est l'inconvénient d'entraîner aux +mêmes programmes et à la même discipline, deux sexes qui diffèrent +profondément par le développement des aptitudes et l'évolution des +forces.</p> + +<p>Si enfin le développement des garçons est plus tardif, il suit, par une +revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolongée. +L'évolution de la femme se fait plus vite, mais s'arrête plus tôt. Ce +qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations désobligeantes: +«La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesurée,» +prétend Schopenhauer. «Elles sont faites pour commercer avec notre +folie, et non avec notre raison,» déclare à son tour Chamfort. Sans +acquiescer à ces impertinences, il est certain qu'au point de vue +intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne +tiennent.</p> + +<p>Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que +les hommes, une fraîcheur et une grâce d'esprit, une spontanéité +jaillissante, une vivacité, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne +pourraient remplir, dans leur plénitude, les fonctions de leur sexe et +les devoirs augustes de la maternité. Bien qu'il nous déplaise de +comparer les femmes à de grands enfants, ce rapprochement contient +pourtant cette part de vérité, que le plus grand nombre d'entre elles +n'a pas plus besoin «d'acquérir les talents virils que d'avoir de la +barbe au menton<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>.» A chacun sa destinée. Pourquoi alors +imposerait-on aux deux sexes mêmes études et mêmes examens, même travail +et même formation?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>. <i>Psychologie de la femme</i>, p. 63.</blockquote> + +<a name="l4c4s5" id="l4c4s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Soumettre l'un et l'autre sexe aux mêmes disciplines intellectuelles, +c'est donc risquer de surmener le garçon et de retarder la fille, au +préjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coéducation +admettent eux-mêmes que les résultats de ce régime sont favorables aux +filles, et que les garçons ont quelque peine à le suivre<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. On ajoute +bien que l'introduction des filles dans les lycées de garçons exercera +une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'émulation. Mme +Pieczinska estime même que cette action stimulante sera «surtout +profitable aux garçons qui ont moins de goût pour l'étude, moins de +vivacité d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades +filles<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.» Mais nous persistons à croire qu'il est antipédagogique de +contredire les indications de la nature, d'accélérer, de forcer le +développement cérébral de nos fils en leur donnant pour émules des +intelligences plus éveillées et plus précoces. Il y a danger d'apparier +deux forces inégales: ou la plus active se relâche, ou la plus faible +s'épuise prématurément.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> Rapport de M. W. J. Stead sur la coéducation en Angleterre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> Étude déjà citée sur la coéducation.</blockquote> + +<p>Et puis, dans ces collèges mixtes que l'on souhaite de voir entre les +mains de libres-penseurs très féministes, dans ces «grandes familles» où +les maîtres s'appliqueront à développer la «fraternité des sexes», il +est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les détestables +habitudes des bourgeois français qui, paraît-il, «exercent leurs fils à +être plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les +tyrans de leurs soeurs<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.» On protégera donc fermement la jeune fille +contre les rudesses du jeune garçon. Nos petits hommes devront toujours +céder: cela est inévitable. Et ces demoiselles, habituées à voir leurs +compagnons plier devant leurs volontés (ce qui, n'en déplaise aux dames +socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu à +peu une idée superbe et fausse de leur rôle et de leur condition, au +risque d'engendrer à la longue l'égoïsme, la vanité, l'esprit d'orgueil +et de domination, bref, de graves déformations morales.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> Déclaration de Mme Renaud: voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre +1900.</blockquote> + +<p>Appliquée aux écoles secondaires, la coéducation est donc mauvaise pour +les garçons, puisqu'elle tend à les constituer, vis-à-vis de leurs +compagnes, et en état d'infériorité dans leurs études, et en état de +subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles? +Pas davantage.</p> + +<p>Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour +l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanités sont devenues +inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, «nous +n'avons pas le droit d'imposer à nos fils et moins encore à nos filles.» +Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans être +parfait, est mieux conçu, mieux organisé, mieux adapté que celui des +garçons. Ce serait folie de lui substituer les programmes +encyclopédiques de nos lycées. Rien de plus sot, rien de plus vain que +d'astreindre toute la jeunesse aux mêmes méthodes, aux mêmes +disciplines, aux mêmes examens. Il en est des intelligences comme des +fleurs: elles sont frêles ou vivaces, précoces ou tardives, robustes ou +délicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalité ne +comporte pas les mêmes soins. Pourquoi les enrégimenter sous la même +férule? L'uniformité comprime et blesse. Il faudrait consulter les goûts +de nos enfants, chercher, éveiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de +les jeter pêle-mêle dans le même moule éducateur.</p> + +<p>On insiste: «Les filles ne pourront jamais arriver au baccalauréat qui +ouvre toutes les carrières libérales.»--Qu'à cela ne tienne! Si l'on +s'obstine à exiger des jeunes filles ce grade préliminaire (nous +aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer, +dans leurs lycées, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles +qui désireraient préparer le baccalauréat classique. Pas besoin de +coéducation pour permettre à l'élite d'accéder, par cette porte basse, à +l'enseignement supérieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours +la très grande majorité (je l'espère bien pour elles et pour nous), la +coéducation violerait la loi fondamentale de toute pédagogie, qui est +l'adaptation des diverses connaissances au rôle spécial que la femme est +destinée à remplir dans la famille et dans la société. C'est dans le +sens de sa nature, et non dans le sens de la nôtre, que le sexe féminin +doit se développer. Dès lors, il serait illogique d'enseigner les mêmes +choses, et dans la même enceinte, aux filles et aux garçons. Ce qui le +prouve mieux encore, c'est que les congrès féministes réclament +eux-mêmes l'adjonction aux collèges et lycées de filles d'un annexe +comprenant une crèche, un atelier familial et une école ménagère; et +nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir +une maison.</p> + +<p>Rentrent, par excellence, dans l'enseignement féminin: tout ce qui +concerne l'hygiène de l'enfance et l'économie domestique, les lois et +les méthodes d'éducation, la couture, la lingerie, la médecine usuelle, +les notions de comptabilité, de cuisine, de floriculture; tout ce qui +peut apporter au logis l'ordre, la santé, la joie et l'embellissement; +tout ce qui peut préparer la jeune fille à ses fonctions et à ses +devoirs de future mère de famille. D'autant mieux que la femme est +merveilleusement douée pour les sciences d'observation, et même pour les +sciences expérimentales, dont les applications prennent une importance +croissante en ce qui concerne la salubrité du foyer et la bonne tenue du +ménage. Les coéducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer +indistinctement toutes ces spécialités à nos garçons comme à nos filles? +Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris +devront s'occuper un peu plus des «besognes de l'intérieur», surveiller +le rôti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur +femme<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. Simple habitude à prendre, qui ne serait pas, du reste, pour +beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si +extraordinaire nouveauté. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le +rôle social des deux sexes étant différent, leur préparation à la vie ne +saurait être la même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> Rapport de Mlle Bonnevial présenté au Congrès de la Condition +et des Droits de la Femme en 1900.</blockquote> + +<p>Résumons-nous. Je me résigne à la coéducation élémentaire du jeune âge; +j'accepte la coéducation des études, pour ce qui est de l'enseignement +supérieur; mais j'estime que, dans la période moyenne correspondant aux +études secondaires, la coéducation est mauvaise, irrationnelle, +antipédagogique. Loin de moi la pensée, d'ailleurs, que nos raisons +puissent convaincre les fanatiques de la coéducation intégrale. Ceux-ci +les tiennent communément pour de «petites barricades d'enfants», pour de +«petits tas de sables», qui n'empêcheront pas l'humanité de poursuivre +sa route.</p> + +<p>Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coéducation tient si +fort au coeur des féministes intransigeants? M. Léopold-Lacour, dont les +écrits sont empreints du plus ardent féminisme, vous le dira avec autant +de franchise que de vigueur: «Le séparatisme de l'enseignement, c'est +l'image même d'une société où les deux sexes sont traités inégalement; +c'est l'humanité coupée en deux dès l'enfance; c'est la guerre des sexes +perpétuée, et c'est, de plus, le principe de l'autorité sauvegardé dans +la famille contre la femme réputée inférieure, mise à part dans +l'enseignement, préservée de certains pièges, comme si elle était toute +faiblesse et fragilité.» La coéducation est donc, pour le féminisme +radical, un symbole, c'est-à-dire «la négation immédiate, dès l'enfance, +du principe d'autorité dans la famille, la transformation de la famille +selon les principes de liberté, de véritable fraternité humaine.» Et ces +paroles véhémentes furent longuement applaudies au Congrès de 1900.</p> + +<p>Renchérissant même sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard +s'écriait quelques minutes plus tard: «Il nous faut la coéducation, si +nous voulons avoir un pays digne de son passé et digne de son avenir, si +nous voulons être la grande République issue de la Révolution de +1789<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>.» C'est trop de lyrisme. Ceux-là penseront comme nous qui +repoussent la coéducation aussi bien dans l'intérêt des filles que dans +l'intérêt des garçons, convaincus que ce régime nouveau, n'ayant point +fait notre passé, ne saurait mieux préparer notre avenir. C'est une +grave imprudence d'imposer aux deux sexes mêmes études, mêmes examens, +mêmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les époux, toute +hiérarchie, toute primauté, toute autorité, grâce à quoi la société +conjugale deviendrait une sorte de monstre à deux têtes où les heurts de +volonté et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre +résultat que la mésintelligence et d'autre solution que le divorce.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre +1900.</blockquote> + +<a name="l4c4s6" id="l4c4s6"></a> +<h4>VI</h4> + +<p>Désarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces +inconvénients--uniformité des programmes et rapprochements de vie--ne se +retrouvent que d'une façon très atténuée, dans l'enseignement supérieur? +A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles, +la crise de croissance touche à sa fin. L'organisme arrive à la +plénitude de son développement. La raison est plus ferme, la conscience +plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la +vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses +responsabilités, la jeunesse des deux sexes peut nouer, à l'Université, +des relations amicales sans trop de risques, ni trop de défaillances.</p> + +<p>Non que je déconseille aux parents toute espèce de surveillance. La +règle, que j'établis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions. +Même à vingt ans, certaines natures, certains tempéraments sont +incapables de sage liberté. Ils n'aspirent à la vie que pour en mésuser. +Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer +telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, à laquelle +l'amour, ce terrible enjôleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que +ce n'est pas en gardant trop sévèrement la jeunesse, qu'on lui apprend +toujours à se défendre d'autrui et de soi-même.</p> + +<p>Et puis, la séparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement +primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement +supérieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes. +Infirmiers et infirmières reçoivent en commun les mêmes leçons. L'École +des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universités +pour demoiselles? On pourrait, à la rigueur, en faire les frais, si le +nombre des étudiantes en valait la peine. On vient d'instituer à Londres +une Faculté de médecine pour les jeunes filles; et il est à prévoir que +cette création se développera rapidement. Dans ces derniers temps, près +de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universités anglaises: +300 à Oxford, 400 à Cambridge, 500 à Londres.</p> + +<p>Que cette fièvre soit à imiter, c'est une autre affaire. Montaigne +disait aux mères de son temps: «Il ne faut qu'éveiller un peu et +réchauffer les facultés qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par +curiosité, avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à +leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire. +Mais quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la +logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin, +j'entre en crainte.» Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille +d'aujourd'hui devant être plus instruite que la jeune fille d'autrefois, +et les difficultés croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui +offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens +d'existence, notre gouvernement s'est décidé en faveur de la coéducation +universitaire, moins par passion que par nécessité. Reculant devant la +fondation d'écoles supérieures affectées spécialement aux +étudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la +création d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles +l'accès de l'École de médecine et de l'École de droit, de la Faculté des +lettres et de la Faculté des sciences. On ne saurait être plus +hospitalier.</p> + +<p>Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement supérieur sont accessibles +au sexe féminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et +conquérir tous nos grades académiques, depuis le baccalauréat jusqu'à +l'agrégation. Et par une conséquence naturelle, la loi du 27 février +1880 a reconnu aux femmes chargées d'une haute fonction d'enseignement +le droit d'électorat et d'éligibilité au Conseil supérieur de +l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a +octroyé aux institutrices les mêmes prérogatives de vote et de +représentation aux Conseils départementaux de l'Instruction primaire.</p> + +<p>En France, donc, l'émancipation scolaire des femmes est à peu près +réalisée. Est-ce une victoire très méritoire pour le sexe féminin? Non. +L'assaut livré aux Écoles, Facultés et autres prétendues forteresses de +la science, n'a enfoncé que des portes ouvertes. En réalité, jamais nos +Universités n'ont empêché les profanes de se glisser dans le sanctuaire. +Nulle part leur enseignement n'était clandestin. La science est vouée à +la publicité. Elle n'aime ni le mystère ni le privilège. C'est un +préjugé de croire que nos professeurs poussent le verrou derrière leurs +initiés et enseignent à huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites +et les gestes de la haute culture, à un petit nombre de fervents +agenouillés dévotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes, +ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont ébranlées +pour emporter la citadelle, elles se sont aperçues avec stupéfaction que +les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement, +pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.</p> + +<p>D'abord, quelques femmes sont entrées, timidement. Puis, en fréquentant +nos amphithéâtres, elles n'ont pas tardé à faire cette autre découverte, +qu'il n'est pas très difficile de s'élever à la taille d'un bachelier, +d'un licencié ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune +fille bien douée est capable d'escalader les hauteurs où, juchés sur +leurs diplômes, les petits camarades planaient dédaigneusement sur la +platitude féminine. Mon avis (je le répète avec intention) est qu'on a +trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que, +rationnellement parlant, la capacité moyenne des femmes vaut la capacité +moyenne des hommes.</p> + +<p>N'y a-t-il point cependant quelque inconvénient à convier la jeunesse +des deux sexes au même enseignement supérieur ou professionnel? De bons +esprits s'obstinent à voir en cette communauté de vie intellectuelle +plus de dangers que de profits. Mais n'exagérons rien. Il est possible +que, si consumé d'amour que soit le coeur de nos étudiants pour les +belles-lettres, la procédure ou les mathématiques, le voisinage +quotidien d'étudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque +distraction à leurs études ou refroidisse même leur passion pour le Code +ou la philosophie. Seulement, on oublie que les étudiantes peuvent être +laides, que ce fait regrettable est d'une constatation fréquente, qu'il +n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entraînées aux +spéculations viriles, éveillent l'idée d'un demi-homme sans grâce et +sans beauté,--auquel cas, il faudrait reconnaître que leur fréquentation +serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un +précieux antidote. Rappelons même que l'introduction de cet +élément--inoffensif--dans nos écoles officielles et l'émulation qui en +résultera, contribueront peut-être à secouer la torpeur de notre +clientèle masculine et à relever le niveau des études et des examens.</p> + +<p>Et puis, le travail est un dérivatif et la science un réfrigérant. +Ouvrons donc largement nos «Palais universitaires» au public féminin; et +il est à espérer que, parmi les étudiantes, beaucoup useront de cette +permission, surtout parmi les plus âgées, pour travailler avec +application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce +lieu de perdition sans être chaperonnées par leurs mères ou leurs +gouvernantes, où sera le mal? Les amphithéâtres deviendront d'agréables +salles de spectacle; les cours serviront de prétexte à des réunions de +famille. Cela s'est vu jadis à la Sorbonne.</p> + +<p>Que si même le temple de la science se transforme, à de certaines +heures, en salon de conversation pour les dames du «monde où l'on +s'ennuie», nos étudiants auraient grand tort de s'en indigner comme +d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amèneront +leurs filles aux cours, poursuivissent un but éminemment humain et que +l'instruction supérieure leur fût un simple prétexte pour exhiber leur +aimable progéniture en un lieu où s'assemble un grand nombre de jeunes +gens à marier. Voyez-vous l'Université transformée en office +matrimonial? Quel rôle charmant! On raconte que l'Université de Berlin a +eu la mauvaise grâce de s'en émouvoir et que, pour faire droit aux +réclamations des étudiants, elle a décidé, en 1898, de procéder +sévèrement au «contrôle des dames». Précaution irritante et vaine! +Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brûle de se +marier d'une jeune fille qui brûle de s'instruire?</p> + +<p>Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de +présider aux examens et aux fiançailles de ses élèves? Nous faisons donc +des voeux pour que les études de droit ou de médecine se terminent +souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'école +mixte d'enseignement supérieur ou professionnel devienne une pépinière +de savants et heureux ménages. Mais nous verrons, hélas! que le mariage +n'est pas précisément en faveur auprès des «femmes nouvelles».</p> + +<p>En attendant, la perspective d'atteindre à tous nos grades littéraires +et scientifiques embrase peu à peu d'une noble ardeur toutes celles qui +ambitionnent le double qualificatif de «femmes savantes» et de «femmes +libres». Nos Universités commencent à se peupler d'étudiantes qui +aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) à toutes les licences. Nos +grandes écoles produisent déjà des bachelières et des doctoresses. Les +femmes médecins croissent en nombre et en autorité. Et croyez-vous qu'il +n'y aurait pas plus de jeunes filles à faire leur droit, si la loi +française les autorisait à instrumenter comme elle les a autorisées à +plaider? On peut donc se demander si la France est appelée à devenir, +comme l'Amérique, une vaste garçonnière, et s'il faut s'en désoler ou +s'en réjouir.</p> + +<a name="l4c5" id="l4c5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Les conflits de l'esprit et du coeur</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Dangers d'une instruction inconsidérée.--La faculté de + comprendre et la faculté d'aimer.--L'intellectualisme + féminin et le mariage.</p> + +<p> II.--La femme savante et les soins du ménage et du + foyer.--Adieu la bonne et simple ménagère!</p> + +<p> III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le + divorce des sexes.--Clubs de femmes.--Point de + séparatisme!--Ce que l'individualisme des sexes ferait + perdre a l'homme et a la femme.</p> + +<p> IV.--L'émancipation intellectuelle et la + maternité.--Instruction et dépopulation.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Sans vouloir de l'instruction intégrale comme but ni de l'enseignement +mixte comme moyen, nous persistons à croire que la culture féminine doit +être élargie et améliorée. C'est une nécessité qui résulte de +l'exhaussement général du niveau des esprits et de l'extension +croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'élévation +intellectuelle de la femme ne puisse se résoudre en graves préjudices +pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirigée. Il +n'appartient qu'à un petit nombre d'élus d'entretenir,--et d'accroître, +s'il est possible,--la flamme sacrée qui éclaire le monde. Les humains +doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir +honnêtement et utilement. D'où il suit que la culture de l'esprit n'est +pas un but, mais un moyen. Tout savant même qui a l'âme haute et large, +ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes +qui la rechercheraient dans cet esprit étroit et exclusif, ne +tarderaient pas à en souffrir. Et c'est à mettre en lumière les dommages +possibles de cette avidité périlleuse que nous devons maintenant nous +appliquer avec franchise.</p> + +<a name="l4c5s1" id="l4c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Les féministes se plaisent à nous représenter les époux de l'avenir +également instruits, travaillant en coopération à quelque oeuvre de +style ou d'érudition, traduisant un texte hébreu, grec ou latin, sous la +douce clarté de la même lampe, associant leurs recherches ou leur +imagination et signant le même livre de leurs deux noms réunis. L'idylle +est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour +l'amour de l'hébreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse +se chamailler <i>unguibus et rostro</i>, il est permis de conjecturer qu'en +ce temps-là les ménages se moqueront de l'antiquité et ne feront oeuvre +de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en «tandem» de +famille.</p> + +<p>Mais nous avons de plus graves appréhensions à formuler. Et d'abord, +n'est-il pas à craindre que l'intellectualité de la jeune fille--si elle +est cultivée avec passion, avec excès,--se développe au détriment de la +tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette +prévision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous +assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universités +d'Amérique, que le flirt lui-même n'y résiste pas. D'après plus d'un +témoin, les femmes américaines, instruites et lettrées, ne sont pas +exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point +sans une certaine froideur, sans une certaine sécheresse qui, à la +longue, découronnerait la femme de sa grâce émue et de sa sensibilité +attendrie?</p> + +<p>Mme Bentzon, qui nous a fait connaître «les Américaines chez elles», +nous décrit finement ces «petits phalanstères, comme il en existe à New +York, formés exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlèvent à leur +milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des +aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout étayé par +certains rêves creux d'entreprise personnelle et par la curiosité de +vivre en garçon.» Vivre en garçon, voilà bien la préoccupation sécrète +du féminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une +force libre, une énergie spontanée, se suffisant à elle-même, repoussant +la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa très chère +indépendance, devant un célibat farouche et austère.</p> + +<p>Et puis, pour des âmes littéraires et des natures éthérées, les choses +de l'amour sont si grossières! On se mariera donc le moins possible, +afin d'éloigner de sa vie les vulgarités déplaisantes. Est-ce donc chose +si délicate et si relevée que de faire des enfants? Et comment y réussir +sans subir le contact avilissant des hommes? Poussé trop loin, +l'intellectualisme féminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite +qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reçut d'une amie +cette confidence: «Il n'y a pas à se le dissimuler, à mesure que +s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se +marier; en fait de conquêtes, elles visent à l'indépendance.» Pourtant +l'humanité a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que +le féminisme nous promet à foison des docteurs, des avocats, des +médecins, des hellénistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde +que déjà l'offre dépasse la demande!</p> + +<p>A tout le moins, l'émancipation intellectuelle de la femme semble +impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-là se trompent qui +pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanité se réalisera par +l'égalité absolue des deux sexes. A devenir trop semblable à nous, la +femme risque de se détourner de l'homme, et l'homme de se détacher de la +femme. Chez l'un et chez l'autre, des études trop absorbantes +aboutiraient à une désaffection réciproque. Une femme lettrée, sachant +le grec et le latin, une savante éprise de découvertes, qui ne voit rien +au-delà de la perfection du savoir et de l'affinement du sens +intellectuel, n'est pas seulement exposée à rompre avec les habitudes de +son sexe, mais à sortir de l'humanité même. Refroidie vis-à-vis de +l'homme, il est possible qu'elle en vienne à ce point d'abstraction +stérile de le considérer seulement comme un simple collègue, comme un +condisciple ou un confrère.</p> + +<p>Tout cela promet à nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il +est difficile d'étouffer en soi la nature, comme l'admiration est +toujours, même chez les femmes instruites, une déviation du besoin +d'aimer, ils verront peut-être, avec les progrès de l'instruction +féminine, des vierges lettrées ou savantes s'éprendre de leurs maîtres +par inclination ou par vanité. Il en résultera des unions très +spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des âges, car les +doctoresses de l'avenir épouseront moins l'homme que le savant. A force +de vivre dans la fréquentation des philosophes, des chimistes, des +grammairiens ou des économistes, elles se prendront à rêver, dans le +mystère des nuits d'été, des Berthelot, des Gaston Pâris et des +Leroy-Baulieu de ce temps-là. Sûrement les jeunes filles du XXIe siècle +seront moins proches de la nature que leurs aînées du XXe, qui s'en +éloignent déjà tous les jours.</p> + +<p>Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionnés par +l'âge des époux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce +qui se passe au théâtre: un auteur met en scène un jeune homme de +vingt-cinq ans et un vieillard de soixante également amoureux d'une même +jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hésitent +guère: ils sont pour le sexagénaire. Nos critiques dramatiques ont +relevé plus d'une fois ce singulier état d'âme. Qu'une demoiselle soit +aimée par un homme sur le retour, riche et distingué, et qu'elle lui +préfère un jeune homme honnête, rustique et pauvre, c'est ce que le +public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: «Cette petite dinde serait bien +plus heureuse avec son vieillard<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>!» Et notez qu'un sexagénaire +amoureux eût excité au théâtre la risée de nos grands-pères. Et le voilà +maintenant transformé par l'opinion dite éclairée en «personnage +sympathique»! C'est un fait: nous nous éloignons de la nature.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> Émile <span class="sc">Faguet</span>. Feuilleton du <i>Journal des Débats</i> du 18 +janvier 1897.</blockquote> + +<p>Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact +familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains, +qu'elle ne songe pas à rompre tout à fait avec le sexe masculin: il faut +bien assurer la survivance de l'espèce et l'avenir de la race. Mais, +tenant sans doute pour affligeant d'être contrainte de temps en temps à +recourir à nos bons offices, elle subordonne expressément les faiblesses +du sentiment à l'amour de l'indépendance et à la conscience de sa +dignité. Son esprit ne fait à son coeur qu'une concession: elle ne +s'interdit point d'aimer «ceux qui le mériteront par leur valeur morale +et intellectuelle.» Cette fière déclaration d'une congressiste de 1896 +est évidemment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais +voilà, du même coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les +classes) condamnés au célibat.</p> + +<a name="l4c5s2" id="l4c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit +tout à fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive +de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilité, +qui, en aggravant l'effort cérébral, risque de refroidir les sources de +l'émotion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur. +Mais, à mesure que l'intellectualisme étouffera le sens commun, il est +plus à craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes +les conditions, une répulsion croissante pour les besognes manuelles de +la famille; d'autant plus que, pour la conquérir à leurs doctrines, les +écoles révolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant +ses aspirations d'indépendance, s'engagent, par une surenchère de +promesses stupéfiantes, à l'affranchir des soucis mesquins de son +intérieur.</p> + +<p>Comment ne coûterait-il pas à une femme, qu'obsède la préoccupation de +cultiver son âme et de perfectionner son moi, de mettre la main au +ménage et à la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses +enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, élevées ainsi +que des garçons, ne dédaigneraient-elles pas l'art, si appréciable +pourtant, de soigner et d'orner leur intérieur et leur personne? Comment +ces créatures, très compliquées et très artificielles, ne +s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la +préparation d'un plat sucré?</p> + +<p>On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive à son +foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'évidence qu'une +femme tirée à quatre épingles ne saurait, sans risquer de se tacher, +mettre le pied dans sa cuisine. Trop élégante chez elle ou trop répandue +au dehors, il est à prévoir qu'elle négligera plus ou moins son ménage. +Mais, avec nos demoiselles brevetées ou émancipées, cet absentéisme ne +fera que s'étendre et empirer. Ce qu'elles feront manger à leurs maris +de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a +passé tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si +les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de +même pour l'espèce si précieuse des «maîtresses de maison» habiles à +préserver leur intérieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand +profit du père et des enfants!</p> + +<p>Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de +l'esprit, ne rende la femme indifférente aux petits soins qui +embellissent et égaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus +grave--aux mouvements naturels et spontanés du coeur, qui sont le +principe de son dévouement et le charme de son sexe. Pourquoi, dès lors, +l'amour lui-même, qui est le lien de l'humanité, n'y perdrait-il point +de sa force et de sa chaleur? Certains le prévoient et s'en réjouissent. +Grâce aux progrès de l'instruction féminine, les hommes, selon Mme +Clémence Robert, «se sont avisés subitement d'un sentiment nouveau; ils +ont enrichi leur âme d'une jouissance ignorée jusqu'à nos jours: +l'amitié d'une femme<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>.» Il ne faudrait pourtant pas que cette amitié +fasse tort à l'amour!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même.</i> Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 840.</blockquote> + +<p>Mais après tout, ce sentiment divin court-il de si sérieux dangers? +Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades: +s'imaginent-elles que les hommes partageront les mêmes vues calmes, +neutres et froides? Lors même que la femme la plus vivante réussirait à +ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de +spiritualité,--il est inévitable qu'à un moment donné, l'homme le plus +sage ne pourra s'empêcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons +espérer, d'ailleurs, que le féminisme ne changera point la nature, mais, +bien au contraire, que les lois de la nature déjoueront les outrances du +féminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intérêt même de ce mouvement où +l'extravagance se mêle si souvent à la vérité, nous nous obstinons à +séparer l'ivraie du bon grain.</p> + +<a name="l4c5s3" id="l4c5s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Que l'intellectualité de la femme se développe au détriment de la +tendresse, et l'amitié au préjudice de l'amour, et le goût de +l'indépendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du +dévouement au ménage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de +mariages et plus de vieilles filles. Le célibat n'est-il pas en faveur +auprès de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionnée +de la vérité et le culte des choses de l'esprit s'accommodent +difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la +maternité. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science +absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui +faire oublier et dédaigner l'homme. Puissent donc les mariages de +convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine! +Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.</p> + +<p>Ce qui n'empêchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'être +nombreuses. Et ces vierges laïques seront-elles toujours des vierges +fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanité de leur savoir et en +prendront prétexte pour protester contre le mariage et même contre +l'utilité du mâle, ne forment jamais qu'une minorité plus tapageuse +qu'imposante. Néanmoins le féminisme avancé travaille, en conscience, à +propager chez les femmes instruites une misanthropie dédaigneuse, dont +il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptômes et les moyens +d'action.</p> + +<p>Voici d'abord une proposition émise par certaines personnalités +féministes dans le but de relever devant l'opinion le célibat féminin. +Pourquoi dit-on à certaines femmes: «Madame», et à d'autres: +«Mademoiselle», suivant qu'elles sont mariées ou non? Faisons-nous une +différence entre le mari, le veuf ou le célibataire? On lui donne du +«Monsieur!» dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement +toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: «Madame»? Il paraît +que cette petite réforme ferait avancer d'un grand pas l'émancipation +des demoiselles<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles, +on doit leur rappeler que rien n'est plus malaisé que de changer une +habitude sociale. Beaucoup de parents hésiteront à décerner à leur +héritière en quête d'un mari une appellation aussi vénérable. Et pour +cause! La fille est, par définition, en possession d'une intégrité +physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave +différence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-là) a introduit +dans le langage courant des vocables spéciaux auxquels l'humanité ne +renoncera pas facilement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du jeudi 13 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Autre signe des temps dont la gravité saute aux yeux: parmi les +nouveautés qui ont soulevé le plus d'étonnement, de moquerie et de +protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et +florissants à Londres et aux États-Unis. Paris a le sien, fondé, rue +Duperré, par MMmes de Marsy. «C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au +cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les +enfants: telle sera l'intimité familiale de l'avenir.»</p> + +<p>Il est incontestable que ces séparations de corps intermittentes ne +semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de +mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la fréquentation +quotidienne des cercles plus ou moins littéraires? Que d'excentricités +cette vie mêlée favorise: cigarette, billard, apéritif et autres +affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous +l'imaginons studieux et austère, le club nous fait songer, malgré nous, +à une réunion de bas-bleus à lorgnons, les yeux rougis et lassés dans +les lectures tardives, la tête congestionnée de science et de +littérature, sans tournure, sans grâce, sans élégance, sortes d'êtres +hybrides qui ont cessé d'être femmes sans être devenus des hommes.</p> + +<p>Il paraît cependant, d'après les relations les plus dignes de foi, que +ces clubs de femmes fonctionnent aux États-Unis le plus correctement du +monde, qu'ils respirent toute la «respectabilité» anglo-saxonne, et +qu'après les soucis et les tracas d'une journée d'affaires, c'est une +joie pour le mari de dîner en tête-à-tête avec une femme qui a «écrémé» +pour lui les journaux et les revues, feuilleté les livres à la mode et +recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distinguée +appelle le «reportage conjugal<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Mme <span class="sc">Dronsard</span>. Le <i>Correspondant</i>, du 25 septembre 1896, p. +1091.</blockquote> + +<p>Il y a un revers, hélas! à cette jolie médaille. Ce que la «femme +nouvelle» recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes, +une société sans mâles, une assemblée sans maîtres. Et cette innovation +est la marque d'un individualisme regrettable et le prélude d'une +division fâcheuse. Elle obéissait à cet égoïsme séparatiste, cette +Américaine qui déclarait à M. Paul Bourget d'un ton décisif: «Nous +tenons à briller pour notre propre compte!»</p> + +<p>Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon! +A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à +discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en +revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez +nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce, +souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient +admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la +lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair, +suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la +conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent +s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à +l'expérience des dames.</p> + +<p>Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine, +et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme +intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne +saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues +aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de +chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches +spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens +d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les +coups de langue et les coups d'éventail?</p> + +<p>Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent +et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se +tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact +des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise +ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en +admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le +mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce +délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses +emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu +nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les +vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant +les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un +dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné.</p> + +<p>Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles +manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la +finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la +galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus +badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise? +Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien +dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne +dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce +qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les +traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend +plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien +élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances +du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons +vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux +inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis +un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût +et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes?</p> + +<p>Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que +des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à +diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des +hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme +de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations +féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont +une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs +isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que +l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de +ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer +qu'on y fera d'aussi bonne besogne.</p> + +<p>Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser +ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en +adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous +avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous +renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre, +qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit! +Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect, +elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la +leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à +venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des +prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force +d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la +longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles +prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?</p> + +<a name="l4c5s4" id="l4c5s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>L'émancipation intellectuelle de la femme poussée à outrance soulève un +dernier grief, et l'on trouvera peut-être que c'est le plus grave. En +admettant que l'érudition féminine soit, un jour ou l'autre, à la mode, +et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des +demoiselles géniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage +ne coupera point court à ces sottes vanités,--on doit se demander avec +appréhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au +mariage, nous feront la grâce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le +voudront-elles? La question de la maternité des femmes savantes est +digne de préoccuper ceux qui ont à coeur l'avenir de la race. Or, les +femmes de grand esprit sont souvent stériles; à tel point qu'on se +demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificité.</p> + +<p>On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni +intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rôles. Cela est +si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une réelle puissance +cérébrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrétan, un +«homme caché». Les femmes de talent ne sont pas rares qui présentent des +caractères virils. Celles-là sont, au pied de la lettre, de véritables +confrères; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a +dit de son côté: «Il n'y a pas de femmes de génie; lorsqu'elles sont des +génies elles sont des hommes.»</p> + +<p>Les hautes études exigeant une dépense de force nerveuse, un effort de +tête, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les +ressorts de l'être pensant, il semble bien que la généralité du sexe +féminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la +production intellectuelle, sans porter préjudice à la reproduction de +l'espèce. Doué, au contraire, d'une énergie plus résistante, pourvu d'un +organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose +d'une réserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent +d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus +avant la recherche intellectuelle et la pénétration scientifique, sans +d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perpétuité de +la famille.</p> + +<p>L'expérience des États-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus +autorisées y attribuent déjà la décroissance progressive de la natalité +à la culture excessive ou prématurée de l'intellectualité des femmes. +Par exemple, le docteur Cyrus Edson, «commissaire de santé» de l'État de +New-York, déclare expressément que l'Américaine dégénère: parce que, +durant les années d'adolescence, sans souci des indications et des +exigences de la nature, on surmène les forces mentales de la jeune +fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir +ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus être mère. +Impuissance physique ou aberration mentale, voilà donc où conduit le +fétichisme des grades et des diplômes. Et qu'il est gai de vivre avec +des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prévient charitablement: +«Une jeune Américaine, élevée comme nous sommes fiers de l'élever, se +marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un +enfant, deux au plus; puis elle devient méconnaissable, irritable, un +fardeau pour son mari et pour elle-même: c'est une malade qui ne guérira +jamais<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.» Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer à plus d'une +Française?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> Cité par Mme Dronsart dans le <i>Correspondant</i> du 10 octobre +1896, p. 137.</blockquote> + +<p>Dès lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte à M. Fouillée: «Une +force et une dépense d'intelligence qui, si elles étaient générales +parmi les femmes d'une société, amèneraient la disparition de cette +société même, doivent être considérées comme une atteinte aux fonctions +naturelles du sexe<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.» Gardons-nous donc de développer à tort et à +travers l'instruction féminine: la maternité en souffrirait. Certes, il +est désirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes +les lumières utiles; mais veillons à ne point l'encombrer d'une +érudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la préparant aux +professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe, +elle ne soit détournée de son rôle familial, de ses fonctions +domestiques, c'est-à-dire de sa vocation d'épouse et de mère. Que si la +fièvre de l'instruction «intégrale» doit émousser sa sensibilité, +dessécher son coeur, tarir l'héritage de dévouement et d'amour qu'elle +tient de ses aïeules; que si, la concurrence individuelle l'entraînant +hors de ses fonctions traditionnelles dans la mêlée brutale des +égoïsmes, elle oublie peu à peu sa maison, son mari, ses enfants, pour +ne songer qu'à elle-même, on verra bientôt la moralité faiblir, l'amour +se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des +bonnes moeurs: quand elle déchoit, tout s'écroule avec elle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Alfred <span class="sc">Fouillée</span>, <i>La Psychologie des sexes</i>. Revue des +Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.</blockquote> + +<a name="l4c6" id="l4c6"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>Les infortunes de la femme savante</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--L'instruction et ses débouchés insuffisants.--Mécomptes + et déceptions.</p> + +<p> II.--Surmenage cérébral et débilité physique.--Inégalité + des forces de l'homme et de la femme.</p> + +<p> III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les épines de + la science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la + vertu.</p> +</blockquote> +<a name="l4c6s1" id="l4c6s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>L'élévation spirituelle du sexe féminin poursuivie avec excès ne serait +pas seulement dommageable à l'homme, à la famille et à la société: la +femme elle-même serait la première à en pâtir, si elle n'a pas, comme +nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout +la force physique, indispensables pour en profiter.</p> + +<p>On nous sait partisan d'une plus sérieuse et plus complète instruction +des femmes; on nous sait convaincu que ce développement de culture est +susceptible de se résoudre en lumières et en bienfaits pour l'humanité +tout entière. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard +ces acquisitions intellectuelles devaient détourner la femme de son rôle +naturel, ou nuire à sa santé, ou compromettre sa dignité, sa moralité, +sa personnalité, nous n'hésiterions pas à déclarer que le progrès, plus +apparent que réel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour +elle-même et pour tout le monde. Quiconque étudie le problème de +l'expansion intellectuelle du sexe féminin, doit s'appliquer +scrupuleusement à éviter ces écueils. Ils ne paraîtront pas imaginaires +à qui voudra bien y réfléchir.</p> + +<p>A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent à penser qu'il est +impossible de remonter le courant féministe; mais les gens prudents +doivent s'opposer à ce qu'il submerge ou emporte les fondements +essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver +et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu'à multiplier +les études, les examens, les diplômes et finalement les préoccupations +et les fatigues, elle ne multiplie pas nécessairement ses chances +d'amélioration, de succès et d'enrichissement. Le féminisme a ceci +d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des +jeunes filles le mirage d'espérances et d'ambitions décevantes qui, en +les détournant des métiers manuels où elles auraient trouvé peut-être à +exercer plus profitablement la finesse de leur goût et la délicatesse de +leur main, grossissent d'autant l'armée déjà trop nombreuse des +déclassées.</p> + +<p>A quoi sert de distribuer à profusion les brevets d'institutrices sans +place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Françaises +aillent en masse au collège et à l'Université: elles n'auront fait, sous +prétexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les +moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien à qui ne +peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientèle +et les diplômées sans occupation? Multipliez les lettrées et les +savantes: qu'en ferez-vous? Les carrières libérales sont encombrées. La +science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours +aux estomacs affamés le morceau de pain quotidien. Pour modérer cet +appétit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre +croissant de jeunes filles vers les hautes études, je ne leur dirai +point qu'elles risquent d'accroître outre mesure le nombre des bas-bleus +et des précieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction +un peu développée incline les âmes faibles aux tentations de vanité; +qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pédantes et même d'insupportables +orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivés, les +«poseurs», comme l'on dit, sont-ils si rares?</p> + +<p>Mais ce que j'appréhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les +déceptions probables, ne dégénère en misanthropie, en rancune, en +jalousie, d'autant plus facilement que le goût de la science et la soif +de l'étude procèdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de +jeunes femmes lettrées, d'un désir de lutte, d'un besoin de concurrence, +d'une ambition d'égaler l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et +impressionnables assignent, généralement, à l'accroissement des +connaissances qu'elles convoitent, un but très individualiste: c'est, à +savoir, l'émancipation de leur raison, l'expansion de leurs facultés, +l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure à toutes les +curiosités, avides de connaître et d'expérimenter la vie, ambitieuses de +briller, malaisées à satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants, +de nos littérateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes +les fibres de leur cerveau vers le succès, vers la renommée, vers la +gloire. «Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc; +mais il en est peu qui soient capables de chanter une prière.» La voix +de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.</p> + +<p>Et si nul ne l'écoute, si l'indifférence s'obstine autour d'elle, si le +succès ne vient pas, comme il est à prévoir, on verra les incomprises et +les dévoyées se révolter contre l'obstacle, et de plus en plus +agressives et déplaisantes à mesure qu'elles vieilliront, perdre peu à +peu les grâces de la femme sans acquérir l'estime et la considération +qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs âmes +déçues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveautés les plus +hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses +encore si, avant l'âge des désillusions et l'amertume des insuccès, +elles n'ont point perdu la santé!</p> + +<a name="l4c6s2" id="l4c6s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Eh oui! dans cette question du développement intellectuel des femmes, il +y va de leur santé et, par conséquent, de leur vie. Si inquiétante +qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe siècle, un +médecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse +fréquence des maladies nerveuses: «De la bavette, dit-il, jusqu'à la +vieillesse, les femmes ne sont plus occupées que de lecture; la passion +des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles +tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, dès l'âge de +dix ans, commence à lire, ne peut être, à vingt ans, qu'une femme à +vapeurs.»</p> + +<p>Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont même aggravées. Il n'est +pas rare que nous infligions le supplice de la lecture à des enfants de +cinq à six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec +la dégénérescence d'une race vieillie, la lecture fiévreuse et gloutonne +des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie +électrique qui épuise nos nerfs et brûle notre sang. La névrose est le +mal du siècle. Combien de femmes elle dévore! Et comme si les victimes +n'étaient pas assez nombreuses, on s'ingénie, sous prétexte +d'instruction et d'émancipation intégrales, à en sacrifier de nouvelles +au monstre qui les guette.</p> + +<p>Quelque cultivée que doive être la femme moderne, il est nécessaire +d'enfermer ses désirs d'apprendre et de contenir ses appétits de savoir +en de sages limites. Et nous persistons à croire que ces limites ne +peuvent être les mêmes pour les filles que pour les garçons. Vainement +on nous objecte sans cesse que «l'esprit n'a point de sexe.» Je réponds +à nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en +deux êtres très distincts, qu'il se meut à travers deux organismes très +différents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement +affecté que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolongé. On +compare souvent l'esprit à une épée: qu'elle soit chez les deux sexes +d'une pointe aussi aiguisée, aussi fine, aussi pénétrante, je le +concède; mais le métal est-il aussi solide aussi résistant, aussi +fortement trempé? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau +chez la généralité des femmes que chez la généralité des hommes. J'en +appelle à l'expérience de tous les médecins.</p> + +<p>Je ne dis plus à ces dames qu'à nous imiter laborieusement, afin de +conquérir des qualités qui ne leur sont pas foncièrement naturelles, +leur copie tournera souvent à la caricature; je veux même leur accorder +qu'il n'y a point, entre le cerveau féminin et le cerveau masculin, de +radicales différences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage +cérébral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grâce. +A travail égal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur +organisation est plus fine, plus délicate, plus fragile. Mme de Rémusat +a fait cet aveu: «L'attention prolongée nous fatigue.» La nature le veut +ainsi, et nul ne la violente impunément.</p> + +<p>D'où il suit, encore une fois, que les mêmes recherches et les mêmes +carrières ne peuvent être également poursuivies par les femmes et par +les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux +deux sexes même instruction et même pédagogie, mêmes efforts et mêmes +travaux, mêmes exercices et mêmes professions. Le sexe faible (ce +qualificatif est ici tout à fait à sa place) ne saurait se vouer aux +mêmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.</p> + +<p>A cela, on pense bien que les prophètes du féminisme intégral opposent +obstinément que le passé et le présent ne prouvent rien contre l'avenir: +ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a +pétri et façonné un être factice qui disparaîtra au fur et à mesure de +son émancipation. Condamnée à une vie sédentaire, confinée dans son +ménage, sans cesse repliée sur elle-même, la femme s'est développée, +comme dit M. Lourbet, dans le sens des «émotions affectives nées de sa +fonction de mère.» Cet état se perpétuant à travers les siècles, +l'atavisme a créé chez la femme une infériorité artificielle, +transitoire, momentanée, qui, n'étant ni organique ni constitutionnelle, +pourra disparaître avec les conditions de l'éducation qu'elle reçoit et +les ambiances du milieu où elle se meut. Laissez-la jouir de la libre +activité de son compagnon, laissez-la boire à volonté à toutes les +sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser +rapidement à notre niveau. Écoutez ce cri de belle et fière assurance +poussé par une doctoresse ès lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: «A nous +la vie intense, sans entraves, le libre développement, la forte +éducation, notre part de l'héritage commun, et dans quelques siècles on +verra si nous avons marché<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même.</i> Revue encyclopédique déjà +citée, p. 886.</blockquote> + +<p>M. Lourbet trouvera peut-être ma réponse «viciée par des sentiments +égoïstes et puérils;» il m'accusera sans doute de «myopie d'esprit;» +mais je ne puis croire à de si prodigieuses métamorphoses<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>. Les +femmes auront beau marcher,--et les siècles avec elles,--il est une +chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par +suite, leur tempérament. La question féministe a, si j'ose dire, un côté +viscéral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans +prétendre que la femme soit une malade,--expression qui traîne après +elle des insinuations désobligeantes,--il faut bien reconnaître que la +nature, qui l'a faite pour être mère, lui inflige des misères, des +tourments ou, du moins, des sujétions que l'homme ne connaît pas. Sa vie +n'a point la régularité de la nôtre; elle est traversée de défaillances +qui avivent sa sensibilité et énervent son courage. Elle restera, quoi +qu'on dise, l'éternelle blessée chère à l'âme compatissante des poètes. +Et n'étant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans +grand dommage pour sa santé, à faire tout ce que font les hommes. Des +indications mêmes de la nature, il résulte que le sexe féminin est +prédestiné à certaines fonctions, et qu'à les négliger, à les +contrarier, il s'expose aux plus périlleuses déformations, à +l'épuisement prématuré, à l'enlaidissement, à la maladie, à la mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Jacques <span class="sc">Lourbet</span>, <i>La Femme devant la science contemporaine</i>. +Alcan, 1896.</blockquote> + +<a name="l4c6s3" id="l4c6s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Enfin, ce n'est pas seulement la santé physique des femmes que menace un +intellectualisme immodéré, c'est encore leur santé morale, leur +équilibre spirituel, la paix de leurs âmes. Eu égard à leur complexion +même, les femmes sont douées d'un tempérament impressionnable, sensitif, +presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature +malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible, +affinée, polie, civilisée par un concours de soins habiles, une +merveille d'élégance précieuse alliant les délicatesses du sentiment à +toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous +qu'elle goûtera le contentement du coeur avec les pures jouissances de +la pensée? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le +cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un être aimé, +pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.</p> + +<p>Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme apôtre, +l'«évangéliste», nous déclare que la vierge forte demeure l'idéal de +l'Ève à venir, qu'il vaut mieux s'enrôler libre dans la phalange sacrée, +et que, suivant le mot d'un personnage de roman, «l'aristocratie des +femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point +d'hommes<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.» On pense que l'étude sera pour ces fortes têtes un +dérivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'âme de presque +toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux +lettres ou aux mathématiques: rarement, très rarement, la science +comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problème féministe: +il ne faut pas que les choses de l'esprit empiètent sur les choses du +sentiment. Lorsque celui-ci est refoulé, violenté, blessé par celui-là, +il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne +souffre cruellement au plus profond de son être.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> <i>Frédérique</i> de M. Marcel <span class="sc">Prévost</span>.</blockquote> + +<p>Nous voudrions croire à cette parole de Mme Augusta Fickert: +«L'émancipation féministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme +et, par elle, l'espèce humaine entière à la liberté et au bonheur!<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>» +Mais combien cette affirmation est téméraire! La science ne fait pas le +bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fièvre et un +tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature +sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dévorante et s'exaspère en +soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intempérance aux fruits +de la science, toute autre nourriture paraît fade. Dès maintenant, il +est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mères +produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur +appétit. Elles voudraient posséder le monde entier pour connaître la +saveur de toutes choses.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 860.</blockquote> + +<p>Et c'est ici que le châtiment commence, leur passion ne pouvant plus +être rassasiée, ni leur curiosité satisfaite. Et comment la science, que +notre siècle poursuit avec avidité, serait-elle capable de nourrir et de +remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son +idéal, nul n'est assuré de l'atteindre. Le travail de la pensée ne va +point sans déceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant +heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamnés à +chercher toujours sans jamais rien découvrir? Que de fronts charmants +risquent de s'assombrir et de se faner prématurément sous le poids des +préoccupations intellectuelles? Quand le succès ne suit pas l'effort, le +découragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume +de l'avortement, le pessimisme final et peut-être la sombre +désespérance. Combien ont commencé par adorer la science, qui l'ont +finalement maudite?</p> + +<p>C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe éminente, dont les +travaux mathématiques furent, en 1888, honorés du prix Bordin par +l'Académie des sciences de Paris. Elle mourut à quarante ans, +malheureuse et désabusée. Que nos amoureuses d'indépendance et de savoir +méditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en +plein triomphe: «Que la vie est donc une chose horrible! écrivait-elle à +l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bête de +continuer à vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser +qu'il m'en reste autant à vivre. Bien des personnes me font songer à des +insectes dont les ailes auraient été arrachées, plusieurs articulations +écrasées, les pattes brisées et qui ne se décident pas à mourir.»--«La +création scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur, +puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanité. +C'est folie que de passer les années de sa jeunesse à étudier; c'est un +malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entraînent dans +une sphère où elle ne sera jamais heureuse.» Et quand les honneurs lui +viennent de Paris, elle répète: «Je ne me suis jamais sentie si +malheureuse, malheureuse comme un chien<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> <i>Souvenirs de</i> Sophie <span class="sc">Kovalewski</span> <i>écrits par elle-même et +suivis de sa Biographie par</i> Mme <span class="sc">Leffler</span>, duchesse <span class="sc">de Cajanello</span>; +Hachette, 1895.</blockquote> + +<p>Ces plaintes à fendre l'âme partent d'un coeur désespéré. C'est qu'il +faut à la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de +la célébrité. Qu'on la suppose comblée de tous les dons et honorée de +tous les succès, il manquera quelque chose à son coeur, parce qu'elle a +moins besoin de comprendre et d'être comprise que d'aimer et d'être +aimée. A une âme qui a soif de tendresse, tout le génie du monde ne +saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les créations de +son esprit lui attireront l'admiration des spécialistes: elles seront +impuissantes à lui assurer ce qu'elle désire par-dessus tout, l'occasion +de se dévouer, de rendre à qui le mérite affection pour affection et de +répandre à profusion les trésors de sa tendresse sur les élus de son +choix. Montaigne a écrit ceci: «Le savoir est un dangereux glaive et qui +empêche et offense son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache +l'usage.» Avis à ceux qui rêvent de mettre cette arme aux mains de +toutes les jeunes filles!</p> + +<p>Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultivée, une +savante, pour dire le mot. Son énergie et son talent sont d'un homme. +Elle n'est plus jeune: le travail de tête a fané son visage; les longues +lectures ont fatigué ses yeux. Elle est sèche et raide, sans beauté, +sans grâce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe +disgracieuse et vieillie, brûle une âme ardente, un véritable coeur de +femme, avide de rendre amour pour amour. Préservée de toute chute par +l'élévation de son esprit et par l'orgueil de sa volonté, elle s'enferme +en une réserve dédaigneuse et froide et se réfugie dans un labeur +obstiné, afin de distraire par la fièvre de l'étude son pauvre coeur +abandonné qui, à de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage +des rêveries du soir, aux demi-clartés de la petite lampe, se gonfle +malgré elle de tristesse et de regret.</p> + +<p>Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet être artificiellement +virilisé, s'échappe furieusement en révoltes et en malédictions. Que les +crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont +traversées? L'une d'elles écrivait à Francisque Sarcey: «Être étrangère +partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours +et toujours tourner dans le même cercle! Voilà tantôt vingt-deux ans que +cela dure! C'est le supplice perpétuel. J'ai quarante-six ans: c'est +demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du désespoir final! Déjà, j'ai +songé à finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce +serait fini... Mais non, je crois. Et après<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>?» Et si elle ne croyait +pas? Décidément, le «préjugé religieux» a du bon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a><i>L'Institutrice de province</i>. Annales politiques et +littéraires du 23 mai 1897, p. 322-323.</blockquote> + +<p>Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est +incapable, à elle seule, de nous rendre honnêtes et vertueux. Ce serait +folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affinée +est impuissante à remplacer la volonté. Voir juste est une chose, bien +agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison éclairée, +n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractère qui manque le +plus. Il ne suffit pas de connaître le bien pour le pratiquer, ni d'être +renseigné sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir +son devoir, toutes les lumières ne servent de rien. Sainte-Beuve +rapporte d'une femme célèbre du XVIIIe siècle, plus réputée pour son +intelligence que pour sa vertu, qu'«elle était destinée à être toujours +sage en jugement et à faire toujours des sottises en conduite.» Jeanne +d'Arc fut une héroïne et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle +savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le génie de George +Sand lui ait été de quelque secours pour régler sa vie.</p> + +<p>Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trébuchent à chaque +pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la géométrie +ou la médecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous +êtes égoïste, doux et compatissant si vous êtes dur et brutal. Il n'est +point besoin surtout d'être savante pour être vraiment femme. Lisez les +discours sur les prix de vertu: vous y verrez les créatures les plus +simples et les plus naïves cultiver l'héroïsme, sans soupçonner même la +grandeur de leur dévouement. Donnez la même instruction à deux jeunes +filles: elle fera souvent de la première un esprit juste et un coeur +droit, sans corriger l'autre de sa sécheresse ou de son étourderie.</p> + +<p>Il se peut donc qu'une femme soit très vertueuse sans être très +instruite. La culture scientifique ne développe pas inévitablement la +force morale. Certaines femmes de mérite ont le tort de partager le +préjugé sentimental du XVIIIe siècle, qui attribuait à l'instruction +toute seule une valeur éducatrice: illusion dangereuse que Taine a +percée à jour. Au vrai, il n'y a point de relation nécessaire entre les +lumières de l'esprit et la noblesse du caractère.</p> + +<p>Mais pour n'être pas absolument moralisatrice, une bonne culture +intellectuelle ne saurait tout de même gâter la femme plus que l'homme. +Elle peut guérir l'un et l'autre de la routine et de l'intolérance et, +en leur faisant mieux voir la vérité, les rendre plus capables de +l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos +établissements de haute culture académique, mais en les prévenant des +épreuves et des déceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre +seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour +l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts, +il est à prévoir que l'expérience refroidira peu à peu l'enthousiasme +d'apprendre, la fièvre de savoir, le feu sacré dont brûlent certaines +têtes éprises de «féminisme intégral». Une sélection se fera parmi ces +fières ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit +point trop douloureuse.</p> + +<a name="l4c7" id="l4c7"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h4>Instruisez-vous, mais restez femmes</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supériorité + morale du sexe féminin sur le sexe masculin.--Beauté et + bonté.</p> + +<p> II.--Ce qu'a produit la vieille éducation + française.--L'antagonisme des sexes est antisocial et + antihumain.</p> + +<p> III.--Le vrai et utile féminisme.--Régénération sans + révolution.</p> +</blockquote> +<a name="l4c7s1" id="l4c7s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumière, +plus de sérieux, notre grande préoccupation est que ce progrès +intellectuel ne soit pas acheté par elle au prix d'une diminution +morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prétexte de +science et de liberté, on «dénature» la femme. Toutes ses qualités de +coeur, d'affection, de dévouement, nous sont nécessaires. Tant vaut la +femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes +font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recèle des +trésors de pitié, de désintéressement, de vertu, qu'il serait criminel +d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes +valent mieux que nous. Là est leur maîtrise, et nous la saluons en toute +humilité. En veut-on des preuves?</p> + +<p>D'abord, les statistiques établissent que la femme est moins criminelle +que l'homme. Pendant l'année 1894, ont été accusés: 1 327 hommes et 377 +femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de +crimes contre les biens. Sur 104 614 récidivistes, on comptait, à la +même date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces +renseignements judiciaires, il résulte qu'il existe plus de coquins que +de coquines.</p> + +<p>Autre preuve de supériorité morale du sexe féminin sur le sexe masculin: +après avoir établi que, dans tous les pays, les divorces sont +généralement prononcés à la demande et au profit des femmes, le docteur +Bertillon conclut qu'en règle générale, «les hommes font environ quatre +fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font +d'insupportables épouses.» Et pour infirmer ce témoignage, personne +n'aura le mauvais goût d'insinuer que les femmes sont peut-être pour +quelque chose dans la détestable humeur de leurs conjoints. Elles ne +manqueraient point, du reste, d'écraser leur contradicteur sous le poids +d'une autorité indiscutable: par la bouche de M. le comte +d'Haussonville, l'Académie française a proclamé, dans sa séance du 26 +novembre 1896, que «la proportion de la vertu académique est +singulièrement favorable aux femmes.» Il est assez rare que les prix +Montyon soient mérités par des hommes. La raison en est que «le +dévouement est par excellence la vertu de la femme.» Et l'éminent +rapporteur ajoutait: «Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec +héroïsme, et celles-là, on nous les propose. Les autres, on ne nous les +signale même pas. Il paraît toujours si naturel aux hommes que les +femmes soient dévouées!»</p> + +<p>N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur +noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur +ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frères et +parents, époux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point +au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en détail et en secret. +Et par là j'entends ce constant oubli de soi, cette succession +ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignorés, dont se compose +la vie d'une femme véritablement aimante: sacrifice de ses jours et de +ses veilles, de ses goûts, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises, +toute cette immolation lente, dont une femme, appréciée en Italie pour +son talent poétique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle +«s'accomplit dans le silence du foyer, des écoles, des hospices où la +femme, mère, éducatrice, soeur de charité, se consacre toute au +bien-être des autres, à les élever, à les sauver de la mort physique et +morale<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-même</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 843.</blockquote> + +<p>Non, ce n'est pas une exagération de prétendre que toute femme porte en +ses veines un peu du sang généreux de la soeur de charité; et sans aller +jusqu'à prétendre qu'elle trouve un plaisir extrême à appliquer des +cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne +d'infirmière ne répugne pas plus à sa délicatesse qu'elle n'effraie son +coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour +panser toutes les blessures. Sa résignation, sa douceur, sa compassion, +sa vertu, sont des dons supérieurs que la nature refuse à beaucoup +d'hommes éminents, dons aussi précieux, aussi incommunicables que leur +génie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvède Barine, chez +laquelle le talent égale la modestie, nous dire avec une simplicité +touchante: «Le meilleur de mes idées se trouve dans Pascal; le voici: +«Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne +valent point le moindre mouvement de charité.» Et ce mouvement est la +respiration même du coeur féminin, sa raison d'être et sa vie.</p> + +<p>Que voilà bien la dignité et la supériorité des femmes! Les philosophes +qui nous représentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient +sans doute à la femme vraiment femme, dont l'âme est bonne autant que +l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps +s'harmonisent délicieusement; et de même qu'elle nous surpasse en vertu, +en affection, en dévouement, de même encore elle nous prime par +l'agrément, la finesse et le charme. Matérielle beauté, immatérielle +bonté, tels sont les titres de prééminence que l'homme ne saurait lui +disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous +sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et +méchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime +de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent à leur +mission, à leur fonction, à leur devoir social, qui est la grâce et la +tendresse.</p> + +<p>Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'égalité des sexes: chacun a +ses privilèges de nature, ses qualités originelles et ses prérogatives +éminentes. Dès lors, nous pouvons nous dire supérieurs aux femmes en +certains points, sans rabaisser leur mérite ni blesser leur +amour-propre, puisqu'elles rachètent et compensent ce qu'elles ont en +moins par des avantages physiques et des qualités morales, qu'il n'est +point donné aux hommes de reproduire également.</p> + +<a name="l4c7s2" id="l4c7s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette +vieille éducation française, prudente et fermée, que le féminisme a +coutume de railler? Il faut cependant constater, pour être juste, que la +femme française est restée capable d'héroïsme, de cet héroïsme quotidien +qui consiste à tenir tête obscurément à la mauvaise fortune, aux peines, +aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet héroïsme +particulier qui, aux moments de panique, consiste à se dévouer quand de +plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la démonstration en +est faite) que le niveau moral des femmes est très supérieur à celui des +hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primauté rare qu'elles +croient encore à l'efficacité des grandes idées, au désintéressement, à +l'amour, à tout ce qui élève et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en +l'idéal, quelles que soient les amertumes et les désillusions de la vie, +elles conservent dans le secret de leurs âmes le trésor des pures +aspirations et des généreuses vaillances.</p> + +<p>Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc +qu'elle n'est pas si mauvaise, si surannée, si futile, cette vieille +éducation qui consiste à entourer la jeune fille de soins jaloux, à la +préserver des contacts prématurés du monde, à la couver chaudement sous +l'aile de la mère! On ne voit point que tant de précautions l'aient +placée en un état d'infériorité avilissante. Initiée prématurément au +goût de l'indépendance et à la connaissance des hommes, exposée de bonne +heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle +point, par contre, d'être une jeune fille «bien élevée»? A la viriliser +à outrance, comme un certain féminisme le réclame, elle sera +certainement moins timide; est-il sûr, en revanche, qu'elle soit plus +charmante aux heures de gaieté et plus courageuse aux jours d'épreuve? +Ne soyons pas injustes envers le passé, ne répudions point son héritage. +Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tâchons de le +compléter, de l'enrichir, de l'améliorer, nous disant que, même en +cherchant le progrès, même en aspirant à plus de lumière et à plus de +liberté, une société ne doit jamais rompre la chaîne de ses traditions +morales.</p> + +<p>Au point où nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y +a point de sexe qui soit absolument supérieur à l'autre, et que l'homme +et la femme ont des aptitudes, des penchants, des goûts, des +tempéraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces +différences de nature les prédestinent à des fonctions distinctes. +Confions donc à chacun d'eux les rôles dans lesquels ils doivent +exceller de par leur constitution même. De la dissemblance des organes +et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le +prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de +profiter à tous. Le bonheur des individus et le progrès de l'humanité +nous font une loi de laisser l'homme et la femme à leurs places +respectives.</p> + +<p>C'est donc à tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le +compagnon. De grâce, ne parlons plus du «duel des sexes»: au lieu de se +traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en alliés! La +vérité est que l'homme ne peut rien sans la femme, de même que la femme +ne peut rien sans l'homme. La civilisation dépend de leur entente +cordiale, de leur union. D'où il suit que le but de l'instruction et de +l'éducation des femmes ne doit pas être le développement égoïste de leur +«autonomie mentale». Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler +ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rêvent de voir la femme libre +«faire un solo dans le concert humain.» Cet individualisme, plus ou +moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas même capable +d'apporter la joie et le contentement à qui que ce soit. <i>Vae soli!</i> +L'homme et la femme ne sont point nés pour chanter isolément, mais en +choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se +mêlent comme leurs âmes. Étant faits l'un pour l'autre, ils doivent être +l'un à l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de +bonheur qui se puisse goûter sur terre réside dans l'harmonie des sexes; +et s'il arrive que l'accord de deux êtres se fonde en une parfaite +correspondance de pensée, d'aspiration, de goût et de volonté, alors la +vie de chacun, embellie et amplifiée par la confiance et l'affection, +élève le couple humain à la plus haute félicité qui se puisse atteindre +ici-bas. Ne séparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins, +veut manifestement unir pour le bien de l'espèce et la conservation de +l'humanité!</p> + +<a name="l4c7s3" id="l4c7s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Il est néanmoins un féminisme qui, dans le domaine du travail +intellectuel, rallierait sûrement l'adhésion de tous les sages. On +rencontre trop souvent des femmes purement réceptives, dont c'est la +triste fonction de refléter les pensées et les sentiments d'autrui. +Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et +gracieuse, quoiqu'elles parlent français comme tout le monde, +c'est-à-dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment même, de temps en +temps, des apparences d'idée ou des ombres de raisonnement, ces êtres +flexibles et inconsistants, véritables cires molles où le pouce du +maître marque à volonté son empreinte souveraine, ne sont pas des +personnes. Leur âme est somnolente et inerte. Elles ont la passivité des +choses et la souplesse inconsciente des éponges; elles s'imbibent de +toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure, +l'esprit, les goûts, les tics de leur entourage. Elles produisent un +certain effet dans les salons, quand elles ont de la beauté et des +manières: ce qui n'est pas rare. Elles savent, à l'occasion, sourire +avec grâce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans élégance, +les entendues ou les offensées. Mais ne vous y trompez pas: ces +figurantes jouent sans conviction un rôle appris dans le salon de leur +mère. Dressées aux rites de la frivolité mondaine, elles n'ont ni +volonté, ni caractère, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent +leur bonheur à vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur +suffit de servir de muse aux esthètes, d'idole aux artistes et de +mannequin aux couturiers.</p> + +<p>Mettons que j'exagère. Il demeure que la frivolité des femmes est +malheureusement trop fréquente. De la petite ouvrière à la grande dame, +la coquetterie occupe, affolle toutes les têtes, et les dépenses de +toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la +plus grande plaie de notre époque, c'est <i>la démoralisation de la femme +par le luxe</i>. Eh bien! le féminisme opposé comme réactif à cette +puérilité, à cet affaissement, à cette dépravation des âmes, est digne +d'encouragement: c'est un féminisme modeste, sincère et généreux, qui +convie la jeune fille à faire retour sur elle-même, à se pénétrer de son +néant relatif, à se corriger de cette nullité élégante que beaucoup +d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mères, à sortir, +par un vigoureux effort, de l'infériorité mentale et morale où ce +travers de vanité l'a mise. Ainsi compris, le féminisme aiderait la +femme à se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa +propre faiblesse, à s'insurger, non contre les vices des hommes, mais +contre ses propres défauts, pour se grandir et se régénérer; il serait, +suivant le mot de M. Émile Faguet, «une généreuse révolte de la femme +contre elle-même, un désir impatient, impétueux même, de s'amender, de +s'améliorer, de se redresser dans tous les sens du mot<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>;» bref, ce +féminisme serait très légitime, très sain, très digne et très vertueux. +Tous les hommes de sens y applaudiraient.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> Feuilleton dramatique du <i>Journal des Débats</i> du 5 juillet +1897.</blockquote> + +<p>Mais, au lieu de travailler à leur propre perfectionnement, les +indépendantes préfèrent à ce relèvement modeste et méritoire un +féminisme de protestation criarde et d'émancipation hasardeuse. C'est à +qui clamera le plus haut: «Enfants, on nous réprime; jeunes filles, on +nous déprime; épouses et mères, on nous opprime!» Et sous prétexte +d'affranchissement, armées de leur demi-science, elles s'élancent à la +conquête de toutes les professions viriles. On verra tout à l'heure que, +pour leur excuse, elles y sont souvent obligées.</p> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l5" id="l5"></a> +<br> + +<h2>LIVRE V</h2> + +<h3>ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE DE LA FEMME</h3> + +<br> +<hr class="short"> +<a name="l5c1" id="l5c1"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>La question du pain quotidien</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Aspects économiques de la question + féministe.--Aggravation de la loi du travail pour la femme + du peuple ou de la petite bourgeoisie.</p> + +<p> II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement + d'ambition.--Il faut des places aux diplômées.</p> + +<p> III.--Débouchés ouverts a l'activité des femmes.--Le + mariage.--Le couvent.--La femme pasteur.</p> + +<p> IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition + pénible et effacée.--La dévotion leur suffit-elle?</p> +</blockquote> +<br> + +<p>La question féministe est, pour une large part, une question économique. +Puisque tant de femmes réclament aujourd'hui le droit au travail, il +faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En +réalité, le temps qui passe voit s'accroître incessamment le nombre de +celles qui sont forcées de gagner leur pain à la sueur de leur front. Le +féminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit, +une attitude élégante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites +villes de province, des femmes existent qui, si appliquées qu'on le +suppose aux affaires de leur intérieur, si curieuses même qu'elles +soient des affaires de leurs voisins, commencent à s'ennuyer vaguement +de leur situation présente, à rêver éperdument d'une situation +meilleure; sans contester que l'activité électrique, qui nous enfièvre, +entraîne l'épouse, même heureuse, vers un idéal de vie plus agissante, +et qu'à mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus +élevés, elle trouve plus pénible qu'autrefois de rester confinée dans +l'obscurité du ménage; sans méconnaître, enfin, que la trépidation qui +nous secoue commence à l'envahir et à l'énerver, et qu'en somme, dans +une société tourmentée comme la nôtre, le sexe féminin soit excusable de +prétendre jouer un rôle de plus en plus indépendant et personnel,--il +est moins douteux encore que, plus nombreuses d'année en année, de +pauvres filles bien douées et parfois bien nées, sans ressources, sans +dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obligées de lutter, comme +les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque +jour.</p> + +<a name="l5c1s1" id="l5c1s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Cela est vrai de l'ouvrière aussi bien que de la bourgeoise. D'après les +plus récentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant +d'une profession, contre 500 000 rentières ou propriétaires. Ce chiffre +représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt +ans et au-dessus. Ce qui revient à dire que la moitié des femmes +françaises gagnent leur vie en travaillant.</p> + +<p>Dans le peuple, les mères chargées d'enfants ne peuvent plus se vouer +exclusivement à leur ménage; elles y mourraient de misère. En plus du +besoin qui les condamne, sous peine de mort, à demander des ressources +au travail extérieur, le machinisme, qui a renouvelé l'industrie, a +porté un coup funeste à l'atelier domestique et jeté l'ouvrière hors du +foyer, où elle vaquait à sa tâche coutumière en surveillant les enfants. +La vie de famille a été si gravement modifiée par la vapeur et la +mécanique, que bon nombre d'ouvrières sont dans la triste obligation de +déserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de +s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuité des fabriques et des +usines.</p> + +<p>Épouses et mères, telles étaient les deux fonctions de la femme, l'alpha +et l'oméga de sa destinée. Maintenant, il lui faut en plus gagner son +pain et, à cette fin, abandonner son intérieur pour travailler au +dehors. Qu'on s'étonne, après cela, qu'elle revendique le droit à un +salaire honorable! Il serait cruel de lui répondre, fût-ce avec un doux +regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le ménage, pour l'amour. +Aimer, avoir des enfants et les élever, garder le foyer et filer la +laine, voilà un joli rôle qui pouvait suffire aux heureuses mères +d'autrefois; quant à la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison +pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.</p> + +<p>Notre petite bourgeoisie, si digne et si intéressante, n'est pas +beaucoup plus fortunée. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intérêt et +les conversions de la rente ont réduit gravement son modeste budget. Et +du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup même +ont dû s'éloigner de la demeure paternelle, qui n'était plus assez riche +pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises +résolument en quête d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de +dire que, dans nos classes intermédiaires, le féminisme est né, moins +des conceptions très contestables de l'égalité des sexes que de +l'appauvrissement du foyer familial et des difficultés croissantes de la +vie. Et comme au début les écoles étaient largement ouvertes et les +positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles +pauvres de bonne famille s'y sont précipitées.</p> + +<p>Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et +surabondamment occupées, n'ont pas suffi longtemps à l'afflux des +aspirantes. Maintenant le féminisme cherche et réclame d'autres +débouchés. Pour ce qui est particulièrement des femmes qui ne sont point +engagées dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et +les veuves, subvenir par elles-mêmes à leur entretien, il est à +conjecturer qu'elles s'appliqueront à forcer l'entrée des nombreuses +carrières qui leur sont fermées. En quoi ce mouvement d'invasion +pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler +pour vivre.</p> + +<a name="l5c1s2" id="l5c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les +lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des +pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et +les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les +livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne +se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des +titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, <i>ad +pompam et ostentationem</i>. Aujourd'hui la République distribue la même +instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles +et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les +mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que +bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos +étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi +abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence +est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de +leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre?</p> + +<p>La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait +logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les +bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune +fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir +d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et +sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses +diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des +mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force +patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se +refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la +préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui +distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user? +Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer? +A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer +savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si +d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et +les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés. +Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur +savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à +partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique +des choses.</p> + +<p>A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité +mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou +tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible +du psychique au juridique<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.» Rien de plus vrai: comme le flot pousse +le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de +conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de +pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un +accroissement de droit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> Lettre citée dans la <i>Faillite du mariage</i> de M. Joseph +<span class="sc">Renaud</span>, p. 33.</blockquote> + +<p>Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son +propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel +que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations +seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait +souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que +beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou +qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut +la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un +idéal, mais une fatalité.</p> + +<p>Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie +pourrait-elle suivre?</p> + +<a name="l5c1s3" id="l5c1s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Pour ne point parler de l'amour vénal que tout le monde doit flétrir et +pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-même, il est au +besoin d'activité des femmes trois débouchés normaux: le mariage, la +religion ou l'industrie.</p> + +<p>Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de +l'espèce et aux indications de la raison, c'est à quoi nul ne saurait +contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'être +épouse et mère. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population +française compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que +cet excédent soit inférieur à celui qu'on relève en Angleterre, il +mérite cependant une sérieuse considération. D'autre part, l'effectif du +célibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre +seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misère et en +souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici +des femmes heureuses qui jouissent de la sécurité du lendemain, ou de +l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et à +bien des veuves, il faut une carrière, un gagne-pain. Il convient donc +de préparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des +carrières honorables et lucratives à l'activité inemployée des femmes +qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent +contre la vie,--depuis l'ouvrière et la servante jusqu'à la caissière et +l'artiste?</p> + +<p>Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon +même aux résistances de l'esprit chrétien. On peut ramener à trois +règles la condition des femmes selon la conception de l'Évangile: 1º +devant Dieu, la femme est l'égale de l'homme; 2º dans la famille, c'est +à l'homme de commander et à la femme d'obéir; 3º dans la société, la +femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors. +Fidèle à ce programme, l'Église tient pour désirable que le sexe féminin +ne s'épuise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dépense +aux offices de la vie publique.</p> + +<p>Ce n'est pas à dire que les femmes, qui n'ont point de goût pour le +mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions +religieuses un refuge et un appui. En France et, plus généralement, dans +les pays catholiques, l'Église offre au sexe féminin d'innombrables +asiles, où filles et veuves trouvent dans la vie de communauté un +aliment à leur besoin de dévouement et de charité. Depuis des siècles, +l'institution de la virginité monastique a donné au féminisme une +solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il +semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en décroissance +dans les communautés de femmes. Les statistiques officielles ont +constaté 127 783 congréganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier +1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses +étrangères établies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre +des religieuses françaises établies à l'étranger. Suivant le R. P. +Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congréganistes +françaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires +disséminées à travers le monde.</p> + +<p>Le passé a connu même de véritables sociétés coopératives de femmes qui, +sous le nom de «béguinages» ou de «fraternités», offraient aux ouvrières +indigentes un réconfort pour leur vertu et une protection pour leur +travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces +appellations de mères, de filles et de soeurs. Certaines de ces +communautés se transformèrent en ordres monastiques, en refuges ou en +pénitenciers.</p> + +<p>Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie +la question féministe, puisque, d'après les chiffres que nous venons de +citer, plus de 160 000 Françaises y trouvent, à peu de frais, une vie +honorable et une retraite assurée. Par contre, dans les pays protestants +où les asiles de piété ne s'ouvrent plus guère à la femme qui n'a pas le +moyen ou le goût de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans +soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont +comme frappées de «mort sociale<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>». Que si jamais, par hypothèse, on +fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos +villes à toutes les délaissées, à toutes les misérables, aux domestiques +sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes déchues ou +abandonnées, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise +douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse à concevoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> Holtzendorf, cité par P. Augustin Rösler, <i>op. cit.</i>, p. +290.</blockquote> + +<p>Privées des débouchés du couvent catholique, les femmes protestantes +d'Amérique s'insinuent tout simplement dans le clergé méthodiste, +baptiste ou unitarien. Elles se font d'emblée «ministres du Verbe +divin». Lors de la dernière exposition de Chicago, on a pu voir, le jour +de la Pentecôte, de charmantes «ladies» revêtues de l'habit +ecclésiastique,--une ample tunique noire passée sur le costume de +ville,--prêcher et officier avec une dignité, un art et une grâce qui +ont ramené au temple bien des pécheurs endurcis. «Derrière les +officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un témoin oculaire, +étaient assises, régulièrement ordinées, parmi lesquelles plusieurs +négresses<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> <span class="sc">Kaethe Schirmacher</span>, <i>Journal des Débats</i>, du 4 septembre +1896.</blockquote> + +<p>Il n'est pas à croire que les prêtres de l'Église catholique aient à +redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose. +Bien que Jésus ait été suivi dans ses courses apostoliques par de +pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumônes, on ne voit point qu'il +leur ait confié jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples +d'élection qu'il a dit: «Allez et prêchez l'Évangile à toute créature.» +De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait à la dernière +cène. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux +honneurs du ministère ecclésiastique. Et depuis lors, une discipline +constante les a écartées de la chaire et de l'autel.</p> + +<p>A défaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait, +d'ailleurs, à éloigner les femmes du sacerdoce romain. La femme +confesseur,--si agréable que puisse être cette nouveauté par plusieurs +côtés très humains,--viderait peu à peu les confessionnaux de leur +clientèle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment +s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes +confidences sans éprouver le besoin de les épancher en des oreilles +amies?</p> + +<p>Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la +religion, il serait cruel de mettre le sexe féminin en demeure de +choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et +l'homme. L'Église elle-même n'y songe point. Aussi bien, entre la +religieuse et l'épouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mérite +considération.</p> + +<a name="l5c1s4" id="l5c1s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée. +Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement +leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre +société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et +monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient +mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges +ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs +refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur +âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi, +tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont +manqué leur vie.</p> + +<p>On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu +manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses +mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et +que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner +avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je +connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse +ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que +cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher +le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de +travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres. +Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne +les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se +sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des +malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur +âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour +d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères.</p> + +<p>Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont +dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis +que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux +garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses +plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si +elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une +déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute +d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des +enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une +solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec +honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or, +voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on +lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime +de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de +peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié +moins.</p> + +<p>A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par +nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que +la revendication de leur honneur et de leur pain.</p> + +<p>Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des +pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque +l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers +que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et +ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore +un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il +contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux +filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme +n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle +que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque, +honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel +côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?</p> + +<p>On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de +laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au +contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de +nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme +comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a +beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois +morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,» +ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la +plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que +les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du +sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci.</p> + +<p>Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les +brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la +femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par +peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une +virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au +sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au +relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se +détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline +à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur, +cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce +féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme +d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être +cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer +respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et +poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le +célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent +vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin.</p> + +<p>Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des +ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la +Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les +brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les +conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à +naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui +aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de +s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut +faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le +féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et +savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles +méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la +montagne qu'elles oublient.</p> + +<p>Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne +suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de +plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes +qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit +de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est +tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de +panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères +du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur +conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de +volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la +vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres +ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres +religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un +bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question.</p> + +<a name="l5c2" id="l5c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Du rôle social de la femme</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Charité religieuse et charité laïque.--Le féminisme + philanthropique.</p> + +<p> II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe + féminin.--Le relèvement de la femme par la femme.</p> + +<p> III.--La question des domestiques.--Doléances des + maîtres.--Doléances des servantes.</p> + +<p> IV.--L'ouvrière des villes et la mutualité.--Misère a + soulager, moralité a sauvegarder.--Aide-toi, la charité + t'aidera!</p> + +<p> V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et + l'assistance privée.--Les devoirs de l'heure présente: le + devoir social et le devoir patriotique.</p> +</blockquote> +<a name="l5c2s1" id="l5c2s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Non moins que ses devancières, la femme d'aujourd'hui aime à goûter la +douceur de se dévouer. Elle préfère encore, Dieu merci! les joies du +sacrifice, les tendres inquiétudes de la maternité, les exquises +souffrances de l'amour, aux émotions lucratives de la profession +d'avocat, à l'orgueilleuse possession d'un siège de magistrat, ou même +aux jouissances supérieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en +est toutefois qui, sans songer à sortir de leurs attributions +naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et fermée, et qui +aspirent à l'action. Si elles tendent à se viriliser, c'est avec la +volonté de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanité à l'amour +de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se +vouer au bonheur d'un seul.</p> + +<p>On dira que nos soeurs de charité en font tout autant depuis des +siècles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer ce +qu'a d'utile et d'admirable l'élargissement de la maternité dans une âme +de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres +d'assistance et de relèvement appartiennent en propre aux congrégations +religieuses, et que, hors d'elles, la femme laïque doit vivre pour son +plaisir ou pour son intérêt. En France, malheureusement, la plupart des +bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est-à-dire catholiques, +protestantes ou juives. Par réaction, les autres--et elles sont +rares--se disent neutres et sont le plus souvent athées. De là une gêne +de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner à la charité toute +simple, sans s'affilier à une congrégation ni s'enrôler dans un parti.</p> + +<p>Or, loin de s'épuiser follement à faire éclore en la femme des virilités +inouïes, le féminisme mériterait d'être béni, s'il encourageait +seulement à l'activité charitable les femmes embarrassées de loisirs +ennuyés et de forces stériles. Puisse-t-il se borner à des leçons +d'apostolat! Présentement, les femmes inoccupées sont légion; et le +premier but du féminisme doit être de constituer les veuves et les +filles indépendantes en associations secourables et de les mobiliser, +pour la campagne de moralisation et d'assistance, que nécessite +impérieusement le malheur des temps. En se consacrant à cette grande +oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilèges de charme et de +séduction, les femmes peuvent préparer un monde meilleur à nos +descendants. Soeur de charité sans la cornette, voilà un rôle digne de +tenter une grande âme.</p> + +<p>Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activité qui +dévore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels +suffisent des vocations laïques et des goûts purement séculiers. En ce +qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrôle des +oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de +bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en +tout ce qui a trait à la défense et au soutien de l'enfance et de la +vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chères au coeur +féminin,--nous sommes persuadé que l'on pourrait étendre le cercle de +leurs attributions. Pourquoi même (c'est un avis que nous donnons en +passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des «Amis» de nos +«Universités»? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins +efficace que celui de leurs maris ou de leurs frères.</p> + +<p>Et à l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amérique, les femmes +françaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de +résoudre les problèmes qui intéressent leur sexe et le nôtre. Leurs +groupements littéraires, philanthropiques ou professionnels pourraient +déterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de réforme +dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection +du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance +des nouveau-nés et des nourrices.</p> + +<p>Nous voudrions même qu'elles prissent en main les questions des +logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et +des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins +et des musées. Tout ce qui tient à la beauté et à la salubrité des +villes relève de leur compétence et de leur goût. Il n'est pas une +«agitation» locale à laquelle les femmes américaines ne prennent part +avec entrain. A leur suite, les Françaises pourraient étendre peu à peu +leur influence bienfaisante sur les écoles publiques, les bibliothèques +populaires, les expositions artistiques et les fêtes urbaines. Leur +bonne grâce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale, +ne fût-ce qu'en rappelant aux hommes les règles souvent méconnues de la +douce tolérance et de la civilité puérile et honnête.</p> + +<p>Pourquoi surtout (j'y insiste à dessein) ne pas ouvrir largement à leur +action les commissions scolaires et les comités de surveillance des +asiles, des crèches, des ouvroirs, des refuges, des hôpitaux et des +maisons d'éducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier à leur +vigilance l'inspection du travail féminin et la tutelle des enfants +assistés? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs +d'Amérique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou +aisée entreprennent de courageuses croisades contre le vice, +l'intempérance et l'ivrognerie?</p> + +<p>Des oeuvres existent déjà qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union +française pour le sauvetage de l'enfance, l'Union française des femmes +pour la tempérance, l'Union internationale des amies de la jeune fille, +et nos deux Sociétés de secours aux blessés des armées de terre et de +mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec éclat la +rayonnante bonté féminine. Que les femmes de France se dévouent donc, +sans respect humain, à toutes les tentatives de bienfaisance, de +moralisation et de solidarité même les plus hardies, et qu'elles +laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce +féminisme chevaleresque est celui des saintes.</p> + +<a name="l5c2s2" id="l5c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>D'une façon générale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les +oeuvres de préservation et de relèvement, c'est-à-dire tout le +département de la charité, devrait être aux mains des femmes. Leur +domaine est là où l'on souffre. Elles sont admirablement douées pour +toutes les oeuvres de consolation, de rédemption, de pacification; elles +sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la +vocation de la charité. «Une société bien ordonnée confierait à des +femmes tous les offices de la bienfaisance.» Cette conclusion de M. +Jules Lemaître a reçu du Congrès international d'assistance publique une +consécration solennelle. Ce congrès, où trente-six États étaient +représentés, a émis le voeu qu'une plus large place fût faite aux femmes +dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance +publique<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> Rapport de M. Jules <span class="sc">Lemaître</span> sur les prix de vertu: novembre +1900.--Voir aussi la <i>Fronde</i> du 12 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Où la police, l'hygiène, la réglementation et la science des hommes +échouent, les femmes ont chance de réussir. L'aumône distraite, bruyante +ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne +suffit à réconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir +avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on +lui tend, il faut que le misérable sente la main d'un ami qui fait le +bien pour le bien. La charité supérieure est dictée moins par la pitié +que par la justice. Sans faire à l'aumône un crime de poursuivre parfois +un mobile intéressé, de calculer avec Dieu, d'escompter les récompenses +futures de l'au-delà, encore faut-il que, pour être féconde, elle soit +animée d'un appétit de dévouement, d'une tendresse intelligente, d'un +élan de maternité morale, où l'on sente non seulement le devoir, mais le +besoin et le plaisir de donner.</p> + +<p>Telles ces femmes d'Amérique qui ont entrepris une véritable croisade +contre l'alcoolisme, la misère et la déchéance légale des femmes +avilies, et qui prêchent la décence et la sobriété sur les places +publiques, pénétrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au +besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne à son +vice et la prostituée à sa dégradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des +libérées de Saint-Lazare, fondée par Mme Bogelot, pour préserver la +femme en danger de se perdre et fournir à celle qui est tombée le moyen +de se réhabiliter. Est-il charité plus admirable? Protéger la jeune +fille et relever la femme déchue, rendre aux créatures les plus décriées +le respect d'elles-mêmes, visiter infatigablement les hôpitaux, les +refuges et les prisons, braver les épidémies et s'installer au chevet +des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et réchauffe +le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les âmes, +verser généreusement à toutes les misères qui se cachent et sur toutes +les plaies honteuses le pur lait de la fraternité humaine: voilà +l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.</p> + +<p>Nos congrégations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient +capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop fermée, trop +cloîtrée. Nos admirables soeurs de charité elles-mêmes sont trop exilées +de l'humanité. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les +mansardes. C'est là qu'il faut aller le surprendre et le soigner. +Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant! +Empiétez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si +sèche et si imprévoyante! Tant que le féminisme ne commettra pas d'autre +usurpation, il ne comptera que des alliés parmi les hommes. C'est votre +droit d'être associées au soulagement de toutes les souffrances et au +redressement de toutes les iniquités.</p> + +<a name="l5c2s3" id="l5c2s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès +féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est +la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que +les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles. +Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de +l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les +servantes.</p> + +<p>Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprès des bons +maîtres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas +moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est +pas moins vrai que la domesticité est une sujétion pénible, dont souvent +les supérieurs abusent et les inférieurs pâtissent. C'est ainsi que +certaines femmes du monde affichent pour les filles attachées à leur +personne un dédain, une raideur, un mépris capables de froisser, de +rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans +l'aversion que ces dames professent pour les travaux du ménage. Comment +attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tâche +que sa maîtresse considère comme dégradante? Cela étant, il est logique +qu'on tienne pour des êtres inférieurs les serviteurs, que les rigueurs +du sort ont condamnés aux humbles besognes de la cuisine ou de la +basse-cour.</p> + +<p>Chez d'autres mondaines, il y a même, vis-à-vis de la domestique, comme +une survivance des abominables sentiments de la matrone païenne pour +l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne élégante: +«Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair à domestique.» Cette femme +sans entrailles méritait d'être servie par des furies.</p> + +<p>Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrivées +de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de +petits bourgeois peu aisés, chez lesquels la nourriture est mesurée avec +parcimonie, tandis que le travail est imposé sans trêve ni sans mesure. +Quand elles ont atteint leur majorité, elles peuvent se défendre, et +elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de +la petite bonne de quinze à seize ans, jetée loin des siens sur le pavé +des grandes villes et qui, dépourvue d'appui et de conseil, connaissant +à peine son métier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie à toutes +les corvées qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes âmes la petite +bonne à tout faire: elle est presque toujours digne d'intérêt.</p> + +<p>On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualités des +serviteurs d'autrefois; que les idées d'égalité et d'indépendance ont +surexcité en eux l'égoïsme et l'envie; qu'elles sont d'un autre âge, ces +servantes probes et dévouées qui épousaient, en quelque sorte, la +famille de leurs maîtres et lui rendaient en fidélité et en respect ce +qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je répondrai +que, si vraies qu'elles soient, ces réflexions confirment le mal social +dont nous souffrons,--sans le guérir. Et puis, les maîtres n'ont-ils pas +fréquemment les domestiques qu'ils méritent? Prennent-ils un soin +attentif de leur moralité, de leur santé, de leur avenir? Si l'inférieur +a des devoirs, le supérieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques +s'attachent à votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos +actes, que vous n'êtes pas indifférents à leur existence.</p> + +<p>Encore une fois, nous ne défendons point (on voudra bien le remarquer) +les drôlesses, sans conduite et sans honnêteté, qui pillent et +rançonnent la maison où elles sont entrées par ruse ou sur la foi de +quelque recommandation mensongère. Les maîtres qu'elles exploitent ne +font qu'user du droit de légitime défense en se débarrassant au plus +vite de ce fléau domestique.</p> + +<p>Mais pour combien de pauvres filles honnêtes la domesticité est-elle +l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame +traîne dans l'oisiveté une vie à peu près inutile, ceux qui la servent +lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se +rappeler que, sans rompre absolument avec les agréments de la société +joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux à faire que de +promener à travers les salons sa grâce précieuse et parée! Témoigner à +nos soeurs inférieures de l'attachement et de la sympathie est la +meilleure façon, pour les privilégiés de la fortune, d'atténuer +l'injustice du sort.</p> + +<p>On voit qu'à la question des domestiques, nous n'admettons qu'une +solution d'ordre moral. Faisant appel aux maîtres et surtout aux +maîtresses, nous les prions de se mieux pénétrer de cette idée +chrétienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs égaux devant +Dieu et devant la nature, des êtres qui pensent comme eux, qui souffrent +comme eux, et que les progrès de l'instruction et de l'égalité rendent +de plus en plus sensibles à l'injustice, à la dureté, à l'humiliation. +Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de +résignation pour nous servir qu'à nous pour les supporter. Il n'est +qu'une réforme de notre mentalité,--la réforme de nous-mêmes,--qui +puisse améliorer graduellement la condition de nos inférieurs. Et comme +toute révolution morale, cette oeuvre d'éducation ne se fera pas en un +jour.</p> + +<p>Déjà, cependant, il existe à Paris, et dans les grandes villes, une +«Société des amis de la jeune fille», qui ne manquera pas, je l'espère, +de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, éloignées de +leur famille et dénuées de ressources. Quant aux majeures, elles +commencent, un peu partout, à s'unir et à se syndiquer; et nous verrons +peut-être un jour les mauvais maîtres mis en interdit par la +«fédération» des domestiques et, à titre de revanche, les mauvais +domestiques mis en quarantaine par la «coalition» des maîtres.</p> + +<p>Pourtant, ces moyens extrêmes nous répugnent. Mieux vaut l'entente que +la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposées par la Gauche +féministe? Celle-ci n'hésite point à mobiliser contre les maîtres toutes +les forces coercitives de l'État, réclamant qu'une loi et des règlements +fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de +sortie, ou, du moins, que «le travail des domestiques soit assimilé à +celui des ouvriers et des employés quant aux conditions d'hygiène et de +repos.» Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne même les +bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il +serait excessif de lui substituer l'État, d'autant mieux que rien +n'oblige une domestique à rester dans une maison où elle se trouve mal +payée ou mal traitée: il est entendu que les inspecteurs et les +inspectrices du travail auront le droit de contrôler ce qui se passe +dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra créer toute une armée de +fonctionnaires pour procéder à ces incessantes visites domiciliaires: il +suffira, répond-on, que les bonnes déposent une plainte chez +l'inspecteur. Et voyez l'ingénieux détour: la dénonciation tortueuse et +lâche remplacera l'inquisition à domicile<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. On ne saurait vraiment +imaginer rien de plus libéral: ou l'espionnage ou la délation. Avec un +pareil régime, le shah de Perse lui-même se déciderait à cirer ses +bottes. Si jamais cette savante réglementation est votée, une loi +s'imposera d'urgence pour défendre les maîtres contre la tyrannie des +domestiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des +femmes. Compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l5c2s4" id="l5c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Il est urgent, par ailleurs, que nos élégantes, qui ont le rare +privilège de pouvoir soigner leur intelligence et leur beauté, se disent +et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains +de la femme qui dépense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en +France, 950 000 couturières et 30 000 modistes, dont elles utilisent +plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de +dédier son excellente étude sur les ouvrières, à l'aiguille: «A celles +qui font travailler, pour qu'elles prennent pitié de celles qui +travaillent!» Les patrons subissent le caprice de leur clientèle. Les +intermittences de presse et de chômage proviennent de l'irrégularité des +commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intérêt et l'humeur des +acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si +instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingénie à réduire ses +prix de vente, en réduisant ses prix de façon? Nous aurions tort de lui +en faire un crime: c'est une nécessité qu'il subit à regret. Seulement, +comme il n'est pas de limites à la misère, il se rencontre toujours des +malheureuses prêtes à travailler à plus bas prix que d'autres moins +malheureuses. A cela, quel remède?</p> + +<p>Puisque les moeurs règlent le travail plus que les lois, serait-il si +difficile à nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur +ou le prédicateur aidant, pour aviser aux moyens d'atténuer cet +avilissement de la main-d'oeuvre? Il dépend de tout le monde que le +travail s'abrège et s'améliore. Faites vos commandes à temps, et bien +des veillées seront évitées. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et +le repos dominical sera plus facilement respecté. Ce n'est pas assez. La +femme riche a le devoir de prendre en main les intérêts de la femme +pauvre. Il faut qu'il s'établisse de plus fréquentes et de plus amicales +relations entre les rentières du premier étage et leurs soeurs pauvres +des mansardes. Voilà une bonne occasion pour le féminisme de montrer ce +qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est à ce prix. Si les +heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple, +le socialisme la prendra; et «quand il aura l'ouvrière, nous déclare M. +Benoist, nous ne pourrons même plus tenter de lui disputer l'ouvrier.» +C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'établisse bien vite, entre les +patriciennes du luxe et les déshéritées de la terre, un féminisme de +solidarité fraternelle qui pacifie les hommes en réconciliant les +épouses et les mères.</p> + +<p>C'est surtout à l'ouvrière des grandes villes qu'il importe de tendre +une main secourable. Moralement abandonnée au milieu de la foule +indifférente, en butte aux embûches et aux plaisanteries des compagnes +perverties qui s'appliquent à la déniaiser, en proie aux angoisses du +chômage, se brûlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie, +maigrement payée, poursuivie dans la rue par les propositions les plus +éhontées, on ne saura jamais à quelles difficultés de vie, à quels +héroïsmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnête et pure. +C'est à peine si les plus économes, en se privant d'un plat, d'une robe +ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret à la +Caisse d'épargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la +morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmités +arrivent, c'est l'hôpital qui les attend. Que l'on joigne à cela +l'inconstance d'humeur, l'imprévoyance, la légèreté et la coquetterie de +la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrières +participent aux bienfaits de la mutualité. Contre 5 326 sociétés de +secours mutuels composées exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur +les statistiques officielles, que 227 sociétés de femmes. Pourquoi +l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et +compléter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres +participants? La mutualité entre femmes, plus encore que la mutualité +entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charité.</p> + +<p>L'idée, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent à Paris, +sous le patronage de femmes intelligentes et généreuses qui ont au coeur +la religion de la souffrance humaine. Certaines sociétés, comme le +«Syndicat mixte de l'aiguille», la «Couturière» et l'«Avenir», ont fondé +une caisse de prêts gratuits; et cette entreprise hardie a donné +d'étonnants résultats. Ces petites ouvrières, à l'air évaporé, sont des +emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur à leur signature et se +montrent très capables de fidélité dans les engagements et de régularité +dans les paiements. Pourquoi les congrégations de femmes, assistées d'un +comité de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les +ouvrières de leur quartier en sociétés d'assistance mutuelle? Pourvu +qu'elles aient le bon esprit de séculariser un peu leurs procédés et +d'alléger avec mesure les exercices de piété, les communautés sont tout +indiquées pour devenir le siège social où les adhérentes se +retrouveraient chaque dimanche en famille.</p> + +<p>Outre la misère à soulager, il y a chez l'ouvrière la moralité à +sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans +sa propre famille! Exténués par une longue journée de travail, les pères +et les frères ne se préoccupent guère de leurs filles ou de leurs +soeurs. Beaucoup même ne se gênent point pour étaler au logis leur +inconduite et leur grossièreté. Vienne alors un de ces ouvriers hardis +et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honnêteté, +dont l'espèce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour +peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible +résistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les +encourager aux pires défaillances. Les scrupules? Des bêtises! Une fille +vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut, +il est simple de se faire offrir ce que l'on désire! «C'est un fait, +conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrière tombe par +l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrière; il n'en est +pas qui la défende.»</p> + +<p>Pour prévenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association +mixte des patronnes et des ouvrières, assistée, conseillée, commanditée +par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du +peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille +professionnelle<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle, +en un livre plein de coeur, «rapprocher celles qui portent les robes de +celles qui les font<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> <i>Bulletin du Musée social</i> du 30 juin 1897, circulaire nº 14, +série A, pp. 271-283.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misères de femmes</i>, pp. +212 et suiv.</blockquote> + +<p>En définitive, le mouvement mutualiste ne peut naître et se développer +qu'en prenant pour devise: «Aide-toi, la charité t'aidera.» C'est en se +conformant à cette règle, que certaines oeuvres sociales sont +aujourd'hui en pleine activité: tels les restaurants féminins et les +patronages de jeunes ouvrières. Que les femmes riches ou aisées +s'enrôlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de +leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pénétration +réciproque des différentes classes de la société pour effacer nos +divisions et apaiser nos querelles. La charité officielle et automatique +des hommes a un malheur: elle connaît les maladies sans connaître les +malades. Si bien qu'un abîme s'est creusé peu à peu entre les petits et +les grands, abîme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus +d'amour et plus de pitié. Mieux entendue, mieux organisée, l'«assistance +de la femme par la femme» est seule capable de faire ce miracle, en +rapprochant peu à peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la +pauvreté.</p> + +<a name="l5c2s5" id="l5c2s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Que le coeur de la femme riche ou aisée s'ouvre donc de plus en plus à +la bienfaisance et à la charité, et les questions sociales, qui nous +affligent et nous inquiètent, perdront peut-être de leur acuité +menaçante.</p> + +<p>Aux pauvres gens, nés sous une mauvaise étoile, pour lesquels la +destinée est, dès le berceau, pleine de pièges et d'amertume, aux +malheureux et aux abandonnés que les inclinations d'une hérédité +perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des +mauvais exemples guettent au foyer, à l'atelier, dans la rue, à tous +ceux que mille périls et mille entraînements vouent à la misère, à la +souffrance, à la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit +dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une +tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines +maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les +remèdes. Reconnaissons que la vie est inclémente pour les faibles, que +le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop +inégales, que les compartiments où nous vivons sont séparés par de trop +hautes barrières, que les uns ont trop de peines et les autres trop de +joies. N'ayons point l'égoïsme ou la lâcheté de nous accommoder des +injustices du sort, de nous résigner aux infortunes imméritées d'autrui. +Ouvrons notre coeur à plus de pitié, afin de faire régner en ce monde +plus de justice et plus de solidarité.</p> + +<p>Sans cela, nul système, nul changement, nulle réforme ne servira +utilement la cause du progrès et de l'humanité. Bien qu'il soit +nécessaire, à mesure que le temps marche et que la société se +transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop étroites, +l'expérience atteste que le législateur intervient moins dans l'intérêt +des minorités souffrantes que des majorités saines et puissantes. C'est +une sorte d'hygiéniste qui se préoccupe surtout de faire la part du mal, +d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la santé +ou la moralité publiques. La prison et l'hôpital, voilà ses armes et ses +remèdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa +main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la guérir. Ses +lois opèrent par coercition générale, sans se plier à l'infinie variété +des maladies et des misères. Il réprime et il frappe de haut, en +appliquant à tous même formule et même traitement. Faute de se pencher +avec compassion sur chaque infortune, l'État est presque toujours +impuissant à l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une +souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amélioration sociale +sans bonté. Voulons-nous que notre société soit plus hospitalière et +notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrès de la tendresse et +de la pitié, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonné à +l'active coopération de la femme, dont les poètes ont vanté de tout +temps «les paroles de grâce et les yeux de douceur.» Sans elle, nulle +plaie n'est guérissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus +de justice, plus d'harmonie et plus de beauté, l'obligation incombe à la +femme d'élargir nos coeurs,--et le sien, premièrement. Là est, pour +elle, le «devoir social» qui, au temps où nous vivons, se complète et se +complique, pour chacun de nous, d'un «devoir patriotique». Nous +permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera +seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.</p> + +<p>L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte +et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est +triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la +Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les +préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la +terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers +les voies étroites et pénibles de la «cité humaine».</p> + +<p>Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne +volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse +de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent +saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui +ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux +chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de +Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs, +mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour +quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être +le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir +qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et +qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience +que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur +apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de +donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même; +qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement +son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de +douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous +serons les amis de l'humanité.</p> + +<p>Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des +choses qui est la justification humaine de la moralité, nous +ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons +répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en +améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes, +et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de +travailler à notre propre bien.</p> + +<p>Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une +nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une +histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la +conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit +être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête +haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre +et pour premier devoir de durer.</p> + +<p>Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus à +rien, pas même à son rôle, à sa vitalité, à son avenir, et que, las de +soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir +gaiement, c'est-à-dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser, +«il se donne à lui-même, selon le mot hardi de M. René Doumic, le +spectacle de sa décomposition,» préférant mourir en riant que mourir en +combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne +sait plus vouloir, on ne rougit plus de déchoir. L'effort soutenu nous +épouvante. Notre caractère est de ne plus avoir de caractère. On se +laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en témoin ironique ou +larmoyant, à la déroute de la conscience publique, à l'effondrement de +la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide +collectif<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> Voir une étude de M. René <span class="sc">Doumic</span> sur le théâtre. <i>Revue des +Deux-Mondes</i> du 15 décembre 1898.</blockquote> + +<p>Et pourtant, j'affirme qu'il est des Français qui ne veulent pas mourir. +Et c'est à secouer notre vieille nation fatiguée par tant d'efforts +infructueux, énervée par tant de révolutions, épuisée de sang par un +siècle de guerres et d'épreuves, que nous convions toutes les femmes de +France.</p> + +<p>Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes +classes et de toutes opinions ne se peuvent dévouer longtemps à la même +tâche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je répondrai que +l'unisson n'existe nulle part, pas même dans les meilleurs ménages. Ce +qui n'empêche point les époux de s'unir pour la vie, malgré leur +diversité de goûts et d'humeur. Et leur alliance offensive et défensive +n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie. +Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'idées et de +croyances, un même amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de +la patrie, amour puissant, fécond et durable, amour fraternel, qui nous +fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos préférences et +nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Français, +c'est-à-dire enfants de la même mère, unanimement résolus à mettre à son +service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la +rendre plus unie, plus forte, plus prospère, plus redoutable aux rivaux +qui la jalousent et aux ennemis qui la détestent.</p> + +<p>Voilà les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de +France, pour qu'elles les transmettent à leurs enfants et les +communiquent à leurs hommes. Grâce à quoi, plus respectueux de la +solidarité humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en +même temps aux espérances d'un monde meilleur et d'une patrie plus +florissante, nous aurions peut-être le bonheur de voir, par un miracle +de la toute-puissance féminine, s'épanouir, sur le vieil arbre de nos +traditions françaises, une nouvelle frondaison d'espérances et de +nouveaux fruits de bénédiction.</p> + +<p>A cet exposé du rôle social de la femme, les socialistes ne manqueront +point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sûr d'abolir la +misère et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.</p> + +<a name="l5c3" id="l5c3"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Doctrines révolutionnaires</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille + menacée par les unes et par les autres.--Identité de but, + diversité de moyens.</p> + +<p> II.--Doctrine collectiviste.--L'indépendance de la femme + future.--Notre ennemi, c'est notre maître.</p> + +<p> III.--L'ouvrière se convertira-t-elle au + socialisme?--Inconséquences du prolétariat masculin.</p> + +<p> IV.--Doctrine anarchiste.--La liberté par la diffusion des + lumières.--Le «réactionnaire» Voltaire.</p> + +<p> V.--Encore l'instruction intégrale.--L'avenir vaudra-t-il + le passé?--La femme sera-t-elle plus honnête et plus + heureuse?</p> +</blockquote> +<a name="l5c3s1" id="l5c3s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>L'émancipation de la femme figure naturellement au cahier des doléances +socialistes et anarchistes. A côté du féminisme bourgeois, qui s'attarde +à revendiquer contre les hommes l'égalité intellectuelle et conjugale +sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le féminisme +révolutionnaire, dédaigneux des demi-mesures et impatient du moindre +frein, pousse l'indépendance des sexes à outrance et, bousculant les +traditions reçues, violentant les règles établies, se riant des +scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille, +l'émancipation de l'amour.</p> + +<p>En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidèle à son principe, +qui est de rompre tous les liens gênants. Pour ce qui est du socialisme, +au contraire, les mêmes revendications ne vont pas sans quelque +inconséquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant à notre +époque, qu'il pénètre toutes les classes et envahit toutes les écoles. +Peu à peu, les vieilles doctrines françaises, qui s'inspiraient du bien +public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles +bénéficiaient auprès de nos pères. L'indépendance absolue de la femme +est la manifestation la plus effrénée de cet individualisme latent, que +l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des âmes +contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause +commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prédominance +inquiétante des vues étroitement personnelles sur les vues largement +nationales.</p> + +<p>Pour adoucir le sort de quelques intéressantes victimes des hasards de +la vie ou des fautes de leurs proches, pour prémunir celui-ci ou +celui-là contre les suites dommageables de ses propres imprudences, +notre époque n'hésite point à ébranler, à affaiblir tout notre édifice +social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle +trouve naturel d'infirmer toutes les règles de notre organisation civile +et familiale. Désireuse de remédier à des infortunes exceptionnelles, de +guérir quelques blessures pitoyables, elle ne se gêne aucunement de +troubler l'existence des valides et de paralyser l'activité des +vaillants. Rien de plus conforme à la pensée anarchique que de fermer +obstinément les yeux aux réalités, aux nécessités, aux fins supérieures +de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la +considération et la poursuite des vues individuelles.</p> + +<p>Il semble pourtant que, sous peine de faillir à son nom, le socialisme, +qui se fait une loi de subordonner l'«entité individuelle» à l'«entité +collective», devrait se préoccuper un peu plus de l'avenir du groupe et +un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emporté par +le courant sans cesse grandissant des idées individualistes, mû par la +haine de tout ce qui est religieux, hiérarchique, traditionnel, ennemi +surtout de l'esprit de famille qui est le plus sûr obstacle au +développement de l'esprit révolutionnaire, il s'est empressé de se +mettre au service des époux mal assortis, s'offrant de jouer, auprès du +peuple, le rôle d'une bonne fée capable de guérir d'un coup de baguette +toutes les blessures du mariage, sans s'inquiéter de savoir si, à force +de délier les serments, de relâcher les unions, de désagréger les +foyers, la société humaine pourra continuer de vivre et de se perpétuer.</p> + +<p>Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement à +la femme, les plus extrêmes revendications du programme individualiste, +le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition économique +de l'ouvrière est étroitement liée aux nécessités supérieures de la vie +de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines +révolutionnaires de n'en point tenir compte. Émanciper la femme de +l'autorité paternelle et de l'autorité maritale pour mieux l'affranchir +de l'autorité patronale et, plus généralement, de l'autorité masculine: +tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres +socialistes et anarchistes. Je le trouve très nettement exprimé dans un +livre intitulé: <i>La Femme et le Socialisme</i>, où l'un des chefs du +collectivisme allemand, Bebel, écrivait, dès 1883, à propos de la femme +de l'avenir: «Elle sera indépendante, socialement et économiquement; +elle ne sera plus soumise à un semblant d'autorité et d'exploitation; +elle sera placée, vis-à-vis de l'homme, sur un pied de liberté et +d'égalité absolues; elle sera maîtresse de son sort.»</p> + +<p>Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre à la +femme la maîtrise souveraine d'elles-mêmes, ils prétendent l'y élever par +des moyens différents. Ce nous est une très suffisante raison de +distinguer, en cette matière, l'esprit collectiviste et l'esprit +libertaire.</p> + +<a name="l5c3s2" id="l5c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Il est constant que la femme du peuple est sortie peu à peu du foyer +pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort +musculaire, «le développement de l'industrie mécanique a élargi la +sphère étroite dans laquelle la femme était confinée et l'a rendue apte +aux emplois industriels.» Cette constatation faite, M. Gabriel Deville, +un des représentants les plus qualifiés du collectivisme, en tire cette +conséquence que la femme, «arrachée au foyer domestique et jetée dans la +fabrique, est devenue l'égale de l'homme devant la production<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>.» Il +se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persévérance et +d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le démontrent: ce sont +des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point +devant l'incongruité,--la compare à celle du chameau<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>. A mesure donc +que la machine demandera moins d'effort musculaire à celui qui la sert, +mais plus d'attention, plus d'habileté, plus de souplesse, on peut +conjecturer que l'ouvrière aura plus de chance d'évincer de la fabrique +l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immémorial.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperçu sur le socialisme +scientifique, p. 31.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> <i>La Femme criminelle</i>, chap. IX, p. 186.</blockquote> + +<p>Cette évolution servira grandement, paraît-il, l'intérêt et la dignité +de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes +façons l'«entretenue» de l'homme? Et naturellement l'on donne à ce mot +la signification la plus déplaisante qui se puisse imaginer. Lisez +plutôt: «Celles qui ne peuvent acheter un mari chargé par cela même de +pourvoir à toutes les dépenses, se louent temporairement pour vivre; +mariées ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>.» +Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dégradation, +se laisser nourrir et vêtir par son mari ou son amant. Mieux vaut +qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement +tous les emplois, toutes les carrières, toute l'industrie, la grande +comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indépendance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 44.</blockquote> + +<p>En août 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrès de +Zurich se sont toutes rangées du côté de M. Bebel, qui défendait +l'émancipation économique de la femme contre les démocrates catholiques +dirigés par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans +la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand, +de supprimer la main-d'oeuvre féminine que d'abolir le télégraphe ou le +chemin de fer. Effrayé d'une concurrence qui se fait de plus en plus +redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrière +des fabriques et réclame son expulsion des métiers mécaniques. Mais +qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le législateur jetait dehors +les millions de femmes qui y sont employées? Ce serait les vouer à la +misère ou à la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux +femmes honnêtes? Son résultat le plus certain serait de transformer la +chambre familiale en atelier nauséabond. Au reste, la femme est un être +humain qui doit se suffire à lui-même. Sa dignité, sa liberté sont au +prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore +que la sujétion et l'abaissement. Les misères de la femme ouvrière sont +le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de +l'en débarrasser.</p> + +<p>C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes âmes révolutionnaires que +ni la renaissance de la vie de famille, ni l'équitable égalité des +salaires, ni les autres améliorations possibles, n'élèveront le sexe +féminin à l'existence idéale qu'il ambitionne. Les collectivistes +s'obstinent à considérer l'infériorité de sa condition industrielle +comme la conséquence du salariat. Pour soustraire la femme à la +puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination +capitaliste. «L'égalité civile et civique de la femme, conclut une des +fortes têtes du parti socialiste français, ne saurait être efficacement +poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'émancipation économique, à +laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonnée la disparition +de toutes les servitudes<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.» La première prééminence qu'il importe +d'abattre, c'est donc l'autorité patronale; et l'on convie les femmes à +s'allier aux ouvriers pour courir sus à l'entrepreneur. «Notre ennemi, +c'est notre maître!» L'ouvrière ne sera délivrée de son joug que par +l'avènement du collectivisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 31 et p. 44.</blockquote> + +<a name="l5c3s3" id="l5c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Mais il ne semble pas jusqu'à présent que la femme brûle très fort de se +faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa +conversion. C'est d'abord la méfiance qu'inspire une nouveauté +systématique qui, en dépit de ses promesses libératrices, ne pourrait +s'établir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir +l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans +despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la +société future, ils sont pleins de menaces pour la liberté individuelle. +Poussée trop loin, la surveillance préventive risque, avec les +meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolérable. Pénétrer +dans les ménages, envahir les foyers, sous prétexte de réveiller la +torpeur des inoccupées ou de calmer la fièvre des vaillantes, édicter +lois sur lois pour obliger les fainéantes au travail et imposer le repos +aux laborieuses, est un système qui, pour être imposé par les plus pures +vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition +tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes françaises en +les plaçant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de +peine à supporter maintenant l'autorité d'un mari débonnaire pour +accepter de vivre sous une règle conventuelle, fût-elle l'oeuvre des +sept Sages de la communauté future.</p> + +<p>Ensuite, le prolétariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris +fantasques qui gratifient leur douce moitié de caresses et de bourrades, +avec une même libéralité. Après avoir proclamé la femme «l'égale de +l'homme devant la production,» et au même moment où certains syndicats +lui font, par une conséquence logique, une place dans leurs conseils +d'administration, il est étrange d'entendre des membres du parti ouvrier +réclamer des dispositions légales, à l'effet d'interdire l'entrée des +ateliers industriels aux ouvrières, qui ont le désir ou l'obligation d'y +gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, à celles qui rêvent de +s'émanciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons +offices du mari, et de leur refuser en même temps le droit et le +bénéfice du libre travail?</p> + +<p>Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret +désir d'empêcher les femmes d'envahir des métiers et des emplois, que +les hommes ont pris l'habitude de considérer comme leur domaine +exclusif. C'est ainsi qu'à diverses reprisés ceux-ci ont manifesté +l'intention de les expulser des postes, des télégraphes, des imprimeries +et autres ateliers, où elles menacent de leur créer une redoutable +concurrence.</p> + +<p>Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'émanciper la femme, +voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matière à +belles phrases et à déclamations vaines, il leur est interdit de lui +ôter tout moyen pratique de gagner honnêtement sa vie. Défendre aux +patrons de l'embaucher, même à prix égal, n'est-ce point permettre à +d'autres de la débaucher en plus d'un cas? Je n'hésite pas à dire que +des mâles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et +l'exploitation exclusive d'un métier, poussent l'antagonisme des sexes +jusqu'à la barbarie. A ce compte, la liberté du travail, qui est un des +premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour +les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en +mettre beaucoup hors l'honneur ou même hors la vie? Par bonheur, ce +protectionnisme masculin, qui unit l'égoïsme à la cruauté, aura quelque +peine à triompher de ce vieux fond de politesse française qui est +encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la +vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir +étroitement dans la dépendance de l'homme, le seul moyen honorable de +relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau +ou à l'atelier.</p> + +<a name="l5c3s4" id="l5c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Les collectivistes disent aux femmes: «Voulez-vous être libres? faites +avec nous la révolution socialiste.» Même refrain du côté des +anarchistes: «La femme ne peut s'affranchir efficacement, écrit Jean +Grave, qu'avec son compagnon de misère. Ce n'est pas à côté et en dehors +de la révolution sociale qu'elle doit chercher sa délivrance; c'est en +mêlant ses réclamations à celles de tous les déshérités<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>.» Les +femmes prolétaires ne seront donc affranchies que par l'avènement du +communisme anarchiste. Et les voilà du coup fort embarrassées: quel +parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la «dictature du +prolétariat», selon le mode socialiste, ou de la «commune indépendante», +suivant le programme anarchiste?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Jean <span class="sc">Grave</span>, <i>La Société future</i>, chap. XXII: la femme, p. +322.</blockquote> + +<p>Chose curieuse: les deux écoles révolutionnaires ont une même foi dans +la «diffusion des lumières» pour conquérir la femme du peuple à leurs +idées, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il +n'est qu'un moyen de soustraire la femme à la domination masculine, +quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intégralement. Après avoir +réclamé «l'admission de tous à l'instruction scientifique et +technologique, générale et professionnelle», le commentateur de Karl +Marx, M. Gabriel Deville, déclare que «l'affranchissement de la femme +aussi bien que de l'homme» ne peut sortir que de «l'égalité devant les +moyens de développement et d'action assurée à tout être humain sans +distinction de sexe<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>.» Par ailleurs, un très curieux document, +attribué à M. Élie Reclus dont l'anarchisme se réclame avec fierté, +abonde dans le même sens: «Les vices et les défauts qu'on a souvent +reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadé +qu'ils résultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons +qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou +esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les +effets<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperçu sur le socialisme +scientifique, p. 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> <i>Unions libres</i>; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.</blockquote> + +<p>On a pu voir que, sans accepter cette manière de voir, nous ne trouvons +point déraisonnable d'élever le niveau intellectuel de la femme et +d'admettre, à cette fin, les jeunes filles aux études de haute culture +scientifique. Et telle est déjà la diffusion de l'enseignement dans les +classes aisées, que Jean Grave a pu dire qu'«à l'heure actuelle, la +femme riche est émancipée de fait, sinon de droit<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.» En sorte qu'il +n'y a plus guère que la femme pauvre qui ait à souffrir de la prétendue +supériorité masculine. Et pour l'en débarrasser, anarchisme et +socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prôner l'instruction +intégrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'être un privilège +de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science +devienne un «domaine commun», qu'elle soit la «vie de tous», que sa +«jouissance soit pour tous<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, p. 328.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> <i>Paroles d'un révolté</i>: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.</blockquote> + +<p>Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet ancêtre de la libre +pensée, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les +sciences. Que les bourgeoises, à la rigueur, s'instruisent et se +déniaisent, la chose est de peu de conséquence, à condition toutefois +que l'étude ne les détourne point de leurs devoirs de bonnes poules +couveuses. A la vérité, la haute éducation ne devrait être permise qu'à +celles qui, par extraordinaire, s'élèvent au-dessus du commun: à +celles-là, on ne demande plus d'être honnêtes femmes; il suffit qu'elles +soient d'«honnêtes gens.» Quant à la femme du peuple, Voltaire la +jugeait d'une espèce inférieure et indigne de boire aux sources de la +science; il abandonnait aux prêtres le soin de catéchiser «les savetiers +et les servantes.» Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le +bon Dieu n'a-t-il pas été inventé pour les bonnes femmes?</p> + +<p>Aujourd'hui, tout le monde doit être convié, nous dit-on, à étudier, à +savoir, à libérer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs +manqueront aux cuisinières et aux paysannes, les anarchistes nous +rappellent que le machinisme merveilleux du XXe siècle pourra aisément +les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fée, +d'extraordinaires mécaniques, obéissant au doigt et à l'oeil, +accompliront toutes les tâches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les +femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix +et la lumière, par la grâce toute-puissante de la science universalisée.</p> + +<a name="l5c3s5" id="l5c3s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Débarrassé même de ces espérances chimériques, le goût immodéré +d'instruction, l'appétit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au +fond de toutes les doctrines féministes,--nous ménage (je m'en suis déjà +expliqué) de pénibles surprises. Est-ce donc un idéal suffisant que la +multiplication des diplômées et des raisonneuses? Disons plus: +l'instruction affranchie de tout frein religieux, libérée de toute +obligation morale, laïcisée à outrance, suivant le voeu révolutionnaire, +risque tout simplement d'élever le niveau intellectuel de la galanterie. +Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir, +dans l'avenir, le type de la féministe émancipée de tout, sauf de ses +instincts et de ses vices, sans illusions, sans préjugés, sans +scrupules, indépendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en +morale, libre en amour, exagérant ses droits et méprisant ses devoirs. +Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.</p> + +<p>On nous répète dans certains milieux que l'éducation, pour être franche +et loyale, doit initier préventivement la jeune fille à tout ce que nous +avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu. +Ainsi comprise, l'instruction intégrale est évidemment à la portée de +toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai déjà posée) +bon nombre d'âmes n'en seront-elles point gravement déflorées? Nos +écrivains révolutionnaires n'ont pas assez de mépris pour la jeune fille +timide, discrète, naïve, telle qu'elle sort du giron des mères +chrétiennes ou du cloître de nos pensionnats religieux. Ils trouvent +stupide de ne point l'avertir de toutes choses. «Pourquoi, disent-ils, +lui fermer en tremblant les fenêtres qui s'ouvrent sur le monde? +Faites-lui voir en face la nature et la vie. Déniaisez vos petites +nonnes, instruisez vos petites oies.»</p> + +<p>Le malheur est que ces conseils commencent à être suivis, non pas +seulement dans cette société frivole, exotique, où la modernité triomphe +avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage, +timoré, rebelle aux nouveautés troublantes. Et nous pouvons déjà juger +aux fruits qu'elle porte, l'éducation nouvelle qui déchire tous les +voiles et approfondit toutes les réalités. Soit! Mettez aux mains de vos +filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, éveillez seulement sa +curiosité sur les dessous mystérieux de l'existence; usez de franchise +brutale ou de prudentes réticences: vos filles pourront tout savoir, +mais aurez-vous toujours lieu d'en être fiers? Ce sera miracle si toutes +parviennent à conserver, à ce régime, une demi-virginité d'âme.</p> + +<p>En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la +science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposées aux pièges +de la vie? Je voudrais le croire; mais à trop savoir, à trop comprendre, +on s'expose à des indulgences, à des expériences, à des périls, contre +lesquels la simple candeur les eût prémunies plus sûrement. On nous +réplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, préparent à +l'épouse et à la mère les plus attristantes déceptions. Mais est-il +indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dévoiler +méthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les +duretés possibles de la vie? Et puis, le rêve a cela de bon sur la terre +qu'il nous empêche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux +turpitudes de ce monde. Ceux-là même qui prétendent que la vertu, +l'amour, le dévouement sont des duperies, nous avoueront du moins que +ces chimères sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet +d'entretenir l'âme en paix et en sérénité, de bercer la souffrance et +d'embellir la destinée. Ne bannissons point ces douces choses du coeur +de la femme, car sa mission première est d'en garder le dépôt à travers +les âges, afin de perpétuer parmi nous le règne de l'idéal, en croyant +au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour +nous le faire aimer.</p> + +<p>En résumé, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction +intégrale selon l'esprit révolutionnaire, la jugeant inutile, sinon +préjudiciable, aux intérêts économiques non moins qu'à l'amélioration +intellectuelle du plus grand nombre.</p> + +<a name="l5c4" id="l5c4"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>L'économie chrétienne</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le socialisme chrétien.--Dissentiments irréductibles + entre la révolution et l'église.</p> + +<p> II.--L'homme a la fabrique et la femme au foyer.--La + famille ouvrière dissociée par la grande + industrie.--Interdiction pour la femme de travailler a + l'usine.</p> + +<p> III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette + exception est-elle justifiée?--Pourquoi les prohibitions + catholiques sont malheureusement impraticables.</p> +</blockquote> +<a name="l5c4s1" id="l5c4s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Qu'il s'agisse, en somme, des règlements collectivistes ou des procédés +anarchistes, on vient de voir que les deux écoles s'entendent au moins +sur ce point, qu'il faut émanciper la femme. Divisées sur la question +des voies et moyens,--l'une préconisant la «commune indépendante» et +l'autre, la «dictature du prolétariat»,--il reste que toutes les forces +révolutionnaires poursuivent unanimement le même but, qui est la +destruction des entreprises patronales par l'abolition de la propriété +capitaliste. Après l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par +épouser les idées de M. Jules Guesde ou celles de M. Élisée Reclus? Ou +bien M. le curé aura-t-il assez d'influence pour la prémunir contre ces +redoutables enjôleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter +avantageusement, auprès des ouvrières, contre les tentations +révolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les +doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme +latent qui inspire nos lois, règle nos moeurs et gouverne encore nos +familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre +avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'idée que la bataille rangée du XXe +siècle ne mettra guère aux prises que deux armées sérieusement +organisées: l'Église et la Sociale. A moins que le clergé lui-même ne se +laisse entamer par les nouveautés ambiantes et mordre par les idées +d'indépendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au +chaos.</p> + +<p>Déjà certains ecclésiastiques sont entrés en coquetterie avec les partis +avancés. De ce symptôme peu rassurant, le dernier congrès de Zurich, +dont je parlais tout à l'heure, nous a donné quelques exemples +significatifs. Les orateurs ont pris plaisir à rappeler le mot célèbre +du P. Lacordaire: «Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la liberté qui +opprime et la loi qui affranchit.» Et un Suisse catholique, l'abbé Beck, +a fait cette déclaration grave: «Oui; c'est le capitalisme qui tue la +famille et non le socialisme<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> <i>Revue d'Économie politique</i>, juillet 1898, p. 614, note +1;--<i>Revue socialiste</i>, XXVI, pp. 446 et 453.</blockquote> + +<p>Mais quelles que soient les avances faites et les politesses échangées, +il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne +compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en +moque,--ce qui constitue déjà un dissentiment irréductible,--la famille, +que l'Église veut rétablir et fortifier, alors que la révolution +travaille à l'affaiblir et à la ruiner, rend impossible un rapprochement +durable. A ce même congrès de Zurich, M. Bebel a marqué, avec une +netteté brutale, la distance qui sépare les deux points de vue: «Ce que +vous voulez en réalité, a-t-il dit, c'est revenir en arrière, rétablir +la société de petits bourgeois antérieure à l'avènement de la grande +industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrétiens condamnent +la société capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci +obtenue, leur chemin se sépare du nôtre. Ils remontent vers le passé, +tandis que les socialistes marchent à la société socialiste! Cette +divergence essentielle ne nous empêchera pas d'accomplir ensemble, dans +une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.» +L'impression qu'a laissée ce congrès, où les socialistes étrangers, à la +différence des socialistes français, ont rivalisé avec les catholiques +de tolérance et de courtoisie, est que révolutionnaires collectivistes +et démocrates religieux tirent souvent à la même corde, mais en sens +inverse.</p> + +<a name="l5c4s2" id="l5c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Désireux de conserver la femme à la maison, les catholiques voudraient +l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrière l'autorité de Jules +Simon, ils répètent après lui: «La femme est absente du foyer depuis que +la vapeur l'a accaparée; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramène le +bonheur.» Cette parole exprime bien l'idéal essentiel, le but suprême +qui s'impose au législateur et au sociologue. L'école chrétienne y +adhère sans réserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur +terre pour l'ouvrier sans un intérieur. Si la femme passe ses journées à +l'usine, comment le logement pourrait-il être propre, salubre, +habitable? Comment la cuisine pourrait-elle être soignée et la table +exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les +malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants +la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le désordre et +la tristesse au dedans.</p> + +<p>Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la +femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne +risque d'être gâté ou aboli par les rudes besognes industrielles. +L'ouvrière des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni +chiffonner une étoffe avec habileté. Dans le peuple, pourtant, la jeune +femme devrait être sa propre couturière et l'habilleuse de la famille. +Mais retenue à la fabrique du matin au soir, elle se néglige et néglige +les siens. Que de fois père, mère et enfants, ne sont que des paquets de +chiffons malpropres. On conçoit aisément qu'émus de ce triste spectacle, +de bons esprits proposent à la terrible question du travail des femmes +une solution radicale, à savoir que, hors des occupations domestiques, +«la femme ne doit pas travailler.»</p> + +<p>C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'épouse aux travaux de +la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste à la maison: fermez-lui +l'entrée des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de +la main-d'oeuvre féminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse à +ces milliers de mères obligées de travailler debout, pendant dix heures, +dans une atmosphère accablante, au milieu du fracas des machines et de +la poussière des métiers? Il faut les voir à la sortie des filatures, +maigres, pâles, exténuées! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la +race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la +méconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.</p> + +<p>Contraire à l'«ordre naturel» qui a pourvu la femme d'une complexion +différente de celle de l'homme et, lui ayant refusé les mêmes forces, +n'a pu lui imposer les mêmes travaux; contraire à l'«ordre social» qui +veut un gardien pour le foyer et, prenant en considération la faiblesse +relative de la femme, lui a confié partout le ministère de l'intérieur; +contraire à l'«ordre économique» qui atteste que le salaire industriel +de la femme est souvent absorbé par les dépenses d'entretien et de +lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrière +doit confier à des mains étrangères; contraire, enfin, à l'«ordre moral» +qui souffre grandement de la promiscuité des sexes et de la désertion du +foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie +devrait être interdit graduellement. Répondant à M. Bebel, le chef des +catholiques démocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes: +«Depuis le berceau de l'humanité jusqu'à ce jour, sauf de rares périodes +qui n'ont été que des périodes d'exception, la famille monogame a été le +rocher de bronze contre lequel s'est arrêté le flot des révolutions. +Nous attendons l'époque où le père suffira à l'entretien de sa famille. +Voilà l'aurore des temps futurs que perçoit déjà notre esprit.»</p> + +<a name="l5c4s3" id="l5c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Il n'est qu'un genre de travail féminin qui trouve grâce devant les +chrétiens démocrates, c'est le travail domestique, le travail familial, +c'est-à-dire la tâche industrielle exécutée à la maison, près des +enfants, dans les moments de loisir que laissent à bien des mères les +soins du ménage. Suivant quelques bons esprits, la femme mariée n'aurait +pas même, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un +travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a +exprimé cette idée avec une force extrême: «Les femmes mariées et les +mères qui, par contrat de mariage, se sont engagées à fonder une famille +et à élever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier +contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier +engagement qu'elles ont pris comme épouses et comme mères. Une telle +convention est, <i>ipso facto</i>, illégale et nulle. Car, sans vie +domestique, point de nation<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Lettre écrite à M. Decurtins en 1890.</blockquote> + +<p>Bref, le grand différend, qui divise les catholiques et les socialistes, +consiste en ceci, que les premiers veulent «la reconstitution de la +famille chrétienne,» tandis que les seconds souhaitent «l'émancipation +individuelle de la femme.» Comme conclusion, le congrès de Zurich n'a +point exclu les femmes de la grande industrie; il a voté seulement sa +réglementation.</p> + +<p>On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrière ne +serait pas gravement empirée par les prohibitions catholiques. La +société capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la +détruire, ou même de la transformer, du jour au lendemain? Et puis, +hélas! la femme est fréquemment dans la nécessité de grossir, par son +gain, le salaire du mari pour soutenir le ménage. Et toutes les +interdictions du monde ne prévaudront point contre cette triste +obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction +naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon génie de +la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui +apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour. +L'objection essentielle qu'on peut faire à cette conception de la vie +féminine, c'est que la société contemporaine n'est point arrivée à ce +point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants +et trouver au foyer une sûreté de vie sans labeur industriel. Qu'une +existence, bornée au gouvernement de son intérieur, soit pour la femme +l'état le plus heureux, l'idéal de l'avenir, nous le voulons bien; +seulement les nécessités du présent lui permettent rarement de s'en +contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux à +bien des femmes; mais les condamner au repos forcé quand le pain manque +au logis, c'est les vouer irrémédiablement à la misère; et il nous est +difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de +fraternité chrétienne.</p> + +<p>Certes, lorsque la femme est mariée, nous sommes d'avis que sa véritable +place est au foyer conjugal: sa santé y gagnera, et sa moralité aussi. +Encore est-il qu'à l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la +condamner souvent à mourir de faim. On parle en termes émus des soins à +donner aux enfants, du pot-au-feu à surveiller, des travaux du ménage, +des obligations de la maternité, des joies austères du foyer; mais +lorsque la marmite est vide et la cheminée sans feu, lorsque les petits +souffrent du froid ou de la faim, conçoit-on qu'une mère consente à se +reposer, inactive et désolée? Cette vaillante (ceci soit dit à sa +louange) ne trouve alors aucun labeur trop pénible pour nourrir son +monde, les jeunes et les vieux.</p> + +<p>Quant aux filles, aux veuves, aux femmes maîtresses d'elles-mêmes, je ne +vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de +travailler à l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la +maternité, cette raison ne concernant que les femmes chargées de +famille. Or, les mères ne sont qu'une minorité parmi les «travailleuses» +proprement dites. D'après notre dernier recensement, il existerait en +France 2 622 170 filles célibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes +mariées sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne +connaissent pas les soucis de la maternité. De ce nombre, beaucoup +doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les +moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de +chacun ne sont que des intérêts juridiquement protégés?</p> + +<p>Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins +d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des +machines,--celles-ci exigeant plus de dextérité que de force, plus de +surveillance que d'énergie. D'autre part, le travail à la maison, pour +lequel on professe tant déconsidération, n'est pas exempt +d'inconvénients et de périls. N'oublions pas que c'est la petite +industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la +main-d'oeuvre féminine. Bien que travaillant chez elle, à ses pièces, à +prix fait, une lingère de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle +plus heureuse que l'ouvrière des fabriques? Cette exploitation du +travail, que les Anglais appellent le «système de la sueur», sévit +surtout sur l'ouvrière en chambre. Le <i>sweating-system</i> est la lèpre du +travail à domicile. L'hygiène déplorable des ouvrières qui le subissent, +le surmenage qu'il leur impose, l'isolement où il les tient, les maigres +salaires qui le rémunèrent, sont autant de griefs contre le travail +domestique. Celui-ci est-il donc si préférable au labeur collectif des +grandes usines?</p> + +<p>Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tâches simplement +ménagères reviennent, par droit de nature, à l'épouse et à la mère. +L'avenir verra peut-être se constituer un état social nouveau (dont il +n'est point défendu de poursuivre le rêve), où l'ouvrier sera mis, plus +efficacement qu'aujourd'hui, à l'abri des risques du chômage, des +accidents, de la maladie et des infirmités; où le mari, plus conscient +de ses devoirs, se fera un crime de détourner le fruit de son travail de +sa destination légitime, qui est le soutien de la femme et des enfants; +où le père, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, à l'entretien +d'une famille que la morale et la patrie s'accordent à vouloir +nombreuse.</p> + +<p>Qui sait même si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu, +pour la femme, plus sain, plus aisé, plus rémunérateur? Qui nous dit que +la force motrice ne se transportera pas un jour à domicile, aussi +facilement, aussi économiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a +fait, l'électricité peut le défaire. Il est dans l'ordre des conjectures +permises que, de ces vastes agglomérations humaines qui s'entassent +présentement autour des usines, le progrès de l'industrie nous ramène, +en une certaine mesure, à un travail familial amélioré, que chacun +accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la +nécessité douloureuse de la présence des femmes à l'atelier; et les +mères pourraient reprendre leur place naturelle à la maison, sans être +exposées à mourir de faim sur la pierre du foyer.</p> + +<p>Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser +l'heure présente à préparer ce joyeux avenir qu'à pleurer stérilement un +passé irrévocablement révolu.</p> + +<a name="l5c5" id="l5c5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Notre idéal pour l'avenir.--Nos concessions pour le + présent.--Point de théories absolues.--Il faut vivre avant + tout.</p> + +<p> II.--Restrictions apportées au travail féminin dans + l'intérêt de l'hygiène et de la race.--Théorie de la femme + malade: ce qu'elle contient de vrai.</p> + +<p> III.--Aperçu des réglementations de la loi française + relatives au travail des femmes dans l'industrie.--Leurs + difficultés d'application.--Leur nécessité, leur + légitimité.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous +proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'être +pratique, fera sourire de pitié, j'en ai peur, les réformateurs +systématiques, grands partisans du «tout ou rien». Notre conviction est +que le travail, avec quelque équité qu'on le puisse répartir, pèsera +toujours d'un poids lourd sur l'immense majorité des femmes et des +hommes. Nul système n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins +de la maison ou des rudes corvées de la vie. Il n'est donné à personne +de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde.</p> + +<a name="l5c5s1" id="l5c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et +de la femme et nous formulerons notre idéal par cette règle toute +simple: «Le père à l'atelier, la mère au foyer.» En cela, nous nous +rallions expressément au programme chrétien. La grande préoccupation du +législateur doit être, avant tout, de rendre l'épouse à son ménage et la +mère à ses enfants. La place des femmes mariées n'est pas à la fabrique, +mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voilà le but +suprême. Mais n'espérons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain. +Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, à travailler au +dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'alléger le fardeau, +qui pèse sur les frêles épaules d'un si grand nombre, nous paraît digne +de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer +la misère, tâchons au moins d'améliorer la condition des malheureuses.</p> + +<p>En conséquence, nous nous féliciterons de tous les débouchés nouveaux, +qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant +les yeux sur des confections peu rémunératrices. Mais gardons-nous des +chimères: à quelque état de progrès et de civilisation que l'humanité +puisse s'élever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne +dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie +du chef de famille ne suffit pas à soutenir le ménage, il faut bien que +la mère se dépense pour les vieux et les petits.</p> + +<p>Là-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. «Bête de +luxe et bête de somme,» voilà, paraît-il, comment nous comprenons le +rôle de la femme<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup>.</a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 30.</blockquote> + +<p>Ce langage est impie. Aux champs comme à la ville, la femme française +n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmenée, et bête encore +moins. Célibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre, +comme le commun des mortels. Le métier d'idole ne doit point lui +suffire. Et notez que loin de se refuser à la loi du labeur, qui pèse +sur elle comme sur nous, son âme courageuse nourrit l'espoir de disputer +aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrières +libérales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?</p> + +<p>Si maintenant nous la supposons mariée, nous maintenons que l'obligation +incombe au mari de l'«entretenir», quelque offensant que soit le mot +pour des oreilles révolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reçoit de son +homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumône mortifiante, +mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et +fortunée, elle se contente de présider au gouvernement de son +intérieur,--ce qui n'est pas toujours une sinécure,--soit que, pauvre et +vaillante, elle prenne un métier pour accroître de ses gains le budget +du ménage, la femme française n'est jamais une assistée, mais une +associée. Elle collabore à l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de +l'ouvrière en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur à +l'ouvrage que, pour la prémunir contre les excès de son zèle, il a fallu +que les lois intervinssent pour réglementer son travail dans les +ateliers industriels.</p> + +<p>A la maison d'abord, à la fabrique ensuite, telles sont les places +successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la +première de leurs fonctions sociologiques est un rôle domestique et +maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous +repoussons de toutes nos forces la conception antique et païenne de la +femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous répugnerait de +leur interdire l'entrée des usines et des ateliers, dans le but de +supprimer une concurrence fâcheuse pour les hommes. Loin de nous la +pensée, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager +indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel à la loi +pour les obliger impérieusement à donner moins de temps à la fabrique et +plus de soins au ménage. De même que nul ne s'aviserait d'empêcher les +bourgeoises de cultiver les arts libéraux, d'écrire dans les journaux et +dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau +ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple siège au +comptoir ou au magasin, dirige un métier ou surveille une machine.</p> + +<p>Qu'elle se donne d'abord à son intérieur, à sa famille, à ses enfants, +c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter à s'y +consacrer entièrement, s'il est possible. Mais dès qu'elle doit +travailler au dehors pour soutenir le ménage, qui aurait le triste +courage de la ramener de force à la maison? Avant de se reposer au coin +du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop; +beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que, +d'après les statistiques officielles, la France compte, en chiffres +ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrières de fabrique +et 245 000 employées de commerce. Peut-il être question sérieusement de +renvoyer cette armée de vaillantes dans leurs foyers respectifs?</p> + +<p>Méfions-nous donc des théories abstraites, de la logique pure, de +l'absolu. N'exagérons point l'<i>indépendance de la femme</i>; car les +socialistes eux-mêmes, si attachés qu'ils soient à cette idée, sont +obligés d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrès sont unanimes à +interdire au sexe féminin les travaux insalubres et dangereux, tels que +les travaux des mines et des carrières. N'exagérons point davantage +l'<i>intérêt de la famille</i>; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce +n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient +fermer à la main-d'oeuvre féminine, mais encore les emplois les plus +recherchés et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise à un +comptoir ou derrière un guichet télégraphique, qu'elle soit embauchée +dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas également +désert et l'enfant également abandonné? Essayons de donner à la femme +plus de liberté, sans épuiser ses forces ni compromettre sa santé: voilà +l'essentiel.</p> + +<a name="l5c5s2" id="l5c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Le travail féminin comporte donc des restrictions nécessaires; et ces +restrictions doivent lui être imposées dans l'intérêt de l'hygiène, qui +se confond ici avec l'intérêt de la race. Sans distinguer entre la +grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou +compromette la santé de l'ouvrière, pour que le législateur ait le droit +de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent +insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraîner +bien des mères à accepter des tâches trop pénibles et trop prolongées. +C'est pourquoi il est inévitable de réglementer le travail des femmes +dans les manufactures. De fait, aucun législateur n'y a manqué; et +catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences +doctrinales, sont unanimes à provoquer son action, à réclamer son +contrôle et même à appuyer ses prohibitions. «Travaillez à la sueur de +votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; à cette +condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les +moyens de vivre sans accroître démesurément vos chances de mort.» Il +n'est que les économistes de l'école individualiste qui aient soutenu +que la femme majeure doit être libre de se conduire comme elle l'entend; +et leur voix faiblit, leur nombre décroît, leur influence diminue.</p> + +<p>Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la +protection du Code? Nos prévenances légales ne sont-elles point +l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque +d'infériorité? Les accepter équivaudrait à un aveu d'impuissance. «Comme +Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si débiles, si +malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour +de nous un contrôle et une sauvegarde? Vos chaînes de fleurs sont encore +une façon de nous assujettir à votre domination. Un protégé est toujours +subordonné, plus ou moins, à son protecteur. Nous ne voulons point de +cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous. +Les femmes ne sauraient agréer d'être défendues par les hommes sans +s'abaisser et déchoir.»</p> + +<p>Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes, +fût-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence +et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne +l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimées. +Expliquons-nous brièvement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa +place et aussi, peut-être, quelque application.</p> + +<p>Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un être faible, +précieux, délicat, voué, par intermittences, à une sorte de misère +physiologique ou, du moins, à une morbidité incurable qui la rend +impropre à tout travail continu, à tout effort persévérant. Pendant les +périodes renouvelées de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme +passionnée, une malade; et ses crises physiques se répercutant, se +prolongeant jusqu'à l'âme en troubles et en inquiétudes, doivent nous la +faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilité +complète. C'est une pauvre énervée que le mari a le devoir de soigner, +de consoler, de guérir. Michelet veut, en effet, que l'époux soit le +confesseur indulgent et le médecin avisé de sa femme. En échange de la +grâce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer +la paix et la santé.</p> + +<p>En réalité, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il +reste, au fond de la théorie de notre grand écrivain, un fait qui n'est +point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet à des +souffrances périodiques, à un énervement maladif, que l'homme ne connaît +pas. On nous dira que, par une certaine pudeur très respectable, la +femme n'aime point qu'on en parle, de même que, par discrétion et par +justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien +n'insisterons-nous pas sur cette diversité de constitution et de +tempérament, nous réservant seulement d'en tirer cette conséquence que, +soumise à des assujettissements que notre sexe ignore, obligée de payer +un lourd tribut à l'espèce dont la conservation dépend d'elle, la femme +n'est point capable des mêmes efforts, des mêmes métiers, et que, pour +le moins, la nature lui défend le labeur ininterrompu que la vie moderne +nous impose. Certaines sociétés de secours mutuels ont constaté que, +jusqu'à l'âge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidité des femmes +(calculée par le nombre des journées de maladie) est une fois et demie +supérieure à celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalité des +ouvrières en soie dépasse, du triple, celle des ouvriers du même +métier<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a><span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 60.</blockquote> + +<p>Aux femmes qui repoussent d'un air offensé les mesures de protection +légale, sous prétexte qu'elles leur font toujours injure et souvent +tort, nous pouvons maintenant répondre: «La nature ne vous permet point +de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mêmes tâches ni aux +mêmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous réserviez le meilleur +de vos forces à ceux qui sont nés ou qui naîtront de vous, et vous ne +pourriez gaspiller imprudemment la réserve de vigueur et de santé +qu'elle vous a confiée, sans compromettre l'avenir de la race et le +recrutement de l'espèce. Résignez-vous donc à être protégées, puisque +vous êtes redevables de votre sang et de votre vie à l'humanité +future.».</p> + +<a name="l5c5s3" id="l5c5s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>En fait, la loi du 2 novembre 1892, complétée par la loi du 30 mars +1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations +que voici: 1º interdiction de travailler plus de onze heures par +jour<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>; 2º interdiction de travailler plus de six jours par semaine; +3º interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir à cinq +heures du matin; 4º interdiction de travailler sous terre, dans les +mines, minières et carrières. Au total, réduction de la journée de +travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veillées +prolongées et suppression des travaux souterrains, telles sont les +mesures prises par la loi française pour protéger l'ouvrière contre les +exigences du patronat et les entraînements de son propre courage. Cette +réglementation défensive entre avec quelque peine dans nos moeurs +industrielles. Pourquoi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> Ce maximum sera réduit à 10 h. 1/2, au cours de l'année 1902, +et à 10 heures, au cours de l'année 1904,--s'il est possible.</blockquote> + +<p>Nul n'ignore que la loi française s'applique de son mieux à protéger le +travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans +toujours y réussir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a édicté les +mesures de protection ouvrière que l'on sait, soulève un concert de +récriminations, la question de principe étant plus simple à trancher que +la question d'application n'est facile à résoudre. Toute réglementation +légale du travail féminin se heurte, en effet, à deux difficultés +graves. Veut-on l'appliquer strictement, à la lettre, dans toute sa +rigueur? On risque d'éliminer peu à peu les femmes de certaines +professions, plus particulièrement surveillées à cause des dangers +qu'elles font courir à la santé. Et alors, la loi, faite en vue de +protéger la femme, protègera surtout le travail masculin, en le +débarrassant de la sérieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la +main-d'oeuvre féminine.</p> + +<p>Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficultés +de la vie, des nécessités du métier? appliqueront-ils les règlements +avec tolérance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors, +les exceptions emporteront la règle. C'est ainsi que, dans la couture, +la loi a été à peu près impuissante à protéger l'ouvrière contre le +surmenage résultant de la durée excessive du travail et de la +prolongation exagérée des veillées. De là, chez les patrons et même chez +les ouvrières--en plus d'une hostilité à peine dissimulée à l'égard de +la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper +l'une et violer l'autre.</p> + +<p>Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre à l'atelier +de travailler la nuit et même le dimanche; et les heures +supplémentaires, ajoutées aux heures légales, sont acceptées le plus +souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion +d'augmenter leur gagne-pain, en méritant par un surcroît de travail un +surcroît de rémunération. Il reste pourtant que ces autorisations +bienveillantes et ces concessions nécessaires énervent, discréditent, +infirment les prescriptions légales, et que, par condescendance pour la +liberté, on arrive indirectement à fausser ou à paralyser tout +l'appareil protecteur du travail féminin. D'où l'on a pu dire que la loi +de 1892, par exemple, avait supprimé la veillée sans la supprimer, et +que les règlements postérieurs l'avaient rétablie sans la rétablir. +C'est le chaos.</p> + +<p>Mais quelles que soient les difficultés d'application, les femmes +peuvent être sûres que nulle société, consciente de ses devoirs, ne +s'abstiendra de protéger leur travail. Un peuple est trop directement +intéressé à ce qu'elles lui fournissent de solides épouses, des mères +fécondes et de bonnes nourrices, pour se décider jamais à les laisser, +par amour de l'indépendance, s'anémier ou se détruire par un travail +excessif en des ateliers malsains. L'État serait fou qui permettrait aux +femmes de se tuer à l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se +perpétuer que par leur vie. En conséquence, il ne les admettra qu'aux +professions compatibles avec leur santé physique et morale; mais il +ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialité, le devoir de +l'homme étant de ne point aggraver l'inégalité des sexes par des +prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les +droits individuels de la femme avec les droits supérieurs de la +société<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">(retour) </a> Voyez Paul <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>Le Travail des femmes au</i> XIXe +<i>siècle</i>, 2e partie: De l'intervention de la loi pour réglementer le +travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.</blockquote> + +<a name="l5c6" id="l5c6"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Infériorité regrettable de certains salaires + féminins.--Ses causes.--Le travail des orphelinats et des + prisons.--Griefs a écarter ou a retenir.--Solutions + proposées.</p> + +<p> II.--Inégalité des salaires de l'ouvrière et de + l'ouvrier.--Doléances légitimes.--A travail égal, égal + salaire pour l'homme et pour la femme.</p> + +<p> III.--Protection de la mère et de l'enfant + nouveau-né.--OEuvres privées.--Intervention de l'état.--Une + proposition excessive: hospitalisation forcée de la femme + enceinte.</p> + +<p> IV.--Protestation de tous les groupes féministes contre la + loi de 1892.--La réglementation légale fait-elle a + l'ouvrière plus de mal que de bien?</p> + +<p> V.--Pourquoi le féminisme ne veut plus de lois de + protection.--Un même régime légal est-il possible pour les + deux sexes?</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--«la loi +des hommes,» comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en +pensent-elles? qu'en disent-elles?</p> + +<p>Tout le mal possible. Le féminisme reproche à nôtre législation +industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point +faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se +peuvent ranger sous trois chefs: 1º insuffisance et inégalité des +salaires féminins; 2º hygiène et protection de l'ouvrière enceinte; 3º +réglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre féminine.</p> + +<a name="l5c6s1" id="l5c6s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>En ce qui concerne les salaires féminins, tous les honnêtes gens, même +les plus hostiles aux programmes des écoles révolutionnaires, éprouvent +le même serrement de coeur, professent le même avis et formulent les +mêmes voeux.</p> + +<p>Que trop souvent l'ouvrière ne puisse vivre qu'avec peine du travail de +ses mains, voilà un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris +la mauvaise habitude de considérer le salaire de la femme comme un +salaire d'appoint, destiné seulement à grossir celui du mari. Aussi, dès +qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour +la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des écrivains +officiels et les enquêtes des économistes indépendants nous ont fixés +sur l'infériorité lamentable des salaires féminins<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. L'ouvrière +adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province +et trois francs dans le département de la Seine. Si l'on tient compte +des chômages de la morte saison, il faut reconnaître que, dans bien des +cas, la couture elle-même, qui est la principale occupation des femmes, +est rémunérée d'une façon dérisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas. +Les lingères ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M. +Charles Benoist affirme qu'à Paris, on en est venu à payer dix-huit +centimes de façon pour un pantalon de toile<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>.» Je sais même à +Rennes, où j'enseigne, des malheureuses chargées de famille qui, peu +habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures +pour gagner quinze ou vingt sous. C'est à fendre le coeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> Paul <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>le Travail des femmes au</i> XIXe +<i>siècle</i>; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans +l'industrie, pp. 50 et suiv.--<span class="sc">Office du travail</span>, <i>Salaires et durée du +travail dans l'industrie française</i>, t. IV; Résultats généraux, p. +16.--Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misères des femmes</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> Charles <span class="sc">Benoist</span>, <i>Les Ouvrières de l'aiguille à Paris</i>.</blockquote> + +<p>Celles qui se résignent bravement à cette misère sont de grandes +saintes. Mais quand la moralité est faible (nul n'ignore ce qu'elle est +devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un +travail indépendant, «on se met avec quelqu'un,» suivant l'expression +populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de +la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'où, de +chute en chute, cette dégradation peut descendre: de même que, chez un +grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour +nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes, +par un renversement innommable des rôles et des devoirs, la prostituée +des boulevards extérieurs faire trafic d'elle-même pour soutenir le +souteneur.</p> + +<p>Les salaires des ouvrières de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est +un fait notoire. A qui la faute? La Gauche féministe répond avec une +belle unanimité: «Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le marché +commercial des produits payés à vil prix, et qui font de la sorte au +travail libre une concurrence désastreuse<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>.» Les remèdes proposés à +ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, «on +interdira tout travail à l'enfance pour supprimer la concurrence faite à +l'ouvrière libre,» et dans les prisons de femmes, «l'État imposera des +prix de série fixés par l'administration, après entente avec les groupes +corporatifs intéressés<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> Rapport de Mlle <span class="sc">Bonneval</span> au congrès de 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> Même rapport: La <i>Fronde</i>, du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>La suppression du travail dans les orphelinats me paraît tout simplement +abominable. Car, soyez sincères, Mesdames: décréter ici la prohibition, +c'est déchaîner la persécution. Et quelle prohibition! Est-ce que le +travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier? +Et puis, dussé-je par cette affirmation heurter rudement les préventions +vulgaires! j'ose dire que la plupart des communautés religieuses, qui se +vouent au sauvetage de l'enfance abandonnée, ne sont pas riches. J'en +connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent à peine les deux +bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou +trois cents petites bouches à nourrir, s'occupe de leur trouver du pain. +Quoi de plus juste qu'en échange du vivre et du couvert, du logement et +du vêtement, elle emploie ses pensionnaires à des travaux de couture +usuels et faciles? En vérité, il serait plus franc de fermer les +couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les +deux cas, on risquerait de rejeter à la rue et souvent au ruisseau des +milliers de jeunes filles arrachées, non sans peine, à la boue des +grandes villes. Et je ne puis songer à cette criminelle imprudence sans +que mon coeur se soulève contre les inconscients qui la proposent.</p> + +<p>D'autre part, les travaux, exécutés à prix réduit dans les orphelinats, +ont cet avantage avéré de mettre le linge de corps à la portée des plus +petites bourses. Comme consommateurs, les humbles ménages retrouvent ce +qu'ils ont perdu comme producteurs. Il paraît même que la concurrence +des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingères. Les modistes, +les corsetières, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture +surtout, les bonnes ouvrières sont rares, et les patrons y tiennent. Mme +Marguerite Durand nous en donne la raison: «Le tour parisien de la +couture est propre à certaines mains, à certains cerveaux, si l'on peut +dire, à l'air ambiant, à la tradition de certaines maisons qui font des +modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modèles de +la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la +prison de Clermont<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>?» Au fond, la modicité des salaires féminins +résulte moins de la concurrence du travail congréganiste ou +pénitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue à l'effort +manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur +inférieure au labeur de l'homme. Il y a là un jugement téméraire, une +prévention coutumière, une dépréciation convenue, dont notre mentalité +sociale ne se corrigera qu'à la longue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Est-ce à dire que les orphelinats religieux soient à l'abri de tout +reproche? Assurément non. Pouvant faire travailler les jeunes filles à +peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente à payer, leur +concurrence pèse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre. +Joignez que les communautés se disputent souvent les commandes des +grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrières +s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font à elles-mêmes: +toutes choses qui, de réduction en réduction, dépriment les prix de +façon, au préjudice de la main-d'oeuvre laïque et même de la +main-d'oeuvre congréganiste. Où est le remède? Dans l'action syndicale +ou dans la réglementation légale?</p> + +<p>Le syndicat est, à coup sûr, le moyen le plus digne, le plus agissant, +le plus efficace, de défendre le salarié contre le salariant. Ce n'est +pas nous qui déconseillerons ou découragerons les groupements +professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirés, +habilement dirigés, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs. +Mais, pour l'instant, les syndicats féminins sont rares. Un exemple: à +Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrières, et son syndicat, +fondé par Mme Durand, comprend à peine 500 membres, dont 60 seulement, +montrent quelque activité<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. L'idée syndicale fait donc péniblement +son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingères +dispersées aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isolées, +solitaires, sans se fréquenter, sans se joindre, sans se connaître les +unes les autres, n'aient plus de peine encore à s'unir et à se +concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les +couvents?</p> + +<p>Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a proposée<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>: c'est à +savoir que les communautés se syndiquent pour lutter contre les rabais +des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En +Amérique, ce serait déjà chose faite. Mais en France, imagine-t-on un +syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congréganistes, une grève de +nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux +patronages, d'en faire l'essai. Ils soulèveraient contre eux un tumulte +de récriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de +gain effrénée, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et +si jamais leurs réclamations venaient à aboutir, le relèvement des prix +de façon qui profiterait aux ouvrières libres, entraînerait du même coup +une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne +pardonneraient jamais aux communautés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> <i>Salaires et misères de femmes</i>, pp. 42 et 43.</blockquote> + +<p>Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitôt un syndicat de +religieuses faire la loi aux patrons. Les congrégations de femmes n'en +ont sûrement ni le goût ni le moyen: elles sont trop routinières, trop +timorées, trop pacifiques, pour tenter une nouveauté si hardie; et le +voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empêchées, l'État +les condamnant à l'impuissance par une législation draconienne qui +subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister même, au bon +plaisir du gouvernement.</p> + +<p>D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en +général, ils pensent moins à l'enfance qu'à la communauté, moins à +l'avenir qu'au présent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions. +Néanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement préoccupés de faire +vivre la maison,--et souvent, la nécessité les y contraint,--négligent +l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les +grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait +mettre les unes et les autres en état de travailler utilement, pour +vivre dignement à leur majorité. Au lieu de cela, on les confine en un +même atelier, on leur impose toujours la même tâche: aux unes les +pantalons, aux autres les chemises, à celles-ci les ourlets, à celles-là +les boutonnières. Ici, comme ailleurs, cette division du travail +présente des avantages considérables pour le rendement du travail, qui +est plus rapide et plus soigné, et de graves inconvénients pour +l'éducation professionnelle des orphelines, qui reste forcément +incomplète. Ajoutons que le travail des enfants est rarement payé en +argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles +consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'établissement +qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur +composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur +constituer un petit pécule? Quelques menues gratifications, distribuées +suivant l'ouvrage fait et déposées à la Caisse d'épargne, donneraient à +cette intéressante jeunesse plus de coeur à la besogne et plus de +confiance en l'avenir.</p> + +<p>Pourquoi même n'imposerait-on pas aux établissements d'assistance +privée, religieux ou laïques, l'obligation d'apprendre une profession et +d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rémunération +pécuniaire à leurs petites pensionnaires, de façon que celles-ci, mieux +préparées à la vie, puissent atteindre leur majorité avec un peu +d'argent dans leur poche et un bon métier dans les mains? Et ces charges +légales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais généraux +des ouvroirs et des orphelinats, relèveraient peut-être, du même coup, +le salaire des ouvrières libres, en obligeant les couvents à réclamer +aux grandes maisons de confection des prix de façon plus rémunérateurs.</p> + +<p>Quant à laisser aux syndicats féminins, comme beaucoup l'ont réclamé, la +nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans +les ateliers tenus par les congrégations religieuses, nous n'y +souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction +d'État. Les délégués des syndicats seraient trop enclins à traiter les +orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer, +d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables à qui l'on doit +le respect et l'impartialité. Que l'État conserve donc le choix et +l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargés +d'inspecter les ateliers congréganistes, sauf à prendre l'avis des +travailleuses elles-mêmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900, +l'électorat et l'éligibilité au Conseil supérieur du Travail. Libre même +à l'État de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige, +c'est-à-dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance +publique. Nous l'inviterons même, pour les travaux qui le concernent, à +fixer des prix de séries, afin de relever, par une sorte d'exemplarité +attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laïque et religieuse, +toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intérêt des +contribuables lui permettront de prendre cette généreuse initiative sans +préjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'État d'être un +patron modèle?</p> + +<a name="l5c6s2" id="l5c6s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre féminine soit, à +quantité et à qualité égales, moins rétribuée que la main-d'oeuvre +masculine. On assure même que, dans certains cas, le salaire des femmes +est inférieur de moitié au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est +qu'en général l'ouvrière est moins payée que l'ouvrier, et la cuisinière +moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de +chambre. Pourquoi ce traitement inégal, si les uns et les autres rendent +les mêmes services? De telles différences de rétribution ne sauraient +laisser insensible quiconque s'intéresse au relèvement économique de la +femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison +qu'une mauvaise pensée d'envie, de rancune, de dédain, pour celle qui +travaille de ses mains, il faudrait dire tout crûment qu'un pareil +sentiment est abominable.</p> + +<p>C'est justice, assurément, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se +traduise par une disproportion correspondante dans la rémunération +reçue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pénible, aussi +prolongé, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rétribution +de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la même? La raison et l'équité +font un devoir au patron d'égaliser les salaires entre les travailleurs +des deux sexes, dont les tâches (cela peut arriver) sont identiques +comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamnés, hélas! à voir +souvent l'amour vénal mieux payé que l'honnête labeur, prenons garde, du +moins, que l'infériorité des gains féminins ne soit, pour les âmes +faibles, le prétexte ou l'occasion de chutes lamentables. De là cette +formule de revendication: «A travail égal, égal salaire.» Le féminisme +ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si déraisonnable?</p> + +<p>Savez-vous même plus belle formule et plus impressionnante vérité? En +stricte équité (j'y insiste), l'équivalence de productivité entre le +travail de l'ouvrière et celui de l'ouvrier emporte nécessairement +l'équivalence de leurs rémunérations respectives. Pourquoi? Parce que, +dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus +élémentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe +fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre +la main-d'oeuvre féminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer à +l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins, +créer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrière, désunir deux forces +faites pour s'aider, dissocier deux êtres nés pour s'entendre. Cela +suffit, je pense, pour légitimer la péréquation des salaires masculins +et féminins.</p> + +<p>Mais cette égalité de rémunération suppose, en fait, (nous y revenons à +dessein) l'égalité préalable de production. Et il arrive plus +fréquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le même temps et aux +mêmes pièces que l'homme, l'ouvrière soit impuissante à fournir même +valeur, même productivité, même somme d'efforts, l'ouvrier disposant, +par constitution et par tempérament, de plus de muscle, de plus +d'énergie, de plus d'endurance.</p> + +<p>Et lors même que les machines viendraient à simplifier, à alléger +l'effort musculaire, de manière à n'exiger pour les conduire que du +soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualités qui se rencontrent +habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrière, fille ou +veuve, les crises énervantes de son sexe et, lorsqu'elle est mariée, les +épreuves intermittentes de la maternité. J'ai peur que le féminisme ne +se débatte vainement contre ces causes naturelles d'infériorité +économique. Point de doute, assurément, que les disparités actuelles ne +s'atténuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: «Nous +croyons, dit-il, que la différence entre les salaires des hommes et les +salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux +se rapprocheront<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.» Mais arriveront-ils à se confondre? C'est une +autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrière cessât d'être +femme.</p> + +<p>Maintenons, néanmoins, qu'il est bon de tendre à l'unification des gains +entre les deux sexes,--la stricte équité exigeant qu'un travail égal +soit payé d'un égal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce +principe, la Gauche féministe a émis le voeu, que «les administrations +nationales, départementales, communales et hospitalières donnent +l'exemple aux patrons, en rétribuant de même façon les femmes et les +hommes qu'elles emploient.» A quoi une excellente femme d'humeur +socialiste objecta que «les administrations étaient aussi capitalistes +que les patrons.» Mais un ancien fonctionnaire fit observer +philosophiquement que «les administrations ne demandent pas mieux que de +payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent.» Ce qui est la vérité +même,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des +contribuables. Et le voeu fut adopté à l'unanimité<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> <i>Le Travail des femmes au</i> XIXe <i>siècle</i>, p. 141.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l5c6s3" id="l5c6s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Pour ce qui est de la sécurité, de l'hygiène et de la durée du travail, +nous nous associons de grand coeur à toutes les innovations, équitables +et pratiques, susceptibles d'améliorer le sort des travailleuses. Telle +la loi du 29 décembre 1900, qui a reconnu et sanctionné le droit de +s'asseoir pour les ouvrières et les employées, et l'obligation +corrélative pour les patrons de mettre des sièges à la disposition des +femmes qu'ils emploient; telles la réduction graduelle des heures de +travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire à toutes les +occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter +aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui +s'appelle la maternité.</p> + +<p>Que de progrès à réaliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intérêt +de l'espèce et par simple devoir d'humanité, n'est-il pas urgent +d'arracher la mère et l'enfant aux privations et aux souffrances, en +ouvrant de nouveaux refuges à la femme enceinte? n'est-il pas de +supérieure justice de mettre l'ouvrière au repos, en demi-solde, avant +et après l'accouchement, tant que le médecin le juge nécessaire?</p> + +<p>Il y a danger pour une mère de se charger de trop gros travaux dans le +temps qui précède ou qui suit l'accouchement. A trop hâter l'époque des +relevailles, à retourner trop tôt à la fabrique, elle risque de +compromettre sa santé, de léser grièvement son organisme par des efforts +prématurés. Le nouveau-né n'est pas moins à plaindre: que de fois le +manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent +à la dégénérescence ou à la mort? Le peu d'enfants qui résistent +poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connaître les douces +caresses de la mère.</p> + +<p>Mais comment permettre à l'ouvrière de garder le foyer aux époques de la +maternité? Cette question devrait éveiller davantage la sollicitude des +oeuvres privées et des pouvoirs publics.</p> + +<p>Jadis, en plusieurs contrées, la femme du peuple sur le point d'être +mère devait être entretenue aux frais du public, jusqu'à ce qu'elle fût +en état de reprendre son travail. Il se mêlait parfois à ces +prescriptions des détails charmants. Certaines vieilles coutumes +permettaient de chasser ou de pêcher, même en temps prohibé, pour la +jeune mère. Ailleurs, chaque vigneron était tenu, quand elle en +manifestait le désir, de lui couper trois belles grappes de raisin au +moins<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> Voyez pour les détails P. Augustin <span class="sc"> +Rösler</span>, <i>La question +féministe</i>, p. 237.</blockquote> + +<p>Jusqu'ici, la question d'argent a empêché l'État de prendre à sa charge +l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics +reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres +d'initiative privée se sont montrées plus ingénieuses et plus hardies. +La <i>Couturière</i> et la <i>Mutualité maternelle</i>, patronnées par les grandes +maisons d'habillement, allouent à toute sociétaire qui accouche une +indemnité de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre +semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans +le cas où la mère nourrit elle-même son enfant. Grâce au chômage absolu +pendant la période critique, ces sociétés se font gloire d'avoir abaissé +à 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalité +infantile qui, à Paris, s'élève à 35 ou 40%. A la préservation de la +santé de l'ouvrière vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalité +des nouveau-nés. C'est double profit pour la société. Nous applaudissons +de même à l'idée d'une «association des mères de famille», sortes +d'inspectrices de santé à domicile qui assisteraient, avec discrétion, +de leurs conseils et de leurs bons offices, les mères pauvres et les +enfants malades<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> Congrès international de la condition et des droits des +femmes. La <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Mais convient-il de pousser plus loin l'idée de protection? Considérant +que, dans la période de gestation et d'allaitement, la femme est un +véritable «fonctionnaire social,» M. Viviani a demandé la fondation +d'une «Caisse de la Maternité», afin de mieux assurer aux femmes +enceintes un secours pécuniaire, au moment où leurs ressources diminuent +et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquiétait de savoir où +prendre l'argent nécessaire à cette dotation, il fut répondu que le +budget des Cultes en ferait les frais, ce budget étant non seulement +«inutile,» mais encore «préjudiciable à l'humanité tout entière<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>.» +Poussant même à l'extrême l'intervention de l'État, le Congrès de la +Gauche féministe de 1900 a émis le voeu qu'«un séjour d'un mois, au +minimum, dans les hôpitaux spéciaux ou les maisons de convalescence, fût +<i>imposé</i> à la mère qui, après son accouchement, ne pourrait justifier de +moyens d'existence pour elle et son enfant.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mères. Je +ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrières pauvres +l'obligation d'accoucher à l'hôpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a +déclaré qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, «parce qu'une +femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir +tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutôt par la +porte ou par la fenêtre rejoindre les malheureux qu'elle aurait +laissés.» Et puis, les ouvrières,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont +horreur de l'hôpital. Il n'en est pas une qui ne préfère le dénuement de +sa chambre froide et malsaine à l'hygiène savante et luxueuse d'une +salle commune. Elles veulent être chez elles. Et comme si cette +obligation d'hospitalisation n'était pas assez dure par elle-même, on la +subordonne, en outre, à une constatation humiliante entre toutes: celle +de la misère. Nous ne voulons point de réclusion forcée pour les mères +pauvres.</p> + +<p>Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des préventions de la +mère.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit +la trancher différemment, suivant qu'on envisage l'intérêt de la mère ou +l'intérêt du nouveau-né. Ceux qui entendent protéger l'enfant, avant +tout, n'hésiteront pas à imposer aux mères de famille toutes sortes de +précautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de +leurs entrailles appartient non moins à la société qu'à la famille; +qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de méconnaître, à leur gré, +les mesures hygiéniques requises pour la bonne venue des petits; qu'il +est des heures où l'État doit forcer les gens à se soigner; bref, que la +mère est débitrice, vis-à-vis de la communauté, de l'être qu'elle porte +en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence +et sa santé, serait un crime de lèse-nature et de lèse-humanité.</p> + +<p>Bien que j'admette l'antériorité et la primauté des droits de la famille +sur les droits de la société, je ne contesterai point que celle-ci ne +soit intéressée à la naissance de l'enfant et à la préservation de +l'espèce. J'avouerai même que beaucoup de femmes, qui ne sont pas +précisément de mauvaises mères, prendront difficilement, d'elles-mêmes, +les soins et le repos qu'exige leur état. Ceux-là n'en douteront point +qui ont vu, dans les crèches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et +hâves, donner à leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une +raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau +de la maternité? Convient-il de sacrifier à la santé de l'enfant la +liberté de la mère? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'«imposition» +qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel à la gendarmerie pour la +séparer violemment des siens et la traîner à l'hôpital? +Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force? +Placerons-nous toutes les femmes enceintes, après vérification faite de +leur pauvreté, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait +humiliante et cruelle. Je mets l'État au défi de l'appliquer.</p> + +<p>Certes, le budget de la maternité, qu'il soit alimenté par l'assistance +publique ou la charité privée, ne sera jamais assez riche. Mais si nous +devons secourir largement les mères indigentes et leur pitoyable +progéniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les +enfants à leurs parents, ni les mères à leur foyer. Encore une fois, pas +d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternité finirait par être +redoutée comme une déchéance, au lieu d'être acceptée comme un honneur. +Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la +conscience et l'amour de ses devoirs.</p> + +<p>L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc <i>facultative</i>. Et +j'ajoute que l'assistance de l'État sera <i>supplétive</i>: ces deux choses +se tiennent. Que si, en effet, la mère est, comme le socialisme +l'affirme, redevable de son enfant à la communauté, celle-ci lui doit, +en échange, «la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour +faire un être de beauté aussi parfait qu'elle en est capable<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>.» +C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'État +répondrait aux mères qui lui tiendraient le langage suivant: «Du moment +que mon enfant est à vous autant qu'à moi et que vous m'imposez, à ce +titre, un internement obligatoire dans un asile à votre choix, je +prétends que, par une suite nécessaire, j'ai le droit de vous imposer la +responsabilité et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient +nourris et élevés aux frais de la collectivité.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet présenté au +Congrès international de la condition et des droits des femmes. La +<i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question +d'argent est de peu d'importance à côté de la question de principe. Ce +qu'il faut empêcher, c'est que les droits et les devoirs de l'État +n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu à peu +la responsabilité des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des +hommes, la notion même du mariage qui est la sauvegarde suprême de la +femme et de l'enfant. A donner une prime à la maternité naturelle, dont +les enfants seraient élevés presque toujours aux frais du public, on +découragerait la maternité légitime qui, Dieu merci! s'obstine et +s'épuise à élever les siens; on désapprendrait au mari les premiers +devoirs de la paternité, en l'habituant à se désintéresser du sort de la +mère et des petits; et finalement on préparerait la voie à l'union +libre, qui nous paraît (nous le démontrerons plus loin) inséparable de +l'avilissement et de l'asservissement du sexe féminin.</p> + +<p>Que faire? Persévérer dans la direction où nos lois sont entrées. Que +les femmes pauvres soient donc assistées à domicile: cette solution +libérale sauvegarde à la fois l'intérêt de l'enfant et les justes +susceptibilités de la mère. Dès maintenant, les femmes en couches sont +assimilées aux malades et bénéficient de l'assistance médicale gratuite; +elles peuvent même, en cas d'urgence, être hospitalisées, sur l'avis du +médecin, aux frais de la commune, du département ou de l'État. Nous +souhaitons que ces mesures de protection soient complétées au profit des +domestiques, mariées ou non, dont la grossesse est souvent une causé de +renvoi. Il y aurait même de grands avantages à fonder et à multiplier +les «maternités secrètes» ouvertes aux filles-mères qui veulent +dissimuler leur grossesse. En résumé, nous acceptons l'«assistance +maternelle», aussi largement pratiquée qu'on le voudra, à la seule +condition qu'elle soit <i>supplétive pour l'État</i> et <i>facultative pour la +mère</i>. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de +nobles dévouements elle peut offrir aux femmes médecins de l'avenir!</p> + +<a name="l5c6s4" id="l5c6s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Quant aux réglementations légales de 1892, le féminisme n'en veut plus. +Il les dénonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un +fait notable que les trois Congrès de 1900 ont émis le voeu,--non sans +vive discussion, il est vrai,--que «toutes les lois d'exception qui +régissent le travail des femmes fussent abrogées.» Est-ce une simple +bravade? Pas tout à fait. Au Congrès catholique, Mlle Maugeret s'est +exprimée ainsi: «Dans le groupe que j'ai l'honneur de représenter, nous +sommes tous partisans de la liberté du travail, sans autre +réglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur, +toutes choses dont lui seul est compétent. Au Féminisme chrétien, nous +réprouvons la législation ouvrière à l'endroit des femmes<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>.» Nous +relevons dans le rapport présenté au Congrès du Centre féministe par Mme +Maria Martin les mêmes déclarations péremptoires: «Nous demandons pour +toute femme majeure, même pour la mère, le droit de juger des conditions +qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un +pays libre<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>.» Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrès de la Gauche +féministe, s'est prononcée dans le même sens, pour ce motif que «le +premier devoir d'humanité doit consister à lever devant la femme +travailleuse les obstacles et les difficultés,» et que «la loi, qui +soi-disant la protège, les accroît et les amoncelle, et va de la sorte à +l'encontre de son but<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> Rapport sur la Liberté du travail présenté par Mlle Marie +Maugeret au Congrès catholique de 1900. <i>Le Féminisme chrétien</i> du mois +de juillet 1900, p. 211.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> La <i>Ligue</i>, organe belge du Droit des femmes, nº 3 de l'année +1900, pp. 82 et 83.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Point de doute: pour le gros des féministes, protection signifie +vexation, oppression, persécution. Cet état d'esprit trouve peut-être +son explication dans un fait qui a récemment défrayé la presse et occupé +la justice. La <i>Fronde</i> est imprimée uniquement par des femmes. Or, le +travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent +guère se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent +relevées contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministère +public, fut condamnée finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a +de plus étrange en cette réglementation, c'est que le travail de nuit, +interdit aux ouvrières typographes, est permis exceptionnellement aux +plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant à la femme: «Tu +ne pourras composer un journal de neuf heures du soir à minuit, mais tu +pourras le plier de deux à quatre heures du matin?» Ces inconséquences +et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes +dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de +près au journalisme et à l'imprimerie.</p> + +<p>On sait que Mme Durand est directrice de la <i>Fronde</i>; de son côté, Mme +Maria Martin a fondé le <i>Journal des Femmes</i>; et quant à Mlle Maugeret, +non contente d'inspirer et d'imprimer le <i>Féminisme chrétien</i>, elle a +créé une école professionnelle de typographie pour les jeunes filles, où +elle a pu étudier sur le vif tous les inconvénients de la surveillance +légale.</p> + +<p>De là cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes, +mais contre les femmes; d'autant mieux que la réglementation ne s'étend +qu'aux industries où l'ouvrière fournit un travail salarié. Rentrée chez +elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit à telle +besogne qu'elle voudra. Si donc le législateur lui défend, au nom de +l'hygiène, de compromettre sa santé à l'atelier, il lui permet, au nom +de l'inviolabilité du foyer, de la ruiner librement à son ménage.</p> + +<p>Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y +souscrirais sans hésitation, s'il m'était démontré que la protection +légale est une simple survivance des anciens préjugés qui tenaient la +femme pour une éternelle mineure. Mais n'en déplaise à certaines +féministes qui poussent le parti pris jusqu'à l'injustice, j'ai +l'assurance que, parmi les partisans du travail réglementé, il est +beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrière et croient +sincèrement, sans arrière-pensée de domination humiliante, servir ses +intérêts en la défendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle +est souvent victime.</p> + +<p>Je me résignerais encore à l'abrogation pure et simple des lois de +protection, s'il m'était démontré qu'elles font à la femme plus de mal +que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite. +La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition +entre les nécessités du présent et les progrès de l'avenir. Elle n'est +pas parfaite, et ses auteurs eux-mêmes en jugent ainsi puisqu'ils la +modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a +d'autres. Je dirai même que, si savamment remaniée qu'on la suppose, +cette loi fera toujours des mécontents.</p> + +<p>C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrétion, là +seulement où elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'étais +magistrat, je prendrais pour règle de décision, en cette matière, cette +maxime de large équité: «La meilleure interprétation des lois est celle +qui les plie et les adapte le mieux aux besoins présents et aux intérêts +actuels des justiciables.» J'aurais donc absous Mme Durand, comme +l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi +n'est pas de dépouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la +composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne +doit pas être inquiété pour ce fait, dès qu'il n'exige pas des ouvrières +une durée ou une intensité de travail excessive. Les lois de protection +sont, à mon sentiment, beaucoup moins des règles de coercition rigide +que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai à +l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences +ou même par exception.</p> + +<p>Il faut se défendre contre cette monomanie autoritaire de réglementer +minutieusement les moindres détails de la main-d'oeuvre industrielle. Il +faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop sévère et +trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les prolétaires que l'on +veut protéger. Ceux mêmes qui voient dans la réglementation légale une +arme dirigée <i>contre</i> le patron, beaucoup plus qu'une garantie instituée +<i>pour</i> la femme, feront bien de réfléchir que cette arme est à deux +tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre +l'ouvrière. Quant aux gens d'âme plus libérale qui se sentent peu de +goût pour l'intervention de l'État dans les conditions du travail, ils +tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destinées, +par la crainte révérentielle qu'elles inspirent, à préparer l'avènement +de meilleures moeurs industrielles.</p> + +<p>D'autre part, nous nous refuserons à étendre leurs prohibitions aux +travaux du ménage, si pénibles qu'ils puissent être. On nous dit bien +que les veillées employées à réparer les vêtements du père et des +enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de +l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparaît comme +l'asile sacré, le rempart auguste, le dernier refuge de la liberté. +Autoriser l'inspecteur à en franchir le seuil, c'est abandonner la +famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos +actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulière +logique, en vérité, que celle de ces féministes qui, mécontentes des +réglementations de l'atelier, proposent de «les étendre aux ménagères +dans leurs ménages<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>!» Appliquées à la famille, les lois d'exception +feraient beaucoup plus de mal que de bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Même restreintes à l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles +qu'utiles? C'est précisément ce qu'on soutient, en affirmant que «toutes +les fois qu'une loi a voulu protéger les ouvrières, celles-ci en ont été +les dupes.» Cette assertion est excessive: nous en appelons au +témoignage des femmes elles-mêmes. Au Congrès de la Gauche féministe, +Mme Vincent, parlant au nom de la Société coopérative des ouvriers et +ouvrières de l'habillement, a déclaré que «tous, hommes et femmes, sont +d'accord sur ce point que le travail de nuit doit être rigoureusement +interdit.» Et la même congressiste a terminé sa communication pleine de +faits et d'exemples décisifs, en disant que «la fermeture à heures fixes +des ateliers de couture, de lingerie et, plus généralement, de toutes +les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour +sauvegarder la santé et la moralité des jeunes ouvrières.»</p> + +<p>Eu égard à la concurrence qui sévit particulièrement dans les travaux de +l'aiguille, le patron ne connaît forcément qu'une chose: il faut que ses +commandes soient exécutées. Et l'ouvrière, qui se dit que ses maigres +salaires sont nécessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera +tentée d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le +rôle bienfaisant de la réglementation de mettre un frein aux exigences +du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la +loi se taise et que l'ouvrière se tue? Lingères, fleuristes, +couturières, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas à redouter la +concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du +moins, la protection a du bon<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> Compte rendu sténographique du Congrès de la condition et des +Droits de la Femme. La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Même assentiment chez tous ceux qui pensent que, par définition, l'État +est le défenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait +effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune +fille? Impuissante à se protéger elle-même, il faut bien qu'elle soit +protégée par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs +dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme à +l'«exploitation cléricale» des pupilles de la charité, le féminisme +libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du +bras séculier n'est pas toujours à dédaigner.</p> + +<p>Autre exemple. Pour des raisons d'hygiène et de moralité, la loi +française interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette +prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les +nécessités actuelles de l'industrie condamnent l'homme à ce travail +dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux +souterrains devraient être seulement la punition des criminels. +Convient-il, par un scrupule de liberté, d'ouvrir aux femmes tous les +chantiers où les hommes s'épuisent en efforts périlleux et abrutissants?</p> + +<a name="l5c6s5" id="l5c6s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Malgré les belles phrases, dont ces dames honorent le «travail libre», +nous croyons qu'elles obéissent, dans le secret de leur coeur, à un tout +autre mobile que celui de l'indépendance du labeur et de l'autonomie de +l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas +entendre parler de liberté pour les orphelinats et les couvents: ce qui +n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent +la protection de l'homme, c'est moins par amour de la liberté que par +haine de l'inégalité. Leur fierté s'offense d'une tutelle qui prend des +airs de commisération supérieure. Que ce soit bien là leur sentiment +véritable, certains congrès l'ont manifesté clairement. «Nous demandons +qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,» +déclare une congressiste. «Protégeons le père comme nous protégeons la +mère,» s'écrie une autre. «Je ne suis pas contre les lois du travail, +prononce une troisième, je suis contre les lois d'exception<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.» Au +fond, les réglementations de l'État trouvent grâce auprès des femmes. +Mme Maria Martin, elle-même, dont le rapport se termine par cette +formule du plus pur libéralisme: «Le travail libre dans un pays libre,» +nous fait cet aveu: «Si la loi avait été applicable aux deux sexes, nous +n'aurions eu rien à dire; un bien pour la classe ouvrière, en général, +en eût pu sortir<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> Rapport cité plus haut, <i>eod. loc.</i>, p. 78.</blockquote> + +<p>Ainsi donc, en serrant de plus en plus près la question, nous arrivons à +cette double constatation que les lois, qui régissent le travail +féminin, ne sont guère attaquables dans les dispositions qui régissent: +1º les travaux restés presque exclusivement aux mains des hommes, comme +les travaux souterrains,--ceux-ci n'étant ni dans le tempérament ni dans +les goûts des femmes; 2º les travaux restés presque exclusivement aux +mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci étant +beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.</p> + +<p>Restent les industries où la main-d'oeuvre féminine fait concurrence à +la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature +et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une même usine, hommes et +femmes dirigent les mêmes machines. C'est à propos de ces industries +mixtes que le mot «protection», toujours bienveillant en apparence, peut +être nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrière en état +d'infériorité vis-à-vis de l'ouvrier.