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+The Project Gutenberg EBook of A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur,
+Volume 3, by Marcel Proust
+#3 in our series by Marcel Proust
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+
+Title: A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 3
+
+Author: Marcel Proust
+
+Release Date: December, 2001 [EBook #3000]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on June 19, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES ***
+
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+This HTML file was produced by Walter Debeuf
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+
+<p align="center">This etext was prepared by Sue Asscher
+asschers@dingoblue.net.au</p>
+
+<p align="center"> </p>
+
+<p align="center">MARCEL PROUST</p>
+
+<p align="center">A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</p>
+
+<hr width="50%" align="center">
+<br>
+<h2> </h2>
+
+<h1 align="center">A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</h1>
+
+<h2 align="center">Tome II</h2>
+
+<br>
+<hr width="50%" align="center">
+<p><br>
+</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS</h2>
+
+<h3 align="center">VOLUME III</h3>
+
+<p align="left"> </p>
+
+<p align="left"> </p>
+
+<p align="left">Une fois M. de Charlus parti, nous p&ucirc;mes
+enfin, Robert et moi, aller d&icirc;ner chez Bloch. Or je compris
+pendant cette petite f&ecirc;te, que les histoires trop
+facilement trouv&eacute;es dr&ocirc;les par notre camarade
+&eacute;taient des histoires de M. Bloch, p&egrave;re, et que
+l'homme &laquo;tout &agrave; fait curieux&raquo; &eacute;tait
+toujours un de ses amis qu'il jugeait de cette fa&ccedil;on. Il y
+a un certain nombre de gens qu'on admire dans son enfance, un
+p&egrave;re plus spirituel que le reste de la famille, un
+professeur qui b&eacute;n&eacute;ficie &agrave; nos yeux de la
+m&eacute;taphysique qu'il nous r&eacute;v&egrave;le, un camarade
+plus avanc&eacute; que nous (ce que Bloch avait &eacute;t&eacute;
+pour moi) qui m&eacute;prise le Musset de l'Espoir en Dieu quand
+nous l'aimons encore, et quand nous en serons venus au
+p&egrave;re Lecomte ou &agrave; Claudel ne s'extasiera plus que
+sur:</p>
+
+<p>&laquo;A Saint-Blaise, &agrave; la Zuecca</p>
+
+<p>Vous &eacute;tiez, vous &eacute;tiez bien aise&raquo;.</p>
+
+<p>en y ajoutant</p>
+
+<p>&laquo;Padoue est un fort bel endroit</p>
+
+<p>Ou de tr&egrave;s grands docteurs en droit</p>
+
+<p>...Mais j'aime mieux la polenta</p>
+
+<p>...Passe dans son domino noir</p>
+
+<p>La Toppatelle.</p>
+
+<p>et de toutes les &laquo;Nuits&raquo; ne retient que</p>
+
+<p>&laquo;Au Havre, devant l'Atlantique</p>
+
+<p>A Venise, &agrave; l'affreux Lido.</p>
+
+<p>O&ugrave; vient sur l'herbe d'un tombeau</p>
+
+<p>Mourir la p&acirc;le Adriatique.</p>
+
+<p>Or, de quelqu'un qu'on admire de confiance, on recueille, on
+cite avec admiration, des choses tr&egrave;s inf&eacute;rieures
+&agrave; celles que livr&eacute; &agrave; son propre g&eacute;nie
+on refuserait avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, de m&ecirc;me
+qu'un &eacute;crivain utilise dans un roman sous pr&eacute;texte
+qu'ils sont vrais, des &laquo;mots&raquo;, des personnages, qui
+dans l'ensemble vivant font au contraire poids mort, partie
+m&eacute;diocre. Les portraits de Saint Simon &eacute;crits par
+lui sans qu'il s'admire sans doute, sont admirables, les traits
+qu'il cite comme charmants de gens d'esprit qu'il a connus, sont
+rest&eacute;s m&eacute;diocres ou devenus
+incompr&eacute;hensibles. Il e&ucirc;t d&eacute;daign&eacute;
+d'inventer ce qu'il rapporte comme si fin ou si color&eacute; de
+Mme Cornuel ou de Louis XIV, fait qui du reste est &agrave; noter
+chez bien d'autres et comporte diverses interpr&eacute;tations
+dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci: c'est que dans
+l'&eacute;tat d'esprit o&ugrave; l'on &laquo;observe&raquo;, on
+est tr&egrave;s au-dessous du niveau o&ugrave; l'on se trouve
+quand on cr&eacute;e.</p>
+
+<p><br>
+ Il y avait donc enclav&eacute; en mon camarade Bloch, un
+p&egrave;re Bloch, qui retardait de quarante ans sur son fils,
+d&eacute;bitait des anecdotes saugrenues, et en riait autant au
+fond de mon ami, que ne faisait le p&egrave;re Bloch
+ext&eacute;rieur et v&eacute;ritable, puisque au rire que ce
+dernier l&acirc;chait non sans r&eacute;p&eacute;ter deux ou
+trois fois le dernier mot, pour que son public go&ucirc;t&acirc;t
+bien l'histoire, s'ajoutait le rire bruyant par lequel le fils ne
+manquait pas &agrave; table de saluer les histoires de son
+p&egrave;re. C'est ainsi qu'apr&egrave;s avoir dit les choses les
+plus intelligentes, Bloch jeune, manifestant l'apport qu'il avait
+re&ccedil;u de sa famille, nous racontait pour la
+trenti&egrave;me fois, quelques-uns des mots que le p&egrave;re
+Bloch sortait seulement (en m&ecirc;me temps que sa redingote)
+les jours solennels o&ugrave; Bloch jeune amenait quelqu'un qu'il
+valait la peine d'&eacute;blouir: un de ses professeurs, un
+&laquo;copain&raquo; qui avait tous les prix, ou, ce
+soir-l&agrave;, Saint-Loup et moi. Par exemple: &laquo;Un
+critique militaire tr&egrave;s fort, qui avait savamment
+d&eacute;duit avec preuves &agrave; l'appui pour quelles raisons
+infaillibles dans la guerre russo-japonaise, les Japonais
+seraient battus et les Russes vainqueurs&raquo;, ou bien:
+&laquo;C'est un homme &eacute;minent qui passe pour un grand
+financier dans les milieux politiques et pour un grand politique
+dans les milieux financiers.&raquo; Ces histoires &eacute;taient
+interchangeables avec une du baron de Rothschild et une de sir
+Rufus Israel, personnages mis en sc&egrave;ne d'une
+mani&egrave;re &eacute;quivoque qui pouvait donner &agrave;
+entendre que M.<br>
+ Bloch les avait personnellement connus.</p>
+
+<p>J'y fus moi-m&ecirc;me pris et &agrave; la mani&egrave;re dont
+M. Bloch p&egrave;re parla de Bergotte, je crus aussi que
+c'&eacute;tait un de ses vieux amis. Or, tous les gens
+c&eacute;l&egrave;bres, M. Bloch ne les connaissait que
+&laquo;sans les conna&icirc;tre&raquo;, pour les avoir