</p> + +<p>Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'égalité les +hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi, +plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois +de protection du travail féminin l'assujettissent plus gravement aux +visites imprévues des inspecteurs, au contrôle perpétuel des heures +d'entrée et de sortie, aux vexations des enquêtes, à la surveillance de +l'hygiène et du repos des ouvrières. Pour se dédommager de ces charges +et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la +main-d'oeuvre féminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et +voilà comment les lois de protection, suivant la démonstration de Mme +Durand, ont pour résultat certain l'abaissement des salaires. On se +flattait de protéger les femmes contre les hommes, et finalement on +arrive à protéger les hommes contre les femmes. On voulait ménager la +faiblesse de l'ouvrière, et l'on accroît l'infériorité de son labeur. +Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'où cette +conclusion: «Voulez-vous l'égalité du salaire? Vous ne l'aurez que par +l'égalité du travail. Et point d'égalité dans le travail sans liberté +dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>.» Et sur +la proposition de M. Tarbouriech, le Congrès de la Gauche féministe a +voté «l'application à toute la population ouvrière, et sans distinction +de sexe, d'un régime égal de protection.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimère et une part +d'exagération. L'exagération, d'abord, sera évidente pour quiconque aura +bien voulu se pénétrer des développements qui précèdent. Pourquoi, en +effet, rejeter en bloc une loi de réglementation industrielle dont +certaines catégories d'ouvrières,--et notamment les syndicats de la +couture,--prétendent tirer profit? En maintenant même ces mesures +d'exception pour les corps de métier qui en bénéficient, il n'est pas +impossible de réaliser, en certains cas, l'unification des lois de +protection au profit des deux sexes. Notre législateur est entré dans +cette voie, en fixant le maximum de la journée de travail à onze heures +pour les ouvriers et les ouvrières adultes. Par ailleurs, toutes les +garanties prescrites en faveur de la sécurité et de la salubrité du +travail profitent aux uns et aux autres; et nous espérons bien que le +repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps, +aux hommes comme aux femmes. L'égalité de protection pour les deux sexes +est donc réalisable, en plus d'un point, là où ceux-ci travaillent dans +les mêmes ateliers, coopèrent à la même fabrication, servent les mêmes +machines.</p> + +<p>Mais cette assimilation peut-elle être absolue? Et elle devrait l'être +pour amener et justifier l'égalité des salaires.--Je n'en crois rien, et +c'est ici que m'apparaît la chimère. D'abord, il arrive souvent (l'aveu +en a été fait à plus d'un congrès) que le travail de la femme ne vaut +pas celui de l'homme. A temps égal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrière +par la résistance physique et la force musculaire. Je relève, dans une +communication intéressante de Mme Durand, ce passage significatif: «La +régularité dans le travail, la continuité dans l'effort, sont, en +général, contraires au tempérament de la femme, qui est capable plutôt +d'efforts momentanés, d'accès de zèle, de ce que l'on appelle, +vulgairement des coups de collier<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.» Est-il possible que cette +inégalité de labeur n'engendre pas une inégalité de rémunération? La +lassitude et l'excitabilité, les indispositions et les maladies, sont +plus fréquentes chez les ouvrières que chez les ouvriers: c'est un fait. +Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par +exemple, pendant de longues heures, à la boutique ou à l'usine, offre +beaucoup plus d'inconvénients pour le personnel féminin que pour le +personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 décembre 1900 n'a +fait bénéficier d'un siège--tabouret, chaise ou strapontin--que les +ouvrières et les employées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Dès lors, comment parler sérieusement d'égalité de protection légale +entre l'homme et la femme? A peine le Congrès de la Gauche féministe +avait-il voté cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu +à la vérité des choses, il s'est empressé de réclamer une protection +spéciale pour l'ouvrière enceinte. Pas moyen, je pense, d'étendre aux +hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de +travail et d'irrégularités inévitables sont cause et les grossesses, et +les couches, et l'allaitement, c'est-à-dire toutes les charges de la +maternité, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider +momentanément les forces de la femme.</p> + +<p>Ces inégalités de nature ne permettent guère, on le voit, d'unifier la +protection pour égaliser les salaires. Ce qui revient à dire que la +maternité, qui est le lot de la femme, constituera toujours (fût-elle +simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une énorme +surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un +conseil. Si nous voulons améliorer efficacement le sort des ouvrières, +acceptons les services de tout le monde, d'où qu'ils viennent, du +patron, de l'État, de la femme elle-même. Institutions patronales, +réglementations légales, oeuvres syndicales, ont un rôle à jouer dans le +relèvement de la condition féminine. Tirons-en tout le bien qu'elles +comportent, ne décourageons aucune bonne volonté, et surtout +gardons-nous des idées absolues si contraires aux complexités de la vie +et à la nature des choses!</p> + +<p>Et maintenant, quels métiers, quelles fonctions peuvent être ouverts +impunément au sexe féminin, sans détriment pour sa santé et, par suite, +sans dommage pour la communauté? C'est une question d'«espèces», qu'on +ne peut résoudre qu'en passant en revue les différentes carrières, +auxquelles les femmes prétendent s'élever en concurrence avec les +hommes. Et parmi ces prétentions nouvelles, il en est de graves et +d'innocentes, de sérieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme +elles le méritent, en mariant le plaisant au sévère.</p> + +<a name="l5c7" id="l5c7"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h4>La concurrence féminine</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La femme ouvrière ou employée.--Protection de la + main-d'oeuvre féminine.--Accord des prescriptions + françaises avec les déclarations papales.</p> + +<p> II.--La femme professeur.--Répétitions au + rabais.--Condition précaire et détresse cachée.</p> + +<p> III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui + conviennent éminemment au sexe féminin.</p> + +<p> IV.--La femme artiste.--La carrière théâtrale.--Les + beaux-arts et les arts décoratifs.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Avant d'entrer dans l'examen des carrières revendiquées aujourd'hui par +les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne +reconnaissons à l'État le droit d'intervenir, avec son appareil +coercitif, pour départager les deux sexes et intimer impérieusement à +l'un: «Vous ferez ceci!» et à l'autre: «Vous ferez cela!» qu'autant +qu'il s'agit d'une distinction d'attributions réclamée par la nature des +choses et dictée manifestement par le souci des intérêts supérieurs de +l'ordre public. Hors de là, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux +hommes, le principe de la liberté du travail qui, depuis la Révolution +française, fait partie de notre droit public.</p> + +<a name="l5c7s1" id="l5c7s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Nous ouvrons conséquemment, toutes larges, les portes de +l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent +d'y trouver leur gagne-pain. A cette liberté nous n'apportons qu'une +restriction: il ne saurait convenir à l'État que, sous couleur +d'indépendance ou même de nécessité, l'ouvrière risquât sa vie et +compromît sa santé.</p> + +<p>C'est pour ce motif essentiel que la loi française lui tient +présentement ce langage impératif: «Jeune fille ou jeune femme, tu ne +travailleras point dans les mines, sous quelque prétexte que ce soit; +car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour +enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te +reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous +réserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil +pour réparer tes forces et un jour de distraction pour détendre tes +nerfs. Je tiens à ce que ta journée de travail n'excède point onze +heures; et je m'efforcerai de la réduire davantage, si la chose est +possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement +aux soins du ménage. S'il m'est défendu pour l'instant de te réserver, +en cas de grossesse, avant et après les couches, une période de repos +consécutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une +indemnité équivalente à ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos +finances sont gravement obérées), mes inspecteurs, du moins, veilleront +à ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta santé, toutes les +mesures de sécurité soient prises, toutes les règles d'hygiène +observées, afin d'alléger ton labeur et de protéger la vie. Que si le +zèle de mes fonctionnaires te paraît un peu rude ou intempestif, songe +qu'il leur est inspiré par le désir de servir efficacement tes propres +intérêts, qui sont inséparables de ceux de la race et de la patrie.»</p> + +<p>Ce petit discours, plus pratique qu'éloquent, mérite d'être approuvé. +Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En +tout cas, les bonnes chrétiennes auraient mauvaise grâce à l'incriminer, +puisque les garanties tutélaires, dont la loi française entoure le +travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les +plus instantes du Souverain Pontife.</p> + +<p>Témoin cette citation de l'Encyclique de Léon XIII sur la condition des +ouvriers: «Ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de +l'âge, il ne serait pas équitable de le demander à une femme ou à un +enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande à être observé +strictement--ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura +suffisamment développé en elle les forces physiques, intellectuelles et +morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra flétrie par +un travail précoce, et c'en sera fait de son éducation. De même, il est +des travaux moins adaptés à la femme, que la nature destine plutôt aux +ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent +admirablement l'honneur de son sexe et répondent mieux, de leur nature, +à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la +famille.»</p> + +<p>Mais, si haute que soit l'autorité dont ces paroles émanent, elle +s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que +les prescriptions civiles, présentent un caractère masculin de +supérieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de +nos fières et libres féministes.</p> + +<p>Quant aux carrières bureaucratiques et libérales, disons tout de suite, +pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune +raison sérieuse d'en écarter les femmes. Évidemment, leur place est au +foyer plutôt qu'à un bureau d'enregistrement ou à la barre d'un +tribunal. Mais elles seraient mieux également à leur ménage que dans un +atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur +interdire d'être ouvrières. On leur permet, dans l'industrie et aux +champs, les besognes les plus pénibles, parce que nulle loi humaine ne +saurait les empêcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de +quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus +faciles et beaucoup plus rémunératrices? La liberté du travail est chose +sacrée: en priver la femme, sans raison supérieure, est un crime de +lèse-humanité.</p> + +<p>Reste à savoir quels emplois conviennent le mieux à son sexe.</p> + +<a name="l5c7s2" id="l5c7s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Depuis que l'instruction est offerte libéralement aux filles et que la +conquête des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux +douées, l'enseignement a permis à l'élite de gagner son pain sans +déroger. Les institutrices sont devenues légion: près de 100 000 femmes +sont employées dans l'enseignement primaire et secondaire. L'éducation +de leur propre sexe leur est donc à peu près exclusivement réservée. +Dans les établissements de l'État, notamment, l'enseignement secondaire +des jeunes filles est confié presque totalement à un personnel féminin. +Une douzaine de dames pédagogues siègent même dans les Conseils de +l'instruction publique. On les écoute, on les décore.</p> + +<p>Bien plus, on réclame le droit, pour les nouvelles agrégées, de monter +dans les chaires de l'enseignement supérieur. Cette nouveauté serait +logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices, +puisqu'elles fournissent des maîtresses distinguées à l'enseignement +secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facultés les +tiendraient-elles pour des recrues négligeables? Je sais bien que, +présentement, l'enseignement donné par les hommes est plus solide, plus +élevé, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes +instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne +puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc à celles qui le +méritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de médecine: +les étudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait même que le +professorat féminin,--à la condition qu'il s'incarne sous des espèces +jeunes et attrayantes,--fût un sûr moyen d'assurer l'assiduité aux cours +les plus rébarbatifs.</p> + +<p>Mais il n'est pas donné à toutes les femmes d'être professeurs. Et pour +nous en tenir à la réalité d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice, +même munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup +mieux traitée qu'une employée de magasin. Nous avons actuellement un +paupérisme scolaire; et par ce mot nous désignons la misère cachée des +précepteurs, instituteurs, répétiteurs des deux sexes, frères et soeurs +en pédagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propreté +de la tenue, une âme endolorie par l'incertitude et le tourment du pain +quotidien. Décidés à ne jamais tendre la main, tenant à honneur de vivre +de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amassé à +grands frais aux heures de jeunesse et d'espérance, ils sont des +milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de +répétitions à l'usage des enfants riches, débiles et gâtés, de courte et +frêle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On +les appelle, ô dérision! les maîtres «libres». Rien de plus digne de +pitié que cette petite Université dolente, besogneuse, en quête d'élèves +introuvables.</p> + +<p>La plupart de ces braves filles considèrent comme le salut de trouver +enfin,--après quelles démarches et quelles tribulations!--une place dans +une famille riche, avec une rétribution à peine supérieure au salaire +d'une domestique. L'assurance d'être logée, couchée, nourrie, vaut mieux +que l'incertitude qui pèse sur la vie des maîtresses de langue, de +musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes. +Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans +les carrières de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en +disputent l'entrée et meurent de misère.</p> + +<a name="l5c7s3" id="l5c7s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Mais, dira-t-on, de quelque côté qu'elles se tournent, les jeunes filles +se heurtent aux mêmes difficultés, et souvent à de pires +injustices.--Oui, présentement, le choix d'une profession pour une femme +est extrêmement limité. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne +pense, peut apporter à cette situation malaisée une solution graduelle.</p> + +<p>Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le +travail sédentaire, le travail assis, qui convient le mieux à la femme. +Les fonctions bureaucratiques sont donc un débouché tout indiqué pour +son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de +merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et +petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude, +de la patience, comme la rédaction et la délivrance des titres, le +calcul et le service des coupons, le contrôle et le classement des +pièces. L'expérience, tentée par diverses sociétés, a démontré que les +femmes sont particulièrement propres aux mille petits détails d'écriture +et de comptabilité. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos +administrations publiques et privées? Si elles en chassent les hommes, +elles ne feront que les rendre à une vie plus active et plus extérieure +qui rentre tout à fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal à +diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le +«fonctionnarisme» soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas +naturel que les femmes en profitent, puisque ce débouché semble fait +pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille +leur sied mieux qu'aux hommes.</p> + +<p>Il n'est pourtant, jusqu'à ce jour, que certains services de l'État, +comme les Postes et les Télégraphes, quelques Sociétés financières et +quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel à la +collaboration du sexe féminin. La France compte à peine 50 000 employées +d'administration. Nos préfectures et nos municipalités, nos trésoreries, +nos recettes et nos perceptions sont généralement réfractaires à +l'entrée des femmes dans leurs bureaux. C'est à peine si, à Paris, la +porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque +temps. Pourquoi ne pas leur ménager un accès aux fonctions de +bibliothécaire et de conservateur de musée? Leur serait-il même si +difficile de faire d'exacts percepteurs, et de très suffisants receveurs +d'enregistrement?</p> + +<p>Pour le moins, il est à souhaiter que nos préventions et nos habitudes +administratives ne s'opposent pas trop longtemps à l'accession +raisonnable des femmes aux emplois des services intérieurs de nos villes +et de nos départements, la vie bureaucratique étant de celles, je le +répète, qui conviennent le mieux au tempérament féminin. Pourquoi même +la loi ne réserverait-elle pas expressément au sexe féminin certaines +carrières administratives, où la vie est douce et le travail léger? La +couture, déchargée ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-être se +relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes +évincés de leur bureau, notre domaine colonial est là qui offrirait de +larges débouchés aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office +n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable, +mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie +bureaucratique est une forme de la vie intérieure. Elle convient aux +femmes; et tandis qu'elle atrophie les mâles, elle ferait vivre bien des +mères.</p> + +<a name="l5c7s4" id="l5c7s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>A côté du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail +artistique.</p> + +<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises à jouer un rôle +sur les planches. La scène les attire. Actrices, danseuses et +cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la +rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France près de 4 000 artistes +lyriques et dramatiques. Mais à part les premiers sujets, la carrière +théâtrale, si recherchée qu'elle soit, apporte plus de misère que de +profit, plus d'abaissements que de triomphes.</p> + +<p>Il se peut toutefois que le cabotinage élève quelques rares élus à une +situation supérieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues. +Souvent les théâtres ont pour directeurs des directrices. Singulière +coïncidence: deux métiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont +l'un consiste à gouverner la scène et l'autre à gouverner l'État. Les +reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de +puissantes reines de féerie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes +diriger la comédie humaine. Et si minces sont devenus en politique les +pouvoirs de notre Président, que nous pourrions, sans inconvénient, le +remplacer par une Présidente. Celle-ci ne serait pas moins décorative, +et elle aurait l'avantage de donner un corps et une âme à la République +française, que la tradition nous représente sous les traits d'une femme +austère et virile.</p> + +<p>Mais toutes les femmes ne pouvant songer à incarner notre capricieuse +démocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent +éperdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600 +artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'École des +Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause définitivement gagnée.</p> + +<p>Leur admission, du reste, a été fort mal accueillie par MM. les +artistes. Ils étaient là chez eux, bien tranquilles, à l'aise, en +famille,--une famille où il n'y avait que des hommes et, bien entendu, +des hommes de génie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de +quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces +nouvelles recrues s'étaient masculinisées de leur mieux: pince-nez, +cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise était +aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire à +l'École? Enlever à ces MM. peintres et sculpteurs des diplômes et des +médailles qui les exonèrent du service militaire. Alors, qu'on fasse +porter le fusil à ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de +la beauté ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de +l'émancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de +reproduire les grâces; mais ils n'entendaient point que celles-ci +eussent la mauvaise pensée de leur faire une injuste concurrence. Voilà +pourquoi ils ont crié: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour +employer un néologisme tout à fait en situation, que le rapin +d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.</p> + +<p>Au vrai, hormis quelques places dérobées à ces Messieurs, la condition +des femmes n'en sera guère améliorée. La production artistique ne +nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu'à une condition, qui est +d'avoir du talent, sinon du génie. Or, ces qualités maîtresses ne +courent point les rues. Ce n'est pas même dans les salles d'une école +qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y développent et s'y +assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait +comment! <i>Spiritus fiat ubi vult.</i> Il y a mieux à faire et plus à gagner +du côté des arts décoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec +empressement. Les impressions et dessins sur étoffes, les spécialités de +l'ameublement et de l'ornementation intérieure, offrent à un dessinateur +de goût et d'ingéniosité mille occasions d'utiliser avantageusement son +savoir et son habileté.</p> + +<p>Encore est-il que cette carrière suppose des aptitudes spéciales qui ne +sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions générales de la +vie s'étant profondément modifiées et se modifiant rapidement chaque +jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et +difficiles, mais de larges occasions de travail rémunérateur. A côté des +récriminations saugrenues et des déclarations extravagantes qui font +dire à bien des gens, superficiellement informés, que le féminisme n'est +qu'exagération ou puérilité, il y a des plaintes légitimes et des +revendications justifiées qui méritent d'être écoutées et satisfaites. +Or, c'est à peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres, +sculpteurs ou musiciens, on éveillera quelques vocations intéressantes. +Il faut aux femmes intelligentes des carrières d'un accès plus facile +et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement +moins aléatoire.</p> + +<a name="l5c8" id="l5c8"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h4>L'invasion des carrières libérales</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les + hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes + françaises pour la paix universelle.--Un bon conseil.</p> + +<p> II--La femme médecin.--Son utilité en France et aux + colonies.</p> + +<p> III.--La femme avocat.--Revendications + logiques.--Opposition des tribunaux.--Attitude du barreau.</p> + +<p> IV.--Objections plaisantes opposées a la femme + avocat.--Leur réfutation.</p> + +<p> V.--La femme magistrat.--Innovation périlleuse.--La femme + a-t-elle l'esprit de justice?</p> +</blockquote> +<br> + +<p>On n'ignore pas que le féminisme réclame l'admission des femmes à toutes +les carrières libérales présentement occupées par les hommes. Le texte +suivant en fait foi: «Le Congrès international des Droits de la Femme, +réuni à Paris, en 1900, émet le voeu que toutes les fonctions publiques, +administratives et municipales, et que toutes les professions libérales +ou autres, ainsi que toutes les écoles gouvernementales, spéciales ou +non, soient ouvertes à tous sans distinction de sexe<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 12 septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l5c8s1" id="l5c8s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrière +militaire elle-même n'en est pas exceptée. Le métier des armes serait +susceptible, à la vérité, de satisfaire l'activité des plus ambitieuses +et des plus ardentes. Mais on verra peut-être quelque inconvénient à +ouvrir aux dames l'accès des régiments. Non pas que la galanterie +proverbiale du soldat français puisse leur infliger d'irrespectueuses +brimades; non pas même que les femmes soient incapables de courage +militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il +n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrière. Plus près de nous, +les pétroleuses parisiennes ont jeté sur la Commune de 1871 un éclat +particulièrement flamboyant. Voilà des faits qui rehaussent infiniment +les mérites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous +ces vivandières héroïques, qui épousaient la gloire du régiment et +l'honneur du drapeau, préparant nos soldats au coup de feu en leur +versant généreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des +prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire +chevauchée de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige +de notre histoire nationale.</p> + +<p>Mais nulle femme ne m'en voudra de prétendre que les Jeanne d'Arc sont +rares. Et encore bien que plus d'une Française se soit vaillamment +conduite pendant la dernière guerre, il est à conjecturer que la +généralité des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et +les corvées de la caserne. Nous exerçons là un monopole que leur +sensibilité nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se +fassent cantinières! Par malheur, la situation est trop subalterne, et +le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop +loin la malignité que de fermer aux femmes l'entrée de certaines +fonctions, sous prétexte qu'elles n'ont pas rempli leur «devoir +militaire». On sait que cette condition préalable est exigée des +candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on +sait moins, c'est qu'une femme a été écartée récemment d'un concours, +sous prétexte qu'elle n'avait pas satisfait à la loi du +recrutement<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais +porté le fusil, font de parfaits expéditionnaires. N'imposons pas aux +femmes des conditions vexatoires et ridicules.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du mercredi 12 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines féministes +hardies et batailleuses, rompues à tous les sports et habituées à toutes +les audaces, se fût élevée, au moins en espérance, jusqu'aux exercices +violents et aux rudes épreuves de la vie militaire. L'épanouissement du +«troisième sexe» devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais +on nous assure que la femme future se vouera, corps et âme, au +relèvement et à la pacification de notre pauvre société. En quoi, +sûrement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveauté; car nos +petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges +apôtres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devancée +depuis des siècles au milieu des populations les plus hostiles et les +plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les +injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanité +ignorante et déchue.</p> + +<p>Au fond, religieuse ou laïque, la femme est née pour les oeuvres de +paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqué cent fois: +l'idée de la nécessité de la guerre en soi n'est pas une idée féminine. +L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un +doux instinct de nature et, plus particulièrement, par l'instinct sacré +de la maternité. Bien qu'elles soient exonérées de l'impôt du sang, il +suffit qu'il soit payé par leurs maris et surtout par leurs fils pour +qu'elles détestent la guerre. Comment s'étonner qu'elles défendent le +fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que +par une victoire douloureuse de la volonté sur le coeur, par le +sacrifice héroïque de la sensibilité au devoir patriotique, qu'une mère +se résigne, et avec quel déchirement! aux violences et aux deuils des +conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagère élévation d'âme, +les femmes se plaisent à caresser le rêve de la paix éternelle et de +l'universelle fraternité.</p> + +<p>Ces idées se font jour, avec éclat, dans toutes les réunions féministes. +On lit dans une lettre-circulaire adressée, en 1900, aux Congrès +féministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui siège à +Berne: «Quand les femmes feront résolument la guerre à la guerre, la +cause de la paix dans le monde sera gagnée.» Et les Françaises +s'enrôlent en masse dans cette croisade généreuse. Elles se flattent, +suivant leur langage, de «transformer les armées guerrières destructives +en armées pacifiques productives.» Mme Pognon, notamment, nous a promis +solennellement que la «femme supprimerait le règne de la force et +inaugurerait le règne du droit.» Comment cela? «En réduisant au minimum +l'énorme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux +oeuvres de mort<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>A cette fin, la Gauche féministe a émis le voeu «que, dans +l'enseignement de l'histoire, les éducateurs mettent en lumière la +barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils développent chez leurs +élèves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanité, de +préférence à l'admiration des grands conquérants, violateurs de la +Justice et du Droit.» Et en plus de cette déclaration, qui part d'un +excellent naturel, le même congrès a engagé «tous les gouvernements à +mettre en pratique les principes adoptés par la conférence de la Haye.» +Après cette double manifestation, les États auraient mauvaise grâce à +ajourner le désarmement universel. Sinon, les femmes s'en mêleront! +«Nous ne voulons pas, s'est écriée l'une d'elles, que l'on fasse de nos +fils de la chair à canon; soeurs et frères en l'humanité, travaillons à +faire tomber les frontières, pour la défense desquelles on nous demande +la vie de nos enfants<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.»</p> + +<p>On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modèle du genre, cette +véhémente apostrophe de Mme Séverine: «Nous sommes des créatures +d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois +(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanité), les nourrir de +notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les +envoyer sur les champs de bataille, mutilés, saignants, et criant encore +notre nom, dans leur dernier râle et leur dernier soupir.» Et avec cette +boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulevé les +acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser +contre la guerre «la grève des ventres». Voilà les hommes dûment +avertis! Et pendant ce temps-là, il se faisait, dans l'enceinte de +l'Exposition, au palais des États-Unis, une propagande si ardente en +faveur du désarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Françaises, qui se +permirent d'élever quelques timides objections contre les idées émises, +furent traitées de «femmes à soldats<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 8 et du 12 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 12 et du 13 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Toutes ces citations feront craindre peut-être aux esprits calmes que la +question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entraîne à des +outrances fâcheuses. Ce n'est point de «la grève des ventres» qu'il +s'agit,--une telle menace n'étant pas d'une réalisation imminente,--mais +des intérêts supérieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre +à l'«Association des femmes françaises pour la paix universelle» +quelques idées très simples et très graves.</p> + +<p>L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment +national. Ce n'est un mystère pour personne, que les idées +internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous +n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant, à +l'heure actuelle, l'humanité n'est qu'une fiction ou, si l'on préfère, +une idée. Où est l'humanité? En Russie? En Amérique? Là, je vois bien +des hommes, mais ils sont Russes ou Américains avant tout. En Italie? En +Allemagne? Là, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne +songent guère à désarmer leur nationalité au profit de la fraternité +humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rêvent qu'à +enserrer le monde entier dans les replis sans cesse étendus et +multipliés de l'impérialisme britannique. Ils n'ont de considération que +pour l'humanité anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que +possible; ils sont «inter-anglais», comme disait John Lemoine, qui les +connaissait bien.</p> + +<p>N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous +environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne +négocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver à la main. Non; +l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre +dans une humanité vague et indécise, sans frontières, sans rivalités, +sans patries. Si la France cessait d'être la France, nous ne serions +point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets +anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de +soi-même, la conscience et l'amour de soi-même, est indigne de vivre et +incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue à affaiblir en +nous le sentiment patriotique,--à la veille de la grande lutte des races +qui, vraisemblablement, remplira le vingtième siècle,--fait le jeu des +nationalités grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.</p> + +<p>Défions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de désarmer imprudemment +nos bras, d'énerver notre vaillance par un amour de l'humanité que nos +rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression +est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'épée dont nous +pouvons avoir besoin demain pour défendre nos droits. Il y a quelque +chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix +des décadents et des lâches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce +pas servir encore les intérêts de la paix que de pouvoir, au besoin, +l'imposer à ceux qui voudraient la troubler? Ne déposons nos armes, +n'abaissons nos frontières, qu'à la condition d'une équitable et loyale +réciprocité. Sous cette réserve (les femmes de France, si capables +d'héroïsme, la font sûrement en leur coeur), il est bon, il est saint de +rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: «Bienheureux +les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre +nous!» Et les femmes auront bien mérité de l'humanité si, par bonheur, à +force de prêcher l'union entre les hommes et la fraternité entre les +peuples, elles parviennent à atténuer l'horreur ou même à diminuer la +fréquence des conflits qui ensanglantent le monde.</p> + +<a name="l5c8s2" id="l5c8s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>«Donner des leçons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses, +c'est nous condamner pour la vie à une sorte de domesticité supérieure.» +Et les plus hardies se sont misés à frapper à la porte des Facultés de +médecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de résistance.</p> + +<p>Quant à l'exercice de la médecine, je ne vois point qu'il soit +avantageux pour personne d'en écarter les femmes. C'est la conclusion à +laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacité +individuelle, soit qu'on interroge l'intérêt général.</p> + +<p>Et d'abord, les femmes sont naturellement indiquées pour être +herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent déjà cette +fonction à Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que +leur nombre s'accroîtra rapidement. Point d'occupation plus sédentaire +et qui exige plus d'ordre, plus de précision, plus de mémoire, plus de +propreté,--toutes qualités vraiment féminines. Et qui plus est, la vie +intérieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement +troublées ni interrompues. Trouverez-vous même si ridicule qu'une femme +s'occupe d'hygiène ou de quelque spécialité médicale? qu'elle donne des +soins à l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La +vocation de médecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus +naturel qu'une femme traite, soigne et guérisse les femmes? Est-ce +qu'une mère n'est pas le premier médecin de ses enfants? Quoi de plus +simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle +fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conquérant +tous ses grades? Laissez-lui faire ses études médicales: la clientèle +peu fortunée des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte. +Bannissez des Facultés de médecine le matérialisme insolent et les +libertés excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous +servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanité.</p> + +<p>Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition? +Aucune. Habituées aux travaux manuels les plus délicats, on peut croire +que les femmes médecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que +la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font +preuve presque toujours d'un sang-froid avisé, d'une dextérité +ingénieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront +peut-être des praticiennes émérites. Beaucoup ne s'élèveront pas sans +doute au-dessus d'une honnête médiocrité; mais tous nos médecins +sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes, +il n'y faut guère songer, paraît-il,--un grand nombre d'opérations +exigeant une application prolongée, une tension de l'esprit et des +nerfs, et même une dépense de force musculaire au-dessus des moyens +physiques de la femme. Nous trouvons là cette limite naturelle qui +marque la frontière des privilèges virils. L'immixtion des femmes dans +les fonctions masculines devra toujours s'arrêter devant les exigences +organiques de leur propre constitution.</p> + +<p>En fait, on compte à Paris une vingtaine de femmes médecins, tant +françaises qu'étrangères. Et les statistiques donnent, pour toute la +France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes médecins. A l'heure actuelle, +il n'est plus guère de pays où la doctoresse en médecine soit inconnue. +Son utilité n'est pas contestable, surtout en province et dans nos +colonies.</p> + +<p>Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes +françaises,--religieuses ou laïques--qui, sous l'impression de scrupules +exagérés, mais infiniment respectables, se résignent à la souffrance et +préfèrent souvent perdre la santé et la vie plutôt que de recourir aux +soins d'un homme, si âgé ou si discret qu'on le suppose. En plus de +cette petite clientèle réservée pour laquelle les femmes médecins +semblent destinées, nous serions peut-être, en cas de guerre, fort +heureux de les trouver, ainsi que le prouve une expérience relativement +récente. Dans la dernière campagne Russo-Turque, les médecins manquant, +le gouvernement impérial fit appel aux étudiantes de quatrième et de +cinquième année qui répondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les +ravages du typhus, ni l'horreur des opérations et des pansements +n'ébranlèrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blessés et +excitèrent l'admiration des médecins. Si jamais la paix boiteuse dans +laquelle nous vivons venait à être rompue, il est plus d'une «femme de +France», dont nos chirurgiens militaires seraient à même d'apprécier, +outre le zèle et le dévouement, les aptitudes médicales et les +connaissances thérapeutiques.</p> + +<p>Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, où les femmes +séquestrées dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le médecin +en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher +aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou même qui les tuent, en +leur substituant des doctoresses de bonne volonté,--l'expérience ayant +établi partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes +comme des envoyées du ciel.</p> + +<p>Ne nous moquons point des femmes médecins. Certes, il faut se garder de +leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous +venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient +avoir à grossir le personnel d'une profession où l'offre est déjà +supérieure à la demande. Celles qui ont conquis leurs diplômes n'ont pas +tardé à s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient guère l'emploi dans la +mère-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un +mouvement d'émigration des femmes médecins s'est dessiné, au cours des +dernières années, vers les contrées mahométanes. L'idée était bonne; et +chez nous, Mme Chellier l'a mise à profit. Triomphant de la défiance des +Arabes, admise à pénétrer sous les tentes des indigènes, prodiguant ses +soins aux femmes, aux enfants, parfois même aux hommes, elle a parcouru +pendant des mois la Kabylie et la région de l'Aurès, gagné à la France +mille sympathies et conquis pour elle-même une popularité durable. Il +s'ensuit que les pays de religion islamique offrent à nos futures +doctoresses un débouché immense,--je n'ose dire un débouché toujours +lucratif. Ce rôle d'agents de l'influence française aurait du moins le +mérite de réconcilier tous les patriotes avec le féminisme, puisqu'il +serait démontré, grâce à lui, que loin de poursuivre des fins purement +égoïstes, il est capable de servir utilement les intérêts généraux du +pays. Dans une solennité officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer +qu'il serait profitable à la France de confier aux femmes médecins des +missions sanitaires aux colonies.</p> + +<a name="l5c8s3" id="l5c8s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Depuis le 1er décembre 1900, les Françaises peuvent exercer la +profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur était pas permis de se +faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on +ne voit pas pourquoi il leur avait été interdit de plaider, alors qu'on +les autorisait à guérir.</p> + +<p>Dans l'antiquité, le sexe faible fut admis parfois à pérorer devant la +justice. L'histoire a conservé le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme +d'un sénateur, qui avait été autorisée à plaider pour autrui. Mais de +cette première avocate, Valère Maxime nous donne une idée plutôt +fâcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs à des aboiements; +et telles furent ses violences et sa cupidité que «son nom devint le +plus grand outrage dont on pût cingler un visage de femme.» Après avoir +indiqué qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jésus-Christ, son sévère +biographe ajoute: «Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit +plutôt enregistrer la mémoire de sa destruction que la date de sa +naissance.»</p> + +<p>Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicité, de +nos jours, l'honneur de prêter le serment d'avocat et de paraître à la +barre d'un tribunal, a mérité le bonheur de voir son nom passer à la +plus lointaine postérité. En revendiquant le droit de plaider pour +autrui, elle n'a point obéi, soyez-en sûrs, à de mesquins sentiments de +vanité ou d'intérêt personnel. Son but était plus noble et plus +désintéressé: poser un principe, établir un usage, conquérir une liberté +pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante, +elle n'a pas eu de peine à reconnaître les imperfections de notre +organisation sociale, et qu'aux misères, qui affligent notre vieux +monde, il n'est qu'un remède que son sexe brûle de nous administrer avec +sagesse et autorité. On l'a déjà deviné: il n'y a pas en France assez +d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation! +Trop peu de gens pérorent à la face des juges; le prétoire est +silencieux et désert. Il est grand temps que les femmes comblent les +vides de la corporation.</p> + +<p>Que si l'on ne goûte point cette explication, on reconnaîtra, du moins, +que la revendication de Mlle Chauvin était des plus raisonnables et des +plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il +était facile de prévoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la +possession d'un titre nu, d'un parchemin décoratif, et que, sachant +vaincre, elle chercherait à profiter de la victoire. Comment! les femmes +sont admises, dans nos Facultés de droit, à suivre les cours et à passer +les examens; et, leurs études terminées, on leur défendrait d'en tirer +parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses +camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire +une clientèle, se créer une position, bref, tirer de son grade toute la +valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la +magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne +consentirait point à ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie, +une contradiction, une impossibilité. Doctoresses en médecine, il a bien +fallu leur permettre d'exercer la profession médicale. Licenciées en +droit, il était inévitable qu'on les admît à exercer la profession +d'avocat. Leur conférer des diplômes sans les autoriser à en bénéficier, +c'était, ni plus ni moins, une offense à la logique et un déni de +justice.</p> + +<p>Si pressantes que fussent ces considérations, les Cours d'appel de +Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordèrent pour fermer aux femmes +l'accès du barreau<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>. Le 1er décembre 1897, sur les conclusions de M. +le Procureur général, Mlle Chauvin fut «déboutée» de ses prétentions. +Les motifs de l'arrêt sont tirés, en substance, de l'ancien droit et des +traditions du barreau. Lorsque le législateur a rétabli l'Ordre des +avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes +et aux règles qui étaient en vigueur avant la Révolution; or, dans +l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait +toujours été considérée comme un «office viril»; donc, aujourd'hui +encore, la femme ne saurait y prétendre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> Voyez <i>la Femme devant le Parlement</i>, de M. Lucien <span class="sc">Leduc</span>. +Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.</blockquote> + +<p>Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux +aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils +ne soient point recevables, conséquemment, à rechercher (l'arrêt en fait +la remarque) si le progrès des moeurs rend désirable que la femme soit +admise à l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de +croire que le Corps législatif de 1812 ait eu l'intention de repousser +le serment des femmes licenciées. A la vérité, une pareille prohibition +n'est point entrée dans son esprit, pour cette bonne raison que +l'hypothèse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste +le texte de loi qui, en termes généraux, admet au serment «les licenciés +en droit;» et, à moins de prétendre que l'emploi du genre masculin est +toujours restrictif du genre féminin,--ce qui n'est point +acceptable,--il eût été plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrêt de +justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facultés +de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une +profession intellectuelle qui n'exige qu'une dépense ordinaire de force +physique, alors qu'il ne vient à l'idée de personne de leur interdire +les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures? +D'autant plus que la capacité est de règle générale, que les incapacités +ne se présument pas plus que les déchéances et les pénalités, que +l'interprète ne doit pas distinguer là où le législateur ne distingue +point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la +jurisprudence est de suivre l'évolution des moeurs et de seconder la +marche des idées.</p> + +<p>Au surplus, la question n'a pas été enterrée par cette sentence, +restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses +études juridiques. Il y a, sur les bancs de nos Écoles de droit, +d'autres étudiantes qui brûlent du même feu sacré. C'est pourquoi, à +défaut des magistrats qui se sont obstinés à faire la sourde oreille, +notre Parlement s'est empressé de leur octroyer, par une loi spéciale, +en date du 1er décembre 1900, la faculté de plaider devant les tribunaux +français.</p> + +<p>A cela, point d'inconvénients graves. Dernièrement un bâtonnier de Paris +déclarait au Palais: «Nous autres gens de robe, nous sommes tous +féministes.» C'est beaucoup dire; mais, après tout, il n'est aucune +bonne raison d'écarter les femmes de la barre. Redouterait-on, par +hasard, leur concurrence? Trouverait-on libéral de les évincer du +barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines écoles ou de +certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prêterons point à +Messieurs les avocats d'aussi misérables calculs: un tel ostracisme +serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas à craindre, d'ailleurs, +que les femmes leur disputent sérieusement la clientèle des plaideurs. +Le barreau est trop encombré pour qu'elles s'y précipitent en foule au +préjudice des situations acquises.</p> + +<p>Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu'à +faire ce qu'elles désirent on a généralement la paix, le meilleur moyen +de désarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart +ne tenaient à être avocates que parce que cette fonction leur était +défendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise, +beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les +contentions de la chicane celles qui, douées de facultés et de goûts +heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de +leur sexe à l'exhibition publique de leur personnalité.</p> + +<p>Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant +ces dames les portes du Palais, précipite vers le barreau une multitude +impétueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors même +que le nombre des «avocates» ne serait pas très considérable, les +plaideurs, du moins, auront le droit de choisir, à leur guise, sans +distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de défendre +leurs intérêts.</p> + +<a name="l5c8s4" id="l5c8s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Reste à savoir si la justice gagnera quelque chose à cette intervention +des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'être examinée.</p> + +<p>Et d'abord, pourquoi le barreau eût-il été inaccessible aux femmes? Ce +n'est pas une situation bien difficile à conquérir. Nous savons, hélas! +par une expérience déjà longue, que le grade de licencié en droit et le +titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus fréquent, sont à la +portée de toutes les intelligences. Il n'est pas à craindre, d'autre +part, que les femmes soient jamais embarrassées de parler: elles ont le +don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses, +opiniâtres, souples, rusées, habiles et promptes à la riposte; elles +savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent +précisément d'une élocution si facile, si abondante, qu'on peut +appréhender qu'elles n'usent avec excès des droits sacrés de la défense? +Certes, l'expérience atteste que les femmes silencieuses ou discrètes +sont rares. Et c'est une réflexion de Montaigne que «la doctrine qui ne +peut leur arriver ne l'âme, leur demeure en la langue.» Déjà, avec nos +avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il +pas plus difficile de mettre un frein aux épanchements de leur verbe? +Dès qu'on aura donné la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la +leur retirer? Je réponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de +courage et de sévérité.</p> + +<p>On a vu un autre inconvénient grave,--maintenant que les prévenus +peuvent se faire assister de leur avocat,--à donner accès à une +doctoresse, fût-elle un peu mûre, dans le cabinet du juge d'instruction; +car, à partir de ce moment, les secrets de la procédure seraient trop +mal gardés. Mais les âmes sensibles ont répondu que les rudesses du +magistrat inquisiteur et les désagréments de l'interrogatoire seront +adoucis et égayés par les grâces d'un charmant tête-à-tête.</p> + +<p>On a fait remarquer, dans le même ordre d'idées, que, par le contact du +beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient +naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui +retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de +grand salon où fleuriraient toutes les civilités; que le langage du +prétoire prendrait, de la sorte, plus de discrétion et de retenue; bref, +que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouvelées, +tempérées, affinées. Est-ce donc à dédaigner? On ajoute qu'aux +plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout +oreilles: on a beau être juge, on n'en est pas moins homme. Quant à +penser que les magistrats seraient capables de faire une infidélité à la +justice, par condescendance pour les grâces oratoires et les charmes +persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance à laquelle +personne ne voudra s'arrêter une minute.</p> + +<p>Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir +interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, où il n'est +point défendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de +tradition immémoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si +nous n'avions peur de choquer de très dignes susceptibilités, le jupon +et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront fréquenter le +prétoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats +s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats. +Les juges eux-mêmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle +pas chaque jour des «enjuponnés?» Sans compter que la toque ne ferait +pas si mal sur une jolie tête; et vous pensez bien que ces demoiselles +ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou +quelque orgueilleux plumet.</p> + +<p>On dit encore qu'il faudra modifier, à leur égard, les traditionnelles +formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: «Mon cher +confrère! Mon cher maître!» Et d'autre part, il serait inconvenant de +féminiser cette dernière appellation. L'appellera-t-on «avocate»? Les +puristes s'y refusent. A quoi de saintes âmes ont répondu que les +catholiques, dans leurs prières, donnaient ce nom à la Vierge: <i>Advocata +nostra!</i> ce qui signifie précisément qu'elle plaide notre cause auprès +du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en +français? C'est une simple habitude à prendre.</p> + +<p>Vraiment, j'ai honte de traiter si légèrement une si grave question; +mais le Français, né malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait +un crime de ne point flatter un peu sa manie. Très sérieusement, cette +fois, j'ai l'idée que les femmes pourraient bien faire de terribles +avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vérité,--et il leur +est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y +cramponner avec une obstination démonstrative. Joignez que la première +qualité d'un avocat, c'est la souplesse. Pour défendre une bonne cause, +et surtout pour gagner un mauvais procès, il lui faut un esprit fin, +subtil, fécond en ruses de procédure, tout un ensemble de qualités +professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux +seuls.</p> + +<p>Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce +qui va contre son gré ou son caprice est réputé non avenu. Une loi qui +la gêne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son +intérêt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne +point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle désire est en +cause. Elle devient alors une créature de parti pris et de passion, et +elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice. +J'enregistre en passant cette attestation d'un maître du barreau: «Il +n'est point d'avocat qui n'ait été, à ses débuts, stupéfait de +l'intelligence têtue que certaines femmes, d'ailleurs très fines et très +avisées, mettent à lutter contre le droit et l'évidence, dès qu'il +s'agit de leurs propres intérêts<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>.»</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> André <span class="sc">Hallays</span>, <i>Les Femmes au barreau</i>. Journal des Débats du +19 septembre 1897.</blockquote> + +<p>Seulement le même écrivain se hâte d'ajouter qu'en ce qui concerne les +affaires des autres, ces mêmes femmes retrouvent immédiatement leur +sang-froid et leur lucidité. Point de doute que certaines «avocates» ne +se montrent très capables de classer un dossier et d'exposer une +affaire, et que, l'expérience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup +d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilité de moyens à +déconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu +nombreuses,--l'activité des diplômées devant se porter, semble-t-il, +avec plus de raison et plus de profit, vers les carrières sédentaires et +tranquilles de la bureaucratie.</p> + +<a name="l5c8s5" id="l5c8s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>L'arrêt de la Cour de Paris, qui a refusé d'admettre Mlle Chauvin à +prêter le serment d'avocat, signale les étroites relations de la +magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appelés, le cas +échéant, à suppléer les juges. Or, il est incontestable que la femme ne +saurait, dans l'état actuel de notre législation, siéger comme +magistrat. Et l'arrêt précité en tirait argument pour interdire à la +femme la profession d'avocat.</p> + +<p>Au point de vue rationnel qui est le nôtre, il n'y a peut-être point une +si indissoluble affinité entre la fonction d'avocat et la magistrature +du juge. Et tout en ouvrant la première à la femme, nous serions disposé +à lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais +à lui permettre de juger, nous voyons des inconvénients graves. Le +Parlement a partagé cet avis et consacré cette distinction.</p> + +<p>Franchement, il nous répugnerait infiniment de comparaître devant un +aéropage féminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre +confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop +impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colère +est plus exaltée que la nôtre. <i>Nulla est ira super iram mulieris</i>, +lit-on dans l'Ecclésiaste. C'est encore un fait d'expérience, que les +femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont +un esprit de rancune, un goût de vengeance, plus vivace, plus ardent, +plus obstiné. Presque toutes les dénonciations anonymes, que reçoit la +police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.</p> + +<p>Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui +les rend si facilement médisantes. Avez-vous remarqué qu'entre elles, +elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs +impressions sont si mobiles que certaines inclinent même à affirmer, +comme des réalités indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou +qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc +renoncer à leurs plus jolis défauts, et aussi à leurs qualités les plus +séduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des +pièges au sentiment de la justice.</p> + +<p>Il n'est pas jusqu'à leur bonté, en effet, qui ne nous fasse douter de +leur impartialité. En toute matière, les questions de personnes priment, +à leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de +leur coeur. Le jugement logique et la raison démonstrative ont moins de +prise sur leur esprit qu'une émotion quelconque. Elles auraient mille +peines à s'empêcher d'absoudre par pure sympathie ou à s'abstenir de +condamner par simple animosité personnelle. «La plupart des femmes n'ont +guère de principes, dit La Bruyère; elles se conduisent par le coeur.» +Bien vraie encore cette pensée de Thomas: «Les femmes font rarement +comme la loi qui prononce sans aimer ni haïr. Leur justice, à elles, +soulève toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont à +condamner ou à absoudre.» C'est bien cela: leurs sentences procèdent du +coeur plus que de la froide et impartiale raison.</p> + +<p>Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas +incapable de passion; l'intérêt ou l'antipathie peut l'entraîner à un +déni de justice. La faveur politique a trop de part dans son +recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une +impeccable et sereine impartialité. Et puis, le plus honnête magistrat +du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse +faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, même en +fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le +grave défaut de garder difficilement cet équilibre, cette pondération, +cette stabilité entre les impressions contraires, qui est la grande +préoccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons +prépondérant chez le sexe faible, empêche le jugement d'être attentif et +froid, suffisamment sûr, scrupuleusement équitable. Les natures +sensibles restent difficilement dans la vérité. Leur raison est à la +merci des émotions violentes.</p> + +<p>Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se défier de leurs +jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles +détestent. Les plus distinguées conviennent, en cela, de leurs +faiblesses. Témoin cet aveu de Mme de Rémusat: «Douées d'une +intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons +souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement émues pour +demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous +va mieux qu'observer.» Mauvaise disposition pour bien juger!</p> + +<p>Au vrai, la conscience féminine a des soubresauts et des oscillations, +qui la jettent à droite ou à gauche en des excès de faiblesse ou de +sévérité. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui +ramène (j'y insiste) toute question de justice, soit à la sympathie qui +absout par tendresse ou par commisération, soit à l'antipathie qui +condamne par aversion ou par dépit. Autrement dit, plus compatissantes +et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins +équitables. L'injustice est leur péché capital. Bien peu y échappent. +Passionnées naturellement, partiales inconsciemment, elles s'émeuvent +trop profondément, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine +ont trop d'empire sur leurs âmes. Chez elles, surtout, la tendre +commisération l'emporte sur la stricte équité. Après s'être apitoyées +sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamné. Après avoir crié +vengeance, elles demanderont grâce. Abandonnez les criminels à la +justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le +premier mouvement, quitte à les remettre en liberté dans le second.</p> + +<p>Mettons que j'exagère. Faisons même aux femmes, si vous voulez, une +place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de +prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission à +la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les décisions +déconcertent déjà la justice et le bon sens,--serait un remède pire que +le mal. Cela est si vrai que certains États occidentaux de l'Union +américaine les ont exclues du jury, après les y avoir admises à titre +d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans +tenir compte des preuves.</p> + +<p>En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le +glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait +sans doute de son mieux, à droite et à gauche, avec une sainte colère, +mais sans peser préalablement le pour et le contre dans la paix et la +sérénité de sa conscience. Conservons donc à nos juges masculins le +monopole de la justice; mais, de grâce! choisissons-les bien. A parler +franchement, les femmes auraient tort de prétendre à toutes les +fonctions viriles à la fois. Un peu de patience, s'il vous plaît! On +verra plus tard. L'avenir de la femme dépend des fruits que produira +l'émancipation graduelle de son sexe.</p> + +<a name="l5c9" id="l5c9"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h4>Le féminisme colonial</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Encombrement de tous les emplois dans la + mère-patrie.--Émigration des femmes aux colonies.</p> + +<p> II.--La française est trop sédentaire.--Pas de colonisation + sans femmes.--Les appels de l'«union coloniale».</p> + +<p> III.--Conclusion.--Est-il à craindre que l'émancipation + économique dénature et enlaidisse la française du XXe + siècle?--Résistances masculines.--Avis aux femmes.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Et maintenant une réflexion générale s'impose. Ouvrons aux femmes tous +les emplois industriels, toutes les carrières libérales: en seront-elles +beaucoup plus avancées? pourront-elles se frayer un chemin à travers la +foule qui les encombre? Retenons qu'à chaque porte les hommes se +bousculent et s'écrasent. Est-il donc croyable que le sexe faible +parvienne à enlever au sexe fort des occupations rémunératrices, pour +chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les +places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux +femmes? Dès lors, puisque les fonctions intérieures sont occupées, +surpeuplées, saturées, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au +dehors des occasions de travail qui font défaut dans la mère-patrie.</p> + +<a name="l5c9s1" id="l5c9s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Point besoin, pour cela, d'émigrer à l'étranger. Nos colonies nouvelles, +où tout est à créer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des +débouchés et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la +métropole, où l'encombrement des professions condamne les mieux armées +pour la lutte à la souffrance ou à la médiocrité. Que ne sont-elles plus +nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'écoutant que +leur bravoure et leur dévouement, s'en vont sur les terres neuves servir +la patrie aux côtés de leurs maris? Combien de jeunes filles méritantes, +adroites, économes, qui traînent une vie étroite et gênée parmi les durs +travaux d'un ménage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou +dans quelque bicoque lézardée de nos provinces endormies,--et qui +pourraient trouver au-delà des mers, avec une existence plus libre et +plus large, un emploi, une situation, souvent même une famille?</p> + +<p>Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit être +l'événement final désiré, la conclusion entrevue et préparée. A quoi bon +émigrer pour se créer au loin un foyer qui risque de rester désert? A +peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur +et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes façons, traitées +par les colons en épouses possibles. Les femmes font prime en de +certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute +nouveauté, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces «théories» de +jeunes filles, pour ces convois précieux de chères créatures d'une garde +si difficile, que nous convions à la conquête du monde sauvage. Mais +nous sommes loin de l'ancien régime, qui confiait aux Manon Lescaut le +soin de peupler et de réjouir ses colonies.</p> + +<p>En réalité, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations, +des professions même essentiellement féminines, qui, au regret des +colons, n'ont pas encore de représentants. M. Chailley-Bert, qui s'est +fait une spécialité des questions coloniales, nous apprenait récemment +qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hanoï, Haïphong, Nam-Dinh, ont +besoin de couturières et de modistes; que les fonctionnaires mariés, +résidents de toutes classes, généraux et officiers supérieurs, +directeurs des travaux publics et des affaires indigènes, sollicitent +parfois des institutrices pour l'éducation de leurs enfants; que les +commerçants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier à une +comptable entendue la direction de leur intérieur ou les menues besognes +de leur domaine; bref, que, dans la société de là-bas, il y a des cases +vides qui pourraient être occupées avec profit par les femmes.</p> + +<a name="l5c9s2" id="l5c9s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Mais il faudrait avoir le courage d'émigrer. Et par malheur, la +Française est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins déracinable que +l'Anglaise ou l'Américaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous, +avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux +quatre points cardinaux.</p> + +<p>On a beau lui dire, avec M. Jules Lemaître, qu'elle trouverait au-delà +des mers un «emploi de son énergie» plus «intéressant» et plus +«profitable» que de tirer le diable par la queue dans une étroite +chambre de Paris, et qu'en suivant là-bas son cousin ou son ami +d'enfance, elle deviendrait «la reine d'une concession» fondée dans la +brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau +lui dire, avec Mme Arvède Barine, qu'une fille bien née, qui a bon pied, +bon oeil, la tête fière et le coeur chaud, devrait «faire faire la +lessive sous une autre latitude à des femmes noires, jaunes ou brunes,» +plutôt que de «la couler elle-même toute sa vie en vue du clocher +natal;» on a beau lui rappeler ses ancêtres, les braves femmes de +Normandie ou de Bretagne, qui ont contribué à fonder et à peupler le +Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une très médiocre inclination +pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de +Parisiennes étouffent, pâlissent, végètent, souffrent, languissent au +cinquième étage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard! +Rien que la banlieue leur paraît un lieu d'exil.</p> + +<p>Et la provinciale n'est pas plus facile à transplanter. C'est une sorte +d'esclave volontaire attachée à la glèbe. Au bout de quelques semaines +de déplacement, lorsqu'elle se risque à voyager, elle a comme la +nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des +relations, des habitudes, qui l'enchaînent au sol, est un sacrifice +qu'elle n'accomplit jamais de son plein gré. Dire adieu à la terre et au +ciel de la douce France, est une rupture à laquelle elle ne se résout +point sans douleur et sans regret.</p> + +<p>Et pourtant, comment le Français peut-il devenir aventureux et se faire +colon, si la Française refuse de le suivre ou l'empêche de partir? C'est +bien la peine d'exciter le coq gaulois à s'envoler par-delà les mers, si +les poules mouillées, qui l'entourent, se cramponnent obstinément à leur +perchoir! S'enfermer entre les frontières de la France, sous prétexte +qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent à +l'est, trop de pluie à l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvède +Barine, «agir et raisonner en empaillée.»</p> + +<p>Si le féminisme est vraiment une doctrine de fierté, de courage et +d'indépendance, ennemie du préjugé, de la routine, de l'immobilité, s'il +aime à copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Américaine, il +doit s'appliquer sans retard à convertir la Française d'aujourd'hui, si +timide et si casanière, en forte et brave créature résolue à secouer ses +habitudes sédentaires, à lâcher les jupes de sa maman, à conquérir la +pleine liberté de ses mouvements. Il y va de son intérêt, de la fortune +de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcroît, de la grandeur +et de la vitalité du pays. En France, je le répète, les places manquent +aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des +terres vacantes, des emplois inoccupés: qu'ils aillent donc les prendre! +Symptôme rassurant: on nous affirme que les femmes françaises, en quête +d'une position, ne sont pas restées sourdes aux appels de l'Union +coloniale, instituée précisément pour diriger un courant d'émigration +des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des +couturières, des modistes, des sages-femmes et même des demoiselles sans +profession, poussées par le bon motif, se mettent avec empressement à la +disposition du comité. Il s'est même constitué une «Société française +d'émigration des femmes,» dont Mme Pégard est la secrétaire générale.</p> + +<p>Voilà du féminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme +libre, l'Ève nouvelle, l'indépendance et l'égalité intégrales des sexes +ne sont que des «turlutaines» inquiétantes ou risibles. Mais on a pu +voir qu'à côté de ce féminisme extravagant, qui est une pose et parfois +même une carrière, et dont les élucubrations seraient plutôt joyeuses, +si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles déjà portées aux +hallucinations les plus chimériques et aux rêveries les plus +fâcheuses,--il en est un autre sérieux, pratique, sensé, qui s'efforce +de faire à la femme contemporaine une situation digne des temps +nouveaux.</p> + +<a name="l5c9s3" id="l5c9s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Et maintenant, que les philosophes, les poètes et, plus généralement, +tous les esprits délicats sur lesquels la femme a conservé la +souveraineté de l'amour et de la beauté, s'affligent de +l'«industrialisme» qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de +la diminution du sens esthétique, de la préoccupation excessive des +soucis d'argent, des brutalités croissantes du combat pour la vie, qui +étouffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les +dons, toutes les grâces du sexe féminin; qu'ils dénoncent le féminisme +comme un malheur public; qu'ils y voient une déviation des aptitudes +rationnelles de la femme, une perversion de son rôle traditionnel, une +dégénérescence où s'émoussent peu à peu toutes les amorces dont la +nature l'a douée pour la survivance et le salut de l'espèce,--rien n'y +fera. Il faut vivre.</p> + +<p>Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure nécessité pèsera +douloureusement sur le XXe siècle qui commence. Mais ayons foi dans +l'éternel féminin. A ceux qui pensent avec tristesse et découragement +que, dans ce nouvel état de choses, la femme perdra la plupart des +qualités dont son charme est fait, et qu'à force de poursuivre les mêmes +vues, les mêmes ambitions et les mêmes carrières que l'homme, à force de +se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne +peut manquer de se dénaturer et de s'enlaidir; à tous ceux, en un mot, +qui tremblent de la voir se viriliser grossièrement, nous avons une +remarque rassurante à faire: la femme est possédée du démon de la +coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire +aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout à fait +d'être femme.</p> + +<p>Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous +les emplois lucratifs: «Place aux femmes»? Ce serait peine perdue. Notre +sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il détient de temps +immémorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part, +la nature les prédestinant, avant tout, au rôle d'épouse et de mère, ce +n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites +pour les carrières actives et les professions contentieuses.</p> + +<p>Il ne sera donc profitable qu'à une minorité de mener une existence +dissipée en occupations extérieures. Combien peu réussiront, notamment, +dans les fonctions libérales dont tant d'hommes font le siège, eux +aussi, sans succès et sans profit! La médecine et surtout le barreau +réservent aux futures doctoresses plus de déboires que d'affaires et de +clients. Si même, par malheur, le sexe féminin arrivait à prendre pied +solidement dans les positions que nous occupons en maîtres, nous +estimons qu'il n'aurait guère à s'en féliciter. Ne verrait-on pas alors +se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs +femmes? Trop nombreux sont déjà ces hommes méprisables entre tous, +depuis le gentilhomme ruiné qui redore son blason avec la dot d'une +roturière, jusqu'à l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres, +le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que là où les +femmes font la besogne des hommes, ceux-ci traînent dans l'oisiveté et +la dépravation une existence inutile et despotique.</p> + +<p>Que si, enfin, ces prévisions à longue échéance paraissaient excessives +ou aventureuses, on nous concédera, au moins, que tout progrès réalisé +par la femme dans la voie de l'égalité économique et sociale, avivera la +lutte pour la vie entre les deux moitiés de l'humanité. Chaque droit +qu'elle aura conquis nous déchargera d'une partie de nos devoirs envers +elle. Tolstoï l'a dit avec esprit: «C'est parce qu'on leur refuse des +droits égaux à ceux des hommes, que les femmes, comme des reines +puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf dixièmes de +l'humanité.» Mais dès que l'égalité sera rétablie et la bataille +imprudemment commencée, j'ai l'idée que la brutalité masculine aura beau +jeu. Qui sait si, habitué à voir dans la femme, non plus un être faible +à protéger, mais une concurrente à redouter et une rivale à combattre, +l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagné en +indépendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se précipiter +à l'assaut des carrières viriles par bravade ou par vanité, et de ne +marcher sur les brisées des hommes qu'autant que la nécessité l'y +contraindra. Hors d'une situation à conquérir pour soutenir le poids de +la vie, ses ambitions inconsidérées lui vaudraient peut-être de dures +représailles. Où l'âpre concurrence commence, la douce urbanité finit.</p> + +<br><br><br> + +<pre> + TABLE DES MATIÈRES + + PAGES + +<a href="#avert">AVERTISSEMENT</a> AU LECTEUR + +<a href="#l1">LIVRE I</a> +TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES + +<a href="#l1c1">CHAPITRE I</a> +L'esprit féministe + +<a href="#l1c1s1">I.</a>--Ce que la féminisme pense de l'assujettissement et de +l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptômes +d'émancipation. 1 + +<a href="#l1c1s2">II.</a>--Genèse de l'esprit féministe en France.--Son but.--Rêves +d'indépendance. 4 + +<a href="#l1c1s3">III.</a>--Les doléances du féminisme et «les droits de la femme». Notre +plan et notre division. 6 + +<a href="#l1c2">CHAPITRE II</a> +Tendances d'émancipation de la femme ouvrière + +<a href="#l1c2s1">I.</a>--D'où vient le féminisme?--Son origine américaine.--Ses +tendances diverses. 10 + +<a href="#l1c2s2">II.</a>--Affaiblissement de la moralité du peuple.--L'ouvrier ivrogne +et débauché.--Pauvre épouse, pauvre mère! 12 + +<a href="#l1c2s3">III.</a>--Difficultés croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et +l'épargne de l'ouvrière. 15 + +<a href="#l1c3">CHAPITRE III</a> +Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise + +<a href="#l1c3s1">I.</a>--Portraits, d'aïeules.--Nos grand'mères et nos filles.--La +Parisienne et la Provinciale. 17 + +<a href="#l1c3s2">II.</a>--Les émancipées sans le savoir.--La faillite du mari. 20 + +<a href="#l1c3s3">III.</a>--Les jeunes filles de la petite et de la haute +bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premières, goûts d'indépendance +des secondes; hardiesse et précocité des unes et des autres. 22 + +<a href="#l1c3s4">IV.</a>--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses idées +d'indépendance. 24 + +<a href="#l1c4">CHAPITRE IV</a> +Tendances d'émancipation de la femme mondaine + +<a href="#l1c4s1">I.</a>--Les outrances du théâtre et du roman.--Le monde où l'on +s'amuse.--Le féminisme exotique et jouisseur. 27 + +<a href="#l1c4s2">II.</a>--La femme oisive et dissipée.--Ce qu'est la mère, ce que sera +la fille. 29 + +<a href="#l1c4s3">III.</a>--Demi-vierge et demi-monstre.--Où est l'éducation familiale +d'autrefois? 31 + +<a href="#l1c5">CHAPITRE V</a> +Tendances d'émancipation de la «femme nouvelle» + +<a href="#l1c5s1">I.</a>--Les professionnelles du féminisme sont de franches +révoltées.--Le prolétariat intellectuel des femmes. 33 + +<a href="#l1c5s2">II.</a>--Nouveautés inquiétantes de langage et de conduite.--La femme +«libre».--État d'âme anarchique. 35 + +<a href="#l1c6">CHAPITRE VI</a> +Modes et nouveautés féministes + +<a href="#l1c6s1">I.</a>--Le féminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce +qu'on attend de la bicyclette. 39 + +<a href="#l1c6s2">II.</a>--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume +féminin se masculinise.--Exagérations fâcheuses. 42 + +<a href="#l1c6s3">III.</a>--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle +femme? 47 + + +<a href="#l2">LIVRE II</a> +GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES + +<a href="#l2c1">CHAPITRE I</a> +Le féminisme révolutionnaire + +<a href="#l2c1s1">I.</a>--Les groupements féministes d'aujourd'hui.--Prétentions +collectivistes.--Point d'émancipation féministe sans révolution +sociale. 51 + +<a href="#l2c1s2">II.</a>--Schisme entre les prolétaires et les bourgeoises.--Les +intérêts de l'ouvrier et les intérêts de l'ouvrière. 55 + +<a href="#l2c2">CHAPITRE II</a> +Le féminisme chrétien + +<a href="#l2c2s1">I.</a>--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit +catholique et l'esprit protestant. 59 + +<a href="#l2c2s2">II.</a>--Rudesse des Pères de l'Église envers l'Ève pécheresse.--Le +Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les réhabilite +et les ennoblit. 62 + +<a href="#l2c2s3">III.</a>--Le féminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit +païen.--L'égalité humaine et la hiérarchie conjugale. 66 + +<a href="#l2c2s4">IV.</a>--Double courant des idées chrétiennes.--Tendances catholiques +et protestantes favorables à la femme.--Féminisme qu'il faut +combattre, féminisme qu'il faut encourager.--Organes du féminisme +chrétien. 70 + +<a href="#l2c3">CHAPITRE III</a> +Le féminisme indépendant + +<a href="#l2c3s1">I.</a>--Point de compromission avec le socialisme ou le +christianisme.--Les hommes féministes.--Leurs fictions +poétiques.--La femme des anciens temps. 75 + +<a href="#l2c3s2">II.</a>--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les féministes; ce qu'en +disent les sociologues. 78 + +<a href="#l2c3s3">III.</a>--La femme libre d'autrefois et la dame servile +d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables écrivains.--Leurs +exagérations littéraires. 81 + +<a href="#l2c3s4">IV.</a>--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la +femme peut reprocher à l'homme. 83 + +<a href="#l2c4">CHAPITRE IV</a> +Nuances et variétés du féminisme «autonome» + +<a href="#l2c4s1">I.</a>--Les modérées et les habiles.--La droite libérale. 88 + +<a href="#l2c4s2">II.</a>--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre +féministe. 90 + +<a href="#l2c4s3">III.</a>--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti +avancé.--L'extrême-gauche intransigeante.--Effectif total des +différents groupes. 92 + +<a href="#l2c5">CHAPITRE V</a> +Manifestations et revendications féministes + +<a href="#l2c5s1">I.</a>--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes +diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrès de 1900. 97 + +<a href="#l2c5s2">II.</a>--La Droite féministe.--Congrès catholique.--Premier début du +féminisme religieux. 100 + +<a href="#l2c5s3">III.</a>--Le Centre féministe.--Congrès protestant.--Moins de bruit +que de besogne. 103 + +<a href="#l2c5s4">IV.</a>--La Gauche féministe.--Congrès radical-socialiste.--Tendances +audacieuses. 105 + +<a href="#l2c5s5">V.</a>--Que penser de ces divisions?--En quoi le féminisme peut être +dangereux et malfaisant.--Complexité du problème féministe.--Notre +devise. 109 + + +<a href="#l3">LIVRE III</a> +ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME + +<a href="#l3c1">CHAPITRE I</a> +Les ambitions féminines + +<a href="#l3c1s1">I</a>--La femme nouvelle veut être aussi instruite que +l'homme.--L'égalité des intelligences doit conduire à l'égalité +des droits. 115 + +<a href="#l3c1s2">II.</a>--Coup d'oeil rétrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe +siècles ont pensé de la femme.--Le passé lui fut dur.--Réaction +du présent. 119 + +<a href="#l3c1s3">III.</a>--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes +directeurs.--La division du travail et la différenciation des +sexes.--L'égalité morale dans la diversité +fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien général de +la famille et de l'espèce. 122 + +<a href="#l3c2">CHAPITRE II</a> +A propos de la capacité cérébrale de la femme + +<a href="#l3c2s1">I.</a>--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme +vaut-il celui de l'homme?--Crâniométrie amusante. 130 + +<a href="#l3c2s2">II.</a>--Les savants se réservent.--Une forte tête ne se connaît bien +qu'à ses oeuvres. 133 + +<a href="#l3c3">CHAPITRE III</a> +S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité +intellectuelle + +<a href="#l3c3s1">I.</a>--L'intelligence moyenne des deux sexes s'égale et se +vaut.--L'instruction peut elle accroître les aptitudes et les +capacités de la femme?--Est-il exact de dire que les âmes n'ont +point de sexe? 137 + +<a href="#l3c3s2">II.</a>--De la primauté historique de l'homme.--Le génie est +masculin.--L'esprit créateur manque aux femmes.--Où sont leurs +chefs-d'oeuvre. 142 + +<a href="#l3c3s3">III.</a>--Le génie et la beauté.--A chacun le sien.--Les deux moitiés +de l'humanité. 147 + +<a href="#l3c4">CHAPITRE IV</a> +Psychologie du sexe féminin + +<a href="#l3c4s1">I.</a>--Du tempérament féminin.--Impressionnabilité nerveuse et +sensibilité affective.--La perception extérieure est-elle moins +vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse, +amour. 152 + +<a href="#l3c4s2">II.</a>--Vertus et faiblesses du sexe féminin.--Les femmes sont +extrêmes en tout.--Pitié, dévouement, religion.--La femme +criminelle.--Coquetterie et vanité. 156 + +<a href="#l3c4s3">III.</a>--Petits sentiments et grandes passions.--La volonté de la +femme est-elle plus impulsive que la nôtre?--Indécision ou +obstination.--Le fort et le faible du sexe féminin. 162 + +<a href="#l3c5">CHAPITRE V.</a> +L'intellectualité féminine + +<a href="#l3c5s1">I.</a>--Caractères prédominants de l'intelligence féminine: intuition, +imagination, assimilation, imitation. 165 + +<a href="#l3c5s2">II.</a>--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme, +les idées générales, le don d'abstraire et de synthétiser. 170 + +<a href="#l3c5s3">III.</a>--D'un sexe à l'autre, il y a moins inégalité que diversité +mentale.--Par où l'intelligence féminine est reine: les grâces +de l'esprit et le sens du réel. 176 + +<a href="#l3c6">CHAPITRE VI</a> +Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme + +<a href="#l3c6s1">I.</a>--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture, +décoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention. 181 + +<a href="#l3c6s2">II.</a>--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses +dispositions de la femme pour les unes et pour les +autres.--L'esprit féminin semble plus réfractaire aux sciences +morales. 183 + +<a href="#l3c6s3">III.</a>--Et la littérature?--Supériorité de la femme dans la +causerie et l'épître.--Le style féminin.--A quoi tient +l'infériorité des femmes poètes? 186 + +<a href="#l3c6s4">IV.</a>--Hostilité croissante des femmes de lettres contre +l'homme.--Action souveraine du public féminin sur la production +artistique et littéraire. 191 + +<a href="#l3c6s5">V.</a>--Il n'y a pas, d'homme à femme, identité ni même égalité de +puissance mentale, mais seulement équivalence sociale.--Pourquoi +leurs diversités intellectuelles sont harmoniques. 195 + + +<a href="#l4">LIVRE IV</a> +ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME + + +<a href="#l4c1">CHAPITRE I</a> +S'il convient de mieux instruire les filles + +<a href="#l4c1s1">I.</a>--Le pour et le contre.--Double conception du rôle de la femme. 201 + +<a href="#l4c1s2">II.</a>--Utilité d'une meilleure instruction de la femme pour +elle-même, pour le mari et pour les enfants. 204 + +<a href="#l4c1s3">III.</a>--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions +de femmes.--L'éducation féminine est trop souvent frivole et +superficielle. 207 + +<a href="#l4c1s4">IV.</a>--Il faut inculquer à la jeune fille des goûts plus sérieux +et la mieux préparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis +d'éducateurs célèbres. 211 + +<a href="#l4c2">CHAPITRE II</a> +Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles + +<a href="#l4c2s1">I.</a>--L'éducation des filles doit être conforme aux destinées de la +femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--Éduquer, c'est former une +personne humaine. 214 + +<a href="#l4c2s2">II.</a>--Culture «rationnelle».--A propos de l'enseignement +secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction +professionnelle.--Écueils à éviter: l'inflation des études et +le surmenage des élèves. 217 + +<a href="#l4c2s3">III.</a>--Culture «morale».--Après la formation de la raison, la +formation de la conscience et de la volonté.--Menus propos de +pédagogie féminine.--Idées nouvelles sur l'éducation des +filles.--La «dogmatique de l'amour».--Nos scrupules. 225 + +<a href="#l4c2s4">IV.</a>--Culture «sociale».--Esprit nouveau de l'éducation moderne des +filles.--Où est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles +objections: ce qu'on peut y répondre. 233 + +<a href="#l4c2s5">V.</a>--Culture «religieuse».--L'âme des femmes et le besoin de +croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si +l'instruction est un danger pour la religion et la moralité des +femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable à la +piété et à la vertu des filles. 244 + +<a href="#l4c3">CHAPITRE III</a> +De l'instruction intégrale + +<a href="#l4c3s1">I.</a>--Le programme du féminisme radical.--Variantes +habiles.--Instruction ou éducation? 251 + +<a href="#l4c3s2">II.</a>--Idées collectivistes.--Idées anarchistes.--Appel à la +sociale et à la mécanique. 255 + +<a href="#l4c3s3">III.</a>--L'instruction peut-elle s'étendre à toute la jeunesse et +à toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon +dans l'idéal de l'instruction pour tous. 259 + +<a href="#l4c3s4">IV.</a>--L'instruction intégrale des femmes doit-elle être laïque? +gratuite? obligatoire?--Défense des femmes chrétiennes! 263 + +<a href="#l4c3s5">V.</a>--Illusions et dangers de l'instruction à «base +encyclopédique»--L'instruction intégrale a-t-elle quelque vertu +éducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beauté. 267 + +<a href="#l4c3s6">VI.</a>--Notre formule: l'instruction complète pour les plus capables +et les plus dignes.--Point de baccalauréat pour les +filles.--Conclusion. 271 + +<a href="#l4c4">CHAPITRE IV</a> +La coéducation des sexes + +<a href="#l4c4s1">I.</a>--La coéducation intégrale préconisée par la Gauche +féministe.--Coéducation familiale.--Coéducation primaire. 274 + +<a href="#l4c4s2">II.</a>--Coéducation secondaire.--Le «collège mixte» des +États-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose. 276 + +<a href="#l4c4s3">III.</a>--Côté moral--Témoignages contradictoires.--Ce qui est +possible en Amérique est-il désirable en France?--Inconvénients +probables.--L'âge ingrat.--Contacts périlleux.--Pour et contre la +séparation des sexes. 279 + +<a href="#l4c4s4">IV.</a>--Côté mental.--Développement inégal de la fille et du +garçon.--Psychologie du jeune âge.--La crise de puberté. 287 + +<a href="#l4c4s5">V.</a>--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de +l'enseignement féminin.--Convient-il de les unifier?--La +coéducation intégrale est un symbole féministe.--Déclarations +significatives. 291 + +<a href="#l4c4s6">VI.</a>--Coéducation supérieure et professionnelle.--Est-elle une +nécessité?--Accession des jeunes filles aux cours des +Universités.--Ce qu'il faut en penser. 296 + +<a href="#l4c5">CHAPITRE V</a> +Les conflits de l'esprit et du coeur + +<a href="#l4c5s1">I.</a>--Dangers d'une instruction inconsidérée.--La faculté de +comprendre et la faculté d'aimer.--L'intellectualisme féminin et +le mariage. 303 + +<a href="#l4c5s2">II.</a>--La femme savante et les soins du ménage et du foyer.--Adieu +la bonne et simple ménagère! 307 + +<a href="#l4c5s3">III.</a>--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce +des sexes.--Clubs de femmes.--Point de séparatisme!--Ce que +l'individualisme des sexes ferait perdre à l'homme et à la femme. 309 + +<a href="#l4c5s4">IV.</a>--L'émancipation intellectuelle et la maternité.--Instruction +et dépopulation. 314 + +<a href="#l4c6">CHAPITRE VI</a> +Les infortunes de la femme savante + +<a href="#l4c6s1">I.</a>--L'instruction et ses débouchés insuffisants.--Mécomptes et +déceptions. 318 + +<a href="#l4c6s2">II.</a>--Surmenage cérébral et débilité physique.--Inégalité des +forces de l'homme et de la femme. 321 + +<a href="#l4c6s3">III.</a>--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les épines de la +science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu. 324 + +<a href="#l4c7">CHAPITRE VII</a> +Instruisez-vous, mais restez femmes + +<a href="#l4c7s1">I.</a>--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supériorité morale +du sexe féminin sur le sexe masculin.--Beauté et bonté. 330 + +<a href="#l4c7s2">II.</a>--Ce qu'a produit la vieille éducation française.--L'antagonisme +des sexes est antisocial et antihumain. 334 + +<a href="#l4c7s3">III.</a>--Le vrai et utile féminisme.--Régénération sans révolution. 337 + + +<a href="#l5">LIVRE V</a> +ÉMANCIPATION, ÉCONOMIQUE DE LA FEMME + + +<a href="#l5c1">CHAPITRE I</a> +La question du pain quotidien + +<a href="#l5c1s1">I.</a>--Aspects économiques de la question féministe.--Aggravation +de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite +bourgeoisie. 342 + +<a href="#l5c1s2">II.</a>--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement +d'ambition.--Il faut des places aux diplômées. 344 + +<a href="#l5c1s3">III.</a>--Débouchés ouverts à l'activité des femmes.--Le +mariage.--Le couvent.--La femme pasteur. 346 + +<a href="#l5c1s4">IV.</a>--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition +pénible et effacée.--La dévotion leur suffit-elle? 350 + +<a href="#l5c2">CHAPITRE II</a> +Du rôle social de la femme + +<a href="#l5c2s1">I.</a>--Charité religieuse et charité laïque.--Le féminisme +philanthropique. 355 + +<a href="#l5c2s2">II.</a>--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe +féminin.--Le relèvement de la femme par la femme. 359 + +<a href="#l5c2s3">III.</a>--La question des domestiques.--Doléances des +maîtres.--Doléances des servantes. 361 + +<a href="#l5c2s4">IV.</a>--L'ouvrière des villes et la mutualité.--Misère à +soulager.--Moralité à sauvegarder.--Aide-toi, la charité +t'aidera! 365 + +<a href="#l5c2s5">V.</a>--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance +privée.--Les devoirs de l'heure présente: le devoir social et +le devoir patriotique. 369 + +<a href="#l5c3">CHAPITRE III</a> +Doctrines révolutionnaires + +<a href="#l5c3s1">I.</a>--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menacée +par les unes et par les autres.--Identité de but, diversité de +moyens. 375 + +<a href="#l5c3s2">II.</a>--Doctrine collectiviste.--L'indépendance de la femme +future.--Notre ennemi, c'est notre maître. 378 + +<a href="#l5c3s3">III.</a>--L'ouvrière se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons +de douter.--Inconséquences du prolétariat masculin. 380 + +<a href="#l5c3s4">IV.</a>--Doctrine anarchiste.--La liberté par la diffusion des +lumières.--Le «réactionnaire» Voltaire. 383 + +<a href="#l5c3s5">V.</a>--Encore l'instruction «intégrale».--L'avenir vaudra-t-il le +passé?--La femme sera-t-elle plus honnête et plus heureuse? 385 + +<a href="#l5c4">CHAPITRE IV</a> +L'économie chrétienne + +<a href="#l5c4s1">I.</a>--Le socialisme chrétien.--Dissentiments irréductibles entre +la Révolution et l'Église. 388 + +<a href="#l5c4s2">II.</a>--L'homme à la fabrique et la femme au foyer.--La famille +ouvrière dissociée par la grande industrie.--Interdiction pour +la femme de travailler à l'usine. 390 + +<a href="#l5c4s3">III.</a>--Exception en faveur du travail domestique.--Cette +exception est elle justifiée?--Pourquoi les prohibitions +catholiques sont malheureusement impraticables. 392 + +<a href="#l5c5">CHAPITRE V</a> +Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie + +<a href="#l5c5s1">I.</a>--Notre idéal pour l'avenir.--Nos concessions pour le +présent.--Point de théories absolues.--Il faut vivre avant tout. 398 + +<a href="#l5c5s2">II.</a>--Restrictions apportées au travail féminin dans l'intérêt de +l'hygiène et de la race.--Théorie de la femme malade: ce qu'elle +contient de vrai. 401 + +<a href="#l5c5s3">III.</a>--Aperçu des réglementations de la foi française relatives au +travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficultés +d'application.--Leur nécessité, leur légitimité. 404 + +<a href="#l5c6">CHAPITRE VI</a> +Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière + +<a href="#l5c6s1">I.</a>--Infériorité regrettable de certains salaires féminins.--Ses +causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs à +écarter ou à retenir.--Solutions proposées. 408 + +<a href="#l5c6s2">II.</a>--Inégalité des salaires de l'ouvrière et de +l'ouvrier.--Doléances légitimes.--A travail égal, égal salaire +pour l'homme et pour la femme. 415 + +<a href="#l5c6s3">III.</a>--Protection de la mère et de l'enfant nouveau-né.--OEuvres +privées.--Intervention de l'État.--Une proposition excessive: +hospitalisation forcée de la femme enceinte. 418 + +<a href="#l5c6s4">IV.</a>--Protestation de tous les groupes féministes contre la loi +de 1892.--La réglementation légale fait-elle à l'ouvrière plus +de mal que de bien? 424 + +<a href="#l5c6s5">V.</a>--Pourquoi le féminisme ne veut plus de lois de +protection.--Un même régime légal est-il possible pour les deux +sexes? 430 + +<a href="#l5c7">CHAPITRE VII</a> +La concurrence féminine + +<a href="#l5c7s1">I.</a>--La femme ouvrière ou employée.--Protection de la +main-d'oeuvre féminine.--Accord des prescriptions françaises avec +les déclarations papales. 436 + +<a href="#l5c7s2">II.</a>--La femme professeur.--Répétitions au rabais.--Condition +précaire et détresse cachée. 438 + +<a href="#l5c7s3">III.</a>--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent +éminemment au sexe féminin. 440 + +<a href="#l5c7s4">IV.</a>--La femme artiste.--La carrière théâtrale.--Les beaux-arts +et les arts décoratifs. 442 + +<a href="#l5c8">CHAPITRE VIII</a> +L'invasion des carrières libérales + +<a href="#l5c8s1">I.</a>--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les +hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes +françaises pour la paix universelle.--Un bon conseil. 446 + +<a href="#l5c8s2">II.</a>--La femme médecin.--Son utilité en France et dans les +colonies. 452 + +<a href="#l5c8s3">III.</a>--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des +tribunaux.--Attitude du barreau. 455 + +<a href="#l5c8s4">IV.</a>--Objections plaisantes opposées à la femme avocat.--Leur +réfutation. 460 + +<a href="#l5c8s5">V.</a>--La femme magistrat.--Innovation périlleuse.--La femme a-t-elle +l'esprit de justice? 463 + +<a href="#l5c9">CHAPITRE IX</a> +Le féminisme colonial + +<a href="#l5c9s1">I.</a>--Encombrement de tous les emplois dans la +mère-patrie.--Émigration des femmes aux colonies. 469 + +<a href="#l5c9s2">II.</a>--La Française est trop sédentaire.--Pas de colonisation sans +femmes.--Les appels de l'«Union coloniale». 470 + +<a href="#l5c9s3">III.</a>--Conclusion.--Est-il à craindre que l'émancipation économique +dénature et enlaidisse la Française du XXe siècle?--Résistances +masculines.--Avis aux femmes. 473 + +</pre> + +IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES. + + + + +<br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30008 ***</div> +</body> +</html> + + diff --git a/30008-h/images/001.png b/30008-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8c5d01b --- /dev/null +++ b/30008-h/images/001.png diff --git a/30008-h/images/002.png b/30008-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1bca202 --- /dev/null +++ b/30008-h/images/002.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le fminisme franais I + +Author: Charles Turgeon + +Release Date: September 17, 2009 [EBook #30008] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FMINISME FRANAIS I *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze, Rnald Lvesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +LE +Fminisme +Franais + +I + +_L'mancipation individuelle et sociale +de la Femme_ + +PAR + +Charles TURGEON + +Professeur d'conomie politique la Facult de Droit +de l'Universit de Rennes + +[Illustration] + +PARIS +Librairie de la Socit du Recueil gnral des Lois et des Arrts +FOND PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS +Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL +_22, rue Soufflot, 5e arrondt._ +L. LAROSE, Directeur de la Librairie + +1902 + + + + +AVERTISSEMENT AU LECTEUR + + +_Si je ne craignais d'attribuer ce livre une importance exagre, je +le ddierais volontiers celles des Franaises d'aujourd'hui qui +songent, qui peinent ou qui souffrent, persuad qu'il rpond aux +secrtes proccupations d'un grand nombre de nos contemporaines._ + +_Le fminisme, en effet, est devenu d'actualit universelle. Il n'est +plus permis aux juristes, aux conomistes, aux moralistes, d'ignorer ce +que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux +qu'elles formulent, et les rformes qu'elles proposent. En me dcidant +tudier ce problme sous ses diffrents aspects,--au dbut d'un sicle +o il semble plus opportun de rechercher ce qu'a t la Femme du XIXe et +ce que peut et doit tre la Femme du XXe,--j'ai voulu tmoigner de la +haute considration qu'il mrite, sans me dissimuler du reste les +difficults et les prils d'une si prsomptueuse entreprise._ + +_Outre que le dbat institu bruyamment sur l'galit des sexes et +l'galit des poux met en jeu la constitution mme de la famille et +risque d'agiter, de troubler mme, bien des gnrations, le malheur est +que, dans ce procs irritant o le plaidoyer traditionnel des hommes se +heurte l'pre et ardent rquisitoire des femmes, tous, demandeurs et +dfendeurs, sont forcs d'tre juges et parties dans leur propre cause. +Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque +impartialit, les avocats des deux sexes ne doivent toucher un +problme si pineux qu'avec d'infinis mnagements._ + +_Or, loin d'obir cette suggestion d'lmentaire sagesse, nous voyons +tous les jours des gens, excits et excitants, se jeter perdument dans +la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un ddain +manifestement ractionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un +fracas vritablement rvolutionnaire. Est-il donc impossible d'viter +ces excs, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en +s'adonnant avec loyaut la recherche de ce qui est juste et vrai? Je +ne sais, pour ma part, nul autre moyen de rconcilier deux plaideurs +qui, bien qu'acharns se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer +l'un de l'autre._ + +_M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgr +moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour +exposer le fort et le faible du fminisme contemporain. Mais mesure +qu'on avancera dans ces tudes, on verra mieux que le fminisme, tel +seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu' trop +restreindre ou trop condenser l'examen de ses revendications, notre +travail et encouru le reproche d'tre incomplet ou superficiel. Si mme +j'prouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer tous les articles +du programme fministe une place plus large et des dveloppements plus +dtaills. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir._ + +_Quelque imparfait que puisse tre cet ouvrage, il aura du moins +l'avantage de permettre au public franais d'embrasser, dans une vue +d'ensemble, les aspects nombreux de la question fministe, la suite et +la gradation des problmes qu'elle soulve, le lien et l'enchanement +des ides qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet +qui s'tend, comme le ntre, toutes les manifestations de la vie +sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien +dire ce que l'on pense. C'est quoi je me suis appliqu de mon mieux, +en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les +doctrines avec indpendance; d'autant plus que si je dois mon sexe +d'exposer la thse fministe avec une mle franchise, je dois au vtre, +Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante amnit. J'essaierai, +en conscience, de ne point faillir trop gravement cette double +obligation._ + + Rennes, 19 mars 1901. + + + + +LIVRE I + +TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES + + + + +CHAPITRE I + +L'esprit fministe + + + SOMMAIRE + + I.--CE QUE LE FMINISME PENSE DE L'ASSUJETTISSEMENT ET DE + L'IMPERFECTION DE LA FEMME MODERNE.--A QUI LA + FAUTE?--SYMPTMES D'MANCIPATION. + + II.--GENSE DE L'ESPRIT FMINISTE EN FRANCE.--SON + BUT.--RVES D'INDPENDANCE. + + III.--LES DOLANCES DU FMINISME ET LES DROITS DE LA + FEMME.--NOTRE PLAN ET NOTRE DIVISION. + + +I + +Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et +des mieux doues, se sont avises que leur sexe n'tait point parfait. +Dire que jamais pareille ide n'tait venue aux hommes, serait pure +hypocrisie. Ils en avaient tous, la vrit, quelque vague +pressentiment. D'aucuns mme, dans l'panchement d'une familire +franchise, avaient pu le faire remarquer vivement leur compagne. Mais, +si l'on met part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace +masculine n'tait jamais alle jusqu' englober le sexe fminin tout +entier dans une rprobation gnrale. Au sentiment des hommes (tait-ce +simplicit ou malice?) il n'existait gure qu'une femme vritablement +infrieure; et l'on devine que c'tait la leur. Toutes les autres +avaient d'admirables qualits qu'ils taient surpris et dsols de ne +point trouver dans l'pouse de leur choix. Conclusion foncirement +humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections +sa femme, c'est, hlas! qu'il la connat bien; et s'il juge les autres +si riches de mrites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connat +mal. Et l, dit-on, est la vrit. Compare la femme idale, la +femme en soi, la femme de l'avenir, la femme du temps prsent,--la +Franaise particulirement,--n'est pas, au sentiment ds fministes les +plus qualifis, ce qu'elle devrait tre; et l'heure est venue de la +rendre meilleure. + +Comment? La Franaise est refaire?--Il parat: ces dames +l'affirment. Que l'on reconnat bien cet aveu l'admirable modestie des +femmes! L-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop +vite. Si, en effet, l've moderne est afflige d'une douloureuse +insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en +incombe son souverain matre. Ignorante, esclave et martyre, voil ce +que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement +prolonge de sicle en sicle. Cette iniquit a trop dur. Il n'est que +temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme, +fallt-il, pour atteindre cet idal, refaire les codes, violenter les +moeurs et retoucher la cration. L've nouvelle, qu'il s'agit de +donner au monde, sera l'gale de l'homme et, comme telle, intelligente, +fire, cultive, libre et heureuse, pare de toutes les grces de +l'esprit et de toutes les qualits du coeur,--une perfection. + +Ce langage sonne encore trangement bien des oreilles. En France, +notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si ranges, qui +sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos +habitudes provinciales, dans l'atmosphre tranquille et lgrement +somnolente de nos milieux bourgeois o la femme, religieuse d'instinct, +attache ses dvotions et applique ses devoirs, fidle son mari, +dvoue ses enfants, aimante et aime, s'enferme en une vie simple, +modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur +faire le bonheur des siens,--on a peine concevoir cette fivre de +nouveaut et cette passion d'indpendance qui, ailleurs, animent et +prcipitent le mouvement fministe contre les plus vieilles traditions +de famille. Je sais des mres, instruites et prudentes, qui, la +lecture d'un de ces livres rcents o s'talent, trop souvent avec +emphase et crudit, les dolances, les protestations et les convoitises +de l'cole nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: Mais ces femmes +sont folles! + +Pas toutes, Mesdames. A la vrit, c'est le propre des mouvements +d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon +droit; et conformment cette loi, le fminisme ne saurait chapper +certains sursauts dsordonns, des excentricits risibles, l'excs, + la chimre. Point de flot sans cume. Gardons-nous d'en conclure +cependant que tous les partisans de l'mancipation fminine sont des +extravagantes dvores d'un besoin malsain de notorit tapageuse. La +plupart se sont voues cette cause avec une pleine conviction et un +parfait dsintressement. Quelques-unes mme ont donn des preuves d'un +rel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les +directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins +l'attention publique par des prodiges de volont agissante et +infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des aptres. + + +II + +Nous sommes donc en prsence, non d'une simple agitation de surface, +mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et +s'largissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes +femmes vers les sphres d'lection,--tudes scientifiques et carrires +indpendantes,--jusque-l rserves au sexe masculin. Et pour peu que +nous cherchions sans parti pris les origines de cet branlement gnral, +nous n'aurons point de peine lui reconnatre ds maintenant deux +causes principales: il procde d'abord d'exigences nouvelles, de +ncessits pressantes, de conditions douloureuses, d'une gne, d'une +dtresse que nos mres n'ont point connues, et qui nous font dire que la +revendication de plus larges facilits, de culture et d'une plus libre +accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes +filles, une faon trs digne de rclamer le pain dont elles ont besoin +pour vivre; il procde ensuite d'aspirations vagues et inquites une +vie plus extrieure, une activit plus indpendante, d'un besoin mal +dfini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de libert, +qui font que, par l'effet mme du dveloppement de leur instruction, +beaucoup de jeunes femmes, non des plus dshrites, non des moins +intelligentes, commencent souffrir de la place subordonne qui leur +est assigne par les lois et les moeurs dans la famille et dans la +socit. Et voil pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec +douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui +s'abandonnent la pente des ides nouvelles rvent, sinon de le diriger +avec hauteur, du moins de le traiter en gal. Il semble qu'il ne leur +suffise plus d'tre aimes pour leur grce et leur bont: elles +revendiquent une part de commandement. Et mesure qu'elles se sentent +ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est +facile!--leur ton devient plus dcisif, leur parole plus imprieuse et +plus tranchante. + +En deux mots, _ces dames et ces demoiselles s'prennent de science pour +lever la femme dans la socit et s'attaquent plus ou moins franchement +au mariage pour abaisser l'homme dans la famille_. Tout le fminisme est +l. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquitude qu'il +veille dans les esprits attachs aux traditions, quelque dfiance mme +qu'il excite dans les mes chrtiennes, il se propage, s'affirme et +s'accentue dans nos ides et dans nos moeurs. Le Franais, n malin, y +trouve naturellement une occasion d'pigrammes faciles o sa verve se +dlecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit +gaulois est forc lui-mme de prendre le fminisme au srieux. Plus +moyen de l'enterrer sans phrases. Trs garon d'allure, de got et de +langage, il crie, prore et se dmne comme un beau diable. Depuis +quelque temps surtout, il multiplie les confrences, les publications, +les groupements, les associations et les congrs. Nous avons aujourd'hui +une propagande fministe, une littrature fministe, des clubs +fministes, un thtre fministe, une presse fministe et, sa tte, un +grand journal, _la Fronde_, dont les projectiles sifflent chaque jour +nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de +Paul, sans gard pour la qualit ou la condition du propritaire. On +sait enfin que le fminisme a ses syndicats et ses conciles, et que, +chaque anne, il tient ses assises plnires dans une grande ville de +l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international. + + +III + +Puisque les revendications fministes menacent de troubler gravement +l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander +nettement aux femmes nouvelles ce qu'elles attendent de nous, ce +qu'elles prparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les +embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent. +Rsumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa +forme vive et ingnument image. Aussi bien est-ce le plan gnral de +cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein tant de +consacrer une tude particulire chacune des revendications qui +suivent. On aura ainsi sous les yeux, ds le dbut de ce livre, et le +cahier des dolances fministes, et l'conomie gnrale de notre +travail. + +Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumire, vers la +puissance et la libert. Enfin l'esclave se redresse devant son matre, +rclamant une gale place au soleil de la science et au banquet de la +vie. Depuis trop longtemps, la femme est crase par la prpondrance +masculine dans tous les domaines o son activit brle de s'tendre et +de s'panouir. + +1 Elle souffre d'une _infriorit intellectuelle_; car les jeunes +filles ne sont pas aussi compltement inities que les jeunes gens aux +choses de la vie et aux clarts du savoir. + +2 Elle souffre d'une _infriorit pdagogique_, parce que +l'enseignement secondaire et l'enseignement suprieur, et les carrires +qui leur servent de dbouchs, sont d'un accs plus difficile pour elle +que pour l'homme. + +3 Elle souffre d'une _infriorit conomique_, puisque le travail de la +femme n'est nulle part aussi libre et aussi rmunrateur que le travail +masculin. + +4 Elle souffre d'une _infriorit lectorale_, parce que, citoyenne +ayant les mmes intrts que le citoyen l'ordre politique et la +prosprit publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix +dans les conseils de la nation. + +5 Elle souffre d'une _infriorit civile_, puisque la capacit de la +femme marie est troitement subordonne l'autorisation maritale. + +6 Elle souffre d'une _infriorit conjugale_, l'pouse tant, depuis +des sicles, assujettie par le mariage lgal et religieux la +domination souveraine de l'poux. + +7 Elle souffre enfin d'une _infriorit maternelle_, si l'on songe que +les enfants qu'elle donne au pays sont soumis la puissance du pre +avant d'tre soumis la sienne. + +Toutes ces ingalits, la femme nouvelle les tient pour +injustifiables. C'tait pour nos pres une vrit passe en proverbe que +la poule ne doit point chanter devant le coq. Et voici que l'aimable +volatile jette un cri de guerre et de dfi son seigneur et matre; et +le poulailler en est tout mu et rvolutionn! Pour parler moins +irrvrencieusement, il appartient notre poque de faire une femme +meilleure, une sainte nouvelle. Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque +les conqutes de la femme seront acheves et les privilges de l'homme +abolis, ce jour-l, toute la socit, sans miracle, sera subitement +transforme--et je veux croire--rgnre. Et cet acte de foi, le +fervent crivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre rsume avec +magnificence toutes les ambitions du fminisme, ajoute un acte +d'ineffable esprance: Des merveilles sont rserves aux sicles +futurs, qui connatront seuls la splendeur complte d'une me de +femme[1]. + +[Note 1: JULES BOIS, _La Femme nouvelle_. Revue encyclopdique du 28 +novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, _passim_.] + +On nous assure mme que, pour gratifier l'humanit de cette nouvelle +rdemption, des femmes hroques appellent le martyre et sont prtes +marcher au calvaire. + +Lyrisme part, toutes ces manifestations de rvolte, tous ces bruits de +combat trahissent un tat d'me et un trouble d'esprit auxquels il +serait vain d'opposer une ddaigneuse indiffrence. A Jersey, sur la +tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononc, en +1853, cette phrase clbre: Le XVIIe sicle a proclam les Droits de +l'homme, le XIXe sicle proclamera les Droits de la femme. Reportons au +XXe, si vous le voulez, la ralisation de cette prophtie: il n'en est +pas moins conjecturer que le sicle qui commence verra d'tonnantes +choses. On prte Ibsen cette autre parole: La rvolution sociale qui +se prpare en Europe gt principalement dans l'avenir de la femme et de +l'ouvrier. Sans croire que la question fminine et la question ouvrire +soient d'gale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien +au-dessus de celle-l,--il n'en est pas moins vrai que les +revendications de la femme sont entres dans les proccupations de notre +poque, et qu'il faut, cote que cote, y prter une oreille attentive +et les soumettre un srieux examen. + +En ralit, le programme de l'mancipation fminine, que nous +tudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons +de l'noncer, peut se ramener, pour plus de clart, deux directions +gnrales qui correspondent nos deux sries d'tudes. + +Dans la premire, la femme poursuit: 1 son _mancipation individuelle_, +en rclamant une plus large et plus libre accession aux lumires de la +science; 2 son _mancipation sociale_, en revendiquant une plus large +et plus libre admission aux mtiers et professions des hommes. + +Dans la seconde, la femme entend raliser: 1 son _mancipation +politique_, en conqurant le droit de suffrage; 2 son _mancipation +familiale_, en obtenant au foyer plus d'indpendance et d'autorit. + +Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matire d'_instruction_ et +de _travail_: voil pour son mancipation individuelle et sociale; +d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'_tat_ et du +_mnage_: voil pour son mancipation politique et familiale. + +Et du mme coup, nous avons justifi la distribution de toutes les +controverses fministes en deux suites d'tudes qui s'enchanent et se +compltent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications +formules en ces derniers temps par le fminisme franais, nous tenons +convaincre les sceptiques et les indiffrents de la gravit de ce +mouvement d'opinion; et, cette fin, nous indiquerons pralablement, +avec quelque dtail, ses _tendances_ et ses _aspirations_, ses +_groupements_ et ses _manifestations_, l'exprience dmontrant qu'une +nouveaut mrite d'autant plus de considration qu'elle apparat et se +propage en des milieux plus varis et plus tendus. + + + + +CHAPITRE II + +Tendances d'mancipation de la femme ouvrire + + + SOMMAIRE + + I.--D'O VIENT LE FMINISME?--SON ORIGINE AMRICAINE.--SES + TENDANCES DIVERSES. + + II.--AFFAIBLISSEMENT DE LA MORALIT DU PEUPLE.--L'OUVRIER + IVROGNE ET DBAUCH.--PAUVRE POUSE, PAUVRE MRE. + + III.--DIFFICULTS CROISSANTES DE LA VIE.--LA MAIN-D'OEUVRE ET + L'PARGNE DE L'OUVRIRE. + + +I + +Impossible de le nier: le fminisme est dans l'air. D'o vient-il? Que +veut-il? O va-t-il? Ce n'est point simple curiosit de chercher une +rponse ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le +problme de l'mancipation des femmes touchant aux principes mmes sur +lesquels reposent depuis des sicles la famille et la socit. + +Dans le fminisme il y a le mot et la chose. Le mot est n en France; on +l'attribue Fourier qui, dans son systme subordonnait tous les +progrs sociaux l'extension des privilges de la femme[2]. Depuis +lors, un usage universel a consacr ce nologisme, bien que l'Acadmie +ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant la chose, elle +est plutt d'origine amricaine. Ce mouvement hardi ne pouvait natre +que sur une terre jeune, dbordante de sve, riche de ferments gnreux +et de forces indisciplines, naturellement accessible toutes les +nouveauts et propice toutes les audaces. Bien que le fminisme n'ait +excit chez nous que des rpercussions tardives, il commence +communiquer aux sphres les plus diverses de notre socit un +branlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord +analyser les symptmes et reconnatre la gravit. + +[Note 2: _Thorie des Quatre Mouvements_, 2e dit. 1841. Librairie +socitaire, p. 195.] + +Depuis un demi-sicle, la personnalit de la femme moderne s'est accrue +en dignit, en libert, en autorit. Mais, non contente de ces +conqutes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des +vellits d'indpendance et d'galit qui, agitant plus d'une tte, +risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le +fminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses +adeptes militants: en mme temps qu'il s'panouit dans les ides, il +s'accrdite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'aprs une +germination plus ou moins cache, qu'un mouvement d'opinion arrive la +pleine conscience de ses forces et mme la claire vision de son but. A +ct du fminisme qui prche et s'affiche, il y a donc un fminisme qui +sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines +du premier, qu'aprs avoir dgag les tendances du second, tenant pour +sagesse d'tudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et +fconde; car plus les tendances seront gnrales et profondes, plus les +doctrines auront chance de pousser, de crotre et de fleurir. + +Or, envisag comme tendance, le fminisme est un tat d'esprit +incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphre flottante qui nous +enveloppe et nous pntre jusqu' l'me. Il y a beaucoup de fministes +sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la socit, chez les +pauvres comme chez les riches, parmi les illettrs aussi bien que dans +les milieux instruits et cultivs. La mme aspiration se manifeste ici +et l: du ct des hommes, par la dsutude ou l'abdication des +prrogatives masculines; du ct des femmes, par l'impatience ou le +dnigrement de la supriorit virile. D'o il suit qu'une disposition +d'esprit, qui a le rare privilge de recruter des adhrents dans les +catgories sociales les plus diverses, ne saurait tre tenue pour un +phnomne ngligeable. + +En fait, il existe dj, autour de nous, un fminisme _ouvrier_, un +fminisme _bourgeois_, un fminisme _mondain_, un fminisme +_professionnel_, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits +plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief +qu'ils soient anims contre le sexe fort, toutes leurs ambitions +secrtes convergent au mme but, qui est l'amoindrissement de la +prminence masculine. La matrise de l'homme, voil l'ennemie. + + +II + +Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mcontente +des prrogatives de son conjoint. + +C'est une illusion trs humaine d'attribuer mille qualits aux +malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de suprieure honntet, +l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrire que +l'habitude se perd d'en voir les dfauts et les vices. Tandis que les +avocats du peuple nous reprsentent, avec emphase, le mnage du +proltaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons +nous-mmes si naturellement plaindre les classes besogneuses, nous +compatissons si gnralement leurs labeurs, leurs misres, nous +essayons, avec une bonne volont si unanime, de les consoler, de les +clairer, de les assister,--sans toujours y russir,--que notre raison +est devenue peu peu la dupe de notre coeur. Et finalement gars par +les dclamations, plus gnreuses qu'impartiales, d'une dmocratie qui +prte toutes sortes de dfauts aux riches et toutes sortes de qualits +aux pauvres, abuss par nos propres complaisances envers nos frres +dshrits, nous avons oubli le mal vers lequel ils descendent pour ne +voir que le bien vers lequel nous voudrions les lever. + +Or, la femme ouvrire se charge de nous rappeler au sentiment des +ralits; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait +d'observation peu prs gnrale que la femme du peuple, quels que +soient les trsors de courage, de dvouement et de rsignation dont son +coeur dborde, commence se prendre de lassitude et d'impatience +peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un dbauch. Elle rclame avec +instance le droit de disposer de ses conomies, de les placer, de les +dfendre, de les arracher aux folles prodigalits du mari. Elle n'a plus +foi dans son homme. A qui la faute? + +Ce m'est une joie de reconnatre qu'un mnage de bons travailleurs doit +tre salu de tous les respects des honntes gens. Pour ma part, je le +trouve simplement admirable. L'ouvrier rang, bon poux et bon pre, est +un sage, un philosophe en blouse, un hros sans le savoir, une sorte de +saint obscur et cach. Il fait honneur l'espce humaine. Mais en +tenant cette lite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible +de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la +dignit du travail et le mrite de la sobrit, l'efficacit rdemptrice +de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui + l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de +l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur +l'anctre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrig de +quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses +devoirs, plus conscient de ses vritables intrts, plus attach sa +patrie, plus fidle sa femme, plus dvou ses enfants? S'il est plus +instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honor par l'opinion, +est-il moins envieux? Encore que mieux pay, est-il plus conome et plus +prvoyant? A vrai dire, la fivre de jouissance, dont cette fin de +sicle est comme brle, pousse l'ouvrier aux folles dpenses, le +dtournant peu peu de ses habitudes d'pargne et de ses obligations de +famille. Et l'pouse se lasse de la dissipation du mari; et la mre +s'irrite de l'gosme du pre. Que d'argent laiss sur le comptoir des +marchands de vin! Que de salaires dvors dans les rigolades des mauvais +lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la +famille ouvrire est en train de mourir d'intemprance et d'immoralit? + +Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal +est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste +point de vue, les extrmes se touchent et se ressemblent; c'est +l'galit des btes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou +du vin de Suresne de maigre qualit, entretenir une gueuse des +boulevards extrieurs ou une actrice des grands thtres, s'acoquiner +aux dcavs de la grande vie ou aux louches habitus des barrires, +faire la fte en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en +cotillon fan, c'est toujours l'humanit qui se dgrade et s'encanaille. + + +III + +Mais la femme ouvrire souffre plus particulirement de ces folies et de +ces excs; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut +mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'tre marie un +indigne! Malgr tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment +soutenir le mnage et nourrir les enfants, si le pre dpense au cabaret +ce qu'il gagne l'atelier? Ne nous tonnons point qu'elle murmure, +rcrimine ou se fche. Il lui faut la disposition de ses conomies. Elle +veut tre matresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le +faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune. + +Joignez que la femme ouvrire travaille, ds maintenant, quilibrer le +budget domestique. Le renchrissement de la vie s'ajoutant la +dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude +soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les +magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la +main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette +concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces +femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en +chasse. Sans doute, la place de la mre est la maison: encore faut-il +y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu: +mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut tre +question de renvoyer leur mnage et les femmes sans enfants et les +veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les +exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du +travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait la misre ou +au dsordre. Mieux vaut prendre un mtier qu'un amant et faire march de +sa main-d'oeuvre que trafic de son corps. + +Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre +part, poussent donc l'ouvrire disputer l'ouvrier les carrires, les +professions et les travaux que, jadis, il occupait en matre. Et cette +tendance nous conduit insensiblement une plus grande galit des +sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-mme,--je le +crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'branlement +des rgles mmes du mariage. + + + + +CHAPITRE III + +Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise + + + SOMMAIRE + + I.--PORTRAITS D'AEULES.--NOS GRAND'MRES ET NOS + FILLES.--LA PARISIENNE ET LA PROVINCIALE. + + II.--LES MANCIPES SANS LE SAVOIR.--LA FAILLITE DU MARI. + + III.--LES JEUNES FILLES DE LA PETITE ET DE LA HAUTE + BOURGEOISIE.--SOUCIS D'AVENIR DES PREMIRES, GOTS + D'INDPENDANCE DES SECONDES; HARDIESSE ET PRCOCIT DES + UNES ET DES AUTRES. + + IV.--LES FAUTES DE L'HOMME.--LA FEMME LUI PREND SES IDES + D'INDPENDANCE. + + +I + +Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins +accessibles la contagion des nouveauts ambiantes, bien que la +bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus +fidle ses obligations, il n'est pas srieusement contestable qu'elle +a subi, depuis un demi-sicle, au moral et au physique, de trs +apprciables dformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les +photographies de nos mres de celles de leurs petites-filles: le +contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image +de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et +simples aeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point +remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard +modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles, +dans les yeux baisss, dans ces apparences discrtes, le got de +l'obissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout +autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le +buste droit, la tte haute, le regard direct et sr, un air de volont, +d'indpendance et de commandement, rvlent en leur me quelque chose de +masculin qui n'aime pas cder et qui se flatte de conqurir. + +Si doucement que cette mtamorphose se soit opre, la bourgeoise +d'aujourd'hui ne ressemble plus tout fait la bourgeoise d'autrefois +qui, timide, rserve, ingnue, leve simplement avec des prcautions +jalouses, moins pour elle-mme que pour son futur mari, s'habituait ds +l'enfance une vie cache, rgle, discipline, toute de paix +intrieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient +de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect +du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du +pain, et mme le respect du linge que parfois l'aeule avait fil de ses +mains tremblantes, que la fille en se mariant hritait de sa mre, qu'on +lessivait la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles, +parfumes de lavande et attentivement surveilles, s'tageaient avec une +impeccable rgularit, dans les grandes armoires en coeur de chne +sculpt, sortes d'arches saintes o les nouveaux mnages gardaient, avec +les vieilles reliques du pass, un peu du souvenir embaum des anctres. + +Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images! +Nos classes moyennes n'ont point chapp la fivre du sicle +finissant. Sont-elles si rares-- Paris surtout,--ces jeunes femmes de +la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant +dpouill l'ignorance nave de leurs anes, sans acqurir l'nergie +virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour tour impatientes +d'action et alanguies par le rve, sollicites tantt par le scepticisme +auquel les incline leur demi-science, tantt par les pieuses croyances +auxquelles les ramne un secret penchant de leur coeur, ambitieuses +d'apprendre et de savoir, inquites de comprendre et de douter, anmies +par l'tude, prises d'une vie plus rsolue, plus libre, plus agissante, +et troubles par les risques probables et les accidents possibles de +l'inconnu qui les attire, hsitent, se tourmentent et, s'nervant +chercher leur voie dans les tnbres, perdent invitablement la paix de +l'me et compromettent souvent la paix du foyer? L'poque o nous vivons +est l'ge critique de la femme intellectuelle. + +On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a +point de doute: ces curiosits et ces inquitudes d'esprit ne hantent +que les ttes dj grises par les vapeurs capiteuses de l'esprit +nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux lgants, il ne +suffit plus l'ambition des femmes de mriter la rputation de bonnes +mnagres, expertes aux choses de la cuisine, habiles tourner un +bouquet, orner un salon, composer mme quelque chef-d'oeuvre sucr, +crme, liqueur ou confitures. Les plus indpendantes ne se rsignent +point, sans quelque souffrance mal dissimule, au simple rle de mres +tendres, dvoues, robustes et fcondes, surveillant l'office et +gouvernant leur intrieur. Nos grand'mres se trouvaient bien de cette +fonction modeste,--et nos grands-pres aussi. A vrai dire, le pass n'en +concevait point d'autre. La femme son mnage, le mari son travail; +et la famille tait heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines +femmes riches et ddaigneuses un air de vulgarit misrable. Et pour peu +qu'elles aient l'humeur altire et l'me dominatrice, on peut tre sr +qu'elles feront bon march de l'autorit maritale. + + +II + +Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en rcriminations +indignes contre les tendances d'mancipation fminine, et qui pourtant +ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les +questions du mnage. Combien mme repoussent la lettre du fminisme et +en pratiquent l'esprit dans leur intrieur avec une admirable srnit? +Ne leur parlez point d'une femme mdecin ou avocat: elles hausseront les +paules avec mpris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront +qu'une femme abdique les qualits de son sexe. Mais que leur mari lve +la voix pour mettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux +sera mal reu. Ces dames ont la prtention de prendre toutes les +dcisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent +leurs volonts, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la +cuisine que pour mieux rgenter le pre et les enfants. L'galit des +droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne +se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur +vie, en subordonnant l'autorit maritale leur autorit propre. Pour +elles, le fminisme est sans objet, car leur petite rvolution est +faite. Elles ont pris dj la place du matre. + +On rapporte mme que bon nombre de femmes chrtiennes conspirent, de +coeur, avec leurs soeurs les plus mancipes. Non qu'elles ne soient un +peu gnes par la condamnation que Dieu lui-mme a porte contre notre +premire mre: Tu seras assujettie l'homme. Mais ces +arrire-petites-filles d've se persuadent sans trop de peine que, +l'homme ayant gnralement failli aux devoirs de protection, d'amour et +de fidlit que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de +rompre un contrat si mal observ et de revendiquer, titre de +ddommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par +les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal +gouverne par le pre. Ne pouvant rformer l'homme, n'est-il pas juste +de transformer la femme? Puisque le matre s'abaisse, il faut bien que +l'esclave s'lve. Si donc le sexe fort ne veille pas donner plus de +satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre voir sa femme, si +bonne dvote qu'elle soit, rclamer pour elle-mme, avec une insistance +croissante, l'autorit dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd. + +A toutes ces mcontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises, +qui deviennent lgion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez +barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques tout faire et +qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du +conservatoire ou font de l'aquarelle comme un laurat des beaux-arts, la +confinent dans leur mnage avec obligation de soigner le menu et de +surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est mme d'assez vaniteux +pour choyer, parer, orner, gter leur femme, moins pour elle-mme que +pour la satisfaction goste du matre, comme un pacha en use avec une +beaut de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un +meuble de luxe, ne se gnent pas de la renvoyer, quand elle se mle de +politique ou de littrature, son journal de mode, sa couturire et +ses chiffons? Et Monsieur qui est commerant ou industriel, n'a pas le +plus petit diplme! Et Madame a son brevet suprieur! Est-ce tolrable? +Adam a-t-il reu ve des mains de Dieu pour en faire une cuisinire +surmene ou une oisive assujettie? Ni femme de mnage ni poupe de +salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que +sera-ce lorsqu'elles seront bachelires, licencies ou doctoresses? +Elles ne voudront plus pouser que des acadmiciens. + +Pour rester srieux, je ne crois pas outrepasser la vrit en disant que +beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se +jugent trs suprieures leurs maris. De l, un malaise, un dpit, une +soumission mal supporte, o j'ai le droit de voir un germe de rvolte +future qui ne peut, hlas! que se dvelopper rapidement au coeur des +gnrations nouvelles. + + +III + +Si, en effet, je considre d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie, +je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles +qu'autrefois, les exigences conomiques la poussent de plus en plus +rechercher les emplois virils pour se crer une existence indpendante. +Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant +leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour +suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les gots +sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la +paternit, se disent qu'il est plus conomique d'entretenir une +matresse que d'lever une famille. Et voil pourquoi tant d'honntes +demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isoles +gagnent leur vie, nous les voyons assiger les portes de toutes les +administrations et s'puiser la conqute de tous les diplmes. Ne +vaut-il pas mieux s'acharner un travail honorable que s'abandonner aux +tentations de la vie facile? + +Quant la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler +trop malignement, il serait puril de cacher qu'elle est en train de +perdre, en certains milieux, la fracheur d'me, la rserve ingnue, le +parfait quilibre de ses devancires. Aura-t-elle l'esprit aussi droit, +la sant aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anmie l'a dj +touche, et la nvrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois +n'existe plus en province: on en trouverait des milliers mme Paris. +Beaucoup sont aussi svrement leves que le furent leurs grand'mres. +On ne les voit point au thtre; elles ne sortent jamais sans tre +accompagnes; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de +trois fois avec le mme jeune homme. Toutes ces convenances, +d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont +trop routinires en France pour que ces recluses se puissent transformer +rapidement en vapores. + +Et pourtant, ne vous est-il jamais arriv de rencontrer dans un salon, +de ces charmantes petites personnes, prcocement dveloppes, instruites +et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse +tranquille qui dconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes, +joignant la coquetterie l'assurance et l'impertinence la sduction, +sortes de roses de salon, prmaturment closes, dont le charme attirant +ne cache point assez les pines? Trs positives et trs renseignes, ces +demoiselles Sans-gne ont dj, semble-t-il, l'exprience de la vie. + +N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades. +Sous prtexte de franchise et de sincrit, nous n'pargnons pas leurs +oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons +traner sur la table de famille les livres les moins propres +entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu peu le +respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mmes, jointes une +instruction plus avance, ouvrent leur imagination mille choses qu'on +s'appliquait jadis leur cacher soigneusement. De l, ce type nouveau +de jeune fille indpendante, moqueuse, l'intelligence vive et +inquitante, qui commence nous apparatre, mme en province. Et comme, +suivant la trs sage remarque de Mme Arvde Barine, les audaces de +pense mnent srement les natures faibles ou impressionnables aux +audaces de conduite, je me demande, en vrit, si cette jeune fille, +leve jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une +mancipe dans le sens dfavorable du mot,--sera plus tard aussi +docile que ses anes aux conseils et aux directions de son mari, aussi +fidle son intrieur et, chose plus grave, aussi dvoue aux tches +sacres de la maternit. + + +IV + +Aprs avoir constat que les ralits du prsent et les prvisions de +l'avenir nous rvlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez +la bourgeoise de demain, une tendance secouer la suprmatie masculine, +il est temps d'observer, leur dcharge, que les hommes n'ont point le +droit de s'en laver les mains. Est-ce donc la femme qu'incombe la +responsabilit de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles +croyances? Quel sexe a branl les assises de la famille? Tout ce qui +faisait jadis la femme respectueuse de l'autorit maritale, tout ce qui +justifiait le droit de commander pour l'poux et le devoir d'obir pour +l'pouse, c'est--dire les antiques notions d'ordre, de hirarchie, de +sujtion, les sentiments de modestie, de patience et de rsignation, nos +moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dnonc comme +un tissu de prjugs suranns et accablants dont il importait d'allger +les paules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqu l'galit +civile et politique, que le got du nivellement s'est insinu dans tous +les esprits et jusque dans les mnages. Et nous nous tonnons que la +plus belle moiti du genre humain traite la subordination de son sexe de +non-sens et d'iniquit! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons +convaincue de l'humiliation qu'entrane toute obissance! Quoi de plus +naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et matre? Nous en avons +fait nous-mmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en +impose de moins en moins la femme contemporaine, la faute en revient +ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment dcri. + +Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes, +les lois n'ont en vue que l'intrt particulier des hommes, nous voyons +des audacieuses,--encourages d'ailleurs dans leurs vellits de rvolte +par nos meilleurs crivains,--qui se lvent de toutes parts et, sous +prtexte qu'elles souffrent de la place subordonne que nos codes leur +ont faite imprieusement, somment le lgislateur de reviser la +constitution conomique et sociale de la famille franaise. Libert, +galit, fraternit, voil leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles +entendent tre libres, c'est--dire matresses de leurs biens, de leurs +actes, de leur vie. Elles veulent tre les gales de l'homme, en fait et +en droit, de par les moeurs et les lois. Grce quoi, la fraternit +fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite +pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grce de l'aimer comme +un frre! + +Aux hommes dbonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette +rvolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: Nos pres +ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pres, de +leurs frres, de leurs maris. Aussitt qu'elles auront seulement +commenc d'tre vos gales, elles seront devenues vos suprieures. + + + + +CHAPITRE IV + +Tendances d'mancipation de la femme mondaine + + + SOMMAIRE + + I.--LES OUTRANCES DU THTRE ET DU ROMAN.--LE MONDE O L'ON + S'AMUSE.--LE FMINISME EXOTIQUE ET JOUISSEUR. + + II.--LA FEMME OISIVE ET DISSIPE.--CE QU'EST LA MRE, CE + QUE SERA LA FILLE. + + III.--DEMI-VIERGE ET DEMI-MONSTRE.--O EST L'DUCATION + FAMILIALE D'AUTREFOIS? + + +I + +Tandis que les classes moyennes, prises dans leur gnralit, restent +attaches au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnte, toute +remplie des devoirs quotidiens courageusement accepts, persistent +placer dans la dignit et l'indissolubilit du mariage la force et le +bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les +rgions dites leves de la socit parisienne, la curiosit de jouir +et la passion de l'amusement s'exasprent en une fivre croissante, qui +s'impatiente de toutes les digues opposes au libre plaisir par +l'habitude morale et par le frein combin de la religion et des lois. Si +nous admettions mme,--et c'est un prjug courant--que la littrature, +le roman et le thtre sont les fidles reflets de l'me d'un peuple, il +faudrait conclure de tout ce qui s'est crit sur les moeurs franaises +depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre socit tombe en +dcomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'tranger, qui +n'est pas en situation de ramener le mal ses justes proportions, nous +fait l'injure de croire. De grce, n'largissons point nos plaies, +n'aggravons point nos vices plaisir! Puissent nos crivains renoncer +aux lgances perverses du roman distingu o chaque salon ressemble +un mauvais lieu! Toute la socit franaise ne tient pas, Dieu merci! en +ce monde exotique luxueusement install dans les somptueux quartiers de +l'Arc-de-Triomphe, o nos toutes belles tranent une existence vide, +factice, dissipe, au milieu d'un dcor digne des _Mille et une Nuits_, +s'occupant cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons, +la psychologie du libre amour, le dvergondage et l'adultre. Ces fleurs +de perversion sont des rarets. Cette vie est en dehors des lois +communes de la vie. + +Mme dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de +se dchaner aussi gnralement, aussi scandaleusement. En fait, les +ncessits de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de +l'avenir prparer, de la fortune maintenir, les soucis d'argent, +d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entranements et +contrarient le got du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est +pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement +la fte. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous +surtout d'tendre toutes nos classes leves la rprobation que mrite +seulement la corruption d'une minorit tapageuse. + +Mais, si exceptionnel que soit le monde o l'on s'amuse, quels +dtestables exemples il donne au monde o l'on travaille! Car il faut +bien reconnatre que, dans ce milieu lgant, lger, subtil, agit, qui, +voulant jouir de la vie, retentit d'un perptuel clat de rire, +l'mancipation est de bon ton. C'est l que rgne et s'panouit ce que +j'appelle le fminisme mondain, un fminisme vapor qui semble +prendre tche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne +des moeurs et le bon gnie du foyer. C'est l qu'on rencontre ces jeunes +femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes, +prises de vie indpendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent +d'incarner nos yeux la femme libre. Leur plus grand plaisir est de +jouer avec le feu. Par un mpris hautain du danger, et peut-tre aussi +par l'attrait piquant du fruit dfendu, elles se font un amusement de +ctoyer les abmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arriv! +Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent. + + +II + +Ce type trs moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore de nombreux +exemplaires, est facilement reconnaissable, grce aux malicieuses +esquisses qu'en ont traces avec complaisance nos chroniqueurs, nos +dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une +crature trs fine et trs pare, qui met un masque d'hypocrite +honntet sa frivolit d'me comme ses audaces de pense et ses +carts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont dpos +sur son visage et dans ses manires toutes les frquentations de salon, +se cache une petite nature trs primitive, fline et ruse, dcide +s'amuser, cote que cote, aux dpens d'autrui. A l'entendre causer, +elle se dpartit rarement, sauf dans les runions tout fait intimes, +du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extrieur des +convenances et des rgles sociales. C'est une femme bien leve,--quand +elle le veut,--qui rpte avec exactitude les gestes qu'on lui a +minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun prjug. Elle a des +usages; elle sait vivre. Ses grces sont infiniment sduisantes. C'est +une chatte distingue. + +Mais s'il nous tait donn de descendre dans son me, quel contraste! +Discipline pour la forme et par le dehors, cette crature n'est, en +dedans, qu'une libertaire qui s'ignore et cache au monde et +elle-mme, sous des manires polies et raffines, toutes sortes +d'normits morales. Tandis que son clat et son charme nous la font +prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les +apparences d'un tre civilis. Sa tte est vide de toute pense grave. +Si elle va encore la messe, c'est par dsoeuvrement, comme elle va au +bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne +songe gure qu' ses toilettes, ses visites, ses intrigues. Son +coeur lui-mme ne s'chauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse. +C'est un tre artificiel, dupe de ses apptits de plaisir, goste et +inconscient, qui ne tient plus la vie que par les rites et les +grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code, +de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une +tentation, une occasion, pour faire clater son me de rvolte. + +Telle mre, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est craindre +que les filles ne dpassent les mres. Dans ces sphres oisives et +dissipes du beau monde, o l'on cherche tromper l'ennui des heures +inoccupes par un marivaudage des moins innocents, une singulire +gnration grandit qui a la prtention de s'affranchir de toutes les +conventions sociales force d'impertinence et d'audace. L, dans une +atmosphre luxueuse et trpidante, au milieu de ftes ininterrompues, +s'panouissent les demi-vierges, fleurs de salon trop tt respires, +qui mettent leur honneur s'manciper franchement de tout ce qui les +gne. Dj moins retenues que leurs mres, elles affectionnent les +allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les +hardiesses, de toutes les excentricits. Inconsquentes autant que +jolies, portes aux coups de tte et aux fantaisies d'enfant gt, elles +ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur lgance doive +tout excuser, que leur grce puisse tout absoudre; car elles ont +l'admiration d'elles-mmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue +leur jeunesse et leur beaut, et elles les affichent complaisamment dans +les salons cosmopolites de la capitale ou les promnent, en des +toilettes savantes, travers les casinos des plages la mode. Que +deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient? + + +III + +Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine trs +affine et d'une culture morale trop nglige. Elle fait profession de +ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure +mme que les demoiselles les plus lances de cette belle socit n'ont +point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que +ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun +langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances +nouvelles les attirent; seul, l'effort mritoire les pouvante. Passe +encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue indit, de +fabriquer des vers dcadents ou de la peinture impressionniste, et avec +quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrment trouvent +grce devant leur fatuit ddaigneuse, en revanche, le travail srieux +les ennuie autant que l'austre vrit les assomme. Il est vident +qu'elles ont rsolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux +devoirs naturels qui psent sur le vulgaire. + +J'ai hte de dire que cette corruption n'est pas tout fait d'origine +franaise. Il faut y voir, suivant le mot de M. Andr Theuriet, un +curieux exemple de contagion par infiltration. Depuis plusieurs +annes, les jeunes filles anglo-amricaines pullulent dans nos villes +d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont +empresses de copier les allures hardies et le sans-gne mancip de +leurs soeurs trangres. Seulement, dbarrasses de la retenue qu'impose +au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces liberts +ont vite dgnr, dans nos milieux franais o le sang est plus vif et +la tte plus chaude, en excentricits provocantes. Et la logique du mal +veut, hlas! (c'est M. Marcel Prvost qui le confesse textuellement dans +la prface de son fameux livre) que pour la fillette d'honnte +bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le +collgien. + +Il reste qu' Paris comme en province, chez les riches comme chez les +pauvres, il n'est qu'une ducation chastement familiale pour soutenir et +perptuer la pure tradition des bons mnages et le renom de la vieille +honntet franaise. Mais les pres et les mres auront-ils la sagesse +et le courage de dfendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus +simples et plus svres, contre la contagion des mauvais exemples? + + + + +CHAPITRE V + +Tendances d'mancipation de la femme nouvelle + + SOMMAIRE + + I.--LES PROFESSIONNELLES DU FMINISME SONT DE FRANCHES + RVOLTES.--LE PROLTARIAT INTELLECTUEL DES FEMMES. + + II.--NOUVEAUTS INQUITANTES DE LANGAGE ET DE CONDUITE.--LA + FEMME LIBRE.--TAT D'ME ANARCHIQUE. + + +I + +On trouvera peut-tre que je n'ai point su parler toujours sans +irrvrence des tendances diverses du fminisme ouvrier, bourgeois et +mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de +juger les aspirations du fminisme professionnel? Mais j'ai trop le +respect de la femme pour hsiter lui dire toute la vrit. + +Les professionnelles du fminisme sont, d'esprit et de coeur, de +franches rvoltes. Par cette appellation, j'entends cette fraction +avance qui, sans distinguer entre les revendications fminines, va +droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de +la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et +indiscipline, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit +bataillon de femmes exaltes qui proclament l'galit absolue des sexes +et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour +nous convaincre des infortunes de l'ternelle esclave et de +l'inluctable rvolution de la femme moderne. A cet effet, elles +professent le fminisme intgral. + +Ce qui perce travers la propagande qu'elles mnent, c'est, avec le +mauvais got de la dclamation, une avidit impatiente de rclame, un +got effrn de notorit bruyante. Il semble qu'entranes par le bel +exemple que nous leur avons donn, ces fortes ttes soient en joie de +succomber aux tentations de publicit outrance qui compromettent si +gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillit des +honntes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est + qui s'poumonera pour mettre sa petite personne en vidence sur le +plus haut perchoir du poulailler. Aprs le politicien, voici qu'apparat +la politicienne. Il faut aux femmes nouvelles une scne pour s'y +affirmer et s'y afficher tous les regards. Et dans le nombre, il +pourrait bien se rvler tt ou tard d'admirables comdiennes. + +Que le nombre des mancipes excentriques ait chance de se grossir +l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-l, nos +couvents de femmes avaient recueilli la plupart des dshrites et des +vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre +et plus large ne manquera point de susciter, parmi les gnrations qui +montent, un nombre croissant de jeunes filles diplmes, d'intelligence +ardente et veille, curieuses de vivre et ambitieuses de russir, +auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les dbouchs +qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au +dveloppement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les +carrires pdagogiques sont dj surabondamment encombres, et que +nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs +brevets, qui se morfondent dans une inaction misrable? Trop savantes et +trop fires pour se plier aux besognes manuelles, on les voit dj +traner dans les grandes villes une vie dsenchante et se disputer avec +pret quelques maigres leons, tandis qu'elles couvent en leur coeur +d'amres rancunes contre l'imprvoyante socit qui leur a ouvert une +voie sans issue. N'est-il pas craindre que certaines de ces +malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prtent +l'oreille aux suggestions de l'esprit de rvolte et s'enrgimentent dans +cette annexe de l'arme rvolutionnaire qu'on appelle dj le +proltariat intellectuel des femmes? + +Sorties des classes moyennes, incomprises, isoles, dclasses, avec des +gots, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire, +quoi de plus naturel que leur me, aigrie ou dsabuse, s'ouvre aux +ides d'indpendance qui flottent dans l'air, et qu'entranes par ces +prdications excessives qui exagrent les droits et attnuent les +devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisment qu'elles sont des +victimes et des sacrifies? Dtournes de leurs traditionnelles +professions par une instruction inconsidre, elles assigeront en foule +grossissante les carrires masculines et, devant les difficults de s'y +faire une place et un nom, elles crieront l'oppression, rclamant +l'galit absolue et l'indpendance totale. + + +II + +Entre ces mcontentes, qui peuvent devenir lgion, une sorte de +franc-maonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prtexte +d'manciper les femmes de la tutelle nfaste des hommes, aborde sans +scrupule les sujets les plus dplaisants et les questions les plus +scabreuses. Il semble que les hardiesses inquitantes de langage +fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lvres de +certains fministes. A les entendre parler des choses du mariage avec +une impudence sereine, on croirait que ces zlateurs et ces zlatrices +de la croisade des temps nouveaux n'ont pas eu de parents aimer et +bnir, puisque c'est au foyer seulement que s'veille et s'entretient la +douce religion de la famille. Aussi bien le fminisme est-il, pour +quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui +jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent mme +de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrte +esprance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tte fminine +mal quilibre entre en bullition, on peut s'attendre aux pires +extravagances. + +Dans la pense de ces intransigeantes, l've nouvelle doit vincer le +vieil homme, comme une rserve frache remplace un corps de troupes +affaiblies et fourbues. Leur prtention est de parler et de penser par +elles-mmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mmes. Elles ne +souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprte. +Voici la confession d'une jeune mancipe que M. Jules Bois a reue avec +complaisance: Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de +l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son +cerveau, comme autrefois l'aeule des premiers jours s'agenouillait sous +la brutalit du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tte ni +devant le bras du mle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et +forte? Je travaillerai; je serai mdecin, avocat, pote, savant, +ingnieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il +voudra[3]. + +[Note 3: _L've nouvelle_, p. 152.] + +Que si nous voulons ce texte un commentaire, il nous sera rpondu que +le temps est pass o l'on condamnait la jeune fille au huis clos +familial,--comme on lve un merle blanc dans une cage dore,--pour +mieux la livrer sans dfense, inerte et passive, aux mains d'un mari +gteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingnues abties dont le +roman et le thtre ont fait nagure un si attendrissant usage et qui, +cousues aux jupes de leurs mres ou emprisonnes dans les minuties +souponneuses et maussades du couvent, voues au piano perptuit ou +des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec rsignation, jusqu' +la veille de leurs fianailles, la poupe, symbole mortifiant de leur +prochaine domestication destin, sans doute, faire comprendre ces +pauvres mes que leur naturelle fonction est d'tre mres au lieu d'tre +libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une ducation +plus dgradante? + +Dornavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mmes tudes, +astreints aux mmes exercices, soumis aux mmes disciplines. Instruite +de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera +en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui +dplaisent, aprs avoir proclam firement son indpendance, elle +pousera l'lu de son choix la face du ciel et de la terre, les +prenant tmoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte +ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volont. + +Au vrai, et si gros que le mot puisse paratre, ce fminisme outr +implique srement un tat d'me anarchique, que des gens alarms +considrent comme le germe d'un mouvement rvolutionnaire o la famille +franaise risque de se dissoudre et de prir. Mais n'exagrons rien: +cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour +tre facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la +socit ne procde par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que +modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de +mtamorphoses instantanes, de changements brusques, de renouvellement +intgral, de rupture complte avec le pass. Il est plus difficile qu'on +ne croit de faire acte d'indpendance, de briser le rseau des habitudes +et des prjugs qui nous enserre, de se soustraire la lourde pese des +moeurs et des opinions. Si profondes que puissent tre les +transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni +soudaines. + +C'est ce qui faisait dire Alexandre Dumas, non sans quelque outrance: +L'mancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusets les plus +hilarantes qui soient nes sous le soleil. mancipation de la Femme, +rnovation de la Femme, ces mots dont notre sicle a les oreilles +rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus tre +mancipe qu'elle ne peut tre rnove[4]. Conclusion excessive: la +femme moderne ne ressemble point la femme primitive, et les +changements passs nous sont un sr garant des changements venir. Mais +il ne suffit point de proclamer la faillite de l'homme, pour que +l've nouvelle soit la veille de dtrner le roi de la cration. + +[Note 4: Prface de l'_Ami des femmes_. Thtre complet, t. IV, p. 29.] + + + + +CHAPITRE VI + +Modes et nouveauts fministes + + + SOMMAIRE + + I.--LE FMINISME OPPORTUNISTE.--SON PROGRAMME.--SPORTS + VIRILS.--CE QU'ON ATTEND DE LA BICYCLETTE. + + II.--LA QUESTION DE LA CULOTTE ET DU CORSET.--POURQUOI LE + COSTUME FMININ SE MASCULINISE.--EXAGRATIONS FCHEUSES. + + III.--LA FEMME A TORT DE COPIER L'HOMME.--QU'EST-CE QU'UNE + BELLE FEMME? + + +I + +Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes +suprieures qui, bien que nourrissant peut-tre au fond du coeur des +esprances aussi rvolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer +et, modres de ton, correctes d'allure, diplomates consommes, +opportunistes insinuantes, montrent patte de velours l'ternel ennemi +qu'elles se flattent de dsarmer et d'affaiblir, d'autant plus +facilement qu'elles l'auront moins effarouch. + +Pour l'instant, ce brillant tat-major, convaincu de l'impossibilit de +rvolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de +rvolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par +application de ce plan, la consigne est donne aux femmes prises des +grandes destines que l'avenir rserve leur sexe, de ceindre leurs +reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a +du bon: il n'est gure d'me valeureuse en un corps dbile. A qui brigue +l'honneur de nous disputer les emplois dont nous dtenons le monopole, +il faut bien, pour galiser la lutte, galiser pralablement les forces. +mule de l'homme par l'nergie morale, aspirant l'atteindre et le +contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est oblige, +sous peine de faillir ses esprances, de s'appliquer d'urgence +dvelopper sa vigueur physique pour accrotre sa rsistance et ses +moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tte, +qui surmnent dj trop souvent les garons, auraient vite fait +d'puiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur temprament et +ne trempaient virilement leur organisme. + +Ces dames ont donc la prtention de nous arracher mme le privilge de +la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et +jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles +excellent dans tous les sports la mode. Elles nagent comme des sirnes +et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit +et le gros gibier; elles font de l'quitation, de la gymnastique, de la +bicyclette surtout. + +La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-tre du cyclisme dans +les conversations. Cette nouveaut a ses dvots qui en disent tout le +bien imaginable, et ses dtracteurs qui l'accusent de tout le mal +possible. Quoique j'aie peine voir dans la bicyclette tant de choses +considrables, il faut pourtant reconnatre, sans verser dans +l'hyperbole, que le fminisme fonde de grandes esprances sur cette +petite mcanique. Au thtre et dans le roman, la bicyclette nous est +prsente comme le symbole et le vhicule de l'mancipation fminine. Et +ce qui est plus dcisif, nous avons entendu l'honorable prsidente d'un +congrs fministe, qui ne passe point pour une vapore, recommander +chaudement, dans son discours de clture, l'usage frquent de la +bicyclette, ajoutant qu'elle est un moyen mis la disposition des +femmes pour se rapprocher conomiquement du sexe masculin. En termes +plus clairs, on espre que la pdale libratrice contribuera +efficacement l'abolition de la domestication des femmes. + +Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder +sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre +d'entraves que leur impose encore notre tat social surann. Il n'y a +pas dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indpendance. +Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de +tomber, un jour ou l'autre, du ct o l'on penche, dans les bras d'un +ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en +passant, tous les mnages de pdaler de compagnie. C'est au mari qu'il +appartient de relever sa femme. Hors de sa prsence, les chutes +pourraient tre plus graves. Point de doute, en tout cas, que la +bicyclette ne permette l've future de se dcharger sur des +mercenaires des soins du mnage, de la surveillance des enfants et de la +garde du foyer. Et comme un nourrisson lever est un bagage assez +gnant pour une mre nomade, on s'appliquera de son mieux prvenir la +surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas prcisment un +remde la dpopulation. + +Mais il autorise et ncessite de si libres mouvements et de si viriles +toilettes! Et le fminisme s'en rjouit. Car la femme a quelque chance +de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses +costumes. S'il tait permis d'user de nologismes barbares, je dirais +mme qu'il n'est que de masculiniser la mode pour garonnifier la +femme. Un honnte homme du grand sicle et crit, en meilleur style, +que les habits ont une action sur les biensances et que les dehors +peuvent corrompre les moeurs. + + +II + +On voudra bien m'excuser d'aborder, ce propos, une question dont il +est facile de saisir l'intrt considrable: je veux parler de la +culotte et du corset. Les professionnelles du fminisme nous font une +obligation de traiter ces graves problmes. Pour peu qu'on y +rflchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine reconnatre que ces +deux notables chantillons de l'habillement moderne sont minemment +symboliques. Tout le mouvement fministe s'y rvle par son aversion +pour le costume fminin et par son got pour le costume masculin. + +Il n'est pas impossible mme que les femmes vraiment libres fassent un +jour de la culotte un emblme et un drapeau. Avez-vous remarqu l'allure +dcide et les airs triomphants de la cycliste vraiment mancipe? A la +voir porter si crnement la culotte bouffante, on la prendrait de loin +pour un zouave chapp d'un rgiment d'Afrique. En Angleterre, les +fministes militantes ont adopt un costume rationnel. Il est +pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coups courts; une +jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orn d'une +petite cravate noire. La jupe est taille en vue de la marche. C'est un +peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me +fait un devoir de reconnatre que, dans ma pense, ce compliment ne +s'adresse qu' une minorit: pour dix jolies femmes que ce costume +avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt +parfaitement ridicules. + +En 1896, une sance de la Socit des rformes fminines de Berlin, +l'assemble condamnait l'unanimit l'usage du corset (beaucoup de +mdecins hyginistes sont du mme avis) et proclamait le prochain +avnement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas +du tout que nous soyons la veille d'une si grave rvolution. Non que +le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en +connaissaient point l'troit assujettissement. En soi, il est immoral, +puisque l'allaitement et la maternit peuvent en souffrir. Qu'il +s'assouplisse et se perfectionne, il est biensant de le souhaiter; mais +je doute qu'il disparaisse. Si de la thorie les Allemandes passent la +pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit +qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de +Berlin un aspect tout fait rjouissant. + +Quant aux Franaises qui, trs gnralement, ont le sens du beau et +l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la +servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit mme +meurtrier; mais c'est un si prcieux artifice d'lgance! A quel mari +n'est-il pas arriv d'entendre sa femme affirmer avec crnerie qu'il +faut souffrir pour tre belle? Ce corset ne disparatra que le jour o +les grces de la femme n'auront plus besoin d'tre soutenues ou +corriges. Prenons patience. + +J'imagine, de mme, que la culotte aura peine dtrner la jupe. Il y a +quelques annes, pourtant, le congrs fministe de Chicago a recommand +aux femmes soucieuses de leur dignit sociale l'emploi du vtement +dualiste. Ce vtement dualiste est ce que nous appelons grossirement +un pantalon. Mais cette rsolution mmorable ne semble pas avoir produit +jusqu'ici grand effet. + +A Paris, la Gauche fministe s'est contente d'mettre le voeu que les +ouvrires soient autorises porter la jupe courte, dans un intrt +d'hygine et de scurit: ce qui n'est pas si draisonnable, le port de +la robe longue offrant de rels dangers dans la fabrication mcanique. +Et sous prtexte que les ouvrires n'osent pas se singulariser, +certaines dames autoritaires voulaient mme inviter les syndicats +fminins exiger de leurs membres l'application immdiate du nouveau +costume rationnel. Par bonheur, Mme Sverine veillait, et grce son +intervention, la question de toilette est reste sous la loi de +libert[5]. + +[Note 5: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Soyez donc assurs que la jupe courte ne sera gote que de celles qui +ont un joli pied. Emprunter au vtement masculin ce qu'il a de pratique, +sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer +l'lgance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La +coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gne et retenir ce +qui leur sied. N'en dplaise aux gros bonnets du fminisme, (je prie +celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos +chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis +croire qu'au prochain sicle il n'y ait plus porter la robe que les +avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de got ne se +rsoudront point ce retranchement; leur grce en souffrirait trop. Et +pourtant le rgne exclusif de la culotte serait d'une grande conomie +pour le mnage: les robes cotent si cher! Seulement, cette conomie ne +manquerait point de tourner souvent la mortification du mari: tandis +que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est + craindre que celles-ci ne consentissent jamais porter les culottes +de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prvost a pu crire que le temps +est pass o les maris ramenaient leurs femmes l'obissance par ces +mots d'amicale supriorit: Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de +bruit! On vous donnera de belles robes! Il parat que cela ne prend +plus. + +Exagration et plaisanterie part, il reste qu'une transformation +s'opre lentement dans les modes, dans les gots et jusque dans les +allures et les attitudes, qui marque, d'une faon visible tous les +yeux, les modifications profondes et secrtes qui travaillent les moeurs +et les ides de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette fminine +se masculinise de plus en plus. Le dolman est la mode avec ses +broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le +velours et le satin; nos lgantes arborent avec une raideur altire le +plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'pingle du +sportsman. + +Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un +changement dans les ides et les aspirations. Pour celles que les +ncessits de leur condition poussent l'assaut des professions +masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles +soutiennent pour la vie, les vertus purement fminines sont de moins en +moins suffisantes; qu'il leur faut, pour russir, un peu du courage, de +la hardiesse et de la dsinvolture des hommes; que, pour tre fortes, en +un mot, elles doivent renoncer aux dlicatesses charmantes qui font leur +grce et aussi leur faiblesse. + +Quant aux demoiselles des classes riches, vritable jeunesse dore dont +les dsirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent +rpt que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme, +qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manires de Messieurs +leurs frres. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des +chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures +et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un loge +suprme, qu'on dise d'elle: C'est un bon garon! Et nos demoiselles +s'appliquent consciencieusement mriter cette flatteuse appellation. + +Pour ce qui est enfin des femmes franchement mancipes, elles n'ont pas +d'autre proccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos +dfauts et dans nos brutalits pour se hausser notre niveau. Lasse +d'tre notre compagne, la femme nouvelle aspire devenir notre +compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui +secoue, avec de grandes phrases, la contrainte dprimante du corset et +revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque +plus que la moustache,--et encore! + +Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dpit des difficults, +elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts +et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme +Arvde Barine, la naissance d'un troisime sexe. Telles, chez nous, +ces dtraques, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grces de la +femme sans acqurir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de +son sexe, sans qu'il lui soit donn de le changer, incapable de s'lever + la puissance virile aprs avoir perdu ce qui lui restait de sduction +fminine, ni garon ni fille, ni homme ni femme, ni mle ni femelle, +l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une +insexue, peine une personne, presque un monstre, voil donc le +troisime type de l'humanit venir! On conoit que cet tre vague dont +la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne perdre les signes +extrieurs de la fminit (tant pis pour nous!) sans parvenir +s'approprier la puissance dominatrice de la masculinit (tant pis pour +elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette +demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa +multiplication ne laisserait point d'tre inquitante pour l'honntet, +la sant et l'avenir de la socit franaise. + + +III + +Contre cette masculinit d'emprunt, contre cette caricature de l'homme, +il est urgent de protester au nom de la beaut et des intrts mme de +la femme. + +Aimez-vous le travesti au thtre? Il me gne ou m'afflige. Je le trouve +choquant ou laid: il dforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces +dames voudraient le gnraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la femme +nouvelle s'exerce-t-elle imiter servilement notre costume et nous +prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de +talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates +viriles et de mles vestons? Le vtement masculin est-il donc d'une +coupe si dlectable pour que les fministes les plus ardentes +s'empressent d'y asservir leurs grces en s'appropriant nos platitudes? +Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux +Anglaises! + +Et puis, quelle trange ide de supposer que le bonheur des femmes est +subordonn leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le +caractre aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si +jolis modles, qu'il faille ncessairement nous copier pour goter la +flicit suprme? Les femmes devraient craindre,--au lieu de +l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles +donc qu' trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? Le +rle social des femmes n'est grand, a crit Henry Fouquier avec son +admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si +elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le +club, elles perdraient le foyer[6]. A vivre d'une vie trop masculine, +la femme dpouillerait mme ce qui fait son charme, savoir la retenue +et la grce, l'lgance et la pudeur. Et le jour o elle serait aussi +laide, aussi brutale et aussi grossire que nous (suis-je assez +modeste?) son rgne serait fini et son sexe dcouronn. + +[Note 6: _Les Femmes gui votent._ Annales politiques et littraires du +15 avril 1896.] + +J'en appelle au tmoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont +pous plus ou moins les ides nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly +Lieutier, pote et romancire, laquelle j'emprunte cette curieuse +pense: La femme qui se masculinisera pour prouver son galit avec +l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas +gale ce dernier en restant femme. Pour prouver cette galit +absolument relle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en +l'utilisant au profit de tous. C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une +journaliste, qui dclare ceci: Savoir, jusque dans nos revendications +et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par +le caractre, les manires et mme et surtout la toilette, l est le +secret de notre russite. En une lutte o nous avons besoin de tous nos +moyens, pourquoi ddaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous +donna: le charme[7]? + +[Note 7: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, pp. 873 et 883.] + +Faisons des voeux pour que, docile ces conseils, la femme reste femme +par l'lgance de ses manires et la dlicatesse de sa nature, comme +elle l'est par la tendresse de son me, par la sensibilit mue et la +douce piti qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dvouement +et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se +dise que ce n'est point affranchir et amliorer son sexe que d'en faire +une contrefaon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que +nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid. +Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyre: Un beau visage est le +plus beau des spectacles.--Une belle femme qui a les qualits d'un +honnte homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus dlicieux: +l'on trouve en elle tout le mrite des deux sexes. Ceux qui aiment +sincrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage. + + + + +LIVRE II + +GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES + + + +CHAPITRE I + +Le fminisme rvolutionnaire + + + SOMMAIRE + + I.--LES GROUPEMENTS FMINISTES D'AUJOURD'HUI.--PRTENTIONS + COLLECTIVISTES.--POINT D'MANCIPATION FMINISTE SANS + RVOLUTION SOCIALE. + + II.--SCHISME ENTRE LES PROLTAIRES ET LES BOURGEOISES.--LES + INTRTS DE L'OUVRIER ET LES INTRTS DE L'OUVRIRE. + + +I + +C'est un fait tabli que, dans la classe ouvrire comme dans la classe +bourgeoise, dans les milieux mondains et distingus non moins que dans +les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins +d'indpendance et des dsirs d'mancipation qui, ns de causes multiples +et aspirant des fins diverses, travaillent sourdement la femme de +toutes les conditions, percent travers son langage et ses allures, +transparaissent dans son costume et dans ses gots. Rien d'tonnant que +ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient +peu peu dessines, prcises, formules en quelques ttes plus +raisonneuses et plus ardentes. Et la nbuleuse a pris corps; et les +aspirations se sont mues en doctrines systmatiques qui, ds +maintenant, se partagent avec une suffisante nettet en trois grands +courants d'opinion. Ce sont: le fminisme _rvolutionnaire_, le +fminisme _chrtien_ et le fminisme _indpendant_. + +Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications fminines n'est +donc pas une, mais triple, suivant qu'elle mane des fministes +rvolutionnaires, des fministes chrtiens ou des fministes +indpendants, ces derniers refusant de s'infoder aux partis religieux +et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de libert et de +dignit pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le +cherchent en des directions opposes ou s'y acheminent par des voies +diffrentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations +gnrales. + +Dans les anciens temps, le sexe fminin n'a joui nulle part d'une grande +faveur. La naissance d'une fille passait mme trs gnralement pour une +calamit, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-n la puissance de +dlivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et +religions dclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'aprs +le polythisme, tous les maux qui affligent l'humanit sont sortis de la +bote de Pandore. Pour le christianisme, ve est l'initiatrice du pch +et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion +abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle +l'ennoblisse de l'autre, en levant le mariage monogame la dignit de +sacrement et en installant pour la vie l'pouse et l'poux, la mre et +le pre, dans une fonction galement ncessaire au dveloppement de la +famille unifie. + +Telle n'est point cependant l'opinion des crivains rvolutionnaires qui +tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les +cultes les plus barbares et les lgislations les plus cruelles. C'est +ainsi que M. lie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se +montrrent compatissantes la femme, toutes les civilisations, toutes +les religions nous connues qui envahirent la scne du monde pour +s'entre-dchirer, ne s'accordrent que sur un point: la haine et le +mpris de la femme. Brahmanes, Smites, Hellnes, Romains, chrtiens, +mahomtans jetrent la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent +une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de +tyrannie. Nous le disons trs srieusement: sur ce point, notre +humanit, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des +espces animales[8]. Il s'agit donc d'arracher la femme au +christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui, +aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise. + +[Note 8: _Les Hommes fministes._ Revue encyclopdique du 28 novembre +1896, p. 828.] + +A un point de vue plus gnral, les partis rvolutionnaires ne peuvent +qu'tre les allis naturels du fminisme, l'esprit de rvolte qui +inspire ses revendications mritant toutes leurs sympathies. C'est +pourquoi socialistes et anarchistes prchent la femme que, dans le +partage des droits et des devoirs, elle joue le rle de dupe. M. Lucien +Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, victime de +la loi de l'homme qui lui commande l'obissance, victime de la religion +qui lui prche la rsignation, victime de la socit qui l'entretient +dans la servitude, elle est la perptuelle exploite. Qu'elle n'attende +donc point de la bonne volont des lgislateurs le dmantlement des +codes et des institutions dont les hommes ont fortifi leur position +suprieure: elle y perdrait son temps. Rvoltez-vous, mes soeurs; car +vous ne serez affranchies que par la Rvolution. Le vieux conspirateur +russe, Pierre Lawroff, parle dans le mme sens. Pour le moment actuel, +nous, socialistes impnitents, nous nous permettons d'affirmer que ce +n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible la grande +question sociale, la lutte du travail contre le capital, que la +question fministe a des chances de faire quelques pas vers sa +rvolution rationnelle dans un avenir plus ou moins loign. + +Et quel appoint pour le triomphe de la Sociale, si les femmes +passaient rsolument du foyer familial la place publique! M. Jules +Renard, qui dirige la _Revue socialiste_, en fait l'aveu: Le jour o +les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur +douceur puissante et leur passion communicative, le jour o elles +voudront tre les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de +la cit future, les rsistances intresses qui entravent encore la +marche de l'humanit ne dureront pas longtemps[9]. Je crois bien! +N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'o se +rpand toute flamme? Rvolutionnons l'pouse et la mre: nous aurons du +coup rvolutionn la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de +rvolutionner le monde. Les partis extrmes ne font que rendre hommage +la toute-puissance du prestige fminin, en rivalisant de zle pour +dtourner leur profit le courant fministe et l'associer la lutte +des classes. + +[Note 9: Revue encyclopdique, _loc. cit._, pp. 827 et 830.] + +Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette +dclaration faite, en 1896, au congrs de Gotha: La femme proltaire +n'tant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat, +l'agitation fministe doit rester dans le cadre de la propagande +socialiste. De l, un groupe fministe plus ou moins infod aux partis +rvolutionnaires, dans lequel, aprs Mlle Louise Michel, Mmes Paule +Mink, Lonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent +encore les premiers rles. Dernirement, Mlle Bonnevial affirmait +nouveau que le mouvement fministe doit tre socialiste ou qu'il ne +sera pas. Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrmes: nous +les rencontrerons souvent sur notre chemin. + + +II + +Notons seulement que de ces prtentions intolrantes, un schisme est n +qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et Berlin, les +femmes proltaires ont refus de faire cause commune avec les femmes +bourgeoises, sous prtexte que si des deux cts on veut souvent la +mme chose, on le veut toujours d'une faon trs diffrente, le +fminisme bourgeois croyant encore aux rformes pacifiques, lorsque le +fminisme ouvrier n'a plus foi que dans la rvolution. + +Et ce dissentiment s'affirme dj par des congrs rivaux. Ds +maintenant, le fminisme est divis contre lui-mme. Alors que certaines +femmes mettent la ferme et fire rsolution de mener le bon combat sans +allis masculins, pour elles-mmes et par elles-mmes, le parti +socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient +leurs revendications pour une dpendance de la question sociale, s'en +approprie l'examen et s'en rserve la solution. Mais cette prtention +soulve d'assez vives rsistances, et dans le camp fortifi des +fministes indpendants, et dans les rangs plus clairsems des +fministes chrtiens. + +Se recrutant dans un milieu plus lev et plus instruit, le fminisme +indpendant, le pur, le vrai fminisme, s'efforce de soustraire sa cause + l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en +cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulirement +sauvegarder son autonomie. Bien que li indissolublement la question +sociale, crivait-elle rcemment, le fminisme ne doit pas tre confondu +avec le mouvement socialiste ni subordonn ses diffrentes coles. +Tout en n'hsitant point regarder les hommes comme des patrons, +c'est--dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient +que, les revendications de son sexe n'tant pas exclusivement +conomiques, le mouvement fministe ne saurait tre un pisode de la +lutte des classes, par cette raison qu'il n'est vritablement aucune +catgorie sociale, de la plus pauvre la plus riche, o la femme ne +soit pas assujettie l'homme. D'ailleurs, l'exemple de tous les jours +dmontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, conserve ses +vellits despotiques, surtout envers sa femme[10]. + +[Note 10: Revue encyclopdique, _loc. cit._, p. 825.] + +Voil une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux +bonnes mes qui s'imaginent, sur la foi des prophtes, que le +collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, o les femmes ne +seront point battues ni les maris tromps. + +Et de fait, voir le peuple de prs, on a vite constat qu'il est +beaucoup plus voisin que le monde riche de l'galit des sexes. Dans le +peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette +diffrence,--qui fait aussi son excellence et sa supriorit,--qu'elle +va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de +ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari femme, + bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultives, on +ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un +malotru, les mnages ouvriers ont le droit--dont ils abusent +quelquefois--de se cogner avec la plus entire rciprocit. + +C'est donc moins pour la rendre l'gale de son homme que pour +l'entraner l'assaut des classes riches, que les partis +rvolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrire comme ils ont +enrgiment l'ouvrier. Le proltariat voit dans la femme pauvre une +camarade de combat, une allie ncessaire, une recrue qui doit grossir +l'arme socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrire fermera toujours +l'oreille la propagande rvolutionnaire? Je ne sais que l'influence +rivale de la religion qui puisse disputer l'anarchisme et au +collectivisme cette prcieuse et si intressante clientle. + + + + +CHAPITRE II + +Le fminisme chrtien + + + SOMMAIRE + + I.--LA BIBLE DES HOMMES ET LA BIBLE DES FEMMES.--L'ESPRIT + CATHOLIQUE ET L'ESPRIT PROTESTANT. + + II.--RUDESSES DES PRES DE L'GLISE ENVERS L'VE + PCHERESSE.--LE CHRIST FUT COMPATISSANT AUX FEMMES.--SA + RELIGION LES RHABILITE ET LES ENNOBLIT. + + III.--LE FMINISME INTRANSIGEANT EST UN RENOUVEAU DE + L'ESPRIT PAIEN.--L'GALIT HUMAINE ET LA HIRARCHIE + CONJUGALE. + + IV.--DOUBLE COURANT DES IDES CHRTIENNES.--TENDANCES + CATHOLIQUES ET PROTESTANTES FAVORABLES A LA + FEMME.--FMINISME QU'IL FAUT COMBATTRE, FMINISME QU'IL + FAUT ENCOURAGER.--ORGANES DU FMINISME CHRTIEN. + + +Peut-il y avoir un fminisme chrtien? Cet accouplement de mots sonne +mal nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un +mouvement d'indpendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'glise +serait-elle donc favorable l'mancipation des femmes? Conoit-on que +le christianisme puisse encourager le fminisme, ou mme que le +fminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la +vrit, l'enseignement des critures et des Pres se prte aux +interprtations les plus diverses, et sur les _relations des sexes_ et +sur les _relations des poux_. + +I + +Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer +que l'Ancien et le Nouveau Testament tmoignent plus de faveur et de +considration aux fils d'Adam qu'aux filles d've. C'est pourquoi le +champion vnrable de l'mancipation fminine aux tats-Unis, Mme +lisabeth Stanton, s'en prend la Bible de l'infriorit persistante de +son sexe. Mme en souvenir des admirables figures de femmes qui +apparaissent et l au cours du rcit biblique--telles Judith, +Suzanne, Esther, la fille de Jepht, la mre des Machabes et tant +d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir tabli, pour des sicles, la +supriorit du masculin sur le fminin. + +Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la +premire femme a caus la chute du genre humain en apportant au monde le +pch et la mort; qu'elle a t accuse, convaincue et condamne par +Dieu, avant les assises gnrales du jugement dernier; que, depuis lors, +en excution de la sentence prononce, elle enfante dans les larmes et +dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et +la maternit une priode de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la +Gense rapporte que la femme a t faite aprs l'homme, tire de lui et +cre pour lui. Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, le droit +canon et le droit civil, les prtres et les lgislateurs, les critures +et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis +politiques, s'accordent avec une touchante unanimit la proclamer son +infrieure et son sujet? Prescriptions, formes et usages de la socit +civile, pratiques, disciplines et crmonies de la socit religieuse, +tout sort de l. Pour avoir t forme d'une cte d'Adam, d'un os +surnumraire, comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre +premier pre en tentation grave, ve a t condamne la sujtion +perptuelle. Et avec une docilit aveugle, l'tat n'a fait que souscrire +aux suspicions et aux jugements de l'glise[11]. + +[Note 11: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique, _loc. +cit._, p. 889.] + +Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous +prtexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme +Stanton, aide d'une commission de dames hbrasantes, a dcid de +reviser les textes sacrs et d'opposer, l'aide de commentaires +appropris, la _Bible des femmes_ la _Bible des hommes_. En voici un +fragment relatif au rle qu've a jou dans le drame de l'Eden: Soit +qu'on regarde ve comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne +pour l'hrone d'une histoire vritable, quiconque voit les choses sans +parti pris, doit admirer le courage, la dignit et la noble ambition de +la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a +pas essay de la sduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs +mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine; +il a fait appel la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme +et qu've ne trouvait point satisfaire en cueillant des fleurs ou en +bavardant avec Adam. + +Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un +bouquet ou un bijou: il est plus sant de leur parler de la quadrature +du cercle, en souvenir d've qui, la premire, eut le courage de +cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avr qu'Adam +n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hsite pas le traiter +de grand poltron. Fermez donc, aprs cela, les Acadmies aux femmes! +Bien plus, quand le moment de la pnitence arrive, Adam, confus et +larmoyant, s'abrite derrire la faible crature que Dieu lui a donne: +La femme, dit-il l'ternel, m'a prsent le fruit et j'en ai mang. +O honte! lchet! Le rcit biblique, ainsi interprt, ne tourne pas +l'honneur du roi de la cration, qui, ptri du limon de la terre, tait +sans doute d'une nature trop paisse pour percevoir les subtiles +objurgations du serpent tentateur. + +Et pourtant, de l'aveu mme de Mme Stanton, ces Messieurs sont appels +dans le texte sacr les fils de Dieu, tandis que ces Dames y sont +ddaigneusement dnommes les filles des hommes. Et cette ingalit +lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se rfre un +texte de l'_Ecclsiaste_--peu flatteur, j'en conviens,--o il est dit +que la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes. Mais +nous pouvons tre srs que la Bible fministe, qui ne manque ni d'audace +ni de gaiet, saura trouver ce document svre une signification +favorable. + +A cela mme, on reconnat bien cette hardiesse anglo-saxonne sans +laquelle, peut-tre, le fminisme ne serait pas n. Si, en tout +cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premirement et +rapidement, dvelopp en Angleterre et en Amrique, la raison en est, +sans doute, que le protestantisme incline et faonne les esprits au +libre examen et, par suite, l'indpendance de la pense, et que, dans +ces pays, les choses de la religion tant laisses l'interprtation +individuelle,--d'o la diversit infinie des sectes rformes,--le champ +est plus largement ouvert aux nouveauts et aux audaces que chez les +peuples d'esprit catholique, traditionnellement prdisposs la +discipline et la subordination hirarchiques. + + +II + +Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu rpter +l'glise autant que dans les salons, que l'homme leur est suprieur en +intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur +honorabilit risquent d'tre gravement altres par les contacts de la +vie extrieure et que, par consquent, leur existence doit tre +recueillie et leur activit soumise et enferme, ont fini, suivant le +mot de Mme Marie Dronsart, par accepter leur infriorit comme un dogme +et leur effacement comme un devoir. + +C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer +la primaut du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons mme +reconnatre que certains Pres de l'glise, mus des suites du pch +originel ou pris d'asctisme monastique, se sont chapps quelquefois +en rcriminations amres contre la charmante perfidie des femmes. Tel +compare leur voix au sifflement du serpent, leur langue au dard du +scorpion. Nul ne pardonne ve la chute d'Adam et la perte du paradis. +Tous lui attribuent la fatalit de nos misres. Souveraine peste, +s'crie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomph +de notre premier pre. Les homlies ne sont pas rares o se pressent, +l'adresse de la plus belle moiti du genre humain, des qualifications +comme celles-ci: Auteur du pch, fille de mensonge, pierre du tombeau, +chemin de l'iniquit, porte de l'enfer, vase d'impuret, larve du +dmon, et autres amnits qui manquent videmment de galanterie. + +La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un rquisitoire de +Tertullien: Femme, tu es la cause du mal; la premire, tu as viol la +loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta +faute a fait mourir Jsus-Christ. C'est pourquoi, au dire du mme +docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouv grce devant +l'glise,--la voir est mal, l'couter est pire et la toucher est chose +abominable, _quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum_. Cet +anathme rappelle le cri dsespr de l'_Ecclsiaste_: J'ai trouv la +femme plus amre que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs; +son coeur est un pige et ses mains sont des entraves. + +Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes vhmentes +s'adressaient moins aux femmes honntes qu'aux courtisanes qui +pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage +est franchement antifministe. Il semble que la femme, en elle-mme, ait +t, pour les premiers chrtiens, un objet, sinon de rprobation, du +moins de terreur sacre. C'est ce sentiment qu'obissait sans doute +Tertullien lorsqu'il souhaitait que la femme, tout ge, cacht son +visage, toujours et partout. On a prtendu mme que certains +thologiens des anciens ges se demandaient srieusement si la femme +avait une me, autrement dit, si elle appartenait l'humanit; mais, +vrification faite, cette assertion, maintes fois rfute, nous parat +une plaisanterie absurde ou une nerie malveillante[12]. + +[Note 12: _Le Concile de Mcon et l'me des femmes._ Revue du Fminisme +chrtien du 10 avril 1896, p. 33.] + +Depuis lors, le clerg s'est humanis, je ne dis pas fminis. Il ne +tolre pas encore que les femmes se prsentent en cheveux +l'glise,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il +n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux +offices. Il se pourrait mme que nos prtres fussent dsols de cette +pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blmer. + +Bien plus, sera-t-il permis un laque de bonne volont d'insinuer +modestement qu'en dpit des imprcations misogynes de quelques +prdicateurs austres, le catholicisme ne nourrit point contre la femme +de si hostiles prventions? En faisant de la Vierge Marie la mre de +Dieu, en la plaant sur nos autels, en la proposant nos hommages, en +nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant +d'un cortge de saintes et de martyres qui trnent, sur un pied +d'galit fraternelle, avec les aptres et les confesseurs, il me semble +que la religion catholique a vritablement ennobli et magnifi la femme. +Nos fministes, si pris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'tre +flatts de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regarde par +les coles ecclsiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne +doivent pas oublier que saint Jrme a travaill toute sa vie la +transformation et l'lvation de la femme latine. Qu'ils prennent +seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent +les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas +t maltraites par l'glise; et elles lui en tmoignent trs +gnralement une fidle reconnaissance. + +A s'en tenir l'esprit de l'vangile et aux exemples du Matre, on voit +moins encore qu'elles aient t sacrifies au sexe fort. Dans le sens le +plus pur du mot, le Christ fut l'Ami des femmes. Il boit l'amphore +de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de +Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'taient voues sa +doctrine et attaches ses pas lui demeure fidle jusqu'au tombeau. Le +Christ prfre mme la bruyante activit de Marthe l'immobilit +contemplative de Marie qui, assise ses pieds, suspendue ses lvres, +recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait +symboliser le fminisme croyant et mditatif. Nos chrtiennes lgantes +que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment +promener leur pense travers les abstractions sublimes de la vie +dvote, ne manquent point de se flatter d'avoir choisi la meilleure +part. Il faut pourtant bien, entre nous, que le mnage soit fait. + +Point de doute: la femme est devant Dieu l'gale de l'homme. Et dfaut +de tout autre tmoignage de faveur, sa rhabilitation rsulterait, je le +maintiens, de la seule maternit de Marie qui fut salue pleine de +grce par l'ange Gabriel et juge digne d'enfanter le Fils de Dieu. +L'Immacule Conception peut tre considre comme la revanche et la +glorification du sexe fminin. Car, si ce dernier fut cause, par le +pch d've, de notre chute originelle, il a t, par l'intermdiaire de +la Vierge, l'instrument de notre Rdemption. C'est bien ainsi que le +comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait +pas la religion chrtienne de l'avoir releve de l'heureux tat +d'infriorit dans lequel l'antiquit paenne l'avait maintenue. Ce +n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu crire que le +fminisme chrtien tait n le jour o le Fils de Dieu, qui n'eut point +de pre ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth l'incomparable +honneur d'tre sa mre[13]. + +[Note 13: _Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation lgale de la +femme._ Le Fminisme chrtien du mois de mai 1900, p. 139.] + +Au surplus, les femmes ont l'me foncirement religieuse. Elles ont jou +un rle prpondrant dans l'tablissement et la propagation de l'glise +naissante. La religion, crit Renan, puise sa raison d'tre dans les +besoins les plus imprieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de +souffrir, besoin de croire. Voil pourquoi la femme est l'lment +substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a +t, la lettre, fond par les femmes. Aujourd'hui encore, ce sont +elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du +catholicisme. On a raison d'appeler le sexe fminin: le sexe dvot. En +plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon cr, du moins organis la +charit. De l, ces congrgations fminines,--une des plus pures gloires +de l'glise,--qui sont, depuis des sicles, le refuge des abandonns, la +consolation des affligs, le secours des pauvres et la providence des +malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse natre et +durer sans le zle pieux des femmes. Somme toute, l'glise, malgr ses +rudesses de langage, a eu le mrite d'ouvrir au besoin de dvouement, +dont leur coeur est dvor, un drivatif admirable et une destination +sublime. + + +III + +Les adeptes de l'mancipation fminine ont donc tort de lui imputer +crime la rprobation que plusieurs de ses docteurs ont voue l've +pcheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait +pas tendu la femme une main compatissante, et amie! A les entendre, +toutefois, c'est moins dans la _question des sexes_ que dans les +_relations des poux_ que le christianisme aurait profess son peu de +got pour la prexcellence du sexe fminin. Et c'est le moment de +montrer qu'il y a au fond du fminisme contemporain un regain de +paganisme latent. + +Oui; il est des femmes nouvelles qui prfrent franchement le +polythisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrs +fministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jet, d'une voix tremblante de +colre, ces mots significatifs: Depuis que je suis en France, j'entends +toujours les femmes se vanter d'tre mres, fatiguer tout le monde par +l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en +vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement +flatteuse. Peut-tre tes-vous trop hantes par l'image de la Madone +portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je prfre la +Vnus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait +pas de bras du tout. A votre aise, Madame! S'il nous tait donn +cependant de revivre la vie grecque, je ne sais gure que les grandes +courtisanes qui pourraient s'en fliciter. Hormis cette exception, les +femmes honntes ont plus profit que souffert de l'instauration des +moeurs chrtiennes. + +Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des rvoltes fminines +est ml plus ou moins, suivant les tempraments, de sensualisme et de +religiosit. M. Jules Bois nous avise qu'il a t conduit au fminisme +par le mysticisme. Cela ne nous tonne point de l'auteur du _Satanisme_ +et de la _Magie_. Son _ve nouvelle_, livre trange et ardent, n'est +qu'un long acte de foi, d'esprance et d'amour en la femme de l'avenir. +L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue +Zoroastre: Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut +mieux que l'homme vierge: la mre vaut dix mille pres. Ce fminisme +exalt, voluptueux et dvot, remet le salut du monde aux mains de la +femme mancipe. + +Certes, l'Olympe paen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il +s'en dgage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythisme difia le +beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agrables desses +personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs +et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs dplorables. Il n'tait +pas jusqu' Jupiter et Junon qui ne manquassent l'occasion de prestige +et de tenue. Leurs querelles de mnage n'taient point d'un bon exemple +pour les humbles mortels. A voir l-haut les maris si volages et les +femmes si faciles, le mariage si peu respect et l'union libre si +ouvertement tolre, les humains ne pouvaient, sans irrvrence, se +mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme paen ne +fut point trs profitable la moralit publique et prive;--et +l'exprience atteste que la femme est la premire souffrir des +mauvaises moeurs. Asservie aux apptits du mle, elle devient chair +caprice ou chair souffrance. + +Que nous voil donc loin des conceptions chrtiennes! Toute l'antiquit +a vcu sur cette ide que la femme est infrieure l'homme en force, en +intelligence et en raison; et les relations prives des poux, comme les +relations sociales des sexes, impliqurent partout la subordination plus +ou moins humiliante de l'pouse au mari. Survient le christianisme; et, +si ses premiers docteurs ne peuvent se dfendre parfois d'incriminer +dans la femme l've curieuse et perfide qui, pour avoir induit en +tentation notre premier pre, voua toute sa descendance la corruption +du pch et rendit par l ncessaire le sacrifice du Dieu fait Homme, +tout l'esprit de sa doctrine tend la rhabilitation de l'pouse et +la glorification de la mre. + +Non pas que la tradition chrtienne soit favorable l'galit de la +femme et du mari. Tmoin ce texte de saint Paul: Le mari est le chef de +la femme, comme le Christ est le chef de l'glise. De mme que l'glise +est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'tre en toutes choses + leurs maris. Saint Augustin va jusqu' faire honneur sa mre +d'avoir obi aveuglment celui qu'on lui fit pouser. A ses amies +qui se plaignaient des brutalits de leur poux, sainte Monique avait +coutume de rpondre: C'est votre faute, ne vous en prenez qu' votre +langue. Il n'appartient pas des servantes de tenir tte leurs +matres. + +Mais en maintenant la hirarchie conjugale, le christianisme a su +transformer, par ses vues idales d'universelle fraternit, le dsordre +paen en unit harmonique. Il n'y a plus ni citoyens ni trangers, ni +matres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous tes tous un en +Jsus-Christ. Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du +mariage chrtien. Dsormais la femme est confie la protection du +mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-tre et +de la dignit de l'pouse qui est la chair de sa chair et l'me de son +me. Le couple chrtien est si troitement uni de coeur, de sentiment, +d'intrt, les deux poux sont si bien l'un l'autre, l'unit qui +s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'glise tient leur +mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de sparer ce +que Dieu a indissolublement uni. + +En somme, et pour revenir un langage plus simple et des vues plus +terrestres, voulons-nous connatre la raison secrte des moeurs sociales +et des dterminations humaines, et quel est le niveau de l'honntet +dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de +famille et la moralit du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci +peut tre la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans +toutes les actions louables ou rprhensibles de l'homme, la femme a +quelque part. Elle est le bon ou le mauvais gnie du foyer; et suivant +qu'elle est ange ou dmon, il est concevable que l'homme soit port +naturellement la maudire ou la glorifier. Les Pres de l'glise +n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes. + + +IV + +Pour ce qui est de la position prise par les communions chrtiennes +vis--vis du fminisme, elle n'est pas trs nette. Deux courants se +dessinent entre lesquels les mes religieuses se partagent et oscillent +prsentement. + +Certains, voyant dans le fminisme un retour offensif de l'esprit paen, +un symptme de relchement et de dcadence qui menace de dmoraliser les +consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant +d'opposer l'antique et pure discipline chrtienne ce renouveau de +paganisme, en remettant l'vangile dans la loi, suivant la belle +parole de Lamartine. Le christianisme, leur ide, en a vu bien +d'autres! Que de fois il a replac la socit sur ses vritables bases, +rappelant sans se lasser l'homme et la femme leurs droits et leurs +devoirs! S'il est un vrai et salutaire fminisme, c'est la religion du +Christ qui en conserve la mystrieuse formule. Nul besoin de modifier sa +tactique; elle n'a qu' prcher aujourd'hui ce qu'elle prchait hier, +sans concession aux gots du jour. Sa vieille morale suffit tout. +Qu'on la respecte, et la paix renatra entre les sexes et entre les +poux. + +Sans doute, rpondent d'excellents esprits tourns plus volontiers vers +l'avenir que vers le pass, la puret chrtienne a guri plus d'une fois +la corruption des hommes et le dvergondage des femmes. Mais, sans nier +qu'elle soit capable de rendre l'honntet notre vieux monde, il +parat bien qu' une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il +soit ncessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, ct de +revendications malfaisantes, le fminisme en formule d'autres dont la +justice n'est gure contestable, les hommes de sens doivent faire le +dpart entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce +qui est lgitime. Rien n'empche le christianisme de maintenir sa +doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son +immortalit est prcisment dans la grce qui lui a t donne de +toujours se rajeunir sans varier jamais. + +Il est croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie, +l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de +prtres franais, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables +l'extension du rle et l'largissement de l'action des femmes. Que de +maux elles pourraient gurir, que de douleurs du moins elles pourraient +soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les +oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu' +l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou +l'autre, au profit de l'ordre social. + +C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute +situation, assurait dernirement Mme Fawcett, prsidente de la Socit +britannique pour le suffrage des femmes, qu'il verrait avec faveur les +Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuad que leur intervention +aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la +confection des lois. Et l'archevque de Canterbury, chef de l'glise +anglicane, a fait la mme dclaration et mis les mmes esprances. +Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion +de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Franaises, +dont beaucoup sont bonnes chrtiennes, le droit de participer +l'lection des dputs et des snateurs: croyez-vous qu'elles voteront +pour des francs-maons ou des libres-penseurs? + +Les chrtiennes de France sont en possession d'une puissance, parse et +latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mmes. Pour mettre +cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une +discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes franaises +n'aient pas entrepris une croisade plus nergique contre l'cole sans +Dieu. C'est peut-tre que, dans notre pays, le catholicisme a t, +depuis le commencement du sicle, plutt un frein qu'un excitant, plutt +un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte +de l'vangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare. + +Le fminisme chrtien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les +dvotes et paralyse mme les dvots? Il se pourrait. Le monde catholique +franais est en voie de rajeunissement et d'mancipation. Dans son +livre: _Les religieuses enseignantes et les ncessits de l'apostolat_, +Mme Marie du Sacr-Coeur ne veut pas admettre que la congrganiste +franaise ait un temprament moral infrieur celui de la jeune +protestante amricaine. Elle propose en consquence d'tablir dans nos +monastres un courant de choses de l'esprit, une vie de +l'intelligence. Son espoir est que mieux armes pour la lutte, plus +vivantes, plus modernes, ses soeurs feront oeuvre sociale plus +efficacement que par le pass; et elle conclut que dans un avenir +peut-tre prochain, plus d'un couvent sera oblig d'apporter de grandes +modifications la vie claustrale. + +Disons tout de suite que cet esprit nouveau a veill dans le monde +religieux de naturelles apprhensions et de vives controverses. Certains +l'ont dnonc comme une sorte d'amricanisme fministe qui ne pourrait +fleurir que dans un couvent fin de sicle habit par des religieuses +fin de clotre. Point de doute cependant qu'un esprit de nouveaut, de +hardiesse, parfois mme d'indpendance, ne travaille et ne remue le +clerg et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer +quelques annes, et nos saintes femmes seront moins scandalises des +libres tendances du fminisme contemporain. + +Pour le moment, celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires +d'affranchissement, leur viennent dnoncer le despotisme marital, +beaucoup de femmes n'ont qu'une rponse trs simple: Laissez-nous +tranquilles: s'il nous plat d'tre battues! Sans nier que cette +patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommand aux +femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue qui les +soufflte, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la libert de +rappeler qu' ct d'un fminisme incohrent, qui s'en prend tous les +fondements du foyer chrtien et qu'il convient de fustiger d'importance +si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un +fminisme raisonnable qui mrite l'approbation et l'encouragement des +laques et mme du clerg. + +En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le fminisme +chrtien est surtout une force conservatrice qui se propose de dfendre +le mariage et la socit contre les audaces rvolutionnaires. A celles +qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou +qui rvent d'une prquation absolue entre les sexes, il s'efforce de +prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'largir sans un +grave prjudice pour l'honntet des moeurs, pour la paix des mnages et +la dignit de la femme. + +C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il +n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le fminisme chrtien +s'organise sous l'oeil bienveillant des diffrentes glises. Il compte +aujourd'hui deux organes: _La Femme_, bulletin des protestantes rdig +par Mlle Sarah Monod, et le _Fminisme chrtien_, publication catholique +dirige par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui prsident +galement la _Socit des fministes chrtiennes_. L'esprit de ce +dernier groupement ressort nettement de la dclaration suivante: Le +fminisme chrtien est l'adversaire rsolu du fminisme libre-penseur. +Si le XXe sicle doit tre, comme on le pronostique, le sicle de la +femme, il faut qu'il soit, par excellence, le sicle de la femme +catholique[14]. + +[Note 14: _Rapport de Mlle_ Marie MAUGERET _sur la situation lgale de +la Femme envisage au point de vue chrtien._ Le Fminisme chrtien, mai +1900, pp. 142 et 148.] + +Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la dtourner +des rvoltes sociales en l'attachant plus troitement au foyer, en +augmentant sa scurit, en fortifiant sa dignit, en la confirmant dans +son rle de plus en plus respect d'pouse et de mre: tel est donc +l'objet actuel du fminisme chrtien. C'est un fminisme assagi, +expurg, dulcor, un prservatif homopathique, un vaccin inoffensif +qui, tournant le poison en remde, immunisera, croit-on, la pieuse +clientle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes esprent +qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus +attnu, il sera plus facile de les prserver de la contagion du +fminisme aigu et dlirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes +gnreuses qui souhaitent au fminisme chrtien des vues plus libres, +des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies. + + + + +CHAPITRE III + +Le fminisme indpendant + + + SOMMAIRE + + I.--POINT DE COMPROMISSION AVEC LE SOCIALISME OU LE + CHRISTIANISME.--LES HOMMES FMINISTES.--LEURS FICTIONS + POTIQUES.--LA FEMME DES ANCIENS TEMPS. + + II.--LE MATRIARCAT.--CE QU'EN PENSENT LES FMINISTES; CE + QU'EN DISENT LES SOCIOLOGUES. + + III.--LA FEMME LIBRE D'AUTREFOIS ET LA DAME SERVILE + D'AUJOURD'HUI.--OPINIONS DE QUELQUES NOTABLES + CRIVAINS.--LEURS EXAGRATIONS LITTRAIRES. + + IV.--LES DROITS DE L'HOMME ET LES DROITS DE LA FEMME.--CE + QUE LA FEMME PEUT REPROCHER A L'HOMME. + + +I + +Hostile aux tentatives d'absorption du fminisme rvolutionnaire et du +fminisme religieux, le fminisme indpendant veut s'appartenir, tre +lui-mme, viter les compromissions et les confusions. Il se considre +comme une force autonome anime d'un mouvement propre. Il tient ses +revendications pour une question de sexe, qui ne dpend ni des questions +ouvrires ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes +ne sont point admis s'immiscer sous prtexte de rvolution sociale, ni +mme sous couleur de proslytisme chrtien. Qu'on les accueille titre +d'allis: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressment le +mot d'ordre de ces dames. + +Des crivains ont accept avec joie ces conditions; et pour mriter le +vocable barbare, mais envi, d'hommes fministes, nous les voyons se +dpenser, pour la sainte cause de la fminit souffrante, en +confrences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes +mus qui font sourire. Ceux-l ne s'efforcent point (pour l'instant, du +moins) de dtourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un +mouvement qui doit se suffire lui-mme. Ils n'admettent mme pas que +l'amlioration de la femme puisse tre le rsultat d'une collaboration +sincre et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme +et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus +prudent et plus sage. Ils regardent plutt le fminisme comme un domaine +rserv aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre +le pied, mme avec les meilleures intentions du monde, ils prennent +tche d'outrer les regrets, les dolances, les rcriminations et les +espoirs de l've moderne. Voici des chantillons de leur langage: +rapprochs des dclarations de quelques femmes hautement qualifies dans +le parti nouveau, ils nous difieront sur l'esprit des uns et des +autres. + +La plupart des coles fministes ont coutume d'opposer, avec un parti +pris intrpide, les perfections idales du pass aux lamentables +dchances du prsent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous +les novateurs qui se flattent de nous ramener la pure noblesse de nos +origines. On connat le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au +commencement, l'homme tait libre, heureux et solitaire; la socit l'a +fait dpendant et misrable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut +revenir la simple nature. C'est un peu le mme conseil que l'on donne + la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux cout? + +A lire, par exemple, M. Jules Bois, un crivain qui a conquis l'estime +des lettrs par l'intrpidit de ses convictions et la forme ardente et +colore de ses livres, nulle frocit ne fut plus cruelle que celle de +l'homme primitif. Il communie avec le tigre norme; il manie le meurtre +et l'pouvante. Sa volont est criminelle; il rve dj de tout +dtruire afin de rester seul[15]. Voil l'origine sanglante de +l'anthropocentrisme. Tout par l'homme et pour l'homme! Le mle +primitif fut la plus perspicace des brutes. + +[Note 15: Jules Bois, _l've nouvelle_, p. 16.] + +Sans prter nos premiers anctres d'aussi longues vues de domination +ambitieuse,--car ils ne songeaient gure qu' vivre au jour le jour et +se dfendre de leur mieux contre les espces animales qui menaaient +leur existence,--il est croire que le portrait qu'en trace M. Jules +Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes +primitifs n'eurent point la main lgre ni l'me subtile, la plus simple +logique nous induit penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres +ni plus dlicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages +du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple +des premiers ges fut harmonieusement appareill. Lorsque les mles sont +des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes +d'adorables petites cratures. + +Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les fministes exalts s'imaginent la +femme primitive. Ils nous assurent mme qu'elle fut tout simplement +exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut +laid, bte et grossier. Ils nous la montrent suivie d'un cortge de +colombes qui adorent sa grce. Ce n'est pas elle qui et tu pour +vivre! Le respect de la vie, mme la plus ignore, mme la plus +obscure, est son privilge. Jamais elle ne se ft abaisse tordre le +cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-l lui +semblait un crime. Elle respecte non seulement les insectes, mais les +ptales clatants et parfums qu'elle ne runit pas sur son coeur parce +qu'ils y mourraient[16]. Et dire que cette blanche brebis qu'on nous +prsente pare de toutes les sductions fut la femme des cavernes! +Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu' l'ge de pierre, une +crature face humaine pt avoir l'me d'un chrubin? + +[Note 16: Jules Bois, _l've nouvelle_, p. 17.] + + +II + +Et le matriarcat? s'crieront tous ceux qui croient l'originelle +perfection fminine. Il fut un temps, parat-il, o la femme, ayant +toutes les supriorits intellectuelles et morales, cumula tous les +pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle +gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait la +famille et inspirait la socit naissante. Si, par la suite, la +prminence du pre a dtrn celle de la mre, si le patriarcat a +renvers le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la +douce royaut des femmes. + +A ces fictions galantes nous rpondrons tout de suite,--quitte revenir +plus tard sur ce sujet avec quelque dtail,--que beaucoup d'historiens, +et des plus autoriss, nient la prexistence du matriarcat sur le +patriarcat, c'est--dire l'antriorit de la puissance maternelle sur la +puissance paternelle et, par suite, la primaut originaire de la femme +sur l'homme. Et-il mme exist,--ce qui est en question,--le matriarcat +ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie. + +L o l'humanit ne connat pas le mariage, on ne saurait concevoir, en +vrit, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant la mre. +Aussi facilement que, dans la promiscuit du poulailler, le coq se +dtache de sa progniture, le pre, dans la promiscuit des premiers +groupes humains vous aux hontes et aux misres de la plus inconsciente +dissolution, ne pouvait tre qu'indiffrent ou ddaigneux l'gard des +enfants, la filiation de ceux-ci tant presque toujours douteuse ou +inconnue. A dfaut d'une paternit tablie ou prsume,--consquence du +mariage monogame,--la mre d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa +niche. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps: +c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnes par leur +amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable? + +L'ide qui nous parat la plus proche de la vrit historique et la plus +conforme aux ralits de la vie primitive, est celle-ci: les premiers +hommes furent des mles violents et batailleurs, et les premires femmes +de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualits et leurs vices, +en proie mille difficults, mille tourments, mille souffrances que +notre intelligence amollie par le bien-tre ne saurait mme concevoir, +luttant chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence +d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu peu cette +bestialit environnante et essaimant par le monde leur humanit +lmentaire qui, de gnration en gnration et de progrs en progrs, +s'est dveloppe, multiplie, moralise, leve, affine, pour devenir +notre socit moderne si fire de son savoir, de son pouvoir, des +merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des +splendeurs de sa civilisation. A ces lointains anctres,--aux hommes et +aux femmes indistinctement,--le prsent doit un souvenir de pieuse +reconnaissance. + +Mais nous sommes loin de la conception fministe qui attribue +gratuitement la femme toutes les qualits natives et lui fait honneur +de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thme: tandis que +l'homme s'abandonne la violence, au crime, tous les dbordements de +la passion, la femme, mconnue dans sa grandeur, outrage dans sa grce, +perscute pour sa vertu, maltraite pour sa bont, avilie surtout pour +sa beaut, reste la fidle dpositaire de tout ce qui soutient, lve, +pure et embellit l'existence. A elle le dvouement, le pardon, l'idal. +La femme est le gnie bienfaisant de la terre, le bon ange de la +cration. + +Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant +de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'vidente +supriorit de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos fministes +adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la +dompta par la force brutale appuye, sanctionne, consacre par les +prescriptions de la loi et les commandements de l'glise. Et ce fut un +long martyre, un perptuel attentat la pudeur, la grce, la +faiblesse, la beaut! + + Dans le pass profond, barbare et tnbreux, + Tu fus toute piti, Femme, et tout esclavage; + Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage + Comme sous le pressoir un fruit dlicieux. + +C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers l've +nouvelle[17]. Et il compte sur les hommes nouveaux qu'enivre le vin +de ses souffrances pour secouer les chanes de l'ternelle esclave. + +[Note 17: _Les Hommes fministes._ Revue encyclopdique du 23 novembre +1896, p. 831.] + + +III + +Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consomm. +Pour n'avoir point su ni voulu s'lever la hauteur de la femme, +l'homme, appelant son secours les codes et les dieux, toutes les +contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujtion en sujtion +et de dchance en dchance, abaiss sa compagne au niveau de sa propre +grossiret originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine +est tombe au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son +vainqueur en a fait! Tandis que l've des premiers ges rayonnait sur le +monde par l'clat de ses vertus et de ses charmes, la Franaise de notre +fin de sicle n'est qu'une pitoyable dgnre. Ce n'est plus la femme, +mais la dame[18], laquelle on refuse toute intelligence, tout +mrite, toute sensibilit, toute noblesse. Aprs avoir rehauss de mille +grces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme +d'aujourd'hui, passant, avec la mme facilit, de la complaisance la +plus excessive pour le pass l'injustice la plus criante pour le +prsent. + +[Note 18: Jules Bois, _l've nouvelle_, pp. 82 et 83.] + +Franchement, je ne puis voir dans toute cette littrature retentissante +que des prjugs systmatiques ou des illusions de visionnaire. Certes, +dans les milieux excentriques o svissent le cabotinage lgant et la +mondanit dissipe, il est des femmes qui ne possdent gure qu'un +cerveau d'autruche et qu'une me de nant, tres vains et factices, +vaniteux et futiles, sortes de poupes mcaniques charges de soie, de +dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tte vide. Mais ce +type goste et inutile reprsente-t-il toutes les femmes de France? +toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mres? La dame des +classes riches ou des milieux aiss est-elle toujours aussi frivole, +aussi sche, aussi nulle? Voil pourtant ce que la femme moderne serait +devenue--une pitoyable dgnre--sous l'oppression masculine appuye de +l'autorit des lois divines et humaines. De ses misres et de ses +dfauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure +victime. Le seul coupable, c'est l'homme. + +Et de nombreux et notables crivains mlent leurs fortes voix au bruit +aigu des rcriminations fminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous +dclare que la femme est traite en race conquise et non en race +allie, et que la situation qui lui est faite encore actuellement est +le reste des premiers tablissements de la barbarie. C'est M. Georges +Montorgueil qui prtend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a +systmatiquement oubli la femme: Serve, elle a sa Bastille prendre, +ses droits conqurir, sa rvolution tenter. A son gr, l've +esclave nous rappelle trop timidement nos principes[19]. Combien de +romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalt les droits +de la femme et jet la pierre au roi de la cration? C'est dans la +plupart des petits cnacles littraires comme une leve de boucliers +pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprime. + +[Note 19: _Les Hommes fministes._ Revue encyclop., _loc. cit_., p. +827.] + +En vrit, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur +subordination lgale, n'est-ce point justice de reconnatre que les +moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable +cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un +enfer? Mme en admettant que les femmes imparfaites sont une minime +exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de rgle presque +universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes +leurs compagnes de si pitoyables cratures? Puisqu'on parle de servitude +fminine, pourquoi ne pas reconnatre qu'elle est souvent nominale et +que les ingalits qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la +cause, sont surtout prtexte de tendres panchements de littrature? + +Ce n'est point l'avis du _Grand Catchisme de la Femme_, dont le passage +suivant mrite d'tre cit intgralement comme un curieux chantillon +des outrances d'une me fministe. L'auteur, M. Frank, crit +srieusement ceci: Aujourd'hui, la femme est moins encore que le +gredin, moins que l'enfant, moins que l'alin: car le fripon redevient +citoyen l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa +majorit; l'alin, en recouvrant sa raison, est restitu dans ses +droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa +sagesse, ses vertus, subit toujours la fltrissure de sa naissance, et +voit son front marqu d'un stigmate indlbile attach ses origines; +toujours elle demeure la condamne, la proscrite, l'ternelle mineure, +la perptuelle dchue[20]. Et renchrissant sur ces excs de langage, +une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui la +Demi-Bte. + +[Note 20: Cit par M. DE ROCHAY dans la _Question fministe_. +Avant-propos, p. VIII.] + + +IV + +Car les femmes prises d'indpendance ne le cdent en rien aux hommes +fministes et s'acharnent avec la mme ardeur dnoncer le sexe fort, +en un style des plus discourtois et des plus dclamatoires, comme la +cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument dmontr que +l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite tous ses +devoirs. Mme Marya Cheliga, prsidente de l'Union universelle des +femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la +femme n'est prsentement qu'un tre infrieur, terroris par la +brutalit masculine, que sa condition civile et civique est reste +semblable celle des serfs du bon vieux temps, que cette grande +humilie est livre comme une proie l'insatiable gosme du matre. +Qu'est-ce que le fminisme? Un mouvement abolitionniste de l'esclavage +fminin. Les femmes n'ont point assez profit, parat-il, de notre +grande Rvolution. A la Dclaration des Droits de l'Homme, il n'est que +temps d'ajouter la Dclaration des Droits de la Femme. La premire +charte d'mancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, a +ouvert dans le mur sculaire du privilge une brche qui deviendra la +porte triomphale o passeront les revendications de l'ternelle +opprime[21]. + +[Note 21: _Les Hommes fministes, op. cit._, pp. 825 et 826.] + +On ne nous pardonne mme pas que, dans tous les milieux, dans toutes les +conditions, la femme moderne soit condamne, pour vivre, tre nourrie +et soutenue par l'homme. Cette situation est intolrable et +indfendable. Qu'est-ce que l'pouse elle-mme, sinon une femme +entretenue qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de +la bonne volont du mari? L'aptre du fminisme en Autriche, Mlle +Augusta Fickert, en induit que jusqu' prsent, la femme a d mentir +pour arriver ses fins et assurer mme sa conservation: le mouvement +fministe doit l'affranchir de cet asservissement[22]. Et ne croyez pas +que la femme riche soit mieux traite! Confine entre sa modiste et sa +couturire, condamne aux futilits de la toilette et aux bavardages de +salon, exclusivement occupe faire la belle, elle ne joue dans la vie +prtendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'un rle de +simple meuble de luxe. A qui la faute? A son seigneur et matre, dont +elle partage l'oisivet frivole et la dissipation tapageuse[23]. + +[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.] + +[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.] + +Par contre, les dolances de la femme nous paraissent beaucoup plus +dignes de considration, lorsqu'elles visent les humiliations et les +dformations que lui inflige notre littrature contemporaine. Voyez ce +que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges +ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue +ils la ptrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle +apparat comme une crature perfide et vaine, intrigante et sche, +vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement +courbe sous le mpris ou trane dans la honte! Du ct des potes, des +rveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire ve, +on la plaint. Elle est l'amie frle et languide, la malade, l'impure, la +tentatrice adorable ou la charmante pcheresse, fleur dlicieuse et +troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait +profondment blesse de cette piti souponneuse ou de ces imputations +fltrissantes? Rappelons seulement, titre d'exemple, cette dfinition +d'Alexandre Dumas: La femme est un tre circonscrit, passif, +instrumentaire, disponible, en expectative perptuelle. C'est la seule +oeuvre inacheve que Dieu ait permis l'homme de reprendre et de finir. +C'est un ange de rebut[24]. + +[Note 24: Prface de _l'Ami des femmes_. Thtre complet, t. IV, p. 45.] + +Il est pourtant une misre plus douloureuse et plus infme que notre +civilisation lui rserve. Et si rpugnante est cette plaie que je n'en +parlerais pas, si nos fministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en +faisaient une obligation: j'ai nomm la prostitution. De fait, la femme +tombe est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle cole enseigne +que, tant qu'une malheureuse sera courbe sous le joug de cette +dgradation rglemente, nulle femme honnte ne pourra se dire dlie de +toute servitude. Afflige de l'agenouillement des hommes devant la +moins digne d'idoltrie, devant cette Circ symbolique qui les change +en btes, blesse de l'insulte faite ses soeurs dchues, elle doit +communier par sa conscience indigne, selon le langage hardi de M. Jules +Bois, avec l'immense caste des esclaves patentes du plaisir viril[25]. + +Nul outrage n'est donc pargn la femme: tout lui est sujet +d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis +jusqu'aux maldictions haineuses des misogynes, depuis les gards +mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprmes injures de la +dbauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue raliste, que +l'homme est le seul animal qui mprise sa femelle[26]. + +[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.] + +[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.] + + + + +CHAPITRE IV + +Nuances et varits du fminisme autonome + + + SOMMAIRE + + I.--LES MODRES ET LES HABILES.--LA DROITE LIBRALE. + + II.--LES INTELLECTUELLES ET LES PROPAGANDISTES.--LE CENTRE + FMINISTE. + + III.--LES RADICALES ET LES LIBRES-PENSEUSES.--LE PARTI + AVANC.--L'EXTRME-GAUCHE INTRANSIGEANTE.--EFFECTIF TOTAL + DES DIFFRENTS GROUPES. + + +On a vu que les fministes des deux sexes s'accordent pour reprocher +la socit les prjugs, les injustices et les souffrances dont +l'existence des femmes est journellement afflige. Mais il ne faut pas +en conclure que, n d'un mme besoin de rvolte contre ces prventions, +ces misres et ces iniquits, le fminisme indpendant forme un bloc +homogne, ayant mme esprit, mme programme et mme but. Il se +fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en +poursuivant paralllement l'amlioration de la condition des femmes, +marquent une impatience, une logique et des ambitions trs ingales. Il +en est d'intransigeants, de radicaux, de modrs et mme de +conservateurs. Runi en assemble, le fminisme ferait l'effet d'un +Parlement trs vari d'opinions et de couleurs. + + +I + +Les moins avances patronnent l'_Avant-Courrire_, qui a pour emblme +un soleil levant derrire une colline accessible. Cette publication +intressante est dirige par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondration +insinuante et persuasive a su conqurir la cause fministe de nombreux +et puissants auxiliaires parmi les lettrs. Voici, titre de curiosit, +un chantillon de sa manire de voir et d'crire: Le prjug veut que +le rle exclusif de la femme soit d'tre pouse et mre: pourtant toutes +les femmes ne se marient pas et mme toutes celles qui se marient ne +deviennent pas mres. Et pourquoi les pouses et les mres +seraient-elles moins libres que les maris et les pres? Si les femmes +sont vritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes, +si elles doivent infailliblement tre vaincues dans la lutte, pour +quelles raisons les hommes se dfendent-ils contre elles par des lois? +La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne +craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour +empcher les hommes d'usurper cette fonction. L o les lois de la +nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues[27]. + +[Note 27: Revue encyclopdique, p. 887.] + +Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le pre de +famille nourrir de son lait ses enfants nouveau-ns. Il convient de +lui en savoir gr. On voit avec quelle rserve et quelle discrtion la +trs distingue fondatrice de l'_Avant-Courrire_ touche au privilge +masculin. Elle a mme eu l'habilet de faire accepter Mme la duchesse +d'Uzs la prsidence de son groupe. Ce qui prouve que le fminisme n'est +pas un produit exclusif de la libre-pense et de la dmocratie +rpublicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi minentes +aristocrates. + +Avouerai-je que j'en suis un peu tonn? J'entends bien qu'aux yeux de +ces dames, l'homme est un monarque dchu, duquel on ne peut rien +esprer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est +que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les +femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant +se transmettre exclusivement par les mles. Et voil bien encore +l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'o l'on peut conclure que, +dans la pure doctrine fministe, une femme qui a conscience de sa +dignit ne saurait tre royaliste aucun prix. S'incliner devant le +roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance +aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de rpter que +toute femme qui se mle volontairement d'affaires au-dessus de ses +connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante. Il +est douteux que cette franchise et cette humilit rallient les femmes +nouvelles la cause monarchique. Qui sait mme si dj l'me des plus +ambitieuses,--dont c'est l'habitude de rclamer l'accession de leur sexe + tous les emplois virils,--n'aspire point secrtement la prsidence +de la Rpublique? A moins qu'elle n'en rve la suppression: ni +prsident, ni prsidente,--ce qui, tout prendre, serait plus conforme +au principe de l'galit des sexes. + +Parlons plus srieusement: la fraction librale du parti fministe part +de cette ide trs sage et trs vraie que, loin de s'improviser, le +progrs s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractre et +de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range +Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir srier les +questions et attendre les rsultats. A l'heure qu'il est, leur +propagande s'applique revendiquer et conqurir l'galit des droits +civils, en agissant sur le public par des confrences et des +publications, et sur le Parlement par des requtes et des ptitions. +C'est dans cet esprit pratique et avis que Mlle Marie Popelin, +doctoresse en droit de l'Universit de Bruxelles, qui a fond un des +premiers organes du Droit des Femmes--_la Ligue_--rclame contre les +lois vieillies ou injustes, dfinissant le fminisme une protestation +contre un systme d'exception qui, sans librer la femme d'aucun devoir, +lui enlve des droits accords tous les hommes[28]. + +[Note 28: Revue encyclopdique, p. 882.] + + +II + +Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans tre +beaucoup plus avance, nourrit pourtant des esprances plus larges, des +vues plus libres, des ides plus hardies et prend une attitude de jour +en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur mme du +fminisme, ce foyer nouveau pris de curiosit scientifique, brlant +de savoir, de vouloir, de pouvoir, dvor du besoin de s'lever, de se +communiquer, de se dvouer, ce centre o s'allument et s'chauffent +les rsolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles. + +C'est de l qu'est sortie la _Socit pour l'amlioration du sort de la +Femme_, dont la prsidente, Mme Fresse-Deraismes, une opportuniste +aimable, comptera parmi les ouvrires de la premire heure avec sa soeur +cadette, la regrette Maria Deraismes, laquelle ses admirateurs ont +lev galamment, en fvrier 1895, un monument au cimetire Montmartre. +C'est dans le mme esprit que s'est form le groupe fministe franais +l'_galit_, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'tude et de +patiente volont, se plat reconstituer le rle social que son sexe a +jou dans le pass. C'est d'une semblable proccupation qu'est ne la +_Ligue franaise pour le Droit des femmes_, que Mme Pognon dirige aussi +habilement, aussi magistralement qu'elle a prsid, en 1896, les dbats +tumultueux du Congrs fministe de Paris: femme de tte et de coeur, +aptre des revendications de son sexe et surtout ardente zlatrice des +oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mres pour effacer +les haines et rconcilier les hommes. La guerre est une fltrissure +pour l'humanit: la femme de la supprimer. Il lui suffira de le +vouloir fortement, passionnment. L'amour maternel fera ce miracle. +Dieu le veuille! + +C'est encore sous la mme inspiration que s'est constitue l'_Union +universelle des Femmes_, destine, dans la pense de Mme Marya Cheliga +qui en est l'me, faire oeuvre de propagande fdraliste entre tous +les peuples. Malgr ses emportements et ses outrances, il est impossible +de ne point admirer cette femme que nos meilleurs crivains ont honore +de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi +communicative. Tmoin celle-ci: Mme affranchie, la femme, ainsi que +l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin +implacable et mystrieux rserve tout tre vivant sur notre pauvre +plante; mais, ayant acquis avec la libration toutes les possibilits +de bonheur qui sont en elle, la femme attnuera l'universelle douleur et +apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'lan de son +coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son me rnove et +fire[29]. + +[Note 29: _Les Hommes fministes, op. cit._, p. 831.] + +C'est dans le mme milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de +publicit intressantes ont pris naissance: le _Journal des Femmes_, +dont Mme Maria Martin, sa distingue directrice, rsume ainsi la +tendance idale: L'humanit est une; l'homme ne sera jamais grand tant +que la dignit de la femme sera sacrifie son gosme;--et la _Revue +fministe_, trop tt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard +temprait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par +ce fragment: Ne demandons pas trop la fois. Au point de vue social, +la femme, sans siger dans les parlements, peut faire oeuvre fconde et +bonne; elle a remplir une mission toute de charit et de +philanthropie; elle doit s'efforcer de prvenir et d'attnuer +quelques-unes des misres sociales: l'intemprance, la guerre, le vice, +le vice surtout, qui cre pour la femme le pire des esclavages[30]. + +[Note 30: _La Femme moderne, op. cit._, p. 857.] + +Au demeurant, constatons sans malice que les publications fministes ont +beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais +sachons reconnatre en mme temps que, si, dans cette vgtation +d'oeuvres et d'ides, bon nombre ne sont point exemptes de prsomption +dsordonne ou d'audace fcheuse, il est consolant d'y voir clore et +fleurir, avec une vigueur exubrante, les sentiments de piti, d'amour, +de dvouement qui font le plus d'honneur la femme moderne. + + +III + +Le fminisme avanc est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes, +dont j'crivais le nom tout l'heure. Grce l'appui de M. Lon +Richer, un prcurseur intrpide et convaincu, qui avait fond le _Droit +des femmes_ pour dfendre et propager les ides nouvelles, cette +intellectuelle lgante et hardie a personnifi pendant longtemps le +fminisme franais; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagration, +durant vingt annes: Le fminisme, c'est moi! Et je ne doute point +qu'elle l'ait pens. Le fminisme tait sa chose, son bien, sa vie; et +finalement, cette appropriation n'a gure servi la cause des femmes. +Mlle Deraismes eut le tort,--malgr ses intentions gnreuses,--de +l'annexer despotiquement la libre-pense et la franc-maonnerie. De +l son succs auprs des partis avancs. Son intransigeance loigna +d'elle les mes modres et librales. C'est moins, je pense, l'aptre +du droit des femmes qu' l'anticlricale frondeuse et voltairienne que +le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom + une rue de la capitale. + +A lire aujourd'hui les productions de ce fminisme radical, l'impression +n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer +la note, comme la plupart des organes du parti fministe,--ce qui n'est +qu'un manque de mesure et une faute de got,--cet enfant terrible pousse +ses revendications jusqu' l'extrme logique. + +Tel dj ce fminisme cosmopolite qui affiche la prtention d'tendre +la question fminine toutes les questions humaines. Ainsi parlait +nagure l'honorable secrtaire gnrale de la _Solidarit_, Mme Eugnie +Potoni-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement +nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant +les ides absolues de rvolution galitaire. L'homme et la femme +doivent tre compltement gaux, selon M. Edmond Potoni-Pierre; hors +de l, pas de salut[31]. + +[Note 31: _Les Hommes fministes, loc. cit._, p. 829.] + +Tout en rvant d'embrassement gnral et de paix perptuelle entre les +peuples, tout en rclamant la justice pour tous, et aussi pour les +animaux, nos frres infrieurs[32], les manifestes de ce groupe ne +parlent que de luttes, de victoires et de conqutes, dont l'homme, cette +tte de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les +frais. C'est encore Mme Potoni-Pierre qui, dans l'emportement de son +zle, reprochait un jour aux femmes d'agrer les politesses et les +condescendances du sexe masculin. Il serait prfrable, parat-il, que +les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus +d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse galitaire. + +[Note 32: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 882.] + +Que dirons-nous enfin du fminisme intransigeant, par lequel le +fminisme autonome rejoint le fminisme rvolutionnaire? Il +s'chappe et se rpand contre l'autorit masculine en violences +acrimonieuses, o l'on sent moins l'ardeur de la libert et la passion +de l'indpendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilit rageuse et +impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le fminisme tourne + l'aigreur et l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume +et de jalousie. C'est un fminisme hassant et hassable. A l'entendre, +il faut que la femme se suffise elle-mme. Plus de recours +l'assistance de l'homme: sa tutelle est dgradante. + +Une Italienne, Mme milia Mariani, s'est crie en plein congrs +fministe de Paris: Que la femme meure plutt que de subir la +protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son +dshonneur[33]! Pousse ce point, la misanthropie devient une maladie +inquitante. Lorsqu'une femme en arrive ce degr d'extravagance, il y +a mille chances pour qu'elle rclame l'abolition du mariage et +l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se rfugie finalement dans +l'union libre. Le dvergondage des ides mne tout droit au dvergondage +des moeurs. + +[Note 33: _Ibid._, p. 832.] + +Cela se voit dj. Il est des sujets sur lesquels la pense d'une femme +ne saurait gure se poser sans se dflorer, des mots que sa bouche ne +peut articuler, semble-t-il, sans gner sa pudeur. Certaines femmes, +pourtant, se montrent inaccessibles cette sorte de scrupules, les +jugeant sans doute indignes de leur virilit artificielle. En qute +d'mancipation outrance, la poursuite des liberts de la vie de +garon, des amazones se lvent autour de nous, dans les cnacles +littraires particulirement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon, +et dont le casque panache, port gaillardement sur l'oreille, +scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez +crainte: des manifestations aussi intemprantes ne feront pas avancer +beaucoup leurs affaires. Ce fminisme plumet n'est pas dangereux. Son +extravagance mme nous met en garde contre ses sophismes. + +De cette revue gnrale des groupements fministes, il reste qu'ils se +composent d'un centre compact, form par le fminisme autonome, et de +deux ailes opposes: le fminisme chrtien droite et le fminisme +rvolutionnaire gauche. De telle sorte que le fminisme franais va du +conservatisme religieux la rvolte la plus ose, en passant par le +progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le fminisme +n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques +individualits retentissantes; il tend devenir un mouvement collectif, +dont l'amplitude croissante s'tend de proche en proche. + +Quel est, en fin de compte, l'effectif total du fminisme militant? On +ne sait trop. D'aprs Mme Dronsart, il existerait Paris une fdration +compose de dix-huit groupes comprenant 35000 membres[34]. Nous sommes +encore loin d'une leve en masse du sexe faible contre le sexe fort. +Mais les associations fministes sont formes, parat-il, de zlatrices +ardentes et comme illumines qui, rvant de confesser leur foi la face +des perscuteurs et de se dvouer, corps et me, au triomphe de l'ide +nouvelle, aspirent la paille humide des cachots et la palme du +martyre. C'est faire trembler les plus hardis d'entre les hommes! + +[Note 34: _Le Correspondant_ du 10 octobre, p. 121.] + + + + +CHAPITRE V + +Manifestations et revendications fministes + + + SOMMAIRE + + I.--TENTATIVES D'ASSOCIATION NATIONALE ET + INTERNATIONALE.--CAUSES DIVERSES DE FORCE ET DE + FAIBLESSE.--LES TROIS CONGRS DE 1900. + + II.--LA DROITE FMINISTE.--CONGRS CATHOLIQUE.--PREMIER + DBUT DU FMINISME RELIGIEUX. + + III.--LE CENTRE FMINISTE.--CONGRS PROTESTANT.--MOINS DE + BRUIT QUE DE BESOGNE. + + IV.--LA GAUCHE FMINISTE.--CONGRS + RADICAL-SOCIALISTE.--TENDANCES AUDACIEUSES. + + V.--QUE PENSER DE CES DIVISIONS?--EN QUOI LE FMINISME PEUT + TRE DANGEREUX ET MALFAISANT.--COMPLEXIT DU PROBLME + FMINISTE.--NOTRE DEVISE. + + +I + +Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec vidence des +pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du +fminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohsion, d'entente, d'unit; +ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de +doctrine prcise ni de programme arrt. C'est pourquoi les congrs +internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de +l'Europe ont donn le spectacle de la discorde et de l'incohrence. +Outre que, dans ces assembles fminines comme en tout congrs dont la +science ou la philanthropie est le noble prtexte, le temps s'est pass +moins en travail utile qu'en distractions mondaines, rceptions, +visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgr certains +dithyrambes intresss, que la plupart des discussions se sont tranes +dans le vague des thories creuses et l'exposition des thses les plus +contradictoires ou les plus tranges. Peu de solutions pratiques; point +de direction concerte. + +Qu'on ne croie point que j'exagre: une congressiste sincre, Miss +Frances Low, nous a livr sur ce point ses impressions personnelles. On +entrait dans une section, crit-elle propos du congrs fministe tenu + Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant, +que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des +fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la +mme enceinte, qu'un jour viendrait o, grce l'volution, la femme +serait libre, comme l'homme, des devoirs et des soucis du mnage. Ici +l'on apprenait comment les femmes, opprimes par les hommes, avaient +dormi, voiles, pendant des sicles, selon l'expression d'une dame +doue d'imagination; et l, on vous racontait les merveilleuses choses +accomplies par notre sexe, en littrature, depuis Sapho. Un jour, pour +justifier l'entre des femmes dans la vie publique, on vantait leur +abngation et leur dsintressement; et le lendemain, dans un travail +consacr la vie idale des familles de l'avenir, on dclarait que la +femme serait paye pour tous les services qu'elle rendait son mari +et ses enfants[35]. Il n'est qu'une main fminine pour gratigner +aussi joliment les chres camarades. + +[Note 35: _Journal des Dbats_ du 8 aot 1899, extrait du _Nineteenth +Century_.] + +Afin de remdier cette confusion des langues que Miss Low dnonce +d'une plume si acre, on s'emploie actuellement constituer en chaque +pays un conseil national des femmes. Ces diffrents groupements en +voie d'organisation devront s'affilier, selon l'ide fdrale, en +conseil international, qui deviendra ainsi l'organe de l'Union +universelle des femmes. Et bien que cette vaste coalition soit peine +bauche, bien que l'effort de concentration et le travail +intellectuel des groupes rgionaux ait souffert de l'invasion de +l'lment mondain dans le domaine du fminisme, Mlle Kaethe Schirmacher +nous assure que la solidarit des femmes dans le monde entier, loin +d'tre un vain mot, est en partie dj une ralit[36]. + +[Note 36: _Journal des Dbats_ du 15 juillet 1899.] + +Il ne parat pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu +se former l'unit rve entre les diffrents groupes et les diffrentes +races. Le fminisme reste divis contre lui-mme. Ouvrires et +bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se +runir en un concile gnral. Nous avons eu trois congrs pour un. Si +les discussions y ont gagn d'tre plus calmes, plus srieuses et plus +pratiques, il n'en demeure pas moins que cette dsunion est la plus +grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une +oeuvre de proslytisme et de combat. Schopenhauer a dnonc quelque part +avec aigreur la franc-maonnerie des femmes. Il est de fait que, sans +beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette +solidarit d'intrt n'exclut pas les rivalits de personnes. On l'a +bien vu aux congrs qui se sont tenus Paris en 1900, l'occasion de +l'Exposition universelle: ce qui n'empche point qu'ils feront poque +dans l'histoire du fminisme franais. + +Voici, pour mmoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: Congrs +catholique international des oeuvres de femmes,--Congrs des oeuvres +et institutions fminines,--Congrs de la condition et des droits de +la femme. Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit +trs diffrent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et +leurs rsolutions. Il tait facile, d'ailleurs, tout observateur +attentif de prvoir que le fminisme latin se fractionnerait en trois +groupes rivaux, sinon ennemis. Ds maintenant la coupure est faite: le +fminisme franais a sa droite, son centre et sa gauche. + + +II + +Le premier congrs n'a pas cach son drapeau: il s'est dit hautement +catholique, et ses sances ont prouv qu'il mritait cette appellation. +Organis sous le patronage du cardinal Richard, archevque de Paris, +prsid par Mgr de Cabrires, vque de Montpellier, dirig par M. le +vicaire gnral Odelin, son esprit est rest strictement confessionnel. +On y a vu dfiler en des rapports soigns, attendris ou pieux, +l'ensemble des oeuvres religieuses de prire, d'apostolat ou de +solidarit qui intressent tous les ges et toutes les conditions, +oeuvres fondes, soutenues, propages par le coeur et l'intelligence des +femmes. 'a t, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de +la charit chrtienne. + +Jusqu' ce jour, l'glise catholique avait regard le fminisme d'un +oeil dfiant. D'aucuns mme jugeaient tout rapprochement impossible +entre une religion si vnrable et une nouveaut si hardie. L'alliance +pourtant a t signe au congrs de Paris; et j'ai l'ide qu'elle peut +tre fconde en rsultats imprvus. L'honneur en revient un petit +noyau de femmes distingues, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est +fait, force de vaillance et de talent, une place minente. Veut-on +savoir comment la directrice du _Fminisme chrtien_ entend le rle +d'une Franaise aussi fermement attache la pratique de son culte +qu'aux intrts et aux revendications de son sexe? Voici une citation +significative, qui nous renseigne en mme temps sur l'attitude trs +nette et trs franche que les femmes catholiques ont prise vis--vis du +fminisme libre-penseur: Si les partis s'honorent en rendant justice +leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi qui Dieu a fait la +grce d'tre une croyante ardemment convaincue, rendre hommage ces +femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son rgne en ce +monde, ont cru la possibilit d'une justice humaine et ont vou leur +existence en prparer l'avnement. Nous pouvons dsapprouver leur +symbole, blmer plus d'un article de leur programme, dplorer les +tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier +que, les premires, elles sont descendues dans l'arne, qu'elles ont eu +le courage de prendre corps corps les prjugs et de braver jusqu'au +ridicule, cette puissance si redoute en France. Et c'est pourquoi, +Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les +combattre[37]. + +[Note 37: _Rapport sur la situation lgale de la femme._ Le Fminisme +chrtien du mois de mai 1900, p. 141.] + +Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire +compos presque exclusivement des femmes les plus titres de +l'aristocratie franaise, assistes de quelques hautes personnalits +masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux acadmiciens, M. +mile Ollivier et M. le comte d'Haussonville. + +On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice, +rfractaires l'esprit rvolutionnaire ou mme simplement laque, se +sont gardes prudemment de toutes les thories excessives accueillies +avec faveur en d'autres milieux fministes. Le vent d'indpendance +anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemble +de duchesses. Et cela mme suffirait dmontrer l'utilit d'un +fminisme chrtien, recrut parmi les femmes de naissance ou de +distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grce et de +l'esprit, prtendent sauvegarder, contre les exagrations impies +auxquelles des gens imprvoyants les convient, ce qui fait l'honneur et +le charme de leur sexe. Mme s'il cessait d'tre aussi aristocratique +qu'il s'est rvl en ses premires assises de 1900, le fminisme +chrtien aurait encore jouer, dans le mouvement des ides nouvelles, +le rle de modrateur et d'arbitre souverain. Est-il destine plus +enviable? + +En somme, le premier congrs des femmes catholiques a voulu constituer +l'Internationale des oeuvres charitables. Puis, largissant son ordre +du jour, il a voqu son tribunal quelques-unes des lois civiles qui +rglent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces +graves questions fministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun +quelques chos,--l'a tout naturellement amen cette conclusion, qu'il +tait grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrtien dans les +commandements imprieux du code Napolon. + +Si bien que l'anne 1900 aura vu l'apparition solennelle du fminisme en +un milieu qui lui semblait jamais ferm, puisque de grandes dames et +de bonnes chrtiennes n'ont pu se dfendre d'examiner, ni se dispenser +d'accueillir avec bienveillance les dolances de leur sexe; et chose +plus grave, elle aura vu, en ces premires assises des oeuvres +catholiques, l'acceptation officielle du fminisme par le clerg +franais. L'heure tait venue, au dire de Mlle Maugeret, d'ouvrir +toutes grandes les portes de l'glise ces altres de justice et de +progrs, que la libre-pense avec son langage mlang des meilleures et +des pires choses, avec son personnel non moins mlang que ses +thories, essayait d'arracher au christianisme, en se prsentant comme +l'cole de toutes les mancipations, l'encontre de la religion +reprsente comme l'cole de tous les esclavages. + +Il appartient donc l'glise de librer la femme des liens +inextricables qui l'enserrent. Car l'aptre du fminisme chrtien a +dclar sans dtour, en plein congrs catholique, que la loi franaise +ne protge pas la femme,--au contraire! Elle la dsarme dans la vie +conomique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la +vie conjugale[38]. Rien que cela! L'glise aura fort faire. + +[Note 38: _Le Fminisme chrtien_ du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et +144.] + + +III + +Le Centre du fminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites, +prudentes, avises, tend se dgager des influences confessionnelles. +Il est depuis longtemps constitu en un groupe compact o, sans trop +s'enqurir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de +la Femme pour la Femme. La runion qu'il a tenue au cours de +l'Exposition universelle s'appelait le Congrs des oeuvres et +Institutions fminines. On s'est accord le surnommer le Congrs des +Protestantes, parce que sa prsidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrire +de la premire heure qui a fond Paris une revue fministe +intressante: _la Femme_,--et la plupart des dames qui composaient le +comit d'organisation, appartenaient la religion rforme. Est-ce ce +titre que le Gouvernement l'a trait comme un congrs officiel, en lui +ouvrant le Palais de l'conomie sociale? + +On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre fministe les +groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemble unique et +plnire du Fminisme international. Mais les questions de personnes, +toujours si pres entre femmes, ont fait chouer ce beau rve. Il a +fallu renoncer runir en un seul corps tous les soldats de la mme +cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rles et de +combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanit et la jalousie ne +sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons mme qu'on ne +s'en aperoive point trop souvent dans les associations fministes de +l'avenir. + +Le congrs des modres et des habiles s'est donc droul sans bruit et +sans clat, sous la direction de femmes d'une comptence prouve. Ses +sances furent graves et froides; on y fit talage d'rudition. Certains +rapports, remontant jusqu'au dluge, nous retracrent toutes les phases +de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux +pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne +fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de lgislation +avaient t confies des spcialistes, parmi lesquels il nous a plu de +rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus +loin l'occasion de discuter loisir les vues mises par les rapporteurs +des deux sexes. + +L comme ailleurs, on a fait le procs des hommes avec vivacit, mais +sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige Paris un +Groupe franais d'tudes fministes, nous a dit notre fait avec un +esprit qui s'aiguise en pointe acre. En veut-on un piquant +chantillon? Se demandant pourquoi les hommes du monde, les hommes de +science, dversent leur trop-plein philanthropique sur les femmes de +la classe infrieure et regardent comme indigne de leur attention le +sort des femmes de la classe moyenne, elle crit ceci: Cependant ces +femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misres comme les autres, +misres d'autant plus aigus qu'une ducation plus raffine a dvelopp +chez elles une sensibilit plus dlicate. Ces misres, qu'ils coudoient, +qui sont celles de leurs mres, de leurs filles, de leurs pouses +peut-tre, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, proccups? Je +crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un tlescope +que de jeter les yeux leurs cts, n'obissent au dsir secret de +limiter l'galit des sexes ce qui ne les concerne pas directement. +Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de +salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche sa dot: les leurs ont une +dot[39]. + +[Note 39: _Du rgime des biens de la femme marie._ Rapport lu au +Congrs des OEuvres et Institutions fminines tenu Paris en 1900, _in +fine_.] + +A cela n'essayez point de rpondre qu'il arrive souvent, dans les +milieux riches ou aiss, que la dot entretient peine le luxe effrn +de madame: ce serait peine perdue. Il a t dcid, dans les groupes +d'tudes fministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa +bonne petite femme. Et le fminisme protestant se dit quitable et +modr! + + +IV + +Que faudra-t-il penser de la Gauche fministe qui passe pour tre moins +timore en ses aspirations et moins retenue en ses rcriminations? Ses +assises ont eu tout le retentissement dsirable. L'tat et la ville de +Paris ont accord au Congrs de la condition et des droits des femmes +tous les honneurs rservs aux assembles officielles. La presse et le +public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans tre bruyant. +Symptme caractristique: beaucoup d'institutrices y assistrent; +beaucoup de congressistes exaltrent les services de la Fronde. C'est +d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du fminisme +militant dirig, administr, rdig, compos par des femmes, que le +troisime congrs de l'Exposition s'est runi et--ce qui vaut mieux,--a +russi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances gnrales +qui s'y sont manifestes, nous rservant d'examiner, au cours de cet +ouvrage, ses voeux et ses conclusions. + +Sans contestation possible, ce dernier congrs,--le plus nombreux, le +plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le +mot) le plus rvolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'tait montr +radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mrit ces deux +pithtes. + +La religion, d'abord, y fut trs malmene. Ds son discours d'ouverture, +Mme Pognon nous avertissait que le rgne de la charit est pass, aprs +avoir dur de trop long sicles; que les oeuvres religieuses ne peuvent +convenir qu' la femme bonne, mais ignorante; qu'au lieu de l'aumne +avilissante, les vritables fministes veulent la solidarit. C'est +avec le mme ddain que Mlle Bonnevial a dnonc ce principe ngateur +de tout progrs: la rsignation chrtienne, et les prjugs chrtiens +qui ont fait de la femme la grande coupable et du travail une peine +et une humiliation. La mme a fltri vertement les scandaleuses +spculations industrielles des couvents qui se livrent clandestinement + l'exploitation de l'enfance ouvrire. De son ct, Mme Marguerite +Durand a fait la leon aux riches lgantes qui donnent, par chic, pour +les rparations d'glises, le rachat des petits Chinois et autres +oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des +oprations financires clricales et politiques[40]. Enfin Mme +Kergomard a suppli toutes les femmes qui font de l'ducation, de +secouer le vieil esprit, l'esprit du confessionnal[41]. + +[Note 40: Compte rendu stnographique de _la Fronde_ du 6 septembre +1900.] + +[Note 41: _Ibid._, n du 9 septembre.] + +Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prtre +catholique surtout est leur bte noire. Au banquet qui a termin le +congrs, la directrice de l'un des plus importants lyces de filles, +dit _la Fronde_, a fait cette dclaration catgorique: Nous voulons que +notre enfant soit lev penser librement, sans qu'il soit marqu au +front d'aucun stigmate religieux. Et tous ces appels l'athisme +furent salus d'applaudissements prolongs. + +Mme accord pour affirmer que le remde rel aux souffrances de +l'ouvrire est dans une transformation complte de la socit +actuelle[42]. Au dire de Mme Pognon, la misre ne saurait tre +supprime que par une juste rpartition des produits du sol et de +l'industrie. C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec +leurs frres de misres. Et cette entente ne doit pas s'arrter aux +frontires. Aprs l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des +ouvrires. Comprenant que nos frres de l'tranger souffrent du mme +mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanit une seule +et mme famille[43]. + +[Note 42: Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la +femme. _La Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +[Note 43: Discours d'ouverture, mme numro.] + +Vainement un congressiste courageux s'exclama: Nous sommes ici pour +nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du +socialisme. Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir trangler la discussion. +Par contre, une motion anarchiste fut repousse avec perte. La formule: +Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins, souleva de +formidables protestations[44]. Au surplus, le nationalisme ne fut pas +mieux trait par ces dames. Un orateur s'tant risqu par inadvertance +parler des dfenseurs de la patrie, souleva une telle motion qu'il +dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en +dclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'tait pas du tout +nationaliste[45]. + +[Note 44: Compte rendu stnographique, mme numro.] + +[Note 45: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit leve avec force, dans +son discours de clture, contre la haine et la lutte des classes, +affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la +solidarit entre les humains, il reste que des paroles empreintes du +plus pur socialisme, des paroles rvolutionnaires mmes, ont t +prononces au Congrs de la Gauche fministe[46]. C'est Mme Marguerite +Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien +connu, a exerc sur cette assemble de femmes ardentes une trs grande +influence, que j'attribue son talent d'abord, et aussi son habilet +et sa modration. De tous les articles du programme socialiste, il a +eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus os, +le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour +cet acte de sagesse, lui savoir gr de son intervention. + +[Note 46: Mme journal du 12 et du 14 septembre 1900.] + + +V + +Voil donc le fminisme franais coup en trois tronons qui auront +beaucoup de peine se rejoindre et se ressouder, bien que de nombreux +intrts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui +n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai fminisme. +Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de +l'Extrme-Gauche pour des rvoltes, sans se dire que toute ide, +bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une +rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre +tabli, et que, si nous la jugeons prilleuse, il importe moins de la +combattre pour sa nouveaut que de prouver directement sa malfaisance. +En revanche, les fministes chrtiennes ont t gratifies ironiquement, +par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom: +les hermines; ce qui ferait croire que la rputation des premires est +plus immacule que celle des secondes. Et cependant, le fminisme n'aura +prise sur les honntes gens qu' la condition d'tre patronn, dfendu, +accrdit par les honntes femmes. + +On pourrait tre tent de regretter ces rivalits et ces divisions +intestines, si elles n'taient peu prs invitables. N'est-il pas +d'exprience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres +sont tents de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne +tarde point se persuader que ses voisins sont des ennemis, +conformment la maxime: Quiconque n'est pas avec nous, est contre +nous; tandis que l'union, qui concentre et dcuple les forces, va droit +au but atteindre et au droit conqurir. + +Il est fcheux galement que le fminisme ne puisse se suffire +lui-mme. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite +Durand, qui se dfend, comme d'une lourde faute, d'avoir infod le +fminisme au parti socialiste. Nous avons besoin, dit-elle, pour +l'obtention des rformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus +encore que du dvouement de quelques-uns[47]. C'est la vrit mme; +d'autant mieux que bon nombre de revendications fministes ne mettent +ncessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela mme nous +fait croire qu'elles aboutiront. Ce rsultat pourrait tre facilit par +la constitution d'un Conseil national (le principe en a t vot), +compos de neuf membres, raison de trois dlgues pour chacun des +trois congrs, et qui reprsenterait vraiment, au dedans et au dehors, +les ides des femmes franaises[48]. + +[Note 47: _La Fronde_ du 14 septembre 1900.] + +[Note 48: Mme journal du 12 septembre 1900.] + +On connat maintenant les directions diverses du fminisme franais, et +l'esprit qui anime ses diffrents groupes, et l'tat-major qui les +prpare et les conduit la bataille. La nature de ce livre ne +permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances +et des ides beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqu + publier seulement les noms qui nous ont paru le plus troitement lis + l'histoire et au mouvement du fminisme contemporain,--sans nous +dissimuler d'ailleurs que, pour une de nomme, il en est dix qui seront +furieuses de ne point l'tre. Ce n'est pas au jardin secret des dames +fministes que fleurit le plus abondamment la discrte et suave +modestie. + +Bornons-nous rappeler qu'en France, pour le moment, le fminisme +militant et lettr gravite autour du journal la Fronde, dont la +rdaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand +public,--o la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et +s'unissent contre l'ennemi commun. C'est l que se concertent les coups +terribles destins librer la femme franaise des liens qui +l'oppriment. C'est l que l'on jure de ne point cesser le bon combat, +tant que le gant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux +despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la +poussire. + +Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnatre +que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces +manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour +effet, d'veiller et d'entretenir une hostilit fcheuse entre les deux +sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, ds que le +fminisme oublie les aptitudes et les qualits propres qui les rendent +troitement solidaires, ds qu'il cherche le bien-tre de la femme dans +un dveloppement goste et solitaire, sans gard pour l'espce qui ne +se perptue que par l'amour et la coopration, ds qu'il sme la +suspicion et la discorde entre les deux moitis de l'humanit,--alors +que leur bonheur dpend de la communaut des sentiments, des esprances +et des aspirations,--ds que le fminisme, en un mot, tend dsunir ce +que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hsiter +le dnoncer comme une tentative chimrique et une mauvaise action. + +Au demeurant, tous les genres de fminisme, du plus attnu au plus +aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prrogatives actuelles +de l'homme. Le temps n'est plus o le fminisme pouvait paratre des +crivains d'esprit une reprise dans un vieux bas bleu. Plus moyen de +croire qu'il svit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent +faire le jeune homme. Nous sommes en prsence d'un courant d'opinion +sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, fomenter +un tat de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue +fministe, d'un duel collectif qui risque de mettre aux prises pour +longtemps les fils d'Adam et les filles d've; et cette perspective +n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de +l'espce. + +D'anne en anne, du reste, le plan et la marche du fminisme se +dessinent avec plus de prcision et de fermet. Et comme nous devons +suivre pas pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler +comment les femmes nouvelles se plaisent le formuler. Si nous +voulons, disent-elles, exercer une action plus dcisive sur les affaires +de l'tat et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au +niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et +apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons +consquemment notre mancipation _intellectuelle_ et _pdagogique_, +_conomique_ et _sociale_. Instruisons-nous pour tre libres; gagnons +notre vie pour tre fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux +hommes avec succs les diplmes et les grades, les mtiers industriels +et les professions librales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance +et d'autorit, parler de notre mancipation _politique_ et _familiale_ +et conqurir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et +le gouvernement domestique. + +C'est donc l'instruction que le fminisme demande l'mancipation +_individuelle_ des femmes et sur le travail indpendant qu'il fonde leur +mancipation _sociale_, estimant avec raison que, ces amliorations +ralises, elles seront en droit de jouer un rle plus direct et plus +actif dans l'tat et dans la famille. Cherchez la vrit et la vrit +vous rendra libres, tel est le conseil suprme que le fminisme +d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oubli peut-tre +que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en +bonne place une peinture allgorique de Miss Cassatt, o la hardiesse +conqurante de la Femme nouvelle faisait opposition la basse +humilit de la Femme ancienne. La partie centrale, plus +particulirement suggestive, reprsentait un essaim de jolies filles, +vtues la dernire mode, qui cueillaient pleines mains les fruits de +la science dont leur premire mre n'avait timidement got qu'un seul. +A droite, une jeune beaut, rivale de Loe Fuller, dansait au son des +harpes et des violes un pas audacieux o l'envolement des jupes +multicolores resplendissait autour de son front comme une aurole. +Enfin, gauche, un choeur de femmes, la chevelure dnoue, poursuivait +une Gloire aile qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons +se bousculait une bande de canards affols. Il n'y a pas de doute: c'est + nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse. + +Rflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi +dsobligeante est, croyons-nous, d'tudier et de juger la question +fministe sans passion, sans faiblesse, sans prjugs, c'est--dire en +hommes,--vitant avec le mme soin l'ironie ddaigneuse et la fausse +sentimentalit, s'abstenant galement de toute adhsion aveugle et de +toute rcrimination mprisante, se tenant mi-cte dans une attitude +d'quitable impartialit, admettant des revendications fminines ce +qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rmission ce +qu'elles contiennent d'excessif et de prilleux pour la femme et pour +l'humanit. + +Il ne s'agit donc point de prendre parti pour _ou_ contre le fminisme, +de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier +1897 au Cercle artistique et littraire de Bruxelles, M. Brunetire +avait donn sa confrence ce titre significatif: Pour _et_ contre le +fminisme. On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet, +comme nous, qu'il y a dans le mouvement fministe presque autant +prendre qu' laisser; sans compter qu'en adoptant cette rgle de libre +examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de dmontrer +ces dames que, sans rien sacrifier de notre indpendance et de notre +dignit, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurs, ni mme aussi +canards qu'on se l'imagine en Amrique. + + + + +LIVRE III + +MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME + + + + +CHAPITRE I + +Les ambitions fminines + + + SOMMAIRE. + + I.--LA FEMME NOUVELLE VEUT TRE AUSSI INSTRUITE QUE + L'HOMME.--L'GALIT DES INTELLIGENCES DOIT CONDUIRE A + L'GALIT DES DROITS. + + II.--COUP D'OEIL RTROSPECTIF.--CE QUE LES XIIe ET XVIIIe + SICLES ONT PENS DE LA FEMME.--LE PASS LUI FUT + DUR.--RACTION DU PRSENT. + + III.--CE QUE SERA LA FEMME DE L'AVENIR.--NOS PRINCIPES + DIRECTEURS.--LA DIVISION DU TRAVAIL ET LA DIFFRENCIATION + DES SEXES.--L'GALIT MORALE DANS LA DIVERSIT + FONCTIONNELLE.--SUBORDINATION DE L'INDIVIDU AU BIEN GNRAL + DE LA FAMILLE ET DE L'ESPCE. + + +I + +Je prviens celles qui seraient tentes de lire les pages suivantes, +qu'il n'entre point dans mes intentions de leur dbiter des madrigaux, +persuad que ces fadaises glissent sur le coeur de la femme nouvelle +sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre +grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles +ont des penses profondes, des lectures graves, des conversations +austres; elles ferment l'oreille nos compliments accoutums. Ce n'est +point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--mme avec +motion; outre qu'elles n'en ont jamais dout, ce genre de supriorit +leur agre beaucoup moins qu' leurs grand'mres. Elles ambitionnent +d'tre prises pour de fortes ttes et traites, non comme de grands +enfants et d'aimables cratures (vous leur feriez horreur!), mais comme +de grands et vigoureux esprits. + +Pour plaire une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire +le plus srieusement du monde des dclarations comme celles-ci: Madame, +vous tes une tonnante psychologue. Ou encore: Je ne vous croyais pas +aussi doctement renseigne sur la physiologie. Ou mieux: +L'anthropologie n'a point de secrets pour vous. Ou enfin, si vous +voulez tre irrsistible: Votre lgance, laquelle, nous autres +hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misre auprs de +votre puissante dialectique; le charme et la grce, qu'il serait vain de +vous disputer, ne sont eux-mmes que vanit auprs de vos connaissances +juridiques et mdicales; il n'est pas jusqu' votre sensibilit, dont +vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de +son prix et de son mrite auprs de vos capacits mathmatiques, de +votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit +scientifique. Si, aprs ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous +pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'me vraiment fministe. + +Quelque exagr que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit +plus certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'tre bonnes, rieuses et +tendres, d'avoir de la fracheur ou mme de la beaut: on les veut +instruites, savantes, acadmiques. Il leur faut un brevet,--tous les +brevets. Et cette constatation, le fminisme exulte. + +Comment l'humanit enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle +la femme selon la science, l've future? Les champions de +l'mancipation fminine ont un plan trs simple et une tactique trs +adroite. Ils s'efforcent d'tablir que, soit par ses qualits morales, +soit par ses facults intellectuelles, la femme est l'gale de l'homme; +et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mmes prrogatives +civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui rpter: +Vous tes charmante, la joie de nos runions et le plaisir de nos yeux, +gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais lgre et volage comme +lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et +changeant d'ide aussi aisment que vous changez de chapeau,--la femme +nouvelle s'applique prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la +raison. + +Et voyez la consquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse +dj par la grce et par le coeur; elle nous gale presque par +l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la +porte naturellement copier, traduire, interprter, reproduire ce +qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne dmontrer +qu'elle nous gale de mme en capacit intellectuelle, et il ne restera +plus l'homme qu'une supriorit qui n'est pas la plus enviable: la +force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts +et de s'en vanter? Si la gnralit des femmes est moins robuste que +notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent +consciencieusement aux exercices physiques les plus propres tremper, +fortifier leur dlicatesse. Lors mme qu'il leur serait interdit (c'est +ma conviction) de nous ravir le privilge de la vigueur musculaire, +cette incapacit serait de peu de consquence en un temps et en une +socit o les supriorits psychiques l'emportent graduellement sur les +supriorits physiques. Aux anciens ges, la force brutale gouvernait le +monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait +gure lui disputer la prminence du muscle. Mais mesure que la +puissance matrielle voit dcrotre son prestige, et qu'inversement les +influences spirituelles conquirent peu peu la primaut sociale, il +suffit d'tablir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se +haussant du coup notre niveau, elle soit admise au partage de notre +traditionnelle royaut. + +Cela tant, rien de plus serr que l'argumentation fministe, rien de +plus habile que son programme. Une fois prouv que les femmes possdent +des qualits morales et intellectuelles qui balancent les ntres, elles +deviennent recevables se prvaloir d'une mme utilit sociale que +nous; et ds l'instant que cette double quivalence est dmontre, elles +sont fondes, en justice et en raison, revendiquer toutes nos +prrogatives civiles et politiques. L'galit des sexes conduit +logiquement l'galit des droits. Est-ce clair? + +Si donc nous ne parvenons pas dmontrer notre supriorit +intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supriorit sociale? Sur +la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant +rien que la force. Voil pourquoi le fminisme se flatte d'unifier et +d'galiser les ttes masculines et fminines en les coiffant d'un mme +bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture +intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications +fminines et la condition de toutes les autres, l'galit scolaire +devant conduire l'galit juridique, l'galit conomique, +l'galit politique. Cela est une nouveaut. + + +II + +Sans remonter trs loin dans le pass, on nous concdera qu'aprs le +christianisme naturellement, c'est la chevalerie, aux cours d'amour et +aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le +coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence +o la socit eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les +folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on +vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours +l'pouse qui en bnficia. La galanterie est proche voisine de la +corruption. Toute socit reoit de la femme la grce qui affine et la +coquetterie qui dprave. C'est pourquoi une culture trop police ne va +point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour +appelait sa dame: Mon seigneur! ce compliment attendri ne s'adressait +qu'aux charmes extrieurs et la beaut physique. En ce temps-l, les +capacits crbrales et la puissance intellectuelle de la femme taient +de peu de considration. + +Plus tard, notre grave XVIIe sicle se refroidit envers la femme; +l'infriorit du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a +tent une dmonstration vritablement mortifiante pour la plus belle +moiti de nous-mmes: Dieu tire la femme de l'homme mme et la forme +d'une cte superflue qu'il lui avait mise exprs dans le ct. Les +femmes n'ont qu' se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur +dlicatesse, songer, aprs tout, qu'elles viennent d'un os surnumraire +o il n'y avait de beaut que celle que Dieu y voulut mettre. Si +thologique qu'il soit, l'argument prte rire. Plus simplement, notre +vieux jurisconsulte Pothier crivait dans le mme esprit: Il +n'appartient pas la femme, qui est une infrieure, d'avoir inspection +sur la conduite de son mari, qui est son suprieur. tre de mince +importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel tait le +jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes +d'glise et les hommes de robe du grand sicle. + +Leurs hritiers du XVIIIe regardent encore l'infriorit fminine comme +un principe tutlaire, comme une loi naturelle et ncessaire. Ils +n'accordent gure aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit +souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le +pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a d'autre terme que celui +de la raison, tandis que l'ascendant des femmes finit avec leurs +agrments. Le sensible Rousseau affirmait, non moins catgoriquement, +la prminence virile. La femme est faite spcialement pour plaire aux +hommes; si l'homme doit lui plaire son tour, c'est d'une ncessit +moins directe; son mrite est dans sa puissance: il plat par cela seul +qu'il est fort. Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils, +tandis que la grce et la faiblesse sont le propre de la femme. + +On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe sicle, les sciences +devinrent la mode. C'est le moment o les femmes lgantes raffolent +d'anatomie, d'astronomie, d'expriences, de machines; et les esprits les +plus srieux s'efforcent de rendre, leur intention, la physique +aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austre et +ombrageuse de Mme de Lambert: Les femmes doivent avoir sur les sciences +une pudeur presque aussi tendre que sur les vices[49]. Nul enseignement +ne leur rpugne. Les tudes les plus viriles exercent sur elles une +vritable fascination. Elles dlaissent les romans et entassent les +traits scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnires. Une +femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire +d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise +parmi des querres, des mappemondes et des tlescopes. + +[Note 49: A. REBIRE, _Les Femmes dans la science_; menus propos, p. +332.] + +Mais cet engouement fut passager. La tourmente rvolutionnaire passe, +on revint des ides plus positives. Napolon admettait seulement qu'on +enseignt dans les coles de la Lgion d'honneur un peu de botanique et +d'histoire naturelle, et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des +inconvnients. Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'il faut +se borner ce qui est ncessaire pour prvenir une crasse ignorance et +une stupide superstition. Ce programme n'est que la paraphrase des +ides que Molire a dveloppes dans les Femmes savantes: + + Il n'est pas bien honnte, et pour beaucoup de causes, + Qu'une femme tudie et sache tant de choses. + +Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes +citations. Disons tout de suite, afin de les rconforter, qu'il +resterait prouver que, mme pour nous plaire, l'instruction leur est +toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une +ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et +de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagration contraire et +affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'galit +complte des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thse +excessive relve moins de l'observation que de la galanterie. Dans la +question du rle intellectuel et social des femmes, il est sage d'viter +les opinions extrmes, en se gardant avec le mme soin de l'amoindrir et +de l'exalter. Point de prventions injustes, point d'adulation aveugle. +Quels seront donc, en cette matire, nos principes directeurs? C'est ce +qu'il faut dire sans la moindre rticence. + + +III + +La diffrenciation des fonctions est insparable du progrs humain. Plus +la sparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie +devient morale, fconde et douce. Dans les socits sauvages, la +division du travail existe peine entre l'homme et la femme. Tous deux +sont vous aux mmes besognes, assujettis aux mmes peines, condamns au +mme sort. Ce sont deux btes de somme atteles aux mmes tches, que la +misre dprime et que la promiscuit dprave. Vienne le mariage qui +rige la femme en reine du foyer et rserve l'homme le soin et le +souci des affaires extrieures: l'ordre apparat, la civilisation +commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de +l'organisme social, est fonde. + +L-mme o, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait +et la spcialisation des sexes moins avance, dans les campagnes o le +travail de la terre oblige souvent les deux poux aux mmes efforts et +aux mmes fatigues, dans les milieux riches o les habitudes d'lgance +et de dsoeuvrement plient les couples la mme vie oisive et molle, il +est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule. +Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux +de son homme, soit que le mondain s'effmine en prenant les manires de +ses chres belles, le rsultat est pareil: les diffrences s'attnuent +au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes, +et du mme coup le niveau de la dignit sociale est en baisse. + +D'o cette consquence que, si la femme s'appliquait trop gnralement +copier, doubler l'homme en tous les ordres d'activit, le progrs +risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une rgression +dommageable la famille et la socit. Et nous voulons croire que les +fministes avances, qui se piquent d'tre des esprits libres, des +esprits scientifiques, des ralistes, des positivistes pris +d'observation rigoureuse, seront sensibles une conclusion appuye de +l'autorit d'Auguste Comte, de Darwin et de Littr, dont la mmoire leur +est particulirement chre et vnrable. + +D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail +nous offre cet autre avantage que, partout o les occupations sont trs +spcialises, la coopration est plus ncessaire et la solidarit mieux +sentie, deux choses que les fministes ont coeur. S'appliquant une +seule tche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout +ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De l une +sorte d'unit organique, fortement noue par la rciprocit des changes +et la mutualit des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs +et les volonts aussi troitement que les besoins et les vies, porte au +plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'puise donc +point faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire +la sienne. A chacun sa tche, et tous les rles seront mieux remplis. +Loin d'opposer les sexes l'un l'autre, le meilleur fminisme, pour +employer un mot trs juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui spare le +moins les intrts de l'homme des intrts de la femme. + +Or, leur diffrence de fonction procde de leurs diffrences de nature. +Mme en accordant que ces dissemblances originelles aient t accentues +artificiellement par l'ducation, par la tradition, par la compression +sculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la +structure anatomique et l'organisme physiologique tablissent entre les +deux facteurs de l'espce des diversits irrductibles. Si mme la +condition de la femme dans le pass a marqu d'un pli certain ses +dispositions mentales, cette condition elle-mme n'est pas un fait sans +cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination +naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqu le sexe, c'est la +raison biologique qui a t le principe du fait social. + +Tous les anthropologistes s'accordent reconnatre que la femme est +moins fortement organise, moins solidement construite, et partant moins +robuste, moins rsistante que l'homme. Et les diffrences d'armature et +de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus, +dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude +a, depuis des sicles, assujetti la femme un genre de vie plus +sdentaire et plus enferm que le ntre, on peut induire, la rigueur, +que le moindre dveloppement de la taille, le moindre volume du corps, +la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse +et la moindre chaleur du sang, tout, mme la moindre activit crbrale, +soit, dans une certaine mesure, le rsultat de la pression artificielle +des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel +que l'organisme fminin ait perdu quelque chose de ses forces +primitives. C'est une loi gnrale de la biologie que l'inertie diminue +et appauvrit l'nergie fonctionnelle du corps. + +Mais ces dformations n'empchent point que la femme soit la femme, +c'est--dire un tre naturellement prdestin la maternit, un tre +spcialement faonn pour la gestation et l'allaitement, un tre oblig +de payer l'espce, dont la conservation dpend d'elle, un tribut de +misres et de souffrances qui lui sont propres, un tre assujetti des +poques d'accablement physique et d'inquitude morale, des crises de +l'me et des sens, des causes d'excitation, de faiblesse et de +fragilit, d'o lui vient tout ce qui la rend infrieure et suprieure +l'homme, tout ce qui ncessite le respect et la protection de l'homme. + +Car, c'est prcisment par les fonctions augustes et les risques +terribles de la maternit que la femme se hausse au niveau de l'homme. +Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perptuation de la +famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas +d'ingalit entre les sexes, l'homme tant complmentaire de la femme +autant que la femme est complmentaire de l'homme. Rien n'empche +qu'elle soit notre gale, sans tre notre pareille. Diffrence ne +signifie pas infriorit. Pour galer l'homme, la femme n'a pas besoin +de l'imiter. Cette identification contre nature serait, comme dit M. +Marion, le contre-pied du progrs sculaire[50]. + +[Note 50: _Psychologie de la femme_, p. 3.] + +Suivez le cours des ges: plus la femme devient diffrente de nous en +action et en fait, plus elle devient notre gale en dignit et en droit. +Socialement parlant, il est dsirable que le sexe de la femme s'tende +son me, son esprit, ses oeuvres, sa vie tout entire. En cela, +elle sera plus utile l'humanit, et plus heureuse et plus vnre, +qu'en se fatiguant faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de +la littrature, de la jurisprudence ou de la mdecine. La belle affaire +de lutter de verbosit avec un avocat ou de doser des pilules comme un +pharmacien! N'est-ce donc rien d'tre la gardienne du foyer et la +providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et, +pour rappeler le mot loquent d'Edgard Quinet, de porter dans son +giron, non seulement les enfants, mais les peuples? + +L'galit des sexes ou, si l'on prfre, l'quivalence sociale de +l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des +fonctions, et encore moins l'identit des aptitudes, ce qui serait +contraire l'ordre ternel des choses. A poursuivre cette prquation +factice, la femme se heurterait l'impossible. Nulle puissance humaine +ne fera que, pris dans sa gnralit, le sexe fminin l'emporte sur le +ntre en force musculaire, de mme que nulle puissance humaine ne nous +donnera cette tendresse d'me et cette grce du corps qui sont le +privilge charmant des femmes. Nulle rforme lgale ne les rendra +capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes +les entreprises hardies, de toutes les crations robustes, de toutes ces +grandeurs de chair, comme dit Pascal, o la vigueur musculaire est +essentielle, parce que nulle loi crite (c'est M. Jules Lematre qui +parle) ne les empchera d'tre physiquement plus faibles que nous, d'une +sensibilit plus dlicate et plus capricieuse, parce que nulle loi ne +les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de mme que +nulle loi ne rendra les hommes plus propres filer la laine et +nourrir et lever les petits enfants[51]. Bref, nul article de loi ne +changera le corps et l'me des femmes. Et c'est heureux; car, cette +dformation accomplie, l'humanit prirait. + +[Note 51: _Opinions rpandre_, p. 159.] + +Mais la diversit des fonctions ne s'oppose point l'galit des +droits. Elle signifie seulement que l'galit lgale, l'galit +juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination +du sexe fminin, ces droits thoriques seront souvent, pour les femmes, +comme s'ils n'taient pas. Cette pense de l'crivain si franais que +nous citions tout l'heure, doit tre recommande instamment la +mditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrires, +tous nos mtiers, toutes nos fonctions: celles qui, perant la cohue des +hommes, parviendront en forcer les portes, ne seront ni les plus +heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la +reconnaissance iront aux pouses et aux mres restes fidles aux +devoirs essentiels de leur ministre fminin. Ayant choisi la meilleure +part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la +socit humaine. + +Ce qui ne veut pas dire que la question de l'galit des droits entre +l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les +deux sexes sont gaux en raison, en justice et en vrit, c'est admettre +que, sous la diversit de leur nature et la dissemblance de leurs +fonctions, il y a entre eux unit foncire, identit morale; que l'homme +et la femme, se compltant l'un l'autre, sont, dans la plus haute +signification du mot, deux personnes qui se valent, deux cooprateurs +insparables qui constituent ensemble l'humanit, deux tres qui, +revtus de la mme dignit, soumis la mme responsabilit, ont mme +droit au respect, la lumire, la vie. + +Et cette affirmation de principes est d'une porte incalculable. De l +dcouleront, en effet, beaucoup de rformes, ou mieux, beaucoup de +rparations que l'quit rclame, alors mme que, dans la pratique, +elles ne se rsoudraient point ncessairement, pour la gnralit des +femmes, en avantages immdiats et en profits certains. Mais, au moins, +la personne de la femme sera leve par la loi au mme niveau que la +personne de l'homme; et cette sorte de dclaration de ses droits +compltera et achvera la dclaration des ntres. + +Seulement, les droits de l'individualit ont des limites. Ceux de la +femme, par consquent, doivent tre expressment subordonns aux +intrts suprieurs de l'espce, de la famille, de la socit. Et cette +subordination des parties l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser +ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter +sparment, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de +satisfactions gostes qui mettraient en pril l'avenir de la race. A +chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le +dos au progrs et au bonheur. C'est la destine du couple humain de +collaborer, dans l'union la plus troite, au bien gnral de la +communaut. + +Ds lors, l'oeuvre de rparation poursuivie par le fminisme ne devra +jamais se dpartir de la rgle suivante: _Il faut que la femme puisse +tre lgalement tout ce qu'elle peut tre naturellement._ Rien de plus, +rien de moins. Il faut que la femme soit mme de raliser en sa vie +l'idal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la +sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de +ractions qui dcouronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature, +mais obissons la justice. gale personnalit, gale dignit, gale +considration, gale culture morale, gal dveloppement intellectuel +s'il est possible, dans une coordination rciproque, dans la coopration +voulue et recherche, dans la solidarit accepte et chrie, pour tout +ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de +l'humanit, tel est notre idal. Ainsi rapproche de l'homme en droit et +en raison, la femme, reste femme par la tendresse et la grce, sera +plus digne de son respect sans tre moins digne de son amour. + + + + +CHAPITRE II + +A propos de la capacit crbrale de la femme + + SOMMAIRE + + I.--LES VARIATIONS DE L'ANTHROPOLOGIE.--LE CERVEAU DE LA + FEMME VAUT-IL CELUI DE L'HOMME?--CRANIOMTRIE AMUSANTE. + + II.--LES SAVANTS SE RSERVENT.--UNE FORTE TTE NE SE + CONNAT BIEN QU'A SES OEUVRES. + + +Pour connatre la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens +nous sont offerts: 1 rechercher la capacit crbrale des ttes +fminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences +biologiques; 2 envisager la production intellectuelle des deux +sexes,--ce qui ncessite une tude d'histoire littraire; 3 fixer les +aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie +compare. Nous utiliserons successivement ces trois procds +d'investigation. + +Et d'abord, quelle est la capacit crbrale de la femme? et, ce point +tudi, de quel dveloppement et de quelle culture est-elle susceptible? +A cette question, le fminisme fait une rponse trs simple et trs +catgorique: l'intelligence de la femme gale celle de l'homme et, +consquemment, l'instruction des deux sexes doit tre la mme. C'est ce +qu'il faut apprcier avec indpendance et impartialit. + + +I + +Au dire des anthropologistes, le problme de rivalit intellectuelle qui +s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre crbral, et la seule +crniologie aurait comptence pour en fournir exactement la solution. +Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le +crniomtre soient des instruments un peu grossiers pour peser +l'impondrable et apprhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est +clair, en tout cas, que l'intellectualit humaine dpend de l'organisme +crbral. C'est une question de tte. Les spcialistes se sont donc +empars du cerveau de la femme; ils l'ont tourn et retourn dans tous +les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latraux, le volume, +le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions, +la proportionnalit de leur masse la moelle pinire et la colonne +vertbrale; et l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser. +Si la femme n'est pas en agrable posture devant la science, celle-ci ne +fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme. + +Non pas que les observations acquises manquent d'intrt. C'est ainsi +qu'on a constat que, pour la capacit crnienne, les Chinoises +l'emportent sur les Parisiennes. Il paratrait mme que, sous ce +rapport, nos lgantes seraient peine suprieures aux gorilles. Voil +qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le +Parisien mle n'a qu'une faible prminence sur l'homme jaune. Un des +plus petits crnes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais pass +pour un imbcile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient +qu'un poids infrieur la moyenne: taient-ce donc des pauvres +d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine: +soutiendrez-vous que cette grosse bte a du gnie? Non; la grosseur du +cerveau n'est pas, elle seule, un signe de supriorit intellectuelle. +L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'lphant sont +intelligents leur manire. + +En effet, les plus rcentes recherches semblent tablir que la pesanteur +et le volume du crne importent moins en eux-mmes que leur +proportionnalit au poids et au volume du corps. Certains vont mme +jusqu' insinuer que cette relativit pourrait bien tre plus forte chez +les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le fminisme! +Enfonce la supriorit crbrale du mle! + +En prsence de ces dcouvertes palpitantes, il faut avouer que, pour +caractriser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pres usaient de +procds vritablement enfantins: ils avaient l'ingnuit de la juger +ses oeuvres, comme on juge un arbre ses fruits. C'est ainsi qu'en +lisant de beaux vers, en coutant de beaux discours, en applaudissant de +belles pices, ils ont estim, le plus simplement du monde, que +Lamartine et Hugo taient de grands potes, Lacordaire et Berryer de +grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans tudier la +structure, sans pntrer l'essence de leur organisme mental. C'tait +puril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant +malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre les reviser +souverainement: Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de +demi-dieux, et je vous dirai, en vrit, ce qu'elles sont et ce qu'elles +valent. + +Comment ne pas s'amuser un peu de certains pdants, qui mettent la +prtention de juger du talent d'un matre-ouvrier moins par l'oeuvre +qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donn, +aprs la mort d'un personnage, de palper son crne vide, ils entrent en +joie, ils le ttent, ils le psent, ils le jaugent, et leur mine +s'panouit. Ils jouent suprieurement la scne d'Hamlet et des +fossoyeurs. Leur dogmatisme devient crasant. Prenez-moi donc cette +pauvre tte: quelle lgret! Gardez-vous d'objecter mme timidement +que le dfunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on +vous rpondra que c'est trop de bont, et qu'il est impossible d'tre un +grand homme avec une si mdiocre cervelle? Ces savants sont terribles. + +On ne peut s'empcher pourtant d'observer que les moyens +d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le +malheur d'tre prcaires et rtrospectifs, puisque ce genre +d'exprimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que +l'homme ne se prte ces manipulations posthumes que le plus tard +possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur dsir +d'tablir qu'elles ne sont pas plus cerveles que les hommes, je doute +qu'elles se laissent ouvrir le crne, de leur vivant, afin de hter et +de faciliter cette importante dmonstration. + +Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficult et de travailler sur +le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de +quelques gens trs distingus de nous palper la tte et, la mesurant en +hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton +catgorique, moiti sirop, moiti vinaigre, que nous avons tout ce qu'il +faut pour faire preuve de gnie ou d'imbcillit. Sont-ils srieux ou +badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procd se perfectionne +et se gnralise, nous ne manquerons point d'entendre bientt, dans les +salons littraires, un monsieur qui se rclame de la science, solliciter +gravement la matresse de maison de lui prter sa tte pour un instant. +Et, aprs une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand +homme fixera, sance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et +le faible de l'organisation crbrale de la patiente, proclamant, avec +un sourire de circonstance, qu'elle est srieuse ou volage, capricieuse +ou raisonne, passionne ou rflchie, ou plus simplement, s'il a encore +de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement +aimable et jolie. + +Les procds actuels semblent donc impuissants nous rvler exactement +le degr d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la +trpanation; mais outre que cette opration est de nature provoquer +d'excusables rsistances, il faudrait avoir travaill, furet, tracass +dans bien des crnes pour mettre un diagnostic infaillible. Mais la +science nous rserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la +lumire perante des rayons X n'claircisse un jour tous nos mystres +crbraux? Le temps n'est pas loign peut-tre o, pour se connatre +soi-mme, il suffira de remettre sa tte entre les mains d'un +spcialiste. + + +II + +Redevenons srieux. Bien rares sont les tentatives et les expriences, +si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et +raliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement +l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une +cole qui dbute et ttonne, traite les femmes de haut en bas et leur +dise imprieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers +Josphine: O prendrez-vous l'intelligence ncessaire pour comprendre +ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pse moins que le +ntre. Au surplus, l'anthropologie s'est dj rectifie. Le poids du +cerveau, nous dit-on, ne fait rien l'affaire, et son volume, pas +davantage. Plus les dtails des lobes sont menus et compliqus, plus les +impressions doivent tre vives et rapides; plus le tissu est fin et +subtil, plus l'individualit doit tre suprieure. Si donc nous primons +la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans +une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son tre, +d'ailleurs,--par la dlicatesse de sa texture intime. Ses +circonvolutions crbrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles +que les ntres; et cette constatation remplit le coeur des fministes +fervents d'une suave batitude. + +Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que la +supriorit quantitative et relative n'entrane une supriorit +intellectuelle qu' masse gale du corps. Il lui semble que les +qualits intellectuelles lies au volume du cerveau sont ce que l'on +nomme ordinairement l'tendue et la profondeur de l'intelligence et +que, si l'on s'en tient au dveloppement crbral quantitatif et relatif +de l'homme et de la femme, tout concourt prouver l'galit des +sexes; de sorte que le prjug de sexe aurait fait voir et accepter +aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement +biologique, le contraire de la ralit. + +En l'tat prsent des recherches d'anatomie compare sur les caractres +du crne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagn le +terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline la proclamer +l'gale de l'homme. Mais n'exagrons rien; en ralit, depuis quelques +annes, la science s'est beaucoup occupe de la femme, sans aboutir +une conclusion dfinitive, ni mme des rponses concordantes. La femme +est-elle, crbralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns +disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M. +Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir toute dcision tranchante. +Les plus modestes se recueillent et confessent mme qu'ils ne savent +rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on tranera la femme +longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystres de la +capacit crbrale n'tant pas prs d'tre claircis. Somme toute, et +sans afficher un scepticisme trop dsobligeant, nous devons constater +qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment explor, les +spcialistes les plus appliqus se disputent encore dans les +tnbres[52]. + +[Note 52: _Les Hommes fministes._ Revue encyclopdique du 28 novembre +1896, pp. 829 et 830.] + +On a dit et rpt que l'intelligence n'a pas de sexe. Je veux le +croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: Il +y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tte, et des femmes +qui sont hommes par la tte et le coeur. En tout cas, il nous semble +qu'tant donn l'tat peu avanc des sciences biologiques, on abuse +trangement, pour ou contre la femme, des constatations vasives ou +contradictoires de l'anthropologie compare. Scientifiquement, la +question de l'quivalence crbrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle +jamais close? + +Lors mme que tous les savants du monde nous attesteraient que +l'intelligence des femmes est adquate celle des hommes, ce brevet ne +dispenserait point le sexe faible de le dmontrer lui-mme au sexe fort. +Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas +beaucoup plus avancs que nos pres. La capacit des vivants ne se juge +qu' ses rsultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possde, +autant que mon voisin, de brillantes qualits et de merveilleuses +aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le +prouve par ses actes. Que si donc l'galit intellectuelle des sexes +pouvait tre crbralement tablie, cette dmonstration serait de peu de +valeur, tant que les femmes n'auront point confirm cette prsomption +par des manifestations dcisives de science, d'art ou de littrature. +Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des +biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le +montrer. Les expriences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais +de vous-mmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos +chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouv que vous en tes capables. + + + + +CHAPITRE III + +S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit +intellectuelle + + SOMMAIRE + + I.--L'INTELLIGENCE MOYENNE DES DEUX SEXES S'GALISE ET SE + VAUT.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE ACCROTRE LES APTITUDES ET + LES CAPACITS DE LA FEMME?--EST-IL EXACT DE DIRE QUE LES + MES N'ONT POINT DE SEXE? + + II.--DE LA PRIMAUT HISTORIQUE DE L'HOMME.--LE GNIE EST + MASCULIN.--L'ESPRIT CRATEUR MANQUE AUX FEMMES.--OU SONT + LEURS CHEFS-D'OEUVRE? + + III.--LE GNIE ET LA BEAUT.--A CHACUN LE SIEN.--LES DEUX + MOITIS DE L'HUMANIT. + + +I + +Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen +d'tablir positivement que leur cerveau n'est point infrieur au +ntre,--c'est, savoir, d'en tirer des crations et des oeuvres qui +balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour +le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur +constitution crbrale n'oppose aucun obstacle cette manifestation +ncessaire et dsirable, en concdant mme qu'elles soient aussi bien +doues que les hommes, il reste ce fait d'ordre gnral que le sexe +masculin est en possession d'une supriorit de production +intellectuelle si effective et si constante, que le sexe fminin a t +impuissant jusqu' ce jour la lui ravir ou seulement la lui +disputer. Et voil bien, j'imagine, une forte prsomption en faveur de +la prminence de l'intellectualit virile. + +Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des +femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que +puisse paratre cet aveu, je ne fais aucune difficult de reconnatre +que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes +s'quilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que +le bourgeois, et la boulangre autant que le boulanger, et la marchande +autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me +demande mme si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a +point plus de femmes que d'hommes savoir lire, crire et compter. +Qu'une tte fminine ne soit point exactement faite comme une tte +masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches +biologiques, l'observation psychologique ne permet d'tablir, avec +certitude, une ingalit apprciable de niveau entre l'intelligence +moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe fminin. Si, +dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de ct les faibles +d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un +raisonnement plus rflchi, d'une volont plus hardie et plus ouverte +aux prvisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus +rapide des ncessits prsentes, une conception trs sre des ralits +de l'existence, plus de soin et plus de got pour le dtail, preuve +qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerantes. + +Restent les hautes manifestations de la pense dans le domaine des arts, +des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'galent +par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'galent par en haut. En +plaant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point +remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spculations +mthodiques, aux recherches idales, aux crations leves: ce qui nous +induit douter de l'galit mentale des sexes. + +A quoi les fministes ne se font point faute de rpondre que, pour le +moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que +le dveloppement intellectuel du sexe fminin retarde un peu sur celui +du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'tant arrog la +direction des socits, les ont tournes leur avantage et exploites +leur profit. Jusqu'au temps prsent, la civilisation a t ainsi faite +par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu crotre intellectuellement +qu'avec une extrme lenteur. L'infriorit actuelle de la femme n'est +donc qu'accidentelle et passagre. Elle doit disparatre ncessairement +avec la prpondrance excessive de son rival et l'influence dprimante +du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute +culture, et vous verrez s'panouir leur esprit comme ces fleurs +languissantes, longtemps sevres de grand air, auxquelles on rend avec +largesse le soleil et la rose. Et M. Jean Izoulet, un professeur de +philosophie sociale au Collge de France, qui honore d'un mme culte la +phrase sonore et l'ide pure, nous prdit sur le mode lyrique que cette +flore psychique, flore d'ombre pendant tant de sicles, ne demande qu' +se lever et s'panouir. Rjouissons-nous donc, gens de peu de foi, +car c'est nous qui sommes destins voir se ranimer et fleurir de +toutes ses fleurs mystiques l'me de la femme, ce vritable jardin +secret[53]. + +[Note 53: Lettre de M. Jean Izoulet publie dans la _Faillite du +Mariage_ de M. Joseph RENAUD, p. 31.] + +Cette explication n'est qu'ingnieuse. Il n'est pas donn la femme de +sortir de son tre, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre +le ntre. Ne femme, elle ne pourra jamais dpouiller entirement la +femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du +mme coup, son activit est condamne par la nature elle-mme ne point +ressembler compltement la ntre. Ds lors, nous autorisant +logiquement de son pass et de son prsent pour augurer de son avenir, +nous sommes recevables prtendre que la femme future ne sera jamais, +en esprit et en oeuvre, l'gale absolue de son compagnon. + +Ft-il mme prouv que le sexe fminin est aussi capable que le ntre en +toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est +pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux +est vou des fonctions physiologiques absolument incommunicables et +muni consquemment d'aptitudes forcment personnelles. De par la nature, +l'homme a un rle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient +les attnuations possibles de leurs diffrences organiques et de leurs +disparits mentales, on ne saurait concevoir, ft-ce dans l'infinie +profondeur des sicles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une +parfaite galisation des sexes. A supposer mme que l'homme et la femme +en arrivent un jour ne plus former qu'un seul tre, identique d'esprit +et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en +ce temps-l l'humanit cessera d'exister. + +Que si l'on quitte le domaine de l'hypothse pour rentrer dans la vie +relle, il demeure vrai que le pre et la mre, n'ayant point mme +fonction, ne sauraient avoir mme constitution physique et mentale. Ce +que l'homme dpense pour la transmission de la vie est peu de chose +auprs de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation +et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du +nouveau-n. Alors que la conception est pour le pre l'oeuvre d'un +moment, la transfusion de la vie exige de la mre une dpense prolonge +d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur +d'elle-mme. Et ce passif norme de la maternit, en expliquant les +diffrences de conformation physiologique des sexes, tablit +premptoirement, entre l'homme et la femme, des diversits naturelles de +fonction et d'aptitude qui doivent ragir sur le cerveau et retentir +jusqu'au plus profond de l'me. + +On nous rappelle, en faveur de l'galit intellectuelle de l'homme et de +la femme, que les mes n'ont point de sexe. Cela est vrai, en ce sens +que l'homme et la femme sont deux personnes morales gales en dignit. +Mais leur intelligence est-elle de mme nature? Sommes-nous donc des +purs esprits? Et si nos mes sont forces d'habiter un corps, si notre +esprit est ncessairement enclos en une chair souffrante et prissable, +s'il est emprisonn, pendant cette brve minute que nous appelons +orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matire diversement +amnag, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation +ni dpendance avec le contenant. + +Il est donc naturel que l'intelligence s'panouisse diffremment dans un +organisme qui n'est point le mme chez l'homme et chez la femme. En +d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et +indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette +premire diffrence biologique a des rpercussions et des prolongements +ncessaires dans la psychologie des deux moitis de l'humanit. Il +serait trange que deux tres qui sentent diversement, s'exprimassent +pareillement. N'ayant point mme organisme, mme constitution, comment +pourraient-ils avoir mmes sensations, mmes impressions, s'lever au +mme ton, rendre le mme son? Que les mille et mille influences +combines de l'ducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou +adoucir les disparits mentales du couple humain: je l'accorde; mais +pour les oblitrer, pour les niveler, pour les fondre tout fait, il +faudrait, en langage chrtien, refaire la cration, ou, suivant le +vocabulaire positiviste, recommencer l'volution sur des bases +nouvelles,--ce qui est impossible. + + +II + +En recherchant comment le progrs humain s'est dvelopp dans le pass, +nous trouvons, en faveur de la prminence intellectuelle de l'homme, +une nouvelle considration qu'il nous parat difficile de mconnatre ou +d'affaiblir. En ralit, la civilisation humaine a t trs gnralement +l'oeuvre des mles. Et si le gouvernement peu prs exclusif des +socits n'a jamais cess d'tre dirig par des hommes, n'est-ce point +que cette domination atteste une relle suprmatie de lumire et de +raison? + +J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primaut +non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que +les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient +t redevables de leur puissance sociale la seule vigueur de leurs +muscles, la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter cet +avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun, +ils n'auraient point gard si rgulirement le sceptre du pouvoir. + +Sans contester qu'il ait fallu nos premiers anctres des membres +robustes pour lutter contre les animaux froces qui pullulaient dans les +forts prhistoriques, a-t-on rflchi aux miracles de pense et de +rflexion qu'ils ont d accomplir pour inventer les premires armes et +les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance +des anciens a rig en demi-dieux ces lointains gnies qui dcouvrirent +le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bche, la charrue. Non; l'esprit +n'est point absent de la premire domination de l'homme. Ds les ges +primitifs, le gouvernement des socits a t dvolu la raison la plus +active, la volont la plus ferme et la plus claire, bref, +l'intelligence et la force, c'est--dire l'homme. Et cette +constatation historique nous autoriserait dj, il faut en convenir, +revendiquer le premier prix de capacit. + +Mais il est une seconde observation, accessible tout esprit cultiv, +qui milite non moins victorieusement en faveur de la primaut masculine. +Qu'on fasse le dnombrement des hommes et des femmes de talent, dans +tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les +femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons +profonds et serrs des savants et des potes, des politiques et des +historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des +philosophes. Nos grands esprits sont lgion. Les vtres, Mesdames, +tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes +ttes, de beaux talents, des crivains distingus, des intelligences +rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, diffrentes poques de +l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu +cependant ont brill d'un clat suprieur! La gnialit, en tout cas, +semble un phnomne masculin. + +Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infriorit numrique sur +l'insuffisance de votre ducation, sur nos moeurs rfractaires votre +mancipation, sur les rsistances d'un milieu hostile, qui auraient +arrt ou retard votre dveloppement crbral: ces influences +ambiantes, quelque effet certain et dcisif qu'elles aient sur les +intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point +sur les ttes tout fait minentes. Nous avons dit que la priorit +intellectuelle des sexes ne se peut reconnatre et mesurer par en bas, +c'est--dire par le vulgaire, par le commun o hommes et femmes se +valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les +cimes, par les ttes les plus sublimes, par les supriorits clatantes +et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du ct masculin. + +Si rare qu'on le suppose, le gnie s'est toujours incarn dans un homme; +il ne semble gure dparti aux femmes. Et de ce chef, les antifministes +sont fonds affirmer la prvalence et la prpotence de notre sexe. Car +le gnie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des +obstacles, des antagonismes, des hostilits qui se dressent sur son +chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquite si peu de son +milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps venir. D'o +vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontan, jaillissant, +original, indpendant. Il est, comme dit M. Fouille, rvolutionnaire +et conqurant; il n'a souci ni des rsistances possibles, ni des +opinions reues, ni des traditions sculaires[54]. Il clate, il +innove, il invente, il cre. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin. +L'intelligence cratrice, voil le gnie. + +[Note 54: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15 +septembre 1893, p. 419.] + +Or, c'est prcisment l'esprit crateur qui semble manquer le plus aux +femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le +vertige. Elles s'arrtent mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit +jouer les premiers rles. Comme elles ont presque toujours de la +vivacit, de la mmoire et du bon sens, leur spcialit est d'imiter, +d'adapter, d'interprter, de vulgariser les oeuvres des matres. Si +puissante est cette tendance l'assimilation, qu'elle les pousse mme, +hlas! copier nos manires, notre langage, nos allures et jusqu' la +coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce l du +gnie? + +Bien que Proudhon soit all trop loin en prtendant que les ttes +fminines ne sont que rceptives, encore est-il que leurs ides +(l'observation est de Michelet) n'arrivent gure la forte ralit. A +l'homme seul l'esprit de synthse, la grce de la dcouverte, le don de +l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prtendre autant que +lui. C'tait bien l'ide de Platon: en reconnaissant que les femmes +d'lite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux dfenseurs de sa +Rpublique,--devaient tre admises aussi bien que les hommes toutes +les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles +les rempliraient moins bien, parce qu'en toutes choses la femme est +infrieure l'homme, parce que, d'un sexe l'autre, il existe, entre +les aptitudes et les capacits, une diffrence du plus au moins. + +En fin de compte, le gnie crateur leur manque trs gnralement. O +sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne +manque pas d'imagination, M. Butler, a prtendu rcemment que +l'Odysse tait l'oeuvre d'une femme. Dornavant, nos bas-bleu auront +une bonne rponse faire aux impertinents, qui leur jetteraient +l'Iliade la tte pour tablir la faiblesse relative du cerveau +fminin. Mais cette dcouverte anglo-saxonne n'et pas empch Joseph de +Maistre d'observer quand mme,--et c'est la vrit vraie,--que les +femmes n'ont fait ni l'Iliade, ni l'nide, ni la _Jrusalem +dlivre_, ni Phdre, ni Athalie, ni Polyeucte, ni Tartuffe, ni +le Misanthrope, ni le Panthon, ni l'glise Saint-Pierre, ni la +Vnus de Mdicis, ni l'Apollon du Belvdre. Aucune loi, pourtant, +ne leur dfendait d'crire des drames comme Shakespeare ou de composer +des opras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage invent le tlescope, +l'algbre, le chemin de fer, le tlgraphe, le tlphone, ni le gaz, ni +la lumire lectrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouv le +plus petit microbe; elles n'ont mme pas imagin le mtier bas ni la +machine coudre. Ont-elles mme invent le rouet et la quenouille? + +Mais Joseph de Maistre ajoute, avec quit, que les femmes font quelque +chose de plus grand que tout cela: C'est sur leurs genoux que se forme +ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme. Ce qui +n'empche pas que M. Faguet ait eu raison d'crire que l'homme seul a +fait preuve de gnie. Tout ce qui a t conu et ralis de grand dans +les domaines suprieurs de la pense, de la littrature, de l'art, de la +science, est sorti d'un cerveau masculin. + +Et la raison de cette ingalit relative des sexes vient de ce que les +femmes sont moins fortement armes que nous pour l'effort et pour la +lutte. M. Fouille observe ce propos que, pour entraner Jeanne d'Arc +aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Rserve et +modestie, tendresse et timidit, voil qui explique pourquoi la femme +rpugne aux nouveauts, aux crations, aux hardiesses, aux longs et +patients labeurs, aux emportements tumultueux du gnie. Une originalit +puissante est chose rare, jusqu' prsent, dans les oeuvres des femmes, +conclut le mme auteur: qu'il s'agisse de la littrature ou des arts et, +parmi les arts, de celui mme qu'elles cultivent le plus, la +musique[55]. + +[Note 55: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15 +septembre 1893, p. 419.] + +Nous conclurons donc, avec Michelet, que toute oeuvre forte de la +civilisation est un fruit du gnie de l'homme. On a bien fait de graver +au fronton du Panthon cette inscription quitable: Aux grands hommes +la patrie reconnaissante! Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de +l'humanit et confine presque au divin, les femmes ont moins contribu +que les hommes l'exaltation du nom franais et l'panouissement du +progrs humain. Il n'y a pas dire: l'histoire atteste que l'essence +suprieure de l'espce est masculine. + + +III + +A quoi bon insister? Les femmes les plus distingues en conviennent. Si +Mme de Stal s'est montre trop svre pour elle-mme et pour son sexe +en affirmant que les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperus +ni suite dans leurs ides, ne peuvent avoir du gnie, Mme d'Agoult nous +a donn la note juste, la note vraie, en crivant ceci: L'humanit ne +doit aux femmes aucune dcouverte signale, pas mme une invention +utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne +paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels +elles sont bien doues, elles n'ont produit aucune oeuvre de matre. +Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit fminin n'a point +atteint les hauts sommets de la pense; il est pour ainsi dire rest +mi-cte[56]. De l'avis mme de celles qui ont le plus honor leur sexe, +l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus +inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont +du gnie, beaucoup plus de femmes ont de la beaut; et cela seul +rtablit l'quilibre entre les sexes. + +[Note 56: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, p. 840.] + +La grce! voil le don souverain des femmes. C'est par l qu'elles +rgnent vritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que +nul n'y rsiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur +faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme ft +un bel animal: ce qui ne l'a pas empch d'avoir du got jusqu' sa mort +pour ce disgracieux bipde. Mais il est plus facile de mdire des +femmes que de s'empcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends +par l ceux qui hassent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle +avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en +indpendante et se dresse en rvolte, qu'on prenne mme en aversion la +femme pdante, la femme prcieuse: rien de plus naturel. Mais ces +restrictions admises, ou est l'homme incapable de goter la grce +fminine? Entre l'admiration pathtique d'un Goethe qui aimait +proclamer le culte de l'ternel fminin, et l'inimiti mprisante d'un +Schopenhauer pour le sexe aux cheveux longs et la raison courte, il +y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous prouvons +tous, plus ou moins, le besoin de l'affection fminine. + +Aussi M. Fouille a-t-il eu raison d'crire que la beaut pour la femme +n'est pas seulement un don naturel, mais encore une fonction et presque +un devoir[57]; car, c'est sa grce que revient l'honneur d'entretenir +au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacr sur +lequel veillaient perptuellement les antiques vestales. Et lorsque la +beaut est complte par la bont, lorsque la douceur du visage et +l'harmonie des lignes revtent et encadrent une belle me, alors il est +vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette +vie qu'elle console et embellit la fois. + +[Note 57: _Revue des Deux-Mondes_ du 15 septembre 1893, p. 425.] + +Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent mme +avantag le genre masculin. Dans la plupart des espces animales et +surtout parmi les oiseaux, le mle surpasse ordinairement la femelle par +l'lgance des formes, l'clat du pelage ou le coloris des plumes. +Platon et Aristote jugeaient mme l'homme plus beau que la femme. +Aujourd'hui, par contre, la beaut chez l'homme est si bien considre +comme un accessoire, qu'un joli garon, dpourvu d'esprit et de talent, +passe trs justement pour un tre insupportable. Notre langue lui +applique mme un mot dplaisant: elle l'appelle un belltre. N'est-ce +point aussi lorsque sa virilit s'effmine que l'homme, perdant le juste +sentiment de sa propre valeur, prfre la grce la noblesse et la +joliesse la beaut? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans +le sexe masculin, ni dans le sexe fminin. Le charme de l'un se complte +par la force de l'autre: de l deux genres de beaut galement +ncessaires l'idal artistique et qui, par leur action rciproque, +rapprochent les sexes, veillent la sympathie et font natre l'amour. + +En tout cas, nous ne saurions disputer la femme la sduction de la +douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions +dlicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'tre laid; +la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beaut; plus +que nous, elle a le devoir d'tre belle. + +Gnie et beaut sont deux privilges augustes qui se ressemblent. Le +gnie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'o elle +vient, o elle commence, o elle finit, et que nous sommes, par suite, +bien empchs de dfinir, un souffle d'en haut, une grce de Dieu, une +lumire incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme +d'une qualit volontairement acquise et mrite. Telle la beaut, plus +facile sentir qu' exprimer, qui rayonne, comme l'autre clate, par un +mystre de nature dont l'tre de choix qui en bnficie n'a point le +droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reus; il +donne la beaut plus de grce et de sduction comme au gnie plus de +vigueur et d'clat. Mais le fond de ces inestimables privilges ne vient +pas de nous. C'est un prsent divin. Et voil pourquoi l'humanit de +tous les temps, blouie par ce reflet des perfections idales, s'incline +involontairement devant les cratures de choix et de bndiction en qui +s'incarne le gnie ou la beaut. + +Tout cela nous confirme en l'ide que l'homme et la femme sont deux +tres complmentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent +l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolment, l'individualit +des femmes,--pas plus que la ntre, d'ailleurs,--ne formerait un tout +complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de voir en elle +cette seconde moiti de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne +sauraient tre parfaits. Le sexe masculin est n pour la lutte, comme +le fminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la +second reprsente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme +sont donc bien les deux moitis de l'humanit; et celle-ci ne saurait +exister, se transmettre, se perptuer et s'embellir sans leur +collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la +socit ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la +multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les sparons pas! + + + + +CHAPITRE IV + +Psychologie du sexe fminin + + SOMMAIRE + + I.--DU TEMPRAMENT FMININ.--IMPRESSIONNABILIT NERVEUSE ET + SENSIBILIT AFFECTIVE.--LA PERCEPTION EXTRIEURE EST-ELLE + MOINS VIVE CHEZ LA FEMME QUE CHEZ L'HOMME?--SENTIMENT, + TENDRESSE, AMOUR. + + II.--VERTUS ET FAIBLESSES DU SEXE FMININ.--LES FEMMES SONT + EXTRMES EN TOUT.--PITI, DVOUEMENT, RELIGION.--LA FEMME + CRIMINELLE.--COQUETTERIE ET VANIT. + + III.--PETITS SENTIMENTS ET GRANDES PASSIONS.--LA VOLONT DE + LA FEMME EST-ELLE PLUS IMPULSIVE QUE LA NTRE?--INDCISION + OU OBSTINATION.--LE FORT ET LE FAIBLE DU SEXE FMININ. + + +J'ai induit du pass qu'il semblait difficile la femme de s'lever aux +sublimes crations du gnie, et que la nature l'avait confine jusqu' +nos jours au second rang de l'intellectualit,--l'homme ayant mrit par +ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de prsance rsolue, +il est intressant de rechercher pourquoi la femme a t empche +jusqu'ici de se hausser au niveau de la pense masculine et de disputer +victorieusement nos grands hommes la palme scientifique, artistique et +littraire. S'il se trouve que cette disparit tienne, comme nous +l'avons affirm, sa complexion, sa nature, son temprament, sa +constitution mme, nous serons autoris conclure qu' moins de refaire +le monde,--ce qui dpasse les forces humaines,--l'galit absolue des +sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre. + +Ici donc, un peu de psychologie ne sera point dplace. Et puisque d'un +avis unanime, le temprament intellectuel et moral est le reflet du +temprament physique, il est prvoir que les diffrences de sexe se +traduiront par des diffrences d'aptitude et d'inclination. + + +I + +L'exprience de tous les temps atteste que la femme est plus +impressionnable que l'homme; et par l, j'entends que la facult d'tre +mu, la facult de jouir et de souffrir, d'aimer ou de har, la facult +de s'ouvrir la crainte ou au dsir, au chagrin ou au plaisir, occupe +une plus large place et joue un plus grand rle dans sa vie que dans la +ntre. Bref, la sensibilit est son partage et le sentiment son +triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe fminin qu'il +est, par excellence, le sexe affectif. + +Et cette sensibilit motive ne va point, disent les physiologistes, +sans une certaine insensibilit physique. M. Lombroso, notamment, +affirme que la perception extrieure est moins vive chez la femme que +chez l'homme. Maintes fois les mdecins ont constat que les femmes +supportent mieux que nous les oprations chirurgicales. Dans une +pidmie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul +n'a plus de calme auprs des malades, plus de dextrit pour panser une +blessure. Mais cette rsistance la douleur physique vient-elle d'une +moindre sensibilit organique? Si la femme se raidit si fortement contre +la souffrance, nous aurions tort peut-tre d'en conclure qu'elle la +ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de +ragir avec vigueur et promptitude contre les preuves et les dangers? +Plus l'action est violente, plus la raction est nergique. Pour le +moins, ce privilge des femmes supporter la douleur corporelle est une +heureuse prcaution de la nature, la vie leur rservant d'innombrables +occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette +immunit relative du sexe fminin par ce fait que nos soeurs ont le got +moins dvelopp, l'oreille moins dlicate, l'odorat moins fin, l'oeil +moins vif et le tact moins subtil que la gnralit de leur frres. + +Mais si les femmes sont doues de sens plus obtus,--ce dont je ne suis +pas trs convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le +record de la sensibilit affective Tous les graphologues sont de cet +avis: l'criture fminine rvle une impressionnabilit trs vive. Au +fond, le temprament de la femme est plus motif que le ntre. Il faut +peu de chose pour la remuer, la troubler, l'branler jusqu'aux larmes. +Par l'effet d'un systme nerveux plus excitable, plus sensitif, plus +vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquitudes, aux +tendresses, aux passions. La piti a dans son me des retentissements +plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins +vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a +personnifi la compassion, la pit, le dvouement, la charit, tous les +plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme. + +Ainsi, nous persistons tenir la sensibilit affective pour la facult +dominante du sexe fminin. Que cette extrme motivit vienne de +l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de +l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sdentaire, plus claustrale, +plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une navet, +un non-sens, une absurdit, de rechercher ce qu'tait la femme des +premires gnrations humaines. Le temprament actuel des femmes est +leur temprament naturel, puisqu'il a t acquis, reu et transmis +universellement pendant les sicles des sicles. L'habitude n'a-t-elle +pas t dfinie avec raison une seconde nature? Et nous ne devons nous +inquiter que de celle-ci, dans l'impossibilit o nous sommes de +connatre l'autre, la premire, c'est--dire la constitution originelle +de la femme primitive. + +Or, la sensibilit affective explique toutes les manifestations du +caractre fminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre. + +D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du got pour les +motions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs +dcisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur +les ntres. Plus que les hommes, elles se dcident par des raisons que +la raison ne connat pas. Ainsi de tous les genres littraires, le roman +est leur lecture prfre, parce qu'elles y trouvent un aliment leur +tendresse et leur imagination. A celles qui aiment, un livre +romanesque rend l'amour plus prsent et plus vivant; celles qui +voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux +moi. Les choses du coeur sont leur domaine de prdilection; c'est ce +qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus +toutes choses. Voyez l'enchanement: la sensibilit est insparable du +sentiment, et le sentiment est insparable des affections tendres. +Aimer, voil bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus +imprieux de leur me et, en mme temps, le principe de leurs grandeurs, +l'amour tant la source o elles puisent toutes les forces du +dvouement. + +Non que le sexe fort soit aussi dpourvu de sensibilit affective qu'on +se plat le rpter. Lacordaire crivait un jour une amie: Vous me +dites que les hommes vivent d'ides et les femmes de sentiments. Je +n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments, +mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vtres; et c'est ce +que vous appelez des ides, parce que ces ides embrassent un ordre plus +universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chre +amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuade que, si +nous n'avions que des ides, nous serions les plus impuissants du +monde[58]. Mais, en gnral, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les +hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. Leur moi, a dit +Mme Necker de Saussure, est plus fort que le ntre. La sensibilit des +femmes s'panche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de +leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour +l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie mme. Et la +femme y met plus de constance, plus de fidlit. Au lieu que l'homme +puise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes +crot avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices +qu'elles lui font et le dvouement qu'elles lui prodiguent. + +[Note 58: Cit par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur +Lacordaire, p. 168.] + +S'agit-il l d'une simple attraction de temprament? d'une vulgaire +impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En gnral, la femme est moins +accessible aux sductions de la beaut physique qu'aux attraits de la +distinction morale et de l'lvation intellectuelle. Je parle, cela va +sans dire, de la femme bien ne. Si, au contraire, nous la supposons +d'esprit lger et de coeur mdiocre, il est croire qu'elle marquera +peu d'inclination pour les hommes suprieurs. Ses prfrences iront un +brave garon, ni trop intelligent, ni trop bte, pensant et parlant +comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et +portant lgamment la moustache et l'habit. Aid d'un bon tailleur, ce +monsieur quelconque sera considr par certaines petites dames comme un +pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et +complaisant, oh! alors, il deviendra l'idal du bon mari. Point de doute +que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe +professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas +rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur mnage! Mais on me +dira peut-tre qu'ils taient insupportables et que l'instruction des +femmes changera ce discord en unisson. + +Il n'en est pas moins vrai que, dans la trs grande majorit des cas, le +sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est +beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le +ntre; qu'elle l'entoure volontiers de mystre et le voile de pudeur, et +qu'en imprgnant son amour d'une sorte de respect physique pour +elle-mme, elle incline l'homme qui la recherche joindre l'estime +l'amour. + + +II + +La sensibilit et la tendresse sont si vritablement fondamentales en la +femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de l: ses +vertus et ses fautes, ses lans de compassion et son apptit de +sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son +motivit ardente. Elle reprsente le coeur avec ses qualits et ses +dfauts, tandis que l'homme personnifie plutt la pense froide et le +raisonnement grave. C'est une passionne qui ne fait rien demi. Tmoin +la vivacit de ses affections, l'imptuosit de ses dsirs, ses +enthousiasmes et ses colres, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans +l'amour, dans la vengeance et dans la fidlit, tout ce qui l'abaisse, +tout ce qui l'lve. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute +chose prend vite un tour passionnel et dmesur. Comme l'a crit Octave +Feuillet, elle rve quelque chose de mieux que le bien et de pire que +le mal. Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce +qu'elle les chrit, les nourrit, parce qu'elle les couve, pour +rappeler le mot de Diderot. + +C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice +tranquille et impartiale. Exaltes, absolues, elles sont toutes pleines +d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fnelon qui parle), +elles n'aperoivent aucun dfaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune +bonne qualit dans ce qu'elles mprisent. Et le doux prlat de +conclure: Les femmes sont extrmes en tout. Eh oui! extrmes dans le +mal comme dans le bien, suivant l'adage: _Optimi corruptio pessima_. +Elles poussent toute chose outrance, la religion et l'irreligion, la +chastet et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la +compassion et la cruaut, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et +hassent avec la mme vigueur, avec le mme bonheur. Les sentiments +excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un +tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce +sont, je le rpte, des passionnes; et la passion ne se plat gure aux +coteaux modrs o habitent la prudente rflexion et la tranquille +sagesse. C'est pourquoi il est craindre que plus d'une ne se +prcipite, tte baisse, dans le fminisme intgral et, poussant son +chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine +extravagance, jusqu'en pleine immoralit. + +chauffe par la tendresse et par la passion, la sensibilit des femmes +s'exalte ou s'exaspre, et se traduit consquemment en bien ou en mal. +Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver +que toutes les qualits et tous les dfauts de la femme viennent du +coeur et des nerfs. Se dvouer est sa premire nature, comme aimer est +son premier mouvement. Gnralement, sa volont est plus dsintresse +que la ntre. A chaque instant, la maternit, qui sommeille au fond de +ses entrailles, se rveille et se rpand en sacrifices spontans qui +feront toujours d'elle la meilleure ducatrice. Il faut savoir s'oublier +comme elle pour s'adonner utilement la premire formation +intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la +supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez +pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu' +moiti. L'abstraction idale la touche peu. Par contre, invoquez devant +elle la piti, l'amour, le pardon; faites appel la sainte bont; et de +tout l'instinct maternel qui gonfle son me, elle vous rpondra en +rpandant sans compter les trsors de gnrosit dont son coeur est +plein. Pour elle, toute justice sociale se ramne un lan de +sensibilit affectueuse, au don de soi-mme. Tandis que l'homme cherche +le rgne du droit, la femme ne conoit et ne poursuit que le rgne de la +grce et de la charit. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la +femme vaut mieux. + +C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur +par le dmon rvolutionnaire, sont portes vers le proltariat militant +moins par les formules et les systmes d'cole, que par un lan de vague +commisration et d'inconsciente protestation contre la misre. Chez ces +terribles femmes, l'esprit de rvolte est un succdan de l'amour +aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshrits, aux +victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se dcident la +violence, c'est par un sursaut de piti, par un emportement, par une +explosion de toute leur sensibilit. Et nos discordes civiles nous ont +appris les excs de fureur et de destruction dont elles sont capables. +Mais, en gnral, la femme est plutt pacifique, modre, conservatrice. +Au fond, la violence et le dsordre lui rpugnent. On a remarqu cent +fois que ses gots rguliers, son entente des affaires, son esprit +d'exactitude et d'conomie, la rendent minemment propre la gestion +d'un patrimoine et l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme +qui est travaill par un incessant besoin d'acqurir, par une ambition +inquite d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plat dfendre +et garder la richesse amasse. Plus faible, plus fragile, plus sujette +aux incapacits de travail, ayant la surveillance des enfants, le +gouvernement du mnage, le soin de la table et le souci des +approvisionnements, elle doit tre plus accessible que l'homme la peur +de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial. + +C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. levez-nous +des croyantes et non des raisonneuses, crivait Napolon propos de +l'tablissement d'couen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le +plus sr garant pour les mres et pour les maris. Rien de plus facile, +la femme inclinant d'elle-mme aux choses de la foi. La critique, qui +est un acte de mfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle +a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de scurit; et la religion, +qu'elle se fait un peu son image et qu'elle accommode doucement ses +gots et ses prfrences, est toute de mansutude et de misricorde. +Ses croyances, plus mues que raisonnes, se transforment aisment en +dvotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu +est amour. + +C'est pourquoi, enfin, la femme, tant plus tendre, plus retenue, plus +pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La +maternit, d'ailleurs, est une cole de douceur, de patience et de +rsignation, qui, en vouant la femme la vie enferme du foyer, la +soustrait aux motions, aux tentations, aux dviations de l'activit +extrieure qui est la loi de l'homme. + +Il est vrai que M. Lombroso tire prtexte de cette moindre criminalit +pour rabaisser la femme. Comme le gnie et la guerre, le crime est +masculin. Les violences les plus dsordonnes et les plus sanglantes +honorent, parat-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait +rendre grce aux assassins du prestige dont ils entourent, coups de +revolver et coups de couteau, notre trs chre masculinit. Est-ce +donc cause du sang qu'il verse que l'homme a t proclam le roi de +la nature? On raconte qu'en fait de cruaut savante, le tigre nous +surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humili? + +Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur +de mille et mille qualits, nous n'ignorons point qu'il en est +d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et +les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltes. D'ordinaire, +leur facult de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes +volont. D'autres sont rancunires et vindicatives. Beaucoup ont un fond +de cruaut inconsciente qui clate brusquement, soit pour dfendre ceux +qu'elles aiment, soit pour nuire ceux qu'elles hassent. Cette +malignit fline,--comme l'impressionnabilit, d'ailleurs,--est un signe +et un effet de leur faiblesse et de leur nervosit. + +La femme, au surplus, n'est pas exempte d'gosme. L'amour de soi +n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance infrieure est commune +aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons +pas surpris que Mme Guizot ait pu crire que les femmes ne +s'intressent aux choses que par rapport elles-mmes. Mais l'gosme +fminin procde surtout de la vanit. Les filles, dit Fnelon, naissent +avec un violent dsir de plaire. Tandis que l'orgueil est le vice ds +forts, le pch des hommes, la vanit est le penchant des faibles, le +pch des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure +que, chez les jeunes filles, le dsir de plaire l'emporte souvent sur +la facult d'aimer. D'un mot, la femme est coquette. + +Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destine d'tre aime, +plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et +d'embellir la vie, plaire est une ncessit de sa condition; ayant pour +partage de temprer, de civiliser la brutalit masculine, plaire est son +arme de combat, son instrument de rgne, plaire est la condition mme de +sa souverainet, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et +fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages, +mouvoir et enchaner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner, +orner sa beaut, telle est l'ardente et incessante proccupation du sexe +fminin. C'est une vrit de fait, un lieu commun que les moralistes ont +maintes fois mis profit. Citons seulement ces deux penses de La +Rochefoucault: La coquetterie est le fond de l'humeur des +femmes.--Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur +passion. Ainsi, l'gosme fminin est fait surtout de vanit, et cette +vanit se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a +pour but avou ou inconscient de prparer les voies l'amour; et nous +voil ramens, par un dtour, cette sensibilit motive qui est le +commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes. + +Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui +sacrifient un peu trop au dmon de la toilette. Dans toutes les +conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent tre +mises la dernire mode. Pousse l'excs, la coquetterie dmoralise +la femme. De l, surtout dans les milieux mondains, ces natures sches, +froides, gostes, avides de plaisir et de jouissance. A toute poque, +du reste, les femmes dplaisantes, acaritres, hargneuses, n'ont pas t +d'une extrme raret. Malgr les influences attendrissantes de la +maternit, il y a mme, hlas! de mchantes mres. Les tribunaux ont +trop souvent s'occuper d'horribles mgres qui, non contentes de +perscuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs +l'emportent sur le coeur, il est frquent que les femmes surpassent les +hommes en frocit. Mais, dans une tude qui n'a en vue que le fort et +le faible de la gnralit des femmes, il convient de ngliger les +monstres. + + +III + +Les effets composs de la sensibilit et de la tendresse, de la +sympathie et de la vanit, semblent vouer la femme l'agitation du +coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes +passions, en l'excluant peu prs de la sphre sereine des calmes +dcisions et des hautes spculations rationnelles. Nous allons voir, en +effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volont et l'esprit +des femmes sont tributaires de leur temprament impressionnable et +aimant. + +Au sens propre du mot, la volont est la subordination des impressions +naturelles et des impulsions instinctives une rgle que l'on s'impose + soi-mme. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession +de soi, le contrle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est +par l'empire exerc sur nous-mmes, que la volont nous lve la +dignit de personnes autonomes. + +Si cette dfinition est exacte, la volont de la femme est certainement +plus faible que la ntre. D'abord, elle est plus incertaine, plus +agite, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hsite, elle ttonne, +elle flotte. Elle va et vient; elle sautille comme les mouches: ainsi +parle Kant. Et si la femme manque de dcision, ce n'est pas qu'elle +manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les +impressions contraires qui l'assigent, elle ne sait pas, elle ne peut +pas choisir. La mobilit est son dfaut dominant. Combien de femmes sont +plus capables de caprices que de rsolutions? Combien de femmes ont plus +de vellits que de vouloir? + +Mme inconstance dans l'excution. Jean-Paul Richter a dit: L'homme est +pouss par la passion, la femme par les passions; celui-l par un grand +courant, celle-ci par des vents changeants. Sa conduite est pleine de +surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la +fermet, la patience dans l'action, lui font gnralement dfaut. Elle +bauche tout; elle n'achve rien. Elle se disperse entre mille travaux +entrepris avec joie et abandonns avec dgot. Elle est d'humeur +versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son me est en +proie une sorte d'quilibre instable. + +Et lorsqu'elle se dcide, il arrive souvent que sa rsolution tourne en +obstination. L'enttement des femmes est pass en proverbe: Vouloir +corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique. Toute nature +molle et douce qui s'exaspre, devient finalement intraitable. +L'opinitret aveugle est soeur de la faiblesse et de +l'impressionnabilit. Il faut une grande matrise de soi pour convenir +de ses torts et sacrifier l'amour-propre la raison. + +Il suit de l que la femme est tantt le jouet d'impulsions diverses qui +l'agitent tumultueusement, tantt la victime d'une impulsion vhmente +qui la domine imprieusement. Ou l'indcision du caprice, ou le vertige +de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: J'aime mieux +traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut +rien conclure avec les femmes. Elles ne veulent pas assez, ou elles +veulent trop. Et ces dfauts contraires procdent du mme fond: +l'extrme sensibilit. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les +nvroses, cette inconstance fantasque et cet enttement aveugle +prennent tour tour une telle acuit, que les psychologues ont pu les +appeler les maladies de la volont. + +Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les +dcisions, moins de fermet dans l'action, moins de sang-froid et plus +de nerfs, telles sont les manifestations caractristiques du vouloir +fminin, compar au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce +domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement, +dgageant ici les tendances gnrales du sexe, nous sommes forc de +constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volont +fminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et +ces admirables qualits rtablissent l'quilibre) plus tendre, plus +dvoue, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En +effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilit nerveuse, +la femme sait lutter mieux que nous contre les preuves de la mauvaise +fortune. Facile troubler dans les petites choses, elle redevient +matresse d'elle-mme dans les grandes. Bouleverse par une contrarit +insignifiante, elle tient tte courageusement au malheur. Jete hors +d'elle-mme par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araigne, +elle retrouve toute sa vaillance devant le pril qui menace les siens. +Un coup d'pingle l'meut jusqu'aux larmes, et les coups irrparables du +sort lui font rarement perdre la tte. Une misre de rien l'branle, +l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe rveille +toutes les nergies de son me. Soutenue par un grand sentiment, elle +refoule victorieusement sa timidit et ses apprhensions. En deux mots, +toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa +force vient du coeur. Dcidment, la sensibilit affective forme bien la +nature foncire de la femme. + + + + +CHAPITRE V + +L'intellectualit fminine + + + SOMMAIRE + + I.--CARACTRES PRDOMINANTS DE L'INTELLIGENCE FMININE: + INTUITION, IMAGINATION, ASSIMILATION, IMITATION. + + II.--CE QUI MANQUE LE PLUS AUX FEMMES: UN RAISONNEMENT + FERME, LES IDES GNRALES, LE DON D'ABSTRAIRE ET DE + SYNTHTISER. + + III.--D'UN SEXE A L'AUTRE, IL Y A MOINS INGALIT QUE + DIVERSIT MENTALE.--PAR OU L'INTELLIGENCE FMININE EST + REINE: LES GRACES DE L'ESPRIT ET LE SENS DU REL. + + +Impressionnable, sensible, aimante, dvoue, telle est la femme. +Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voil l'homme. Ces +disparits physiques et morales vont nous donner la clef des +dissemblances intellectuelles qui sparent les deux sexes. + + +I + +Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas +srement de mme faon. Du moment que la sensibilit affective fait le +fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous, +qu'elle raisonne comme nous, qu'elle tudie et qu'elle apprenne comme +nous. Et de fait, les caractres dominants de l'intelligence fminine +sont, un degr plus ou moins minent, l'intuition, l'imagination, +l'assimilation et l'imitation. + +Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acqurons +par l'tude, par la rflexion, par l'application, elles y parviennent +gnralement par une sorte de divination qui va droit l'objet de la +connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans mthode, avec une +sagacit, une promptitude, une sret admirables. Elles devinent autant +qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des +lumires naturelles; c'est--dire une clairvoyance instinctive, une +comprhension vive et spontane des choses de l'me, qui manquent la +plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilit, cette vision +aigu et directe leur vient, sans aucun doute, de leur +impressionnabilit nerveuse et de leur motivit affective. Tous les +crivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. C'est dans +le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a plac le gnie des femmes. Et +compltant cette pense, M. Paul Bourget a crit ce mot profondment +vrai: Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme. +L'intuition! voil donc la qualit matresse de l'intellectualit +fminine. + +Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions +les plus gnrales et les plus sduisantes de la femme de rver la vie. +Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de posie +et incline l'me aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une +tte fminine abrite de chimres. tres de sensibilit vive et de +tendresse passionne, il serait inconcevable que les femmes ne fussent +pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus veille que leur +culture gnrale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a +remarqu: Comme on n'occupe les femmes rien de solide, cette facult +de leur esprit est souvent la seule qui travaille. O l'imagination +rgne, la raison est servante. + +Les sentimentales surtout (elles sont lgion) se laissent blouir +facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs +rveries. Et pour peu que les nerfs s'en mlent et que la sant +flchisse, l'imagination devient la folle matresse du logis, une +matresse d'erreur et de fausset[59]; au lieu que, ramene prudemment + la raison, elle drobe seulement nos regards les vulgarits de la +vie, en jetant sur le rel la poudre d'or de ses rves. Et cette +charmante illusion est aux mes fminines un rconfort et une +consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est +mre des grces de l'esprit et des excentricits aventureuses. Elle a +besoin d'tre surveille, car elle penche naturellement vers +l'extravagance. Et lorsque la passion l'chauffe et l'exalte, elle se +plat aux sentiers escarps qui avoisinent les abmes. En tout cas, +c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilit, c'est--dire +par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que l'esprit +vient aux filles. + +[Note 59: Henri MARION, _Psychologie de la femme_, p. 205.] + +A cela, point de mystre. Eu gard sa sensibilit plus vibrante et +plus veille, on conoit que, plus prcoce que l'homme par le corps, la +femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se +dveloppent plus vite et se forment plus tt que les garons. Il est +banal de parler des tonnantes facilits d'assimilation des femmes. +Elles ont de la mmoire, beaucoup de mmoire. Elles comprennent et elles +retiennent avec une gale aisance. Leur facult d'intuition se tourne, +se complte et s'achve en accumulation. Elles ont sur nous cette +vidente supriorit de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une +quantit prodigieuse de dtails. En vertu de leur tendance naturelle de +rceptivit, elles sont doues trs gnralement d'une vivacit, d'une +fidlit de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de +grenier d'abondance o tout se superpose et se conserve tonnamment. Il +n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin gnral +plein de faits, de noms, de dates, de notions parses, de broutilles +amonceles. Voyez les aspirantes au brevet suprieur: elles en savent +beaucoup plus que les garons du mme ge. Elles savent presque tout, +vrai dire, mais par les petits cts, fleur de terre, par la +superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir. + +Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnatre la primaut de +la femme dans les preuves o la mmoire joue le principal rle. Le +naturaliste Charles Vogt nous a fait, ce sujet, une confidence +intressante: Les tudiantes savent mieux que les tudiants. Seulement, +ds que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui +rpond plus. Cherche-t-il, au contraire, rendre plus clair le sens de +sa question, laisse-t-il chapper un mot qui se rattache une partie du +manuscrit de l'tudiante: crac! repart comme si l'on avait press le +bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en +rponses crites ou verbales sur des sujets traits au cours, les +tudiantes obtiendraient toujours de brillants succs![60]. De mme, +tous les professeurs sont unanimes vanter l'empressement et +l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent +notes sur notes avec une ardeur fivreuse; elles les dvorent et les +absorbent en conscience. Ce sont des modles d'exactitude, d'attention, +d'avidit. En un mot, leur capacit de rception et d'emmagasinement est +surprenante. + +[Note 60: A. REBIRE, _Les Femmes dans la science_. Opinions diverses, +p. 296-297.] + +Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour +elles? Pas prcisment, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une +part, l'imitation est un instinct prcieux pour l'enfance; car elle +suppose une souplesse, une docilit, une plasticit, dont la premire +ducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme +d'exprience, les filles singent mieux que les garons. De l, cette +aptitude fminine se modeler, se rgler sur autrui, se prter, +se plier aux milieux et aux circonstances; de l, cette promptitude +tout saisir, cette aisance tout apprendre, tout assimiler, tout +reproduire en perfection. On a observ que, lorsqu'une pice de thtre +comporte un rle de petit garon, il n'est qu'une petite fille pour le +bien jouer. Bref, le sexe fminin possde un remarquable talent de +traduction, d'adaptation, d'interprtation. Dans le domaine de +l'imitation, elle est inimitable. + +Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation +plus ou moins aveugle des usages et des prjugs, sans l'asservissement +de l'esprit l'opinion et la mode, sans l'absence d'invention, +d'originalit, de profondeur. L'imitation est insparable de la routine. +Elle a l'exactitude et aussi la pleur d'une copie. Elle est coutumire, +inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir +la chaleur de la vie et la fivre de la cration. Mais combien d'hommes +sont aussi pauvres de ressort et d'individualit? Il y a dans ce monde +si peu de voix et tant d'chos! comme dit Goethe. Et c'est heureux, et +c'est fatal; car l'imitation est une loi et une ncessit sociale. Avec +une exquise modestie, Mme de Svign se comparait elle-mme une bte +de compagnie. Au vrai, l'humanit est moutonnire. Il semble pourtant +que ce penchant soit plus inn chez les femmes que chez les hommes, +parce qu'en elles la personnalit est moins forte, moins active, +l'originalit plus languissante, plus efface. D'un mot, les femmes sont +moins cratrices que nous. Bonnes tout, elles ne sont suprieures en +rien,--mme en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le +dire: si le sexe fminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinires, les +matres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames +n'ont mme pas le monopole des modes et des confections; nos lgantes +prfrent les couturiers aux couturires. Aux bonnes faiseuses, nous +pouvons opposer les grands faiseurs. + +L'absence d'individualisme crateur explique donc les facilits +d'imitation qui distinguent le sexe fminin. Moins apte inventer, il +lui faut bien s'assimiler les dcouvertes des hommes, sans mme que ses +talents d'interprtation soient trs enclins la nouveaut. Ayant peu +de got pour la cration, tout ce qui est neuf et hardi la dconcerte et +l'effraye. De l son misonisme conservateur et timor. Que de femmes +s'attachent passionnment aux vieilles choses! Combien sont esclaves des +usages reus! Elles ne sont gure accessibles qu'aux changements de la +mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beaut. Et +encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveauts du luxe +fminin ne sont que des exhumations d'anciens costumes[61]. + +[Note 61: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 171.] + + +II + +Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosit est le ressort de +l'intelligence. Seulement, la curiosit fminine est de qualit un peu +infrieure; elle s'applique aux menus dtails de la vie; elle est courte +et inutile; elle s'arrte l'corce des choses. Ce n'est pas cette +curiosit large et ardente qui fait les chercheurs et les savants, +comme dit Henri Marion, cet apptit insatiable de savoir, ce besoin de +mieux connatre la vrit, de mieux dchiffrer l'nigme du monde, cette +passion dsintresse de pntrer, les uns aprs les autres, les secrets +de la nature et du pass. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes, +des tres de raison. Celle-ci, tant le rgulateur de la pense, +appartient galement aux deux sexes; mais elle est distribue chacun +de diffrente faon. Et aprs avoir numr les caractres prdominants +de l'intellectualit fminine, il nous parat logique d'indiquer les +traits saillants de l'intelligence masculine; et du mme coup, nous +aurons marqu les points faibles auxquels l'ducation des jeunes filles +devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les +corriger. + +Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain: +raisonner, abstraire, gnraliser,--trois choses auxquelles +l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine se hausser. +Et cela mme nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes, +le don de la dcouverte et le gnie de l'invention. + +Le raisonnement fminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes +montrent peu de got pour les longues et rigoureuses dductions. Au lieu +que leur pense s'avance mthodiquement du point de dpart au point +d'arrive, en s'appuyant avec prcaution sur la chane fortement tendue +des ides intermdiaires, elle se jette souvent droite ou gauche du +chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner +tte baisse dans le sophisme ou l'inconsquence. Ce n'est pas des +nerveuses et des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la +patience, la lenteur calcule, la circonspection scrupuleuse, qui font +les vigoureuses dmonstrations et les solides jugements. Si vive est +leur comprhension, qu'elles sautent pieds joints, comme dit encore +Henri Marion, par-dessus les longues chanes des raisons froides[62]. + +[Note 62: _Psychologie de la femme_, p. 213.] + +Nonobstant cette prcipitation, il arrive souvent qu'elles tombent +juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur +affaire. Mme chez les plus cultives, la perception intuitive l'emporte +sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec +finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine, +moins serre que celle des hommes. Elles ont rarement la sobrit du +verbe masculin, la concision riche et forte de la pense virile. Fnelon +remarque malicieusement que la plupart des femmes disent peu en +beaucoup de paroles. Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De +l vient que les mieux doues russissent assez mal dans le haut +enseignement. + +Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe fminin obit, +d'ordinaire, beaucoup plus la vivacit d'un sentiment immdiat qu' la +tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'exprience: rien n'est +plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur +un sujet donn. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit +se drobe ou s'gare, comme si la continuit d'un mme thme et le lien +ininterrompu d'une argumentation serre leur taient charge. Et en fin +de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le dbat par une de ces +raisons du coeur que la raison ne connat point. En deux mots, que +j'emprunte Fontenelle, elles convainquent moins, mais elles +persuadent mieux. + +D'autre part, leur curiosit est moins porte vers les abstractions que +vers les faits. C'est dire que la femme s'lve difficilement, dans le +domaine de la pense, aux conceptions vastes et superbes. Prompte +saisir ce qui est actuel et concret, elle se reprsente mal ce qui est +spculatif et impersonnel. Il semble que ses ides soient des tats de +conscience peu brillants et rarement nets, des lumires ples et vagues +qui n'veillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que +l'esprit fminin est moins clair et moins profond que celui des hommes. +Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqu que ses yeux vont +droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. tre de premier +mouvement, imaginative et passionne, elle cherche avidement un aliment, +une pture sa sensibilit. C'est pourquoi elle prfre le concret +l'abstrait, c'est--dire ce qui frappe les sens, ce qui meut le +sentiment, la vrit toute nue, la pense toute pure. Il lui rpugne +de sparer, d'extraire l'ide du rel. Elle ne reoit des phnomnes de +la nature ou de la vie que des impressions particulires, des sensations +successives, qu'elle a mille peines mettre en formules. Elle ne peut +s'oublier elle-mme pour regarder la vrit face face. Ce qu'elle a +vu, entendu, prouv, souffert ou aim, enveloppe toutes ses conceptions +d'un voile matriel. Elle donne un corps toutes ses penses. M. le +professeur Ribot, voulant vrifier comment les femmes conoivent les +ides abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'aprs les rponses +faites son questionnaire, que ces concepts sont toujours associs, +dans l'esprit fminin, des objets particuliers, des expriences +personnelles, des exemples concrets. Bref, leurs penses sont +insparables du tangible, du rel. + +Est-ce lgret ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement +est-il trop faible? Pas prcisment. C'est plutt une affaire de nerfs +et de coeur, la sensibilit affective expliquant toute la femme. Chez +celle-ci, en effet, les ides se tournent naturellement en sentiments. +Lorsqu'elle s'lve la possession de la vrit, c'est par la force de +l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert +nous l'accorde en ces termes: L'action de l'esprit qui consiste +considrer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que +le sentiment, qui les domine, les distrait et les entrane. + +Aussi bien les femmes oublient trop frquemment qu'une tte +encyclopdique n'est pas ncessairement une tte scientifique. Faire +oeuvre de savant, c'est mettre de la lumire et de l'ordre dans le chaos +des observations et des expriences et, pour cela, ramener tous les +dtails parpills des ides gnrales, remonter des effets aux causes +et s'lever finalement du fait la loi. En cela, il parat bien que la +femme ait manifest de tout temps une certaine inaptitude +intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort +synthtique lui pse. Elle a toujours montr peu de got pour les vues +d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits cts. Les grands +horizons, les larges aspects lui chappent. Elle a peine dominer un +sujet coordonner une matire. + +Voici un jeu de patience; en le dcomposant pice par pice, nous +faisons de l'analyse,--et c'est une distraction mme pour un enfant; en +le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthse,--et ce +travail de reconstruction mthodique ne va pas sans effort ni embarras. +Or, les femmes sont moins doues que les hommes pour les recherches +patientes et laborieuses. L'attention prolonge les fatigue, confesse +Mme de Rmusat. Il leur cote de s'appesantir longuement sur un mme +point. Elles aperoivent vivement la superficie des choses prochaines, +mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisment. Au lieu +de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil. +Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantan, elles manquent de +pntration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les +dtails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et +les arbres les empchent de s'lever la contemplation de la fort. + +Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est +incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les ides +gnrales. La perception des faits et l'analyse des dtails conviennent +mieux son esprit que la haute comprhension des ensembles et les +vigoureux efforts de la synthse. Ce qui lui manque, au fond, c'est +l'attention forte, persvrante, scrupuleuse, obstine, qui lve la +raison sa plus haute puissance, ce degr minent o Buffon l'galait +au gnie et o Newton lui attribuait ses merveilleuses dcouvertes. tre +d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plat surtout aux +ides qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous dclare avoir plus +d'une fois remarqu chez les femmes les plus instruites, avec une +faible indpendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute +recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent +finir[63]. + +[Note 63: Cit par A. REBIRE, _Les femmes dans la science_. Opinions +diverses, p. 294.] + +A ce compte, les femmes n'auraient pas mme l'esprit scientifique, qui +consiste suspendre son jugement jusqu' ce que la preuve soit faite, +chercher la vrit avec une impartialit absolue, sans se laisser +mouvoir ou distraire par les consquences possibles. Pour la plupart +d'entre elles, la paix et la scurit de la foi sont un besoin. Prises +en gnral, elles aiment la philosophie et cette partie la plus leve +et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la thologie; mais +Jules Simon met cette restriction qu'elles russissent la comprendre +plutt qu' la juger. Souvent elles s'lvent par l'tude jusqu' la +raison qui conoit, rarement jusqu' la raison qui discute. Elles sont +surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Chtelet a rpandu en +France les dcouvertes de Newton; Mme de Stal a fait connatre +l'Allemagne l'Europe; Mme Clmence Royer a publi et vulgaris +l'oeuvre de Darwin. Interprtes intelligentes, disciples passionnes, +leur puissance, a dit M. Legouv, semble s'arrter o la cration +commence. + +Auguste Comte a tir de l une conclusion svre: J'ai toujours trouv +partout, comme le trait constant du caractre fminin, une aptitude +restreinte la gnralisation des rapports, la persistance des +dductions, comme la prpondrance de la raison sur la passion. Les +exemples sont trop frquents pour que l'on puisse imputer cette +diffrence la diversit de l'ducation: j'ai trouv, en effet, les +mmes rsultats l o l'ensemble des influences tendait surtout +dvelopper d'autres dispositions. Monsieur Tout-le-Monde ne pense pas +autrement: jamais il ne s'avisera de fliciter un homme d'avoir de la +tte, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant +d'tres suprieurs leur sexe, il dira: C'est un homme de coeur, c'est +une femme de tte; ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la +tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte +raison chez les femmes. + + +III + +Pour la solidit et la profondeur du raisonnement, pour les spculations +abstraites et les recherches laborieuses, pour la dcouverte et la +dmonstration des plus hautes vrits, pour la pense philosophique, +pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des +mles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le rptons, s'il est +des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici +o nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions gnrales de +l'esprit fminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans +l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante, +c'est--dire qu'elle pense, raisonne, gnralise et invente avec plus +d'ampleur et de matrise. En deux mots que j'emprunte Fourier, +l'intellectualit de l'homme appartient au mode majeur, tandis que +celle de la femme relve du mode mineur. + +De grce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille faons +d'tre intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hirarchique des +esprits est chose artificielle et vaine. A la vrit, hommes et femmes +sont intelligents leur manire. Parlons moins entre eux de supriorit +ou d'infriorit que de simples diffrences. La femme est aussi +intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidit +foncire qui lui manque est heureusement compense par une souplesse de +ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion, +auxquels il est donn trs peu d'hommes de prtendre. Pour le +sentiment de l'lgance, pour une simplicit releve de finesse +piquante, pour une certaine fleur de dlicatesse polie, la femme est +reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par l je +n'entends pas l'ironie qui la dconcerte, l'effarouche et la blesse, +mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grce, vivacit, +diplomatie, qui saisit et reflte les moindres nuances, qui se fait +comprendre demi-mot, et que Bersot a dfini l'art de pntrer les +choses sans s'y emptrer. + +Et puis, la femme a sur nous le prcieux avantage de possder un sens +admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes, +faussement rputs spirituels, jettent la plaisanterie tort et +travers, sans tact, sans got, avec la grimace goguenarde du singe ou la +lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de +lgret. Elle vite les mots blessants, les ripostes aigus, les +allusions malsantes. Elle aime la plaisanterie dlicate, joyeuse et +voile; elle affectionne les ides roses, au lieu que nous avons souvent +l'me sombre et le verbe amer. + +Et cette grce spirituelle, le sexe fminin joint trs gnralement un +sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de +contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spculation, +sensible au fait, ce qui est immdiat et tangible, il est simple que +la femme manifeste ( moins qu'une imagination dvergonde ne lui +trouble la tte) un esprit pratique, juste et sr. Au vrai, elle est +souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidit la met en garde contre +les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose +contre les nouveauts hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut +ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-tre les +ralits qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont +d'utiles conseillres! C'est pour rendre hommage ces prcieuses +qualits de tact et de conduite que les anciens avaient difi la +prudence sous les traits de Minerve. + +Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif, +l'homme prime la femme par l'intelligence cratrice. Et cette diversit +d'aptitudes est providentielle. Destine porter dans ses flancs, +nourrir de son lait, enfanter, lever, duquer les petits des +hommes, la femme doit tre susceptible d'une vie intellectuelle moins +intense et d'un effort crbral moins prolong. Et cette +prsomption,--que l'exprience a vrifie,--n'a rien de dsobligeant +pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de +grce, afin de la rendre plus apte la propagation et +l'embellissement de l'espce. C'est une force physique et morale en +disponibilit, moins destine s'panouir pour elle-mme que rserve +pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanit. + +Et cela mme nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en +la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mre +l'Homme-Dieu. En revanche, l'glise convie tous les fidles sans +distinction de sexe, une instruction religieuse absolument galitaire. +Aux petits garons et aux petites filles, elle distribue les mmes +leons et enseigne le mme catchisme; aux hommes et aux femmes, elle +prche les mmes commandements, le mme Dcalogue, le mme vangile. A +tous, elle promet mme destine, elle assigne mmes fins et rserve +mmes chtiments ou mmes rcompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le +catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant +par l que, si toute me est appele recueillir et goter la lumire +de la vrit, c'est le privilge de l'homme de la rpandre sur le monde. +Au prtre seul sont confis expressment le ministre du Verbe, et la +garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu. +Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primaut suprme un symbole de +la vocation intellectuelle de l'homme? + + + + +CHAPITRE VI + +Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme + + + SOMMAIRE + + I.--LES ARTS DE LA FEMME: MUSIQUE, PEINTURE, SCULPTURE, + DCORATION.--L'IMITATION L'EMPORTE SUR L'INVENTION. + + II.--LES SCIENCES NATURELLES ET LES SCIENCES + EXACTES.--HEUREUSES DISPOSITIONS DE LA FEMME POUR LES UNES + ET POUR LES AUTRES.--L'ESPRIT FMININ SEMBLE PLUS + RFRACTAIRE AUX SCIENCES MORALES. + + III.--ET LA LITTRATURE?--SUPRIORIT DE LA FEMME DANS LA + CAUSERIE ET L'PITRE.--LE STYLE FMININ.--A QUOI TIENT + L'INFRIORIT DES FEMMES POTES? + + IV.--HOSTILIT CROISSANTE DES FEMMES DE LETTRES CONTRE + L'HOMME.--ACTION SOUVERAINE DU PUBLIC FMININ SUR LA + PRODUCTION ARTISTIQUE ET LITTRAIRE. + + V.--IL N'Y A PAS, D'HOMME A FEMME, IDENTIT NI MME GALIT + DE PUISSANCE MENTALE, MAIS SEULEMENT QUIVALENCE + SOCIALE.--POURQUOI LEURS DIVERSITS INTELLECTUELLES SONT + HARMONIQUES. + + +On connat le fort et le faible de l'intellectualit fminine. Ses +penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers +l'imitation. O la rceptivit domine, l'originalit est faible. Les +qualits mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples +plutt que les grands matres. On s'en convaincra mieux en la voyant +l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le +complment du prcdent, son illustration par l'exemple, sa confirmation +par le fait. De ce que les femmes ne russissent qu' demi dans les +arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de +fatalit naturelle les voue la mdiocrit des rsultats, quelque +culture qu'elles reoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin +de nous cette pense dcourageante. Encore qu'il paraisse trs +improbable que le sexe fminin dtrne la production virile de sa +primaut sculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: Tu +iras jusqu'ici, et pas plus loin. A dfaut de justice, la prudence nous +ferait un devoir de laisser la porte entr'ouverte sur l'avenir[64]. +Quand le progrs humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu +importent ceux qui tiennent la tte, l'essentiel est de faire effort +pour les rejoindre. + +[Note 64: Henri MARION, _La Psychologie de la femme_, p. 287.] + + +I + +Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, ds qu'elles +prennent en main le pinceau, le crayon ou l'bauchoir, elles n'arrivent +gure qu' raliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les muses les +chefs-d'oeuvre signs d'un nom fminin: la liste en est brve. Par +contre, le sexe fminin possde un remarquable talent d'assimilation, +d'adaptation, d'interprtation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme +devient une excellente lve. Mais combien rarement elle se hausse la +matrise! C'est une observation souvent faite que, mme dans les +domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses crations +et ses nouveauts. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il +en est peu qui soient doues d'une relle originalit de conception, de +couleur, de facture. Elles adoptent un matre et pastichent adroitement +son genre et son style. + +De mme, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans +leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne +demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses: +leurs prfrences vont communment l'aquarelle et la miniature, aux +natures mortes et aux fleurs, tout ce qui exige la grce et le fini du +dtail. En gnral, la main fminine n'excelle que dans les genres +secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgr +toute leur imagination, les femmes ont mille peines s'lever jusqu' +la puissance cratrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de +force. Et au lieu d'affirmer avec clat un temprament personnel, la +plupart n'arrivent qu' manifester avec grce un talent d'emprunt. + +Mais si, dans l'ordre esthtique, les femmes crent difficilement, par +contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans +l'excution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tche ne leur +convient mieux qu'un tableau reproduire, un rle apprendre, une +scne jouer. Plus peut-tre que le sexe masculin, elles fournissent au +thtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je +n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont +naturellement plus comdiennes que nous, mais seulement, avec leur +sympathique historien M. Ernest Legouv, qu'elles sont doues d'une +facilit d'imitation qui se prte merveille aux arts de +l'interprtation. + +Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place part aux arts +dcoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthtique, son +adaptation l'ameublement, la cramique, l'ornementation de nos +intrieurs domestiques. En ce genre dlicat o le sens et le got de la +parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un +talent exquis. + + +II + +On vient de voir que les femmes, malgr le got qu'elles ont pour le +beau, ne comptent qu'un petit nombre de reprsentants minents dans la +peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et +l'architecture. Sont-elles mieux doues pour la recherche scientifique? +C'est douteux. Rares sont les dcouvertes et les inventions qui sont +sorties d'une tte fminine. Et pourtant les femmes sont aptes tout +apprendre, tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succs aux mmes +tudes que l'homme; elles brillent mme en tous les domaines o le rle +de la mmoire est prpondrant. Les menus dtails des sciences +naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique, +gologie, physique, chimie, les tudiantes saisissent tout cela avec des +facilits gales, sinon suprieures, la moyenne des tudiants. A la +fin de l'anne 1900, deux jeunes filles ont, notre Universit de +Rennes, remport les deux premiers prix aux concours de l'cole de +pharmacie. + +L'intelligence fminine n'est pas plus rfractaire aux sciences exactes. +Guide par de bonnes mthodes, elle raisonne avec sret sur les +chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la gomtrie, +l'algbre, l'astronomie; elle ne recule mme pas devant les +mathmatiques pures. Bon nombre de femmes suprieures y ont acquis un +renom enviable. J'ai un fait citer. A l'observatoire de Paris, les +frres Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte +photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter +toutes les toiles leur place exacte et, pour cela, dterminer leur +latitude et leur longitude sur la sphre astronomique, comme on l'a fait +pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte +un tmoin oculaire, ces dterminations, qui ncessitent des mesures +fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une prcision +extrmes, sont confies six jeunes filles qui travaillent toute la +journe sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon +construit rcemment; et leur comptence, leur assiduit, leur activit, +font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire[65]. + +[Note 65: C. DE NRONDE, _l'Observatoire de Paris_. Revue illustre du +1er novembre 1896.] + +Voil, certes, un bel et noble exemple. Mais les fministes auraient +tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au +lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous +venons de citer en est une nouvelle preuve) le got de l'ordre, l'amour +du dtail, de grandes facilits de mmoire et d'accumulation. Elles sont +minutieuses et obstines. Nous savions encore qu'elles font d'admirables +comptables. Comment s'tonner, aprs cela, qu'elles puissent faire +parfois d'excellentes calculatrices? Les mathmatiques ne sont point de +nature faire battre violemment leur coeur, chauffer leur +imagination, mouvoir et surexciter leur sensibilit. Par +consquent, leur vision reste nette et leur calcul exact. + +En toutes les branches des tudes mathmatiques, physiques ou +naturelles, nous pouvons, ds maintenant, conjecturer que les tudiantes +feront une concurrence redoutable aux tudiants. Non que la science des +femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore +qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables +de ces gnralisations lentes et mthodiques, de ces recherches +patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est +impuissant s'lever jusqu' l'invention scientifique. Avec de bons +matres, il est donn au cerveau fminin de s'assimiler aisment toutes +les vrits, toutes les connaissances. Mais la pense cratrice, +insparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des +ttes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas + croire que les femmes parviennent jamais nous arracher, en tous les +genres, la primaut de la production intellectuelle et du gnie +souverain. + +O la faiblesse de l'esprit fminin s'accuse avec le plus de nettet, +c'est dans le domaine des ides gnrales. De l'histoire les jeunes +filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans +remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font +appel leurs souvenirs, aux leons reues, aux formules apprises. Elles +acceptent l'enseignement du matre comme parole d'vangile. Elles +reproduisent les jugements d'autrui ou mettent des arrts avec +prcipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence; +elles ne savent pas se dfier d'elles-mmes. La critique les dconcerte; +le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement, +les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des +sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement +sentir et aimer. + +Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut +apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la +logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine +tre justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu' prsent dans l'ordre +juridique, manifeste une partialit vhmente sur tous les sujets o +elles ont quelque intrt d'amour-propre, et ne dpasse gure une +honnte mdiocrit pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais +d'quitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des +historiens, quant aux spculations profondes des philosophes et aux +vastes enqutes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des +femmes, qu'il est leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points, +de trop grandes esprances d'avenir. + + +III + +Et la littrature? Beaucoup de matres ont observ qu'en rgle gnrale +les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences, +l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres +facults de l'esprit fminin. + +En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie +et l'ptre, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les +hommes recevoir les impressions et les retenir, il est naturel +qu'elles se plaisent les exprimer. De l cette facilit d'locution, +cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque +ds le plus jeune ge. L'exprience atteste que les petites filles +commencent parler avant les petits garons. L'aisance du langage est +un don fminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: La langue est +l'pe des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller. Et cette +verbosit est fille de la sensibilit. + +Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller +en conversation, mais encore exceller dans le style pistolaire, qui +n'est qu'un monologue btons rompus. Tandis que l'homme cherche +l'ordre, vise l'ide et rdige une lettre comme il composerait un +mmoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui +l'ont mue, aux menus incidents de la vie qu'elle mne; et sa prolixit +vagabonde et attendrie devient une grce et un mrite. Lors mme qu'une +femme de talent ou d'esprit se mle d'crire une oeuvre de longue +haleine, il lui est difficile de ragir contre le flux d'impressions et +de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilits se tournent +en dfauts. On a remarqu bien des fois que ses livres sont rarement +d'une construction parfaite et d'une galit soutenue. Ils valent moins +par l'ensemble que par les dtails, presque toujours gracieux et +piquants, qui figurent alors de fines perles disperses auxquelles +manqueraient un lien et un crin. + +La vrit m'oblige mme constater,--j'en demande pardon aux femmes de +lettres,--que notre forme littraire ne leur est redevable d'aucune +nouveaut, d'aucun progrs, d'aucun embellissement, d'aucun +enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait +pour notre langue que tous les livres runis des femmes auteurs. Il n'y +a pas protester: les femmes, en gnral, sont mdiocrement artistes. +C'est le jugement de M. Jules Lematre et j'y souscris. Qu'ont-elles +donn au thtre, l'loquence, la philosophie? Quelles contributions +ont-elles fournies l'histoire, la critique, la posie? Rien ou peu +de chose. Supprimez mme par la pense toutes les femmes peintres, +sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les +meilleures oeuvres fminines sont des romans, des lettres et des +mmoires. Et si prcieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le +encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance +de Mme de Svign: notre littrature s'en trouvera certainement +appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminue, ni sa direction +change, ni sa marche ralentie, ni son volution aucunement modifie. Ce +qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entre +de la Socit des gens de lettres ou de l'Acadmie franaise. Il en est, +aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure l'Institut. +On peut tre acadmicien, hlas! sans tre immortel. + +Chose curieuse: je ne sais aucun genre o les femmes aient marqu une +plus incontestable mdiocrit qu'en posie. Et les femmes sont la posie +mme, et par leur trs vive faon de la sentir, et par leur charmante +faon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le got, la passion du beau, +et elles ne savent gure l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont +de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y +russissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers +honntes, pniblement, comme un bon rhtoricien improvise, avec +application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donn +parfois d'agrables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand +pote. Voil bien le plus curieux problme psychologique qui se puisse +poser! La femme, que nous savons si sensible la beaut qu'elle +reflte, si facilement touche par la grce du langage, par l'harmonie +d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue +palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les +jours si impressionnable, si sentimentale, si profondment remue par +tout ce qui est grand, noble, tendre, passionn; la femme, cette +sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte +d'inhabilet invincible traduire les images suprieures, les visions +de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a +plus de sensibilit que de littrature. + +A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et +artistes atteignent si rarement la perfection du style, l'expression +vraie, la forme rare qui claire et qui meut, la beaut absolue, +je rpondrai que, prcisment, elles sentent toutes choses trop +vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer. +Lorsque les femmes sont vritablement sensibles, a dit Mme de Genlis, +elles l'emportent sur les hommes par la dlicatesse, dont ils ne sont +pas susceptibles. Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis +acquiescer la consquence que Mme Louise Collet en tirait: Nier leur +talent d'crire, affirmait-elle, c'est nier leur facult de sentir, l'un +drivant naturellement de l'autre. Il y a erreur. Sans doute, il faut +l'crivain, au pote, l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien +qu'une tte pour concevoir; mais une certaine matrise de soi ne leur +est pas moins ncessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer +ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tte--tte +avec la pense cratrice, avec la forme rve, avec le dieu entrevu. +Certes, quand l'ide vient, il faut la sentir, mais aussi la mditer. Et +Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: Les femmes ne mditent gure. +Elles se contentent d'entrevoir les ides sous leur forme la plus +flottante et la plus indcise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans +les brumes dores de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides, +vagues figures, contours aussitt effacs. On dirait qu'elles n'ont nul +souci de la vrit des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec +ces personnages nigmatiques de la scne grecque, qu'Aristophane appelle +les clestes nues, les divinits des oisifs[66]. + +[Note 66: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, p. 840.] + +Et pourquoi ces rveries vasives et ces songes nbuleux, sinon parce +que les femmes, au lieu de matriser leurs motions, s'abandonnent au +flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression +trahit gnralement la pense des femmes, c'est apparemment qu'elles +sont trop mues au moment o elles crivent[67]. Ce jugement est encore +de M. Jules Lematre. Nous exprimerons la mme ide en disant tout +simplement que, pour bien crire, les femmes ont l'me trop pleine, le +coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les +charme, au moindre sentiment qui les touche, les voil si profondment +remues que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main +tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans prcision, sans +transparence, sans clat. Or, pour peindre suprieurement quelque objet, +ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement travers les larmes. Quand +le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'lever l'expression +dfinitive, l'impeccable beaut, sereine et pure. La violence +dsordonne de la sensation trouble la limpidit du regard. + +[Note 67: Jules LEMATRE, _George Sand et les femmes de lettres_. +Annales politiques et littraires du 20 dcembre 1896, p. 387.] + +Et l'on s'en aperoit au style de la plupart des femmes. coutons encore +Mme d'Agoult: Penser est pour un grand nombre de femmes un accident +heureux, plutt qu'un tat permanent. Elles font, dans le domaine de +l'ide, plutt des invasions brillantes que de rgulires entreprises et +des tablissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue +qui les sduit et les retient souvent deux pas de Rome. L est +l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prdomine en leurs +mes, c'est l'activit spontane, avec son cortge de sentiments +dsordonns et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc. +Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de +phosphorescence continue qui projette, sur le monde des ides, des +lueurs incessantes, mais ples et vagues. A l'invention potique, il +faut le rayonnement soudain de l'clair. Et cette lumire souveraine ne +s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par +ces arrts conscients de la pense, qui constituent proprement la +volont cratrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en +perptuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des +sentiments. Sa lumire se promne sur toutes choses, sans se fixer sur +aucune. C'est donc parce que l'imagination fminine est si excitable et +si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fcondit. + + +IV + +Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine exceller dans +les lettres et dans les arts, et plus particulirement dans la posie, +c'est qu'elles ont trop de sensibilit, trop de nerfs, trop de coeur; +c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune +crit Mme de Bezobrazow: Le germe est en nous bien vivant de la +possibilit de cration intellectuelle qui nous est dnie, et ce germe +libr retrouvera intacte sa germination interrompue[68],--j'ai peur +que cette femme distingue ne s'abuse gravement. Est-il si facile de +corriger son coeur, de rformer sa nature, de refaire son sexe? A +emprunter mme quelque chose de l'homme, nos fires novatrices ne +risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que +les qualits dont leur sexe est le plus fier, c'est--dire la +sensibilit et la tendresse, sont les causes mmes de son peu +d'originalit cratrice. Qu'elles veillent donc ne point s'appauvrir +du ct du coeur, en travaillant s'enrichir avec intemprance du ct +de l'esprit. Dieu nous prserve de la femme-homme, raidie et dessche +dans la poursuite d'une virilit insaisissable! + +[Note 68: Revue encyclopdique dj cite, p. 837.] + +Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse + ce point sortir d'elle-mme qu'elle finisse par dpouiller la longue +ce qui l'individualise, et par acqurir en change la vigueur et les +formes d'intellectualit qui nous sont propres. Mme dans le domaine +littraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de +cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le prsent,--aprs le +pass,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tte et a +mille chances de la garder. Les femmes elles-mmes y souscrivent comme +d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient + la supriorit littraire de notre sexe, la plupart des femmes de +lettres cachent leur identit sous un pseudonyme masculin. Serait-ce +donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les +blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prnoms, si elles +usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la +signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que +pour allcher la clientle. Elles ont vaguement conscience que les +lectrices, autant que les lecteurs, ont une prfrence marque pour les +productions de l'homme. Car, aprs tout, en exceptant quelques femmes de +grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa gnralit, la +littrature fminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le +bonheur de n'tre pas moutonnire et blante. Ne nous plaignons donc pas +d'une concurrence dloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance +involontaire de notre mrite littraire. + +Mais il parat que cette faiblesse a trop dur. Dj les femmes peintres +et sculpteurs ont leurs expositions particulires. De mme, les plus +entreprenantes des femmes auteurs s'apprtent nous combattre visage +dcouvert sur le terrain du drame et du roman o, pour le dire en +passant, notre sexe a fait preuve, jusqu' ce jour, d'une crasante +supriorit. C'est un fait que la littrature fminine devient de plus +en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la +scne. Nous avons, par intermittence, des reprsentations fministes. +Les femmes de lettres en sont trs fires. A les entendre, cette +innovation thtrale tait depuis longtemps dsire et impatiemment +attendue. Comme si le rpertoire moderne ne s'tait jamais occup du +beau sexe! O a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient nglig de +plaider devant le grand public les thses les plus hardies et les causes +les plus aventureuses? + +Seulement, il s'agit beaucoup moins d'tudier le caractre fminin et de +le gurir, par le ridicule, de ses vanits et de ses travers, que de +prparer activement l'mancipation du sexe. On se flatte de continuer +par le thtre ce qu'on a si bien commenc par le roman: l'abaissement +de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqu suffisamment que, +dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est rduit +aux plus piteux rles? tre faible et inconsistant, nature inerte et +lche, sans volont, sans caractre, il ne joue partout qu'un personnage +odieux ou fatigu. Combien plus mles et plus vigoureuses sont les +femmes de ces rcits et de ces pices! Que leur dcision nette, leur +fermet rsolue, leur ton impratif, sont bien faits pour nous humilier! +Aprs avoir donn l'homme une me de femme, on ne manque point de +prter la femme un coeur de mle. Toutes les nergies, toutes les +virilits abdiques par le compagnon sont recueillies naturellement par +la compagne. Des hommes effmins et des femmes viriles, voil bien, +n'est-ce pas, toute notre socit? + +C'est du parti pris! direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis +m'empcher de voir un systme de reprsailles qu'il est facile +d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils trait la +femme depuis un quart de sicle? Soyez francs, et vous reconnatrez que +naturalistes et psychologues ont rivalis envers elle de mpris et de +brutalit. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste, +nos matres crivains l'ont-ils assez fouette ou salie? Que sont les +femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget mme? De pauvres +cratures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se mfier +comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se +retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les +gentillesses que vous savez, en vrit, ne faisons pas les tonns: nous +l'avons bien mrit. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnte +femme; par une rtorsion lgitime, nos romancires ne veulent pas croire + l'honnte homme. Pour tre justes, sachons reconnatre une bonne fois +que, dans les drames de la passion, rien n'gale le mal que nous font +les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons. + +L'esprit de la littrature fminine nous est donc manifestement hostile. +Que donnera cette raction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce +qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisage dans son ensemble, la +forme littraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement leve +au-dessus des oeuvres antrieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit +les crivains gracieux ou brillants dont le sexe fminin s'honore +aujourd'hui, on doit reconnatre que la matrise de la plume est encore +aux mains des hommes; et j'ai l'ide qu'elle y restera. + +Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette +infriorit. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les +grands pomes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grce et de +beaut? L encore, il y a compensation. Jamais artiste n'et peint ou +faonn les merveilleuses figures qui peuplent nos muses, s'il n'et +trouv dans la ralit les modles vivants de l'ternel fminin. +Qu'importe que la femme ait sign rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle +les a presque tous inspirs? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa +beaut. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le +principal rle. Elle les suggre, elle les chauffe, elle les illumine. +Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en +consacre le succs ou en dtermine la chute. Il n'est pas d'homme qui, +dans le secret de son coeur, n'aspire avidement voir,--ne ft-ce qu'un +jour,--son nom voltiger sur les lvres des femmes. + +Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque +nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nes de leur +souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances +qu'il inflige, ne vivent que par leur grce et meurent de leur abandon. +Elles ont mieux faire que de peiner avec nous aux mmes besognes et +dans les mmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les +ouvriers de la pense, et aussi de modrer leur zle et leur ambition, +en les rappelant au bon got, la beaut, la bont, la douceur de +vivre et la joie d'aimer, en dfendant les moeurs, les croyances, les +traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses +des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs, +contre cette fougue de progrs et cette fivre de changement qui +prcipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souverainet +fminine n'tait l pour en ralentir la marche ou en redresser le cours. + + +V + +Au point o nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent. + +D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme _identit_ de capacit +intellectuelle, tout simplement parce que cette identit n'existe mme +pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se +diversifient l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme homme ou de +femme femme, deux ttes qui se ressemblent exactement. Comment +voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le fminin se confondent et +s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identit +intellectuelle des tres humains, il faudrait pralablement les fondre +en un seul type: ce qui est contre nature. + +Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point +me semble rsulter de tout ce qui prcde,--simple _galit_ de capacit +intellectuelle, parce que, si minents qu'on les suppose tous deux, leur +valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera +l'un de l'autre, de mme qu'un homme et une femme peuvent tre beaux +dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la mme faon. Pour +parler bon droit d'galit intellectuelle entre l'homme et la femme, +il faudrait encore modifier ce point la nature, que les deux sexes +fussent ramens un seul. Autant refaire le monde! L'galit vraie ne +se conoit que dans le domaine des mathmatiques pures. + +Mais s'il n'y a point, d'homme femme, identit ni mme galit de +puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes +d'intelligence une _quivalence_ sociale? Je suis tout dispos le +reconnatre. Bien que la capacit fminine soit autre que la capacit +masculine, elle n'en est pas moins aussi ncessaire que la ntre la +conservation intellectuelle de l'espce et au progrs spirituel de la +civilisation. Nous n'avons pas la tte mieux faite que les femmes, mais +autrement. Dans son genre d'intellectualit, chacun des deux sexes vaut +l'autre. Les hommes seraient rduits rien sans l'intelligence +fminine, et les femmes zro sans l'intelligence masculine. +Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reoivent. + +Oui, certes, il y a quivalence d'utilit intellectuelle entre les +sexes. Seulement, cette quivalence mme suppose chez l'un et chez +l'autre une certaine diversit de dons, d'aptitudes et de facults. A se +trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une +remarque souvent faite que, dans la femme qu'il pouse, l'homme se plat + trouver ce qui lui manque et ce qui le complte. Faites, par +hypothse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double +exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En poux? +Jamais de la vie. La femme n'est pas un mle imparfait, un homme arrt +dans son dveloppement, et qu'il est urgent d'panouir et de modeler +notre ressemblance. Elle est une crature autre, qui doit veiller ne +point gter sa nature distinctive, ne point affaiblir son cachet +original, ne point aliner ses qualits propres. Pour que les sexes se +dsirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffrent. + +Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu' l'antipathie, +ni que ces disparits se creusent en incompatibilits irrconciliables. +Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse +unir deux mes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et +se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et +s'achvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effmine et que la femme +se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de +condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un change dans lequel +chaque poux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins. +Si donc la femme pouvait se rendre pareille l'homme, le monde perdrait +quelque chose de sa varit fconde, et le doux amour risquerait d'en +mourir. Michelet disait: On a fait fort sottement de tout cela une +question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux tres incomplets +et relatifs, n'tant que deux moitis d'un tout. Et il faut ajouter que +c'est prcisment leurs qualits et leurs insuffisances respectives, +qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie +et perptuer l'humanit. + +Finalement,--et cette dernire rflexion est d'importance +majeure,--l'mancipation intellectuelle des femmes autour de laquelle +le fminisme mne si grand bruit, est une formule double sens qu'il +nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par l +que la femme d'aujourd'hui doit tre d'un esprit plus cultiv que la +femme d'autrefois? D'accord. Il serait trange qu'elle n'et point de +part aux dcouvertes de la science et aux enrichissements incessants de +la pense moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardt +dans la mdiocrit; qu'indiffrente tout ce qui se fait, s'invente et +s'enseigne, elle ft incapable de se mler la conversation de son mari +et de surveiller l'ducation de ses fils. + +Que les femmes s'associent donc aux progrs intellectuels des hommes et, +pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et +plus srieusement duques: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on +dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit +plus? C'est entendu. Quand le progrs humain fait un pas, a dit +Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui. Plus de ces +disciplines routinires et coercitives, dont c'est le malheur de peser +sur l'esprit au lieu de l'panouir, de comprimer la personnalit au lieu +de l'affermir. Toute contrainte qui dprime l'tre, anmie la raison et +dbilite la volont, a pour consquence invitable de vouer la jeunesse + l'abdication, l'inertie, une incurable indigence intellectuelle. +Ce n'est pas au moment o s'largit sans cesse le rle de la femme, +qu'il convient de mettre des lisires ou des entraves aux facults de +son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catchisme, la +guitare et la rvrence. Le temps n'est plus o l'on pouvait lui +interdire, comme un enfant, la lecture de certains livres rputs trop +graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme +entend l'apprendre ses risques et prils; et l'on peut croire qu'elle +y russira souvent. Que sa volont soit donc faite et non pas la ntre! + +Mais pour que son accession la plnitude de la connaissance lui +apporte la force morale et l'lvation spirituelle, il serait fou +d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutlaire, de +toute autorit laque et religieuse. Puisque l'intelligence fminine +est, moiti par nature, moiti par habitude, plus brillante que solide, +plus rapide que sre, plus fine que profonde, plus intuitive que +raisonne, puisqu'il importe de la prmunir contre les piges que lui +tendent l'imagination et la sensibilit, et les facilits mme de sa +mmoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionne, ne +parlons pas d'mancipation, mais d'ducation. Plus un tre est faible, +plus il doit tre protg contre lui-mme. L'indpendance lui serait +funeste. Il a besoin d'une rgle, d'une discipline. Loin donc +d'affranchir absolument l'intellectualit fminine, c'est la former, +l'instruire, l'lever, que doivent tendre tous les efforts de la +pdagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte +culture. Laquelle? Nous le dirons l'instant. + + + + +LIVRE IV + +MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME + + + + +CHAPITRE I + +S'il convient de mieux instruire les filles + + + SOMMAIRE + + I.--LE POUR ET LE CONTRE.--DOUBLE CONCEPTION DU RLE DE LA + FEMME. + + II.--UTILIT D'UNE MEILLEURE INSTRUCTION DE LA FEMME POUR + ELLE-MME, POUR LE MARI ET POUR LES ENFANTS. + + III.--QU'EST-CE QU'UNE JEUNE FILLE INSTRUITE?--QUELQUES + OPINIONS DE FEMMES.--L'DUCATION FMININE EST TROP SOUVENT + FRIVOLE ET SUPERFICIELLE. + + IV.--IL FAUT INCULQUER A LA JEUNE FILLE DES GOTS PLUS + SRIEUX ET LA MIEUX PRPARER AUX DEVOIRS DE LA VIE ET DU + MARIAGE.--AVIS D'DUCATEURS CLBRES. + + +I + +Cette question a le privilge de provoquer des adhsions enthousiastes +et d'amres rcriminations. + +Semez, disent les idalistes, semez l'instruction pleines mains dans +les intelligences fminines, et vous verrez bientt lever la semence et +grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les +hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le +foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est dj la grce et +la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumire et le bon conseil, et +elle vivra en communion plus troite avec son mari. Que de fois celui-ci +s'est plaint de l'indiffrence de sa compagne pour les connaissances +qu'il possde, pour les tudes qu'il entreprend! levez-la donc son +niveau; et l'poux, enfin compris, encourag dans ses ambitions, soutenu +dans ses projets, assist mme en ses travaux, sera moins tent de +chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui. +Sans compter que, peu peu, par une infiltration lente et mystrieuse, +les mres pourront transmettre leurs enfants des dispositions +crbrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en +trouvera surlev, l'esprit franais largi et fortifi. S'il faut en +croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de +quelles dlices l'panouissement intellectuel de la femme enivrera la +spiritualit de l'homme. Supposez-les tous deux galement, quoique +diversement, dvelopps au dedans: alors se consomme la communion des +consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des +affinits secrtes, les invisibles rencontres et les subtiles lections; +alors, vraiment, le couple humain fconde par l'esprit la misre des +heures et ternise la vie brve en y faisant sourdre l'infini[69]. +Point de doute: ce sera le paradis des anges. + +[Note 69: Lettre publie par M. Joseph RENAUD dans la _Faillite du +mariage_, p. 31-32.] + +Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes +les rservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'apptit de savoir +et l'orgueil de connatre leur feront tourner la tte. De quelle vanit +dominatrice vos bachelires et vos doctoresses craseront les redingotes +environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'mancipation +intellectuelle de la femme pour le dshonneur du genre mle. D'aprs +lui, le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de +la femme s'appelle: il veut! Comparant l'me de celle-ci une +pellicule mouvante sur une eau peu profonde, il tient l'obissance pour +le meilleur moyen de donner une profondeur sa surface. Au reste, cet +tre superficiel et lger ne se relve que par l'enfantement. La femme +est une nigme dont la solution s'appelle maternit. Hors de l, elle +rapetisse sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de +l'instruire, afin de l'lever jusqu' nous et d'en faire la confidente +de notre idal, l'me de notre volont, notre gale intellectuelle. Il +n'est que temps, au contraire, de la rappeler son rle et de la +remettre sa place. Nietzsche a bien mrit de l'humanit lorsqu'il l'a +dfinie: Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice[70]. + +[Note 70: _L'Individualisme et l'Anarchie_, par douard SCHUR. Revue +des Deux-Mondes du 15 aot 1895, p. 795-796.] + +Convient-il donc de monopoliser la lumire et la science au profit des +hommes, et de condamner les femmes l'ignorance et la frivolit? Loin +de nous cette injustice et cette cruaut. Il ne nous parat pas +impossible que le sexe fminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit +sans oublier sa tche maternelle, sans rien perdre de sa grce et de sa +douceur. Vous tes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des +femmes?--Parfaitement; et je vais dire comment je la conois. + +Il est du rle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni +leur me, ni notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit +dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou prcieux et +fragile, une crature dlicieuse, mre de toutes les lgances, la joie +de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction +est de distraire nos soires, de dcorer notre intrieur, d'embellir et +d'gayer notre vie. L'oisivet est sa loi. Elle est ne pour le luxe et +la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses pchs mignons. L'autre +conception, celle des gens pratiques et rudes, est rfractaire ces +mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par +destination naturelle, la matresse du logis. Qu'elle ne sorte point de +son intrieur: les travaux d'aiguille et les soins du mnage doivent +absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger +la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et +dbarbouiller les mioches. + +De ces deux faons pour l'homme de comprendre le rle de la femme, la +premire dnote beaucoup d'orgueil et de fatuit, et la seconde, +beaucoup d'gosme et de vulgarit. Toutes deux sont inacceptables. La +femme ne doit tre ni bte de luxe, ni bte de somme. + + +II + +Dans l'intrt de la race et dans l'intrt de l'homme, il n'est ni bon +ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la +futilit. On ne nous fera jamais croire qu'il est ncessaire au bonheur +du mari et des enfants, que la mre languisse dans une complte +indigence d'esprit. L'lvation de l'homme ne va point sans l'lvation +correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-l ses jours +et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses dsirs et ses rves. +Comment l'un vivrait-il dans la lumire, si l'autre s'obstine dans les +tnbres? Lorsque l'pouse est lgre, vaine, sotte ou nulle, comment +voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien dous? + +Ce n'est pas qu'il soit besoin d'tre lettre ou artiste pour faire une +pouse fidle et une mre excellente. Si vous n'aimez pas une jeune +fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige +l'pouser: le monde sera toujours plein de naves bourgeoises et de +simples et accortes hritires. Personne ne rclame la suppression des +petites oies blanches. Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne +voulons mme pas, pour la jeune fille, d'une instruction intgrale, +d'une instruction galitaire et obligatoire, qui en ferait une poupe +savante ou une pdante chagrine et enlaidie: ce qui n'empche qu'il y +ait de srieux avantages largir ses connaissances, lever et +enrichir son esprit. On prparera de la sorte une compagne plus digne au +mari et une directrice plus claire aux enfants. + +Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout productive par +son influence sur l'homme, et dans la sphre de l'ide, et dans le +rel. Comment serait-il indiffrent de cultiver son esprit, si l'on +rflchit que les fils, qui natront d'elle, seront forms de sa chair +et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur +insufflera le meilleur d'elle-mme, son me et sa vie? Comment +douterait-on qu'il ne ft utile d'lever et d'panouir son intelligence, +son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient +la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera +pour lui un guide et un rconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute +de le comprendre, une cause de dcouragement et d'impuissance? Les +femmes ne sont point une espce isole dont nous ne puissions recevoir +aucune influence. Comme pouses et comme mres, elles sont mles +notre vie; et Dieu sait le pli profond et indlbile que leur contact +journalier imprime notre coeur et notre esprit! Avec son admirable +clairvoyance, Mme de Lambert nous prvient qu'elles font le bonheur ou +le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir +raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'lvent ou se +dtruisent, puisque l'ducation des enfants leur est confie dans la +premire jeunesse, temps o les impressions sont plus vives et plus +profondes. + +Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur +domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons + cette pense de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des +femmes, leurs moyens de plaire, leur capacit d'attacher pour la vie +des hommes dignes de respect et d'amour, dpendent plus de la culture de +l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie +moderne[71]. + +[Note 71: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, p. 810.] + +Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en +raison sans que la femme cherche le suivre et l'imiter? Quoi de plus +naturel que le progrs de l'instruction parmi les hommes ait piqu +l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur +ouvrir plus libralement nos grandes coles pour devenir des pouses +moins ignorantes et des mres plus cultives: qu'avons-nous rpondre? +Nous voyant mordre belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la +science, l'envie est venue la femme moderne d'y goter son tour: +rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la +gourmandise originelle. Succombant d'imprudentes suggestions, Adam +reut jadis la pomme fatale des mains de notre premire mre; et voici +maintenant que, prchant d'exemple, les hommes induisent les filles +d've en tentation d'avide curiosit. Ne soyons donc point surpris +qu'elles rclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait +illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne +le souffriraient pas. + +Au surplus, l'instruction bien donne et bien reue ne va point sans un +exhaussement et un affermissement de tout l'tre humain, sans une +ascension vers la lumire et la justice. La personnalit de la femme y +trouvera son compte. Eu gard aux difficults de vivre, le sexe fminin +rclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner +gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de la +femme en soi, cette discussion acadmique ne rsout point le problme +du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos +soeurs les plus mritantes. Combien d'entre elles sont condamnes +gagner leur vie par un labeur indpendant? Or, j'ai tabli, qu'en ce qui +concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par +les hommes, l'intelligence fminine vaut bien l'intelligence masculine. +Encore est-il qu'elle a besoin, comme la ntre, d'tre instruite et +cultive. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes +aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules +pdantes: le droit la science est tout simplement, pour les filles +pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le droit la vie. +Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer +profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main la +communaut, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque +jour la sueur de son front? + + +III + +Que l'instruction soit donc largement dpartie aux femmes! Je ne trouve +point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles +s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de gologie, ni +mme qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en +dit. Et plus s'lvera le niveau de leurs connaissances, moins elles +seront portes tirer vanit de leur science. Distinguant ce que +Molire n'a pas distingu, nous concevons trs bien aujourd'hui qu'une +femme savante ne soit pas ncessairement une prcieuse ridicule. + +A qui fera-t-on croire que, mme dans les runions les plus mondaines, +l'instruction soit d'un secours inutile? Elle lve et aiguise le ton de +la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile +pointe d'rudition! ou mme de faire rougir de honte, par d'insidieuses +questions d'histoire, quelque joli garon plus familier avec le roi de +pique qu'avec les rois de France! Le dveloppement de l'instruction +fminine multipliera peut-tre un type de jeune fille, dont il m'a t +donn de connatre quelques jolis exemplaires: un type trs vivant, trs +attirant, trs franais, je veux dire une jeune fille ouverte et +franche, loyale et fire, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse +sans frivolit, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail +ni l'preuve, ayant de la volont et de la dcision, trs capable de se +dvouer, de s'attacher qui sait la comprendre et l'aimer, en deux +mots, une jeune fille qui, unissant aux qualits charmantes de son sexe +une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse +image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'poux de son choix comme une +musique parfaite avec de nobles paroles. + +Mme de Rmusat ne voyait aucun motif de traiter les femmes moins +srieusement que les hommes. J'ajouterai, pour dire toute ma pense, +que je ne vois aucun motif de refuser une femme intelligente les +moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui +dissimuler la vrit, si elle est capable de la connatre? N'ayez +crainte que les femmes usent trop gnralement des facilits de +s'instruire que nous rclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces +cratures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza, +passent leur vie se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour o +elles se croient trop vieilles pour apprendre. Il est si doux de ne +rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidles parmi les hommes, +conservera bien assez de dvotes parmi les femmes. Qu'on se rassure: +l'espce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de +Scudry disait au XVIIe sicle, non sans malice, qu'elles ne sont au +monde que pour dormir, pour tre grasses, pour tre belles, pour ne rien +faire et pour ne dire que des sottises![72]. + +[Note 72: _Opinions de femmes sur la femme_, _loc. cit._, p. 840.] + +Si tout de mme les dames de cette sorte avaient une raison plus +claire et une existence plus active, la socit s'en trouverait-elle +plus mal? Le nombre est grand des Franaises qui, pourvues de tous les +agrments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce +n'est point qu'elles manquent de grce et de got. Elles s'habillent +avec lgance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien +que la conversation soit en dclin dans la plupart des salons, elles +causent bien,--ou peu prs. De ce qu'il faut pour exceller dans cet +art, elles ont au suprme degr la coquetterie et la finesse; il ne leur +manque qu'une instruction, plus solide et plus srieuse, que les +familles et les matresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts +d'agrment, au chant, au piano, la danse, l'aquarelle, ces petits +talents agrables qui fleurissent l'esprit sans le mrir et polissent +les manires sans tremper le caractre ni fortifier la raison. + +Loin de nous la pense de bannir ces jolies choses de l'ducation des +jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement +et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit +point nous faire oublier ou ngliger la culture des fruits. A +mconnatre cette rgle majeure de toute ducation, les parents peuvent +faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agrables voir +dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes, +excellentes valseuses, fires de leurs succs mondains, mais aussi de +petites ttes folles, ne songeant qu'au plaisir et la toilette, +frivoles de got, lgres d'esprit, pauvres de coeur et de jugement. + +Mais elles vont au cours! m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas! +L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui les promener +travers la science, sans ordre ni mthode, toucher lgrement toutes +les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous +les sujets, introduire et empiler dans leurs jeunes cervelles mille +et mille notions confuses et indigestes, en un mot, leur donner les +apparences de l'instruction plus que la ralit du savoir et le +discernement de la raison. On traite leur pauvre tte comme un vulgaire +phonographe, comme une simple horloge rptition, comme un mcanisme +automatique, en la forant enregistrer fidlement, reproduire +exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage +recommandation de Montaigne qu'il ne faut pas attacher le savoir +l'me, mais l'y incorporer, qu'il ne faut pas l'en arroser, mais l'en +teindre, on demande trop leur mmoire qui est surmene, perscute, +violente. Et comme je comprends bien qu'aprs plusieurs annes d'un +traitement aussi froce, nos jeunes filles de condition prennent l'tude +en horreur et se jettent passionnment sur les chiffons et les romans! A +cela, quel remde? + + +IV + +Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit tre +double: les lever plus fortement la connaissance de la vrit, les +prparer plus srieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se +tiennent. + +Voici ce que M. Alfred Mzires pense de la premire: En gnral, les +jeunes filles franaises n'ont que trop de tendance la frivolit, trop +de got naturel pour le succs, trop de dsir de plaire. On devrait les +prserver avec soin de la lgret d'esprit qui est leur dfaut capital, +les habituer rflchir et penser. Oui; une pdagogie bien comprise +se fera une loi d'lever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler +une me plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci +de la rflexion. A cette fin, elle tchera surtout de faire entrer dans +la tte des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait +coutume d'insister) que leur ducation n'est pas finie dix-huit ans +et que la premire robe de bal n'a, pas plus que le diplme de bachelier +pour les jeunes gens, la vertu de donner leur science son parfait +dveloppement[73]. Est-ce donc si difficile? + +[Note 73: Cit par REBIRE, _Les Femmes dans la science_, menus propos, +p. 339.] + +Je me refuse croire que la lgret fminine soit incurable. On +calomnie le sexe faible en lui prtant je ne sais quelle impuissance +s'instruire et raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou +autres futilits mondaines. Il n'en est pas moins vrai que ce qui leur +manque le plus (c'est encore M. Mzires qui parle), ce sont les gots +srieux. Il faut veiller en elles l'amour de l'tude, leur faire lire +et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dgoter +ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littrature est +inonde et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le +mpris de tout ce qui ne l'est pas[74]. + +Faute de cultiver, d'clairer, de redresser mme le got littraire des +femmes, le got public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est +beau et bon ne russissant jamais sans elles. Tout ce qui peut arracher +les femmes l'inutilit d'une existence mondaine ou misrable est un +bien pour la patrie, un gage d'avenir[75]. A ces mots de Mme Edgar +Quinet, nous ajouterons que dtourner les femmes de la littrature +lgre ou vicieuse qui s'tale dans les livres et les journaux, est tout +profit pour l'esprit national et la moralit publique, parce qu'en plus +de la maternit physique, la femme est appele faire oeuvre de +maternit morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les +enfants de son me et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait, +avec la vie, tous les germes de progrs, l'ide qui claire, l'amour qui +enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanit. On lit dans les +Lois de Platon: Les femmes ont une si grande influence sur les hommes +que ce sont elles qui dterminent leur caractre. Partout o elles sont +accoutumes une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les +hommes sont corrompus et amollis. Tchons donc de les rendre srieuses. + +[Note 74: _Le Travail des femmes_. Revue encyclopdique, _loc. cit._, p. +908-909.] + +[Note 75: _Ibid._, _La Femme moderne_, p. 882.] + + + + +CHAPITRE II + +Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles + + + SOMMAIRE + + I.--L'DUCATION DES FILLES DOIT TRE CONFORME AUX DESTINES + DE LA FEMME.--POURQUOI?--NOS RAISONS.--DUQUER, C'EST + FORMER UNE PERSONNE HUMAINE. + + II.--CULTURE RATIONNELLE.--A PROPOS DE L'ENSEIGNEMENT + SECONDAIRE DES FILLES.--VOEU EN FAVEUR DE L'INSTRUCTION + PROFESSIONNELLE.--CUEILS VITER: L'INFLATION DES TUDES + ET LE SURMENAGE DES LVES. + + III.--CULTURE MORALE.--APRS LA FORMATION DE LA RAISON, + LA FORMATION DE LA CONSCIENCE ET DE LA VOLONT.--MENUS + PROPOS DE PDAGOGIE FMININE.--IDES NOUVELLES SUR + L'DUCATION DES FILLES.--LA DOGMATIQUE DE L'AMOUR.--NOS + SCRUPULES. + + IV.--CULTURE SOCIALE.--ESPRIT NOUVEAU DE L'DUCATION + MODERNE DES FILLES.--OU EST LE DEVOIR DES HEUREUSES DE CE + MONDE?--VIEILLES OBJECTIONS: CE QU'ON PEUT Y RPONDRE. + + V.--CULTURE RELIGIEUSE.--L'AME DES FEMMES ET LE BESOIN DE + CROIRE.--LE DOMAINE DE LA FOI ET LE DOMAINE DE LA + SCIENCE.--SI L'INSTRUCTION EST UN DANGER POUR LA RELIGION + ET LA MORALIT DES FEMMES.--A QUELLES CONDITIONS LE SAVOIR + SERA PROFITABLE A LA PIT ET A LA VERTU DES FILLES. + + +Aprs avoir rappel sommairement le but lev auquel doit tendre la +pdagogie fminine, il importe, ne ft-ce que pour donner nos ides +plus de relief et de prcision, d'indiquer les principes directeurs +auxquels nous subordonnons l'ducation moderne des jeunes filles. + + +I + +Quelle est, au voeu de la nature, la destine normale de la femme?--tre +pouse, tre mre. De son organisme physique et de sa constitution +mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualits et de ses +faiblesses, de l'impressionnabilit inquite de ses nerfs comme de la +chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprme se dgage avec +toute la clart propre aux vrits universelles. La maternit? mais +c'est le cri de son me! Par la maternit, elle exerce la plnitude de +sa fonction, elle utilise tous ses trsors de vie; par la maternit, +elle gote sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle +puise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la +maternit, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu' +l'immolation de son tre aux fins ternelles de l'humanit. + +Si dj l'homme a pour destination sociale d'tre poux et pre, s'il ne +remplit vraiment tout son rle, s'il ne connat fond toute la vie qu' +la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux +responsabilits de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la +nature a soumise des fatalits plus nombreuses, des servitudes plus +dures, dans l'intrt manifeste de la perptuation de l'espce? La +maternit est sa raison d'tre, sa raison d'aimer, sa raison de vivre. + +De l, cette grave consquence que l'ducation doit la prparer cette +vocation auguste, lui en faire comprendre la dignit, lui en faire +chrir les devoirs. C'tait l'avis de Mme de Stal: Il faut lever la +jeune fille avec la pense constante qu'elle sera un jour la compagne de +l'homme. Et Marion ajoute avec force qu'une pdagogie, qui ne mettrait +pas ce lieu commun au rang de ses principes, serait extravagante ou +criminelle[76]. + +[Note 76: _La Psychologie de la femme_, p. 242.] + +Mais, en fait, le mariage n'est point la destine de toutes les femmes. +Aprs la rgle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs +laissant l'homme l'initiative des ouvertures et l'antriorit du +choix, beaucoup de femmes sont condamnes vivre et vieillir +solitaires. Et le clibat est, pour le plus grand nombre des filles, une +source d'preuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain, +isoles, dlaisses, dclasses, elles ont mille peines se suffire +elles-mmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indpendants. Bien +que, par nature et par destination, la femme soit voue la vie de +famille et la paix du foyer, il faut nanmoins que l'ducation lui +permette de se faire, en cas de ncessit, une libre place au soleil. L +est, pour les vieilles filles, la dignit et le salut. Et combien de +veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement, +dmunies et dsempares, dans l'infriorit ou la misre? Les mettre +mme de faire face aux ventualits les plus lourdes de l'existence par +un travail indpendant et sr, tel est le plus grand service que +l'ducation puisse rendre la gnralit des femmes. + +Et encore, avant d'tre pouses et mres, elles sont femmes. Disons +plus: en elles, comme en nous, les caractres gnraux et les besoins +communs de l'humanit priment les traits spciaux et les tendances +distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent tre +duques pour elles-mmes, pour leur bien propre, pour leur honneur, +pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de +la fminit, il importe de ne point ngliger les attributs suprieurs de +l'humanit, dont elles sont les membres vivants au mme titre que les +reprsentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire Fnelon que +la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes, et que, +de ce chef, elles sont la moiti du genre humain, rachete du sang de +Jsus-Christ et destine la vie ternelle. + +En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de +l'ducation est le mme, savoir l'lvation de la personne humaine +toute la perfection dont elle est capable. Et cette ducation, nous +avons trois raisons pour une de la donner pleinement la femme: parce +qu'elle est un tre de chair et de sang, de raison et d'amour, un +individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanit pensante et +souffrante, une personnalit morale qui doit tre cultive pour +elle-mme; parce qu'elle est destine au rle d'pouse et de mre, et +qu'appele rgler tout le dtail des choses domestiques, elle ruine ou +soutient les maisons, et qu'investie de la royaut du foyer, elle est le +bon ou le mauvais gnie de la famille; parce qu'enfin, ayant la +principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le +monde, comme dit encore Fnelon, elles tiennent entre leurs mains la +dignit, la moralit, l'avenir mme de la socit. lever et fortifier +la femme, lever et prparer la mre, de telle sorte qu'pouse, fille ou +veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la +famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons +l'ducation moderne des filles. + +Il s'ensuit que les femmes doivent tre leves aussi bien que les +hommes, et qu'a cette fin elles ne mritent ni ddain ni adulation; car +le ddain les voue l'ignorance et la mdiocrit, tandis que +l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et +futiles, les agrments superficiels et vains. Traitons-les donc avec +respect, prenons-les au srieux; fortifions leur faiblesse par une +culture aussi complte que possible, par une ducation rationnelle, +morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui rsument tout notre +programme pdagogique, ont besoin d'explication. + + +II + +Premirement, la culture de la femme doit tre _rationnelle_. Autrement +dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit approprie +aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition. + +Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins +favorables s'y rsignent avec mlancolie, comme une fatalit +inluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'tre +moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir, +la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la mme +manire? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes +intellectuelles ne concident pas absolument avec les ntres; parce que +son organisme est plus dlicat et sa sensibilit plus vive; parce que sa +nature mme la voue un autre rle dans la famille, une autre place +dans la socit; parce qu'elle ne sert point de mme faon les destines +de la race et les intrts essentiels de l'humanit. + +Toutes ces disparits de nature et de fonction entre l'homme et la femme +s'opposent l'uniformit des programmes, des tudes et des disciplines. +Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre +l'instruction donne et le sexe qui la reoit. Comme notre corps ne se +nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digre, de mme on ne +s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile. Et +M. Ernest Legouv induit de cette comparaison que la femme a droit +tre leve aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme, et que +mme dans le cas o on leur enseignerait tous deux la mme chose, il +faut la lui enseigner, elle, diffremment[77]. Il ne s'agit pas, bien +entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science +dulcore et fade, une science _ad usum puellarum_, mais seulement, +comme l'a dit un matre en pdagogie, M. Grard, de leur rendre la +vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dgageant de +tout ce qui n'est pas indispensable l'ducation de l'esprit[78]. Y +a-t-on russi? + +[Note 77: _Le Travail de la femme._ Revue encyclopdique, _loc. cit._, +p. 908.] + +[Note 78: _L'Enseignement secondaire des filles_, p. 142.] + +A peu prs. Les jeunes filles ont maintenant des lyces, des collges, +des pensionnats spars. On s'est efforc de les prserver, autant que +possible, des programmes encyclopdiques qui accablent les garons. +Elles ne sont pas, les heureuses cratures, hantes, poursuivies, +treintes par le cauchemar du baccalaurat. Plus souple et plus libre, +leur instruction, rpartie entre matres et matresses, a pour sanction +des examens de fin d'tudes ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute, +l'enseignement secondaire spcial des jeunes filles, tel qu'il a t +organis par la loi du 21 dcembre 1880, nous parat judicieusement +compris et dos. On sait, d'ailleurs, s'il a russi! Depuis sa cration, +l'effectif de sa clientle n'a pas cess de suivre une progression +rgulire; et il sert trop bien les desseins du fminisme pour qu'on +puisse douter de son extension croissante. + +Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est +entr dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacr-Coeur a +propos, non sans clat, de fonder Paris, au centre des lumires, une +cole normale congrganiste rivale de celle de Svres, destine +fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre +les tablissements de l'tat, auxquels il ne manque humainement rien. +Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein tait expos--_Les Religieuses +enseignantes et les Ncessits de l'Apostolat_--a t mis l'index par +une dcision de la Sacre-Congrgation des vques et rguliers en date +du 27 mars 1899. Le Saint-Sige a prfr s'en remettre aux instituts +religieux du soin de prendre les moyens idoines qui leur permettront de +rpondre amplement aux dsirs des familles et d'lever les jeunes filles + la culture qui convient aux femmes chrtiennes. Il faut avouer que, +si imparfait que puisse tre l'enseignement congrganiste, l'innovation +projete avait le trs grave inconvnient de dtruire l'active mulation +et la diversit fconde des communauts enseignantes de femmes, en leur +imposant une mme prparation, une mme discipline scolaire, un mme +entranement pdagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de +l'Universit de France, l'glise n'a pas voulu soumettre ses oeuvres +d'ducation l'uniformit rgimentaire. + +Et l, prcisment, est le vice de notre systme d'enseignement officiel +qui, rtrci par des vues trop troites, ne convient qu'aux besoins et +aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilgies. Fnelon a +crit que le rsultat d'une ducation bien entendue doit nous mettre +mme de remplir avec intelligence les devoirs de notre tat. C'est une +parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une +femme, sinon d'lever et d'instruire ses enfants, de diriger son +intrieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dpenses, de +balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence +et conomie? Cela tant, je me demande si nos pdagogues ne sacrifient +pas aujourd'hui le ncessaire au superflu. Tels qui croiraient droger +en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un mnage +en beurre, sucre ou caf, trouvent naturel de lui demander la quantit +d'oxygne ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous +d'organiser le mandarinat fminin ct du mandarinat masculin! Un +rgime aussi sot nous donnerait une jolie socit: ni hommes ni femmes, +tous diplms. + +Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux +agir sur la vie, puisque le mariage et la maternit sont la destine +normale de la femme, puisqu'il lui appartient de crer le foyer o +grandiront les gnrations nouvelles, il est un sujet fminin, par +excellence, qu'il importerait de joindre tous les degrs de +l'enseignement des jeunes filles, c'est savoir l'hygine du logis, de +la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes +d'instruction, qu'une place tout fait insuffisante. Serait-il donc si +difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, +une crche, un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-ns? +Tenez pour assur qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et +en os, qu'une poupe ressorts et falbalas. + +Pourquoi mme n'est-on pas entr rsolument dans la voie de la +diffrenciation et de la varit des enseignements? Pour qu'une femme +puisse vivre, en cas de ncessit, du travail de ses mains, il serait +urgent de dvelopper l'enseignement professionnel sous toutes ses +formes: 1 l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les +fromageries et les fermes modles, en instituant de nouvelles coles +d'agriculture et d'horticulture; 2 l'enseignement industriel, en +favorisant l'extension et le progrs des arts de la femme dans toutes +les branches de la production manufacturire; 3 l'enseignement +commercial, en mettant la porte des jeunes filles les ressources +d'une instruction rserve trop exclusivement aux jeunes gens dans nos +coles de commerce rcemment cres. Combien de femmes, ainsi armes par +une instruction technique sagement approprie leur sexe, seraient +capables de diriger, aux champs ou la ville, avec autant d'habilet +que de profit, un domaine, un atelier ou un ngoce? + +Sur ces points, tous les groupes fministes sont d'accord: +l'enseignement spcial est encore crer pour la femme. Les deux sexes +devraient recevoir une instruction adapte au milieu dans lequel ils +sont appels vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une +instruction commerciale ou industrielle dans les agglomrations urbaines +ou les centres manufacturiers. Depuis quelques annes, les fministes de +toutes nuances ont mis voeu sur voeu, afin de dterminer les pouvoirs +publics organiser et multiplier au plus vite les coles +professionnelles de filles. Voil de l'mancipation pdagogique saine et +sage. Mais, sur ce point, l'tat ne semble pas press de nous donner +satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrs raliser, +puisque l'enseignement spcial des garons,--et surtout l'enseignement +agricole,--est lui-mme manifestement insuffisant. + +Dresser la jeune fille aux tches sacres de la maternit, la bonne +tenue du foyer, l'hygine savante de la maison, la pratique habile +d'un mtier ou d'une profession, voil dj des points essentiels +auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place minente qu'ils +mritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il +fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du +brevet suprieur qui en est la plaie insparable, il n'est pas trs +difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-cueils dont il +faudrait, cote que cote, le garantir: j'ai nomm l'inflation des +tudes et le surmenage des lves. + +Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui +rclameront bon droit une instruction soigne, une culture complte. +S'il est peu raisonnable de vouloir instruire suprieurement toutes les +femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux doues les +hautes spculations de la pense. Suivant le joli mot de M. Anatole +France, la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et +ses diaconesses[79]. + +[Note 79: _Le jardin d'picure_, p. 192-193.] + +Par malheur, beaucoup de matresses ont le tort (cela est +particulirement vrai des congrganistes) de s'appliquer faire de +leurs lves, par une culture intensive des plus artificielles, de +petites personnes, compltes et universelles, des natures minemment +besacires, comme et dit Alfred de Musset, des cervelles richement +meubles en apparence, mdiocrement instruites en ralit. Chaque maison +brle d'inscrire sur son palmars de fin d'anne le plus grand nombre de +brevetes qu'il est possible; et l'on gave, en consquence, les pauvres +petites pensionnaires! Cette maladie du diplme commence pervertir les +tudes fminines, surtout dans les tablissements religieux. + +Cela mme nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne +perde peu peu l'incontestable supriorit qu'elle possde sur +l'instruction des garons. Ajoutons que, sans mme qu'on largisse +officiellement les programmes, les matresses, religieuses ou laques, +se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur proccupation--et +leur plus grave dfaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le +malheur est qu'elles y russissent parfois, tant leur parole coule avec +aisance et fuit avec volubilit. Les femmes, en gnral, se dispersent, +se tranent, se noient dans un flot d'explications lectriques et +torrentielles. D'o l'on a pu dire qu'elles sont moins bien doues que +les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des +coles mixtes est confie, presque partout, des instituteurs, tandis +que les classes enfantines sont laisses naturellement aux +institutrices. + +On pense bien que les fministes s'en plaignent. La Gauche du parti a +mis le voeu que l'enseignement tous les degrs, y compris +l'Universit, ft confi aux deux sexes indistinctement[80]. Mais, pour +enlever aux hommes les chaires qu'ils dtiennent, ces dames ont un moyen +plus dcisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur +conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement +secondaire des filles, dont les programmes et les mthodes nous semblent +infiniment suprieurs ceux de nos lyces de garons. Aprs quoi, on +verra, si elles y tiennent, ouvrir aux plus dignes les chaires de nos +Universits. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office +du matre est de solliciter, d'veiller les esprits plutt que de les +bourrer,--l'instruction devant tre subordonne expressment +l'ducation. + +[Note 80: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.] + +Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est--dire non +seulement approprie aux devoirs des futures mres en mme temps qu' la +condition sociale des jeunes filles, mais encore tourne judicieusement + l'amlioration intellectuelle de leur sexe, de manire redresser les +imperfections, fortifier les faiblesses, parfaire les insuffisances +de l'esprit fminin. + +Ainsi, nul ne conteste aux femmes la facult de retenir; mais il ne faut +pas qu'elles apprennent et rptent vide, sans contrle ni rflexion. +Nul ne leur conteste l'imagination; mais il n faut pas que ce don +d'invention aventureux se dveloppe au dtriment de la logique et de la +raison. Non qu'elles soient incapables de gnralisation; mais elles +gnralisent trop vite, sans mthode, sans patience, sans scrupule. Non +qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hte, +sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont mme capables +de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu +sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que +de seconde main[81], ou, comme dit Mme de Maintenon, elles ne savent +qu' demi. Raison de plus pour les prmunir contre elles-mmes. Se +dfier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre, +travailler lentement, c'est quoi la femme semble plus impropre que +l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout, +c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de rflchir, moyennant quoi +je ne serais pas surpris que la futilit des femmes se transformt en +cette curiosit large et dsintresse qui fait les esprits fermes et +les belles intelligences. + +[Note 81: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 217.] + +Quant surmener nos colires de gymnase comme on force la floraison +d'une plante rare, je ne sais point d'exagration plus absurde et plus +prilleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au +grand air, qu'une culture savante distribue avec excs dans +l'atmosphre lourde des serres. Est-ce dire que la robustesse du corps +soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille +exemples prouvent que, chez les hommes, la dbilit physique n'est pas +un obstacle aux oeuvres de science et mme de gnie. Mais pourquoi +charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand +nombre? Ne les crasons point sous prtexte de les instruire. C'est la +raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les +femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acqurir, +elles auraient trop de peine les porter. + +A la vrit, le temprament de la femme volue plus rapidement que celui +de l'homme. La transformation des filles est plus prcoce et aussi plus +accidente que celle des garons. A cette occasion, les hyginistes et +les mdecins nous avertissent qu'il serait d'une fcheuse imprudence de +soumettre les tudiants et les tudiantes au mme entranement crbral. +Un professeur, qui a surveill des milliers de jeunes filles, atteste +l'extrme frquence des absences motives par leur sant[82]. A pousser +trop vivement leurs tudes, beaucoup se heurtent aux rsistances de la +nature qui se venge, parfois avec cruaut, de la violence qu'elles lui +ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux cueils,--nous +voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des +lves,--quand nous examinerons plus loin les systmes d'instruction et +de coducation intgrales, qui figurent au programm de la Gauche +fministe. + +[Note 82: P. Augustin RSLER, _La Question fministe_, p. 123.] + + +III + +Deuximement, la culture de la femme doit tre _morale_. Aprs la +formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses +se tiennent. Ce serait dj un progrs considrable de mettre en +honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes +filles en rflexions salutaires, une culture prvoyante qui les rende +capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu +peu, dans les familles, cette culture superficielle ramasse +ngligemment dans les cours mondains, cette culture mensongre faite +de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agrments de salon, +qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygine et +de la direction du mnage, du dveloppement physique et moral de +l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la +dignit de la mre. + +Joignons qu'une conduite irrprochable ne se conoit gure sans un +jugement droit. Apprenons bien penser et, du mme coup, nous +apprendrons bien agir. Une instruction purement dcorative n'a pas de +valeur ducatrice. On peut tre un lettr ingnieux, subtil, orn, +accessible aux raffinements de la pense, amoureux des lgances de la +forme, et n'tre, malgr cela, qu'un triste sire. Les gens cultivs ne +sont aucunement l'abri des carts et des chutes. L'instruction doit +donc tre soutenue et complte par des habitudes de rflexion active, +de discernement sage et de forte conviction. Former des esprits +capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idal +de l'ducation moderne; et Mlle Dugard nous assure que c'est de lui +que l'Universit s'inspire dans la direction des jeunes filles[83]. + +[Note 83: _De l'ducation moderne des jeunes filles_, p. 7.] + +Trs bien. Mais que cette nouveaut soit du got des parents, c'est une +autre affaire. Jusqu' ce jour, la mode et la tradition prconisent, +pour les filles, une ducation pusillanime et timore qui, au lieu de +dvelopper les nergies latentes, dtourne de l'action, paralyse +l'effort, incline les volonts la rsignation, l'effacement, +l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mres, entoures d'une +sollicitude inquite, leves en vue de la tranquillit, du +dsoeuvrement et du bien-tre, habitues ne jamais faire un pas ou +dire un mot sans autorisation, toujours accompagnes, surveilles, +annihiles, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite +bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne +sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par +procuration. Toute responsabilit les effraie. Domestiques par avance, +elles se dfient de la moindre libert. Sans convictions claires, sans +nergie, sans initiative, mal prpares la vie, puisqu'elles ne +connaissent le monde que par les distractions nervantes et la politesse +mensongre des salons, l'me faible et le corps anmi, elles semblent +faites pour devenir la chose d'un matre. L'poux peut venir: l'esclave +est prte. + +Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient la merci de la +premire volont forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il +sage, est-il bon de travailler leur diminuer l'me, dprimer, +touffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et +bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de +Fnelon: Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les +fortifier! Il y a place ici pour une mancipation pdagogique des plus +louables et des plus urgentes. Qu'est-ce dire? + +Il est clair que l'ducation moderne des filles doit avoir pour but +essentiel d'accrotre et d'affermir en elles tout ce qui peut faire +contrepoids l'motivit affective, l'excitabilit capricieuse qui +constitue le fond de leur nature, de manire soumettre leur +sensibilit au contrle de la raison et l'empire de la volont. Son +premier devoir est de tonifier leur nervosit par un rgime sain et une +rgle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une me bien +quilibre se plat habiter une chair florissante, la pratique bien +entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'nervement des bals +et des soires. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et la +maternit plus de vigueur et de sant. + +Pour tre morale, l'ducation s'appliquera encore dvelopper en elles +la franchise et la sincrit. On sait que la jeune fille est volontiers +complique, fuyante, ruse. A lui faire perdre le got des voies +obliques, des dtours habiles, des petits manges artificieux, lui +inspirer le culte de la loyaut, l'amour de la droiture, la rectitude +scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidit d'me qui +servira de caution ses plus gracieuses qualits. Mais ce que +l'ducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volont. De ce +ct, il y a infiniment faire: d'abord, pour la dgager du sentiment +et de l'impressionnabilit qui la troublent, de l'impulsion irrflchie +et de l'enttement obstin qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers +le bien, pour la soumettre la loi du devoir, pour la plier au frein +d'une conscience droite et pure, de faon qu'alors mme o tout appui +viendrait lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le +gouvernement de soi-mme. + +Le temps n'est plus o la contrainte suffisait assurer la soumission, +de la jeunesse. C'est par une adhsion rflchie et spontane que les +enfants d'aujourd'hui doivent tre amens la subordination, +l'obissance, au sacrifice. La force d'me est le viatique des faibles. +C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'lever la virilit morale. +Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus +ncessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre leurs enfants. +De leur culture dpend notre honntet. Prparer nos filles donner des +hommes la France de l'avenir, tel est le but poursuivre. C'est bon +escient que, sur la mdaille frappe pour commmorer la fondation de +l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a grav cette lgende: +_Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet_. + +Si austres que puissent paratre ces ides, elles ne portent pas +atteinte aux grces de la fminit. Elles les lvent et les +ennoblissent, voil tout. Qui sait mme si cette faon de prendre la vie +pour ce qu'elle est en ralit, c'est--dire comme une preuve et un +devoir, ne ramnera pas notre jeunesse dore une conception plus +exacte de la grandeur du mariage et de la dignit du foyer? + +On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les +plus fortunes. Les unes, imbues des pires prjugs mondains, tiennent +leur lgante frivolit pour le meilleur moyen d'attirer les pouseurs; +et ddaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des gots et des +antcdents de leur futur poux, elles consentent agrer les +ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur +la prsentation improvise d'un tiers complaisant. A trop se renseigner +sur le caractre et la moralit d'un candidat, vouloir se marier en +connaissance de cause, prtendre donner amour pour amour qui +seulement le mrite, elles risqueraient de passer pour romanesques, +tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard o l'argent a +plus de part que l'affection, elles seront souvent considres par leur +milieu ( l'trange aberration!) comme des jeunes filles positivement +raisonnables. + +Les autres, pieuses et candides, entretenues navement dans les plus +sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis +perdu, comme un den jonch de fleurs, o, appuyes sur le bras du +prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rves, elles vivront le +roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables +dlices. Derrire ce joli dcor, on oublie de leur montrer les ralits +de l'existence et, aprs les flicits de demain, les obligations +d'aprs-demain. Aux coeurs ingnus qui escomptent aveuglment une +succession ininterrompue de bien-tre, de contentement et d'ivresses, +l'avenir prpare de cruelles dceptions. Pareil aux annes qui passent +en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies +de son printemps sont brves et fugitives; son t ne tarde gure +charger l'pouse des fruits de la maternit; puis vient l'automne, qui +aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du mnage, de +l'entretien et de l'ducation des enfants, des dpenses et des +obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tt venu, o +l'hiver apporte avec lui les maladies et les dfaillances de la +vieillesse. + +Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en +France, de leur cacher soigneusement?--A cette question, que me posait +un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence +interdit de rpondre par un prcepte absolu et gnral. Mon ide est +qu'il y a moyen d'clairer, avec tact, la curiosit des grands enfants +sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et mme en vitant +les rvlations trop brusques, en procdant par gradations habiles, en +s'abstenant avec soin de toute crudit de langage, en enveloppant la +vrit d'un voile de prcautions ncessaires, il y a peut-tre, en +certains cas, plus d'avantages que d'inconvnients fournir une jeune +me certains avertissements sur les matires les plus dlicates. + +Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener +bonne fin? A cela, je le rpte, point de rgle unique. Nous ne croyons +pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les +jeunes filles l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait +trop simple. Nombreuses sont celles que vous amnerez plus srement +jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur +dvoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des +claircissements prventifs, les carts ventuels, les complaisances +possibles, les capitulations faciles de la femme marie, en supprimant +la barrire que nos moeurs franaises ont leve entre les deux phases +de leur vie, ne nous parat pas un moyen infaillible de les prparer +mieux servir les intrts de la race, mieux remplir les devoirs du +foyer. + +Et pourtant, dans son livre sur La nouvelle ducation de la femme dans +les classes cultives, Mme d'Adhmar met hardiment l'avis qu'on +renverse la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la +vie de jeune fille et la vie de jeune femme, quitte la remplacer par +une grille transparente travers laquelle se dcouvrira, petit +petit, quelque chose de l'invitable avenir. De deux choses l'une, +dit-on encore, ou le futur mari sera honnte, ou il ne le sera pas. Dans +le premier cas, le brave homme trouvera son compte recevoir des mains +d'habiles ducatrices une femme compltement leve; dans le second, il +serait criminel de confier l'achvement de l'ducation fminine aux +fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La +jeunesse doit connatre la vie avant de la vivre. + +Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais tout +apprendre avant l'ge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront +plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosit +risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une +ducation plus largie, il ne me parat pas indispensable de les +instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de +leons gnrales, d'aprs un programme arrt d'avance, de l'exercice +normal des sens selon les rgles tablies par la morale religieuse. +J'ai quelque peine me figurer les Dames du Prceptorat chrtien, +dont Mme d'Adhmar rve la cration, s'appliquant avec sincrit +tudier entre elles et commenter devant leurs lves la dogmatique de +l'amour, sous prtexte que celui-ci mane du ciel et qu'il mrite +l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage +sont-elles si ncessaires aux jeunes filles pour les prparer +efficacement leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses +n'a pas empch nos aeules et nos mres de comprendre et d'accomplir +magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue. + +Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas craindre que les +nobles ouvertures de l'enseignement chrtien inquitent, agitent, +chauffent certains tempraments? Y a-t-il prudence provoquer en +toutes les mes l'veil des sens et la conscience du sexe? A-t-on +rflchi aux difficults presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou +l'institutrice traitera loquemment de l'amour divin, et voil des +pensionnaires qui s'prendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice +expliquera, avec une chaude persuasion, les mystres de l'amour naturel, +et de tels claircissements ne peuvent tre sans danger pour les +colires, ni sans apprhension pour les parents. Gardez-vous +d'effaroucher la sainte pudeur, sous prtexte de renoncer aux calculs +troits d'une pruderie imprvoyante et sotte! A vouloir dlivrer +radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pdagogie hardie +fait songer (excusez le mot) aux pches sans fracheur et aux jeunes +filles sans duvet[84]. Froisse trop tt dans sa candeur par des mains +rudes et indiscrtes, une me d'adolescente peut en tre meurtrie ou +fane pour la vie. + +[Note 84: Lon CROUSL, _Nouvelle ducation de la femme dans les classes +leves_. Le Fminisme chrtien, anne 1897-1898, p. 8.] + +Encore une fois, la rgle suivre en ces matires infiniment graves +dpend des natures et des tempraments. Comme un caillou jet dans une +eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non, +la transparence de la source entire, il est des mes pures dont la +connaissance des choses de la vie ne parvient jamais altrer +l'admirable srnit, et des mes troubles dont la moindre secousse +remue toutes les fanges. Aux premires, dont l'honntet est foncire, +vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la puret n'est que +superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrtion la lumire et +la vrit. + +Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences +particulires, et non par enseignement public. Et nous maintenons en +principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous +mystrieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus dlicat que la +formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains +claircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans +dflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire +tomber la poussire de ses ailes. + +Cette tche exige la dlicatesse et l'inspiration d'une mre. Et les +institutrices, religieuses ou laques, ne sauraient suppler celle-ci +que rarement, avec l'agrment de la famille, sous forme d'avertissements +intimes, en y mettant toutes sortes de prcautions et de mnagements. Il +y aurait imprudence riger en rgle gnrale, en systme pdagogique, +des divulgations publiques et collectives qui ne sont que trs +exceptionnellement dsirables ou possibles. L'ducation d'une conscience +se peut faire, Dieu merci! sans qu'une matresse ait besoin de mettre +nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel. + + +IV + +Troisimement, la culture de la femme doit tre _sociale_. Ceci est +nouveau. Nous vivons en un temps o le spectacle de l'ingalit des +fortunes et des conditions veille dans les mes bien nes je ne sais +quel malaise indfinissable. Jamais le problme de la misre n'a excit +une proccupation si vive, une anxit si poignante. Jamais la +lgitimit des plaintes, la ncessit des rformes, l'urgence des +rparations, ne se sont manifestes la conscience publique avec une +force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'o qu'ils +viennent, se prolongent en douloureux chos jusqu'au fond de nous-mmes. +Il semble que plus le bien-tre s'tend par en haut, plus le progrs +illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dnuement et des +tnbres d'en bas. Un apptit de justice, que les ges prcdents +n'avaient point connu, travaille confusment le sicle qui commence. Les +plus distraits ont peine rester indiffrents devant l'imminence des +questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants, +des blesss, des vaincus de ce monde, qui appellent l'aide et +demandent se relever, travailler, vivre. Il n'est point douteux +que l'esprit de solidarit ne se propage et ne s'avive de jour en jour. +Le lien de fraternit qui nous unit mystrieusement les uns aux autres +est plus prsent et plus sensible nos mes. Chacun voit mieux le +devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de +_socialiser_ l'ducation. + +Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les +femmes, cratures de grce et de bont qui rien d'humain ne rsiste +longtemps, ont un rle remplir, dont beaucoup ne comprennent ni +l'actualit ni la grandeur. En vain le domaine de la charit s'ouvre +immense aux bonnes volonts: oeuvres de relvement crer, foyers +d'assistance entretenir, indigents et malades visiter, maisons de +refuge et de retraite ouvrir et multiplier. Il y a surtout l'enfance + sauver, la vieillesse soutenir, et plus particulirement l'ouvrire, +cette soeur du peuple si mritante et si oublie, prserver contre les +tentations de la rue, dfendre contre les mauvais conseils de la +misre. L est le devoir. Combien de femmes s'en dsintressent parce +que, jeunes filles, elles n'ont pas appris le connatre et le +pratiquer? + +Apprenons-leur donc, l'ge o le coeur s'ouvre naturellement tout ce +qui est tendre et bon, que la destine de la femme n'est pas dans la +mdiocrit du bien-tre goste, mais plus haut, dans une vie utile, +employe combattre le mal et diminuer la souffrance. Apprenons aux +demoiselles riches, trop disposes rver d'une vie luxueuse et +dissipe, que leurs toilettes commandes trop tard, exiges trop tt, se +traduisent en souffrances pour les ouvrires de l'aiguille ainsi +condamnes, tour tour, au travail de nuit qui les puise et au chmage +qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les +devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonrent point +des obligations plus larges qui dpassent l'horizon familial, et +qu'aprs avoir donn premirement leur affection et leur peine ceux +qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur +bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons +toutes que rparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la +vie des malheureux, entrer doucement dans leurs proccupations, dans +leurs preuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs +deuils et de leurs misres, est le seul moyen de dsarmer les rancunes +et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines ingalits +cuisantes. Apprenons mme aux enfants gtes des classes suprieures (il +n'est que temps!) que, faute d'lever charitablement les deshrits +jusqu' elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser +violemment jusqu' eux. + +Pourquoi ne pas prcher tout de suite le socialisme nos +filles?--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient +pas la direction sociale que j'assigne l'ducation fminine, sont +pris de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacit +du systme collectiviste. La rvolution est possible, mais le socialisme +est irralisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique +l'abolition de la proprit prive. Si la premire peut faire des +ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable. +J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il +n'est donn aucun mcanisme politique, si savamment combin, si +fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la socit +tout entire pour la rtablir, de main de matre, dans la paix, la +justice et la flicit. Bien plus, l'avnement du rgime collectiviste +n'irait pas sans une diminution de nous-mmes, sans un amoindrissement +des liberts et des nergies individuelles, sans un ralentissement ou +mme une rgression du progrs humain. Mais si notre socit ne peut +tre refondue en bloc, libre nous de l'amliorer en dtail. Et c'est +cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les +heureuses de ce monde. Elles y ont un rle superbe remplir. + +Pour relever une me dfaillante et rappeler l'esprance qui s'envole, +pour susciter l'effort de vivre chez les plus dcourags et rendre la +patience et le courage aux dsesprs, la dlicatesse fminine est +incomparable. Tel qui se rvolterait contre la piti un peu froide d'un +philanthrope ou d'un professionnel de la charit, sera dsarm par +quelques mots compatissants tombs des lvres d'une femme. Il est des +tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de +mre, des plaies qui ne peuvent tre panses que par la main souple et +fine d'une amie, des vies sombres et dsoles dans lesquelles une jeune +fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser, +gurir, voil une mission vraiment fminine. Il est plus facile aux +femmes qu'aux hommes de vaincre les dfiances du peuple, de gagner les +bonnes grces des mres par les soins donns aux enfants, de dsarmer +les prventions farouches des pres par l'intrt tmoign leurs +mnagres. Des messagres de paix sociale, voil ce que les femmes +riches ou aises devraient tre dans ntre socit si dure et si +divise! + +Or, l'ducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et +les prparer directement cette fonction. Il vaut mieux socialiser les +mes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer +les classes. Et afin de joindre l'exemple au prcepte, pourquoi les +mres de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles +pas plus frquemment, plus troitement, leurs enfants aux oeuvres +d'assistance et de charit? Quelques visites, au cours de chaque +semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portes +d'une main amie un enfant malade ou un vieillard infirme, +ouvriraient, mieux que toutes les prdications, le coeur de nos fils et +de nos filles la compassion, la solidarit, l'amour de nos +semblables. + +A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relve +de la lgislation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait +tre attnu srieusement que par des rformes politiques qui ne vous +regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous +ne changerez point la socit, si vous ne changez pralablement les +coeurs. Point de rformes efficaces sans la rforme de soi-mme. Faire +le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien gnral de +la communaut. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu. +Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de rpandre autour de +vous la sainte contagion de la bont. Vous aurez la joie d'en tirer +double profit, l'exercice de la bienfaisance amliorant celui qui donne +autant que celui qui reoit. + +Direz-vous que la souffrance et la misre sont des fatalits +ncessaires, que l'ordre mystrieux des choses implique l'existence +juxtapose des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter +un jugement si hautain et si ddaigneux, tant que vous n'aurez pas +essay d'allger les maux d'autrui avec le zle attentif que vous mettez + prvoir et diminuer les vtres? Qui sait si votre indiffrence, +votre luxe, votre duret, et plus encore les fautes de la socit tout +entire, ne sont pas responsables, pour une large part, des preuves, du +dnuement, du vice mme de ses membres infrieurs? Avant de parler +d'ordre ncessaire, essayez donc de le changer. Avant de prtendre que +la misre est incorrigible, faites effort pour la gurir. + +Direz-vous que les organes de la charit publique et prive, que vous +commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce +qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plat! +L'assistance officielle entretient la pauvret, elle ne la gurit pas. +Elle considre les indigents comme un troupeau nourrir, et non comme +une famille malheureuse plaindre et lever. On l'a dit cent fois: il +ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social +consiste se dpenser soi-mme, se dvouer, servir. Alors, quoi? + +Direz-vous que vous donnez ostensiblement, gnreusement, toutes les +qutes, toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le cur +de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et +mritants, et que l'intermdiaire des fonctionnaires de la charit +atteint plus srement la misre cache, leur assistance tant mieux +renseigne et mieux rpartie?--Mauvais prtexte. Il ne suffit point que +la charit s'exerce par procuration, par dlgation. Il faut aborder +fraternellement l'infortune et assister, frquenter, traiter la pauvret +comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple +visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors +refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents domicile,--ce +qui est, pour le riche, un devoir sacr d'humanit? L'aumne +individuelle elle-mme, lorsqu'elle est jete distraitement au mendiant +inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien; +sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'gosme ou d'ennui, par +lequel nous croyons librer notre conscience, en dbarrassant nos yeux +d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres +avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affiche, +sans familiarit fausse et dplace, comme des soeurs vont des frres +affligs ou malheureux! Et surtout tchez de les aimer pour qu'ils vous +aiment! + +Direz-vous enfin qu'un intrieur misrable est peu attrayant, qu'on y +respire des odeurs dplaisantes, qu'on y subit des contacts +dsagrables, et qu' ces visites rptes, vos filles risquent de +perdre la distinction de leur langage et de leurs faons, le sentiment +et la grce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons +point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux. +Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre +sollicitude aux pires ncessiteux. Les braves gens de votre voisinage +seront si sensibles une bonne parole dite sans fiert! Une caresse aux +enfants, un conseil, un service la mre, un vtement chaud, une tisane +aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conqurir leurs +coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honntes et proprettes o +des ouvrires de tout ge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur +sans joie et sans rpit, pour faire vivre maigrement la maisonne. Vous +y monterez gaiement, vous et les vtres, pour peu que vous songiez que +le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre +existence libre et facile, la rdemption de vos privilges de fortune et +de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de +l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins +clment vous avait fait natre aussi pauvres que vos pauvres, il se +pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames, +craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en +mettez pas! La poigne de main que vous changerez avec vos amis +indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle. + +Ce programme d'ducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour +nos mes dbiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinment +ferms ce qui drange leurs aises ou n'atteint pas leurs intrts +prsents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet +idal. Dans un opuscule trs intressant de Mlle Dugard, une matresse +distingue qui parat trs prise de l'esprit nouveau, nous lisons +ceci: On leur enseigne que si cette oeuvre de rparation relve de +toutes les volonts bonnes, elle leur appartient surtout elles jeunes +filles des classes aises, affranchies des servitudes accablantes pour +l'me, et qu'en agissant de la sorte et en se dvouant aux autres, elles +ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais +simplement le devoir[85]. C'est parfait. + +[Note 85: _De l'ducation moderne des jeunes filles_, p. 28.] + +Du ct des filles aussi bien que du ct des garons, il n'est que +l'ducation de la responsabilit et la conscience de la solidarit qui +puissent raliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je +compte mme sur le fminisme chrtien,--d'inspiration catholique ou +protestante,--pour conqurir ces ides les familles religieuses et les +tablissements libres. Car ce que je viens de dire relve, il me semble, +du plus pur esprit vanglique. Il suffit d'tre chrtien pour traiter +les malheureux en frres. Riches et pauvres sont ncessairement gaux +pour qui croit l'galit des mes rachetes par le mme Dieu. + +Et cette considration pieuse est un nouveau motif, pour les femmes +dvotes, de travailler sur la terre au rgne de la fraternit +chrtienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait, +l'union idale! Voil comment la bont et l'unit, conues dans leur +plnitude et s'engendrant l'une l'autre, dcoulent naturellement d'une +source divine et supposent cette vieillerie ncessaire et sainte: la +religion. + + +V + +Quatrimement, la culture de la femme doit tre _religieuse_. Nous +voulons dire que le spiritualisme nous semble le complment ncessaire +de l'ducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui, +parce que les principes directeurs de l'vangile permettent, mieux que +tous autres, de concevoir le bien avec clart, de le vouloir avec force +et de le raliser jusqu' l'immolation de soi-mme. Rien de plus +rconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu gard +aux preuves et aux servitudes qui menacent particulirement son sexe, +la femme, plus que l'homme peut-tre, prouve le besoin d'appeler Dieu +son secours. + +De par la sensibilit de son tre et la tendresse de son coeur (nous +savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa +nature), la femme est profondment religieuse. Et ce sentiment trs vif +est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en +prsence du mystre des choses, de la ncessit d'un appui et d'un +consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce +monde. Et cet instinct sublime est largi, spiritualis par une sorte +d'lvation de l'me vers l'infini, par un appel au principe ternel de +la vie, par une soif inextinguible de pit et d'adoration. Les femmes +croient, parce qu'elles ont besoin de croire une puissance qui relve +leur faiblesse, un amour qui emplisse leur coeur. + +C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si +agissant. Jamais le mystre de l'au-del ne les laissera indiffrentes. +Il leur faut une solution complte aux problmes de la vie et de la +mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs mes. Elles +traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. Nous pouvons dire tout ce +que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en +sommes ravis. Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est +une raison pour l'ducation de ne point s'attaquer leurs croyances. + +A la vrit, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent +point s'en passer. Mme parmi les fortes ttes du fminisme, il en est +plus d'une qui n'a rpudi les dogmes chrtiens que pour s'affilier +passionnment au spiritisme ou la franc-maonnerie. A dfaut du culte +catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantme, un semblant +de religion. Celles qui vont jusqu' la ngation absolue y mettent une +violence impie, une intolrance haineuse, qui fait de leur incroyance +une faon de religion du nant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse +se voue l'athisme avec une sorte de pit aveugle. On a vu des jeunes +filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un +enthousiasme et une ferveur mystiques. + +L'ducation des filles ne doit pas, ne peut pas tre irreligieuse, la +religion se mlant tous leurs sentiments. Au reste, la morale +indpendante a donn de trop pauvres fruits du ct des garons, pour +qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lyces de +filles. On n'ignore point avec quelle vhmence les femmes se +plaignent,--non sans raison,--de l'immoralit des hommes. Tchons, au +moins, de ne pas branler la vertu fminine: car, sans elle, l'honntet +qui nous reste serait bientt rduite rien. + +Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pdagogie de mettre tout +en oeuvre pour former des consciences aussi veilles, aussi +scrupuleuses que possible, des mes pures et droites, des volonts +fermes et sres? Or, en matire d'ducation, je le rpte, la religion +est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que +la foi, l'esprance et la charit sont les plus augustes des +prservatifs, et les plus rconfortants des viatiques, parce qu'il s'en +dgage une douceur, une chaleur, une srnit qui aide supporter le +poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un largissement +de notre horizon, une lvation de l'existence qui rehausse, ennoblit, +sanctifie notre misrable humanit. Que les matres et les matresses, +qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs +lves. Ces gards leur sont commands par un scrupule trs dlicat et +trs pur que Littr formula jadis en termes admirables, et dont, nous +autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire +une loi absolue: Je me suis trop rendu compte des souffrances et des +difficults de la vie pour vouloir ter qui que ce soit des +convictions qui le soutiennent dans les diverses preuves. + +Est-ce dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin +d'tre clair, lev, spiritualis par une culture intellectuelle plus +forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient +plus notre poque. Et chose grave, dont le clerg convient lui-mme: +jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses +qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrtien n'a t plus rare ou plus +dbile. La religion des modernes a besoin d'tre fortement raisonne. Ce +qui ne veut pas dire que notre raison doive empiter sur le domaine de +la foi et rejeter le mystre parce qu'elle n'arrive pas comprendre +l'incomprhensible, connatre l'inconnaissable. Croire et savoir font +deux. S'il n'y avait pas de mystre dans la religion, remarque M. +Brunetire, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais! Et l'objet de +la connaissance et l'objet de la croyance tant distincts, il n'y a +point de danger que la foi contredise la raison. Elle ne s'y oppose +point, poursuit le mme auteur; elle nous introduit seulement dans une +rgion plus qu'humaine, o la raison, tant humaine, n'a point d'accs; +elle nous donne des lumires qui ne sont point de la raison; elle +complte la raison; elle la continue, elle l'achve et, si je l'ose +dire, elle la couronne[86]. + +[Note 86: Confrence faite Lille en dcembre 1900 sur les _Raisons de +croire_.] + +D'o suit qu'il est permis d'tre un savant trs libre et trs hardi, +sans cesser d'tre un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre +grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un mme homme; +coexister en une mme chair, sans gne ni amoindrissement pour l'une ou +pour l'autre. C'est ainsi que l'Universit compte en son sein beaucoup +de vrais savants qui sont de parfaits chrtiens. Et ceux-ci ne manquent +point d'accueillir par un clat de rire toutes les tirades sur +l'incompatibilit de la foi et du savoir, sur la substitution de la +science la religion, et autres niaiseries normes qui s'talent dans +les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants. + +Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent +point,--sans quoi la critique se rsoudrait vite en ngation +tmraire,--l'infirmit de notre esprit a parfois surcharg, obscurci le +dogme religieux d'une enveloppe de contingences matrielles, de +pratiques dvotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'glise subit +regret ou tolre avec peine, et qu'il est sage de discerner, de +soulever, d'carter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater +l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme +toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine suprieur de la +foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux matres +qu'il appartient de les suggrer l'me de la jeunesse, au lieu de la +noyer dans cet abme de tnbres et d'inquitudes qui s'appelle: le +doute. + +A cela, nous diront certains esprits courts et attards, il n'y a qu'un +malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrdule et immoral, +et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a +dj ruin la foi et la chastet des garons.--C'est trop dire. De +grce, n'attribuons pas l'instruction religieuse, que nous rclamons +pour le sexe fminin, les dviations et les ravages qu'une instruction +irreligieuse a pu infliger l'me d'une certaine jeunesse indiffrente +ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et +la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous, +de si grands savants fassent de si bons chrtiens? Comment admettre, +d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la +religion, et qu'une France mieux claire ne puisse tre qu'une France +dchristianise? + +A l'accroissement de la culture fminine, nous voyons mme un profit +rel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa +clientle de dvotes, l'glise romaine (j'y faisais allusion tout +l'heure) s'est peu peu effmine. Petites chapelles, petites +dvotions, petites confrries, ont morcel et affaibli l'admirable unit +du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins Dieu qu' ses +saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et +endort, alors qu'elle devrait tre un principe de force et d'action qui +secoue les timides et rveille les endormis. Faites que les femmes +soient plus instruites, et leur dvotion rgnre prendra, du coup, un +ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques. +Dans une confrence donne Besanon la fin de novembre 1900, sous la +prsidence de l'archevque, M. tienne Lamy a dvelopp cette ide que +la Franaise peut tendre son savoir sans exposer sa foi, et que +l'glise, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester +fidle sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les +mes[87]. Ce vigoureux appel au fminisme chrtien sera-t-il entendu? + +[Note 87: _La Femme de demain_, pp. 7 et s.] + +Au surplus, c'est une erreur d'ducation de croire que la culture de +l'esprit soit un danger pour la foi et la pit des jeunes filles. +L'ignorance n'est pas prcisment une condition de vertu. Un vnrable +cur de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des +ouvroirs, les orphelines les moins renseignes sont aussi les plus +exposes aux surprises et aux dfaillances. S'il est vrai qu'un homme +prvenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut +quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqu l-dessus) dchirer ses +yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de +l'amour. L'instruction bien comprise permet la jeunesse de tout +apprendre, de tout connatre, en lui laissant deviner peu peu ce qu'on +ne dit pas travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage? + +Sans souhaiter pour Agns une ignorance purile et sotte, Molire +estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une rvlation +suffisante. Mais cette pdagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles +l'abri des piges, puisqu'elles n'en connatraient le danger qu'en y +tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prmunir contre la +licence des moeurs et les excs de leur propre imagination, en les +dtournant des lectures malsaines et des sductions du mauvais luxe. +Depuis que l'exprience nous a dmontr qu'une savante n'est pas +ncessairement une pdante, il nous apparat mieux qu'tudier, +apprendre, savoir, c'est proprement clairer, lever, fortifier son +jugement, sa raison, sa volont. A regarder la vie en face et se dire +qu'elle nous rserve, presque toujours, plus d'preuves que de joies, +les jeunes filles, sans rien perdre de leur grce, seront mieux pourvues +de sagesse et de gravit, de courage et de prudence. Ce n'est point +l'habitude de rflchir et de penser, mais l'inconscience et la +lgret, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons + nos filles des gots srieux; et, sans pdantisme maussade, elles +prfreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches, +loyales, elles sauront distinguer la puret de la pruderie, l'amnit du +bavardage, la gaiet de la dissipation. Et leur honntet sera plus +solide et leur religion plus tolrante, puisqu'elles se seront +affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mlent +trop souvent la vertu et la dvotion. + +Nous dirons mme que l'ouverture et la clart de l'intelligence nous +semblent insparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de +ses devoirs et la ferme volont de les accomplir. N'est-ce pas le +malheur d'une instruction superficielle et d'une ducation frivole +d'entretenir au coeur de la femme des illusions puriles, que les +exigences de l'avenir peuvent tourner en dsenchantement et en rvolte +contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficults de la vie, +elle ne saurait manquer d'tre plus attache sa condition, sa +famille, sa maison, et de mieux discerner, par del le mirage de la +jeunesse, les ralits et les obligations de l'ge mur et, au-dessus de +l'Amour qui passe, le Devoir qui reste. + +Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines +ttes plus faibles ou chauffe certaines mes plus troubles. Nous savons +qu'il ne suffit pas toujours d'clairer l'innocence pour la rendre +incorruptible. Aprs la rgle, l'exception. + +Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne +dtournent certaines femmes de la modestie et de la pit. Prparer la +jeune fille, non pas usurper les fonctions de l'homme, mais remplir +sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science +doivent poursuivre en se prtant un mutuel appui. Une croyance, quelle +qu'elle soit, est ncessaire toute oeuvre d'ducation, parce qu'on ne +se fait obir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce +que l'athisme pse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et +qu'en assurant nos filles le srieux et la probit que donne la +science, la modestie et le rconfort que procure la religion, nous +servirons du mme coup les fins les plus leves de l'me, qui +consistent clairer la pit par le savoir et fortifier la vertu par +la foi. + +Veillons ensuite ne point blesser ni dfrachir la grce de la +seizime anne. J'y reviens dessein: tout connatre avant le temps, +certaines jeunes filles risqueraient d'tre moins angliques. A ct +d'mes foncirement honntes auxquelles on peut tout apprendre sans +altrer leur limpidit profonde, il en est d'inquites, dont la puret +n'est que de surface, et qu'une rvlation trop brusque jetterait hors +d'elles-mmes. Nous revendiquons pour la mre franaise, la plus tendre +et la plus admirable des mres, la dlicate mission d'ouvrir doucement, +sans prcipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y +verser, au moment voulu, la lumire, l'apaisement et la scurit. +Fnelon crivait une dame de qualit: J'estime beaucoup l'ducation +dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mre, +quand celle-ci peut s'y consacrer. + +Sous rserve du rle essentiel de la religion et de l'intervention +dsirable de la mre, nous tenons pour exact de prtendre qu'une +intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseigne, arme +les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une pit plus forte. Et +pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une +jeune fille, leve d'aprs la mthode d'ducation dont nous venons +d'indiquer l'esprit gnral, munie d'une culture _rationnelle_, +_morale_, _sociale_ et _religieuse_, sera prpare, la vie aussi bien +qu'elle peut l'tre et, par suite, capable de remplir dignement sur la +terre tout son devoir et toute sa destine. + + + + +CHAPITRE III + +De l'instruction intgrale + + + SOMMAIRE + + I.--LE PROGRAMME DU FMINISME RADICAL.--VARIANTES + HABILES.--INSTRUCTION OU DUCATION? + + II.--IDES COLLECTIVISTES.--IDES ANARCHISTES.--APPEL A LA + SOCIALE ET A LA MCANIQUE. + + III.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE S'TENDRE A TOUTE LA JEUNESSE + ET A TOUTE LA SCIENCE?--RAISON D'EN DOUTER.--CE QU'IL Y A + DE BON DANS L'IDAL DE L'INSTRUCTION POUR TOUS. + + IV.--L'INSTRUCTION INTGRALE DES FEMMES DOIT-ELLE TRE + LAQUE? GRATUITE? OBLIGATOIRE?--DFENSE DES FEMMES + CHRTIENNES. + + V.--ILLUSIONS ET DANGERS DE L'INSTRUCTION A BASE + ENCYCLOPDIQUE.--L'INSTRUCTION INTGRALE A-T-ELLE QUELQUE + VERTU DUCATRICE?--LA FOI EN LA SCIENCE.--LA RELIGION DE LA + BEAUT. + + VI.--NOTRE FORMULE: L'INSTRUCTION COMPLTE POUR LES PLUS + CAPABLES ET LES PLUS DIGNES.--POINT DE BACCALAURAT POUR + LES FILLES.--CONCLUSION. + + +Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une ducation +plus virile les meilleurs rsultats pour l'avenir du sexe fminin, +soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcrot d'tudes +inconsidres, le trsor de ses qualits propres, et estimant que ce +serait payer trop cher le dveloppement de son intellectualit que de +l'acheter au prix de sa sant morale et physique, il nous est impossible +d'accueillir avec complaisance les nouveauts radicales et les +hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prtention +d'imposer immdiatement la jeunesse franaise. Sous le prtexte d'une +mtamorphose absolue, que nous persistons croire fcheuse et +irralisable, le fminisme avanc, poussant outrance l'mancipation +pdagogique des jeunes filles, prconise une srie de mesures excessives +qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropries leur temprament +et peu profitables leurs intrts, ne tendent rien moins qu' +dformer le moral et fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce dire? + + +I + +Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrme-Gauche fministe, si +sduisant qu'il puisse paratre. Jugez donc: il faut que tous apprennent +et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste, +l'instruction intgrale. Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous +expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la +citerons textuellement, en soulignant, aprs elle, les mots essentiels. +Nous voulons l'ducation, intgrale dans son _objet_, tous les hommes +et toutes les femmes ayant galement droit leur complet +dveloppement;--nous la voulons dans la _mthode de culture_ et dans les +_moyens de culture_, c'est--dire que l'ducation doit _crer un milieu_ +qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de +la connaissance, afin d'veiller son initiative personnelle; elle doit +_prserver son cerveau_ de toute empreinte servile, en l'habituant +l'observation, l'exprimentation, la dduction, la synthse; de +telle sorte qu'il arrive _se faire sa loi morale_, au lieu de la +_recevoir toute faite_; elle doit _cultiver_, _universaliser_, par la +mise en prsence de la matire et des outils primordiaux, ses aptitudes, +le jeu normal des muscles, l'ducation des sens, de faon lui assurer +l'indpendance conomique en lui donnant les _procds gnraux du +travail_. Et cette bonne demoiselle,--une pdagogue, s'il vous +plat!--nous assure qu'ainsi organise, l'ducation nationale supprimera +en un tour de main l'ignorance et la misre[88]. + +[Note 88: Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 849.] + +Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de +concevoir que le jeune humain puisse si aisment prendre contact avec +tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses +sens et ses muscles. Mme aid par les outils primordiaux, quel homme +ne se perdrait un peu dans ce programme de pdagogie intgrale et +d'instruction encyclopdique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout +apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connatre et d'approcher +quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension +indfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus +impossible une tte, si prodigieusement doue qu'on la suppose, d'tre +universelle. + +Et c'est le jeune humain qui devra, sans empreinte servile, se +mesurer avec l'infinie complexit des choses, s'habituer +l'observation, l'exprimentation, la dduction, la synthse! Et +cela, au moment mme o de bonnes mes se rpandent en lamentations sur +le surmenage des jeunes gnrations! Rcriminations prmatures: +attendons, pour nous plaindre, que le fminisme intgral, dont c'est +la prtention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis + l'oeuvre pour distendre et dtraquer tout fait la cervelle de nos +fils et de nos filles. + +Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isole, que nous +discutons ici, mais un article mme du programme de la Gauche fministe +vot l'unanimit par le Congrs de la condition et des droits de la +femme. En voici le texte littral: Le Congrs met le voeu que +l'ducation soit intgrale, c'est--dire qu'elle cultive, chez tous, +toutes les manifestations de l'activit humaine. On remarquera de suite +que le mot ducation a pris ici la place du mot instruction. Mais +cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de +Mlle Harlor, le programme de l'ducation intgrale comprend l'ensemble +des connaissances humaines; il doit tre base encyclopdique; il +porte sur toutes les branches de l'activit humaine. Et suivant le +commentaire de Mlle Bonnevial, qui prsidait, il doit cultiver en nous +toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales, +industrielles, esthtiques, etc., en un mot, une foule de choses. On +voit que cette culture gnrale relve de l'instruction plus que de +l'ducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit, +du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la +formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir les +lans de l'instinct[89]. En un mot, pour ces demoiselles, instruire les +enfants, c'est les duquer. Peu de mres seront de cet avis. + +[Note 89: La _Fronde_ du 8 septembre 1900.] + +L'numration des matires qui doivent tre enseignes aux filles nous +prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'ducation, c'est +l'instruction que l'on vise et que l'on rclame. Voici un aperu des +programmes pdagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les +petits cnacles du fminisme avanc. + +L'ducation des jeunes filles comprendra: 1 l'enseignement littraire +et scientifique et mme la prparation au baccalaurat, la femme devant +disputer aux hommes toutes les fonctions librales; 2 l'enseignement +agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles, +riches ou pauvres, doivent apprendre un mtier ou une profession, afin +que le sexe fminin tout entier puisse payer la socit sa part en +production manuelle ou intellectuelle[90]; 3 l'enseignement maternel +et domestique qui mettra la femme en tat de remplir, d'une manire plus +rationnelle, son rle d'pouse et de mre; 4 l'enseignement social qui +initiera la jeune fille ses devoirs de citoyenne par l'tude des +oeuvres et institutions d'assistance, de prvoyance et de mutualit, +toutes choses qui dvelopperont en son esprit le sens de la solidarit +civique et humaine; 5 l'enseignement du droit, afin que la femme, +connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code, +puisse dfendre ses intrts et revendiquer ses droits[91]. + +[Note 90: Rapport dj cit de Mlle Harlor.] + +[Note 91: Propositions agres par le Congrs de la Gauche fministe. La +_Fronde_ du 8 septembre 1900.] + +En ce mirifique programme des tudes fminines de l'avenir, nous ne +relevons, pour l'instant, que la constante proccupation d'riger +l'instruction universelle en procd d'ducation gnrale. Qu'on nous +parle donc d'instruction ou d'ducation, c'est tout un. Au fond, dans ce +systme, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture +base encyclopdique; ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intgral +mis la porte de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumire le +caractre et l'importance de cette ide, qu'elle n'est qu'un emprunt +fait aux doctrines rvolutionnaires, puisqu'elle figure expressment au +programme collectiviste et mme au programme anarchiste. + + + +II + +Et d'abord, les socialistes ont la prtention d'administrer +militairement l'instruction intgrale toute la jeunesse. Dans une +brochure que M. Jules Guesde a honore d'une prface, M. Anatole Baju +s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hsit +se servir vis--vis de son menu peuple: Si nous voulons une socit +galitaire, nous devons la prparer. Pour cela, nous prenons tous les +enfants, ds le plus bas ge, avant qu'ils aient contract de mauvaises +habitudes: nous leur donnons tous les mmes soins, la mme nourriture, +la mme instruction. En un vaste domaine, dont l'ensemble clos par un +mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garons et filles, mls sans +distinction de sexes, reoivent l'instruction intgrale, quel que soit +le travail auquel on les destine[92]. Bien que M. Baju nous vante les +joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement +pdagogique, il est craindre que l'apprhension de ces maisons de +force ne procure d'innombrables recrues l'anarchisme qui, par contre, +aspire au grand air de la libert individuelle. + +[Note 92: _Principes du socialisme_, p. 19-20.] + +L'anarchisme, en effet, pour assurer toutes les femmes comme tous +les hommes l'galit du point de dpart, reste fidle ses gots +d'indpendance et laisse chacun boire, sa soif, aux sources communes. +Il ne veut point d'une enfance enrgimente, caserne, gave, suivant +des rgles uniformes, par des pdants autoritaires. Anarchistes et +socialistes,--ces frres ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen +d'ouvrir toutes les femmes l'accs des hautes tudes et de leur +assurer une gale participation aux jouissances de l'instruction +intgrale. + +Il saute aux yeux que le problme n'est pas facile rsoudre. Car si +frottes de science et de littrature qu'on le suppose, il faudra bien +qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur +mnage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer +aux vulgaires ncessits de la vie, comment croire que les mille soins +domestiques leur laisseront toutes assez de loisir pour entretenir +leurs connaissances, goter les dlices de l'tude et poursuivre en paix +la culture de leur esprit? + +Le collectivisme ne s'en montre pas embarrass. Il se fait fort +d'affranchir la femme de tous les soins du mnage. Sous le rgime +socialiste, en effet, les travaux domestiques se transformeront +graduellement en services publics. Mme la prparation des aliments +deviendra un service social[93]. Pourquoi la cuisine ne +rentrerait-elle pas, aprs tout, dans les attributions de l'tat? Chaque +famille irait chercher ses aliments un guichet administratif, les +consommerait chauds sur place ou les mangerait froids la maison, comme +cela se pratique aux fourneaux conomiques. C'est un idal des plus +sduisants. + +[Note 93: La _Petite Rpublique_ du 15 janvier 1897.] + +Mais on se figure moins aisment la conversion en services publics de +certaines autres besognes extrmement domestiques. Chargera-t-on une +quipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de +nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchs, tant de nature +peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la rquisition chre M. +Jules Guesde: chacun de nous sera charg d'office, tour de rle, de +pourvoir aux soins de propret mnagre, ce qui est d'une perspective +infiniment agrable--pour les femmes. C'est le rgime de la corve. Un +autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employs, de gr +ou de force, ces besognes infimes seront dtourns, pour un temps, des +travaux de l'esprit et sevrs des bienfaits de l'tude. Et cette +considration, jointe aux rglementations tracassires et despotiques de +la socit collectiviste, rvolte les mes anarchistes. + +Kropotkine met, cette occasion, une ide qui ne manque point +d'originalit. manciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes +de l'universit, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une +autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques. +manciper la femme, c'est la librer du travail abrutissant de la +cuisine et du lavoir[94]. On ne saurait videmment multiplier les +femmes d'tude sans multiplier du mme coup les femmes de loisir. +Faudra-t-il donc que les besognes infrieures soient accomplies jamais +par des domestiques volontaires ou par des corvables rquisitionns? +Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques +privilgies, on rabaisse ncessairement les autres en les surchargeant +de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problme pour la femme +est de secouer au plus vite le joug du mnage et d'chapper la +servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-l, nous +ne ferons des savantes qu'au prix de l'infriorit aggrave des +misrables, que les ncessits de la vie condamneront prparer la +soupe, repriser les hardes et nettoyer la maison. + +[Note 94: _La Conqute du pain._ Le travail agrable, p. 164.] + +Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu' la socit rgnre par +la Rvolution d'abolir l'esclavage domestique, cette dernire forme de +l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace. Aujourd'hui, la +femme est le souffre-douleur de l'humanit. Mais celle infriorit +douloureuse commence peser aux plus fires et aux plus dignes. +L'esclavage du tablier les offense. Il leur rpugne d'tre la +cuisinire, la ravaudeuse, la balayeuse du mnage[95]. Il ne faut plus +de domesticit. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'tre les +servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre +les hommes servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront +affranchies tout simplement du servage familial par les progrs de la +mcanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et +vous savez combien ce travail est ridicule,--des machines accompliront +ces fonctions avec docilit. Lorsque la force motrice pourra tre +transporte distance et distribue domicile sans trop de frais, la +vapeur et l'lectricit se chargeront de tous les soins du mnage, sans +nous obliger au moindre effort musculaire. Il est mme prvoir que +la coopration s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur +isolement actuel, les mnages s'associeront pour s'offrir un calorifre +commun ou un clairage collectif[96]. + +[Note 95: _La Conqute du pain._ Le travail agrable, pp. 157 et 159.] + +[Note 96: _Ibid._, pp. 160, 161, et 162.] + +Exagration part, disons tout de suite que ces transformations sont, +jusqu' un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est +gure douteux que la machine ne parvienne allger le travail +domestique, comme elle allge dj le travail manufacturier, sans qu'il +soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne supprimer un jour +toute espce de travail manuel: ce qui dpasserait la limite des +conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les +perfectionnements mcaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir +sous le rgime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de +l'abominable capital; que les progrs et les bienfaits du machinisme ne +sont nullement subordonns l'avnement de la Rvolution sociale, et +que, ds lors, ce n'est point l'anarchisme destructeur, mais la +science cratrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les +vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dots des +merveilles de l'lectricit? Jusqu' prsent, l'anarchisme n'a +perfectionn et vulgaris que les bombes explosibles et les engins +meurtriers: et l'on n'aperoit pas que ce genre de progrs ait simplifi +le mnage et libr les mnagres. + + +III + +Nous sommes maintenant suffisamment difis sur l'origine et l'esprit de +l'instruction dite intgrale. En cette revendication, le fminisme +penche gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus +avancs; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il pouse les +tendances rglementaires. Que penser de l'ide en elle-mme? Ce qu'un +esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambigu. Tous ceux qui +ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables +retentissants et vides, se mfieront de l'instruction intgrale. Le +mot est superbe, mais imprcis et vague. Impossible de le prendre au +pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdit. + +Pas moyen d'tendre l'intgralit de l'instruction toute la jeunesse +et toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour +convier ou contraindre les deux sexes tout apprendre, et le plus grand +savant du monde n'oserait jamais y prtendre. Au vrai, l'instruction ne +peut tre intgrale pour personne. Nulle cervelle, mle ou femelle, n'y +rsisterait. Alors que l'encyclopdie des connaissances humaines +s'accrot prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel +d'ingrer cette volumineuse matire, sans cesse grossissante, en toutes +les ttes franaises. De grce, soyons srieux! On dirait vraiment que +nos enfants ne sont pas dj suffisamment gavs, gonfls, hbts. Et +pourtant, si dmesurs qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune +prtention l'universalit. + +Quant promener tous les enfants de France, filles et garons, +travers l'enseignement primaire, secondaire et suprieur, disons tout +net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir +assur, point de culture intellectuelle possible, hlas! ni pour les +femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'tat prsent de +l'humanit, l'tude des sciences, des lettres et des arts ne saurait +tre galement accessible tous. Y admettre jeunes gens et jeunes +filles indistinctement, c'est risquer de dpeupler les champs et de +vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des +fortes ttes du fminisme chrtien, a fond une cole professionnelle +d'imprimerie qui, dans sa pense, s'adressait particulirement aux +jeunes filles brevetes, la carrire de l'enseignement ne leur offrant +plus, raison de son encombrement, qu'un dbouch insuffisant. Or, bien +que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre mtier de +femmes, semblt tout indique pour les victimes du brevet, seules les +filles du peuple en ont compris l'utilit. Quant aux demoiselles +instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle +Maugeret, aprs qu'elles eurent constat qu'on se noircissait un peu le +bout des doigts, que c'tait, en somme, un mtier d'ouvrires et non une +profession, elles ne sont point revenues[97]. + +[Note 97: Rapport sur la libert du travail prsent par Mlle Marie +Maugeret au Congrs catholique de 1900.] + +C'est le malheur de l'instruction seme tort et travers d'tendre +dans les petites mes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs, +ce prjug abominable qui voit dans le travail manuel comme une +dchance et une infriorit. Et pourtant une socit pourrait, la +rigueur, se passer de savants, d'artistes, de potes; elle ne +subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu, +favoriser l'avancement de la collectivit, tel est le double but du +travail le plus humble et le plus relev. Et en multipliant les +dclasss, l'instruction, rpandue sans prvoyance et sans mesure, +risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la socit, sans mme +assurer l'existence quotidienne des diplmes qui l'auront sollicite +avec avidit et reue avec ivresse. + +Seulement, lorsque les tches industrielles et agricoles seront +abandonnes, lorsque les emplois manuels seront dserts, nos +demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dpourvus. Si purs +esprits qu'ils deviennent force de philosopher, ils auront toujours +quelques apptits matriels satisfaire. Un pays o les lumires +surabondent doit craindre d'tre rduit tt ou tard la portion +congrue. Une socit n'est pas seulement intresse multiplier les +calculateurs, les pdagogues, les esthtes, les chimistes, les +physiciens et les potes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment +qu'elle souhaite d'clairer sa lanterne, elle n'est point dispense +d'emplir la huche et le garde-manger. + +En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la +science et les progrs de l'industrie,--et notre intention n'est pas de +les diminuer,--l'instruction intgrale pour tous,--en admettant qu'elle +ft possible--ne serait pas de sitt ralisable. L'accession de tous les +hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture +intellectuelle, ne sera concevable que le jour o le machinisme aura +libr l'humanit de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de +l'industrie, du commerce, de la cuisine et du mnage, besognes multiples +auxquelles la ncessit de vivre nous condamne prsentement sous peine +de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils +jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour +prophtiser, brve chance, l'avnement de ce nouvel ge d'or. Mais +il est crit que l'vangile rvolutionnaire sera fertile en miracles. +Pour l'instant, du moins, l'instruction intgrale, prise dans sa formule +littrale, est dnue de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y +rsigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature +et une ncessit de la vie sociale. + +Aussi bien ne ferons-nous pas aux fministes l'injure de penser qu'ils +puissent tre dupes des mots, au point de croire la vertu magique et +au rgne universel de l'instruction intgrale, telle que nous venons de +la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour +ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une tiquette +de propagande, destine blouir et enflammer l'imagination des +masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour tre quitable, si ce +vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pense, une +aspiration, un voeu de justice et d'galit, dont la dmocratie puisse +tirer honneur et profit. Or, la conception chimrique de l'instruction +intgrale pour tous nous semble procder d'une ide simple, infiniment +gnreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager. + +La socit est intresse mettre en valeur toutes les intelligences +qu'elle recle. Et prsentement, l'instruction gnrale n'est accessible +qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de +vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant dfense +de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre +devant ses yeux la fentre d'o lui vient une demi-clart, sans lui +permettre d'largir ses horizons vers la pleine lumire. Est-ce juste? +Est-ce sage? + +Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement +secondaire n'est donn qu' ceux qui ont les moyens matriels de le +payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est +souvent donn ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le +recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de relles +dispositions pour l'tude, doivent-ils se contenter du minimum des +connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font +preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamns subir le +maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci +laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-l prmaturment? La socit fait +cela double perte, en arrtant d'abord les intelligences qui pourraient +s'lever, en levant ensuite les mdiocrits qui devraient descendre. +J'en conclus que l'instruction complte doit tre administre seulement +aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux diffrentes tapes +de leurs tudes, de capacits relles et d'activit soutenue: ce qui +suppose une slection tous les degrs de l'enseignement, depuis le +point initial jusqu'au point final. Comment la raliser sans violence, +sans secousse, sans coercition? + + +IV + +J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra +l'assentiment de tous ceux qui prfrent les ides nettes aux formules +quivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les +contradictions. + +Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en +lieu clos, suivant le rgime collectiviste, ni l'levage en plein air, +suivant l'idal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop +d'indpendance. Point de conscription scolaire, point d'cole +buissonnire. Ne traitons le jeune humain ni comme une recrue exerce +entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lch sans +bride travers les pturages. + +Nous n'admettrons pas davantage la solution prconise par le fminisme +d'avant-garde, c'est--dire l'instruction laque, gratuite et +obligatoire tous les degrs. A une sance du Congrs de 1900, Mlle +Bonnevial a fait, comme prsidente, la dclaration suivante: Il est +bien vident que, pour que l'instruction soit intgrale pour tous +(entendez par l une instruction qui cultive, chez tous, toutes les +manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activit +humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer, +il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuit rsultent +mme du mot intgral[98]. Ainsi comprise, l'ducation n'est intgrale +nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les +chrtiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir +rflchir un instant sur la porte de ces trois mots: lacit, +gratuit, obligation, qui donnent, parat-il, l'ducation intgrale +tout son sens et tout son prix. + +[Note 98: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 8 septembre +1900.] + +Lacit d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux +influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche fministe, +cette proccupation tourne l'ide fixe. manciper la conscience des +femmes, les mettre l'abri des sductions d'un mysticisme aveugle, +les prmunir contre les dfaillances de la superstition, les amener +croire aux forces de la raison et au gnie de l'homme en dehors de +toute intervention surnaturelle: voil les expressions courantes--et +blessantes--dont elles usent l'endroit des pauvres Franaises qui ont +encore la faiblesse de croire en Dieu[99]. Ce qu'il faut se hter de +leur inculquer, c'est une foi lumineuse, la foi scientifique. Un +congressiste est all jusqu' dire que l'instruction intgrale devait +avoir pour but d'riger l'homme en Dieu[100]. + +[Note 99: Rapport dj cit de Mlle Harlor.] + +[Note 100: Compte rendu de la _Fronde_ des 7 et 8 septembre 1900.] + +Mais o a-t-on vu que les chrtiennes de France fussent dpourvues +d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse +est-elle donc un tre infrieur? Est-il ncessaire de prcher l'amour +libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de +haute raison et de courageuse vertu? Quant diviniser l'homme, il faut +convenir que la demi-science peut faire natre en certaines ttes cette +stupfiante insanit, car la demi-science affole et aveugle. Par contre, +les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils +sont et mme du peu qu'ils savent, pour prtendre jamais la divinit. +Il n'est que les monstres, comme Nron, qui aient entrepris de se +difier. Et si, jadis, nos rvolutionnaires ont encens la Raison sur +les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'tranges illusions qu'ils +ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus +divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut tre ou trs naf +ou trs coquin. Appartient-il l'instruction intgrale de dvelopper en +nous ces belles qualits? + +Parlons maintenant de la gratuit et de l'obligation: l'une suit +l'autre, et la lacit est leur raison d'tre, comme Mlle Bonnevial nous +l'a dit plus haut. Dans ce systme, l'enseignement secondaire des +collges et des lyces, et mme l'enseignement suprieur des grandes +coles et des universits, devraient tre gratuits, comme l'est dj +l'enseignement primaire. Et cette gratuit de l'instruction tous les +degrs permettrait de l'imposer tous les enfants. En effet, du jour o +les frais de l'instruction publique seraient prlevs uniquement sur la +bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dpenses faites +par tout le monde profitassent tout le monde. Assurment, cette +extension de la gratuit ne sera point du got des catholiques, ceux-ci +tant forcs de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre +auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'tat dont +ils se mfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancs, que +le catholique franais doit tre la bte de somme de la dmocratie. + +J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuit me choque: elle est vexatoire, +puisque de nombreuses familles en ptissent; elle est irrationnelle, car +s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder +aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction +intgrale une obligation lgale? Si les parents doivent assurer leurs +enfants, filles ou garons, les bienfaits de l'enseignement lmentaire +et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir +d'en faire des docteurs ou des licencis, des savants ou des lettrs. +Que tout enfant soit mis en tat de vivre, voil l'essentiel. Au fond, +les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres: +faire de leurs enfants d'honntes hommes ou d'honntes femmes et de +courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des +deux sexes, que le droit l'ducation. + + +V + +D'accord! dira-t-on. C'est dessein que l'on a substitu l'ducation +l'instruction, dans le programme des revendications fministes.--Nous +avons rpondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est +qu'un simple artifice de langage. L'ducation intgrale, selon +l'esprit rvolutionnaire, repose uniquement sur l'instruction +intgrale. Et cette formule, adroitement remanie, ne dissipe aucune de +nos mfiances, aucune de nos apprhensions: plus clairement, je doute de +sa valeur instructive et plus encore de son action ducatrice. + +Ainsi la Gauche fministe est d'accord pour assigner l'ducation +intgrale une base encyclopdique. Et je ne sais pas d'erreur +pdagogique qui puisse faire plus de mal aux tudes et aux tudiants. +C'est obir, vraiment, une proccupation assez sotte que de +contraindre les matres promener htivement leurs lves travers le +monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles +ce vice de mthode dont souffrent les garons, nos programmes actuels +n'ayant pas de plus grave dfaut que leur ampleur encyclopdique. +Lorsqu'on les allge timidement d'un ct, nous pouvons tre srs qu'on +les alourdit par ailleurs, deux fois pour une. + +Contre cette manie, heureusement, la raction commence. On se dit +qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire mme de la science; +qu' vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme vouloir +tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu' jeter pleines mains +en une tte d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est +s'exposer touffer leur croissance, surmener, appauvrir le fond +qui les porte, dprimer, accabler, hbter le cerveau peine +form qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref, +qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de +l'ducation intgrale, une encyclopdie vivante, mais former son +intelligence, clairer sa raison, lui apprendre bien apprendre. + +Quant la vertu ducatrice de l'instruction intgrale, franchement, je +n'y crois pas. Quel serait, en ce systme, le principe ducateur? La +science? C'est une entit bien vague, bien sche et bien froide, pour +une cervelle d'enfant. Si l'homme mr parvient, aprs de longues et +laborieuses tudes, en comprendre l'austre beaut, elle n'apparat +gnralement aux coliers et aux tudiants des deux sexes que sous une +forme rbarbative, avec un cortge de leons, de pensums, d'examens, qui +en font une divinit plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son +action sur le coeur de l'enfant sera minime. + +Cela est si vrai que des femmes, qui s'interdisent toute incursion dans +le domaine religieux, se sont demand avec inquitude si l'tude +serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes +filles,--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux +cultive,--s'il n'tait pas imprudent de les abandonner aux aspirations +de leur coeur, au besoin d'aimer, aux perfides conseils de la passion, +aux appels incessants de la curiosit,--curiosit d'autant plus +inquite qu'elle sera plus veille. Pour lutter contre l'imprieux +besoin de se satisfaire, il convient donc de plier les jeunes mes +l'habitude de se matriser. + +Et comme ressort moral, ces dames esthtes proposent la religion de la +beaut! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, pour donner +pture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence +humaine, aussi bien que pour attnuer la scheresse que la science +smerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans +toutes les classes de filles et de garons et l'on tende +l'enseignement tout entier, jusqu'aux tablissements pnitentiaires pour +les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le got +et l'amour du beau[101]. + +[Note 101: Communication faite au Congrs de la Condition et des Droits +de la Femme. La _Fronde_ du 8 septembre 1900.] + +L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que +celui-ci puisse suffire la jeunesse pour lutter contre les preuves de +la vie et les faiblesses du coeur? L'tudiant qui prend une matresse, +le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au +culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'ducation soit un +principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du +devoir, ft-elle appuye de ces affirmations dogmatiques qui +scandalisent si fort le fminisme radical. Vainement on nous +reprsentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes +travaillant cte cte dans une intimit fraternelle, promenant +gravement, par groupes sympathiques, leurs rveries et leurs mditations +sous l'oeil des pdagogues attendris, s'exerant vivre en force, en +grce et en allgresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs +muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant +leurs coeurs devant la statue de la Beaut. Tout ce joli paganisme fait +bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes. +Mais lorsqu'on redescend aux ralits de la vie, on s'aperoit bien vite +que cette posie est impuissante faire vivre honntement le commun des +mortels. + +Mme intgrale, l'ducation scientifique ou esthtique ne peut manquer +d'tre pauvrement ducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan +fministe, l'tat est charg de la distribuer officiellement et +imprieusement toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur +terre un excellent instrument d'ducation: la famille; et dans la +famille, un tre d'lection qui le sait manier avec une infinie +dlicatesse: la mre. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats, +les collges, tous les tablissements religieux ou laques, quels qu'ils +soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est +gure d'internat o l'ducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire. +Trop de parents abandonnent aux matres le soin d'lever leurs enfants, +trop de mres se dchargent sur l'cole de leurs devoirs de +surveillance. Et comme si ce n'tait pas assez de cette coupable +indiffrence, il semble que, depuis un quart de sicle, tous les efforts +de notre dmocratie tendent affaiblir l'autorit familiale au profit +de l'autorit sociale. + +Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme +s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte leurs +prrogatives est une atteinte la libert et la grandeur du pays. Les +pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mmes de la patrie? Je +porte la famille franaise, autrefois si simple, si digne, si unie, si +respectable, un amour dsespr. Je crois fermement que, si elle dcline +davantage, 'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom franais. +Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, la sauver des +oppressions qui se prparent au dehors, et de la dcomposition qui +l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'branlement dont elle est +menace par l'effort combin des mauvaises lois et des mauvaises moeurs. + + +VI + +Mais nous avons reconnu que la socit est intresse la mise en +valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de +mots. L'instruction intgrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop +difficilement ralisables. Soyons plus modestes et plus pratiques. +_L'instruction complte pour les plus capables et les plus dignes_: +telle est notre formule. Remplacer la mdiocrit bourgeoise, qui +encombre les collges, par l'lite du peuple, qui mrite d'y accder: +tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clerg paroissial +distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui +lui semblent remarquablement dous, il prend leur instruction sa +charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'cole au +sminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos +professeurs de cette slection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet +les enfants du peuple qui le mritent par leur intelligence et leurs +efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense la +libert des parents, l'ascension des dshrits vers la lumire. largi +et amlior, le systme des bourses a du bon, condition qu'elles +soient la rcompense de la valeur et non le prix des recommandations. + +Pour ce qui est de l'limination des petits bourgeois qui languissent +sur les bancs sans utilit pour personne, tablissons, la fin de +chaque classe, un examen de passage srieux, prudent, mais dcisif. Et +afin de couper court l'obstination des parents, ayons le courage +d'abolir le baccalaurat qui est devenu, peu peu, une sorte de +sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifi pour +la vie. Une fois ce titre supprim, il est croire que les enfants de +la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des +aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mmes, aprs quelques +efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou +commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde. + +Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme la place qui lui +convient, encore faut-il qu'il y ait des places prendre. C'est +pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes +l'enseignement secondaire nous semble un rve inquitant, qui +rserverait aux gnrations venir des rveils douloureux et des +dceptions cruelles. On s'crase dj l'entre de toutes les carrires +librales; que serait-ce si les femmes se prcipitaient dans la mle? + +C'est leur droit, assurment: est-ce leur intrt? Nous aimons croire +qu'elles hsiteront se fourvoyer dans une impasse, o il y a moins +d'argent gagner que de risques courir et de privations endurer. +Que si quelques-unes persistent nous disputer des professions qui +nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur +imposer le baccalaurat dont nous aimerions dbarrasser nos garons. +Et pour tre beau joueur dans la partie qu'elles mnent contre nous, le +lgislateur ferait galamment d'admettre que le diplme de fin d'tudes, +institu dans les lyces de jeunes filles, donnera directement accs aux +cours et aux grades de l'enseignement suprieur. Nous serions assez +pays de notre gnrosit si, cette brche faite, l'enceinte fortifie +du baccalaurat pouvait s'crouler tout entire. + +En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et +toujours, c'est que tous les humains ne sauraient prtendre une +instruction intgrale, synthtique ou encyclopdique, le plus souvent +irralisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu' une +bonne ducation, que nous devons recevoir l'cole ou dans la famille. +En admettant mme, avec M. Fouille, que l'enseignement universel soit +dans les probabilits idales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui, +cette condition expresse qu'il soit ducatif et non pas +instructif[102]. Et de plus, cette ducation, renonant aux chimres +dcevantes de l'intgralit, devra poursuivre seulement des vues +spciales, c'est--dire favoriser l'closion des vocations naturelles et +tendre la formation d'individualits distinctes, au lieu de viser +modeler, ptrir, dresser toutes les intelligences sur un mme type +uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux +mmes mthodes, aux mmes programmes, aux mmes disciplines? + +[Note 102: Alfred FOUILLE, _L'Instruction intgrale_. Revue bleue du +mois d'octobre 1898.] + + + + +CHAPITRE IV + +La coducation des sexes + + + SOMMAIRE + + I.--LA CODUCATION INTGRALE PRCONISE PAR LA GAUCHE + FMINISTE.--CODUCATION FAMILIALE.--CODUCATION PRIMAIRE. + + II.--CODUCATION SECONDAIRE.--LE COLLGE MIXTE DES + TATS-UNIS.--CE QUE VAUT LE MOT, CE QUE VAUT LA CHOSE. + + III.--CT MORAL.--TMOIGNAGES CONTRADICTOIRES.--CE QUI EST + POSSIBLE EN AMRIQUE EST-IL DSIRABLE EN + FRANCE?--INCONVNIENTS PROBABLES.--L'GE INGRAT.--CONTACT + PRILLEUX.--POUR ET CONTRE LA SPARATION DES SEXES. + + IV.--COT MENTAL.--DVELOPPEMENT INGAL DE LA FILLE ET DU + GARON.--PSYCHOLOGIE DU JEUNE AGE.--LA CRISE DE PUBERT. + + V.--LES PROGRAMMES RESPECTIFS DE L'ENSEIGNEMENT MASCULIN ET + DE L'ENSEIGNEMENT FMININ.--CONVIENT-IL DE LES UNIFIER?--LA + CODUCATION INTGRALE EST UN SYMBOLE + FMINISTE.--DCLARATIONS SIGNIFICATIVES. + + VI.--CODUCATION SUPRIEURE ET PROFESSIONNELLE.--EST-ELLE + UNE NCESSIT?--ACCESSION DES JEUNES FILLES AUX COURS DES + UNIVERSITS.--CE QU'IL FAUT EN PENSER. + + +I + +Au systme de l'instruction intgrale selon le mode rvolutionnaire, +devons-nous prfrer le rgime de la coducation des sexes selon la +mode amricaine? La Gauche fministe semble aussi passionnment prise +de l'une que de l'autre. Tmoin cette dclaration de Mme Pognon la +sance de clture du Congrs de 1900; Vous avez vot l'unanimit la +coducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que +c'est la premire fois qu'un congrs fministe vote, Paris, la +coducation, et cela mme sans contestation. Voyez comme nous avons +march depuis quatre ans[103]! + +[Note 103: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 12 septembre +1900.] + +La coducation est-elle donc une si tonnante nouveaut? Pas +prcisment. La coducation est mme une trs vieille chose. Si nous +remontons aux premiers temps de l'humanit, nous voyons partout les +garons et les filles levs en commun dans les tribus et les villages; +mais personne n'osera, je l'espre, nous prsenter cette coducation +barbare comme un parfait modle d'ducation. Mieux vaut la coducation +familiale, dont les ncessits de la vie font une loi tous les hommes. +Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent cte cte, sous +l'oeil plus ou moins vigilant des pre et mre. Mais, ici, l'affection +fraternelle est, tout la fois, un lien qui rapproche les enfants et un +frein qui les maintient distance respectueuse les uns des autres. +Encore est-il que, dans les familles d'o la moralit est absente, le +contact journalier des frres et des soeurs ne va point sans de graves +dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanit fait donc de la +coducation sans le savoir. + +Bien plus, afin de mnager la bourse des parents et d'allger le budget +des communes, l'cole enfantine, l'cole maternelle, l'cole primaire, +runissent souvent les garons et les filles sous la frule d'un mme +matre. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un trs +grand nombre d'coles sont mixtes, les communes au-dessous de 500 +habitants ayant la facult de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux +sexes. La coducation de la premire enfance n'est donc, chez nous, +qu'une sorte de pis aller, auquel on se rsigne regret pour des +raisons d'conomie. C'est le rgime des pauvres. + +Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste. +J'admets la coducation du jeune ge,--sans enthousiasme, il est vrai. +La ncessit l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le +voisinage des garons est souvent une cause de dissipation pour les +filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits dmons risquent +d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en +tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en +plaignent. En sparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-tre, et +l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunment +s'asseoir sur les mmes bancs et jouer dans la mme cour sans que la +morale en souffre. A cet ge innocent, comme nous le disait un vieux +matre d'cole, on songe plus se battre qu' s'embrasser. + +Mais convient-il d'tendre la coducation l'enseignement secondaire et + l'enseignement suprieur? C'est une autre affaire. Disons tout de +suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coducation nous +parat acceptable dans les universits et inadmissible dans les +collges. + + +II + +Applique aux divers tablissements d'instruction secondaire, la +coducation ne nous dit rien qui vaille. Les prcdents invoqus en sa +faveur sont-ils suffisamment dmonstratifs? On nous oppose, avec +assurance, les rsultats de l'exprience amricaine. De fait, les +tats-Unis possdent bon nombre de collges o jeunes gens et jeunes +filles tudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces coles +mixtes, la coducation est sans inconvnient et la cohabitation sans +consquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents +possibles. Les jeunes filles font les mmes tudes et suivent les mmes +exercices que les jeunes gens. Leur zle d'apprendre et de savoir est +extrme, parat-il. Et vous n'avez pas ide de la somme indigeste de +connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en +comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur +cache rien, qu'on les claire sur toute chose, qu'on les initie mme aux +mystres de l'embryologie. + +Comment expliquer que l'unit d'enseignement et d'ducation, le +rapprochement et la frquentation quotidienne des sexes, la satisfaction +de toutes les curiosits de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en +tentations et en fautes faciles deviner? Dans son livre _Les +Amricaines chez elles_, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle +aborda devant celles-ci le chapitre des prils que pouvait prsenter le +systme d'enseignement mixte, elle ne fut pas comprise. Cette placide +camaraderie des deux sexes tient sans doute la froideur du sang, au +calme de la race, au juste quilibre du temprament, peut-tre aussi au +rigorisme des moeurs et la solidit des principes, et encore la +proccupation de l'avenir, la passion de l'tude, ou, enfin, une +pruderie conventionnelle, un optimisme hypocrite qui cache le mal au +lieu de l'avouer. + +En tout cas, les partisans de la coducation des sexes triomphent +bruyamment des rsultats de l'exprience amricaine; et si nous les +coutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tt possible, +l'admirable systme de l'ducation mixte. Un homme de lettres +d'outre-mer, M. Thodore Stanton, crit Mme Marya Cheliga: Si l'on +pouvait appliquer en France notre systme et lever les deux sexes +ensemble, ds l'cole primaire jusqu' l'universit inclusivement, en +passant par l'enseignement secondaire, je suis sr qu'on ferait plus +pour la Rpublique et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire +la Chambre et le Snat pendant vingt ans[104]. M. Stanton est-il +srieux ou ironique? Car, aprs tout, ce n'est pas honorer l'ducation +mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur +et la fcondit de nos parlementaires. + +[Note 104: Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 829.] + +Les faits ont parl, nous dit-on: inclinez-vous.--Mais le langage des +faits est-il si dcisif qu'on le prtend? Tous ceux qui ont voyag aux +tats-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites +scolaires, les pdagogues et les sociologues coducateurs leur ont +assur, avec une belle unanimit, que le rapprochement des sexes fait +merveille sur les filles et les garons. Cet accord ne me surprend +point. Demandez un inventeur ce qu'il pense de son systme: il vous +rpondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance +dans le tmoignage des jeunes gens soumis au rgime coducatif. Et +prcisment, j'ai entendu des fils de la libre Amrique, qui avaient +fait toutes leurs tudes dans les coles mixtes, se moquer agrablement +de ces messieurs trs graves venus d'Europe pour faire leur enqute sur +la coducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les +impressions les plus touchantes et les rapports les plus logieux. Et +puis, la coducation ne peut invoquer chez nous, comme prcdent, que +l'exprience tente Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil +municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire +qu'elle n'est pas suffisante. + +En outre, la coducation,--comme tous les mots prtentieux qui servent +d'enseigne un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il +faut distinguer la coducation, qui suppose l'internat, de la +coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la premire offre des +dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se dfendre plus aisment, +et les tats-Unis ne pratiquent gure que celle-ci. D'autre part, si +favorable qu'on soit au rapprochement des garons et des filles, on ne +saurait se dispenser d'admettre que la coducation, ft-elle pousse +aussi loin que possible, comporte forcment, sous peine de dgnrer en +promiscuit honteuse, une certaine sparation des sexes. A Cempuis, +l'orphelinat Prvost, qu'on nous prsente comme une cole modle de +coducation[105], comprend deux internats, un pour les garons, un pour +les filles, avec une cole au milieu o les uns et les autres reoivent +un enseignement commun. Le mot coducation manque donc de prcision et +de probit. C'est coinstruction qu'il faudrait dire, la coducation +n'existant vraiment que dans la famille. + +[Note 105: Rapport de Mme Mary Lopold-Lacour. La _Fronde_ du 9 +septembre 1900.] + +Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans +l'internat, la coducation veille en nous bien des scrupules et bien +des objections. + + +III + +Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en loges +pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes +sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction +donne en commun tend effacer les traits distinctifs des deux sexes, +en effminant les garons, en virilisant les filles, ils rpondent, avec +Mme Emma Pieczynska, que, de l'avis unanime des pdagogues et +sociologues coducateurs, l'ducation des sexes en commun favorise la +diffrenciation de leurs gnies, que leur seul rapprochement rvle +chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective, que, loin +d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communaut des tudes les +prcise et les met en relief[106]; qu'en un mot, grce la +coducation, les filles sont plus femmes et les garons plus hommes. Si, +maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en +concurrence ds l'enfance, en les prparant dans les mmes classes aux +mmes carrires, on risque d'tendre et d'aviver entre eux les rivalits +et les conflits, certains nous rpondent avec M. Paul Delon, que, dans +les coles ducatives, les rapports journaliers adoucissent les +contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre, que les +garons deviennent moins brusques, moins secs, plus dlicats, plus +gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins lgres +d'esprit, moins affectes de niaiseries, moins perdues dans les +chiffons, bref, que les garons prennent quelque chose de la femme et +les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la +diffrenciation des sexes? + +[Note 106: tude prsente au Congrs de Londres, en 1899, sur la +coducation.] + +Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorit en +matire pdagogique, qui nous assure que l'effet de l'ducation en +commun a t d'inspirer aux jeunes filles amricaines, au lieu d'airs +pdants et hardis, une modestie, une rserve, une tenue toute fminine, +sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur +prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'tudes[107]. Qui croire? +Car, enfin, ce tmoignage prouverait que la coducation ne fait rien +perdre aux filles des charmantes qualits de leur sexe. Et pourtant, les +livres les plus rcents des moralistes en voyage confirment ce que nous +savions dj par nos relations et nos renseignements personnels, +savoir que la jeune Amricaine prend, l'heure actuelle, de telles +liberts d'allure et de langage, que cette extrme indpendance, +lorsqu'elle n'est pas combattue et corrige par les pre et mre, +relche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'o il +faudrait induire que, par l'effet de la coducation, les filles +d'outre-mer changent les grces de leur sexe contre les hardiesses du +ntre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable. + +[Note 107: Rapport officiel sur l'instruction l'Exposition de +Philadelphie.] + +Ceci nous amne la question la plus grave que soulve la coducation: +ce rgime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de +prils pour la moralit? + +On nous affirme que garons et filles de tous ges, habitus vivre +cte cte, ne sont pas plus en danger que les frres et soeurs dans la +famille. Comme preuve, on allgue ce fait qu' l'orphelinat +rationaliste de Cempuis, la voix des enfants ayant mme atteint leur +seizime anne n'a pas encore mu[108]. Tous chantent dans les choeurs +avec les voix angliques que voudrait l'glise. A quoi Mlle Bonnevial +ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne +s'tant jamais vus, ont tt fait de vivre en parfaite confraternit, +sans aucune sorte de gne sexuelle[109]. Mais en admettant que la +puret des voix puisse servir de caution la puret des moeurs, les +faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop +mince pour dterminer l'tat donner, en commun aux deux sexes, +l'enseignement secondaire qu'il distribue chacun d'eux sparment. + +[Note 108: Rapport dj cit de Mme Mary Lopold-Lacour.] + +[Note 109: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.] + +Plus srieuse est cette observation de M. Buisson, que la coducation +veille moins les curiosits inquites: Enfants, ils ne s'tonnent pas +d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de +se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve +rsolu pour l'Amrique, par la transition insensible de l'enfance la +jeunesse, un des plus graves problmes de l'ducation morale. En +Amrique, peut-tre; mais en France? Pour tre aussi aimable, le +commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres +pays, autres moeurs. + +J'en appelle au tmoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau +livre _Outre-Mer_: Tous ceux qui ont tudi de prs les jeunes +Amricains s'accordent dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et +plus froids encore[110]. Entre eux et nous, l'ardeur du temprament +n'est pas la mme, l'animalit de la race est diffrente. Quant aux +jeunes filles de l-bas, leur innocence avertie est comme dflore. M. +Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: Elles ont la dpravation +chaste[111]. + +[Note 110: Tome I, pp. 109-110.] + +[Note 111: Tome I, p. 115.] + +Le climat et la race peuvent donc autoriser au-del de l'Atlantique des +frquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'tat des +moeurs franaises, sans d'assez fcheuses consquences. Nos habitudes +masculines sont apparemment plus tendres, ou plus imptueuses, ou plus +inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la +sensibilit du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du temprament +latin, il est permis de croire que l'ducation mixte aurait souvent, +pour nos lycens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne +les y point exposer. + +Sans nier qu'en s'ajoutant une nature plus calme et plus platonique, +le culte austre de la science puisse tre aux pays d'outre-mer un +prservatif souverain contre les amourettes de collge et les tentations +de jeunesse, sans contester mme que ce phnomne soit possible chez +nous dans les relations de l'lite la plus studieuse des deux sexes, +nous persistons croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif +que de vouloir gnraliser en France la coducation amricaine. Sans +doute, Mme Sverine s'est moque spirituellement de l'effervescence du +temprament franais. Comment accorder cette effervescence avec la +dpopulation? N'est-il pas vident que notre race se refroidit, +puisqu'elle fait moins d'enfants[112]? Par malheur, cette plaisanterie +facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que +la loyaut conjugale. La diminution des naissances ne va gure, hlas! +sans une diminution de la moralit. Si notre race est moins prolifique, +n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins +honnte. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que +de rapprocher les sexes. + +[Note 112: Dclaration, faite au Congrs de 1900. Voir la _Fronde_ du 9 +septembre.] + +Prcisment, nous rplique-t-on, la coducation est moralisatrice. Et +pour le dmontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collge. +Chacun sait que la plaie de notre enseignement, c'est l'internat. Au +dernier Congrs de la Gauche fministe, Mme Kergomard, qui sige avec +distinction au Conseil suprieur de l'Instruction publique, a brod sur +ce thme une variation nouvelle: Quand les jeunes gens sortent de ces +botes, o ils sont presque sans air et sans lumire, o la femme +n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une +femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher o ils en +trouvent; et ce qu'ils trouvent est vritablement trs dsolant[113]. + +[Note 113: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 9 septembre +1900.] + +D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que +la coducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans +une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la +gaiet. Seulement, personne ne pousse la coducation jusque-l. Est-ce +donc en juxtaposant un internat de filles prs d'un internat de garons +et en ouvrant de l'un l'autre quelques portes de communication +minutieusement surveilles, que vous aurez rendu la joie vos +pensionnaires? Il leur manquera toujours la libert. Pourquoi +emprisonner les filles, si la rclusion fait tant souffrir les garons? +Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est--dire supprimer l'internat. Mme +Kergomard sera de cet avis. + +Joignez que, dans un collge mixte, la surveillance est singulirement +dlicate et complique. Dans la priode intermdiaire qui spare +l'enseignement primaire de l'enseignement suprieur ou professionnel, se +placent, pour les garons la crise de pubert, pour les filles la crise +de nubilit, pour les uns et pour les autres l'ge ingrat. C'est une +poque critique o la personnalit se complte, l'imagination s'avive, +le coeur s'meut. Et jusqu' ce que l'individualit sexuelle soit +forme, prcise, acheve, il faut compter avec l'veil et le trouble +des sens. En cette priode de transition o l'tre, encore indcis, est +expos aux sollicitations inquites de la nature, sans avoir la pleine +conscience de ses actes, ni surtout le sentiment trs net des suites +qu'ils comportent et des lourdes responsabilits qu'ils engendrent, il +est sage de le prmunir contre les entranements de l'instinct, il est +bon de le protger contre les piges tendus par la nature elle-mme +son ignorance et sa faiblesse. + +Je sais bien que ces scrupules et ces prcautions paratront futiles aux +esprits hardis qui pensent que la sparation des sexes est immorale, +que l'enseignement unilatral est un pige, une hypocrisie, la +cause des grands vices. A cela rien rpondre, si ce n'est que +l'ducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorit de +polissons rfractaires sa discipline, on compte par millions les +hommes et les femmes honntes qu'elle a forms depuis des sicles et +qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes +gens et toutes les jeunes filles, levs d'aprs les mthodes actuelles, +sont de pauvres gens sans droiture, sans sincrit, sans vertu, et qu'il +n'est que la coducation pour redresser leurs dformations mentales, +pour gurir leurs infirmits morales! Mme Kergomard elle-mme a dclar +ceci: Il nous faut la coducation pour que les tres soient moraux et +sachent pourquoi[114]. + +[Note 114: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 9 septembre +1900.] + +La coducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le +mariage? On l'a souvent prtendu. En Amrique, la jeune fille _se_ +marie; en France, on _la_ marie. L-bas, le mariage est affaire +d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. O est la +moralit? Et l'on cite cette dclaration du docteur Fairchild, prsident +du plus ancien et du plus grand collge mixte des tats-Unis: Ce serait +une chose contre nature si des liaisons qui mnent au mariage ne se +formaient pas entre nos lves. Ces engagements mutuels pourraient-ils +tre contracts dans des conditions plus favorables, dans des +circonstances offrant plus de chance de choix rflchis et, par +consquent, plus de bonheur dans le mnage[115]? + +[Note 115: Rapport prcit de Mme Mary Lopold-Lacour.] + +Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons prcoces ont le mariage +pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire +que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amrique, le +cas n'est pas rare de jeunes couples, trs amoureux, maris vingt et +un ans et dsunis vingt-cinq. L'exprience atteste que, dans tous les +pays o fleurit la coducation, le divorce svit plus que partout +ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage +comme une amourette. Vraiment, la coducation intgrale, avec son +programme de vie en libert, en joie, en beaut et autres turlutaines, +ne se comprend gure que dans une socit convertie l'union libre. +Ceci appelle cela, et rciproquement. + +Et ce qui aggrave nos apprhensions, c'est que la coducation, telle que +ses plus chauds partisans la conoivent, affiche une imprvoyance, une +tmrit, un relchement extrmes. A ceux qui s'inquitent des contacts +trop frquents et trop faciles entre les grands garons et les grandes +filles de l'enseignement secondaire, Mme Sverine rpond, par exemple, +que ces petites proccupations sont les restes d'une ancestralit et +d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer. Il +parat que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous +avons t. Une grande volution s'est faite dans les cerveaux pendant +ces trente dernires annes. Nul n'ignore, en effet, que, malgr les +envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de +purs esprits. C'est pourquoi Mme Sverine invite tous les instituteurs +s'affranchir de la basse et ternelle proccupation du sexe qui est la +plaie que nous portons au flanc. Et cette proccupation est au fond de +tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et +d'oublier. Retenons que cette conclusion, anime du plus pur optimisme +libertaire, fut couverte de bravos prolongs[116]. + +[Note 116: Compte rendu stnographique du Congrs de la Gauche +fministe. Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.] + +On voit qu'avec de pareilles ides nos enfants seraient bien gards. +Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges +libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collges mixtes, les +blouissements de la science dissiperont les vagues et obscures +croyances. Plus de mtaphysique, rien que des faits. Aux rvlations de +la religion on substituera les rvlations de la biologie. Un +sociologue coducateur nous a affirm, d'un air srieux, que la +dclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les +commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche fministe a mis le voeu +que la loi ne tolre dans aucune cole les affirmations dogmatiques qui +se rclament de la libert de l'enseignement pour asservir les +consciences. + + +IV + +Ainsi entendue, la coducation ne peut qu'effrayer toute me chrtienne. +Aussi les catholiques n'en veulent point et les libraux n'en veulent +gure. Ce qui achvera peut-tre d'en dtourner les indcis,--du moins, +pour la priode intermdiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que +nous ne voyons pas qu' cet ge, ses avantages intellectuels soient +mieux fonds que ses prtentions morales. D'o il suivrait que, pour ce +qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les +collges mixtes offrent plus d'inconvnients que de profits. + +En effet, la coducation, avec un mme programme d'tudes pour les deux +sexes, est en contradiction avec un fait naturel de premire importance +qui est le dveloppement ingal de la fille et du garon. C'est ce qu'a +dmontr, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M. +Kownacky, dont la ferveur coducative s'est fort attidie la +rflexion, puisqu'il rpudie le collge mixte aprs l'avoir prconis. +Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche +fministe avec impatience et irritation. + +C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme, +au plein panouissement de ses facults. Tous les parents, tous les +matres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus prcoce +que celle des garons. Prenez une fillette et un garonnet de huit ans, +la premire sera presque toujours en avance sur le second. De l, mme +dans les classes primaires, de srieuses difficults pour faire suivre +les mmes exercices des enfants ingalement dvelopps. Veut-on des +exemples et des tmoignages? D'aprs une directrice d'cole maternelle, +Mlle Lauriol, l'mulation scolaire, l'ambition des premires places, le +got et la recherche du succs sont plus vifs chez les filles que chez +les garons[117]. Leur moi est plus prcocement veill, leur +amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement +jalouses de leurs compagnes, plus portes au dpit et l'orgueil, plus +compliques, plus ruses, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles +biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles +mentent mme pour l'amour de l'art[118]. + +[Note 117: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 135.] + +[Note 118: _Ibid._, p. 86.] + +Mais, par-dessus tout, le dsir de briller, d'tonner, l'mulation de +russir et de triompher, les animent si gnralement que Mgr Dupanloup +dclare qu'ayant fait, pendant plusieurs annes, le catchisme 150 +garons et 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accuss +chez celles-ci que chez ceux-l. + +Au fond, la petite fille se dveloppe plus tt que le petit garon. Les +partisans les plus dcids de l'infriorit intellectuelle des femmes +conviennent de cette antriorit trs gnrale. A galit d'ge et de +travail, les filles ont plus de pntration, plus de finesse, plus de +mmoire, plus de facilit, plus de promptitude tout saisir, tout +apprendre. Rien de plus ais, conclut M. Marion, que de les pousser +trs vite et trs loin[119]. Mgr Dupanloup abonde en ce sens: Ds cinq +ou six ans on peut leur parler raison. La prcocit de leur esprit est +tonnante, souvent redoutable. Tous les pres de famille sont mme de +constater l'avance norme qu'une fille de seize ans a prise sur ses +frres ou ses camarades de mme ge, en srieux, en finesse, en esprit +de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa +formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable: +mentalement, la fille est mre avant le garon. Voil dj un obstacle +la coducation des sexes. + +[Note 119: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 87.] + +Et ce qui aggrave encore les risques de cette prcocit, c'est qu'elle +clate subitement. La maturit des filles a la soudainet d'une closion +spontane. O le garon n'arrive qu' la longue, pas pas, avec une +progression tranquille et rgulire, la fille s'y lve d'emble. De +douze seize ans, ces diffrences sont particulirement tranches. Et +cet panouissement de l'esprit fminin concide avec l'panouissement du +corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est +souvent, dix-sept ans, qu'un adolescent frle, gauche, en pleine +croissance physique et crbrale, la jeune fille du mme ge peut dj +faire, en la majorit des cas, une charmante pouse et une bonne petite +maman. + +Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point +sans accidents ou, du moins, sans un trouble gnral, hasardeux pour le +prsent, dcisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparat dans +l'adolescente, cette mtamorphose est insparable d'une perturbation de +tout l'tre, d'un branlement de la sensibilit, d'une secousse nerveuse +qui exige des mnagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de +pubert. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont +ncessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera +douloureuse. Les mdecins recommandent alors de suspendre le travail de +tte, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'carter les +soucis d'tudes, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des +sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de +fragilit, de lassitude et d'excitabilit, qui diminuent chez la jeune +fille la rsistance physique et l'quilibre mental, il faut encore +repousser l'ducation mixte, dont c'est l'inconvnient d'entraner aux +mmes programmes et la mme discipline, deux sexes qui diffrent +profondment par le dveloppement des aptitudes et l'volution des +forces. + +Si enfin le dveloppement des garons est plus tardif, il suit, par une +revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolonge. +L'volution de la femme se fait plus vite, mais s'arrte plus tt. Ce +qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations dsobligeantes: +La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesure, +prtend Schopenhauer. Elles sont faites pour commercer avec notre +folie, et non avec notre raison, dclare son tour Chamfort. Sans +acquiescer ces impertinences, il est certain qu'au point de vue +intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne +tiennent. + +Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que +les hommes, une fracheur et une grce d'esprit, une spontanit +jaillissante, une vivacit, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne +pourraient remplir, dans leur plnitude, les fonctions de leur sexe et +les devoirs augustes de la maternit. Bien qu'il nous dplaise de +comparer les femmes de grands enfants, ce rapprochement contient +pourtant cette part de vrit, que le plus grand nombre d'entre elles +n'a pas plus besoin d'acqurir les talents virils que d'avoir de la +barbe au menton[120]. A chacun sa destine. Pourquoi alors +imposerait-on aux deux sexes mmes tudes et mmes examens, mme travail +et mme formation? + +[Note 120: MARION. _Psychologie de la femme_, p. 63.] + + +V + +Soumettre l'un et l'autre sexe aux mmes disciplines intellectuelles, +c'est donc risquer de surmener le garon et de retarder la fille, au +prjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coducation +admettent eux-mmes que les rsultats de ce rgime sont favorables aux +filles, et que les garons ont quelque peine le suivre[121]. On ajoute +bien que l'introduction des filles dans les lyces de garons exercera +une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'mulation. Mme +Pieczinska estime mme que cette action stimulante sera surtout +profitable aux garons qui ont moins de got pour l'tude, moins de +vivacit d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades +filles[122]. Mais nous persistons croire qu'il est antipdagogique de +contredire les indications de la nature, d'acclrer, de forcer le +dveloppement crbral de nos fils en leur donnant pour mules des +intelligences plus veilles et plus prcoces. Il y a danger d'apparier +deux forces ingales: ou la plus active se relche, ou la plus faible +s'puise prmaturment. + +[Note 121: Rapport de M. W. J. Stead sur la coducation en Angleterre.] + +[Note 122: tude dj cite sur la coducation.] + +Et puis, dans ces collges mixtes que l'on souhaite de voir entre les +mains de libres-penseurs trs fministes, dans ces grandes familles o +les matres s'appliqueront dvelopper la fraternit des sexes, il +est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les dtestables +habitudes des bourgeois franais qui, parat-il, exercent leurs fils +tre plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les +tyrans de leurs soeurs[123]. On protgera donc fermement la jeune fille +contre les rudesses du jeune garon. Nos petits hommes devront toujours +cder: cela est invitable. Et ces demoiselles, habitues voir leurs +compagnons plier devant leurs volonts (ce qui, n'en dplaise aux dames +socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu +peu une ide superbe et fausse de leur rle et de leur condition, au +risque d'engendrer la longue l'gosme, la vanit, l'esprit d'orgueil +et de domination, bref, de graves dformations morales. + +[Note 123: Dclaration de Mme Renaud: voir la _Fronde_ du 9 septembre +1900.] + +Applique aux coles secondaires, la coducation est donc mauvaise pour +les garons, puisqu'elle tend les constituer, vis--vis de leurs +compagnes, et en tat d'infriorit dans leurs tudes, et en tat de +subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles? +Pas davantage. + +Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour +l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanits sont devenues +inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, nous +n'avons pas le droit d'imposer nos fils et moins encore nos filles. +Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans tre +parfait, est mieux conu, mieux organis, mieux adapt que celui des +garons. Ce serait folie de lui substituer les programmes +encyclopdiques de nos lyces. Rien de plus sot, rien de plus vain que +d'astreindre toute la jeunesse aux mmes mthodes, aux mmes +disciplines, aux mmes examens. Il en est des intelligences comme des +fleurs: elles sont frles ou vivaces, prcoces ou tardives, robustes ou +dlicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalit ne +comporte pas les mmes soins. Pourquoi les enrgimenter sous la mme +frule? L'uniformit comprime et blesse. Il faudrait consulter les gots +de nos enfants, chercher, veiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de +les jeter ple-mle dans le mme moule ducateur. + +On insiste: Les filles ne pourront jamais arriver au baccalaurat qui +ouvre toutes les carrires librales.--Qu' cela ne tienne! Si l'on +s'obstine exiger des jeunes filles ce grade prliminaire (nous +aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer, +dans leurs lyces, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles +qui dsireraient prparer le baccalaurat classique. Pas besoin de +coducation pour permettre l'lite d'accder, par cette porte basse, +l'enseignement suprieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours +la trs grande majorit (je l'espre bien pour elles et pour nous), la +coducation violerait la loi fondamentale de toute pdagogie, qui est +l'adaptation des diverses connaissances au rle spcial que la femme est +destine remplir dans la famille et dans la socit. C'est dans le +sens de sa nature, et non dans le sens de la ntre, que le sexe fminin +doit se dvelopper. Ds lors, il serait illogique d'enseigner les mmes +choses, et dans la mme enceinte, aux filles et aux garons. Ce qui le +prouve mieux encore, c'est que les congrs fministes rclament +eux-mmes l'adjonction aux collges et lyces de filles d'un annexe +comprenant une crche, un atelier familial et une cole mnagre; et +nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir +une maison. + +Rentrent, par excellence, dans l'enseignement fminin: tout ce qui +concerne l'hygine de l'enfance et l'conomie domestique, les lois et +les mthodes d'ducation, la couture, la lingerie, la mdecine usuelle, +les notions de comptabilit, de cuisine, de floriculture; tout ce qui +peut apporter au logis l'ordre, la sant, la joie et l'embellissement; +tout ce qui peut prparer la jeune fille ses fonctions et ses +devoirs de future mre de famille. D'autant mieux que la femme est +merveilleusement doue pour les sciences d'observation, et mme pour les +sciences exprimentales, dont les applications prennent une importance +croissante en ce qui concerne la salubrit du foyer et la bonne tenue du +mnage. Les coducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer +indistinctement toutes ces spcialits nos garons comme nos filles? +Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris +devront s'occuper un peu plus des besognes de l'intrieur, surveiller +le rti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur +femme[124]. Simple habitude prendre, qui ne serait pas, du reste, pour +beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si +extraordinaire nouveaut. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le +rle social des deux sexes tant diffrent, leur prparation la vie ne +saurait tre la mme. + +[Note 124: Rapport de Mlle Bonnevial prsent au Congrs de la Condition +et des Droits de la Femme en 1900.] + +Rsumons-nous. Je me rsigne la coducation lmentaire du jeune ge; +j'accepte la coducation des tudes, pour ce qui est de l'enseignement +suprieur; mais j'estime que, dans la priode moyenne correspondant aux +tudes secondaires, la coducation est mauvaise, irrationnelle, +antipdagogique. Loin de moi la pense, d'ailleurs, que nos raisons +puissent convaincre les fanatiques de la coducation intgrale. Ceux-ci +les tiennent communment pour de petites barricades d'enfants, pour de +petits tas de sables, qui n'empcheront pas l'humanit de poursuivre +sa route. + +Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coducation tient si +fort au coeur des fministes intransigeants? M. Lopold-Lacour, dont les +crits sont empreints du plus ardent fminisme, vous le dira avec autant +de franchise que de vigueur: Le sparatisme de l'enseignement, c'est +l'image mme d'une socit o les deux sexes sont traits ingalement; +c'est l'humanit coupe en deux ds l'enfance; c'est la guerre des sexes +perptue, et c'est, de plus, le principe de l'autorit sauvegard dans +la famille contre la femme rpute infrieure, mise part dans +l'enseignement, prserve de certains piges, comme si elle tait toute +faiblesse et fragilit. La coducation est donc, pour le fminisme +radical, un symbole, c'est--dire la ngation immdiate, ds l'enfance, +du principe d'autorit dans la famille, la transformation de la famille +selon les principes de libert, de vritable fraternit humaine. Et ces +paroles vhmentes furent longuement applaudies au Congrs de 1900. + +Renchrissant mme sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard +s'criait quelques minutes plus tard: Il nous faut la coducation, si +nous voulons avoir un pays digne de son pass et digne de son avenir, si +nous voulons tre la grande Rpublique issue de la Rvolution de +1789[125]. C'est trop de lyrisme. Ceux-l penseront comme nous qui +repoussent la coducation aussi bien dans l'intrt des filles que dans +l'intrt des garons, convaincus que ce rgime nouveau, n'ayant point +fait notre pass, ne saurait mieux prparer notre avenir. C'est une +grave imprudence d'imposer aux deux sexes mmes tudes, mmes examens, +mmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les poux, toute +hirarchie, toute primaut, toute autorit, grce quoi la socit +conjugale deviendrait une sorte de monstre deux ttes o les heurts de +volont et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre +rsultat que la msintelligence et d'autre solution que le divorce. + +[Note 125: Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 9 septembre +1900.] + + +VI + +Dsarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces +inconvnients--uniformit des programmes et rapprochements de vie--ne se +retrouvent que d'une faon trs attnue, dans l'enseignement suprieur? +A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles, +la crise de croissance touche sa fin. L'organisme arrive la +plnitude de son dveloppement. La raison est plus ferme, la conscience +plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la +vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses +responsabilits, la jeunesse des deux sexes peut nouer, l'Universit, +des relations amicales sans trop de risques, ni trop de dfaillances. + +Non que je dconseille aux parents toute espce de surveillance. La +rgle, que j'tablis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions. +Mme vingt ans, certaines natures, certains tempraments sont +incapables de sage libert. Ils n'aspirent la vie que pour en msuser. +Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer +telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, laquelle +l'amour, ce terrible enjleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que +ce n'est pas en gardant trop svrement la jeunesse, qu'on lui apprend +toujours se dfendre d'autrui et de soi-mme. + +Et puis, la sparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement +primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement +suprieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes. +Infirmiers et infirmires reoivent en commun les mmes leons. L'cole +des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universits +pour demoiselles? On pourrait, la rigueur, en faire les frais, si le +nombre des tudiantes en valait la peine. On vient d'instituer Londres +une Facult de mdecine pour les jeunes filles; et il est prvoir que +cette cration se dveloppera rapidement. Dans ces derniers temps, prs +de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universits anglaises: +300 Oxford, 400 Cambridge, 500 Londres. + +Que cette fivre soit imiter, c'est une autre affaire. Montaigne +disait aux mres de son temps: Il ne faut qu'veiller un peu et +rchauffer les facults qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par +curiosit, avoir part aux livres, la posie est un amusement propre +leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodits de l'histoire. +Mais quand je les vois attaches la rhtorique, la judiciaire, la +logique et semblables drogueries si vaines et inutiles leur besoin, +j'entre en crainte. Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille +d'aujourd'hui devant tre plus instruite que la jeune fille d'autrefois, +et les difficults croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui +offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens +d'existence, notre gouvernement s'est dcid en faveur de la coducation +universitaire, moins par passion que par ncessit. Reculant devant la +fondation d'coles suprieures affectes spcialement aux +tudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la +cration d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles +l'accs de l'cole de mdecine et de l'cole de droit, de la Facult des +lettres et de la Facult des sciences. On ne saurait tre plus +hospitalier. + +Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement suprieur sont accessibles +au sexe fminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et +conqurir tous nos grades acadmiques, depuis le baccalaurat jusqu' +l'agrgation. Et par une consquence naturelle, la loi du 27 fvrier +1880 a reconnu aux femmes charges d'une haute fonction d'enseignement +le droit d'lectorat et d'ligibilit au Conseil suprieur de +l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a +octroy aux institutrices les mmes prrogatives de vote et de +reprsentation aux Conseils dpartementaux de l'Instruction primaire. + +En France, donc, l'mancipation scolaire des femmes est peu prs +ralise. Est-ce une victoire trs mritoire pour le sexe fminin? Non. +L'assaut livr aux coles, Facults et autres prtendues forteresses de +la science, n'a enfonc que des portes ouvertes. En ralit, jamais nos +Universits n'ont empch les profanes de se glisser dans le sanctuaire. +Nulle part leur enseignement n'tait clandestin. La science est voue +la publicit. Elle n'aime ni le mystre ni le privilge. C'est un +prjug de croire que nos professeurs poussent le verrou derrire leurs +initis et enseignent huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites +et les gestes de la haute culture, un petit nombre de fervents +agenouills dvotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes, +ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont branles +pour emporter la citadelle, elles se sont aperues avec stupfaction que +les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement, +pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne. + +D'abord, quelques femmes sont entres, timidement. Puis, en frquentant +nos amphithtres, elles n'ont pas tard faire cette autre dcouverte, +qu'il n'est pas trs difficile de s'lever la taille d'un bachelier, +d'un licenci ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune +fille bien doue est capable d'escalader les hauteurs o, juchs sur +leurs diplmes, les petits camarades planaient ddaigneusement sur la +platitude fminine. Mon avis (je le rpte avec intention) est qu'on a +trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que, +rationnellement parlant, la capacit moyenne des femmes vaut la capacit +moyenne des hommes. + +N'y a-t-il point cependant quelque inconvnient convier la jeunesse +des deux sexes au mme enseignement suprieur ou professionnel? De bons +esprits s'obstinent voir en cette communaut de vie intellectuelle +plus de dangers que de profits. Mais n'exagrons rien. Il est possible +que, si consum d'amour que soit le coeur de nos tudiants pour les +belles-lettres, la procdure ou les mathmatiques, le voisinage +quotidien d'tudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque +distraction leurs tudes ou refroidisse mme leur passion pour le Code +ou la philosophie. Seulement, on oublie que les tudiantes peuvent tre +laides, que ce fait regrettable est d'une constatation frquente, qu'il +n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entranes aux +spculations viriles, veillent l'ide d'un demi-homme sans grce et +sans beaut,--auquel cas, il faudrait reconnatre que leur frquentation +serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un +prcieux antidote. Rappelons mme que l'introduction de cet +lment--inoffensif--dans nos coles officielles et l'mulation qui en +rsultera, contribueront peut-tre secouer la torpeur de notre +clientle masculine et relever le niveau des tudes et des examens. + +Et puis, le travail est un drivatif et la science un rfrigrant. +Ouvrons donc largement nos Palais universitaires au public fminin; et +il est esprer que, parmi les tudiantes, beaucoup useront de cette +permission, surtout parmi les plus ges, pour travailler avec +application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce +lieu de perdition sans tre chaperonnes par leurs mres ou leurs +gouvernantes, o sera le mal? Les amphithtres deviendront d'agrables +salles de spectacle; les cours serviront de prtexte des runions de +famille. Cela s'est vu jadis la Sorbonne. + +Que si mme le temple de la science se transforme, de certaines +heures, en salon de conversation pour les dames du monde o l'on +s'ennuie, nos tudiants auraient grand tort de s'en indigner comme +d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amneront +leurs filles aux cours, poursuivissent un but minemment humain et que +l'instruction suprieure leur ft un simple prtexte pour exhiber leur +aimable progniture en un lieu o s'assemble un grand nombre de jeunes +gens marier. Voyez-vous l'Universit transforme en office +matrimonial? Quel rle charmant! On raconte que l'Universit de Berlin a +eu la mauvaise grce de s'en mouvoir et que, pour faire droit aux +rclamations des tudiants, elle a dcid, en 1898, de procder +svrement au contrle des dames. Prcaution irritante et vaine! +Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brle de se +marier d'une jeune fille qui brle de s'instruire? + +Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de +prsider aux examens et aux fianailles de ses lves? Nous faisons donc +des voeux pour que les tudes de droit ou de mdecine se terminent +souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'cole +mixte d'enseignement suprieur ou professionnel devienne une ppinire +de savants et heureux mnages. Mais nous verrons, hlas! que le mariage +n'est pas prcisment en faveur auprs des femmes nouvelles. + +En attendant, la perspective d'atteindre tous nos grades littraires +et scientifiques embrase peu peu d'une noble ardeur toutes celles qui +ambitionnent le double qualificatif de femmes savantes et de femmes +libres. Nos Universits commencent se peupler d'tudiantes qui +aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) toutes les licences. Nos +grandes coles produisent dj des bachelires et des doctoresses. Les +femmes mdecins croissent en nombre et en autorit. Et croyez-vous qu'il +n'y aurait pas plus de jeunes filles faire leur droit, si la loi +franaise les autorisait instrumenter comme elle les a autorises +plaider? On peut donc se demander si la France est appele devenir, +comme l'Amrique, une vaste garonnire, et s'il faut s'en dsoler ou +s'en rjouir. + + + + +CHAPITRE V + +Les conflits de l'esprit et du coeur + + + SOMMAIRE + + I.--DANGERS D'UNE INSTRUCTION INCONSIDRE.--LA FACULT DE + COMPRENDRE ET LA FACULT D'AIMER.--L'INTELLECTUALISME + FMININ ET LE MARIAGE. + + II.--LA FEMME SAVANTE ET LES SOINS DU MNAGE ET DU + FOYER.--ADIEU LA BONNE ET SIMPLE MNAGRE! + + III.--MOINS DE MARIAGES ET PLUS DE VIEILLES FILLES.--LE + DIVORCE DES SEXES.--CLUBS DE FEMMES.--POINT DE + SPARATISME!--CE QUE L'INDIVIDUALISME DES SEXES FERAIT + PERDRE A L'HOMME ET A LA FEMME. + + IV.--L'MANCIPATION INTELLECTUELLE ET LA + MATERNIT.--INSTRUCTION ET DPOPULATION. + + +Sans vouloir de l'instruction intgrale comme but ni de l'enseignement +mixte comme moyen, nous persistons croire que la culture fminine doit +tre largie et amliore. C'est une ncessit qui rsulte de +l'exhaussement gnral du niveau des esprits et de l'extension +croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'lvation +intellectuelle de la femme ne puisse se rsoudre en graves prjudices +pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirige. Il +n'appartient qu' un petit nombre d'lus d'entretenir,--et d'accrotre, +s'il est possible,--la flamme sacre qui claire le monde. Les humains +doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir +honntement et utilement. D'o il suit que la culture de l'esprit n'est +pas un but, mais un moyen. Tout savant mme qui a l'me haute et large, +ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes +qui la rechercheraient dans cet esprit troit et exclusif, ne +tarderaient pas en souffrir. Et c'est mettre en lumire les dommages +possibles de cette avidit prilleuse que nous devons maintenant nous +appliquer avec franchise. + + +I + +Les fministes se plaisent nous reprsenter les poux de l'avenir +galement instruits, travaillant en coopration quelque oeuvre de +style ou d'rudition, traduisant un texte hbreu, grec ou latin, sous la +douce clart de la mme lampe, associant leurs recherches ou leur +imagination et signant le mme livre de leurs deux noms runis. L'idylle +est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour +l'amour de l'hbreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse +se chamailler _unguibus et rostro_, il est permis de conjecturer qu'en +ce temps-l les mnages se moqueront de l'antiquit et ne feront oeuvre +de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en tandem de +famille. + +Mais nous avons de plus graves apprhensions formuler. Et d'abord, +n'est-il pas craindre que l'intellectualit de la jeune fille--si elle +est cultive avec passion, avec excs,--se dveloppe au dtriment de la +tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette +prvision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous +assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universits +d'Amrique, que le flirt lui-mme n'y rsiste pas. D'aprs plus d'un +tmoin, les femmes amricaines, instruites et lettres, ne sont pas +exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point +sans une certaine froideur, sans une certaine scheresse qui, la +longue, dcouronnerait la femme de sa grce mue et de sa sensibilit +attendrie? + +Mme Bentzon, qui nous a fait connatre les Amricaines chez elles, +nous dcrit finement ces petits phalanstres, comme il en existe New +York, forms exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlvent leur +milieu naturel de prtendues obsessions philanthropiques et des +aspirations trs vagues vers une plus haute fminit, le tout tay par +certains rves creux d'entreprise personnelle et par la curiosit de +vivre en garon. Vivre en garon, voil bien la proccupation scrte +du fminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une +force libre, une nergie spontane, se suffisant elle-mme, repoussant +la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa trs chre +indpendance, devant un clibat farouche et austre. + +Et puis, pour des mes littraires et des natures thres, les choses +de l'amour sont si grossires! On se mariera donc le moins possible, +afin d'loigner de sa vie les vulgarits dplaisantes. Est-ce donc chose +si dlicate et si releve que de faire des enfants? Et comment y russir +sans subir le contact avilissant des hommes? Pouss trop loin, +l'intellectualisme fminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite +qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reut d'une amie +cette confidence: Il n'y a pas se le dissimuler, mesure que +s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se +marier; en fait de conqutes, elles visent l'indpendance. Pourtant +l'humanit a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que +le fminisme nous promet foison des docteurs, des avocats, des +mdecins, des hellnistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde +que dj l'offre dpasse la demande! + +A tout le moins, l'mancipation intellectuelle de la femme semble +impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-l se trompent qui +pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanit se ralisera par +l'galit absolue des deux sexes. A devenir trop semblable nous, la +femme risque de se dtourner de l'homme, et l'homme de se dtacher de la +femme. Chez l'un et chez l'autre, des tudes trop absorbantes +aboutiraient une dsaffection rciproque. Une femme lettre, sachant +le grec et le latin, une savante prise de dcouvertes, qui ne voit rien +au-del de la perfection du savoir et de l'affinement du sens +intellectuel, n'est pas seulement expose rompre avec les habitudes de +son sexe, mais sortir de l'humanit mme. Refroidie vis--vis de +l'homme, il est possible qu'elle en vienne ce point d'abstraction +strile de le considrer seulement comme un simple collgue, comme un +condisciple ou un confrre. + +Tout cela promet nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il +est difficile d'touffer en soi la nature, comme l'admiration est +toujours, mme chez les femmes instruites, une dviation du besoin +d'aimer, ils verront peut-tre, avec les progrs de l'instruction +fminine, des vierges lettres ou savantes s'prendre de leurs matres +par inclination ou par vanit. Il en rsultera des unions trs +spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des ges, car les +doctoresses de l'avenir pouseront moins l'homme que le savant. A force +de vivre dans la frquentation des philosophes, des chimistes, des +grammairiens ou des conomistes, elles se prendront rver, dans le +mystre des nuits d't, des Berthelot, des Gaston Pris et des +Leroy-Beaulieu de ce temps-l. Srement les jeunes filles du XXIe sicle +seront moins proches de la nature que leurs anes du XXe, qui s'en +loignent dj tous les jours. + +Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionns par +l'ge des poux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce +qui se passe au thtre: un auteur met en scne un jeune homme de +vingt-cinq ans et un vieillard de soixante galement amoureux d'une mme +jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hsitent +gure: ils sont pour le sexagnaire. Nos critiques dramatiques ont +relev plus d'une fois ce singulier tat d'me. Qu'une demoiselle soit +aime par un homme sur le retour, riche et distingu, et qu'elle lui +prfre un jeune homme honnte, rustique et pauvre, c'est ce que le +public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: Cette petite dinde serait bien +plus heureuse avec son vieillard[126]! Et notez qu'un sexagnaire +amoureux et excit au thtre la rise de nos grands-pres. Et le voil +maintenant transform par l'opinion dite claire en personnage +sympathique! C'est un fait: nous nous loignons de la nature. + +[Note 126: mile FAGUET. Feuilleton du _Journal des Dbats_ du 18 +janvier 1897.] + +Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact +familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains, +qu'elle ne songe pas rompre tout fait avec le sexe masculin: il faut +bien assurer la survivance de l'espce et l'avenir de la race. Mais, +tenant sans doute pour affligeant d'tre contrainte de temps en temps +recourir nos bons offices, elle subordonne expressment les faiblesses +du sentiment l'amour de l'indpendance et la conscience de sa +dignit. Son esprit ne fait son coeur qu'une concession: elle ne +s'interdit point d'aimer ceux qui le mriteront par leur valeur morale +et intellectuelle. Cette fire dclaration d'une congressiste de 1896 +est videmment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais +voil, du mme coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les +classes) condamns au clibat. + + +II + +Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit +tout fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive +de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilit, +qui, en aggravant l'effort crbral, risque de refroidir les sources de +l'motion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur. +Mais, mesure que l'intellectualisme touffera le sens commun, il est +plus craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes +les conditions, une rpulsion croissante pour les besognes manuelles de +la famille; d'autant plus que, pour la conqurir leurs doctrines, les +coles rvolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant +ses aspirations d'indpendance, s'engagent, par une surenchre de +promesses stupfiantes, l'affranchir des soucis mesquins de son +intrieur. + +Comment ne coterait-il pas une femme, qu'obsde la proccupation de +cultiver son me et de perfectionner son moi, de mettre la main au +mnage et la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses +enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, leves ainsi +que des garons, ne ddaigneraient-elles pas l'art, si apprciable +pourtant, de soigner et d'orner leur intrieur et leur personne? Comment +ces cratures, trs compliques et trs artificielles, ne +s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la +prparation d'un plat sucr? + +On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive son +foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'vidence qu'une +femme tire quatre pingles ne saurait, sans risquer de se tacher, +mettre le pied dans sa cuisine. Trop lgante chez elle ou trop rpandue +au dehors, il est prvoir qu'elle ngligera plus ou moins son mnage. +Mais, avec nos demoiselles brevetes ou mancipes, cet absentisme ne +fera que s'tendre et empirer. Ce qu'elles feront manger leurs maris +de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a +pass tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si +les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de +mme pour l'espce si prcieuse des matresses de maison habiles +prserver leur intrieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand +profit du pre et des enfants! + +Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de +l'esprit, ne rende la femme indiffrente aux petits soins qui +embellissent et gaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus +grave--aux mouvements naturels et spontans du coeur, qui sont le +principe de son dvouement et le charme de son sexe. Pourquoi, ds lors, +l'amour lui-mme, qui est le lien de l'humanit, n'y perdrait-il point +de sa force et de sa chaleur? Certains le prvoient et s'en rjouissent. +Grce aux progrs de l'instruction fminine, les hommes, selon Mme +Clmence Robert, se sont aviss subitement d'un sentiment nouveau; ils +ont enrichi leur me d'une jouissance ignore jusqu' nos jours: +l'amiti d'une femme[127]. Il ne faudrait pourtant pas que cette amiti +fasse tort l'amour! + +[Note 127: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, p. 840.] + +Mais aprs tout, ce sentiment divin court-il de si srieux dangers? +Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades: +s'imaginent-elles que les hommes partageront les mmes vues calmes, +neutres et froides? Lors mme que la femme la plus vivante russirait +ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de +spiritualit,--il est invitable qu' un moment donn, l'homme le plus +sage ne pourra s'empcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons +esprer, d'ailleurs, que le fminisme ne changera point la nature, mais, +bien au contraire, que les lois de la nature djoueront les outrances du +fminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intrt mme de ce mouvement o +l'extravagance se mle si souvent la vrit, nous nous obstinons +sparer l'ivraie du bon grain. + + +III + +Que l'intellectualit de la femme se dveloppe au dtriment de la +tendresse, et l'amiti au prjudice de l'amour, et le got de +l'indpendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du +dvouement au mnage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de +mariages et plus de vieilles filles. Le clibat n'est-il pas en faveur +auprs de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionne +de la vrit et le culte des choses de l'esprit s'accommodent +difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la +maternit. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science +absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui +faire oublier et ddaigner l'homme. Puissent donc les mariages de +convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine! +Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes. + +Ce qui n'empchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'tre +nombreuses. Et ces vierges laques seront-elles toujours des vierges +fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanit de leur savoir et en +prendront prtexte pour protester contre le mariage et mme contre +l'utilit du mle, ne forment jamais qu'une minorit plus tapageuse +qu'imposante. Nanmoins le fminisme avanc travaille, en conscience, +propager chez les femmes instruites une misanthropie ddaigneuse, dont +il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptmes et les moyens +d'action. + +Voici d'abord une proposition mise par certaines personnalits +fministes dans le but de relever devant l'opinion le clibat fminin. +Pourquoi dit-on certaines femmes: Madame, et d'autres: +Mademoiselle, suivant qu'elles sont maries ou non? Faisons-nous une +diffrence entre le mari, le veuf ou le clibataire? On lui donne du +Monsieur! dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement +toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: Madame? Il parat +que cette petite rforme ferait avancer d'un grand pas l'mancipation +des demoiselles[128]. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles, +on doit leur rappeler que rien n'est plus malais que de changer une +habitude sociale. Beaucoup de parents hsiteront dcerner leur +hritire en qute d'un mari une appellation aussi vnrable. Et pour +cause! La fille est, par dfinition, en possession d'une intgrit +physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave +diffrence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-l) a introduit +dans le langage courant des vocables spciaux auxquels l'humanit ne +renoncera pas facilement. + +[Note 128: La _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.] + +Autre signe des temps dont la gravit saute aux yeux: parmi les +nouveauts qui ont soulev le plus d'tonnement, de moquerie et de +protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et +florissants Londres et aux tats-Unis. Paris a le sien, fond, rue +Duperr, par MMmes de Marsy. C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au +cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les +enfants: telle sera l'intimit familiale de l'avenir. + +Il est incontestable que ces sparations de corps intermittentes ne +semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de +mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la frquentation +quotidienne des cercles plus ou moins littraires? Que d'excentricits +cette vie mle favorise: cigarette, billard, apritif et autres +affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous +l'imaginons studieux et austre, le club nous fait songer, malgr nous, + une runion de bas-bleus lorgnons, les yeux rougis et lasss dans +les lectures tardives, la tte congestionne de science et de +littrature, sans tournure, sans grce, sans lgance, sortes d'tres +hybrides qui ont cess d'tre femmes sans tre devenus des hommes. + +Il parat cependant, d'aprs les relations les plus dignes de foi, que +ces clubs de femmes fonctionnent aux tats-Unis le plus correctement du +monde, qu'ils respirent toute la respectabilit anglo-saxonne, et +qu'aprs les soucis et les tracas d'une journe d'affaires, c'est une +joie pour le mari de dner en tte--tte avec une femme qui a crm +pour lui les journaux et les revues, feuillet les livres la mode et +recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distingue +appelle le reportage conjugal[129]. + +[Note 129: Mme DRONSARD. Le _Correspondant_, du 25 septembre 1896, p. +1091.] + +Il y a un revers, hlas! cette jolie mdaille. Ce que la femme +nouvelle recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes, +une socit sans mles, une assemble sans matres. Et cette innovation +est la marque d'un individualisme regrettable et le prlude d'une +division fcheuse. Elle obissait cet gosme sparatiste, cette +Amricaine qui dclarait M. Paul Bourget d'un ton dcisif: Nous +tenons briller pour notre propre compte! + +Comme si nos matresses de maison ne rgnaient point dans leur salon! +A carter les hommes de leurs runions, ces dames pourront apprendre +discourir, prorer, mme plaider les plus mauvaises causes; en +revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez +nous, la conversation, qui, hlas! languit et se meurt, est la grce, +souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient +admis leur donner la rplique. Il en va de la causerie, qui est la +lumire des salons, comme de l'lectricit qui, pour jaillir en clair, +suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la +conversation devient aisment vide ou banale. Qu'un homme intelligent +s'y mle, et elle s'avive, se relve, s'chauffe. J'en appelle +l'exprience des dames. + +Faut-il rappeler que le flirt lui-mme, malgr sa provenance amricaine, +et ses libres allures, ne trouve point grce devant le fminisme +intransigeant? On ne voit plus l qu'un amusement d'enfant, qui ne +saurait convenir des femmes verses dans les hautes tudes et rompues +aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rvent de +chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intresser ces escarmouches +spirituelles, cette bataille de fleurs, ce duel de salon entre gens +d'esprit, o le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les +coups de langue et les coups d'ventail? + +Il convient pourtant que les qualits propres chaque sexe se joignent +et se marient aux qualits inverses, si l'on veut qu'elles ne se +tournent point en dfauts. N'est-il pas craindre que, sans le contact +des hommes, la sensibilit des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise +ou s'exaspre en susceptibilit pointilleuse et maladive? Mme en +admettant que l'homme ait, par dfinition, l'avantage de l'nergie et le +mrite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce +dlicat avec les femmes corriger sa rudesse, temprer ses +emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu +nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les +vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se compltant +les unes par les autres. Ne sparons pas ce qui doit tre, par un +dessein visible de la nature, incessamment uni et combin. + +Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles +manires! Il n'est que temps: nous perdons le got des nuances, de la +finesse et de la mesure. La rudesse dmocratique tend chasser la +galanterie franaise de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus +badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce duret? est-ce sottise? +Le coeur est-il moins dlicat, ou l'esprit moins affin? Le got du bien +dire, l'ironie lgre et rieuse, cette hardiesse simple et aise qui ne +dpasse jamais l'extrme limite des liberts permises, cette bonne grce +qui a t jusqu' nos jours dans les usages de notre socit et dans les +traditions mme de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend +plus demi-mot. C'est croire que nous ne sommes plus assez bien +levs pour nous plaire aux intentions, aux dlicatesses, aux lgances +du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons +vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudits et aux +inconvenances de la triste littrature dont nous nous repaissons depuis +un quart de sicle. Qui donc nous gurira de cette dpravation du got +et de la politesse, sinon la retenue et la grce des femmes? + +Et c'est au moment mme o les douces et belles manires s'en vont, que +des femmes systmatiques se plaisent provoquer le divorce des sexes, +diviser la socit en deux camps ennemis,--ct des dames, ct des +hommes,--en soufflant ces deux moitis de l'humanit un individualisme +de plus en plus ombrageux et ferm! La plupart des associations +fministes marquent un esprit d'exclusion et de sparatisme; elles ont +une tendance refuser tout pouvoir l'lment masculin. Les clubs +isols en sont une curieuse manifestation. Non moins intolrante que +l'abeille, la socit fministe de l'avenir a quelque chance de +ressembler une ruche hostile aux mles, sans qu'on puisse augurer +qu'on y fera d'aussi bonne besogne. + +Mais vouloir mettre l'homme la porte de leurs runions, repousser +ses offres de tutelle et de protection, le traiter en gal, en +adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'tre prises au mot. Nous +avons entendu, dans un congrs fministe, une aptre imprudente nous +renvoyer avec mpris cette forme de dfrence protectrice et tendre, +qu'on appelle encore la vieille galanterie franaise. Eh bien! soit! +Puisque ces dames ne veulent plus de nos gards et de notre respect, +elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la +leon est dure. Elles seraient mal venues s'en plaindre: les moeurs +venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des ddains et des +prtentions extravagantes du sexe faible, lorsque le fminisme, force +d'exigences et de maladresses, aura fatigu la patience et la +longanimit des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mles +prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme? + + +IV + +L'mancipation intellectuelle de la femme pousse outrance soulve un +dernier grief, et l'on trouvera peut-tre que c'est le plus grave. En +admettant que l'rudition fminine soit, un jour ou l'autre, la mode, +et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des +demoiselles gniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage +ne coupera point court ces sottes vanits,--on doit se demander avec +apprhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au +mariage, nous feront la grce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le +voudront-elles? La question de la maternit des femmes savantes est +digne de proccuper ceux qui ont coeur l'avenir de la race. Or, les +femmes de grand esprit sont souvent striles; tel point qu'on se +demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificit. + +On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni +intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rles. Cela est +si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une relle puissance +crbrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrtan, un +homme cach. Les femmes de talent ne sont pas rares qui prsentent des +caractres virils. Celles-l sont, au pied de la lettre, de vritables +confrres; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a +dit de son ct: Il n'y a pas de femmes de gnie; lorsqu'elles sont des +gnies elles sont des hommes. + +Les hautes tudes exigeant une dpense de force nerveuse, un effort de +tte, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les +ressorts de l'tre pensant, il semble bien que la gnralit du sexe +fminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la +production intellectuelle, sans porter prjudice la reproduction de +l'espce. Dou, au contraire, d'une nergie plus rsistante, pourvu d'un +organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose +d'une rserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent +d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus +avant la recherche intellectuelle et la pntration scientifique, sans +d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perptuit de +la famille. + +L'exprience des tats-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus +autorises y attribuent dj la dcroissance progressive de la natalit + la culture excessive ou prmature de l'intellectualit des femmes. +Par exemple, le docteur Cyrus Edson, commissaire de sant de l'tat de +New-York, dclare expressment que l'Amricaine dgnre: parce que, +durant les annes d'adolescence, sans souci des indications et des +exigences de la nature, on surmne les forces mentales de la jeune +fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir +ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus tre mre. +Impuissance physique ou aberration mentale, voil donc o conduit le +ftichisme des grades et des diplmes. Et qu'il est gai de vivre avec +des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prvient charitablement: +Une jeune Amricaine, leve comme nous sommes fiers de l'lever, se +marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un +enfant, deux au plus; puis elle devient mconnaissable, irritable, un +fardeau pour son mari et pour elle-mme: c'est une malade qui ne gurira +jamais[130]. Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer plus d'une +Franaise? + +[Note 130: Cit par Mme Dronsart dans le _Correspondant_ du 10 octobre +1896, p. 137.] + +Ds lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte M. Fouille: Une +force et une dpense d'intelligence qui, si elles taient gnrales +parmi les femmes d'une socit, amneraient la disparition de cette +socit mme, doivent tre considres comme une atteinte aux fonctions +naturelles du sexe[131]. Gardons-nous donc de dvelopper tort et +travers l'instruction fminine: la maternit en souffrirait. Certes, il +est dsirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes +les lumires utiles; mais veillons ne point l'encombrer d'une +rudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la prparant aux +professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe, +elle ne soit dtourne de son rle familial, de ses fonctions +domestiques, c'est--dire de sa vocation d'pouse et de mre. Que si la +fivre de l'instruction intgrale doit mousser sa sensibilit, +desscher son coeur, tarir l'hritage de dvouement et d'amour qu'elle +tient de ses aeules; que si, la concurrence individuelle l'entranant +hors de ses fonctions traditionnelles dans la mle brutale des +gosmes, elle oublie peu peu sa maison, son mari, ses enfants, pour +ne songer qu' elle-mme, on verra bientt la moralit faiblir, l'amour +se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des +bonnes moeurs: quand elle dchoit, tout s'croule avec elle. + +[Note 131: Alfred FOUILLE, _La Psychologie des sexes_. Revue des +Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.] + + + + +CHAPITRE VI + +Les infortunes de la femme savante + + + SOMMAIRE + + I.--L'INSTRUCTION ET SES DBOUCHS INSUFFISANTS.--MCOMPTES + ET DCEPTIONS. + + II.--SURMENAGE CRBRAL ET DBILIT PHYSIQUE.--INGALIT + DES FORCES DE L'HOMME ET DE LA FEMME. + + III.--L'INSTRUCTION NE DONNE PAS LE BONHEUR.--LES PINES DE + LA SCIENCE.--LAMENTABLES CONFIDENCES.--LE SAVOIR ET LA + VERTU. + + +I + +L'lvation spirituelle du sexe fminin poursuivie avec excs ne serait +pas seulement dommageable l'homme, la famille et la socit: la +femme elle-mme serait la premire en ptir, si elle n'a pas, comme +nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout +la force physique, indispensables pour en profiter. + +On nous sait partisan d'une plus srieuse et plus complte instruction +des femmes; on nous sait convaincu que ce dveloppement de culture est +susceptible de se rsoudre en lumires et en bienfaits pour l'humanit +tout entire. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard +ces acquisitions intellectuelles devaient dtourner la femme de son rle +naturel, ou nuire sa sant, ou compromettre sa dignit, sa moralit, +sa personnalit, nous n'hsiterions pas dclarer que le progrs, plus +apparent que rel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour +elle-mme et pour tout le monde. Quiconque tudie le problme de +l'expansion intellectuelle du sexe fminin, doit s'appliquer +scrupuleusement viter ces cueils. Ils ne paratront pas imaginaires + qui voudra bien y rflchir. + +A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent penser qu'il est +impossible de remonter le courant fministe; mais les gens prudents +doivent s'opposer ce qu'il submerge ou emporte les fondements +essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver +et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu' multiplier +les tudes, les examens, les diplmes et finalement les proccupations +et les fatigues, elle ne multiplie pas ncessairement ses chances +d'amlioration, de succs et d'enrichissement. Le fminisme a ceci +d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des +jeunes filles le mirage d'esprances et d'ambitions dcevantes qui, en +les dtournant des mtiers manuels o elles auraient trouv peut-tre +exercer plus profitablement la finesse de leur got et la dlicatesse de +leur main, grossissent d'autant l'arme dj trop nombreuse des +dclasses. + +A quoi sert de distribuer profusion les brevets d'institutrices sans +place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Franaises +aillent en masse au collge et l'Universit: elles n'auront fait, sous +prtexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les +moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien qui ne +peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientle +et les diplmes sans occupation? Multipliez les lettres et les +savantes: qu'en ferez-vous? Les carrires librales sont encombres. La +science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours +aux estomacs affams le morceau de pain quotidien. Pour modrer cet +apptit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre +croissant de jeunes filles vers les hautes tudes, je ne leur dirai +point qu'elles risquent d'accrotre outre mesure le nombre des bas-bleus +et des prcieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction +un peu dveloppe incline les mes faibles aux tentations de vanit; +qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pdantes et mme d'insupportables +orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivs, les +poseurs, comme l'on dit, sont-ils si rares? + +Mais ce que j'apprhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les +dceptions probables, ne dgnre en misanthropie, en rancune, en +jalousie, d'autant plus facilement que le got de la science et la soif +de l'tude procdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de +jeunes femmes lettres, d'un dsir de lutte, d'un besoin de concurrence, +d'une ambition d'galer l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et +impressionnables assignent, gnralement, l'accroissement des +connaissances qu'elles convoitent, un but trs individualiste: c'est, +savoir, l'mancipation de leur raison, l'expansion de leurs facults, +l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure toutes les +curiosits, avides de connatre et d'exprimenter la vie, ambitieuses de +briller, malaises satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants, +de nos littrateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes +les fibres de leur cerveau vers le succs, vers la renomme, vers la +gloire. Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc; +mais il en est peu qui soient capables de chanter une prire. La voix +de la femme risque de se perdre sur les hauteurs. + +Et si nul ne l'coute, si l'indiffrence s'obstine autour d'elle, si le +succs ne vient pas, comme il est prvoir, on verra les incomprises et +les dvoyes se rvolter contre l'obstacle, et de plus en plus +agressives et dplaisantes mesure qu'elles vieilliront, perdre peu +peu les grces de la femme sans acqurir l'estime et la considration +qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs mes +dues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveauts les plus +hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses +encore si, avant l'ge des dsillusions et l'amertume des insuccs, +elles n'ont point perdu la sant! + + +II + +Eh oui! dans cette question du dveloppement intellectuel des femmes, il +y va de leur sant et, par consquent, de leur vie. Si inquitante +qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe sicle, un +mdecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse +frquence des maladies nerveuses: De la bavette, dit-il, jusqu' la +vieillesse, les femmes ne sont plus occupes que de lecture; la passion +des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles +tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, ds l'ge de +dix ans, commence lire, ne peut tre, vingt ans, qu'une femme +vapeurs. + +Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont mme aggraves. Il n'est +pas rare que nous infligions le supplice de la lecture des enfants de +cinq six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec +la dgnrescence d'une race vieillie, la lecture fivreuse et gloutonne +des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie +lectrique qui puise nos nerfs et brle notre sang. La nvrose est le +mal du sicle. Combien de femmes elle dvore! Et comme si les victimes +n'taient pas assez nombreuses, on s'ingnie, sous prtexte +d'instruction et d'mancipation intgrales, en sacrifier de nouvelles +au monstre qui les guette. + +Quelque cultive que doive tre la femme moderne, il est ncessaire +d'enfermer ses dsirs d'apprendre et de contenir ses apptits de savoir +en de sages limites. Et nous persistons croire que ces limites ne +peuvent tre les mmes pour les filles que pour les garons. Vainement +on nous objecte sans cesse que l'esprit n'a point de sexe. Je rponds + nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en +deux tres trs distincts, qu'il se meut travers deux organismes trs +diffrents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement +affect que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolong. On +compare souvent l'esprit une pe: qu'elle soit chez les deux sexes +d'une pointe aussi aiguise, aussi fine, aussi pntrante, je le +concde; mais le mtal est-il aussi solide aussi rsistant, aussi +fortement tremp? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau +chez la gnralit des femmes que chez la gnralit des hommes. J'en +appelle l'exprience de tous les mdecins. + +Je ne dis plus ces dames qu' nous imiter laborieusement, afin de +conqurir des qualits qui ne leur sont pas foncirement naturelles, +leur copie tournera souvent la caricature; je veux mme leur accorder +qu'il n'y a point, entre le cerveau fminin et le cerveau masculin, de +radicales diffrences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage +crbral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grce. +A travail gal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur +organisation est plus fine, plus dlicate, plus fragile. Mme de Rmusat +a fait cet aveu: L'attention prolonge nous fatigue. La nature le veut +ainsi, et nul ne la violente impunment. + +D'o il suit, encore une fois, que les mmes recherches et les mmes +carrires ne peuvent tre galement poursuivies par les femmes et par +les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux +deux sexes mme instruction et mme pdagogie, mmes efforts et mmes +travaux, mmes exercices et mmes professions. Le sexe faible (ce +qualificatif est ici tout fait sa place) ne saurait se vouer aux +mmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces. + +A cela, on pense bien que les prophtes du fminisme intgral opposent +obstinment que le pass et le prsent ne prouvent rien contre l'avenir: +ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a +ptri et faonn un tre factice qui disparatra au fur et mesure de +son mancipation. Condamne une vie sdentaire, confine dans son +mnage, sans cesse replie sur elle-mme, la femme s'est dveloppe, +comme dit M. Lourbet, dans le sens des motions affectives nes de sa +fonction de mre. Cet tat se perptuant travers les sicles, +l'atavisme a cr chez la femme une infriorit artificielle, +transitoire, momentane, qui, n'tant ni organique ni constitutionnelle, +pourra disparatre avec les conditions de l'ducation qu'elle reoit et +les ambiances du milieu o elle se meut. Laissez-la jouir de la libre +activit de son compagnon, laissez-la boire volont toutes les +sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser +rapidement notre niveau. coutez ce cri de belle et fire assurance +pouss par une doctoresse s lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: A nous +la vie intense, sans entraves, le libre dveloppement, la forte +ducation, notre part de l'hritage commun, et dans quelques sicles on +verra si nous avons march[132]! + +[Note 132: _La Femme moderne par elle-mme._ Revue encyclopdique dj +cite, p. 886.] + +M. Lourbet trouvera peut-tre ma rponse vicie par des sentiments +gostes et purils; il m'accusera sans doute de myopie d'esprit; +mais je ne puis croire de si prodigieuses mtamorphoses[133]. Les +femmes auront beau marcher,--et les sicles avec elles,--il est une +chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par +suite, leur temprament. La question fministe a, si j'ose dire, un ct +viscral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans +prtendre que la femme soit une malade,--expression qui trane aprs +elle des insinuations dsobligeantes,--il faut bien reconnatre que la +nature, qui l'a faite pour tre mre, lui inflige des misres, des +tourments ou, du moins, des sujtions que l'homme ne connat pas. Sa vie +n'a point la rgularit de la ntre; elle est traverse de dfaillances +qui avivent sa sensibilit et nervent son courage. Elle restera, quoi +qu'on dise, l'ternelle blesse chre l'me compatissante des potes. +Et n'tant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans +grand dommage pour sa sant, faire tout ce que font les hommes. Des +indications mmes de la nature, il rsulte que le sexe fminin est +prdestin certaines fonctions, et qu' les ngliger, les +contrarier, il s'expose aux plus prilleuses dformations, +l'puisement prmatur, l'enlaidissement, la maladie, la mort. + +[Note 133: Jacques LOURBET, _La Femme devant la science contemporaine_. +Alcan, 1896.] + + +III + +Enfin, ce n'est pas seulement la sant physique des femmes que menace un +intellectualisme immodr, c'est encore leur sant morale, leur +quilibre spirituel, la paix de leurs mes. Eu gard leur complexion +mme, les femmes sont doues d'un temprament impressionnable, sensitif, +presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature +malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible, +affine, polie, civilise par un concours de soins habiles, une +merveille d'lgance prcieuse alliant les dlicatesses du sentiment +toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous +qu'elle gotera le contentement du coeur avec les pures jouissances de +la pense? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le +cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un tre aim, +pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race. + +Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme aptre, +l'vangliste, nous dclare que la vierge forte demeure l'idal de +l've venir, qu'il vaut mieux s'enrler libre dans la phalange sacre, +et que, suivant le mot d'un personnage de roman, l'aristocratie des +femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point +d'hommes[134]. On pense que l'tude sera pour ces fortes ttes un +drivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'me de presque +toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux +lettres ou aux mathmatiques: rarement, trs rarement, la science +comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problme fministe: +il ne faut pas que les choses de l'esprit empitent sur les choses du +sentiment. Lorsque celui-ci est refoul, violent, bless par celui-l, +il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne +souffre cruellement au plus profond de son tre. + +[Note 134: _Frdrique_ de M. Marcel PRVOST.] + +Nous voudrions croire cette parole de Mme Augusta Fickert: +L'mancipation fministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme +et, par elle, l'espce humaine entire la libert et au bonheur![135] +Mais combien cette affirmation est tmraire! La science ne fait pas le +bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fivre et un +tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature +sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dvorante et s'exaspre en +soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intemprance aux fruits +de la science, toute autre nourriture parat fade. Ds maintenant, il +est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mres +produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur +apptit. Elles voudraient possder le monde entier pour connatre la +saveur de toutes choses. + +[Note 135: _La Femme moderne par elle-mme_, _loc. cit._, p. 860.] + +Et c'est ici que le chtiment commence, leur passion ne pouvant plus +tre rassasie, ni leur curiosit satisfaite. Et comment la science, que +notre sicle poursuit avec avidit, serait-elle capable de nourrir et de +remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son +idal, nul n'est assur de l'atteindre. Le travail de la pense ne va +point sans dceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant +heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamns +chercher toujours sans jamais rien dcouvrir? Que de fronts charmants +risquent de s'assombrir et de se faner prmaturment sous le poids des +proccupations intellectuelles? Quand le succs ne suit pas l'effort, le +dcouragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume +de l'avortement, le pessimisme final et peut-tre la sombre +dsesprance. Combien ont commenc par adorer la science, qui l'ont +finalement maudite? + +C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe minente, dont les +travaux mathmatiques furent, en 1888, honors du prix Bordin par +l'Acadmie des sciences de Paris. Elle mourut quarante ans, +malheureuse et dsabuse. Que nos amoureuses d'indpendance et de savoir +mditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en +plein triomphe: Que la vie est donc une chose horrible! crivait-elle +l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bte de +continuer vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser +qu'il m'en reste autant vivre. Bien des personnes me font songer des +insectes dont les ailes auraient t arraches, plusieurs articulations +crases, les pattes brises et qui ne se dcident pas mourir.--La +cration scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur, +puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanit. +C'est folie que de passer les annes de sa jeunesse tudier; c'est un +malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entranent dans +une sphre o elle ne sera jamais heureuse. Et quand les honneurs lui +viennent de Paris, elle rpte: Je ne me suis jamais sentie si +malheureuse, malheureuse comme un chien[136]. + +[Note 136: _Souvenirs de_ Sophie KOVALEWSKI _crits par elle-mme et +suivis de sa Biographie par_ Mme LEFFLER, duchesse DE CAJANELLO; +Hachette, 1895.] + +Ces plaintes fendre l'me partent d'un coeur dsespr. C'est qu'il +faut la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de +la clbrit. Qu'on la suppose comble de tous les dons et honore de +tous les succs, il manquera quelque chose son coeur, parce qu'elle a +moins besoin de comprendre et d'tre comprise que d'aimer et d'tre +aime. A une me qui a soif de tendresse, tout le gnie du monde ne +saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les crations de +son esprit lui attireront l'admiration des spcialistes: elles seront +impuissantes lui assurer ce qu'elle dsire par-dessus tout, l'occasion +de se dvouer, de rendre qui le mrite affection pour affection et de +rpandre profusion les trsors de sa tendresse sur les lus de son +choix. Montaigne a crit ceci: Le savoir est un dangereux glaive et qui +empche et offense son matre, s'il est en main faible et qui n'en sache +l'usage. Avis ceux qui rvent de mettre cette arme aux mains de +toutes les jeunes filles! + +Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultive, une +savante, pour dire le mot. Son nergie et son talent sont d'un homme. +Elle n'est plus jeune: le travail de tte a fan son visage; les longues +lectures ont fatigu ses yeux. Elle est sche et raide, sans beaut, +sans grce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe +disgracieuse et vieillie, brle une me ardente, un vritable coeur de +femme, avide de rendre amour pour amour. Prserve de toute chute par +l'lvation de son esprit et par l'orgueil de sa volont, elle s'enferme +en une rserve ddaigneuse et froide et se rfugie dans un labeur +obstin, afin de distraire par la fivre de l'tude son pauvre coeur +abandonn qui, de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage +des rveries du soir, aux demi-clarts de la petite lampe, se gonfle +malgr elle de tristesse et de regret. + +Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet tre artificiellement +virilis, s'chappe furieusement en rvoltes et en maldictions. Que les +crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont +traverses? L'une d'elles crivait Francisque Sarcey: tre trangre +partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours +et toujours tourner dans le mme cercle! Voil tantt vingt-deux ans que +cela dure! C'est le supplice perptuel. J'ai quarante-six ans: c'est +demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du dsespoir final! Dj, j'ai +song finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce +serait fini... Mais non, je crois. Et aprs[137]? Et si elle ne croyait +pas? Dcidment, le prjug religieux a du bon. + +[Note 137: _L'Institutrice de province_. Annales politiques et +littraires du 23 mai 1897, p. 322-323.] + +Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est +incapable, elle seule, de nous rendre honntes et vertueux. Ce serait +folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affine +est impuissante remplacer la volont. Voir juste est une chose, bien +agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison claire, +n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractre qui manque le +plus. Il ne suffit pas de connatre le bien pour le pratiquer, ni d'tre +renseign sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir +son devoir, toutes les lumires ne servent de rien. Sainte-Beuve +rapporte d'une femme clbre du XVIIIe sicle, plus rpute pour son +intelligence que pour sa vertu, qu'elle tait destine tre toujours +sage en jugement et faire toujours des sottises en conduite. Jeanne +d'Arc fut une hrone et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle +savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le gnie de George +Sand lui ait t de quelque secours pour rgler sa vie. + +Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trbuchent chaque +pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la gomtrie +ou la mdecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous +tes goste, doux et compatissant si vous tes dur et brutal. Il n'est +point besoin surtout d'tre savante pour tre vraiment femme. Lisez les +discours sur les prix de vertu: vous y verrez les cratures les plus +simples et les plus naves cultiver l'hrosme, sans souponner mme la +grandeur de leur dvouement. Donnez la mme instruction deux jeunes +filles: elle fera souvent de la premire un esprit juste et un coeur +droit, sans corriger l'autre de sa scheresse ou de son tourderie. + +Il se peut donc qu'une femme soit trs vertueuse sans tre trs +instruite. La culture scientifique ne dveloppe pas invitablement la +force morale. Certaines femmes de mrite ont le tort de partager le +prjug sentimental du XVIIIe sicle, qui attribuait l'instruction +toute seule une valeur ducatrice: illusion dangereuse que Taine a +perce jour. Au vrai, il n'y a point de relation ncessaire entre les +lumires de l'esprit et la noblesse du caractre. + +Mais pour n'tre pas absolument moralisatrice, une bonne culture +intellectuelle ne saurait tout de mme gter la femme plus que l'homme. +Elle peut gurir l'un et l'autre de la routine et de l'intolrance et, +en leur faisant mieux voir la vrit, les rendre plus capables de +l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos +tablissements de haute culture acadmique, mais en les prvenant des +preuves et des dceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre +seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour +l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts, +il est prvoir que l'exprience refroidira peu peu l'enthousiasme +d'apprendre, la fivre de savoir, le feu sacr dont brlent certaines +ttes prises de fminisme intgral. Une slection se fera parmi ces +fires ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit +point trop douloureuse. + + + + +CHAPITRE VII + +Instruisez-vous, mais restez femmes + + + SOMMAIRE + + I.--TANT VAUT LA FEMME, TANT VAUT L'HOMME.--SUPRIORIT + MORALE DU SEXE FMININ SUR LE SEXE MASCULIN.--BEAUT ET + BONT. + + II.--CE QU'A PRODUIT LA VIEILLE DUCATION + FRANAISE.--L'ANTAGONISME DES SEXES EST ANTISOCIAL ET + ANTIHUMAIN. + + III.--LE VRAI ET UTILE FMINISME.--RGNRATION SANS + RVOLUTION. + + +I + +En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumire, +plus de srieux, notre grande proccupation est que ce progrs +intellectuel ne soit pas achet par elle au prix d'une diminution +morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prtexte de +science et de libert, on dnature la femme. Toutes ses qualits de +coeur, d'affection, de dvouement, nous sont ncessaires. Tant vaut la +femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes +font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recle des +trsors de piti, de dsintressement, de vertu, qu'il serait criminel +d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes +valent mieux que nous. L est leur matrise, et nous la saluons en toute +humilit. En veut-on des preuves? + +D'abord, les statistiques tablissent que la femme est moins criminelle +que l'homme. Pendant l'anne 1894, ont t accuss: 1 327 hommes et 377 +femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de +crimes contre les biens. Sur 104 614 rcidivistes, on comptait, la +mme date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces +renseignements judiciaires, il rsulte qu'il existe plus de coquins que +de coquines. + +Autre preuve de supriorit morale du sexe fminin sur le sexe masculin: +aprs avoir tabli que, dans tous les pays, les divorces sont +gnralement prononcs la demande et au profit des femmes, le docteur +Bertillon conclut qu'en rgle gnrale, les hommes font environ quatre +fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font +d'insupportables pouses. Et pour infirmer ce tmoignage, personne +n'aura le mauvais got d'insinuer que les femmes sont peut-tre pour +quelque chose dans la dtestable humeur de leurs conjoints. Elles ne +manqueraient point, du reste, d'craser leur contradicteur sous le poids +d'une autorit indiscutable: par la bouche de M. le comte +d'Haussonville, l'Acadmie franaise a proclam, dans sa sance du 26 +novembre 1896, que la proportion de la vertu acadmique est +singulirement favorable aux femmes. Il est assez rare que les prix +Montyon soient mrits par des hommes. La raison en est que le +dvouement est par excellence la vertu de la femme. Et l'minent +rapporteur ajoutait: Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec +hrosme, et celles-l, on nous les propose. Les autres, on ne nous les +signale mme pas. Il parat toujours si naturel aux hommes que les +femmes soient dvoues! + +N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur +noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur +ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frres et +parents, poux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point +au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en dtail et en secret. +Et par l j'entends ce constant oubli de soi, cette succession +ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignors, dont se compose +la vie d'une femme vritablement aimante: sacrifice de ses jours et de +ses veilles, de ses gots, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises, +toute cette immolation lente, dont une femme, apprcie en Italie pour +son talent potique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle +s'accomplit dans le silence du foyer, des coles, des hospices o la +femme, mre, ducatrice, soeur de charit, se consacre toute au +bien-tre des autres, les lever, les sauver de la mort physique et +morale[138]. + +[Note 138: _La Femme moderne par elle-mme_, _loc. cit._, p. 843.] + +Non, ce n'est pas une exagration de prtendre que toute femme porte en +ses veines un peu du sang gnreux de la soeur de charit; et sans aller +jusqu' prtendre qu'elle trouve un plaisir extrme appliquer des +cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne +d'infirmire ne rpugne pas plus sa dlicatesse qu'elle n'effraie son +coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour +panser toutes les blessures. Sa rsignation, sa douceur, sa compassion, +sa vertu, sont des dons suprieurs que la nature refuse beaucoup +d'hommes minents, dons aussi prcieux, aussi incommunicables que leur +gnie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvde Barine, chez +laquelle le talent gale la modestie, nous dire avec une simplicit +touchante: Le meilleur de mes ides se trouve dans Pascal; le voici: +Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne +valent point le moindre mouvement de charit. Et ce mouvement est la +respiration mme du coeur fminin, sa raison d'tre et sa vie. + +Que voil bien la dignit et la supriorit des femmes! Les philosophes +qui nous reprsentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient +sans doute la femme vraiment femme, dont l'me est bonne autant que +l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps +s'harmonisent dlicieusement; et de mme qu'elle nous surpasse en vertu, +en affection, en dvouement, de mme encore elle nous prime par +l'agrment, la finesse et le charme. Matrielle beaut, immatrielle +bont, tels sont les titres de prminence que l'homme ne saurait lui +disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous +sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et +mchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime +de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent leur +mission, leur fonction, leur devoir social, qui est la grce et la +tendresse. + +Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'galit des sexes: chacun a +ses privilges de nature, ses qualits originelles et ses prrogatives +minentes. Ds lors, nous pouvons nous dire suprieurs aux femmes en +certains points, sans rabaisser leur mrite ni blesser leur +amour-propre, puisqu'elles rachtent et compensent ce qu'elles ont en +moins par des avantages physiques et des qualits morales, qu'il n'est +point donn aux hommes de reproduire galement. + + +II + +Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette +vieille ducation franaise, prudente et ferme, que le fminisme a +coutume de railler? Il faut cependant constater, pour tre juste, que la +femme franaise est reste capable d'hrosme, de cet hrosme quotidien +qui consiste tenir tte obscurment la mauvaise fortune, aux peines, +aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet hrosme +particulier qui, aux moments de panique, consiste se dvouer quand de +plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la dmonstration en +est faite) que le niveau moral des femmes est trs suprieur celui des +hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primaut rare qu'elles +croient encore l'efficacit des grandes ides, au dsintressement, +l'amour, tout ce qui lve et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en +l'idal, quelles que soient les amertumes et les dsillusions de la vie, +elles conservent dans le secret de leurs mes le trsor des pures +aspirations et des gnreuses vaillances. + +Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc +qu'elle n'est pas si mauvaise, si suranne, si futile, cette vieille +ducation qui consiste entourer la jeune fille de soins jaloux, la +prserver des contacts prmaturs du monde, la couver chaudement sous +l'aile de la mre! On ne voit point que tant de prcautions l'aient +place en un tat d'infriorit avilissante. Initie prmaturment au +got de l'indpendance et la connaissance des hommes, expose de bonne +heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle +point, par contre, d'tre une jeune fille bien leve? A la viriliser + outrance, comme un certain fminisme le rclame, elle sera +certainement moins timide; est-il sr, en revanche, qu'elle soit plus +charmante aux heures de gaiet et plus courageuse aux jours d'preuve? +Ne soyons pas injustes envers le pass, ne rpudions point son hritage. +Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tchons de le +complter, de l'enrichir, de l'amliorer, nous disant que, mme en +cherchant le progrs, mme en aspirant plus de lumire et plus de +libert, une socit ne doit jamais rompre la chane de ses traditions +morales. + +Au point o nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y +a point de sexe qui soit absolument suprieur l'autre, et que l'homme +et la femme ont des aptitudes, des penchants, des gots, des +tempraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces +diffrences de nature les prdestinent des fonctions distinctes. +Confions donc chacun d'eux les rles dans lesquels ils doivent +exceller de par leur constitution mme. De la dissemblance des organes +et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le +prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de +profiter tous. Le bonheur des individus et le progrs de l'humanit +nous font une loi de laisser l'homme et la femme leurs places +respectives. + +C'est donc tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le +compagnon. De grce, ne parlons plus du duel des sexes: au lieu de se +traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en allis! La +vrit est que l'homme ne peut rien sans la femme, de mme que la femme +ne peut rien sans l'homme. La civilisation dpend de leur entente +cordiale, de leur union. D'o il suit que le but de l'instruction et de +l'ducation des femmes ne doit pas tre le dveloppement goste de leur +autonomie mentale. Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler +ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rvent de voir la femme libre +faire un solo dans le concert humain. Cet individualisme, plus ou +moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas mme capable +d'apporter la joie et le contentement qui que ce soit. _Vae soli!_ +L'homme et la femme ne sont point ns pour chanter isolment, mais en +choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se +mlent comme leurs mes. tant faits l'un pour l'autre, ils doivent tre +l'un l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de +bonheur qui se puisse goter sur terre rside dans l'harmonie des sexes; +et s'il arrive que l'accord de deux tres se fonde en une parfaite +correspondance de pense, d'aspiration, de got et de volont, alors la +vie de chacun, embellie et amplifie par la confiance et l'affection, +lve le couple humain la plus haute flicit qui se puisse atteindre +ici-bas. Ne sparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins, +veut manifestement unir pour le bien de l'espce et la conservation de +l'humanit! + + +III + +Il est nanmoins un fminisme qui, dans le domaine du travail +intellectuel, rallierait srement l'adhsion de tous les sages. On +rencontre trop souvent des femmes purement rceptives, dont c'est la +triste fonction de reflter les penses et les sentiments d'autrui. +Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et +gracieuse, quoiqu'elles parlent franais comme tout le monde, +c'est--dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment mme, de temps en +temps, des apparences d'ide ou des ombres de raisonnement, ces tres +flexibles et inconsistants, vritables cires molles o le pouce du +matre marque volont son empreinte souveraine, ne sont pas des +personnes. Leur me est somnolente et inerte. Elles ont la passivit des +choses et la souplesse inconsciente des ponges; elles s'imbibent de +toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure, +l'esprit, les gots, les tics de leur entourage. Elles produisent un +certain effet dans les salons, quand elles ont de la beaut et des +manires: ce qui n'est pas rare. Elles savent, l'occasion, sourire +avec grce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans lgance, +les entendues ou les offenses. Mais ne vous y trompez pas: ces +figurantes jouent sans conviction un rle appris dans le salon de leur +mre. Dresses aux rites de la frivolit mondaine, elles n'ont ni +volont, ni caractre, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent +leur bonheur vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur +suffit de servir de muse aux esthtes, d'idole aux artistes et de +mannequin aux couturiers. + +Mettons que j'exagre. Il demeure que la frivolit des femmes est +malheureusement trop frquente. De la petite ouvrire la grande dame, +la coquetterie occupe, affolle toutes les ttes, et les dpenses de +toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la +plus grande plaie de notre poque, c'est _la dmoralisation de la femme +par le luxe_. Eh bien! le fminisme oppos comme ractif cette +purilit, cet affaissement, cette dpravation des mes, est digne +d'encouragement: c'est un fminisme modeste, sincre et gnreux, qui +convie la jeune fille faire retour sur elle-mme, se pntrer de son +nant relatif, se corriger de cette nullit lgante que beaucoup +d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mres, sortir, +par un vigoureux effort, de l'infriorit mentale et morale o ce +travers de vanit l'a mise. Ainsi compris, le fminisme aiderait la +femme se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa +propre faiblesse, s'insurger, non contre les vices des hommes, mais +contre ses propres dfauts, pour se grandir et se rgnrer; il serait, +suivant le mot de M. mile Faguet, une gnreuse rvolte de la femme +contre elle-mme, un dsir impatient, imptueux mme, de s'amender, de +s'amliorer, de se redresser dans tous les sens du mot[139]; bref, ce +fminisme serait trs lgitime, trs sain, trs digne et trs vertueux. +Tous les hommes de sens y applaudiraient. + +[Note 139: Feuilleton dramatique du _Journal des Dbats_ du 5 juillet +1897.] + +Mais, au lieu de travailler leur propre perfectionnement, les +indpendantes prfrent ce relvement modeste et mritoire un +fminisme de protestation criarde et d'mancipation hasardeuse. C'est +qui clamera le plus haut: Enfants, on nous rprime; jeunes filles, on +nous dprime; pouses et mres, on nous opprime! Et sous prtexte +d'affranchissement, armes de leur demi-science, elles s'lancent la +conqute de toutes les professions viriles. On verra tout l'heure que, +pour leur excuse, elles y sont souvent obliges. + + + + +LIVRE V + +MANCIPATION CONOMIQUE DE LA FEMME + + + + +CHAPITRE I + +La question du pain quotidien + + + SOMMAIRE + + I.--ASPECTS CONOMIQUES DE LA QUESTION + FMINISTE.--AGGRAVATION DE LA LOI DU TRAVAIL POUR LA FEMME + DU PEUPLE OU DE LA PETITE BOURGEOISIE. + + II.--POINT D'ACCROISSEMENT D'INSTRUCTION SANS ACCROISSEMENT + D'AMBITION.--IL FAUT DES PLACES AUX DIPLMES. + + III.--DBOUCHS OUVERTS A L'ACTIVIT DES FEMMES.--LE + MARIAGE.--LE COUVENT.--LA FEMME PASTEUR. + + IV.--PLAIDOYER POUR LES VIEILLES FILLES.--LEUR CONDITION + PNIBLE ET EFFACE.--LA DVOTION LEUR SUFFIT-ELLE? + + +La question fministe est, pour une large part, une question conomique. +Puisque tant de femmes rclament aujourd'hui le droit au travail, il +faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En +ralit, le temps qui passe voit s'accrotre incessamment le nombre de +celles qui sont forces de gagner leur pain la sueur de leur front. Le +fminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit, +une attitude lgante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites +villes de province, des femmes existent qui, si appliques qu'on le +suppose aux affaires de leur intrieur, si curieuses mme qu'elles +soient des affaires de leurs voisins, commencent s'ennuyer vaguement +de leur situation prsente, rver perdument d'une situation +meilleure; sans contester que l'activit lectrique, qui nous enfivre, +entrane l'pouse, mme heureuse, vers un idal de vie plus agissante, +et qu' mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus +levs, elle trouve plus pnible qu'autrefois de rester confine dans +l'obscurit du mnage; sans mconnatre, enfin, que la trpidation qui +nous secoue commence l'envahir et l'nerver, et qu'en somme, dans +une socit tourmente comme la ntre, le sexe fminin soit excusable de +prtendre jouer un rle de plus en plus indpendant et personnel,--il +est moins douteux encore que, plus nombreuses d'anne en anne, de +pauvres filles bien doues et parfois bien nes, sans ressources, sans +dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obliges de lutter, comme +les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque +jour. + + +I + +Cela est vrai de l'ouvrire aussi bien que de la bourgeoise. D'aprs les +plus rcentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant +d'une profession, contre 500 000 rentires ou propritaires. Ce chiffre +reprsente peu prs la moiti de la population fminine ge de vingt +ans et au-dessus. Ce qui revient dire que la moiti des femmes +franaises gagnent leur vie en travaillant. + +Dans le peuple, les mres charges d'enfants ne peuvent plus se vouer +exclusivement leur mnage; elles y mourraient de misre. En plus du +besoin qui les condamne, sous peine de mort, demander des ressources +au travail extrieur, le machinisme, qui a renouvel l'industrie, a +port un coup funeste l'atelier domestique et jet l'ouvrire hors du +foyer, o elle vaquait sa tche coutumire en surveillant les enfants. +La vie de famille a t si gravement modifie par la vapeur et la +mcanique, que bon nombre d'ouvrires sont dans la triste obligation de +dserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de +s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuit des fabriques et des +usines. + +pouses et mres, telles taient les deux fonctions de la femme, l'alpha +et l'omga de sa destine. Maintenant, il lui faut en plus gagner son +pain et, cette fin, abandonner son intrieur pour travailler au +dehors. Qu'on s'tonne, aprs cela, qu'elle revendique le droit un +salaire honorable! Il serait cruel de lui rpondre, ft-ce avec un doux +regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le mnage, pour l'amour. +Aimer, avoir des enfants et les lever, garder le foyer et filer la +laine, voil un joli rle qui pouvait suffire aux heureuses mres +d'autrefois; quant la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison +pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement. + +Notre petite bourgeoisie, si digne et si intressante, n'est pas +beaucoup plus fortune. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intrt et +les conversions de la rente ont rduit gravement son modeste budget. Et +du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup mme +ont d s'loigner de la demeure paternelle, qui n'tait plus assez riche +pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises +rsolument en qute d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de +dire que, dans nos classes intermdiaires, le fminisme est n, moins +des conceptions trs contestables de l'galit des sexes que de +l'appauvrissement du foyer familial et des difficults croissantes de la +vie. Et comme au dbut les coles taient largement ouvertes et les +positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles +pauvres de bonne famille s'y sont prcipites. + +Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et +surabondamment occupes, n'ont pas suffi longtemps l'afflux des +aspirantes. Maintenant le fminisme cherche et rclame d'autres +dbouchs. Pour ce qui est particulirement des femmes qui ne sont point +engages dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et +les veuves, subvenir par elles-mmes leur entretien, il est +conjecturer qu'elles s'appliqueront forcer l'entre des nombreuses +carrires qui leur sont fermes. En quoi ce mouvement d'invasion +pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler +pour vivre. + + +II + +Du jour mme o l'on s'est dcid ouvrir aux filles les collges, les +lyces et les facults, du jour o, pour obir aux suggestions des +pdagogues, on a mis la disposition de nos demoiselles les brevets et +les diplmes, il tait facile de prvoir, qu'aprs avoir pli sur les +livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne +se rsoudraient point considrer leurs titres universitaires comme des +titres nus, simplement dcoratifs, poursuivis avec dsintressement, _ad +pompam et ostentationem_. Aujourd'hui la Rpublique distribue la mme +instruction aux deux sexes; elle quipe et exerce galement les filles +et les garons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les +mmes armes et les soumet au mme entranement. Comment s'tonner que +bon nombre d'tudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos +tudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi +abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence +est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent tirer parti de +leur instruction pour vaincre, c'est--dire pour vivre? + +La graine de bachelires, de licencies et de doctoresses devait +logiquement s'panouir en moisson de praticiennes dcides envahir les +bureaux, les prtoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune +fille a subi le long labeur d'accablantes tudes et sacrifi au dsir +d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaiet, souvent mme sa grce et +sa sant, lorsqu'elle mesure la supriorit que son savoir, ses +diplmes,--et aussi son orgueil,--lui assurent rencontre du commun des +mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce utiliser cette force +patiemment accumule? Ce serait, de sa part, hrosme ou folie de se +refuser tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la +prparer la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mler? Pourquoi lui +distribuer les grades et les diplmes, s'il lui est interdit d'en user? +Pourquoi lui apprendre un mtier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer? +A cela, l'tat n'a rien rpondre. Il est bien inutile d'armer +savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si +d'invincibles prjugs les tiennent loignes du champ de l'action et +les relguent au foyer pour garder les malades et panser les blesss. +Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur +savoir et leur mrite. Aprs avoir partag nos labeurs, elles aspirent +partager nos bnfices. Cette prtention est dans l'inluctable logique +des choses. + +A ce propos, M. Izoulet a crit: L'me fminine a conquis sa dignit +mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tt ou +tard en accroissement de dignit lgale, car le passage est irrsistible +du psychique au juridique[140]. Rien de plus vrai: comme le flot pousse +le flot, un accroissement de lumire engendre un accroissement de +conscience; un accroissement de conscience dtermine un accroissement de +pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entrane finalement un +accroissement de droit. + +[Note 140: Lettre cite dans la _Faillite du mariage_ de M. Joseph +RENAUD, p. 33.] + +Dcide n'tre plus le satellite de l'homme, mais briller de son +propre clat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel +que la femme rclame le droit au libre travail. Mais ses rclamations +seraient moins instantes et moins gnrales, si le besoin ne la chassait +souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que +beaucoup parviennent vivre maigrement la maison. Qu'on approuve ou +qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut +la subir. Ce n'est pas un bien, mais une ncessit; ce n'est pas un +idal, mais une fatalit. + +Hors de l, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie +pourrait-elle suivre? + + +III + +Pour ne point parler de l'amour vnal que tout le monde doit fltrir et +pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-mme, il est au +besoin d'activit des femmes trois dbouchs normaux: le mariage, la +religion ou l'industrie. + +Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de +l'espce et aux indications de la raison, c'est quoi nul ne saurait +contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'tre +pouse et mre. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population +franaise compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que +cet excdent soit infrieur celui qu'on relve en Angleterre, il +mrite cependant une srieuse considration. D'autre part, l'effectif du +clibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre +seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misre et en +souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici +des femmes heureuses qui jouissent de la scurit du lendemain, ou de +l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et +bien des veuves, il faut une carrire, un gagne-pain. Il convient donc +de prparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des +carrires honorables et lucratives l'activit inemploye des femmes +qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent +contre la vie,--depuis l'ouvrire et la servante jusqu' la caissire et +l'artiste? + +Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon +mme aux rsistances de l'esprit chrtien. On peut ramener trois +rgles la condition des femmes selon la conception de l'vangile: 1 +devant Dieu, la femme est l'gale de l'homme; 2 dans la famille, c'est + l'homme de commander et la femme d'obir; 3 dans la socit, la +femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors. +Fidle ce programme, l'glise tient pour dsirable que le sexe fminin +ne s'puise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dpense +aux offices de la vie publique. + +Ce n'est pas dire que les femmes, qui n'ont point de got pour le +mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions +religieuses un refuge et un appui. En France et, plus gnralement, dans +les pays catholiques, l'glise offre au sexe fminin d'innombrables +asiles, o filles et veuves trouvent dans la vie de communaut un +aliment leur besoin de dvouement et de charit. Depuis des sicles, +l'institution de la virginit monastique a donn au fminisme une +solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il +semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en dcroissance +dans les communauts de femmes. Les statistiques officielles ont +constat 127 783 congrganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier +1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses +trangres tablies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre +des religieuses franaises tablies l'tranger. Suivant le R. P. +Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congrganistes +franaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires +dissmines travers le monde. + +Le pass a connu mme de vritables socits coopratives de femmes qui, +sous le nom de bguinages ou de fraternits, offraient aux ouvrires +indigentes un rconfort pour leur vertu et une protection pour leur +travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces +appellations de mres, de filles et de soeurs. Certaines de ces +communauts se transformrent en ordres monastiques, en refuges ou en +pnitenciers. + +Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie +la question fministe, puisque, d'aprs les chiffres que nous venons de +citer, plus de 160 000 Franaises y trouvent, peu de frais, une vie +honorable et une retraite assure. Par contre, dans les pays protestants +o les asiles de pit ne s'ouvrent plus gure la femme qui n'a pas le +moyen ou le got de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans +soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont +comme frappes de mort sociale[141]. Que si jamais, par hypothse, on +fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos +villes toutes les dlaisses, toutes les misrables, aux domestiques +sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes dchues ou +abandonnes, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise +douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse concevoir. + +[Note 141: Holtzendorf, cit par P. Augustin Rsler, _op. cit._, p. +290.] + +Prives des dbouchs du couvent catholique, les femmes protestantes +d'Amrique s'insinuent tout simplement dans le clerg mthodiste, +baptiste ou unitarien. Elles se font d'emble ministres du Verbe +divin. Lors de la dernire exposition de Chicago, on a pu voir, le jour +de la Pentecte, de charmantes ladies revtues de l'habit +ecclsiastique,--une ample tunique noire passe sur le costume de +ville,--prcher et officier avec une dignit, un art et une grce qui +ont ramen au temple bien des pcheurs endurcis. Derrire les +officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un tmoin oculaire, +taient assises, rgulirement ordines, parmi lesquelles plusieurs +ngresses[142]. + +[Note 142: KAETHE SCHIRMACHER, _Journal des Dbats_, du 4 septembre +1896.] + +Il n'est pas croire que les prtres de l'glise catholique aient +redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose. +Bien que Jsus ait t suivi dans ses courses apostoliques par de +pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumnes, on ne voit point qu'il +leur ait confi jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples +d'lection qu'il a dit: Allez et prchez l'vangile toute crature. +De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait la dernire +cne. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux +honneurs du ministre ecclsiastique. Et depuis lors, une discipline +constante les a cartes de la chaire et de l'autel. + +A dfaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait, +d'ailleurs, loigner les femmes du sacerdoce romain. La femme +confesseur,--si agrable que puisse tre cette nouveaut par plusieurs +cts trs humains,--viderait peu peu les confessionnaux de leur +clientle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment +s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes +confidences sans prouver le besoin de les pancher en des oreilles +amies? + +Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la +religion, il serait cruel de mettre le sexe fminin en demeure de +choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et +l'homme. L'glise elle-mme n'y songe point. Aussi bien, entre la +religieuse et l'pouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mrite +considration. + + +IV + +Les vieilles filles! On ne songe pas assez leur mlancolique destine. +Il semble que ces pauvres dlaisses, qui ont senti se faner lentement +leur jeunesse et parfois leur beaut, ne comptent pas dans notre +socit. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence dserte et +monotone s'coule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'taient +mises en marche vers l'avenir avec de beaux rves et de larges +ambitions; et d'anne en anne, les espoirs dus et les ardeurs +refoules ont creus leur front une ride nouvelle et dpos en leur +me une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi, +tristes et inaperues, jusqu' ce que la mort les prenne. Elles ont +manqu leur vie. + +On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu +manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses +mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et +que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y rsigner +avec grce. Peut-tre; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je +connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse +ingnue, leur candeur souriante, se refuse croire au mal; mieux que +cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renonc chercher +le bonheur pour elles-mmes, n'ayant point d'autre proccupation que de +travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres. +Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne +les rebute. Et pour utiliser les trsors de maternit inemploye qui se +sont amasss en leur coeur, elles pousent la grande famille des +malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur +me de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour +d'elles, les plus aimantes et les plus dvoues des mres. + +Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont +dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis +que notre socit prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux +garons, elle rserve tous ses ddains, toutes ses rigueurs, toutes ses +plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si +elles n'ont pu se marier? Est-il quitable de traiter comme une +dclasse, comme une rfractaire, une malheureuse isole qui, faute +d'tre pouse devant le maire et le cur, n'a pas le droit d'avoir des +enfants? On conviendra que la socit serait cruelle de la punir d'une +solitude qu'elle n'a point cherche. Seule, elle doit vivre avec +honneur; seule, elle doit consquemment travailler avec profit. Or, +voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession librale? on +lui permet de s'y prparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime +de l'exercer; s'adonne-t-elle un mtier manuel? on lui pardonne de +peiner autant qu'un homme, mais, travail gal, on la paiera moiti +moins. + +A l'encontre de ces prjugs, dont la barbarie finira bien un jour par +nous rvolter, le fminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que +la revendication de leur honneur et de leur pain. + +Et qu'on ne prenne point nos dolances pour une critique dtourne des +pratiques et des moeurs de l'glise. Outre que la religion est presque +l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers +que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les mes actives et +ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore +un large dbouch aux ardeurs inoccupes du clibat fminin, et qu'il +contribue de la sorte adoucir l'amertume de la condition faite aux +filles qui n'ont pu accder au mariage et la maternit. Mais la femme +n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'tre, d'autre destination naturelle +que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le clibat laque, +honor chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel +ct est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste? + +On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pense, de +laciser les oeuvres d'apostolat et de charit: nous nous inclinons, au +contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de +nos religieuses. Certains livres ont beau nous prsenter le fminisme +comme une religion qui a ses devoirs, ses dvotions et ses voeux, on a +beau nous parler d'riger la femme nouvelle en gardienne des lois +morales, d'en faire l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanit, +ou, plus potiquement, la chaste prtresse qui incarnera la moralit la +plus haute et le dsintressement le plus absolu,--on ne fera pas que +les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du +sanctuaire. Le mobile de celles-l ne vaut pas l'idal de celles-ci. + +Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagrant l'gosme et les +brutalits de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la +femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dgot, et que, par +peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une +virginit farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au +sexe fort, entrane, brle par le dsir ardent de se dvouer au +relvement de la condition fminine, chaste pouse de l'Ide, elle se +dtache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualis qui l'incline + dpenser au profit de l'humanit la tendresse vacante de son coeur, +cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce +fminisme insexuel, mystique et douloureux, est un fminisme +d'imagination, un fminisme de roman. Si rare pourtant que puisse tre +cette sorte de religion laque, nous devons la saluer +respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions brigues et +poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le +clibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le sicle prsent +vt natre (je parle sans rire) la vierge mdecin. + +L encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des +ordres charitables. Je sais des soeurs de la Misricorde et de la +Charit auxquelles il ne manque, en fait de science mdicale, que les +brevets et les diplmes. Pourquoi leur serait-il dfendu de les +conqurir? Aprs les soeurs gardes-malades, qui aident les petits +natre, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-mdecins, qui +aideront les grands se gurir? Pour tre vierge laque, il suffit de +s'prendre d'un idal terrestre. Mais si l'amour de l'humanit peut +faire des hrones, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le +fminisme de nos libres vestales, prises de chastet orgueilleuse et +savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles +mconnaissent, la loi imprissable du Dcalogue et du Sermon sur la +montagne qu'elles oublient. + +Et pourtant, il faut bien le dire et mme s'en rjouir, la dvotion ne +suffit point de certaines mes, mme religieuses, que travaille de +plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes +qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit +de s'occuper des grands problmes sociaux dont notre poque est +tourmente, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de +panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de gurir, les misres +du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur +conscience est scandalise et leur me endolorie. A ces femmes de +volont et d'action, la prire ne saurait tre le but exclusif de la +vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres +ne sont pas seulement celles de misricorde et de charit; aux oeuvres +religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laques. Est-ce un +bien? est-ce un mal? Il faut rpondre cette question. + + + + +CHAPITRE II + +Du rle social de la femme + + + SOMMAIRE + + I.--CHARIT RELIGIEUSE ET CHARIT LAQUE.--LE FMINISME + PHILANTHROPIQUE. + + II.--FONCTIONS D'ASSISTANCE QUI REVIENNENT DE DROIT AU SEXE + FMININ.--LE RELVEMENT DE LA FEMME PAR LA FEMME. + + III.--LA QUESTION DES DOMESTIQUES.--DOLANCES DES + MATRES.--DOLANCES DES SERVANTES. + + IV.--L'OUVRIRE DES VILLES ET LA MUTUALIT.--MISRE A + SOULAGER, MORALIT A SAUVEGARDER.--AIDE-TOI, LA CHARIT + T'AIDERA! + + V.--APPEL AUX RICHES.--L'ASSISTANCE PUBLIQUE ET + L'ASSISTANCE PRIVE.--LES DEVOIRS DE L'HEURE PRSENTE: LE + DEVOIR SOCIAL ET LE DEVOIR PATRIOTIQUE. + + +I + +Non moins que ses devancires, la femme d'aujourd'hui aime goter la +douceur de se dvouer. Elle prfre encore, Dieu merci! les joies du +sacrifice, les tendres inquitudes de la maternit, les exquises +souffrances de l'amour, aux motions lucratives de la profession +d'avocat, l'orgueilleuse possession d'un sige de magistrat, ou mme +aux jouissances suprieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en +est toutefois qui, sans songer sortir de leurs attributions +naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et ferme, et qui +aspirent l'action. Si elles tendent se viriliser, c'est avec la +volont de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanit l'amour +de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se +vouer au bonheur d'un seul. + +On dira que nos soeurs de charit en font tout autant depuis des +sicles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai diminuer ce +qu'a d'utile et d'admirable l'largissement de la maternit dans une me +de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres +d'assistance et de relvement appartiennent en propre aux congrgations +religieuses, et que, hors d'elles, la femme laque doit vivre pour son +plaisir ou pour son intrt. En France, malheureusement, la plupart des +bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est--dire catholiques, +protestantes ou juives. Par raction, les autres--et elles sont +rares--se disent neutres et sont le plus souvent athes. De l une gne +de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner la charit toute +simple, sans s'affilier une congrgation ni s'enrler dans un parti. + +Or, loin de s'puiser follement faire clore en la femme des virilits +inoues, le fminisme mriterait d'tre bni, s'il encourageait +seulement l'activit charitable les femmes embarrasses de loisirs +ennuys et de forces striles. Puisse-t-il se borner des leons +d'apostolat! Prsentement, les femmes inoccupes sont lgion; et le +premier but du fminisme doit tre de constituer les veuves et les +filles indpendantes en associations secourables et de les mobiliser, +pour la campagne de moralisation et d'assistance, que ncessite +imprieusement le malheur des temps. En se consacrant cette grande +oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilges de charme et de +sduction, les femmes peuvent prparer un monde meilleur nos +descendants. Soeur de charit sans la cornette, voil un rle digne de +tenter une grande me. + +Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activit qui +dvore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels +suffisent des vocations laques et des gots purement sculiers. En ce +qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrle des +oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de +bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en +tout ce qui a trait la dfense et au soutien de l'enfance et de la +vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chres au coeur +fminin,--nous sommes persuad que l'on pourrait tendre le cercle de +leurs attributions. Pourquoi mme (c'est un avis que nous donnons en +passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des Amis de nos +Universits? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins +efficace que celui de leurs maris ou de leurs frres. + +Et l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amrique, les femmes +franaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de +rsoudre les problmes qui intressent leur sexe et le ntre. Leurs +groupements littraires, philanthropiques ou professionnels pourraient +dterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de rforme +dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection +du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance +des nouveau-ns et des nourrices. + +Nous voudrions mme qu'elles prissent en main les questions des +logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et +des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins +et des muses. Tout ce qui tient la beaut et la salubrit des +villes relve de leur comptence et de leur got. Il n'est pas une +agitation locale laquelle les femmes amricaines ne prennent part +avec entrain. A leur suite, les Franaises pourraient tendre peu peu +leur influence bienfaisante sur les coles publiques, les bibliothques +populaires, les expositions artistiques et les ftes urbaines. Leur +bonne grce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale, +ne ft-ce qu'en rappelant aux hommes les rgles souvent mconnues de la +douce tolrance et de la civilit purile et honnte. + +Pourquoi surtout (j'y insiste dessein) ne pas ouvrir largement leur +action les commissions scolaires et les comits de surveillance des +asiles, des crches, des ouvroirs, des refuges, des hpitaux et des +maisons d'ducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier leur +vigilance l'inspection du travail fminin et la tutelle des enfants +assists? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs +d'Amrique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou +aise entreprennent de courageuses croisades contre le vice, +l'intemprance et l'ivrognerie? + +Des oeuvres existent dj qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union +franaise pour le sauvetage de l'enfance, l'Union franaise des femmes +pour la temprance, l'Union internationale des amies de la jeune fille, +et nos deux Socits de secours aux blesss des armes de terre et de +mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec clat la +rayonnante bont fminine. Que les femmes de France se dvouent donc, +sans respect humain, toutes les tentatives de bienfaisance, de +moralisation et de solidarit mme les plus hardies, et qu'elles +laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce +fminisme chevaleresque est celui des saintes. + + +II + +D'une faon gnrale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les +oeuvres de prservation et de relvement, c'est--dire tout le +dpartement de la charit, devrait tre aux mains des femmes. Leur +domaine est l o l'on souffre. Elles sont admirablement doues pour +toutes les oeuvres de consolation, de rdemption, de pacification; elles +sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la +vocation de la charit. Une socit bien ordonne confierait des +femmes tous les offices de la bienfaisance. Cette conclusion de M. +Jules Lematre a reu du Congrs international d'assistance publique une +conscration solennelle. Ce congrs, o trente-six tats taient +reprsents, a mis le voeu qu'une plus large place ft faite aux femmes +dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance +publique[143]. + +[Note 143: Rapport de M. Jules LEMATRE sur les prix de vertu: novembre +1900.--Voir aussi la _Fronde_ du 12 septembre 1900.] + +O la police, l'hygine, la rglementation et la science des hommes +chouent, les femmes ont chance de russir. L'aumne distraite, bruyante +ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne +suffit rconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir +avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on +lui tend, il faut que le misrable sente la main d'un ami qui fait le +bien pour le bien. La charit suprieure est dicte moins par la piti +que par la justice. Sans faire l'aumne un crime de poursuivre parfois +un mobile intress, de calculer avec Dieu, d'escompter les rcompenses +futures de l'au-del, encore faut-il que, pour tre fconde, elle soit +anime d'un apptit de dvouement, d'une tendresse intelligente, d'un +lan de maternit morale, o l'on sente non seulement le devoir, mais le +besoin et le plaisir de donner. + +Telles ces femmes d'Amrique qui ont entrepris une vritable croisade +contre l'alcoolisme, la misre et la dchance lgale des femmes +avilies, et qui prchent la dcence et la sobrit sur les places +publiques, pntrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au +besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne son +vice et la prostitue sa dgradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des +libres de Saint-Lazare, fonde par Mme Bogelot, pour prserver la +femme en danger de se perdre et fournir celle qui est tombe le moyen +de se rhabiliter. Est-il charit plus admirable? Protger la jeune +fille et relever la femme dchue, rendre aux cratures les plus dcries +le respect d'elles-mmes, visiter infatigablement les hpitaux, les +refuges et les prisons, braver les pidmies et s'installer au chevet +des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et rchauffe +le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les mes, +verser gnreusement toutes les misres qui se cachent et sur toutes +les plaies honteuses le pur lait de la fraternit humaine: voil +l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle. + +Nos congrgations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient +capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop ferme, trop +clotre. Nos admirables soeurs de charit elles-mmes sont trop exiles +de l'humanit. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les +mansardes. C'est l qu'il faut aller le surprendre et le soigner. +Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant! +Empitez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si +sche et si imprvoyante! Tant que le fminisme ne commettra pas d'autre +usurpation, il ne comptera que des allis parmi les hommes. C'est votre +droit d'tre associes au soulagement de toutes les souffrances et au +redressement de toutes les iniquits. + + +III + +Il est,-- titre d'exemple,--une question trs grave que les congrs +fministes ont hsit longtemps voquer dans leurs assembles: c'est +la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que +les femmes riches ou aises peuvent rsoudre sans sortir de chez elles. +Tous ceux qui ont coeur la paix sociale devraient s'mouvoir de +l'abme qui se creuse de plus en plus entre les matresses et les +servantes. + +Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprs des bons +matres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas +moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est +pas moins vrai que la domesticit est une sujtion pnible, dont souvent +les suprieurs abusent et les infrieurs ptissent. C'est ainsi que +certaines femmes du monde affichent pour les filles attaches leur +personne un ddain, une raideur, un mpris capables de froisser, de +rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans +l'aversion que ces dames professent pour les travaux du mnage. Comment +attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tche +que sa matresse considre comme dgradante? Cela tant, il est logique +qu'on tienne pour des tres infrieurs les serviteurs, que les rigueurs +du sort ont condamns aux humbles besognes de la cuisine ou de la +basse-cour. + +Chez d'autres mondaines, il y a mme, vis--vis de la domestique, comme +une survivance des abominables sentiments de la matrone paenne pour +l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne lgante: +Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair domestique. Cette femme +sans entrailles mritait d'tre servie par des furies. + +Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrives +de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de +petits bourgeois peu aiss, chez lesquels la nourriture est mesure avec +parcimonie, tandis que le travail est impos sans trve ni sans mesure. +Quand elles ont atteint leur majorit, elles peuvent se dfendre, et +elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de +la petite bonne de quinze seize ans, jete loin des siens sur le pav +des grandes villes et qui, dpourvue d'appui et de conseil, connaissant + peine son mtier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie toutes +les corves qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes mes la petite +bonne tout faire: elle est presque toujours digne d'intrt. + +On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualits des +serviteurs d'autrefois; que les ides d'galit et d'indpendance ont +surexcit en eux l'gosme et l'envie; qu'elles sont d'un autre ge, ces +servantes probes et dvoues qui pousaient, en quelque sorte, la +famille de leurs matres et lui rendaient en fidlit et en respect ce +qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je rpondrai +que, si vraies qu'elles soient, ces rflexions confirment le mal social +dont nous souffrons,--sans le gurir. Et puis, les matres n'ont-ils pas +frquemment les domestiques qu'ils mritent? Prennent-ils un soin +attentif de leur moralit, de leur sant, de leur avenir? Si l'infrieur +a des devoirs, le suprieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques +s'attachent votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos +actes, que vous n'tes pas indiffrents leur existence. + +Encore une fois, nous ne dfendons point (on voudra bien le remarquer) +les drlesses, sans conduite et sans honntet, qui pillent et +ranonnent la maison o elles sont entres par ruse ou sur la foi de +quelque recommandation mensongre. Les matres qu'elles exploitent ne +font qu'user du droit de lgitime dfense en se dbarrassant au plus +vite de ce flau domestique. + +Mais pour combien de pauvres filles honntes la domesticit est-elle +l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame +trane dans l'oisivet une vie peu prs inutile, ceux qui la servent +lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se +rappeler que, sans rompre absolument avec les agrments de la socit +joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux faire que de +promener travers les salons sa grce prcieuse et pare! Tmoigner +nos soeurs infrieures de l'attachement et de la sympathie est la +meilleure faon, pour les privilgis de la fortune, d'attnuer +l'injustice du sort. + +On voit qu' la question des domestiques, nous n'admettons qu'une +solution d'ordre moral. Faisant appel aux matres et surtout aux +matresses, nous les prions de se mieux pntrer de cette ide +chrtienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs gaux devant +Dieu et devant la nature, des tres qui pensent comme eux, qui souffrent +comme eux, et que les progrs de l'instruction et de l'galit rendent +de plus en plus sensibles l'injustice, la duret, l'humiliation. +Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de +rsignation pour nous servir qu' nous pour les supporter. Il n'est +qu'une rforme de notre mentalit,--la rforme de nous-mmes,--qui +puisse amliorer graduellement la condition de nos infrieurs. Et comme +toute rvolution morale, cette oeuvre d'ducation ne se fera pas en un +jour. + +Dj, cependant, il existe Paris, et dans les grandes villes, une +Socit des amis de la jeune fille, qui ne manquera pas, je l'espre, +de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, loignes de +leur famille et dnues de ressources. Quant aux majeures, elles +commencent, un peu partout, s'unir et se syndiquer; et nous verrons +peut-tre un jour les mauvais matres mis en interdit par la +fdration des domestiques et, titre de revanche, les mauvais +domestiques mis en quarantaine par la coalition des matres. + +Pourtant, ces moyens extrmes nous rpugnent. Mieux vaut l'entente que +la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposes par la Gauche +fministe? Celle-ci n'hsite point mobiliser contre les matres toutes +les forces coercitives de l'tat, rclamant qu'une loi et des rglements +fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de +sortie, ou, du moins, que le travail des domestiques soit assimil +celui des ouvriers et des employs quant aux conditions d'hygine et de +repos. Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne mme les +bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il +serait excessif de lui substituer l'tat, d'autant mieux que rien +n'oblige une domestique rester dans une maison o elle se trouve mal +paye ou mal traite: il est entendu que les inspecteurs et les +inspectrices du travail auront le droit de contrler ce qui se passe +dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra crer toute une arme de +fonctionnaires pour procder ces incessantes visites domiciliaires: il +suffira, rpond-on, que les bonnes dposent une plainte chez +l'inspecteur. Et voyez l'ingnieux dtour: la dnonciation tortueuse et +lche remplacera l'inquisition domicile[144]. On ne saurait vraiment +imaginer rien de plus libral: ou l'espionnage ou la dlation. Avec un +pareil rgime, le shah de Perse lui-mme se dciderait cirer ses +bottes. Si jamais cette savante rglementation est vote, une loi +s'imposera d'urgence pour dfendre les matres contre la tyrannie des +domestiques. + +[Note 144: Congrs international de la Condition et des Droits des +femmes. Compte rendu stnographique de la _Fronde_ du 7 septembre 1900.] + + +IV + +Il est urgent, par ailleurs, que nos lgantes, qui ont le rare +privilge de pouvoir soigner leur intelligence et leur beaut, se disent +et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains +de la femme qui dpense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en +France, 950 000 couturires et 30 000 modistes, dont elles utilisent +plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de +ddier son excellente tude sur les ouvrires, l'aiguille: A celles +qui font travailler, pour qu'elles prennent piti de celles qui +travaillent! Les patrons subissent le caprice de leur clientle. Les +intermittences de presse et de chmage proviennent de l'irrgularit des +commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intrt et l'humeur des +acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si +instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingnie rduire ses +prix de vente, en rduisant ses prix de faon? Nous aurions tort de lui +en faire un crime: c'est une ncessit qu'il subit regret. Seulement, +comme il n'est pas de limites la misre, il se rencontre toujours des +malheureuses prtes travailler plus bas prix que d'autres moins +malheureuses. A cela, quel remde? + +Puisque les moeurs rglent le travail plus que les lois, serait-il si +difficile nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur +ou le prdicateur aidant, pour aviser aux moyens d'attnuer cet +avilissement de la main-d'oeuvre? Il dpend de tout le monde que le +travail s'abrge et s'amliore. Faites vos commandes temps, et bien +des veilles seront vites. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et +le repos dominical sera plus facilement respect. Ce n'est pas assez. La +femme riche a le devoir de prendre en main les intrts de la femme +pauvre. Il faut qu'il s'tablisse de plus frquentes et de plus amicales +relations entre les rentires du premier tage et leurs soeurs pauvres +des mansardes. Voil une bonne occasion pour le fminisme de montrer ce +qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est ce prix. Si les +heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple, +le socialisme la prendra; et quand il aura l'ouvrire, nous dclare M. +Benoist, nous ne pourrons mme plus tenter de lui disputer l'ouvrier. +C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'tablisse bien vite, entre les +patriciennes du luxe et les dshrites de la terre, un fminisme de +solidarit fraternelle qui pacifie les hommes en rconciliant les +pouses et les mres. + +C'est surtout l'ouvrire des grandes villes qu'il importe de tendre +une main secourable. Moralement abandonne au milieu de la foule +indiffrente, en butte aux embches et aux plaisanteries des compagnes +perverties qui s'appliquent la dniaiser, en proie aux angoisses du +chmage, se brlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie, +maigrement paye, poursuivie dans la rue par les propositions les plus +hontes, on ne saura jamais quelles difficults de vie, quels +hrosmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnte et pure. +C'est peine si les plus conomes, en se privant d'un plat, d'une robe +ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret la +Caisse d'pargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la +morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmits +arrivent, c'est l'hpital qui les attend. Que l'on joigne cela +l'inconstance d'humeur, l'imprvoyance, la lgret et la coquetterie de +la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrires +participent aux bienfaits de la mutualit. Contre 5 326 socits de +secours mutuels composes exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur +les statistiques officielles, que 227 socits de femmes. Pourquoi +l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et +complter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres +participants? La mutualit entre femmes, plus encore que la mutualit +entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charit. + +L'ide, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent Paris, +sous le patronage de femmes intelligentes et gnreuses qui ont au coeur +la religion de la souffrance humaine. Certaines socits, comme le +Syndicat mixte de l'aiguille, la Couturire et l'Avenir, ont fond +une caisse de prts gratuits; et cette entreprise hardie a donn +d'tonnants rsultats. Ces petites ouvrires, l'air vapor, sont des +emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur leur signature et se +montrent trs capables de fidlit dans les engagements et de rgularit +dans les paiements. Pourquoi les congrgations de femmes, assistes d'un +comit de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les +ouvrires de leur quartier en socits d'assistance mutuelle? Pourvu +qu'elles aient le bon esprit de sculariser un peu leurs procds et +d'allger avec mesure les exercices de pit, les communauts sont tout +indiques pour devenir le sige social o les adhrentes se +retrouveraient chaque dimanche en famille. + +Outre la misre soulager, il y a chez l'ouvrire la moralit +sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans +sa propre famille! Extnus par une longue journe de travail, les pres +et les frres ne se proccupent gure de leurs filles ou de leurs +soeurs. Beaucoup mme ne se gnent point pour taler au logis leur +inconduite et leur grossiret. Vienne alors un de ces ouvriers hardis +et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honntet, +dont l'espce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour +peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible +rsistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les +encourager aux pires dfaillances. Les scrupules? Des btises! Une fille +vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut, +il est simple de se faire offrir ce que l'on dsire! C'est un fait, +conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrire tombe par +l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrire; il n'en est +pas qui la dfende. + +Pour prvenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association +mixte des patronnes et des ouvrires, assiste, conseille, commandite +par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du +peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille +professionnelle[145]. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle, +en un livre plein de coeur, rapprocher celles qui portent les robes de +celles qui les font[146]. + +[Note 145 _Bulletin du Muse social_ du 30 juin 1897, circulaire n 14, +srie A, pp. 271-283.] + +[Note 146: Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misres de femmes_, pp. +212 et suiv.] + +En dfinitive, le mouvement mutualiste ne peut natre et se dvelopper +qu'en prenant pour devise: Aide-toi, la charit t'aidera. C'est en se +conformant cette rgle, que certaines oeuvres sociales sont +aujourd'hui en pleine activit: tels les restaurants fminins et les +patronages de jeunes ouvrires. Que les femmes riches ou aises +s'enrlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de +leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pntration +rciproque des diffrentes classes de la socit pour effacer nos +divisions et apaiser nos querelles. La charit officielle et automatique +des hommes a un malheur: elle connat les maladies sans connatre les +malades. Si bien qu'un abme s'est creus peu peu entre les petits et +les grands, abme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus +d'amour et plus de piti. Mieux entendue, mieux organise, l'assistance +de la femme par la femme est seule capable de faire ce miracle, en +rapprochant peu peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la +pauvret. + + +V + +Que le coeur de la femme riche ou aise s'ouvre donc de plus en plus +la bienfaisance et la charit, et les questions sociales, qui nous +affligent et nous inquitent, perdront peut-tre de leur acuit +menaante. + +Aux pauvres gens, ns sous une mauvaise toile, pour lesquels la +destine est, ds le berceau, pleine de piges et d'amertume, aux +malheureux et aux abandonns que les inclinations d'une hrdit +perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des +mauvais exemples guettent au foyer, l'atelier, dans la rue, tous +ceux que mille prils et mille entranements vouent la misre, la +souffrance, la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit +dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une +tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines +maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les +remdes. Reconnaissons que la vie est inclmente pour les faibles, que +le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop +ingales, que les compartiments o nous vivons sont spars par de trop +hautes barrires, que les uns ont trop de peines et les autres trop de +joies. N'ayons point l'gosme ou la lchet de nous accommoder des +injustices du sort, de nous rsigner aux infortunes immrites d'autrui. +Ouvrons notre coeur plus de piti, afin de faire rgner en ce monde +plus de justice et plus de solidarit. + +Sans cela, nul systme, nul changement, nulle rforme ne servira +utilement la cause du progrs et de l'humanit. Bien qu'il soit +ncessaire, mesure que le temps marche et que la socit se +transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop troites, +l'exprience atteste que le lgislateur intervient moins dans l'intrt +des minorits souffrantes que des majorits saines et puissantes. C'est +une sorte d'hyginiste qui se proccupe surtout de faire la part du mal, +d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la sant +ou la moralit publiques. La prison et l'hpital, voil ses armes et ses +remdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa +main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la gurir. Ses +lois oprent par coercition gnrale, sans se plier l'infinie varit +des maladies et des misres. Il rprime et il frappe de haut, en +appliquant tous mme formule et mme traitement. Faute de se pencher +avec compassion sur chaque infortune, l'tat est presque toujours +impuissant l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une +souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amlioration sociale +sans bont. Voulons-nous que notre socit soit plus hospitalire et +notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrs de la tendresse et +de la piti, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonn +l'active coopration de la femme, dont les potes ont vant de tout +temps les paroles de grce et les yeux de douceur. Sans elle, nulle +plaie n'est gurissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus +de justice, plus d'harmonie et plus de beaut, l'obligation incombe la +femme d'largir nos coeurs,--et le sien, premirement. L est, pour +elle, le devoir social qui, au temps o nous vivons, se complte et se +complique, pour chacun de nous, d'un devoir patriotique. Nous +permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera +seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points. + +L'aurore du XXe sicle meut d'on ne sait quel trouble, ml de crainte +et d'esprance, nos mes inquites et impatientes. L'heure prsente est +triste et rude, l'avenir obscur et menaant. C'est le rle de la +Franaise d'aujourd'hui d'empcher que les soucis de la vie et les +proccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la +terre. C'est sa mission de nous clairer d'un rayon d'idal travers +les voies troites et pnibles de la cit humaine. + +Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne +volont peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse +de charit vanglique ou de solidarit dmocratique, toutes peuvent +saluer d'un mme coeur la fraternit de l'avenir. A celles surtout qui +ont foi en une direction suprieure des vnements et des socits, aux +chrtiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de +Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des infrieurs, +mais des cooprateurs, des compatriotes, des amis, des frres. Pour +quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en tre +le matre et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir +qu'en la faisant servir l'amlioration du sort de ceux qui peinent et +qui souffrent, c'est une vrit de salut et un prcepte de conscience +que, pour remuer et conqurir le coeur des dshrits, il faut leur +apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de +donner ce qu'on possde, qu'il est ncessaire de se donner soi-mme; +qu'aprs avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement +son coeur, afin d'opposer la misre qui redouble un redoublement de +douceur et de compatissante gnrosit. A ce compte seulement, nous +serons les amis de l'humanit. + +Et nous en serons rcompenss au centuple, puisque, par un retour des +choses qui est la justification humaine de la moralit, nous +ressentirons nous-mmes le bienfait des bienfaits que nous aurons +rpandus, la joie des joies que nous aurons causes: ce qui fait qu'en +amliorant les autres, nous sommes assurs de nous amliorer nous-mmes, +et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de +travailler notre propre bien. + +Mais l'humanit souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une +nation organise comme la ntre, une nation qui a un pass, une +histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-mme et la +conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a t et de ce qu'elle doit +tre, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tte +haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre +et pour premier devoir de durer. + +Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus +rien, pas mme son rle, sa vitalit, son avenir, et que, las de +soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir +gaiement, c'est--dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser, +il se donne lui-mme, selon le mot hardi de M. Ren Doumic, le +spectacle de sa dcomposition, prfrant mourir en riant que mourir en +combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne +sait plus vouloir, on ne rougit plus de dchoir. L'effort soutenu nous +pouvante. Notre caractre est de ne plus avoir de caractre. On se +laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en tmoin ironique ou +larmoyant, la droute de la conscience publique, l'effondrement de +la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide +collectif[147]. + +[Note 147: Voir une tude de M. Ren DOUMIC sur le thtre. _Revue des +Deux-Mondes_ du 15 dcembre 1898.] + +Et pourtant, j'affirme qu'il est des Franais qui ne veulent pas mourir. +Et c'est secouer notre vieille nation fatigue par tant d'efforts +infructueux, nerve par tant de rvolutions, puise de sang par un +sicle de guerres et d'preuves, que nous convions toutes les femmes de +France. + +Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes +classes et de toutes opinions ne se peuvent dvouer longtemps la mme +tche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je rpondrai que +l'unisson n'existe nulle part, pas mme dans les meilleurs mnages. Ce +qui n'empche point les poux de s'unir pour la vie, malgr leur +diversit de gots et d'humeur. Et leur alliance offensive et dfensive +n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie. +Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'ides et de +croyances, un mme amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de +la patrie, amour puissant, fcond et durable, amour fraternel, qui nous +fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos prfrences et +nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Franais, +c'est--dire enfants de la mme mre, unanimement rsolus mettre son +service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la +rendre plus unie, plus forte, plus prospre, plus redoutable aux rivaux +qui la jalousent et aux ennemis qui la dtestent. + +Voil les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de +France, pour qu'elles les transmettent leurs enfants et les +communiquent leurs hommes. Grce quoi, plus respectueux de la +solidarit humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en +mme temps aux esprances d'un monde meilleur et d'une patrie plus +florissante, nous aurions peut-tre le bonheur de voir, par un miracle +de la toute-puissance fminine, s'panouir, sur le vieil arbre de nos +traditions franaises, une nouvelle frondaison d'esprances et de +nouveaux fruits de bndiction. + +A cet expos du rle social de la femme, les socialistes ne manqueront +point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sr d'abolir la +misre et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en. + + + + +CHAPITRE III + +Doctrines rvolutionnaires + + + SOMMAIRE + + I.--ASPIRATIONS SOCIALISTES ET ANARCHISTES.--LA FAMILLE + MENACE PAR LES UNES ET PAR LES AUTRES.--IDENTIT DE BUT, + DIVERSIT DE MOYENS. + + II.--DOCTRINE COLLECTIVISTE.--L'INDPENDANCE DE LA FEMME + FUTURE.--NOTRE ENNEMI, C'EST NOTRE MATRE. + + III.--L'OUVRIRE SE CONVERTIRA-T-ELLE AU + SOCIALISME?--INCONSQUENCES DU PROLTARIAT MASCULIN. + + IV.--DOCTRINE ANARCHISTE.--LA LIBERT PAR LA DIFFUSION DES + LUMIRES.--LE RACTIONNAIRE VOLTAIRE. + + V.--ENCORE L'INSTRUCTION INTGRALE.--L'AVENIR VAUDRA-T-IL + LE PASS?--LA FEMME SERA-T-ELLE PLUS HONNTE ET PLUS + HEUREUSE? + + +I + +L'mancipation de la femme figure naturellement au cahier des dolances +socialistes et anarchistes. A ct du fminisme bourgeois, qui s'attarde + revendiquer contre les hommes l'galit intellectuelle et conjugale +sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le fminisme +rvolutionnaire, ddaigneux des demi-mesures et impatient du moindre +frein, pousse l'indpendance des sexes outrance et, bousculant les +traditions reues, violentant les rgles tablies, se riant des +scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille, +l'mancipation de l'amour. + +En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidle son principe, +qui est de rompre tous les liens gnants. Pour ce qui est du socialisme, +au contraire, les mmes revendications ne vont pas sans quelque +inconsquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant notre +poque, qu'il pntre toutes les classes et envahit toutes les coles. +Peu peu, les vieilles doctrines franaises, qui s'inspiraient du bien +public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles +bnficiaient auprs de nos pres. L'indpendance absolue de la femme +est la manifestation la plus effrne de cet individualisme latent, que +l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des mes +contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause +commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prdominance +inquitante des vues troitement personnelles sur les vues largement +nationales. + +Pour adoucir le sort de quelques intressantes victimes des hasards de +la vie ou des fautes de leurs proches, pour prmunir celui-ci ou +celui-l contre les suites dommageables de ses propres imprudences, +notre poque n'hsite point branler, affaiblir tout notre difice +social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle +trouve naturel d'infirmer toutes les rgles de notre organisation civile +et familiale. Dsireuse de remdier des infortunes exceptionnelles, de +gurir quelques blessures pitoyables, elle ne se gne aucunement de +troubler l'existence des valides et de paralyser l'activit des +vaillants. Rien de plus conforme la pense anarchique que de fermer +obstinment les yeux aux ralits, aux ncessits, aux fins suprieures +de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la +considration et la poursuite des vues individuelles. + +Il semble pourtant que, sous peine de faillir son nom, le socialisme, +qui se fait une loi de subordonner l'entit individuelle l'entit +collective, devrait se proccuper un peu plus de l'avenir du groupe et +un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emport par +le courant sans cesse grandissant des ides individualistes, m par la +haine de tout ce qui est religieux, hirarchique, traditionnel, ennemi +surtout de l'esprit de famille qui est le plus sr obstacle au +dveloppement de l'esprit rvolutionnaire, il s'est empress de se +mettre au service des poux mal assortis, s'offrant de jouer, auprs du +peuple, le rle d'une bonne fe capable de gurir d'un coup de baguette +toutes les blessures du mariage, sans s'inquiter de savoir si, force +de dlier les serments, de relcher les unions, de dsagrger les +foyers, la socit humaine pourra continuer de vivre et de se perptuer. + +Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement +la femme, les plus extrmes revendications du programme individualiste, +le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition conomique +de l'ouvrire est troitement lie aux ncessits suprieures de la vie +de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines +rvolutionnaires de n'en point tenir compte. manciper la femme de +l'autorit paternelle et de l'autorit maritale pour mieux l'affranchir +de l'autorit patronale et, plus gnralement, de l'autorit masculine: +tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres +socialistes et anarchistes. Je le trouve trs nettement exprim dans un +livre intitul: _La Femme et le Socialisme_, o l'un des chefs du +collectivisme allemand, Bebel, crivait, ds 1883, propos de la femme +de l'avenir: Elle sera indpendante, socialement et conomiquement; +elle ne sera plus soumise un semblant d'autorit et d'exploitation; +elle sera place, vis--vis de l'homme, sur un pied de libert et +d'galit absolues; elle sera matresse de son sort. + +Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre la +femme la matrise souveraine d'elles-mmes, ils prtendent l'y lever par +des moyens diffrents. Ce nous est une trs suffisante raison de +distinguer, en cette matire, l'esprit collectiviste et l'esprit +libertaire. + + +II + +Il est constant que la femme du peuple est sortie peu peu du foyer +pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort +musculaire, le dveloppement de l'industrie mcanique a largi la +sphre troite dans laquelle la femme tait confine et l'a rendue apte +aux emplois industriels. Cette constatation faite, M. Gabriel Deville, +un des reprsentants les plus qualifis du collectivisme, en tire cette +consquence que la femme, arrache au foyer domestique et jete dans la +fabrique, est devenue l'gale de l'homme devant la production[148]. Il +se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persvrance et +d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le dmontrent: ce sont +des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point +devant l'incongruit,--la compare celle du chameau[149]. A mesure donc +que la machine demandera moins d'effort musculaire celui qui la sert, +mais plus d'attention, plus d'habilet, plus de souplesse, on peut +conjecturer que l'ouvrire aura plus de chance d'vincer de la fabrique +l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immmorial. + +[Note 148: _Le Capital de Karl Marx._ Aperu sur le socialisme +scientifique, p. 31.] + +[Note 149: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 186.] + +Cette volution servira grandement, parat-il, l'intrt et la dignit +de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes +faons l'entretenue de l'homme? Et naturellement l'on donne ce mot +la signification la plus dplaisante qui se puisse imaginer. Lisez +plutt: Celles qui ne peuvent acheter un mari charg par cela mme de +pourvoir toutes les dpenses, se louent temporairement pour vivre; +maries ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent[150]. +Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dgradation, +se laisser nourrir et vtir par son mari ou son amant. Mieux vaut +qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement +tous les emplois, toutes les carrires, toute l'industrie, la grande +comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indpendance. + +[Note 150: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 44.] + +En aot 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrs de +Zurich se sont toutes ranges du ct de M. Bebel, qui dfendait +l'mancipation conomique de la femme contre les dmocrates catholiques +dirigs par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans +la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand, +de supprimer la main-d'oeuvre fminine que d'abolir le tlgraphe ou le +chemin de fer. Effray d'une concurrence qui se fait de plus en plus +redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrire +des fabriques et rclame son expulsion des mtiers mcaniques. Mais +qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le lgislateur jetait dehors +les millions de femmes qui y sont employes? Ce serait les vouer la +misre ou la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux +femmes honntes? Son rsultat le plus certain serait de transformer la +chambre familiale en atelier nausabond. Au reste, la femme est un tre +humain qui doit se suffire lui-mme. Sa dignit, sa libert sont au +prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore +que la sujtion et l'abaissement. Les misres de la femme ouvrire sont +le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de +l'en dbarrasser. + +C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes mes rvolutionnaires que +ni la renaissance de la vie de famille, ni l'quitable galit des +salaires, ni les autres amliorations possibles, n'lveront le sexe +fminin l'existence idale qu'il ambitionne. Les collectivistes +s'obstinent considrer l'infriorit de sa condition industrielle +comme la consquence du salariat. Pour soustraire la femme la +puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination +capitaliste. L'galit civile et civique de la femme, conclut une des +fortes ttes du parti socialiste franais, ne saurait tre efficacement +poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'mancipation conomique, +laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonne la disparition +de toutes les servitudes[151]. La premire prminence qu'il importe +d'abattre, c'est donc l'autorit patronale; et l'on convie les femmes +s'allier aux ouvriers pour courir sus l'entrepreneur. Notre ennemi, +c'est notre matre! L'ouvrire ne sera dlivre de son joug que par +l'avnement du collectivisme. + +[Note 151: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 31 et p. 44.] + + +III + +Mais il ne semble pas jusqu' prsent que la femme brle trs fort de se +faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa +conversion. C'est d'abord la mfiance qu'inspire une nouveaut +systmatique qui, en dpit de ses promesses libratrices, ne pourrait +s'tablir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir +l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans +despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la +socit future, ils sont pleins de menaces pour la libert individuelle. +Pousse trop loin, la surveillance prventive risque, avec les +meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolrable. Pntrer +dans les mnages, envahir les foyers, sous prtexte de rveiller la +torpeur des inoccupes ou de calmer la fivre des vaillantes, dicter +lois sur lois pour obliger les fainantes au travail et imposer le repos +aux laborieuses, est un systme qui, pour tre impos par les plus pures +vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition +tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes franaises en +les plaant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de +peine supporter maintenant l'autorit d'un mari dbonnaire pour +accepter de vivre sous une rgle conventuelle, ft-elle l'oeuvre des +sept Sages de la communaut future. + +Ensuite, le proltariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris +fantasques qui gratifient leur douce moiti de caresses et de bourrades, +avec une mme libralit. Aprs avoir proclam la femme l'gale de +l'homme devant la production, et au mme moment o certains syndicats +lui font, par une consquence logique, une place dans leurs conseils +d'administration, il est trange d'entendre des membres du parti ouvrier +rclamer des dispositions lgales, l'effet d'interdire l'entre des +ateliers industriels aux ouvrires, qui ont le dsir ou l'obligation d'y +gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, celles qui rvent de +s'manciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons +offices du mari, et de leur refuser en mme temps le droit et le +bnfice du libre travail? + +Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret +dsir d'empcher les femmes d'envahir des mtiers et des emplois, que +les hommes ont pris l'habitude de considrer comme leur domaine +exclusif. C'est ainsi qu' diverses repriss ceux-ci ont manifest +l'intention de les expulser des postes, des tlgraphes, des imprimeries +et autres ateliers, o elles menacent de leur crer une redoutable +concurrence. + +Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'manciper la femme, +voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matire +belles phrases et dclamations vaines, il leur est interdit de lui +ter tout moyen pratique de gagner honntement sa vie. Dfendre aux +patrons de l'embaucher, mme prix gal, n'est-ce point permettre +d'autres de la dbaucher en plus d'un cas? Je n'hsite pas dire que +des mles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et +l'exploitation exclusive d'un mtier, poussent l'antagonisme des sexes +jusqu' la barbarie. A ce compte, la libert du travail, qui est un des +premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour +les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en +mettre beaucoup hors l'honneur ou mme hors la vie? Par bonheur, ce +protectionnisme masculin, qui unit l'gosme la cruaut, aura quelque +peine triompher de ce vieux fond de politesse franaise qui est +encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la +vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir +troitement dans la dpendance de l'homme, le seul moyen honorable de +relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau +ou l'atelier. + + +IV + +Les collectivistes disent aux femmes: Voulez-vous tre libres? faites +avec nous la rvolution socialiste. Mme refrain du ct des +anarchistes: La femme ne peut s'affranchir efficacement, crit Jean +Grave, qu'avec son compagnon de misre. Ce n'est pas ct et en dehors +de la rvolution sociale qu'elle doit chercher sa dlivrance; c'est en +mlant ses rclamations celles de tous les dshrits[152]. Les +femmes proltaires ne seront donc affranchies que par l'avnement du +communisme anarchiste. Et les voil du coup fort embarrasses: quel +parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la dictature du +proltariat, selon le mode socialiste, ou de la commune indpendante, +suivant le programme anarchiste? + +[Note 152: Jean GRAVE, _La Socit future_, chap. XXII: la femme, p. +322.] + +Chose curieuse: les deux coles rvolutionnaires ont une mme foi dans +la diffusion des lumires pour conqurir la femme du peuple leurs +ides, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il +n'est qu'un moyen de soustraire la femme la domination masculine, +quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intgralement. Aprs avoir +rclam l'admission de tous l'instruction scientifique et +technologique, gnrale et professionnelle, le commentateur de Karl +Marx, M. Gabriel Deville, dclare que l'affranchissement de la femme +aussi bien que de l'homme ne peut sortir que de l'galit devant les +moyens de dveloppement et d'action assure tout tre humain sans +distinction de sexe[153]. Par ailleurs, un trs curieux document, +attribu M. lie Reclus dont l'anarchisme se rclame avec fiert, +abonde dans le mme sens: Les vices et les dfauts qu'on a souvent +reprochs la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuad +qu'ils rsultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons +qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou +esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les +effets[154]! + +[Note 153: _Le Capital de Karl Marx._ Aperu sur le socialisme +scientifique, p. 30.] + +[Note 154: _Unions libres_; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.] + +On a pu voir que, sans accepter cette manire de voir, nous ne trouvons +point draisonnable d'lever le niveau intellectuel de la femme et +d'admettre, cette fin, les jeunes filles aux tudes de haute culture +scientifique. Et telle est dj la diffusion de l'enseignement dans les +classes aises, que Jean Grave a pu dire qu' l'heure actuelle, la +femme riche est mancipe de fait, sinon de droit[155]. En sorte qu'il +n'y a plus gure que la femme pauvre qui ait souffrir de la prtendue +supriorit masculine. Et pour l'en dbarrasser, anarchisme et +socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prner l'instruction +intgrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'tre un privilge +de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science +devienne un domaine commun, qu'elle soit la vie de tous, que sa +jouissance soit pour tous[156]. + +[Note 155: _La Socit future_, p. 328.] + +[Note 156: _Paroles d'un rvolt_: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.] + +Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet anctre de la libre +pense, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les +sciences. Que les bourgeoises, la rigueur, s'instruisent et se +dniaisent, la chose est de peu de consquence, condition toutefois +que l'tude ne les dtourne point de leurs devoirs de bonnes poules +couveuses. A la vrit, la haute ducation ne devrait tre permise qu' +celles qui, par extraordinaire, s'lvent au-dessus du commun: +celles-l, on ne demande plus d'tre honntes femmes; il suffit qu'elles +soient d'honntes gens. Quant la femme du peuple, Voltaire la +jugeait d'une espce infrieure et indigne de boire aux sources de la +science; il abandonnait aux prtres le soin de catchiser les savetiers +et les servantes. Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le +bon Dieu n'a-t-il pas t invent pour les bonnes femmes? + +Aujourd'hui, tout le monde doit tre convi, nous dit-on, tudier, +savoir, librer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs +manqueront aux cuisinires et aux paysannes, les anarchistes nous +rappellent que le machinisme merveilleux du XXe sicle pourra aisment +les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fe, +d'extraordinaires mcaniques, obissant au doigt et l'oeil, +accompliront toutes les tches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les +femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix +et la lumire, par la grce toute-puissante de la science universalise. + + +V + +Dbarrass mme de ces esprances chimriques, le got immodr +d'instruction, l'apptit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au +fond de toutes les doctrines fministes,--nous mnage (je m'en suis dj +expliqu) de pnibles surprises. Est-ce donc un idal suffisant que la +multiplication des diplmes et des raisonneuses? Disons plus: +l'instruction affranchie de tout frein religieux, libre de toute +obligation morale, lacise outrance, suivant le voeu rvolutionnaire, +risque tout simplement d'lever le niveau intellectuel de la galanterie. +Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir, +dans l'avenir, le type de la fministe mancipe de tout, sauf de ses +instincts et de ses vices, sans illusions, sans prjugs, sans +scrupules, indpendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en +morale, libre en amour, exagrant ses droits et mprisant ses devoirs. +Cette femme me fait peur, et je le dis rudement. + +On nous rpte dans certains milieux que l'ducation, pour tre franche +et loyale, doit initier prventivement la jeune fille tout ce que nous +avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu. +Ainsi comprise, l'instruction intgrale est videmment la porte de +toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai dj pose) +bon nombre d'mes n'en seront-elles point gravement dflores? Nos +crivains rvolutionnaires n'ont pas assez de mpris pour la jeune fille +timide, discrte, nave, telle qu'elle sort du giron des mres +chrtiennes ou du clotre de nos pensionnats religieux. Ils trouvent +stupide de ne point l'avertir de toutes choses. Pourquoi, disent-ils, +lui fermer en tremblant les fentres qui s'ouvrent sur le monde? +Faites-lui voir en face la nature et la vie. Dniaisez vos petites +nonnes, instruisez vos petites oies. + +Le malheur est que ces conseils commencent tre suivis, non pas +seulement dans cette socit frivole, exotique, o la modernit triomphe +avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage, +timor, rebelle aux nouveauts troublantes. Et nous pouvons dj juger +aux fruits qu'elle porte, l'ducation nouvelle qui dchire tous les +voiles et approfondit toutes les ralits. Soit! Mettez aux mains de vos +filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, veillez seulement sa +curiosit sur les dessous mystrieux de l'existence; usez de franchise +brutale ou de prudentes rticences: vos filles pourront tout savoir, +mais aurez-vous toujours lieu d'en tre fiers? Ce sera miracle si toutes +parviennent conserver, ce rgime, une demi-virginit d'me. + +En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la +science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposes aux piges +de la vie? Je voudrais le croire; mais trop savoir, trop comprendre, +on s'expose des indulgences, des expriences, des prils, contre +lesquels la simple candeur les et prmunies plus srement. On nous +rplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, prparent +l'pouse et la mre les plus attristantes dceptions. Mais est-il +indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dvoiler +mthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les +durets possibles de la vie? Et puis, le rve a cela de bon sur la terre +qu'il nous empche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux +turpitudes de ce monde. Ceux-l mme qui prtendent que la vertu, +l'amour, le dvouement sont des duperies, nous avoueront du moins que +ces chimres sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet +d'entretenir l'me en paix et en srnit, de bercer la souffrance et +d'embellir la destine. Ne bannissons point ces douces choses du coeur +de la femme, car sa mission premire est d'en garder le dpt travers +les ges, afin de perptuer parmi nous le rgne de l'idal, en croyant +au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour +nous le faire aimer. + +En rsum, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction +intgrale selon l'esprit rvolutionnaire, la jugeant inutile, sinon +prjudiciable, aux intrts conomiques non moins qu' l'amlioration +intellectuelle du plus grand nombre. + + + + +CHAPITRE IV + +L'conomie chrtienne + + + SOMMAIRE + + I.--LE SOCIALISME CHRTIEN.--DISSENTIMENTS IRRDUCTIBLES + ENTRE LA RVOLUTION ET L'GLISE. + + II.--L'HOMME A LA FABRIQUE ET LA FEMME AU FOYER.--LA + FAMILLE OUVRIRE DISSOCIE PAR LA GRANDE + INDUSTRIE.--INTERDICTION POUR LA FEMME DE TRAVAILLER A + L'USINE. + + III.--EXCEPTION EN FAVEUR DU TRAVAIL DOMESTIQUE.--CETTE + EXCEPTION EST-ELLE JUSTIFIE?--POURQUOI LES PROHIBITIONS + CATHOLIQUES SONT MALHEUREUSEMENT IMPRATICABLES. + + +I + +Qu'il s'agisse, en somme, des rglements collectivistes ou des procds +anarchistes, on vient de voir que les deux coles s'entendent au moins +sur ce point, qu'il faut manciper la femme. Divises sur la question +des voies et moyens,--l'une prconisant la commune indpendante et +l'autre, la dictature du proltariat,--il reste que toutes les forces +rvolutionnaires poursuivent unanimement le mme but, qui est la +destruction des entreprises patronales par l'abolition de la proprit +capitaliste. Aprs l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par +pouser les ides de M. Jules Guesde ou celles de M. lise Reclus? Ou +bien M. le cur aura-t-il assez d'influence pour la prmunir contre ces +redoutables enjleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter +avantageusement, auprs des ouvrires, contre les tentations +rvolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les +doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme +latent qui inspire nos lois, rgle nos moeurs et gouverne encore nos +familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre +avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'ide que la bataille range du XXe +sicle ne mettra gure aux prises que deux armes srieusement +organises: l'glise et la Sociale. A moins que le clerg lui-mme ne se +laisse entamer par les nouveauts ambiantes et mordre par les ides +d'indpendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au +chaos. + +Dj certains ecclsiastiques sont entrs en coquetterie avec les partis +avancs. De ce symptme peu rassurant, le dernier congrs de Zurich, +dont je parlais tout l'heure, nous a donn quelques exemples +significatifs. Les orateurs ont pris plaisir rappeler le mot clbre +du P. Lacordaire: Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la libert qui +opprime et la loi qui affranchit. Et un Suisse catholique, l'abb Beck, +a fait cette dclaration grave: Oui; c'est le capitalisme qui tue la +famille et non le socialisme[157]. + +[Note 157: _Revue d'conomie politique_, juillet 1898, p. 614, note +1;--_Revue socialiste_, XXVI, pp. 446 et 453.] + +Mais quelles que soient les avances faites et les politesses changes, +il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne +compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en +moque,--ce qui constitue dj un dissentiment irrductible,--la famille, +que l'glise veut rtablir et fortifier, alors que la rvolution +travaille l'affaiblir et la ruiner, rend impossible un rapprochement +durable. A ce mme congrs de Zurich, M. Bebel a marqu, avec une +nettet brutale, la distance qui spare les deux points de vue: Ce que +vous voulez en ralit, a-t-il dit, c'est revenir en arrire, rtablir +la socit de petits bourgeois antrieure l'avnement de la grande +industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrtiens condamnent +la socit capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci +obtenue, leur chemin se spare du ntre. Ils remontent vers le pass, +tandis que les socialistes marchent la socit socialiste! Cette +divergence essentielle ne nous empchera pas d'accomplir ensemble, dans +une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme. +L'impression qu'a laisse ce congrs, o les socialistes trangers, la +diffrence des socialistes franais, ont rivalis avec les catholiques +de tolrance et de courtoisie, est que rvolutionnaires collectivistes +et dmocrates religieux tirent souvent la mme corde, mais en sens +inverse. + + +II + +Dsireux de conserver la femme la maison, les catholiques voudraient +l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrire l'autorit de Jules +Simon, ils rptent aprs lui: La femme est absente du foyer depuis que +la vapeur l'a accapare; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramne le +bonheur. Cette parole exprime bien l'idal essentiel, le but suprme +qui s'impose au lgislateur et au sociologue. L'cole chrtienne y +adhre sans rserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur +terre pour l'ouvrier sans un intrieur. Si la femme passe ses journes +l'usine, comment le logement pourrait-il tre propre, salubre, +habitable? Comment la cuisine pourrait-elle tre soigne et la table +exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les +malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants +la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le dsordre et +la tristesse au dedans. + +Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la +femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne +risque d'tre gt ou aboli par les rudes besognes industrielles. +L'ouvrire des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni +chiffonner une toffe avec habilet. Dans le peuple, pourtant, la jeune +femme devrait tre sa propre couturire et l'habilleuse de la famille. +Mais retenue la fabrique du matin au soir, elle se nglige et nglige +les siens. Que de fois pre, mre et enfants, ne sont que des paquets de +chiffons malpropres. On conoit aisment qu'mus de ce triste spectacle, +de bons esprits proposent la terrible question du travail des femmes +une solution radicale, savoir que, hors des occupations domestiques, +la femme ne doit pas travailler. + +C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'pouse aux travaux de +la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste la maison: fermez-lui +l'entre des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de +la main-d'oeuvre fminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse +ces milliers de mres obliges de travailler debout, pendant dix heures, +dans une atmosphre accablante, au milieu du fracas des machines et de +la poussire des mtiers? Il faut les voir la sortie des filatures, +maigres, ples, extnues! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la +race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la +mconnaissance monstrueuse des lois physiologiques. + +Contraire l'ordre naturel qui a pourvu la femme d'une complexion +diffrente de celle de l'homme et, lui ayant refus les mmes forces, +n'a pu lui imposer les mmes travaux; contraire l'ordre social qui +veut un gardien pour le foyer et, prenant en considration la faiblesse +relative de la femme, lui a confi partout le ministre de l'intrieur; +contraire l'ordre conomique qui atteste que le salaire industriel +de la femme est souvent absorb par les dpenses d'entretien et de +lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrire +doit confier des mains trangres; contraire, enfin, l'ordre moral +qui souffre grandement de la promiscuit des sexes et de la dsertion du +foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie +devrait tre interdit graduellement. Rpondant M. Bebel, le chef des +catholiques dmocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes: +Depuis le berceau de l'humanit jusqu' ce jour, sauf de rares priodes +qui n'ont t que des priodes d'exception, la famille monogame a t le +rocher de bronze contre lequel s'est arrt le flot des rvolutions. +Nous attendons l'poque o le pre suffira l'entretien de sa famille. +Voil l'aurore des temps futurs que peroit dj notre esprit. + + +III + +Il n'est qu'un genre de travail fminin qui trouve grce devant les +chrtiens dmocrates, c'est le travail domestique, le travail familial, +c'est--dire la tche industrielle excute la maison, prs des +enfants, dans les moments de loisir que laissent bien des mres les +soins du mnage. Suivant quelques bons esprits, la femme marie n'aurait +pas mme, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un +travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a +exprim cette ide avec une force extrme: Les femmes maries et les +mres qui, par contrat de mariage, se sont engages fonder une famille +et lever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier +contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier +engagement qu'elles ont pris comme pouses et comme mres. Une telle +convention est, _ipso facto_, illgale et nulle. Car, sans vie +domestique, point de nation[158]. + +[Note 158: Lettre crite M. Decurtins en 1890.] + +Bref, le grand diffrend, qui divise les catholiques et les socialistes, +consiste en ceci, que les premiers veulent la reconstitution de la +famille chrtienne, tandis que les seconds souhaitent l'mancipation +individuelle de la femme. Comme conclusion, le congrs de Zurich n'a +point exclu les femmes de la grande industrie; il a vot seulement sa +rglementation. + +On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrire ne +serait pas gravement empire par les prohibitions catholiques. La +socit capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la +dtruire, ou mme de la transformer, du jour au lendemain? Et puis, +hlas! la femme est frquemment dans la ncessit de grossir, par son +gain, le salaire du mari pour soutenir le mnage. Et toutes les +interdictions du monde ne prvaudront point contre cette triste +obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction +naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon gnie de +la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui +apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour. +L'objection essentielle qu'on peut faire cette conception de la vie +fminine, c'est que la socit contemporaine n'est point arrive ce +point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants +et trouver au foyer une sret de vie sans labeur industriel. Qu'une +existence, borne au gouvernement de son intrieur, soit pour la femme +l'tat le plus heureux, l'idal de l'avenir, nous le voulons bien; +seulement les ncessits du prsent lui permettent rarement de s'en +contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux +bien des femmes; mais les condamner au repos forc quand le pain manque +au logis, c'est les vouer irrmdiablement la misre; et il nous est +difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de +fraternit chrtienne. + +Certes, lorsque la femme est marie, nous sommes d'avis que sa vritable +place est au foyer conjugal: sa sant y gagnera, et sa moralit aussi. +Encore est-il qu' l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la +condamner souvent mourir de faim. On parle en termes mus des soins +donner aux enfants, du pot-au-feu surveiller, des travaux du mnage, +des obligations de la maternit, des joies austres du foyer; mais +lorsque la marmite est vide et la chemine sans feu, lorsque les petits +souffrent du froid ou de la faim, conoit-on qu'une mre consente se +reposer, inactive et dsole? Cette vaillante (ceci soit dit sa +louange) ne trouve alors aucun labeur trop pnible pour nourrir son +monde, les jeunes et les vieux. + +Quant aux filles, aux veuves, aux femmes matresses d'elles-mmes, je ne +vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de +travailler l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la +maternit, cette raison ne concernant que les femmes charges de +famille. Or, les mres ne sont qu'une minorit parmi les travailleuses +proprement dites. D'aprs notre dernier recensement, il existerait en +France 2 622 170 filles clibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes +maries sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne +connaissent pas les soucis de la maternit. De ce nombre, beaucoup +doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les +moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de +chacun ne sont que des intrts juridiquement protgs? + +Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins +d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des +machines,--celles-ci exigeant plus de dextrit que de force, plus de +surveillance que d'nergie. D'autre part, le travail la maison, pour +lequel on professe tant dconsidration, n'est pas exempt +d'inconvnients et de prils. N'oublions pas que c'est la petite +industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la +main-d'oeuvre fminine. Bien que travaillant chez elle, ses pices, +prix fait, une lingre de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle +plus heureuse que l'ouvrire des fabriques? Cette exploitation du +travail, que les Anglais appellent le systme de la sueur, svit +surtout sur l'ouvrire en chambre. Le _sweating-system_ est la lpre du +travail domicile. L'hygine dplorable des ouvrires qui le subissent, +le surmenage qu'il leur impose, l'isolement o il les tient, les maigres +salaires qui le rmunrent, sont autant de griefs contre le travail +domestique. Celui-ci est-il donc si prfrable au labeur collectif des +grandes usines? + +Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tches simplement +mnagres reviennent, par droit de nature, l'pouse et la mre. +L'avenir verra peut-tre se constituer un tat social nouveau (dont il +n'est point dfendu de poursuivre le rve), o l'ouvrier sera mis, plus +efficacement qu'aujourd'hui, l'abri des risques du chmage, des +accidents, de la maladie et des infirmits; o le mari, plus conscient +de ses devoirs, se fera un crime de dtourner le fruit de son travail de +sa destination lgitime, qui est le soutien de la femme et des enfants; +o le pre, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, l'entretien +d'une famille que la morale et la patrie s'accordent vouloir +nombreuse. + +Qui sait mme si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu, +pour la femme, plus sain, plus ais, plus rmunrateur? Qui nous dit que +la force motrice ne se transportera pas un jour domicile, aussi +facilement, aussi conomiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a +fait, l'lectricit peut le dfaire. Il est dans l'ordre des conjectures +permises que, de ces vastes agglomrations humaines qui s'entassent +prsentement autour des usines, le progrs de l'industrie nous ramne, +en une certaine mesure, un travail familial amlior, que chacun +accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la +ncessit douloureuse de la prsence des femmes l'atelier; et les +mres pourraient reprendre leur place naturelle la maison, sans tre +exposes mourir de faim sur la pierre du foyer. + +Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser +l'heure prsente prparer ce joyeux avenir qu' pleurer strilement un +pass irrvocablement rvolu. + + + + +CHAPITRE V + +Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie + + + SOMMAIRE + + I.--NOTRE IDAL POUR L'AVENIR.--NOS CONCESSIONS POUR LE + PRSENT.--POINT DE THORIES ABSOLUES.--IL FAUT VIVRE AVANT + TOUT. + + II.--RESTRICTIONS APPORTES AU TRAVAIL FMININ DANS + L'INTRT DE L'HYGINE ET DE LA RACE.--THORIE DE LA FEMME + MALADE: CE QU'ELLE CONTIENT DE VRAI. + + III.--APERU DES RGLEMENTATIONS DE LA LOI FRANAISE + RELATIVES AU TRAVAIL DES FEMMES DANS L'INDUSTRIE.--LEURS + DIFFICULTS D'APPLICATION.--LEUR NCESSIT, LEUR + LGITIMIT. + + +En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous +proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'tre +pratique, fera sourire de piti, j'en ai peur, les rformateurs +systmatiques, grands partisans du tout ou rien. Notre conviction est +que le travail, avec quelque quit qu'on le puisse rpartir, psera +toujours d'un poids lourd sur l'immense majorit des femmes et des +hommes. Nul systme n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins +de la maison ou des rudes corves de la vie. Il n'est donn personne +de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde. + + +I + +Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et +de la femme et nous formulerons notre idal par cette rgle toute +simple: Le pre l'atelier, la mre au foyer. En cela, nous nous +rallions expressment au programme chrtien. La grande proccupation du +lgislateur doit tre, avant tout, de rendre l'pouse son mnage et la +mre ses enfants. La place des femmes maries n'est pas la fabrique, +mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voil le but +suprme. Mais n'esprons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain. +Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, travailler au +dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'allger le fardeau, +qui pse sur les frles paules d'un si grand nombre, nous parat digne +de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer +la misre, tchons au moins d'amliorer la condition des malheureuses. + +En consquence, nous nous fliciterons de tous les dbouchs nouveaux, +qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant +les yeux sur des confections peu rmunratrices. Mais gardons-nous des +chimres: quelque tat de progrs et de civilisation que l'humanit +puisse s'lever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne +dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie +du chef de famille ne suffit pas soutenir le mnage, il faut bien que +la mre se dpense pour les vieux et les petits. + +L-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. Bte de +luxe et bte de somme, voil, parat-il, comment nous comprenons le +rle de la femme[159]. + +[Note 159: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 30.] + +Ce langage est impie. Aux champs comme la ville, la femme franaise +n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmene, et bte encore +moins. Clibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre, +comme le commun des mortels. Le mtier d'idole ne doit point lui +suffire. Et notez que loin de se refuser la loi du labeur, qui pse +sur elle comme sur nous, son me courageuse nourrit l'espoir de disputer +aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrires +librales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser? + +Si maintenant nous la supposons marie, nous maintenons que l'obligation +incombe au mari de l'entretenir, quelque offensant que soit le mot +pour des oreilles rvolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reoit de son +homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumne mortifiante, +mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et +fortune, elle se contente de prsider au gouvernement de son +intrieur,--ce qui n'est pas toujours une sincure,--soit que, pauvre et +vaillante, elle prenne un mtier pour accrotre de ses gains le budget +du mnage, la femme franaise n'est jamais une assiste, mais une +associe. Elle collabore l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de +l'ouvrire en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur +l'ouvrage que, pour la prmunir contre les excs de son zle, il a fallu +que les lois intervinssent pour rglementer son travail dans les +ateliers industriels. + +A la maison d'abord, la fabrique ensuite, telles sont les places +successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la +premire de leurs fonctions sociologiques est un rle domestique et +maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous +repoussons de toutes nos forces la conception antique et paenne de la +femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous rpugnerait de +leur interdire l'entre des usines et des ateliers, dans le but de +supprimer une concurrence fcheuse pour les hommes. Loin de nous la +pense, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager +indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel la loi +pour les obliger imprieusement donner moins de temps la fabrique et +plus de soins au mnage. De mme que nul ne s'aviserait d'empcher les +bourgeoises de cultiver les arts libraux, d'crire dans les journaux et +dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau +ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple sige au +comptoir ou au magasin, dirige un mtier ou surveille une machine. + +Qu'elle se donne d'abord son intrieur, sa famille, ses enfants, +c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter s'y +consacrer entirement, s'il est possible. Mais ds qu'elle doit +travailler au dehors pour soutenir le mnage, qui aurait le triste +courage de la ramener de force la maison? Avant de se reposer au coin +du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop; +beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que, +d'aprs les statistiques officielles, la France compte, en chiffres +ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrires de fabrique +et 245 000 employes de commerce. Peut-il tre question srieusement de +renvoyer cette arme de vaillantes dans leurs foyers respectifs? + +Mfions-nous donc des thories abstraites, de la logique pure, de +l'absolu. N'exagrons point l'_indpendance de la femme_; car les +socialistes eux-mmes, si attachs qu'ils soient cette ide, sont +obligs d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrs sont unanimes +interdire au sexe fminin les travaux insalubres et dangereux, tels que +les travaux des mines et des carrires. N'exagrons point davantage +l'_intrt de la famille_; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce +n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient +fermer la main-d'oeuvre fminine, mais encore les emplois les plus +recherchs et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise un +comptoir ou derrire un guichet tlgraphique, qu'elle soit embauche +dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas galement +dsert et l'enfant galement abandonn? Essayons de donner la femme +plus de libert, sans puiser ses forces ni compromettre sa sant: voil +l'essentiel. + + +II + +Le travail fminin comporte donc des restrictions ncessaires; et ces +restrictions doivent lui tre imposes dans l'intrt de l'hygine, qui +se confond ici avec l'intrt de la race. Sans distinguer entre la +grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou +compromette la sant de l'ouvrire, pour que le lgislateur ait le droit +de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent +insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraner +bien des mres accepter des tches trop pnibles et trop prolonges. +C'est pourquoi il est invitable de rglementer le travail des femmes +dans les manufactures. De fait, aucun lgislateur n'y a manqu; et +catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences +doctrinales, sont unanimes provoquer son action, rclamer son +contrle et mme appuyer ses prohibitions. Travaillez la sueur de +votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; cette +condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les +moyens de vivre sans accrotre dmesurment vos chances de mort. Il +n'est que les conomistes de l'cole individualiste qui aient soutenu +que la femme majeure doit tre libre de se conduire comme elle l'entend; +et leur voix faiblit, leur nombre dcrot, leur influence diminue. + +Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la +protection du Code? Nos prvenances lgales ne sont-elles point +l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque +d'infriorit? Les accepter quivaudrait un aveu d'impuissance. Comme +Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si dbiles, si +malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour +de nous un contrle et une sauvegarde? Vos chanes de fleurs sont encore +une faon de nous assujettir votre domination. Un protg est toujours +subordonn, plus ou moins, son protecteur. Nous ne voulons point de +cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous. +Les femmes ne sauraient agrer d'tre dfendues par les hommes sans +s'abaisser et dchoir. + +Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes, +ft-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence +et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne +l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimes. +Expliquons-nous brivement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa +place et aussi, peut-tre, quelque application. + +Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un tre faible, +prcieux, dlicat, vou, par intermittences, une sorte de misre +physiologique ou, du moins, une morbidit incurable qui la rend +impropre tout travail continu, tout effort persvrant. Pendant les +priodes renouveles de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme +passionne, une malade; et ses crises physiques se rpercutant, se +prolongeant jusqu' l'me en troubles et en inquitudes, doivent nous la +faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilit +complte. C'est une pauvre nerve que le mari a le devoir de soigner, +de consoler, de gurir. Michelet veut, en effet, que l'poux soit le +confesseur indulgent et le mdecin avis de sa femme. En change de la +grce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer +la paix et la sant. + +En ralit, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il +reste, au fond de la thorie de notre grand crivain, un fait qui n'est +point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet des +souffrances priodiques, un nervement maladif, que l'homme ne connat +pas. On nous dira que, par une certaine pudeur trs respectable, la +femme n'aime point qu'on en parle, de mme que, par discrtion et par +justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien +n'insisterons-nous pas sur cette diversit de constitution et de +temprament, nous rservant seulement d'en tirer cette consquence que, +soumise des assujettissements que notre sexe ignore, oblige de payer +un lourd tribut l'espce dont la conservation dpend d'elle, la femme +n'est point capable des mmes efforts, des mmes mtiers, et que, pour +le moins, la nature lui dfend le labeur ininterrompu que la vie moderne +nous impose. Certaines socits de secours mutuels ont constat que, +jusqu' l'ge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidit des femmes +(calcule par le nombre des journes de maladie) est une fois et demie +suprieure celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalit des +ouvrires en soie dpasse, du triple, celle des ouvriers du mme +mtier[160]. + +[Note 160: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 60.] + +Aux femmes qui repoussent d'un air offens les mesures de protection +lgale, sous prtexte qu'elles leur font toujours injure et souvent +tort, nous pouvons maintenant rpondre: La nature ne vous permet point +de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mmes tches ni aux +mmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous rserviez le meilleur +de vos forces ceux qui sont ns ou qui natront de vous, et vous ne +pourriez gaspiller imprudemment la rserve de vigueur et de sant +qu'elle vous a confie, sans compromettre l'avenir de la race et le +recrutement de l'espce. Rsignez-vous donc tre protges, puisque +vous tes redevables de votre sang et de votre vie l'humanit +future.. + + +III + +En fait, la loi du 2 novembre 1892, complte par la loi du 30 mars +1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations +que voici: 1 interdiction de travailler plus de onze heures par +jour[161]; 2 interdiction de travailler plus de six jours par semaine; +3 interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir cinq +heures du matin; 4 interdiction de travailler sous terre, dans les +mines, minires et carrires. Au total, rduction de la journe de +travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veilles +prolonges et suppression des travaux souterrains, telles sont les +mesures prises par la loi franaise pour protger l'ouvrire contre les +exigences du patronat et les entranements de son propre courage. Cette +rglementation dfensive entre avec quelque peine dans nos moeurs +industrielles. Pourquoi? + +[Note 161: Ce maximum sera rduit 10 h. 1/2, au cours de l'anne 1902, +et 10 heures, au cours de l'anne 1904,--s'il est possible.] + +Nul n'ignore que la loi franaise s'applique de son mieux protger le +travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans +toujours y russir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a dict les +mesures de protection ouvrire que l'on sait, soulve un concert de +rcriminations, la question de principe tant plus simple trancher que +la question d'application n'est facile rsoudre. Toute rglementation +lgale du travail fminin se heurte, en effet, deux difficults +graves. Veut-on l'appliquer strictement, la lettre, dans toute sa +rigueur? On risque d'liminer peu peu les femmes de certaines +professions, plus particulirement surveilles cause des dangers +qu'elles font courir la sant. Et alors, la loi, faite en vue de +protger la femme, protgera surtout le travail masculin, en le +dbarrassant de la srieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la +main-d'oeuvre fminine. + +Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficults +de la vie, des ncessits du mtier? appliqueront-ils les rglements +avec tolrance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors, +les exceptions emporteront la rgle. C'est ainsi que, dans la couture, +la loi a t peu prs impuissante protger l'ouvrire contre le +surmenage rsultant de la dure excessive du travail et de la +prolongation exagre des veilles. De l, chez les patrons et mme chez +les ouvrires--en plus d'une hostilit peine dissimule l'gard de +la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper +l'une et violer l'autre. + +Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre l'atelier +de travailler la nuit et mme le dimanche; et les heures +supplmentaires, ajoutes aux heures lgales, sont acceptes le plus +souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion +d'augmenter leur gagne-pain, en mritant par un surcrot de travail un +surcrot de rmunration. Il reste pourtant que ces autorisations +bienveillantes et ces concessions ncessaires nervent, discrditent, +infirment les prescriptions lgales, et que, par condescendance pour la +libert, on arrive indirectement fausser ou paralyser tout +l'appareil protecteur du travail fminin. D'o l'on a pu dire que la loi +de 1892, par exemple, avait supprim la veille sans la supprimer, et +que les rglements postrieurs l'avaient rtablie sans la rtablir. +C'est le chaos. + +Mais quelles que soient les difficults d'application, les femmes +peuvent tre sres que nulle socit, consciente de ses devoirs, ne +s'abstiendra de protger leur travail. Un peuple est trop directement +intress ce qu'elles lui fournissent de solides pouses, des mres +fcondes et de bonnes nourrices, pour se dcider jamais les laisser, +par amour de l'indpendance, s'anmier ou se dtruire par un travail +excessif en des ateliers malsains. L'tat serait fou qui permettrait aux +femmes de se tuer l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se +perptuer que par leur vie. En consquence, il ne les admettra qu'aux +professions compatibles avec leur sant physique et morale; mais il +ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialit, le devoir de +l'homme tant de ne point aggraver l'ingalit des sexes par des +prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les +droits individuels de la femme avec les droits suprieurs de la +socit[162]. + +[Note 162: Voyez Paul LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au_ XIXe +_sicle_, 2e partie: De l'intervention de la loi pour rglementer le +travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.] + + + + +CHAPITRE VI + +Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire + + + SOMMAIRE + + I.--INFRIORIT REGRETTABLE DE CERTAINS SALAIRES + FMININS.--SES CAUSES.--LE TRAVAIL DES ORPHELINATS ET DES + PRISONS.--GRIEFS A CARTER OU A RETENIR.--SOLUTIONS + PROPOSES. + + II.--INGALIT DES SALAIRES DE L'OUVRIRE ET DE + L'OUVRIER.--DOLANCES LGITIMES.--A TRAVAIL GAL, GAL + SALAIRE POUR L'HOMME ET POUR LA FEMME. + + III.--PROTECTION DE LA MRE ET DE L'ENFANT + NOUVEAU-N.--OEUVRES PRIVES.--INTERVENTION DE L'TAT.--UNE + PROPOSITION EXCESSIVE: HOSPITALISATION FORCE DE LA FEMME + ENCEINTE. + + IV.--PROTESTATION DE TOUS LES GROUPES FMINISTES CONTRE LA + LOI DE 1892.--LA RGLEMENTATION LGALE FAIT-ELLE A + L'OUVRIRE PLUS DE MAL QUE DE BIEN? + + V.--POURQUOI LE FMINISME NE VEUT PLUS DE LOIS DE + PROTECTION.--UN MME RGIME LGAL EST-IL POSSIBLE POUR LES + DEUX SEXES? + + +Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--la loi +des hommes, comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en +pensent-elles? qu'en disent-elles? + +Tout le mal possible. Le fminisme reproche ntre lgislation +industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point +faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se +peuvent ranger sous trois chefs: 1 insuffisance et ingalit des +salaires fminins; 2 hygine et protection de l'ouvrire enceinte; 3 +rglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre fminine. + + +I + +En ce qui concerne les salaires fminins, tous les honntes gens, mme +les plus hostiles aux programmes des coles rvolutionnaires, prouvent +le mme serrement de coeur, professent le mme avis et formulent les +mmes voeux. + +Que trop souvent l'ouvrire ne puisse vivre qu'avec peine du travail de +ses mains, voil un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris +la mauvaise habitude de considrer le salaire de la femme comme un +salaire d'appoint, destin seulement grossir celui du mari. Aussi, ds +qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour +la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des crivains +officiels et les enqutes des conomistes indpendants nous ont fixs +sur l'infriorit lamentable des salaires fminins[163]. L'ouvrire +adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province +et trois francs dans le dpartement de la Seine. Si l'on tient compte +des chmages de la morte saison, il faut reconnatre que, dans bien des +cas, la couture elle-mme, qui est la principale occupation des femmes, +est rmunre d'une faon drisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas. +Les lingres ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M. +Charles Benoist affirme qu' Paris, on en est venu payer dix-huit +centimes de faon pour un pantalon de toile[164]. Je sais mme +Rennes, o j'enseigne, des malheureuses charges de famille qui, peu +habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures +pour gagner quinze ou vingt sous. C'est fendre le coeur. + +[Note 163: Paul LEROY-BEAULIEU, _le Travail des femmes au_ XIXe +_sicle_; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans +l'industrie, pp. 50 et suiv.--OFFICE DU TRAVAIL, _Salaires et dure du +travail dans l'industrie franaise_, t. IV; Rsultats gnraux, p. +16.--Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misres des femmes_.] + +[Note 164: Charles BENOIST, _Les Ouvrires de l'aiguille Paris_.] + +Celles qui se rsignent bravement cette misre sont de grandes +saintes. Mais quand la moralit est faible (nul n'ignore ce qu'elle est +devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un +travail indpendant, on se met avec quelqu'un, suivant l'expression +populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de +la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'o, de +chute en chute, cette dgradation peut descendre: de mme que, chez un +grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour +nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes, +par un renversement innommable des rles et des devoirs, la prostitue +des boulevards extrieurs faire trafic d'elle-mme pour soutenir le +souteneur. + +Les salaires des ouvrires de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est +un fait notoire. A qui la faute? La Gauche fministe rpond avec une +belle unanimit: Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le march +commercial des produits pays vil prix, et qui font de la sorte au +travail libre une concurrence dsastreuse[165]. Les remdes proposs +ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, on +interdira tout travail l'enfance pour supprimer la concurrence faite +l'ouvrire libre, et dans les prisons de femmes, l'tat imposera des +prix de srie fixs par l'administration, aprs entente avec les groupes +corporatifs intresss[166]. + +[Note 165: Rapport de Mlle BONNEVAL au congrs de 1900.] + +[Note 166: Mme rapport: La _Fronde_, du 6 septembre 1900.] + +La suppression du travail dans les orphelinats me parat tout simplement +abominable. Car, soyez sincres, Mesdames: dcrter ici la prohibition, +c'est dchaner la perscution. Et quelle prohibition! Est-ce que le +travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier? +Et puis, duss-je par cette affirmation heurter rudement les prventions +vulgaires! j'ose dire que la plupart des communauts religieuses, qui se +vouent au sauvetage de l'enfance abandonne, ne sont pas riches. J'en +connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent peine les deux +bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou +trois cents petites bouches nourrir, s'occupe de leur trouver du pain. +Quoi de plus juste qu'en change du vivre et du couvert, du logement et +du vtement, elle emploie ses pensionnaires des travaux de couture +usuels et faciles? En vrit, il serait plus franc de fermer les +couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les +deux cas, on risquerait de rejeter la rue et souvent au ruisseau des +milliers de jeunes filles arraches, non sans peine, la boue des +grandes villes. Et je ne puis songer cette criminelle imprudence sans +que mon coeur se soulve contre les inconscients qui la proposent. + +D'autre part, les travaux, excuts prix rduit dans les orphelinats, +ont cet avantage avr de mettre le linge de corps la porte des plus +petites bourses. Comme consommateurs, les humbles mnages retrouvent ce +qu'ils ont perdu comme producteurs. Il parat mme que la concurrence +des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingres. Les modistes, +les corsetires, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture +surtout, les bonnes ouvrires sont rares, et les patrons y tiennent. Mme +Marguerite Durand nous en donne la raison: Le tour parisien de la +couture est propre certaines mains, certains cerveaux, si l'on peut +dire, l'air ambiant, la tradition de certaines maisons qui font des +modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modles de +la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la +prison de Clermont[167]? Au fond, la modicit des salaires fminins +rsulte moins de la concurrence du travail congrganiste ou +pnitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue l'effort +manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur +infrieure au labeur de l'homme. Il y a l un jugement tmraire, une +prvention coutumire, une dprciation convenue, dont notre mentalit +sociale ne se corrigera qu' la longue. + +[Note 167: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Est-ce dire que les orphelinats religieux soient l'abri de tout +reproche? Assurment non. Pouvant faire travailler les jeunes filles +peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente payer, leur +concurrence pse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre. +Joignez que les communauts se disputent souvent les commandes des +grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrires +s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font elles-mmes: +toutes choses qui, de rduction en rduction, dpriment les prix de +faon, au prjudice de la main-d'oeuvre laque et mme de la +main-d'oeuvre congrganiste. O est le remde? Dans l'action syndicale +ou dans la rglementation lgale? + +Le syndicat est, coup sr, le moyen le plus digne, le plus agissant, +le plus efficace, de dfendre le salari contre le salariant. Ce n'est +pas nous qui dconseillerons ou dcouragerons les groupements +professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirs, +habilement dirigs, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs. +Mais, pour l'instant, les syndicats fminins sont rares. Un exemple: +Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrires, et son syndicat, +fond par Mme Durand, comprend peine 500 membres, dont 60 seulement, +montrent quelque activit[168]. L'ide syndicale fait donc pniblement +son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingres +disperses aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isoles, +solitaires, sans se frquenter, sans se joindre, sans se connatre les +unes les autres, n'aient plus de peine encore s'unir et se +concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les +couvents? + +Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a propose[169]: c'est +savoir que les communauts se syndiquent pour lutter contre les rabais +des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En +Amrique, ce serait dj chose faite. Mais en France, imagine-t-on un +syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congrganistes, une grve de +nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux +patronages, d'en faire l'essai. Ils soulveraient contre eux un tumulte +de rcriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de +gain effrne, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et +si jamais leurs rclamations venaient aboutir, le relvement des prix +de faon qui profiterait aux ouvrires libres, entranerait du mme coup +une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne +pardonneraient jamais aux communauts. + +[Note 168: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +[Note 169: _Salaires et misres de femmes_, pp. 42 et 43.] + +Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitt un syndicat de +religieuses faire la loi aux patrons. Les congrgations de femmes n'en +ont srement ni le got ni le moyen: elles sont trop routinires, trop +timores, trop pacifiques, pour tenter une nouveaut si hardie; et le +voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empches, l'tat +les condamnant l'impuissance par une lgislation draconienne qui +subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister mme, au bon +plaisir du gouvernement. + +D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en +gnral, ils pensent moins l'enfance qu' la communaut, moins +l'avenir qu'au prsent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions. +Nanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement proccups de faire +vivre la maison,--et souvent, la ncessit les y contraint,--ngligent +l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les +grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait +mettre les unes et les autres en tat de travailler utilement, pour +vivre dignement leur majorit. Au lieu de cela, on les confine en un +mme atelier, on leur impose toujours la mme tche: aux unes les +pantalons, aux autres les chemises, celles-ci les ourlets, celles-l +les boutonnires. Ici, comme ailleurs, cette division du travail +prsente des avantages considrables pour le rendement du travail, qui +est plus rapide et plus soign, et de graves inconvnients pour +l'ducation professionnelle des orphelines, qui reste forcment +incomplte. Ajoutons que le travail des enfants est rarement pay en +argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles +consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'tablissement +qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur +composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur +constituer un petit pcule? Quelques menues gratifications, distribues +suivant l'ouvrage fait et dposes la Caisse d'pargne, donneraient +cette intressante jeunesse plus de coeur la besogne et plus de +confiance en l'avenir. + +Pourquoi mme n'imposerait-on pas aux tablissements d'assistance +prive, religieux ou laques, l'obligation d'apprendre une profession et +d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rmunration +pcuniaire leurs petites pensionnaires, de faon que celles-ci, mieux +prpares la vie, puissent atteindre leur majorit avec un peu +d'argent dans leur poche et un bon mtier dans les mains? Et ces charges +lgales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais gnraux +des ouvroirs et des orphelinats, relveraient peut-tre, du mme coup, +le salaire des ouvrires libres, en obligeant les couvents rclamer +aux grandes maisons de confection des prix de faon plus rmunrateurs. + +Quant laisser aux syndicats fminins, comme beaucoup l'ont rclam, la +nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans +les ateliers tenus par les congrgations religieuses, nous n'y +souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction +d'tat. Les dlgus des syndicats seraient trop enclins traiter les +orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer, +d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables qui l'on doit +le respect et l'impartialit. Que l'tat conserve donc le choix et +l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargs +d'inspecter les ateliers congrganistes, sauf prendre l'avis des +travailleuses elles-mmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900, +l'lectorat et l'ligibilit au Conseil suprieur du Travail. Libre mme + l'tat de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige, +c'est--dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance +publique. Nous l'inviterons mme, pour les travaux qui le concernent, +fixer des prix de sries, afin de relever, par une sorte d'exemplarit +attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laque et religieuse, +toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intrt des +contribuables lui permettront de prendre cette gnreuse initiative sans +prjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'tat d'tre un +patron modle? + + +II + +Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre fminine soit, +quantit et qualit gales, moins rtribue que la main-d'oeuvre +masculine. On assure mme que, dans certains cas, le salaire des femmes +est infrieur de moiti au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est +qu'en gnral l'ouvrire est moins paye que l'ouvrier, et la cuisinire +moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de +chambre. Pourquoi ce traitement ingal, si les uns et les autres rendent +les mmes services? De telles diffrences de rtribution ne sauraient +laisser insensible quiconque s'intresse au relvement conomique de la +femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison +qu'une mauvaise pense d'envie, de rancune, de ddain, pour celle qui +travaille de ses mains, il faudrait dire tout crment qu'un pareil +sentiment est abominable. + +C'est justice, assurment, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se +traduise par une disproportion correspondante dans la rmunration +reue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pnible, aussi +prolong, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rtribution +de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la mme? La raison et l'quit +font un devoir au patron d'galiser les salaires entre les travailleurs +des deux sexes, dont les tches (cela peut arriver) sont identiques +comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamns, hlas! voir +souvent l'amour vnal mieux pay que l'honnte labeur, prenons garde, du +moins, que l'infriorit des gains fminins ne soit, pour les mes +faibles, le prtexte ou l'occasion de chutes lamentables. De l cette +formule de revendication: A travail gal, gal salaire. Le fminisme +ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si draisonnable? + +Savez-vous mme plus belle formule et plus impressionnante vrit? En +stricte quit (j'y insiste), l'quivalence de productivit entre le +travail de l'ouvrire et celui de l'ouvrier emporte ncessairement +l'quivalence de leurs rmunrations respectives. Pourquoi? Parce que, +dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus +lmentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe +fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre +la main-d'oeuvre fminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer +l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins, +crer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrire, dsunir deux forces +faites pour s'aider, dissocier deux tres ns pour s'entendre. Cela +suffit, je pense, pour lgitimer la prquation des salaires masculins +et fminins. + +Mais cette galit de rmunration suppose, en fait, (nous y revenons +dessein) l'galit pralable de production. Et il arrive plus +frquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le mme temps et aux +mmes pices que l'homme, l'ouvrire soit impuissante fournir mme +valeur, mme productivit, mme somme d'efforts, l'ouvrier disposant, +par constitution et par temprament, de plus de muscle, de plus +d'nergie, de plus d'endurance. + +Et lors mme que les machines viendraient simplifier, allger +l'effort musculaire, de manire n'exiger pour les conduire que du +soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualits qui se rencontrent +habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrire, fille ou +veuve, les crises nervantes de son sexe et, lorsqu'elle est marie, les +preuves intermittentes de la maternit. J'ai peur que le fminisme ne +se dbatte vainement contre ces causes naturelles d'infriorit +conomique. Point de doute, assurment, que les disparits actuelles ne +s'attnuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: Nous +croyons, dit-il, que la diffrence entre les salaires des hommes et les +salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux +se rapprocheront[170]. Mais arriveront-ils se confondre? C'est une +autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrire cesst d'tre +femme. + +Maintenons, nanmoins, qu'il est bon de tendre l'unification des gains +entre les deux sexes,--la stricte quit exigeant qu'un travail gal +soit pay d'un gal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce +principe, la Gauche fministe a mis le voeu, que les administrations +nationales, dpartementales, communales et hospitalires donnent +l'exemple aux patrons, en rtribuant de mme faon les femmes et les +hommes qu'elles emploient. A quoi une excellente femme d'humeur +socialiste objecta que les administrations taient aussi capitalistes +que les patrons. Mais un ancien fonctionnaire fit observer +philosophiquement que les administrations ne demandent pas mieux que de +payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent. Ce qui est la vrit +mme,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des +contribuables. Et le voeu fut adopt l'unanimit[171]. + +[Note 170: _Le Travail des femmes au_ XIXe _sicle_, p. 141.] + +[Note 171: Voir la _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + + +III + +Pour ce qui est de la scurit, de l'hygine et de la dure du travail, +nous nous associons de grand coeur toutes les innovations, quitables +et pratiques, susceptibles d'amliorer le sort des travailleuses. Telle +la loi du 29 dcembre 1900, qui a reconnu et sanctionn le droit de +s'asseoir pour les ouvrires et les employes, et l'obligation +corrlative pour les patrons de mettre des siges la disposition des +femmes qu'ils emploient; telles la rduction graduelle des heures de +travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire toutes les +occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter +aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui +s'appelle la maternit. + +Que de progrs raliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intrt +de l'espce et par simple devoir d'humanit, n'est-il pas urgent +d'arracher la mre et l'enfant aux privations et aux souffrances, en +ouvrant de nouveaux refuges la femme enceinte? n'est-il pas de +suprieure justice de mettre l'ouvrire au repos, en demi-solde, avant +et aprs l'accouchement, tant que le mdecin le juge ncessaire? + +Il y a danger pour une mre de se charger de trop gros travaux dans le +temps qui prcde ou qui suit l'accouchement. A trop hter l'poque des +relevailles, retourner trop tt la fabrique, elle risque de +compromettre sa sant, de lser grivement son organisme par des efforts +prmaturs. Le nouveau-n n'est pas moins plaindre: que de fois le +manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent + la dgnrescence ou la mort? Le peu d'enfants qui rsistent +poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connatre les douces +caresses de la mre. + +Mais comment permettre l'ouvrire de garder le foyer aux poques de la +maternit? Cette question devrait veiller davantage la sollicitude des +oeuvres prives et des pouvoirs publics. + +Jadis, en plusieurs contres, la femme du peuple sur le point d'tre +mre devait tre entretenue aux frais du public, jusqu' ce qu'elle ft +en tat de reprendre son travail. Il se mlait parfois ces +prescriptions des dtails charmants. Certaines vieilles coutumes +permettaient de chasser ou de pcher, mme en temps prohib, pour la +jeune mre. Ailleurs, chaque vigneron tait tenu, quand elle en +manifestait le dsir, de lui couper trois belles grappes de raisin au +moins[172]. + +[Note 172: Voyez pour les dtails P. Augustin RSLER, _La question +fministe_, p. 237.] + +Jusqu'ici, la question d'argent a empch l'tat de prendre sa charge +l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics +reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres +d'initiative prive se sont montres plus ingnieuses et plus hardies. +La _Couturire_ et la _Mutualit maternelle_, patronnes par les grandes +maisons d'habillement, allouent toute socitaire qui accouche une +indemnit de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre +semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans +le cas o la mre nourrit elle-mme son enfant. Grce au chmage absolu +pendant la priode critique, ces socits se font gloire d'avoir abaiss + 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalit +infantile qui, Paris, s'lve 35 ou 40%. A la prservation de la +sant de l'ouvrire vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalit +des nouveau-ns. C'est double profit pour la socit. Nous applaudissons +de mme l'ide d'une association des mres de famille, sortes +d'inspectrices de sant domicile qui assisteraient, avec discrtion, +de leurs conseils et de leurs bons offices, les mres pauvres et les +enfants malades[173]. + +[Note 173: Congrs international de la condition et des droits des +femmes. La _Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Mais convient-il de pousser plus loin l'ide de protection? Considrant +que, dans la priode de gestation et d'allaitement, la femme est un +vritable fonctionnaire social, M. Viviani a demand la fondation +d'une Caisse de la Maternit, afin de mieux assurer aux femmes +enceintes un secours pcuniaire, au moment o leurs ressources diminuent +et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquitait de savoir o +prendre l'argent ncessaire cette dotation, il fut rpondu que le +budget des Cultes en ferait les frais, ce budget tant non seulement +inutile, mais encore prjudiciable l'humanit tout entire[174]. +Poussant mme l'extrme l'intervention de l'tat, le Congrs de la +Gauche fministe de 1900 a mis le voeu qu'un sjour d'un mois, au +minimum, dans les hpitaux spciaux ou les maisons de convalescence, ft +_impos_ la mre qui, aprs son accouchement, ne pourrait justifier de +moyens d'existence pour elle et son enfant. + +[Note 174: Voir la _Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mres. Je +ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrires pauvres +l'obligation d'accoucher l'hpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a +dclar qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, parce qu'une +femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir +tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutt par la +porte ou par la fentre rejoindre les malheureux qu'elle aurait +laisss. Et puis, les ouvrires,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont +horreur de l'hpital. Il n'en est pas une qui ne prfre le dnuement de +sa chambre froide et malsaine l'hygine savante et luxueuse d'une +salle commune. Elles veulent tre chez elles. Et comme si cette +obligation d'hospitalisation n'tait pas assez dure par elle-mme, on la +subordonne, en outre, une constatation humiliante entre toutes: celle +de la misre. Nous ne voulons point de rclusion force pour les mres +pauvres. + +Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des prventions de la +mre.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit +la trancher diffremment, suivant qu'on envisage l'intrt de la mre ou +l'intrt du nouveau-n. Ceux qui entendent protger l'enfant, avant +tout, n'hsiteront pas imposer aux mres de famille toutes sortes de +prcautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de +leurs entrailles appartient non moins la socit qu' la famille; +qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de mconnatre, leur gr, +les mesures hyginiques requises pour la bonne venue des petits; qu'il +est des heures o l'tat doit forcer les gens se soigner; bref, que la +mre est dbitrice, vis--vis de la communaut, de l'tre qu'elle porte +en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence +et sa sant, serait un crime de lse-nature et de lse-humanit. + +Bien que j'admette l'antriorit et la primaut des droits de la famille +sur les droits de la socit, je ne contesterai point que celle-ci ne +soit intresse la naissance de l'enfant et la prservation de +l'espce. J'avouerai mme que beaucoup de femmes, qui ne sont pas +prcisment de mauvaises mres, prendront difficilement, d'elles-mmes, +les soins et le repos qu'exige leur tat. Ceux-l n'en douteront point +qui ont vu, dans les crches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et +hves, donner leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une +raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau +de la maternit? Convient-il de sacrifier la sant de l'enfant la +libert de la mre? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'imposition +qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel la gendarmerie pour la +sparer violemment des siens et la traner l'hpital? +Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force? +Placerons-nous toutes les femmes enceintes, aprs vrification faite de +leur pauvret, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait +humiliante et cruelle. Je mets l'tat au dfi de l'appliquer. + +Certes, le budget de la maternit, qu'il soit aliment par l'assistance +publique ou la charit prive, ne sera jamais assez riche. Mais si nous +devons secourir largement les mres indigentes et leur pitoyable +progniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les +enfants leurs parents, ni les mres leur foyer. Encore une fois, pas +d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternit finirait par tre +redoute comme une dchance, au lieu d'tre accepte comme un honneur. +Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la +conscience et l'amour de ses devoirs. + +L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc _facultative_. Et +j'ajoute que l'assistance de l'tat sera _suppltive_: ces deux choses +se tiennent. Que si, en effet, la mre est, comme le socialisme +l'affirme, redevable de son enfant la communaut, celle-ci lui doit, +en change, la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour +faire un tre de beaut aussi parfait qu'elle en est capable[175]. +C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'tat +rpondrait aux mres qui lui tiendraient le langage suivant: Du moment +que mon enfant est vous autant qu' moi et que vous m'imposez, ce +titre, un internement obligatoire dans un asile votre choix, je +prtends que, par une suite ncessaire, j'ai le droit de vous imposer la +responsabilit et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient +nourris et levs aux frais de la collectivit. + +[Note 175: Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet prsent au +Congrs international de la condition et des droits des femmes. La +_Fronde_ du 7 septembre 1900.] + +Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question +d'argent est de peu d'importance ct de la question de principe. Ce +qu'il faut empcher, c'est que les droits et les devoirs de l'tat +n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu peu +la responsabilit des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des +hommes, la notion mme du mariage qui est la sauvegarde suprme de la +femme et de l'enfant. A donner une prime la maternit naturelle, dont +les enfants seraient levs presque toujours aux frais du public, on +dcouragerait la maternit lgitime qui, Dieu merci! s'obstine et +s'puise lever les siens; on dsapprendrait au mari les premiers +devoirs de la paternit, en l'habituant se dsintresser du sort de la +mre et des petits; et finalement on prparerait la voie l'union +libre, qui nous parat (nous le dmontrerons plus loin) insparable de +l'avilissement et de l'asservissement du sexe fminin. + +Que faire? Persvrer dans la direction o nos lois sont entres. Que +les femmes pauvres soient donc assistes domicile: cette solution +librale sauvegarde la fois l'intrt de l'enfant et les justes +susceptibilits de la mre. Ds maintenant, les femmes en couches sont +assimiles aux malades et bnficient de l'assistance mdicale gratuite; +elles peuvent mme, en cas d'urgence, tre hospitalises, sur l'avis du +mdecin, aux frais de la commune, du dpartement ou de l'tat. Nous +souhaitons que ces mesures de protection soient compltes au profit des +domestiques, maries ou non, dont la grossesse est souvent une caus de +renvoi. Il y aurait mme de grands avantages fonder et multiplier +les maternits secrtes ouvertes aux filles-mres qui veulent +dissimuler leur grossesse. En rsum, nous acceptons l'assistance +maternelle, aussi largement pratique qu'on le voudra, la seule +condition qu'elle soit _suppltive pour l'tat_ et _facultative pour la +mre_. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de +nobles dvouements elle peut offrir aux femmes mdecins de l'avenir! + + +IV + +Quant aux rglementations lgales de 1892, le fminisme n'en veut plus. +Il les dnonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un +fait notable que les trois Congrs de 1900 ont mis le voeu,--non sans +vive discussion, il est vrai,--que toutes les lois d'exception qui +rgissent le travail des femmes fussent abroges. Est-ce une simple +bravade? Pas tout fait. Au Congrs catholique, Mlle Maugeret s'est +exprime ainsi: Dans le groupe que j'ai l'honneur de reprsenter, nous +sommes tous partisans de la libert du travail, sans autre +rglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur, +toutes choses dont lui seul est comptent. Au Fminisme chrtien, nous +rprouvons la lgislation ouvrire l'endroit des femmes[176]. Nous +relevons dans le rapport prsent au Congrs du Centre fministe par Mme +Maria Martin les mmes dclarations premptoires: Nous demandons pour +toute femme majeure, mme pour la mre, le droit de juger des conditions +qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un +pays libre[177]. Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrs de la Gauche +fministe, s'est prononce dans le mme sens, pour ce motif que le +premier devoir d'humanit doit consister lever devant la femme +travailleuse les obstacles et les difficults, et que la loi, qui +soi-disant la protge, les accrot et les amoncelle, et va de la sorte +l'encontre de son but[178]. + +[Note 176: Rapport sur la Libert du travail prsent par Mlle Marie +Maugeret au Congrs catholique de 1900. _Le Fminisme chrtien_ du mois +de juillet 1900, p. 211.] + +[Note 177: La _Ligue_, organe belge du Droit des femmes, n 3 de l'anne +1900, pp. 82 et 83.] + +[Note 178: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Point de doute: pour le gros des fministes, protection signifie +vexation, oppression, perscution. Cet tat d'esprit trouve peut-tre +son explication dans un fait qui a rcemment dfray la presse et occup +la justice. La _Fronde_ est imprime uniquement par des femmes. Or, le +travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent +gure se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent +releves contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministre +public, fut condamne finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a +de plus trange en cette rglementation, c'est que le travail de nuit, +interdit aux ouvrires typographes, est permis exceptionnellement aux +plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant la femme: Tu +ne pourras composer un journal de neuf heures du soir minuit, mais tu +pourras le plier de deux quatre heures du matin? Ces inconsquences +et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes +dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de +prs au journalisme et l'imprimerie. + +On sait que Mme Durand est directrice de la _Fronde_; de son ct, Mme +Maria Martin a fond le _Journal des Femmes_; et quant Mlle Maugeret, +non contente d'inspirer et d'imprimer le _Fminisme chrtien_, elle a +cr une cole professionnelle de typographie pour les jeunes filles, o +elle a pu tudier sur le vif tous les inconvnients de la surveillance +lgale. + +De l cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes, +mais contre les femmes; d'autant mieux que la rglementation ne s'tend +qu'aux industries o l'ouvrire fournit un travail salari. Rentre chez +elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit telle +besogne qu'elle voudra. Si donc le lgislateur lui dfend, au nom de +l'hygine, de compromettre sa sant l'atelier, il lui permet, au nom +de l'inviolabilit du foyer, de la ruiner librement son mnage. + +Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y +souscrirais sans hsitation, s'il m'tait dmontr que la protection +lgale est une simple survivance des anciens prjugs qui tenaient la +femme pour une ternelle mineure. Mais n'en dplaise certaines +fministes qui poussent le parti pris jusqu' l'injustice, j'ai +l'assurance que, parmi les partisans du travail rglement, il est +beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrire et croient +sincrement, sans arrire-pense de domination humiliante, servir ses +intrts en la dfendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle +est souvent victime. + +Je me rsignerais encore l'abrogation pure et simple des lois de +protection, s'il m'tait dmontr qu'elles font la femme plus de mal +que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite. +La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition +entre les ncessits du prsent et les progrs de l'avenir. Elle n'est +pas parfaite, et ses auteurs eux-mmes en jugent ainsi puisqu'ils la +modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a +d'autres. Je dirai mme que, si savamment remanie qu'on la suppose, +cette loi fera toujours des mcontents. + +C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrtion, l +seulement o elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'tais +magistrat, je prendrais pour rgle de dcision, en cette matire, cette +maxime de large quit: La meilleure interprtation des lois est celle +qui les plie et les adapte le mieux aux besoins prsents et aux intrts +actuels des justiciables. J'aurais donc absous Mme Durand, comme +l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi +n'est pas de dpouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la +composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne +doit pas tre inquit pour ce fait, ds qu'il n'exige pas des ouvrires +une dure ou une intensit de travail excessive. Les lois de protection +sont, mon sentiment, beaucoup moins des rgles de coercition rigide +que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai +l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences +ou mme par exception. + +Il faut se dfendre contre cette monomanie autoritaire de rglementer +minutieusement les moindres dtails de la main-d'oeuvre industrielle. Il +faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop svre et +trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les proltaires que l'on +veut protger. Ceux mmes qui voient dans la rglementation lgale une +arme dirige _contre_ le patron, beaucoup plus qu'une garantie institue +_pour_ la femme, feront bien de rflchir que cette arme est deux +tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre +l'ouvrire. Quant aux gens d'me plus librale qui se sentent peu de +got pour l'intervention de l'tat dans les conditions du travail, ils +tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destines, +par la crainte rvrentielle qu'elles inspirent, prparer l'avnement +de meilleures moeurs industrielles. + +D'autre part, nous nous refuserons tendre leurs prohibitions aux +travaux du mnage, si pnibles qu'ils puissent tre. On nous dit bien +que les veilles employes rparer les vtements du pre et des +enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de +l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparat comme +l'asile sacr, le rempart auguste, le dernier refuge de la libert. +Autoriser l'inspecteur en franchir le seuil, c'est abandonner la +famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos +actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulire +logique, en vrit, que celle de ces fministes qui, mcontentes des +rglementations de l'atelier, proposent de les tendre aux mnagres +dans leurs mnages[179]! Appliques la famille, les lois d'exception +feraient beaucoup plus de mal que de bien. + +[Note 179: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Mme restreintes l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles +qu'utiles? C'est prcisment ce qu'on soutient, en affirmant que toutes +les fois qu'une loi a voulu protger les ouvrires, celles-ci en ont t +les dupes. Cette assertion est excessive: nous en appelons au +tmoignage des femmes elles-mmes. Au Congrs de la Gauche fministe, +Mme Vincent, parlant au nom de la Socit cooprative des ouvriers et +ouvrires de l'habillement, a dclar que tous, hommes et femmes, sont +d'accord sur ce point que le travail de nuit doit tre rigoureusement +interdit. Et la mme congressiste a termin sa communication pleine de +faits et d'exemples dcisifs, en disant que la fermeture heures fixes +des ateliers de couture, de lingerie et, plus gnralement, de toutes +les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour +sauvegarder la sant et la moralit des jeunes ouvrires. + +Eu gard la concurrence qui svit particulirement dans les travaux de +l'aiguille, le patron ne connat forcment qu'une chose: il faut que ses +commandes soient excutes. Et l'ouvrire, qui se dit que ses maigres +salaires sont ncessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera +tente d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le +rle bienfaisant de la rglementation de mettre un frein aux exigences +du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la +loi se taise et que l'ouvrire se tue? Lingres, fleuristes, +couturires, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas redouter la +concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du +moins, la protection a du bon[180]. + +[Note 180: Compte rendu stnographique du Congrs de la condition et des +Droits de la Femme. La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Mme assentiment chez tous ceux qui pensent que, par dfinition, l'tat +est le dfenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait +effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune +fille? Impuissante se protger elle-mme, il faut bien qu'elle soit +protge par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs +dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme +l'exploitation clricale des pupilles de la charit, le fminisme +libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du +bras sculier n'est pas toujours ddaigner. + +Autre exemple. Pour des raisons d'hygine et de moralit, la loi +franaise interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette +prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les +ncessits actuelles de l'industrie condamnent l'homme ce travail +dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux +souterrains devraient tre seulement la punition des criminels. +Convient-il, par un scrupule de libert, d'ouvrir aux femmes tous les +chantiers o les hommes s'puisent en efforts prilleux et abrutissants? + + +V + +Malgr les belles phrases, dont ces dames honorent le travail libre, +nous croyons qu'elles obissent, dans le secret de leur coeur, un tout +autre mobile que celui de l'indpendance du labeur et de l'autonomie de +l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas +entendre parler de libert pour les orphelinats et les couvents: ce qui +n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent +la protection de l'homme, c'est moins par amour de la libert que par +haine de l'ingalit. Leur fiert s'offense d'une tutelle qui prend des +airs de commisration suprieure. Que ce soit bien l leur sentiment +vritable, certains congrs l'ont manifest clairement. Nous demandons +qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes, +dclare une congressiste. Protgeons le pre comme nous protgeons la +mre, s'crie une autre. Je ne suis pas contre les lois du travail, +prononce une troisime, je suis contre les lois d'exception[181]. Au +fond, les rglementations de l'tat trouvent grce auprs des femmes. +Mme Maria Martin, elle-mme, dont le rapport se termine par cette +formule du plus pur libralisme: Le travail libre dans un pays libre, +nous fait cet aveu: Si la loi avait t applicable aux deux sexes, nous +n'aurions eu rien dire; un bien pour la classe ouvrire, en gnral, +en et pu sortir[182]. + +[Note 181: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +[Note 182: Rapport cit plus haut, _eod. loc._, p. 78.] + +Ainsi donc, en serrant de plus en plus prs la question, nous arrivons +cette double constatation que les lois, qui rgissent le travail +fminin, ne sont gure attaquables dans les dispositions qui rgissent: +1 les travaux rests presque exclusivement aux mains des hommes, comme +les travaux souterrains,--ceux-ci n'tant ni dans le temprament ni dans +les gots des femmes; 2 les travaux rests presque exclusivement aux +mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci tant +beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme. + +Restent les industries o la main-d'oeuvre fminine fait concurrence +la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature +et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une mme usine, hommes et +femmes dirigent les mmes machines. C'est propos de ces industries +mixtes que le mot protection, toujours bienveillant en apparence, peut +tre nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrire en tat +d'infriorit vis--vis de l'ouvrier. + +Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'galit les +hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi, +plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois +de protection du travail fminin l'assujettissent plus gravement aux +visites imprvues des inspecteurs, au contrle perptuel des heures +d'entre et de sortie, aux vexations des enqutes, la surveillance de +l'hygine et du repos des ouvrires. Pour se ddommager de ces charges +et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la +main-d'oeuvre fminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et +voil comment les lois de protection, suivant la dmonstration de Mme +Durand, ont pour rsultat certain l'abaissement des salaires. On se +flattait de protger les femmes contre les hommes, et finalement on +arrive protger les hommes contre les femmes. On voulait mnager la +faiblesse de l'ouvrire, et l'on accrot l'infriorit de son labeur. +Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'o cette +conclusion: Voulez-vous l'galit du salaire? Vous ne l'aurez que par +l'galit du travail. Et point d'galit dans le travail sans libert +dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous[183]. Et sur +la proposition de M. Tarbouriech, le Congrs de la Gauche fministe a +vot l'application toute la population ouvrire, et sans distinction +de sexe, d'un rgime gal de protection. + +[Note 183: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimre et une part +d'exagration. L'exagration, d'abord, sera vidente pour quiconque aura +bien voulu se pntrer des dveloppements qui prcdent. Pourquoi, en +effet, rejeter en bloc une loi de rglementation industrielle dont +certaines catgories d'ouvrires,--et notamment les syndicats de la +couture,--prtendent tirer profit? En maintenant mme ces mesures +d'exception pour les corps de mtier qui en bnficient, il n'est pas +impossible de raliser, en certains cas, l'unification des lois de +protection au profit des deux sexes. Notre lgislateur est entr dans +cette voie, en fixant le maximum de la journe de travail onze heures +pour les ouvriers et les ouvrires adultes. Par ailleurs, toutes les +garanties prescrites en faveur de la scurit et de la salubrit du +travail profitent aux uns et aux autres; et nous esprons bien que le +repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps, +aux hommes comme aux femmes. L'galit de protection pour les deux sexes +est donc ralisable, en plus d'un point, l o ceux-ci travaillent dans +les mmes ateliers, cooprent la mme fabrication, servent les mmes +machines. + +Mais cette assimilation peut-elle tre absolue? Et elle devrait l'tre +pour amener et justifier l'galit des salaires.--Je n'en crois rien, et +c'est ici que m'apparat la chimre. D'abord, il arrive souvent (l'aveu +en a t fait plus d'un congrs) que le travail de la femme ne vaut +pas celui de l'homme. A temps gal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrire +par la rsistance physique et la force musculaire. Je relve, dans une +communication intressante de Mme Durand, ce passage significatif: La +rgularit dans le travail, la continuit dans l'effort, sont, en +gnral, contraires au temprament de la femme, qui est capable plutt +d'efforts momentans, d'accs de zle, de ce que l'on appelle, +vulgairement des coups de collier[184]. Est-il possible que cette +ingalit de labeur n'engendre pas une ingalit de rmunration? La +lassitude et l'excitabilit, les indispositions et les maladies, sont +plus frquentes chez les ouvrires que chez les ouvriers: c'est un fait. +Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par +exemple, pendant de longues heures, la boutique ou l'usine, offre +beaucoup plus d'inconvnients pour le personnel fminin que pour le +personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 dcembre 1900 n'a +fait bnficier d'un sige--tabouret, chaise ou strapontin--que les +ouvrires et les employes. + +[Note 184: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +Ds lors, comment parler srieusement d'galit de protection lgale +entre l'homme et la femme? A peine le Congrs de la Gauche fministe +avait-il vot cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu + la vrit des choses, il s'est empress de rclamer une protection +spciale pour l'ouvrire enceinte. Pas moyen, je pense, d'tendre aux +hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de +travail et d'irrgularits invitables sont cause et les grossesses, et +les couches, et l'allaitement, c'est--dire toutes les charges de la +maternit, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider +momentanment les forces de la femme. + +Ces ingalits de nature ne permettent gure, on le voit, d'unifier la +protection pour galiser les salaires. Ce qui revient dire que la +maternit, qui est le lot de la femme, constituera toujours (ft-elle +simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une norme +surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un +conseil. Si nous voulons amliorer efficacement le sort des ouvrires, +acceptons les services de tout le monde, d'o qu'ils viennent, du +patron, de l'tat, de la femme elle-mme. Institutions patronales, +rglementations lgales, oeuvres syndicales, ont un rle jouer dans le +relvement de la condition fminine. Tirons-en tout le bien qu'elles +comportent, ne dcourageons aucune bonne volont, et surtout +gardons-nous des ides absolues si contraires aux complexits de la vie +et la nature des choses! + +Et maintenant, quels mtiers, quelles fonctions peuvent tre ouverts +impunment au sexe fminin, sans dtriment pour sa sant et, par suite, +sans dommage pour la communaut? C'est une question d'espces, qu'on +ne peut rsoudre qu'en passant en revue les diffrentes carrires, +auxquelles les femmes prtendent s'lever en concurrence avec les +hommes. Et parmi ces prtentions nouvelles, il en est de graves et +d'innocentes, de srieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme +elles le mritent, en mariant le plaisant au svre. + + + + +CHAPITRE VII + +La concurrence fminine + + + SOMMAIRE + + I.--LA FEMME OUVRIRE OU EMPLOYE.--PROTECTION DE LA + MAIN-D'OEUVRE FMININE.--ACCORD DES PRESCRIPTIONS + FRANAISES AVEC LES DCLARATIONS PAPALES. + + II.--LA FEMME PROFESSEUR.--RPTITIONS AU + RABAIS.--CONDITION PRCAIRE ET DTRESSE CACHE. + + III.--LA FEMME BUREAUCRATE.--EMPLOIS ET FONCTIONS QUI + CONVIENNENT MINEMMENT AU SEXE FMININ. + + IV.--LA FEMME ARTISTE.--LA CARRIRE THTRALE.--LES + BEAUX-ARTS ET LES ARTS DCORATIFS. + + +Avant d'entrer dans l'examen des carrires revendiques aujourd'hui par +les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne +reconnaissons l'tat le droit d'intervenir, avec son appareil +coercitif, pour dpartager les deux sexes et intimer imprieusement +l'un: Vous ferez ceci! et l'autre: Vous ferez cela! qu'autant +qu'il s'agit d'une distinction d'attributions rclame par la nature des +choses et dicte manifestement par le souci des intrts suprieurs de +l'ordre public. Hors de l, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux +hommes, le principe de la libert du travail qui, depuis la Rvolution +franaise, fait partie de notre droit public. + + +I + +Nous ouvrons consquemment, toutes larges, les portes de +l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent +d'y trouver leur gagne-pain. A cette libert nous n'apportons qu'une +restriction: il ne saurait convenir l'tat que, sous couleur +d'indpendance ou mme de ncessit, l'ouvrire risqut sa vie et +compromt sa sant. + +C'est pour ce motif essentiel que la loi franaise lui tient +prsentement ce langage impratif: Jeune fille ou jeune femme, tu ne +travailleras point dans les mines, sous quelque prtexte que ce soit; +car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour +enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te +reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous +rserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil +pour rparer tes forces et un jour de distraction pour dtendre tes +nerfs. Je tiens ce que ta journe de travail n'excde point onze +heures; et je m'efforcerai de la rduire davantage, si la chose est +possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement +aux soins du mnage. S'il m'est dfendu pour l'instant de te rserver, +en cas de grossesse, avant et aprs les couches, une priode de repos +conscutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une +indemnit quivalente ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos +finances sont gravement obres), mes inspecteurs, du moins, veilleront + ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta sant, toutes les +mesures de scurit soient prises, toutes les rgles d'hygine +observes, afin d'allger ton labeur et de protger la vie. Que si le +zle de mes fonctionnaires te parat un peu rude ou intempestif, songe +qu'il leur est inspir par le dsir de servir efficacement tes propres +intrts, qui sont insparables de ceux de la race et de la patrie. + +Ce petit discours, plus pratique qu'loquent, mrite d'tre approuv. +Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En +tout cas, les bonnes chrtiennes auraient mauvaise grce l'incriminer, +puisque les garanties tutlaires, dont la loi franaise entoure le +travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les +plus instantes du Souverain Pontife. + +Tmoin cette citation de l'Encyclique de Lon XIII sur la condition des +ouvriers: Ce que peut raliser un homme valide et dans la force de +l'ge, il ne serait pas quitable de le demander une femme ou un +enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande tre observ +strictement--ne doit entrer l'usine qu'aprs que l'ge aura +suffisamment dvelopp en elle les forces physiques, intellectuelles et +morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra fltrie par +un travail prcoce, et c'en sera fait de son ducation. De mme, il est +des travaux moins adapts la femme, que la nature destine plutt aux +ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent +admirablement l'honneur de son sexe et rpondent mieux, de leur nature, + ce que demandent la bonne ducation des enfants et la prosprit de la +famille. + +Mais, si haute que soit l'autorit dont ces paroles manent, elle +s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que +les prescriptions civiles, prsentent un caractre masculin de +suprieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de +nos fires et libres fministes. + +Quant aux carrires bureaucratiques et librales, disons tout de suite, +pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune +raison srieuse d'en carter les femmes. videmment, leur place est au +foyer plutt qu' un bureau d'enregistrement ou la barre d'un +tribunal. Mais elles seraient mieux galement leur mnage que dans un +atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur +interdire d'tre ouvrires. On leur permet, dans l'industrie et aux +champs, les besognes les plus pnibles, parce que nulle loi humaine ne +saurait les empcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de +quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus +faciles et beaucoup plus rmunratrices? La libert du travail est chose +sacre: en priver la femme, sans raison suprieure, est un crime de +lse-humanit. + +Reste savoir quels emplois conviennent le mieux son sexe. + + +II + +Depuis que l'instruction est offerte libralement aux filles et que la +conqute des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux +doues, l'enseignement a permis l'lite de gagner son pain sans +droger. Les institutrices sont devenues lgion: prs de 100 000 femmes +sont employes dans l'enseignement primaire et secondaire. L'ducation +de leur propre sexe leur est donc peu prs exclusivement rserve. +Dans les tablissements de l'tat, notamment, l'enseignement secondaire +des jeunes filles est confi presque totalement un personnel fminin. +Une douzaine de dames pdagogues sigent mme dans les Conseils de +l'instruction publique. On les coute, on les dcore. + +Bien plus, on rclame le droit, pour les nouvelles agrges, de monter +dans les chaires de l'enseignement suprieur. Cette nouveaut serait +logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices, +puisqu'elles fournissent des matresses distingues l'enseignement +secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facults les +tiendraient-elles pour des recrues ngligeables? Je sais bien que, +prsentement, l'enseignement donn par les hommes est plus solide, plus +lev, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes +instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne +puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc celles qui le +mritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de mdecine: +les tudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait mme que le +professorat fminin,-- la condition qu'il s'incarne sous des espces +jeunes et attrayantes,--ft un sr moyen d'assurer l'assiduit aux cours +les plus rbarbatifs. + +Mais il n'est pas donn toutes les femmes d'tre professeurs. Et pour +nous en tenir la ralit d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice, +mme munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup +mieux traite qu'une employe de magasin. Nous avons actuellement un +pauprisme scolaire; et par ce mot nous dsignons la misre cache des +prcepteurs, instituteurs, rptiteurs des deux sexes, frres et soeurs +en pdagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propret +de la tenue, une me endolorie par l'incertitude et le tourment du pain +quotidien. Dcids ne jamais tendre la main, tenant honneur de vivre +de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amass +grands frais aux heures de jeunesse et d'esprance, ils sont des +milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de +rptitions l'usage des enfants riches, dbiles et gts, de courte et +frle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On +les appelle, drision! les matres libres. Rien de plus digne de +piti que cette petite Universit dolente, besogneuse, en qute d'lves +introuvables. + +La plupart de ces braves filles considrent comme le salut de trouver +enfin,--aprs quelles dmarches et quelles tribulations!--une place dans +une famille riche, avec une rtribution peine suprieure au salaire +d'une domestique. L'assurance d'tre loge, couche, nourrie, vaut mieux +que l'incertitude qui pse sur la vie des matresses de langue, de +musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes. +Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans +les carrires de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en +disputent l'entre et meurent de misre. + + +III + +Mais, dira-t-on, de quelque ct qu'elles se tournent, les jeunes filles +se heurtent aux mmes difficults, et souvent de pires +injustices.--Oui, prsentement, le choix d'une profession pour une femme +est extrmement limit. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne +pense, peut apporter cette situation malaise une solution graduelle. + +Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le +travail sdentaire, le travail assis, qui convient le mieux la femme. +Les fonctions bureaucratiques sont donc un dbouch tout indiqu pour +son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de +merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et +petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude, +de la patience, comme la rdaction et la dlivrance des titres, le +calcul et le service des coupons, le contrle et le classement des +pices. L'exprience, tente par diverses socits, a dmontr que les +femmes sont particulirement propres aux mille petits dtails d'criture +et de comptabilit. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos +administrations publiques et prives? Si elles en chassent les hommes, +elles ne feront que les rendre une vie plus active et plus extrieure +qui rentre tout fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal +diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le +fonctionnarisme soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas +naturel que les femmes en profitent, puisque ce dbouch semble fait +pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille +leur sied mieux qu'aux hommes. + +Il n'est pourtant, jusqu' ce jour, que certains services de l'tat, +comme les Postes et les Tlgraphes, quelques Socits financires et +quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel la +collaboration du sexe fminin. La France compte peine 50 000 employes +d'administration. Nos prfectures et nos municipalits, nos trsoreries, +nos recettes et nos perceptions sont gnralement rfractaires +l'entre des femmes dans leurs bureaux. C'est peine si, Paris, la +porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque +temps. Pourquoi ne pas leur mnager un accs aux fonctions de +bibliothcaire et de conservateur de muse? Leur serait-il mme si +difficile de faire d'exacts percepteurs, et de trs suffisants receveurs +d'enregistrement? + +Pour le moins, il est souhaiter que nos prventions et nos habitudes +administratives ne s'opposent pas trop longtemps l'accession +raisonnable des femmes aux emplois des services intrieurs de nos villes +et de nos dpartements, la vie bureaucratique tant de celles, je le +rpte, qui conviennent le mieux au temprament fminin. Pourquoi mme +la loi ne rserverait-elle pas expressment au sexe fminin certaines +carrires administratives, o la vie est douce et le travail lger? La +couture, dcharge ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-tre se +relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes +vincs de leur bureau, notre domaine colonial est l qui offrirait de +larges dbouchs aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office +n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable, +mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie +bureaucratique est une forme de la vie intrieure. Elle convient aux +femmes; et tandis qu'elle atrophie les mles, elle ferait vivre bien des +mres. + + +IV + +A ct du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail +artistique. + +Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises jouer un rle +sur les planches. La scne les attire. Actrices, danseuses et +cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la +rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France prs de 4 000 artistes +lyriques et dramatiques. Mais part les premiers sujets, la carrire +thtrale, si recherche qu'elle soit, apporte plus de misre que de +profit, plus d'abaissements que de triomphes. + +Il se peut toutefois que le cabotinage lve quelques rares lus une +situation suprieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues. +Souvent les thtres ont pour directeurs des directrices. Singulire +concidence: deux mtiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont +l'un consiste gouverner la scne et l'autre gouverner l'tat. Les +reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de +puissantes reines de ferie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes +diriger la comdie humaine. Et si minces sont devenus en politique les +pouvoirs de notre Prsident, que nous pourrions, sans inconvnient, le +remplacer par une Prsidente. Celle-ci ne serait pas moins dcorative, +et elle aurait l'avantage de donner un corps et une me la Rpublique +franaise, que la tradition nous reprsente sous les traits d'une femme +austre et virile. + +Mais toutes les femmes ne pouvant songer incarner notre capricieuse +dmocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent +perdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600 +artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'cole des +Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause dfinitivement gagne. + +Leur admission, du reste, a t fort mal accueillie par MM. les +artistes. Ils taient l chez eux, bien tranquilles, l'aise, en +famille,--une famille o il n'y avait que des hommes et, bien entendu, +des hommes de gnie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de +quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces +nouvelles recrues s'taient masculinises de leur mieux: pince-nez, +cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise tait +aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire +l'cole? Enlever ces MM. peintres et sculpteurs des diplmes et des +mdailles qui les exonrent du service militaire. Alors, qu'on fasse +porter le fusil ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de +la beaut ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de +l'mancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de +reproduire les grces; mais ils n'entendaient point que celles-ci +eussent la mauvaise pense de leur faire une injuste concurrence. Voil +pourquoi ils ont cri: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour +employer un nologisme tout fait en situation, que le rapin +d'aujourd'hui n'aime pas la rapine. + +Au vrai, hormis quelques places drobes ces Messieurs, la condition +des femmes n'en sera gure amliore. La production artistique ne +nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu' une condition, qui est +d'avoir du talent, sinon du gnie. Or, ces qualits matresses ne +courent point les rues. Ce n'est pas mme dans les salles d'une cole +qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y dveloppent et s'y +assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait +comment! _Spiritus fiat ubi vult._ Il y a mieux faire et plus gagner +du ct des arts dcoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec +empressement. Les impressions et dessins sur toffes, les spcialits de +l'ameublement et de l'ornementation intrieure, offrent un dessinateur +de got et d'ingniosit mille occasions d'utiliser avantageusement son +savoir et son habilet. + +Encore est-il que cette carrire suppose des aptitudes spciales qui ne +sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions gnrales de la +vie s'tant profondment modifies et se modifiant rapidement chaque +jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et +difficiles, mais de larges occasions de travail rmunrateur. A ct des +rcriminations saugrenues et des dclarations extravagantes qui font +dire bien des gens, superficiellement informs, que le fminisme n'est +qu'exagration ou purilit, il y a des plaintes lgitimes et des +revendications justifies qui mritent d'tre coutes et satisfaites. +Or, c'est peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres, +sculpteurs ou musiciens, on veillera quelques vocations intressantes. +Il faut aux femmes intelligentes des carrires d'un accs plus facile +et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement +moins alatoire. + + + + +CHAPITRE VIII + +L'invasion des carrires librales + + + SOMMAIRE + + I.--LA FEMME SOLDAT.--CONCURRENCE PEU REDOUTABLE POUR LES + HOMMES.--MANIFESTATIONS PACIFIQUES.--ASSOCIATION DES FEMMES + FRANAISES POUR LA PAIX UNIVERSELLE.--UN BON CONSEIL. + + II--LA FEMME MDECIN.--SON UTILIT EN FRANCE ET AUX + COLONIES. + + III.--LA FEMME AVOCAT.--REVENDICATIONS + LOGIQUES.--OPPOSITION DES TRIBUNAUX.--ATTITUDE DU BARREAU. + + IV.--OBJECTIONS PLAISANTES OPPOSES A LA FEMME + AVOCAT.--LEUR RFUTATION. + + V.--LA FEMME MAGISTRAT.--INNOVATION PRILLEUSE.--LA FEMME + A-T-ELLE L'ESPRIT DE JUSTICE? + + +On n'ignore pas que le fminisme rclame l'admission des femmes toutes +les carrires librales prsentement occupes par les hommes. Le texte +suivant en fait foi: Le Congrs international des Droits de la Femme, +runi Paris, en 1900, met le voeu que toutes les fonctions publiques, +administratives et municipales, et que toutes les professions librales +ou autres, ainsi que toutes les coles gouvernementales, spciales ou +non, soient ouvertes tous sans distinction de sexe[185]. + +[Note 185: Voir la _Fronde_ du 12 septembre 1900.] + + +I + +On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrire +militaire elle-mme n'en est pas excepte. Le mtier des armes serait +susceptible, la vrit, de satisfaire l'activit des plus ambitieuses +et des plus ardentes. Mais on verra peut-tre quelque inconvnient +ouvrir aux dames l'accs des rgiments. Non pas que la galanterie +proverbiale du soldat franais puisse leur infliger d'irrespectueuses +brimades; non pas mme que les femmes soient incapables de courage +militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il +n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrire. Plus prs de nous, +les ptroleuses parisiennes ont jet sur la Commune de 1871 un clat +particulirement flamboyant. Voil des faits qui rehaussent infiniment +les mrites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous +ces vivandires hroques, qui pousaient la gloire du rgiment et +l'honneur du drapeau, prparant nos soldats au coup de feu en leur +versant gnreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des +prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire +chevauche de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige +de notre histoire nationale. + +Mais nulle femme ne m'en voudra de prtendre que les Jeanne d'Arc sont +rares. Et encore bien que plus d'une Franaise se soit vaillamment +conduite pendant la dernire guerre, il est conjecturer que la +gnralit des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et +les corves de la caserne. Nous exerons l un monopole que leur +sensibilit nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se +fassent cantinires! Par malheur, la situation est trop subalterne, et +le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop +loin la malignit que de fermer aux femmes l'entre de certaines +fonctions, sous prtexte qu'elles n'ont pas rempli leur devoir +militaire. On sait que cette condition pralable est exige des +candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on +sait moins, c'est qu'une femme a t carte rcemment d'un concours, +sous prtexte qu'elle n'avait pas satisfait la loi du +recrutement[186]. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais +port le fusil, font de parfaits expditionnaires. N'imposons pas aux +femmes des conditions vexatoires et ridicules. + +[Note 186: Voir la _Fronde_ du mercredi 12 septembre 1900.] + +Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines fministes +hardies et batailleuses, rompues tous les sports et habitues toutes +les audaces, se ft leve, au moins en esprance, jusqu'aux exercices +violents et aux rudes preuves de la vie militaire. L'panouissement du +troisime sexe devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais +on nous assure que la femme future se vouera, corps et me, au +relvement et la pacification de notre pauvre socit. En quoi, +srement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveaut; car nos +petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges +aptres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devance +depuis des sicles au milieu des populations les plus hostiles et les +plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les +injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanit +ignorante et dchue. + +Au fond, religieuse ou laque, la femme est ne pour les oeuvres de +paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqu cent fois: +l'ide de la ncessit de la guerre en soi n'est pas une ide fminine. +L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un +doux instinct de nature et, plus particulirement, par l'instinct sacr +de la maternit. Bien qu'elles soient exonres de l'impt du sang, il +suffit qu'il soit pay par leurs maris et surtout par leurs fils pour +qu'elles dtestent la guerre. Comment s'tonner qu'elles dfendent le +fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que +par une victoire douloureuse de la volont sur le coeur, par le +sacrifice hroque de la sensibilit au devoir patriotique, qu'une mre +se rsigne, et avec quel dchirement! aux violences et aux deuils des +conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagre lvation d'me, +les femmes se plaisent caresser le rve de la paix ternelle et de +l'universelle fraternit. + +Ces ides se font jour, avec clat, dans toutes les runions fministes. +On lit dans une lettre-circulaire adresse, en 1900, aux Congrs +fministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui sige +Berne: Quand les femmes feront rsolument la guerre la guerre, la +cause de la paix dans le monde sera gagne. Et les Franaises +s'enrlent en masse dans cette croisade gnreuse. Elles se flattent, +suivant leur langage, de transformer les armes guerrires destructives +en armes pacifiques productives. Mme Pognon, notamment, nous a promis +solennellement que la femme supprimerait le rgne de la force et +inaugurerait le rgne du droit. Comment cela? En rduisant au minimum +l'norme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux +oeuvres de mort[187]. + +[Note 187: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.] + +A cette fin, la Gauche fministe a mis le voeu que, dans +l'enseignement de l'histoire, les ducateurs mettent en lumire la +barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils dveloppent chez leurs +lves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanit, de +prfrence l'admiration des grands conqurants, violateurs de la +Justice et du Droit. Et en plus de cette dclaration, qui part d'un +excellent naturel, le mme congrs a engag tous les gouvernements +mettre en pratique les principes adopts par la confrence de la Haye. +Aprs cette double manifestation, les tats auraient mauvaise grce +ajourner le dsarmement universel. Sinon, les femmes s'en mleront! +Nous ne voulons pas, s'est crie l'une d'elles, que l'on fasse de nos +fils de la chair canon; soeurs et frres en l'humanit, travaillons +faire tomber les frontires, pour la dfense desquelles on nous demande +la vie de nos enfants[188]. + +On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modle du genre, cette +vhmente apostrophe de Mme Sverine: Nous sommes des cratures +d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois +(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanit), les nourrir de +notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les +envoyer sur les champs de bataille, mutils, saignants, et criant encore +notre nom, dans leur dernier rle et leur dernier soupir. Et avec cette +boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulev les +acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser +contre la guerre la grve des ventres. Voil les hommes dment +avertis! Et pendant ce temps-l, il se faisait, dans l'enceinte de +l'Exposition, au palais des tats-Unis, une propagande si ardente en +faveur du dsarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Franaises, qui se +permirent d'lever quelques timides objections contre les ides mises, +furent traites de femmes soldats[189]. + +[Note 188: La _Fronde_ du 8 et du 12 septembre 1900.] + +[Note 189: La _Fronde_ du 12 et du 13 septembre 1900.] + +Toutes ces citations feront craindre peut-tre aux esprits calmes que la +question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entrane des +outrances fcheuses. Ce n'est point de la grve des ventres qu'il +s'agit,--une telle menace n'tant pas d'une ralisation imminente,--mais +des intrts suprieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre + l'Association des femmes franaises pour la paix universelle +quelques ides trs simples et trs graves. + +L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment +national. Ce n'est un mystre pour personne, que les ides +internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous +n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant, +l'heure actuelle, l'humanit n'est qu'une fiction ou, si l'on prfre, +une ide. O est l'humanit? En Russie? En Amrique? L, je vois bien +des hommes, mais ils sont Russes ou Amricains avant tout. En Italie? En +Allemagne? L, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne +songent gure dsarmer leur nationalit au profit de la fraternit +humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rvent qu' +enserrer le monde entier dans les replis sans cesse tendus et +multiplis de l'imprialisme britannique. Ils n'ont de considration que +pour l'humanit anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que +possible; ils sont inter-anglais, comme disait John Lemoine, qui les +connaissait bien. + +N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous +environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne +ngocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver la main. Non; +l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre +dans une humanit vague et indcise, sans frontires, sans rivalits, +sans patries. Si la France cessait d'tre la France, nous ne serions +point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets +anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de +soi-mme, la conscience et l'amour de soi-mme, est indigne de vivre et +incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue affaiblir en +nous le sentiment patriotique,-- la veille de la grande lutte des races +qui, vraisemblablement, remplira le vingtime sicle,--fait le jeu des +nationalits grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent. + +Dfions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de dsarmer imprudemment +nos bras, d'nerver notre vaillance par un amour de l'humanit que nos +rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression +est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'pe dont nous +pouvons avoir besoin demain pour dfendre nos droits. Il y a quelque +chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix +des dcadents et des lches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce +pas servir encore les intrts de la paix que de pouvoir, au besoin, +l'imposer ceux qui voudraient la troubler? Ne dposons nos armes, +n'abaissons nos frontires, qu' la condition d'une quitable et loyale +rciprocit. Sous cette rserve (les femmes de France, si capables +d'hrosme, la font srement en leur coeur), il est bon, il est saint de +rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: Bienheureux +les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre +nous! Et les femmes auront bien mrit de l'humanit si, par bonheur, +force de prcher l'union entre les hommes et la fraternit entre les +peuples, elles parviennent attnuer l'horreur ou mme diminuer la +frquence des conflits qui ensanglantent le monde. + + +II + +Donner des leons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses, +c'est nous condamner pour la vie une sorte de domesticit suprieure. +Et les plus hardies se sont miss frapper la porte des Facults de +mdecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de rsistance. + +Quant l'exercice de la mdecine, je ne vois point qu'il soit +avantageux pour personne d'en carter les femmes. C'est la conclusion +laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacit +individuelle, soit qu'on interroge l'intrt gnral. + +Et d'abord, les femmes sont naturellement indiques pour tre +herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent dj cette +fonction Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que +leur nombre s'accrotra rapidement. Point d'occupation plus sdentaire +et qui exige plus d'ordre, plus de prcision, plus de mmoire, plus de +propret,--toutes qualits vraiment fminines. Et qui plus est, la vie +intrieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement +troubles ni interrompues. Trouverez-vous mme si ridicule qu'une femme +s'occupe d'hygine ou de quelque spcialit mdicale? qu'elle donne des +soins l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La +vocation de mdecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus +naturel qu'une femme traite, soigne et gurisse les femmes? Est-ce +qu'une mre n'est pas le premier mdecin de ses enfants? Quoi de plus +simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle +fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conqurant +tous ses grades? Laissez-lui faire ses tudes mdicales: la clientle +peu fortune des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte. +Bannissez des Facults de mdecine le matrialisme insolent et les +liberts excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous +servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanit. + +Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition? +Aucune. Habitues aux travaux manuels les plus dlicats, on peut croire +que les femmes mdecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que +la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font +preuve presque toujours d'un sang-froid avis, d'une dextrit +ingnieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront +peut-tre des praticiennes mrites. Beaucoup ne s'lveront pas sans +doute au-dessus d'une honnte mdiocrit; mais tous nos mdecins +sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes, +il n'y faut gure songer, parat-il,--un grand nombre d'oprations +exigeant une application prolonge, une tension de l'esprit et des +nerfs, et mme une dpense de force musculaire au-dessus des moyens +physiques de la femme. Nous trouvons l cette limite naturelle qui +marque la frontire des privilges virils. L'immixtion des femmes dans +les fonctions masculines devra toujours s'arrter devant les exigences +organiques de leur propre constitution. + +En fait, on compte Paris une vingtaine de femmes mdecins, tant +franaises qu'trangres. Et les statistiques donnent, pour toute la +France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes mdecins. A l'heure actuelle, +il n'est plus gure de pays o la doctoresse en mdecine soit inconnue. +Son utilit n'est pas contestable, surtout en province et dans nos +colonies. + +Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes +franaises,--religieuses ou laques--qui, sous l'impression de scrupules +exagrs, mais infiniment respectables, se rsignent la souffrance et +prfrent souvent perdre la sant et la vie plutt que de recourir aux +soins d'un homme, si g ou si discret qu'on le suppose. En plus de +cette petite clientle rserve pour laquelle les femmes mdecins +semblent destines, nous serions peut-tre, en cas de guerre, fort +heureux de les trouver, ainsi que le prouve une exprience relativement +rcente. Dans la dernire campagne Russo-Turque, les mdecins manquant, +le gouvernement imprial fit appel aux tudiantes de quatrime et de +cinquime anne qui rpondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les +ravages du typhus, ni l'horreur des oprations et des pansements +n'branlrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blesss et +excitrent l'admiration des mdecins. Si jamais la paix boiteuse dans +laquelle nous vivons venait tre rompue, il est plus d'une femme de +France, dont nos chirurgiens militaires seraient mme d'apprcier, +outre le zle et le dvouement, les aptitudes mdicales et les +connaissances thrapeutiques. + +Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, o les femmes +squestres dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le mdecin +en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher +aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou mme qui les tuent, en +leur substituant des doctoresses de bonne volont,--l'exprience ayant +tabli partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes +comme des envoyes du ciel. + +Ne nous moquons point des femmes mdecins. Certes, il faut se garder de +leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous +venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient +avoir grossir le personnel d'une profession o l'offre est dj +suprieure la demande. Celles qui ont conquis leurs diplmes n'ont pas +tard s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient gure l'emploi dans la +mre-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un +mouvement d'migration des femmes mdecins s'est dessin, au cours des +dernires annes, vers les contres mahomtanes. L'ide tait bonne; et +chez nous, Mme Chellier l'a mise profit. Triomphant de la dfiance des +Arabes, admise pntrer sous les tentes des indignes, prodiguant ses +soins aux femmes, aux enfants, parfois mme aux hommes, elle a parcouru +pendant des mois la Kabylie et la rgion de l'Aurs, gagn la France +mille sympathies et conquis pour elle-mme une popularit durable. Il +s'ensuit que les pays de religion islamique offrent nos futures +doctoresses un dbouch immense,--je n'ose dire un dbouch toujours +lucratif. Ce rle d'agents de l'influence franaise aurait du moins le +mrite de rconcilier tous les patriotes avec le fminisme, puisqu'il +serait dmontr, grce lui, que loin de poursuivre des fins purement +gostes, il est capable de servir utilement les intrts gnraux du +pays. Dans une solennit officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer +qu'il serait profitable la France de confier aux femmes mdecins des +missions sanitaires aux colonies. + + +III + +Depuis le 1er dcembre 1900, les Franaises peuvent exercer la +profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur tait pas permis de se +faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on +ne voit pas pourquoi il leur avait t interdit de plaider, alors qu'on +les autorisait gurir. + +Dans l'antiquit, le sexe faible fut admis parfois prorer devant la +justice. L'histoire a conserv le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme +d'un snateur, qui avait t autorise plaider pour autrui. Mais de +cette premire avocate, Valre Maxime nous donne une ide plutt +fcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs des aboiements; +et telles furent ses violences et sa cupidit que son nom devint le +plus grand outrage dont on pt cingler un visage de femme. Aprs avoir +indiqu qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jsus-Christ, son svre +biographe ajoute: Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit +plutt enregistrer la mmoire de sa destruction que la date de sa +naissance. + +Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicit, de +nos jours, l'honneur de prter le serment d'avocat et de paratre la +barre d'un tribunal, a mrit le bonheur de voir son nom passer la +plus lointaine postrit. En revendiquant le droit de plaider pour +autrui, elle n'a point obi, soyez-en srs, de mesquins sentiments de +vanit ou d'intrt personnel. Son but tait plus noble et plus +dsintress: poser un principe, tablir un usage, conqurir une libert +pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante, +elle n'a pas eu de peine reconnatre les imperfections de notre +organisation sociale, et qu'aux misres, qui affligent notre vieux +monde, il n'est qu'un remde que son sexe brle de nous administrer avec +sagesse et autorit. On l'a dj devin: il n'y a pas en France assez +d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation! +Trop peu de gens prorent la face des juges; le prtoire est +silencieux et dsert. Il est grand temps que les femmes comblent les +vides de la corporation. + +Que si l'on ne gote point cette explication, on reconnatra, du moins, +que la revendication de Mlle Chauvin tait des plus raisonnables et des +plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il +tait facile de prvoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la +possession d'un titre nu, d'un parchemin dcoratif, et que, sachant +vaincre, elle chercherait profiter de la victoire. Comment! les femmes +sont admises, dans nos Facults de droit, suivre les cours et passer +les examens; et, leurs tudes termines, on leur dfendrait d'en tirer +parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses +camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire +une clientle, se crer une position, bref, tirer de son grade toute la +valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la +magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne +consentirait point ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie, +une contradiction, une impossibilit. Doctoresses en mdecine, il a bien +fallu leur permettre d'exercer la profession mdicale. Licencies en +droit, il tait invitable qu'on les admt exercer la profession +d'avocat. Leur confrer des diplmes sans les autoriser en bnficier, +c'tait, ni plus ni moins, une offense la logique et un dni de +justice. + +Si pressantes que fussent ces considrations, les Cours d'appel de +Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordrent pour fermer aux femmes +l'accs du barreau[190]. Le 1er dcembre 1897, sur les conclusions de M. +le Procureur gnral, Mlle Chauvin fut dboute de ses prtentions. +Les motifs de l'arrt sont tirs, en substance, de l'ancien droit et des +traditions du barreau. Lorsque le lgislateur a rtabli l'Ordre des +avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes +et aux rgles qui taient en vigueur avant la Rvolution; or, dans +l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait +toujours t considre comme un office viril; donc, aujourd'hui +encore, la femme ne saurait y prtendre. + +[Note 190: Voyez _la Femme devant le Parlement_, de M. Lucien LEDUC. +Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.] + +Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux +aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils +ne soient point recevables, consquemment, rechercher (l'arrt en fait +la remarque) si le progrs des moeurs rend dsirable que la femme soit +admise l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de +croire que le Corps lgislatif de 1812 ait eu l'intention de repousser +le serment des femmes licencies. A la vrit, une pareille prohibition +n'est point entre dans son esprit, pour cette bonne raison que +l'hypothse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste +le texte de loi qui, en termes gnraux, admet au serment les licencis +en droit; et, moins de prtendre que l'emploi du genre masculin est +toujours restrictif du genre fminin,--ce qui n'est point +acceptable,--il et t plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrt de +justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facults +de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une +profession intellectuelle qui n'exige qu'une dpense ordinaire de force +physique, alors qu'il ne vient l'ide de personne de leur interdire +les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures? +D'autant plus que la capacit est de rgle gnrale, que les incapacits +ne se prsument pas plus que les dchances et les pnalits, que +l'interprte ne doit pas distinguer l o le lgislateur ne distingue +point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la +jurisprudence est de suivre l'volution des moeurs et de seconder la +marche des ides. + +Au surplus, la question n'a pas t enterre par cette sentence, +restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses +tudes juridiques. Il y a, sur les bancs de nos coles de droit, +d'autres tudiantes qui brlent du mme feu sacr. C'est pourquoi, +dfaut des magistrats qui se sont obstins faire la sourde oreille, +notre Parlement s'est empress de leur octroyer, par une loi spciale, +en date du 1er dcembre 1900, la facult de plaider devant les tribunaux +franais. + +A cela, point d'inconvnients graves. Dernirement un btonnier de Paris +dclarait au Palais: Nous autres gens de robe, nous sommes tous +fministes. C'est beaucoup dire; mais, aprs tout, il n'est aucune +bonne raison d'carter les femmes de la barre. Redouterait-on, par +hasard, leur concurrence? Trouverait-on libral de les vincer du +barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines coles ou de +certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prterons point +Messieurs les avocats d'aussi misrables calculs: un tel ostracisme +serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas craindre, d'ailleurs, +que les femmes leur disputent srieusement la clientle des plaideurs. +Le barreau est trop encombr pour qu'elles s'y prcipitent en foule au +prjudice des situations acquises. + +Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu' +faire ce qu'elles dsirent on a gnralement la paix, le meilleur moyen +de dsarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart +ne tenaient tre avocates que parce que cette fonction leur tait +dfendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise, +beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les +contentions de la chicane celles qui, doues de facults et de gots +heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de +leur sexe l'exhibition publique de leur personnalit. + +Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant +ces dames les portes du Palais, prcipite vers le barreau une multitude +imptueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors mme +que le nombre des avocates ne serait pas trs considrable, les +plaideurs, du moins, auront le droit de choisir, leur guise, sans +distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de dfendre +leurs intrts. + + +IV + +Reste savoir si la justice gagnera quelque chose cette intervention +des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'tre examine. + +Et d'abord, pourquoi le barreau et-il t inaccessible aux femmes? Ce +n'est pas une situation bien difficile conqurir. Nous savons, hlas! +par une exprience dj longue, que le grade de licenci en droit et le +titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus frquent, sont la +porte de toutes les intelligences. Il n'est pas craindre, d'autre +part, que les femmes soient jamais embarrasses de parler: elles ont le +don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses, +opinitres, souples, ruses, habiles et promptes la riposte; elles +savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent +prcisment d'une locution si facile, si abondante, qu'on peut +apprhender qu'elles n'usent avec excs des droits sacrs de la dfense? +Certes, l'exprience atteste que les femmes silencieuses ou discrtes +sont rares. Et c'est une rflexion de Montaigne que la doctrine qui ne +peut leur arriver ne l'me, leur demeure en la langue. Dj, avec nos +avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il +pas plus difficile de mettre un frein aux panchements de leur verbe? +Ds qu'on aura donn la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la +leur retirer? Je rponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de +courage et de svrit. + +On a vu un autre inconvnient grave,--maintenant que les prvenus +peuvent se faire assister de leur avocat,-- donner accs une +doctoresse, ft-elle un peu mre, dans le cabinet du juge d'instruction; +car, partir de ce moment, les secrets de la procdure seraient trop +mal gards. Mais les mes sensibles ont rpondu que les rudesses du +magistrat inquisiteur et les dsagrments de l'interrogatoire seront +adoucis et gays par les grces d'un charmant tte--tte. + +On a fait remarquer, dans le mme ordre d'ides, que, par le contact du +beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient +naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui +retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de +grand salon o fleuriraient toutes les civilits; que le langage du +prtoire prendrait, de la sorte, plus de discrtion et de retenue; bref, +que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouveles, +tempres, affines. Est-ce donc ddaigner? On ajoute qu'aux +plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout +oreilles: on a beau tre juge, on n'en est pas moins homme. Quant +penser que les magistrats seraient capables de faire une infidlit la +justice, par condescendance pour les grces oratoires et les charmes +persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance laquelle +personne ne voudra s'arrter une minute. + +Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir +interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, o il n'est +point dfendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de +tradition immmoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si +nous n'avions peur de choquer de trs dignes susceptibilits, le jupon +et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront frquenter le +prtoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats +s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats. +Les juges eux-mmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle +pas chaque jour des enjuponns? Sans compter que la toque ne ferait +pas si mal sur une jolie tte; et vous pensez bien que ces demoiselles +ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou +quelque orgueilleux plumet. + +On dit encore qu'il faudra modifier, leur gard, les traditionnelles +formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: Mon cher +confrre! Mon cher matre! Et d'autre part, il serait inconvenant de +fminiser cette dernire appellation. L'appellera-t-on avocate? Les +puristes s'y refusent. A quoi de saintes mes ont rpondu que les +catholiques, dans leurs prires, donnaient ce nom la Vierge: _Advocata +nostra!_ ce qui signifie prcisment qu'elle plaide notre cause auprs +du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en +franais? C'est une simple habitude prendre. + +Vraiment, j'ai honte de traiter si lgrement une si grave question; +mais le Franais, n malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait +un crime de ne point flatter un peu sa manie. Trs srieusement, cette +fois, j'ai l'ide que les femmes pourraient bien faire de terribles +avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vrit,--et il leur +est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y +cramponner avec une obstination dmonstrative. Joignez que la premire +qualit d'un avocat, c'est la souplesse. Pour dfendre une bonne cause, +et surtout pour gagner un mauvais procs, il lui faut un esprit fin, +subtil, fcond en ruses de procdure, tout un ensemble de qualits +professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux +seuls. + +Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce +qui va contre son gr ou son caprice est rput non avenu. Une loi qui +la gne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son +intrt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne +point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle dsire est en +cause. Elle devient alors une crature de parti pris et de passion, et +elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice. +J'enregistre en passant cette attestation d'un matre du barreau: Il +n'est point d'avocat qui n'ait t, ses dbuts, stupfait de +l'intelligence ttue que certaines femmes, d'ailleurs trs fines et trs +avises, mettent lutter contre le droit et l'vidence, ds qu'il +s'agit de leurs propres intrts[191]. + +[Note 191: Andr HALLAYS, _Les Femmes au barreau_. Journal des Dbats du +19 septembre 1897.] + +Seulement le mme crivain se hte d'ajouter qu'en ce qui concerne les +affaires des autres, ces mmes femmes retrouvent immdiatement leur +sang-froid et leur lucidit. Point de doute que certaines avocates ne +se montrent trs capables de classer un dossier et d'exposer une +affaire, et que, l'exprience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup +d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilit de moyens +dconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu +nombreuses,--l'activit des diplmes devant se porter, semble-t-il, +avec plus de raison et plus de profit, vers les carrires sdentaires et +tranquilles de la bureaucratie. + + +V + +L'arrt de la Cour de Paris, qui a refus d'admettre Mlle Chauvin +prter le serment d'avocat, signale les troites relations de la +magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appels, le cas +chant, suppler les juges. Or, il est incontestable que la femme ne +saurait, dans l'tat actuel de notre lgislation, siger comme +magistrat. Et l'arrt prcit en tirait argument pour interdire la +femme la profession d'avocat. + +Au point de vue rationnel qui est le ntre, il n'y a peut-tre point une +si indissoluble affinit entre la fonction d'avocat et la magistrature +du juge. Et tout en ouvrant la premire la femme, nous serions dispos + lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais + lui permettre de juger, nous voyons des inconvnients graves. Le +Parlement a partag cet avis et consacr cette distinction. + +Franchement, il nous rpugnerait infiniment de comparatre devant un +aropage fminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre +confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop +impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colre +est plus exalte que la ntre. _Nulla est ira super iram mulieris_, +lit-on dans l'Ecclsiaste. C'est encore un fait d'exprience, que les +femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont +un esprit de rancune, un got de vengeance, plus vivace, plus ardent, +plus obstin. Presque toutes les dnonciations anonymes, que reoit la +police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives. + +Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui +les rend si facilement mdisantes. Avez-vous remarqu qu'entre elles, +elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs +impressions sont si mobiles que certaines inclinent mme affirmer, +comme des ralits indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou +qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc +renoncer leurs plus jolis dfauts, et aussi leurs qualits les plus +sduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des +piges au sentiment de la justice. + +Il n'est pas jusqu' leur bont, en effet, qui ne nous fasse douter de +leur impartialit. En toute matire, les questions de personnes priment, + leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de +leur coeur. Le jugement logique et la raison dmonstrative ont moins de +prise sur leur esprit qu'une motion quelconque. Elles auraient mille +peines s'empcher d'absoudre par pure sympathie ou s'abstenir de +condamner par simple animosit personnelle. La plupart des femmes n'ont +gure de principes, dit La Bruyre; elles se conduisent par le coeur. +Bien vraie encore cette pense de Thomas: Les femmes font rarement +comme la loi qui prononce sans aimer ni har. Leur justice, elles, +soulve toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont +condamner ou absoudre. C'est bien cela: leurs sentences procdent du +coeur plus que de la froide et impartiale raison. + +Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas +incapable de passion; l'intrt ou l'antipathie peut l'entraner un +dni de justice. La faveur politique a trop de part dans son +recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une +impeccable et sereine impartialit. Et puis, le plus honnte magistrat +du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse +faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, mme en +fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le +grave dfaut de garder difficilement cet quilibre, cette pondration, +cette stabilit entre les impressions contraires, qui est la grande +proccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons +prpondrant chez le sexe faible, empche le jugement d'tre attentif et +froid, suffisamment sr, scrupuleusement quitable. Les natures +sensibles restent difficilement dans la vrit. Leur raison est la +merci des motions violentes. + +Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se dfier de leurs +jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles +dtestent. Les plus distingues conviennent, en cela, de leurs +faiblesses. Tmoin cet aveu de Mme de Rmusat: Doues d'une +intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons +souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement mues pour +demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous +va mieux qu'observer. Mauvaise disposition pour bien juger! + +Au vrai, la conscience fminine a des soubresauts et des oscillations, +qui la jettent droite ou gauche en des excs de faiblesse ou de +svrit. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui +ramne (j'y insiste) toute question de justice, soit la sympathie qui +absout par tendresse ou par commisration, soit l'antipathie qui +condamne par aversion ou par dpit. Autrement dit, plus compatissantes +et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins +quitables. L'injustice est leur pch capital. Bien peu y chappent. +Passionnes naturellement, partiales inconsciemment, elles s'meuvent +trop profondment, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine +ont trop d'empire sur leurs mes. Chez elles, surtout, la tendre +commisration l'emporte sur la stricte quit. Aprs s'tre apitoyes +sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamn. Aprs avoir cri +vengeance, elles demanderont grce. Abandonnez les criminels la +justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le +premier mouvement, quitte les remettre en libert dans le second. + +Mettons que j'exagre. Faisons mme aux femmes, si vous voulez, une +place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de +prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission +la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les dcisions +dconcertent dj la justice et le bon sens,--serait un remde pire que +le mal. Cela est si vrai que certains tats occidentaux de l'Union +amricaine les ont exclues du jury, aprs les y avoir admises titre +d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans +tenir compte des preuves. + +En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le +glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait +sans doute de son mieux, droite et gauche, avec une sainte colre, +mais sans peser pralablement le pour et le contre dans la paix et la +srnit de sa conscience. Conservons donc nos juges masculins le +monopole de la justice; mais, de grce! choisissons-les bien. A parler +franchement, les femmes auraient tort de prtendre toutes les +fonctions viriles la fois. Un peu de patience, s'il vous plat! On +verra plus tard. L'avenir de la femme dpend des fruits que produira +l'mancipation graduelle de son sexe. + + + + +CHAPITRE IX + +Le fminisme colonial + + + SOMMAIRE + + I.--ENCOMBREMENT DE TOUS LES EMPLOIS DANS LA + MRE-PATRIE.--MIGRATION DES FEMMES AUX COLONIES. + + II.--LA FRANAISE EST TROP SDENTAIRE.--PAS DE COLONISATION + SANS FEMMES.--LES APPELS DE L'UNION COLONIALE. + + III.--CONCLUSION.--EST-IL CRAINDRE QUE L'MANCIPATION + CONOMIQUE DNATURE ET ENLAIDISSE LA FRANAISE DU XXe + SICLE?--RSISTANCES MASCULINES.--AVIS AUX FEMMES. + + +Et maintenant une rflexion gnrale s'impose. Ouvrons aux femmes tous +les emplois industriels, toutes les carrires librales: en seront-elles +beaucoup plus avances? pourront-elles se frayer un chemin travers la +foule qui les encombre? Retenons qu' chaque porte les hommes se +bousculent et s'crasent. Est-il donc croyable que le sexe faible +parvienne enlever au sexe fort des occupations rmunratrices, pour +chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les +places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux +femmes? Ds lors, puisque les fonctions intrieures sont occupes, +surpeuples, satures, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au +dehors des occasions de travail qui font dfaut dans la mre-patrie. + + +I + +Point besoin, pour cela, d'migrer l'tranger. Nos colonies nouvelles, +o tout est crer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des +dbouchs et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la +mtropole, o l'encombrement des professions condamne les mieux armes +pour la lutte la souffrance ou la mdiocrit. Que ne sont-elles plus +nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'coutant que +leur bravoure et leur dvouement, s'en vont sur les terres neuves servir +la patrie aux cts de leurs maris? Combien de jeunes filles mritantes, +adroites, conomes, qui tranent une vie troite et gne parmi les durs +travaux d'un mnage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou +dans quelque bicoque lzarde de nos provinces endormies,--et qui +pourraient trouver au-del des mers, avec une existence plus libre et +plus large, un emploi, une situation, souvent mme une famille? + +Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit tre +l'vnement final dsir, la conclusion entrevue et prpare. A quoi bon +migrer pour se crer au loin un foyer qui risque de rester dsert? A +peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur +et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes faons, traites +par les colons en pouses possibles. Les femmes font prime en de +certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute +nouveaut, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces thories de +jeunes filles, pour ces convois prcieux de chres cratures d'une garde +si difficile, que nous convions la conqute du monde sauvage. Mais +nous sommes loin de l'ancien rgime, qui confiait aux Manon Lescaut le +soin de peupler et de rjouir ses colonies. + +En ralit, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations, +des professions mme essentiellement fminines, qui, au regret des +colons, n'ont pas encore de reprsentants. M. Chailley-Bert, qui s'est +fait une spcialit des questions coloniales, nous apprenait rcemment +qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hano, Haphong, Nam-Dinh, ont +besoin de couturires et de modistes; que les fonctionnaires maris, +rsidents de toutes classes, gnraux et officiers suprieurs, +directeurs des travaux publics et des affaires indignes, sollicitent +parfois des institutrices pour l'ducation de leurs enfants; que les +commerants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier une +comptable entendue la direction de leur intrieur ou les menues besognes +de leur domaine; bref, que, dans la socit de l-bas, il y a des cases +vides qui pourraient tre occupes avec profit par les femmes. + + +II + +Mais il faudrait avoir le courage d'migrer. Et par malheur, la +Franaise est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins dracinable que +l'Anglaise ou l'Amricaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous, +avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux +quatre points cardinaux. + +On a beau lui dire, avec M. Jules Lematre, qu'elle trouverait au-del +des mers un emploi de son nergie plus intressant et plus +profitable que de tirer le diable par la queue dans une troite +chambre de Paris, et qu'en suivant l-bas son cousin ou son ami +d'enfance, elle deviendrait la reine d'une concession fonde dans la +brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau +lui dire, avec Mme Arvde Barine, qu'une fille bien ne, qui a bon pied, +bon oeil, la tte fire et le coeur chaud, devrait faire faire la +lessive sous une autre latitude des femmes noires, jaunes ou brunes, +plutt que de la couler elle-mme toute sa vie en vue du clocher +natal; on a beau lui rappeler ses anctres, les braves femmes de +Normandie ou de Bretagne, qui ont contribu fonder et peupler le +Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une trs mdiocre inclination +pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de +Parisiennes touffent, plissent, vgtent, souffrent, languissent au +cinquime tage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard! +Rien que la banlieue leur parat un lieu d'exil. + +Et la provinciale n'est pas plus facile transplanter. C'est une sorte +d'esclave volontaire attache la glbe. Au bout de quelques semaines +de dplacement, lorsqu'elle se risque voyager, elle a comme la +nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des +relations, des habitudes, qui l'enchanent au sol, est un sacrifice +qu'elle n'accomplit jamais de son plein gr. Dire adieu la terre et au +ciel de la douce France, est une rupture laquelle elle ne se rsout +point sans douleur et sans regret. + +Et pourtant, comment le Franais peut-il devenir aventureux et se faire +colon, si la Franaise refuse de le suivre ou l'empche de partir? C'est +bien la peine d'exciter le coq gaulois s'envoler par-del les mers, si +les poules mouilles, qui l'entourent, se cramponnent obstinment leur +perchoir! S'enfermer entre les frontires de la France, sous prtexte +qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent +l'est, trop de pluie l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvde +Barine, agir et raisonner en empaille. + +Si le fminisme est vraiment une doctrine de fiert, de courage et +d'indpendance, ennemie du prjug, de la routine, de l'immobilit, s'il +aime copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Amricaine, il +doit s'appliquer sans retard convertir la Franaise d'aujourd'hui, si +timide et si casanire, en forte et brave crature rsolue secouer ses +habitudes sdentaires, lcher les jupes de sa maman, conqurir la +pleine libert de ses mouvements. Il y va de son intrt, de la fortune +de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcrot, de la grandeur +et de la vitalit du pays. En France, je le rpte, les places manquent +aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des +terres vacantes, des emplois inoccups: qu'ils aillent donc les prendre! +Symptme rassurant: on nous affirme que les femmes franaises, en qute +d'une position, ne sont pas restes sourdes aux appels de l'Union +coloniale, institue prcisment pour diriger un courant d'migration +des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des +couturires, des modistes, des sages-femmes et mme des demoiselles sans +profession, pousses par le bon motif, se mettent avec empressement la +disposition du comit. Il s'est mme constitu une Socit franaise +d'migration des femmes, dont Mme Pgard est la secrtaire gnrale. + +Voil du fminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme +libre, l've nouvelle, l'indpendance et l'galit intgrales des sexes +ne sont que des turlutaines inquitantes ou risibles. Mais on a pu +voir qu' ct de ce fminisme extravagant, qui est une pose et parfois +mme une carrire, et dont les lucubrations seraient plutt joyeuses, +si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles dj portes aux +hallucinations les plus chimriques et aux rveries les plus +fcheuses,--il en est un autre srieux, pratique, sens, qui s'efforce +de faire la femme contemporaine une situation digne des temps +nouveaux. + + +III + +Et maintenant, que les philosophes, les potes et, plus gnralement, +tous les esprits dlicats sur lesquels la femme a conserv la +souverainet de l'amour et de la beaut, s'affligent de +l'industrialisme qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de +la diminution du sens esthtique, de la proccupation excessive des +soucis d'argent, des brutalits croissantes du combat pour la vie, qui +touffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les +dons, toutes les grces du sexe fminin; qu'ils dnoncent le fminisme +comme un malheur public; qu'ils y voient une dviation des aptitudes +rationnelles de la femme, une perversion de son rle traditionnel, une +dgnrescence o s'moussent peu peu toutes les amorces dont la +nature l'a doue pour la survivance et le salut de l'espce,--rien n'y +fera. Il faut vivre. + +Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure ncessit psera +douloureusement sur le XXe sicle qui commence. Mais ayons foi dans +l'ternel fminin. A ceux qui pensent avec tristesse et dcouragement +que, dans ce nouvel tat de choses, la femme perdra la plupart des +qualits dont son charme est fait, et qu' force de poursuivre les mmes +vues, les mmes ambitions et les mmes carrires que l'homme, force de +se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne +peut manquer de se dnaturer et de s'enlaidir; tous ceux, en un mot, +qui tremblent de la voir se viriliser grossirement, nous avons une +remarque rassurante faire: la femme est possde du dmon de la +coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire +aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout fait +d'tre femme. + +Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous +les emplois lucratifs: Place aux femmes? Ce serait peine perdue. Notre +sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il dtient de temps +immmorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part, +la nature les prdestinant, avant tout, au rle d'pouse et de mre, ce +n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites +pour les carrires actives et les professions contentieuses. + +Il ne sera donc profitable qu' une minorit de mener une existence +dissipe en occupations extrieures. Combien peu russiront, notamment, +dans les fonctions librales dont tant d'hommes font le sige, eux +aussi, sans succs et sans profit! La mdecine et surtout le barreau +rservent aux futures doctoresses plus de dboires que d'affaires et de +clients. Si mme, par malheur, le sexe fminin arrivait prendre pied +solidement dans les positions que nous occupons en matres, nous +estimons qu'il n'aurait gure s'en fliciter. Ne verrait-on pas alors +se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs +femmes? Trop nombreux sont dj ces hommes mprisables entre tous, +depuis le gentilhomme ruin qui redore son blason avec la dot d'une +roturire, jusqu' l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres, +le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que l o les +femmes font la besogne des hommes, ceux-ci tranent dans l'oisivet et +la dpravation une existence inutile et despotique. + +Que si, enfin, ces prvisions longue chance paraissaient excessives +ou aventureuses, on nous concdera, au moins, que tout progrs ralis +par la femme dans la voie de l'galit conomique et sociale, avivera la +lutte pour la vie entre les deux moitis de l'humanit. Chaque droit +qu'elle aura conquis nous dchargera d'une partie de nos devoirs envers +elle. Tolsto l'a dit avec esprit: C'est parce qu'on leur refuse des +droits gaux ceux des hommes, que les femmes, comme des reines +puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf diximes de +l'humanit. Mais ds que l'galit sera rtablie et la bataille +imprudemment commence, j'ai l'ide que la brutalit masculine aura beau +jeu. Qui sait si, habitu voir dans la femme, non plus un tre faible + protger, mais une concurrente redouter et une rivale combattre, +l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagn en +indpendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se prcipiter + l'assaut des carrires viriles par bravade ou par vanit, et de ne +marcher sur les brises des hommes qu'autant que la ncessit l'y +contraindra. Hors d'une situation conqurir pour soutenir le poids de +la vie, ses ambitions inconsidres lui vaudraient peut-tre de dures +reprsailles. O l'pre concurrence commence, la douce urbanit finit. + + + +TABLE DES MATIRES + + PAGES + +AVERTISSEMENT AU LECTEUR 1 + +LIVRE I +TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES + +CHAPITRE I +L'esprit fministe + +I.--Ce que la fminisme pense de l'assujettissement et de +l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptmes +d'mancipation. 1 + +II.--Gense de l'esprit fministe en France.--Son but.--Rves +d'indpendance. 4 + +III.--Les dolances du fminisme et les droits de la femme. Notre +plan et notre division. 6 + +CHAPITRE II +Tendances d'mancipation de la femme ouvrire + +I.--D'o vient le fminisme?--Son origine amricaine.--Ses +tendances diverses. 10 + +II.--Affaiblissement de la moralit du peuple.--L'ouvrier ivrogne +et dbauch.--Pauvre pouse, pauvre mre! 12 + +III.--Difficults croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et +l'pargne de l'ouvrire. 15 + +CHAPITRE III +Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise + +I.--Portraits, d'aeules.--Nos grand'mres et nos filles.--La +Parisienne et la Provinciale. 17 + +II.--Les mancipes sans le savoir.--La faillite du mari. 20 + +III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute +bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premires, gots d'indpendance +des secondes; hardiesse et prcocit des unes et des autres. 22 + +IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses ides +d'indpendance. 24 + +CHAPITRE IV +Tendances d'mancipation de la femme mondaine + +I.--Les outrances du thtre et du roman.--Le monde o l'on +s'amuse.--Le fminisme exotique et jouisseur. 27 + +II.--La femme oisive et dissipe.--Ce qu'est la mre, ce que sera +la fille. 29 + +III.--Demi-vierge et demi-monstre.--O est l'ducation familiale +d'autrefois? 31 + +CHAPITRE V +Tendances d'mancipation de la femme nouvelle + +I.--Les professionnelles du fminisme sont de franches +rvoltes.--Le proltariat intellectuel des femmes. 33 + +II.--Nouveauts inquitantes de langage et de conduite.--La femme +libre.--tat d'me anarchique. 35 + +CHAPITRE VI +Modes et nouveauts fministes + +I.--Le fminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce +qu'on attend de la bicyclette. 39 + +II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume +fminin se masculinise.--Exagrations fcheuses. 42 + +III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle +femme? 47 + + +LIVRE II +GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES + +CHAPITRE I +Le fminisme rvolutionnaire + +I.--Les groupements fministes d'aujourd'hui.--Prtentions +collectivistes.--Point d'mancipation fministe sans rvolution +sociale. 51 + +II.--Schisme entre les proltaires et les bourgeoises.--Les +intrts de l'ouvrier et les intrts de l'ouvrire. 55 + +CHAPITRE II +Le fminisme chrtien + +I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit +catholique et l'esprit protestant. 59 + +II.--Rudesse des Pres de l'glise envers l've pcheresse.--Le +Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les rhabilite +et les ennoblit. 62 + +III.--Le fminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit +paen.--L'galit humaine et la hirarchie conjugale. 66 + +IV.--Double courant des ides chrtiennes.--Tendances catholiques +et protestantes favorables la femme.--Fminisme qu'il faut +combattre, fminisme qu'il faut encourager.--Organes du fminisme +chrtien. 70 + +CHAPITRE III +Le fminisme indpendant + +I.--Point de compromission avec le socialisme ou le +christianisme.--Les hommes fministes.--Leurs fictions +potiques.--La femme des anciens temps. 75 + +II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les fministes; ce qu'en +disent les sociologues. 78 + +III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile +d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables crivains.--Leurs +exagrations littraires. 81 + +IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la +femme peut reprocher l'homme. 83 + +CHAPITRE IV +Nuances et varits du fminisme autonome + +I.--Les modres et les habiles.--La droite librale. 88 + +II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre +fministe. 90 + +III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti +avanc.--L'extrme-gauche intransigeante.--Effectif total des +diffrents groupes. 92 + +CHAPITRE V +Manifestations et revendications fministes + +I.--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes +diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrs de 1900. 97 + +II.--La Droite fministe.--Congrs catholique.--Premier dbut du +fminisme religieux. 100 + +III.--Le Centre fministe.--Congrs protestant.--Moins de bruit +que de besogne. 103 + +IV.--La Gauche fministe.--Congrs radical-socialiste.--Tendances +audacieuses. 105 + +V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le fminisme peut tre +dangereux et malfaisant.--Complexit du problme fministe.--Notre +devise. 109 + + +LIVRE III +MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME + + +CHAPITRE I +Les ambitions fminines + +I.--La femme nouvelle veut tre aussi instruite que +l'homme.--L'galit des intelligences doit conduire l'galit +des droits. 115 + +II.--Coup d'oeil rtrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe +sicles ont pens de la femme.--Le pass lui fut dur.--Raction +du prsent. 119 + +III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes +directeurs.--La division du travail et la diffrenciation des +sexes.--L'galit morale dans la diversit +fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien gnral de +la famille et de l'espce. 122 + +CHAPITRE II +A propos de la capacit crbrale de la femme + +I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme +vaut-il celui de l'homme?--Crniomtrie amusante. 130 + +II.--Les savants se rservent.--Une forte tte ne se connat bien +qu' ses oeuvres. 133 + +CHAPITRE III +S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit +intellectuelle + +I--L'intelligence moyenne des deux sexes s'gale et se +vaut.--L'instruction peut elle accrotre les aptitudes et les +capacits de la femme?--Est-il exact de dire que les mes n'ont +point de sexe? 137 + +II.--De la primaut historique de l'homme.--Le gnie est +masculin.--L'esprit crateur manque aux femmes.--O sont leurs +chefs-d'oeuvre. 142 + +III.--Le gnie et la beaut.--A chacun le sien.--Les deux moitis +de l'humanit. 147 + +CHAPITRE IV +Psychologie du sexe fminin + +I.--Du temprament fminin.--Impressionnabilit nerveuse et +sensibilit affective.--La perception extrieure est-elle moins +vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse, +amour. 152 + +II.--Vertus et faiblesses du sexe fminin.--Les femmes sont +extrmes en tout.--Piti, dvouement, religion.--La femme +criminelle.--Coquetterie et vanit. 156 + +III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volont de la +femme est-elle plus impulsive que la ntre?--Indcision ou +obstination.--Le fort et le faible du sexe fminin. 162 + +CHAPITRE V. +L'intellectualit fminine + +I.--Caractres prdominants de l'intelligence fminine: intuition, +imagination, assimilation, imitation. 165 + +II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme, +les ides gnrales, le don d'abstraire et de synthtiser. 170 + +III.--D'un sexe l'autre, il y a moins ingalit que diversit +mentale.--Par o l'intelligence fminine est reine: les grces +de l'esprit et le sens du rel. 176 + +CHAPITRE VI +Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme + +I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture, +dcoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention. 181 + +II.--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses +dispositions de la femme pour les unes et pour les +autres.--L'esprit fminin semble plus rfractaire aux sciences +morales. 183 + +III.--Et la littrature?--Supriorit de la femme dans la +causerie et l'ptre.--Le style fminin.--A quoi tient +l'infriorit des femmes potes? 186 + +IV.--Hostilit croissante des femmes de lettres contre +l'homme.--Action souveraine du public fminin sur la production +artistique et littraire. 191 + +V.--Il n'y a pas, d'homme femme, identit ni mme galit de +puissance mentale, mais seulement quivalence sociale.--Pourquoi +leurs diversits intellectuelles sont harmoniques. 195 + + +LIVRE IV +MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME + + +CHAPITRE I +S'il convient de mieux instruire les filles + +I.--Le pour et le contre.--Double conception du rle de la femme. 201 + +II.--Utilit d'une meilleure instruction de la femme pour +elle-mme, pour le mari et pour les enfants. 204 + +III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions +de femmes.--L'ducation fminine est trop souvent frivole et +superficielle. 207 + +IV.--Il faut inculquer la jeune fille des gots plus srieux +et la mieux prparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis +d'ducateurs clbres. 211 + +CHAPITRE II +Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles + +I.--L'ducation des filles doit tre conforme aux destines de la +femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--duquer, c'est former une +personne humaine. 214 + +II.--Culture rationnelle.--A propos de l'enseignement +secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction +professionnelle.--cueils viter: l'inflation des tudes et +le surmenage des lves. 217 + +III.--Culture morale.--Aprs la formation de la raison, la +formation de la conscience et de la volont.--Menus propos de +pdagogie fminine.--Ides nouvelles sur l'ducation des +filles.--La dogmatique de l'amour.--Nos scrupules. 225 + +IV.--Culture sociale.--Esprit nouveau de l'ducation moderne des +filles.--O est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles +objections: ce qu'on peut y rpondre. 233 + +V.--Culture religieuse.--L'me des femmes et le besoin de +croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si +l'instruction est un danger pour la religion et la moralit des +femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable la +pit et la vertu des filles. 244 + +CHAPITRE III +De l'instruction intgrale + +I.--Le programme du fminisme radical.--Variantes +habiles.--Instruction ou ducation? 251 + +II.--Ides collectivistes.--Ides anarchistes.--Appel la +sociale et la mcanique. 255 + +III.--L'instruction peut-elle s'tendre toute la jeunesse et + toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon +dans l'idal de l'instruction pour tous. 259 + +IV.--L'instruction intgrale des femmes doit-elle tre laque? +gratuite? obligatoire?--Dfense des femmes chrtiennes! 263 + +V.--Illusions et dangers de l'instruction base +encyclopdique--L'instruction intgrale a-t-elle quelque vertu +ducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beaut. 267 + +VI.--Notre formule: l'instruction complte pour les plus capables +et les plus dignes.--Point de baccalaurat pour les +filles.--Conclusion. 271 + +CHAPITRE IV +La coducation des sexes + +I.--La coducation intgrale prconise par la Gauche +fministe.--Coducation familiale.--Coducation primaire. 274 + +II.--Coducation secondaire.--Le collge mixte des +tats-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose. 276 + +III.--Ct moral--Tmoignages contradictoires.--Ce qui est +possible en Amrique est-il dsirable en France?--Inconvnients +probables.--L'ge ingrat.--Contacts prilleux.--Pour et contre la +sparation des sexes. 279 + +IV.--Ct mental.--Dveloppement ingal de la fille et du +garon.--Psychologie du jeune ge.--La crise de pubert. 287 + +V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de +l'enseignement fminin.--Convient-il de les unifier?--La +coducation intgrale est un symbole fministe.--Dclarations +significatives. 291 + +VI.--Coducation suprieure et professionnelle.--Est-elle une +ncessit?--Accession des jeunes filles aux cours des +Universits.--Ce qu'il faut en penser. 296 + +CHAPITRE V +Les conflits de l'esprit et du coeur + +I.--Dangers d'une instruction inconsidre.--La facult de +comprendre et la facult d'aimer.--L'intellectualisme fminin et +le mariage. 303 + +II.--La femme savante et les soins du mnage et du foyer.--Adieu +la bonne et simple mnagre! 307 + +III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce +des sexes.--Clubs de femmes.--Point de sparatisme!--Ce que +l'individualisme des sexes ferait perdre l'homme et la femme. 309 + +IV.--L'mancipation intellectuelle et la maternit.--Instruction +et dpopulation. 314 + +CHAPITRE VI +Les infortunes de la femme savante + +I.--L'instruction et ses dbouchs insuffisants.--Mcomptes et +dceptions. 318 + +II.--Surmenage crbral et dbilit physique.--Ingalit des +forces de l'homme et de la femme. 321 + +III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les pines de la +science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu. 324 + +CHAPITRE VII +Instruisez-vous, mais restez femmes + +I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supriorit morale +du sexe fminin sur le sexe masculin.--Beaut et bont. 330 + +II.--Ce qu'a produit la vieille ducation franaise.--L'antagonisme +des sexes est antisocial et antihumain. 334 + +III.--Le vrai et utile fminisme.--Rgnration sans rvolution. 337 + + +LIVRE V +MANCIPATION, CONOMIQUE DE LA FEMME + + +CHAPITRE I +La question du pain quotidien + +I.--Aspects conomiques de la question fministe.--Aggravation +de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite +bourgeoisie. 342 + +II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement +d'ambition.--Il faut des places aux diplmes. 344 + +III.--Dbouchs ouverts l'activit des femmes.--Le +mariage.--Le couvent.--La femme pasteur. 346 + +IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition +pnible et efface.--La dvotion leur suffit-elle? 350 + +CHAPITRE II +Du rle social de la femme + +I.--Charit religieuse et charit laque.--Le fminisme +philanthropique. 355 + +II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe +fminin.--Le relvement de la femme par la femme. 359 + +III.--La question des domestiques.--Dolances des +matres.--Dolances des servantes. 361 + +IV.--L'ouvrire des villes et la mutualit.--Misre +soulager.--Moralit sauvegarder.--Aide-toi, la charit +t'aidera! 365 + +V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance +prive.--Les devoirs de l'heure prsente: le devoir social et +le devoir patriotique. 369 + +CHAPITRE III +Doctrines rvolutionnaires + +I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menace +par les unes et par les autres.--Identit de but, diversit de +moyens. 375 + +II.--Doctrine collectiviste.--L'indpendance de la femme +future.--Notre ennemi, c'est notre matre. 378 + +III.--L'ouvrire se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons +de douter.--Inconsquences du proltariat masculin. 380 + +IV.--Doctrine anarchiste.--La libert par la diffusion des +lumires.--Le ractionnaire Voltaire. 383 + +V.--Encore l'instruction intgrale.--L'avenir vaudra-t-il le +pass?--La femme sera-t-elle plus honnte et plus heureuse? 385 + +CHAPITRE IV +L'conomie chrtienne + +I.--Le socialisme chrtien.--Dissentiments irrductibles entre +la Rvolution et l'glise. 388 + +II.--L'homme la fabrique et la femme au foyer.--La famille +ouvrire dissocie par la grande industrie.--Interdiction pour +la femme de travailler l'usine. 390 + +III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette +exception est elle justifie?--Pourquoi les prohibitions +catholiques sont malheureusement impraticables. 392 + +CHAPITRE V +Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie + +I.--Notre idal pour l'avenir.--Nos concessions pour le +prsent.--Point de thories absolues.--Il faut vivre avant tout. 398 + +II.--Restrictions apportes au travail fminin dans l'intrt de +l'hygine et de la race.--Thorie de la femme malade: ce qu'elle +contient de vrai. 401 + +III.--Aperu des rglementations de la foi franaise relatives au +travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficults +d'application.--Leur ncessit, leur lgitimit. 404 + +CHAPITRE VI +Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire + +I.--Infriorit regrettable de certains salaires fminins.--Ses +causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs +carter ou retenir.--Solutions proposes. 408 + +II.--Ingalit des salaires de l'ouvrire et de +l'ouvrier.--Dolances lgitimes.--A travail gal, gal salaire +pour l'homme et pour la femme. 415 + +III.--Protection de la mre et de l'enfant nouveau-n.--OEuvres +prives.--Intervention de l'tat.--Une proposition excessive: +hospitalisation force de la femme enceinte. 418 + +IV.--Protestation de tous les groupes fministes contre la loi +de 1892.--La rglementation lgale fait-elle l'ouvrire plus +de mal que de bien? 424 + +V.--Pourquoi le fminisme ne veut plus de lois de +protection.--Un mme rgime lgal est-il possible pour les deux +sexes? 430 + +CHAPITRE VII +La concurrence fminine + +I.--La femme ouvrire ou employe.--Protection de la +main-d'oeuvre fminine.--Accord des prescriptions franaises avec +les dclarations papales. 436 + +II.--La femme professeur.--Rptitions au rabais.--Condition +prcaire et dtresse cache. 438 + +III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent +minemment au sexe fminin. 440 + +IV.--La femme artiste.--La carrire thtrale.--Les beaux-arts +et les arts dcoratifs. 442 + +CHAPITRE VIII +L'invasion des carrires librales + +I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les +hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes +franaises pour la paix universelle.--Un bon conseil. 446 + +II.--La femme mdecin.--Son utilit en France et dans les +colonies. 452 + +III.--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des +tribunaux.--Attitude du barreau. 455 + +IV.--Objections plaisantes opposes la femme avocat.--Leur +rfutation. 460 + +V.--La femme magistrat.--Innovation prilleuse.--La femme a-t-elle +l'esprit de justice? 463 + +CHAPITRE IX +Le fminisme colonial + +I.--Encombrement de tous les emplois dans la +mre-patrie.--migration des femmes aux colonies. 469 + +II.--La Franaise est trop sdentaire.--Pas de colonisation sans +femmes.--Les appels de l'Union coloniale. 470 + +III.--Conclusion.--Est-il craindre que l'mancipation conomique +dnature et enlaidisse la Franaise du XXe sicle?--Rsistances +masculines.--Avis aux femmes. 473 + + +IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES. + + + + + +End of Project Gutenberg's Le fminisme franais I, by Charles Turgeon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FMINISME FRANAIS I *** + +***** This file should be named 30008-8.txt or 30008-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/0/0/30008/ + +Produced by Pierre Lacaze, Rnald Lvesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/30008-8.zip b/old/30008-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6f99648 --- /dev/null +++ b/old/30008-8.zip diff --git a/old/30008-h.zip b/old/30008-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6618c03 --- /dev/null +++ b/old/30008-h.zip diff --git a/old/30008-h/30008-h.htm b/old/30008-h/30008-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2b9e7e6 --- /dev/null +++ b/old/30008-h/30008-h.htm @@ -0,0 +1,15990 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Le fminisme franais. Vol. I par Charles Turgeon</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le fminisme franais I, by Charles Turgeon + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le fminisme franais I + +Author: Charles Turgeon + +Release Date: September 17, 2009 [EBook #30008] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FMINISME FRANAIS I *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze, Rnald Lvesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + +<h4>LE</h4> +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + +<h2>I</h2> + +<h3><i>L'mancipation individuelle et sociale<br> +de la Femme</i></h3> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>Charles TURGEON</h3> + +<h5>Professeur d'conomie politique la Facult de Droit<br> +de l'Universit de Rennes</h5> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<h4>PARIS</h4> + +<p class="mid">Librairie de la Socit du Recueil gnral des Lois et des Arrts<br> +<span class="sml">FOND PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS</span><br> +Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL<br> +<span class="sml"><i>22, rue Soufflot, 5e arrondt.</i></span><br> +L. LAROSE, Directeur de la Librairie</p> +<p class="mid">__</p> +<h4>1902</h4> + +<a name="avert" id="avert"></a> +<br><br> +<h3>AVERTISSEMENT AU LECTEUR</h3> + +<p><i>Si je ne craignais d'attribuer ce livre une importance exagre, je +le ddierais volontiers celles des Franaises d'aujourd'hui qui +songent, qui peinent ou qui souffrent, persuad qu'il rpond aux +secrtes proccupations d'un grand nombre de nos contemporaines.</i></p> + +<p><i>Le fminisme, en effet, est devenu d'actualit universelle. Il n'est +plus permis aux juristes, aux conomistes, aux moralistes, d'ignorer ce +que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux +qu'elles formulent, et les rformes qu'elles proposent. En me dcidant +tudier ce problme sous ses diffrents aspects,--au dbut d'un sicle +o il semble plus opportun de rechercher ce qu'a t la Femme du XIXe et +ce que peut et doit tre la Femme du XXe,--j'ai voulu tmoigner de la +haute considration qu'il mrite, sans me dissimuler du reste les +difficults et les prils d'une si prsomptueuse entreprise.</i></p> + +<p><i>Outre que le dbat institu bruyamment sur l'galit des sexes et +l'galit des poux met en jeu la constitution mme de la famille et +risque d'agiter, de troubler mme, bien des gnrations, le malheur est +que, dans ce procs irritant o le plaidoyer traditionnel des hommes se +heurte l'pre et ardent rquisitoire des femmes, tous, demandeurs et +dfendeurs, sont forcs d'tre juges et parties dans leur propre cause. +Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque +impartialit, les avocats des deux sexes ne doivent toucher un +problme si pineux qu'avec d'infinis mnagements.</i></p> + +<p><i>Or, loin d'obir cette suggestion d'lmentaire sagesse, nous voyons +tous les jours des gens, excits et excitants, se jeter perdument dans +la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un ddain +manifestement ractionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un +fracas vritablement rvolutionnaire. Est-il donc impossible d'viter +ces excs, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en +s'adonnant avec loyaut la recherche de ce qui est juste et vrai? Je +ne sais, pour ma part, nul autre moyen de rconcilier deux plaideurs +qui, bien qu'acharns se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer +l'un de l'autre.</i></p> + +<p><i>M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgr +moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour +exposer le fort et le faible du fminisme contemporain. Mais mesure +qu'on avancera dans ces tudes, on verra mieux que le fminisme, tel +seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu' trop +restreindre ou trop condenser l'examen de ses revendications, notre +travail et encouru le reproche d'tre incomplet ou superficiel. Si mme +j'prouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer tous les articles +du programme fministe une place plus large et des dveloppements plus +dtaills. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir.</i></p> + +<p><i>Quelque imparfait que puisse tre cet ouvrage, il aura du moins +l'avantage de permettre au public franais d'embrasser, dans une vue +d'ensemble, les aspects nombreux de la question fministe, la suite et +la gradation des problmes qu'elle soulve, le lien et l'enchanement +des ides qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet +qui s'tend, comme le ntre, toutes les manifestations de la vie +sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien +dire ce que l'on pense. C'est quoi je me suis appliqu de mon mieux, +en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les +doctrines avec indpendance; d'au</i><i>tant plus que si je dois mon sexe +d'exposer la thse fministe avec une mle franchise, je dois au vtre, +Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante amnit. J'essaierai, +en conscience, de ne point faillir trop gravement cette double +obligation.</i></p> + +<p>Rennes, 19 mars 1901.</p> +<br><br> +<hr class="short"> + +<a name="l1" id="l1"></a> +<br><br> +<h2>LIVRE I</h2> + +<h3>TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES</h3> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l1c1" id="l1c1"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>L'esprit fministe</h4> + +<p class="mid">SOMMAIRE</p> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Ce que le fminisme pense de l'assujettissement et de + l'imperfection de la femme moderne.--A qui la + faute?--Symptmes d'mancipation.</p> + +<p> II.--Gense de l'esprit fministe en France.--Son + but.--Rves d'indpendance.</p> + +<p> III.--Les dolances du fminisme et les droits de la + femme.--Notre plan et notre division.</p> +</blockquote> + +<a name="l1c1s1" id="l1c1s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et +des mieux doues, se sont avises que leur sexe n'tait point parfait. +Dire que jamais pareille ide n'tait venue aux hommes, serait pure +hypocrisie. Ils en avaient tous, la vrit, quelque vague +pressentiment. D'aucuns mme, dans l'panchement d'une familire +franchise, avaient pu le faire remarquer vivement leur compagne. Mais, +si l'on met part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace +masculine n'tait jamais alle jusqu' englober le sexe fminin tout +entier dans une rprobation gnrale. Au sentiment des hommes (tait-ce +simplicit ou malice?) il n'existait gure qu'une femme vritablement +infrieure; et l'on devine que c'tait la leur. Toutes les autres +avaient d'admirables qualits qu'ils taient surpris et dsols de ne +point trouver dans l'pouse de leur choix. Conclusion foncirement +humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections +sa femme, c'est, hlas! qu'il la connat bien; et s'il juge les autres +si riches de mrites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connat +mal. Et l, dit-on, est la vrit. Compare la femme idale, la +femme en soi, la femme de l'avenir, la femme du temps prsent,--la +Franaise particulirement,--n'est pas, au sentiment ds fministes les +plus qualifis, ce qu'elle devrait tre; et l'heure est venue de la +rendre meilleure.</p> + +<p>Comment? La Franaise est refaire?--Il parat: ces dames +l'affirment. Que l'on reconnat bien cet aveu l'admirable modestie des +femmes! L-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop +vite. Si, en effet, l've moderne est afflige d'une douloureuse +insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en +incombe son souverain matre. Ignorante, esclave et martyre, voil ce +que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement +prolonge de sicle en sicle. Cette iniquit a trop dur. Il n'est que +temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme, +fallt-il, pour atteindre cet idal, refaire les codes, violenter les +moeurs et retoucher la cration. L've nouvelle, qu'il s'agit de +donner au monde, sera l'gale de l'homme et, comme telle, intelligente, +fire, cultive, libre et heureuse, pare de toutes les grces de +l'esprit et de toutes les qualits du coeur,--une perfection.</p> + +<p>Ce langage sonne encore trangement bien des oreilles. En France, +notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si ranges, qui +sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos +habitudes provinciales, dans l'atmosphre tranquille et lgrement +somnolente de nos milieux bourgeois o la femme, religieuse d'instinct, +attache ses dvotions et applique ses devoirs, fidle son mari, +dvoue ses enfants, aimante et aime, s'enferme en une vie simple, +modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur +faire le bonheur des siens,--on a peine concevoir cette fivre de +nouveaut et cette passion d'indpendance qui, ailleurs, animent et +prcipitent le mouvement fministe contre les plus vieilles traditions +de famille. Je sais des mres, instruites et prudentes, qui, la +lecture d'un de ces livres rcents o s'talent, trop souvent avec +emphase et crudit, les dolances, les protestations et les convoitises +de l'cole nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: Mais ces femmes +sont folles!</p> + +<p>Pas toutes, Mesdames. A la vrit, c'est le propre des mouvements +d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon +droit; et conformment cette loi, le fminisme ne saurait chapper +certains sursauts dsordonns, des excentricits risibles, l'excs, + la chimre. Point de flot sans cume. Gardons-nous d'en conclure +cependant que tous les partisans de l'mancipation fminine sont des +extravagantes dvores d'un besoin malsain de notorit tapageuse. La +plupart se sont voues cette cause avec une pleine conviction et un +parfait dsintressement. Quelques-unes mme ont donn des preuves d'un +rel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les +directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins +l'attention publique par des prodiges de volont agissante et +infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des aptres.</p> + +<a name="l1c1s2" id="l1c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Nous sommes donc en prsence, non d'une simple agitation de surface, +mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et +s'largissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes +femmes vers les sphres d'lection,--tudes scientifiques et carrires +indpendantes,--jusque-l rserves au sexe masculin. Et pour peu que +nous cherchions sans parti pris les origines de cet branlement gnral, +nous n'aurons point de peine lui reconnatre ds maintenant deux +causes principales: il procde d'abord d'exigences nouvelles, de +ncessits pressantes, de conditions douloureuses, d'une gne, d'une +dtresse que nos mres n'ont point connues, et qui nous font dire que la +revendication de plus larges facilits, de culture et d'une plus libre +accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes +filles, une faon trs digne de rclamer le pain dont elles ont besoin +pour vivre; il procde ensuite d'aspirations vagues et inquites une +vie plus extrieure, une activit plus indpendante, d'un besoin mal +dfini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de libert, +qui font que, par l'effet mme du dveloppement de leur instruction, +beaucoup de jeunes femmes, non des plus dshrites, non des moins +intelligentes, commencent souffrir de la place subordonne qui leur +est assigne par les lois et les moeurs dans la famille et dans la +socit. Et voil pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec +douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui +s'abandonnent la pente des ides nouvelles rvent, sinon de le diriger +avec hauteur, du moins de le traiter en gal. Il semble qu'il ne leur +suffise plus d'tre aimes pour leur grce et leur bont: elles +revendiquent une part de commandement. Et mesure qu'elles se sentent +ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est +facile!--leur ton devient plus dcisif, leur parole plus imprieuse et +plus tranchante.</p> + +<p>En deux mots, <i>ces dames et ces demoiselles s'prennent de science pour +lever la femme dans la socit et s'attaquent plus ou moins franchement +au mariage pour abaisser l'homme dans la famille</i>. Tout le fminisme est +l. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquitude qu'il +veille dans les esprits attachs aux traditions, quelque dfiance mme +qu'il excite dans les mes chrtiennes, il se propage, s'affirme et +s'accentue dans nos ides et dans nos moeurs. Le Franais, n malin, y +trouve naturellement une occasion d'pigrammes faciles o sa verve se +dlecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit +gaulois est forc lui-mme de prendre le fminisme au srieux. Plus +moyen de l'enterrer sans phrases. Trs garon d'allure, de got et de +langage, il crie, prore et se dmne comme un beau diable. Depuis +quelque temps surtout, il multiplie les confrences, les publications, +les groupements, les associations et les congrs. Nous avons aujourd'hui +une propagande fministe, une littrature fministe, des clubs +fministes, un thtre fministe, une presse fministe et, sa tte, un +grand journal, <i>la Fronde</i>, dont les projectiles sifflent chaque jour +nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de +Paul, sans gard pour la qualit ou la condition du propritaire. On +sait enfin que le fminisme a ses syndicats et ses conciles, et que, +chaque anne, il tient ses assises plnires dans une grande ville de +l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.</p> + +<a name="l1c1s3" id="l1c1s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Puisque les revendications fministes menacent de troubler gravement +l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander +nettement aux femmes nouvelles ce qu'elles attendent de nous, ce +qu'elles prparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les +embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent. +Rsumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa +forme vive et ingnument image. Aussi bien est-ce le plan gnral de +cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein tant de +consacrer une tude particulire chacune des revendications qui +suivent. On aura ainsi sous les yeux, ds le dbut de ce livre, et le +cahier des dolances fministes, et l'conomie gnrale de notre +travail.</p> + +<p>Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumire, vers la +puissance et la libert. Enfin l'esclave se redresse devant son matre, +rclamant une gale place au soleil de la science et au banquet de la +vie. Depuis trop longtemps, la femme est crase par la prpondrance +masculine dans tous les domaines o son activit brle de s'tendre et +de s'panouir.</p> + +<p>1 Elle souffre d'une <i>infriorit intellectuelle</i>; car les jeunes +filles ne sont pas aussi compltement inities que les jeunes gens aux +choses de la vie et aux clarts du savoir.</p> + +<p>2 Elle souffre d'une <i>infriorit pdagogique</i>, parce que +l'enseignement secondaire et l'enseignement suprieur, et les carrires +qui leur servent de dbouchs, sont d'un accs plus difficile pour elle +que pour l'homme.</p> + +<p>3 Elle souffre d'une <i>infriorit conomique</i>, puisque le travail de la +femme n'est nulle part aussi libre et aussi rmunrateur que le travail +masculin.</p> + +<p>4 Elle souffre d'une <i>infriorit lectorale</i>, parce que, citoyenne +ayant les mmes intrts que le citoyen l'ordre politique et la +prosprit publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix +dans les conseils de la nation.</p> + +<p>5 Elle souffre d'une <i>infriorit civile</i>, puisque la capacit de la +femme marie est troitement subordonne l'autorisation maritale.</p> + +<p>6 Elle souffre d'une <i>infriorit conjugale</i>, l'pouse tant, depuis +des sicles, assujettie par le mariage lgal et religieux la +domination souveraine de l'poux.</p> + +<p>7 Elle souffre enfin d'une <i>infriorit maternelle</i>, si l'on songe que +les enfants qu'elle donne au pays sont soumis la puissance du pre +avant d'tre soumis la sienne.</p> + +<p>Toutes ces ingalits, la femme nouvelle les tient pour +injustifiables. C'tait pour nos pres une vrit passe en proverbe que +la poule ne doit point chanter devant le coq. Et voici que l'aimable +volatile jette un cri de guerre et de dfi son seigneur et matre; et +le poulailler en est tout mu et rvolutionn! Pour parler moins +irrvrencieusement, il appartient notre poque de faire une femme +meilleure, une sainte nouvelle. Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque +les conqutes de la femme seront acheves et les privilges de l'homme +abolis, ce jour-l, toute la socit, sans miracle, sera subitement +transforme--et je veux croire--rgnre. Et cet acte de foi, le +fervent crivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre rsume avec +magnificence toutes les ambitions du fminisme, ajoute un acte +d'ineffable esprance: Des merveilles sont rserves aux sicles +futurs, qui connatront seuls la splendeur complte d'une me de +femme<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <span class="sc">Jules Bois</span>, <i>La Femme nouvelle</i>. Revue encyclopdique du 28 +novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, <i>passim</i>.</blockquote> + +<p>On nous assure mme que, pour gratifier l'humanit de cette nouvelle +rdemption, des femmes hroques appellent le martyre et sont prtes +marcher au calvaire.</p> + +<p>Lyrisme part, toutes ces manifestations de rvolte, tous ces bruits de +combat trahissent un tat d'me et un trouble d'esprit auxquels il +serait vain d'opposer une ddaigneuse indiffrence. A Jersey, sur la +tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononc, en +1853, cette phrase clbre: Le XVIIe sicle a proclam les Droits de +l'homme, le XIXe sicle proclamera les Droits de la femme. Reportons au +XXe, si vous le voulez, la ralisation de cette prophtie: il n'en est +pas moins conjecturer que le sicle qui commence verra d'tonnantes +choses. On prte Ibsen cette autre parole: La rvolution sociale qui +se prpare en Europe gt principalement dans l'avenir de la femme et de +l'ouvrier. Sans croire que la question fminine et la question ouvrire +soient d'gale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien +au-dessus de celle-l,--il n'en est pas moins vrai que les +revendications de la femme sont entres dans les proccupations de notre +poque, et qu'il faut, cote que cote, y prter une oreille attentive +et les soumettre un srieux examen.</p> + +<p>En ralit, le programme de l'mancipation fminine, que nous +tudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons +de l'noncer, peut se ramener, pour plus de clart, deux directions +gnrales qui correspondent nos deux sries d'tudes.</p> + +<p>Dans la premire, la femme poursuit: 1 son <i>mancipation individuelle</i>, +en rclamant une plus large et plus libre accession aux lumires de la +science; 2 son <i>mancipation sociale</i>, en revendiquant une plus large +et plus libre admission aux mtiers et professions des hommes.</p> + +<p>Dans la seconde, la femme entend raliser: 1 son <i>mancipation +politique</i>, en conqurant le droit de suffrage; 2 son <i>mancipation +familiale</i>, en obtenant au foyer plus d'indpendance et d'autorit.</p> + +<p>Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matire d'<i>instruction</i> et +de <i>travail</i>: voil pour son mancipation individuelle et sociale; +d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'<i>tat</i> et du +<i>mnage</i>: voil pour son mancipation politique et familiale.</p> + +<p>Et du mme coup, nous avons justifi la distribution de toutes les +controverses fministes en deux suites d'tudes qui s'enchanent et se +compltent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications +formules en ces derniers temps par le fminisme franais, nous tenons +convaincre les sceptiques et les indiffrents de la gravit de ce +mouvement d'opinion; et, cette fin, nous indiquerons pralablement, +avec quelque dtail, ses <i>tendances</i> et ses <i>aspirations</i>, ses +<i>groupements</i> et ses <i>manifestations</i>, l'exprience dmontrant qu'une +nouveaut mrite d'autant plus de considration qu'elle apparat et se +propage en des milieux plus varis et plus tendus.</p> + +<a name="l1c2" id="l1c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Tendances d'mancipation de la femme ouvrire</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p>I.--D'o vient le fminisme?--Son origine amricaine.--Ses tendances +diverses.</p> + +<p>II.--Affaiblissement de la moralit du peuple.--L'ouvrier ivrogne et +dbauch.--Pauvre pouse, pauvre mre.</p> + +<p>III.--Difficults croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et l'pargne +de l'ouvrire.</p> +</blockquote> + +<a name="l1c2s1" id="l1c2s1"></a> +<br> +<h4>I</h4> + +<p>Impossible de le nier: le fminisme est dans l'air. D'o vient-il? Que +veut-il? O va-t-il? Ce n'est point simple curiosit de chercher une +rponse ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le +problme de l'mancipation des femmes touchant aux principes mmes sur +lesquels reposent depuis des sicles la famille et la socit.</p> + +<p>Dans le fminisme il y a le mot et la chose. Le mot est n en France; on +l'attribue Fourier qui, dans son systme subordonnait tous les +progrs sociaux l'extension des privilges de la femme<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Depuis +lors, un usage universel a consacr ce nologisme, bien que l'Acadmie +ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant la chose, elle +est plutt d'origine amricaine. Ce mouvement hardi ne pouvait natre +que sur une terre jeune, dbordante de sve, riche de ferments gnreux +et de forces indisciplines, naturellement accessible toutes les +nouveauts et propice toutes les audaces. Bien que le fminisme n'ait +excit chez nous que des rpercussions tardives, il commence +communiquer aux sphres les plus diverses de notre socit un +branlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord +analyser les symptmes et reconnatre la gravit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> <i>Thorie des Quatre Mouvements</i>, 2e dit. 1841. Librairie +socitaire, p. 195.</blockquote> + +<p>Depuis un demi-sicle, la personnalit de la femme moderne s'est accrue +en dignit, en libert, en autorit. Mais, non contente de ces +conqutes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des +vellits d'indpendance et d'galit qui, agitant plus d'une tte, +risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le +fminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses +adeptes militants: en mme temps qu'il s'panouit dans les ides, il +s'accrdite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'aprs une +germination plus ou moins cache, qu'un mouvement d'opinion arrive la +pleine conscience de ses forces et mme la claire vision de son but. A +ct du fminisme qui prche et s'affiche, il y a donc un fminisme qui +sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines +du premier, qu'aprs avoir dgag les tendances du second, tenant pour +sagesse d'tudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et +fconde; car plus les tendances seront gnrales et profondes, plus les +doctrines auront chance de pousser, de crotre et de fleurir.</p> + +<p>Or, envisag comme tendance, le fminisme est un tat d'esprit +incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphre flottante qui nous +enveloppe et nous pntre jusqu' l'me. Il y a beaucoup de fministes +sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la socit, chez les +pauvres comme chez les riches, parmi les illettrs aussi bien que dans +les milieux instruits et cultivs. La mme aspiration se manifeste ici +et l: du ct des hommes, par la dsutude ou l'abdication des +prrogatives masculines; du ct des femmes, par l'impatience ou le +dnigrement de la supriorit virile. D'o il suit qu'une disposition +d'esprit, qui a le rare privilge de recruter des adhrents dans les +catgories sociales les plus diverses, ne saurait tre tenue pour un +phnomne ngligeable.</p> + +<p>En fait, il existe dj, autour de nous, un fminisme <i>ouvrier</i>, un +fminisme <i>bourgeois</i>, un fminisme <i>mondain</i>, un fminisme +<i>professionnel</i>, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits +plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief +qu'ils soient anims contre le sexe fort, toutes leurs ambitions +secrtes convergent au mme but, qui est l'amoindrissement de la +prminence masculine. La matrise de l'homme, voil l'ennemie.</p> + +<a name="l1c2s2" id="l1c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mcontente +des prrogatives de son conjoint.</p> + +<p>C'est une illusion trs humaine d'attribuer mille qualits aux +malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de suprieure honntet, +l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrire que +l'habitude se perd d'en voir les dfauts et les vices. Tandis que les +avocats du peuple nous reprsentent, avec emphase, le mnage du +proltaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons +nous-mmes si naturellement plaindre les classes besogneuses, nous +compatissons si gnralement leurs labeurs, leurs misres, nous +essayons, avec une bonne volont si unanime, de les consoler, de les +clairer, de les assister,--sans toujours y russir,--que notre raison +est devenue peu peu la dupe de notre coeur. Et finalement gars par +les dclamations, plus gnreuses qu'impartiales, d'une dmocratie qui +prte toutes sortes de dfauts aux riches et toutes sortes de qualits +aux pauvres, abuss par nos propres complaisances envers nos frres +dshrits, nous avons oubli le mal vers lequel ils descendent pour ne +voir que le bien vers lequel nous voudrions les lever.</p> + +<p>Or, la femme ouvrire se charge de nous rappeler au sentiment des +ralits; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait +d'observation peu prs gnrale que la femme du peuple, quels que +soient les trsors de courage, de dvouement et de rsignation dont son +coeur dborde, commence se prendre de lassitude et d'impatience +peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un dbauch. Elle rclame avec +instance le droit de disposer de ses conomies, de les placer, de les +dfendre, de les arracher aux folles prodigalits du mari. Elle n'a plus +foi dans son homme. A qui la faute?</p> + +<p>Ce m'est une joie de reconnatre qu'un mnage de bons travailleurs doit +tre salu de tous les respects des honntes gens. Pour ma part, je le +trouve simplement admirable. L'ouvrier rang, bon poux et bon pre, est +un sage, un philosophe en blouse, un hros sans le savoir, une sorte de +saint obscur et cach. Il fait honneur l'espce humaine. Mais en +tenant cette lite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible +de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la +dignit du travail et le mrite de la sobrit, l'efficacit rdemptrice +de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui + l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de +l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur +l'anctre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrig de +quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses +devoirs, plus conscient de ses vritables intrts, plus attach sa +patrie, plus fidle sa femme, plus dvou ses enfants? S'il est plus +instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honor par l'opinion, +est-il moins envieux? Encore que mieux pay, est-il plus conome et plus +prvoyant? A vrai dire, la fivre de jouissance, dont cette fin de +sicle est comme brle, pousse l'ouvrier aux folles dpenses, le +dtournant peu peu de ses habitudes d'pargne et de ses obligations de +famille. Et l'pouse se lasse de la dissipation du mari; et la mre +s'irrite de l'gosme du pre. Que d'argent laiss sur le comptoir des +marchands de vin! Que de salaires dvors dans les rigolades des mauvais +lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la +famille ouvrire est en train de mourir d'intemprance et d'immoralit?</p> + +<p>Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal +est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste +point de vue, les extrmes se touchent et se ressemblent; c'est +l'galit des btes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou +du vin de Suresne de maigre qualit, entretenir une gueuse des +boulevards extrieurs ou une actrice des grands thtres, s'acoquiner +aux dcavs de la grande vie ou aux louches habitus des barrires, +faire la fte en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en +cotillon fan, c'est toujours l'humanit qui se dgrade et s'encanaille.</p> + +<a name="l1c2s3" id="l1c2s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Mais la femme ouvrire souffre plus particulirement de ces folies et de +ces excs; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut +mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'tre marie un +indigne! Malgr tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment +soutenir le mnage et nourrir les enfants, si le pre dpense au cabaret +ce qu'il gagne l'atelier? Ne nous tonnons point qu'elle murmure, +rcrimine ou se fche. Il lui faut la disposition de ses conomies. Elle +veut tre matresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le +faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.</p> + +<p>Joignez que la femme ouvrire travaille, ds maintenant, quilibrer le +budget domestique. Le renchrissement de la vie s'ajoutant la +dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude +soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les +magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la +main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette +concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces +femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en +chasse. Sans doute, la place de la mre est la maison: encore faut-il +y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu: +mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut tre +question de renvoyer leur mnage et les femmes sans enfants et les +veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les +exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du +travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait la misre ou +au dsordre. Mieux vaut prendre un mtier qu'un amant et faire march de +sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.</p> + +<p>Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre +part, poussent donc l'ouvrire disputer l'ouvrier les carrires, les +professions et les travaux que, jadis, il occupait en matre. Et cette +tendance nous conduit insensiblement une plus grande galit des +sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-mme,--je le +crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'branlement +des rgles mmes du mariage.</p> + +<a name="l1c3" id="l1c3"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> + I.--Portraits d'aeules.--Nos grand'mres et nos + filles.--La Parisienne et la Provinciale.</p> + +<p> II.--Les mancipes sans le savoir.--La faillite du mari.</p> + +<p> III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute + bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premires, gots + d'indpendance des secondes; hardiesse et prcocit des + unes et des autres.</p> + +<p> IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses ides + d'indpendance.</p> +</blockquote> +<a name="l1c3s1" id="l1c3s1"></a> +<br> +<h4>I</h4> + +<p>Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins +accessibles la contagion des nouveauts ambiantes, bien que la +bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus +fidle ses obligations, il n'est pas srieusement contestable qu'elle +a subi, depuis un demi-sicle, au moral et au physique, de trs +apprciables dformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les +photographies de nos mres de celles de leurs petites-filles: le +contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image +de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et +simples aeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point +remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard +modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles, +dans les yeux baisss, dans ces apparences discrtes, le got de +l'obissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout +autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le +buste droit, la tte haute, le regard direct et sr, un air de volont, +d'indpendance et de commandement, rvlent en leur me quelque chose de +masculin qui n'aime pas cder et qui se flatte de conqurir.</p> + +<p>Si doucement que cette mtamorphose se soit opre, la bourgeoise +d'aujourd'hui ne ressemble plus tout fait la bourgeoise d'autrefois +qui, timide, rserve, ingnue, leve simplement avec des prcautions +jalouses, moins pour elle-mme que pour son futur mari, s'habituait ds +l'enfance une vie cache, rgle, discipline, toute de paix +intrieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient +de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect +du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du +pain, et mme le respect du linge que parfois l'aeule avait fil de ses +mains tremblantes, que la fille en se mariant hritait de sa mre, qu'on +lessivait la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles, +parfumes de lavande et attentivement surveilles, s'tageaient avec une +impeccable rgularit, dans les grandes armoires en coeur de chne +sculpt, sortes d'arches saintes o les nouveaux mnages gardaient, avec +les vieilles reliques du pass, un peu du souvenir embaum des anctres.</p> + +<p>Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images! +Nos classes moyennes n'ont point chapp la fivre du sicle +finissant. Sont-elles si rares-- Paris surtout,--ces jeunes femmes de +la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant +dpouill l'ignorance nave de leurs anes, sans acqurir l'nergie +virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour tour impatientes +d'action et alanguies par le rve, sollicites tantt par le scepticisme +auquel les incline leur demi-science, tantt par les pieuses croyances +auxquelles les ramne un secret penchant de leur coeur, ambitieuses +d'apprendre et de savoir, inquites de comprendre et de douter, anmies +par l'tude, prises d'une vie plus rsolue, plus libre, plus agissante, +et troubles par les risques probables et les accidents possibles de +l'inconnu qui les attire, hsitent, se tourmentent et, s'nervant +chercher leur voie dans les tnbres, perdent invitablement la paix de +l'me et compromettent souvent la paix du foyer? L'poque o nous vivons +est l'ge critique de la femme intellectuelle.</p> + +<p>On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a +point de doute: ces curiosits et ces inquitudes d'esprit ne hantent +que les ttes dj grises par les vapeurs capiteuses de l'esprit +nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux lgants, il ne +suffit plus l'ambition des femmes de mriter la rputation de bonnes +mnagres, expertes aux choses de la cuisine, habiles tourner un +bouquet, orner un salon, composer mme quelque chef-d'oeuvre sucr, +crme, liqueur ou confitures. Les plus indpendantes ne se rsignent +point, sans quelque souffrance mal dissimule, au simple rle de mres +tendres, dvoues, robustes et fcondes, surveillant l'office et +gouvernant leur intrieur. Nos grand'mres se trouvaient bien de cette +fonction modeste,--et nos grands-pres aussi. A vrai dire, le pass n'en +concevait point d'autre. La femme son mnage, le mari son travail; +et la famille tait heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines +femmes riches et ddaigneuses un air de vulgarit misrable. Et pour peu +qu'elles aient l'humeur altire et l'me dominatrice, on peut tre sr +qu'elles feront bon march de l'autorit maritale.</p> + +<a name="l1c3s2" id="l1c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en rcriminations +indignes contre les tendances d'mancipation fminine, et qui pourtant +ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les +questions du mnage. Combien mme repoussent la lettre du fminisme et +en pratiquent l'esprit dans leur intrieur avec une admirable srnit? +Ne leur parlez point d'une femme mdecin ou avocat: elles hausseront les +paules avec mpris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront +qu'une femme abdique les qualits de son sexe. Mais que leur mari lve +la voix pour mettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux +sera mal reu. Ces dames ont la prtention de prendre toutes les +dcisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent +leurs volonts, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la +cuisine que pour mieux rgenter le pre et les enfants. L'galit des +droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne +se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur +vie, en subordonnant l'autorit maritale leur autorit propre. Pour +elles, le fminisme est sans objet, car leur petite rvolution est +faite. Elles ont pris dj la place du matre.</p> + +<p>On rapporte mme que bon nombre de femmes chrtiennes conspirent, de +coeur, avec leurs soeurs les plus mancipes. Non qu'elles ne soient un +peu gnes par la condamnation que Dieu lui-mme a porte contre notre +premire mre: Tu seras assujettie l'homme. Mais ces +arrire-petites-filles d've se persuadent sans trop de peine que, +l'homme ayant gnralement failli aux devoirs de protection, d'amour et +de fidlit que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de +rompre un contrat si mal observ et de revendiquer, titre de +ddommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par +les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal +gouverne par le pre. Ne pouvant rformer l'homme, n'est-il pas juste +de transformer la femme? Puisque le matre s'abaisse, il faut bien que +l'esclave s'lve. Si donc le sexe fort ne veille pas donner plus de +satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre voir sa femme, si +bonne dvote qu'elle soit, rclamer pour elle-mme, avec une insistance +croissante, l'autorit dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.</p> + +<p>A toutes ces mcontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises, +qui deviennent lgion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez +barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques tout faire et +qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du +conservatoire ou font de l'aquarelle comme un laurat des beaux-arts, la +confinent dans leur mnage avec obligation de soigner le menu et de +surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est mme d'assez vaniteux +pour choyer, parer, orner, gter leur femme, moins pour elle-mme que +pour la satisfaction goste du matre, comme un pacha en use avec une +beaut de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un +meuble de luxe, ne se gnent pas de la renvoyer, quand elle se mle de +politique ou de littrature, son journal de mode, sa couturire et +ses chiffons? Et Monsieur qui est commerant ou industriel, n'a pas le +plus petit diplme! Et Madame a son brevet suprieur! Est-ce tolrable? +Adam a-t-il reu ve des mains de Dieu pour en faire une cuisinire +surmene ou une oisive assujettie? Ni femme de mnage ni poupe de +salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que +sera-ce lorsqu'elles seront bachelires, licencies ou doctoresses? +Elles ne voudront plus pouser que des acadmiciens.</p> + +<p>Pour rester srieux, je ne crois pas outrepasser la vrit en disant que +beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se +jugent trs suprieures leurs maris. De l, un malaise, un dpit, une +soumission mal supporte, o j'ai le droit de voir un germe de rvolte +future qui ne peut, hlas! que se dvelopper rapidement au coeur des +gnrations nouvelles.</p> + +<a name="l1c3s3" id="l1c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Si, en effet, je considre d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie, +je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles +qu'autrefois, les exigences conomiques la poussent de plus en plus +rechercher les emplois virils pour se crer une existence indpendante. +Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant +leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour +suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les gots +sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la +paternit, se disent qu'il est plus conomique d'entretenir une +matresse que d'lever une famille. Et voil pourquoi tant d'honntes +demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isoles +gagnent leur vie, nous les voyons assiger les portes de toutes les +administrations et s'puiser la conqute de tous les diplmes. Ne +vaut-il pas mieux s'acharner un travail honorable que s'abandonner aux +tentations de la vie facile?</p> + +<p>Quant la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler +trop malignement, il serait puril de cacher qu'elle est en train de +perdre, en certains milieux, la fracheur d'me, la rserve ingnue, le +parfait quilibre de ses devancires. Aura-t-elle l'esprit aussi droit, +la sant aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anmie l'a dj +touche, et la nvrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois +n'existe plus en province: on en trouverait des milliers mme Paris. +Beaucoup sont aussi svrement leves que le furent leurs grand'mres. +On ne les voit point au thtre; elles ne sortent jamais sans tre +accompagnes; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de +trois fois avec le mme jeune homme. Toutes ces convenances, +d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont +trop routinires en France pour que ces recluses se puissent transformer +rapidement en vapores.</p> + +<p>Et pourtant, ne vous est-il jamais arriv de rencontrer dans un salon, +de ces charmantes petites personnes, prcocement dveloppes, instruites +et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse +tranquille qui dconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes, +joignant la coquetterie l'assurance et l'impertinence la sduction, +sortes de roses de salon, prmaturment closes, dont le charme attirant +ne cache point assez les pines? Trs positives et trs renseignes, ces +demoiselles Sans-gne ont dj, semble-t-il, l'exprience de la vie.</p> + +<p>N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades. +Sous prtexte de franchise et de sincrit, nous n'pargnons pas leurs +oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons +traner sur la table de famille les livres les moins propres +entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu peu le +respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mmes, jointes une +instruction plus avance, ouvrent leur imagination mille choses qu'on +s'appliquait jadis leur cacher soigneusement. De l, ce type nouveau +de jeune fille indpendante, moqueuse, l'intelligence vive et +inquitante, qui commence nous apparatre, mme en province. Et comme, +suivant la trs sage remarque de Mme Arvde Barine, les audaces de +pense mnent srement les natures faibles ou impressionnables aux +audaces de conduite, je me demande, en vrit, si cette jeune fille, +leve jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une +mancipe dans le sens dfavorable du mot,--sera plus tard aussi +docile que ses anes aux conseils et aux directions de son mari, aussi +fidle son intrieur et, chose plus grave, aussi dvoue aux tches +sacres de la maternit.</p> + +<a name="l1c3s4" id="l1c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Aprs avoir constat que les ralits du prsent et les prvisions de +l'avenir nous rvlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez +la bourgeoise de demain, une tendance secouer la suprmatie masculine, +il est temps d'observer, leur dcharge, que les hommes n'ont point le +droit de s'en laver les mains. Est-ce donc la femme qu'incombe la +responsabilit de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles +croyances? Quel sexe a branl les assises de la famille? Tout ce qui +faisait jadis la femme respectueuse de l'autorit maritale, tout ce qui +justifiait le droit de commander pour l'poux et le devoir d'obir pour +l'pouse, c'est--dire les antiques notions d'ordre, de hirarchie, de +sujtion, les sentiments de modestie, de patience et de rsignation, nos +moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dnonc comme +un tissu de prjugs suranns et accablants dont il importait d'allger +les paules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqu l'galit +civile et politique, que le got du nivellement s'est insinu dans tous +les esprits et jusque dans les mnages. Et nous nous tonnons que la +plus belle moiti du genre humain traite la subordination de son sexe de +non-sens et d'iniquit! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons +convaincue de l'humiliation qu'entrane toute obissance! Quoi de plus +naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et matre? Nous en avons +fait nous-mmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en +impose de moins en moins la femme contemporaine, la faute en revient +ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment dcri.</p> + +<p>Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes, +les lois n'ont en vue que l'intrt particulier des hommes, nous voyons +des audacieuses,--encourages d'ailleurs dans leurs vellits de rvolte +par nos meilleurs crivains,--qui se lvent de toutes parts et, sous +prtexte qu'elles souffrent de la place subordonne que nos codes leur +ont faite imprieusement, somment le lgislateur de reviser la +constitution conomique et sociale de la famille franaise. Libert, +galit, fraternit, voil leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles +entendent tre libres, c'est--dire matresses de leurs biens, de leurs +actes, de leur vie. Elles veulent tre les gales de l'homme, en fait et +en droit, de par les moeurs et les lois. Grce quoi, la fraternit +fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite +pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grce de l'aimer comme +un frre!</p> + +<p>Aux hommes dbonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette +rvolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: Nos pres +ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pres, de +leurs frres, de leurs maris. Aussitt qu'elles auront seulement +commenc d'tre vos gales, elles seront devenues vos suprieures.</p> + +<a name="l1c4" id="l1c4"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>Tendances d'mancipation de la femme mondaine</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les outrances du thtre et du roman.--Le monde o l'on + s'amuse.--Le fminisme exotique et jouisseur.</p> + +<p> II.--La femme oisive et dissipe.--Ce qu'est la mre, ce + que sera la fille.</p> + +<p> III.--Demi-vierge et demi-monstre.--O est l'ducation + familiale d'autrefois?</p> +</blockquote> + +<a name="l1c4s1" id="l1c4s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Tandis que les classes moyennes, prises dans leur gnralit, restent +attaches au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnte, toute +remplie des devoirs quotidiens courageusement accepts, persistent +placer dans la dignit et l'indissolubilit du mariage la force et le +bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les +rgions dites leves de la socit parisienne, la curiosit de jouir +et la passion de l'amusement s'exasprent en une fivre croissante, qui +s'impatiente de toutes les digues opposes au libre plaisir par +l'habitude morale et par le frein combin de la religion et des lois. Si +nous admettions mme,--et c'est un prjug courant--que la littrature, +le roman et le thtre sont les fidles reflets de l'me d'un peuple, il +faudrait conclure de tout ce qui s'est crit sur les moeurs franaises +depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre socit tombe en +dcomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'tranger, qui +n'est pas en situation de ramener le mal ses justes proportions, nous +fait l'injure de croire. De grce, n'largissons point nos plaies, +n'aggravons point nos vices plaisir! Puissent nos crivains renoncer +aux lgances perverses du roman distingu o chaque salon ressemble +un mauvais lieu! Toute la socit franaise ne tient pas, Dieu merci! en +ce monde exotique luxueusement install dans les somptueux quartiers de +l'Arc-de-Triomphe, o nos toutes belles tranent une existence vide, +factice, dissipe, au milieu d'un dcor digne des <i>Mille et une Nuits</i>, +s'occupant cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons, +la psychologie du libre amour, le dvergondage et l'adultre. Ces fleurs +de perversion sont des rarets. Cette vie est en dehors des lois +communes de la vie.</p> + +<p>Mme dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de +se dchaner aussi gnralement, aussi scandaleusement. En fait, les +ncessits de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de +l'avenir prparer, de la fortune maintenir, les soucis d'argent, +d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entranements et +contrarient le got du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est +pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement +la fte. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous +surtout d'tendre toutes nos classes leves la rprobation que mrite +seulement la corruption d'une minorit tapageuse.</p> + +<p>Mais, si exceptionnel que soit le monde o l'on s'amuse, quels +dtestables exemples il donne au monde o l'on travaille! Car il faut +bien reconnatre que, dans ce milieu lgant, lger, subtil, agit, qui, +voulant jouir de la vie, retentit d'un perptuel clat de rire, +l'mancipation est de bon ton. C'est l que rgne et s'panouit ce que +j'appelle le fminisme mondain, un fminisme vapor qui semble +prendre tche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne +des moeurs et le bon gnie du foyer. C'est l qu'on rencontre ces jeunes +femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes, +prises de vie indpendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent +d'incarner nos yeux la femme libre. Leur plus grand plaisir est de +jouer avec le feu. Par un mpris hautain du danger, et peut-tre aussi +par l'attrait piquant du fruit dfendu, elles se font un amusement de +ctoyer les abmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arriv! +Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.</p> + + +<a name="l1c4s2" id="l1c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Ce type trs moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore de nombreux +exemplaires, est facilement reconnaissable, grce aux malicieuses +esquisses qu'en ont traces avec complaisance nos chroniqueurs, nos +dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une +crature trs fine et trs pare, qui met un masque d'hypocrite +honntet sa frivolit d'me comme ses audaces de pense et ses +carts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont dpos +sur son visage et dans ses manires toutes les frquentations de salon, +se cache une petite nature trs primitive, fline et ruse, dcide +s'amuser, cote que cote, aux dpens d'autrui. A l'entendre causer, +elle se dpartit rarement, sauf dans les runions tout fait intimes, +du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extrieur des +convenances et des rgles sociales. C'est une femme bien leve,--quand +elle le veut,--qui rpte avec exactitude les gestes qu'on lui a +minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun prjug. Elle a des +usages; elle sait vivre. Ses grces sont infiniment sduisantes. C'est +une chatte distingue.</p> + +<p>Mais s'il nous tait donn de descendre dans son me, quel contraste! +Discipline pour la forme et par le dehors, cette crature n'est, en +dedans, qu'une libertaire qui s'ignore et cache au monde et +elle-mme, sous des manires polies et raffines, toutes sortes +d'normits morales. Tandis que son clat et son charme nous la font +prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les +apparences d'un tre civilis. Sa tte est vide de toute pense grave. +Si elle va encore la messe, c'est par dsoeuvrement, comme elle va au +bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne +songe gure qu' ses toilettes, ses visites, ses intrigues. Son +coeur lui-mme ne s'chauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse. +C'est un tre artificiel, dupe de ses apptits de plaisir, goste et +inconscient, qui ne tient plus la vie que par les rites et les +grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code, +de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une +tentation, une occasion, pour faire clater son me de rvolte.</p> + +<p>Telle mre, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est craindre +que les filles ne dpassent les mres. Dans ces sphres oisives et +dissipes du beau monde, o l'on cherche tromper l'ennui des heures +inoccupes par un marivaudage des moins innocents, une singulire +gnration grandit qui a la prtention de s'affranchir de toutes les +conventions sociales force d'impertinence et d'audace. L, dans une +atmosphre luxueuse et trpidante, au milieu de ftes ininterrompues, +s'panouissent les demi-vierges, fleurs de salon trop tt respires, +qui mettent leur honneur s'manciper franchement de tout ce qui les +gne. Dj moins retenues que leurs mres, elles affectionnent les +allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les +hardiesses, de toutes les excentricits. Inconsquentes autant que +jolies, portes aux coups de tte et aux fantaisies d'enfant gt, elles +ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur lgance doive +tout excuser, que leur grce puisse tout absoudre; car elles ont +l'admiration d'elles-mmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue +leur jeunesse et leur beaut, et elles les affichent complaisamment dans +les salons cosmopolites de la capitale ou les promnent, en des +toilettes savantes, travers les casinos des plages la mode. Que +deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?</p> + +<a name="l1c4s3" id="l1c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine trs +affine et d'une culture morale trop nglige. Elle fait profession de +ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure +mme que les demoiselles les plus lances de cette belle socit n'ont +point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que +ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun +langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances +nouvelles les attirent; seul, l'effort mritoire les pouvante. Passe +encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue indit, de +fabriquer des vers dcadents ou de la peinture impressionniste, et avec +quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrment trouvent +grce devant leur fatuit ddaigneuse, en revanche, le travail srieux +les ennuie autant que l'austre vrit les assomme. Il est vident +qu'elles ont rsolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux +devoirs naturels qui psent sur le vulgaire.</p> + +<p>J'ai hte de dire que cette corruption n'est pas tout fait d'origine +franaise. Il faut y voir, suivant le mot de M. Andr Theuriet, un +curieux exemple de contagion par infiltration. Depuis plusieurs +annes, les jeunes filles anglo-amricaines pullulent dans nos villes +d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont +empresses de copier les allures hardies et le sans-gne mancip de +leurs soeurs trangres. Seulement, dbarrasses de la retenue qu'impose +au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces liberts +ont vite dgnr, dans nos milieux franais o le sang est plus vif et +la tte plus chaude, en excentricits provocantes. Et la logique du mal +veut, hlas! (c'est M. Marcel Prvost qui le confesse textuellement dans +la prface de son fameux livre) que pour la fillette d'honnte +bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le +collgien.</p> + +<p>Il reste qu' Paris comme en province, chez les riches comme chez les +pauvres, il n'est qu'une ducation chastement familiale pour soutenir et +perptuer la pure tradition des bons mnages et le renom de la vieille +honntet franaise. Mais les pres et les mres auront-ils la sagesse +et le courage de dfendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus +simples et plus svres, contre la contagion des mauvais exemples?</p> + +<a name="l1c5" id="l1c5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Tendances d'mancipation de la femme nouvelle</h4> + +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les professionnelles du fminisme sont de franches + rvoltes.--Le proltariat intellectuel des femmes.</p> + +<p> II.--Nouveauts inquitantes de langage et de conduite.--La + femme libre.--tat d'me anarchique.</p> +</blockquote> +<a name="l1c5s1" id="l1c5s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>On trouvera peut-tre que je n'ai point su parler toujours sans +irrvrence des tendances diverses du fminisme ouvrier, bourgeois et +mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de +juger les aspirations du fminisme professionnel? Mais j'ai trop le +respect de la femme pour hsiter lui dire toute la vrit.</p> + +<p>Les professionnelles du fminisme sont, d'esprit et de coeur, de +franches rvoltes. Par cette appellation, j'entends cette fraction +avance qui, sans distinguer entre les revendications fminines, va +droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de +la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et +indiscipline, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit +bataillon de femmes exaltes qui proclament l'galit absolue des sexes +et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour +nous convaincre des infortunes de l'ternelle esclave et de +l'inluctable rvolution de la femme moderne. A cet effet, elles +professent le fminisme intgral.</p> + +<p>Ce qui perce travers la propagande qu'elles mnent, c'est, avec le +mauvais got de la dclamation, une avidit impatiente de rclame, un +got effrn de notorit bruyante. Il semble qu'entranes par le bel +exemple que nous leur avons donn, ces fortes ttes soient en joie de +succomber aux tentations de publicit outrance qui compromettent si +gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillit des +honntes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est + qui s'poumonera pour mettre sa petite personne en vidence sur le +plus haut perchoir du poulailler. Aprs le politicien, voici qu'apparat +la politicienne. Il faut aux femmes nouvelles une scne pour s'y +affirmer et s'y afficher tous les regards. Et dans le nombre, il +pourrait bien se rvler tt ou tard d'admirables comdiennes.</p> + +<p>Que le nombre des mancipes excentriques ait chance de se grossir +l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-l, nos +couvents de femmes avaient recueilli la plupart des dshrites et des +vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre +et plus large ne manquera point de susciter, parmi les gnrations qui +montent, un nombre croissant de jeunes filles diplmes, d'intelligence +ardente et veille, curieuses de vivre et ambitieuses de russir, +auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les dbouchs +qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au +dveloppement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les +carrires pdagogiques sont dj surabondamment encombres, et que +nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs +brevets, qui se morfondent dans une inaction misrable? Trop savantes et +trop fires pour se plier aux besognes manuelles, on les voit dj +traner dans les grandes villes une vie dsenchante et se disputer avec +pret quelques maigres leons, tandis qu'elles couvent en leur coeur +d'amres rancunes contre l'imprvoyante socit qui leur a ouvert une +voie sans issue. N'est-il pas craindre que certaines de ces +malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prtent +l'oreille aux suggestions de l'esprit de rvolte et s'enrgimentent dans +cette annexe de l'arme rvolutionnaire qu'on appelle dj le +proltariat intellectuel des femmes?</p> + +<p>Sorties des classes moyennes, incomprises, isoles, dclasses, avec des +gots, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire, +quoi de plus naturel que leur me, aigrie ou dsabuse, s'ouvre aux +ides d'indpendance qui flottent dans l'air, et qu'entranes par ces +prdications excessives qui exagrent les droits et attnuent les +devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisment qu'elles sont des +victimes et des sacrifies? Dtournes de leurs traditionnelles +professions par une instruction inconsidre, elles assigeront en foule +grossissante les carrires masculines et, devant les difficults de s'y +faire une place et un nom, elles crieront l'oppression, rclamant +l'galit absolue et l'indpendance totale.</p> + +<a name="l1c5s2" id="l1c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Entre ces mcontentes, qui peuvent devenir lgion, une sorte de +franc-maonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prtexte +d'manciper les femmes de la tutelle nfaste des hommes, aborde sans +scrupule les sujets les plus dplaisants et les questions les plus +scabreuses. Il semble que les hardiesses inquitantes de langage +fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lvres de +certains fministes. A les entendre parler des choses du mariage avec +une impudence sereine, on croirait que ces zlateurs et ces zlatrices +de la croisade des temps nouveaux n'ont pas eu de parents aimer et +bnir, puisque c'est au foyer seulement que s'veille et s'entretient la +douce religion de la famille. Aussi bien le fminisme est-il, pour +quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui +jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent mme +de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrte +esprance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tte fminine +mal quilibre entre en bullition, on peut s'attendre aux pires +extravagances.</p> + +<p>Dans la pense de ces intransigeantes, l've nouvelle doit vincer le +vieil homme, comme une rserve frache remplace un corps de troupes +affaiblies et fourbues. Leur prtention est de parler et de penser par +elles-mmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mmes. Elles ne +souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprte. +Voici la confession d'une jeune mancipe que M. Jules Bois a reue avec +complaisance: Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de +l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son +cerveau, comme autrefois l'aeule des premiers jours s'agenouillait sous +la brutalit du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tte ni +devant le bras du mle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et +forte? Je travaillerai; je serai mdecin, avocat, pote, savant, +ingnieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il +voudra<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> <i>L've nouvelle</i>, p. 152.</blockquote> + +<p>Que si nous voulons ce texte un commentaire, il nous sera rpondu que +le temps est pass o l'on condamnait la jeune fille au huis clos +familial,--comme on lve un merle blanc dans une cage dore,--pour +mieux la livrer sans dfense, inerte et passive, aux mains d'un mari +gteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingnues abties dont le +roman et le thtre ont fait nagure un si attendrissant usage et qui, +cousues aux jupes de leurs mres ou emprisonnes dans les minuties +souponneuses et maussades du couvent, voues au piano perptuit ou +des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec rsignation, jusqu' +la veille de leurs fianailles, la poupe, symbole mortifiant de leur +prochaine domestication destin, sans doute, faire comprendre ces +pauvres mes que leur naturelle fonction est d'tre mres au lieu d'tre +libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une ducation +plus dgradante?</p> + +<p>Dornavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mmes tudes, +astreints aux mmes exercices, soumis aux mmes disciplines. Instruite +de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera +en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui +dplaisent, aprs avoir proclam firement son indpendance, elle +pousera l'lu de son choix la face du ciel et de la terre, les +prenant tmoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte +ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volont.</p> + +<p>Au vrai, et si gros que le mot puisse paratre, ce fminisme outr +implique srement un tat d'me anarchique, que des gens alarms +considrent comme le germe d'un mouvement rvolutionnaire o la famille +franaise risque de se dissoudre et de prir. Mais n'exagrons rien: +cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour +tre facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la +socit ne procde par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que +modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de +mtamorphoses instantanes, de changements brusques, de renouvellement +intgral, de rupture complte avec le pass. Il est plus difficile qu'on +ne croit de faire acte d'indpendance, de briser le rseau des habitudes +et des prjugs qui nous enserre, de se soustraire la lourde pese des +moeurs et des opinions. Si profondes que puissent tre les +transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni +soudaines.</p> + +<p>C'est ce qui faisait dire Alexandre Dumas, non sans quelque outrance: +L'mancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusets les plus +hilarantes qui soient nes sous le soleil. mancipation de la Femme, +rnovation de la Femme, ces mots dont notre sicle a les oreilles +rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus tre +mancipe qu'elle ne peut tre rnove<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Conclusion excessive: la +femme moderne ne ressemble point la femme primitive, et les +changements passs nous sont un sr garant des changements venir. Mais +il ne suffit point de proclamer la faillite de l'homme, pour que +l've nouvelle soit la veille de dtrner le roi de la cration.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Prface de l'<i>Ami des femmes</i>. Thtre complet, t. IV, p. 29.</blockquote> + +<a name="l1c6" id="l1c6"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>Modes et nouveauts fministes</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le fminisme opportuniste.--Son programme.--Sports + virils.--Ce qu'on attend de la bicyclette.</p> + +<p> II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le + costume fminin se masculinise.--Exagrations fcheuses.</p> + +<p> III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une + belle femme?</p> +</blockquote> +<a name="l1c6s1" id="l1c6s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes +suprieures qui, bien que nourrissant peut-tre au fond du coeur des +esprances aussi rvolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer +et, modres de ton, correctes d'allure, diplomates consommes, +opportunistes insinuantes, montrent patte de velours l'ternel ennemi +qu'elles se flattent de dsarmer et d'affaiblir, d'autant plus +facilement qu'elles l'auront moins effarouch.</p> + +<p>Pour l'instant, ce brillant tat-major, convaincu de l'impossibilit de +rvolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de +rvolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par +application de ce plan, la consigne est donne aux femmes prises des +grandes destines que l'avenir rserve leur sexe, de ceindre leurs +reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a +du bon: il n'est gure d'me valeureuse en un corps dbile. A qui brigue +l'honneur de nous disputer les emplois dont nous dtenons le monopole, +il faut bien, pour galiser la lutte, galiser pralablement les forces. +mule de l'homme par l'nergie morale, aspirant l'atteindre et le +contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est oblige, +sous peine de faillir ses esprances, de s'appliquer d'urgence +dvelopper sa vigueur physique pour accrotre sa rsistance et ses +moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tte, +qui surmnent dj trop souvent les garons, auraient vite fait +d'puiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur temprament et +ne trempaient virilement leur organisme.</p> + +<p>Ces dames ont donc la prtention de nous arracher mme le privilge de +la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et +jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles +excellent dans tous les sports la mode. Elles nagent comme des sirnes +et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit +et le gros gibier; elles font de l'quitation, de la gymnastique, de la +bicyclette surtout.</p> + +<p>La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-tre du cyclisme dans +les conversations. Cette nouveaut a ses dvots qui en disent tout le +bien imaginable, et ses dtracteurs qui l'accusent de tout le mal +possible. Quoique j'aie peine voir dans la bicyclette tant de choses +considrables, il faut pourtant reconnatre, sans verser dans +l'hyperbole, que le fminisme fonde de grandes esprances sur cette +petite mcanique. Au thtre et dans le roman, la bicyclette nous est +prsente comme le symbole et le vhicule de l'mancipation fminine. Et +ce qui est plus dcisif, nous avons entendu l'honorable prsidente d'un +congrs fministe, qui ne passe point pour une vapore, recommander +chaudement, dans son discours de clture, l'usage frquent de la +bicyclette, ajoutant qu'elle est un moyen mis la disposition des +femmes pour se rapprocher conomiquement du sexe masculin. En termes +plus clairs, on espre que la pdale libratrice contribuera +efficacement l'abolition de la domestication des femmes.</p> + +<p>Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder +sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre +d'entraves que leur impose encore notre tat social surann. Il n'y a +pas dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indpendance. +Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de +tomber, un jour ou l'autre, du ct o l'on penche, dans les bras d'un +ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en +passant, tous les mnages de pdaler de compagnie. C'est au mari qu'il +appartient de relever sa femme. Hors de sa prsence, les chutes +pourraient tre plus graves. Point de doute, en tout cas, que la +bicyclette ne permette l've future de se dcharger sur des +mercenaires des soins du mnage, de la surveillance des enfants et de la +garde du foyer. Et comme un nourrisson lever est un bagage assez +gnant pour une mre nomade, on s'appliquera de son mieux prvenir la +surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas prcisment un +remde la dpopulation.</p> + +<p>Mais il autorise et ncessite de si libres mouvements et de si viriles +toilettes! Et le fminisme s'en rjouit. Car la femme a quelque chance +de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses +costumes. S'il tait permis d'user de nologismes barbares, je dirais +mme qu'il n'est que de masculiniser la mode pour garonnifier la +femme. Un honnte homme du grand sicle et crit, en meilleur style, +que les habits ont une action sur les biensances et que les dehors +peuvent corrompre les moeurs.</p> + +<a name="l1c6s2" id="l1c6s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>On voudra bien m'excuser d'aborder, ce propos, une question dont il +est facile de saisir l'intrt considrable: je veux parler de la +culotte et du corset. Les professionnelles du fminisme nous font une +obligation de traiter ces graves problmes. Pour peu qu'on y +rflchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine reconnatre que ces +deux notables chantillons de l'habillement moderne sont minemment +symboliques. Tout le mouvement fministe s'y rvle par son aversion +pour le costume fminin et par son got pour le costume masculin.</p> + +<p>Il n'est pas impossible mme que les femmes vraiment libres fassent un +jour de la culotte un emblme et un drapeau. Avez-vous remarqu l'allure +dcide et les airs triomphants de la cycliste vraiment mancipe? A la +voir porter si crnement la culotte bouffante, on la prendrait de loin +pour un zouave chapp d'un rgiment d'Afrique. En Angleterre, les +fministes militantes ont adopt un costume rationnel. Il est +pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coups courts; une +jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orn d'une +petite cravate noire. La jupe est taille en vue de la marche. C'est un +peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me +fait un devoir de reconnatre que, dans ma pense, ce compliment ne +s'adresse qu' une minorit: pour dix jolies femmes que ce costume +avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt +parfaitement ridicules.</p> + +<p>En 1896, une sance de la Socit des rformes fminines de Berlin, +l'assemble condamnait l'unanimit l'usage du corset (beaucoup de +mdecins hyginistes sont du mme avis) et proclamait le prochain +avnement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas +du tout que nous soyons la veille d'une si grave rvolution. Non que +le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en +connaissaient point l'troit assujettissement. En soi, il est immoral, +puisque l'allaitement et la maternit peuvent en souffrir. Qu'il +s'assouplisse et se perfectionne, il est biensant de le souhaiter; mais +je doute qu'il disparaisse. Si de la thorie les Allemandes passent la +pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit +qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de +Berlin un aspect tout fait rjouissant.</p> + +<p>Quant aux Franaises qui, trs gnralement, ont le sens du beau et +l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la +servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit mme +meurtrier; mais c'est un si prcieux artifice d'lgance! A quel mari +n'est-il pas arriv d'entendre sa femme affirmer avec crnerie qu'il +faut souffrir pour tre belle? Ce corset ne disparatra que le jour o +les grces de la femme n'auront plus besoin d'tre soutenues ou +corriges. Prenons patience.</p> + +<p>J'imagine, de mme, que la culotte aura peine dtrner la jupe. Il y a +quelques annes, pourtant, le congrs fministe de Chicago a recommand +aux femmes soucieuses de leur dignit sociale l'emploi du vtement +dualiste. Ce vtement dualiste est ce que nous appelons grossirement +un pantalon. Mais cette rsolution mmorable ne semble pas avoir produit +jusqu'ici grand effet.</p> + +<p>A Paris, la Gauche fministe s'est contente d'mettre le voeu que les +ouvrires soient autorises porter la jupe courte, dans un intrt +d'hygine et de scurit: ce qui n'est pas si draisonnable, le port de +la robe longue offrant de rels dangers dans la fabrication mcanique. +Et sous prtexte que les ouvrires n'osent pas se singulariser, +certaines dames autoritaires voulaient mme inviter les syndicats +fminins exiger de leurs membres l'application immdiate du nouveau +costume rationnel. Par bonheur, Mme Sverine veillait, et grce son +intervention, la question de toilette est reste sous la loi de +libert<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Soyez donc assurs que la jupe courte ne sera gote que de celles qui +ont un joli pied. Emprunter au vtement masculin ce qu'il a de pratique, +sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer +l'lgance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La +coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gne et retenir ce +qui leur sied. N'en dplaise aux gros bonnets du fminisme, (je prie +celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos +chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis +croire qu'au prochain sicle il n'y ait plus porter la robe que les +avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de got ne se +rsoudront point ce retranchement; leur grce en souffrirait trop. Et +pourtant le rgne exclusif de la culotte serait d'une grande conomie +pour le mnage: les robes cotent si cher! Seulement, cette conomie ne +manquerait point de tourner souvent la mortification du mari: tandis +que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est + craindre que celles-ci ne consentissent jamais porter les culottes +de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prvost a pu crire que le temps +est pass o les maris ramenaient leurs femmes l'obissance par ces +mots d'amicale supriorit: Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de +bruit! On vous donnera de belles robes! Il parat que cela ne prend +plus.</p> + +<p>Exagration et plaisanterie part, il reste qu'une transformation +s'opre lentement dans les modes, dans les gots et jusque dans les +allures et les attitudes, qui marque, d'une faon visible tous les +yeux, les modifications profondes et secrtes qui travaillent les moeurs +et les ides de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette fminine +se masculinise de plus en plus. Le dolman est la mode avec ses +broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le +velours et le satin; nos lgantes arborent avec une raideur altire le +plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'pingle du +sportsman.</p> + +<p>Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un +changement dans les ides et les aspirations. Pour celles que les +ncessits de leur condition poussent l'assaut des professions +masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles +soutiennent pour la vie, les vertus purement fminines sont de moins en +moins suffisantes; qu'il leur faut, pour russir, un peu du courage, de +la hardiesse et de la dsinvolture des hommes; que, pour tre fortes, en +un mot, elles doivent renoncer aux dlicatesses charmantes qui font leur +grce et aussi leur faiblesse.</p> + +<p>Quant aux demoiselles des classes riches, vritable jeunesse dore dont +les dsirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent +rpt que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme, +qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manires de Messieurs +leurs frres. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des +chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures +et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un loge +suprme, qu'on dise d'elle: C'est un bon garon! Et nos demoiselles +s'appliquent consciencieusement mriter cette flatteuse appellation.</p> + +<p>Pour ce qui est enfin des femmes franchement mancipes, elles n'ont pas +d'autre proccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos +dfauts et dans nos brutalits pour se hausser notre niveau. Lasse +d'tre notre compagne, la femme nouvelle aspire devenir notre +compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui +secoue, avec de grandes phrases, la contrainte dprimante du corset et +revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque +plus que la moustache,--et encore!</p> + +<p>Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dpit des difficults, +elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts +et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme +Arvde Barine, la naissance d'un troisime sexe. Telles, chez nous, +ces dtraques, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grces de la +femme sans acqurir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de +son sexe, sans qu'il lui soit donn de le changer, incapable de s'lever + la puissance virile aprs avoir perdu ce qui lui restait de sduction +fminine, ni garon ni fille, ni homme ni femme, ni mle ni femelle, +l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une +insexue, peine une personne, presque un monstre, voil donc le +troisime type de l'humanit venir! On conoit que cet tre vague dont +la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne perdre les signes +extrieurs de la fminit (tant pis pour nous!) sans parvenir +s'approprier la puissance dominatrice de la masculinit (tant pis pour +elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette +demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa +multiplication ne laisserait point d'tre inquitante pour l'honntet, +la sant et l'avenir de la socit franaise.</p> + +<a name="l1c6s3" id="l1c6s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Contre cette masculinit d'emprunt, contre cette caricature de l'homme, +il est urgent de protester au nom de la beaut et des intrts mme de +la femme.</p> + +<p>Aimez-vous le travesti au thtre? Il me gne ou m'afflige. Je le trouve +choquant ou laid: il dforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces +dames voudraient le gnraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la femme +nouvelle s'exerce-t-elle imiter servilement notre costume et nous +prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de +talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates +viriles et de mles vestons? Le vtement masculin est-il donc d'une +coupe si dlectable pour que les fministes les plus ardentes +s'empressent d'y asservir leurs grces en s'appropriant nos platitudes? +Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux +Anglaises!</p> + +<p>Et puis, quelle trange ide de supposer que le bonheur des femmes est +subordonn leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le +caractre aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si +jolis modles, qu'il faille ncessairement nous copier pour goter la +flicit suprme? Les femmes devraient craindre,--au lieu de +l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles +donc qu' trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? Le +rle social des femmes n'est grand, a crit Henry Fouquier avec son +admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si +elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le +club, elles perdraient le foyer<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. A vivre d'une vie trop masculine, +la femme dpouillerait mme ce qui fait son charme, savoir la retenue +et la grce, l'lgance et la pudeur. Et le jour o elle serait aussi +laide, aussi brutale et aussi grossire que nous (suis-je assez +modeste?) son rgne serait fini et son sexe dcouronn.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> <i>Les Femmes gui votent.</i> Annales politiques et littraires du +15 avril 1896.</blockquote> + +<p>J'en appelle au tmoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont +pous plus ou moins les ides nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly +Lieutier, pote et romancire, laquelle j'emprunte cette curieuse +pense: La femme qui se masculinisera pour prouver son galit avec +l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas +gale ce dernier en restant femme. Pour prouver cette galit +absolument relle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en +l'utilisant au profit de tous. C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une +journaliste, qui dclare ceci: Savoir, jusque dans nos revendications +et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par +le caractre, les manires et mme et surtout la toilette, l est le +secret de notre russite. En une lutte o nous avons besoin de tous nos +moyens, pourquoi ddaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous +donna: le charme<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme.</i> Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, pp. 873 et 883.</blockquote> + +<p>Faisons des voeux pour que, docile ces conseils, la femme reste femme +par l'lgance de ses manires et la dlicatesse de sa nature, comme +elle l'est par la tendresse de son me, par la sensibilit mue et la +douce piti qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dvouement +et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se +dise que ce n'est point affranchir et amliorer son sexe que d'en faire +une contrefaon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que +nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid. +Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyre: Un beau visage est le +plus beau des spectacles.--Une belle femme qui a les qualits d'un +honnte homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus dlicieux: +l'on trouve en elle tout le mrite des deux sexes. Ceux qui aiment +sincrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.</p> +<br> +<hr class="short"> + +<a name="l2" id="l2"></a> +<br> +<h2>LIVRE II</h2> + +<h3>GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES</h3> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l2c1" id="l2c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>Le fminisme rvolutionnaire</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les groupements fministes d'aujourd'hui.--Prtentions + collectivistes.--Point d'mancipation fministe sans + rvolution sociale.</p> + +<p> II.--Schisme entre les proltaires et les bourgeoises.--Les + intrts de l'ouvrier et les intrts de l'ouvrire.</p> +</blockquote> + +<a name="l2c1s1" id="l2c1s1"></a> +<br> +<h4>I</h4> + +<p>C'est un fait tabli que, dans la classe ouvrire comme dans la classe +bourgeoise, dans les milieux mondains et distingus non moins que dans +les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins +d'indpendance et des dsirs d'mancipation qui, ns de causes multiples +et aspirant des fins diverses, travaillent sourdement la femme de +toutes les conditions, percent travers son langage et ses allures, +transparaissent dans son costume et dans ses gots. Rien d'tonnant que +ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient +peu peu dessines, prcises, formules en quelques ttes plus +raisonneuses et plus ardentes. Et la nbuleuse a pris corps; et les +aspirations se sont mues en doctrines systmatiques qui, ds +maintenant, se partagent avec une suffisante nettet en trois grands +courants d'opinion. Ce sont: le fminisme <i>rvolutionnaire</i>, le +fminisme <i>chrtien</i> et le fminisme <i>indpendant</i>.</p> + +<p>Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications fminines n'est +donc pas une, mais triple, suivant qu'elle mane des fministes +rvolutionnaires, des fministes chrtiens ou des fministes +indpendants, ces derniers refusant de s'infoder aux partis religieux +et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de libert et de +dignit pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le +cherchent en des directions opposes ou s'y acheminent par des voies +diffrentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations +gnrales.</p> + +<p>Dans les anciens temps, le sexe fminin n'a joui nulle part d'une grande +faveur. La naissance d'une fille passait mme trs gnralement pour une +calamit, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-n la puissance de +dlivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et +religions dclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'aprs +le polythisme, tous les maux qui affligent l'humanit sont sortis de la +bote de Pandore. Pour le christianisme, ve est l'initiatrice du pch +et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion +abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle +l'ennoblisse de l'autre, en levant le mariage monogame la dignit de +sacrement et en installant pour la vie l'pouse et l'poux, la mre et +le pre, dans une fonction galement ncessaire au dveloppement de la +famille unifie.</p> + +<p>Telle n'est point cependant l'opinion des crivains rvolutionnaires qui +tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les +cultes les plus barbares et les lgislations les plus cruelles. C'est +ainsi que M. lie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se +montrrent compatissantes la femme, toutes les civilisations, toutes +les religions nous connues qui envahirent la scne du monde pour +s'entre-dchirer, ne s'accordrent que sur un point: la haine et le +mpris de la femme. Brahmanes, Smites, Hellnes, Romains, chrtiens, +mahomtans jetrent la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent +une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de +tyrannie. Nous le disons trs srieusement: sur ce point, notre +humanit, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des +espces animales<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. Il s'agit donc d'arracher la femme au +christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui, +aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> <i>Les Hommes fministes.</i> Revue encyclopdique du 28 novembre +1896, p. 828.</blockquote> + +<p>A un point de vue plus gnral, les partis rvolutionnaires ne peuvent +qu'tre les allis naturels du fminisme, l'esprit de rvolte qui +inspire ses revendications mritant toutes leurs sympathies. C'est +pourquoi socialistes et anarchistes prchent la femme que, dans le +partage des droits et des devoirs, elle joue le rle de dupe. M. Lucien +Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, victime de +la loi de l'homme qui lui commande l'obissance, victime de la religion +qui lui prche la rsignation, victime de la socit qui l'entretient +dans la servitude, elle est la perptuelle exploite. Qu'elle n'attende +donc point de la bonne volont des lgislateurs le dmantlement des +codes et des institutions dont les hommes ont fortifi leur position +suprieure: elle y perdrait son temps. Rvoltez-vous, mes soeurs; car +vous ne serez affranchies que par la Rvolution. Le vieux conspirateur +russe, Pierre Lawroff, parle dans le mme sens. Pour le moment actuel, +nous, socialistes impnitents, nous nous permettons d'affirmer que ce +n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible la grande +question sociale, la lutte du travail contre le capital, que la +question fministe a des chances de faire quelques pas vers sa +rvolution rationnelle dans un avenir plus ou moins loign.</p> + +<p>Et quel appoint pour le triomphe de la Sociale, si les femmes +passaient rsolument du foyer familial la place publique! M. Jules +Renard, qui dirige la <i>Revue socialiste</i>, en fait l'aveu: Le jour o +les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur +douceur puissante et leur passion communicative, le jour o elles +voudront tre les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de +la cit future, les rsistances intresses qui entravent encore la +marche de l'humanit ne dureront pas longtemps<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Je crois bien! +N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'o se +rpand toute flamme? Rvolutionnons l'pouse et la mre: nous aurons du +coup rvolutionn la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de +rvolutionner le monde. Les partis extrmes ne font que rendre hommage +la toute-puissance du prestige fminin, en rivalisant de zle pour +dtourner leur profit le courant fministe et l'associer la lutte +des classes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Revue encyclopdique, <i>loc. cit.</i>, pp. 827 et 830.</blockquote> + +<p>Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette +dclaration faite, en 1896, au congrs de Gotha: La femme proltaire +n'tant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat, +l'agitation fministe doit rester dans le cadre de la propagande +socialiste. De l, un groupe fministe plus ou moins infod aux partis +rvolutionnaires, dans lequel, aprs Mlle Louise Michel, Mmes Paule +Mink, Lonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent +encore les premiers rles. Dernirement, Mlle Bonneviale affirmait +nouveau que le mouvement fministe doit tre socialiste ou qu'il ne +sera pas. Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrmes: nous +les rencontrerons souvent sur notre chemin.</p> + +<a name="l2c1s2" id="l2c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Notons seulement que de ces prtentions intolrantes, un schisme est n +qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et Berlin, les +femmes proltaires ont refus de faire cause commune avec les femmes +bourgeoises, sous prtexte que si des deux cts on veut souvent la +mme chose, on le veut toujours d'une faon trs diffrente, le +fminisme bourgeois croyant encore aux rformes pacifiques, lorsque le +fminisme ouvrier n'a plus foi que dans la rvolution.</p> + +<p>Et ce dissentiment s'affirme dj par des congrs rivaux. Ds +maintenant, le fminisme est divis contre lui-mme. Alors que certaines +femmes mettent la ferme et fire rsolution de mener le bon combat sans +allis masculins, pour elles-mmes et par elles-mmes, le parti +socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient +leurs revendications pour une dpendance de la question sociale, s'en +approprie l'examen et s'en rserve la solution. Mais cette prtention +soulve d'assez vives rsistances, et dans le camp fortifi des +fministes indpendants, et dans les rangs plus clairsems des +fministes chrtiens.</p> + +<p>Se recrutant dans un milieu plus lev et plus instruit, le fminisme +indpendant, le pur, le vrai fminisme, s'efforce de soustraire sa cause + l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en +cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulirement +sauvegarder son autonomie. Bien que li indissolublement la question +sociale, crivait-elle rcemment, le fminisme ne doit pas tre confondu +avec le mouvement socialiste ni subordonn ses diffrentes coles. +Tout en n'hsitant point regarder les hommes comme des patrons, +c'est--dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient +que, les revendications de son sexe n'tant pas exclusivement +conomiques, le mouvement fministe ne saurait tre un pisode de la +lutte des classes, par cette raison qu'il n'est vritablement aucune +catgorie sociale, de la plus pauvre la plus riche, o la femme ne +soit pas assujettie l'homme. D'ailleurs, l'exemple de tous les jours +dmontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, conserve ses +vellits despotiques, surtout envers sa femme<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Revue encyclopdique, <i>loc. cit.</i>, p. 825.</blockquote> + +<p>Voil une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux +bonnes mes qui s'imaginent, sur la foi des prophtes, que le +collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, o les femmes ne +seront point battues ni les maris tromps.</p> + +<p>Et de fait, voir le peuple de prs, on a vite constat qu'il est +beaucoup plus voisin que le monde riche de l'galit des sexes. Dans le +peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette +diffrence,--qui fait aussi son excellence et sa supriorit,--qu'elle +va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de +ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari femme, + bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultives, on +ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un +malotru, les mnages ouvriers ont le droit--dont ils abusent +quelquefois--de se cogner avec la plus entire rciprocit.</p> + +<p>C'est donc moins pour la rendre l'gale de son homme que pour +l'entraner l'assaut des classes riches, que les partis +rvolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrire comme ils ont +enrgiment l'ouvrier. Le proltariat voit dans la femme pauvre une +camarade de combat, une allie ncessaire, une recrue qui doit grossir +l'arme socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrire fermera toujours +l'oreille la propagande rvolutionnaire? Je ne sais que l'influence +rivale de la religion qui puisse disputer l'anarchisme et au +collectivisme cette prcieuse et si intressante clientle.</p> + +<a name="l2c2" id="l2c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Le fminisme chrtien</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit + catholique et l'esprit protestant.</p> + +<p> II.--Rudesses des Pres de l'glise envers l've + pcheresse.--Le Christ fut compatissant aux femmes.--Sa + religion les rhabilite et les ennoblit.</p> + +<p> III.--Le fminisme intransigeant est un renouveau de + l'esprit paien.--L'galit humaine et la hirarchie + conjugale.</p> + +<p> IV.--Double courant des ides chrtiennes.--Tendances + catholiques et protestantes favorables a la + femme.--Fminisme qu'il faut combattre, fminisme qu'il + faut encourager.--Organes du fminisme chrtien.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Peut-il y avoir un fminisme chrtien? Cet accouplement de mots sonne +mal nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un +mouvement d'indpendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'glise +serait-elle donc favorable l'mancipation des femmes? Conoit-on que +le christianisme puisse encourager le fminisme, ou mme que le +fminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la +vrit, l'enseignement des critures et des Pres se prte aux +interprtations les plus diverses, et sur les <i>relations des sexes</i> et +sur les <i>relations des poux</i>.</p> + +<a name="l2c2s1" id="l2c2s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer +que l'Ancien et le Nouveau Testament tmoignent plus de faveur et de +considration aux fils d'Adam qu'aux filles d've. C'est pourquoi le +champion vnrable de l'mancipation fminine aux tats-Unis, Mme +lisabeth Stanton, s'en prend la Bible de l'infriorit persistante de +son sexe. Mme en souvenir des admirables figures de femmes qui +apparaissent et l au cours du rcit biblique--telles Judith, +Suzanne, Esther, la fille de Jepht, la mre des Machabes et tant +d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir tabli, pour des sicles, la +supriorit du masculin sur le fminin.</p> + +<p>Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la +premire femme a caus la chute du genre humain en apportant au monde le +pch et la mort; qu'elle a t accuse, convaincue et condamne par +Dieu, avant les assises gnrales du jugement dernier; que, depuis lors, +en excution de la sentence prononce, elle enfante dans les larmes et +dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et +la maternit une priode de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la +Gense rapporte que la femme a t faite aprs l'homme, tire de lui et +cre pour lui. Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, le droit +canon et le droit civil, les prtres et les lgislateurs, les critures +et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis +politiques, s'accordent avec une touchante unanimit la proclamer son +infrieure et son sujet? Prescriptions, formes et usages de la socit +civile, pratiques, disciplines et crmonies de la socit religieuse, +tout sort de l. Pour avoir t forme d'une cte d'Adam, d'un os +surnumraire, comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre +premier pre en tentation grave, ve a t condamne la sujtion +perptuelle. Et avec une docilit aveugle, l'tat n'a fait que souscrire +aux suspicions et aux jugements de l'glise<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme.</i> Revue encyclopdique, <i>loc. +cit.</i>, p. 889.</blockquote> + +<p>Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous +prtexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme +Stanton, aide d'une commission de dames hbrasantes, a dcid de +reviser les textes sacrs et d'opposer, l'aide de commentaires +appropris, la <i>Bible des femmes</i> la <i>Bible des hommes</i>. En voici un +fragment relatif au rle qu've a jou dans le drame de l'Eden: Soit +qu'on regarde ve comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne +pour l'hrone d'une histoire vritable, quiconque voit les choses sans +parti pris, doit admirer le courage, la dignit et la noble ambition de +la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a +pas essay de la sduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs +mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine; +il a fait appel la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme +et qu've ne trouvait point satisfaire en cueillant des fleurs ou en +bavardant avec Adam.</p> + +<p>Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un +bouquet ou un bijou: il est plus sant de leur parler de la quadrature +du cercle, en souvenir d've qui, la premire, eut le courage de +cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avr qu'Adam +n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hsite pas le traiter +de grand poltron. Fermez donc, aprs cela, les Acadmies aux femmes! +Bien plus, quand le moment de la pnitence arrive, Adam, confus et +larmoyant, s'abrite derrire la faible crature que Dieu lui a donne: +La femme, dit-il l'ternel, m'a prsent le fruit et j'en ai mang. +O honte! lchet! Le rcit biblique, ainsi interprt, ne tourne pas +l'honneur du roi de la cration, qui, ptri du limon de la terre, tait +sans doute d'une nature trop paisse pour percevoir les subtiles +objurgations du serpent tentateur.</p> + +<p>Et pourtant, de l'aveu mme de Mme Stanton, ces Messieurs sont appels +dans le texte sacr les fils de Dieu, tandis que ces Dames y sont +ddaigneusement dnommes les filles des hommes. Et cette ingalit +lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se rfre un +texte de l'<i>Ecclsiaste</i>--peu flatteur, j'en conviens,--o il est dit +que la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes. Mais +nous pouvons tre srs que la Bible fministe, qui ne manque ni d'audace +ni de gaiet, saura trouver ce document svre une signification +favorable.</p> + +<p>A cela mme, on reconnat bien cette hardiesse anglo-saxonne sans +laquelle, peut-tre, le fminisme ne serait pas n. Si, en tout +cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premirement et +rapidement, dvelopp en Angleterre et en Amrique, la raison en est, +sans doute, que le protestantisme incline et faonne les esprits au +libre examen et, par suite, l'indpendance de la pense, et que, dans +ces pays, les choses de la religion tant laisses l'interprtation +individuelle,--d'o la diversit infinie des sectes rformes,--le champ +est plus largement ouvert aux nouveauts et aux audaces que chez les +peuples d'esprit catholique, traditionnellement prdisposs la +discipline et la subordination hirarchiques.</p> + +<a name="l2c2s2" id="l2c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu rpter +l'glise autant que dans les salons, que l'homme leur est suprieur en +intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur +honorabilit risquent d'tre gravement altres par les contacts de la +vie extrieure et que, par consquent, leur existence doit tre +recueillie et leur activit soumise et enferme, ont fini, suivant le +mot de Mme Marie Dronsart, par accepter leur infriorit comme un dogme +et leur effacement comme un devoir.</p> + +<p>C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer +la primaut du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons mme +reconnatre que certains Pres de l'glise, mus des suites du pch +originel ou pris d'asctisme monastique, se sont chapps quelquefois +en rcriminations amres contre la charmante perfidie des femmes. Tel +compare leur voix au sifflement du serpent, leur langue au dard du +scorpion. Nul ne pardonne ve la chute d'Adam et la perte du paradis. +Tous lui attribuent la fatalit de nos misres. Souveraine peste, +s'crie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomph +de notre premier pre. Les homlies ne sont pas rares o se pressent, +l'adresse de la plus belle moiti du genre humain, des qualifications +comme celles-ci: Auteur du pch, fille de mensonge, pierre du tombeau, +chemin de l'iniquit, porte de l'enfer, vase d'impuret, larve du +dmon, et autres amnits qui manquent videmment de galanterie.</p> + +<p>La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un rquisitoire de +Tertullien: Femme, tu es la cause du mal; la premire, tu as viol la +loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta +faute a fait mourir Jsus-Christ. C'est pourquoi, au dire du mme +docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouv grce devant +l'glise,--la voir est mal, l'couter est pire et la toucher est chose +abominable, <i>quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum</i>. Cet +anathme rappelle le cri dsespr de l'<i>Ecclsiaste</i>: J'ai trouv la +femme plus amre que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs; +son coeur est un pige et ses mains sont des entraves.</p> + +<p>Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes vhmentes +s'adressaient moins aux femmes honntes qu'aux courtisanes qui +pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage +est franchement antifministe. Il semble que la femme, en elle-mme, ait +t, pour les premiers chrtiens, un objet, sinon de rprobation, du +moins de terreur sacre. C'est ce sentiment qu'obissait sans doute +Tertullien lorsqu'il souhaitait que la femme, tout ge, cacht son +visage, toujours et partout. On a prtendu mme que certains +thologiens des anciens ges se demandaient srieusement si la femme +avait une me, autrement dit, si elle appartenait l'humanit; mais, +vrification faite, cette assertion, maintes fois rfute, nous parat +une plaisanterie absurde ou une nerie malveillante<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> <i>Le Concile de Mcon et l'me des femmes.</i> Revue du Fminisme +chrtien du 10 avril 1896, p. 33.</blockquote> + +<p>Depuis lors, le clerg s'est humanis, je ne dis pas fminis. Il ne +tolre pas encore que les femmes se prsentent en cheveux +l'glise,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il +n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux +offices. Il se pourrait mme que nos prtres fussent dsols de cette +pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blmer.</p> + +<p>Bien plus, sera-t-il permis un laque de bonne volont d'insinuer +modestement qu'en dpit des imprcations misogynes de quelques +prdicateurs austres, le catholicisme ne nourrit point contre la femme +de si hostiles prventions? En faisant de la Vierge Marie la mre de +Dieu, en la plaant sur nos autels, en la proposant nos hommages, en +nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant +d'un cortge de saintes et de martyres qui trnent, sur un pied +d'galit fraternelle, avec les aptres et les confesseurs, il me semble +que la religion catholique a vritablement ennobli et magnifi la femme. +Nos fministes, si pris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'tre +flatts de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regarde par +les coles ecclsiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne +doivent pas oublier que saint Jrme a travaill toute sa vie la +transformation et l'lvation de la femme latine. Qu'ils prennent +seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent +les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas +t maltraites par l'glise; et elles lui en tmoignent trs +gnralement une fidle reconnaissance.</p> + +<p>A s'en tenir l'esprit de l'vangile et aux exemples du Matre, on voit +moins encore qu'elles aient t sacrifies au sexe fort. Dans le sens le +plus pur du mot, le Christ fut l'Ami des femmes. Il boit l'amphore +de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de +Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'taient voues sa +doctrine et attaches ses pas lui demeure fidle jusqu'au tombeau. Le +Christ prfre mme la bruyante activit de Marthe l'immobilit +contemplative de Marie qui, assise ses pieds, suspendue ses lvres, +recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait +symboliser le fminisme croyant et mditatif. Nos chrtiennes lgantes +que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment +promener leur pense travers les abstractions sublimes de la vie +dvote, ne manquent point de se flatter d'avoir choisi la meilleure +part. Il faut pourtant bien, entre nous, que le mnage soit fait.</p> + +<p>Point de doute: la femme est devant Dieu l'gale de l'homme. Et dfaut +de tout autre tmoignage de faveur, sa rhabilitation rsulterait, je le +maintiens, de la seule maternit de Marie qui fut salue pleine de +grce par l'ange Gabriel et juge digne d'enfanter le Fils de Dieu. +L'Immacule Conception peut tre considre comme la revanche et la +glorification du sexe fminin. Car, si ce dernier fut cause, par le +pch d've, de notre chute originelle, il a t, par l'intermdiaire de +la Vierge, l'instrument de notre Rdemption. C'est bien ainsi que le +comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait +pas la religion chrtienne de l'avoir releve de l'heureux tat +d'infriorit dans lequel l'antiquit paenne l'avait maintenue. Ce +n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu crire que le +fminisme chrtien tait n le jour o le Fils de Dieu, qui n'eut point +de pre ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth l'incomparable +honneur d'tre sa mre<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> <i>Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation lgale de la +femme.</i> Le Fminisme chrtien du mois de mai 1900, p. 139.</blockquote> + +<p>Au surplus, les femmes ont l'me foncirement religieuse. Elles ont jou +un rle prpondrant dans l'tablissement et la propagation de l'glise +naissante. La religion, crit Renan, puise sa raison d'tre dans les +besoins les plus imprieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de +souffrir, besoin de croire. Voil pourquoi la femme est l'lment +substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a +t, la lettre, fond par les femmes. Aujourd'hui encore, ce sont +elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du +catholicisme. On a raison d'appeler le sexe fminin: le sexe dvot. En +plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon cr, du moins organis la +charit. De l, ces congrgations fminines,--une des plus pures gloires +de l'glise,--qui sont, depuis des sicles, le refuge des abandonns, la +consolation des affligs, le secours des pauvres et la providence des +malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse natre et +durer sans le zle pieux des femmes. Somme toute, l'glise, malgr ses +rudesses de langage, a eu le mrite d'ouvrir au besoin de dvouement, +dont leur coeur est dvor, un drivatif admirable et une destination +sublime.</p> + +<a name="l2c2s3" id="l2c2s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Les adeptes de l'mancipation fminine ont donc tort de lui imputer +crime la rprobation que plusieurs de ses docteurs ont voue l've +pcheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait +pas tendu la femme une main compatissante, et amie! A les entendre, +toutefois, c'est moins dans la <i>question des sexes</i> que dans les +<i>relations des poux</i> que le christianisme aurait profess son peu de +got pour la prexcellence du sexe fminin. Et c'est le moment de +montrer qu'il y a au fond du fminisme contemporain un regain de +paganisme latent.</p> + +<p>Oui; il est des femmes nouvelles qui prfrent franchement le +polythisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrs +fministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jet, d'une voix tremblante de +colre, ces mots significatifs: Depuis que je suis en France, j'entends +toujours les femmes se vanter d'tre mres, fatiguer tout le monde par +l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en +vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement +flatteuse. Peut-tre tes-vous trop hantes par l'image de la Madone +portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je prfre la +Vnus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait +pas de bras du tout. A votre aise, Madame! S'il nous tait donn +cependant de revivre la vie grecque, je ne sais gure que les grandes +courtisanes qui pourraient s'en fliciter. Hormis cette exception, les +femmes honntes ont plus profit que souffert de l'instauration des +moeurs chrtiennes.</p> + +<p>Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des rvoltes fminines +est ml plus ou moins, suivant les tempraments, de sensualisme et de +religiosit. M. Jules Bois nous avise qu'il a t conduit au fminisme +par le mysticisme. Cela ne nous tonne point de l'auteur du <i>Satanisme</i> +et de la <i>Magie</i>. Son <i>ve nouvelle</i>, livre trange et ardent, n'est +qu'un long acte de foi, d'esprance et d'amour en la femme de l'avenir. +L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue +Zoroastre: Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut +mieux que l'homme vierge: la mre vaut dix mille pres. Ce fminisme +exalt, voluptueux et dvot, remet le salut du monde aux mains de la +femme mancipe.</p> + +<p>Certes, l'Olympe paen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il +s'en dgage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythisme difia le +beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agrables desses +personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs +et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs dplorables. Il n'tait +pas jusqu' Jupiter et Junon qui ne manquassent l'occasion de prestige +et de tenue. Leurs querelles de mnage n'taient point d'un bon exemple +pour les humbles mortels. A voir l-haut les maris si volages et les +femmes si faciles, le mariage si peu respect et l'union libre si +ouvertement tolre, les humains ne pouvaient, sans irrvrence, se +mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme paen ne +fut point trs profitable la moralit publique et prive;--et +l'exprience atteste que la femme est la premire souffrir des +mauvaises moeurs. Asservie aux apptits du mle, elle devient chair +caprice ou chair souffrance.</p> + +<p>Que nous voil donc loin des conceptions chrtiennes! Toute l'antiquit +a vcu sur cette ide que la femme est infrieure l'homme en force, en +intelligence et en raison; et les relations prives des poux, comme les +relations sociales des sexes, impliqurent partout la subordination plus +ou moins humiliante de l'pouse au mari. Survient le christianisme; et, +si ses premiers docteurs ne peuvent se dfendre parfois d'incriminer +dans la femme l've curieuse et perfide qui, pour avoir induit en +tentation notre premier pre, voua toute sa descendance la corruption +du pch et rendit par l ncessaire le sacrifice du Dieu fait Homme, +tout l'esprit de sa doctrine tend la rhabilitation de l'pouse et +la glorification de la mre.</p> + +<p>Non pas que la tradition chrtienne soit favorable l'galit de la +femme et du mari. Tmoin ce texte de saint Paul: Le mari est le chef de +la femme, comme le Christ est le chef de l'glise. De mme que l'glise +est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'tre en toutes choses + leurs maris. Saint Augustin va jusqu' faire honneur sa mre +d'avoir obi aveuglment celui qu'on lui fit pouser. A ses amies +qui se plaignaient des brutalits de leur poux, sainte Monique avait +coutume de rpondre: C'est votre faute, ne vous en prenez qu' votre +langue. Il n'appartient pas des servantes de tenir tte leurs +matres.</p> + +<p>Mais en maintenant la hirarchie conjugale, le christianisme a su +transformer, par ses vues idales d'universelle fraternit, le dsordre +paen en unit harmonique. Il n'y a plus ni citoyens ni trangers, ni +matres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous tes tous un en +Jsus-Christ. Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du +mariage chrtien. Dsormais la femme est confie la protection du +mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-tre et +de la dignit de l'pouse qui est la chair de sa chair et l'me de son +me. Le couple chrtien est si troitement uni de coeur, de sentiment, +d'intrt, les deux poux sont si bien l'un l'autre, l'unit qui +s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'glise tient leur +mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de sparer ce +que Dieu a indissolublement uni.</p> + +<p>En somme, et pour revenir un langage plus simple et des vues plus +terrestres, voulons-nous connatre la raison secrte des moeurs sociales +et des dterminations humaines, et quel est le niveau de l'honntet +dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de +famille et la moralit du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci +peut tre la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans +toutes les actions louables ou rprhensibles de l'homme, la femme a +quelque part. Elle est le bon ou le mauvais gnie du foyer; et suivant +qu'elle est ange ou dmon, il est concevable que l'homme soit port +naturellement la maudire ou la glorifier. Les Pres de l'glise +n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.</p> + +<a name="l2c2s4" id="l2c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Pour ce qui est de la position prise par les communions chrtiennes +vis--vis du fminisme, elle n'est pas trs nette. Deux courants se +dessinent entre lesquels les mes religieuses se partagent et oscillent +prsentement.</p> + +<p>Certains, voyant dans le fminisme un retour offensif de l'esprit paen, +un symptme de relchement et de dcadence qui menace de dmoraliser les +consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant +d'opposer l'antique et pure discipline chrtienne ce renouveau de +paganisme, en remettant l'vangile dans la loi, suivant la belle +parole de Lamartine. Le christianisme, leur ide, en a vu bien +d'autres! Que de fois il a replac la socit sur ses vritables bases, +rappelant sans se lasser l'homme et la femme leurs droits et leurs +devoirs! S'il est un vrai et salutaire fminisme, c'est la religion du +Christ qui en conserve la mystrieuse formule. Nul besoin de modifier sa +tactique; elle n'a qu' prcher aujourd'hui ce qu'elle prchait hier, +sans concession aux gots du jour. Sa vieille morale suffit tout. +Qu'on la respecte, et la paix renatra entre les sexes et entre les +poux.</p> + +<p>Sans doute, rpondent d'excellents esprits tourns plus volontiers vers +l'avenir que vers le pass, la puret chrtienne a guri plus d'une fois +la corruption des hommes et le dvergondage des femmes. Mais, sans nier +qu'elle soit capable de rendre l'honntet notre vieux monde, il +parat bien qu' une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il +soit ncessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, ct de +revendications malfaisantes, le fminisme en formule d'autres dont la +justice n'est gure contestable, les hommes de sens doivent faire le +dpart entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce +qui est lgitime. Rien n'empche le christianisme de maintenir sa +doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son +immortalit est prcisment dans la grce qui lui a t donne de +toujours se rajeunir sans varier jamais.</p> + +<p>Il est croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie, +l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de +prtres franais, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables +l'extension du rle et l'largissement de l'action des femmes. Que de +maux elles pourraient gurir, que de douleurs du moins elles pourraient +soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les +oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu' +l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou +l'autre, au profit de l'ordre social.</p> + +<p>C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute +situation, assurait dernirement Mme Fawcett, prsidente de la Socit +britannique pour le suffrage des femmes, qu'il verrait avec faveur les +Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuad que leur intervention +aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la +confection des lois. Et l'archevque de Canterbury, chef de l'glise +anglicane, a fait la mme dclaration et mis les mmes esprances. +Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion +de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Franaises, +dont beaucoup sont bonnes chrtiennes, le droit de participer +l'lection des dputs et des snateurs: croyez-vous qu'elles voteront +pour des francs-maons ou des libres-penseurs?</p> + +<p>Les chrtiennes de France sont en possession d'une puissance, parse et +latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mmes. Pour mettre +cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une +discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes franaises +n'aient pas entrepris une croisade plus nergique contre l'cole sans +Dieu. C'est peut-tre que, dans notre pays, le catholicisme a t, +depuis le commencement du sicle, plutt un frein qu'un excitant, plutt +un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte +de l'vangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.</p> + +<p>Le fminisme chrtien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les +dvotes et paralyse mme les dvots? Il se pourrait. Le monde catholique +franais est en voie de rajeunissement et d'mancipation. Dans son +livre: <i>Les religieuses enseignantes et les ncessits de l'apostolat</i>, +Mme Marie du Sacr-Coeur ne veut pas admettre que la congrganiste +franaise ait un temprament moral infrieur celui de la jeune +protestante amricaine. Elle propose en consquence d'tablir dans nos +monastres un courant de choses de l'esprit, une vie de +l'intelligence. Son espoir est que mieux armes pour la lutte, plus +vivantes, plus modernes, ses soeurs feront oeuvre sociale plus +efficacement que par le pass; et elle conclut que dans un avenir +peut-tre prochain, plus d'un couvent sera oblig d'apporter de grandes +modifications la vie claustrale.</p> + +<p>Disons tout de suite que cet esprit nouveau a veill dans le monde +religieux de naturelles apprhensions et de vives controverses. Certains +l'ont dnonc comme une sorte d'amricanisme fministe qui ne pourrait +fleurir que dans un couvent fin de sicle habit par des religieuses +fin de clotre. Point de doute cependant qu'un esprit de nouveaut, de +hardiesse, parfois mme d'indpendance, ne travaille et ne remue le +clerg et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer +quelques annes, et nos saintes femmes seront moins scandalises des +libres tendances du fminisme contemporain.</p> + +<p>Pour le moment, celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires +d'affranchissement, leur viennent dnoncer le despotisme marital, +beaucoup de femmes n'ont qu'une rponse trs simple: Laissez-nous +tranquilles: s'il nous plat d'tre battues! Sans nier que cette +patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommand aux +femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue qui les +soufflte, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la libert de +rappeler qu' ct d'un fminisme incohrent, qui s'en prend tous les +fondements du foyer chrtien et qu'il convient de fustiger d'importance +si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un +fminisme raisonnable qui mrite l'approbation et l'encouragement des +laques et mme du clerg.</p> + +<p>En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le fminisme +chrtien est surtout une force conservatrice qui se propose de dfendre +le mariage et la socit contre les audaces rvolutionnaires. A celles +qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou +qui rvent d'une prquation absolue entre les sexes, il s'efforce de +prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'largir sans un +grave prjudice pour l'honntet des moeurs, pour la paix des mnages et +la dignit de la femme.</p> + +<p>C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il +n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le fminisme chrtien +s'organise sous l'oeil bienveillant des diffrentes glises. Il compte +aujourd'hui deux organes: <i>La Femme</i>, bulletin des protestantes rdig +par Mlle Sarah Monod, et le <i>Fminisme chrtien</i>, publication catholique +dirige par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui prsident +galement la <i>Socit des fministes chrtiennes</i>. L'esprit de ce +dernier groupement ressort nettement de la dclaration suivante: Le +fminisme chrtien est l'adversaire rsolu du fminisme libre-penseur. +Si le XXe sicle doit tre, comme on le pronostique, le sicle de la +femme, il faut qu'il soit, par excellence, le sicle de la femme +catholique<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> <i>Rapport de Mlle Marie</i> <span class="sc">Maugeret</span> <i>sur la situation lgale de +la Femme envisage au point de vue chrtien.</i> Le Fminisme chrtien, mai +1900, pp. 142 et 148.</blockquote> + +<p>Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la dtourner +des rvoltes sociales en l'attachant plus troitement au foyer, en +augmentant sa scurit, en fortifiant sa dignit, en la confirmant dans +son rle de plus en plus respect d'pouse et de mre: tel est donc +l'objet actuel du fminisme chrtien. C'est un fminisme assagi, +expurg, dulcor, un prservatif homopathique, un vaccin inoffensif +qui, tournant le poison en remde, immunisera, croit-on, la pieuse +clientle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes esprent +qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus +attnu, il sera plus facile de les prserver de la contagion du +fminisme aigu et dlirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes +gnreuses qui souhaitent au fminisme chrtien des vues plus libres, +des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.</p> + +<a name="l2c3" id="l2c3"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Le fminisme indpendant</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Point de compromission avec le socialisme ou le + christianisme.--Les hommes fministes.--Leurs fictions + potiques.--La femme des anciens temps.</p> + +<p> II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les fministes; ce + qu'en disent les sociologues.</p> + +<p> III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile + d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables + crivains.--Leurs exagrations littraires.</p> + +<p> IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce + que la femme peut reprocher a l'homme.</p> +</blockquote> + +<a name="l2c3s1" id="l2c3s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Hostile aux tentatives d'absorption du fminisme rvolutionnaire et du +fminisme religieux, le fminisme indpendant veut s'appartenir, tre +lui-mme, viter les compromissions et les confusions. Il se considre +comme une force autonome anime d'un mouvement propre. Il tient ses +revendications pour une question de sexe, qui ne dpend ni des questions +ouvrires ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes +ne sont point admis s'immiscer sous prtexte de rvolution sociale, ni +mme sous couleur de proslytisme chrtien. Qu'on les accueille titre +d'allis: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressment le +mot d'ordre de ces dames.</p> + +<p>Des crivains ont accept avec joie ces conditions; et pour mriter le +vocable barbare, mais envi, d'hommes fministes, nous les voyons se +dpenser, pour la sainte cause de la fminit souffrante, en +confrences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes +mus qui font sourire. Ceux-l ne s'efforcent point (pour l'instant, du +moins) de dtourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un +mouvement qui doit se suffire lui-mme. Ils n'admettent mme pas que +l'amlioration de la femme puisse tre le rsultat d'une collaboration +sincre et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme +et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus +prudent et plus sage. Ils regardent plutt le fminisme comme un domaine +rserv aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre +le pied, mme avec les meilleures intentions du monde, ils prennent +tche d'outrer les regrets, les dolances, les rcriminations et les +espoirs de l've moderne. Voici des chantillons de leur langage: +rapprochs des dclarations de quelques femmes hautement qualifies dans +le parti nouveau, ils nous difieront sur l'esprit des uns et des +autres.</p> + +<p>La plupart des coles fministes ont coutume d'opposer, avec un parti +pris intrpide, les perfections idales du pass aux lamentables +dchances du prsent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous +les novateurs qui se flattent de nous ramener la pure noblesse de nos +origines. On connat le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au +commencement, l'homme tait libre, heureux et solitaire; la socit l'a +fait dpendant et misrable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut +revenir la simple nature. C'est un peu le mme conseil que l'on donne + la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux cout?</p> + +<p>A lire, par exemple, M. Jules Bois, un crivain qui a conquis l'estime +des lettrs par l'intrpidit de ses convictions et la forme ardente et +colore de ses livres, nulle frocit ne fut plus cruelle que celle de +l'homme primitif. Il communie avec le tigre norme; il manie le meurtre +et l'pouvante. Sa volont est criminelle; il rve dj de tout +dtruire afin de rester seul<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Voil l'origine sanglante de +l'anthropocentrisme. Tout par l'homme et pour l'homme! Le mle +primitif fut la plus perspicace des brutes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Jules Bois, <i>l've nouvelle</i>, p. 16.</blockquote> + +<p>Sans prter nos premiers anctres d'aussi longues vues de domination +ambitieuse,--car ils ne songeaient gure qu' vivre au jour le jour et +se dfendre de leur mieux contre les espces animales qui menaaient +leur existence,--il est croire que le portrait qu'en trace M. Jules +Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes +primitifs n'eurent point la main lgre ni l'me subtile, la plus simple +logique nous induit penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres +ni plus dlicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages +du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple +des premiers ges fut harmonieusement appareill. Lorsque les mles sont +des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes +d'adorables petites cratures.</p> + +<p>Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les fministes exalts s'imaginent la +femme primitive. Ils nous assurent mme qu'elle fut tout simplement +exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut +laid, bte et grossier. Ils nous la montrent suivie d'un cortge de +colombes qui adorent sa grce. Ce n'est pas elle qui et tu pour +vivre! Le respect de la vie, mme la plus ignore, mme la plus +obscure, est son privilge. Jamais elle ne se ft abaisse tordre le +cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-l lui +semblait un crime. Elle respecte non seulement les insectes, mais les +ptales clatants et parfums qu'elle ne runit pas sur son coeur parce +qu'ils y mourraient<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Et dire que cette blanche brebis qu'on nous +prsente pare de toutes les sductions fut la femme des cavernes! +Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu' l'ge de pierre, une +crature face humaine pt avoir l'me d'un chrubin?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Jules Bois, <i>l've nouvelle</i>, p. 17.</blockquote> + +<a name="l2c3s2" id="l2c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Et le matriarcat? s'crieront tous ceux qui croient l'originelle +perfection fminine. Il fut un temps, parat-il, o la femme, ayant +toutes les supriorits intellectuelles et morales, cumula tous les +pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle +gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait la +famille et inspirait la socit naissante. Si, par la suite, la +prminence du pre a dtrn celle de la mre, si le patriarcat a +renvers le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la +douce royaut des femmes.</p> + +<p>A ces fictions galantes nous rpondrons tout de suite,--quitte revenir +plus tard sur ce sujet avec quelque dtail,--que beaucoup d'historiens, +et des plus autoriss, nient la prexistence du matriarcat sur le +patriarcat, c'est--dire l'antriorit de la puissance maternelle sur la +puissance paternelle et, par suite, la primaut originaire de la femme +sur l'homme. Et-il mme exist,--ce qui est en question,--le matriarcat +ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.</p> + +<p>L o l'humanit ne connat pas le mariage, on ne saurait concevoir, en +vrit, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant la mre. +Aussi facilement que, dans la promiscuit du poulailler, le coq se +dtache de sa progniture, le pre, dans la promiscuit des premiers +groupes humains vous aux hontes et aux misres de la plus inconsciente +dissolution, ne pouvait tre qu'indiffrent ou ddaigneux l'gard des +enfants, la filiation de ceux-ci tant presque toujours douteuse ou +inconnue. A dfaut d'une paternit tablie ou prsume,--consquence du +mariage monogame,--la mre d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa +niche. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps: +c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnes par leur +amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?</p> + +<p>L'ide qui nous parat la plus proche de la vrit historique et la plus +conforme aux ralits de la vie primitive, est celle-ci: les premiers +hommes furent des mles violents et batailleurs, et les premires femmes +de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualits et leurs vices, +en proie mille difficults, mille tourments, mille souffrances que +notre intelligence amollie par le bien-tre ne saurait mme concevoir, +luttant chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence +d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu peu cette +bestialit environnante et essaimant par le monde leur humanit +lmentaire qui, de gnration en gnration et de progrs en progrs, +s'est dveloppe, multiplie, moralise, leve, affine, pour devenir +notre socit moderne si fire de son savoir, de son pouvoir, des +merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des +splendeurs de sa civilisation. A ces lointains anctres,--aux hommes et +aux femmes indistinctement,--le prsent doit un souvenir de pieuse +reconnaissance.</p> + +<p>Mais nous sommes loin de la conception fministe qui attribue +gratuitement la femme toutes les qualits natives et lui fait honneur +de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thme: tandis que +l'homme s'abandonne la violence, au crime, tous les dbordements de +la passion, la femme, mconnue dans sa grandeur, outrage dans sa grce, +perscute pour sa vertu, maltraite pour sa bont, avilie surtout pour +sa beaut, reste la fidle dpositaire de tout ce qui soutient, lve, +pure et embellit l'existence. A elle le dvouement, le pardon, l'idal. +La femme est le gnie bienfaisant de la terre, le bon ange de la +cration.</p> + +<p>Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant +de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'vidente +supriorit de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos fministes +adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la +dompta par la force brutale appuye, sanctionne, consacre par les +prescriptions de la loi et les commandements de l'glise. Et ce fut un +long martyre, un perptuel attentat la pudeur, la grce, la +faiblesse, la beaut!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Dans le pass profond, barbare et tnbreux,</p> +<p class="i14"> Tu fus toute piti, Femme, et tout esclavage;</p> +<p class="i14"> Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage</p> +<p class="i14"> Comme sous le pressoir un fruit dlicieux.</p> +</div></div> + +<p>C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers l've +nouvelle<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Et il compte sur les hommes nouveaux qu'enivre le vin +de ses souffrances pour secouer les chanes de l'ternelle esclave.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> <i>Les Hommes fministes.</i> Revue encyclopdique du 23 novembre +1896, p. 831.</blockquote> + +<a name="l2c3s3" id="l2c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consomm. +Pour n'avoir point su ni voulu s'lever la hauteur de la femme, +l'homme, appelant son secours les codes et les dieux, toutes les +contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujtion en sujtion +et de dchance en dchance, abaiss sa compagne au niveau de sa propre +grossiret originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine +est tombe au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son +vainqueur en a fait! Tandis que l've des premiers ges rayonnait sur le +monde par l'clat de ses vertus et de ses charmes, la Franaise de notre +fin de sicle n'est qu'une pitoyable dgnre. Ce n'est plus la femme, +mais la dame<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, laquelle on refuse toute intelligence, tout +mrite, toute sensibilit, toute noblesse. Aprs avoir rehauss de mille +grces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme +d'aujourd'hui, passant, avec la mme facilit, de la complaisance la +plus excessive pour le pass l'injustice la plus criante pour le +prsent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Jules Bois, <i>l've nouvelle</i>, pp. 82 et 83.</blockquote> + +<p>Franchement, je ne puis voir dans toute cette littrature retentissante +que des prjugs systmatiques ou des illusions de visionnaire. Certes, +dans les milieux excentriques o svissent le cabotinage lgant et la +mondanit dissipe, il est des femmes qui ne possdent gure qu'un +cerveau d'autruche et qu'une me de nant, tres vains et factices, +vaniteux et futiles, sortes de poupes mcaniques charges de soie, de +dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tte vide. Mais ce +type goste et inutile reprsente-t-il toutes les femmes de France? +toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mres? La dame des +classes riches ou des milieux aiss est-elle toujours aussi frivole, +aussi sche, aussi nulle? Voil pourtant ce que la femme moderne serait +devenue--une pitoyable dgnre--sous l'oppression masculine appuye de +l'autorit des lois divines et humaines. De ses misres et de ses +dfauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure +victime. Le seul coupable, c'est l'homme.</p> + +<p>Et de nombreux et notables crivains mlent leurs fortes voix au bruit +aigu des rcriminations fminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous +dclare que la femme est traite en race conquise et non en race +allie, et que la situation qui lui est faite encore actuellement est +le reste des premiers tablissements de la barbarie. C'est M. Georges +Montorgueil qui prtend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a +systmatiquement oubli la femme: Serve, elle a sa Bastille prendre, +ses droits conqurir, sa rvolution tenter. A son gr, l've +esclave nous rappelle trop timidement nos principes<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Combien de +romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalt les droits +de la femme et jet la pierre au roi de la cration? C'est dans la +plupart des petits cnacles littraires comme une leve de boucliers +pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprime.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> <i>Les Hommes fministes.</i> Revue encyclop., <i>loc. cit</i>., p. +827.</blockquote> + +<p>En vrit, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur +subordination lgale, n'est-ce point justice de reconnatre que les +moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable +cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un +enfer? Mme en admettant que les femmes imparfaites sont une minime +exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de rgle presque +universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes +leurs compagnes de si pitoyables cratures? Puisqu'on parle de servitude +fminine, pourquoi ne pas reconnatre qu'elle est souvent nominale et +que les ingalits qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la +cause, sont surtout prtexte de tendres panchements de littrature?</p> + +<p>Ce n'est point l'avis du <i>Grand Catchisme de la Femme</i>, dont le passage +suivant mrite d'tre cit intgralement comme un curieux chantillon +des outrances d'une me fministe. L'auteur, M. Frank, crit +srieusement ceci: Aujourd'hui, la femme est moins encore que le +gredin, moins que l'enfant, moins que l'alin: car le fripon redevient +citoyen l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa +majorit; l'alin, en recouvrant sa raison, est restitu dans ses +droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa +sagesse, ses vertus, subit toujours la fltrissure de sa naissance, et +voit son front marqu d'un stigmate indlbile attach ses origines; +toujours elle demeure la condamne, la proscrite, l'ternelle mineure, +la perptuelle dchue<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. Et renchrissant sur ces excs de langage, +une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui la +Demi-Bte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Cit par M. <span class="sc">de Rochay</span> dans la <i>Question fministe</i>. +Avant-propos, p. VIII.</blockquote> + +<a name="l2c3s4" id="l2c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Car les femmes prises d'indpendance ne le cdent en rien aux hommes +fministes et s'acharnent avec la mme ardeur dnoncer le sexe fort, +en un style des plus discourtois et des plus dclamatoires, comme la +cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument dmontr que +l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite tous ses +devoirs. Mme Marya Cheliga, prsidente de l'Union universelle des +femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la +femme n'est prsentement qu'un tre infrieur, terroris par la +brutalit masculine, que sa condition civile et civique est reste +semblable celle des serfs du bon vieux temps, que cette grande +humilie est livre comme une proie l'insatiable gosme du matre. +Qu'est-ce que le fminisme? Un mouvement abolitionniste de l'esclavage +fminin. Les femmes n'ont point assez profit, parat-il, de notre +grande Rvolution. A la Dclaration des Droits de l'Homme, il n'est que +temps d'ajouter la Dclaration des Droits de la Femme. La premire +charte d'mancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, a +ouvert dans le mur sculaire du privilge une brche qui deviendra la +porte triomphale o passeront les revendications de l'ternelle +opprime<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> <i>Les Hommes fministes, op. cit.</i>, pp. 825 et 826.</blockquote> + +<p>On ne nous pardonne mme pas que, dans tous les milieux, dans toutes les +conditions, la femme moderne soit condamne, pour vivre, tre nourrie +et soutenue par l'homme. Cette situation est intolrable et +indfendable. Qu'est-ce que l'pouse elle-mme, sinon une femme +entretenue qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de +la bonne volont du mari? L'aptre du fminisme en Autriche, Mlle +Augusta Fickert, en induit que jusqu' prsent, la femme a d mentir +pour arriver ses fins et assurer mme sa conservation: le mouvement +fministe doit l'affranchir de cet asservissement<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>. Et ne croyez pas +que la femme riche soit mieux traite! Confine entre sa modiste et sa +couturire, condamne aux futilits de la toilette et aux bavardages de +salon, exclusivement occupe faire la belle, elle ne joue dans la vie +prtendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'un rle de +simple meuble de luxe. A qui la faute? A son seigneur et matre, dont +elle partage l'oisivet frivole et la dissipation tapageuse<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 860.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 879.</blockquote> + +<p>Par contre, les dolances de la femme nous paraissent beaucoup plus +dignes de considration, lorsqu'elles visent les humiliations et les +dformations que lui inflige notre littrature contemporaine. Voyez ce +que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges +ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue +ils la ptrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle +apparat comme une crature perfide et vaine, intrigante et sche, +vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement +courbe sous le mpris ou trane dans la honte! Du ct des potes, des +rveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire ve, +on la plaint. Elle est l'amie frle et languide, la malade, l'impure, la +tentatrice adorable ou la charmante pcheresse, fleur dlicieuse et +troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait +profondment blesse de cette piti souponneuse ou de ces imputations +fltrissantes? Rappelons seulement, titre d'exemple, cette dfinition +d'Alexandre Dumas: La femme est un tre circonscrit, passif, +instrumentaire, disponible, en expectative perptuelle. C'est la seule +oeuvre inacheve que Dieu ait permis l'homme de reprendre et de finir. +C'est un ange de rebut<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Prface de <i>l'Ami des femmes</i>. Thtre complet, t. IV, p. 45.</blockquote> + +<p>Il est pourtant une misre plus douloureuse et plus infme que notre +civilisation lui rserve. Et si rpugnante est cette plaie que je n'en +parlerais pas, si nos fministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en +faisaient une obligation: j'ai nomm la prostitution. De fait, la femme +tombe est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle cole enseigne +que, tant qu'une malheureuse sera courbe sous le joug de cette +dgradation rglemente, nulle femme honnte ne pourra se dire dlie de +toute servitude. Afflige de l'agenouillement des hommes devant la +moins digne d'idoltrie, devant cette Circ symbolique qui les change +en btes, blesse de l'insulte faite ses soeurs dchues, elle doit +communier par sa conscience indigne, selon le langage hardi de M. Jules +Bois, avec l'immense caste des esclaves patentes du plaisir viril<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.</p> + +<p>Nul outrage n'est donc pargn la femme: tout lui est sujet +d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis +jusqu'aux maldictions haineuses des misogynes, depuis les gards +mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprmes injures de la +dbauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue raliste, que +l'homme est le seul animal qui mprise sa femelle<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> <i>La Femme nouvelle, loc. cit.</i>, p. 837.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 891.</blockquote> + +<a name="l2c4" id="l2c4"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>Nuances et varits du fminisme autonome</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les modres et les habiles.--La droite librale.</p> + +<p> II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre + fministe.</p> + +<p> III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti + avanc.--L'extrme-gauche intransigeante.--Effectif total + des diffrents groupes.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>On a vu que les fministes des deux sexes s'accordent pour reprocher +la socit les prjugs, les injustices et les souffrances dont +l'existence des femmes est journellement afflige. Mais il ne faut pas +en conclure que, n d'un mme besoin de rvolte contre ces prventions, +ces misres et ces iniquits, le fminisme indpendant forme un bloc +homogne, ayant mme esprit, mme programme et mme but. Il se +fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en +poursuivant paralllement l'amlioration de la condition des femmes, +marquent une impatience, une logique et des ambitions trs ingales. Il +en est d'intransigeants, de radicaux, de modrs et mme de +conservateurs. Runi en assemble, le fminisme ferait l'effet d'un +Parlement trs vari d'opinions et de couleurs.</p> + +<a name="l2c4s1" id="l2c4s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Les moins avances patronnent l'<i>Avant-Courrire</i>, qui a pour emblme +un soleil levant derrire une colline accessible. Cette publication +intressante est dirige par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondration +insinuante et persuasive a su conqurir la cause fministe de nombreux +et puissants auxiliaires parmi les lettrs. Voici, titre de curiosit, +un chantillon de sa manire de voir et d'crire: Le prjug veut que +le rle exclusif de la femme soit d'tre pouse et mre: pourtant toutes +les femmes ne se marient pas et mme toutes celles qui se marient ne +deviennent pas mres. Et pourquoi les pouses et les mres +seraient-elles moins libres que les maris et les pres? Si les femmes +sont vritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes, +si elles doivent infailliblement tre vaincues dans la lutte, pour +quelles raisons les hommes se dfendent-ils contre elles par des lois? +La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne +craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour +empcher les hommes d'usurper cette fonction. L o les lois de la +nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Revue encyclopdique, p. 887.</blockquote> + +<p>Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le pre de +famille nourrir de son lait ses enfants nouveau-ns. Il convient de +lui en savoir gr. On voit avec quelle rserve et quelle discrtion la +trs distingue fondatrice de l'<i>Avant-Courrire</i> touche au privilge +masculin. Elle a mme eu l'habilet de faire accepter Mme la duchesse +d'Uzs la prsidence de son groupe. Ce qui prouve que le fminisme n'est +pas un produit exclusif de la libre-pense et de la dmocratie +rpublicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi minentes +aristocrates.</p> + +<p>Avouerai-je que j'en suis un peu tonn? J'entends bien qu'aux yeux de +ces dames, l'homme est un monarque dchu, duquel on ne peut rien +esprer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est +que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les +femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant +se transmettre exclusivement par les mles. Et voil bien encore +l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'o l'on peut conclure que, +dans la pure doctrine fministe, une femme qui a conscience de sa +dignit ne saurait tre royaliste aucun prix. S'incliner devant le +roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance +aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de rpter que +toute femme qui se mle volontairement d'affaires au-dessus de ses +connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante. Il +est douteux que cette franchise et cette humilit rallient les femmes +nouvelles la cause monarchique. Qui sait mme si dj l'me des plus +ambitieuses,--dont c'est l'habitude de rclamer l'accession de leur sexe + tous les emplois virils,--n'aspire point secrtement la prsidence +de la Rpublique? A moins qu'elle n'en rve la suppression: ni +prsident, ni prsidente,--ce qui, tout prendre, serait plus conforme +au principe de l'galit des sexes.</p> + +<p>Parlons plus srieusement: la fraction librale du parti fministe part +de cette ide trs sage et trs vraie que, loin de s'improviser, le +progrs s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractre et +de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range +Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir srier les +questions et attendre les rsultats. A l'heure qu'il est, leur +propagande s'applique revendiquer et conqurir l'galit des droits +civils, en agissant sur le public par des confrences et des +publications, et sur le Parlement par des requtes et des ptitions. +C'est dans cet esprit pratique et avis que Mlle Marie Popelin, +doctoresse en droit de l'Universit de Bruxelles, qui a fond un des +premiers organes du Droit des Femmes--<i>la Ligue</i>--rclame contre les +lois vieillies ou injustes, dfinissant le fminisme une protestation +contre un systme d'exception qui, sans librer la femme d'aucun devoir, +lui enlve des droits accords tous les hommes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Revue encyclopdique, p. 882.</blockquote> + +<a name="l2c4s2" id="l2c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans tre +beaucoup plus avance, nourrit pourtant des esprances plus larges, des +vues plus libres, des ides plus hardies et prend une attitude de jour +en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur mme du +fminisme, ce foyer nouveau pris de curiosit scientifique, brlant +de savoir, de vouloir, de pouvoir, dvor du besoin de s'lever, de se +communiquer, de se dvouer, ce centre o s'allument et s'chauffent +les rsolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.</p> + +<p>C'est de l qu'est sortie la <i>Socit pour l'amlioration du sort de la +Femme</i>, dont la prsidente, Mme Fresse-Deraismes, une opportuniste +aimable, comptera parmi les ouvrires de la premire heure avec sa soeur +cadette, la regrette Maria Deraismes, laquelle ses admirateurs ont +lev galamment, en fvrier 1895, un monument au cimetire Montmartre. +C'est dans le mme esprit que s'est form le groupe fministe franais +l'<i>galit</i>, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'tude et de +patiente volont, se plat reconstituer le rle social que son sexe a +jou dans le pass. C'est d'une semblable proccupation qu'est ne la +<i>Ligue franaise pour le Droit des femmes</i>, que Mme Pognon dirige aussi +habilement, aussi magistralement qu'elle a prsid, en 1896, les dbats +tumultueux du Congrs fministe de Paris: femme de tte et de coeur, +aptre des revendications de son sexe et surtout ardente zlatrice des +oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mres pour effacer +les haines et rconcilier les hommes. La guerre est une fltrissure +pour l'humanit: la femme de la supprimer. Il lui suffira de le +vouloir fortement, passionnment. L'amour maternel fera ce miracle. +Dieu le veuille!</p> + +<p>C'est encore sous la mme inspiration que s'est constitue l'<i>Union +universelle des Femmes</i>, destine, dans la pense de Mme Marya Cheliga +qui en est l'me, faire oeuvre de propagande fdraliste entre tous +les peuples. Malgr ses emportements et ses outrances, il est impossible +de ne point admirer cette femme que nos meilleurs crivains ont honore +de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi +communicative. Tmoin celle-ci: Mme affranchie, la femme, ainsi que +l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin +implacable et mystrieux rserve tout tre vivant sur notre pauvre +plante; mais, ayant acquis avec la libration toutes les possibilits +de bonheur qui sont en elle, la femme attnuera l'universelle douleur et +apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'lan de son +coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son me rnove et +fire<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> <i>Les Hommes fministes, op. cit.</i>, p. 831.</blockquote> + +<p>C'est dans le mme milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de +publicit intressantes ont pris naissance: le <i>Journal des Femmes</i>, +dont Mme Maria Martin, sa distingue directrice, rsume ainsi la +tendance idale: L'humanit est une; l'homme ne sera jamais grand tant +que la dignit de la femme sera sacrifie son gosme;--et la <i>Revue +fministe</i>, trop tt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard +temprait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par +ce fragment: Ne demandons pas trop la fois. Au point de vue social, +la femme, sans siger dans les parlements, peut faire oeuvre fconde et +bonne; elle a remplir une mission toute de charit et de +philanthropie; elle doit s'efforcer de prvenir et d'attnuer +quelques-unes des misres sociales: l'intemprance, la guerre, le vice, +le vice surtout, qui cre pour la femme le pire des esclavages<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, op. cit.</i>, p. 857.</blockquote> + +<p>Au demeurant, constatons sans malice que les publications fministes ont +beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais +sachons reconnatre en mme temps que, si, dans cette vgtation +d'oeuvres et d'ides, bon nombre ne sont point exemptes de prsomption +dsordonne ou d'audace fcheuse, il est consolant d'y voir clore et +fleurir, avec une vigueur exubrante, les sentiments de piti, d'amour, +de dvouement qui font le plus d'honneur la femme moderne.</p> + +<a name="l2c4s3" id="l2c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Le fminisme avanc est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes, +dont j'crivais le nom tout l'heure. Grce l'appui de M. Lon +Richer, un prcurseur intrpide et convaincu, qui avait fond le <i>Droit +des femmes</i> pour dfendre et propager les ides nouvelles, cette +intellectuelle lgante et hardie a personnifi pendant longtemps le +fminisme franais; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagration, +durant vingt annes: Le fminisme, c'est moi! Et je ne doute point +qu'elle l'ait pens. Le fminisme tait sa chose, son bien, sa vie; et +finalement, cette appropriation n'a gure servi la cause des femmes. +Mlle Deraismes eut le tort,--malgr ses intentions gnreuses,--de +l'annexer despotiquement la libre-pense et la franc-maonnerie. De +l son succs auprs des partis avancs. Son intransigeance loigna +d'elle les mes modres et librales. C'est moins, je pense, l'aptre +du droit des femmes qu' l'anticlricale frondeuse et voltairienne que +le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom + une rue de la capitale.</p> + +<p>A lire aujourd'hui les productions de ce fminisme radical, l'impression +n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer +la note, comme la plupart des organes du parti fministe,--ce qui n'est +qu'un manque de mesure et une faute de got,--cet enfant terrible pousse +ses revendications jusqu' l'extrme logique.</p> + +<p>Tel dj ce fminisme cosmopolite qui affiche la prtention d'tendre +la question fminine toutes les questions humaines. Ainsi parlait +nagure l'honorable secrtaire gnrale de la <i>Solidarit</i>, Mme Eugnie +Potoni-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement +nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant +les ides absolues de rvolution galitaire. L'homme et la femme +doivent tre compltement gaux, selon M. Edmond Potoni-Pierre; hors +de l, pas de salut<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> <i>Les Hommes fministes, loc. cit.</i>, p. 829.</blockquote> + +<p>Tout en rvant d'embrassement gnral et de paix perptuelle entre les +peuples, tout en rclamant la justice pour tous, et aussi pour les +animaux, nos frres infrieurs<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, les manifestes de ce groupe ne +parlent que de luttes, de victoires et de conqutes, dont l'homme, cette +tte de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les +frais. C'est encore Mme Potoni-Pierre qui, dans l'emportement de son +zle, reprochait un jour aux femmes d'agrer les politesses et les +condescendances du sexe masculin. Il serait prfrable, parat-il, que +les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus +d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse galitaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne, loc. cit.</i>, p. 882.</blockquote> + +<p>Que dirons-nous enfin du fminisme intransigeant, par lequel le +fminisme autonome rejoint le fminisme rvolutionnaire? Il +s'chappe et se rpand contre l'autorit masculine en violences +acrimonieuses, o l'on sent moins l'ardeur de la libert et la passion +de l'indpendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilit rageuse et +impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le fminisme tourne + l'aigreur et l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume +et de jalousie. C'est un fminisme hassant et hassable. A l'entendre, +il faut que la femme se suffise elle-mme. Plus de recours +l'assistance de l'homme: sa tutelle est dgradante.</p> + +<p>Une Italienne, Mme milia Mariani, s'est crie en plein congrs +fministe de Paris: Que la femme meure plutt que de subir la +protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son +dshonneur<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>! Pousse ce point, la misanthropie devient une maladie +inquitante. Lorsqu'une femme en arrive ce degr d'extravagance, il y +a mille chances pour qu'elle rclame l'abolition du mariage et +l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se rfugie finalement dans +l'union libre. Le dvergondage des ides mne tout droit au dvergondage +des moeurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 832.</blockquote> + +<p>Cela se voit dj. Il est des sujets sur lesquels la pense d'une femme +ne saurait gure se poser sans se dflorer, des mots que sa bouche ne +peut articuler, semble-t-il, sans gner sa pudeur. Certaines femmes, +pourtant, se montrent inaccessibles cette sorte de scrupules, les +jugeant sans doute indignes de leur virilit artificielle. En qute +d'mancipation outrance, la poursuite des liberts de la vie de +garon, des amazones se lvent autour de nous, dans les cnacles +littraires particulirement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon, +et dont le casque panache, port gaillardement sur l'oreille, +scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez +crainte: des manifestations aussi intemprantes ne feront pas avancer +beaucoup leurs affaires. Ce fminisme plumet n'est pas dangereux. Son +extravagance mme nous met en garde contre ses sophismes.</p> + +<p>De cette revue gnrale des groupements fministes, il reste qu'ils se +composent d'un centre compact, form par le fminisme autonome, et de +deux ailes opposes: le fminisme chrtien droite et le fminisme +rvolutionnaire gauche. De telle sorte que le fminisme franais va du +conservatisme religieux la rvolte la plus ose, en passant par le +progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le fminisme +n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques +individualits retentissantes; il tend devenir un mouvement collectif, +dont l'amplitude croissante s'tend de proche en proche.</p> + +<p>Quel est, en fin de compte, l'effectif total du fminisme militant? On +ne sait trop. D'aprs Mme Dronsart, il existerait Paris une fdration +compose de dix-huit groupes comprenant 35000 membres<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Nous sommes +encore loin d'une leve en masse du sexe faible contre le sexe fort. +Mais les associations fministes sont formes, parat-il, de zlatrices +ardentes et comme illumines qui, rvant de confesser leur foi la face +des perscuteurs et de se dvouer, corps et me, au triomphe de l'ide +nouvelle, aspirent la paille humide des cachots et la palme du +martyre. C'est faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> <i>Le Correspondant</i> du 10 octobre, p. 121.</blockquote> + +<a name="l2c5" id="l2c5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Manifestations et revendications fministes</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Tentatives d'association nationale et + internationale.--Causes diverses de force et de + faiblesse.--Les trois congrs de 1900.</p> + +<p> II.--La droite fministe.--Congrs catholique.--Premier + dbut du fminisme religieux.</p> + +<p> III.--Le centre fministe.--Congrs protestant.--Moins de + bruit que de besogne.</p> + +<p> IV.--La gauche fministe.--Congrs + radical-socialiste.--Tendances audacieuses.</p> + +<p> V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le fminisme peut + tre dangereux et malfaisant.--Complexit du problme + fministe.--Notre devise.</p> +</blockquote> +<a name="l2c5s1" id="l2c5s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec vidence des +pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du +fminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohsion, d'entente, d'unit; +ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de +doctrine prcise ni de programme arrt. C'est pourquoi les congrs +internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de +l'Europe ont donn le spectacle de la discorde et de l'incohrence. +Outre que, dans ces assembles fminines comme en tout congrs dont la +science ou la philanthropie est le noble prtexte, le temps s'est pass +moins en travail utile qu'en distractions mondaines, rceptions, +visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgr certains +dithyrambes intresss, que la plupart des discussions se sont tranes +dans le vague des thories creuses et l'exposition des thses les plus +contradictoires ou les plus tranges. Peu de solutions pratiques; point +de direction concerte.</p> + +<p>Qu'on ne croie point que j'exagre: une congressiste sincre, Miss +Frances Low, nous a livr sur ce point ses impressions personnelles. On +entrait dans une section, crit-elle propos du congrs fministe tenu + Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant, +que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des +fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la +mme enceinte, qu'un jour viendrait o, grce l'volution, la femme +serait libre, comme l'homme, des devoirs et des soucis du mnage. Ici +l'on apprenait comment les femmes, opprimes par les hommes, avaient +dormi, voiles, pendant des sicles, selon l'expression d'une dame +doue d'imagination; et l, on vous racontait les merveilleuses choses +accomplies par notre sexe, en littrature, depuis Sapho. Un jour, pour +justifier l'entre des femmes dans la vie publique, on vantait leur +abngation et leur dsintressement; et le lendemain, dans un travail +consacr la vie idale des familles de l'avenir, on dclarait que la +femme serait paye pour tous les services qu'elle rendait son mari +et ses enfants<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. Il n'est qu'une main fminine pour gratigner +aussi joliment les chres camarades.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> <i>Journal des Dbats</i> du 8 aot 1899, extrait du <i>Nineteenth +Century</i>.</blockquote> + +<p>Afin de remdier cette confusion des langues que Miss Low dnonce +d'une plume si acre, on s'emploie actuellement constituer en chaque +pays un conseil national des femmes. Ces diffrents groupements en +voie d'organisation devront s'affilier, selon l'ide fdrale, en +conseil international, qui deviendra ainsi l'organe de l'Union +universelle des femmes. Et bien que cette vaste coalition soit peine +bauche, bien que l'effort de concentration et le travail +intellectuel des groupes rgionaux ait souffert de l'invasion de +l'lment mondain dans le domaine du fminisme, Mlle Kaette Schirmacher +nous assure que la solidarit des femmes dans le monde entier, loin +d'tre un vain mot, est en partie dj une ralit<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> <i>Journal des Dbats</i> du 15 juillet 1899.</blockquote> + +<p>Il ne parat pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu +se former l'unit rve entre les diffrents groupes et les diffrentes +races. Le fminisme reste divis contre lui-mme. Ouvrires et +bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se +runir en un concile gnral. Nous avons eu trois congrs pour un. Si +les discussions y ont gagn d'tre plus calmes, plus srieuses et plus +pratiques, il n'en demeure pas moins que cette dsunion est la plus +grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une +oeuvre de proslytisme et de combat. Schopenhauer a dnonc quelque part +avec aigreur la franc-maonnerie des femmes. Il est de fait que, sans +beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette +solidarit d'intrt n'exclut pas les rivalits de personnes. On l'a +bien vu aux congrs qui se sont tenus Paris en 1900, l'occasion de +l'Exposition universelle: ce qui n'empche point qu'ils feront poque +dans l'histoire du fminisme franais.</p> + +<p>Voici, pour mmoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: Congrs +catholique international des oeuvres de femmes,--Congrs des oeuvres +et institutions fminines,--Congrs de la condition et des droits de +la femme. Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit +trs diffrent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et +leurs rsolutions. Il tait facile, d'ailleurs, tout observateur +attentif de prvoir que le fminisme latin se fractionnerait en trois +groupes rivaux, sinon ennemis. Ds maintenant la coupure est faite: le +fminisme franais a sa droite, son centre et sa gauche.</p> + +<a name="l2c5s2" id="l2c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Le premier congrs n'a pas cach son drapeau: il s'est dit hautement +catholique, et ses sances ont prouv qu'il mritait cette appellation. +Organis sous le patronage du cardinal Richard, archevque de Paris, +prsid par Mgr de Cabrires, vque de Montpellier, dirig par M. le +vicaire gnral Odelin, son esprit est rest strictement confessionnel. +On y a vu dfiler en des rapports soigns, attendris ou pieux, +l'ensemble des oeuvres religieuses de prire, d'apostolat ou de +solidarit qui intressent tous les ges et toutes les conditions, +oeuvres fondes, soutenues, propages par le coeur et l'intelligence des +femmes. 'a t, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de +la charit chrtienne.</p> + +<p>Jusqu' ce jour, l'glise catholique avait regard le fminisme d'un +oeil dfiant. D'aucuns mme jugeaient tout rapprochement impossible +entre une religion si vnrable et une nouveaut si hardie. L'alliance +pourtant a t signe au congrs de Paris; et j'ai l'ide qu'elle peut +tre fconde en rsultats imprvus. L'honneur en revient un petit +noyau de femmes distingues, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est +fait, force de vaillance et de talent, une place minente. Veut-on +savoir comment la directrice du <i>Fminisme chrtien</i> entend le rle +d'une Franaise aussi fermement attache la pratique de son culte +qu'aux intrts et aux revendications de son sexe? Voici une citation +significative, qui nous renseigne en mme temps sur l'attitude trs +nette et trs franche que les femmes catholiques ont prise vis--vis du +fminisme libre-penseur: Si les partis s'honorent en rendant justice +leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi qui Dieu a fait la +grce d'tre une croyante ardemment convaincue, rendre hommage ces +femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son rgne en ce +monde, ont cru la possibilit d'une justice humaine et ont vou leur +existence en prparer l'avnement. Nous pouvons dsapprouver leur +symbole, blmer plus d'un article de leur programme, dplorer les +tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier +que, les premires, elles sont descendues dans l'arne, qu'elles ont eu +le courage de prendre corps corps les prjugs et de braver jusqu'au +ridicule, cette puissance si redoute en France. Et c'est pourquoi, +Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les +combattre<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> <i>Rapport sur la situation lgale de la femme.</i> Le Fminisme +chrtien du mois de mai 1900, p. 141.</blockquote> + +<p>Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire +compos presque exclusivement des femmes les plus titres de +l'aristocratie franaise, assistes de quelques hautes personnalits +masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux acadmiciens, M. +mile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.</p> + +<p>On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice, +rfractaires l'esprit rvolutionnaire ou mme simplement laque, se +sont gardes prudemment de toutes les thories excessives accueillies +avec faveur en d'autres milieux fministes. Le vent d'indpendance +anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemble +de duchesses. Et cela mme suffirait dmontrer l'utilit d'un +fminisme chrtien, recrut parmi les femmes de naissance ou de +distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grce et de +l'esprit, prtendent sauvegarder, contre les exagrations impies +auxquelles des gens imprvoyants les convient, ce qui fait l'honneur et +le charme de leur sexe. Mme s'il cessait d'tre aussi aristocratique +qu'il s'est rvl en ses premires assises de 1900, le fminisme +chrtien aurait encore jouer, dans le mouvement des ides nouvelles, +le rle de modrateur et d'arbitre souverain. Est-il destine plus +enviable?</p> + +<p>En somme, le premier congrs des femmes catholiques a voulu constituer +l'Internationale des oeuvres charitables. Puis, largissant son ordre +du jour, il a voqu son tribunal quelques-unes des lois civiles qui +rglent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces +graves questions fministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun +quelques chos,--l'a tout naturellement amen cette conclusion, qu'il +tait grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrtien dans les +commandements imprieux du code Napolon.</p> + +<p>Si bien que l'anne 1900 aura vu l'apparition solennelle du fminisme en +un milieu qui lui semblait jamais ferm, puisque de grandes dames et +de bonnes chrtiennes n'ont pu se dfendre d'examiner, ni se dispenser +d'accueillir avec bienveillance les dolances de leur sexe; et chose +plus grave, elle aura vu, en ces premires assises des oeuvres +catholiques, l'acceptation officielle du fminisme par le clerg +franais. L'heure tait venue, au dire de Mlle Maugeret, d'ouvrir +toutes grandes les portes de l'glise ces altres de justice et de +progrs, que la libre-pense avec son langage mlang des meilleures et +des pires choses, avec son personnel non moins mlang que ses +thories, essayait d'arracher au christianisme, en se prsentant comme +l'cole de toutes les mancipations, l'encontre de la religion +reprsente comme l'cole de tous les esclavages.</p> + +<p>Il appartient donc l'glise de librer la femme des liens +inextricables qui l'enserrent. Car l'aptre du fminisme chrtien a +dclar sans dtour, en plein congrs catholique, que la loi franaise +ne protge pas la femme,--au contraire! Elle la dsarme dans la vie +conomique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la +vie conjugale<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. Rien que cela! L'glise aura fort faire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> <i>Le Fminisme chrtien</i> du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et +144.</blockquote> + +<a name="l2c5s3" id="l2c5s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Le Centre du fminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites, +prudentes, avises, tend se dgager des influences confessionnelles. +Il est depuis longtemps constitu en un groupe compact o, sans trop +s'enqurir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de +la Femme pour la Femme. La runion qu'il a tenue au cours de +l'Exposition universelle s'appelait le Congrs des oeuvres et +Institutions fminines. On s'est accord le surnommer le Congrs des +Protestantes, parce que sa prsidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrire +de la premire heure qui a fond Paris une revue fministe +intressante: <i>la Femme</i>,--et la plupart des dames qui composaient le +comit d'organisation, appartenaient la religion rforme. Est-ce ce +titre que le Gouvernement l'a trait comme un congrs officiel, en lui +ouvrant le Palais de l'conomie sociale?</p> + +<p>On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre fministe les +groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemble unique et +plnire du Fminisme international. Mais les questions de personnes, +toujours si pres entre femmes, ont fait chouer ce beau rve. Il a +fallu renoncer runir en un seul corps tous les soldats de la mme +cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rles et de +combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanit et la jalousie ne +sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons mme qu'on ne +s'en aperoive point trop souvent dans les associations fministes de +l'avenir.</p> + +<p>Le congrs des modres et des habiles s'est donc droul sans bruit et +sans clat, sous la direction de femmes d'une comptence prouve. Ses +sances furent graves et froides; on y fit talage d'rudition. Certains +rapports, remontant jusqu'au dluge, nous retracrent toutes les phases +de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux +pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne +fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de lgislation +avaient t confies des spcialistes, parmi lesquels il nous a plu de +rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus +loin l'occasion de discuter loisir les vues mises par les rapporteurs +des deux sexes.</p> + +<p>L comme ailleurs, on a fait le procs des hommes avec vivacit, mais +sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige Paris un +Groupe franais d'tudes fministes, nous a dit notre fait avec un +esprit qui s'aiguise en pointe acre. En veut-on un piquant +chantillon? Se demandant pourquoi les hommes du monde, les hommes de +science, dversent leur trop-plein philanthropique sur les femmes de +la classe infrieure et regardent comme indigne de leur attention le +sort des femmes de la classe moyenne, elle crit ceci: Cependant ces +femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misres comme les autres, +misres d'autant plus aigus qu'une ducation plus raffine a dvelopp +chez elles une sensibilit plus dlicate. Ces misres, qu'ils coudoient, +qui sont celles de leurs mres, de leurs filles, de leurs pouses +peut-tre, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, proccups? Je +crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un tlescope +que de jeter les yeux leurs cts, n'obissent au dsir secret de +limiter l'galit des sexes ce qui ne les concerne pas directement. +Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de +salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche sa dot: les leurs ont une +dot<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> <i>Du rgime des biens de la femme marie.</i> Rapport lu au +Congrs des OEuvres et Institutions fminines tenu Paris en 1900, <i>in +fine</i>.</blockquote> + +<p>A cela n'essayez point de rpondre qu'il arrive souvent, dans les +milieux riches ou aiss, que la dot entretient peine le luxe effrn +de madame: ce serait peine perdue. Il a t dcid, dans les groupes +d'tudes fministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa +bonne petite femme. Et le fminisme protestant se dit quitable et +modr!</p> + +<a name="l2c5s4" id="l2c5s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Que faudra-t-il penser de la Gauche fministe qui passe pour tre moins +timore en ses aspirations et moins retenue en ses rcriminations? Ses +assises ont eu tout le retentissement dsirable. L'tat et la ville de +Paris ont accord au Congrs de la condition et des droits des femmes +tous les honneurs rservs aux assembles officielles. La presse et le +public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans tre bruyant. +Symptme caractristique: beaucoup d'institutrices y assistrent; +beaucoup de congressistes exaltrent les services de la Fronde. C'est +d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du fminisme +militant dirig, administr, rdig, compos par des femmes, que le +troisime congrs de l'Exposition s'est runi et--ce qui vaut mieux,--a +russi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances gnrales +qui s'y sont manifestes, nous rservant d'examiner, au cours de cet +ouvrage, ses voeux et ses conclusions.</p> + +<p>Sans contestation possible, ce dernier congrs,--le plus nombreux, le +plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le +mot) le plus rvolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'tait montr +radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mrit ces deux +pithtes.</p> + +<p>La religion, d'abord, y fut trs malmene. Ds son discours d'ouverture, +Mme Pognon nous avertissait que le rgne de la charit est pass, aprs +avoir dur de trop long sicles; que les oeuvres religieuses ne peuvent +convenir qu' la femme bonne, mais ignorante; qu'au lieu de l'aumne +avilissante, les vritables fministes veulent la solidarit. C'est +avec le mme ddain que Mlle Bonnevial a dnonc ce principe ngateur +de tout progrs: la rsignation chrtienne, et les prjugs chrtiens +qui ont fait de la femme la grande coupable et du travail une peine +et une humiliation. La mme a fltri vertement les scandaleuses +spculations industrielles des couvents qui se livrent clandestinement + l'exploitation de l'enfance ouvrire. De son ct, Mme Marguerite +Durand a fait la leon aux riches lgantes qui donnent, par chic, pour +les rparations d'glises, le rachat des petits Chinois et autres +oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des +oprations financires clricales et politiques<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. Enfin Mme +Kergomard a suppli toutes les femmes qui font de l'ducation, de +secouer le vieil esprit, l'esprit du confessionnal<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Compte rendu stnographique de <i>la Fronde</i> du 6 septembre +1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, n du 9 septembre.</blockquote> + +<p>Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prtre +catholique surtout est leur bte noire. Au banquet qui a termin le +congrs, la directrice de l'un des plus importants lyces de filles, +dit <i>la Fronde</i>, a fait cette dclaration catgorique: Nous voulons que +notre enfant soit lev penser librement, sans qu'il soit marqu au +front d'aucun stigmate religieux. Et tous ces appels l'athisme +furent salus d'applaudissements prolongs.</p> + +<p>Mme accord pour affirmer que le remde rel aux souffrances de +l'ouvrire est dans une transformation complte de la socit +actuelle<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>. Au dire de Mme Pognon, la misre ne saurait tre +supprime que par une juste rpartition des produits du sol et de +l'industrie. C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec +leurs frres de misres. Et cette entente ne doit pas s'arrter aux +frontires. Aprs l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des +ouvrires. Comprenant que nos frres de l'tranger souffrent du mme +mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanit une seule +et mme famille<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la +femme. <i>La Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Discours d'ouverture, mme numro.</blockquote> + +<p>Vainement un congressiste courageux s'exclama: Nous sommes ici pour +nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du +socialisme. Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir trangler la discussion. +Par contre, une motion anarchiste fut repousse avec perte. La formule: +Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins, souleva de +formidables protestations<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Au surplus, le nationalisme ne fut pas +mieux trait par ces dames. Un orateur s'tant risqu par inadvertance +parler des dfenseurs de la patrie, souleva une telle motion qu'il +dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en +dclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'tait pas du tout +nationaliste<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Compte rendu stnographique, mme numro.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit leve avec force, dans +son discours de clture, contre la haine et la lutte des classes, +affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la +solidarit entre les humains, il reste que des paroles empreintes du +plus pur socialisme, des paroles rvolutionnaires mmes, ont t +prononces au Congrs de la Gauche fministe<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. C'est Mme Marguerite +Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien +connu, a exerc sur cette assemble de femmes ardentes une trs grande +influence, que j'attribue son talent d'abord, et aussi son habilet +et sa modration. De tous les articles du programme socialiste, il a +eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus os, +le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour +cet acte de sagesse, lui savoir gr de son intervention.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Mme journal du 12 et du 14 septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l2c5s5" id="l2c5s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Voil donc le fminisme franais coup en trois tronons qui auront +beaucoup de peine se rejoindre et se ressouder, bien que de nombreux +intrts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui +n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai fminisme. +Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de +l'Extrme-Gauche pour des rvoltes, sans se dire que toute ide, +bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une +rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre +tabli, et que, si nous la jugeons prilleuse, il importe moins de la +combattre pour sa nouveaut que de prouver directement sa malfaisance. +En revanche, les fministes chrtiennes ont t gratifies ironiquement, +par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom: +les hermines; ce qui ferait croire que la rputation des premires est +plus immacule que celle des secondes. Et cependant, le fminisme n'aura +prise sur les honntes gens qu' la condition d'tre patronn, dfendu, +accrdit par les honntes femmes.</p> + +<p>On pourrait tre tent de regretter ces rivalits et ces divisions +intestines, si elles n'taient peu prs invitables. N'est-il pas +d'exprience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres +sont tents de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne +tarde point se persuader que ses voisins sont des ennemis, +conformment la maxime: Quiconque n'est pas avec nous, est contre +nous; tandis que l'union, qui concentre et dcuple les forces, va droit +au but atteindre et au droit conqurir.</p> + +<p>Il est fcheux galement que le fminisme ne puisse se suffire +lui-mme. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite +Durand, qui se dfend, comme d'une lourde faute, d'avoir infod le +fminisme au parti socialiste. Nous avons besoin, dit-elle, pour +l'obtention des rformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus +encore que du dvouement de quelques-uns<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. C'est la vrit mme; +d'autant mieux que bon nombre de revendications fministes ne mettent +ncessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela mme nous +fait croire qu'elles aboutiront. Ce rsultat pourrait tre facilit par +la constitution d'un Conseil national (le principe en a t vot), +compos de neuf membres, raison de trois dlgues pour chacun des +trois congrs, et qui reprsenterait vraiment, au dedans et au dehors, +les ides des femmes franaises<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 14 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> Mme journal du 12 septembre 1900.</blockquote> + +<p>On connat maintenant les directions diverses du fminisme franais, et +l'esprit qui anime ses diffrents groupes, et l'tat-major qui les +prpare et les conduit la bataille. La nature de ce livre ne +permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances +et des ides beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqu + publier seulement les noms qui nous ont paru le plus troitement lis + l'histoire et au mouvement du fminisme contemporain,--sans nous +dissimuler d'ailleurs que, pour une de nomme, il en est dix qui seront +furieuses de ne point l'tre. Ce n'est pas au jardin secret des dames +fministes que fleurit le plus abondamment la discrte et suave +modestie.</p> + +<p>Bornons-nous rappeler qu'en France, pour le moment, le fminisme +militant et lettr gravite autour du journal la Fronde, dont la +rdaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand +public,--o la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et +s'unissent contre l'ennemi commun. C'est l que se concertent les coups +terribles destins librer la femme franaise des liens qui +l'oppriment. C'est l que l'on jure de ne point cesser le bon combat, +tant que le gant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux +despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la +poussire.</p> + +<p>Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnatre +que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces +manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour +effet, d'veiller et d'entretenir une hostilit fcheuse entre les deux +sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, ds que le +fminisme oublie les aptitudes et les qualits propres qui les rendent +troitement solidaires, ds qu'il cherche le bien-tre de la femme dans +un dveloppement goste et solitaire, sans gard pour l'espce qui ne +se perptue que par l'amour et la coopration, ds qu'il sme la +suspicion et la discorde entre les deux moitis de l'humanit,--alors +que leur bonheur dpend de la communaut des sentiments, des esprances +et des aspirations,--ds que le fminisme, en un mot, tend dsunir ce +que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hsiter +le dnoncer comme une tentative chimrique et une mauvaise action.</p> + +<p>Au demeurant, tous les genres de fminisme, du plus attnu au plus +aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prrogatives actuelles +de l'homme. Le temps n'est plus o le fminisme pouvait paratre des +crivains d'esprit une reprise dans un vieux bas bleu. Plus moyen de +croire qu'il svit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent +faire le jeune homme. Nous sommes en prsence d'un courant d'opinion +sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, fomenter +un tat de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue +fministe, d'un duel collectif qui risque de mettre aux prises pour +longtemps les fils d'Adam et les filles d've; et cette perspective +n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de +l'espce.</p> + +<p>D'anne en anne, du reste, le plan et la marche du fminisme se +dessinent avec plus de prcision et de fermet. Et comme nous devons +suivre pas pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler +comment les femmes nouvelles se plaisent le formuler. Si nous +voulons, disent-elles, exercer une action plus dcisive sur les affaires +de l'tat et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au +niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et +apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons +consquemment notre mancipation <i>intellectuelle</i> et <i>pdagogique</i>, +<i>conomique</i> et <i>sociale</i>. Instruisons-nous pour tre libres; gagnons +notre vie pour tre fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux +hommes avec succs les diplmes et les grades, les mtiers industriels +et les professions librales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance +et d'autorit, parler de notre mancipation <i>politique</i> et <i>familiale</i> +et conqurir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et +le gouvernement domestique.</p> + +<p>C'est donc l'instruction que le fminisme demande l'mancipation +<i>individuelle</i> des femmes et sur le travail indpendant qu'il fonde leur +mancipation <i>sociale</i>, estimant avec raison que, ces amliorations +ralises, elles seront en droit de jouer un rle plus direct et plus +actif dans l'tat et dans la famille. Cherchez la vrit et la vrit +vous rendra libres, tel est le conseil suprme que le fminisme +d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oubli peut-tre +que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en +bonne place une peinture allgorique de Miss Cassatt, o la hardiesse +conqurante de la Femme nouvelle faisait opposition la basse +humilit de la Femme ancienne. La partie centrale, plus +particulirement suggestive, reprsentait un essaim de jolies filles, +vtues la dernire mode, qui cueillaient pleines mains les fruits de +la science dont leur premire mre n'avait timidement got qu'un seul. +A droite, une jeune beaut, rivale de Loe Fuller, dansait au son des +harpes et des violes un pas audacieux o l'envolement des jupes +multicolores resplendissait autour de son front comme une aurole. +Enfin, gauche, un choeur de femmes, la chevelure dnoue, poursuivait +une Gloire aile qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons +se bousculait une bande de canards affols. Il n'y a pas de doute: c'est + nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.</p> + +<p>Rflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi +dsobligeante est, croyons-nous, d'tudier et de juger la question +fministe sans passion, sans faiblesse, sans prjugs, c'est--dire en +hommes,--vitant avec le mme soin l'ironie ddaigneuse et la fausse +sentimentalit, s'abstenant galement de toute adhsion aveugle et de +toute rcrimination mprisante, se tenant mi-cte dans une attitude +d'quitable impartialit, admettant des revendications fminines ce +qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rmission ce +qu'elles contiennent d'excessif et de prilleux pour la femme et pour +l'humanit.</p> + +<p>Il ne s'agit donc point de prendre parti pour <i>ou</i> contre le fminisme, +de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier +1897 au Cercle artistique et littraire de Bruxelles, M. Brunetire +avait donn sa confrence ce titre significatif: Pour <i>et</i> contre le +fminisme. On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet, +comme nous, qu'il y a dans le mouvement fministe presque autant +prendre qu' laisser; sans compter qu'en adoptant cette rgle de libre +examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de dmontrer +ces dames que, sans rien sacrifier de notre indpendance et de notre +dignit, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurs, ni mme aussi +canards qu'on se l'imagine en Amrique.</p> +<br> +<hr class="short"> + +<a name="l3" id="l3"></a> +<br> +<h2>LIVRE III</h2> + +<h3>MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME</h3> +<br> +<hr class="short"> + +<a name="l3c1" id="l3c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>Les ambitions fminines</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE.</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La femme nouvelle veut tre aussi instruite que + l'homme.--L'galit des intelligences doit conduire a + l'galit des droits.</p> + +<p> II.--Coup d'oeil rtrospectif.--Ce que les xiie et xviiie + sicles ont pens de la femme.--Le pass lui fut + dur.--Raction du prsent.</p> + +<p> III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes + directeurs.--La division du travail et la diffrenciation + des sexes.--L'galit morale dans la diversit + fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien gnral + de la famille et de l'espce.</p> +</blockquote> +<a name="l3c1s1" id="l3c1s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Je prviens celles qui seraient tentes de lire les pages suivantes, +qu'il n'entre point dans mes intentions de leur dbiter des madrigaux, +persuad que ces fadaises glissent sur le coeur de la femme nouvelle +sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre +grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles +ont des penses profondes, des lectures graves, des conversations +austres; elles ferment l'oreille nos compliments accoutums. Ce n'est +point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--mme avec +motion; outre qu'elles n'en ont jamais dout, ce genre de supriorit +leur agre beaucoup moins qu' leurs grand'mres. Elles ambitionnent +d'tre prises pour de fortes ttes et traites, non comme de grands +enfants et d'aimables cratures (vous leur feriez horreur!), mais comme +de grands et vigoureux esprits.</p> + +<p>Pour plaire une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire +le plus srieusement du monde des dclarations comme celles-ci: Madame, +vous tes une tonnante psychologue. Ou encore: Je ne vous croyais pas +aussi doctement renseigne sur la physiologie. Ou mieux: +L'anthropologie n'a point de secrets pour vous. Ou enfin, si vous +voulez tre irrsistible: Votre lgance, laquelle, nous autres +hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misre auprs de +votre puissante dialectique; le charme et la grce, qu'il serait vain de +vous disputer, ne sont eux-mmes que vanit auprs de vos connaissances +juridiques et mdicales; il n'est pas jusqu' votre sensibilit, dont +vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de +son prix et de son mrite auprs de vos capacits mathmatiques, de +votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit +scientifique. Si, aprs ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous +pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'me vraiment fministe.</p> + +<p>Quelque exagr que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit +plus certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'tre bonnes, rieuses et +tendres, d'avoir de la fracheur ou mme de la beaut: on les veut +instruites, savantes, acadmiques. Il leur faut un brevet,--tous les +brevets. Et cette constatation, le fminisme exulte.</p> + +<p>Comment l'humanit enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle +la femme selon la science, l've future? Les champions de +l'mancipation fminine ont un plan trs simple et une tactique trs +adroite. Ils s'efforcent d'tablir que, soit par ses qualits morales, +soit par ses facults intellectuelles, la femme est l'gale de l'homme; +et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mmes prrogatives +civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui rpter: +Vous tes charmante, la joie de nos runions et le plaisir de nos yeux, +gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais lgre et volage comme +lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et +changeant d'ide aussi aisment que vous changez de chapeau,--la femme +nouvelle s'applique prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la +raison.</p> + +<p>Et voyez la consquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse +dj par la grce et par le coeur; elle nous gale presque par +l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la +porte naturellement copier, traduire, interprter, reproduire ce +qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne dmontrer +qu'elle nous gale de mme en capacit intellectuelle, et il ne restera +plus l'homme qu'une supriorit qui n'est pas la plus enviable: la +force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts +et de s'en vanter? Si la gnralit des femmes est moins robuste que +notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent +consciencieusement aux exercices physiques les plus propres tremper, +fortifier leur dlicatesse. Lors mme qu'il leur serait interdit (c'est +ma conviction) de nous ravir le privilge de la vigueur musculaire, +cette incapacit serait de peu de consquence en un temps et en une +socit o les supriorits psychiques l'emportent graduellement sur les +supriorits physiques. Aux anciens ges, la force brutale gouvernait le +monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait +gure lui disputer la prminence du muscle. Mais mesure que la +puissance matrielle voit dcrotre son prestige, et qu'inversement les +influences spirituelles conquirent peu peu la primaut sociale, il +suffit d'tablir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se +haussant du coup notre niveau, elle soit admise au partage de notre +traditionnelle royaut.</p> + +<p>Cela tant, rien de plus serr que l'argumentation fministe, rien de +plus habile que son programme. Une fois prouv que les femmes possdent +des qualits morales et intellectuelles qui balancent les ntres, elles +deviennent recevables se prvaloir d'une mme utilit sociale que +nous; et ds l'instant que cette double quivalence est dmontre, elles +sont fondes, en justice et en raison, revendiquer toutes nos +prrogatives civiles et politiques. L'galit des sexes conduit +logiquement l'galit des droits. Est-ce clair?</p> + +<p>Si donc nous ne parvenons pas dmontrer notre supriorit +intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supriorit sociale? Sur +la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant +rien que la force. Voil pourquoi le fminisme se flatte d'unifier et +d'galiser les ttes masculines et fminines en les coiffant d'un mme +bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture +intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications +fminines et la condition de toutes les autres, l'galit scolaire +devant conduire l'galit juridique, l'galit conomique, +l'galit politique. Cela est une nouveaut.</p> + +<a name="l3c1s2" id="l3c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Sans remonter trs loin dans le pass, on nous concdera qu'aprs le +christianisme naturellement, c'est la chevalerie, aux cours d'amour et +aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le +coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence +o la socit eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les +folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on +vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours +l'pouse qui en bnficia. La galanterie est proche voisine de la +corruption. Toute socit reoit de la femme la grce qui affine et la +coquetterie qui dprave. C'est pourquoi une culture trop police ne va +point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour +appelait sa dame: Mon seigneur! ce compliment attendri ne s'adressait +qu'aux charmes extrieurs et la beaut physique. En ce temps-l, les +capacits crbrales et la puissance intellectuelle de la femme taient +de peu de considration.</p> + +<p>Plus tard, notre grave XVIIe sicle se refroidit envers la femme; +l'infriorit du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a +tent une dmonstration vritablement mortifiante pour la plus belle +moiti de nous-mmes: Dieu tire la femme de l'homme mme et la forme +d'une cte superflue qu'il lui avait mise exprs dans le ct. Les +femmes n'ont qu' se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur +dlicatesse, songer, aprs tout, qu'elles viennent d'un os surnumraire +o il n'y avait de beaut que celle que Dieu y voulut mettre. Si +thologique qu'il soit, l'argument prte rire. Plus simplement, notre +vieux jurisconsulte Pothier crivait dans le mme esprit: Il +n'appartient pas la femme, qui est une infrieure, d'avoir inspection +sur la conduite de son mari, qui est son suprieur. tre de mince +importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel tait le +jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes +d'glise et les hommes de robe du grand sicle.</p> + +<p>Leurs hritiers du XVIIIe regardent encore l'infriorit fminine comme +un principe tutlaire, comme une loi naturelle et ncessaire. Ils +n'accordent gure aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit +souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le +pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a d'autre terme que celui +de la raison, tandis que l'ascendant des femmes finit avec leurs +agrments. Le sensible Rousseau affirmait, non moins catgoriquement, +la prminence virile. La femme est faite spcialement pour plaire aux +hommes; si l'homme doit lui plaire son tour, c'est d'une ncessit +moins directe; son mrite est dans sa puissance: il plat par cela seul +qu'il est fort. Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils, +tandis que la grce et la faiblesse sont le propre de la femme.</p> + +<p>On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe sicle, les sciences +devinrent la mode. C'est le moment o les femmes lgantes raffolent +d'anatomie, d'astronomie, d'expriences, de machines; et les esprits les +plus srieux s'efforcent de rendre, leur intention, la physique +aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austre et +ombrageuse de Mme de Lambert: Les femmes doivent avoir sur les sciences +une pudeur presque aussi tendre que sur les vices<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>. Nul enseignement +ne leur rpugne. Les tudes les plus viriles exercent sur elles une +vritable fascination. Elles dlaissent les romans et entassent les +traits scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnires. Une +femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire +d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise +parmi des querres, des mappemondes et des tlescopes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> <span class="sc">A. Rebire</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>; menus propos, p. +332.</blockquote> + +<p>Mais cet engouement fut passager. La tourmente rvolutionnaire passe, +on revint des ides plus positives. Napolon admettait seulement qu'on +enseignt dans les coles de la Lgion d'honneur un peu de botanique et +d'histoire naturelle, et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des +inconvnients. Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'il faut +se borner ce qui est ncessaire pour prvenir une crasse ignorance et +une stupide superstition. Ce programme n'est que la paraphrase des +ides que Molire a dveloppes dans les Femmes savantes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i8"> Il n'est pas bien honnte, et pour beaucoup de causes,</p> +<p class="i8"> Qu'une femme tudie et sache tant de choses.</p> +</div></div> + +<p>Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes +citations. Disons tout de suite, afin de les rconforter, qu'il +resterait prouver que, mme pour nous plaire, l'instruction leur est +toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une +ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et +de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagration contraire et +affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'galit +complte des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thse +excessive relve moins de l'observation que de la galanterie. Dans la +question du rle intellectuel et social des femmes, il est sage d'viter +les opinions extrmes, en se gardant avec le mme soin de l'amoindrir et +de l'exalter. Point de prventions injustes, point d'adulation aveugle. +Quels seront donc, en cette matire, nos principes directeurs? C'est ce +qu'il faut dire sans la moindre rticence.</p> + +<a name="l3c1s3" id="l3c1s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>La diffrenciation des fonctions est insparable du progrs humain. Plus +la sparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie +devient morale, fconde et douce. Dans les socits sauvages, la +division du travail existe peine entre l'homme et la femme. Tous deux +sont vous aux mmes besognes, assujettis aux mmes peines, condamns au +mme sort. Ce sont deux btes de somme atteles aux mmes tches, que la +misre dprime et que la promiscuit dprave. Vienne le mariage qui +rige la femme en reine du foyer et rserve l'homme le soin et le +souci des affaires extrieures: l'ordre apparat, la civilisation +commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de +l'organisme social, est fonde.</p> + +<p>L-mme o, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait +et la spcialisation des sexes moins avance, dans les campagnes o le +travail de la terre oblige souvent les deux poux aux mmes efforts et +aux mmes fatigues, dans les milieux riches o les habitudes d'lgance +et de dsoeuvrement plient les couples la mme vie oisive et molle, il +est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule. +Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux +de son homme, soit que le mondain s'effmine en prenant les manires de +ses chres belles, le rsultat est pareil: les diffrences s'attnuent +au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes, +et du mme coup le niveau de la dignit sociale est en baisse.</p> + +<p>D'o cette consquence que, si la femme s'appliquait trop gnralement +copier, doubler l'homme en tous les ordres d'activit, le progrs +risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une rgression +dommageable la famille et la socit. Et nous voulons croire que les +fministes avances, qui se piquent d'tre des esprits libres, des +esprits scientifiques, des ralistes, des positivistes pris +d'observation rigoureuse, seront sensibles une conclusion appuye de +l'autorit d'Auguste Comte, de Darwin et de Littr, dont la mmoire leur +est particulirement chre et vnrable.</p> + +<p>D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail +nous offre cet autre avantage que, partout o les occupations sont trs +spcialises, la coopration est plus ncessaire et la solidarit mieux +sentie, deux choses que les fministes ont coeur. S'appliquant une +seule tche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout +ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De l une +sorte d'unit organique, fortement noue par la rciprocit des changes +et la mutualit des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs +et les volonts aussi troitement que les besoins et les vies, porte au +plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'puise donc +point faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire +la sienne. A chacun sa tche, et tous les rles seront mieux remplis. +Loin d'opposer les sexes l'un l'autre, le meilleur fminisme, pour +employer un mot trs juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui spare le +moins les intrts de l'homme des intrts de la femme.</p> + +<p>Or, leur diffrence de fonction procde de leurs diffrences de nature. +Mme en accordant que ces dissemblances originelles aient t accentues +artificiellement par l'ducation, par la tradition, par la compression +sculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la +structure anatomique et l'organisme physiologique tablissent entre les +deux facteurs de l'espce des diversits irrductibles. Si mme la +condition de la femme dans le pass a marqu d'un pli certain ses +dispositions mentales, cette condition elle-mme n'est pas un fait sans +cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination +naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqu le sexe, c'est la +raison biologique qui a t le principe du fait social.</p> + +<p>Tous les anthropologistes s'accordent reconnatre que la femme est +moins fortement organise, moins solidement construite, et partant moins +robuste, moins rsistante que l'homme. Et les diffrences d'armature et +de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus, +dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude +a, depuis des sicles, assujetti la femme un genre de vie plus +sdentaire et plus enferm que le ntre, on peut induire, la rigueur, +que le moindre dveloppement de la taille, le moindre volume du corps, +la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse +et la moindre chaleur du sang, tout, mme la moindre activit crbrale, +soit, dans une certaine mesure, le rsultat de la pression artificielle +des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel +que l'organisme fminin ait perdu quelque chose de ses forces +primitives. C'est une loi gnrale de la biologie que l'inertie diminue +et appauvrit l'nergie fonctionnelle du corps.</p> + +<p>Mais ces dformations n'empchent point que la femme soit la femme, +c'est--dire un tre naturellement prdestin la maternit, un tre +spcialement faonn pour la gestation et l'allaitement, un tre oblig +de payer l'espce, dont la conservation dpend d'elle, un tribut de +misres et de souffrances qui lui sont propres, un tre assujetti des +poques d'accablement physique et d'inquitude morale, des crises de +l'me et des sens, des causes d'excitation, de faiblesse et de +fragilit, d'o lui vient tout ce qui la rend infrieure et suprieure +l'homme, tout ce qui ncessite le respect et la protection de l'homme.</p> + +<p>Car, c'est prcisment par les fonctions augustes et les risques +terribles de la maternit que la femme se hausse au niveau de l'homme. +Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perptuation de la +famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas +d'ingalit entre les sexes, l'homme tant complmentaire de la femme +autant que la femme est complmentaire de l'homme. Rien n'empche +qu'elle soit notre gale, sans tre notre pareille. Diffrence ne +signifie pas infriorit. Pour galer l'homme, la femme n'a pas besoin +de l'imiter. Cette identification contre nature serait, comme dit M. +Marion, le contre-pied du progrs sculaire<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 3.</blockquote> + +<p>Suivez le cours des ges: plus la femme devient diffrente de nous en +action et en fait, plus elle devient notre gale en dignit et en droit. +Socialement parlant, il est dsirable que le sexe de la femme s'tende +son me, son esprit, ses oeuvres, sa vie tout entire. En cela, +elle sera plus utile l'humanit, et plus heureuse et plus vnre, +qu'en se fatiguant faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de +la littrature, de la jurisprudence ou de la mdecine. La belle affaire +de lutter de verbosit avec un avocat ou de doser des pilules comme un +pharmacien! N'est-ce donc rien d'tre la gardienne du foyer et la +providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et, +pour rappeler le mot loquent d'Edgard Quinet, de porter dans son +giron, non seulement les enfants, mais les peuples?</p> + +<p>L'galit des sexes ou, si l'on prfre, l'quivalence sociale de +l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des +fonctions, et encore moins l'identit des aptitudes, ce qui serait +contraire l'ordre ternel des choses. A poursuivre cette prquation +factice, la femme se heurterait l'impossible. Nulle puissance humaine +ne fera que, pris dans sa gnralit, le sexe fminin l'emporte sur le +ntre en force musculaire, de mme que nulle puissance humaine ne nous +donnera cette tendresse d'me et cette grce du corps qui sont le +privilge charmant des femmes. Nulle rforme lgale ne les rendra +capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes +les entreprises hardies, de toutes les crations robustes, de toutes ces +grandeurs de chair, comme dit Pascal, o la vigueur musculaire est +essentielle, parce que nulle loi crite (c'est M. Jules Lematre qui +parle) ne les empchera d'tre physiquement plus faibles que nous, d'une +sensibilit plus dlicate et plus capricieuse, parce que nulle loi ne +les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de mme que +nulle loi ne rendra les hommes plus propres filer la laine et +nourrir et lever les petits enfants<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>. Bref, nul article de loi ne +changera le corps et l'me des femmes. Et c'est heureux; car, cette +dformation accomplie, l'humanit prirait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> <i>Opinions rpandre</i>, p. 159.</blockquote> + +<p>Mais la diversit des fonctions ne s'oppose point l'galit des +droits. Elle signifie seulement que l'galit lgale, l'galit +juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination +du sexe fminin, ces droits thoriques seront souvent, pour les femmes, +comme s'ils n'taient pas. Cette pense de l'crivain si franais que +nous citions tout l'heure, doit tre recommande instamment la +mditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrires, +tous nos mtiers, toutes nos fonctions: celles qui, perant la cohue des +hommes, parviendront en forcer les portes, ne seront ni les plus +heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la +reconnaissance iront aux pouses et aux mres restes fidles aux +devoirs essentiels de leur ministre fminin. Ayant choisi la meilleure +part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la +socit humaine.</p> + +<p>Ce qui ne veut pas dire que la question de l'galit des droits entre +l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les +deux sexes sont gaux en raison, en justice et en vrit, c'est admettre +que, sous la diversit de leur nature et la dissemblance de leurs +fonctions, il y a entre eux unit foncire, identit morale; que l'homme +et la femme, se compltant l'un l'autre, sont, dans la plus haute +signification du mot, deux personnes qui se valent, deux cooprateurs +insparables qui constituent ensemble l'humanit, deux tres qui, +revtus de la mme dignit, soumis la mme responsabilit, ont mme +droit au respect, la lumire, la vie.</p> + +<p>Et cette affirmation de principes est d'une porte incalculable. De l +dcouleront, en effet, beaucoup de rformes, ou mieux, beaucoup de +rparations que l'quit rclame, alors mme que, dans la pratique, +elles ne se rsoudraient point ncessairement, pour la gnralit des +femmes, en avantages immdiats et en profits certains. Mais, au moins, +la personne de la femme sera leve par la loi au mme niveau que la +personne de l'homme; et cette sorte de dclaration de ses droits +compltera et achvera la dclaration des ntres.</p> + +<p>Seulement, les droits de l'individualit ont des limites. Ceux de la +femme, par consquent, doivent tre expressment subordonns aux +intrts suprieurs de l'espce, de la famille, de la socit. Et cette +subordination des parties l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser +ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter +sparment, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de +satisfactions gostes qui mettraient en pril l'avenir de la race. A +chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le +dos au progrs et au bonheur. C'est la destine du couple humain de +collaborer, dans l'union la plus troite, au bien gnral de la +communaut.</p> + +<p>Ds lors, l'oeuvre de rparation poursuivie par le fminisme ne devra +jamais se dpartir de la rgle suivante: <i>Il faut que la femme puisse +tre lgalement tout ce qu'elle peut tre naturellement.</i> Rien de plus, +rien de moins. Il faut que la femme soit mme de raliser en sa vie +l'idal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la +sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de +ractions qui dcouronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature, +mais obissons la justice. gale personnalit, gale dignit, gale +considration, gale culture morale, gal dveloppement intellectuel +s'il est possible, dans une coordination rciproque, dans la coopration +voulue et recherche, dans la solidarit accepte et chrie, pour tout +ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de +l'humanit, tel est notre idal. Ainsi rapproche de l'homme en droit et +en raison, la femme, reste femme par la tendresse et la grce, sera +plus digne de son respect sans tre moins digne de son amour.</p> + +<a name="l3c2" id="l3c2"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>A propos de la capacit crbrale de la femme</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la + femme vaut-il celui de l'homme?--Craniomtrie amusante.</p> + +<p> II.--Les savants se rservent.--Une forte tte ne se + connat bien qu'a ses oeuvres.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Pour connatre la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens +nous sont offerts: 1 rechercher la capacit crbrale des ttes +fminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences +biologiques; 2 envisager la production intellectuelle des deux +sexes,--ce qui ncessite une tude d'histoire littraire; 3 fixer les +aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie +compare. Nous utiliserons successivement ces trois procds +d'investigation.</p> + +<p>Et d'abord, quelle est la capacit crbrale de la femme? et, ce point +tudi, de quel dveloppement et de quelle culture est-elle susceptible? +A cette question, le fminisme fait une rponse trs simple et trs +catgorique: l'intelligence de la femme gale celle de l'homme et, +consquemment, l'instruction des deux sexes doit tre la mme. C'est ce +qu'il faut apprcier avec indpendance et impartialit.</p> + +<a name="l3c2s1" id="l3c2s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Au dire des anthropologistes, le problme de rivalit intellectuelle qui +s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre crbral, et la seule +crniologie aurait comptence pour en fournir exactement la solution. +Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le +crniomtre soient des instruments un peu grossiers pour peser +l'impondrable et apprhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est +clair, en tout cas, que l'intellectualit humaine dpend de l'organisme +crbral. C'est une question de tte. Les spcialistes se sont donc +empars du cerveau de la femme; ils l'ont tourn et retourn dans tous +les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latraux, le volume, +le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions, +la proportionnalit de leur masse la moelle pinire et la colonne +vertbrale; et l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser. +Si la femme n'est pas en agrable posture devant la science, celle-ci ne +fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.</p> + +<p>Non pas que les observations acquises manquent d'intrt. C'est ainsi +qu'on a constat que, pour la capacit crnienne, les Chinoises +l'emportent sur les Parisiennes. Il paratrait mme que, sous ce +rapport, nos lgantes seraient peine suprieures aux gorilles. Voil +qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le +Parisien mle n'a qu'une faible prminence sur l'homme jaune. Un des +plus petits crnes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais pass +pour un imbcile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient +qu'un poids infrieur la moyenne: taient-ce donc des pauvres +d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine: +soutiendrez-vous que cette grosse bte a du gnie? Non; la grosseur du +cerveau n'est pas, elle seule, un signe de supriorit intellectuelle. +L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'lphant sont +intelligents leur manire.</p> + +<p>En effet, les plus rcentes recherches semblent tablir que la pesanteur +et le volume du crne importent moins en eux-mmes que leur +proportionnalit au poids et au volume du corps. Certains vont mme +jusqu' insinuer que cette relativit pourrait bien tre plus forte chez +les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le fminisme! +Enfonce la supriorit crbrale du mle!</p> + +<p>En prsence de ces dcouvertes palpitantes, il faut avouer que, pour +caractriser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pres usaient de +procds vritablement enfantins: ils avaient l'ingnuit de la juger +ses oeuvres, comme on juge un arbre ses fruits. C'est ainsi qu'en +lisant de beaux vers, en coutant de beaux discours, en applaudissant de +belles pices, ils ont estim, le plus simplement du monde, que +Lamartine et Hugo taient de grands potes, Lacordaire et Berryer de +grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans tudier la +structure, sans pntrer l'essence de leur organisme mental. C'tait +puril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant +malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre les reviser +souverainement: Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de +demi-dieux, et je vous dirai, en vrit, ce qu'elles sont et ce qu'elles +valent.</p> + +<p>Comment ne pas s'amuser un peu de certains pdants, qui mettent la +prtention de juger du talent d'un matre-ouvrier moins par l'oeuvre +qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donn, +aprs la mort d'un personnage, de palper son crne vide, ils entrent en +joie, ils le ttent, ils le psent, ils le jaugent, et leur mine +s'panouit. Ils jouent suprieurement la scne d'Hamlet et des +fossoyeurs. Leur dogmatisme devient crasant. Prenez-moi donc cette +pauvre tte: quelle lgret! Gardez-vous d'objecter mme timidement +que le dfunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on +vous rpondra que c'est trop de bont, et qu'il est impossible d'tre un +grand homme avec une si mdiocre cervelle? Ces savants sont terribles.</p> + +<p>On ne peut s'empcher pourtant d'observer que les moyens +d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le +malheur d'tre prcaires et rtrospectifs, puisque ce genre +d'exprimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que +l'homme ne se prte ces manipulations posthumes que le plus tard +possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur dsir +d'tablir qu'elles ne sont pas plus cerveles que les hommes, je doute +qu'elles se laissent ouvrir le crne, de leur vivant, afin de hter et +de faciliter cette importante dmonstration.</p> + +<p>Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficult et de travailler sur +le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de +quelques gens trs distingus de nous palper la tte et, la mesurant en +hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton +catgorique, moiti sirop, moiti vinaigre, que nous avons tout ce qu'il +faut pour faire preuve de gnie ou d'imbcillit. Sont-ils srieux ou +badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procd se perfectionne +et se gnralise, nous ne manquerons point d'entendre bientt, dans les +salons littraires, un monsieur qui se rclame de la science, solliciter +gravement la matresse de maison de lui prter sa tte pour un instant. +Et, aprs une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand +homme fixera, sance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et +le faible de l'organisation crbrale de la patiente, proclamant, avec +un sourire de circonstance, qu'elle est srieuse ou volage, capricieuse +ou raisonne, passionne ou rflchie, ou plus simplement, s'il a encore +de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement +aimable et jolie.</p> + +<p>Les procds actuels semblent donc impuissants nous rvler exactement +le degr d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la +trpanation; mais outre que cette opration est de nature provoquer +d'excusables rsistances, il faudrait avoir travaill, furet, tracass +dans bien des crnes pour mettre un diagnostic infaillible. Mais la +science nous rserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la +lumire perante des rayons X n'claircisse un jour tous nos mystres +crbraux? Le temps n'est pas loign peut-tre o, pour se connatre +soi-mme, il suffira de remettre sa tte entre les mains d'un +spcialiste.</p> + +<a name="l3c2s2" id="l3c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Redevenons srieux. Bien rares sont les tentatives et les expriences, +si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et +raliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement +l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une +cole qui dbute et ttonne, traite les femmes de haut en bas et leur +dise imprieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers +Josphine: O prendrez-vous l'intelligence ncessaire pour comprendre +ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pse moins que le +ntre. Au surplus, l'anthropologie s'est dj rectifie. Le poids du +cerveau, nous dit-on, ne fait rien l'affaire, et son volume, pas +davantage. Plus les dtails des lobes sont menus et compliqus, plus les +impressions doivent tre vives et rapides; plus le tissu est fin et +subtil, plus l'individualit doit tre suprieure. Si donc nous primons +la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans +une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son tre, +d'ailleurs,--par la dlicatesse de sa texture intime. Ses +circonvolutions crbrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles +que les ntres; et cette constatation remplit le coeur des fministes +fervents d'une suave batitude.</p> + +<p>Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que la +supriorit quantitative et relative n'entrane une supriorit +intellectuelle qu' masse gale du corps. Il lui semble que les +qualits intellectuelles lies au volume du cerveau sont ce que l'on +nomme ordinairement l'tendue et la profondeur de l'intelligence et +que, si l'on s'en tient au dveloppement crbral quantitatif et relatif +de l'homme et de la femme, tout concourt prouver l'galit des +sexes; de sorte que le prjug de sexe aurait fait voir et accepter +aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement +biologique, le contraire de la ralit.</p> + +<p>En l'tat prsent des recherches d'anatomie compare sur les caractres +du crne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagn le +terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline la proclamer +l'gale de l'homme. Mais n'exagrons rien; en ralit, depuis quelques +annes, la science s'est beaucoup occupe de la femme, sans aboutir +une conclusion dfinitive, ni mme des rponses concordantes. La femme +est-elle, crbralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns +disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M. +Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir toute dcision tranchante. +Les plus modestes se recueillent et confessent mme qu'ils ne savent +rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on tranera la femme +longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystres de la +capacit crbrale n'tant pas prs d'tre claircis. Somme toute, et +sans afficher un scepticisme trop dsobligeant, nous devons constater +qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment explor, les +spcialistes les plus appliqus se disputent encore dans les +tnbres<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> <i>Les Hommes fministes.</i> Revue encyclopdique du 28 novembre +1896, pp. 829 et 830.</blockquote> + +<p>On a dit et rpt que l'intelligence n'a pas de sexe. Je veux le +croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: Il +y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tte, et des femmes +qui sont hommes par la tte et le coeur. En tout cas, il nous semble +qu'tant donn l'tat peu avanc des sciences biologiques, on abuse +trangement, pour ou contre la femme, des constatations vasives ou +contradictoires de l'anthropologie compare. Scientifiquement, la +question de l'quivalence crbrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle +jamais close?</p> + +<p>Lors mme que tous les savants du monde nous attesteraient que +l'intelligence des femmes est adquate celle des hommes, ce brevet ne +dispenserait point le sexe faible de le dmontrer lui-mme au sexe fort. +Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas +beaucoup plus avancs que nos pres. La capacit des vivants ne se juge +qu' ses rsultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possde, +autant que mon voisin, de brillantes qualits et de merveilleuses +aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le +prouve par ses actes. Que si donc l'galit intellectuelle des sexes +pouvait tre crbralement tablie, cette dmonstration serait de peu de +valeur, tant que les femmes n'auront point confirm cette prsomption +par des manifestations dcisives de science, d'art ou de littrature. +Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des +biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le +montrer. Les expriences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais +de vous-mmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos +chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouv que vous en tes capables.</p> + +<a name="l3c3" id="l3c3"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit +intellectuelle</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--L'intelligence moyenne des deux sexes s'galise et se + vaut.--L'instruction peut-elle accrotre les aptitudes et + les capacits de la femme?--Est-il exact de dire que les + mes n'ont point de sexe?</p> + +<p> II.--De la primaut historique de l'homme.--Le gnie est + masculin.--L'esprit crateur manque aux femmes.--Ou sont + leurs chefs-d'oeuvre?</p> + +<p> III.--Le gnie et la beaut.--A chacun le sien.--Les deux + moitis de l'humanit.</p> +</blockquote> + +<a name="l3c3s1" id="l3c3s1"></a> +<br> +<h4>I</h4> + +<p>Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen +d'tablir positivement que leur cerveau n'est point infrieur au +ntre,--c'est, savoir, d'en tirer des crations et des oeuvres qui +balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour +le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur +constitution crbrale n'oppose aucun obstacle cette manifestation +ncessaire et dsirable, en concdant mme qu'elles soient aussi bien +doues que les hommes, il reste ce fait d'ordre gnral que le sexe +masculin est en possession d'une supriorit de production +intellectuelle si effective et si constante, que le sexe fminin a t +impuissant jusqu' ce jour la lui ravir ou seulement la lui +disputer. Et voil bien, j'imagine, une forte prsomption en faveur de +la prminence de l'intellectualit virile.</p> + +<p>Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des +femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que +puisse paratre cet aveu, je ne fais aucune difficult de reconnatre +que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes +s'quilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que +le bourgeois, et la boulangre autant que le boulanger, et la marchande +autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me +demande mme si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a +point plus de femmes que d'hommes savoir lire, crire et compter. +Qu'une tte fminine ne soit point exactement faite comme une tte +masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches +biologiques, l'observation psychologique ne permet d'tablir, avec +certitude, une ingalit apprciable de niveau entre l'intelligence +moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe fminin. Si, +dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de ct les faibles +d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un +raisonnement plus rflchi, d'une volont plus hardie et plus ouverte +aux prvisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus +rapide des ncessits prsentes, une conception trs sre des ralits +de l'existence, plus de soin et plus de got pour le dtail, preuve +qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerantes.</p> + +<p>Restent les hautes manifestations de la pense dans le domaine des arts, +des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'galent +par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'galent par en haut. En +plaant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point +remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spculations +mthodiques, aux recherches idales, aux crations leves: ce qui nous +induit douter de l'galit mentale des sexes.</p> + +<p>A quoi les fministes ne se font point faute de rpondre que, pour le +moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que +le dveloppement intellectuel du sexe fminin retarde un peu sur celui +du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'tant arrog la +direction des socits, les ont tournes leur avantage et exploites +leur profit. Jusqu'au temps prsent, la civilisation a t ainsi faite +par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu crotre intellectuellement +qu'avec une extrme lenteur. L'infriorit actuelle de la femme n'est +donc qu'accidentelle et passagre. Elle doit disparatre ncessairement +avec la prpondrance excessive de son rival et l'influence dprimante +du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute +culture, et vous verrez s'panouir leur esprit comme ces fleurs +languissantes, longtemps sevres de grand air, auxquelles on rend avec +largesse le soleil et la rose. Et M. Jean Izoulet, un professeur de +philosophie sociale au Collge de France, qui honore d'un mme culte la +phrase sonore et l'ide pure, nous prdit sur le mode lyrique que cette +flore psychique, flore d'ombre pendant tant de sicles, ne demande qu' +se lever et s'panouir. Rjouissons-nous donc, gens de peu de foi, +car c'est nous qui sommes destins voir se ranimer et fleurir de +toutes ses fleurs mystiques l'me de la femme, ce vritable jardin +secret<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> Lettre de M. Jean Izoulet publie dans la <i>Faillite du +Mariage</i> de M. Joseph <span class="sc">Renaud</span>, p. 31.</blockquote> + +<p>Cette explication n'est qu'ingnieuse. Il n'est pas donn la femme de +sortir de son tre, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre +le ntre. Ne femme, elle ne pourra jamais dpouiller entirement la +femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du +mme coup, son activit est condamne par la nature elle-mme ne point +ressembler compltement la ntre. Ds lors, nous autorisant +logiquement de son pass et de son prsent pour augurer de son avenir, +nous sommes recevables prtendre que la femme future ne sera jamais, +en esprit et en oeuvre, l'gale absolue de son compagnon.</p> + +<p>Ft-il mme prouv que le sexe fminin est aussi capable que le ntre en +toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est +pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux +est vou des fonctions physiologiques absolument incommunicables et +muni consquemment d'aptitudes forcment personnelles. De par la nature, +l'homme a un rle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient +les attnuations possibles de leurs diffrences organiques et de leurs +disparits mentales, on ne saurait concevoir, ft-ce dans l'infinie +profondeur des sicles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une +parfaite galisation des sexes. A supposer mme que l'homme et la femme +en arrivent un jour ne plus former qu'un seul tre, identique d'esprit +et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en +ce temps-l l'humanit cessera d'exister.</p> + +<p>Que si l'on quitte le domaine de l'hypothse pour rentrer dans la vie +relle, il demeure vrai que le pre et la mre, n'ayant point mme +fonction, ne sauraient avoir mme constitution physique et mentale. Ce +que l'homme dpense pour la transmission de la vie est peu de chose +auprs de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation +et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du +nouveau-n. Alors que la conception est pour le pre l'oeuvre d'un +moment, la transfusion de la vie exige de la mre une dpense prolonge +d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur +d'elle-mme. Et ce passif norme de la maternit, en expliquant les +diffrences de conformation physiologique des sexes, tablit +premptoirement, entre l'homme et la femme, des diversits naturelles de +fonction et d'aptitude qui doivent ragir sur le cerveau et retentir +jusqu'au plus profond de l'me.</p> + +<p>On nous rappelle, en faveur de l'galit intellectuelle de l'homme et de +la femme, que les mes n'ont point de sexe. Cela est vrai, en ce sens +que l'homme et la femme sont deux personnes morales gales en dignit. +Mais leur intelligence est-elle de mme nature? Sommes-nous donc des +purs esprits? Et si nos mes sont forces d'habiter un corps, si notre +esprit est ncessairement enclos en une chair souffrante et prissable, +s'il est emprisonn, pendant cette brve minute que nous appelons +orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matire diversement +amnag, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation +ni dpendance avec le contenant.</p> + +<p>Il est donc naturel que l'intelligence s'panouisse diffremment dans un +organisme qui n'est point le mme chez l'homme et chez la femme. En +d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et +indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette +premire diffrence biologique a des rpercussions et des prolongements +ncessaires dans la psychologie des deux moitis de l'humanit. Il +serait trange que deux tres qui sentent diversement, s'exprimassent +pareillement. N'ayant point mme organisme, mme constitution, comment +pourraient-ils avoir mmes sensations, mmes impressions, s'lever au +mme ton, rendre le mme son? Que les mille et mille influences +combines de l'ducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou +adoucir les disparits mentales du couple humain: je l'accorde; mais +pour les oblitrer, pour les niveler, pour les fondre tout fait, il +faudrait, en langage chrtien, refaire la cration, ou, suivant le +vocabulaire positiviste, recommencer l'volution sur des bases +nouvelles,--ce qui est impossible.</p> + +<a name="l3c3s2" id="l3c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>En recherchant comment le progrs humain s'est dvelopp dans le pass, +nous trouvons, en faveur de la prminence intellectuelle de l'homme, +une nouvelle considration qu'il nous parat difficile de mconnatre ou +d'affaiblir. En ralit, la civilisation humaine a t trs gnralement +l'oeuvre des mles. Et si le gouvernement peu prs exclusif des +socits n'a jamais cess d'tre dirig par des hommes, n'est-ce point +que cette domination atteste une relle suprmatie de lumire et de +raison?</p> + +<p>J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primaut +non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que +les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient +t redevables de leur puissance sociale la seule vigueur de leurs +muscles, la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter cet +avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun, +ils n'auraient point gard si rgulirement le sceptre du pouvoir.</p> + +<p>Sans contester qu'il ait fallu nos premiers anctres des membres +robustes pour lutter contre les animaux froces qui pullulaient dans les +forts prhistoriques, a-t-on rflchi aux miracles de pense et de +rflexion qu'ils ont d accomplir pour inventer les premires armes et +les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance +des anciens a rig en demi-dieux ces lointains gnies qui dcouvrirent +le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bche, la charrue. Non; l'esprit +n'est point absent de la premire domination de l'homme. Ds les ges +primitifs, le gouvernement des socits a t dvolu la raison la plus +active, la volont la plus ferme et la plus claire, bref, +l'intelligence et la force, c'est--dire l'homme. Et cette +constatation historique nous autoriserait dj, il faut en convenir, +revendiquer le premier prix de capacit.</p> + +<p>Mais il est une seconde observation, accessible tout esprit cultiv, +qui milite non moins victorieusement en faveur de la primaut masculine. +Qu'on fasse le dnombrement des hommes et des femmes de talent, dans +tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les +femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons +profonds et serrs des savants et des potes, des politiques et des +historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des +philosophes. Nos grands esprits sont lgion. Les vtres, Mesdames, +tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes +ttes, de beaux talents, des crivains distingus, des intelligences +rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, diffrentes poques de +l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu +cependant ont brill d'un clat suprieur! La gnialit, en tout cas, +semble un phnomne masculin.</p> + +<p>Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infriorit numrique sur +l'insuffisance de votre ducation, sur nos moeurs rfractaires votre +mancipation, sur les rsistances d'un milieu hostile, qui auraient +arrt ou retard votre dveloppement crbral: ces influences +ambiantes, quelque effet certain et dcisif qu'elles aient sur les +intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point +sur les ttes tout fait minentes. Nous avons dit que la priorit +intellectuelle des sexes ne se peut reconnatre et mesurer par en bas, +c'est--dire par le vulgaire, par le commun o hommes et femmes se +valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les +cimes, par les ttes les plus sublimes, par les supriorits clatantes +et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du ct masculin.</p> + +<p>Si rare qu'on le suppose, le gnie s'est toujours incarn dans un homme; +il ne semble gure dparti aux femmes. Et de ce chef, les antifministes +sont fonds affirmer la prvalence et la prpotence de notre sexe. Car +le gnie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des +obstacles, des antagonismes, des hostilits qui se dressent sur son +chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquite si peu de son +milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps venir. D'o +vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontan, jaillissant, +original, indpendant. Il est, comme dit M. Fouille, rvolutionnaire +et conqurant; il n'a souci ni des rsistances possibles, ni des +opinions reues, ni des traditions sculaires<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>. Il clate, il +innove, il invente, il cre. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin. +L'intelligence cratrice, voil le gnie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> <i>La Psychologie des sexes.</i> Revue des Deux-Mondes du 15 +septembre 1893, p. 419.</blockquote> + +<p>Or, c'est prcisment l'esprit crateur qui semble manquer le plus aux +femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le +vertige. Elles s'arrtent mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit +jouer les premiers rles. Comme elles ont presque toujours de la +vivacit, de la mmoire et du bon sens, leur spcialit est d'imiter, +d'adapter, d'interprter, de vulgariser les oeuvres des matres. Si +puissante est cette tendance l'assimilation, qu'elle les pousse mme, +hlas! copier nos manires, notre langage, nos allures et jusqu' la +coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce l du +gnie?</p> + +<p>Bien que Proudhon soit all trop loin en prtendant que les ttes +fminines ne sont que rceptives, encore est-il que leurs ides +(l'observation est de Michelet) n'arrivent gure la forte ralit. A +l'homme seul l'esprit de synthse, la grce de la dcouverte, le don de +l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prtendre autant que +lui. C'tait bien l'ide de Platon: en reconnaissant que les femmes +d'lite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux dfenseurs de sa +Rpublique,--devaient tre admises aussi bien que les hommes toutes +les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles +les rempliraient moins bien, parce qu'en toutes choses la femme est +infrieure l'homme, parce que, d'un sexe l'autre, il existe, entre +les aptitudes et les capacits, une diffrence du plus au moins.</p> + +<p>En fin de compte, le gnie crateur leur manque trs gnralement. O +sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne +manque pas d'imagination, M. Butler, a prtendu rcemment que +l'Odysse tait l'oeuvre d'une femme. Dornavant, nos bas-bleu auront +une bonne rponse faire aux impertinents, qui leur jetteraient +l'Iliade la tte pour tablir la faiblesse relative du cerveau +fminin. Mais cette dcouverte anglo-saxonne n'et pas empch Joseph de +Maistre d'observer quand mme,--et c'est la vrit vraie,--que les +femmes n'ont fait ni l'Iliade, ni l'nide, ni la <i>Jrusalem +dlivre</i>, ni Phdre, ni Athalie, ni Polyeucte, ni Tartuffe, ni +le Misanthrope, ni le Panthon, ni l'glise Saint-Pierre, ni la +Vnus de Mdicis, ni l'Apollon du Belvdre. Aucune loi, pourtant, +ne leur dfendait d'crire des drames comme Shakespeare ou de composer +des opras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage invent le tlescope, +l'algbre, le chemin de fer, le tlgraphe, le tlphone, ni le gaz, ni +la lumire lectrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouv le +plus petit microbe; elles n'ont mme pas imagin le mtier bas ni la +machine coudre. Ont-elles mme invent le rouet et la quenouille?</p> + +<p>Mais Joseph de Maistre ajoute, avec quit, que les femmes font quelque +chose de plus grand que tout cela: C'est sur leurs genoux que se forme +ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme. Ce qui +n'empche pas que M. Faguet ait eu raison d'crire que l'homme seul a +fait preuve de gnie. Tout ce qui a t conu et ralis de grand dans +les domaines suprieurs de la pense, de la littrature, de l'art, de la +science, est sorti d'un cerveau masculin.</p> + +<p>Et la raison de cette ingalit relative des sexes vient de ce que les +femmes sont moins fortement armes que nous pour l'effort et pour la +lutte. M. Fouille observe ce propos que, pour entraner Jeanne d'Arc +aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Rserve et +modestie, tendresse et timidit, voil qui explique pourquoi la femme +rpugne aux nouveauts, aux crations, aux hardiesses, aux longs et +patients labeurs, aux emportements tumultueux du gnie. Une originalit +puissante est chose rare, jusqu' prsent, dans les oeuvres des femmes, +conclut le mme auteur: qu'il s'agisse de la littrature ou des arts et, +parmi les arts, de celui mme qu'elles cultivent le plus, la +musique<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> <i>La Psychologie des sexes.</i> Revue des Deux-Mondes du 15 +septembre 1893, p. 419.</blockquote> + +<p>Nous conclurons donc, avec Michelet, que toute oeuvre forte de la +civilisation est un fruit du gnie de l'homme. On a bien fait de graver +au fronton du Panthon cette inscription quitable: Aux grands hommes +la patrie reconnaissante! Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de +l'humanit et confine presque au divin, les femmes ont moins contribu +que les hommes l'exaltation du nom franais et l'panouissement du +progrs humain. Il n'y a pas dire: l'histoire atteste que l'essence +suprieure de l'espce est masculine.</p> + +<a name="l3c3s3" id="l3c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>A quoi bon insister? Les femmes les plus distingues en conviennent. Si +Mme de Stal s'est montre trop svre pour elle-mme et pour son sexe +en affirmant que les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperus +ni suite dans leurs ides, ne peuvent avoir du gnie, Mme d'Agout nous +a donn la note juste, la note vraie, en crivant ceci: L'humanit ne +doit aux femmes aucune dcouverte signale, pas mme une invention +utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne +paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels +elles sont bien doues, elles n'ont produit aucune oeuvre de matre. +Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit fminin n'a point +atteint les hauts sommets de la pense; il est pour ainsi dire rest +mi-cte<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. De l'avis mme de celles qui ont le plus honor leur sexe, +l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus +inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont +du gnie, beaucoup plus de femmes ont de la beaut; et cela seul +rtablit l'quilibre entre les sexes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, p. 840.</blockquote> + +<p>La grce! voil le don souverain des femmes. C'est par l qu'elles +rgnent vritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que +nul n'y rsiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur +faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme ft +un bel animal: ce qui ne l'a pas empch d'avoir du got jusqu' sa mort +pour ce disgracieux bipde. Mais il est plus facile de mdire des +femmes que de s'empcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends +par l ceux qui hassent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle +avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en +indpendante et se dresse en rvolte, qu'on prenne mme en aversion la +femme pdante, la femme prcieuse: rien de plus naturel. Mais ces +restrictions admises, ou est l'homme incapable de goter la grce +fminine? Entre l'admiration pathtique d'un Goethe qui aimait +proclamer le culte de l'ternel fminin, et l'inimiti mprisante d'un +Schopenhauer pour le sexe aux cheveux longs et la raison courte, il +y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous prouvons +tous, plus ou moins, le besoin de l'affection fminine.</p> + +<p>Aussi M. Fouille a-t-il eu raison d'crire que la beaut pour la femme +n'est pas seulement un don naturel, mais encore une fonction et presque +un devoir<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>; car, c'est sa grce que revient l'honneur d'entretenir +au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacr sur +lequel veillaient perptuellement les antiques vestales. Et lorsque la +beaut est complte par la bont, lorsque la douceur du visage et +l'harmonie des lignes revtent et encadrent une belle me, alors il est +vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette +vie qu'elle console et embellit la fois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> <i>Revue des Deux-Mondes</i> du 15 septembre 1893, p. 425.</blockquote> + +<p>Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent mme +avantag le genre masculin. Dans la plupart des espces animales et +surtout parmi les oiseaux, le mle surpasse ordinairement la femelle par +l'lgance des formes, l'clat du pelage ou le coloris des plumes. +Platon et Aristote jugeaient mme l'homme plus beau que la femme. +Aujourd'hui, par contre, la beaut chez l'homme est si bien considre +comme un accessoire, qu'un joli garon, dpourvu d'esprit et de talent, +passe trs justement pour un tre insupportable. Notre langue lui +applique mme un mot dplaisant: elle l'appelle un belltre. N'est-ce +point aussi lorsque sa virilit s'effmine que l'homme, perdant le juste +sentiment de sa propre valeur, prfre la grce la noblesse et la +joliesse la beaut? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans +le sexe masculin, ni dans le sexe fminin. Le charme de l'un se complte +par la force de l'autre: de l deux genres de beaut galement +ncessaires l'idal artistique et qui, par leur action rciproque, +rapprochent les sexes, veillent la sympathie et font natre l'amour.</p> + +<p>En tout cas, nous ne saurions disputer la femme la sduction de la +douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions +dlicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'tre laid; +la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beaut; plus +que nous, elle a le devoir d'tre belle.</p> + +<p>Gnie et beaut sont deux privilges augustes qui se ressemblent. Le +gnie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'o elle +vient, o elle commence, o elle finit, et que nous sommes, par suite, +bien empchs de dfinir, un souffle d'en haut, une grce de Dieu, une +lumire incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme +d'une qualit volontairement acquise et mrite. Telle la beaut, plus +facile sentir qu' exprimer, qui rayonne, comme l'autre clate, par un +mystre de nature dont l'tre de choix qui en bnficie n'a point le +droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reus; il +donne la beaut plus de grce et de sduction comme au gnie plus de +vigueur et d'clat. Mais le fond de ces inestimables privilges ne vient +pas de nous. C'est un prsent divin. Et voil pourquoi l'humanit de +tous les temps, blouie par ce reflet des perfections idales, s'incline +involontairement devant les cratures de choix et de bndiction en qui +s'incarne le gnie ou la beaut.</p> + +<p>Tout cela nous confirme en l'ide que l'homme et la femme sont deux +tres complmentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent +l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolment, l'individualit +des femmes,--pas plus que la ntre, d'ailleurs,--ne formerait un tout +complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de voir en elle +cette seconde moiti de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne +sauraient tre parfaits. Le sexe masculin est n pour la lutte, comme +le fminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la +second reprsente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme +sont donc bien les deux moitis de l'humanit; et celle-ci ne saurait +exister, se transmettre, se perptuer et s'embellir sans leur +collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la +socit ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la +multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les sparons pas!</p> + +<a name="l3c4" id="l3c4"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>Psychologie du sexe fminin</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Du temprament fminin.--Impressionnabilit nerveuse et + sensibilit affective.--La perception extrieure est-elle + moins vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, + tendresse, amour.</p> + +<p> II.--Vertus et faiblesses du sexe fminin.--Les femmes sont + extrmes en tout.--Piti, dvouement, religion.--La femme + criminelle.--Coquetterie et vanit.</p> + +<p> III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volont de + la femme est-elle plus impulsive que la ntre?--Indcision + ou obstination.--Le fort et le faible du sexe fminin.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>J'ai induit du pass qu'il semblait difficile la femme de s'lever aux +sublimes crations du gnie, et que la nature l'avait confine jusqu' +nos jours au second rang de l'intellectualit,--l'homme ayant mrit par +ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de prsance rsolue, +il est intressant de rechercher pourquoi la femme a t empche +jusqu'ici de se hausser au niveau de la pense masculine et de disputer +victorieusement nos grands hommes la palme scientifique, artistique et +littraire. S'il se trouve que cette disparit tienne, comme nous +l'avons affirm, sa complexion, sa nature, son temprament, sa +constitution mme, nous serons autoris conclure qu' moins de refaire +le monde,--ce qui dpasse les forces humaines,--l'galit absolue des +sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre.</p> + +<p>Ici donc, un peu de psychologie ne sera point dplace. Et puisque d'un +avis unanime, le temprament intellectuel et moral est le reflet du +temprament physique, il est prvoir que les diffrences de sexe se +traduiront par des diffrences d'aptitude et d'inclination.</p> + +<a name="l3c4s1" id="l3c4s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>L'exprience de tous les temps atteste que la femme est plus +impressionnable que l'homme; et par l, j'entends que la facult d'tre +mu, la facult de jouir et de souffrir, d'aimer ou de har, la facult +de s'ouvrir la crainte ou au dsir, au chagrin ou au plaisir, occupe +une plus large place et joue un plus grand rle dans sa vie que dans la +ntre. Bref, la sensibilit est son partage et le sentiment son +triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe fminin qu'il +est, par excellence, le sexe affectif.</p> + +<p>Et cette sensibilit motive ne va point, disent les physiologistes, +sans une certaine insensibilit physique. M. Lombroso, notamment, +affirme que la perception extrieure est moins vive chez la femme que +chez l'homme. Maintes fois les mdecins ont constat que les femmes +supportent mieux que nous les oprations chirurgicales. Dans une +pidmie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul +n'a plus de calme auprs des malades, plus de dextrit pour panser une +blessure. Mais cette rsistance la douleur physique vient-elle d'une +moindre sensibilit organique? Si la femme se raidit si fortement contre +la souffrance, nous aurions tort peut-tre d'en conclure qu'elle la +ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de +ragir avec vigueur et promptitude contre les preuves et les dangers? +Plus l'action est violente, plus la raction est nergique. Pour le +moins, ce privilge des femmes supporter la douleur corporelle est une +heureuse prcaution de la nature, la vie leur rservant d'innombrables +occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette +immunit relative du sexe fminin par ce fait que nos soeurs ont le got +moins dvelopp, l'oreille moins dlicate, l'odorat moins fin, l'oeil +moins vif et le tact moins subtil que la gnralit de leur frres.</p> + +<p>Mais si les femmes sont doues de sens plus obtus,--ce dont je ne suis +pas trs convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le +record de la sensibilit affective Tous les graphologues sont de cet +avis: l'criture fminine rvle une impressionnabilit trs vive. Au +fond, le temprament de la femme est plus motif que le ntre. Il faut +peu de chose pour la remuer, la troubler, l'branler jusqu'aux larmes. +Par l'effet d'un systme nerveux plus excitable, plus sensitif, plus +vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquitudes, aux +tendresses, aux passions. La piti a dans son me des retentissements +plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins +vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a +personnifi la compassion, la pit, le dvouement, la charit, tous les +plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme.</p> + +<p>Ainsi, nous persistons tenir la sensibilit affective pour la facult +dominante du sexe fminin. Que cette extrme motivit vienne de +l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de +l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sdentaire, plus claustrale, +plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une navet, +un non-sens, une absurdit, de rechercher ce qu'tait la femme des +premires gnrations humaines. Le temprament actuel des femmes est +leur temprament naturel, puisqu'il a t acquis, reu et transmis +universellement pendant les sicles des sicles. L'habitude n'a-t-elle +pas t dfinie avec raison une seconde nature? Et nous ne devons nous +inquiter que de celle-ci, dans l'impossibilit o nous sommes de +connatre l'autre, la premire, c'est--dire la constitution originelle +de la femme primitive.</p> + +<p>Or, la sensibilit affective explique toutes les manifestations du +caractre fminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.</p> + +<p>D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du got pour les +motions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs +dcisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur +les ntres. Plus que les hommes, elles se dcident par des raisons que +la raison ne connat pas. Ainsi de tous les genres littraires, le roman +est leur lecture prfre, parce qu'elles y trouvent un aliment leur +tendresse et leur imagination. A celles qui aiment, un livre +romanesque rend l'amour plus prsent et plus vivant; celles qui +voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux +moi. Les choses du coeur sont leur domaine de prdilection; c'est ce +qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus +toutes choses. Voyez l'enchanement: la sensibilit est insparable du +sentiment, et le sentiment est insparable des affections tendres. +Aimer, voil bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus +imprieux de leur me et, en mme temps, le principe de leurs grandeurs, +l'amour tant la source o elles puisent toutes les forces du +dvouement.</p> + +<p>Non que le sexe fort soit aussi dpourvu de sensibilit affective qu'on +se plat le rpter. Lacordaire crivait un jour une amie: Vous me +dites que les hommes vivent d'ides et les femmes de sentiments. Je +n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments, +mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vtres; et c'est ce +que vous appelez des ides, parce que ces ides embrassent un ordre plus +universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chre +amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuade que, si +nous n'avions que des ides, nous serions les plus impuissants du +monde<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. Mais, en gnral, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les +hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. Leur moi, a dit +Mme Necker de Saussure, est plus fort que le ntre. La sensibilit des +femmes s'panche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de +leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour +l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie mme. Et la +femme y met plus de constance, plus de fidlit. Au lieu que l'homme +puise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes +crot avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices +qu'elles lui font et le dvouement qu'elles lui prodiguent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Cit par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur +Lacordaire, p. 168.</blockquote> + +<p>S'agit-il l d'une simple attraction de temprament? d'une vulgaire +impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En gnral, la femme est moins +accessible aux sductions de la beaut physique qu'aux attraits de la +distinction morale et de l'lvation intellectuelle. Je parle, cela va +sans dire, de la femme bien ne. Si, au contraire, nous la supposons +d'esprit lger et de coeur mdiocre, il est croire qu'elle marquera +peu d'inclination pour les hommes suprieurs. Ses prfrences iront un +brave garon, ni trop intelligent, ni trop bte, pensant et parlant +comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et +portant lgamment la moustache et l'habit. Aid d'un bon tailleur, ce +monsieur quelconque sera considr par certaines petites dames comme un +pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et +complaisant, oh! alors, il deviendra l'idal du bon mari. Point de doute +que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe +professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas +rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur mnage! Mais on me +dira peut-tre qu'ils taient insupportables et que l'instruction des +femmes changera ce discord en unisson.</p> + +<p>Il n'en est pas moins vrai que, dans la trs grande majorit des cas, le +sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est +beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le +ntre; qu'elle l'entoure volontiers de mystre et le voile de pudeur, et +qu'en imprgnant son amour d'une sorte de respect physique pour +elle-mme, elle incline l'homme qui la recherche joindre l'estime +l'amour.</p> + +<a name="l3c4s2" id="l3c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>La sensibilit et la tendresse sont si vritablement fondamentales en la +femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de l: ses +vertus et ses fautes, ses lans de compassion et son apptit de +sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son +motivit ardente. Elle reprsente le coeur avec ses qualits et ses +dfauts, tandis que l'homme personnifie plutt la pense froide et le +raisonnement grave. C'est une passionne qui ne fait rien demi. Tmoin +la vivacit de ses affections, l'imptuosit de ses dsirs, ses +enthousiasmes et ses colres, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans +l'amour, dans la vengeance et dans la fidlit, tout ce qui l'abaisse, +tout ce qui l'lve. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute +chose prend vite un tour passionnel et dmesur. Comme l'a crit Octave +Feuillet, elle rve quelque chose de mieux que le bien et de pire que +le mal. Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce +qu'elle les chrit, les nourrit, parce qu'elle les couve, pour +rappeler le mot de Diderot.</p> + +<p>C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice +tranquille et impartiale. Exaltes, absolues, elles sont toutes pleines +d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fnelon qui parle), +elles n'aperoivent aucun dfaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune +bonne qualit dans ce qu'elles mprisent. Et le doux prlat de +conclure: Les femmes sont extrmes en tout. Eh oui! extrmes dans le +mal comme dans le bien, suivant l'adage: <i>Optimi corruptio pessima</i>. +Elles poussent toute chose outrance, la religion et l'irreligion, la +chastet et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la +compassion et la cruaut, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et +hassent avec la mme vigueur, avec le mme bonheur. Les sentiments +excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un +tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce +sont, je le rpte, des passionnes; et la passion ne se plat gure aux +coteaux modrs o habitent la prudente rflexion et la tranquille +sagesse. C'est pourquoi il est craindre que plus d'une ne se +prcipite, tte baisse, dans le fminisme intgral et, poussant son +chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine +extravagance, jusqu'en pleine immoralit.</p> + +<p>chauffe par la tendresse et par la passion, la sensibilit des femmes +s'exalte ou s'exaspre, et se traduit consquemment en bien ou en mal. +Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver +que toutes les qualits et tous les dfauts de la femme viennent du +coeur et des nerfs. Se dvouer est sa premire nature, comme aimer est +son premier mouvement. Gnralement, sa volont est plus dsintresse +que la ntre. A chaque instant, la maternit, qui sommeille au fond de +ses entrailles, se rveille et se rpand en sacrifices spontans qui +feront toujours d'elle la meilleure ducatrice. Il faut savoir s'oublier +comme elle pour s'adonner utilement la premire formation +intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la +supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez +pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu' +moiti. L'abstraction idale la touche peu. Par contre, invoquez devant +elle la piti, l'amour, le pardon; faites appel la sainte bont; et de +tout l'instinct maternel qui gonfle son me, elle vous rpondra en +rpandant sans compter les trsors de gnrosit dont son coeur est +plein. Pour elle, toute justice sociale se ramne un lan de +sensibilit affectueuse, au don de soi-mme. Tandis que l'homme cherche +le rgne du droit, la femme ne conoit et ne poursuit que le rgne de la +grce et de la charit. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la +femme vaut mieux.</p> + +<p>C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur +par le dmon rvolutionnaire, sont portes vers le proltariat militant +moins par les formules et les systmes d'cole, que par un lan de vague +commisration et d'inconsciente protestation contre la misre. Chez ces +terribles femmes, l'esprit de rvolte est un succdan de l'amour +aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshrits, aux +victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se dcident la +violence, c'est par un sursaut de piti, par un emportement, par une +explosion de toute leur sensibilit. Et nos discordes civiles nous ont +appris les excs de fureur et de destruction dont elles sont capables. +Mais, en gnral, la femme est plutt pacifique, modre, conservatrice. +Au fond, la violence et le dsordre lui rpugnent. On a remarqu cent +fois que ses gots rguliers, son entente des affaires, son esprit +d'exactitude et d'conomie, la rendent minemment propre la gestion +d'un patrimoine et l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme +qui est travaill par un incessant besoin d'acqurir, par une ambition +inquite d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plat dfendre +et garder la richesse amasse. Plus faible, plus fragile, plus sujette +aux incapacits de travail, ayant la surveillance des enfants, le +gouvernement du mnage, le soin de la table et le souci des +approvisionnements, elle doit tre plus accessible que l'homme la peur +de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.</p> + +<p>C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. levez-nous +des croyantes et non des raisonneuses, crivait Napolon propos de +l'tablissement d'couen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le +plus sr garant pour les mres et pour les maris. Rien de plus facile, +la femme inclinant d'elle-mme aux choses de la foi. La critique, qui +est un acte de mfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle +a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de scurit; et la religion, +qu'elle se fait un peu son image et qu'elle accommode doucement ses +gots et ses prfrences, est toute de mansutude et de misricorde. +Ses croyances, plus mues que raisonnes, se transforment aisment en +dvotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu +est amour.</p> + +<p>C'est pourquoi, enfin, la femme, tant plus tendre, plus retenue, plus +pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La +maternit, d'ailleurs, est une cole de douceur, de patience et de +rsignation, qui, en vouant la femme la vie enferme du foyer, la +soustrait aux motions, aux tentations, aux dviations de l'activit +extrieure qui est la loi de l'homme.</p> + +<p>Il est vrai que M. Lombroso tire prtexte de cette moindre criminalit +pour rabaisser la femme. Comme le gnie et la guerre, le crime est +masculin. Les violences les plus dsordonnes et les plus sanglantes +honorent, parat-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait +rendre grce aux assassins du prestige dont ils entourent, coups de +revolver et coups de couteau, notre trs chre masculinit. Est-ce +donc cause du sang qu'il verse que l'homme a t proclam le roi de +la nature? On raconte qu'en fait de cruaut savante, le tigre nous +surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humili?</p> + +<p>Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur +de mille et mille qualits, nous n'ignorons point qu'il en est +d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et +les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltes. D'ordinaire, +leur facult de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes +volont. D'autres sont rancunires et vindicatives. Beaucoup ont un fond +de cruaut inconsciente qui clate brusquement, soit pour dfendre ceux +qu'elles aiment, soit pour nuire ceux qu'elles hassent. Cette +malignit fline,--comme l'impressionnabilit, d'ailleurs,--est un signe +et un effet de leur faiblesse et de leur nervosit.</p> + +<p>La femme, au surplus, n'est pas exempte d'gosme. L'amour de soi +n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance infrieure est commune +aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons +pas surpris que Mme Guizot ait pu crire que les femmes ne +s'intressent aux choses que par rapport elles-mmes. Mais l'gosme +fminin procde surtout de la vanit. Les filles, dit Fnelon, naissent +avec un violent dsir de plaire. Tandis que l'orgueil est le vice ds +forts, le pch des hommes, la vanit est le penchant des faibles, le +pch des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure +que, chez les jeunes filles, le dsir de plaire l'emporte souvent sur +la facult d'aimer. D'un mot, la femme est coquette.</p> + +<p>Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destine d'tre aime, +plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et +d'embellir la vie, plaire est une ncessit de sa condition; ayant pour +partage de temprer, de civiliser la brutalit masculine, plaire est son +arme de combat, son instrument de rgne, plaire est la condition mme de +sa souverainet, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et +fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages, +mouvoir et enchaner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner, +orner sa beaut, telle est l'ardente et incessante proccupation du sexe +fminin. C'est une vrit de fait, un lieu commun que les moralistes ont +maintes fois mis profit. Citons seulement ces deux penses de La +Rochefoucault: La coquetterie est le fond de l'humeur des +femmes.--Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur +passion. Ainsi, l'gosme fminin est fait surtout de vanit, et cette +vanit se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a +pour but avou ou inconscient de prparer les voies l'amour; et nous +voil ramens, par un dtour, cette sensibilit motive qui est le +commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.</p> + +<p>Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui +sacrifient un peu trop au dmon de la toilette. Dans toutes les +conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent tre +mises la dernire mode. Pousse l'excs, la coquetterie dmoralise +la femme. De l, surtout dans les milieux mondains, ces natures sches, +froides, gostes, avides de plaisir et de jouissance. A toute poque, +du reste, les femmes dplaisantes, acaritres, hargneuses, n'ont pas t +d'une extrme raret. Malgr les influences attendrissantes de la +maternit, il y a mme, hlas! de mchantes mres. Les tribunaux ont +trop souvent s'occuper d'horribles mgres qui, non contentes de +perscuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs +l'emportent sur le coeur, il est frquent que les femmes surpassent les +hommes en frocit. Mais, dans une tude qui n'a en vue que le fort et +le faible de la gnralit des femmes, il convient de ngliger les +monstres.</p> + +<a name="l3c4s3" id="l3c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Les effets composs de la sensibilit et de la tendresse, de la +sympathie et de la vanit, semblent vouer la femme l'agitation du +coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes +passions, en l'excluant peu prs de la sphre sereine des calmes +dcisions et des hautes spculations rationnelles. Nous allons voir, en +effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volont et l'esprit +des femmes sont tributaires de leur temprament impressionnable et +aimant.</p> + +<p>Au sens propre du mot, la volont est la subordination des impressions +naturelles et des impulsions instinctives une rgle que l'on s'impose + soi-mme. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession +de soi, le contrle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est +par l'empire exerc sur nous-mmes, que la volont nous lve la +dignit de personnes autonomes.</p> + +<p>Si cette dfinition est exacte, la volont de la femme est certainement +plus faible que la ntre. D'abord, elle est plus incertaine, plus +agite, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hsite, elle ttonne, +elle flotte. Elle va et vient; elle sautille comme les mouches: ainsi +parle Kant. Et si la femme manque de dcision, ce n'est pas qu'elle +manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les +impressions contraires qui l'assigent, elle ne sait pas, elle ne peut +pas choisir. La mobilit est son dfaut dominant. Combien de femmes sont +plus capables de caprices que de rsolutions? Combien de femmes ont plus +de vellits que de vouloir?</p> + +<p>Mme inconstance dans l'excution. Jean-Paul Richter a dit: L'homme est +pouss par la passion, la femme par les passions; celui-l par un grand +courant, celle-ci par des vents changeants. Sa conduite est pleine de +surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la +fermet, la patience dans l'action, lui font gnralement dfaut. Elle +bauche tout; elle n'achve rien. Elle se disperse entre mille travaux +entrepris avec joie et abandonns avec dgot. Elle est d'humeur +versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son me est en +proie une sorte d'quilibre instable.</p> + +<p>Et lorsqu'elle se dcide, il arrive souvent que sa rsolution tourne en +obstination. L'enttement des femmes est pass en proverbe: Vouloir +corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique. Toute nature +molle et douce qui s'exaspre, devient finalement intraitable. +L'opinitret aveugle est soeur de la faiblesse et de +l'impressionnabilit. Il faut une grande matrise de soi pour convenir +de ses torts et sacrifier l'amour-propre la raison.</p> + +<p>Il suit de l que la femme est tantt le jouet d'impulsions diverses qui +l'agitent tumultueusement, tantt la victime d'une impulsion vhmente +qui la domine imprieusement. Ou l'indcision du caprice, ou le vertige +de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: J'aime mieux +traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut +rien conclure avec les femmes. Elles ne veulent pas assez, ou elles +veulent trop. Et ces dfauts contraires procdent du mme fond: +l'extrme sensibilit. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les +nvroses, cette inconstance fantasque et cet enttement aveugle +prennent tour tour une telle acuit, que les psychologues ont pu les +appeler les maladies de la volont.</p> + +<p>Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les +dcisions, moins de fermet dans l'action, moins de sang-froid et plus +de nerfs, telles sont les manifestations caractristiques du vouloir +fminin, compar au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce +domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement, +dgageant ici les tendances gnrales du sexe, nous sommes forc de +constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volont +fminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et +ces admirables qualits rtablissent l'quilibre) plus tendre, plus +dvoue, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En +effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilit nerveuse, +la femme sait lutter mieux que nous contre les preuves de la mauvaise +fortune. Facile troubler dans les petites choses, elle redevient +matresse d'elle-mme dans les grandes. Bouleverse par une contrarit +insignifiante, elle tient tte courageusement au malheur. Jete hors +d'elle-mme par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araigne, +elle retrouve toute sa vaillance devant le pril qui menace les siens. +Un coup d'pingle l'meut jusqu'aux larmes, et les coups irrparables du +sort lui font rarement perdre la tte. Une misre de rien l'branle, +l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe rveille +toutes les nergies de son me. Soutenue par un grand sentiment, elle +refoule victorieusement sa timidit et ses apprhensions. En deux mots, +toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa +force vient du coeur. Dcidment, la sensibilit affective forme bien la +nature foncire de la femme.</p> + +<a name="l3c5" id="l3c5"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>L'intellectualit fminine</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Caractres prdominants de l'intelligence fminine: + intuition, imagination, assimilation, imitation.</p> + +<p> II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement + ferme, les ides gnrales, le don d'abstraire et de + synthtiser.</p> + +<p> III.--D'un sexe a l'autre, il y a moins ingalit que + diversit mentale.--Par ou l'intelligence fminine est + reine: les graces de l'esprit et le sens du rel.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Impressionnable, sensible, aimante, dvoue, telle est la femme. +Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voil l'homme. Ces +disparits physiques et morales vont nous donner la clef des +dissemblances intellectuelles qui sparent les deux sexes.</p> + +<a name="l3c5s1" id="l3c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas +srement de mme faon. Du moment que la sensibilit affective fait le +fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous, +qu'elle raisonne comme nous, qu'elle tudie et qu'elle apprenne comme +nous. Et de fait, les caractres dominants de l'intelligence fminine +sont, un degr plus ou moins minent, l'intuition, l'imagination, +l'assimilation et l'imitation.</p> + +<p>Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acqurons +par l'tude, par la rflexion, par l'application, elles y parviennent +gnralement par une sorte de divination qui va droit l'objet de la +connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans mthode, avec une +sagacit, une promptitude, une sret admirables. Elles devinent autant +qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des +lumires naturelles; c'est--dire une clairvoyance instinctive, une +comprhension vive et spontane des choses de l'me, qui manquent la +plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilit, cette vision +aigu et directe leur vient, sans aucun doute, de leur +impressionnabilit nerveuse et de leur motivit affective. Tous les +crivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. C'est dans +le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a plac le gnie des femmes. Et +compltant cette pense, M. Paul Bourget a crit ce mot profondment +vrai: Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme. +L'intuition! voil donc la qualit matresse de l'intellectualit +fminine.</p> + +<p>Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions +les plus gnrales et les plus sduisantes de la femme de rver la vie. +Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de posie +et incline l'me aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une +tte fminine abrite de chimres. tres de sensibilit vive et de +tendresse passionne, il serait inconcevable que les femmes ne fussent +pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus veille que leur +culture gnrale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a +remarqu: Comme on n'occupe les femmes rien de solide, cette facult +de leur esprit est souvent la seule qui travaille. O l'imagination +rgne, la raison est servante.</p> + +<p>Les sentimentales surtout (elles sont lgion) se laissent blouir +facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs +rveries. Et pour peu que les nerfs s'en mlent et que la sant +flchisse, l'imagination devient la folle matresse du logis, une +matresse d'erreur et de fausset<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>; au lieu que, ramene prudemment + la raison, elle drobe seulement nos regards les vulgarits de la +vie, en jetant sur le rel la poudre d'or de ses rves. Et cette +charmante illusion est aux mes fminines un rconfort et une +consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est +mre des grces de l'esprit et des excentricits aventureuses. Elle a +besoin d'tre surveille, car elle penche naturellement vers +l'extravagance. Et lorsque la passion l'chauffe et l'exalte, elle se +plat aux sentiers escarps qui avoisinent les abmes. En tout cas, +c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilit, c'est--dire +par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que l'esprit +vient aux filles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Henri <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 205.</blockquote> + +<p>A cela, point de mystre. Eu gard sa sensibilit plus vibrante et +plus veille, on conoit que, plus prcoce que l'homme par le corps, la +femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se +dveloppent plus vite et se forment plus tt que les garons. Il est +banal de parler des tonnantes facilits d'assimilation des femmes. +Elles ont de la mmoire, beaucoup de mmoire. Elles comprennent et elles +retiennent avec une gale aisance. Leur facult d'intuition se tourne, +se complte et s'achve en accumulation. Elles ont sur nous cette +vidente supriorit de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une +quantit prodigieuse de dtails. En vertu de leur tendance naturelle de +rceptivit, elles sont doues trs gnralement d'une vivacit, d'une +fidlit de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de +grenier d'abondance o tout se superpose et se conserve tonnamment. Il +n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin gnral +plein de faits, de noms, de dates, de notions parses, de broutilles +amonceles. Voyez les aspirantes au brevet suprieur: elles en savent +beaucoup plus que les garons du mme ge. Elles savent presque tout, +vrai dire, mais par les petits cts, fleur de terre, par la +superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.</p> + +<p>Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnatre la primaut de +la femme dans les preuves o la mmoire joue le principal rle. Le +naturaliste Charles Vogt nous a fait, ce sujet, une confidence +intressante: Les tudiantes savent mieux que les tudiants. Seulement, +ds que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui +rpond plus. Cherche-t-il, au contraire, rendre plus clair le sens de +sa question, laisse-t-il chapper un mot qui se rattache une partie du +manuscrit de l'tudiante: crac! repart comme si l'on avait press le +bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en +rponses crites ou verbales sur des sujets traits au cours, les +tudiantes obtiendraient toujours de brillants succs!<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a> De mme, +tous les professeurs sont unanimes vanter l'empressement et +l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent +notes sur notes avec une ardeur fivreuse; elles les dvorent et les +absorbent en conscience. Ce sont des modles d'exactitude, d'attention, +d'avidit. En un mot, leur capacit de rception et d'emmagasinement est +surprenante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> A. <span class="sc">Rebire</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>. Opinions diverses, +p. 296-297.</blockquote> + +<p>Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour +elles? Pas prcisment, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une +part, l'imitation est un instinct prcieux pour l'enfance; car elle +suppose une souplesse, une docilit, une plasticit, dont la premire +ducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme +d'exprience, les filles singent mieux que les garons. De l, cette +aptitude fminine se modeler, se rgler sur autrui, se prter, +se plier aux milieux et aux circonstances; de l, cette promptitude +tout saisir, cette aisance tout apprendre, tout assimiler, tout +reproduire en perfection. On a observ que, lorsqu'une pice de thtre +comporte un rle de petit garon, il n'est qu'une petite fille pour le +bien jouer. Bref, le sexe fminin possde un remarquable talent de +traduction, d'adaptation, d'interprtation. Dans le domaine de +l'imitation, elle est inimitable.</p> + +<p>Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation +plus ou moins aveugle des usages et des prjugs, sans l'asservissement +de l'esprit l'opinion et la mode, sans l'absence d'invention, +d'originalit, de profondeur. L'imitation est insparable de la routine. +Elle a l'exactitude et aussi la pleur d'une copie. Elle est coutumire, +inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir +la chaleur de la vie et la fivre de la cration. Mais combien d'hommes +sont aussi pauvres de ressort et d'individualit? Il y a dans ce monde +si peu de voix et tant d'chos! comme dit Goethe. Et c'est heureux, et +c'est fatal; car l'imitation est une loi et une ncessit sociale. Avec +une exquise modestie, Mme de Svign se comparait elle-mme une bte +de compagnie. Au vrai, l'humanit est moutonnire. Il semble pourtant +que ce penchant soit plus inn chez les femmes que chez les hommes, +parce qu'en elles la personnalit est moins forte, moins active, +l'originalit plus languissante, plus efface. D'un mot, les femmes sont +moins cratrices que nous. Bonnes tout, elles ne sont suprieures en +rien,--mme en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le +dire: si le sexe fminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinires, les +matres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames +n'ont mme pas le monopole des modes et des confections; nos lgantes +prfrent les couturiers aux couturires. Aux bonnes faiseuses, nous +pouvons opposer les grands faiseurs.</p> + +<p>L'absence d'individualisme crateur explique donc les facilits +d'imitation qui distinguent le sexe fminin. Moins apte inventer, il +lui faut bien s'assimiler les dcouvertes des hommes, sans mme que ses +talents d'interprtation soient trs enclins la nouveaut. Ayant peu +de got pour la cration, tout ce qui est neuf et hardi la dconcerte et +l'effraye. De l son misonisme conservateur et timor. Que de femmes +s'attachent passionnment aux vieilles choses! Combien sont esclaves des +usages reus! Elles ne sont gure accessibles qu'aux changements de la +mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beaut. Et +encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveauts du luxe +fminin ne sont que des exhumations d'anciens costumes<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> <i>La Femme criminelle</i>, chap. IX, p. 171.</blockquote> + +<a name="l3c5s2" id="l3c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosit est le ressort de +l'intelligence. Seulement, la curiosit fminine est de qualit un peu +infrieure; elle s'applique aux menus dtails de la vie; elle est courte +et inutile; elle s'arrte l'corce des choses. Ce n'est pas cette +curiosit large et ardente qui fait les chercheurs et les savants, +comme dit Henri Marion, cet apptit insatiable de savoir, ce besoin de +mieux connatre la vrit, de mieux dchiffrer l'nigme du monde, cette +passion dsintresse de pntrer, les uns aprs les autres, les secrets +de la nature et du pass. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes, +des tres de raison. Celle-ci, tant le rgulateur de la pense, +appartient galement aux deux sexes; mais elle est distribue chacun +de diffrente faon. Et aprs avoir numr les caractres prdominants +de l'intellectualit fminine, il nous parat logique d'indiquer les +traits saillants de l'intelligence masculine; et du mme coup, nous +aurons marqu les points faibles auxquels l'ducation des jeunes filles +devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les +corriger.</p> + +<p>Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain: +raisonner, abstraire, gnraliser,--trois choses auxquelles +l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine se hausser. +Et cela mme nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes, +le don de la dcouverte et le gnie de l'invention.</p> + +<p>Le raisonnement fminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes +montrent peu de got pour les longues et rigoureuses dductions. Au lieu +que leur pense s'avance mthodiquement du point de dpart au point +d'arrive, en s'appuyant avec prcaution sur la chane fortement tendue +des ides intermdiaires, elle se jette souvent droite ou gauche du +chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner +tte baisse dans le sophisme ou l'inconsquence. Ce n'est pas des +nerveuses et des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la +patience, la lenteur calcule, la circonspection scrupuleuse, qui font +les vigoureuses dmonstrations et les solides jugements. Si vive est +leur comprhension, qu'elles sautent pieds joints, comme dit encore +Henri Marion, par-dessus les longues chanes des raisons froides<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 213.</blockquote> + +<p>Nonobstant cette prcipitation, il arrive souvent qu'elles tombent +juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur +affaire. Mme chez les plus cultives, la perception intuitive l'emporte +sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec +finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine, +moins serre que celle des hommes. Elles ont rarement la sobrit du +verbe masculin, la concision riche et forte de la pense virile. Fnelon +remarque malicieusement que la plupart des femmes disent peu en +beaucoup de paroles. Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De +l vient que les mieux doues russissent assez mal dans le haut +enseignement.</p> + +<p>Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe fminin obit, +d'ordinaire, beaucoup plus la vivacit d'un sentiment immdiat qu' la +tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'exprience: rien n'est +plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur +un sujet donn. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit +se drobe ou s'gare, comme si la continuit d'un mme thme et le lien +ininterrompu d'une argumentation serre leur taient charge. Et en fin +de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le dbat par une de ces +raisons du coeur que la raison ne connat point. En deux mots, que +j'emprunte Fontenelle, elles convainquent moins, mais elles +persuadent mieux.</p> + +<p>D'autre part, leur curiosit est moins porte vers les abstractions que +vers les faits. C'est dire que la femme s'lve difficilement, dans le +domaine de la pense, aux conceptions vastes et superbes. Prompte +saisir ce qui est actuel et concret, elle se reprsente mal ce qui est +spculatif et impersonnel. Il semble que ses ides soient des tats de +conscience peu brillants et rarement nets, des lumires ples et vagues +qui n'veillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que +l'esprit fminin est moins clair et moins profond que celui des hommes. +Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqu que ses yeux vont +droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. tre de premier +mouvement, imaginative et passionne, elle cherche avidement un aliment, +une pture sa sensibilit. C'est pourquoi elle prfre le concret +l'abstrait, c'est--dire ce qui frappe les sens, ce qui meut le +sentiment, la vrit toute nue, la pense toute pure. Il lui rpugne +de sparer, d'extraire l'ide du rel. Elle ne reoit des phnomnes de +la nature ou de la vie que des impressions particulires, des sensations +successives, qu'elle a mille peines mettre en formules. Elle ne peut +s'oublier elle-mme pour regarder la vrit face face. Ce qu'elle a +vu, entendu, prouv, souffert ou aim, enveloppe toutes ses conceptions +d'un voile matriel. Elle donne un corps toutes ses penses. M. le +professeur Ribot, voulant vrifier comment les femmes conoivent les +ides abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'aprs les rponses +faites son questionnaire, que ces concepts sont toujours associs, +dans l'esprit fminin, des objets particuliers, des expriences +personnelles, des exemples concrets. Bref, leurs penses sont +insparables du tangible, du rel.</p> + +<p>Est-ce lgret ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement +est-il trop faible? Pas prcisment. C'est plutt une affaire de nerfs +et de coeur, la sensibilit affective expliquant toute la femme. Chez +celle-ci, en effet, les ides se tournent naturellement en sentiments. +Lorsqu'elle s'lve la possession de la vrit, c'est par la force de +l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert +nous l'accorde en ces termes: L'action de l'esprit qui consiste +considrer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que +le sentiment, qui les domine, les distrait et les entrane.</p> + +<p>Aussi bien les femmes oublient trop frquemment qu'une tte +encyclopdique n'est pas ncessairement une tte scientifique. Faire +oeuvre de savant, c'est mettre de la lumire et de l'ordre dans le chaos +des observations et des expriences et, pour cela, ramener tous les +dtails parpills des ides gnrales, remonter des effets aux causes +et s'lever finalement du fait la loi. En cela, il parat bien que la +femme ait manifest de tout temps une certaine inaptitude +intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort +synthtique lui pse. Elle a toujours montr peu de got pour les vues +d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits cts. Les grands +horizons, les larges aspects lui chappent. Elle a peine dominer un +sujet coordonner une matire.</p> + +<p>Voici un jeu de patience; en le dcomposant pice par pice, nous +faisons de l'analyse,--et c'est une distraction mme pour un enfant; en +le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthse,--et ce +travail de reconstruction mthodique ne va pas sans effort ni embarras. +Or, les femmes sont moins doues que les hommes pour les recherches +patientes et laborieuses. L'attention prolonge les fatigue, confesse +Mme de Rmusat. Il leur cote de s'appesantir longuement sur un mme +point. Elles aperoivent vivement la superficie des choses prochaines, +mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisment. Au lieu +de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil. +Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantan, elles manquent de +pntration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les +dtails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et +les arbres les empchent de s'lever la contemplation de la fort.</p> + +<p>Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est +incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les ides +gnrales. La perception des faits et l'analyse des dtails conviennent +mieux son esprit que la haute comprhension des ensembles et les +vigoureux efforts de la synthse. Ce qui lui manque, au fond, c'est +l'attention forte, persvrante, scrupuleuse, obstine, qui lve la +raison sa plus haute puissance, ce degr minent o Buffon l'galait +au gnie et o Newton lui attribuait ses merveilleuses dcouvertes. tre +d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plat surtout aux +ides qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous dclare avoir plus +d'une fois remarqu chez les femmes les plus instruites, avec une +faible indpendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute +recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent +finir<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Cit par A. <span class="sc">Rebire</span>, <i>Les femmes dans la science</i>. Opinions +diverses, p. 294.</blockquote> + +<p>A ce compte, les femmes n'auraient pas mme l'esprit scientifique, qui +consiste suspendre son jugement jusqu' ce que la preuve soit faite, +chercher la vrit avec une impartialit absolue, sans se laisser +mouvoir ou distraire par les consquences possibles. Pour la plupart +d'entre elles, la paix et la scurit de la foi sont un besoin. Prises +en gnral, elles aiment la philosophie et cette partie la plus leve +et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la thologie; mais +Jules Simon met cette restriction qu'elles russissent la comprendre +plutt qu' la juger. Souvent elles s'lvent par l'tude jusqu' la +raison qui conoit, rarement jusqu' la raison qui discute. Elles sont +surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Chtelet a rpandu en +France les dcouvertes de Newton; Mme de Stal a fait connatre +l'Allemagne l'Europe; Mme Clmence Royer a publi et vulgaris +l'oeuvre de Darwin. Interprtes intelligentes, disciples passionnes, +leur puissance, a dit M. Legouv, semble s'arrter o la cration +commence.</p> + +<p>Auguste Comte a tir de l une conclusion svre: J'ai toujours trouv +partout, comme le trait constant du caractre fminin, une aptitude +restreinte la gnralisation des rapports, la persistance des +dductions, comme la prpondrance de la raison sur la passion. Les +exemples sont trop frquents pour que l'on puisse imputer cette +diffrence la diversit de l'ducation: j'ai trouv, en effet, les +mmes rsultats l o l'ensemble des influences tendait surtout +dvelopper d'autres dispositions. Monsieur Tout-le-Monde ne pense pas +autrement: jamais il ne s'avisera de fliciter un homme d'avoir de la +tte, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant +d'tres suprieurs leur sexe, il dira: C'est un homme de coeur, c'est +une femme de tte; ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la +tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte +raison chez les femmes.</p> + +<a name="l3c5s3" id="l3c5s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Pour la solidit et la profondeur du raisonnement, pour les spculations +abstraites et les recherches laborieuses, pour la dcouverte et la +dmonstration des plus hautes vrits, pour la pense philosophique, +pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des +mles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le rptons, s'il est +des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici +o nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions gnrales de +l'esprit fminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans +l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante, +c'est--dire qu'elle pense, raisonne, gnralise et invente avec plus +d'ampleur et de matrise. En deux mots que j'emprunte Fourier, +l'intellectualit de l'homme appartient au mode majeur, tandis que +celle de la femme relve du mode mineur.</p> + +<p>De grce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille faons +d'tre intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hirarchique des +esprits est chose artificielle et vaine. A la vrit, hommes et femmes +sont intelligents leur manire. Parlons moins entre eux de supriorit +ou d'infriorit que de simples diffrences. La femme est aussi +intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidit +foncire qui lui manque est heureusement compense par une souplesse de +ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion, +auxquels il est donn trs peu d'hommes de prtendre. Pour le +sentiment de l'lgance, pour une simplicit releve de finesse +piquante, pour une certaine fleur de dlicatesse polie, la femme est +reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par l je +n'entends pas l'ironie qui la dconcerte, l'effarouche et la blesse, +mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grce, vivacit, +diplomatie, qui saisit et reflte les moindres nuances, qui se fait +comprendre demi-mot, et que Bersot a dfini l'art de pntrer les +choses sans s'y emptrer.</p> + +<p>Et puis, la femme a sur nous le prcieux avantage de possder un sens +admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes, +faussement rputs spirituels, jettent la plaisanterie tort et +travers, sans tact, sans got, avec la grimace goguenarde du singe ou la +lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de +lgret. Elle vite les mots blessants, les ripostes aigus, les +allusions malsantes. Elle aime la plaisanterie dlicate, joyeuse et +voile; elle affectionne les ides roses, au lieu que nous avons souvent +l'me sombre et le verbe amer.</p> + +<p>Et cette grce spirituelle, le sexe fminin joint trs gnralement un +sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de +contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spculation, +sensible au fait, ce qui est immdiat et tangible, il est simple que +la femme manifeste ( moins qu'une imagination dvergonde ne lui +trouble la tte) un esprit pratique, juste et sr. Au vrai, elle est +souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidit la met en garde contre +les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose +contre les nouveauts hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut +ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-tre les +ralits qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont +d'utiles conseillres! C'est pour rendre hommage ces prcieuses +qualits de tact et de conduite que les anciens avaient difi la +prudence sous les traits de Minerve.</p> + +<p>Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif, +l'homme prime la femme par l'intelligence cratrice. Et cette diversit +d'aptitudes est providentielle. Destine porter dans ses flancs, +nourrir de son lait, enfanter, lever, duquer les petits des +hommes, la femme doit tre susceptible d'une vie intellectuelle moins +intense et d'un effort crbral moins prolong. Et cette +prsomption,--que l'exprience a vrifie,--n'a rien de dsobligeant +pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de +grce, afin de la rendre plus apte la propagation et +l'embellissement de l'espce. C'est une force physique et morale en +disponibilit, moins destine s'panouir pour elle-mme que rserve +pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanit.</p> + +<p>Et cela mme nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en +la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mre +l'Homme-Dieu. En revanche, l'glise convie tous les fidles sans +distinction de sexe, une instruction religieuse absolument galitaire. +Aux petits garons et aux petites filles, elle distribue les mmes +leons et enseigne le mme catchisme; aux hommes et aux femmes, elle +prche les mmes commandements, le mme Dcalogue, le mme vangile. A +tous, elle promet mme destine, elle assigne mmes fins et rserve +mmes chtiments ou mmes rcompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le +catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant +par l que, si toute me est appele recueillir et goter la lumire +de la vrit, c'est le privilge de l'homme de la rpandre sur le monde. +Au prtre seul sont confis expressment le ministre du Verbe, et la +garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu. +Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primaut suprme un symbole de +la vocation intellectuelle de l'homme?</p> + +<a name="l3c6" id="l3c6"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture, + dcoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention.</p> + +<p> II.--Les sciences naturelles et les sciences + exactes.--Heureuses dispositions de la femme pour les unes + et pour les autres.--L'esprit fminin semble plus + rfractaire aux sciences morales.</p> + +<p> III.--Et la littrature?--Supriorit de la femme dans la + causerie et l'pitre.--Le style fminin.--A quoi tient + l'infriorit des femmes potes?</p> + +<p> IV.--Hostilit croissante des femmes de lettres contre + l'homme.--Action souveraine du public fminin sur la + production artistique et littraire.</p> + +<p> V.--Il n'y a pas, d'homme a femme, identit ni mme galit + de puissance mentale, mais seulement quivalence + sociale.--Pourquoi leurs diversits intellectuelles sont + harmoniques.</p> +</blockquote> +<br> + + +<p>On connat le fort et le faible de l'intellectualit fminine. Ses +penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers +l'imitation. O la rceptivit domine, l'originalit est faible. Les +qualits mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples +plutt que les grands matres. On s'en convaincra mieux en la voyant +l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le +complment du prcdent, son illustration par l'exemple, sa confirmation +par le fait. De ce que les femmes ne russissent qu' demi dans les +arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de +fatalit naturelle les voue la mdiocrit des rsultats, quelque +culture qu'elles reoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin +de nous cette pense dcourageante. Encore qu'il paraisse trs +improbable que le sexe fminin dtrne la production virile de sa +primaut sculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: Tu +iras jusqu'ici, et pas plus loin. A dfaut de justice, la prudence nous +ferait un devoir de laisser la porte entr'ouverte sur l'aveni<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. +Quand le progrs humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu +importent ceux qui tiennent la tte, l'essentiel est de faire effort +pour les rejoindre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Henri <span class="sc">Marion</span>, <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 287.</blockquote> + +<a name="l3c6s1" id="l3c6s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, ds qu'elles +prennent en main le pinceau, le crayon ou l'bauchoir, elles n'arrivent +gure qu' raliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les muses les +chefs-d'oeuvre signs d'un nom fminin: la liste en est brve. Par +contre, le sexe fminin possde un remarquable talent d'assimilation, +d'adaptation, d'interprtation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme +devient une excellente lve. Mais combien rarement elle se hausse la +matrise! C'est une observation souvent faite que, mme dans les +domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses crations +et ses nouveauts. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il +en est peu qui soient doues d'une relle originalit de conception, de +couleur, de facture. Elles adoptent un matre et pastichent adroitement +son genre et son style.</p> + +<p>De mme, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans +leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne +demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses: +leurs prfrences vont communment l'aquarelle et la miniature, aux +natures mortes et aux fleurs, tout ce qui exige la grce et le fini du +dtail. En gnral, la main fminine n'excelle que dans les genres +secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgr +toute leur imagination, les femmes ont mille peines s'lever jusqu' +la puissance cratrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de +force. Et au lieu d'affirmer avec clat un temprament personnel, la +plupart n'arrivent qu' manifester avec grce un talent d'emprunt.</p> + +<p>Mais si, dans l'ordre esthtique, les femmes crent difficilement, par +contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans +l'excution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tche ne leur +convient mieux qu'un tableau reproduire, un rle apprendre, une +scne jouer. Plus peut-tre que le sexe masculin, elles fournissent au +thtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je +n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont +naturellement plus comdiennes que nous, mais seulement, avec leur +sympathique historien M. Ernest Legouv, qu'elles sont doues d'une +facilit d'imitation qui se prte merveille aux arts de +l'interprtation.</p> + +<p>Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place part aux arts +dcoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthtique, son +adaptation l'ameublement, la cramique, l'ornementation de nos +intrieurs domestiques. En ce genre dlicat o le sens et le got de la +parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un +talent exquis.</p> + +<a name="l3c6s2" id="l3c6s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>On vient de voir que les femmes, malgr le got qu'elles ont pour le +beau, ne comptent qu'un petit nombre de reprsentants minents dans la +peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et +l'architecture. Sont-elles mieux doues pour la recherche scientifique? +C'est douteux. Rares sont les dcouvertes et les inventions qui sont +sorties d'une tte fminine. Et pourtant les femmes sont aptes tout +apprendre, tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succs aux mmes +tudes que l'homme; elles brillent mme en tous les domaines o le rle +de la mmoire est prpondrant. Les menus dtails des sciences +naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique, +gologie, physique, chimie, les tudiantes saisissent tout cela avec des +facilits gales, sinon suprieures, la moyenne des tudiants. A la +fin de l'anne 1900, deux jeunes filles ont, notre Universit de +Rennes, remport les deux premiers prix aux concours de l'cole de +pharmacie.</p> + +<p>L'intelligence fminine n'est pas plus rfractaire aux sciences exactes. +Guide par de bonnes mthodes, elle raisonne avec sret sur les +chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la gomtrie, +l'algbre, l'astronomie; elle ne recule mme pas devant les +mathmatiques pures. Bon nombre de femmes suprieures y ont acquis un +renom enviable. J'ai un fait citer. A l'observatoire de Paris, les +frres Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte +photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter +toutes les toiles leur place exacte et, pour cela, dterminer leur +latitude et leur longitude sur la sphre astronomique, comme on l'a fait +pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte +un tmoin oculaire, ces dterminations, qui ncessitent des mesures +fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une prcision +extrmes, sont confies six jeunes filles qui travaillent toute la +journe sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon +construit rcemment; et leur comptence, leur assiduit, leur activit, +font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> <span class="sc">C. de Nronde</span>, <i>l'Observatoire de Paris</i>. Revue illustre du +1er novembre 1896.</blockquote> + +<p>Voil, certes, un bel et noble exemple. Mais les fministes auraient +tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au +lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous +venons de citer en est une nouvelle preuve) le got de l'ordre, l'amour +du dtail, de grandes facilits de mmoire et d'accumulation. Elles sont +minutieuses et obstines. Nous savions encore qu'elles font d'admirables +comptables. Comment s'tonner, aprs cela, qu'elles puissent faire +parfois d'excellentes calculatrices? Les mathmatiques ne sont point de +nature faire battre violemment leur coeur, chauffer leur +imagination, mouvoir et surexciter leur sensibilit. Par +consquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.</p> + +<p>En toutes les branches des tudes mathmatiques, physiques ou +naturelles, nous pouvons, ds maintenant, conjecturer que les tudiantes +feront une concurrence redoutable aux tudiants. Non que la science des +femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore +qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables +de ces gnralisations lentes et mthodiques, de ces recherches +patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est +impuissant s'lever jusqu' l'invention scientifique. Avec de bons +matres, il est donn au cerveau fminin de s'assimiler aisment toutes +les vrits, toutes les connaissances. Mais la pense cratrice, +insparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des +ttes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas + croire que les femmes parviennent jamais nous arracher, en tous les +genres, la primaut de la production intellectuelle et du gnie +souverain.</p> + +<p>O la faiblesse de l'esprit fminin s'accuse avec le plus de nettet, +c'est dans le domaine des ides gnrales. De l'histoire les jeunes +filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans +remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font +appel leurs souvenirs, aux leons reues, aux formules apprises. Elles +acceptent l'enseignement du matre comme parole d'vangile. Elles +reproduisent les jugements d'autrui ou mettent des arrts avec +prcipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence; +elles ne savent pas se dfier d'elles-mmes. La critique les dconcerte; +le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement, +les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des +sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement +sentir et aimer.</p> + +<p>Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut +apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la +logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine +tre justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu' prsent dans l'ordre +juridique, manifeste une partialit vhmente sur tous les sujets o +elles ont quelque intrt d'amour-propre, et ne dpasse gure une +honnte mdiocrit pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais +d'quitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des +historiens, quant aux spculations profondes des philosophes et aux +vastes enqutes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des +femmes, qu'il est leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points, +de trop grandes esprances d'avenir.</p> + +<a name="l3c6s3" id="l3c6s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Et la littrature? Beaucoup de matres ont observ qu'en rgle gnrale +les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences, +l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres +facults de l'esprit fminin.</p> + +<p>En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie +et l'ptre, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les +hommes recevoir les impressions et les retenir, il est naturel +qu'elles se plaisent les exprimer. De l cette facilit d'locution, +cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque +ds le plus jeune ge. L'exprience atteste que les petites filles +commencent parler avant les petits garons. L'aisance du langage est +un don fminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: La langue est +l'pe des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller. Et cette +verbosit est fille de la sensibilit.</p> + +<p>Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller +en conversation, mais encore exceller dans le style pistolaire, qui +n'est qu'un monologue btons rompus. Tandis que l'homme cherche +l'ordre, vise l'ide et rdige une lettre comme il composerait un +mmoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui +l'ont mue, aux menus incidents de la vie qu'elle mne; et sa prolixit +vagabonde et attendrie devient une grce et un mrite. Lors mme qu'une +femme de talent ou d'esprit se mle d'crire une oeuvre de longue +haleine, il lui est difficile de ragir contre le flux d'impressions et +de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilits se tournent +en dfauts. On a remarqu bien des fois que ses livres sont rarement +d'une construction parfaite et d'une galit soutenue. Ils valent moins +par l'ensemble que par les dtails, presque toujours gracieux et +piquants, qui figurent alors de fines perles disperses auxquelles +manqueraient un lien et un crin.</p> + +<p>La vrit m'oblige mme constater,--j'en demande pardon aux femmes de +lettres,--que notre forme littraire ne leur est redevable d'aucune +nouveaut, d'aucun progrs, d'aucun embellissement, d'aucun +enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait +pour notre langue que tous les livres runis des femmes auteurs. Il n'y +a pas protester: les femmes, en gnral, sont mdiocrement artistes. +C'est le jugement de M. Jules Lematre et j'y souscris. Qu'ont-elles +donn au thtre, l'loquence, la philosophie? Quelles contributions +ont-elles fournies l'histoire, la critique, la posie? Rien ou peu +de chose. Supprimez mme par la pense toutes les femmes peintres, +sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les +meilleures oeuvres fminines sont des romans, des lettres et des +mmoires. Et si prcieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le +encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance +de Mme de Svign: notre littrature s'en trouvera certainement +appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminue, ni sa direction +change, ni sa marche ralentie, ni son volution aucunement modifie. Ce +qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entre +de la Socit des gens de lettres ou de l'Acadmie franaise. Il en est, +aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure l'Institut. +On peut tre acadmicien, hlas! sans tre immortel.</p> + +<p>Chose curieuse: je ne sais aucun genre o les femmes aient marqu une +plus incontestable mdiocrit qu'en posie. Et les femmes sont la posie +mme, et par leur trs vive faon de la sentir, et par leur charmante +faon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le got, la passion du beau, +et elles ne savent gure l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont +de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y +russissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers +honntes, pniblement, comme un bon rhtoricien improvise, avec +application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donn +parfois d'agrables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand +pote. Voil bien le plus curieux problme psychologique qui se puisse +poser! La femme, que nous savons si sensible la beaut qu'elle +reflte, si facilement touche par la grce du langage, par l'harmonie +d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue +palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les +jours si impressionnable, si sentimentale, si profondment remue par +tout ce qui est grand, noble, tendre, passionn; la femme, cette +sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte +d'inhabilet invincible traduire les images suprieures, les visions +de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a +plus de sensibilit que de littrature.</p> + +<p>A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et +artistes atteignent si rarement la perfection du style, l'expression +vraie, la forme rare qui claire et qui meut, la beaut absolue, +je rpondrai que, prcisment, elles sentent toutes choses trop +vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer. +Lorsque les femmes sont vritablement sensibles, a dit Mme de Genlis, +elles l'emportent sur les hommes par la dlicatesse, dont ils ne sont +pas susceptibles. Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis +acquiescer la consquence que Mme Louise Collet en tirait: Nier leur +talent d'crire, affirmait-elle, c'est nier leur facult de sentir, l'un +drivant naturellement de l'autre. Il y a erreur. Sans doute, il faut +l'crivain, au pote, l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien +qu'une tte pour concevoir; mais une certaine matrise de soi ne leur +est pas moins ncessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer +ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tte--tte +avec la pense cratrice, avec la forme rve, avec le dieu entrevu. +Certes, quand l'ide vient, il faut la sentir, mais aussi la mditer. Et +Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: Les femmes ne mditent gure. +Elles se contentent d'entrevoir les ides sous leur forme la plus +flottante et la plus indcise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans +les brumes dores de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides, +vagues figures, contours aussitt effacs. On dirait qu'elles n'ont nul +souci de la vrit des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec +ces personnages nigmatiques de la scne grecque, qu'Aristophane appelle +les clestes nues, les divinits des oisifs<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, p. 840.</blockquote> + +<p>Et pourquoi ces rveries vasives et ces songes nbuleux, sinon parce +que les femmes, au lieu de matriser leurs motions, s'abandonnent au +flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression +trahit gnralement la pense des femmes, c'est apparemment qu'elles +sont trop mues au moment o elles crivent<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>. Ce jugement est encore +de M. Jules Lematre. Nous exprimerons la mme ide en disant tout +simplement que, pour bien crire, les femmes ont l'me trop pleine, le +coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les +charme, au moindre sentiment qui les touche, les voil si profondment +remues que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main +tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans prcision, sans +transparence, sans clat. Or, pour peindre suprieurement quelque objet, +ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement travers les larmes. Quand +le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'lever l'expression +dfinitive, l'impeccable beaut, sereine et pure. La violence +dsordonne de la sensation trouble la limpidit du regard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Jules <span class="sc">Lematre</span>, <i>George Sand et les femmes de lettres</i>. +Annales politiques et littraires du 20 dcembre 1896, p. 387.</blockquote> + +<p>Et l'on s'en aperoit au style de la plupart des femmes. coutons encore +Mme d'Agoult: Penser est pour un grand nombre de femmes un accident +heureux, plutt qu'un tat permanent. Elles font, dans le domaine de +l'ide, plutt des invasions brillantes que de rgulires entreprises et +des tablissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue +qui les sduit et les retient souvent deux pas de Rome. L est +l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prdomine en leurs +mes, c'est l'activit spontane, avec son cortge de sentiments +dsordonns et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc. +Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de +phosphorescence continue qui projette, sur le monde des ides, des +lueurs incessantes, mais ples et vagues. A l'invention potique, il +faut le rayonnement soudain de l'clair. Et cette lumire souveraine ne +s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par +ces arrts conscients de la pense, qui constituent proprement la +volont cratrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en +perptuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des +sentiments. Sa lumire se promne sur toutes choses, sans se fixer sur +aucune. C'est donc parce que l'imagination fminine est si excitable et +si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fcondit.</p> + +<a name="l3c6s4" id="l3c6s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine exceller dans +les lettres et dans les arts, et plus particulirement dans la posie, +c'est qu'elles ont trop de sensibilit, trop de nerfs, trop de coeur; +c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune +crit Mme de Bezobrazow: Le germe est en nous bien vivant de la +possibilit de cration intellectuelle qui nous est dnie, et ce germe +libr retrouvera intacte sa germination interrompue<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>,--j'ai peur +que cette femme distingue ne s'abuse gravement. Est-il si facile de +corriger son coeur, de rformer sa nature, de refaire son sexe? A +emprunter mme quelque chose de l'homme, nos fires novatrices ne +risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que +les qualits dont leur sexe est le plus fier, c'est--dire la +sensibilit et la tendresse, sont les causes mmes de son peu +d'originalit cratrice. Qu'elles veillent donc ne point s'appauvrir +du ct du coeur, en travaillant s'enrichir avec intemprance du ct +de l'esprit. Dieu nous prserve de la femme-homme, raidie et dessche +dans la poursuite d'une virilit insaisissable!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> Revue encyclopdique dj cite, p. 837.</blockquote> + +<p>Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse + ce point sortir d'elle-mme qu'elle finisse par dpouiller la longue +ce qui l'individualise, et par acqurir en change la vigueur et les +formes d'intellectualit qui nous sont propres. Mme dans le domaine +littraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de +cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le prsent,--aprs le +pass,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tte et a +mille chances de la garder. Les femmes elles-mmes y souscrivent comme +d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient + la supriorit littraire de notre sexe, la plupart des femmes de +lettres cachent leur identit sous un pseudonyme masculin. Serait-ce +donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les +blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prnoms, si elles +usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la +signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que +pour allcher la clientle. Elles ont vaguement conscience que les +lectrices, autant que les lecteurs, ont une prfrence marque pour les +productions de l'homme. Car, aprs tout, en exceptant quelques femmes de +grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa gnralit, la +littrature fminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le +bonheur de n'tre pas moutonnire et blante. Ne nous plaignons donc pas +d'une concurrence dloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance +involontaire de notre mrite littraire.</p> + +<p>Mais il parat que cette faiblesse a trop dur. Dj les femmes peintres +et sculpteurs ont leurs expositions particulires. De mme, les plus +entreprenantes des femmes auteurs s'apprtent nous combattre visage +dcouvert sur le terrain du drame et du roman o, pour le dire en +passant, notre sexe a fait preuve, jusqu' ce jour, d'une crasante +supriorit. C'est un fait que la littrature fminine devient de plus +en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la +scne. Nous avons, par intermittence, des reprsentations fministes. +Les femmes de lettres en sont trs fires. A les entendre, cette +innovation thtrale tait depuis longtemps dsire et impatiemment +attendue. Comme si le rpertoire moderne ne s'tait jamais occup du +beau sexe! O a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient nglig de +plaider devant le grand public les thses les plus hardies et les causes +les plus aventureuses?</p> + +<p>Seulement, il s'agit beaucoup moins d'tudier le caractre fminin et de +le gurir, par le ridicule, de ses vanits et de ses travers, que de +prparer activement l'mancipation du sexe. On se flatte de continuer +par le thtre ce qu'on a si bien commenc par le roman: l'abaissement +de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqu suffisamment que, +dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est rduit +aux plus piteux rles? tre faible et inconsistant, nature inerte et +lche, sans volont, sans caractre, il ne joue partout qu'un personnage +odieux ou fatigu. Combien plus mles et plus vigoureuses sont les +femmes de ces rcits et de ces pices! Que leur dcision nette, leur +fermet rsolue, leur ton impratif, sont bien faits pour nous humilier! +Aprs avoir donn l'homme une me de femme, on ne manque point de +prter la femme un coeur de mle. Toutes les nergies, toutes les +virilits abdiques par le compagnon sont recueillies naturellement par +la compagne. Des hommes effmins et des femmes viriles, voil bien, +n'est-ce pas, toute notre socit?</p> + +<p>C'est du parti pris! direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis +m'empcher de voir un systme de reprsailles qu'il est facile +d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils trait la +femme depuis un quart de sicle? Soyez francs, et vous reconnatrez que +naturalistes et psychologues ont rivalis envers elle de mpris et de +brutalit. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste, +nos matres crivains l'ont-ils assez fouette ou salie? Que sont les +femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget mme? De pauvres +cratures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se mfier +comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se +retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les +gentillesses que vous savez, en vrit, ne faisons pas les tonns: nous +l'avons bien mrit. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnte +femme; par une rtorsion lgitime, nos romancires ne veulent pas croire + l'honnte homme. Pour tre justes, sachons reconnatre une bonne fois +que, dans les drames de la passion, rien n'gale le mal que nous font +les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.</p> + +<p>L'esprit de la littrature fminine nous est donc manifestement hostile. +Que donnera cette raction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce +qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisage dans son ensemble, la +forme littraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement leve +au-dessus des oeuvres antrieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit +les crivains gracieux ou brillants dont le sexe fminin s'honore +aujourd'hui, on doit reconnatre que la matrise de la plume est encore +aux mains des hommes; et j'ai l'ide qu'elle y restera.</p> + +<p>Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette +infriorit. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les +grands pomes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grce et de +beaut? L encore, il y a compensation. Jamais artiste n'et peint ou +faonn les merveilleuses figures qui peuplent nos muses, s'il n'et +trouv dans la ralit les modles vivants de l'ternel fminin. +Qu'importe que la femme ait sign rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle +les a presque tous inspirs? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa +beaut. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le +principal rle. Elle les suggre, elle les chauffe, elle les illumine. +Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en +consacre le succs ou en dtermine la chute. Il n'est pas d'homme qui, +dans le secret de son coeur, n'aspire avidement voir,--ne ft-ce qu'un +jour,--son nom voltiger sur les lvres des femmes.</p> + +<p>Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque +nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nes de leur +souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances +qu'il inflige, ne vivent que par leur grce et meurent de leur abandon. +Elles ont mieux faire que de peiner avec nous aux mmes besognes et +dans les mmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les +ouvriers de la pense, et aussi de modrer leur zle et leur ambition, +en les rappelant au bon got, la beaut, la bont, la douceur de +vivre et la joie d'aimer, en dfendant les moeurs, les croyances, les +traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses +des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs, +contre cette fougue de progrs et cette fivre de changement qui +prcipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souverainet +fminine n'tait l pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.</p> + +<a name="l3c6s5" id="l3c6s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Au point o nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.</p> + +<p>D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme <i>identit</i> de capacit +intellectuelle, tout simplement parce que cette identit n'existe mme +pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se +diversifient l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme homme ou de +femme femme, deux ttes qui se ressemblent exactement. Comment +voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le fminin se confondent et +s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identit +intellectuelle des tres humains, il faudrait pralablement les fondre +en un seul type: ce qui est contre nature.</p> + +<p>Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point +me semble rsulter de tout ce qui prcde,--simple <i>galit</i> de capacit +intellectuelle, parce que, si minents qu'on les suppose tous deux, leur +valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera +l'un de l'autre, de mme qu'un homme et une femme peuvent tre beaux +dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la mme faon. Pour +parler bon droit d'galit intellectuelle entre l'homme et la femme, +il faudrait encore modifier ce point la nature, que les deux sexes +fussent ramens un seul. Autant refaire le monde! L'galit vraie ne +se conoit que dans le domaine des mathmatiques pures.</p> + +<p>Mais s'il n'y a point, d'homme femme, identit ni mme galit de +puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes +d'intelligence une <i>quivalence</i> sociale? Je suis tout dispos le +reconnatre. Bien que la capacit fminine soit autre que la capacit +masculine, elle n'en est pas moins aussi ncessaire que la ntre la +conservation intellectuelle de l'espce et au progrs spirituel de la +civilisation. Nous n'avons pas la tte mieux faite que les femmes, mais +autrement. Dans son genre d'intellectualit, chacun des deux sexes vaut +l'autre. Les hommes seraient rduits rien sans l'intelligence +fminine, et les femmes zro sans l'intelligence masculine. +Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reoivent.</p> + +<p>Oui, certes, il y a quivalence d'utilit intellectuelle entre les +sexes. Seulement, cette quivalence mme suppose chez l'un et chez +l'autre une certaine diversit de dons, d'aptitudes et de facults. A se +trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une +remarque souvent faite que, dans la femme qu'il pouse, l'homme se plat + trouver ce qui lui manque et ce qui le complte. Faites, par +hypothse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double +exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En poux? +Jamais de la vie. La femme n'est pas un mle imparfait, un homme arrt +dans son dveloppement, et qu'il est urgent d'panouir et de modeler +notre ressemblance. Elle est une crature autre, qui doit veiller ne +point gter sa nature distinctive, ne point affaiblir son cachet +original, ne point aliner ses qualits propres. Pour que les sexes se +dsirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffrent.</p> + +<p>Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu' l'antipathie, +ni que ces disparits se creusent en incompatibilits irrconciliables. +Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse +unir deux mes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et +se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et +s'achvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effmine et que la femme +se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de +condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un change dans lequel +chaque poux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins. +Si donc la femme pouvait se rendre pareille l'homme, le monde perdrait +quelque chose de sa varit fconde, et le doux amour risquerait d'en +mourir. Michelet disait: On a fait fort sottement de tout cela une +question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux tres incomplets +et relatifs, n'tant que deux moitis d'un tout. Et il faut ajouter que +c'est prcisment leurs qualits et leurs insuffisances respectives, +qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie +et perptuer l'humanit.</p> + +<p>Finalement,--et cette dernire rflexion est d'importance +majeure,--l'mancipation intellectuelle des femmes autour de laquelle +le fminisme mne si grand bruit, est une formule double sens qu'il +nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par l +que la femme d'aujourd'hui doit tre d'un esprit plus cultiv que la +femme d'autrefois? D'accord. Il serait trange qu'elle n'et point de +part aux dcouvertes de la science et aux enrichissements incessants de +la pense moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardt +dans la mdiocrit; qu'indiffrente tout ce qui se fait, s'invente et +s'enseigne, elle ft incapable de se mler la conversation de son mari +et de surveiller l'ducation de ses fils.</p> + +<p>Que les femmes s'associent donc aux progrs intellectuels des hommes et, +pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et +plus srieusement duques: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on +dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit +plus? C'est entendu. Quand le progrs humain fait un pas, a dit +Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui. Plus de ces +disciplines routinires et coercitives, dont c'est le malheur de peser +sur l'esprit au lieu de l'panouir, de comprimer la personnalit au lieu +de l'affermir. Toute contrainte qui dprime l'tre, anmie la raison et +dbilite la volont, a pour consquence invitable de vouer la jeunesse + l'abdication, l'inertie, une incurable indigence intellectuelle. +Ce n'est pas au moment o s'largit sans cesse le rle de la femme, +qu'il convient de mettre des lisires ou des entraves aux facults de +son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catchisme, la +guitare et la rvrence. Le temps n'est plus o l'on pouvait lui +interdire, comme un enfant, la lecture de certains livres rputs trop +graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme +entend l'apprendre ses risques et prils; et l'on peut croire qu'elle +y russira souvent. Que sa volont soit donc faite et non pas la ntre!</p> + +<p>Mais pour que son accession la plnitude de la connaissance lui +apporte la force morale et l'lvation spirituelle, il serait fou +d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutlaire, de +toute autorit laque et religieuse. Puisque l'intelligence fminine +est, moiti par nature, moiti par habitude, plus brillante que solide, +plus rapide que sre, plus fine que profonde, plus intuitive que +raisonne, puisqu'il importe de la prmunir contre les piges que lui +tendent l'imagination et la sensibilit, et les facilits mme de sa +mmoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionne, ne +parlons pas d'mancipation, mais d'ducation. Plus un tre est faible, +plus il doit tre protg contre lui-mme. L'indpendance lui serait +funeste. Il a besoin d'une rgle, d'une discipline. Loin donc +d'affranchir absolument l'intellectualit fminine, c'est la former, +l'instruire, l'lever, que doivent tendre tous les efforts de la +pdagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte +culture. Laquelle? Nous le dirons l'instant.</p> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l4" id="l4"></a> +<br> +<h2>LIVRE IV</h2> + +<h3>MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME</h3> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l4c1" id="l4c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>S'il convient de mieux instruire les filles</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le pour et le contre.--Double conception du rle de la + femme.</p> + +<p> II.--Utilit d'une meilleure instruction de la femme pour + elle-mme, pour le mari et pour les enfants.</p> + +<p> III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques + opinions de femmes.--L'ducation fminine est trop souvent + frivole et superficielle.</p> + +<p> IV.--Il faut inculquer a la jeune fille des gots plus + srieux et la mieux prparer aux devoirs de la vie et du + mariage.--Avis d'ducateurs clbres.</p> +</blockquote> +<a name="l4c1s1" id="l4c1s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Cette question a le privilge de provoquer des adhsions enthousiastes +et d'amres rcriminations.</p> + +<p>Semez, disent les idalistes, semez l'instruction pleines mains dans +les intelligences fminines, et vous verrez bientt lever la semence et +grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les +hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le +foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est dj la grce et +la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumire et le bon conseil, et +elle vivra en communion plus troite avec son mari. Que de fois celui-ci +s'est plaint de l'indiffrence de sa compagne pour les connaissances +qu'il possde, pour les tudes qu'il entreprend! levez-la donc son +niveau; et l'poux, enfin compris, encourag dans ses ambitions, soutenu +dans ses projets, assist mme en ses travaux, sera moins tent de +chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui. +Sans compter que, peu peu, par une infiltration lente et mystrieuse, +les mres pourront transmettre leurs enfants des dispositions +crbrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en +trouvera surlev, l'esprit franais largi et fortifi. S'il faut en +croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de +quelles dlices l'panouissement intellectuel de la femme enivrera la +spiritualit de l'homme. Supposez-les tous deux galement, quoique +diversement, dvelopps au dedans: alors se consomme la communion des +consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des +affinits secrtes, les invisibles rencontres et les subtiles lections; +alors, vraiment, le couple humain fconde par l'esprit la misre des +heures et ternise la vie brve en y faisant sourdre l'infini<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>. +Point de doute: ce sera le paradis des anges.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> Lettre publie par M. Joseph <span class="sc">Renaud</span> dans la <i>Faillite du +mariage</i>, p. 31-32.</blockquote> + +<p>Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes +les rservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'apptit de savoir +et l'orgueil de connatre leur feront tourner la tte. De quelle vanit +dominatrice vos bachelires et vos doctoresses craseront les redingotes +environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'mancipation +intellectuelle de la femme pour le dshonneur du genre mle. D'aprs +lui, le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de +la femme s'appelle: il veut! Comparant l'me de celle-ci une +pellicule mouvante sur une eau peu profonde, il tient l'obissance pour +le meilleur moyen de donner une profondeur sa surface. Au reste, cet +tre superficiel et lger ne se relve que par l'enfantement. La femme +est une nigme dont la solution s'appelle maternit. Hors de l, elle +rapetisse sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de +l'instruire, afin de l'lever jusqu' nous et d'en faire la confidente +de notre idal, l'me de notre volont, notre gale intellectuelle. Il +n'est que temps, au contraire, de la rappeler son rle et de la +remettre sa place. Nietzsche a bien mrit de l'humanit lorsqu'il l'a +dfinie: Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> <i>L'Individualisme et l'Anarchie</i>, par douard <span class="sc">Schur</span>. Revue +des Deux-Mondes du 15 aot 1895, p. 795-796.</blockquote> + +<p>Convient-il donc de monopoliser la lumire et la science au profit des +hommes, et de condamner les femmes l'ignorance et la frivolit? Loin +de nous cette injustice et cette cruaut. Il ne nous parat pas +impossible que le sexe fminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit +sans oublier sa tche maternelle, sans rien perdre de sa grce et de sa +douceur. Vous tes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des +femmes?--Parfaitement; et je vais dire comment je la conois.</p> + +<p>Il est du rle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni +leur me, ni notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit +dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou prcieux et +fragile, une crature dlicieuse, mre de toutes les lgances, la joie +de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction +est de distraire nos soires, de dcorer notre intrieur, d'embellir et +d'gayer notre vie. L'oisivet est sa loi. Elle est ne pour le luxe et +la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses pchs mignons. L'autre +conception, celle des gens pratiques et rudes, est rfractaire ces +mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par +destination naturelle, la matresse du logis. Qu'elle ne sorte point de +son intrieur: les travaux d'aiguille et les soins du mnage doivent +absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger +la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et +dbarbouiller les mioches.</p> + +<p>De ces deux faons pour l'homme de comprendre le rle de la femme, la +premire dnote beaucoup d'orgueil et de fatuit, et la seconde, +beaucoup d'gosme et de vulgarit. Toutes deux sont inacceptables. La +femme ne doit tre ni bte de luxe, ni bte de somme.</p> + +<a name="l4c1s2" id="l4c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Dans l'intrt de la race et dans l'intrt de l'homme, il n'est ni bon +ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la +futilit. On ne nous fera jamais croire qu'il est ncessaire au bonheur +du mari et des enfants, que la mre languisse dans une complte +indigence d'esprit. L'lvation de l'homme ne va point sans l'lvation +correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-l ses jours +et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses dsirs et ses rves. +Comment l'un vivrait-il dans la lumire, si l'autre s'obstine dans les +tnbres? Lorsque l'pouse est lgre, vaine, sotte ou nulle, comment +voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien dous?</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il soit besoin d'tre lettre ou artiste pour faire une +pouse fidle et une mre excellente. Si vous n'aimez pas une jeune +fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige +l'pouser: le monde sera toujours plein de naves bourgeoises et de +simples et accortes hritires. Personne ne rclame la suppression des +petites oies blanches. Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne +voulons mme pas, pour la jeune fille, d'une instruction intgrale, +d'une instruction galitaire et obligatoire, qui en ferait une poupe +savante ou une pdante chagrine et enlaidie: ce qui n'empche qu'il y +ait de srieux avantages largir ses connaissances, lever et +enrichir son esprit. On prparera de la sorte une compagne plus digne au +mari et une directrice plus claire aux enfants.</p> + +<p>Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout productive par +son influence sur l'homme, et dans la sphre de l'ide, et dans le +rel. Comment serait-il indiffrent de cultiver son esprit, si l'on +rflchit que les fils, qui natront d'elle, seront forms de sa chair +et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur +insufflera le meilleur d'elle-mme, son me et sa vie? Comment +douterait-on qu'il ne ft utile d'lever et d'panouir son intelligence, +son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient +la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera +pour lui un guide et un rconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute +de le comprendre, une cause de dcouragement et d'impuissance? Les +femmes ne sont point une espce isole dont nous ne puissions recevoir +aucune influence. Comme pouses et comme mres, elles sont mles +notre vie; et Dieu sait le pli profond et indlbile que leur contact +journalier imprime notre coeur et notre esprit! Avec son admirable +clairvoyance, Mme de Lambert nous prvient qu'elles font le bonheur ou +le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir +raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'lvent ou se +dtruisent, puisque l'ducation des enfants leur est confie dans la +premire jeunesse, temps o les impressions sont plus vives et plus +profondes.</p> + +<p>Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur +domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons + cette pense de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des +femmes, leurs moyens de plaire, leur capacit d'attacher pour la vie +des hommes dignes de respect et d'amour, dpendent plus de la culture de +l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie +moderne<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, p. 810.</blockquote> + +<p>Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en +raison sans que la femme cherche le suivre et l'imiter? Quoi de plus +naturel que le progrs de l'instruction parmi les hommes ait piqu +l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur +ouvrir plus libralement nos grandes coles pour devenir des pouses +moins ignorantes et des mres plus cultives: qu'avons-nous rpondre? +Nous voyant mordre belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la +science, l'envie est venue la femme moderne d'y goter son tour: +rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la +gourmandise originelle. Succombant d'imprudentes suggestions, Adam +reut jadis la pomme fatale des mains de notre premire mre; et voici +maintenant que, prchant d'exemple, les hommes induisent les filles +d've en tentation d'avide curiosit. Ne soyons donc point surpris +qu'elles rclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait +illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne +le souffriraient pas.</p> + +<p>Au surplus, l'instruction bien donne et bien reue ne va point sans un +exhaussement et un affermissement de tout l'tre humain, sans une +ascension vers la lumire et la justice. La personnalit de la femme y +trouvera son compte. Eu gard aux difficults de vivre, le sexe fminin +rclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner +gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de la +femme en soi, cette discussion acadmique ne rsout point le problme +du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos +soeurs les plus mritantes. Combien d'entre elles sont condamnes +gagner leur vie par un labeur indpendant? Or, j'ai tabli, qu'en ce qui +concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par +les hommes, l'intelligence fminine vaut bien l'intelligence masculine. +Encore est-il qu'elle a besoin, comme la ntre, d'tre instruite et +cultive. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes +aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules +pdantes: le droit la science est tout simplement, pour les filles +pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le droit la vie. +Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer +profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main la +communaut, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque +jour la sueur de son front?</p> + +<a name="l4c1s3" id="l4c1s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Que l'instruction soit donc largement dpartie aux femmes! Je ne trouve +point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles +s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de gologie, ni +mme qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en +dit. Et plus s'lvera le niveau de leurs connaissances, moins elles +seront portes tirer vanit de leur science. Distinguant ce que +Molire n'a pas distingu, nous concevons trs bien aujourd'hui qu'une +femme savante ne soit pas ncessairement une prcieuse ridicule.</p> + +<p>A qui fera-t-on croire que, mme dans les runions les plus mondaines, +l'instruction soit d'un secours inutile? Elle lve et aiguise le ton de +la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile +pointe d'rudition! ou mme de faire rougir de honte, par d'insidieuses +questions d'histoire, quelque joli garon plus familier avec le roi de +pique qu'avec les rois de France! Le dveloppement de l'instruction +fminine multipliera peut-tre un type de jeune fille, dont il m'a t +donn de connatre quelques jolis exemplaires: un type trs vivant, trs +attirant, trs franais, je veux dire une jeune fille ouverte et +franche, loyale et fire, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse +sans frivolit, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail +ni l'preuve, ayant de la volont et de la dcision, trs capable de se +dvouer, de s'attacher qui sait la comprendre et l'aimer, en deux +mots, une jeune fille qui, unissant aux qualits charmantes de son sexe +une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse +image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'poux de son choix comme une +musique parfaite avec de nobles paroles.</p> + +<p>Mme de Rmusat ne voyait aucun motif de traiter les femmes moins +srieusement que les hommes. J'ajouterai, pour dire toute ma pense, +que je ne vois aucun motif de refuser une femme intelligente les +moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui +dissimuler la vrit, si elle est capable de la connatre? N'ayez +crainte que les femmes usent trop gnralement des facilits de +s'instruire que nous rclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces +cratures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza, +passent leur vie se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour o +elles se croient trop vieilles pour apprendre. Il est si doux de ne +rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidles parmi les hommes, +conservera bien assez de dvotes parmi les femmes. Qu'on se rassure: +l'espce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de +Scudry disait au XVIIe sicle, non sans malice, qu'elles ne sont au +monde que pour dormir, pour tre grasses, pour tre belles, pour ne rien +faire et pour ne dire que des sottises!<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 840.</blockquote> + +<p>Si tout de mme les dames de cette sorte avaient une raison plus +claire et une existence plus active, la socit s'en trouverait-elle +plus mal? Le nombre est grand des Franaises qui, pourvues de tous les +agrments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce +n'est point qu'elles manquent de grce et de got. Elles s'habillent +avec lgance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien +que la conversation soit en dclin dans la plupart des salons, elles +causent bien,--ou peu prs. De ce qu'il faut pour exceller dans cet +art, elles ont au suprme degr la coquetterie et la finesse; il ne leur +manque qu'une instruction, plus solide et plus srieuse, que les +familles et les matresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts +d'agrment, au chant, au piano, la danse, l'aquarelle, ces petits +talents agrables qui fleurissent l'esprit sans le mrir et polissent +les manires sans tremper le caractre ni fortifier la raison.</p> + +<p>Loin de nous la pense de bannir ces jolies choses de l'ducation des +jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement +et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit +point nous faire oublier ou ngliger la culture des fruits. A +mconnatre cette rgle majeure de toute ducation, les parents peuvent +faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agrables voir +dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes, +excellentes valseuses, fires de leurs succs mondains, mais aussi de +petites ttes folles, ne songeant qu'au plaisir et la toilette, +frivoles de got, lgres d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.</p> + +<p>Mais elles vont au cours! m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas! +L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui les promener +travers la science, sans ordre ni mthode, toucher lgrement toutes +les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous +les sujets, introduire et empiler dans leurs jeunes cervelles mille +et mille notions confuses et indigestes, en un mot, leur donner les +apparences de l'instruction plus que la ralit du savoir et le +discernement de la raison. On traite leur pauvre tte comme un vulgaire +phonographe, comme une simple horloge rptition, comme un mcanisme +automatique, en la forant enregistrer fidlement, reproduire +exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage +recommandation de Montaigne qu'il ne faut pas attacher le savoir +l'me, mais l'y incorporer, qu'il ne faut pas l'en arroser, mais l'en +teindre, on demande trop leur mmoire qui est surmene, perscute, +violente. Et comme je comprends bien qu'aprs plusieurs annes d'un +traitement aussi froce, nos jeunes filles de condition prennent l'tude +en horreur et se jettent passionnment sur les chiffons et les romans! A +cela, quel remde?</p> + +<a name="l4c1s4" id="l4c1s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit tre +double: les lever plus fortement la connaissance de la vrit, les +prparer plus srieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se +tiennent.</p> + +<p>Voici ce que M. Alfred Mzires pense de la premire: En gnral, les +jeunes filles franaises n'ont que trop de tendance la frivolit, trop +de got naturel pour le succs, trop de dsir de plaire. On devrait les +prserver avec soin de la lgret d'esprit qui est leur dfaut capital, +les habituer rflchir et penser. Oui; une pdagogie bien comprise +se fera une loi d'lever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler +une me plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci +de la rflexion. A cette fin, elle tchera surtout de faire entrer dans +la tte des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait +coutume d'insister) que leur ducation n'est pas finie dix-huit ans +et que la premire robe de bal n'a, pas plus que le diplme de bachelier +pour les jeunes gens, la vertu de donner leur science son parfait +dveloppement<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. Est-ce donc si difficile?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> Cit par <span class="sc">Rebire</span>, <i>Les Femmes dans la science</i>, menus propos, p. 339.</blockquote> + +<p>Je me refuse croire que la lgret fminine soit incurable. On +calomnie le sexe faible en lui prtant je ne sais quelle impuissance +s'instruire et raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou +autres futilits mondaines. Il n'en est pas moins vrai que ce qui leur +manque le plus (c'est encore M. Mzires qui parle), ce sont les gots +srieux. Il faut veiller en elles l'amour de l'tude, leur faire lire +et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dgoter +ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littrature est +inonde et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le +mpris de tout ce qui ne l'est pas<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.</p> + +<p>Faute de cultiver, d'clairer, de redresser mme le got littraire des +femmes, le got public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est +beau et bon ne russissant jamais sans elles. Tout ce qui peut arracher +les femmes l'inutilit d'une existence mondaine ou misrable est un +bien pour la patrie, un gage d'avenir<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>. A ces mots de Mme Edgar +Quinet, nous ajouterons que dtourner les femmes de la littrature +lgre ou vicieuse qui s'tale dans les livres et les journaux, est tout +profit pour l'esprit national et la moralit publique, parce qu'en plus +de la maternit physique, la femme est appele faire oeuvre de +maternit morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les +enfants de son me et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait, +avec la vie, tous les germes de progrs, l'ide qui claire, l'amour qui +enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanit. On lit dans les +Lois de Platon: Les femmes ont une si grande influence sur les hommes +que ce sont elles qui dterminent leur caractre. Partout o elles sont +accoutumes une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les +hommes sont corrompus et amollis. Tchons donc de les rendre srieuses.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> <i>Le Travail des femmes</i>. Revue encyclopdique, <i>loc. cit.</i>, p. +908-909.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>La Femme moderne</i>, p. 882.</blockquote> + +<a name="l4c2" id="l4c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--L'ducation des filles doit tre conforme aux destines + de la femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--duquer, c'est + former une personne humaine.</p> + +<p> II.--Culture rationnelle.--A propos de l'enseignement + secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction + professionnelle.--cueils viter: l'inflation des tudes + et le surmenage des lves.</p> + +<p> III.--Culture morale.--Aprs la formation de la raison, + la formation de la conscience et de la volont.--Menus + propos de pdagogie fminine.--Ides nouvelles sur + l'ducation des filles.--La dogmatique de l'amour.--Nos + scrupules.</p> + +<p> IV.--Culture sociale.--Esprit nouveau de l'ducation + moderne des filles.--Ou est le devoir des heureuses de ce + monde?--Vieilles objections: ce qu'on peut y rpondre.</p> + +<p> V.--Culture religieuse.--L'ame des femmes et le besoin de + croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la + science.--Si l'instruction est un danger pour la religion + et la moralit des femmes.--A quelles conditions le savoir + sera profitable a la pit et a la vertu des filles.</p> +</blockquote> + +<a name="l4c2s1" id="l4c2s1"></a> +<br> + +<p>Aprs avoir rappel sommairement le but lev auquel doit tendre la +pdagogie fminine, il importe, ne ft-ce que pour donner nos ides +plus de relief et de prcision, d'indiquer les principes directeurs +auxquels nous subordonnons l'ducation moderne des jeunes filles.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Quelle est, au voeu de la nature, la destine normale de la femme?--tre +pouse, tre mre. De son organisme physique et de sa constitution +mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualits et de ses +faiblesses, de l'impressionnabilit inquite de ses nerfs comme de la +chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprme se dgage avec +toute la clart propre aux vrits universelles. La maternit? mais +c'est le cri de son me! Par la maternit, elle exerce la plnitude de +sa fonction, elle utilise tous ses trsors de vie; par la maternit, +elle gote sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle +puise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la +maternit, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu' +l'immolation de son tre aux fins ternelles de l'humanit.</p> + +<p>Si dj l'homme a pour destination sociale d'tre poux et pre, s'il ne +remplit vraiment tout son rle, s'il ne connat fond toute la vie qu' +la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux +responsabilits de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la +nature a soumise des fatalits plus nombreuses, des servitudes plus +dures, dans l'intrt manifeste de la perptuation de l'espce? La +maternit est sa raison d'tre, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.</p> + +<p>De l, cette grave consquence que l'ducation doit la prparer cette +vocation auguste, lui en faire comprendre la dignit, lui en faire +chrir les devoirs. C'tait l'avis de Mme de Stal: Il faut lever la +jeune fille avec la pense constante qu'elle sera un jour la compagne de +l'homme. Et Marion ajoute avec force qu'une pdagogie, qui ne mettrait +pas ce lieu commun au rang de ses principes, serait extravagante ou +criminelle<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 242.</blockquote> + +<p>Mais, en fait, le mariage n'est point la destine de toutes les femmes. +Aprs la rgle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs +laissant l'homme l'initiative des ouvertures et l'antriorit du +choix, beaucoup de femmes sont condamnes vivre et vieillir +solitaires. Et le clibat est, pour le plus grand nombre des filles, une +source d'preuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain, +isoles, dlaisses, dclasses, elles ont mille peines se suffire +elles-mmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indpendants. Bien +que, par nature et par destination, la femme soit voue la vie de +famille et la paix du foyer, il faut nanmoins que l'ducation lui +permette de se faire, en cas de ncessit, une libre place au soleil. L +est, pour les vieilles filles, la dignit et le salut. Et combien de +veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement, +dmunies et dsempares, dans l'infriorit ou la misre? Les mettre +mme de faire face aux ventualits les plus lourdes de l'existence par +un travail indpendant et sr, tel est le plus grand service que +l'ducation puisse rendre la gnralit des femmes.</p> + +<p>Et encore, avant d'tre pouses et mres, elles sont femmes. Disons +plus: en elles, comme en nous, les caractres gnraux et les besoins +communs de l'humanit priment les traits spciaux et les tendances +distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent tre +duques pour elles-mmes, pour leur bien propre, pour leur honneur, +pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de +la fminit, il importe de ne point ngliger les attributs suprieurs de +l'humanit, dont elles sont les membres vivants au mme titre que les +reprsentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire Fnelon que +la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes, et que, +de ce chef, elles sont la moiti du genre humain, rachete du sang de +Jsus-Christ et destine la vie ternelle.</p> + +<p>En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de +l'ducation est le mme, savoir l'lvation de la personne humaine +toute la perfection dont elle est capable. Et cette ducation, nous +avons trois raisons pour une de la donner pleinement la femme: parce +qu'elle est un tre de chair et de sang, de raison et d'amour, un +individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanit pensante et +souffrante, une personnalit morale qui doit tre cultive pour +elle-mme; parce qu'elle est destine au rle d'pouse et de mre, et +qu'appele rgler tout le dtail des choses domestiques, elle ruine ou +soutient les maisons, et qu'investie de la royaut du foyer, elle est le +bon ou le mauvais gnie de la famille; parce qu'enfin, ayant la +principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le +monde, comme dit encore Fnelon, elles tiennent entre leurs mains la +dignit, la moralit, l'avenir mme de la socit. lever et fortifier +la femme, lever et prparer la mre, de telle sorte qu'pouse, fille ou +veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la +famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons +l'ducation moderne des filles.</p> + +<p>Il s'ensuit que les femmes doivent tre leves aussi bien que les +hommes, et qu'a cette fin elles ne mritent ni ddain ni adulation; car +le ddain les voue l'ignorance et la mdiocrit, tandis que +l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et +futiles, les agrments superficiels et vains. Traitons-les donc avec +respect, prenons-les au srieux; fortifions leur faiblesse par une +culture aussi complte que possible, par une ducation rationnelle, +morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui rsument tout notre +programme pdagogique, ont besoin d'explication.</p> + +<a name="l4c2s2" id="l4c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Premirement, la culture de la femme doit tre <i>rationnelle</i>. Autrement +dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit approprie +aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.</p> + +<p>Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins +favorables s'y rsignent avec mlancolie, comme une fatalit +inluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'tre +moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir, +la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la mme +manire? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes +intellectuelles ne concident pas absolument avec les ntres; parce que +son organisme est plus dlicat et sa sensibilit plus vive; parce que sa +nature mme la voue un autre rle dans la famille, une autre place +dans la socit; parce qu'elle ne sert point de mme faon les destines +de la race et les intrts essentiels de l'humanit.</p> + +<p>Toutes ces disparits de nature et de fonction entre l'homme et la femme +s'opposent l'uniformit des programmes, des tudes et des disciplines. +Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre +l'instruction donne et le sexe qui la reoit. Comme notre corps ne se +nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digre, de mme on ne +s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile. Et +M. Ernest Legouv induit de cette comparaison que la femme a droit +tre leve aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme, et que +mme dans le cas o on leur enseignerait tous deux la mme chose, il +faut la lui enseigner, elle, diffremment<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>. Il ne s'agit pas, bien +entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science +dulcore et fade, une science <i>ad usum puellarum</i>, mais seulement, +comme l'a dit un matre en pdagogie, M. Grard, de leur rendre la +vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dgageant de +tout ce qui n'est pas indispensable l'ducation de l'esprit<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. Y +a-t-on russi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> <i>Le Travail de la femme.</i> Revue encyclopdique, <i>loc. cit.</i>, +p. 908.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> <i>L'Enseignement secondaire des filles</i>, p. 142.</blockquote> + +<p>A peu prs. Les jeunes filles ont maintenant des lyces, des collges, +des pensionnats spars. On s'est efforc de les prserver, autant que +possible, des programmes encyclopdiques qui accablent les garons. +Elles ne sont pas, les heureuses cratures, hantes, poursuivies, +treintes par le cauchemar du baccalaurat. Plus souple et plus libre, +leur instruction, rpartie entre matres et matresses, a pour sanction +des examens de fin d'tudes ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute, +l'enseignement secondaire spcial des jeunes filles, tel qu'il a t +organis par la loi du 21 dcembre 1880, nous parat judicieusement +compris et dos. On sait, d'ailleurs, s'il a russi! Depuis sa cration, +l'effectif de sa clientle n'a pas cess de suivre une progression +rgulire; et il sert trop bien les desseins du fminisme pour qu'on +puisse douter de son extension croissante.</p> + +<p>Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est +entr dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacr-Coeur a +propos, non sans clat, de fonder Paris, au centre des lumires, une +cole normale congrganiste rivale de celle de Svres, destine +fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre +les tablissements de l'tat, auxquels il ne manque humainement rien. +Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein tait expos--<i>Les Religieuses +enseignantes et les Ncessits de l'Apostolat</i>--a t mis l'index par +une dcision de la Sacre-Congrgation des vques et rguliers en date +du 27 mars 1899. Le Saint-Sige a prfr s'en remettre aux instituts +religieux du soin de prendre les moyens idoines qui leur permettront de +rpondre amplement aux dsirs des familles et d'lever les jeunes filles + la culture qui convient aux femmes chrtiennes. Il faut avouer que, +si imparfait que puisse tre l'enseignement congrganiste, l'innovation +projete avait le trs grave inconvnient de dtruire l'active mulation +et la diversit fconde des communauts enseignantes de femmes, en leur +imposant une mme prparation, une mme discipline scolaire, un mme +entranement pdagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de +l'Universit de France, l'glise n'a pas voulu soumettre ses oeuvres +d'ducation l'uniformit rgimentaire.</p> + +<p>Et l, prcisment, est le vice de notre systme d'enseignement officiel +qui, rtrci par des vues trop troites, ne convient qu'aux besoins et +aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilgies. Fnelon a +crit que le rsultat d'une ducation bien entendue doit nous mettre +mme de remplir avec intelligence les devoirs de notre tat. C'est une +parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une +femme, sinon d'lever et d'instruire ses enfants, de diriger son +intrieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dpenses, de +balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence +et conomie? Cela tant, je me demande si nos pdagogues ne sacrifient +pas aujourd'hui le ncessaire au superflu. Tels qui croiraient droger +en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un mnage +en beurre, sucre ou caf, trouvent naturel de lui demander la quantit +d'oxygne ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous +d'organiser le mandarinat fminin ct du mandarinat masculin! Un +rgime aussi sot nous donnerait une jolie socit: ni hommes ni femmes, +tous diplms.</p> + +<p>Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux +agir sur la vie, puisque le mariage et la maternit sont la destine +normale de la femme, puisqu'il lui appartient de crer le foyer o +grandiront les gnrations nouvelles, il est un sujet fminin, par +excellence, qu'il importerait de joindre tous les degrs de +l'enseignement des jeunes filles, c'est savoir l'hygine du logis, de +la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes +d'instruction, qu'une place tout fait insuffisante. Serait-il donc si +difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, +une crche, un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-ns? +Tenez pour assur qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et +en os, qu'une poupe ressorts et falbalas.</p> + +<p>Pourquoi mme n'est-on pas entr rsolument dans la voie de la +diffrenciation et de la varit des enseignements? Pour qu'une femme +puisse vivre, en cas de ncessit, du travail de ses mains, il serait +urgent de dvelopper l'enseignement professionnel sous toutes ses +formes: 1 l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les +fromageries et les fermes modles, en instituant de nouvelles coles +d'agriculture et d'horticulture; 2 l'enseignement industriel, en +favorisant l'extension et le progrs des arts de la femme dans toutes +les branches de la production manufacturire; 3 l'enseignement +commercial, en mettant la porte des jeunes filles les ressources +d'une instruction rserve trop exclusivement aux jeunes gens dans nos +coles de commerce rcemment cres. Combien de femmes, ainsi armes par +une instruction technique sagement approprie leur sexe, seraient +capables de diriger, aux champs ou la ville, avec autant d'habilet +que de profit, un domaine, un atelier ou un ngoce?</p> + +<p>Sur ces points, tous les groupes fministes sont d'accord: +l'enseignement spcial est encore crer pour la femme. Les deux sexes +devraient recevoir une instruction adapte au milieu dans lequel ils +sont appels vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une +instruction commerciale ou industrielle dans les agglomrations urbaines +ou les centres manufacturiers. Depuis quelques annes, les fministes de +toutes nuances ont mis voeu sur voeu, afin de dterminer les pouvoirs +publics organiser et multiplier au plus vite les coles +professionnelles de filles. Voil de l'mancipation pdagogique saine et +sage. Mais, sur ce point, l'tat ne semble pas press de nous donner +satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrs raliser, +puisque l'enseignement spcial des garons,--et surtout l'enseignement +agricole,--est lui-mme manifestement insuffisant.</p> + +<p>Dresser la jeune fille aux tches sacres de la maternit, la bonne +tenue du foyer, l'hygine savante de la maison, la pratique habile +d'un mtier ou d'une profession, voil dj des points essentiels +auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place minente qu'ils +mritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il +fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du +brevet suprieur qui en est la plaie insparable, il n'est pas trs +difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-cueils dont il +faudrait, cote que cote, le garantir: j'ai nomm l'inflation des +tudes et le surmenage des lves.</p> + +<p>Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui +rclameront bon droit une instruction soigne, une culture complte. +S'il est peu raisonnable de vouloir instruire suprieurement toutes les +femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux doues les +hautes spculations de la pense. Suivant le joli mot de M. Anatole +France, la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et +ses diaconesses<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> <i>Le jardin d'picure</i>, p. 192-193.</blockquote> + +<p>Par malheur, beaucoup de matresses ont le tort (cela est +particulirement vrai des congrganistes) de s'appliquer faire de +leurs lves, par une culture intensive des plus artificielles, de +petites personnes, compltes et universelles, des natures minemment +besacires, comme et dit Alfred de Musset, des cervelles richement +meubles en apparence, mdiocrement instruites en ralit. Chaque maison +brle d'inscrire sur son palmars de fin d'anne le plus grand nombre de +brevetes qu'il est possible; et l'on gave, en consquence, les pauvres +petites pensionnaires! Cette maladie du diplme commence pervertir les +tudes fminines, surtout dans les tablissements religieux.</p> + +<p>Cela mme nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne +perde peu peu l'incontestable supriorit qu'elle possde sur +l'instruction des garons. Ajoutons que, sans mme qu'on largisse +officiellement les programmes, les matresses, religieuses ou laques, +se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur proccupation--et +leur plus grave dfaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le +malheur est qu'elles y russissent parfois, tant leur parole coule avec +aisance et fuit avec volubilit. Les femmes, en gnral, se dispersent, +se tranent, se noient dans un flot d'explications lectriques et +torrentielles. D'o l'on a pu dire qu'elles sont moins bien doues que +les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des +coles mixtes est confie, presque partout, des instituteurs, tandis +que les classes enfantines sont laisses naturellement aux +institutrices.</p> + +<p>On pense bien que les fministes s'en plaignent. La Gauche du parti a +mis le voeu que l'enseignement tous les degrs, y compris +l'Universit, ft confi aux deux sexes indistinctement<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>. Mais, pour +enlever aux hommes les chaires qu'ils dtiennent, ces dames ont un moyen +plus dcisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur +conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement +secondaire des filles, dont les programmes et les mthodes nous semblent +infiniment suprieurs ceux de nos lyces de garons. Aprs quoi, on +verra, si elles y tiennent, ouvrir aux plus dignes les chaires de nos +Universits. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office +du matre est de solliciter, d'veiller les esprits plutt que de les +bourrer,--l'instruction devant tre subordonne expressment +l'ducation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est--dire non +seulement approprie aux devoirs des futures mres en mme temps qu' la +condition sociale des jeunes filles, mais encore tourne judicieusement + l'amlioration intellectuelle de leur sexe, de manire redresser les +imperfections, fortifier les faiblesses, parfaire les insuffisances +de l'esprit fminin.</p> + +<p>Ainsi, nul ne conteste aux femmes la facult de retenir; mais il ne faut +pas qu'elles apprennent et rptent vide, sans contrle ni rflexion. +Nul ne leur conteste l'imagination; mais il n faut pas que ce don +d'invention aventureux se dveloppe au dtriment de la logique et de la +raison. Non qu'elles soient incapables de gnralisation; mais elles +gnralisent trop vite, sans mthode, sans patience, sans scrupule. Non +qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hte, +sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont mme capables +de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu +sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que +de seconde main<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>, ou, comme dit Mme de Maintenon, elles ne savent +qu' demi. Raison de plus pour les prmunir contre elles-mmes. Se +dfier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre, +travailler lentement, c'est quoi la femme semble plus impropre que +l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout, +c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de rflchir, moyennant quoi +je ne serais pas surpris que la futilit des femmes se transformt en +cette curiosit large et dsintresse qui fait les esprits fermes et +les belles intelligences.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 217.</blockquote> + +<p>Quant surmener nos colires de gymnase comme on force la floraison +d'une plante rare, je ne sais point d'exagration plus absurde et plus +prilleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au +grand air, qu'une culture savante distribue avec excs dans +l'atmosphre lourde des serres. Est-ce dire que la robustesse du corps +soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille +exemples prouvent que, chez les hommes, la dbilit physique n'est pas +un obstacle aux oeuvres de science et mme de gnie. Mais pourquoi +charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand +nombre? Ne les crasons point sous prtexte de les instruire. C'est la +raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les +femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acqurir, +elles auraient trop de peine les porter.</p> + +<p>A la vrit, le temprament de la femme volue plus rapidement que celui +de l'homme. La transformation des filles est plus prcoce et aussi plus +accidente que celle des garons. A cette occasion, les hyginistes et +les mdecins nous avertissent qu'il serait d'une fcheuse imprudence de +soumettre les tudiants et les tudiantes au mme entranement crbral. +Un professeur, qui a surveill des milliers de jeunes filles, atteste +l'extrme frquence des absences motives par leur sant<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>. A pousser +trop vivement leurs tudes, beaucoup se heurtent aux rsistances de la +nature qui se venge, parfois avec cruaut, de la violence qu'elles lui +ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux cueils,--nous +voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des +lves,--quand nous examinerons plus loin les systmes d'instruction et +de coducation intgrales, qui figurent au programm de la Gauche +fministe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> P. Augustin <span class="sc">Rsler</span>, <i>La Question fministe</i>, p. 123.</blockquote> + +<a name="l4c2s3" id="l4c2s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Deuximement, la culture de la femme doit tre <i>morale</i>. Aprs la +formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses +se tiennent. Ce serait dj un progrs considrable de mettre en +honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes +filles en rflexions salutaires, une culture prvoyante qui les rende +capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu +peu, dans les familles, cette culture superficielle ramasse +ngligemment dans les cours mondains, cette culture mensongre faite +de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agrments de salon, +qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygine et +de la direction du mnage, du dveloppement physique et moral de +l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la +dignit de la mre.</p> + +<p>Joignons qu'une conduite irrprochable ne se conoit gure sans un +jugement droit. Apprenons bien penser et, du mme coup, nous +apprendrons bien agir. Une instruction purement dcorative n'a pas de +valeur ducatrice. On peut tre un lettr ingnieux, subtil, orn, +accessible aux raffinements de la pense, amoureux des lgances de la +forme, et n'tre, malgr cela, qu'un triste sire. Les gens cultivs ne +sont aucunement l'abri des carts et des chutes. L'instruction doit +donc tre soutenue et complte par des habitudes de rflexion active, +de discernement sage et de forte conviction. Former des esprits +capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idal +de l'ducation moderne; et Mlle Dugard nous assure que c'est de lui +que l'Universit s'inspire dans la direction des jeunes filles<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> <i>De l'ducation moderne des jeunes filles</i>, p. 7.</blockquote> + +<p>Trs bien. Mais que cette nouveaut soit du got des parents, c'est une +autre affaire. Jusqu' ce jour, la mode et la tradition prconisent, +pour les filles, une ducation pusillanime et timore qui, au lieu de +dvelopper les nergies latentes, dtourne de l'action, paralyse +l'effort, incline les volonts la rsignation, l'effacement, +l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mres, entoures d'une +sollicitude inquite, leves en vue de la tranquillit, du +dsoeuvrement et du bien-tre, habitues ne jamais faire un pas ou +dire un mot sans autorisation, toujours accompagnes, surveilles, +annihiles, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite +bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne +sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par +procuration. Toute responsabilit les effraie. Domestiques par avance, +elles se dfient de la moindre libert. Sans convictions claires, sans +nergie, sans initiative, mal prpares la vie, puisqu'elles ne +connaissent le monde que par les distractions nervantes et la politesse +mensongre des salons, l'me faible et le corps anmi, elles semblent +faites pour devenir la chose d'un matre. L'poux peut venir: l'esclave +est prte.</p> + +<p>Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient la merci de la +premire volont forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il +sage, est-il bon de travailler leur diminuer l'me, dprimer, +touffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et +bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de +Fnelon: Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les +fortifier! Il y a place ici pour une mancipation pdagogique des plus +louables et des plus urgentes. Qu'est-ce dire?</p> + +<p>Il est clair que l'ducation moderne des filles doit avoir pour but +essentiel d'accrotre et d'affermir en elles tout ce qui peut faire +contrepoids l'motivit affective, l'excitabilit capricieuse qui +constitue le fond de leur nature, de manire soumettre leur +sensibilit au contrle de la raison et l'empire de la volont. Son +premier devoir est de tonifier leur nervosit par un rgime sain et une +rgle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une me bien +quilibre se plat habiter une chair florissante, la pratique bien +entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'nervement des bals +et des soires. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et la +maternit plus de vigueur et de sant.</p> + +<p>Pour tre morale, l'ducation s'appliquera encore dvelopper en elles +la franchise et la sincrit. On sait que la jeune fille est volontiers +complique, fuyante, ruse. A lui faire perdre le got des voies +obliques, des dtours habiles, des petits manges artificieux, lui +inspirer le culte de la loyaut, l'amour de la droiture, la rectitude +scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidit d'me qui +servira de caution ses plus gracieuses qualits. Mais ce que +l'ducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volont. De ce +ct, il y a infiniment faire: d'abord, pour la dgager du sentiment +et de l'impressionnabilit qui la troublent, de l'impulsion irrflchie +et de l'enttement obstin qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers +le bien, pour la soumettre la loi du devoir, pour la plier au frein +d'une conscience droite et pure, de faon qu'alors mme o tout appui +viendrait lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le +gouvernement de soi-mme.</p> + +<p>Le temps n'est plus o la contrainte suffisait assurer la soumission, +de la jeunesse. C'est par une adhsion rflchie et spontane que les +enfants d'aujourd'hui doivent tre amens la subordination, +l'obissance, au sacrifice. La force d'me est le viatique des faibles. +C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'lever la virilit morale. +Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus +ncessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre leurs enfants. +De leur culture dpend notre honntet. Prparer nos filles donner des +hommes la France de l'avenir, tel est le but poursuivre. C'est bon +escient que, sur la mdaille frappe pour commmorer la fondation de +l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a grav cette lgende: +<i>Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet</i>.</p> + +<p>Si austres que puissent paratre ces ides, elles ne portent pas +atteinte aux grces de la fminit. Elles les lvent et les +ennoblissent, voil tout. Qui sait mme si cette faon de prendre la vie +pour ce qu'elle est en ralit, c'est--dire comme une preuve et un +devoir, ne ramnera pas notre jeunesse dore une conception plus +exacte de la grandeur du mariage et de la dignit du foyer?</p> + +<p>On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les +plus fortunes. Les unes, imbues des pires prjugs mondains, tiennent +leur lgante frivolit pour le meilleur moyen d'attirer les pouseurs; +et ddaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des gots et des +antcdents de leur futur poux, elles consentent agrer les +ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur +la prsentation improvise d'un tiers complaisant. A trop se renseigner +sur le caractre et la moralit d'un candidat, vouloir se marier en +connaissance de cause, prtendre donner amour pour amour qui +seulement le mrite, elles risqueraient de passer pour romanesques, +tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard o l'argent a +plus de part que l'affection, elles seront souvent considres par leur +milieu ( l'trange aberration!) comme des jeunes filles positivement +raisonnables.</p> + +<p>Les autres, pieuses et candides, entretenues navement dans les plus +sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis +perdu, comme un den jonch de fleurs, o, appuyes sur le bras du +prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rves, elles vivront le +roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables +dlices. Derrire ce joli dcor, on oublie de leur montrer les ralits +de l'existence et, aprs les flicits de demain, les obligations +d'aprs-demain. Aux coeurs ingnus qui escomptent aveuglment une +succession ininterrompue de bien-tre, de contentement et d'ivresses, +l'avenir prpare de cruelles dceptions. Pareil aux annes qui passent +en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies +de son printemps sont brves et fugitives; son t ne tarde gure +charger l'pouse des fruits de la maternit; puis vient l'automne, qui +aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du mnage, de +l'entretien et de l'ducation des enfants, des dpenses et des +obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tt venu, o +l'hiver apporte avec lui les maladies et les dfaillances de la +vieillesse.</p> + +<p>Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en +France, de leur cacher soigneusement?--A cette question, que me posait +un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence +interdit de rpondre par un prcepte absolu et gnral. Mon ide est +qu'il y a moyen d'clairer, avec tact, la curiosit des grands enfants +sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et mme en vitant +les rvlations trop brusques, en procdant par gradations habiles, en +s'abstenant avec soin de toute crudit de langage, en enveloppant la +vrit d'un voile de prcautions ncessaires, il y a peut-tre, en +certains cas, plus d'avantages que d'inconvnients fournir une jeune +me certains avertissements sur les matires les plus dlicates.</p> + +<p>Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener +bonne fin? A cela, je le rpte, point de rgle unique. Nous ne croyons +pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les +jeunes filles l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait +trop simple. Nombreuses sont celles que vous amnerez plus srement +jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur +dvoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des +claircissements prventifs, les carts ventuels, les complaisances +possibles, les capitulations faciles de la femme marie, en supprimant +la barrire que nos moeurs franaises ont leve entre les deux phases +de leur vie, ne nous parat pas un moyen infaillible de les prparer +mieux servir les intrts de la race, mieux remplir les devoirs du +foyer.</p> + +<p>Et pourtant, dans son livre sur La nouvelle ducation de la femme dans +les classes cultives, Mme d'Adhmar met hardiment l'avis qu'on +renverse la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la +vie de jeune fille et la vie de jeune femme, quitte la remplacer par +une grille transparente travers laquelle se dcouvrira, petit +petit, quelque chose de l'invitable avenir. De deux choses l'une, +dit-on encore, ou le futur mari sera honnte, ou il ne le sera pas. Dans +le premier cas, le brave homme trouvera son compte recevoir des mains +d'habiles ducatrices une femme compltement leve; dans le second, il +serait criminel de confier l'achvement de l'ducation fminine aux +fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La +jeunesse doit connatre la vie avant de la vivre.</p> + +<p>Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais tout +apprendre avant l'ge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront +plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosit +risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une +ducation plus largie, il ne me parat pas indispensable de les +instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de +leons gnrales, d'aprs un programme arrt d'avance, de l'exercice +normal des sens selon les rgles tablies par la morale religieuse. +J'ai quelque peine me figurer les Dames du Prceptorat chrtien, +dont Mme d'Adhmar rve la cration, s'appliquant avec sincrit +tudier entre elles et commenter devant leurs lves la dogmatique de +l'amour, sous prtexte que celui-ci mane du ciel et qu'il mrite +l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage +sont-elles si ncessaires aux jeunes filles pour les prparer +efficacement leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses +n'a pas empch nos aeules et nos mres de comprendre et d'accomplir +magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.</p> + +<p>Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas craindre que les +nobles ouvertures de l'enseignement chrtien inquitent, agitent, +chauffent certains tempraments? Y a-t-il prudence provoquer en +toutes les mes l'veil des sens et la conscience du sexe? A-t-on +rflchi aux difficults presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou +l'institutrice traitera loquemment de l'amour divin, et voil des +pensionnaires qui s'prendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice +expliquera, avec une chaude persuasion, les mystres de l'amour naturel, +et de tels claircissements ne peuvent tre sans danger pour les +colires, ni sans apprhension pour les parents. Gardez-vous +d'effaroucher la sainte pudeur, sous prtexte de renoncer aux calculs +troits d'une pruderie imprvoyante et sotte! A vouloir dlivrer +radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pdagogie hardie +fait songer (excusez le mot) aux pches sans fracheur et aux jeunes +filles sans duvet<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. Froisse trop tt dans sa candeur par des mains +rudes et indiscrtes, une me d'adolescente peut en tre meurtrie ou +fane pour la vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> Lon <span class="sc">Crousl</span>, <i>Nouvelle ducation de la femme dans les classes +leves</i>. Le Fminisme chrtien, anne 1897-1898, p. 8.</blockquote> + +<p>Encore une fois, la rgle suivre en ces matires infiniment graves +dpend des natures et des tempraments. Comme un caillou jet dans une +eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non, +la transparence de la source entire, il est des mes pures dont la +connaissance des choses de la vie ne parvient jamais altrer +l'admirable srnit, et des mes troubles dont la moindre secousse +remue toutes les fanges. Aux premires, dont l'honntet est foncire, +vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la puret n'est que +superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrtion la lumire et +la vrit.</p> + +<p>Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences +particulires, et non par enseignement public. Et nous maintenons en +principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous +mystrieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus dlicat que la +formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains +claircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans +dflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire +tomber la poussire de ses ailes.</p> + +<p>Cette tche exige la dlicatesse et l'inspiration d'une mre. Et les +institutrices, religieuses ou laques, ne sauraient suppler celle-ci +que rarement, avec l'agrment de la famille, sous forme d'avertissements +intimes, en y mettant toutes sortes de prcautions et de mnagements. Il +y aurait imprudence riger en rgle gnrale, en systme pdagogique, +des divulgations publiques et collectives qui ne sont que trs +exceptionnellement dsirables ou possibles. L'ducation d'une conscience +se peut faire, Dieu merci! sans qu'une matresse ait besoin de mettre +nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.</p> + +<a name="l4c2s4" id="l4c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Troisimement, la culture de la femme doit tre <i>sociale</i>. Ceci est +nouveau. Nous vivons en un temps o le spectacle de l'ingalit des +fortunes et des conditions veille dans les mes bien nes je ne sais +quel malaise indfinissable. Jamais le problme de la misre n'a excit +une proccupation si vive, une anxit si poignante. Jamais la +lgitimit des plaintes, la ncessit des rformes, l'urgence des +rparations, ne se sont manifestes la conscience publique avec une +force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'o qu'ils +viennent, se prolongent en douloureux chos jusqu'au fond de nous-mmes. +Il semble que plus le bien-tre s'tend par en haut, plus le progrs +illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dnuement et des +tnbres d'en bas. Un apptit de justice, que les ges prcdents +n'avaient point connu, travaille confusment le sicle qui commence. Les +plus distraits ont peine rester indiffrents devant l'imminence des +questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants, +des blesss, des vaincus de ce monde, qui appellent l'aide et +demandent se relever, travailler, vivre. Il n'est point douteux +que l'esprit de solidarit ne se propage et ne s'avive de jour en jour. +Le lien de fraternit qui nous unit mystrieusement les uns aux autres +est plus prsent et plus sensible nos mes. Chacun voit mieux le +devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de +<i>socialiser</i> l'ducation.</p> + +<p>Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les +femmes, cratures de grce et de bont qui rien d'humain ne rsiste +longtemps, ont un rle remplir, dont beaucoup ne comprennent ni +l'actualit ni la grandeur. En vain le domaine de la charit s'ouvre +immense aux bonnes volonts: oeuvres de relvement crer, foyers +d'assistance entretenir, indigents et malades visiter, maisons de +refuge et de retraite ouvrir et multiplier. Il y a surtout l'enfance + sauver, la vieillesse soutenir, et plus particulirement l'ouvrire, +cette soeur du peuple si mritante et si oublie, prserver contre les +tentations de la rue, dfendre contre les mauvais conseils de la +misre. L est le devoir. Combien de femmes s'en dsintressent parce +que, jeunes filles, elles n'ont pas appris le connatre et le +pratiquer?</p> + +<p>Apprenons-leur donc, l'ge o le coeur s'ouvre naturellement tout ce +qui est tendre et bon, que la destine de la femme n'est pas dans la +mdiocrit du bien-tre goste, mais plus haut, dans une vie utile, +employe combattre le mal et diminuer la souffrance. Apprenons aux +demoiselles riches, trop disposes rver d'une vie luxueuse et +dissipe, que leurs toilettes commandes trop tard, exiges trop tt, se +traduisent en souffrances pour les ouvrires de l'aiguille ainsi +condamnes, tour tour, au travail de nuit qui les puise et au chmage +qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les +devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonrent point +des obligations plus larges qui dpassent l'horizon familial, et +qu'aprs avoir donn premirement leur affection et leur peine ceux +qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur +bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons +toutes que rparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la +vie des malheureux, entrer doucement dans leurs proccupations, dans +leurs preuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs +deuils et de leurs misres, est le seul moyen de dsarmer les rancunes +et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines ingalits +cuisantes. Apprenons mme aux enfants gtes des classes suprieures (il +n'est que temps!) que, faute d'lever charitablement les deshrits +jusqu' elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser +violemment jusqu' eux.</p> + +<p>Pourquoi ne pas prcher tout de suite le socialisme nos +filles?--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient +pas la direction sociale que j'assigne l'ducation fminine, sont +pris de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacit +du systme collectiviste. La rvolution est possible, mais le socialisme +est irralisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique +l'abolition de la proprit prive. Si la premire peut faire des +ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable. +J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il +n'est donn aucun mcanisme politique, si savamment combin, si +fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la socit +tout entire pour la rtablir, de main de matre, dans la paix, la +justice et la flicit. Bien plus, l'avnement du rgime collectiviste +n'irait pas sans une diminution de nous-mmes, sans un amoindrissement +des liberts et des nergies individuelles, sans un ralentissement ou +mme une rgression du progrs humain. Mais si notre socit ne peut +tre refondue en bloc, libre nous de l'amliorer en dtail. Et c'est +cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les +heureuses de ce monde. Elles y ont un rle superbe remplir.</p> + +<p>Pour relever une me dfaillante et rappeler l'esprance qui s'envole, +pour susciter l'effort de vivre chez les plus dcourags et rendre la +patience et le courage aux dsesprs, la dlicatesse fminine est +incomparable. Tel qui se rvolterait contre la piti un peu froide d'un +philanthrope ou d'un professionnel de la charit, sera dsarm par +quelques mots compatissants tombs des lvres d'une femme. Il est des +tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de +mre, des plaies qui ne peuvent tre panses que par la main souple et +fine d'une amie, des vies sombres et dsoles dans lesquelles une jeune +fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser, +gurir, voil une mission vraiment fminine. Il est plus facile aux +femmes qu'aux hommes de vaincre les dfiances du peuple, de gagner les +bonnes grces des mres par les soins donns aux enfants, de dsarmer +les prventions farouches des pres par l'intrt tmoign leurs +mnagres. Des messagres de paix sociale, voil ce que les femmes +riches ou aises devraient tre dans ntre socit si dure et si +divise!</p> + +<p>Or, l'ducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et +les prparer directement cette fonction. Il vaut mieux socialiser les +mes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer +les classes. Et afin de joindre l'exemple au prcepte, pourquoi les +mres de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles +pas plus frquemment, plus troitement, leurs enfants aux oeuvres +d'assistance et de charit? Quelques visites, au cours de chaque +semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portes +d'une main amie un enfant malade ou un vieillard infirme, +ouvriraient, mieux que toutes les prdications, le coeur de nos fils et +de nos filles la compassion, la solidarit, l'amour de nos +semblables.</p> + +<p>A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relve +de la lgislation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait +tre attnu srieusement que par des rformes politiques qui ne vous +regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous +ne changerez point la socit, si vous ne changez pralablement les +coeurs. Point de rformes efficaces sans la rforme de soi-mme. Faire +le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien gnral de +la communaut. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu. +Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de rpandre autour de +vous la sainte contagion de la bont. Vous aurez la joie d'en tirer +double profit, l'exercice de la bienfaisance amliorant celui qui donne +autant que celui qui reoit.</p> + +<p>Direz-vous que la souffrance et la misre sont des fatalits +ncessaires, que l'ordre mystrieux des choses implique l'existence +juxtapose des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter +un jugement si hautain et si ddaigneux, tant que vous n'aurez pas +essay d'allger les maux d'autrui avec le zle attentif que vous mettez + prvoir et diminuer les vtres? Qui sait si votre indiffrence, +votre luxe, votre duret, et plus encore les fautes de la socit tout +entire, ne sont pas responsables, pour une large part, des preuves, du +dnuement, du vice mme de ses membres infrieurs? Avant de parler +d'ordre ncessaire, essayez donc de le changer. Avant de prtendre que +la misre est incorrigible, faites effort pour la gurir.</p> + +<p>Direz-vous que les organes de la charit publique et prive, que vous +commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce +qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plat! +L'assistance officielle entretient la pauvret, elle ne la gurit pas. +Elle considre les indigents comme un troupeau nourrir, et non comme +une famille malheureuse plaindre et lever. On l'a dit cent fois: il +ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social +consiste se dpenser soi-mme, se dvouer, servir. Alors, quoi?</p> + +<p>Direz-vous que vous donnez ostensiblement, gnreusement, toutes les +qutes, toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le cur +de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et +mritants, et que l'intermdiaire des fonctionnaires de la charit +atteint plus srement la misre cache, leur assistance tant mieux +renseigne et mieux rpartie?--Mauvais prtexte. Il ne suffit point que +la charit s'exerce par procuration, par dlgation. Il faut aborder +fraternellement l'infortune et assister, frquenter, traiter la pauvret +comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple +visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors +refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents domicile,--ce +qui est, pour le riche, un devoir sacr d'humanit? L'aumne +individuelle elle-mme, lorsqu'elle est jete distraitement au mendiant +inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien; +sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'gosme ou d'ennui, par +lequel nous croyons librer notre conscience, en dbarrassant nos yeux +d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres +avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affiche, +sans familiarit fausse et dplace, comme des soeurs vont des frres +affligs ou malheureux! Et surtout tchez de les aimer pour qu'ils vous +aiment!</p> + +<p>Direz-vous enfin qu'un intrieur misrable est peu attrayant, qu'on y +respire des odeurs dplaisantes, qu'on y subit des contacts +dsagrables, et qu' ces visites rptes, vos filles risquent de +perdre la distinction de leur langage et de leurs faons, le sentiment +et la grce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons +point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux. +Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre +sollicitude aux pires ncessiteux. Les braves gens de votre voisinage +seront si sensibles une bonne parole dite sans fiert! Une caresse aux +enfants, un conseil, un service la mre, un vtement chaud, une tisane +aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conqurir leurs +coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honntes et proprettes o +des ouvrires de tout ge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur +sans joie et sans rpit, pour faire vivre maigrement la maisonne. Vous +y monterez gaiement, vous et les vtres, pour peu que vous songiez que +le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre +existence libre et facile, la rdemption de vos privilges de fortune et +de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de +l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins +clment vous avait fait natre aussi pauvres que vos pauvres, il se +pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames, +craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en +mettez pas! La poigne de main que vous changerez avec vos amis +indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.</p> + +<p>Ce programme d'ducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour +nos mes dbiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinment +ferms ce qui drange leurs aises ou n'atteint pas leurs intrts +prsents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet +idal. Dans un opuscule trs intressant de Mlle Dugard, une matresse +distingue qui parat trs prise de l'esprit nouveau, nous lisons +ceci: On leur enseigne que si cette oeuvre de rparation relve de +toutes les volonts bonnes, elle leur appartient surtout elles jeunes +filles des classes aises, affranchies des servitudes accablantes pour +l'me, et qu'en agissant de la sorte et en se dvouant aux autres, elles +ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais +simplement le devoir<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. C'est parfait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> <i>De l'ducation moderne des jeunes filles</i>, p. 28.</blockquote> + +<p>Du ct des filles aussi bien que du ct des garons, il n'est que +l'ducation de la responsabilit et la conscience de la solidarit qui +puissent raliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je +compte mme sur le fminisme chrtien,--d'inspiration catholique ou +protestante,--pour conqurir ces ides les familles religieuses et les +tablissements libres. Car ce que je viens de dire relve, il me semble, +du plus pur esprit vanglique. Il suffit d'tre chrtien pour traiter +les malheureux en frres. Riches et pauvres sont ncessairement gaux +pour qui croit l'galit des mes rachetes par le mme Dieu.</p> + +<p>Et cette considration pieuse est un nouveau motif, pour les femmes +dvotes, de travailler sur la terre au rgne de la fraternit +chrtienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait, +l'union idale! Voil comment la bont et l'unit, conues dans leur +plnitude et s'engendrant l'une l'autre, dcoulent naturellement d'une +source divine et supposent cette vieillerie ncessaire et sainte: la +religion.</p> + +<a name="l4c2s5" id="l4c2s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Quatrimement, la culture de la femme doit tre <i>religieuse</i>. Nous +voulons dire que le spiritualisme nous semble le complment ncessaire +de l'ducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui, +parce que les principes directeurs de l'vangile permettent, mieux que +tous autres, de concevoir le bien avec clart, de le vouloir avec force +et de le raliser jusqu' l'immolation de soi-mme. Rien de plus +rconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu gard +aux preuves et aux servitudes qui menacent particulirement son sexe, +la femme, plus que l'homme peut-tre, prouve le besoin d'appeler Dieu +son secours.</p> + +<p>De par la sensibilit de son tre et la tendresse de son coeur (nous +savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa +nature), la femme est profondment religieuse. Et ce sentiment trs vif +est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en +prsence du mystre des choses, de la ncessit d'un appui et d'un +consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce +monde. Et cet instinct sublime est largi, spiritualis par une sorte +d'lvation de l'me vers l'infini, par un appel au principe ternel de +la vie, par une soif inextinguible de pit et d'adoration. Les femmes +croient, parce qu'elles ont besoin de croire une puissance qui relve +leur faiblesse, un amour qui emplisse leur coeur.</p> + +<p>C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si +agissant. Jamais le mystre de l'au-del ne les laissera indiffrentes. +Il leur faut une solution complte aux problmes de la vie et de la +mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs mes. Elles +traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. Nous pouvons dire tout ce +que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en +sommes ravis. Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est +une raison pour l'ducation de ne point s'attaquer leurs croyances.</p> + +<p>A la vrit, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent +point s'en passer. Mme parmi les fortes ttes du fminisme, il en est +plus d'une qui n'a rpudi les dogmes chrtiens que pour s'affilier +passionnment au spiritisme ou la franc-maonnerie. A dfaut du culte +catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantme, un semblant +de religion. Celles qui vont jusqu' la ngation absolue y mettent une +violence impie, une intolrance haineuse, qui fait de leur incroyance +une faon de religion du nant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse +se voue l'athisme avec une sorte de pit aveugle. On a vu des jeunes +filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un +enthousiasme et une ferveur mystiques.</p> + +<p>L'ducation des filles ne doit pas, ne peut pas tre irreligieuse, la +religion se mlant tous leurs sentiments. Au reste, la morale +indpendante a donn de trop pauvres fruits du ct des garons, pour +qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lyces de +filles. On n'ignore point avec quelle vhmence les femmes se +plaignent,--non sans raison,--de l'immoralit des hommes. Tchons, au +moins, de ne pas branler la vertu fminine: car, sans elle, l'honntet +qui nous reste serait bientt rduite rien.</p> + +<p>Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pdagogie de mettre tout +en oeuvre pour former des consciences aussi veilles, aussi +scrupuleuses que possible, des mes pures et droites, des volonts +fermes et sres? Or, en matire d'ducation, je le rpte, la religion +est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que +la foi, l'esprance et la charit sont les plus augustes des +prservatifs, et les plus rconfortants des viatiques, parce qu'il s'en +dgage une douceur, une chaleur, une srnit qui aide supporter le +poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un largissement +de notre horizon, une lvation de l'existence qui rehausse, ennoblit, +sanctifie notre misrable humanit. Que les matres et les matresses, +qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs +lves. Ces gards leur sont commands par un scrupule trs dlicat et +trs pur que Littr formula jadis en termes admirables, et dont, nous +autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire +une loi absolue: Je me suis trop rendu compte des souffrances et des +difficults de la vie pour vouloir ter qui que ce soit des +convictions qui le soutiennent dans les diverses preuves.</p> + +<p>Est-ce dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin +d'tre clair, lev, spiritualis par une culture intellectuelle plus +forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient +plus notre poque. Et chose grave, dont le clerg convient lui-mme: +jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses +qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrtien n'a t plus rare ou plus +dbile. La religion des modernes a besoin d'tre fortement raisonne. Ce +qui ne veut pas dire que notre raison doive empiter sur le domaine de +la foi et rejeter le mystre parce qu'elle n'arrive pas comprendre +l'incomprhensible, connatre l'inconnaissable. Croire et savoir font +deux. S'il n'y avait pas de mystre dans la religion, remarque M. +Brunetire, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais! Et l'objet de +la connaissance et l'objet de la croyance tant distincts, il n'y a +point de danger que la foi contredise la raison. Elle ne s'y oppose +point, poursuit le mme auteur; elle nous introduit seulement dans une +rgion plus qu'humaine, o la raison, tant humaine, n'a point d'accs; +elle nous donne des lumires qui ne sont point de la raison; elle +complte la raison; elle la continue, elle l'achve et, si je l'ose +dire, elle la couronne<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Confrence faite Lille en dcembre 1900 sur les <i>Raisons de +croire</i>.</blockquote> + +<p>D'o suit qu'il est permis d'tre un savant trs libre et trs hardi, +sans cesser d'tre un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre +grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un mme homme; +coexister en une mme chair, sans gne ni amoindrissement pour l'une ou +pour l'autre. C'est ainsi que l'Universit compte en son sein beaucoup +de vrais savants qui sont de parfaits chrtiens. Et ceux-ci ne manquent +point d'accueillir par un clat de rire toutes les tirades sur +l'incompatibilit de la foi et du savoir, sur la substitution de la +science la religion, et autres niaiseries normes qui s'talent dans +les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.</p> + +<p>Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent +point,--sans quoi la critique se rsoudrait vite en ngation +tmraire,--l'infirmit de notre esprit a parfois surcharg, obscurci le +dogme religieux d'une enveloppe de contingences matrielles, de +pratiques dvotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'glise subit +regret ou tolre avec peine, et qu'il est sage de discerner, de +soulever, d'carter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater +l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme +toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine suprieur de la +foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux matres +qu'il appartient de les suggrer l'me de la jeunesse, au lieu de la +noyer dans cet abme de tnbres et d'inquitudes qui s'appelle: le +doute.</p> + +<p>A cela, nous diront certains esprits courts et attards, il n'y a qu'un +malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrdule et immoral, +et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a +dj ruin la foi et la chastet des garons.--C'est trop dire. De +grce, n'attribuons pas l'instruction religieuse, que nous rclamons +pour le sexe fminin, les dviations et les ravages qu'une instruction +irreligieuse a pu infliger l'me d'une certaine jeunesse indiffrente +ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et +la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous, +de si grands savants fassent de si bons chrtiens? Comment admettre, +d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la +religion, et qu'une France mieux claire ne puisse tre qu'une France +dchristianise?</p> + +<p>A l'accroissement de la culture fminine, nous voyons mme un profit +rel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa +clientle de dvotes, l'glise romaine (j'y faisais allusion tout +l'heure) s'est peu peu effmine. Petites chapelles, petites +dvotions, petites confrries, ont morcel et affaibli l'admirable unit +du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins Dieu qu' ses +saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et +endort, alors qu'elle devrait tre un principe de force et d'action qui +secoue les timides et rveille les endormis. Faites que les femmes +soient plus instruites, et leur dvotion rgnre prendra, du coup, un +ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques. +Dans une confrence donne Besanon la fin de novembre 1900, sous la +prsidence de l'archevque, M. tienne Lamy a dvelopp cette ide que +la Franaise peut tendre son savoir sans exposer sa foi, et que +l'glise, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester +fidle sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les +mes<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>. Ce vigoureux appel au fminisme chrtien sera-t-il entendu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> <i>La Femme de demain</i>, pp. 7 et s.</blockquote> + +<p>Au surplus, c'est une erreur d'ducation de croire que la culture de +l'esprit soit un danger pour la foi et la pit des jeunes filles. +L'ignorance n'est pas prcisment une condition de vertu. Un vnrable +cur de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des +ouvroirs, les orphelines les moins renseignes sont aussi les plus +exposes aux surprises et aux dfaillances. S'il est vrai qu'un homme +prvenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut +quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqu l-dessus) dchirer ses +yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de +l'amour. L'instruction bien comprise permet la jeunesse de tout +apprendre, de tout connatre, en lui laissant deviner peu peu ce qu'on +ne dit pas travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?</p> + +<p>Sans souhaiter pour Agns une ignorance purile et sotte, Molire +estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une rvlation +suffisante. Mais cette pdagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles +l'abri des piges, puisqu'elles n'en connatraient le danger qu'en y +tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prmunir contre la +licence des moeurs et les excs de leur propre imagination, en les +dtournant des lectures malsaines et des sductions du mauvais luxe. +Depuis que l'exprience nous a dmontr qu'une savante n'est pas +ncessairement une pdante, il nous apparat mieux qu'tudier, +apprendre, savoir, c'est proprement clairer, lever, fortifier son +jugement, sa raison, sa volont. A regarder la vie en face et se dire +qu'elle nous rserve, presque toujours, plus d'preuves que de joies, +les jeunes filles, sans rien perdre de leur grce, seront mieux pourvues +de sagesse et de gravit, de courage et de prudence. Ce n'est point +l'habitude de rflchir et de penser, mais l'inconscience et la +lgret, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons + nos filles des gots srieux; et, sans pdantisme maussade, elles +prfreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches, +loyales, elles sauront distinguer la puret de la pruderie, l'amnit du +bavardage, la gaiet de la dissipation. Et leur honntet sera plus +solide et leur religion plus tolrante, puisqu'elles se seront +affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mlent +trop souvent la vertu et la dvotion.</p> + +<p>Nous dirons mme que l'ouverture et la clart de l'intelligence nous +semblent insparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de +ses devoirs et la ferme volont de les accomplir. N'est-ce pas le +malheur d'une instruction superficielle et d'une ducation frivole +d'entretenir au coeur de la femme des illusions puriles, que les +exigences de l'avenir peuvent tourner en dsenchantement et en rvolte +contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficults de la vie, +elle ne saurait manquer d'tre plus attache sa condition, sa +famille, sa maison, et de mieux discerner, par del le mirage de la +jeunesse, les ralits et les obligations de l'ge mur et, au-dessus de +l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.</p> + +<p>Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines +ttes plus faibles ou chauffe certaines mes plus troubles. Nous savons +qu'il ne suffit pas toujours d'clairer l'innocence pour la rendre +incorruptible. Aprs la rgle, l'exception.</p> + +<p>Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne +dtournent certaines femmes de la modestie et de la pit. Prparer la +jeune fille, non pas usurper les fonctions de l'homme, mais remplir +sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science +doivent poursuivre en se prtant un mutuel appui. Une croyance, quelle +qu'elle soit, est ncessaire toute oeuvre d'ducation, parce qu'on ne +se fait obir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce +que l'athisme pse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et +qu'en assurant nos filles le srieux et la probit que donne la +science, la modestie et le rconfort que procure la religion, nous +servirons du mme coup les fins les plus leves de l'me, qui +consistent clairer la pit par le savoir et fortifier la vertu par +la foi.</p> + +<p>Veillons ensuite ne point blesser ni dfrachir la grce de la +seizime anne. J'y reviens dessein: tout connatre avant le temps, +certaines jeunes filles risqueraient d'tre moins angliques. A ct +d'mes foncirement honntes auxquelles on peut tout apprendre sans +altrer leur limpidit profonde, il en est d'inquites, dont la puret +n'est que de surface, et qu'une rvlation trop brusque jetterait hors +d'elles-mmes. Nous revendiquons pour la mre franaise, la plus tendre +et la plus admirable des mres, la dlicate mission d'ouvrir doucement, +sans prcipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y +verser, au moment voulu, la lumire, l'apaisement et la scurit. +Fnelon crivait une dame de qualit: J'estime beaucoup l'ducation +dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mre, +quand celle-ci peut s'y consacrer.</p> + +<p>Sous rserve du rle essentiel de la religion et de l'intervention +dsirable de la mre, nous tenons pour exact de prtendre qu'une +intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseigne, arme +les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une pit plus forte. Et +pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une +jeune fille, leve d'aprs la mthode d'ducation dont nous venons +d'indiquer l'esprit gnral, munie d'une culture <i>rationnelle</i>, +<i>morale</i>, <i>sociale</i> et <i>religieuse</i>, sera prpare, la vie aussi bien +qu'elle peut l'tre et, par suite, capable de remplir dignement sur la +terre tout son devoir et toute sa destine.</p> + +<a name="l4c3" id="l4c3"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>De l'instruction intgrale</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le programme du fminisme radical.--Variantes + habiles.--Instruction ou ducation?</p> + +<p> II.--Ides collectivistes.--Ides anarchistes.--Appel a la + sociale et a la mcanique.</p> + +<p> III.--L'instruction peut-elle s'tendre a toute la jeunesse + et a toute la science?--Raison d'en douter.--Ce qu'il y a + de bon dans l'idal de l'instruction pour tous.</p> + +<p> IV.--L'instruction intgrale des femmes doit-elle tre + laque? gratuite? obligatoire?--Dfense des femmes + chrtiennes.</p> + +<p> V.--Illusions et dangers de l'instruction a base + encyclopdique.--L'instruction intgrale a-t-elle quelque + vertu ducatrice?--La foi en la science.--La religion de la + beaut.</p> + +<p> VI.--Notre formule: l'instruction complte pour les plus + capables et les plus dignes.--Point de baccalaurat pour + les filles.--Conclusion.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une ducation +plus virile les meilleurs rsultats pour l'avenir du sexe fminin, +soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcrot d'tudes +inconsidres, le trsor de ses qualits propres, et estimant que ce +serait payer trop cher le dveloppement de son intellectualit que de +l'acheter au prix de sa sant morale et physique, il nous est impossible +d'accueillir avec complaisance les nouveauts radicales et les +hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prtention +d'imposer immdiatement la jeunesse franaise. Sous le prtexte d'une +mtamorphose absolue, que nous persistons croire fcheuse et +irralisable, le fminisme avanc, poussant outrance l'mancipation +pdagogique des jeunes filles, prconise une srie de mesures excessives +qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropries leur temprament +et peu profitables leurs intrts, ne tendent rien moins qu' +dformer le moral et fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce dire?</p> + +<a name="l4c3s1" id="l4c3s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrme-Gauche fministe, si +sduisant qu'il puisse paratre. Jugez donc: il faut que tous apprennent +et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste, +l'instruction intgrale. Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous +expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la +citerons textuellement, en soulignant, aprs elle, les mots essentiels. +Nous voulons l'ducation, intgrale dans son <i>objet</i>, tous les hommes +et toutes les femmes ayant galement droit leur complet +dveloppement;--nous la voulons dans la <i>mthode de culture</i> et dans les +<i>moyens de culture</i>, c'est--dire que l'ducation doit <i>crer un milieu</i> +qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de +la connaissance, afin d'veiller son initiative personnelle; elle doit +<i>prserver son cerveau</i> de toute empreinte servile, en l'habituant +l'observation, l'exprimentation, la dduction, la synthse; de +telle sorte qu'il arrive <i>se faire sa loi morale</i>, au lieu de la +<i>recevoir toute faite</i>; elle doit <i>cultiver</i>, <i>universaliser</i>, par la +mise en prsence de la matire et des outils primordiaux, ses aptitudes, +le jeu normal des muscles, l'ducation des sens, de faon lui assurer +l'indpendance conomique en lui donnant les <i>procds gnraux du +travail</i>. Et cette bonne demoiselle,--une pdagogue, s'il vous +plat!--nous assure qu'ainsi organise, l'ducation nationale supprimera +en un tour de main l'ignorance et la misre<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 849.</blockquote> + +<p>Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de +concevoir que le jeune humain puisse si aisment prendre contact avec +tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses +sens et ses muscles. Mme aid par les outils primordiaux, quel homme +ne se perdrait un peu dans ce programme de pdagogie intgrale et +d'instruction encyclopdique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout +apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connatre et d'approcher +quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension +indfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus +impossible une tte, si prodigieusement doue qu'on la suppose, d'tre +universelle.</p> + +<p>Et c'est le jeune humain qui devra, sans empreinte servile, se +mesurer avec l'infinie complexit des choses, s'habituer +l'observation, l'exprimentation, la dduction, la synthse! Et +cela, au moment mme o de bonnes mes se rpandent en lamentations sur +le surmenage des jeunes gnrations! Rcriminations prmatures: +attendons, pour nous plaindre, que le fminisme intgral, dont c'est +la prtention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis + l'oeuvre pour distendre et dtraquer tout fait la cervelle de nos +fils et de nos filles.</p> + +<p>Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isole, que nous +discutons ici, mais un article mme du programme de la Gauche fministe +vot l'unanimit par le Congrs de la condition et des droits de la +femme. En voici le texte littral: Le Congrs met le voeu que +l'ducation soit intgrale, c'est--dire qu'elle cultive, chez tous, +toutes les manifestations de l'activit humaine. On remarquera de suite +que le mot ducation a pris ici la place du mot instruction. Mais +cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de +Mlle Harlor, le programme de l'ducation intgrale comprend l'ensemble +des connaissances humaines; il doit tre base encyclopdique; il +porte sur toutes les branches de l'activit humaine. Et suivant le +commentaire de Mlle Bonnevial, qui prsidait, il doit cultiver en nous +toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales, +industrielles, esthtiques, etc., en un mot, une foule de choses. On +voit que cette culture gnrale relve de l'instruction plus que de +l'ducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit, +du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la +formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir les +lans de l'instinct<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>. En un mot, pour ces demoiselles, instruire les +enfants, c'est les duquer. Peu de mres seront de cet avis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>L'numration des matires qui doivent tre enseignes aux filles nous +prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'ducation, c'est +l'instruction que l'on vise et que l'on rclame. Voici un aperu des +programmes pdagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les +petits cnacles du fminisme avanc.</p> + +<p>L'ducation des jeunes filles comprendra: 1 l'enseignement littraire +et scientifique et mme la prparation au baccalaurat, la femme devant +disputer aux hommes toutes les fonctions librales; 2 l'enseignement +agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles, +riches ou pauvres, doivent apprendre un mtier ou une profession, afin +que le sexe fminin tout entier puisse payer la socit sa part en +production manuelle ou intellectuelle<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>; 3 l'enseignement maternel +et domestique qui mettra la femme en tat de remplir, d'une manire plus +rationnelle, son rle d'pouse et de mre; 4 l'enseignement social qui +initiera la jeune fille ses devoirs de citoyenne par l'tude des +oeuvres et institutions d'assistance, de prvoyance et de mutualit, +toutes choses qui dvelopperont en son esprit le sens de la solidarit +civique et humaine; 5 l'enseignement du droit, afin que la femme, +connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code, +puisse dfendre ses intrts et revendiquer ses droits<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Rapport dj cit de Mlle Harlor.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Propositions agres par le Congrs de la Gauche fministe. La +<i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>En ce mirifique programme des tudes fminines de l'avenir, nous ne +relevons, pour l'instant, que la constante proccupation d'riger +l'instruction universelle en procd d'ducation gnrale. Qu'on nous +parle donc d'instruction ou d'ducation, c'est tout un. Au fond, dans ce +systme, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture +base encyclopdique; ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intgral +mis la porte de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumire le +caractre et l'importance de cette ide, qu'elle n'est qu'un emprunt +fait aux doctrines rvolutionnaires, puisqu'elle figure expressment au +programme collectiviste et mme au programme anarchiste.</p> + +<a name="l4c3s2" id="l4c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Et d'abord, les socialistes ont la prtention d'administrer +militairement l'instruction intgrale toute la jeunesse. Dans une +brochure que M. Jules Guesde a honore d'une prface, M. Anatole Baju +s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hsit +se servir vis--vis de son menu peuple: Si nous voulons une socit +galitaire, nous devons la prparer. Pour cela, nous prenons tous les +enfants, ds le plus bas ge, avant qu'ils aient contract de mauvaises +habitudes: nous leur donnons tous les mmes soins, la mme nourriture, +la mme instruction. En un vaste domaine, dont l'ensemble clos par un +mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garons et filles, mls sans +distinction de sexes, reoivent l'instruction intgrale, quel que soit +le travail auquel on les destine<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>. Bien que M. Baju nous vante les +joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement +pdagogique, il est craindre que l'apprhension de ces maisons de +force ne procure d'innombrables recrues l'anarchisme qui, par contre, +aspire au grand air de la libert individuelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> <i>Principes du socialisme</i>, p. 19-20.</blockquote> + +<p>L'anarchisme, en effet, pour assurer toutes les femmes comme tous +les hommes l'galit du point de dpart, reste fidle ses gots +d'indpendance et laisse chacun boire, sa soif, aux sources communes. +Il ne veut point d'une enfance enrgimente, caserne, gave, suivant +des rgles uniformes, par des pdants autoritaires. Anarchistes et +socialistes,--ces frres ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen +d'ouvrir toutes les femmes l'accs des hautes tudes et de leur +assurer une gale participation aux jouissances de l'instruction +intgrale.</p> + +<p>Il saute aux yeux que le problme n'est pas facile rsoudre. Car si +frottes de science et de littrature qu'on le suppose, il faudra bien +qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur +mnage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer +aux vulgaires ncessits de la vie, comment croire que les mille soins +domestiques leur laisseront toutes assez de loisir pour entretenir +leurs connaissances, goter les dlices de l'tude et poursuivre en paix +la culture de leur esprit?</p> + +<p>Le collectivisme ne s'en montre pas embarrass. Il se fait fort +d'affranchir la femme de tous les soins du mnage. Sous le rgime +socialiste, en effet, les travaux domestiques se transformeront +graduellement en services publics. Mme la prparation des aliments +deviendra un service social<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a> +. Pourquoi la cuisine ne +rentrerait-elle pas, aprs tout, dans les attributions de l'tat? Chaque +famille irait chercher ses aliments un guichet administratif, les +consommerait chauds sur place ou les mangerait froids la maison, comme +cela se pratique aux fourneaux conomiques. C'est un idal des plus +sduisants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> La <i>Petite Rpublique</i> du 15 janvier 1897.</blockquote> + +<p>Mais on se figure moins aisment la conversion en services publics de +certaines autres besognes extrmement domestiques. Chargera-t-on une +quipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de +nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchs, tant de nature +peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la rquisition chre M. +Jules Guesde: chacun de nous sera charg d'office, tour de rle, de +pourvoir aux soins de propret mnagre, ce qui est d'une perspective +infiniment agrable--pour les femmes. C'est le rgime de la corve. Un +autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employs, de gr +ou de force, ces besognes infimes seront dtourns, pour un temps, des +travaux de l'esprit et sevrs des bienfaits de l'tude. Et cette +considration, jointe aux rglementations tracassires et despotiques de +la socit collectiviste, rvolte les mes anarchistes.</p> + +<p>Kropotkine met, cette occasion, une ide qui ne manque point +d'originalit. manciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes +de l'universit, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une +autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques. +manciper la femme, c'est la librer du travail abrutissant de la +cuisine et du lavoir<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. On ne saurait videmment multiplier les +femmes d'tude sans multiplier du mme coup les femmes de loisir. +Faudra-t-il donc que les besognes infrieures soient accomplies jamais +par des domestiques volontaires ou par des corvables rquisitionns? +Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques +privilgies, on rabaisse ncessairement les autres en les surchargeant +de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problme pour la femme +est de secouer au plus vite le joug du mnage et d'chapper la +servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-l, nous +ne ferons des savantes qu'au prix de l'infriorit aggrave des +misrables, que les ncessits de la vie condamneront prparer la +soupe, repriser les hardes et nettoyer la maison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> <i>La Conqute du pain.</i> Le travail agrable, p. 164.</blockquote> + +<p>Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu' la socit rgnre par +la Rvolution d'abolir l'esclavage domestique, cette dernire forme de +l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace. Aujourd'hui, la +femme est le souffre-douleur de l'humanit. Mais celle infriorit +douloureuse commence peser aux plus fires et aux plus dignes. +L'esclavage du tablier les offense. Il leur rpugne d'tre la +cuisinire, la ravaudeuse, la balayeuse du mnage<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>. Il ne faut plus +de domesticit. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'tre les +servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre +les hommes servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront +affranchies tout simplement du servage familial par les progrs de la +mcanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et +vous savez combien ce travail est ridicule,--des machines accompliront +ces fonctions avec docilit. Lorsque la force motrice pourra tre +transporte distance et distribue domicile sans trop de frais, la +vapeur et l'lectricit se chargeront de tous les soins du mnage, sans +nous obliger au moindre effort musculaire. Il est mme prvoir que +la coopration s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur +isolement actuel, les mnages s'associeront pour s'offrir un calorifre +commun ou un clairage collectif<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> <i>La Conqute du pain.</i> Le travail agrable, pp. 157 et 159.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, pp. 160, 161, et 162.</blockquote> + +<p>Exagration part, disons tout de suite que ces transformations sont, +jusqu' un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est +gure douteux que la machine ne parvienne allger le travail +domestique, comme elle allge dj le travail manufacturier, sans qu'il +soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne supprimer un jour +toute espce de travail manuel: ce qui dpasserait la limite des +conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les +perfectionnements mcaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir +sous le rgime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de +l'abominable capital; que les progrs et les bienfaits du machinisme ne +sont nullement subordonns l'avnement de la Rvolution sociale, et +que, ds lors, ce n'est point l'anarchisme destructeur, mais la +science cratrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les +vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dots des +merveilles de l'lectricit? Jusqu' prsent, l'anarchisme n'a +perfectionn et vulgaris que les bombes explosibles et les engins +meurtriers: et l'on n'aperoit pas que ce genre de progrs ait simplifi +le mnage et libr les mnagres.</p> + +<a name="l4c3s3" id="l4c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Nous sommes maintenant suffisamment difis sur l'origine et l'esprit de +l'instruction dite intgrale. En cette revendication, le fminisme +penche gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus +avancs; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il pouse les +tendances rglementaires. Que penser de l'ide en elle-mme? Ce qu'un +esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambigu. Tous ceux qui +ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables +retentissants et vides, se mfieront de l'instruction intgrale. Le +mot est superbe, mais imprcis et vague. Impossible de le prendre au +pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdit.</p> + +<p>Pas moyen d'tendre l'intgralit de l'instruction toute la jeunesse +et toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour +convier ou contraindre les deux sexes tout apprendre, et le plus grand +savant du monde n'oserait jamais y prtendre. Au vrai, l'instruction ne +peut tre intgrale pour personne. Nulle cervelle, mle ou femelle, n'y +rsisterait. Alors que l'encyclopdie des connaissances humaines +s'accrot prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel +d'ingrer cette volumineuse matire, sans cesse grossissante, en toutes +les ttes franaises. De grce, soyons srieux! On dirait vraiment que +nos enfants ne sont pas dj suffisamment gavs, gonfls, hbts. Et +pourtant, si dmesurs qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune +prtention l'universalit.</p> + +<p>Quant promener tous les enfants de France, filles et garons, +travers l'enseignement primaire, secondaire et suprieur, disons tout +net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir +assur, point de culture intellectuelle possible, hlas! ni pour les +femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'tat prsent de +l'humanit, l'tude des sciences, des lettres et des arts ne saurait +tre galement accessible tous. Y admettre jeunes gens et jeunes +filles indistinctement, c'est risquer de dpeupler les champs et de +vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des +fortes ttes du fminisme chrtien, a fond une cole professionnelle +d'imprimerie qui, dans sa pense, s'adressait particulirement aux +jeunes filles brevetes, la carrire de l'enseignement ne leur offrant +plus, raison de son encombrement, qu'un dbouch insuffisant. Or, bien +que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre mtier de +femmes, semblt tout indique pour les victimes du brevet, seules les +filles du peuple en ont compris l'utilit. Quant aux demoiselles +instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle +Maugeret, aprs qu'elles eurent constat qu'on se noircissait un peu le +bout des doigts, que c'tait, en somme, un mtier d'ouvrires et non une +profession, elles ne sont point revenues<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> Rapport sur la libert du travail prsent par Mlle Marie +Maugeret au Congrs catholique de 1900.</blockquote> + +<p>C'est le malheur de l'instruction seme tort et travers d'tendre +dans les petites mes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs, +ce prjug abominable qui voit dans le travail manuel comme une +dchance et une infriorit. Et pourtant une socit pourrait, la +rigueur, se passer de savants, d'artistes, de potes; elle ne +subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu, +favoriser l'avancement de la collectivit, tel est le double but du +travail le plus humble et le plus relev. Et en multipliant les +dclasss, l'instruction, rpandue sans prvoyance et sans mesure, +risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la socit, sans mme +assurer l'existence quotidienne des diplmes qui l'auront sollicite +avec avidit et reue avec ivresse.</p> + +<p>Seulement, lorsque les tches industrielles et agricoles seront +abandonnes, lorsque les emplois manuels seront dserts, nos +demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dpourvus. Si purs +esprits qu'ils deviennent force de philosopher, ils auront toujours +quelques apptits matriels satisfaire. Un pays o les lumires +surabondent doit craindre d'tre rduit tt ou tard la portion +congrue. Une socit n'est pas seulement intresse multiplier les +calculateurs, les pdagogues, les esthtes, les chimistes, les +physiciens et les potes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment +qu'elle souhaite d'clairer sa lanterne, elle n'est point dispense +d'emplir la huche et le garde-manger.</p> + +<p>En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la +science et les progrs de l'industrie,--et notre intention n'est pas de +les diminuer,--l'instruction intgrale pour tous,--en admettant qu'elle +ft possible--ne serait pas de sitt ralisable. L'accession de tous les +hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture +intellectuelle, ne sera concevable que le jour o le machinisme aura +libr l'humanit de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de +l'industrie, du commerce, de la cuisine et du mnage, besognes multiples +auxquelles la ncessit de vivre nous condamne prsentement sous peine +de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils +jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour +prophtiser, brve chance, l'avnement de ce nouvel ge d'or. Mais +il est crit que l'vangile rvolutionnaire sera fertile en miracles. +Pour l'instant, du moins, l'instruction intgrale, prise dans sa formule +littrale, est dnue de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y +rsigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature +et une ncessit de la vie sociale.</p> + +<p>Aussi bien ne ferons-nous pas aux fministes l'injure de penser qu'ils +puissent tre dupes des mots, au point de croire la vertu magique et +au rgne universel de l'instruction intgrale, telle que nous venons de +la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour +ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une tiquette +de propagande, destine blouir et enflammer l'imagination des +masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour tre quitable, si ce +vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pense, une +aspiration, un voeu de justice et d'galit, dont la dmocratie puisse +tirer honneur et profit. Or, la conception chimrique de l'instruction +intgrale pour tous nous semble procder d'une ide simple, infiniment +gnreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.</p> + +<p>La socit est intresse mettre en valeur toutes les intelligences +qu'elle recle. Et prsentement, l'instruction gnrale n'est accessible +qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de +vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant dfense +de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre +devant ses yeux la fentre d'o lui vient une demi-clart, sans lui +permettre d'largir ses horizons vers la pleine lumire. Est-ce juste? +Est-ce sage?</p> + +<p>Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement +secondaire n'est donn qu' ceux qui ont les moyens matriels de le +payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est +souvent donn ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le +recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de relles +dispositions pour l'tude, doivent-ils se contenter du minimum des +connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font +preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamns subir le +maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci +laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-l prmaturment? La socit fait +cela double perte, en arrtant d'abord les intelligences qui pourraient +s'lever, en levant ensuite les mdiocrits qui devraient descendre. +J'en conclus que l'instruction complte doit tre administre seulement +aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux diffrentes tapes +de leurs tudes, de capacits relles et d'activit soutenue: ce qui +suppose une slection tous les degrs de l'enseignement, depuis le +point initial jusqu'au point final. Comment la raliser sans violence, +sans secousse, sans coercition?</p> + +<a name="l4c3s4" id="l4c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra +l'assentiment de tous ceux qui prfrent les ides nettes aux formules +quivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les +contradictions.</p> + +<p>Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en +lieu clos, suivant le rgime collectiviste, ni l'levage en plein air, +suivant l'idal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop +d'indpendance. Point de conscription scolaire, point d'cole +buissonnire. Ne traitons le jeune humain ni comme une recrue exerce +entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lch sans +bride travers les pturages.</p> + +<p>Nous n'admettrons pas davantage la solution prconise par le fminisme +d'avant-garde, c'est--dire l'instruction laque, gratuite et +obligatoire tous les degrs. A une sance du Congrs de 1900, Mlle +Bonnevial a fait, comme prsidente, la dclaration suivante: Il est +bien vident que, pour que l'instruction soit intgrale pour tous +(entendez par l une instruction qui cultive, chez tous, toutes les +manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activit +humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer, +il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuit rsultent +mme du mot intgral<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. Ainsi comprise, l'ducation n'est intgrale +nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les +chrtiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir +rflchir un instant sur la porte de ces trois mots: lacit, +gratuit, obligation, qui donnent, parat-il, l'ducation intgrale +tout son sens et tout son prix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 8 septembre +1900.</blockquote> + +<p>Lacit d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux +influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche fministe, +cette proccupation tourne l'ide fixe. manciper la conscience des +femmes, les mettre l'abri des sductions d'un mysticisme aveugle, +les prmunir contre les dfaillances de la superstition, les amener +croire aux forces de la raison et au gnie de l'homme en dehors de +toute intervention surnaturelle: voil les expressions courantes--et +blessantes--dont elles usent l'endroit des pauvres Franaises qui ont +encore la faiblesse de croire en Dieu<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Ce qu'il faut se hter de +leur inculquer, c'est une foi lumineuse, la foi scientifique. Un +congressiste est all jusqu' dire que l'instruction intgrale devait +avoir pour but d'riger l'homme en Dieu<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> Rapport dj cit de Mlle Harlor.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Compte rendu de la <i>Fronde</i> des 7 et 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Mais o a-t-on vu que les chrtiennes de France fussent dpourvues +d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse +est-elle donc un tre infrieur? Est-il ncessaire de prcher l'amour +libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de +haute raison et de courageuse vertu? Quant diviniser l'homme, il faut +convenir que la demi-science peut faire natre en certaines ttes cette +stupfiante insanit, car la demi-science affole et aveugle. Par contre, +les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils +sont et mme du peu qu'ils savent, pour prtendre jamais la divinit. +Il n'est que les monstres, comme Nron, qui aient entrepris de se +difier. Et si, jadis, nos rvolutionnaires ont encens la Raison sur +les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'tranges illusions qu'ils +ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus +divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut tre ou trs naf +ou trs coquin. Appartient-il l'instruction intgrale de dvelopper en +nous ces belles qualits?</p> + +<p>Parlons maintenant de la gratuit et de l'obligation: l'une suit +l'autre, et la lacit est leur raison d'tre, comme Mlle Bonnevial nous +l'a dit plus haut. Dans ce systme, l'enseignement secondaire des +collges et des lyces, et mme l'enseignement suprieur des grandes +coles et des universits, devraient tre gratuits, comme l'est dj +l'enseignement primaire. Et cette gratuit de l'instruction tous les +degrs permettrait de l'imposer tous les enfants. En effet, du jour o +les frais de l'instruction publique seraient prlevs uniquement sur la +bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dpenses faites +par tout le monde profitassent tout le monde. Assurment, cette +extension de la gratuit ne sera point du got des catholiques, ceux-ci +tant forcs de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre +auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'tat dont +ils se mfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancs, que +le catholique franais doit tre la bte de somme de la dmocratie.</p> + +<p>J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuit me choque: elle est vexatoire, +puisque de nombreuses familles en ptissent; elle est irrationnelle, car +s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder +aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction +intgrale une obligation lgale? Si les parents doivent assurer leurs +enfants, filles ou garons, les bienfaits de l'enseignement lmentaire +et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir +d'en faire des docteurs ou des licencis, des savants ou des lettrs. +Que tout enfant soit mis en tat de vivre, voil l'essentiel. Au fond, +les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres: +faire de leurs enfants d'honntes hommes ou d'honntes femmes et de +courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des +deux sexes, que le droit l'ducation.</p> + +<a name="l4c3s5" id="l4c3s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>D'accord! dira-t-on. C'est dessein que l'on a substitu l'ducation +l'instruction, dans le programme des revendications fministes.--Nous +avons rpondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est +qu'un simple artifice de langage. L'ducation intgrale, selon +l'esprit rvolutionnaire, repose uniquement sur l'instruction +intgrale. Et cette formule, adroitement remanie, ne dissipe aucune de +nos mfiances, aucune de nos apprhensions: plus clairement, je doute de +sa valeur instructive et plus encore de son action ducatrice.</p> + +<p>Ainsi la Gauche fministe est d'accord pour assigner l'ducation +intgrale une base encyclopdique. Et je ne sais pas d'erreur +pdagogique qui puisse faire plus de mal aux tudes et aux tudiants. +C'est obir, vraiment, une proccupation assez sotte que de +contraindre les matres promener htivement leurs lves travers le +monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles +ce vice de mthode dont souffrent les garons, nos programmes actuels +n'ayant pas de plus grave dfaut que leur ampleur encyclopdique. +Lorsqu'on les allge timidement d'un ct, nous pouvons tre srs qu'on +les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.</p> + +<p>Contre cette manie, heureusement, la raction commence. On se dit +qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire mme de la science; +qu' vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme vouloir +tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu' jeter pleines mains +en une tte d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est +s'exposer touffer leur croissance, surmener, appauvrir le fond +qui les porte, dprimer, accabler, hbter le cerveau peine +form qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref, +qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de +l'ducation intgrale, une encyclopdie vivante, mais former son +intelligence, clairer sa raison, lui apprendre bien apprendre.</p> + +<p>Quant la vertu ducatrice de l'instruction intgrale, franchement, je +n'y crois pas. Quel serait, en ce systme, le principe ducateur? La +science? C'est une entit bien vague, bien sche et bien froide, pour +une cervelle d'enfant. Si l'homme mr parvient, aprs de longues et +laborieuses tudes, en comprendre l'austre beaut, elle n'apparat +gnralement aux coliers et aux tudiants des deux sexes que sous une +forme rbarbative, avec un cortge de leons, de pensums, d'examens, qui +en font une divinit plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son +action sur le coeur de l'enfant sera minime.</p> + +<p>Cela est si vrai que des femmes, qui s'interdisent toute incursion dans +le domaine religieux, se sont demand avec inquitude si l'tude +serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes +filles,--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux +cultive,--s'il n'tait pas imprudent de les abandonner aux aspirations +de leur coeur, au besoin d'aimer, aux perfides conseils de la passion, +aux appels incessants de la curiosit,--curiosit d'autant plus +inquite qu'elle sera plus veille. Pour lutter contre l'imprieux +besoin de se satisfaire, il convient donc de plier les jeunes mes +l'habitude de se matriser.</p> + +<p>Et comme ressort moral, ces dames esthtes proposent la religion de la +beaut! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, pour donner +pture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence +humaine, aussi bien que pour attnuer la scheresse que la science +smerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans +toutes les classes de filles et de garons et l'on tende +l'enseignement tout entier, jusqu'aux tablissements pnitentiaires pour +les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le got +et l'amour du beau<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Communication faite au Congrs de la Condition et des Droits +de la Femme. La <i>Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que +celui-ci puisse suffire la jeunesse pour lutter contre les preuves de +la vie et les faiblesses du coeur? L'tudiant qui prend une matresse, +le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au +culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'ducation soit un +principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du +devoir, ft-elle appuye de ces affirmations dogmatiques qui +scandalisent si fort le fminisme radical. Vainement on nous +reprsentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes +travaillant cte cte dans une intimit fraternelle, promenant +gravement, par groupes sympathiques, leurs rveries et leurs mditations +sous l'oeil des pdagogues attendris, s'exerant vivre en force, en +grce et en allgresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs +muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant +leurs coeurs devant la statue de la Beaut. Tout ce joli paganisme fait +bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes. +Mais lorsqu'on redescend aux ralits de la vie, on s'aperoit bien vite +que cette posie est impuissante faire vivre honntement le commun des +mortels.</p> + +<p>Mme intgrale, l'ducation scientifique ou esthtique ne peut manquer +d'tre pauvrement ducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan +fministe, l'tat est charg de la distribuer officiellement et +imprieusement toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur +terre un excellent instrument d'ducation: la famille; et dans la +famille, un tre d'lection qui le sait manier avec une infinie +dlicatesse: la mre. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats, +les collges, tous les tablissements religieux ou laques, quels qu'ils +soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est +gure d'internat o l'ducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire. +Trop de parents abandonnent aux matres le soin d'lever leurs enfants, +trop de mres se dchargent sur l'cole de leurs devoirs de +surveillance. Et comme si ce n'tait pas assez de cette coupable +indiffrence, il semble que, depuis un quart de sicle, tous les efforts +de notre dmocratie tendent affaiblir l'autorit familiale au profit +de l'autorit sociale.</p> + +<p>Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme +s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte leurs +prrogatives est une atteinte la libert et la grandeur du pays. Les +pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mmes de la patrie? Je +porte la famille franaise, autrefois si simple, si digne, si unie, si +respectable, un amour dsespr. Je crois fermement que, si elle dcline +davantage, 'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom franais. +Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, la sauver des +oppressions qui se prparent au dehors, et de la dcomposition qui +l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'branlement dont elle est +menace par l'effort combin des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.</p> + +<a name="l4c3s6" id="l4c3s6"></a> +<h4>VI</h4> + +<p>Mais nous avons reconnu que la socit est intresse la mise en +valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de +mots. L'instruction intgrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop +difficilement ralisables. Soyons plus modestes et plus pratiques. +<i>L'instruction complte pour les plus capables et les plus dignes</i>: +telle est notre formule. Remplacer la mdiocrit bourgeoise, qui +encombre les collges, par l'lite du peuple, qui mrite d'y accder: +tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clerg paroissial +distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui +lui semblent remarquablement dous, il prend leur instruction sa +charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'cole au +sminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos +professeurs de cette slection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet +les enfants du peuple qui le mritent par leur intelligence et leurs +efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense la +libert des parents, l'ascension des dshrits vers la lumire. largi +et amlior, le systme des bourses a du bon, condition qu'elles +soient la rcompense de la valeur et non le prix des recommandations.</p> + +<p>Pour ce qui est de l'limination des petits bourgeois qui languissent +sur les bancs sans utilit pour personne, tablissons, la fin de +chaque classe, un examen de passage srieux, prudent, mais dcisif. Et +afin de couper court l'obstination des parents, ayons le courage +d'abolir le baccalaurat qui est devenu, peu peu, une sorte de +sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifi pour +la vie. Une fois ce titre supprim, il est croire que les enfants de +la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des +aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mmes, aprs quelques +efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou +commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.</p> + +<p>Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme la place qui lui +convient, encore faut-il qu'il y ait des places prendre. C'est +pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes +l'enseignement secondaire nous semble un rve inquitant, qui +rserverait aux gnrations venir des rveils douloureux et des +dceptions cruelles. On s'crase dj l'entre de toutes les carrires +librales; que serait-ce si les femmes se prcipitaient dans la mle?</p> + +<p>C'est leur droit, assurment: est-ce leur intrt? Nous aimons croire +qu'elles hsiteront se fourvoyer dans une impasse, o il y a moins +d'argent gagner que de risques courir et de privations endurer. +Que si quelques-unes persistent nous disputer des professions qui +nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur +imposer le baccalaurat dont nous aimerions dbarrasser nos garons. +Et pour tre beau joueur dans la partie qu'elles mnent contre nous, le +lgislateur ferait galamment d'admettre que le diplme de fin d'tudes, +institu dans les lyces de jeunes filles, donnera directement accs aux +cours et aux grades de l'enseignement suprieur. Nous serions assez +pays de notre gnrosit si, cette brche faite, l'enceinte fortifie +du baccalaurat pouvait s'crouler tout entire.</p> + +<p>En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et +toujours, c'est que tous les humains ne sauraient prtendre une +instruction intgrale, synthtique ou encyclopdique, le plus souvent +irralisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu' une +bonne ducation, que nous devons recevoir l'cole ou dans la famille. +En admettant mme, avec M. Fouille, que l'enseignement universel soit +dans les probabilits idales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui, +cette condition expresse qu'il soit ducatif et non pas +instructif<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. Et de plus, cette ducation, renonant aux chimres +dcevantes de l'intgralit, devra poursuivre seulement des vues +spciales, c'est--dire favoriser l'closion des vocations naturelles et +tendre la formation d'individualits distinctes, au lieu de viser +modeler, ptrir, dresser toutes les intelligences sur un mme type +uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux +mmes mthodes, aux mmes programmes, aux mmes disciplines?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> Alfred <span class="sc">Fouille</span>, <i>L'Instruction intgrale</i>. Revue bleue du +mois d'octobre 1898.</blockquote> + +<a name="l4c4" id="l4c4"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>La coducation des sexes</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La coducation intgrale prconise par la Gauche + fministe.--Coducation familiale.--Coducation primaire.</p> + +<p> II.--Coducation secondaire.--Le collge mixte des + tats-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose.</p> + +<p> III.--Ct moral.--Tmoignages contradictoires.--Ce qui est + possible en Amrique est-il dsirable en + France?--Inconvnients probables.--L'ge ingrat.--Contact + prilleux.--Pour et contre la sparation des sexes.</p> + +<p> IV.--Cot mental.--Dveloppement ingal de la fille et du + garon.--Psychologie du jeune age.--La crise de pubert.</p> + +<p> V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et + de l'enseignement fminin.--Convient-il de les unifier?--La + coducation intgrale est un symbole + fministe.--Dclarations significatives.</p> + +<p> VI.--Coducation suprieure et professionnelle.--Est-elle + une ncessit?--Accession des jeunes filles aux cours des + Universits.--Ce qu'il faut en penser.</p> +</blockquote> +<a name="l4c4s1" id="l4c4s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Au systme de l'instruction intgrale selon le mode rvolutionnaire, +devons-nous prfrer le rgime de la coducation des sexes selon la +mode amricaine? La Gauche fministe semble aussi passionnment prise +de l'une que de l'autre. Tmoin cette dclaration de Mme Pognon la +sance de clture du Congrs de 1900; Vous avez vot l'unanimit la +coducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que +c'est la premire fois qu'un congrs fministe vote, Paris, la +coducation, et cela mme sans contestation. Voyez comme nous avons +march depuis quatre ans<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 12 septembre +1900.</blockquote> + +<p>La coducation est-elle donc une si tonnante nouveaut? Pas +prcisment. La coducation est mme une trs vieille chose. Si nous +remontons aux premiers temps de l'humanit, nous voyons partout les +garons et les filles levs en commun dans les tribus et les villages; +mais personne n'osera, je l'espre, nous prsenter cette coducation +barbare comme un parfait modle d'ducation. Mieux vaut la coducation +familiale, dont les ncessits de la vie font une loi tous les hommes. +Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent cte cte, sous +l'oeil plus ou moins vigilant des pre et mre. Mais, ici, l'affection +fraternelle est, tout la fois, un lien qui rapproche les enfants et un +frein qui les maintient distance respectueuse les uns des autres. +Encore est-il que, dans les familles d'o la moralit est absente, le +contact journalier des frres et des soeurs ne va point sans de graves +dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanit fait donc de la +coducation sans le savoir.</p> + +<p>Bien plus, afin de mnager la bourse des parents et d'allger le budget +des communes, l'cole enfantine, l'cole maternelle, l'cole primaire, +runissent souvent les garons et les filles sous la frule d'un mme +matre. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un trs +grand nombre d'coles sont mixtes, les communes au-dessous de 500 +habitants ayant la facult de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux +sexes. La coducation de la premire enfance n'est donc, chez nous, +qu'une sorte de pis aller, auquel on se rsigne regret pour des +raisons d'conomie. C'est le rgime des pauvres.</p> + +<p>Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste. +J'admets la coducation du jeune ge,--sans enthousiasme, il est vrai. +La ncessit l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le +voisinage des garons est souvent une cause de dissipation pour les +filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits dmons risquent +d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en +tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en +plaignent. En sparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-tre, et +l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunment +s'asseoir sur les mmes bancs et jouer dans la mme cour sans que la +morale en souffre. A cet ge innocent, comme nous le disait un vieux +matre d'cole, on songe plus se battre qu' s'embrasser.</p> + +<p>Mais convient-il d'tendre la coducation l'enseignement secondaire et + l'enseignement suprieur? C'est une autre affaire. Disons tout de +suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coducation nous +parat acceptable dans les universits et inadmissible dans les +collges.</p> + +<a name="l4c4s2" id="l4c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Applique aux divers tablissements d'instruction secondaire, la +coducation ne nous dit rien qui vaille. Les prcdents invoqus en sa +faveur sont-ils suffisamment dmonstratifs? On nous oppose, avec +assurance, les rsultats de l'exprience amricaine. De fait, les +tats-Unis possdent bon nombre de collges o jeunes gens et jeunes +filles tudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces coles +mixtes, la coducation est sans inconvnient et la cohabitation sans +consquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents +possibles. Les jeunes filles font les mmes tudes et suivent les mmes +exercices que les jeunes gens. Leur zle d'apprendre et de savoir est +extrme, parat-il. Et vous n'avez pas ide de la somme indigeste de +connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en +comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur +cache rien, qu'on les claire sur toute chose, qu'on les initie mme aux +mystres de l'embryologie.</p> + +<p>Comment expliquer que l'unit d'enseignement et d'ducation, le +rapprochement et la frquentation quotidienne des sexes, la satisfaction +de toutes les curiosits de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en +tentations et en fautes faciles deviner? Dans son livre <i>Les +Amricaines chez elles</i>, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle +aborda devant celles-ci le chapitre des prils que pouvait prsenter le +systme d'enseignement mixte, elle ne fut pas comprise. Cette placide +camaraderie des deux sexes tient sans doute la froideur du sang, au +calme de la race, au juste quilibre du temprament, peut-tre aussi au +rigorisme des moeurs et la solidit des principes, et encore la +proccupation de l'avenir, la passion de l'tude, ou, enfin, une +pruderie conventionnelle, un optimisme hypocrite qui cache le mal au +lieu de l'avouer.</p> + +<p>En tout cas, les partisans de la coducation des sexes triomphent +bruyamment des rsultats de l'exprience amricaine; et si nous les +coutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tt possible, +l'admirable systme de l'ducation mixte. Un homme de lettres +d'outre-mer, M. Thodore Stanton, crit Mme Marya Cheliga: Si l'on +pouvait appliquer en France notre systme et lever les deux sexes +ensemble, ds l'cole primaire jusqu' l'universit inclusivement, en +passant par l'enseignement secondaire, je suis sr qu'on ferait plus +pour la Rpublique et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire +la Chambre et le Snat pendant vingt ans<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. M. Stanton est-il +srieux ou ironique? Car, aprs tout, ce n'est pas honorer l'ducation +mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur +et la fcondit de nos parlementaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> Revue encyclopdique du 28 novembre 1896, p. 829.</blockquote> + +<p>Les faits ont parl, nous dit-on: inclinez-vous.--Mais le langage des +faits est-il si dcisif qu'on le prtend? Tous ceux qui ont voyag aux +tats-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites +scolaires, les pdagogues et les sociologues coducateurs leur ont +assur, avec une belle unanimit, que le rapprochement des sexes fait +merveille sur les filles et les garons. Cet accord ne me surprend +point. Demandez un inventeur ce qu'il pense de son systme: il vous +rpondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance +dans le tmoignage des jeunes gens soumis au rgime coducatif. Et +prcisment, j'ai entendu des fils de la libre Amrique, qui avaient +fait toutes leurs tudes dans les coles mixtes, se moquer agrablement +de ces messieurs trs graves venus d'Europe pour faire leur enqute sur +la coducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les +impressions les plus touchantes et les rapports les plus logieux. Et +puis, la coducation ne peut invoquer chez nous, comme prcdent, que +l'exprience tente Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil +municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire +qu'elle n'est pas suffisante.</p> + +<p>En outre, la coducation,--comme tous les mots prtentieux qui servent +d'enseigne un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il +faut distinguer la coducation, qui suppose l'internat, de la +coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la premire offre des +dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se dfendre plus aisment, +et les tats-Unis ne pratiquent gure que celle-ci. D'autre part, si +favorable qu'on soit au rapprochement des garons et des filles, on ne +saurait se dispenser d'admettre que la coducation, ft-elle pousse +aussi loin que possible, comporte forcment, sous peine de dgnrer en +promiscuit honteuse, une certaine sparation des sexes. A Cempuis, +l'orphelinat Prvost, qu'on nous prsente comme une cole modle de +coducation<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>, comprend deux internats, un pour les garons, un pour +les filles, avec une cole au milieu o les uns et les autres reoivent +un enseignement commun. Le mot coducation manque donc de prcision et +de probit. C'est coinstruction qu'il faudrait dire, la coducation +n'existant vraiment que dans la famille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> Rapport de Mme Mary Lopold-Lacour. La <i>Fronde</i> du 9 +septembre 1900.</blockquote> + +<p>Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans +l'internat, la coducation veille en nous bien des scrupules et bien +des objections.</p> + +<a name="l4c4s3" id="l4c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en loges +pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes +sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction +donne en commun tend effacer les traits distinctifs des deux sexes, +en effminant les garons, en virilisant les filles, ils rpondent, avec +Mme Emma Pieczynska, que, de l'avis unanime des pdagogues et +sociologues coducateurs, l'ducation des sexes en commun favorise la +diffrenciation de leurs gnies, que leur seul rapprochement rvle +chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective, que, loin +d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communaut des tudes les +prcise et les met en relief<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>; qu'en un mot, grce la +coducation, les filles sont plus femmes et les garons plus hommes. Si, +maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en +concurrence ds l'enfance, en les prparant dans les mmes classes aux +mmes carrires, on risque d'tendre et d'aviver entre eux les rivalits +et les conflits, certains nous rpondent avec M. Paul Delon, que, dans +les coles ducatives, les rapports journaliers adoucissent les +contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre, que les +garons deviennent moins brusques, moins secs, plus dlicats, plus +gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins lgres +d'esprit, moins affectes de niaiseries, moins perdues dans les +chiffons, bref, que les garons prennent quelque chose de la femme et +les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la +diffrenciation des sexes?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> tude prsente au Congrs de Londres, en 1899, sur la +coducation.</blockquote> + +<p>Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorit en +matire pdagogique, qui nous assure que l'effet de l'ducation en +commun a t d'inspirer aux jeunes filles amricaines, au lieu d'airs +pdants et hardis, une modestie, une rserve, une tenue toute fminine, +sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur +prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'tudes<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>. Qui croire? +Car, enfin, ce tmoignage prouverait que la coducation ne fait rien +perdre aux filles des charmantes qualits de leur sexe. Et pourtant, les +livres les plus rcents des moralistes en voyage confirment ce que nous +savions dj par nos relations et nos renseignements personnels, +savoir que la jeune Amricaine prend, l'heure actuelle, de telles +liberts d'allure et de langage, que cette extrme indpendance, +lorsqu'elle n'est pas combattue et corrige par les pre et mre, +relche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'o il +faudrait induire que, par l'effet de la coducation, les filles +d'outre-mer changent les grces de leur sexe contre les hardiesses du +ntre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> Rapport officiel sur l'instruction l'Exposition de +Philadelphie.</blockquote> + +<p>Ceci nous amne la question la plus grave que soulve la coducation: +ce rgime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de +prils pour la moralit?</p> + +<p>On nous affirme que garons et filles de tous ges, habitus vivre +cte cte, ne sont pas plus en danger que les frres et soeurs dans la +famille. Comme preuve, on allgue ce fait qu' l'orphelinat +rationaliste de Cempuis, la voix des enfants ayant mme atteint leur +seizime anne n'a pas encore mu<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>. Tous chantent dans les choeurs +avec les voix angliques que voudrait l'glise. A quoi Mlle Bonnevial +ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne +s'tant jamais vus, ont tt fait de vivre en parfaite confraternit, +sans aucune sorte de gne sexuelle<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Mais en admettant que la +puret des voix puisse servir de caution la puret des moeurs, les +faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop +mince pour dterminer l'tat donner, en commun aux deux sexes, +l'enseignement secondaire qu'il distribue chacun d'eux sparment.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> Rapport dj cit de Mme Mary Lopold-Lacour.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Plus srieuse est cette observation de M. Buisson, que la coducation +veille moins les curiosits inquites: Enfants, ils ne s'tonnent pas +d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de +se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve +rsolu pour l'Amrique, par la transition insensible de l'enfance la +jeunesse, un des plus graves problmes de l'ducation morale. En +Amrique, peut-tre; mais en France? Pour tre aussi aimable, le +commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres +pays, autres moeurs.</p> + +<p>J'en appelle au tmoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau +livre <i>Outre-Mer</i>: Tous ceux qui ont tudi de prs les jeunes +Amricains s'accordent dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et +plus froids encore<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>. Entre eux et nous, l'ardeur du temprament +n'est pas la mme, l'animalit de la race est diffrente. Quant aux +jeunes filles de l-bas, leur innocence avertie est comme dflore. M. +Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: Elles ont la dpravation +chaste<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> Tome I, pp. 109-110.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Tome I, p. 115.</blockquote> + +<p>Le climat et la race peuvent donc autoriser au-del de l'Atlantique des +frquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'tat des +moeurs franaises, sans d'assez fcheuses consquences. Nos habitudes +masculines sont apparemment plus tendres, ou plus imptueuses, ou plus +inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la +sensibilit du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du temprament +latin, il est permis de croire que l'ducation mixte aurait souvent, +pour nos lycens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne +les y point exposer.</p> + +<p>Sans nier qu'en s'ajoutant une nature plus calme et plus platonique, +le culte austre de la science puisse tre aux pays d'outre-mer un +prservatif souverain contre les amourettes de collge et les tentations +de jeunesse, sans contester mme que ce phnomne soit possible chez +nous dans les relations de l'lite la plus studieuse des deux sexes, +nous persistons croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif +que de vouloir gnraliser en France la coducation amricaine. Sans +doute, Mme Sverine s'est moque spirituellement de l'effervescence du +temprament franais. Comment accorder cette effervescence avec la +dpopulation? N'est-il pas vident que notre race se refroidit, +puisqu'elle fait moins d'enfants<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>? Par malheur, cette plaisanterie +facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que +la loyaut conjugale. La diminution des naissances ne va gure, hlas! +sans une diminution de la moralit. Si notre race est moins prolifique, +n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins +honnte. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que +de rapprocher les sexes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Dclaration, faite au Congrs de 1900. Voir la <i>Fronde</i> du 9 +septembre.</blockquote> + +<p>Prcisment, nous rplique-t-on, la coducation est moralisatrice. Et +pour le dmontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collge. +Chacun sait que la plaie de notre enseignement, c'est l'internat. Au +dernier Congrs de la Gauche fministe, Mme Kergomard, qui sige avec +distinction au Conseil suprieur de l'Instruction publique, a brod sur +ce thme une variation nouvelle: Quand les jeunes gens sortent de ces +botes, o ils sont presque sans air et sans lumire, o la femme +n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une +femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher o ils en +trouvent; et ce qu'ils trouvent est vritablement trs dsolant<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre +1900.</blockquote> + +<p>D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que +la coducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans +une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la +gaiet. Seulement, personne ne pousse la coducation jusque-l. Est-ce +donc en juxtaposant un internat de filles prs d'un internat de garons +et en ouvrant de l'un l'autre quelques portes de communication +minutieusement surveilles, que vous aurez rendu la joie vos +pensionnaires? Il leur manquera toujours la libert. Pourquoi +emprisonner les filles, si la rclusion fait tant souffrir les garons? +Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est--dire supprimer l'internat. Mme +Kergomard sera de cet avis.</p> + +<p>Joignez que, dans un collge mixte, la surveillance est singulirement +dlicate et complique. Dans la priode intermdiaire qui spare +l'enseignement primaire de l'enseignement suprieur ou professionnel, se +placent, pour les garons la crise de pubert, pour les filles la crise +de nubilit, pour les uns et pour les autres l'ge ingrat. C'est une +poque critique o la personnalit se complte, l'imagination s'avive, +le coeur s'meut. Et jusqu' ce que l'individualit sexuelle soit +forme, prcise, acheve, il faut compter avec l'veil et le trouble +des sens. En cette priode de transition o l'tre, encore indcis, est +expos aux sollicitations inquites de la nature, sans avoir la pleine +conscience de ses actes, ni surtout le sentiment trs net des suites +qu'ils comportent et des lourdes responsabilits qu'ils engendrent, il +est sage de le prmunir contre les entranements de l'instinct, il est +bon de le protger contre les piges tendus par la nature elle-mme +son ignorance et sa faiblesse.</p> + +<p>Je sais bien que ces scrupules et ces prcautions paratront futiles aux +esprits hardis qui pensent que la sparation des sexes est immorale, +que l'enseignement unilatral est un pige, une hypocrisie, la +cause des grands vices. A cela rien rpondre, si ce n'est que +l'ducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorit de +polissons rfractaires sa discipline, on compte par millions les +hommes et les femmes honntes qu'elle a forms depuis des sicles et +qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes +gens et toutes les jeunes filles, levs d'aprs les mthodes actuelles, +sont de pauvres gens sans droiture, sans sincrit, sans vertu, et qu'il +n'est que la coducation pour redresser leurs dformations mentales, +pour gurir leurs infirmits morales! Mme Kergomard elle-mme a dclar +ceci: Il nous faut la coducation pour que les tres soient moraux et +sachent pourquoi<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre +1900.</blockquote> + +<p>La coducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le +mariage? On l'a souvent prtendu. En Amrique, la jeune fille <i>se</i> +marie; en France, on <i>la</i> marie. L-bas, le mariage est affaire +d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. O est la +moralit? Et l'on cite cette dclaration du docteur Fairchild, prsident +du plus ancien et du plus grand collge mixte des tats-Unis: Ce serait +une chose contre nature si des liaisons qui mnent au mariage ne se +formaient pas entre nos lves. Ces engagements mutuels pourraient-ils +tre contracts dans des conditions plus favorables, dans des +circonstances offrant plus de chance de choix rflchis et, par +consquent, plus de bonheur dans le mnage<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> Rapport prcit de Mme Mary Lopold-Lacour.</blockquote> + +<p>Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons prcoces ont le mariage +pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire +que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amrique, le +cas n'est pas rare de jeunes couples, trs amoureux, maris vingt et +un ans et dsunis vingt-cinq. L'exprience atteste que, dans tous les +pays o fleurit la coducation, le divorce svit plus que partout +ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage +comme une amourette. Vraiment, la coducation intgrale, avec son +programme de vie en libert, en joie, en beaut et autres turlutaines, +ne se comprend gure que dans une socit convertie l'union libre. +Ceci appelle cela, et rciproquement.</p> + +<p>Et ce qui aggrave nos apprhensions, c'est que la coducation, telle que +ses plus chauds partisans la conoivent, affiche une imprvoyance, une +tmrit, un relchement extrmes. A ceux qui s'inquitent des contacts +trop frquents et trop faciles entre les grands garons et les grandes +filles de l'enseignement secondaire, Mme Sverine rpond, par exemple, +que ces petites proccupations sont les restes d'une ancestralit et +d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer. Il +parat que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous +avons t. Une grande volution s'est faite dans les cerveaux pendant +ces trente dernires annes. Nul n'ignore, en effet, que, malgr les +envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de +purs esprits. C'est pourquoi Mme Sverine invite tous les instituteurs +s'affranchir de la basse et ternelle proccupation du sexe qui est la +plaie que nous portons au flanc. Et cette proccupation est au fond de +tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et +d'oublier. Retenons que cette conclusion, anime du plus pur optimisme +libertaire, fut couverte de bravos prolongs<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> Compte rendu stnographique du Congrs de la Gauche +fministe. Voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre 1900.</blockquote> + +<p>On voit qu'avec de pareilles ides nos enfants seraient bien gards. +Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges +libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collges mixtes, les +blouissements de la science dissiperont les vagues et obscures +croyances. Plus de mtaphysique, rien que des faits. Aux rvlations de +la religion on substituera les rvlations de la biologie. Un +sociologue coducateur nous a affirm, d'un air srieux, que la +dclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les +commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche fministe a mis le voeu +que la loi ne tolre dans aucune cole les affirmations dogmatiques qui +se rclament de la libert de l'enseignement pour asservir les +consciences.</p> + +<a name="l4c4s4" id="l4c4s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Ainsi entendue, la coducation ne peut qu'effrayer toute me chrtienne. +Aussi les catholiques n'en veulent point et les libraux n'en veulent +gure. Ce qui achvera peut-tre d'en dtourner les indcis,--du moins, +pour la priode intermdiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que +nous ne voyons pas qu' cet ge, ses avantages intellectuels soient +mieux fonds que ses prtentions morales. D'o il suivrait que, pour ce +qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les +collges mixtes offrent plus d'inconvnients que de profits.</p> + +<p>En effet, la coducation, avec un mme programme d'tudes pour les deux +sexes, est en contradiction avec un fait naturel de premire importance +qui est le dveloppement ingal de la fille et du garon. C'est ce qu'a +dmontr, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M. +Kownacky, dont la ferveur coducative s'est fort attidie la +rflexion, puisqu'il rpudie le collge mixte aprs l'avoir prconis. +Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche +fministe avec impatience et irritation.</p> + +<p>C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme, +au plein panouissement de ses facults. Tous les parents, tous les +matres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus prcoce +que celle des garons. Prenez une fillette et un garonnet de huit ans, +la premire sera presque toujours en avance sur le second. De l, mme +dans les classes primaires, de srieuses difficults pour faire suivre +les mmes exercices des enfants ingalement dvelopps. Veut-on des +exemples et des tmoignages? D'aprs une directrice d'cole maternelle, +Mlle Lauriol, l'mulation scolaire, l'ambition des premires places, le +got et la recherche du succs sont plus vifs chez les filles que chez +les garons<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Leur moi est plus prcocement veill, leur +amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement +jalouses de leurs compagnes, plus portes au dpit et l'orgueil, plus +compliques, plus ruses, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles +biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles +mentent mme pour l'amour de l'art<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 135.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 86.</blockquote> + +<p>Mais, par-dessus tout, le dsir de briller, d'tonner, l'mulation de +russir et de triompher, les animent si gnralement que Mgr Dupanloup +dclare qu'ayant fait, pendant plusieurs annes, le catchisme 150 +garons et 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accuss +chez celles-ci que chez ceux-l.</p> + +<p>Au fond, la petite fille se dveloppe plus tt que le petit garon. Les +partisans les plus dcids de l'infriorit intellectuelle des femmes +conviennent de cette antriorit trs gnrale. A galit d'ge et de +travail, les filles ont plus de pntration, plus de finesse, plus de +mmoire, plus de facilit, plus de promptitude tout saisir, tout +apprendre. Rien de plus ais, conclut M. Marion, que de les pousser +trs vite et trs loin<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>. Mgr Dupanloup abonde en ce sens: Ds cinq +ou six ans on peut leur parler raison. La prcocit de leur esprit est +tonnante, souvent redoutable. Tous les pres de famille sont mme de +constater l'avance norme qu'une fille de seize ans a prise sur ses +frres ou ses camarades de mme ge, en srieux, en finesse, en esprit +de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa +formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable: +mentalement, la fille est mre avant le garon. Voil dj un obstacle +la coducation des sexes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 87.</blockquote> + +<p>Et ce qui aggrave encore les risques de cette prcocit, c'est qu'elle +clate subitement. La maturit des filles a la soudainet d'une closion +spontane. O le garon n'arrive qu' la longue, pas pas, avec une +progression tranquille et rgulire, la fille s'y lve d'emble. De +douze seize ans, ces diffrences sont particulirement tranches. Et +cet panouissement de l'esprit fminin concide avec l'panouissement du +corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est +souvent, dix-sept ans, qu'un adolescent frle, gauche, en pleine +croissance physique et crbrale, la jeune fille du mme ge peut dj +faire, en la majorit des cas, une charmante pouse et une bonne petite +maman.</p> + +<p>Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point +sans accidents ou, du moins, sans un trouble gnral, hasardeux pour le +prsent, dcisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparat dans +l'adolescente, cette mtamorphose est insparable d'une perturbation de +tout l'tre, d'un branlement de la sensibilit, d'une secousse nerveuse +qui exige des mnagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de +pubert. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont +ncessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera +douloureuse. Les mdecins recommandent alors de suspendre le travail de +tte, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'carter les +soucis d'tudes, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des +sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de +fragilit, de lassitude et d'excitabilit, qui diminuent chez la jeune +fille la rsistance physique et l'quilibre mental, il faut encore +repousser l'ducation mixte, dont c'est l'inconvnient d'entraner aux +mmes programmes et la mme discipline, deux sexes qui diffrent +profondment par le dveloppement des aptitudes et l'volution des +forces.</p> + +<p>Si enfin le dveloppement des garons est plus tardif, il suit, par une +revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolonge. +L'volution de la femme se fait plus vite, mais s'arrte plus tt. Ce +qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations dsobligeantes: +La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesure, +prtend Schopenhauer. Elles sont faites pour commercer avec notre +folie, et non avec notre raison, dclare son tour Chamfort. Sans +acquiescer ces impertinences, il est certain qu'au point de vue +intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne +tiennent.</p> + +<p>Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que +les hommes, une fracheur et une grce d'esprit, une spontanit +jaillissante, une vivacit, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne +pourraient remplir, dans leur plnitude, les fonctions de leur sexe et +les devoirs augustes de la maternit. Bien qu'il nous dplaise de +comparer les femmes de grands enfants, ce rapprochement contient +pourtant cette part de vrit, que le plus grand nombre d'entre elles +n'a pas plus besoin d'acqurir les talents virils que d'avoir de la +barbe au menton<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. A chacun sa destine. Pourquoi alors +imposerait-on aux deux sexes mmes tudes et mmes examens, mme travail +et mme formation?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> <span class="sc">Marion</span>. <i>Psychologie de la femme</i>, p. 63.</blockquote> + +<a name="l4c4s5" id="l4c4s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Soumettre l'un et l'autre sexe aux mmes disciplines intellectuelles, +c'est donc risquer de surmener le garon et de retarder la fille, au +prjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coducation +admettent eux-mmes que les rsultats de ce rgime sont favorables aux +filles, et que les garons ont quelque peine le suivre<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. On ajoute +bien que l'introduction des filles dans les lyces de garons exercera +une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'mulation. Mme +Pieczinska estime mme que cette action stimulante sera surtout +profitable aux garons qui ont moins de got pour l'tude, moins de +vivacit d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades +filles<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. Mais nous persistons croire qu'il est antipdagogique de +contredire les indications de la nature, d'acclrer, de forcer le +dveloppement crbral de nos fils en leur donnant pour mules des +intelligences plus veilles et plus prcoces. Il y a danger d'apparier +deux forces ingales: ou la plus active se relche, ou la plus faible +s'puise prmaturment.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> Rapport de M. W. J. Stead sur la coducation en Angleterre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> tude dj cite sur la coducation.</blockquote> + +<p>Et puis, dans ces collges mixtes que l'on souhaite de voir entre les +mains de libres-penseurs trs fministes, dans ces grandes familles o +les matres s'appliqueront dvelopper la fraternit des sexes, il +est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les dtestables +habitudes des bourgeois franais qui, parat-il, exercent leurs fils +tre plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les +tyrans de leurs soeurs<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>. On protgera donc fermement la jeune fille +contre les rudesses du jeune garon. Nos petits hommes devront toujours +cder: cela est invitable. Et ces demoiselles, habitues voir leurs +compagnons plier devant leurs volonts (ce qui, n'en dplaise aux dames +socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu +peu une ide superbe et fausse de leur rle et de leur condition, au +risque d'engendrer la longue l'gosme, la vanit, l'esprit d'orgueil +et de domination, bref, de graves dformations morales.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> Dclaration de Mme Renaud: voir la <i>Fronde</i> du 9 septembre +1900.</blockquote> + +<p>Applique aux coles secondaires, la coducation est donc mauvaise pour +les garons, puisqu'elle tend les constituer, vis--vis de leurs +compagnes, et en tat d'infriorit dans leurs tudes, et en tat de +subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles? +Pas davantage.</p> + +<p>Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour +l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanits sont devenues +inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, nous +n'avons pas le droit d'imposer nos fils et moins encore nos filles. +Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans tre +parfait, est mieux conu, mieux organis, mieux adapt que celui des +garons. Ce serait folie de lui substituer les programmes +encyclopdiques de nos lyces. Rien de plus sot, rien de plus vain que +d'astreindre toute la jeunesse aux mmes mthodes, aux mmes +disciplines, aux mmes examens. Il en est des intelligences comme des +fleurs: elles sont frles ou vivaces, prcoces ou tardives, robustes ou +dlicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalit ne +comporte pas les mmes soins. Pourquoi les enrgimenter sous la mme +frule? L'uniformit comprime et blesse. Il faudrait consulter les gots +de nos enfants, chercher, veiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de +les jeter ple-mle dans le mme moule ducateur.</p> + +<p>On insiste: Les filles ne pourront jamais arriver au baccalaurat qui +ouvre toutes les carrires librales.--Qu' cela ne tienne! Si l'on +s'obstine exiger des jeunes filles ce grade prliminaire (nous +aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer, +dans leurs lyces, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles +qui dsireraient prparer le baccalaurat classique. Pas besoin de +coducation pour permettre l'lite d'accder, par cette porte basse, +l'enseignement suprieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours +la trs grande majorit (je l'espre bien pour elles et pour nous), la +coducation violerait la loi fondamentale de toute pdagogie, qui est +l'adaptation des diverses connaissances au rle spcial que la femme est +destine remplir dans la famille et dans la socit. C'est dans le +sens de sa nature, et non dans le sens de la ntre, que le sexe fminin +doit se dvelopper. Ds lors, il serait illogique d'enseigner les mmes +choses, et dans la mme enceinte, aux filles et aux garons. Ce qui le +prouve mieux encore, c'est que les congrs fministes rclament +eux-mmes l'adjonction aux collges et lyces de filles d'un annexe +comprenant une crche, un atelier familial et une cole mnagre; et +nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir +une maison.</p> + +<p>Rentrent, par excellence, dans l'enseignement fminin: tout ce qui +concerne l'hygine de l'enfance et l'conomie domestique, les lois et +les mthodes d'ducation, la couture, la lingerie, la mdecine usuelle, +les notions de comptabilit, de cuisine, de floriculture; tout ce qui +peut apporter au logis l'ordre, la sant, la joie et l'embellissement; +tout ce qui peut prparer la jeune fille ses fonctions et ses +devoirs de future mre de famille. D'autant mieux que la femme est +merveilleusement doue pour les sciences d'observation, et mme pour les +sciences exprimentales, dont les applications prennent une importance +croissante en ce qui concerne la salubrit du foyer et la bonne tenue du +mnage. Les coducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer +indistinctement toutes ces spcialits nos garons comme nos filles? +Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris +devront s'occuper un peu plus des besognes de l'intrieur, surveiller +le rti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur +femme<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. Simple habitude prendre, qui ne serait pas, du reste, pour +beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si +extraordinaire nouveaut. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le +rle social des deux sexes tant diffrent, leur prparation la vie ne +saurait tre la mme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> Rapport de Mlle Bonnevial prsent au Congrs de la Condition +et des Droits de la Femme en 1900.</blockquote> + +<p>Rsumons-nous. Je me rsigne la coducation lmentaire du jeune ge; +j'accepte la coducation des tudes, pour ce qui est de l'enseignement +suprieur; mais j'estime que, dans la priode moyenne correspondant aux +tudes secondaires, la coducation est mauvaise, irrationnelle, +antipdagogique. Loin de moi la pense, d'ailleurs, que nos raisons +puissent convaincre les fanatiques de la coducation intgrale. Ceux-ci +les tiennent communment pour de petites barricades d'enfants, pour de +petits tas de sables, qui n'empcheront pas l'humanit de poursuivre +sa route.</p> + +<p>Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coducation tient si +fort au coeur des fministes intransigeants? M. Lopold-Lacour, dont les +crits sont empreints du plus ardent fminisme, vous le dira avec autant +de franchise que de vigueur: Le sparatisme de l'enseignement, c'est +l'image mme d'une socit o les deux sexes sont traits ingalement; +c'est l'humanit coupe en deux ds l'enfance; c'est la guerre des sexes +perptue, et c'est, de plus, le principe de l'autorit sauvegard dans +la famille contre la femme rpute infrieure, mise part dans +l'enseignement, prserve de certains piges, comme si elle tait toute +faiblesse et fragilit. La coducation est donc, pour le fminisme +radical, un symbole, c'est--dire la ngation immdiate, ds l'enfance, +du principe d'autorit dans la famille, la transformation de la famille +selon les principes de libert, de vritable fraternit humaine. Et ces +paroles vhmentes furent longuement applaudies au Congrs de 1900.</p> + +<p>Renchrissant mme sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard +s'criait quelques minutes plus tard: Il nous faut la coducation, si +nous voulons avoir un pays digne de son pass et digne de son avenir, si +nous voulons tre la grande Rpublique issue de la Rvolution de +1789<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. C'est trop de lyrisme. Ceux-l penseront comme nous qui +repoussent la coducation aussi bien dans l'intrt des filles que dans +l'intrt des garons, convaincus que ce rgime nouveau, n'ayant point +fait notre pass, ne saurait mieux prparer notre avenir. C'est une +grave imprudence d'imposer aux deux sexes mmes tudes, mmes examens, +mmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les poux, toute +hirarchie, toute primaut, toute autorit, grce quoi la socit +conjugale deviendrait une sorte de monstre deux ttes o les heurts de +volont et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre +rsultat que la msintelligence et d'autre solution que le divorce.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 9 septembre +1900.</blockquote> + +<a name="l4c4s6" id="l4c4s6"></a> +<h4>VI</h4> + +<p>Dsarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces +inconvnients--uniformit des programmes et rapprochements de vie--ne se +retrouvent que d'une faon trs attnue, dans l'enseignement suprieur? +A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles, +la crise de croissance touche sa fin. L'organisme arrive la +plnitude de son dveloppement. La raison est plus ferme, la conscience +plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la +vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses +responsabilits, la jeunesse des deux sexes peut nouer, l'Universit, +des relations amicales sans trop de risques, ni trop de dfaillances.</p> + +<p>Non que je dconseille aux parents toute espce de surveillance. La +rgle, que j'tablis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions. +Mme vingt ans, certaines natures, certains tempraments sont +incapables de sage libert. Ils n'aspirent la vie que pour en msuser. +Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer +telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, laquelle +l'amour, ce terrible enjleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que +ce n'est pas en gardant trop svrement la jeunesse, qu'on lui apprend +toujours se dfendre d'autrui et de soi-mme.</p> + +<p>Et puis, la sparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement +primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement +suprieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes. +Infirmiers et infirmires reoivent en commun les mmes leons. L'cole +des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universits +pour demoiselles? On pourrait, la rigueur, en faire les frais, si le +nombre des tudiantes en valait la peine. On vient d'instituer Londres +une Facult de mdecine pour les jeunes filles; et il est prvoir que +cette cration se dveloppera rapidement. Dans ces derniers temps, prs +de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universits anglaises: +300 Oxford, 400 Cambridge, 500 Londres.</p> + +<p>Que cette fivre soit imiter, c'est une autre affaire. Montaigne +disait aux mres de son temps: Il ne faut qu'veiller un peu et +rchauffer les facults qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par +curiosit, avoir part aux livres, la posie est un amusement propre +leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodits de l'histoire. +Mais quand je les vois attaches la rhtorique, la judiciaire, la +logique et semblables drogueries si vaines et inutiles leur besoin, +j'entre en crainte. Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille +d'aujourd'hui devant tre plus instruite que la jeune fille d'autrefois, +et les difficults croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui +offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens +d'existence, notre gouvernement s'est dcid en faveur de la coducation +universitaire, moins par passion que par ncessit. Reculant devant la +fondation d'coles suprieures affectes spcialement aux +tudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la +cration d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles +l'accs de l'cole de mdecine et de l'cole de droit, de la Facult des +lettres et de la Facult des sciences. On ne saurait tre plus +hospitalier.</p> + +<p>Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement suprieur sont accessibles +au sexe fminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et +conqurir tous nos grades acadmiques, depuis le baccalaurat jusqu' +l'agrgation. Et par une consquence naturelle, la loi du 27 fvrier +1880 a reconnu aux femmes charges d'une haute fonction d'enseignement +le droit d'lectorat et d'ligibilit au Conseil suprieur de +l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a +octroy aux institutrices les mmes prrogatives de vote et de +reprsentation aux Conseils dpartementaux de l'Instruction primaire.</p> + +<p>En France, donc, l'mancipation scolaire des femmes est peu prs +ralise. Est-ce une victoire trs mritoire pour le sexe fminin? Non. +L'assaut livr aux coles, Facults et autres prtendues forteresses de +la science, n'a enfonc que des portes ouvertes. En ralit, jamais nos +Universits n'ont empch les profanes de se glisser dans le sanctuaire. +Nulle part leur enseignement n'tait clandestin. La science est voue +la publicit. Elle n'aime ni le mystre ni le privilge. C'est un +prjug de croire que nos professeurs poussent le verrou derrire leurs +initis et enseignent huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites +et les gestes de la haute culture, un petit nombre de fervents +agenouills dvotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes, +ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont branles +pour emporter la citadelle, elles se sont aperues avec stupfaction que +les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement, +pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.</p> + +<p>D'abord, quelques femmes sont entres, timidement. Puis, en frquentant +nos amphithtres, elles n'ont pas tard faire cette autre dcouverte, +qu'il n'est pas trs difficile de s'lever la taille d'un bachelier, +d'un licenci ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune +fille bien doue est capable d'escalader les hauteurs o, juchs sur +leurs diplmes, les petits camarades planaient ddaigneusement sur la +platitude fminine. Mon avis (je le rpte avec intention) est qu'on a +trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que, +rationnellement parlant, la capacit moyenne des femmes vaut la capacit +moyenne des hommes.</p> + +<p>N'y a-t-il point cependant quelque inconvnient convier la jeunesse +des deux sexes au mme enseignement suprieur ou professionnel? De bons +esprits s'obstinent voir en cette communaut de vie intellectuelle +plus de dangers que de profits. Mais n'exagrons rien. Il est possible +que, si consum d'amour que soit le coeur de nos tudiants pour les +belles-lettres, la procdure ou les mathmatiques, le voisinage +quotidien d'tudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque +distraction leurs tudes ou refroidisse mme leur passion pour le Code +ou la philosophie. Seulement, on oublie que les tudiantes peuvent tre +laides, que ce fait regrettable est d'une constatation frquente, qu'il +n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entranes aux +spculations viriles, veillent l'ide d'un demi-homme sans grce et +sans beaut,--auquel cas, il faudrait reconnatre que leur frquentation +serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un +prcieux antidote. Rappelons mme que l'introduction de cet +lment--inoffensif--dans nos coles officielles et l'mulation qui en +rsultera, contribueront peut-tre secouer la torpeur de notre +clientle masculine et relever le niveau des tudes et des examens.</p> + +<p>Et puis, le travail est un drivatif et la science un rfrigrant. +Ouvrons donc largement nos Palais universitaires au public fminin; et +il est esprer que, parmi les tudiantes, beaucoup useront de cette +permission, surtout parmi les plus ges, pour travailler avec +application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce +lieu de perdition sans tre chaperonnes par leurs mres ou leurs +gouvernantes, o sera le mal? Les amphithtres deviendront d'agrables +salles de spectacle; les cours serviront de prtexte des runions de +famille. Cela s'est vu jadis la Sorbonne.</p> + +<p>Que si mme le temple de la science se transforme, de certaines +heures, en salon de conversation pour les dames du monde o l'on +s'ennuie, nos tudiants auraient grand tort de s'en indigner comme +d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amneront +leurs filles aux cours, poursuivissent un but minemment humain et que +l'instruction suprieure leur ft un simple prtexte pour exhiber leur +aimable progniture en un lieu o s'assemble un grand nombre de jeunes +gens marier. Voyez-vous l'Universit transforme en office +matrimonial? Quel rle charmant! On raconte que l'Universit de Berlin a +eu la mauvaise grce de s'en mouvoir et que, pour faire droit aux +rclamations des tudiants, elle a dcid, en 1898, de procder +svrement au contrle des dames. Prcaution irritante et vaine! +Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brle de se +marier d'une jeune fille qui brle de s'instruire?</p> + +<p>Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de +prsider aux examens et aux fianailles de ses lves? Nous faisons donc +des voeux pour que les tudes de droit ou de mdecine se terminent +souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'cole +mixte d'enseignement suprieur ou professionnel devienne une ppinire +de savants et heureux mnages. Mais nous verrons, hlas! que le mariage +n'est pas prcisment en faveur auprs des femmes nouvelles.</p> + +<p>En attendant, la perspective d'atteindre tous nos grades littraires +et scientifiques embrase peu peu d'une noble ardeur toutes celles qui +ambitionnent le double qualificatif de femmes savantes et de femmes +libres. Nos Universits commencent se peupler d'tudiantes qui +aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) toutes les licences. Nos +grandes coles produisent dj des bachelires et des doctoresses. Les +femmes mdecins croissent en nombre et en autorit. Et croyez-vous qu'il +n'y aurait pas plus de jeunes filles faire leur droit, si la loi +franaise les autorisait instrumenter comme elle les a autorises +plaider? On peut donc se demander si la France est appele devenir, +comme l'Amrique, une vaste garonnire, et s'il faut s'en dsoler ou +s'en rjouir.</p> + +<a name="l4c5" id="l4c5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Les conflits de l'esprit et du coeur</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Dangers d'une instruction inconsidre.--La facult de + comprendre et la facult d'aimer.--L'intellectualisme + fminin et le mariage.</p> + +<p> II.--La femme savante et les soins du mnage et du + foyer.--Adieu la bonne et simple mnagre!</p> + +<p> III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le + divorce des sexes.--Clubs de femmes.--Point de + sparatisme!--Ce que l'individualisme des sexes ferait + perdre a l'homme et a la femme.</p> + +<p> IV.--L'mancipation intellectuelle et la + maternit.--Instruction et dpopulation.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Sans vouloir de l'instruction intgrale comme but ni de l'enseignement +mixte comme moyen, nous persistons croire que la culture fminine doit +tre largie et amliore. C'est une ncessit qui rsulte de +l'exhaussement gnral du niveau des esprits et de l'extension +croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'lvation +intellectuelle de la femme ne puisse se rsoudre en graves prjudices +pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirige. Il +n'appartient qu' un petit nombre d'lus d'entretenir,--et d'accrotre, +s'il est possible,--la flamme sacre qui claire le monde. Les humains +doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir +honntement et utilement. D'o il suit que la culture de l'esprit n'est +pas un but, mais un moyen. Tout savant mme qui a l'me haute et large, +ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes +qui la rechercheraient dans cet esprit troit et exclusif, ne +tarderaient pas en souffrir. Et c'est mettre en lumire les dommages +possibles de cette avidit prilleuse que nous devons maintenant nous +appliquer avec franchise.</p> + +<a name="l4c5s1" id="l4c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Les fministes se plaisent nous reprsenter les poux de l'avenir +galement instruits, travaillant en coopration quelque oeuvre de +style ou d'rudition, traduisant un texte hbreu, grec ou latin, sous la +douce clart de la mme lampe, associant leurs recherches ou leur +imagination et signant le mme livre de leurs deux noms runis. L'idylle +est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour +l'amour de l'hbreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse +se chamailler <i>unguibus et rostro</i>, il est permis de conjecturer qu'en +ce temps-l les mnages se moqueront de l'antiquit et ne feront oeuvre +de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en tandem de +famille.</p> + +<p>Mais nous avons de plus graves apprhensions formuler. Et d'abord, +n'est-il pas craindre que l'intellectualit de la jeune fille--si elle +est cultive avec passion, avec excs,--se dveloppe au dtriment de la +tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette +prvision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous +assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universits +d'Amrique, que le flirt lui-mme n'y rsiste pas. D'aprs plus d'un +tmoin, les femmes amricaines, instruites et lettres, ne sont pas +exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point +sans une certaine froideur, sans une certaine scheresse qui, la +longue, dcouronnerait la femme de sa grce mue et de sa sensibilit +attendrie?</p> + +<p>Mme Bentzon, qui nous a fait connatre les Amricaines chez elles, +nous dcrit finement ces petits phalanstres, comme il en existe New +York, forms exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlvent leur +milieu naturel de prtendues obsessions philanthropiques et des +aspirations trs vagues vers une plus haute fminit, le tout tay par +certains rves creux d'entreprise personnelle et par la curiosit de +vivre en garon. Vivre en garon, voil bien la proccupation scrte +du fminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une +force libre, une nergie spontane, se suffisant elle-mme, repoussant +la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa trs chre +indpendance, devant un clibat farouche et austre.</p> + +<p>Et puis, pour des mes littraires et des natures thres, les choses +de l'amour sont si grossires! On se mariera donc le moins possible, +afin d'loigner de sa vie les vulgarits dplaisantes. Est-ce donc chose +si dlicate et si releve que de faire des enfants? Et comment y russir +sans subir le contact avilissant des hommes? Pouss trop loin, +l'intellectualisme fminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite +qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reut d'une amie +cette confidence: Il n'y a pas se le dissimuler, mesure que +s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se +marier; en fait de conqutes, elles visent l'indpendance. Pourtant +l'humanit a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que +le fminisme nous promet foison des docteurs, des avocats, des +mdecins, des hellnistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde +que dj l'offre dpasse la demande!</p> + +<p>A tout le moins, l'mancipation intellectuelle de la femme semble +impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-l se trompent qui +pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanit se ralisera par +l'galit absolue des deux sexes. A devenir trop semblable nous, la +femme risque de se dtourner de l'homme, et l'homme de se dtacher de la +femme. Chez l'un et chez l'autre, des tudes trop absorbantes +aboutiraient une dsaffection rciproque. Une femme lettre, sachant +le grec et le latin, une savante prise de dcouvertes, qui ne voit rien +au-del de la perfection du savoir et de l'affinement du sens +intellectuel, n'est pas seulement expose rompre avec les habitudes de +son sexe, mais sortir de l'humanit mme. Refroidie vis--vis de +l'homme, il est possible qu'elle en vienne ce point d'abstraction +strile de le considrer seulement comme un simple collgue, comme un +condisciple ou un confrre.</p> + +<p>Tout cela promet nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il +est difficile d'touffer en soi la nature, comme l'admiration est +toujours, mme chez les femmes instruites, une dviation du besoin +d'aimer, ils verront peut-tre, avec les progrs de l'instruction +fminine, des vierges lettres ou savantes s'prendre de leurs matres +par inclination ou par vanit. Il en rsultera des unions trs +spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des ges, car les +doctoresses de l'avenir pouseront moins l'homme que le savant. A force +de vivre dans la frquentation des philosophes, des chimistes, des +grammairiens ou des conomistes, elles se prendront rver, dans le +mystre des nuits d't, des Berthelot, des Gaston Pris et des +Leroy-Baulieu de ce temps-l. Srement les jeunes filles du XXIe sicle +seront moins proches de la nature que leurs anes du XXe, qui s'en +loignent dj tous les jours.</p> + +<p>Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionns par +l'ge des poux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce +qui se passe au thtre: un auteur met en scne un jeune homme de +vingt-cinq ans et un vieillard de soixante galement amoureux d'une mme +jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hsitent +gure: ils sont pour le sexagnaire. Nos critiques dramatiques ont +relev plus d'une fois ce singulier tat d'me. Qu'une demoiselle soit +aime par un homme sur le retour, riche et distingu, et qu'elle lui +prfre un jeune homme honnte, rustique et pauvre, c'est ce que le +public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: Cette petite dinde serait bien +plus heureuse avec son vieillard<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>! Et notez qu'un sexagnaire +amoureux et excit au thtre la rise de nos grands-pres. Et le voil +maintenant transform par l'opinion dite claire en personnage +sympathique! C'est un fait: nous nous loignons de la nature.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> mile <span class="sc">Faguet</span>. Feuilleton du <i>Journal des Dbats</i> du 18 +janvier 1897.</blockquote> + +<p>Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact +familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains, +qu'elle ne songe pas rompre tout fait avec le sexe masculin: il faut +bien assurer la survivance de l'espce et l'avenir de la race. Mais, +tenant sans doute pour affligeant d'tre contrainte de temps en temps +recourir nos bons offices, elle subordonne expressment les faiblesses +du sentiment l'amour de l'indpendance et la conscience de sa +dignit. Son esprit ne fait son coeur qu'une concession: elle ne +s'interdit point d'aimer ceux qui le mriteront par leur valeur morale +et intellectuelle. Cette fire dclaration d'une congressiste de 1896 +est videmment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais +voil, du mme coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les +classes) condamns au clibat.</p> + +<a name="l4c5s2" id="l4c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit +tout fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive +de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilit, +qui, en aggravant l'effort crbral, risque de refroidir les sources de +l'motion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur. +Mais, mesure que l'intellectualisme touffera le sens commun, il est +plus craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes +les conditions, une rpulsion croissante pour les besognes manuelles de +la famille; d'autant plus que, pour la conqurir leurs doctrines, les +coles rvolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant +ses aspirations d'indpendance, s'engagent, par une surenchre de +promesses stupfiantes, l'affranchir des soucis mesquins de son +intrieur.</p> + +<p>Comment ne coterait-il pas une femme, qu'obsde la proccupation de +cultiver son me et de perfectionner son moi, de mettre la main au +mnage et la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses +enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, leves ainsi +que des garons, ne ddaigneraient-elles pas l'art, si apprciable +pourtant, de soigner et d'orner leur intrieur et leur personne? Comment +ces cratures, trs compliques et trs artificielles, ne +s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la +prparation d'un plat sucr?</p> + +<p>On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive son +foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'vidence qu'une +femme tire quatre pingles ne saurait, sans risquer de se tacher, +mettre le pied dans sa cuisine. Trop lgante chez elle ou trop rpandue +au dehors, il est prvoir qu'elle ngligera plus ou moins son mnage. +Mais, avec nos demoiselles brevetes ou mancipes, cet absentisme ne +fera que s'tendre et empirer. Ce qu'elles feront manger leurs maris +de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a +pass tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si +les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de +mme pour l'espce si prcieuse des matresses de maison habiles +prserver leur intrieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand +profit du pre et des enfants!</p> + +<p>Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de +l'esprit, ne rende la femme indiffrente aux petits soins qui +embellissent et gaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus +grave--aux mouvements naturels et spontans du coeur, qui sont le +principe de son dvouement et le charme de son sexe. Pourquoi, ds lors, +l'amour lui-mme, qui est le lien de l'humanit, n'y perdrait-il point +de sa force et de sa chaleur? Certains le prvoient et s'en rjouissent. +Grce aux progrs de l'instruction fminine, les hommes, selon Mme +Clmence Robert, se sont aviss subitement d'un sentiment nouveau; ils +ont enrichi leur me d'une jouissance ignore jusqu' nos jours: +l'amiti d'une femme<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. Il ne faudrait pourtant pas que cette amiti +fasse tort l'amour!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme.</i> Revue encyclopdique du 28 +novembre 1896, p. 840.</blockquote> + +<p>Mais aprs tout, ce sentiment divin court-il de si srieux dangers? +Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades: +s'imaginent-elles que les hommes partageront les mmes vues calmes, +neutres et froides? Lors mme que la femme la plus vivante russirait +ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de +spiritualit,--il est invitable qu' un moment donn, l'homme le plus +sage ne pourra s'empcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons +esprer, d'ailleurs, que le fminisme ne changera point la nature, mais, +bien au contraire, que les lois de la nature djoueront les outrances du +fminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intrt mme de ce mouvement o +l'extravagance se mle si souvent la vrit, nous nous obstinons +sparer l'ivraie du bon grain.</p> + +<a name="l4c5s3" id="l4c5s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Que l'intellectualit de la femme se dveloppe au dtriment de la +tendresse, et l'amiti au prjudice de l'amour, et le got de +l'indpendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du +dvouement au mnage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de +mariages et plus de vieilles filles. Le clibat n'est-il pas en faveur +auprs de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionne +de la vrit et le culte des choses de l'esprit s'accommodent +difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la +maternit. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science +absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui +faire oublier et ddaigner l'homme. Puissent donc les mariages de +convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine! +Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.</p> + +<p>Ce qui n'empchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'tre +nombreuses. Et ces vierges laques seront-elles toujours des vierges +fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanit de leur savoir et en +prendront prtexte pour protester contre le mariage et mme contre +l'utilit du mle, ne forment jamais qu'une minorit plus tapageuse +qu'imposante. Nanmoins le fminisme avanc travaille, en conscience, +propager chez les femmes instruites une misanthropie ddaigneuse, dont +il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptmes et les moyens +d'action.</p> + +<p>Voici d'abord une proposition mise par certaines personnalits +fministes dans le but de relever devant l'opinion le clibat fminin. +Pourquoi dit-on certaines femmes: Madame, et d'autres: +Mademoiselle, suivant qu'elles sont maries ou non? Faisons-nous une +diffrence entre le mari, le veuf ou le clibataire? On lui donne du +Monsieur! dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement +toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: Madame? Il parat +que cette petite rforme ferait avancer d'un grand pas l'mancipation +des demoiselles<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles, +on doit leur rappeler que rien n'est plus malais que de changer une +habitude sociale. Beaucoup de parents hsiteront dcerner leur +hritire en qute d'un mari une appellation aussi vnrable. Et pour +cause! La fille est, par dfinition, en possession d'une intgrit +physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave +diffrence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-l) a introduit +dans le langage courant des vocables spciaux auxquels l'humanit ne +renoncera pas facilement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du jeudi 13 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Autre signe des temps dont la gravit saute aux yeux: parmi les +nouveauts qui ont soulev le plus d'tonnement, de moquerie et de +protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et +florissants Londres et aux tats-Unis. Paris a le sien, fond, rue +Duperr, par MMmes de Marsy. C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au +cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les +enfants: telle sera l'intimit familiale de l'avenir.</p> + +<p>Il est incontestable que ces sparations de corps intermittentes ne +semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de +mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la frquentation +quotidienne des cercles plus ou moins littraires? Que d'excentricits +cette vie mle favorise: cigarette, billard, apritif et autres +affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous +l'imaginons studieux et austre, le club nous fait songer, malgr nous, + une runion de bas-bleus lorgnons, les yeux rougis et lasss dans +les lectures tardives, la tte congestionne de science et de +littrature, sans tournure, sans grce, sans lgance, sortes d'tres +hybrides qui ont cess d'tre femmes sans tre devenus des hommes.</p> + +<p>Il parat cependant, d'aprs les relations les plus dignes de foi, que +ces clubs de femmes fonctionnent aux tats-Unis le plus correctement du +monde, qu'ils respirent toute la respectabilit anglo-saxonne, et +qu'aprs les soucis et les tracas d'une journe d'affaires, c'est une +joie pour le mari de dner en tte--tte avec une femme qui a crm +pour lui les journaux et les revues, feuillet les livres la mode et +recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distingue +appelle le reportage conjugal<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Mme <span class="sc">Dronsard</span>. Le <i>Correspondant</i>, du 25 septembre 1896, p. +1091.</blockquote> + +<p>Il y a un revers, hlas! cette jolie mdaille. Ce que la femme +nouvelle recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes, +une socit sans mles, une assemble sans matres. Et cette innovation +est la marque d'un individualisme regrettable et le prlude d'une +division fcheuse. Elle obissait cet gosme sparatiste, cette +Amricaine qui dclarait M. Paul Bourget d'un ton dcisif: Nous +tenons briller pour notre propre compte!</p> + +<p>Comme si nos matresses de maison ne rgnaient point dans leur salon! +A carter les hommes de leurs runions, ces dames pourront apprendre +discourir, prorer, mme plaider les plus mauvaises causes; en +revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez +nous, la conversation, qui, hlas! languit et se meurt, est la grce, +souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient +admis leur donner la rplique. Il en va de la causerie, qui est la +lumire des salons, comme de l'lectricit qui, pour jaillir en clair, +suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la +conversation devient aisment vide ou banale. Qu'un homme intelligent +s'y mle, et elle s'avive, se relve, s'chauffe. J'en appelle +l'exprience des dames.</p> + +<p>Faut-il rappeler que le flirt lui-mme, malgr sa provenance amricaine, +et ses libres allures, ne trouve point grce devant le fminisme +intransigeant? On ne voit plus l qu'un amusement d'enfant, qui ne +saurait convenir des femmes verses dans les hautes tudes et rompues +aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rvent de +chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intresser ces escarmouches +spirituelles, cette bataille de fleurs, ce duel de salon entre gens +d'esprit, o le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les +coups de langue et les coups d'ventail?</p> + +<p>Il convient pourtant que les qualits propres chaque sexe se joignent +et se marient aux qualits inverses, si l'on veut qu'elles ne se +tournent point en dfauts. N'est-il pas craindre que, sans le contact +des hommes, la sensibilit des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise +ou s'exaspre en susceptibilit pointilleuse et maladive? Mme en +admettant que l'homme ait, par dfinition, l'avantage de l'nergie et le +mrite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce +dlicat avec les femmes corriger sa rudesse, temprer ses +emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu +nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les +vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se compltant +les unes par les autres. Ne sparons pas ce qui doit tre, par un +dessein visible de la nature, incessamment uni et combin.</p> + +<p>Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles +manires! Il n'est que temps: nous perdons le got des nuances, de la +finesse et de la mesure. La rudesse dmocratique tend chasser la +galanterie franaise de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus +badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce duret? est-ce sottise? +Le coeur est-il moins dlicat, ou l'esprit moins affin? Le got du bien +dire, l'ironie lgre et rieuse, cette hardiesse simple et aise qui ne +dpasse jamais l'extrme limite des liberts permises, cette bonne grce +qui a t jusqu' nos jours dans les usages de notre socit et dans les +traditions mme de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend +plus demi-mot. C'est croire que nous ne sommes plus assez bien +levs pour nous plaire aux intentions, aux dlicatesses, aux lgances +du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons +vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudits et aux +inconvenances de la triste littrature dont nous nous repaissons depuis +un quart de sicle. Qui donc nous gurira de cette dpravation du got +et de la politesse, sinon la retenue et la grce des femmes?</p> + +<p>Et c'est au moment mme o les douces et belles manires s'en vont, que +des femmes systmatiques se plaisent provoquer le divorce des sexes, +diviser la socit en deux camps ennemis,--ct des dames, ct des +hommes,--en soufflant ces deux moitis de l'humanit un individualisme +de plus en plus ombrageux et ferm! La plupart des associations +fministes marquent un esprit d'exclusion et de sparatisme; elles ont +une tendance refuser tout pouvoir l'lment masculin. Les clubs +isols en sont une curieuse manifestation. Non moins intolrante que +l'abeille, la socit fministe de l'avenir a quelque chance de +ressembler une ruche hostile aux mles, sans qu'on puisse augurer +qu'on y fera d'aussi bonne besogne.</p> + +<p>Mais vouloir mettre l'homme la porte de leurs runions, repousser +ses offres de tutelle et de protection, le traiter en gal, en +adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'tre prises au mot. Nous +avons entendu, dans un congrs fministe, une aptre imprudente nous +renvoyer avec mpris cette forme de dfrence protectrice et tendre, +qu'on appelle encore la vieille galanterie franaise. Eh bien! soit! +Puisque ces dames ne veulent plus de nos gards et de notre respect, +elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la +leon est dure. Elles seraient mal venues s'en plaindre: les moeurs +venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des ddains et des +prtentions extravagantes du sexe faible, lorsque le fminisme, force +d'exigences et de maladresses, aura fatigu la patience et la +longanimit des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mles +prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?</p> + +<a name="l4c5s4" id="l4c5s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>L'mancipation intellectuelle de la femme pousse outrance soulve un +dernier grief, et l'on trouvera peut-tre que c'est le plus grave. En +admettant que l'rudition fminine soit, un jour ou l'autre, la mode, +et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des +demoiselles gniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage +ne coupera point court ces sottes vanits,--on doit se demander avec +apprhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au +mariage, nous feront la grce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le +voudront-elles? La question de la maternit des femmes savantes est +digne de proccuper ceux qui ont coeur l'avenir de la race. Or, les +femmes de grand esprit sont souvent striles; tel point qu'on se +demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificit.</p> + +<p>On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni +intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rles. Cela est +si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une relle puissance +crbrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrtan, un +homme cach. Les femmes de talent ne sont pas rares qui prsentent des +caractres virils. Celles-l sont, au pied de la lettre, de vritables +confrres; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a +dit de son ct: Il n'y a pas de femmes de gnie; lorsqu'elles sont des +gnies elles sont des hommes.</p> + +<p>Les hautes tudes exigeant une dpense de force nerveuse, un effort de +tte, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les +ressorts de l'tre pensant, il semble bien que la gnralit du sexe +fminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la +production intellectuelle, sans porter prjudice la reproduction de +l'espce. Dou, au contraire, d'une nergie plus rsistante, pourvu d'un +organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose +d'une rserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent +d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus +avant la recherche intellectuelle et la pntration scientifique, sans +d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perptuit de +la famille.</p> + +<p>L'exprience des tats-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus +autorises y attribuent dj la dcroissance progressive de la natalit + la culture excessive ou prmature de l'intellectualit des femmes. +Par exemple, le docteur Cyrus Edson, commissaire de sant de l'tat de +New-York, dclare expressment que l'Amricaine dgnre: parce que, +durant les annes d'adolescence, sans souci des indications et des +exigences de la nature, on surmne les forces mentales de la jeune +fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir +ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus tre mre. +Impuissance physique ou aberration mentale, voil donc o conduit le +ftichisme des grades et des diplmes. Et qu'il est gai de vivre avec +des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prvient charitablement: +Une jeune Amricaine, leve comme nous sommes fiers de l'lever, se +marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un +enfant, deux au plus; puis elle devient mconnaissable, irritable, un +fardeau pour son mari et pour elle-mme: c'est une malade qui ne gurira +jamais<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer plus d'une +Franaise?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> Cit par Mme Dronsart dans le <i>Correspondant</i> du 10 octobre +1896, p. 137.</blockquote> + +<p>Ds lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte M. Fouille: Une +force et une dpense d'intelligence qui, si elles taient gnrales +parmi les femmes d'une socit, amneraient la disparition de cette +socit mme, doivent tre considres comme une atteinte aux fonctions +naturelles du sexe<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>. Gardons-nous donc de dvelopper tort et +travers l'instruction fminine: la maternit en souffrirait. Certes, il +est dsirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes +les lumires utiles; mais veillons ne point l'encombrer d'une +rudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la prparant aux +professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe, +elle ne soit dtourne de son rle familial, de ses fonctions +domestiques, c'est--dire de sa vocation d'pouse et de mre. Que si la +fivre de l'instruction intgrale doit mousser sa sensibilit, +desscher son coeur, tarir l'hritage de dvouement et d'amour qu'elle +tient de ses aeules; que si, la concurrence individuelle l'entranant +hors de ses fonctions traditionnelles dans la mle brutale des +gosmes, elle oublie peu peu sa maison, son mari, ses enfants, pour +ne songer qu' elle-mme, on verra bientt la moralit faiblir, l'amour +se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des +bonnes moeurs: quand elle dchoit, tout s'croule avec elle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Alfred <span class="sc">Fouille</span>, <i>La Psychologie des sexes</i>. Revue des +Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.</blockquote> + +<a name="l4c6" id="l4c6"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>Les infortunes de la femme savante</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--L'instruction et ses dbouchs insuffisants.--Mcomptes + et dceptions.</p> + +<p> II.--Surmenage crbral et dbilit physique.--Ingalit + des forces de l'homme et de la femme.</p> + +<p> III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les pines de + la science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la + vertu.</p> +</blockquote> +<a name="l4c6s1" id="l4c6s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>L'lvation spirituelle du sexe fminin poursuivie avec excs ne serait +pas seulement dommageable l'homme, la famille et la socit: la +femme elle-mme serait la premire en ptir, si elle n'a pas, comme +nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout +la force physique, indispensables pour en profiter.</p> + +<p>On nous sait partisan d'une plus srieuse et plus complte instruction +des femmes; on nous sait convaincu que ce dveloppement de culture est +susceptible de se rsoudre en lumires et en bienfaits pour l'humanit +tout entire. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard +ces acquisitions intellectuelles devaient dtourner la femme de son rle +naturel, ou nuire sa sant, ou compromettre sa dignit, sa moralit, +sa personnalit, nous n'hsiterions pas dclarer que le progrs, plus +apparent que rel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour +elle-mme et pour tout le monde. Quiconque tudie le problme de +l'expansion intellectuelle du sexe fminin, doit s'appliquer +scrupuleusement viter ces cueils. Ils ne paratront pas imaginaires + qui voudra bien y rflchir.</p> + +<p>A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent penser qu'il est +impossible de remonter le courant fministe; mais les gens prudents +doivent s'opposer ce qu'il submerge ou emporte les fondements +essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver +et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu' multiplier +les tudes, les examens, les diplmes et finalement les proccupations +et les fatigues, elle ne multiplie pas ncessairement ses chances +d'amlioration, de succs et d'enrichissement. Le fminisme a ceci +d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des +jeunes filles le mirage d'esprances et d'ambitions dcevantes qui, en +les dtournant des mtiers manuels o elles auraient trouv peut-tre +exercer plus profitablement la finesse de leur got et la dlicatesse de +leur main, grossissent d'autant l'arme dj trop nombreuse des +dclasses.</p> + +<p>A quoi sert de distribuer profusion les brevets d'institutrices sans +place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Franaises +aillent en masse au collge et l'Universit: elles n'auront fait, sous +prtexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les +moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien qui ne +peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientle +et les diplmes sans occupation? Multipliez les lettres et les +savantes: qu'en ferez-vous? Les carrires librales sont encombres. La +science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours +aux estomacs affams le morceau de pain quotidien. Pour modrer cet +apptit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre +croissant de jeunes filles vers les hautes tudes, je ne leur dirai +point qu'elles risquent d'accrotre outre mesure le nombre des bas-bleus +et des prcieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction +un peu dveloppe incline les mes faibles aux tentations de vanit; +qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pdantes et mme d'insupportables +orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivs, les +poseurs, comme l'on dit, sont-ils si rares?</p> + +<p>Mais ce que j'apprhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les +dceptions probables, ne dgnre en misanthropie, en rancune, en +jalousie, d'autant plus facilement que le got de la science et la soif +de l'tude procdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de +jeunes femmes lettres, d'un dsir de lutte, d'un besoin de concurrence, +d'une ambition d'galer l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et +impressionnables assignent, gnralement, l'accroissement des +connaissances qu'elles convoitent, un but trs individualiste: c'est, +savoir, l'mancipation de leur raison, l'expansion de leurs facults, +l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure toutes les +curiosits, avides de connatre et d'exprimenter la vie, ambitieuses de +briller, malaises satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants, +de nos littrateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes +les fibres de leur cerveau vers le succs, vers la renomme, vers la +gloire. Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc; +mais il en est peu qui soient capables de chanter une prire. La voix +de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.</p> + +<p>Et si nul ne l'coute, si l'indiffrence s'obstine autour d'elle, si le +succs ne vient pas, comme il est prvoir, on verra les incomprises et +les dvoyes se rvolter contre l'obstacle, et de plus en plus +agressives et dplaisantes mesure qu'elles vieilliront, perdre peu +peu les grces de la femme sans acqurir l'estime et la considration +qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs mes +dues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveauts les plus +hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses +encore si, avant l'ge des dsillusions et l'amertume des insuccs, +elles n'ont point perdu la sant!</p> + +<a name="l4c6s2" id="l4c6s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Eh oui! dans cette question du dveloppement intellectuel des femmes, il +y va de leur sant et, par consquent, de leur vie. Si inquitante +qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe sicle, un +mdecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse +frquence des maladies nerveuses: De la bavette, dit-il, jusqu' la +vieillesse, les femmes ne sont plus occupes que de lecture; la passion +des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles +tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, ds l'ge de +dix ans, commence lire, ne peut tre, vingt ans, qu'une femme +vapeurs.</p> + +<p>Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont mme aggraves. Il n'est +pas rare que nous infligions le supplice de la lecture des enfants de +cinq six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec +la dgnrescence d'une race vieillie, la lecture fivreuse et gloutonne +des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie +lectrique qui puise nos nerfs et brle notre sang. La nvrose est le +mal du sicle. Combien de femmes elle dvore! Et comme si les victimes +n'taient pas assez nombreuses, on s'ingnie, sous prtexte +d'instruction et d'mancipation intgrales, en sacrifier de nouvelles +au monstre qui les guette.</p> + +<p>Quelque cultive que doive tre la femme moderne, il est ncessaire +d'enfermer ses dsirs d'apprendre et de contenir ses apptits de savoir +en de sages limites. Et nous persistons croire que ces limites ne +peuvent tre les mmes pour les filles que pour les garons. Vainement +on nous objecte sans cesse que l'esprit n'a point de sexe. Je rponds + nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en +deux tres trs distincts, qu'il se meut travers deux organismes trs +diffrents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement +affect que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolong. On +compare souvent l'esprit une pe: qu'elle soit chez les deux sexes +d'une pointe aussi aiguise, aussi fine, aussi pntrante, je le +concde; mais le mtal est-il aussi solide aussi rsistant, aussi +fortement tremp? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau +chez la gnralit des femmes que chez la gnralit des hommes. J'en +appelle l'exprience de tous les mdecins.</p> + +<p>Je ne dis plus ces dames qu' nous imiter laborieusement, afin de +conqurir des qualits qui ne leur sont pas foncirement naturelles, +leur copie tournera souvent la caricature; je veux mme leur accorder +qu'il n'y a point, entre le cerveau fminin et le cerveau masculin, de +radicales diffrences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage +crbral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grce. +A travail gal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur +organisation est plus fine, plus dlicate, plus fragile. Mme de Rmusat +a fait cet aveu: L'attention prolonge nous fatigue. La nature le veut +ainsi, et nul ne la violente impunment.</p> + +<p>D'o il suit, encore une fois, que les mmes recherches et les mmes +carrires ne peuvent tre galement poursuivies par les femmes et par +les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux +deux sexes mme instruction et mme pdagogie, mmes efforts et mmes +travaux, mmes exercices et mmes professions. Le sexe faible (ce +qualificatif est ici tout fait sa place) ne saurait se vouer aux +mmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.</p> + +<p>A cela, on pense bien que les prophtes du fminisme intgral opposent +obstinment que le pass et le prsent ne prouvent rien contre l'avenir: +ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a +ptri et faonn un tre factice qui disparatra au fur et mesure de +son mancipation. Condamne une vie sdentaire, confine dans son +mnage, sans cesse replie sur elle-mme, la femme s'est dveloppe, +comme dit M. Lourbet, dans le sens des motions affectives nes de sa +fonction de mre. Cet tat se perptuant travers les sicles, +l'atavisme a cr chez la femme une infriorit artificielle, +transitoire, momentane, qui, n'tant ni organique ni constitutionnelle, +pourra disparatre avec les conditions de l'ducation qu'elle reoit et +les ambiances du milieu o elle se meut. Laissez-la jouir de la libre +activit de son compagnon, laissez-la boire volont toutes les +sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser +rapidement notre niveau. coutez ce cri de belle et fire assurance +pouss par une doctoresse s lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: A nous +la vie intense, sans entraves, le libre dveloppement, la forte +ducation, notre part de l'hritage commun, et dans quelques sicles on +verra si nous avons march<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme.</i> Revue encyclopdique dj +cite, p. 886.</blockquote> + +<p>M. Lourbet trouvera peut-tre ma rponse vicie par des sentiments +gostes et purils; il m'accusera sans doute de myopie d'esprit; +mais je ne puis croire de si prodigieuses mtamorphoses<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>. Les +femmes auront beau marcher,--et les sicles avec elles,--il est une +chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par +suite, leur temprament. La question fministe a, si j'ose dire, un ct +viscral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans +prtendre que la femme soit une malade,--expression qui trane aprs +elle des insinuations dsobligeantes,--il faut bien reconnatre que la +nature, qui l'a faite pour tre mre, lui inflige des misres, des +tourments ou, du moins, des sujtions que l'homme ne connat pas. Sa vie +n'a point la rgularit de la ntre; elle est traverse de dfaillances +qui avivent sa sensibilit et nervent son courage. Elle restera, quoi +qu'on dise, l'ternelle blesse chre l'me compatissante des potes. +Et n'tant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans +grand dommage pour sa sant, faire tout ce que font les hommes. Des +indications mmes de la nature, il rsulte que le sexe fminin est +prdestin certaines fonctions, et qu' les ngliger, les +contrarier, il s'expose aux plus prilleuses dformations, +l'puisement prmatur, l'enlaidissement, la maladie, la mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Jacques <span class="sc">Lourbet</span>, <i>La Femme devant la science contemporaine</i>. +Alcan, 1896.</blockquote> + +<a name="l4c6s3" id="l4c6s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Enfin, ce n'est pas seulement la sant physique des femmes que menace un +intellectualisme immodr, c'est encore leur sant morale, leur +quilibre spirituel, la paix de leurs mes. Eu gard leur complexion +mme, les femmes sont doues d'un temprament impressionnable, sensitif, +presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature +malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible, +affine, polie, civilise par un concours de soins habiles, une +merveille d'lgance prcieuse alliant les dlicatesses du sentiment +toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous +qu'elle gotera le contentement du coeur avec les pures jouissances de +la pense? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le +cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un tre aim, +pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.</p> + +<p>Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme aptre, +l'vangliste, nous dclare que la vierge forte demeure l'idal de +l've venir, qu'il vaut mieux s'enrler libre dans la phalange sacre, +et que, suivant le mot d'un personnage de roman, l'aristocratie des +femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point +d'hommes<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. On pense que l'tude sera pour ces fortes ttes un +drivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'me de presque +toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux +lettres ou aux mathmatiques: rarement, trs rarement, la science +comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problme fministe: +il ne faut pas que les choses de l'esprit empitent sur les choses du +sentiment. Lorsque celui-ci est refoul, violent, bless par celui-l, +il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne +souffre cruellement au plus profond de son tre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> <i>Frdrique</i> de M. Marcel <span class="sc">Prvost</span>.</blockquote> + +<p>Nous voudrions croire cette parole de Mme Augusta Fickert: +L'mancipation fministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme +et, par elle, l'espce humaine entire la libert et au bonheur!<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a> +Mais combien cette affirmation est tmraire! La science ne fait pas le +bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fivre et un +tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature +sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dvorante et s'exaspre en +soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intemprance aux fruits +de la science, toute autre nourriture parat fade. Ds maintenant, il +est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mres +produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur +apptit. Elles voudraient possder le monde entier pour connatre la +saveur de toutes choses.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 860.</blockquote> + +<p>Et c'est ici que le chtiment commence, leur passion ne pouvant plus +tre rassasie, ni leur curiosit satisfaite. Et comment la science, que +notre sicle poursuit avec avidit, serait-elle capable de nourrir et de +remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son +idal, nul n'est assur de l'atteindre. Le travail de la pense ne va +point sans dceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant +heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamns +chercher toujours sans jamais rien dcouvrir? Que de fronts charmants +risquent de s'assombrir et de se faner prmaturment sous le poids des +proccupations intellectuelles? Quand le succs ne suit pas l'effort, le +dcouragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume +de l'avortement, le pessimisme final et peut-tre la sombre +dsesprance. Combien ont commenc par adorer la science, qui l'ont +finalement maudite?</p> + +<p>C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe minente, dont les +travaux mathmatiques furent, en 1888, honors du prix Bordin par +l'Acadmie des sciences de Paris. Elle mourut quarante ans, +malheureuse et dsabuse. Que nos amoureuses d'indpendance et de savoir +mditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en +plein triomphe: Que la vie est donc une chose horrible! crivait-elle +l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bte de +continuer vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser +qu'il m'en reste autant vivre. Bien des personnes me font songer des +insectes dont les ailes auraient t arraches, plusieurs articulations +crases, les pattes brises et qui ne se dcident pas mourir.--La +cration scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur, +puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanit. +C'est folie que de passer les annes de sa jeunesse tudier; c'est un +malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entranent dans +une sphre o elle ne sera jamais heureuse. Et quand les honneurs lui +viennent de Paris, elle rpte: Je ne me suis jamais sentie si +malheureuse, malheureuse comme un chien<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> <i>Souvenirs de</i> Sophie <span class="sc">Kovalewski</span> <i>crits par elle-mme et +suivis de sa Biographie par</i> Mme <span class="sc">Leffler</span>, duchesse <span class="sc">de Cajanello</span>; +Hachette, 1895.</blockquote> + +<p>Ces plaintes fendre l'me partent d'un coeur dsespr. C'est qu'il +faut la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de +la clbrit. Qu'on la suppose comble de tous les dons et honore de +tous les succs, il manquera quelque chose son coeur, parce qu'elle a +moins besoin de comprendre et d'tre comprise que d'aimer et d'tre +aime. A une me qui a soif de tendresse, tout le gnie du monde ne +saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les crations de +son esprit lui attireront l'admiration des spcialistes: elles seront +impuissantes lui assurer ce qu'elle dsire par-dessus tout, l'occasion +de se dvouer, de rendre qui le mrite affection pour affection et de +rpandre profusion les trsors de sa tendresse sur les lus de son +choix. Montaigne a crit ceci: Le savoir est un dangereux glaive et qui +empche et offense son matre, s'il est en main faible et qui n'en sache +l'usage. Avis ceux qui rvent de mettre cette arme aux mains de +toutes les jeunes filles!</p> + +<p>Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultive, une +savante, pour dire le mot. Son nergie et son talent sont d'un homme. +Elle n'est plus jeune: le travail de tte a fan son visage; les longues +lectures ont fatigu ses yeux. Elle est sche et raide, sans beaut, +sans grce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe +disgracieuse et vieillie, brle une me ardente, un vritable coeur de +femme, avide de rendre amour pour amour. Prserve de toute chute par +l'lvation de son esprit et par l'orgueil de sa volont, elle s'enferme +en une rserve ddaigneuse et froide et se rfugie dans un labeur +obstin, afin de distraire par la fivre de l'tude son pauvre coeur +abandonn qui, de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage +des rveries du soir, aux demi-clarts de la petite lampe, se gonfle +malgr elle de tristesse et de regret.</p> + +<p>Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet tre artificiellement +virilis, s'chappe furieusement en rvoltes et en maldictions. Que les +crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont +traverses? L'une d'elles crivait Francisque Sarcey: tre trangre +partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours +et toujours tourner dans le mme cercle! Voil tantt vingt-deux ans que +cela dure! C'est le supplice perptuel. J'ai quarante-six ans: c'est +demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du dsespoir final! Dj, j'ai +song finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce +serait fini... Mais non, je crois. Et aprs<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>? Et si elle ne croyait +pas? Dcidment, le prjug religieux a du bon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a><i>L'Institutrice de province</i>. Annales politiques et +littraires du 23 mai 1897, p. 322-323.</blockquote> + +<p>Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est +incapable, elle seule, de nous rendre honntes et vertueux. Ce serait +folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affine +est impuissante remplacer la volont. Voir juste est une chose, bien +agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison claire, +n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractre qui manque le +plus. Il ne suffit pas de connatre le bien pour le pratiquer, ni d'tre +renseign sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir +son devoir, toutes les lumires ne servent de rien. Sainte-Beuve +rapporte d'une femme clbre du XVIIIe sicle, plus rpute pour son +intelligence que pour sa vertu, qu'elle tait destine tre toujours +sage en jugement et faire toujours des sottises en conduite. Jeanne +d'Arc fut une hrone et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle +savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le gnie de George +Sand lui ait t de quelque secours pour rgler sa vie.</p> + +<p>Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trbuchent chaque +pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la gomtrie +ou la mdecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous +tes goste, doux et compatissant si vous tes dur et brutal. Il n'est +point besoin surtout d'tre savante pour tre vraiment femme. Lisez les +discours sur les prix de vertu: vous y verrez les cratures les plus +simples et les plus naves cultiver l'hrosme, sans souponner mme la +grandeur de leur dvouement. Donnez la mme instruction deux jeunes +filles: elle fera souvent de la premire un esprit juste et un coeur +droit, sans corriger l'autre de sa scheresse ou de son tourderie.</p> + +<p>Il se peut donc qu'une femme soit trs vertueuse sans tre trs +instruite. La culture scientifique ne dveloppe pas invitablement la +force morale. Certaines femmes de mrite ont le tort de partager le +prjug sentimental du XVIIIe sicle, qui attribuait l'instruction +toute seule une valeur ducatrice: illusion dangereuse que Taine a +perce jour. Au vrai, il n'y a point de relation ncessaire entre les +lumires de l'esprit et la noblesse du caractre.</p> + +<p>Mais pour n'tre pas absolument moralisatrice, une bonne culture +intellectuelle ne saurait tout de mme gter la femme plus que l'homme. +Elle peut gurir l'un et l'autre de la routine et de l'intolrance et, +en leur faisant mieux voir la vrit, les rendre plus capables de +l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos +tablissements de haute culture acadmique, mais en les prvenant des +preuves et des dceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre +seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour +l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts, +il est prvoir que l'exprience refroidira peu peu l'enthousiasme +d'apprendre, la fivre de savoir, le feu sacr dont brlent certaines +ttes prises de fminisme intgral. Une slection se fera parmi ces +fires ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit +point trop douloureuse.</p> + +<a name="l4c7" id="l4c7"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h4>Instruisez-vous, mais restez femmes</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supriorit + morale du sexe fminin sur le sexe masculin.--Beaut et + bont.</p> + +<p> II.--Ce qu'a produit la vieille ducation + franaise.--L'antagonisme des sexes est antisocial et + antihumain.</p> + +<p> III.--Le vrai et utile fminisme.--Rgnration sans + rvolution.</p> +</blockquote> +<a name="l4c7s1" id="l4c7s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumire, +plus de srieux, notre grande proccupation est que ce progrs +intellectuel ne soit pas achet par elle au prix d'une diminution +morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prtexte de +science et de libert, on dnature la femme. Toutes ses qualits de +coeur, d'affection, de dvouement, nous sont ncessaires. Tant vaut la +femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes +font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recle des +trsors de piti, de dsintressement, de vertu, qu'il serait criminel +d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes +valent mieux que nous. L est leur matrise, et nous la saluons en toute +humilit. En veut-on des preuves?</p> + +<p>D'abord, les statistiques tablissent que la femme est moins criminelle +que l'homme. Pendant l'anne 1894, ont t accuss: 1 327 hommes et 377 +femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de +crimes contre les biens. Sur 104 614 rcidivistes, on comptait, la +mme date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces +renseignements judiciaires, il rsulte qu'il existe plus de coquins que +de coquines.</p> + +<p>Autre preuve de supriorit morale du sexe fminin sur le sexe masculin: +aprs avoir tabli que, dans tous les pays, les divorces sont +gnralement prononcs la demande et au profit des femmes, le docteur +Bertillon conclut qu'en rgle gnrale, les hommes font environ quatre +fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font +d'insupportables pouses. Et pour infirmer ce tmoignage, personne +n'aura le mauvais got d'insinuer que les femmes sont peut-tre pour +quelque chose dans la dtestable humeur de leurs conjoints. Elles ne +manqueraient point, du reste, d'craser leur contradicteur sous le poids +d'une autorit indiscutable: par la bouche de M. le comte +d'Haussonville, l'Acadmie franaise a proclam, dans sa sance du 26 +novembre 1896, que la proportion de la vertu acadmique est +singulirement favorable aux femmes. Il est assez rare que les prix +Montyon soient mrits par des hommes. La raison en est que le +dvouement est par excellence la vertu de la femme. Et l'minent +rapporteur ajoutait: Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec +hrosme, et celles-l, on nous les propose. Les autres, on ne nous les +signale mme pas. Il parat toujours si naturel aux hommes que les +femmes soient dvoues!</p> + +<p>N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur +noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur +ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frres et +parents, poux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point +au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en dtail et en secret. +Et par l j'entends ce constant oubli de soi, cette succession +ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignors, dont se compose +la vie d'une femme vritablement aimante: sacrifice de ses jours et de +ses veilles, de ses gots, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises, +toute cette immolation lente, dont une femme, apprcie en Italie pour +son talent potique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle +s'accomplit dans le silence du foyer, des coles, des hospices o la +femme, mre, ducatrice, soeur de charit, se consacre toute au +bien-tre des autres, les lever, les sauver de la mort physique et +morale<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne par elle-mme</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 843.</blockquote> + +<p>Non, ce n'est pas une exagration de prtendre que toute femme porte en +ses veines un peu du sang gnreux de la soeur de charit; et sans aller +jusqu' prtendre qu'elle trouve un plaisir extrme appliquer des +cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne +d'infirmire ne rpugne pas plus sa dlicatesse qu'elle n'effraie son +coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour +panser toutes les blessures. Sa rsignation, sa douceur, sa compassion, +sa vertu, sont des dons suprieurs que la nature refuse beaucoup +d'hommes minents, dons aussi prcieux, aussi incommunicables que leur +gnie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvde Barine, chez +laquelle le talent gale la modestie, nous dire avec une simplicit +touchante: Le meilleur de mes ides se trouve dans Pascal; le voici: +Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne +valent point le moindre mouvement de charit. Et ce mouvement est la +respiration mme du coeur fminin, sa raison d'tre et sa vie.</p> + +<p>Que voil bien la dignit et la supriorit des femmes! Les philosophes +qui nous reprsentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient +sans doute la femme vraiment femme, dont l'me est bonne autant que +l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps +s'harmonisent dlicieusement; et de mme qu'elle nous surpasse en vertu, +en affection, en dvouement, de mme encore elle nous prime par +l'agrment, la finesse et le charme. Matrielle beaut, immatrielle +bont, tels sont les titres de prminence que l'homme ne saurait lui +disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous +sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et +mchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime +de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent leur +mission, leur fonction, leur devoir social, qui est la grce et la +tendresse.</p> + +<p>Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'galit des sexes: chacun a +ses privilges de nature, ses qualits originelles et ses prrogatives +minentes. Ds lors, nous pouvons nous dire suprieurs aux femmes en +certains points, sans rabaisser leur mrite ni blesser leur +amour-propre, puisqu'elles rachtent et compensent ce qu'elles ont en +moins par des avantages physiques et des qualits morales, qu'il n'est +point donn aux hommes de reproduire galement.</p> + +<a name="l4c7s2" id="l4c7s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette +vieille ducation franaise, prudente et ferme, que le fminisme a +coutume de railler? Il faut cependant constater, pour tre juste, que la +femme franaise est reste capable d'hrosme, de cet hrosme quotidien +qui consiste tenir tte obscurment la mauvaise fortune, aux peines, +aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet hrosme +particulier qui, aux moments de panique, consiste se dvouer quand de +plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la dmonstration en +est faite) que le niveau moral des femmes est trs suprieur celui des +hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primaut rare qu'elles +croient encore l'efficacit des grandes ides, au dsintressement, +l'amour, tout ce qui lve et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en +l'idal, quelles que soient les amertumes et les dsillusions de la vie, +elles conservent dans le secret de leurs mes le trsor des pures +aspirations et des gnreuses vaillances.</p> + +<p>Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc +qu'elle n'est pas si mauvaise, si suranne, si futile, cette vieille +ducation qui consiste entourer la jeune fille de soins jaloux, la +prserver des contacts prmaturs du monde, la couver chaudement sous +l'aile de la mre! On ne voit point que tant de prcautions l'aient +place en un tat d'infriorit avilissante. Initie prmaturment au +got de l'indpendance et la connaissance des hommes, expose de bonne +heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle +point, par contre, d'tre une jeune fille bien leve? A la viriliser + outrance, comme un certain fminisme le rclame, elle sera +certainement moins timide; est-il sr, en revanche, qu'elle soit plus +charmante aux heures de gaiet et plus courageuse aux jours d'preuve? +Ne soyons pas injustes envers le pass, ne rpudions point son hritage. +Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tchons de le +complter, de l'enrichir, de l'amliorer, nous disant que, mme en +cherchant le progrs, mme en aspirant plus de lumire et plus de +libert, une socit ne doit jamais rompre la chane de ses traditions +morales.</p> + +<p>Au point o nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y +a point de sexe qui soit absolument suprieur l'autre, et que l'homme +et la femme ont des aptitudes, des penchants, des gots, des +tempraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces +diffrences de nature les prdestinent des fonctions distinctes. +Confions donc chacun d'eux les rles dans lesquels ils doivent +exceller de par leur constitution mme. De la dissemblance des organes +et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le +prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de +profiter tous. Le bonheur des individus et le progrs de l'humanit +nous font une loi de laisser l'homme et la femme leurs places +respectives.</p> + +<p>C'est donc tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le +compagnon. De grce, ne parlons plus du duel des sexes: au lieu de se +traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en allis! La +vrit est que l'homme ne peut rien sans la femme, de mme que la femme +ne peut rien sans l'homme. La civilisation dpend de leur entente +cordiale, de leur union. D'o il suit que le but de l'instruction et de +l'ducation des femmes ne doit pas tre le dveloppement goste de leur +autonomie mentale. Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler +ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rvent de voir la femme libre +faire un solo dans le concert humain. Cet individualisme, plus ou +moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas mme capable +d'apporter la joie et le contentement qui que ce soit. <i>Vae soli!</i> +L'homme et la femme ne sont point ns pour chanter isolment, mais en +choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se +mlent comme leurs mes. tant faits l'un pour l'autre, ils doivent tre +l'un l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de +bonheur qui se puisse goter sur terre rside dans l'harmonie des sexes; +et s'il arrive que l'accord de deux tres se fonde en une parfaite +correspondance de pense, d'aspiration, de got et de volont, alors la +vie de chacun, embellie et amplifie par la confiance et l'affection, +lve le couple humain la plus haute flicit qui se puisse atteindre +ici-bas. Ne sparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins, +veut manifestement unir pour le bien de l'espce et la conservation de +l'humanit!</p> + +<a name="l4c7s3" id="l4c7s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Il est nanmoins un fminisme qui, dans le domaine du travail +intellectuel, rallierait srement l'adhsion de tous les sages. On +rencontre trop souvent des femmes purement rceptives, dont c'est la +triste fonction de reflter les penses et les sentiments d'autrui. +Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et +gracieuse, quoiqu'elles parlent franais comme tout le monde, +c'est--dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment mme, de temps en +temps, des apparences d'ide ou des ombres de raisonnement, ces tres +flexibles et inconsistants, vritables cires molles o le pouce du +matre marque volont son empreinte souveraine, ne sont pas des +personnes. Leur me est somnolente et inerte. Elles ont la passivit des +choses et la souplesse inconsciente des ponges; elles s'imbibent de +toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure, +l'esprit, les gots, les tics de leur entourage. Elles produisent un +certain effet dans les salons, quand elles ont de la beaut et des +manires: ce qui n'est pas rare. Elles savent, l'occasion, sourire +avec grce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans lgance, +les entendues ou les offenses. Mais ne vous y trompez pas: ces +figurantes jouent sans conviction un rle appris dans le salon de leur +mre. Dresses aux rites de la frivolit mondaine, elles n'ont ni +volont, ni caractre, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent +leur bonheur vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur +suffit de servir de muse aux esthtes, d'idole aux artistes et de +mannequin aux couturiers.</p> + +<p>Mettons que j'exagre. Il demeure que la frivolit des femmes est +malheureusement trop frquente. De la petite ouvrire la grande dame, +la coquetterie occupe, affolle toutes les ttes, et les dpenses de +toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la +plus grande plaie de notre poque, c'est <i>la dmoralisation de la femme +par le luxe</i>. Eh bien! le fminisme oppos comme ractif cette +purilit, cet affaissement, cette dpravation des mes, est digne +d'encouragement: c'est un fminisme modeste, sincre et gnreux, qui +convie la jeune fille faire retour sur elle-mme, se pntrer de son +nant relatif, se corriger de cette nullit lgante que beaucoup +d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mres, sortir, +par un vigoureux effort, de l'infriorit mentale et morale o ce +travers de vanit l'a mise. Ainsi compris, le fminisme aiderait la +femme se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa +propre faiblesse, s'insurger, non contre les vices des hommes, mais +contre ses propres dfauts, pour se grandir et se rgnrer; il serait, +suivant le mot de M. mile Faguet, une gnreuse rvolte de la femme +contre elle-mme, un dsir impatient, imptueux mme, de s'amender, de +s'amliorer, de se redresser dans tous les sens du mot<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>; bref, ce +fminisme serait trs lgitime, trs sain, trs digne et trs vertueux. +Tous les hommes de sens y applaudiraient.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> Feuilleton dramatique du <i>Journal des Dbats</i> du 5 juillet +1897.</blockquote> + +<p>Mais, au lieu de travailler leur propre perfectionnement, les +indpendantes prfrent ce relvement modeste et mritoire un +fminisme de protestation criarde et d'mancipation hasardeuse. C'est +qui clamera le plus haut: Enfants, on nous rprime; jeunes filles, on +nous dprime; pouses et mres, on nous opprime! Et sous prtexte +d'affranchissement, armes de leur demi-science, elles s'lancent la +conqute de toutes les professions viriles. On verra tout l'heure que, +pour leur excuse, elles y sont souvent obliges.</p> +<br> +<hr class="short"> +<a name="l5" id="l5"></a> +<br> + +<h2>LIVRE V</h2> + +<h3>MANCIPATION CONOMIQUE DE LA FEMME</h3> + +<br> +<hr class="short"> +<a name="l5c1" id="l5c1"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>La question du pain quotidien</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Aspects conomiques de la question + fministe.--Aggravation de la loi du travail pour la femme + du peuple ou de la petite bourgeoisie.</p> + +<p> II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement + d'ambition.--Il faut des places aux diplmes.</p> + +<p> III.--Dbouchs ouverts a l'activit des femmes.--Le + mariage.--Le couvent.--La femme pasteur.</p> + +<p> IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition + pnible et efface.--La dvotion leur suffit-elle?</p> +</blockquote> +<br> + +<p>La question fministe est, pour une large part, une question conomique. +Puisque tant de femmes rclament aujourd'hui le droit au travail, il +faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En +ralit, le temps qui passe voit s'accrotre incessamment le nombre de +celles qui sont forces de gagner leur pain la sueur de leur front. Le +fminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit, +une attitude lgante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites +villes de province, des femmes existent qui, si appliques qu'on le +suppose aux affaires de leur intrieur, si curieuses mme qu'elles +soient des affaires de leurs voisins, commencent s'ennuyer vaguement +de leur situation prsente, rver perdument d'une situation +meilleure; sans contester que l'activit lectrique, qui nous enfivre, +entrane l'pouse, mme heureuse, vers un idal de vie plus agissante, +et qu' mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus +levs, elle trouve plus pnible qu'autrefois de rester confine dans +l'obscurit du mnage; sans mconnatre, enfin, que la trpidation qui +nous secoue commence l'envahir et l'nerver, et qu'en somme, dans +une socit tourmente comme la ntre, le sexe fminin soit excusable de +prtendre jouer un rle de plus en plus indpendant et personnel,--il +est moins douteux encore que, plus nombreuses d'anne en anne, de +pauvres filles bien doues et parfois bien nes, sans ressources, sans +dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obliges de lutter, comme +les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque +jour.</p> + +<a name="l5c1s1" id="l5c1s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Cela est vrai de l'ouvrire aussi bien que de la bourgeoise. D'aprs les +plus rcentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant +d'une profession, contre 500 000 rentires ou propritaires. Ce chiffre +reprsente peu prs la moiti de la population fminine ge de vingt +ans et au-dessus. Ce qui revient dire que la moiti des femmes +franaises gagnent leur vie en travaillant.</p> + +<p>Dans le peuple, les mres charges d'enfants ne peuvent plus se vouer +exclusivement leur mnage; elles y mourraient de misre. En plus du +besoin qui les condamne, sous peine de mort, demander des ressources +au travail extrieur, le machinisme, qui a renouvel l'industrie, a +port un coup funeste l'atelier domestique et jet l'ouvrire hors du +foyer, o elle vaquait sa tche coutumire en surveillant les enfants. +La vie de famille a t si gravement modifie par la vapeur et la +mcanique, que bon nombre d'ouvrires sont dans la triste obligation de +dserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de +s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuit des fabriques et des +usines.</p> + +<p>pouses et mres, telles taient les deux fonctions de la femme, l'alpha +et l'omga de sa destine. Maintenant, il lui faut en plus gagner son +pain et, cette fin, abandonner son intrieur pour travailler au +dehors. Qu'on s'tonne, aprs cela, qu'elle revendique le droit un +salaire honorable! Il serait cruel de lui rpondre, ft-ce avec un doux +regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le mnage, pour l'amour. +Aimer, avoir des enfants et les lever, garder le foyer et filer la +laine, voil un joli rle qui pouvait suffire aux heureuses mres +d'autrefois; quant la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison +pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.</p> + +<p>Notre petite bourgeoisie, si digne et si intressante, n'est pas +beaucoup plus fortune. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intrt et +les conversions de la rente ont rduit gravement son modeste budget. Et +du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup mme +ont d s'loigner de la demeure paternelle, qui n'tait plus assez riche +pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises +rsolument en qute d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de +dire que, dans nos classes intermdiaires, le fminisme est n, moins +des conceptions trs contestables de l'galit des sexes que de +l'appauvrissement du foyer familial et des difficults croissantes de la +vie. Et comme au dbut les coles taient largement ouvertes et les +positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles +pauvres de bonne famille s'y sont prcipites.</p> + +<p>Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et +surabondamment occupes, n'ont pas suffi longtemps l'afflux des +aspirantes. Maintenant le fminisme cherche et rclame d'autres +dbouchs. Pour ce qui est particulirement des femmes qui ne sont point +engages dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et +les veuves, subvenir par elles-mmes leur entretien, il est +conjecturer qu'elles s'appliqueront forcer l'entre des nombreuses +carrires qui leur sont fermes. En quoi ce mouvement d'invasion +pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler +pour vivre.</p> + +<a name="l5c1s2" id="l5c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Du jour mme o l'on s'est dcid ouvrir aux filles les collges, les +lyces et les facults, du jour o, pour obir aux suggestions des +pdagogues, on a mis la disposition de nos demoiselles les brevets et +les diplmes, il tait facile de prvoir, qu'aprs avoir pli sur les +livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne +se rsoudraient point considrer leurs titres universitaires comme des +titres nus, simplement dcoratifs, poursuivis avec dsintressement, <i>ad +pompam et ostentationem</i>. Aujourd'hui la Rpublique distribue la mme +instruction aux deux sexes; elle quipe et exerce galement les filles +et les garons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les +mmes armes et les soumet au mme entranement. Comment s'tonner que +bon nombre d'tudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos +tudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi +abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence +est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent tirer parti de +leur instruction pour vaincre, c'est--dire pour vivre?</p> + +<p>La graine de bachelires, de licencies et de doctoresses devait +logiquement s'panouir en moisson de praticiennes dcides envahir les +bureaux, les prtoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune +fille a subi le long labeur d'accablantes tudes et sacrifi au dsir +d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaiet, souvent mme sa grce et +sa sant, lorsqu'elle mesure la supriorit que son savoir, ses +diplmes,--et aussi son orgueil,--lui assurent rencontre du commun des +mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce utiliser cette force +patiemment accumule? Ce serait, de sa part, hrosme ou folie de se +refuser tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la +prparer la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mler? Pourquoi lui +distribuer les grades et les diplmes, s'il lui est interdit d'en user? +Pourquoi lui apprendre un mtier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer? +A cela, l'tat n'a rien rpondre. Il est bien inutile d'armer +savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si +d'invincibles prjugs les tiennent loignes du champ de l'action et +les relguent au foyer pour garder les malades et panser les blesss. +Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur +savoir et leur mrite. Aprs avoir partag nos labeurs, elles aspirent +partager nos bnfices. Cette prtention est dans l'inluctable logique +des choses.</p> + +<p>A ce propos, M. Izoulet a crit: L'me fminine a conquis sa dignit +mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tt ou +tard en accroissement de dignit lgale, car le passage est irrsistible +du psychique au juridique<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. Rien de plus vrai: comme le flot pousse +le flot, un accroissement de lumire engendre un accroissement de +conscience; un accroissement de conscience dtermine un accroissement de +pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entrane finalement un +accroissement de droit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> Lettre cite dans la <i>Faillite du mariage</i> de M. Joseph +<span class="sc">Renaud</span>, p. 33.</blockquote> + +<p>Dcide n'tre plus le satellite de l'homme, mais briller de son +propre clat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel +que la femme rclame le droit au libre travail. Mais ses rclamations +seraient moins instantes et moins gnrales, si le besoin ne la chassait +souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que +beaucoup parviennent vivre maigrement la maison. Qu'on approuve ou +qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut +la subir. Ce n'est pas un bien, mais une ncessit; ce n'est pas un +idal, mais une fatalit.</p> + +<p>Hors de l, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie +pourrait-elle suivre?</p> + +<a name="l5c1s3" id="l5c1s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Pour ne point parler de l'amour vnal que tout le monde doit fltrir et +pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-mme, il est au +besoin d'activit des femmes trois dbouchs normaux: le mariage, la +religion ou l'industrie.</p> + +<p>Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de +l'espce et aux indications de la raison, c'est quoi nul ne saurait +contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'tre +pouse et mre. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population +franaise compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que +cet excdent soit infrieur celui qu'on relve en Angleterre, il +mrite cependant une srieuse considration. D'autre part, l'effectif du +clibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre +seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misre et en +souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici +des femmes heureuses qui jouissent de la scurit du lendemain, ou de +l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et +bien des veuves, il faut une carrire, un gagne-pain. Il convient donc +de prparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des +carrires honorables et lucratives l'activit inemploye des femmes +qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent +contre la vie,--depuis l'ouvrire et la servante jusqu' la caissire et +l'artiste?</p> + +<p>Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon +mme aux rsistances de l'esprit chrtien. On peut ramener trois +rgles la condition des femmes selon la conception de l'vangile: 1 +devant Dieu, la femme est l'gale de l'homme; 2 dans la famille, c'est + l'homme de commander et la femme d'obir; 3 dans la socit, la +femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors. +Fidle ce programme, l'glise tient pour dsirable que le sexe fminin +ne s'puise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dpense +aux offices de la vie publique.</p> + +<p>Ce n'est pas dire que les femmes, qui n'ont point de got pour le +mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions +religieuses un refuge et un appui. En France et, plus gnralement, dans +les pays catholiques, l'glise offre au sexe fminin d'innombrables +asiles, o filles et veuves trouvent dans la vie de communaut un +aliment leur besoin de dvouement et de charit. Depuis des sicles, +l'institution de la virginit monastique a donn au fminisme une +solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il +semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en dcroissance +dans les communauts de femmes. Les statistiques officielles ont +constat 127 783 congrganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier +1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses +trangres tablies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre +des religieuses franaises tablies l'tranger. Suivant le R. P. +Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congrganistes +franaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires +dissmines travers le monde.</p> + +<p>Le pass a connu mme de vritables socits coopratives de femmes qui, +sous le nom de bguinages ou de fraternits, offraient aux ouvrires +indigentes un rconfort pour leur vertu et une protection pour leur +travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces +appellations de mres, de filles et de soeurs. Certaines de ces +communauts se transformrent en ordres monastiques, en refuges ou en +pnitenciers.</p> + +<p>Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie +la question fministe, puisque, d'aprs les chiffres que nous venons de +citer, plus de 160 000 Franaises y trouvent, peu de frais, une vie +honorable et une retraite assure. Par contre, dans les pays protestants +o les asiles de pit ne s'ouvrent plus gure la femme qui n'a pas le +moyen ou le got de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans +soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont +comme frappes de mort sociale<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>. Que si jamais, par hypothse, on +fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos +villes toutes les dlaisses, toutes les misrables, aux domestiques +sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes dchues ou +abandonnes, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise +douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse concevoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> Holtzendorf, cit par P. Augustin Rsler, <i>op. cit.</i>, p. +290.</blockquote> + +<p>Prives des dbouchs du couvent catholique, les femmes protestantes +d'Amrique s'insinuent tout simplement dans le clerg mthodiste, +baptiste ou unitarien. Elles se font d'emble ministres du Verbe +divin. Lors de la dernire exposition de Chicago, on a pu voir, le jour +de la Pentecte, de charmantes ladies revtues de l'habit +ecclsiastique,--une ample tunique noire passe sur le costume de +ville,--prcher et officier avec une dignit, un art et une grce qui +ont ramen au temple bien des pcheurs endurcis. Derrire les +officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un tmoin oculaire, +taient assises, rgulirement ordines, parmi lesquelles plusieurs +ngresses<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> <span class="sc">Kaethe Schirmacher</span>, <i>Journal des Dbats</i>, du 4 septembre +1896.</blockquote> + +<p>Il n'est pas croire que les prtres de l'glise catholique aient +redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose. +Bien que Jsus ait t suivi dans ses courses apostoliques par de +pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumnes, on ne voit point qu'il +leur ait confi jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples +d'lection qu'il a dit: Allez et prchez l'vangile toute crature. +De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait la dernire +cne. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux +honneurs du ministre ecclsiastique. Et depuis lors, une discipline +constante les a cartes de la chaire et de l'autel.</p> + +<p>A dfaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait, +d'ailleurs, loigner les femmes du sacerdoce romain. La femme +confesseur,--si agrable que puisse tre cette nouveaut par plusieurs +cts trs humains,--viderait peu peu les confessionnaux de leur +clientle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment +s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes +confidences sans prouver le besoin de les pancher en des oreilles +amies?</p> + +<p>Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la +religion, il serait cruel de mettre le sexe fminin en demeure de +choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et +l'homme. L'glise elle-mme n'y songe point. Aussi bien, entre la +religieuse et l'pouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mrite +considration.</p> + +<a name="l5c1s4" id="l5c1s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Les vieilles filles! On ne songe pas assez leur mlancolique destine. +Il semble que ces pauvres dlaisses, qui ont senti se faner lentement +leur jeunesse et parfois leur beaut, ne comptent pas dans notre +socit. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence dserte et +monotone s'coule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'taient +mises en marche vers l'avenir avec de beaux rves et de larges +ambitions; et d'anne en anne, les espoirs dus et les ardeurs +refoules ont creus leur front une ride nouvelle et dpos en leur +me une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi, +tristes et inaperues, jusqu' ce que la mort les prenne. Elles ont +manqu leur vie.</p> + +<p>On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu +manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses +mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et +que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y rsigner +avec grce. Peut-tre; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je +connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse +ingnue, leur candeur souriante, se refuse croire au mal; mieux que +cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renonc chercher +le bonheur pour elles-mmes, n'ayant point d'autre proccupation que de +travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres. +Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne +les rebute. Et pour utiliser les trsors de maternit inemploye qui se +sont amasss en leur coeur, elles pousent la grande famille des +malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur +me de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour +d'elles, les plus aimantes et les plus dvoues des mres.</p> + +<p>Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont +dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis +que notre socit prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux +garons, elle rserve tous ses ddains, toutes ses rigueurs, toutes ses +plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si +elles n'ont pu se marier? Est-il quitable de traiter comme une +dclasse, comme une rfractaire, une malheureuse isole qui, faute +d'tre pouse devant le maire et le cur, n'a pas le droit d'avoir des +enfants? On conviendra que la socit serait cruelle de la punir d'une +solitude qu'elle n'a point cherche. Seule, elle doit vivre avec +honneur; seule, elle doit consquemment travailler avec profit. Or, +voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession librale? on +lui permet de s'y prparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime +de l'exercer; s'adonne-t-elle un mtier manuel? on lui pardonne de +peiner autant qu'un homme, mais, travail gal, on la paiera moiti +moins.</p> + +<p>A l'encontre de ces prjugs, dont la barbarie finira bien un jour par +nous rvolter, le fminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que +la revendication de leur honneur et de leur pain.</p> + +<p>Et qu'on ne prenne point nos dolances pour une critique dtourne des +pratiques et des moeurs de l'glise. Outre que la religion est presque +l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers +que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les mes actives et +ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore +un large dbouch aux ardeurs inoccupes du clibat fminin, et qu'il +contribue de la sorte adoucir l'amertume de la condition faite aux +filles qui n'ont pu accder au mariage et la maternit. Mais la femme +n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'tre, d'autre destination naturelle +que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le clibat laque, +honor chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel +ct est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?</p> + +<p>On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pense, de +laciser les oeuvres d'apostolat et de charit: nous nous inclinons, au +contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de +nos religieuses. Certains livres ont beau nous prsenter le fminisme +comme une religion qui a ses devoirs, ses dvotions et ses voeux, on a +beau nous parler d'riger la femme nouvelle en gardienne des lois +morales, d'en faire l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanit, +ou, plus potiquement, la chaste prtresse qui incarnera la moralit la +plus haute et le dsintressement le plus absolu,--on ne fera pas que +les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du +sanctuaire. Le mobile de celles-l ne vaut pas l'idal de celles-ci.</p> + +<p>Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagrant l'gosme et les +brutalits de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la +femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dgot, et que, par +peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une +virginit farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au +sexe fort, entrane, brle par le dsir ardent de se dvouer au +relvement de la condition fminine, chaste pouse de l'Ide, elle se +dtache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualis qui l'incline + dpenser au profit de l'humanit la tendresse vacante de son coeur, +cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce +fminisme insexuel, mystique et douloureux, est un fminisme +d'imagination, un fminisme de roman. Si rare pourtant que puisse tre +cette sorte de religion laque, nous devons la saluer +respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions brigues et +poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le +clibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le sicle prsent +vt natre (je parle sans rire) la vierge mdecin.</p> + +<p>L encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des +ordres charitables. Je sais des soeurs de la Misricorde et de la +Charit auxquelles il ne manque, en fait de science mdicale, que les +brevets et les diplmes. Pourquoi leur serait-il dfendu de les +conqurir? Aprs les soeurs gardes-malades, qui aident les petits +natre, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-mdecins, qui +aideront les grands se gurir? Pour tre vierge laque, il suffit de +s'prendre d'un idal terrestre. Mais si l'amour de l'humanit peut +faire des hrones, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le +fminisme de nos libres vestales, prises de chastet orgueilleuse et +savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles +mconnaissent, la loi imprissable du Dcalogue et du Sermon sur la +montagne qu'elles oublient.</p> + +<p>Et pourtant, il faut bien le dire et mme s'en rjouir, la dvotion ne +suffit point de certaines mes, mme religieuses, que travaille de +plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes +qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit +de s'occuper des grands problmes sociaux dont notre poque est +tourmente, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de +panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de gurir, les misres +du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur +conscience est scandalise et leur me endolorie. A ces femmes de +volont et d'action, la prire ne saurait tre le but exclusif de la +vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres +ne sont pas seulement celles de misricorde et de charit; aux oeuvres +religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laques. Est-ce un +bien? est-ce un mal? Il faut rpondre cette question.</p> + +<a name="l5c2" id="l5c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Du rle social de la femme</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Charit religieuse et charit laque.--Le fminisme + philanthropique.</p> + +<p> II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe + fminin.--Le relvement de la femme par la femme.</p> + +<p> III.--La question des domestiques.--Dolances des + matres.--Dolances des servantes.</p> + +<p> IV.--L'ouvrire des villes et la mutualit.--Misre a + soulager, moralit a sauvegarder.--Aide-toi, la charit + t'aidera!</p> + +<p> V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et + l'assistance prive.--Les devoirs de l'heure prsente: le + devoir social et le devoir patriotique.</p> +</blockquote> +<a name="l5c2s1" id="l5c2s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Non moins que ses devancires, la femme d'aujourd'hui aime goter la +douceur de se dvouer. Elle prfre encore, Dieu merci! les joies du +sacrifice, les tendres inquitudes de la maternit, les exquises +souffrances de l'amour, aux motions lucratives de la profession +d'avocat, l'orgueilleuse possession d'un sige de magistrat, ou mme +aux jouissances suprieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en +est toutefois qui, sans songer sortir de leurs attributions +naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et ferme, et qui +aspirent l'action. Si elles tendent se viriliser, c'est avec la +volont de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanit l'amour +de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se +vouer au bonheur d'un seul.</p> + +<p>On dira que nos soeurs de charit en font tout autant depuis des +sicles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai diminuer ce +qu'a d'utile et d'admirable l'largissement de la maternit dans une me +de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres +d'assistance et de relvement appartiennent en propre aux congrgations +religieuses, et que, hors d'elles, la femme laque doit vivre pour son +plaisir ou pour son intrt. En France, malheureusement, la plupart des +bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est--dire catholiques, +protestantes ou juives. Par raction, les autres--et elles sont +rares--se disent neutres et sont le plus souvent athes. De l une gne +de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner la charit toute +simple, sans s'affilier une congrgation ni s'enrler dans un parti.</p> + +<p>Or, loin de s'puiser follement faire clore en la femme des virilits +inoues, le fminisme mriterait d'tre bni, s'il encourageait +seulement l'activit charitable les femmes embarrasses de loisirs +ennuys et de forces striles. Puisse-t-il se borner des leons +d'apostolat! Prsentement, les femmes inoccupes sont lgion; et le +premier but du fminisme doit tre de constituer les veuves et les +filles indpendantes en associations secourables et de les mobiliser, +pour la campagne de moralisation et d'assistance, que ncessite +imprieusement le malheur des temps. En se consacrant cette grande +oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilges de charme et de +sduction, les femmes peuvent prparer un monde meilleur nos +descendants. Soeur de charit sans la cornette, voil un rle digne de +tenter une grande me.</p> + +<p>Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activit qui +dvore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels +suffisent des vocations laques et des gots purement sculiers. En ce +qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrle des +oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de +bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en +tout ce qui a trait la dfense et au soutien de l'enfance et de la +vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chres au coeur +fminin,--nous sommes persuad que l'on pourrait tendre le cercle de +leurs attributions. Pourquoi mme (c'est un avis que nous donnons en +passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des Amis de nos +Universits? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins +efficace que celui de leurs maris ou de leurs frres.</p> + +<p>Et l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amrique, les femmes +franaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de +rsoudre les problmes qui intressent leur sexe et le ntre. Leurs +groupements littraires, philanthropiques ou professionnels pourraient +dterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de rforme +dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection +du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance +des nouveau-ns et des nourrices.</p> + +<p>Nous voudrions mme qu'elles prissent en main les questions des +logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et +des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins +et des muses. Tout ce qui tient la beaut et la salubrit des +villes relve de leur comptence et de leur got. Il n'est pas une +agitation locale laquelle les femmes amricaines ne prennent part +avec entrain. A leur suite, les Franaises pourraient tendre peu peu +leur influence bienfaisante sur les coles publiques, les bibliothques +populaires, les expositions artistiques et les ftes urbaines. Leur +bonne grce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale, +ne ft-ce qu'en rappelant aux hommes les rgles souvent mconnues de la +douce tolrance et de la civilit purile et honnte.</p> + +<p>Pourquoi surtout (j'y insiste dessein) ne pas ouvrir largement leur +action les commissions scolaires et les comits de surveillance des +asiles, des crches, des ouvroirs, des refuges, des hpitaux et des +maisons d'ducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier leur +vigilance l'inspection du travail fminin et la tutelle des enfants +assists? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs +d'Amrique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou +aise entreprennent de courageuses croisades contre le vice, +l'intemprance et l'ivrognerie?</p> + +<p>Des oeuvres existent dj qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union +franaise pour le sauvetage de l'enfance, l'Union franaise des femmes +pour la temprance, l'Union internationale des amies de la jeune fille, +et nos deux Socits de secours aux blesss des armes de terre et de +mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec clat la +rayonnante bont fminine. Que les femmes de France se dvouent donc, +sans respect humain, toutes les tentatives de bienfaisance, de +moralisation et de solidarit mme les plus hardies, et qu'elles +laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce +fminisme chevaleresque est celui des saintes.</p> + +<a name="l5c2s2" id="l5c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>D'une faon gnrale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les +oeuvres de prservation et de relvement, c'est--dire tout le +dpartement de la charit, devrait tre aux mains des femmes. Leur +domaine est l o l'on souffre. Elles sont admirablement doues pour +toutes les oeuvres de consolation, de rdemption, de pacification; elles +sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la +vocation de la charit. Une socit bien ordonne confierait des +femmes tous les offices de la bienfaisance. Cette conclusion de M. +Jules Lematre a reu du Congrs international d'assistance publique une +conscration solennelle. Ce congrs, o trente-six tats taient +reprsents, a mis le voeu qu'une plus large place ft faite aux femmes +dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance +publique<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> Rapport de M. Jules <span class="sc">Lematre</span> sur les prix de vertu: novembre +1900.--Voir aussi la <i>Fronde</i> du 12 septembre 1900.</blockquote> + +<p>O la police, l'hygine, la rglementation et la science des hommes +chouent, les femmes ont chance de russir. L'aumne distraite, bruyante +ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne +suffit rconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir +avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on +lui tend, il faut que le misrable sente la main d'un ami qui fait le +bien pour le bien. La charit suprieure est dicte moins par la piti +que par la justice. Sans faire l'aumne un crime de poursuivre parfois +un mobile intress, de calculer avec Dieu, d'escompter les rcompenses +futures de l'au-del, encore faut-il que, pour tre fconde, elle soit +anime d'un apptit de dvouement, d'une tendresse intelligente, d'un +lan de maternit morale, o l'on sente non seulement le devoir, mais le +besoin et le plaisir de donner.</p> + +<p>Telles ces femmes d'Amrique qui ont entrepris une vritable croisade +contre l'alcoolisme, la misre et la dchance lgale des femmes +avilies, et qui prchent la dcence et la sobrit sur les places +publiques, pntrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au +besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne son +vice et la prostitue sa dgradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des +libres de Saint-Lazare, fonde par Mme Bogelot, pour prserver la +femme en danger de se perdre et fournir celle qui est tombe le moyen +de se rhabiliter. Est-il charit plus admirable? Protger la jeune +fille et relever la femme dchue, rendre aux cratures les plus dcries +le respect d'elles-mmes, visiter infatigablement les hpitaux, les +refuges et les prisons, braver les pidmies et s'installer au chevet +des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et rchauffe +le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les mes, +verser gnreusement toutes les misres qui se cachent et sur toutes +les plaies honteuses le pur lait de la fraternit humaine: voil +l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.</p> + +<p>Nos congrgations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient +capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop ferme, trop +clotre. Nos admirables soeurs de charit elles-mmes sont trop exiles +de l'humanit. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les +mansardes. C'est l qu'il faut aller le surprendre et le soigner. +Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant! +Empitez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si +sche et si imprvoyante! Tant que le fminisme ne commettra pas d'autre +usurpation, il ne comptera que des allis parmi les hommes. C'est votre +droit d'tre associes au soulagement de toutes les souffrances et au +redressement de toutes les iniquits.</p> + +<a name="l5c2s3" id="l5c2s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Il est,-- titre d'exemple,--une question trs grave que les congrs +fministes ont hsit longtemps voquer dans leurs assembles: c'est +la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que +les femmes riches ou aises peuvent rsoudre sans sortir de chez elles. +Tous ceux qui ont coeur la paix sociale devraient s'mouvoir de +l'abme qui se creuse de plus en plus entre les matresses et les +servantes.</p> + +<p>Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprs des bons +matres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas +moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est +pas moins vrai que la domesticit est une sujtion pnible, dont souvent +les suprieurs abusent et les infrieurs ptissent. C'est ainsi que +certaines femmes du monde affichent pour les filles attaches leur +personne un ddain, une raideur, un mpris capables de froisser, de +rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans +l'aversion que ces dames professent pour les travaux du mnage. Comment +attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tche +que sa matresse considre comme dgradante? Cela tant, il est logique +qu'on tienne pour des tres infrieurs les serviteurs, que les rigueurs +du sort ont condamns aux humbles besognes de la cuisine ou de la +basse-cour.</p> + +<p>Chez d'autres mondaines, il y a mme, vis--vis de la domestique, comme +une survivance des abominables sentiments de la matrone paenne pour +l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne lgante: +Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair domestique. Cette femme +sans entrailles mritait d'tre servie par des furies.</p> + +<p>Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrives +de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de +petits bourgeois peu aiss, chez lesquels la nourriture est mesure avec +parcimonie, tandis que le travail est impos sans trve ni sans mesure. +Quand elles ont atteint leur majorit, elles peuvent se dfendre, et +elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de +la petite bonne de quinze seize ans, jete loin des siens sur le pav +des grandes villes et qui, dpourvue d'appui et de conseil, connaissant + peine son mtier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie toutes +les corves qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes mes la petite +bonne tout faire: elle est presque toujours digne d'intrt.</p> + +<p>On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualits des +serviteurs d'autrefois; que les ides d'galit et d'indpendance ont +surexcit en eux l'gosme et l'envie; qu'elles sont d'un autre ge, ces +servantes probes et dvoues qui pousaient, en quelque sorte, la +famille de leurs matres et lui rendaient en fidlit et en respect ce +qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je rpondrai +que, si vraies qu'elles soient, ces rflexions confirment le mal social +dont nous souffrons,--sans le gurir. Et puis, les matres n'ont-ils pas +frquemment les domestiques qu'ils mritent? Prennent-ils un soin +attentif de leur moralit, de leur sant, de leur avenir? Si l'infrieur +a des devoirs, le suprieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques +s'attachent votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos +actes, que vous n'tes pas indiffrents leur existence.</p> + +<p>Encore une fois, nous ne dfendons point (on voudra bien le remarquer) +les drlesses, sans conduite et sans honntet, qui pillent et +ranonnent la maison o elles sont entres par ruse ou sur la foi de +quelque recommandation mensongre. Les matres qu'elles exploitent ne +font qu'user du droit de lgitime dfense en se dbarrassant au plus +vite de ce flau domestique.</p> + +<p>Mais pour combien de pauvres filles honntes la domesticit est-elle +l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame +trane dans l'oisivet une vie peu prs inutile, ceux qui la servent +lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se +rappeler que, sans rompre absolument avec les agrments de la socit +joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux faire que de +promener travers les salons sa grce prcieuse et pare! Tmoigner +nos soeurs infrieures de l'attachement et de la sympathie est la +meilleure faon, pour les privilgis de la fortune, d'attnuer +l'injustice du sort.</p> + +<p>On voit qu' la question des domestiques, nous n'admettons qu'une +solution d'ordre moral. Faisant appel aux matres et surtout aux +matresses, nous les prions de se mieux pntrer de cette ide +chrtienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs gaux devant +Dieu et devant la nature, des tres qui pensent comme eux, qui souffrent +comme eux, et que les progrs de l'instruction et de l'galit rendent +de plus en plus sensibles l'injustice, la duret, l'humiliation. +Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de +rsignation pour nous servir qu' nous pour les supporter. Il n'est +qu'une rforme de notre mentalit,--la rforme de nous-mmes,--qui +puisse amliorer graduellement la condition de nos infrieurs. Et comme +toute rvolution morale, cette oeuvre d'ducation ne se fera pas en un +jour.</p> + +<p>Dj, cependant, il existe Paris, et dans les grandes villes, une +Socit des amis de la jeune fille, qui ne manquera pas, je l'espre, +de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, loignes de +leur famille et dnues de ressources. Quant aux majeures, elles +commencent, un peu partout, s'unir et se syndiquer; et nous verrons +peut-tre un jour les mauvais matres mis en interdit par la +fdration des domestiques et, titre de revanche, les mauvais +domestiques mis en quarantaine par la coalition des matres.</p> + +<p>Pourtant, ces moyens extrmes nous rpugnent. Mieux vaut l'entente que +la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposes par la Gauche +fministe? Celle-ci n'hsite point mobiliser contre les matres toutes +les forces coercitives de l'tat, rclamant qu'une loi et des rglements +fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de +sortie, ou, du moins, que le travail des domestiques soit assimil +celui des ouvriers et des employs quant aux conditions d'hygine et de +repos. Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne mme les +bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il +serait excessif de lui substituer l'tat, d'autant mieux que rien +n'oblige une domestique rester dans une maison o elle se trouve mal +paye ou mal traite: il est entendu que les inspecteurs et les +inspectrices du travail auront le droit de contrler ce qui se passe +dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra crer toute une arme de +fonctionnaires pour procder ces incessantes visites domiciliaires: il +suffira, rpond-on, que les bonnes dposent une plainte chez +l'inspecteur. Et voyez l'ingnieux dtour: la dnonciation tortueuse et +lche remplacera l'inquisition domicile<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. On ne saurait vraiment +imaginer rien de plus libral: ou l'espionnage ou la dlation. Avec un +pareil rgime, le shah de Perse lui-mme se dciderait cirer ses +bottes. Si jamais cette savante rglementation est vote, une loi +s'imposera d'urgence pour dfendre les matres contre la tyrannie des +domestiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> Congrs international de la Condition et des Droits des +femmes. Compte rendu stnographique de la <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l5c2s4" id="l5c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Il est urgent, par ailleurs, que nos lgantes, qui ont le rare +privilge de pouvoir soigner leur intelligence et leur beaut, se disent +et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains +de la femme qui dpense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en +France, 950 000 couturires et 30 000 modistes, dont elles utilisent +plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de +ddier son excellente tude sur les ouvrires, l'aiguille: A celles +qui font travailler, pour qu'elles prennent piti de celles qui +travaillent! Les patrons subissent le caprice de leur clientle. Les +intermittences de presse et de chmage proviennent de l'irrgularit des +commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intrt et l'humeur des +acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si +instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingnie rduire ses +prix de vente, en rduisant ses prix de faon? Nous aurions tort de lui +en faire un crime: c'est une ncessit qu'il subit regret. Seulement, +comme il n'est pas de limites la misre, il se rencontre toujours des +malheureuses prtes travailler plus bas prix que d'autres moins +malheureuses. A cela, quel remde?</p> + +<p>Puisque les moeurs rglent le travail plus que les lois, serait-il si +difficile nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur +ou le prdicateur aidant, pour aviser aux moyens d'attnuer cet +avilissement de la main-d'oeuvre? Il dpend de tout le monde que le +travail s'abrge et s'amliore. Faites vos commandes temps, et bien +des veilles seront vites. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et +le repos dominical sera plus facilement respect. Ce n'est pas assez. La +femme riche a le devoir de prendre en main les intrts de la femme +pauvre. Il faut qu'il s'tablisse de plus frquentes et de plus amicales +relations entre les rentires du premier tage et leurs soeurs pauvres +des mansardes. Voil une bonne occasion pour le fminisme de montrer ce +qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est ce prix. Si les +heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple, +le socialisme la prendra; et quand il aura l'ouvrire, nous dclare M. +Benoist, nous ne pourrons mme plus tenter de lui disputer l'ouvrier. +C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'tablisse bien vite, entre les +patriciennes du luxe et les dshrites de la terre, un fminisme de +solidarit fraternelle qui pacifie les hommes en rconciliant les +pouses et les mres.</p> + +<p>C'est surtout l'ouvrire des grandes villes qu'il importe de tendre +une main secourable. Moralement abandonne au milieu de la foule +indiffrente, en butte aux embches et aux plaisanteries des compagnes +perverties qui s'appliquent la dniaiser, en proie aux angoisses du +chmage, se brlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie, +maigrement paye, poursuivie dans la rue par les propositions les plus +hontes, on ne saura jamais quelles difficults de vie, quels +hrosmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnte et pure. +C'est peine si les plus conomes, en se privant d'un plat, d'une robe +ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret la +Caisse d'pargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la +morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmits +arrivent, c'est l'hpital qui les attend. Que l'on joigne cela +l'inconstance d'humeur, l'imprvoyance, la lgret et la coquetterie de +la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrires +participent aux bienfaits de la mutualit. Contre 5 326 socits de +secours mutuels composes exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur +les statistiques officielles, que 227 socits de femmes. Pourquoi +l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et +complter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres +participants? La mutualit entre femmes, plus encore que la mutualit +entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charit.</p> + +<p>L'ide, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent Paris, +sous le patronage de femmes intelligentes et gnreuses qui ont au coeur +la religion de la souffrance humaine. Certaines socits, comme le +Syndicat mixte de l'aiguille, la Couturire et l'Avenir, ont fond +une caisse de prts gratuits; et cette entreprise hardie a donn +d'tonnants rsultats. Ces petites ouvrires, l'air vapor, sont des +emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur leur signature et se +montrent trs capables de fidlit dans les engagements et de rgularit +dans les paiements. Pourquoi les congrgations de femmes, assistes d'un +comit de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les +ouvrires de leur quartier en socits d'assistance mutuelle? Pourvu +qu'elles aient le bon esprit de sculariser un peu leurs procds et +d'allger avec mesure les exercices de pit, les communauts sont tout +indiques pour devenir le sige social o les adhrentes se +retrouveraient chaque dimanche en famille.</p> + +<p>Outre la misre soulager, il y a chez l'ouvrire la moralit +sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans +sa propre famille! Extnus par une longue journe de travail, les pres +et les frres ne se proccupent gure de leurs filles ou de leurs +soeurs. Beaucoup mme ne se gnent point pour taler au logis leur +inconduite et leur grossiret. Vienne alors un de ces ouvriers hardis +et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honntet, +dont l'espce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour +peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible +rsistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les +encourager aux pires dfaillances. Les scrupules? Des btises! Une fille +vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut, +il est simple de se faire offrir ce que l'on dsire! C'est un fait, +conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrire tombe par +l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrire; il n'en est +pas qui la dfende.</p> + +<p>Pour prvenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association +mixte des patronnes et des ouvrires, assiste, conseille, commandite +par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du +peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille +professionnelle<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle, +en un livre plein de coeur, rapprocher celles qui portent les robes de +celles qui les font<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> <i>Bulletin du Muse social</i> du 30 juin 1897, circulaire n 14, +srie A, pp. 271-283.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misres de femmes</i>, pp. +212 et suiv.</blockquote> + +<p>En dfinitive, le mouvement mutualiste ne peut natre et se dvelopper +qu'en prenant pour devise: Aide-toi, la charit t'aidera. C'est en se +conformant cette rgle, que certaines oeuvres sociales sont +aujourd'hui en pleine activit: tels les restaurants fminins et les +patronages de jeunes ouvrires. Que les femmes riches ou aises +s'enrlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de +leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pntration +rciproque des diffrentes classes de la socit pour effacer nos +divisions et apaiser nos querelles. La charit officielle et automatique +des hommes a un malheur: elle connat les maladies sans connatre les +malades. Si bien qu'un abme s'est creus peu peu entre les petits et +les grands, abme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus +d'amour et plus de piti. Mieux entendue, mieux organise, l'assistance +de la femme par la femme est seule capable de faire ce miracle, en +rapprochant peu peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la +pauvret.</p> + +<a name="l5c2s5" id="l5c2s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Que le coeur de la femme riche ou aise s'ouvre donc de plus en plus +la bienfaisance et la charit, et les questions sociales, qui nous +affligent et nous inquitent, perdront peut-tre de leur acuit +menaante.</p> + +<p>Aux pauvres gens, ns sous une mauvaise toile, pour lesquels la +destine est, ds le berceau, pleine de piges et d'amertume, aux +malheureux et aux abandonns que les inclinations d'une hrdit +perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des +mauvais exemples guettent au foyer, l'atelier, dans la rue, tous +ceux que mille prils et mille entranements vouent la misre, la +souffrance, la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit +dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une +tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines +maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les +remdes. Reconnaissons que la vie est inclmente pour les faibles, que +le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop +ingales, que les compartiments o nous vivons sont spars par de trop +hautes barrires, que les uns ont trop de peines et les autres trop de +joies. N'ayons point l'gosme ou la lchet de nous accommoder des +injustices du sort, de nous rsigner aux infortunes immrites d'autrui. +Ouvrons notre coeur plus de piti, afin de faire rgner en ce monde +plus de justice et plus de solidarit.</p> + +<p>Sans cela, nul systme, nul changement, nulle rforme ne servira +utilement la cause du progrs et de l'humanit. Bien qu'il soit +ncessaire, mesure que le temps marche et que la socit se +transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop troites, +l'exprience atteste que le lgislateur intervient moins dans l'intrt +des minorits souffrantes que des majorits saines et puissantes. C'est +une sorte d'hyginiste qui se proccupe surtout de faire la part du mal, +d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la sant +ou la moralit publiques. La prison et l'hpital, voil ses armes et ses +remdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa +main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la gurir. Ses +lois oprent par coercition gnrale, sans se plier l'infinie varit +des maladies et des misres. Il rprime et il frappe de haut, en +appliquant tous mme formule et mme traitement. Faute de se pencher +avec compassion sur chaque infortune, l'tat est presque toujours +impuissant l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une +souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amlioration sociale +sans bont. Voulons-nous que notre socit soit plus hospitalire et +notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrs de la tendresse et +de la piti, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonn +l'active coopration de la femme, dont les potes ont vant de tout +temps les paroles de grce et les yeux de douceur. Sans elle, nulle +plaie n'est gurissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus +de justice, plus d'harmonie et plus de beaut, l'obligation incombe la +femme d'largir nos coeurs,--et le sien, premirement. L est, pour +elle, le devoir social qui, au temps o nous vivons, se complte et se +complique, pour chacun de nous, d'un devoir patriotique. Nous +permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera +seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.</p> + +<p>L'aurore du XXe sicle meut d'on ne sait quel trouble, ml de crainte +et d'esprance, nos mes inquites et impatientes. L'heure prsente est +triste et rude, l'avenir obscur et menaant. C'est le rle de la +Franaise d'aujourd'hui d'empcher que les soucis de la vie et les +proccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la +terre. C'est sa mission de nous clairer d'un rayon d'idal travers +les voies troites et pnibles de la cit humaine.</p> + +<p>Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne +volont peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse +de charit vanglique ou de solidarit dmocratique, toutes peuvent +saluer d'un mme coeur la fraternit de l'avenir. A celles surtout qui +ont foi en une direction suprieure des vnements et des socits, aux +chrtiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de +Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des infrieurs, +mais des cooprateurs, des compatriotes, des amis, des frres. Pour +quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en tre +le matre et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir +qu'en la faisant servir l'amlioration du sort de ceux qui peinent et +qui souffrent, c'est une vrit de salut et un prcepte de conscience +que, pour remuer et conqurir le coeur des dshrits, il faut leur +apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de +donner ce qu'on possde, qu'il est ncessaire de se donner soi-mme; +qu'aprs avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement +son coeur, afin d'opposer la misre qui redouble un redoublement de +douceur et de compatissante gnrosit. A ce compte seulement, nous +serons les amis de l'humanit.</p> + +<p>Et nous en serons rcompenss au centuple, puisque, par un retour des +choses qui est la justification humaine de la moralit, nous +ressentirons nous-mmes le bienfait des bienfaits que nous aurons +rpandus, la joie des joies que nous aurons causes: ce qui fait qu'en +amliorant les autres, nous sommes assurs de nous amliorer nous-mmes, +et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de +travailler notre propre bien.</p> + +<p>Mais l'humanit souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une +nation organise comme la ntre, une nation qui a un pass, une +histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-mme et la +conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a t et de ce qu'elle doit +tre, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tte +haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre +et pour premier devoir de durer.</p> + +<p>Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus +rien, pas mme son rle, sa vitalit, son avenir, et que, las de +soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir +gaiement, c'est--dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser, +il se donne lui-mme, selon le mot hardi de M. Ren Doumic, le +spectacle de sa dcomposition, prfrant mourir en riant que mourir en +combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne +sait plus vouloir, on ne rougit plus de dchoir. L'effort soutenu nous +pouvante. Notre caractre est de ne plus avoir de caractre. On se +laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en tmoin ironique ou +larmoyant, la droute de la conscience publique, l'effondrement de +la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide +collectif<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> Voir une tude de M. Ren <span class="sc">Doumic</span> sur le thtre. <i>Revue des +Deux-Mondes</i> du 15 dcembre 1898.</blockquote> + +<p>Et pourtant, j'affirme qu'il est des Franais qui ne veulent pas mourir. +Et c'est secouer notre vieille nation fatigue par tant d'efforts +infructueux, nerve par tant de rvolutions, puise de sang par un +sicle de guerres et d'preuves, que nous convions toutes les femmes de +France.</p> + +<p>Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes +classes et de toutes opinions ne se peuvent dvouer longtemps la mme +tche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je rpondrai que +l'unisson n'existe nulle part, pas mme dans les meilleurs mnages. Ce +qui n'empche point les poux de s'unir pour la vie, malgr leur +diversit de gots et d'humeur. Et leur alliance offensive et dfensive +n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie. +Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'ides et de +croyances, un mme amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de +la patrie, amour puissant, fcond et durable, amour fraternel, qui nous +fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos prfrences et +nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Franais, +c'est--dire enfants de la mme mre, unanimement rsolus mettre son +service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la +rendre plus unie, plus forte, plus prospre, plus redoutable aux rivaux +qui la jalousent et aux ennemis qui la dtestent.</p> + +<p>Voil les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de +France, pour qu'elles les transmettent leurs enfants et les +communiquent leurs hommes. Grce quoi, plus respectueux de la +solidarit humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en +mme temps aux esprances d'un monde meilleur et d'une patrie plus +florissante, nous aurions peut-tre le bonheur de voir, par un miracle +de la toute-puissance fminine, s'panouir, sur le vieil arbre de nos +traditions franaises, une nouvelle frondaison d'esprances et de +nouveaux fruits de bndiction.</p> + +<p>A cet expos du rle social de la femme, les socialistes ne manqueront +point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sr d'abolir la +misre et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.</p> + +<a name="l5c3" id="l5c3"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Doctrines rvolutionnaires</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille + menace par les unes et par les autres.--Identit de but, + diversit de moyens.</p> + +<p> II.--Doctrine collectiviste.--L'indpendance de la femme + future.--Notre ennemi, c'est notre matre.</p> + +<p> III.--L'ouvrire se convertira-t-elle au + socialisme?--Inconsquences du proltariat masculin.</p> + +<p> IV.--Doctrine anarchiste.--La libert par la diffusion des + lumires.--Le ractionnaire Voltaire.</p> + +<p> V.--Encore l'instruction intgrale.--L'avenir vaudra-t-il + le pass?--La femme sera-t-elle plus honnte et plus + heureuse?</p> +</blockquote> +<a name="l5c3s1" id="l5c3s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>L'mancipation de la femme figure naturellement au cahier des dolances +socialistes et anarchistes. A ct du fminisme bourgeois, qui s'attarde + revendiquer contre les hommes l'galit intellectuelle et conjugale +sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le fminisme +rvolutionnaire, ddaigneux des demi-mesures et impatient du moindre +frein, pousse l'indpendance des sexes outrance et, bousculant les +traditions reues, violentant les rgles tablies, se riant des +scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille, +l'mancipation de l'amour.</p> + +<p>En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidle son principe, +qui est de rompre tous les liens gnants. Pour ce qui est du socialisme, +au contraire, les mmes revendications ne vont pas sans quelque +inconsquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant notre +poque, qu'il pntre toutes les classes et envahit toutes les coles. +Peu peu, les vieilles doctrines franaises, qui s'inspiraient du bien +public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles +bnficiaient auprs de nos pres. L'indpendance absolue de la femme +est la manifestation la plus effrne de cet individualisme latent, que +l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des mes +contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause +commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prdominance +inquitante des vues troitement personnelles sur les vues largement +nationales.</p> + +<p>Pour adoucir le sort de quelques intressantes victimes des hasards de +la vie ou des fautes de leurs proches, pour prmunir celui-ci ou +celui-l contre les suites dommageables de ses propres imprudences, +notre poque n'hsite point branler, affaiblir tout notre difice +social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle +trouve naturel d'infirmer toutes les rgles de notre organisation civile +et familiale. Dsireuse de remdier des infortunes exceptionnelles, de +gurir quelques blessures pitoyables, elle ne se gne aucunement de +troubler l'existence des valides et de paralyser l'activit des +vaillants. Rien de plus conforme la pense anarchique que de fermer +obstinment les yeux aux ralits, aux ncessits, aux fins suprieures +de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la +considration et la poursuite des vues individuelles.</p> + +<p>Il semble pourtant que, sous peine de faillir son nom, le socialisme, +qui se fait une loi de subordonner l'entit individuelle l'entit +collective, devrait se proccuper un peu plus de l'avenir du groupe et +un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emport par +le courant sans cesse grandissant des ides individualistes, m par la +haine de tout ce qui est religieux, hirarchique, traditionnel, ennemi +surtout de l'esprit de famille qui est le plus sr obstacle au +dveloppement de l'esprit rvolutionnaire, il s'est empress de se +mettre au service des poux mal assortis, s'offrant de jouer, auprs du +peuple, le rle d'une bonne fe capable de gurir d'un coup de baguette +toutes les blessures du mariage, sans s'inquiter de savoir si, force +de dlier les serments, de relcher les unions, de dsagrger les +foyers, la socit humaine pourra continuer de vivre et de se perptuer.</p> + +<p>Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement +la femme, les plus extrmes revendications du programme individualiste, +le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition conomique +de l'ouvrire est troitement lie aux ncessits suprieures de la vie +de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines +rvolutionnaires de n'en point tenir compte. manciper la femme de +l'autorit paternelle et de l'autorit maritale pour mieux l'affranchir +de l'autorit patronale et, plus gnralement, de l'autorit masculine: +tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres +socialistes et anarchistes. Je le trouve trs nettement exprim dans un +livre intitul: <i>La Femme et le Socialisme</i>, o l'un des chefs du +collectivisme allemand, Bebel, crivait, ds 1883, propos de la femme +de l'avenir: Elle sera indpendante, socialement et conomiquement; +elle ne sera plus soumise un semblant d'autorit et d'exploitation; +elle sera place, vis--vis de l'homme, sur un pied de libert et +d'galit absolues; elle sera matresse de son sort.</p> + +<p>Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre la +femme la matrise souveraine d'elles-mmes, ils prtendent l'y lever par +des moyens diffrents. Ce nous est une trs suffisante raison de +distinguer, en cette matire, l'esprit collectiviste et l'esprit +libertaire.</p> + +<a name="l5c3s2" id="l5c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Il est constant que la femme du peuple est sortie peu peu du foyer +pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort +musculaire, le dveloppement de l'industrie mcanique a largi la +sphre troite dans laquelle la femme tait confine et l'a rendue apte +aux emplois industriels. Cette constatation faite, M. Gabriel Deville, +un des reprsentants les plus qualifis du collectivisme, en tire cette +consquence que la femme, arrache au foyer domestique et jete dans la +fabrique, est devenue l'gale de l'homme devant la production<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>. Il +se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persvrance et +d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le dmontrent: ce sont +des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point +devant l'incongruit,--la compare celle du chameau<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>. A mesure donc +que la machine demandera moins d'effort musculaire celui qui la sert, +mais plus d'attention, plus d'habilet, plus de souplesse, on peut +conjecturer que l'ouvrire aura plus de chance d'vincer de la fabrique +l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immmorial.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperu sur le socialisme +scientifique, p. 31.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> <i>La Femme criminelle</i>, chap. IX, p. 186.</blockquote> + +<p>Cette volution servira grandement, parat-il, l'intrt et la dignit +de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes +faons l'entretenue de l'homme? Et naturellement l'on donne ce mot +la signification la plus dplaisante qui se puisse imaginer. Lisez +plutt: Celles qui ne peuvent acheter un mari charg par cela mme de +pourvoir toutes les dpenses, se louent temporairement pour vivre; +maries ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. +Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dgradation, +se laisser nourrir et vtir par son mari ou son amant. Mieux vaut +qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement +tous les emplois, toutes les carrires, toute l'industrie, la grande +comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indpendance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 44.</blockquote> + +<p>En aot 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrs de +Zurich se sont toutes ranges du ct de M. Bebel, qui dfendait +l'mancipation conomique de la femme contre les dmocrates catholiques +dirigs par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans +la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand, +de supprimer la main-d'oeuvre fminine que d'abolir le tlgraphe ou le +chemin de fer. Effray d'une concurrence qui se fait de plus en plus +redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrire +des fabriques et rclame son expulsion des mtiers mcaniques. Mais +qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le lgislateur jetait dehors +les millions de femmes qui y sont employes? Ce serait les vouer la +misre ou la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux +femmes honntes? Son rsultat le plus certain serait de transformer la +chambre familiale en atelier nausabond. Au reste, la femme est un tre +humain qui doit se suffire lui-mme. Sa dignit, sa libert sont au +prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore +que la sujtion et l'abaissement. Les misres de la femme ouvrire sont +le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de +l'en dbarrasser.</p> + +<p>C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes mes rvolutionnaires que +ni la renaissance de la vie de famille, ni l'quitable galit des +salaires, ni les autres amliorations possibles, n'lveront le sexe +fminin l'existence idale qu'il ambitionne. Les collectivistes +s'obstinent considrer l'infriorit de sa condition industrielle +comme la consquence du salariat. Pour soustraire la femme la +puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination +capitaliste. L'galit civile et civique de la femme, conclut une des +fortes ttes du parti socialiste franais, ne saurait tre efficacement +poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'mancipation conomique, +laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonne la disparition +de toutes les servitudes<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. La premire prminence qu'il importe +d'abattre, c'est donc l'autorit patronale; et l'on convie les femmes +s'allier aux ouvriers pour courir sus l'entrepreneur. Notre ennemi, +c'est notre matre! L'ouvrire ne sera dlivre de son joug que par +l'avnement du collectivisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 31 et p. 44.</blockquote> + +<a name="l5c3s3" id="l5c3s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Mais il ne semble pas jusqu' prsent que la femme brle trs fort de se +faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa +conversion. C'est d'abord la mfiance qu'inspire une nouveaut +systmatique qui, en dpit de ses promesses libratrices, ne pourrait +s'tablir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir +l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans +despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la +socit future, ils sont pleins de menaces pour la libert individuelle. +Pousse trop loin, la surveillance prventive risque, avec les +meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolrable. Pntrer +dans les mnages, envahir les foyers, sous prtexte de rveiller la +torpeur des inoccupes ou de calmer la fivre des vaillantes, dicter +lois sur lois pour obliger les fainantes au travail et imposer le repos +aux laborieuses, est un systme qui, pour tre impos par les plus pures +vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition +tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes franaises en +les plaant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de +peine supporter maintenant l'autorit d'un mari dbonnaire pour +accepter de vivre sous une rgle conventuelle, ft-elle l'oeuvre des +sept Sages de la communaut future.</p> + +<p>Ensuite, le proltariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris +fantasques qui gratifient leur douce moiti de caresses et de bourrades, +avec une mme libralit. Aprs avoir proclam la femme l'gale de +l'homme devant la production, et au mme moment o certains syndicats +lui font, par une consquence logique, une place dans leurs conseils +d'administration, il est trange d'entendre des membres du parti ouvrier +rclamer des dispositions lgales, l'effet d'interdire l'entre des +ateliers industriels aux ouvrires, qui ont le dsir ou l'obligation d'y +gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, celles qui rvent de +s'manciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons +offices du mari, et de leur refuser en mme temps le droit et le +bnfice du libre travail?</p> + +<p>Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret +dsir d'empcher les femmes d'envahir des mtiers et des emplois, que +les hommes ont pris l'habitude de considrer comme leur domaine +exclusif. C'est ainsi qu' diverses repriss ceux-ci ont manifest +l'intention de les expulser des postes, des tlgraphes, des imprimeries +et autres ateliers, o elles menacent de leur crer une redoutable +concurrence.</p> + +<p>Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'manciper la femme, +voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matire +belles phrases et dclamations vaines, il leur est interdit de lui +ter tout moyen pratique de gagner honntement sa vie. Dfendre aux +patrons de l'embaucher, mme prix gal, n'est-ce point permettre +d'autres de la dbaucher en plus d'un cas? Je n'hsite pas dire que +des mles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et +l'exploitation exclusive d'un mtier, poussent l'antagonisme des sexes +jusqu' la barbarie. A ce compte, la libert du travail, qui est un des +premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour +les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en +mettre beaucoup hors l'honneur ou mme hors la vie? Par bonheur, ce +protectionnisme masculin, qui unit l'gosme la cruaut, aura quelque +peine triompher de ce vieux fond de politesse franaise qui est +encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la +vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir +troitement dans la dpendance de l'homme, le seul moyen honorable de +relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau +ou l'atelier.</p> + +<a name="l5c3s4" id="l5c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Les collectivistes disent aux femmes: Voulez-vous tre libres? faites +avec nous la rvolution socialiste. Mme refrain du ct des +anarchistes: La femme ne peut s'affranchir efficacement, crit Jean +Grave, qu'avec son compagnon de misre. Ce n'est pas ct et en dehors +de la rvolution sociale qu'elle doit chercher sa dlivrance; c'est en +mlant ses rclamations celles de tous les dshrits<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>. Les +femmes proltaires ne seront donc affranchies que par l'avnement du +communisme anarchiste. Et les voil du coup fort embarrasses: quel +parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la dictature du +proltariat, selon le mode socialiste, ou de la commune indpendante, +suivant le programme anarchiste?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Jean <span class="sc">Grave</span>, <i>La Socit future</i>, chap. XXII: la femme, p. +322.</blockquote> + +<p>Chose curieuse: les deux coles rvolutionnaires ont une mme foi dans +la diffusion des lumires pour conqurir la femme du peuple leurs +ides, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il +n'est qu'un moyen de soustraire la femme la domination masculine, +quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intgralement. Aprs avoir +rclam l'admission de tous l'instruction scientifique et +technologique, gnrale et professionnelle, le commentateur de Karl +Marx, M. Gabriel Deville, dclare que l'affranchissement de la femme +aussi bien que de l'homme ne peut sortir que de l'galit devant les +moyens de dveloppement et d'action assure tout tre humain sans +distinction de sexe<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>. Par ailleurs, un trs curieux document, +attribu M. lie Reclus dont l'anarchisme se rclame avec fiert, +abonde dans le mme sens: Les vices et les dfauts qu'on a souvent +reprochs la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuad +qu'ils rsultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons +qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou +esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les +effets<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperu sur le socialisme +scientifique, p. 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> <i>Unions libres</i>; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.</blockquote> + +<p>On a pu voir que, sans accepter cette manire de voir, nous ne trouvons +point draisonnable d'lever le niveau intellectuel de la femme et +d'admettre, cette fin, les jeunes filles aux tudes de haute culture +scientifique. Et telle est dj la diffusion de l'enseignement dans les +classes aises, que Jean Grave a pu dire qu' l'heure actuelle, la +femme riche est mancipe de fait, sinon de droit<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>. En sorte qu'il +n'y a plus gure que la femme pauvre qui ait souffrir de la prtendue +supriorit masculine. Et pour l'en dbarrasser, anarchisme et +socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prner l'instruction +intgrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'tre un privilge +de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science +devienne un domaine commun, qu'elle soit la vie de tous, que sa +jouissance soit pour tous<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> <i>La Socit future</i>, p. 328.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> <i>Paroles d'un rvolt</i>: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.</blockquote> + +<p>Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet anctre de la libre +pense, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les +sciences. Que les bourgeoises, la rigueur, s'instruisent et se +dniaisent, la chose est de peu de consquence, condition toutefois +que l'tude ne les dtourne point de leurs devoirs de bonnes poules +couveuses. A la vrit, la haute ducation ne devrait tre permise qu' +celles qui, par extraordinaire, s'lvent au-dessus du commun: +celles-l, on ne demande plus d'tre honntes femmes; il suffit qu'elles +soient d'honntes gens. Quant la femme du peuple, Voltaire la +jugeait d'une espce infrieure et indigne de boire aux sources de la +science; il abandonnait aux prtres le soin de catchiser les savetiers +et les servantes. Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le +bon Dieu n'a-t-il pas t invent pour les bonnes femmes?</p> + +<p>Aujourd'hui, tout le monde doit tre convi, nous dit-on, tudier, +savoir, librer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs +manqueront aux cuisinires et aux paysannes, les anarchistes nous +rappellent que le machinisme merveilleux du XXe sicle pourra aisment +les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fe, +d'extraordinaires mcaniques, obissant au doigt et l'oeil, +accompliront toutes les tches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les +femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix +et la lumire, par la grce toute-puissante de la science universalise.</p> + +<a name="l5c3s5" id="l5c3s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Dbarrass mme de ces esprances chimriques, le got immodr +d'instruction, l'apptit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au +fond de toutes les doctrines fministes,--nous mnage (je m'en suis dj +expliqu) de pnibles surprises. Est-ce donc un idal suffisant que la +multiplication des diplmes et des raisonneuses? Disons plus: +l'instruction affranchie de tout frein religieux, libre de toute +obligation morale, lacise outrance, suivant le voeu rvolutionnaire, +risque tout simplement d'lever le niveau intellectuel de la galanterie. +Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir, +dans l'avenir, le type de la fministe mancipe de tout, sauf de ses +instincts et de ses vices, sans illusions, sans prjugs, sans +scrupules, indpendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en +morale, libre en amour, exagrant ses droits et mprisant ses devoirs. +Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.</p> + +<p>On nous rpte dans certains milieux que l'ducation, pour tre franche +et loyale, doit initier prventivement la jeune fille tout ce que nous +avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu. +Ainsi comprise, l'instruction intgrale est videmment la porte de +toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai dj pose) +bon nombre d'mes n'en seront-elles point gravement dflores? Nos +crivains rvolutionnaires n'ont pas assez de mpris pour la jeune fille +timide, discrte, nave, telle qu'elle sort du giron des mres +chrtiennes ou du clotre de nos pensionnats religieux. Ils trouvent +stupide de ne point l'avertir de toutes choses. Pourquoi, disent-ils, +lui fermer en tremblant les fentres qui s'ouvrent sur le monde? +Faites-lui voir en face la nature et la vie. Dniaisez vos petites +nonnes, instruisez vos petites oies.</p> + +<p>Le malheur est que ces conseils commencent tre suivis, non pas +seulement dans cette socit frivole, exotique, o la modernit triomphe +avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage, +timor, rebelle aux nouveauts troublantes. Et nous pouvons dj juger +aux fruits qu'elle porte, l'ducation nouvelle qui dchire tous les +voiles et approfondit toutes les ralits. Soit! Mettez aux mains de vos +filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, veillez seulement sa +curiosit sur les dessous mystrieux de l'existence; usez de franchise +brutale ou de prudentes rticences: vos filles pourront tout savoir, +mais aurez-vous toujours lieu d'en tre fiers? Ce sera miracle si toutes +parviennent conserver, ce rgime, une demi-virginit d'me.</p> + +<p>En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la +science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposes aux piges +de la vie? Je voudrais le croire; mais trop savoir, trop comprendre, +on s'expose des indulgences, des expriences, des prils, contre +lesquels la simple candeur les et prmunies plus srement. On nous +rplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, prparent +l'pouse et la mre les plus attristantes dceptions. Mais est-il +indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dvoiler +mthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les +durets possibles de la vie? Et puis, le rve a cela de bon sur la terre +qu'il nous empche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux +turpitudes de ce monde. Ceux-l mme qui prtendent que la vertu, +l'amour, le dvouement sont des duperies, nous avoueront du moins que +ces chimres sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet +d'entretenir l'me en paix et en srnit, de bercer la souffrance et +d'embellir la destine. Ne bannissons point ces douces choses du coeur +de la femme, car sa mission premire est d'en garder le dpt travers +les ges, afin de perptuer parmi nous le rgne de l'idal, en croyant +au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour +nous le faire aimer.</p> + +<p>En rsum, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction +intgrale selon l'esprit rvolutionnaire, la jugeant inutile, sinon +prjudiciable, aux intrts conomiques non moins qu' l'amlioration +intellectuelle du plus grand nombre.</p> + +<a name="l5c4" id="l5c4"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>L'conomie chrtienne</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le socialisme chrtien.--Dissentiments irrductibles + entre la rvolution et l'glise.</p> + +<p> II.--L'homme a la fabrique et la femme au foyer.--La + famille ouvrire dissocie par la grande + industrie.--Interdiction pour la femme de travailler a + l'usine.</p> + +<p> III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette + exception est-elle justifie?--Pourquoi les prohibitions + catholiques sont malheureusement impraticables.</p> +</blockquote> +<a name="l5c4s1" id="l5c4s1"></a> +<br> + +<h4>I</h4> + +<p>Qu'il s'agisse, en somme, des rglements collectivistes ou des procds +anarchistes, on vient de voir que les deux coles s'entendent au moins +sur ce point, qu'il faut manciper la femme. Divises sur la question +des voies et moyens,--l'une prconisant la commune indpendante et +l'autre, la dictature du proltariat,--il reste que toutes les forces +rvolutionnaires poursuivent unanimement le mme but, qui est la +destruction des entreprises patronales par l'abolition de la proprit +capitaliste. Aprs l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par +pouser les ides de M. Jules Guesde ou celles de M. lise Reclus? Ou +bien M. le cur aura-t-il assez d'influence pour la prmunir contre ces +redoutables enjleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter +avantageusement, auprs des ouvrires, contre les tentations +rvolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les +doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme +latent qui inspire nos lois, rgle nos moeurs et gouverne encore nos +familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre +avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'ide que la bataille range du XXe +sicle ne mettra gure aux prises que deux armes srieusement +organises: l'glise et la Sociale. A moins que le clerg lui-mme ne se +laisse entamer par les nouveauts ambiantes et mordre par les ides +d'indpendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au +chaos.</p> + +<p>Dj certains ecclsiastiques sont entrs en coquetterie avec les partis +avancs. De ce symptme peu rassurant, le dernier congrs de Zurich, +dont je parlais tout l'heure, nous a donn quelques exemples +significatifs. Les orateurs ont pris plaisir rappeler le mot clbre +du P. Lacordaire: Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la libert qui +opprime et la loi qui affranchit. Et un Suisse catholique, l'abb Beck, +a fait cette dclaration grave: Oui; c'est le capitalisme qui tue la +famille et non le socialisme<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> <i>Revue d'conomie politique</i>, juillet 1898, p. 614, note +1;--<i>Revue socialiste</i>, XXVI, pp. 446 et 453.</blockquote> + +<p>Mais quelles que soient les avances faites et les politesses changes, +il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne +compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en +moque,--ce qui constitue dj un dissentiment irrductible,--la famille, +que l'glise veut rtablir et fortifier, alors que la rvolution +travaille l'affaiblir et la ruiner, rend impossible un rapprochement +durable. A ce mme congrs de Zurich, M. Bebel a marqu, avec une +nettet brutale, la distance qui spare les deux points de vue: Ce que +vous voulez en ralit, a-t-il dit, c'est revenir en arrire, rtablir +la socit de petits bourgeois antrieure l'avnement de la grande +industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrtiens condamnent +la socit capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci +obtenue, leur chemin se spare du ntre. Ils remontent vers le pass, +tandis que les socialistes marchent la socit socialiste! Cette +divergence essentielle ne nous empchera pas d'accomplir ensemble, dans +une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme. +L'impression qu'a laisse ce congrs, o les socialistes trangers, la +diffrence des socialistes franais, ont rivalis avec les catholiques +de tolrance et de courtoisie, est que rvolutionnaires collectivistes +et dmocrates religieux tirent souvent la mme corde, mais en sens +inverse.</p> + +<a name="l5c4s2" id="l5c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Dsireux de conserver la femme la maison, les catholiques voudraient +l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrire l'autorit de Jules +Simon, ils rptent aprs lui: La femme est absente du foyer depuis que +la vapeur l'a accapare; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramne le +bonheur. Cette parole exprime bien l'idal essentiel, le but suprme +qui s'impose au lgislateur et au sociologue. L'cole chrtienne y +adhre sans rserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur +terre pour l'ouvrier sans un intrieur. Si la femme passe ses journes +l'usine, comment le logement pourrait-il tre propre, salubre, +habitable? Comment la cuisine pourrait-elle tre soigne et la table +exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les +malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants +la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le dsordre et +la tristesse au dedans.</p> + +<p>Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la +femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne +risque d'tre gt ou aboli par les rudes besognes industrielles. +L'ouvrire des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni +chiffonner une toffe avec habilet. Dans le peuple, pourtant, la jeune +femme devrait tre sa propre couturire et l'habilleuse de la famille. +Mais retenue la fabrique du matin au soir, elle se nglige et nglige +les siens. Que de fois pre, mre et enfants, ne sont que des paquets de +chiffons malpropres. On conoit aisment qu'mus de ce triste spectacle, +de bons esprits proposent la terrible question du travail des femmes +une solution radicale, savoir que, hors des occupations domestiques, +la femme ne doit pas travailler.</p> + +<p>C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'pouse aux travaux de +la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste la maison: fermez-lui +l'entre des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de +la main-d'oeuvre fminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse +ces milliers de mres obliges de travailler debout, pendant dix heures, +dans une atmosphre accablante, au milieu du fracas des machines et de +la poussire des mtiers? Il faut les voir la sortie des filatures, +maigres, ples, extnues! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la +race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la +mconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.</p> + +<p>Contraire l'ordre naturel qui a pourvu la femme d'une complexion +diffrente de celle de l'homme et, lui ayant refus les mmes forces, +n'a pu lui imposer les mmes travaux; contraire l'ordre social qui +veut un gardien pour le foyer et, prenant en considration la faiblesse +relative de la femme, lui a confi partout le ministre de l'intrieur; +contraire l'ordre conomique qui atteste que le salaire industriel +de la femme est souvent absorb par les dpenses d'entretien et de +lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrire +doit confier des mains trangres; contraire, enfin, l'ordre moral +qui souffre grandement de la promiscuit des sexes et de la dsertion du +foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie +devrait tre interdit graduellement. Rpondant M. Bebel, le chef des +catholiques dmocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes: +Depuis le berceau de l'humanit jusqu' ce jour, sauf de rares priodes +qui n'ont t que des priodes d'exception, la famille monogame a t le +rocher de bronze contre lequel s'est arrt le flot des rvolutions. +Nous attendons l'poque o le pre suffira l'entretien de sa famille. +Voil l'aurore des temps futurs que peroit dj notre esprit.</p> + +<a name="l5c4s3" id="l5c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Il n'est qu'un genre de travail fminin qui trouve grce devant les +chrtiens dmocrates, c'est le travail domestique, le travail familial, +c'est--dire la tche industrielle excute la maison, prs des +enfants, dans les moments de loisir que laissent bien des mres les +soins du mnage. Suivant quelques bons esprits, la femme marie n'aurait +pas mme, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un +travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a +exprim cette ide avec une force extrme: Les femmes maries et les +mres qui, par contrat de mariage, se sont engages fonder une famille +et lever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier +contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier +engagement qu'elles ont pris comme pouses et comme mres. Une telle +convention est, <i>ipso facto</i>, illgale et nulle. Car, sans vie +domestique, point de nation<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Lettre crite M. Decurtins en 1890.</blockquote> + +<p>Bref, le grand diffrend, qui divise les catholiques et les socialistes, +consiste en ceci, que les premiers veulent la reconstitution de la +famille chrtienne, tandis que les seconds souhaitent l'mancipation +individuelle de la femme. Comme conclusion, le congrs de Zurich n'a +point exclu les femmes de la grande industrie; il a vot seulement sa +rglementation.</p> + +<p>On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrire ne +serait pas gravement empire par les prohibitions catholiques. La +socit capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la +dtruire, ou mme de la transformer, du jour au lendemain? Et puis, +hlas! la femme est frquemment dans la ncessit de grossir, par son +gain, le salaire du mari pour soutenir le mnage. Et toutes les +interdictions du monde ne prvaudront point contre cette triste +obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction +naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon gnie de +la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui +apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour. +L'objection essentielle qu'on peut faire cette conception de la vie +fminine, c'est que la socit contemporaine n'est point arrive ce +point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants +et trouver au foyer une sret de vie sans labeur industriel. Qu'une +existence, borne au gouvernement de son intrieur, soit pour la femme +l'tat le plus heureux, l'idal de l'avenir, nous le voulons bien; +seulement les ncessits du prsent lui permettent rarement de s'en +contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux +bien des femmes; mais les condamner au repos forc quand le pain manque +au logis, c'est les vouer irrmdiablement la misre; et il nous est +difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de +fraternit chrtienne.</p> + +<p>Certes, lorsque la femme est marie, nous sommes d'avis que sa vritable +place est au foyer conjugal: sa sant y gagnera, et sa moralit aussi. +Encore est-il qu' l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la +condamner souvent mourir de faim. On parle en termes mus des soins +donner aux enfants, du pot-au-feu surveiller, des travaux du mnage, +des obligations de la maternit, des joies austres du foyer; mais +lorsque la marmite est vide et la chemine sans feu, lorsque les petits +souffrent du froid ou de la faim, conoit-on qu'une mre consente se +reposer, inactive et dsole? Cette vaillante (ceci soit dit sa +louange) ne trouve alors aucun labeur trop pnible pour nourrir son +monde, les jeunes et les vieux.</p> + +<p>Quant aux filles, aux veuves, aux femmes matresses d'elles-mmes, je ne +vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de +travailler l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la +maternit, cette raison ne concernant que les femmes charges de +famille. Or, les mres ne sont qu'une minorit parmi les travailleuses +proprement dites. D'aprs notre dernier recensement, il existerait en +France 2 622 170 filles clibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes +maries sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne +connaissent pas les soucis de la maternit. De ce nombre, beaucoup +doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les +moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de +chacun ne sont que des intrts juridiquement protgs?</p> + +<p>Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins +d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des +machines,--celles-ci exigeant plus de dextrit que de force, plus de +surveillance que d'nergie. D'autre part, le travail la maison, pour +lequel on professe tant dconsidration, n'est pas exempt +d'inconvnients et de prils. N'oublions pas que c'est la petite +industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la +main-d'oeuvre fminine. Bien que travaillant chez elle, ses pices, +prix fait, une lingre de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle +plus heureuse que l'ouvrire des fabriques? Cette exploitation du +travail, que les Anglais appellent le systme de la sueur, svit +surtout sur l'ouvrire en chambre. Le <i>sweating-system</i> est la lpre du +travail domicile. L'hygine dplorable des ouvrires qui le subissent, +le surmenage qu'il leur impose, l'isolement o il les tient, les maigres +salaires qui le rmunrent, sont autant de griefs contre le travail +domestique. Celui-ci est-il donc si prfrable au labeur collectif des +grandes usines?</p> + +<p>Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tches simplement +mnagres reviennent, par droit de nature, l'pouse et la mre. +L'avenir verra peut-tre se constituer un tat social nouveau (dont il +n'est point dfendu de poursuivre le rve), o l'ouvrier sera mis, plus +efficacement qu'aujourd'hui, l'abri des risques du chmage, des +accidents, de la maladie et des infirmits; o le mari, plus conscient +de ses devoirs, se fera un crime de dtourner le fruit de son travail de +sa destination lgitime, qui est le soutien de la femme et des enfants; +o le pre, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, l'entretien +d'une famille que la morale et la patrie s'accordent vouloir +nombreuse.</p> + +<p>Qui sait mme si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu, +pour la femme, plus sain, plus ais, plus rmunrateur? Qui nous dit que +la force motrice ne se transportera pas un jour domicile, aussi +facilement, aussi conomiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a +fait, l'lectricit peut le dfaire. Il est dans l'ordre des conjectures +permises que, de ces vastes agglomrations humaines qui s'entassent +prsentement autour des usines, le progrs de l'industrie nous ramne, +en une certaine mesure, un travail familial amlior, que chacun +accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la +ncessit douloureuse de la prsence des femmes l'atelier; et les +mres pourraient reprendre leur place naturelle la maison, sans tre +exposes mourir de faim sur la pierre du foyer.</p> + +<p>Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser +l'heure prsente prparer ce joyeux avenir qu' pleurer strilement un +pass irrvocablement rvolu.</p> + +<a name="l5c5" id="l5c5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Notre idal pour l'avenir.--Nos concessions pour le + prsent.--Point de thories absolues.--Il faut vivre avant + tout.</p> + +<p> II.--Restrictions apportes au travail fminin dans + l'intrt de l'hygine et de la race.--Thorie de la femme + malade: ce qu'elle contient de vrai.</p> + +<p> III.--Aperu des rglementations de la loi franaise + relatives au travail des femmes dans l'industrie.--Leurs + difficults d'application.--Leur ncessit, leur + lgitimit.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous +proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'tre +pratique, fera sourire de piti, j'en ai peur, les rformateurs +systmatiques, grands partisans du tout ou rien. Notre conviction est +que le travail, avec quelque quit qu'on le puisse rpartir, psera +toujours d'un poids lourd sur l'immense majorit des femmes et des +hommes. Nul systme n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins +de la maison ou des rudes corves de la vie. Il n'est donn personne +de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde.</p> + +<a name="l5c5s1" id="l5c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et +de la femme et nous formulerons notre idal par cette rgle toute +simple: Le pre l'atelier, la mre au foyer. En cela, nous nous +rallions expressment au programme chrtien. La grande proccupation du +lgislateur doit tre, avant tout, de rendre l'pouse son mnage et la +mre ses enfants. La place des femmes maries n'est pas la fabrique, +mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voil le but +suprme. Mais n'esprons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain. +Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, travailler au +dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'allger le fardeau, +qui pse sur les frles paules d'un si grand nombre, nous parat digne +de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer +la misre, tchons au moins d'amliorer la condition des malheureuses.</p> + +<p>En consquence, nous nous fliciterons de tous les dbouchs nouveaux, +qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant +les yeux sur des confections peu rmunratrices. Mais gardons-nous des +chimres: quelque tat de progrs et de civilisation que l'humanit +puisse s'lever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne +dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie +du chef de famille ne suffit pas soutenir le mnage, il faut bien que +la mre se dpense pour les vieux et les petits.</p> + +<p>L-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. Bte de +luxe et bte de somme, voil, parat-il, comment nous comprenons le +rle de la femme<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup>.</a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>op. cit.</i>, p. 30.</blockquote> + +<p>Ce langage est impie. Aux champs comme la ville, la femme franaise +n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmene, et bte encore +moins. Clibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre, +comme le commun des mortels. Le mtier d'idole ne doit point lui +suffire. Et notez que loin de se refuser la loi du labeur, qui pse +sur elle comme sur nous, son me courageuse nourrit l'espoir de disputer +aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrires +librales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?</p> + +<p>Si maintenant nous la supposons marie, nous maintenons que l'obligation +incombe au mari de l'entretenir, quelque offensant que soit le mot +pour des oreilles rvolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reoit de son +homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumne mortifiante, +mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et +fortune, elle se contente de prsider au gouvernement de son +intrieur,--ce qui n'est pas toujours une sincure,--soit que, pauvre et +vaillante, elle prenne un mtier pour accrotre de ses gains le budget +du mnage, la femme franaise n'est jamais une assiste, mais une +associe. Elle collabore l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de +l'ouvrire en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur +l'ouvrage que, pour la prmunir contre les excs de son zle, il a fallu +que les lois intervinssent pour rglementer son travail dans les +ateliers industriels.</p> + +<p>A la maison d'abord, la fabrique ensuite, telles sont les places +successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la +premire de leurs fonctions sociologiques est un rle domestique et +maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous +repoussons de toutes nos forces la conception antique et paenne de la +femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous rpugnerait de +leur interdire l'entre des usines et des ateliers, dans le but de +supprimer une concurrence fcheuse pour les hommes. Loin de nous la +pense, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager +indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel la loi +pour les obliger imprieusement donner moins de temps la fabrique et +plus de soins au mnage. De mme que nul ne s'aviserait d'empcher les +bourgeoises de cultiver les arts libraux, d'crire dans les journaux et +dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau +ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple sige au +comptoir ou au magasin, dirige un mtier ou surveille une machine.</p> + +<p>Qu'elle se donne d'abord son intrieur, sa famille, ses enfants, +c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter s'y +consacrer entirement, s'il est possible. Mais ds qu'elle doit +travailler au dehors pour soutenir le mnage, qui aurait le triste +courage de la ramener de force la maison? Avant de se reposer au coin +du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop; +beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que, +d'aprs les statistiques officielles, la France compte, en chiffres +ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrires de fabrique +et 245 000 employes de commerce. Peut-il tre question srieusement de +renvoyer cette arme de vaillantes dans leurs foyers respectifs?</p> + +<p>Mfions-nous donc des thories abstraites, de la logique pure, de +l'absolu. N'exagrons point l'<i>indpendance de la femme</i>; car les +socialistes eux-mmes, si attachs qu'ils soient cette ide, sont +obligs d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrs sont unanimes +interdire au sexe fminin les travaux insalubres et dangereux, tels que +les travaux des mines et des carrires. N'exagrons point davantage +l'<i>intrt de la famille</i>; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce +n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient +fermer la main-d'oeuvre fminine, mais encore les emplois les plus +recherchs et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise un +comptoir ou derrire un guichet tlgraphique, qu'elle soit embauche +dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas galement +dsert et l'enfant galement abandonn? Essayons de donner la femme +plus de libert, sans puiser ses forces ni compromettre sa sant: voil +l'essentiel.</p> + +<a name="l5c5s2" id="l5c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Le travail fminin comporte donc des restrictions ncessaires; et ces +restrictions doivent lui tre imposes dans l'intrt de l'hygine, qui +se confond ici avec l'intrt de la race. Sans distinguer entre la +grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou +compromette la sant de l'ouvrire, pour que le lgislateur ait le droit +de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent +insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraner +bien des mres accepter des tches trop pnibles et trop prolonges. +C'est pourquoi il est invitable de rglementer le travail des femmes +dans les manufactures. De fait, aucun lgislateur n'y a manqu; et +catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences +doctrinales, sont unanimes provoquer son action, rclamer son +contrle et mme appuyer ses prohibitions. Travaillez la sueur de +votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; cette +condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les +moyens de vivre sans accrotre dmesurment vos chances de mort. Il +n'est que les conomistes de l'cole individualiste qui aient soutenu +que la femme majeure doit tre libre de se conduire comme elle l'entend; +et leur voix faiblit, leur nombre dcrot, leur influence diminue.</p> + +<p>Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la +protection du Code? Nos prvenances lgales ne sont-elles point +l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque +d'infriorit? Les accepter quivaudrait un aveu d'impuissance. Comme +Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si dbiles, si +malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour +de nous un contrle et une sauvegarde? Vos chanes de fleurs sont encore +une faon de nous assujettir votre domination. Un protg est toujours +subordonn, plus ou moins, son protecteur. Nous ne voulons point de +cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous. +Les femmes ne sauraient agrer d'tre dfendues par les hommes sans +s'abaisser et dchoir.</p> + +<p>Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes, +ft-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence +et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne +l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimes. +Expliquons-nous brivement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa +place et aussi, peut-tre, quelque application.</p> + +<p>Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un tre faible, +prcieux, dlicat, vou, par intermittences, une sorte de misre +physiologique ou, du moins, une morbidit incurable qui la rend +impropre tout travail continu, tout effort persvrant. Pendant les +priodes renouveles de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme +passionne, une malade; et ses crises physiques se rpercutant, se +prolongeant jusqu' l'me en troubles et en inquitudes, doivent nous la +faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilit +complte. C'est une pauvre nerve que le mari a le devoir de soigner, +de consoler, de gurir. Michelet veut, en effet, que l'poux soit le +confesseur indulgent et le mdecin avis de sa femme. En change de la +grce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer +la paix et la sant.</p> + +<p>En ralit, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il +reste, au fond de la thorie de notre grand crivain, un fait qui n'est +point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet des +souffrances priodiques, un nervement maladif, que l'homme ne connat +pas. On nous dira que, par une certaine pudeur trs respectable, la +femme n'aime point qu'on en parle, de mme que, par discrtion et par +justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien +n'insisterons-nous pas sur cette diversit de constitution et de +temprament, nous rservant seulement d'en tirer cette consquence que, +soumise des assujettissements que notre sexe ignore, oblige de payer +un lourd tribut l'espce dont la conservation dpend d'elle, la femme +n'est point capable des mmes efforts, des mmes mtiers, et que, pour +le moins, la nature lui dfend le labeur ininterrompu que la vie moderne +nous impose. Certaines socits de secours mutuels ont constat que, +jusqu' l'ge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidit des femmes +(calcule par le nombre des journes de maladie) est une fois et demie +suprieure celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalit des +ouvrires en soie dpasse, du triple, celle des ouvriers du mme +mtier<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a><span class="sc">Marion</span>, <i>Psychologie de la femme</i>, p. 60.</blockquote> + +<p>Aux femmes qui repoussent d'un air offens les mesures de protection +lgale, sous prtexte qu'elles leur font toujours injure et souvent +tort, nous pouvons maintenant rpondre: La nature ne vous permet point +de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mmes tches ni aux +mmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous rserviez le meilleur +de vos forces ceux qui sont ns ou qui natront de vous, et vous ne +pourriez gaspiller imprudemment la rserve de vigueur et de sant +qu'elle vous a confie, sans compromettre l'avenir de la race et le +recrutement de l'espce. Rsignez-vous donc tre protges, puisque +vous tes redevables de votre sang et de votre vie l'humanit +future..</p> + +<a name="l5c5s3" id="l5c5s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>En fait, la loi du 2 novembre 1892, complte par la loi du 30 mars +1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations +que voici: 1 interdiction de travailler plus de onze heures par +jour<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>; 2 interdiction de travailler plus de six jours par semaine; +3 interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir cinq +heures du matin; 4 interdiction de travailler sous terre, dans les +mines, minires et carrires. Au total, rduction de la journe de +travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veilles +prolonges et suppression des travaux souterrains, telles sont les +mesures prises par la loi franaise pour protger l'ouvrire contre les +exigences du patronat et les entranements de son propre courage. Cette +rglementation dfensive entre avec quelque peine dans nos moeurs +industrielles. Pourquoi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> Ce maximum sera rduit 10 h. 1/2, au cours de l'anne 1902, +et 10 heures, au cours de l'anne 1904,--s'il est possible.</blockquote> + +<p>Nul n'ignore que la loi franaise s'applique de son mieux protger le +travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans +toujours y russir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a dict les +mesures de protection ouvrire que l'on sait, soulve un concert de +rcriminations, la question de principe tant plus simple trancher que +la question d'application n'est facile rsoudre. Toute rglementation +lgale du travail fminin se heurte, en effet, deux difficults +graves. Veut-on l'appliquer strictement, la lettre, dans toute sa +rigueur? On risque d'liminer peu peu les femmes de certaines +professions, plus particulirement surveilles cause des dangers +qu'elles font courir la sant. Et alors, la loi, faite en vue de +protger la femme, protgera surtout le travail masculin, en le +dbarrassant de la srieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la +main-d'oeuvre fminine.</p> + +<p>Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficults +de la vie, des ncessits du mtier? appliqueront-ils les rglements +avec tolrance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors, +les exceptions emporteront la rgle. C'est ainsi que, dans la couture, +la loi a t peu prs impuissante protger l'ouvrire contre le +surmenage rsultant de la dure excessive du travail et de la +prolongation exagre des veilles. De l, chez les patrons et mme chez +les ouvrires--en plus d'une hostilit peine dissimule l'gard de +la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper +l'une et violer l'autre.</p> + +<p>Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre l'atelier +de travailler la nuit et mme le dimanche; et les heures +supplmentaires, ajoutes aux heures lgales, sont acceptes le plus +souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion +d'augmenter leur gagne-pain, en mritant par un surcrot de travail un +surcrot de rmunration. Il reste pourtant que ces autorisations +bienveillantes et ces concessions ncessaires nervent, discrditent, +infirment les prescriptions lgales, et que, par condescendance pour la +libert, on arrive indirectement fausser ou paralyser tout +l'appareil protecteur du travail fminin. D'o l'on a pu dire que la loi +de 1892, par exemple, avait supprim la veille sans la supprimer, et +que les rglements postrieurs l'avaient rtablie sans la rtablir. +C'est le chaos.</p> + +<p>Mais quelles que soient les difficults d'application, les femmes +peuvent tre sres que nulle socit, consciente de ses devoirs, ne +s'abstiendra de protger leur travail. Un peuple est trop directement +intress ce qu'elles lui fournissent de solides pouses, des mres +fcondes et de bonnes nourrices, pour se dcider jamais les laisser, +par amour de l'indpendance, s'anmier ou se dtruire par un travail +excessif en des ateliers malsains. L'tat serait fou qui permettrait aux +femmes de se tuer l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se +perptuer que par leur vie. En consquence, il ne les admettra qu'aux +professions compatibles avec leur sant physique et morale; mais il +ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialit, le devoir de +l'homme tant de ne point aggraver l'ingalit des sexes par des +prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les +droits individuels de la femme avec les droits suprieurs de la +socit<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">(retour) </a> Voyez Paul <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>Le Travail des femmes au</i> XIXe +<i>sicle</i>, 2e partie: De l'intervention de la loi pour rglementer le +travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.</blockquote> + +<a name="l5c6" id="l5c6"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Infriorit regrettable de certains salaires + fminins.--Ses causes.--Le travail des orphelinats et des + prisons.--Griefs a carter ou a retenir.--Solutions + proposes.</p> + +<p> II.--Ingalit des salaires de l'ouvrire et de + l'ouvrier.--Dolances lgitimes.--A travail gal, gal + salaire pour l'homme et pour la femme.</p> + +<p> III.--Protection de la mre et de l'enfant + nouveau-n.--OEuvres prives.--Intervention de l'tat.--Une + proposition excessive: hospitalisation force de la femme + enceinte.</p> + +<p> IV.--Protestation de tous les groupes fministes contre la + loi de 1892.--La rglementation lgale fait-elle a + l'ouvrire plus de mal que de bien?</p> + +<p> V.--Pourquoi le fminisme ne veut plus de lois de + protection.--Un mme rgime lgal est-il possible pour les + deux sexes?</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--la loi +des hommes, comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en +pensent-elles? qu'en disent-elles?</p> + +<p>Tout le mal possible. Le fminisme reproche ntre lgislation +industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point +faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se +peuvent ranger sous trois chefs: 1 insuffisance et ingalit des +salaires fminins; 2 hygine et protection de l'ouvrire enceinte; 3 +rglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre fminine.</p> + +<a name="l5c6s1" id="l5c6s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>En ce qui concerne les salaires fminins, tous les honntes gens, mme +les plus hostiles aux programmes des coles rvolutionnaires, prouvent +le mme serrement de coeur, professent le mme avis et formulent les +mmes voeux.</p> + +<p>Que trop souvent l'ouvrire ne puisse vivre qu'avec peine du travail de +ses mains, voil un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris +la mauvaise habitude de considrer le salaire de la femme comme un +salaire d'appoint, destin seulement grossir celui du mari. Aussi, ds +qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour +la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des crivains +officiels et les enqutes des conomistes indpendants nous ont fixs +sur l'infriorit lamentable des salaires fminins<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. L'ouvrire +adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province +et trois francs dans le dpartement de la Seine. Si l'on tient compte +des chmages de la morte saison, il faut reconnatre que, dans bien des +cas, la couture elle-mme, qui est la principale occupation des femmes, +est rmunre d'une faon drisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas. +Les lingres ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M. +Charles Benoist affirme qu' Paris, on en est venu payer dix-huit +centimes de faon pour un pantalon de toile<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Je sais mme +Rennes, o j'enseigne, des malheureuses charges de famille qui, peu +habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures +pour gagner quinze ou vingt sous. C'est fendre le coeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> Paul <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>le Travail des femmes au</i> XIXe +<i>sicle</i>; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans +l'industrie, pp. 50 et suiv.--<span class="sc">Office du travail</span>, <i>Salaires et dure du +travail dans l'industrie franaise</i>, t. IV; Rsultats gnraux, p. +16.--Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misres des femmes</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> Charles <span class="sc">Benoist</span>, <i>Les Ouvrires de l'aiguille Paris</i>.</blockquote> + +<p>Celles qui se rsignent bravement cette misre sont de grandes +saintes. Mais quand la moralit est faible (nul n'ignore ce qu'elle est +devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un +travail indpendant, on se met avec quelqu'un, suivant l'expression +populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de +la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'o, de +chute en chute, cette dgradation peut descendre: de mme que, chez un +grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour +nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes, +par un renversement innommable des rles et des devoirs, la prostitue +des boulevards extrieurs faire trafic d'elle-mme pour soutenir le +souteneur.</p> + +<p>Les salaires des ouvrires de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est +un fait notoire. A qui la faute? La Gauche fministe rpond avec une +belle unanimit: Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le march +commercial des produits pays vil prix, et qui font de la sorte au +travail libre une concurrence dsastreuse<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. Les remdes proposs +ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, on +interdira tout travail l'enfance pour supprimer la concurrence faite +l'ouvrire libre, et dans les prisons de femmes, l'tat imposera des +prix de srie fixs par l'administration, aprs entente avec les groupes +corporatifs intresss<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> Rapport de Mlle <span class="sc">Bonneval</span> au congrs de 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> Mme rapport: La <i>Fronde</i>, du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>La suppression du travail dans les orphelinats me parat tout simplement +abominable. Car, soyez sincres, Mesdames: dcrter ici la prohibition, +c'est dchaner la perscution. Et quelle prohibition! Est-ce que le +travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier? +Et puis, duss-je par cette affirmation heurter rudement les prventions +vulgaires! j'ose dire que la plupart des communauts religieuses, qui se +vouent au sauvetage de l'enfance abandonne, ne sont pas riches. J'en +connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent peine les deux +bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou +trois cents petites bouches nourrir, s'occupe de leur trouver du pain. +Quoi de plus juste qu'en change du vivre et du couvert, du logement et +du vtement, elle emploie ses pensionnaires des travaux de couture +usuels et faciles? En vrit, il serait plus franc de fermer les +couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les +deux cas, on risquerait de rejeter la rue et souvent au ruisseau des +milliers de jeunes filles arraches, non sans peine, la boue des +grandes villes. Et je ne puis songer cette criminelle imprudence sans +que mon coeur se soulve contre les inconscients qui la proposent.</p> + +<p>D'autre part, les travaux, excuts prix rduit dans les orphelinats, +ont cet avantage avr de mettre le linge de corps la porte des plus +petites bourses. Comme consommateurs, les humbles mnages retrouvent ce +qu'ils ont perdu comme producteurs. Il parat mme que la concurrence +des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingres. Les modistes, +les corsetires, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture +surtout, les bonnes ouvrires sont rares, et les patrons y tiennent. Mme +Marguerite Durand nous en donne la raison: Le tour parisien de la +couture est propre certaines mains, certains cerveaux, si l'on peut +dire, l'air ambiant, la tradition de certaines maisons qui font des +modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modles de +la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la +prison de Clermont<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>? Au fond, la modicit des salaires fminins +rsulte moins de la concurrence du travail congrganiste ou +pnitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue l'effort +manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur +infrieure au labeur de l'homme. Il y a l un jugement tmraire, une +prvention coutumire, une dprciation convenue, dont notre mentalit +sociale ne se corrigera qu' la longue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Est-ce dire que les orphelinats religieux soient l'abri de tout +reproche? Assurment non. Pouvant faire travailler les jeunes filles +peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente payer, leur +concurrence pse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre. +Joignez que les communauts se disputent souvent les commandes des +grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrires +s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font elles-mmes: +toutes choses qui, de rduction en rduction, dpriment les prix de +faon, au prjudice de la main-d'oeuvre laque et mme de la +main-d'oeuvre congrganiste. O est le remde? Dans l'action syndicale +ou dans la rglementation lgale?</p> + +<p>Le syndicat est, coup sr, le moyen le plus digne, le plus agissant, +le plus efficace, de dfendre le salari contre le salariant. Ce n'est +pas nous qui dconseillerons ou dcouragerons les groupements +professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirs, +habilement dirigs, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs. +Mais, pour l'instant, les syndicats fminins sont rares. Un exemple: +Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrires, et son syndicat, +fond par Mme Durand, comprend peine 500 membres, dont 60 seulement, +montrent quelque activit<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. L'ide syndicale fait donc pniblement +son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingres +disperses aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isoles, +solitaires, sans se frquenter, sans se joindre, sans se connatre les +unes les autres, n'aient plus de peine encore s'unir et se +concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les +couvents?</p> + +<p>Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a propose<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>: c'est +savoir que les communauts se syndiquent pour lutter contre les rabais +des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En +Amrique, ce serait dj chose faite. Mais en France, imagine-t-on un +syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congrganistes, une grve de +nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux +patronages, d'en faire l'essai. Ils soulveraient contre eux un tumulte +de rcriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de +gain effrne, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et +si jamais leurs rclamations venaient aboutir, le relvement des prix +de faon qui profiterait aux ouvrires libres, entranerait du mme coup +une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne +pardonneraient jamais aux communauts.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> <i>Salaires et misres de femmes</i>, pp. 42 et 43.</blockquote> + +<p>Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitt un syndicat de +religieuses faire la loi aux patrons. Les congrgations de femmes n'en +ont srement ni le got ni le moyen: elles sont trop routinires, trop +timores, trop pacifiques, pour tenter une nouveaut si hardie; et le +voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empches, l'tat +les condamnant l'impuissance par une lgislation draconienne qui +subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister mme, au bon +plaisir du gouvernement.</p> + +<p>D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en +gnral, ils pensent moins l'enfance qu' la communaut, moins +l'avenir qu'au prsent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions. +Nanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement proccups de faire +vivre la maison,--et souvent, la ncessit les y contraint,--ngligent +l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les +grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait +mettre les unes et les autres en tat de travailler utilement, pour +vivre dignement leur majorit. Au lieu de cela, on les confine en un +mme atelier, on leur impose toujours la mme tche: aux unes les +pantalons, aux autres les chemises, celles-ci les ourlets, celles-l +les boutonnires. Ici, comme ailleurs, cette division du travail +prsente des avantages considrables pour le rendement du travail, qui +est plus rapide et plus soign, et de graves inconvnients pour +l'ducation professionnelle des orphelines, qui reste forcment +incomplte. Ajoutons que le travail des enfants est rarement pay en +argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles +consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'tablissement +qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur +composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur +constituer un petit pcule? Quelques menues gratifications, distribues +suivant l'ouvrage fait et dposes la Caisse d'pargne, donneraient +cette intressante jeunesse plus de coeur la besogne et plus de +confiance en l'avenir.</p> + +<p>Pourquoi mme n'imposerait-on pas aux tablissements d'assistance +prive, religieux ou laques, l'obligation d'apprendre une profession et +d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rmunration +pcuniaire leurs petites pensionnaires, de faon que celles-ci, mieux +prpares la vie, puissent atteindre leur majorit avec un peu +d'argent dans leur poche et un bon mtier dans les mains? Et ces charges +lgales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais gnraux +des ouvroirs et des orphelinats, relveraient peut-tre, du mme coup, +le salaire des ouvrires libres, en obligeant les couvents rclamer +aux grandes maisons de confection des prix de faon plus rmunrateurs.</p> + +<p>Quant laisser aux syndicats fminins, comme beaucoup l'ont rclam, la +nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans +les ateliers tenus par les congrgations religieuses, nous n'y +souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction +d'tat. Les dlgus des syndicats seraient trop enclins traiter les +orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer, +d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables qui l'on doit +le respect et l'impartialit. Que l'tat conserve donc le choix et +l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargs +d'inspecter les ateliers congrganistes, sauf prendre l'avis des +travailleuses elles-mmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900, +l'lectorat et l'ligibilit au Conseil suprieur du Travail. Libre mme + l'tat de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige, +c'est--dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance +publique. Nous l'inviterons mme, pour les travaux qui le concernent, +fixer des prix de sries, afin de relever, par une sorte d'exemplarit +attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laque et religieuse, +toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intrt des +contribuables lui permettront de prendre cette gnreuse initiative sans +prjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'tat d'tre un +patron modle?</p> + +<a name="l5c6s2" id="l5c6s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre fminine soit, +quantit et qualit gales, moins rtribue que la main-d'oeuvre +masculine. On assure mme que, dans certains cas, le salaire des femmes +est infrieur de moiti au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est +qu'en gnral l'ouvrire est moins paye que l'ouvrier, et la cuisinire +moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de +chambre. Pourquoi ce traitement ingal, si les uns et les autres rendent +les mmes services? De telles diffrences de rtribution ne sauraient +laisser insensible quiconque s'intresse au relvement conomique de la +femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison +qu'une mauvaise pense d'envie, de rancune, de ddain, pour celle qui +travaille de ses mains, il faudrait dire tout crment qu'un pareil +sentiment est abominable.</p> + +<p>C'est justice, assurment, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se +traduise par une disproportion correspondante dans la rmunration +reue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pnible, aussi +prolong, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rtribution +de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la mme? La raison et l'quit +font un devoir au patron d'galiser les salaires entre les travailleurs +des deux sexes, dont les tches (cela peut arriver) sont identiques +comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamns, hlas! voir +souvent l'amour vnal mieux pay que l'honnte labeur, prenons garde, du +moins, que l'infriorit des gains fminins ne soit, pour les mes +faibles, le prtexte ou l'occasion de chutes lamentables. De l cette +formule de revendication: A travail gal, gal salaire. Le fminisme +ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si draisonnable?</p> + +<p>Savez-vous mme plus belle formule et plus impressionnante vrit? En +stricte quit (j'y insiste), l'quivalence de productivit entre le +travail de l'ouvrire et celui de l'ouvrier emporte ncessairement +l'quivalence de leurs rmunrations respectives. Pourquoi? Parce que, +dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus +lmentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe +fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre +la main-d'oeuvre fminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer +l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins, +crer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrire, dsunir deux forces +faites pour s'aider, dissocier deux tres ns pour s'entendre. Cela +suffit, je pense, pour lgitimer la prquation des salaires masculins +et fminins.</p> + +<p>Mais cette galit de rmunration suppose, en fait, (nous y revenons +dessein) l'galit pralable de production. Et il arrive plus +frquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le mme temps et aux +mmes pices que l'homme, l'ouvrire soit impuissante fournir mme +valeur, mme productivit, mme somme d'efforts, l'ouvrier disposant, +par constitution et par temprament, de plus de muscle, de plus +d'nergie, de plus d'endurance.</p> + +<p>Et lors mme que les machines viendraient simplifier, allger +l'effort musculaire, de manire n'exiger pour les conduire que du +soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualits qui se rencontrent +habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrire, fille ou +veuve, les crises nervantes de son sexe et, lorsqu'elle est marie, les +preuves intermittentes de la maternit. J'ai peur que le fminisme ne +se dbatte vainement contre ces causes naturelles d'infriorit +conomique. Point de doute, assurment, que les disparits actuelles ne +s'attnuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: Nous +croyons, dit-il, que la diffrence entre les salaires des hommes et les +salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux +se rapprocheront<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Mais arriveront-ils se confondre? C'est une +autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrire cesst d'tre +femme.</p> + +<p>Maintenons, nanmoins, qu'il est bon de tendre l'unification des gains +entre les deux sexes,--la stricte quit exigeant qu'un travail gal +soit pay d'un gal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce +principe, la Gauche fministe a mis le voeu, que les administrations +nationales, dpartementales, communales et hospitalires donnent +l'exemple aux patrons, en rtribuant de mme faon les femmes et les +hommes qu'elles emploient. A quoi une excellente femme d'humeur +socialiste objecta que les administrations taient aussi capitalistes +que les patrons. Mais un ancien fonctionnaire fit observer +philosophiquement que les administrations ne demandent pas mieux que de +payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent. Ce qui est la vrit +mme,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des +contribuables. Et le voeu fut adopt l'unanimit<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> <i>Le Travail des femmes au</i> XIXe <i>sicle</i>, p. 141.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l5c6s3" id="l5c6s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Pour ce qui est de la scurit, de l'hygine et de la dure du travail, +nous nous associons de grand coeur toutes les innovations, quitables +et pratiques, susceptibles d'amliorer le sort des travailleuses. Telle +la loi du 29 dcembre 1900, qui a reconnu et sanctionn le droit de +s'asseoir pour les ouvrires et les employes, et l'obligation +corrlative pour les patrons de mettre des siges la disposition des +femmes qu'ils emploient; telles la rduction graduelle des heures de +travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire toutes les +occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter +aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui +s'appelle la maternit.</p> + +<p>Que de progrs raliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intrt +de l'espce et par simple devoir d'humanit, n'est-il pas urgent +d'arracher la mre et l'enfant aux privations et aux souffrances, en +ouvrant de nouveaux refuges la femme enceinte? n'est-il pas de +suprieure justice de mettre l'ouvrire au repos, en demi-solde, avant +et aprs l'accouchement, tant que le mdecin le juge ncessaire?</p> + +<p>Il y a danger pour une mre de se charger de trop gros travaux dans le +temps qui prcde ou qui suit l'accouchement. A trop hter l'poque des +relevailles, retourner trop tt la fabrique, elle risque de +compromettre sa sant, de lser grivement son organisme par des efforts +prmaturs. Le nouveau-n n'est pas moins plaindre: que de fois le +manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent + la dgnrescence ou la mort? Le peu d'enfants qui rsistent +poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connatre les douces +caresses de la mre.</p> + +<p>Mais comment permettre l'ouvrire de garder le foyer aux poques de la +maternit? Cette question devrait veiller davantage la sollicitude des +oeuvres prives et des pouvoirs publics.</p> + +<p>Jadis, en plusieurs contres, la femme du peuple sur le point d'tre +mre devait tre entretenue aux frais du public, jusqu' ce qu'elle ft +en tat de reprendre son travail. Il se mlait parfois ces +prescriptions des dtails charmants. Certaines vieilles coutumes +permettaient de chasser ou de pcher, mme en temps prohib, pour la +jeune mre. Ailleurs, chaque vigneron tait tenu, quand elle en +manifestait le dsir, de lui couper trois belles grappes de raisin au +moins<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> Voyez pour les dtails P. Augustin <span class="sc"> +Rsler</span>, <i>La question +fministe</i>, p. 237.</blockquote> + +<p>Jusqu'ici, la question d'argent a empch l'tat de prendre sa charge +l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics +reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres +d'initiative prive se sont montres plus ingnieuses et plus hardies. +La <i>Couturire</i> et la <i>Mutualit maternelle</i>, patronnes par les grandes +maisons d'habillement, allouent toute socitaire qui accouche une +indemnit de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre +semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans +le cas o la mre nourrit elle-mme son enfant. Grce au chmage absolu +pendant la priode critique, ces socits se font gloire d'avoir abaiss + 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalit +infantile qui, Paris, s'lve 35 ou 40%. A la prservation de la +sant de l'ouvrire vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalit +des nouveau-ns. C'est double profit pour la socit. Nous applaudissons +de mme l'ide d'une association des mres de famille, sortes +d'inspectrices de sant domicile qui assisteraient, avec discrtion, +de leurs conseils et de leurs bons offices, les mres pauvres et les +enfants malades<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> Congrs international de la condition et des droits des +femmes. La <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Mais convient-il de pousser plus loin l'ide de protection? Considrant +que, dans la priode de gestation et d'allaitement, la femme est un +vritable fonctionnaire social, M. Viviani a demand la fondation +d'une Caisse de la Maternit, afin de mieux assurer aux femmes +enceintes un secours pcuniaire, au moment o leurs ressources diminuent +et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquitait de savoir o +prendre l'argent ncessaire cette dotation, il fut rpondu que le +budget des Cultes en ferait les frais, ce budget tant non seulement +inutile, mais encore prjudiciable l'humanit tout entire<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>. +Poussant mme l'extrme l'intervention de l'tat, le Congrs de la +Gauche fministe de 1900 a mis le voeu qu'un sjour d'un mois, au +minimum, dans les hpitaux spciaux ou les maisons de convalescence, ft +<i>impos</i> la mre qui, aprs son accouchement, ne pourrait justifier de +moyens d'existence pour elle et son enfant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mres. Je +ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrires pauvres +l'obligation d'accoucher l'hpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a +dclar qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, parce qu'une +femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir +tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutt par la +porte ou par la fentre rejoindre les malheureux qu'elle aurait +laisss. Et puis, les ouvrires,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont +horreur de l'hpital. Il n'en est pas une qui ne prfre le dnuement de +sa chambre froide et malsaine l'hygine savante et luxueuse d'une +salle commune. Elles veulent tre chez elles. Et comme si cette +obligation d'hospitalisation n'tait pas assez dure par elle-mme, on la +subordonne, en outre, une constatation humiliante entre toutes: celle +de la misre. Nous ne voulons point de rclusion force pour les mres +pauvres.</p> + +<p>Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des prventions de la +mre.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit +la trancher diffremment, suivant qu'on envisage l'intrt de la mre ou +l'intrt du nouveau-n. Ceux qui entendent protger l'enfant, avant +tout, n'hsiteront pas imposer aux mres de famille toutes sortes de +prcautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de +leurs entrailles appartient non moins la socit qu' la famille; +qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de mconnatre, leur gr, +les mesures hyginiques requises pour la bonne venue des petits; qu'il +est des heures o l'tat doit forcer les gens se soigner; bref, que la +mre est dbitrice, vis--vis de la communaut, de l'tre qu'elle porte +en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence +et sa sant, serait un crime de lse-nature et de lse-humanit.</p> + +<p>Bien que j'admette l'antriorit et la primaut des droits de la famille +sur les droits de la socit, je ne contesterai point que celle-ci ne +soit intresse la naissance de l'enfant et la prservation de +l'espce. J'avouerai mme que beaucoup de femmes, qui ne sont pas +prcisment de mauvaises mres, prendront difficilement, d'elles-mmes, +les soins et le repos qu'exige leur tat. Ceux-l n'en douteront point +qui ont vu, dans les crches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et +hves, donner leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une +raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau +de la maternit? Convient-il de sacrifier la sant de l'enfant la +libert de la mre? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'imposition +qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel la gendarmerie pour la +sparer violemment des siens et la traner l'hpital? +Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force? +Placerons-nous toutes les femmes enceintes, aprs vrification faite de +leur pauvret, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait +humiliante et cruelle. Je mets l'tat au dfi de l'appliquer.</p> + +<p>Certes, le budget de la maternit, qu'il soit aliment par l'assistance +publique ou la charit prive, ne sera jamais assez riche. Mais si nous +devons secourir largement les mres indigentes et leur pitoyable +progniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les +enfants leurs parents, ni les mres leur foyer. Encore une fois, pas +d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternit finirait par tre +redoute comme une dchance, au lieu d'tre accepte comme un honneur. +Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la +conscience et l'amour de ses devoirs.</p> + +<p>L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc <i>facultative</i>. Et +j'ajoute que l'assistance de l'tat sera <i>suppltive</i>: ces deux choses +se tiennent. Que si, en effet, la mre est, comme le socialisme +l'affirme, redevable de son enfant la communaut, celle-ci lui doit, +en change, la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour +faire un tre de beaut aussi parfait qu'elle en est capable<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. +C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'tat +rpondrait aux mres qui lui tiendraient le langage suivant: Du moment +que mon enfant est vous autant qu' moi et que vous m'imposez, ce +titre, un internement obligatoire dans un asile votre choix, je +prtends que, par une suite ncessaire, j'ai le droit de vous imposer la +responsabilit et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient +nourris et levs aux frais de la collectivit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet prsent au +Congrs international de la condition et des droits des femmes. La +<i>Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question +d'argent est de peu d'importance ct de la question de principe. Ce +qu'il faut empcher, c'est que les droits et les devoirs de l'tat +n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu peu +la responsabilit des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des +hommes, la notion mme du mariage qui est la sauvegarde suprme de la +femme et de l'enfant. A donner une prime la maternit naturelle, dont +les enfants seraient levs presque toujours aux frais du public, on +dcouragerait la maternit lgitime qui, Dieu merci! s'obstine et +s'puise lever les siens; on dsapprendrait au mari les premiers +devoirs de la paternit, en l'habituant se dsintresser du sort de la +mre et des petits; et finalement on prparerait la voie l'union +libre, qui nous parat (nous le dmontrerons plus loin) insparable de +l'avilissement et de l'asservissement du sexe fminin.</p> + +<p>Que faire? Persvrer dans la direction o nos lois sont entres. Que +les femmes pauvres soient donc assistes domicile: cette solution +librale sauvegarde la fois l'intrt de l'enfant et les justes +susceptibilits de la mre. Ds maintenant, les femmes en couches sont +assimiles aux malades et bnficient de l'assistance mdicale gratuite; +elles peuvent mme, en cas d'urgence, tre hospitalises, sur l'avis du +mdecin, aux frais de la commune, du dpartement ou de l'tat. Nous +souhaitons que ces mesures de protection soient compltes au profit des +domestiques, maries ou non, dont la grossesse est souvent une caus de +renvoi. Il y aurait mme de grands avantages fonder et multiplier +les maternits secrtes ouvertes aux filles-mres qui veulent +dissimuler leur grossesse. En rsum, nous acceptons l'assistance +maternelle, aussi largement pratique qu'on le voudra, la seule +condition qu'elle soit <i>suppltive pour l'tat</i> et <i>facultative pour la +mre</i>. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de +nobles dvouements elle peut offrir aux femmes mdecins de l'avenir!</p> + +<a name="l5c6s4" id="l5c6s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Quant aux rglementations lgales de 1892, le fminisme n'en veut plus. +Il les dnonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un +fait notable que les trois Congrs de 1900 ont mis le voeu,--non sans +vive discussion, il est vrai,--que toutes les lois d'exception qui +rgissent le travail des femmes fussent abroges. Est-ce une simple +bravade? Pas tout fait. Au Congrs catholique, Mlle Maugeret s'est +exprime ainsi: Dans le groupe que j'ai l'honneur de reprsenter, nous +sommes tous partisans de la libert du travail, sans autre +rglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur, +toutes choses dont lui seul est comptent. Au Fminisme chrtien, nous +rprouvons la lgislation ouvrire l'endroit des femmes<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>. Nous +relevons dans le rapport prsent au Congrs du Centre fministe par Mme +Maria Martin les mmes dclarations premptoires: Nous demandons pour +toute femme majeure, mme pour la mre, le droit de juger des conditions +qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un +pays libre<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>. Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrs de la Gauche +fministe, s'est prononce dans le mme sens, pour ce motif que le +premier devoir d'humanit doit consister lever devant la femme +travailleuse les obstacles et les difficults, et que la loi, qui +soi-disant la protge, les accrot et les amoncelle, et va de la sorte +l'encontre de son but<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> Rapport sur la Libert du travail prsent par Mlle Marie +Maugeret au Congrs catholique de 1900. <i>Le Fminisme chrtien</i> du mois +de juillet 1900, p. 211.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> La <i>Ligue</i>, organe belge du Droit des femmes, n 3 de l'anne +1900, pp. 82 et 83.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Point de doute: pour le gros des fministes, protection signifie +vexation, oppression, perscution. Cet tat d'esprit trouve peut-tre +son explication dans un fait qui a rcemment dfray la presse et occup +la justice. La <i>Fronde</i> est imprime uniquement par des femmes. Or, le +travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent +gure se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent +releves contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministre +public, fut condamne finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a +de plus trange en cette rglementation, c'est que le travail de nuit, +interdit aux ouvrires typographes, est permis exceptionnellement aux +plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant la femme: Tu +ne pourras composer un journal de neuf heures du soir minuit, mais tu +pourras le plier de deux quatre heures du matin? Ces inconsquences +et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes +dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de +prs au journalisme et l'imprimerie.</p> + +<p>On sait que Mme Durand est directrice de la <i>Fronde</i>; de son ct, Mme +Maria Martin a fond le <i>Journal des Femmes</i>; et quant Mlle Maugeret, +non contente d'inspirer et d'imprimer le <i>Fminisme chrtien</i>, elle a +cr une cole professionnelle de typographie pour les jeunes filles, o +elle a pu tudier sur le vif tous les inconvnients de la surveillance +lgale.</p> + +<p>De l cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes, +mais contre les femmes; d'autant mieux que la rglementation ne s'tend +qu'aux industries o l'ouvrire fournit un travail salari. Rentre chez +elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit telle +besogne qu'elle voudra. Si donc le lgislateur lui dfend, au nom de +l'hygine, de compromettre sa sant l'atelier, il lui permet, au nom +de l'inviolabilit du foyer, de la ruiner librement son mnage.</p> + +<p>Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y +souscrirais sans hsitation, s'il m'tait dmontr que la protection +lgale est une simple survivance des anciens prjugs qui tenaient la +femme pour une ternelle mineure. Mais n'en dplaise certaines +fministes qui poussent le parti pris jusqu' l'injustice, j'ai +l'assurance que, parmi les partisans du travail rglement, il est +beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrire et croient +sincrement, sans arrire-pense de domination humiliante, servir ses +intrts en la dfendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle +est souvent victime.</p> + +<p>Je me rsignerais encore l'abrogation pure et simple des lois de +protection, s'il m'tait dmontr qu'elles font la femme plus de mal +que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite. +La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition +entre les ncessits du prsent et les progrs de l'avenir. Elle n'est +pas parfaite, et ses auteurs eux-mmes en jugent ainsi puisqu'ils la +modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a +d'autres. Je dirai mme que, si savamment remanie qu'on la suppose, +cette loi fera toujours des mcontents.</p> + +<p>C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrtion, l +seulement o elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'tais +magistrat, je prendrais pour rgle de dcision, en cette matire, cette +maxime de large quit: La meilleure interprtation des lois est celle +qui les plie et les adapte le mieux aux besoins prsents et aux intrts +actuels des justiciables. J'aurais donc absous Mme Durand, comme +l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi +n'est pas de dpouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la +composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne +doit pas tre inquit pour ce fait, ds qu'il n'exige pas des ouvrires +une dure ou une intensit de travail excessive. Les lois de protection +sont, mon sentiment, beaucoup moins des rgles de coercition rigide +que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai +l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences +ou mme par exception.</p> + +<p>Il faut se dfendre contre cette monomanie autoritaire de rglementer +minutieusement les moindres dtails de la main-d'oeuvre industrielle. Il +faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop svre et +trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les proltaires que l'on +veut protger. Ceux mmes qui voient dans la rglementation lgale une +arme dirige <i>contre</i> le patron, beaucoup plus qu'une garantie institue +<i>pour</i> la femme, feront bien de rflchir que cette arme est deux +tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre +l'ouvrire. Quant aux gens d'me plus librale qui se sentent peu de +got pour l'intervention de l'tat dans les conditions du travail, ils +tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destines, +par la crainte rvrentielle qu'elles inspirent, prparer l'avnement +de meilleures moeurs industrielles.</p> + +<p>D'autre part, nous nous refuserons tendre leurs prohibitions aux +travaux du mnage, si pnibles qu'ils puissent tre. On nous dit bien +que les veilles employes rparer les vtements du pre et des +enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de +l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparat comme +l'asile sacr, le rempart auguste, le dernier refuge de la libert. +Autoriser l'inspecteur en franchir le seuil, c'est abandonner la +famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos +actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulire +logique, en vrit, que celle de ces fministes qui, mcontentes des +rglementations de l'atelier, proposent de les tendre aux mnagres +dans leurs mnages<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>! Appliques la famille, les lois d'exception +feraient beaucoup plus de mal que de bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Mme restreintes l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles +qu'utiles? C'est prcisment ce qu'on soutient, en affirmant que toutes +les fois qu'une loi a voulu protger les ouvrires, celles-ci en ont t +les dupes. Cette assertion est excessive: nous en appelons au +tmoignage des femmes elles-mmes. Au Congrs de la Gauche fministe, +Mme Vincent, parlant au nom de la Socit cooprative des ouvriers et +ouvrires de l'habillement, a dclar que tous, hommes et femmes, sont +d'accord sur ce point que le travail de nuit doit tre rigoureusement +interdit. Et la mme congressiste a termin sa communication pleine de +faits et d'exemples dcisifs, en disant que la fermeture heures fixes +des ateliers de couture, de lingerie et, plus gnralement, de toutes +les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour +sauvegarder la sant et la moralit des jeunes ouvrires.</p> + +<p>Eu gard la concurrence qui svit particulirement dans les travaux de +l'aiguille, le patron ne connat forcment qu'une chose: il faut que ses +commandes soient excutes. Et l'ouvrire, qui se dit que ses maigres +salaires sont ncessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera +tente d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le +rle bienfaisant de la rglementation de mettre un frein aux exigences +du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la +loi se taise et que l'ouvrire se tue? Lingres, fleuristes, +couturires, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas redouter la +concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du +moins, la protection a du bon<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> Compte rendu stnographique du Congrs de la condition et des +Droits de la Femme. La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Mme assentiment chez tous ceux qui pensent que, par dfinition, l'tat +est le dfenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait +effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune +fille? Impuissante se protger elle-mme, il faut bien qu'elle soit +protge par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs +dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme +l'exploitation clricale des pupilles de la charit, le fminisme +libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du +bras sculier n'est pas toujours ddaigner.</p> + +<p>Autre exemple. Pour des raisons d'hygine et de moralit, la loi +franaise interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette +prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les +ncessits actuelles de l'industrie condamnent l'homme ce travail +dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux +souterrains devraient tre seulement la punition des criminels. +Convient-il, par un scrupule de libert, d'ouvrir aux femmes tous les +chantiers o les hommes s'puisent en efforts prilleux et abrutissants?</p> + +<a name="l5c6s5" id="l5c6s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>Malgr les belles phrases, dont ces dames honorent le travail libre, +nous croyons qu'elles obissent, dans le secret de leur coeur, un tout +autre mobile que celui de l'indpendance du labeur et de l'autonomie de +l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas +entendre parler de libert pour les orphelinats et les couvents: ce qui +n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent +la protection de l'homme, c'est moins par amour de la libert que par +haine de l'ingalit. Leur fiert s'offense d'une tutelle qui prend des +airs de commisration suprieure. Que ce soit bien l leur sentiment +vritable, certains congrs l'ont manifest clairement. Nous demandons +qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes, +dclare une congressiste. Protgeons le pre comme nous protgeons la +mre, s'crie une autre. Je ne suis pas contre les lois du travail, +prononce une troisime, je suis contre les lois d'exception<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>. Au +fond, les rglementations de l'tat trouvent grce auprs des femmes. +Mme Maria Martin, elle-mme, dont le rapport se termine par cette +formule du plus pur libralisme: Le travail libre dans un pays libre, +nous fait cet aveu: Si la loi avait t applicable aux deux sexes, nous +n'aurions eu rien dire; un bien pour la classe ouvrire, en gnral, +en et pu sortir<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> Rapport cit plus haut, <i>eod. loc.</i>, p. 78.</blockquote> + +<p>Ainsi donc, en serrant de plus en plus prs la question, nous arrivons +cette double constatation que les lois, qui rgissent le travail +fminin, ne sont gure attaquables dans les dispositions qui rgissent: +1 les travaux rests presque exclusivement aux mains des hommes, comme +les travaux souterrains,--ceux-ci n'tant ni dans le temprament ni dans +les gots des femmes; 2 les travaux rests presque exclusivement aux +mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci tant +beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.</p> + +<p>Restent les industries o la main-d'oeuvre fminine fait concurrence +la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature +et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une mme usine, hommes et +femmes dirigent les mmes machines. C'est propos de ces industries +mixtes que le mot protection, toujours bienveillant en apparence, peut +tre nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrire en tat +d'infriorit vis--vis de l'ouvrier.</p> + +<p>Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'galit les +hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi, +plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois +de protection du travail fminin l'assujettissent plus gravement aux +visites imprvues des inspecteurs, au contrle perptuel des heures +d'entre et de sortie, aux vexations des enqutes, la surveillance de +l'hygine et du repos des ouvrires. Pour se ddommager de ces charges +et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la +main-d'oeuvre fminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et +voil comment les lois de protection, suivant la dmonstration de Mme +Durand, ont pour rsultat certain l'abaissement des salaires. On se +flattait de protger les femmes contre les hommes, et finalement on +arrive protger les hommes contre les femmes. On voulait mnager la +faiblesse de l'ouvrire, et l'on accrot l'infriorit de son labeur. +Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'o cette +conclusion: Voulez-vous l'galit du salaire? Vous ne l'aurez que par +l'galit du travail. Et point d'galit dans le travail sans libert +dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Et sur +la proposition de M. Tarbouriech, le Congrs de la Gauche fministe a +vot l'application toute la population ouvrire, et sans distinction +de sexe, d'un rgime gal de protection.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimre et une part +d'exagration. L'exagration, d'abord, sera vidente pour quiconque aura +bien voulu se pntrer des dveloppements qui prcdent. Pourquoi, en +effet, rejeter en bloc une loi de rglementation industrielle dont +certaines catgories d'ouvrires,--et notamment les syndicats de la +couture,--prtendent tirer profit? En maintenant mme ces mesures +d'exception pour les corps de mtier qui en bnficient, il n'est pas +impossible de raliser, en certains cas, l'unification des lois de +protection au profit des deux sexes. Notre lgislateur est entr dans +cette voie, en fixant le maximum de la journe de travail onze heures +pour les ouvriers et les ouvrires adultes. Par ailleurs, toutes les +garanties prescrites en faveur de la scurit et de la salubrit du +travail profitent aux uns et aux autres; et nous esprons bien que le +repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps, +aux hommes comme aux femmes. L'galit de protection pour les deux sexes +est donc ralisable, en plus d'un point, l o ceux-ci travaillent dans +les mmes ateliers, cooprent la mme fabrication, servent les mmes +machines.</p> + +<p>Mais cette assimilation peut-elle tre absolue? Et elle devrait l'tre +pour amener et justifier l'galit des salaires.--Je n'en crois rien, et +c'est ici que m'apparat la chimre. D'abord, il arrive souvent (l'aveu +en a t fait plus d'un congrs) que le travail de la femme ne vaut +pas celui de l'homme. A temps gal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrire +par la rsistance physique et la force musculaire. Je relve, dans une +communication intressante de Mme Durand, ce passage significatif: La +rgularit dans le travail, la continuit dans l'effort, sont, en +gnral, contraires au temprament de la femme, qui est capable plutt +d'efforts momentans, d'accs de zle, de ce que l'on appelle, +vulgairement des coups de collier<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>. Est-il possible que cette +ingalit de labeur n'engendre pas une ingalit de rmunration? La +lassitude et l'excitabilit, les indispositions et les maladies, sont +plus frquentes chez les ouvrires que chez les ouvriers: c'est un fait. +Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par +exemple, pendant de longues heures, la boutique ou l'usine, offre +beaucoup plus d'inconvnients pour le personnel fminin que pour le +personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 dcembre 1900 n'a +fait bnficier d'un sige--tabouret, chaise ou strapontin--que les +ouvrires et les employes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Ds lors, comment parler srieusement d'galit de protection lgale +entre l'homme et la femme? A peine le Congrs de la Gauche fministe +avait-il vot cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu + la vrit des choses, il s'est empress de rclamer une protection +spciale pour l'ouvrire enceinte. Pas moyen, je pense, d'tendre aux +hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de +travail et d'irrgularits invitables sont cause et les grossesses, et +les couches, et l'allaitement, c'est--dire toutes les charges de la +maternit, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider +momentanment les forces de la femme.</p> + +<p>Ces ingalits de nature ne permettent gure, on le voit, d'unifier la +protection pour galiser les salaires. Ce qui revient dire que la +maternit, qui est le lot de la femme, constituera toujours (ft-elle +simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une norme +surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un +conseil. Si nous voulons amliorer efficacement le sort des ouvrires, +acceptons les services de tout le monde, d'o qu'ils viennent, du +patron, de l'tat, de la femme elle-mme. Institutions patronales, +rglementations lgales, oeuvres syndicales, ont un rle jouer dans le +relvement de la condition fminine. Tirons-en tout le bien qu'elles +comportent, ne dcourageons aucune bonne volont, et surtout +gardons-nous des ides absolues si contraires aux complexits de la vie +et la nature des choses!</p> + +<p>Et maintenant, quels mtiers, quelles fonctions peuvent tre ouverts +impunment au sexe fminin, sans dtriment pour sa sant et, par suite, +sans dommage pour la communaut? C'est une question d'espces, qu'on +ne peut rsoudre qu'en passant en revue les diffrentes carrires, +auxquelles les femmes prtendent s'lever en concurrence avec les +hommes. Et parmi ces prtentions nouvelles, il en est de graves et +d'innocentes, de srieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme +elles le mritent, en mariant le plaisant au svre.</p> + +<a name="l5c7" id="l5c7"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h4>La concurrence fminine</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La femme ouvrire ou employe.--Protection de la + main-d'oeuvre fminine.--Accord des prescriptions + franaises avec les dclarations papales.</p> + +<p> II.--La femme professeur.--Rptitions au + rabais.--Condition prcaire et dtresse cache.</p> + +<p> III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui + conviennent minemment au sexe fminin.</p> + +<p> IV.--La femme artiste.--La carrire thtrale.--Les + beaux-arts et les arts dcoratifs.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Avant d'entrer dans l'examen des carrires revendiques aujourd'hui par +les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne +reconnaissons l'tat le droit d'intervenir, avec son appareil +coercitif, pour dpartager les deux sexes et intimer imprieusement +l'un: Vous ferez ceci! et l'autre: Vous ferez cela! qu'autant +qu'il s'agit d'une distinction d'attributions rclame par la nature des +choses et dicte manifestement par le souci des intrts suprieurs de +l'ordre public. Hors de l, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux +hommes, le principe de la libert du travail qui, depuis la Rvolution +franaise, fait partie de notre droit public.</p> + +<a name="l5c7s1" id="l5c7s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Nous ouvrons consquemment, toutes larges, les portes de +l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent +d'y trouver leur gagne-pain. A cette libert nous n'apportons qu'une +restriction: il ne saurait convenir l'tat que, sous couleur +d'indpendance ou mme de ncessit, l'ouvrire risqut sa vie et +compromt sa sant.</p> + +<p>C'est pour ce motif essentiel que la loi franaise lui tient +prsentement ce langage impratif: Jeune fille ou jeune femme, tu ne +travailleras point dans les mines, sous quelque prtexte que ce soit; +car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour +enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te +reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous +rserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil +pour rparer tes forces et un jour de distraction pour dtendre tes +nerfs. Je tiens ce que ta journe de travail n'excde point onze +heures; et je m'efforcerai de la rduire davantage, si la chose est +possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement +aux soins du mnage. S'il m'est dfendu pour l'instant de te rserver, +en cas de grossesse, avant et aprs les couches, une priode de repos +conscutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une +indemnit quivalente ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos +finances sont gravement obres), mes inspecteurs, du moins, veilleront + ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta sant, toutes les +mesures de scurit soient prises, toutes les rgles d'hygine +observes, afin d'allger ton labeur et de protger la vie. Que si le +zle de mes fonctionnaires te parat un peu rude ou intempestif, songe +qu'il leur est inspir par le dsir de servir efficacement tes propres +intrts, qui sont insparables de ceux de la race et de la patrie.</p> + +<p>Ce petit discours, plus pratique qu'loquent, mrite d'tre approuv. +Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En +tout cas, les bonnes chrtiennes auraient mauvaise grce l'incriminer, +puisque les garanties tutlaires, dont la loi franaise entoure le +travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les +plus instantes du Souverain Pontife.</p> + +<p>Tmoin cette citation de l'Encyclique de Lon XIII sur la condition des +ouvriers: Ce que peut raliser un homme valide et dans la force de +l'ge, il ne serait pas quitable de le demander une femme ou un +enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande tre observ +strictement--ne doit entrer l'usine qu'aprs que l'ge aura +suffisamment dvelopp en elle les forces physiques, intellectuelles et +morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra fltrie par +un travail prcoce, et c'en sera fait de son ducation. De mme, il est +des travaux moins adapts la femme, que la nature destine plutt aux +ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent +admirablement l'honneur de son sexe et rpondent mieux, de leur nature, + ce que demandent la bonne ducation des enfants et la prosprit de la +famille.</p> + +<p>Mais, si haute que soit l'autorit dont ces paroles manent, elle +s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que +les prescriptions civiles, prsentent un caractre masculin de +suprieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de +nos fires et libres fministes.</p> + +<p>Quant aux carrires bureaucratiques et librales, disons tout de suite, +pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune +raison srieuse d'en carter les femmes. videmment, leur place est au +foyer plutt qu' un bureau d'enregistrement ou la barre d'un +tribunal. Mais elles seraient mieux galement leur mnage que dans un +atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur +interdire d'tre ouvrires. On leur permet, dans l'industrie et aux +champs, les besognes les plus pnibles, parce que nulle loi humaine ne +saurait les empcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de +quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus +faciles et beaucoup plus rmunratrices? La libert du travail est chose +sacre: en priver la femme, sans raison suprieure, est un crime de +lse-humanit.</p> + +<p>Reste savoir quels emplois conviennent le mieux son sexe.</p> + +<a name="l5c7s2" id="l5c7s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Depuis que l'instruction est offerte libralement aux filles et que la +conqute des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux +doues, l'enseignement a permis l'lite de gagner son pain sans +droger. Les institutrices sont devenues lgion: prs de 100 000 femmes +sont employes dans l'enseignement primaire et secondaire. L'ducation +de leur propre sexe leur est donc peu prs exclusivement rserve. +Dans les tablissements de l'tat, notamment, l'enseignement secondaire +des jeunes filles est confi presque totalement un personnel fminin. +Une douzaine de dames pdagogues sigent mme dans les Conseils de +l'instruction publique. On les coute, on les dcore.</p> + +<p>Bien plus, on rclame le droit, pour les nouvelles agrges, de monter +dans les chaires de l'enseignement suprieur. Cette nouveaut serait +logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices, +puisqu'elles fournissent des matresses distingues l'enseignement +secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facults les +tiendraient-elles pour des recrues ngligeables? Je sais bien que, +prsentement, l'enseignement donn par les hommes est plus solide, plus +lev, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes +instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne +puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc celles qui le +mritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de mdecine: +les tudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait mme que le +professorat fminin,-- la condition qu'il s'incarne sous des espces +jeunes et attrayantes,--ft un sr moyen d'assurer l'assiduit aux cours +les plus rbarbatifs.</p> + +<p>Mais il n'est pas donn toutes les femmes d'tre professeurs. Et pour +nous en tenir la ralit d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice, +mme munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup +mieux traite qu'une employe de magasin. Nous avons actuellement un +pauprisme scolaire; et par ce mot nous dsignons la misre cache des +prcepteurs, instituteurs, rptiteurs des deux sexes, frres et soeurs +en pdagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propret +de la tenue, une me endolorie par l'incertitude et le tourment du pain +quotidien. Dcids ne jamais tendre la main, tenant honneur de vivre +de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amass +grands frais aux heures de jeunesse et d'esprance, ils sont des +milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de +rptitions l'usage des enfants riches, dbiles et gts, de courte et +frle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On +les appelle, drision! les matres libres. Rien de plus digne de +piti que cette petite Universit dolente, besogneuse, en qute d'lves +introuvables.</p> + +<p>La plupart de ces braves filles considrent comme le salut de trouver +enfin,--aprs quelles dmarches et quelles tribulations!--une place dans +une famille riche, avec une rtribution peine suprieure au salaire +d'une domestique. L'assurance d'tre loge, couche, nourrie, vaut mieux +que l'incertitude qui pse sur la vie des matresses de langue, de +musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes. +Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans +les carrires de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en +disputent l'entre et meurent de misre.</p> + +<a name="l5c7s3" id="l5c7s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Mais, dira-t-on, de quelque ct qu'elles se tournent, les jeunes filles +se heurtent aux mmes difficults, et souvent de pires +injustices.--Oui, prsentement, le choix d'une profession pour une femme +est extrmement limit. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne +pense, peut apporter cette situation malaise une solution graduelle.</p> + +<p>Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le +travail sdentaire, le travail assis, qui convient le mieux la femme. +Les fonctions bureaucratiques sont donc un dbouch tout indiqu pour +son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de +merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et +petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude, +de la patience, comme la rdaction et la dlivrance des titres, le +calcul et le service des coupons, le contrle et le classement des +pices. L'exprience, tente par diverses socits, a dmontr que les +femmes sont particulirement propres aux mille petits dtails d'criture +et de comptabilit. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos +administrations publiques et prives? Si elles en chassent les hommes, +elles ne feront que les rendre une vie plus active et plus extrieure +qui rentre tout fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal +diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le +fonctionnarisme soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas +naturel que les femmes en profitent, puisque ce dbouch semble fait +pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille +leur sied mieux qu'aux hommes.</p> + +<p>Il n'est pourtant, jusqu' ce jour, que certains services de l'tat, +comme les Postes et les Tlgraphes, quelques Socits financires et +quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel la +collaboration du sexe fminin. La France compte peine 50 000 employes +d'administration. Nos prfectures et nos municipalits, nos trsoreries, +nos recettes et nos perceptions sont gnralement rfractaires +l'entre des femmes dans leurs bureaux. C'est peine si, Paris, la +porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque +temps. Pourquoi ne pas leur mnager un accs aux fonctions de +bibliothcaire et de conservateur de muse? Leur serait-il mme si +difficile de faire d'exacts percepteurs, et de trs suffisants receveurs +d'enregistrement?</p> + +<p>Pour le moins, il est souhaiter que nos prventions et nos habitudes +administratives ne s'opposent pas trop longtemps l'accession +raisonnable des femmes aux emplois des services intrieurs de nos villes +et de nos dpartements, la vie bureaucratique tant de celles, je le +rpte, qui conviennent le mieux au temprament fminin. Pourquoi mme +la loi ne rserverait-elle pas expressment au sexe fminin certaines +carrires administratives, o la vie est douce et le travail lger? La +couture, dcharge ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-tre se +relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes +vincs de leur bureau, notre domaine colonial est l qui offrirait de +larges dbouchs aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office +n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable, +mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie +bureaucratique est une forme de la vie intrieure. Elle convient aux +femmes; et tandis qu'elle atrophie les mles, elle ferait vivre bien des +mres.</p> + +<a name="l5c7s4" id="l5c7s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>A ct du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail +artistique.</p> + +<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises jouer un rle +sur les planches. La scne les attire. Actrices, danseuses et +cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la +rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France prs de 4 000 artistes +lyriques et dramatiques. Mais part les premiers sujets, la carrire +thtrale, si recherche qu'elle soit, apporte plus de misre que de +profit, plus d'abaissements que de triomphes.</p> + +<p>Il se peut toutefois que le cabotinage lve quelques rares lus une +situation suprieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues. +Souvent les thtres ont pour directeurs des directrices. Singulire +concidence: deux mtiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont +l'un consiste gouverner la scne et l'autre gouverner l'tat. Les +reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de +puissantes reines de ferie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes +diriger la comdie humaine. Et si minces sont devenus en politique les +pouvoirs de notre Prsident, que nous pourrions, sans inconvnient, le +remplacer par une Prsidente. Celle-ci ne serait pas moins dcorative, +et elle aurait l'avantage de donner un corps et une me la Rpublique +franaise, que la tradition nous reprsente sous les traits d'une femme +austre et virile.</p> + +<p>Mais toutes les femmes ne pouvant songer incarner notre capricieuse +dmocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent +perdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600 +artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'cole des +Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause dfinitivement gagne.</p> + +<p>Leur admission, du reste, a t fort mal accueillie par MM. les +artistes. Ils taient l chez eux, bien tranquilles, l'aise, en +famille,--une famille o il n'y avait que des hommes et, bien entendu, +des hommes de gnie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de +quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces +nouvelles recrues s'taient masculinises de leur mieux: pince-nez, +cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise tait +aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire +l'cole? Enlever ces MM. peintres et sculpteurs des diplmes et des +mdailles qui les exonrent du service militaire. Alors, qu'on fasse +porter le fusil ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de +la beaut ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de +l'mancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de +reproduire les grces; mais ils n'entendaient point que celles-ci +eussent la mauvaise pense de leur faire une injuste concurrence. Voil +pourquoi ils ont cri: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour +employer un nologisme tout fait en situation, que le rapin +d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.</p> + +<p>Au vrai, hormis quelques places drobes ces Messieurs, la condition +des femmes n'en sera gure amliore. La production artistique ne +nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu' une condition, qui est +d'avoir du talent, sinon du gnie. Or, ces qualits matresses ne +courent point les rues. Ce n'est pas mme dans les salles d'une cole +qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y dveloppent et s'y +assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait +comment! <i>Spiritus fiat ubi vult.</i> Il y a mieux faire et plus gagner +du ct des arts dcoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec +empressement. Les impressions et dessins sur toffes, les spcialits de +l'ameublement et de l'ornementation intrieure, offrent un dessinateur +de got et d'ingniosit mille occasions d'utiliser avantageusement son +savoir et son habilet.</p> + +<p>Encore est-il que cette carrire suppose des aptitudes spciales qui ne +sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions gnrales de la +vie s'tant profondment modifies et se modifiant rapidement chaque +jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et +difficiles, mais de larges occasions de travail rmunrateur. A ct des +rcriminations saugrenues et des dclarations extravagantes qui font +dire bien des gens, superficiellement informs, que le fminisme n'est +qu'exagration ou purilit, il y a des plaintes lgitimes et des +revendications justifies qui mritent d'tre coutes et satisfaites. +Or, c'est peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres, +sculpteurs ou musiciens, on veillera quelques vocations intressantes. +Il faut aux femmes intelligentes des carrires d'un accs plus facile +et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement +moins alatoire.</p> + +<a name="l5c8" id="l5c8"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h4>L'invasion des carrires librales</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les + hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes + franaises pour la paix universelle.--Un bon conseil.</p> + +<p> II--La femme mdecin.--Son utilit en France et aux + colonies.</p> + +<p> III.--La femme avocat.--Revendications + logiques.--Opposition des tribunaux.--Attitude du barreau.</p> + +<p> IV.--Objections plaisantes opposes a la femme + avocat.--Leur rfutation.</p> + +<p> V.--La femme magistrat.--Innovation prilleuse.--La femme + a-t-elle l'esprit de justice?</p> +</blockquote> +<br> + +<p>On n'ignore pas que le fminisme rclame l'admission des femmes toutes +les carrires librales prsentement occupes par les hommes. Le texte +suivant en fait foi: Le Congrs international des Droits de la Femme, +runi Paris, en 1900, met le voeu que toutes les fonctions publiques, +administratives et municipales, et que toutes les professions librales +ou autres, ainsi que toutes les coles gouvernementales, spciales ou +non, soient ouvertes tous sans distinction de sexe<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du 12 septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l5c8s1" id="l5c8s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrire +militaire elle-mme n'en est pas excepte. Le mtier des armes serait +susceptible, la vrit, de satisfaire l'activit des plus ambitieuses +et des plus ardentes. Mais on verra peut-tre quelque inconvnient +ouvrir aux dames l'accs des rgiments. Non pas que la galanterie +proverbiale du soldat franais puisse leur infliger d'irrespectueuses +brimades; non pas mme que les femmes soient incapables de courage +militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il +n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrire. Plus prs de nous, +les ptroleuses parisiennes ont jet sur la Commune de 1871 un clat +particulirement flamboyant. Voil des faits qui rehaussent infiniment +les mrites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous +ces vivandires hroques, qui pousaient la gloire du rgiment et +l'honneur du drapeau, prparant nos soldats au coup de feu en leur +versant gnreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des +prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire +chevauche de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige +de notre histoire nationale.</p> + +<p>Mais nulle femme ne m'en voudra de prtendre que les Jeanne d'Arc sont +rares. Et encore bien que plus d'une Franaise se soit vaillamment +conduite pendant la dernire guerre, il est conjecturer que la +gnralit des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et +les corves de la caserne. Nous exerons l un monopole que leur +sensibilit nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se +fassent cantinires! Par malheur, la situation est trop subalterne, et +le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop +loin la malignit que de fermer aux femmes l'entre de certaines +fonctions, sous prtexte qu'elles n'ont pas rempli leur devoir +militaire. On sait que cette condition pralable est exige des +candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on +sait moins, c'est qu'une femme a t carte rcemment d'un concours, +sous prtexte qu'elle n'avait pas satisfait la loi du +recrutement<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais +port le fusil, font de parfaits expditionnaires. N'imposons pas aux +femmes des conditions vexatoires et ridicules.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du mercredi 12 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines fministes +hardies et batailleuses, rompues tous les sports et habitues toutes +les audaces, se ft leve, au moins en esprance, jusqu'aux exercices +violents et aux rudes preuves de la vie militaire. L'panouissement du +troisime sexe devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais +on nous assure que la femme future se vouera, corps et me, au +relvement et la pacification de notre pauvre socit. En quoi, +srement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveaut; car nos +petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges +aptres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devance +depuis des sicles au milieu des populations les plus hostiles et les +plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les +injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanit +ignorante et dchue.</p> + +<p>Au fond, religieuse ou laque, la femme est ne pour les oeuvres de +paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqu cent fois: +l'ide de la ncessit de la guerre en soi n'est pas une ide fminine. +L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un +doux instinct de nature et, plus particulirement, par l'instinct sacr +de la maternit. Bien qu'elles soient exonres de l'impt du sang, il +suffit qu'il soit pay par leurs maris et surtout par leurs fils pour +qu'elles dtestent la guerre. Comment s'tonner qu'elles dfendent le +fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que +par une victoire douloureuse de la volont sur le coeur, par le +sacrifice hroque de la sensibilit au devoir patriotique, qu'une mre +se rsigne, et avec quel dchirement! aux violences et aux deuils des +conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagre lvation d'me, +les femmes se plaisent caresser le rve de la paix ternelle et de +l'universelle fraternit.</p> + +<p>Ces ides se font jour, avec clat, dans toutes les runions fministes. +On lit dans une lettre-circulaire adresse, en 1900, aux Congrs +fministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui sige +Berne: Quand les femmes feront rsolument la guerre la guerre, la +cause de la paix dans le monde sera gagne. Et les Franaises +s'enrlent en masse dans cette croisade gnreuse. Elles se flattent, +suivant leur langage, de transformer les armes guerrires destructives +en armes pacifiques productives. Mme Pognon, notamment, nous a promis +solennellement que la femme supprimerait le rgne de la force et +inaugurerait le rgne du droit. Comment cela? En rduisant au minimum +l'norme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux +oeuvres de mort<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 6 septembre 1900.</blockquote> + +<p>A cette fin, la Gauche fministe a mis le voeu que, dans +l'enseignement de l'histoire, les ducateurs mettent en lumire la +barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils dveloppent chez leurs +lves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanit, de +prfrence l'admiration des grands conqurants, violateurs de la +Justice et du Droit. Et en plus de cette dclaration, qui part d'un +excellent naturel, le mme congrs a engag tous les gouvernements +mettre en pratique les principes adopts par la confrence de la Haye. +Aprs cette double manifestation, les tats auraient mauvaise grce +ajourner le dsarmement universel. Sinon, les femmes s'en mleront! +Nous ne voulons pas, s'est crie l'une d'elles, que l'on fasse de nos +fils de la chair canon; soeurs et frres en l'humanit, travaillons +faire tomber les frontires, pour la dfense desquelles on nous demande +la vie de nos enfants<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.</p> + +<p>On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modle du genre, cette +vhmente apostrophe de Mme Sverine: Nous sommes des cratures +d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois +(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanit), les nourrir de +notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les +envoyer sur les champs de bataille, mutils, saignants, et criant encore +notre nom, dans leur dernier rle et leur dernier soupir. Et avec cette +boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulev les +acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser +contre la guerre la grve des ventres. Voil les hommes dment +avertis! Et pendant ce temps-l, il se faisait, dans l'enceinte de +l'Exposition, au palais des tats-Unis, une propagande si ardente en +faveur du dsarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Franaises, qui se +permirent d'lever quelques timides objections contre les ides mises, +furent traites de femmes soldats<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 8 et du 12 septembre 1900.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> La <i>Fronde</i> du 12 et du 13 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Toutes ces citations feront craindre peut-tre aux esprits calmes que la +question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entrane des +outrances fcheuses. Ce n'est point de la grve des ventres qu'il +s'agit,--une telle menace n'tant pas d'une ralisation imminente,--mais +des intrts suprieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre + l'Association des femmes franaises pour la paix universelle +quelques ides trs simples et trs graves.</p> + +<p>L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment +national. Ce n'est un mystre pour personne, que les ides +internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous +n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant, +l'heure actuelle, l'humanit n'est qu'une fiction ou, si l'on prfre, +une ide. O est l'humanit? En Russie? En Amrique? L, je vois bien +des hommes, mais ils sont Russes ou Amricains avant tout. En Italie? En +Allemagne? L, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne +songent gure dsarmer leur nationalit au profit de la fraternit +humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rvent qu' +enserrer le monde entier dans les replis sans cesse tendus et +multiplis de l'imprialisme britannique. Ils n'ont de considration que +pour l'humanit anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que +possible; ils sont inter-anglais, comme disait John Lemoine, qui les +connaissait bien.</p> + +<p>N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous +environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne +ngocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver la main. Non; +l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre +dans une humanit vague et indcise, sans frontires, sans rivalits, +sans patries. Si la France cessait d'tre la France, nous ne serions +point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets +anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de +soi-mme, la conscience et l'amour de soi-mme, est indigne de vivre et +incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue affaiblir en +nous le sentiment patriotique,-- la veille de la grande lutte des races +qui, vraisemblablement, remplira le vingtime sicle,--fait le jeu des +nationalits grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.</p> + +<p>Dfions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de dsarmer imprudemment +nos bras, d'nerver notre vaillance par un amour de l'humanit que nos +rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression +est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'pe dont nous +pouvons avoir besoin demain pour dfendre nos droits. Il y a quelque +chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix +des dcadents et des lches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce +pas servir encore les intrts de la paix que de pouvoir, au besoin, +l'imposer ceux qui voudraient la troubler? Ne dposons nos armes, +n'abaissons nos frontires, qu' la condition d'une quitable et loyale +rciprocit. Sous cette rserve (les femmes de France, si capables +d'hrosme, la font srement en leur coeur), il est bon, il est saint de +rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: Bienheureux +les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre +nous! Et les femmes auront bien mrit de l'humanit si, par bonheur, +force de prcher l'union entre les hommes et la fraternit entre les +peuples, elles parviennent attnuer l'horreur ou mme diminuer la +frquence des conflits qui ensanglantent le monde.</p> + +<a name="l5c8s2" id="l5c8s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Donner des leons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses, +c'est nous condamner pour la vie une sorte de domesticit suprieure. +Et les plus hardies se sont miss frapper la porte des Facults de +mdecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de rsistance.</p> + +<p>Quant l'exercice de la mdecine, je ne vois point qu'il soit +avantageux pour personne d'en carter les femmes. C'est la conclusion +laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacit +individuelle, soit qu'on interroge l'intrt gnral.</p> + +<p>Et d'abord, les femmes sont naturellement indiques pour tre +herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent dj cette +fonction Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que +leur nombre s'accrotra rapidement. Point d'occupation plus sdentaire +et qui exige plus d'ordre, plus de prcision, plus de mmoire, plus de +propret,--toutes qualits vraiment fminines. Et qui plus est, la vie +intrieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement +troubles ni interrompues. Trouverez-vous mme si ridicule qu'une femme +s'occupe d'hygine ou de quelque spcialit mdicale? qu'elle donne des +soins l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La +vocation de mdecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus +naturel qu'une femme traite, soigne et gurisse les femmes? Est-ce +qu'une mre n'est pas le premier mdecin de ses enfants? Quoi de plus +simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle +fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conqurant +tous ses grades? Laissez-lui faire ses tudes mdicales: la clientle +peu fortune des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte. +Bannissez des Facults de mdecine le matrialisme insolent et les +liberts excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous +servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanit.</p> + +<p>Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition? +Aucune. Habitues aux travaux manuels les plus dlicats, on peut croire +que les femmes mdecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que +la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font +preuve presque toujours d'un sang-froid avis, d'une dextrit +ingnieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront +peut-tre des praticiennes mrites. Beaucoup ne s'lveront pas sans +doute au-dessus d'une honnte mdiocrit; mais tous nos mdecins +sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes, +il n'y faut gure songer, parat-il,--un grand nombre d'oprations +exigeant une application prolonge, une tension de l'esprit et des +nerfs, et mme une dpense de force musculaire au-dessus des moyens +physiques de la femme. Nous trouvons l cette limite naturelle qui +marque la frontire des privilges virils. L'immixtion des femmes dans +les fonctions masculines devra toujours s'arrter devant les exigences +organiques de leur propre constitution.</p> + +<p>En fait, on compte Paris une vingtaine de femmes mdecins, tant +franaises qu'trangres. Et les statistiques donnent, pour toute la +France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes mdecins. A l'heure actuelle, +il n'est plus gure de pays o la doctoresse en mdecine soit inconnue. +Son utilit n'est pas contestable, surtout en province et dans nos +colonies.</p> + +<p>Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes +franaises,--religieuses ou laques--qui, sous l'impression de scrupules +exagrs, mais infiniment respectables, se rsignent la souffrance et +prfrent souvent perdre la sant et la vie plutt que de recourir aux +soins d'un homme, si g ou si discret qu'on le suppose. En plus de +cette petite clientle rserve pour laquelle les femmes mdecins +semblent destines, nous serions peut-tre, en cas de guerre, fort +heureux de les trouver, ainsi que le prouve une exprience relativement +rcente. Dans la dernire campagne Russo-Turque, les mdecins manquant, +le gouvernement imprial fit appel aux tudiantes de quatrime et de +cinquime anne qui rpondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les +ravages du typhus, ni l'horreur des oprations et des pansements +n'branlrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blesss et +excitrent l'admiration des mdecins. Si jamais la paix boiteuse dans +laquelle nous vivons venait tre rompue, il est plus d'une femme de +France, dont nos chirurgiens militaires seraient mme d'apprcier, +outre le zle et le dvouement, les aptitudes mdicales et les +connaissances thrapeutiques.</p> + +<p>Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, o les femmes +squestres dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le mdecin +en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher +aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou mme qui les tuent, en +leur substituant des doctoresses de bonne volont,--l'exprience ayant +tabli partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes +comme des envoyes du ciel.</p> + +<p>Ne nous moquons point des femmes mdecins. Certes, il faut se garder de +leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous +venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient +avoir grossir le personnel d'une profession o l'offre est dj +suprieure la demande. Celles qui ont conquis leurs diplmes n'ont pas +tard s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient gure l'emploi dans la +mre-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un +mouvement d'migration des femmes mdecins s'est dessin, au cours des +dernires annes, vers les contres mahomtanes. L'ide tait bonne; et +chez nous, Mme Chellier l'a mise profit. Triomphant de la dfiance des +Arabes, admise pntrer sous les tentes des indignes, prodiguant ses +soins aux femmes, aux enfants, parfois mme aux hommes, elle a parcouru +pendant des mois la Kabylie et la rgion de l'Aurs, gagn la France +mille sympathies et conquis pour elle-mme une popularit durable. Il +s'ensuit que les pays de religion islamique offrent nos futures +doctoresses un dbouch immense,--je n'ose dire un dbouch toujours +lucratif. Ce rle d'agents de l'influence franaise aurait du moins le +mrite de rconcilier tous les patriotes avec le fminisme, puisqu'il +serait dmontr, grce lui, que loin de poursuivre des fins purement +gostes, il est capable de servir utilement les intrts gnraux du +pays. Dans une solennit officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer +qu'il serait profitable la France de confier aux femmes mdecins des +missions sanitaires aux colonies.</p> + +<a name="l5c8s3" id="l5c8s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Depuis le 1er dcembre 1900, les Franaises peuvent exercer la +profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur tait pas permis de se +faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on +ne voit pas pourquoi il leur avait t interdit de plaider, alors qu'on +les autorisait gurir.</p> + +<p>Dans l'antiquit, le sexe faible fut admis parfois prorer devant la +justice. L'histoire a conserv le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme +d'un snateur, qui avait t autorise plaider pour autrui. Mais de +cette premire avocate, Valre Maxime nous donne une ide plutt +fcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs des aboiements; +et telles furent ses violences et sa cupidit que son nom devint le +plus grand outrage dont on pt cingler un visage de femme. Aprs avoir +indiqu qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jsus-Christ, son svre +biographe ajoute: Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit +plutt enregistrer la mmoire de sa destruction que la date de sa +naissance.</p> + +<p>Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicit, de +nos jours, l'honneur de prter le serment d'avocat et de paratre la +barre d'un tribunal, a mrit le bonheur de voir son nom passer la +plus lointaine postrit. En revendiquant le droit de plaider pour +autrui, elle n'a point obi, soyez-en srs, de mesquins sentiments de +vanit ou d'intrt personnel. Son but tait plus noble et plus +dsintress: poser un principe, tablir un usage, conqurir une libert +pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante, +elle n'a pas eu de peine reconnatre les imperfections de notre +organisation sociale, et qu'aux misres, qui affligent notre vieux +monde, il n'est qu'un remde que son sexe brle de nous administrer avec +sagesse et autorit. On l'a dj devin: il n'y a pas en France assez +d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation! +Trop peu de gens prorent la face des juges; le prtoire est +silencieux et dsert. Il est grand temps que les femmes comblent les +vides de la corporation.</p> + +<p>Que si l'on ne gote point cette explication, on reconnatra, du moins, +que la revendication de Mlle Chauvin tait des plus raisonnables et des +plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il +tait facile de prvoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la +possession d'un titre nu, d'un parchemin dcoratif, et que, sachant +vaincre, elle chercherait profiter de la victoire. Comment! les femmes +sont admises, dans nos Facults de droit, suivre les cours et passer +les examens; et, leurs tudes termines, on leur dfendrait d'en tirer +parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses +camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire +une clientle, se crer une position, bref, tirer de son grade toute la +valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la +magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne +consentirait point ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie, +une contradiction, une impossibilit. Doctoresses en mdecine, il a bien +fallu leur permettre d'exercer la profession mdicale. Licencies en +droit, il tait invitable qu'on les admt exercer la profession +d'avocat. Leur confrer des diplmes sans les autoriser en bnficier, +c'tait, ni plus ni moins, une offense la logique et un dni de +justice.</p> + +<p>Si pressantes que fussent ces considrations, les Cours d'appel de +Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordrent pour fermer aux femmes +l'accs du barreau<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>. Le 1er dcembre 1897, sur les conclusions de M. +le Procureur gnral, Mlle Chauvin fut dboute de ses prtentions. +Les motifs de l'arrt sont tirs, en substance, de l'ancien droit et des +traditions du barreau. Lorsque le lgislateur a rtabli l'Ordre des +avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes +et aux rgles qui taient en vigueur avant la Rvolution; or, dans +l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait +toujours t considre comme un office viril; donc, aujourd'hui +encore, la femme ne saurait y prtendre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> Voyez <i>la Femme devant le Parlement</i>, de M. Lucien <span class="sc">Leduc</span>. +Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.</blockquote> + +<p>Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux +aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils +ne soient point recevables, consquemment, rechercher (l'arrt en fait +la remarque) si le progrs des moeurs rend dsirable que la femme soit +admise l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de +croire que le Corps lgislatif de 1812 ait eu l'intention de repousser +le serment des femmes licencies. A la vrit, une pareille prohibition +n'est point entre dans son esprit, pour cette bonne raison que +l'hypothse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste +le texte de loi qui, en termes gnraux, admet au serment les licencis +en droit; et, moins de prtendre que l'emploi du genre masculin est +toujours restrictif du genre fminin,--ce qui n'est point +acceptable,--il et t plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrt de +justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facults +de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une +profession intellectuelle qui n'exige qu'une dpense ordinaire de force +physique, alors qu'il ne vient l'ide de personne de leur interdire +les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures? +D'autant plus que la capacit est de rgle gnrale, que les incapacits +ne se prsument pas plus que les dchances et les pnalits, que +l'interprte ne doit pas distinguer l o le lgislateur ne distingue +point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la +jurisprudence est de suivre l'volution des moeurs et de seconder la +marche des ides.</p> + +<p>Au surplus, la question n'a pas t enterre par cette sentence, +restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses +tudes juridiques. Il y a, sur les bancs de nos coles de droit, +d'autres tudiantes qui brlent du mme feu sacr. C'est pourquoi, +dfaut des magistrats qui se sont obstins faire la sourde oreille, +notre Parlement s'est empress de leur octroyer, par une loi spciale, +en date du 1er dcembre 1900, la facult de plaider devant les tribunaux +franais.</p> + +<p>A cela, point d'inconvnients graves. Dernirement un btonnier de Paris +dclarait au Palais: Nous autres gens de robe, nous sommes tous +fministes. C'est beaucoup dire; mais, aprs tout, il n'est aucune +bonne raison d'carter les femmes de la barre. Redouterait-on, par +hasard, leur concurrence? Trouverait-on libral de les vincer du +barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines coles ou de +certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prterons point +Messieurs les avocats d'aussi misrables calculs: un tel ostracisme +serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas craindre, d'ailleurs, +que les femmes leur disputent srieusement la clientle des plaideurs. +Le barreau est trop encombr pour qu'elles s'y prcipitent en foule au +prjudice des situations acquises.</p> + +<p>Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu' +faire ce qu'elles dsirent on a gnralement la paix, le meilleur moyen +de dsarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart +ne tenaient tre avocates que parce que cette fonction leur tait +dfendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise, +beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les +contentions de la chicane celles qui, doues de facults et de gots +heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de +leur sexe l'exhibition publique de leur personnalit.</p> + +<p>Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant +ces dames les portes du Palais, prcipite vers le barreau une multitude +imptueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors mme +que le nombre des avocates ne serait pas trs considrable, les +plaideurs, du moins, auront le droit de choisir, leur guise, sans +distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de dfendre +leurs intrts.</p> + +<a name="l5c8s4" id="l5c8s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Reste savoir si la justice gagnera quelque chose cette intervention +des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'tre examine.</p> + +<p>Et d'abord, pourquoi le barreau et-il t inaccessible aux femmes? Ce +n'est pas une situation bien difficile conqurir. Nous savons, hlas! +par une exprience dj longue, que le grade de licenci en droit et le +titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus frquent, sont la +porte de toutes les intelligences. Il n'est pas craindre, d'autre +part, que les femmes soient jamais embarrasses de parler: elles ont le +don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses, +opinitres, souples, ruses, habiles et promptes la riposte; elles +savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent +prcisment d'une locution si facile, si abondante, qu'on peut +apprhender qu'elles n'usent avec excs des droits sacrs de la dfense? +Certes, l'exprience atteste que les femmes silencieuses ou discrtes +sont rares. Et c'est une rflexion de Montaigne que la doctrine qui ne +peut leur arriver ne l'me, leur demeure en la langue. Dj, avec nos +avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il +pas plus difficile de mettre un frein aux panchements de leur verbe? +Ds qu'on aura donn la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la +leur retirer? Je rponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de +courage et de svrit.</p> + +<p>On a vu un autre inconvnient grave,--maintenant que les prvenus +peuvent se faire assister de leur avocat,-- donner accs une +doctoresse, ft-elle un peu mre, dans le cabinet du juge d'instruction; +car, partir de ce moment, les secrets de la procdure seraient trop +mal gards. Mais les mes sensibles ont rpondu que les rudesses du +magistrat inquisiteur et les dsagrments de l'interrogatoire seront +adoucis et gays par les grces d'un charmant tte--tte.</p> + +<p>On a fait remarquer, dans le mme ordre d'ides, que, par le contact du +beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient +naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui +retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de +grand salon o fleuriraient toutes les civilits; que le langage du +prtoire prendrait, de la sorte, plus de discrtion et de retenue; bref, +que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouveles, +tempres, affines. Est-ce donc ddaigner? On ajoute qu'aux +plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout +oreilles: on a beau tre juge, on n'en est pas moins homme. Quant +penser que les magistrats seraient capables de faire une infidlit la +justice, par condescendance pour les grces oratoires et les charmes +persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance laquelle +personne ne voudra s'arrter une minute.</p> + +<p>Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir +interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, o il n'est +point dfendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de +tradition immmoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si +nous n'avions peur de choquer de trs dignes susceptibilits, le jupon +et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront frquenter le +prtoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats +s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats. +Les juges eux-mmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle +pas chaque jour des enjuponns? Sans compter que la toque ne ferait +pas si mal sur une jolie tte; et vous pensez bien que ces demoiselles +ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou +quelque orgueilleux plumet.</p> + +<p>On dit encore qu'il faudra modifier, leur gard, les traditionnelles +formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: Mon cher +confrre! Mon cher matre! Et d'autre part, il serait inconvenant de +fminiser cette dernire appellation. L'appellera-t-on avocate? Les +puristes s'y refusent. A quoi de saintes mes ont rpondu que les +catholiques, dans leurs prires, donnaient ce nom la Vierge: <i>Advocata +nostra!</i> ce qui signifie prcisment qu'elle plaide notre cause auprs +du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en +franais? C'est une simple habitude prendre.</p> + +<p>Vraiment, j'ai honte de traiter si lgrement une si grave question; +mais le Franais, n malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait +un crime de ne point flatter un peu sa manie. Trs srieusement, cette +fois, j'ai l'ide que les femmes pourraient bien faire de terribles +avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vrit,--et il leur +est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y +cramponner avec une obstination dmonstrative. Joignez que la premire +qualit d'un avocat, c'est la souplesse. Pour dfendre une bonne cause, +et surtout pour gagner un mauvais procs, il lui faut un esprit fin, +subtil, fcond en ruses de procdure, tout un ensemble de qualits +professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux +seuls.</p> + +<p>Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce +qui va contre son gr ou son caprice est rput non avenu. Une loi qui +la gne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son +intrt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne +point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle dsire est en +cause. Elle devient alors une crature de parti pris et de passion, et +elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice. +J'enregistre en passant cette attestation d'un matre du barreau: Il +n'est point d'avocat qui n'ait t, ses dbuts, stupfait de +l'intelligence ttue que certaines femmes, d'ailleurs trs fines et trs +avises, mettent lutter contre le droit et l'vidence, ds qu'il +s'agit de leurs propres intrts<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> Andr <span class="sc">Hallays</span>, <i>Les Femmes au barreau</i>. Journal des Dbats du +19 septembre 1897.</blockquote> + +<p>Seulement le mme crivain se hte d'ajouter qu'en ce qui concerne les +affaires des autres, ces mmes femmes retrouvent immdiatement leur +sang-froid et leur lucidit. Point de doute que certaines avocates ne +se montrent trs capables de classer un dossier et d'exposer une +affaire, et que, l'exprience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup +d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilit de moyens +dconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu +nombreuses,--l'activit des diplmes devant se porter, semble-t-il, +avec plus de raison et plus de profit, vers les carrires sdentaires et +tranquilles de la bureaucratie.</p> + +<a name="l5c8s5" id="l5c8s5"></a> +<h4>V</h4> + +<p>L'arrt de la Cour de Paris, qui a refus d'admettre Mlle Chauvin +prter le serment d'avocat, signale les troites relations de la +magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appels, le cas +chant, suppler les juges. Or, il est incontestable que la femme ne +saurait, dans l'tat actuel de notre lgislation, siger comme +magistrat. Et l'arrt prcit en tirait argument pour interdire la +femme la profession d'avocat.</p> + +<p>Au point de vue rationnel qui est le ntre, il n'y a peut-tre point une +si indissoluble affinit entre la fonction d'avocat et la magistrature +du juge. Et tout en ouvrant la premire la femme, nous serions dispos + lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais + lui permettre de juger, nous voyons des inconvnients graves. Le +Parlement a partag cet avis et consacr cette distinction.</p> + +<p>Franchement, il nous rpugnerait infiniment de comparatre devant un +aropage fminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre +confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop +impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colre +est plus exalte que la ntre. <i>Nulla est ira super iram mulieris</i>, +lit-on dans l'Ecclsiaste. C'est encore un fait d'exprience, que les +femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont +un esprit de rancune, un got de vengeance, plus vivace, plus ardent, +plus obstin. Presque toutes les dnonciations anonymes, que reoit la +police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.</p> + +<p>Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui +les rend si facilement mdisantes. Avez-vous remarqu qu'entre elles, +elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs +impressions sont si mobiles que certaines inclinent mme affirmer, +comme des ralits indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou +qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc +renoncer leurs plus jolis dfauts, et aussi leurs qualits les plus +sduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des +piges au sentiment de la justice.</p> + +<p>Il n'est pas jusqu' leur bont, en effet, qui ne nous fasse douter de +leur impartialit. En toute matire, les questions de personnes priment, + leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de +leur coeur. Le jugement logique et la raison dmonstrative ont moins de +prise sur leur esprit qu'une motion quelconque. Elles auraient mille +peines s'empcher d'absoudre par pure sympathie ou s'abstenir de +condamner par simple animosit personnelle. La plupart des femmes n'ont +gure de principes, dit La Bruyre; elles se conduisent par le coeur. +Bien vraie encore cette pense de Thomas: Les femmes font rarement +comme la loi qui prononce sans aimer ni har. Leur justice, elles, +soulve toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont +condamner ou absoudre. C'est bien cela: leurs sentences procdent du +coeur plus que de la froide et impartiale raison.</p> + +<p>Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas +incapable de passion; l'intrt ou l'antipathie peut l'entraner un +dni de justice. La faveur politique a trop de part dans son +recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une +impeccable et sereine impartialit. Et puis, le plus honnte magistrat +du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse +faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, mme en +fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le +grave dfaut de garder difficilement cet quilibre, cette pondration, +cette stabilit entre les impressions contraires, qui est la grande +proccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons +prpondrant chez le sexe faible, empche le jugement d'tre attentif et +froid, suffisamment sr, scrupuleusement quitable. Les natures +sensibles restent difficilement dans la vrit. Leur raison est la +merci des motions violentes.</p> + +<p>Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se dfier de leurs +jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles +dtestent. Les plus distingues conviennent, en cela, de leurs +faiblesses. Tmoin cet aveu de Mme de Rmusat: Doues d'une +intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons +souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement mues pour +demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous +va mieux qu'observer. Mauvaise disposition pour bien juger!</p> + +<p>Au vrai, la conscience fminine a des soubresauts et des oscillations, +qui la jettent droite ou gauche en des excs de faiblesse ou de +svrit. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui +ramne (j'y insiste) toute question de justice, soit la sympathie qui +absout par tendresse ou par commisration, soit l'antipathie qui +condamne par aversion ou par dpit. Autrement dit, plus compatissantes +et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins +quitables. L'injustice est leur pch capital. Bien peu y chappent. +Passionnes naturellement, partiales inconsciemment, elles s'meuvent +trop profondment, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine +ont trop d'empire sur leurs mes. Chez elles, surtout, la tendre +commisration l'emporte sur la stricte quit. Aprs s'tre apitoyes +sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamn. Aprs avoir cri +vengeance, elles demanderont grce. Abandonnez les criminels la +justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le +premier mouvement, quitte les remettre en libert dans le second.</p> + +<p>Mettons que j'exagre. Faisons mme aux femmes, si vous voulez, une +place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de +prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission +la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les dcisions +dconcertent dj la justice et le bon sens,--serait un remde pire que +le mal. Cela est si vrai que certains tats occidentaux de l'Union +amricaine les ont exclues du jury, aprs les y avoir admises titre +d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans +tenir compte des preuves.</p> + +<p>En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le +glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait +sans doute de son mieux, droite et gauche, avec une sainte colre, +mais sans peser pralablement le pour et le contre dans la paix et la +srnit de sa conscience. Conservons donc nos juges masculins le +monopole de la justice; mais, de grce! choisissons-les bien. A parler +franchement, les femmes auraient tort de prtendre toutes les +fonctions viriles la fois. Un peu de patience, s'il vous plat! On +verra plus tard. L'avenir de la femme dpend des fruits que produira +l'mancipation graduelle de son sexe.</p> + +<a name="l5c9" id="l5c9"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h4>Le fminisme colonial</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Encombrement de tous les emplois dans la + mre-patrie.--migration des femmes aux colonies.</p> + +<p> II.--La franaise est trop sdentaire.--Pas de colonisation + sans femmes.--Les appels de l'union coloniale.</p> + +<p> III.--Conclusion.--Est-il craindre que l'mancipation + conomique dnature et enlaidisse la franaise du XXe + sicle?--Rsistances masculines.--Avis aux femmes.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Et maintenant une rflexion gnrale s'impose. Ouvrons aux femmes tous +les emplois industriels, toutes les carrires librales: en seront-elles +beaucoup plus avances? pourront-elles se frayer un chemin travers la +foule qui les encombre? Retenons qu' chaque porte les hommes se +bousculent et s'crasent. Est-il donc croyable que le sexe faible +parvienne enlever au sexe fort des occupations rmunratrices, pour +chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les +places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux +femmes? Ds lors, puisque les fonctions intrieures sont occupes, +surpeuples, satures, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au +dehors des occasions de travail qui font dfaut dans la mre-patrie.</p> + +<a name="l5c9s1" id="l5c9s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Point besoin, pour cela, d'migrer l'tranger. Nos colonies nouvelles, +o tout est crer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des +dbouchs et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la +mtropole, o l'encombrement des professions condamne les mieux armes +pour la lutte la souffrance ou la mdiocrit. Que ne sont-elles plus +nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'coutant que +leur bravoure et leur dvouement, s'en vont sur les terres neuves servir +la patrie aux cts de leurs maris? Combien de jeunes filles mritantes, +adroites, conomes, qui tranent une vie troite et gne parmi les durs +travaux d'un mnage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou +dans quelque bicoque lzarde de nos provinces endormies,--et qui +pourraient trouver au-del des mers, avec une existence plus libre et +plus large, un emploi, une situation, souvent mme une famille?</p> + +<p>Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit tre +l'vnement final dsir, la conclusion entrevue et prpare. A quoi bon +migrer pour se crer au loin un foyer qui risque de rester dsert? A +peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur +et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes faons, traites +par les colons en pouses possibles. Les femmes font prime en de +certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute +nouveaut, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces thories de +jeunes filles, pour ces convois prcieux de chres cratures d'une garde +si difficile, que nous convions la conqute du monde sauvage. Mais +nous sommes loin de l'ancien rgime, qui confiait aux Manon Lescaut le +soin de peupler et de rjouir ses colonies.</p> + +<p>En ralit, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations, +des professions mme essentiellement fminines, qui, au regret des +colons, n'ont pas encore de reprsentants. M. Chailley-Bert, qui s'est +fait une spcialit des questions coloniales, nous apprenait rcemment +qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hano, Haphong, Nam-Dinh, ont +besoin de couturires et de modistes; que les fonctionnaires maris, +rsidents de toutes classes, gnraux et officiers suprieurs, +directeurs des travaux publics et des affaires indignes, sollicitent +parfois des institutrices pour l'ducation de leurs enfants; que les +commerants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier une +comptable entendue la direction de leur intrieur ou les menues besognes +de leur domaine; bref, que, dans la socit de l-bas, il y a des cases +vides qui pourraient tre occupes avec profit par les femmes.</p> + +<a name="l5c9s2" id="l5c9s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Mais il faudrait avoir le courage d'migrer. Et par malheur, la +Franaise est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins dracinable que +l'Anglaise ou l'Amricaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous, +avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux +quatre points cardinaux.</p> + +<p>On a beau lui dire, avec M. Jules Lematre, qu'elle trouverait au-del +des mers un emploi de son nergie plus intressant et plus +profitable que de tirer le diable par la queue dans une troite +chambre de Paris, et qu'en suivant l-bas son cousin ou son ami +d'enfance, elle deviendrait la reine d'une concession fonde dans la +brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau +lui dire, avec Mme Arvde Barine, qu'une fille bien ne, qui a bon pied, +bon oeil, la tte fire et le coeur chaud, devrait faire faire la +lessive sous une autre latitude des femmes noires, jaunes ou brunes, +plutt que de la couler elle-mme toute sa vie en vue du clocher +natal; on a beau lui rappeler ses anctres, les braves femmes de +Normandie ou de Bretagne, qui ont contribu fonder et peupler le +Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une trs mdiocre inclination +pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de +Parisiennes touffent, plissent, vgtent, souffrent, languissent au +cinquime tage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard! +Rien que la banlieue leur parat un lieu d'exil.</p> + +<p>Et la provinciale n'est pas plus facile transplanter. C'est une sorte +d'esclave volontaire attache la glbe. Au bout de quelques semaines +de dplacement, lorsqu'elle se risque voyager, elle a comme la +nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des +relations, des habitudes, qui l'enchanent au sol, est un sacrifice +qu'elle n'accomplit jamais de son plein gr. Dire adieu la terre et au +ciel de la douce France, est une rupture laquelle elle ne se rsout +point sans douleur et sans regret.</p> + +<p>Et pourtant, comment le Franais peut-il devenir aventureux et se faire +colon, si la Franaise refuse de le suivre ou l'empche de partir? C'est +bien la peine d'exciter le coq gaulois s'envoler par-del les mers, si +les poules mouilles, qui l'entourent, se cramponnent obstinment leur +perchoir! S'enfermer entre les frontires de la France, sous prtexte +qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent +l'est, trop de pluie l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvde +Barine, agir et raisonner en empaille.</p> + +<p>Si le fminisme est vraiment une doctrine de fiert, de courage et +d'indpendance, ennemie du prjug, de la routine, de l'immobilit, s'il +aime copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Amricaine, il +doit s'appliquer sans retard convertir la Franaise d'aujourd'hui, si +timide et si casanire, en forte et brave crature rsolue secouer ses +habitudes sdentaires, lcher les jupes de sa maman, conqurir la +pleine libert de ses mouvements. Il y va de son intrt, de la fortune +de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcrot, de la grandeur +et de la vitalit du pays. En France, je le rpte, les places manquent +aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des +terres vacantes, des emplois inoccups: qu'ils aillent donc les prendre! +Symptme rassurant: on nous affirme que les femmes franaises, en qute +d'une position, ne sont pas restes sourdes aux appels de l'Union +coloniale, institue prcisment pour diriger un courant d'migration +des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des +couturires, des modistes, des sages-femmes et mme des demoiselles sans +profession, pousses par le bon motif, se mettent avec empressement la +disposition du comit. Il s'est mme constitu une Socit franaise +d'migration des femmes, dont Mme Pgard est la secrtaire gnrale.</p> + +<p>Voil du fminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme +libre, l've nouvelle, l'indpendance et l'galit intgrales des sexes +ne sont que des turlutaines inquitantes ou risibles. Mais on a pu +voir qu' ct de ce fminisme extravagant, qui est une pose et parfois +mme une carrire, et dont les lucubrations seraient plutt joyeuses, +si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles dj portes aux +hallucinations les plus chimriques et aux rveries les plus +fcheuses,--il en est un autre srieux, pratique, sens, qui s'efforce +de faire la femme contemporaine une situation digne des temps +nouveaux.</p> + +<a name="l5c9s3" id="l5c9s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Et maintenant, que les philosophes, les potes et, plus gnralement, +tous les esprits dlicats sur lesquels la femme a conserv la +souverainet de l'amour et de la beaut, s'affligent de +l'industrialisme qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de +la diminution du sens esthtique, de la proccupation excessive des +soucis d'argent, des brutalits croissantes du combat pour la vie, qui +touffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les +dons, toutes les grces du sexe fminin; qu'ils dnoncent le fminisme +comme un malheur public; qu'ils y voient une dviation des aptitudes +rationnelles de la femme, une perversion de son rle traditionnel, une +dgnrescence o s'moussent peu peu toutes les amorces dont la +nature l'a doue pour la survivance et le salut de l'espce,--rien n'y +fera. Il faut vivre.</p> + +<p>Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure ncessit psera +douloureusement sur le XXe sicle qui commence. Mais ayons foi dans +l'ternel fminin. A ceux qui pensent avec tristesse et dcouragement +que, dans ce nouvel tat de choses, la femme perdra la plupart des +qualits dont son charme est fait, et qu' force de poursuivre les mmes +vues, les mmes ambitions et les mmes carrires que l'homme, force de +se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne +peut manquer de se dnaturer et de s'enlaidir; tous ceux, en un mot, +qui tremblent de la voir se viriliser grossirement, nous avons une +remarque rassurante faire: la femme est possde du dmon de la +coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire +aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout fait +d'tre femme.</p> + +<p>Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous +les emplois lucratifs: Place aux femmes? Ce serait peine perdue. Notre +sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il dtient de temps +immmorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part, +la nature les prdestinant, avant tout, au rle d'pouse et de mre, ce +n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites +pour les carrires actives et les professions contentieuses.</p> + +<p>Il ne sera donc profitable qu' une minorit de mener une existence +dissipe en occupations extrieures. Combien peu russiront, notamment, +dans les fonctions librales dont tant d'hommes font le sige, eux +aussi, sans succs et sans profit! La mdecine et surtout le barreau +rservent aux futures doctoresses plus de dboires que d'affaires et de +clients. Si mme, par malheur, le sexe fminin arrivait prendre pied +solidement dans les positions que nous occupons en matres, nous +estimons qu'il n'aurait gure s'en fliciter. Ne verrait-on pas alors +se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs +femmes? Trop nombreux sont dj ces hommes mprisables entre tous, +depuis le gentilhomme ruin qui redore son blason avec la dot d'une +roturire, jusqu' l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres, +le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que l o les +femmes font la besogne des hommes, ceux-ci tranent dans l'oisivet et +la dpravation une existence inutile et despotique.</p> + +<p>Que si, enfin, ces prvisions longue chance paraissaient excessives +ou aventureuses, on nous concdera, au moins, que tout progrs ralis +par la femme dans la voie de l'galit conomique et sociale, avivera la +lutte pour la vie entre les deux moitis de l'humanit. Chaque droit +qu'elle aura conquis nous dchargera d'une partie de nos devoirs envers +elle. Tolsto l'a dit avec esprit: C'est parce qu'on leur refuse des +droits gaux ceux des hommes, que les femmes, comme des reines +puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf diximes de +l'humanit. Mais ds que l'galit sera rtablie et la bataille +imprudemment commence, j'ai l'ide que la brutalit masculine aura beau +jeu. Qui sait si, habitu voir dans la femme, non plus un tre faible + protger, mais une concurrente redouter et une rivale combattre, +l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagn en +indpendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se prcipiter + l'assaut des carrires viriles par bravade ou par vanit, et de ne +marcher sur les brises des hommes qu'autant que la ncessit l'y +contraindra. Hors d'une situation conqurir pour soutenir le poids de +la vie, ses ambitions inconsidres lui vaudraient peut-tre de dures +reprsailles. O l'pre concurrence commence, la douce urbanit finit.</p> + +<br><br><br> + +<pre> + TABLE DES MATIRES + + PAGES + +<a href="#avert">AVERTISSEMENT</a> AU LECTEUR + +<a href="#l1">LIVRE I</a> +TENDANCES ET ASPIRATIONS FMINISTES + +<a href="#l1c1">CHAPITRE I</a> +L'esprit fministe + +<a href="#l1c1s1">I.</a>--Ce que la fminisme pense de l'assujettissement et de +l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptmes +d'mancipation. 1 + +<a href="#l1c1s2">II.</a>--Gense de l'esprit fministe en France.--Son but.--Rves +d'indpendance. 4 + +<a href="#l1c1s3">III.</a>--Les dolances du fminisme et les droits de la femme. Notre +plan et notre division. 6 + +<a href="#l1c2">CHAPITRE II</a> +Tendances d'mancipation de la femme ouvrire + +<a href="#l1c2s1">I.</a>--D'o vient le fminisme?--Son origine amricaine.--Ses +tendances diverses. 10 + +<a href="#l1c2s2">II.</a>--Affaiblissement de la moralit du peuple.--L'ouvrier ivrogne +et dbauch.--Pauvre pouse, pauvre mre! 12 + +<a href="#l1c2s3">III.</a>--Difficults croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et +l'pargne de l'ouvrire. 15 + +<a href="#l1c3">CHAPITRE III</a> +Tendances d'mancipation de la femme bourgeoise + +<a href="#l1c3s1">I.</a>--Portraits, d'aeules.--Nos grand'mres et nos filles.--La +Parisienne et la Provinciale. 17 + +<a href="#l1c3s2">II.</a>--Les mancipes sans le savoir.--La faillite du mari. 20 + +<a href="#l1c3s3">III.</a>--Les jeunes filles de la petite et de la haute +bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premires, gots d'indpendance +des secondes; hardiesse et prcocit des unes et des autres. 22 + +<a href="#l1c3s4">IV.</a>--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses ides +d'indpendance. 24 + +<a href="#l1c4">CHAPITRE IV</a> +Tendances d'mancipation de la femme mondaine + +<a href="#l1c4s1">I.</a>--Les outrances du thtre et du roman.--Le monde o l'on +s'amuse.--Le fminisme exotique et jouisseur. 27 + +<a href="#l1c4s2">II.</a>--La femme oisive et dissipe.--Ce qu'est la mre, ce que sera +la fille. 29 + +<a href="#l1c4s3">III.</a>--Demi-vierge et demi-monstre.--O est l'ducation familiale +d'autrefois? 31 + +<a href="#l1c5">CHAPITRE V</a> +Tendances d'mancipation de la femme nouvelle + +<a href="#l1c5s1">I.</a>--Les professionnelles du fminisme sont de franches +rvoltes.--Le proltariat intellectuel des femmes. 33 + +<a href="#l1c5s2">II.</a>--Nouveauts inquitantes de langage et de conduite.--La femme +libre.--tat d'me anarchique. 35 + +<a href="#l1c6">CHAPITRE VI</a> +Modes et nouveauts fministes + +<a href="#l1c6s1">I.</a>--Le fminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce +qu'on attend de la bicyclette. 39 + +<a href="#l1c6s2">II.</a>--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume +fminin se masculinise.--Exagrations fcheuses. 42 + +<a href="#l1c6s3">III.</a>--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle +femme? 47 + + +<a href="#l2">LIVRE II</a> +GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FMINISTES + +<a href="#l2c1">CHAPITRE I</a> +Le fminisme rvolutionnaire + +<a href="#l2c1s1">I.</a>--Les groupements fministes d'aujourd'hui.--Prtentions +collectivistes.--Point d'mancipation fministe sans rvolution +sociale. 51 + +<a href="#l2c1s2">II.</a>--Schisme entre les proltaires et les bourgeoises.--Les +intrts de l'ouvrier et les intrts de l'ouvrire. 55 + +<a href="#l2c2">CHAPITRE II</a> +Le fminisme chrtien + +<a href="#l2c2s1">I.</a>--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit +catholique et l'esprit protestant. 59 + +<a href="#l2c2s2">II.</a>--Rudesse des Pres de l'glise envers l've pcheresse.--Le +Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les rhabilite +et les ennoblit. 62 + +<a href="#l2c2s3">III.</a>--Le fminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit +paen.--L'galit humaine et la hirarchie conjugale. 66 + +<a href="#l2c2s4">IV.</a>--Double courant des ides chrtiennes.--Tendances catholiques +et protestantes favorables la femme.--Fminisme qu'il faut +combattre, fminisme qu'il faut encourager.--Organes du fminisme +chrtien. 70 + +<a href="#l2c3">CHAPITRE III</a> +Le fminisme indpendant + +<a href="#l2c3s1">I.</a>--Point de compromission avec le socialisme ou le +christianisme.--Les hommes fministes.--Leurs fictions +potiques.--La femme des anciens temps. 75 + +<a href="#l2c3s2">II.</a>--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les fministes; ce qu'en +disent les sociologues. 78 + +<a href="#l2c3s3">III.</a>--La femme libre d'autrefois et la dame servile +d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables crivains.--Leurs +exagrations littraires. 81 + +<a href="#l2c3s4">IV.</a>--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la +femme peut reprocher l'homme. 83 + +<a href="#l2c4">CHAPITRE IV</a> +Nuances et varits du fminisme autonome + +<a href="#l2c4s1">I.</a>--Les modres et les habiles.--La droite librale. 88 + +<a href="#l2c4s2">II.</a>--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre +fministe. 90 + +<a href="#l2c4s3">III.</a>--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti +avanc.--L'extrme-gauche intransigeante.--Effectif total des +diffrents groupes. 92 + +<a href="#l2c5">CHAPITRE V</a> +Manifestations et revendications fministes + +<a href="#l2c5s1">I.</a>--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes +diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrs de 1900. 97 + +<a href="#l2c5s2">II.</a>--La Droite fministe.--Congrs catholique.--Premier dbut du +fminisme religieux. 100 + +<a href="#l2c5s3">III.</a>--Le Centre fministe.--Congrs protestant.--Moins de bruit +que de besogne. 103 + +<a href="#l2c5s4">IV.</a>--La Gauche fministe.--Congrs radical-socialiste.--Tendances +audacieuses. 105 + +<a href="#l2c5s5">V.</a>--Que penser de ces divisions?--En quoi le fminisme peut tre +dangereux et malfaisant.--Complexit du problme fministe.--Notre +devise. 109 + + +<a href="#l3">LIVRE III</a> +MANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME + +<a href="#l3c1">CHAPITRE I</a> +Les ambitions fminines + +<a href="#l3c1s1">I</a>--La femme nouvelle veut tre aussi instruite que +l'homme.--L'galit des intelligences doit conduire l'galit +des droits. 115 + +<a href="#l3c1s2">II.</a>--Coup d'oeil rtrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe +sicles ont pens de la femme.--Le pass lui fut dur.--Raction +du prsent. 119 + +<a href="#l3c1s3">III.</a>--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes +directeurs.--La division du travail et la diffrenciation des +sexes.--L'galit morale dans la diversit +fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien gnral de +la famille et de l'espce. 122 + +<a href="#l3c2">CHAPITRE II</a> +A propos de la capacit crbrale de la femme + +<a href="#l3c2s1">I.</a>--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme +vaut-il celui de l'homme?--Crniomtrie amusante. 130 + +<a href="#l3c2s2">II.</a>--Les savants se rservent.--Une forte tte ne se connat bien +qu' ses oeuvres. 133 + +<a href="#l3c3">CHAPITRE III</a> +S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supriorit +intellectuelle + +<a href="#l3c3s1">I.</a>--L'intelligence moyenne des deux sexes s'gale et se +vaut.--L'instruction peut elle accrotre les aptitudes et les +capacits de la femme?--Est-il exact de dire que les mes n'ont +point de sexe? 137 + +<a href="#l3c3s2">II.</a>--De la primaut historique de l'homme.--Le gnie est +masculin.--L'esprit crateur manque aux femmes.--O sont leurs +chefs-d'oeuvre. 142 + +<a href="#l3c3s3">III.</a>--Le gnie et la beaut.--A chacun le sien.--Les deux moitis +de l'humanit. 147 + +<a href="#l3c4">CHAPITRE IV</a> +Psychologie du sexe fminin + +<a href="#l3c4s1">I.</a>--Du temprament fminin.--Impressionnabilit nerveuse et +sensibilit affective.--La perception extrieure est-elle moins +vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse, +amour. 152 + +<a href="#l3c4s2">II.</a>--Vertus et faiblesses du sexe fminin.--Les femmes sont +extrmes en tout.--Piti, dvouement, religion.--La femme +criminelle.--Coquetterie et vanit. 156 + +<a href="#l3c4s3">III.</a>--Petits sentiments et grandes passions.--La volont de la +femme est-elle plus impulsive que la ntre?--Indcision ou +obstination.--Le fort et le faible du sexe fminin. 162 + +<a href="#l3c5">CHAPITRE V.</a> +L'intellectualit fminine + +<a href="#l3c5s1">I.</a>--Caractres prdominants de l'intelligence fminine: intuition, +imagination, assimilation, imitation. 165 + +<a href="#l3c5s2">II.</a>--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme, +les ides gnrales, le don d'abstraire et de synthtiser. 170 + +<a href="#l3c5s3">III.</a>--D'un sexe l'autre, il y a moins ingalit que diversit +mentale.--Par o l'intelligence fminine est reine: les grces +de l'esprit et le sens du rel. 176 + +<a href="#l3c6">CHAPITRE VI</a> +Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme + +<a href="#l3c6s1">I.</a>--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture, +dcoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention. 181 + +<a href="#l3c6s2">II.</a>--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses +dispositions de la femme pour les unes et pour les +autres.--L'esprit fminin semble plus rfractaire aux sciences +morales. 183 + +<a href="#l3c6s3">III.</a>--Et la littrature?--Supriorit de la femme dans la +causerie et l'ptre.--Le style fminin.--A quoi tient +l'infriorit des femmes potes? 186 + +<a href="#l3c6s4">IV.</a>--Hostilit croissante des femmes de lettres contre +l'homme.--Action souveraine du public fminin sur la production +artistique et littraire. 191 + +<a href="#l3c6s5">V.</a>--Il n'y a pas, d'homme femme, identit ni mme galit de +puissance mentale, mais seulement quivalence sociale.--Pourquoi +leurs diversits intellectuelles sont harmoniques. 195 + + +<a href="#l4">LIVRE IV</a> +MANCIPATION PDAGOGIQUE DE LA FEMME + + +<a href="#l4c1">CHAPITRE I</a> +S'il convient de mieux instruire les filles + +<a href="#l4c1s1">I.</a>--Le pour et le contre.--Double conception du rle de la femme. 201 + +<a href="#l4c1s2">II.</a>--Utilit d'une meilleure instruction de la femme pour +elle-mme, pour le mari et pour les enfants. 204 + +<a href="#l4c1s3">III.</a>--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions +de femmes.--L'ducation fminine est trop souvent frivole et +superficielle. 207 + +<a href="#l4c1s4">IV.</a>--Il faut inculquer la jeune fille des gots plus srieux +et la mieux prparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis +d'ducateurs clbres. 211 + +<a href="#l4c2">CHAPITRE II</a> +Comment nous comprenons l'ducation moderne des jeunes filles + +<a href="#l4c2s1">I.</a>--L'ducation des filles doit tre conforme aux destines de la +femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--duquer, c'est former une +personne humaine. 214 + +<a href="#l4c2s2">II.</a>--Culture rationnelle.--A propos de l'enseignement +secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction +professionnelle.--cueils viter: l'inflation des tudes et +le surmenage des lves. 217 + +<a href="#l4c2s3">III.</a>--Culture morale.--Aprs la formation de la raison, la +formation de la conscience et de la volont.--Menus propos de +pdagogie fminine.--Ides nouvelles sur l'ducation des +filles.--La dogmatique de l'amour.--Nos scrupules. 225 + +<a href="#l4c2s4">IV.</a>--Culture sociale.--Esprit nouveau de l'ducation moderne des +filles.--O est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles +objections: ce qu'on peut y rpondre. 233 + +<a href="#l4c2s5">V.</a>--Culture religieuse.--L'me des femmes et le besoin de +croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si +l'instruction est un danger pour la religion et la moralit des +femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable la +pit et la vertu des filles. 244 + +<a href="#l4c3">CHAPITRE III</a> +De l'instruction intgrale + +<a href="#l4c3s1">I.</a>--Le programme du fminisme radical.--Variantes +habiles.--Instruction ou ducation? 251 + +<a href="#l4c3s2">II.</a>--Ides collectivistes.--Ides anarchistes.--Appel la +sociale et la mcanique. 255 + +<a href="#l4c3s3">III.</a>--L'instruction peut-elle s'tendre toute la jeunesse et + toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon +dans l'idal de l'instruction pour tous. 259 + +<a href="#l4c3s4">IV.</a>--L'instruction intgrale des femmes doit-elle tre laque? +gratuite? obligatoire?--Dfense des femmes chrtiennes! 263 + +<a href="#l4c3s5">V.</a>--Illusions et dangers de l'instruction base +encyclopdique--L'instruction intgrale a-t-elle quelque vertu +ducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beaut. 267 + +<a href="#l4c3s6">VI.</a>--Notre formule: l'instruction complte pour les plus capables +et les plus dignes.--Point de baccalaurat pour les +filles.--Conclusion. 271 + +<a href="#l4c4">CHAPITRE IV</a> +La coducation des sexes + +<a href="#l4c4s1">I.</a>--La coducation intgrale prconise par la Gauche +fministe.--Coducation familiale.--Coducation primaire. 274 + +<a href="#l4c4s2">II.</a>--Coducation secondaire.--Le collge mixte des +tats-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose. 276 + +<a href="#l4c4s3">III.</a>--Ct moral--Tmoignages contradictoires.--Ce qui est +possible en Amrique est-il dsirable en France?--Inconvnients +probables.--L'ge ingrat.--Contacts prilleux.--Pour et contre la +sparation des sexes. 279 + +<a href="#l4c4s4">IV.</a>--Ct mental.--Dveloppement ingal de la fille et du +garon.--Psychologie du jeune ge.--La crise de pubert. 287 + +<a href="#l4c4s5">V.</a>--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de +l'enseignement fminin.--Convient-il de les unifier?--La +coducation intgrale est un symbole fministe.--Dclarations +significatives. 291 + +<a href="#l4c4s6">VI.</a>--Coducation suprieure et professionnelle.--Est-elle une +ncessit?--Accession des jeunes filles aux cours des +Universits.--Ce qu'il faut en penser. 296 + +<a href="#l4c5">CHAPITRE V</a> +Les conflits de l'esprit et du coeur + +<a href="#l4c5s1">I.</a>--Dangers d'une instruction inconsidre.--La facult de +comprendre et la facult d'aimer.--L'intellectualisme fminin et +le mariage. 303 + +<a href="#l4c5s2">II.</a>--La femme savante et les soins du mnage et du foyer.--Adieu +la bonne et simple mnagre! 307 + +<a href="#l4c5s3">III.</a>--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce +des sexes.--Clubs de femmes.--Point de sparatisme!--Ce que +l'individualisme des sexes ferait perdre l'homme et la femme. 309 + +<a href="#l4c5s4">IV.</a>--L'mancipation intellectuelle et la maternit.--Instruction +et dpopulation. 314 + +<a href="#l4c6">CHAPITRE VI</a> +Les infortunes de la femme savante + +<a href="#l4c6s1">I.</a>--L'instruction et ses dbouchs insuffisants.--Mcomptes et +dceptions. 318 + +<a href="#l4c6s2">II.</a>--Surmenage crbral et dbilit physique.--Ingalit des +forces de l'homme et de la femme. 321 + +<a href="#l4c6s3">III.</a>--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les pines de la +science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu. 324 + +<a href="#l4c7">CHAPITRE VII</a> +Instruisez-vous, mais restez femmes + +<a href="#l4c7s1">I.</a>--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supriorit morale +du sexe fminin sur le sexe masculin.--Beaut et bont. 330 + +<a href="#l4c7s2">II.</a>--Ce qu'a produit la vieille ducation franaise.--L'antagonisme +des sexes est antisocial et antihumain. 334 + +<a href="#l4c7s3">III.</a>--Le vrai et utile fminisme.--Rgnration sans rvolution. 337 + + +<a href="#l5">LIVRE V</a> +MANCIPATION, CONOMIQUE DE LA FEMME + + +<a href="#l5c1">CHAPITRE I</a> +La question du pain quotidien + +<a href="#l5c1s1">I.</a>--Aspects conomiques de la question fministe.--Aggravation +de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite +bourgeoisie. 342 + +<a href="#l5c1s2">II.</a>--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement +d'ambition.--Il faut des places aux diplmes. 344 + +<a href="#l5c1s3">III.</a>--Dbouchs ouverts l'activit des femmes.--Le +mariage.--Le couvent.--La femme pasteur. 346 + +<a href="#l5c1s4">IV.</a>--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition +pnible et efface.--La dvotion leur suffit-elle? 350 + +<a href="#l5c2">CHAPITRE II</a> +Du rle social de la femme + +<a href="#l5c2s1">I.</a>--Charit religieuse et charit laque.--Le fminisme +philanthropique. 355 + +<a href="#l5c2s2">II.</a>--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe +fminin.--Le relvement de la femme par la femme. 359 + +<a href="#l5c2s3">III.</a>--La question des domestiques.--Dolances des +matres.--Dolances des servantes. 361 + +<a href="#l5c2s4">IV.</a>--L'ouvrire des villes et la mutualit.--Misre +soulager.--Moralit sauvegarder.--Aide-toi, la charit +t'aidera! 365 + +<a href="#l5c2s5">V.</a>--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance +prive.--Les devoirs de l'heure prsente: le devoir social et +le devoir patriotique. 369 + +<a href="#l5c3">CHAPITRE III</a> +Doctrines rvolutionnaires + +<a href="#l5c3s1">I.</a>--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menace +par les unes et par les autres.--Identit de but, diversit de +moyens. 375 + +<a href="#l5c3s2">II.</a>--Doctrine collectiviste.--L'indpendance de la femme +future.--Notre ennemi, c'est notre matre. 378 + +<a href="#l5c3s3">III.</a>--L'ouvrire se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons +de douter.--Inconsquences du proltariat masculin. 380 + +<a href="#l5c3s4">IV.</a>--Doctrine anarchiste.--La libert par la diffusion des +lumires.--Le ractionnaire Voltaire. 383 + +<a href="#l5c3s5">V.</a>--Encore l'instruction intgrale.--L'avenir vaudra-t-il le +pass?--La femme sera-t-elle plus honnte et plus heureuse? 385 + +<a href="#l5c4">CHAPITRE IV</a> +L'conomie chrtienne + +<a href="#l5c4s1">I.</a>--Le socialisme chrtien.--Dissentiments irrductibles entre +la Rvolution et l'glise. 388 + +<a href="#l5c4s2">II.</a>--L'homme la fabrique et la femme au foyer.--La famille +ouvrire dissocie par la grande industrie.--Interdiction pour +la femme de travailler l'usine. 390 + +<a href="#l5c4s3">III.</a>--Exception en faveur du travail domestique.--Cette +exception est elle justifie?--Pourquoi les prohibitions +catholiques sont malheureusement impraticables. 392 + +<a href="#l5c5">CHAPITRE V</a> +Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie + +<a href="#l5c5s1">I.</a>--Notre idal pour l'avenir.--Nos concessions pour le +prsent.--Point de thories absolues.--Il faut vivre avant tout. 398 + +<a href="#l5c5s2">II.</a>--Restrictions apportes au travail fminin dans l'intrt de +l'hygine et de la race.--Thorie de la femme malade: ce qu'elle +contient de vrai. 401 + +<a href="#l5c5s3">III.</a>--Aperu des rglementations de la foi franaise relatives au +travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficults +d'application.--Leur ncessit, leur lgitimit. 404 + +<a href="#l5c6">CHAPITRE VI</a> +Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrire + +<a href="#l5c6s1">I.</a>--Infriorit regrettable de certains salaires fminins.--Ses +causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs +carter ou retenir.--Solutions proposes. 408 + +<a href="#l5c6s2">II.</a>--Ingalit des salaires de l'ouvrire et de +l'ouvrier.--Dolances lgitimes.--A travail gal, gal salaire +pour l'homme et pour la femme. 415 + +<a href="#l5c6s3">III.</a>--Protection de la mre et de l'enfant nouveau-n.--OEuvres +prives.--Intervention de l'tat.--Une proposition excessive: +hospitalisation force de la femme enceinte. 418 + +<a href="#l5c6s4">IV.</a>--Protestation de tous les groupes fministes contre la loi +de 1892.--La rglementation lgale fait-elle l'ouvrire plus +de mal que de bien? 424 + +<a href="#l5c6s5">V.</a>--Pourquoi le fminisme ne veut plus de lois de +protection.--Un mme rgime lgal est-il possible pour les deux +sexes? 430 + +<a href="#l5c7">CHAPITRE VII</a> +La concurrence fminine + +<a href="#l5c7s1">I.</a>--La femme ouvrire ou employe.--Protection de la +main-d'oeuvre fminine.--Accord des prescriptions franaises avec +les dclarations papales. 436 + +<a href="#l5c7s2">II.</a>--La femme professeur.--Rptitions au rabais.--Condition +prcaire et dtresse cache. 438 + +<a href="#l5c7s3">III.</a>--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent +minemment au sexe fminin. 440 + +<a href="#l5c7s4">IV.</a>--La femme artiste.--La carrire thtrale.--Les beaux-arts +et les arts dcoratifs. 442 + +<a href="#l5c8">CHAPITRE VIII</a> +L'invasion des carrires librales + +<a href="#l5c8s1">I.</a>--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les +hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes +franaises pour la paix universelle.--Un bon conseil. 446 + +<a href="#l5c8s2">II.</a>--La femme mdecin.--Son utilit en France et dans les +colonies. 452 + +<a href="#l5c8s3">III.</a>--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des +tribunaux.--Attitude du barreau. 455 + +<a href="#l5c8s4">IV.</a>--Objections plaisantes opposes la femme avocat.--Leur +rfutation. 460 + +<a href="#l5c8s5">V.</a>--La femme magistrat.--Innovation prilleuse.--La femme a-t-elle +l'esprit de justice? 463 + +<a href="#l5c9">CHAPITRE IX</a> +Le fminisme colonial + +<a href="#l5c9s1">I.</a>--Encombrement de tous les emplois dans la +mre-patrie.--migration des femmes aux colonies. 469 + +<a href="#l5c9s2">II.</a>--La Franaise est trop sdentaire.--Pas de colonisation sans +femmes.--Les appels de l'Union coloniale. 470 + +<a href="#l5c9s3">III.</a>--Conclusion.--Est-il craindre que l'mancipation conomique +dnature et enlaidisse la Franaise du XXe sicle?--Rsistances +masculines.--Avis aux femmes. 473 + +</pre> + +IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES. + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le fminisme franais I, by Charles Turgeon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FMINISME FRANAIS I *** + +***** This file should be named 30008-h.htm or 30008-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/0/0/30008/ + +Produced by Pierre Lacaze, Rnald Lvesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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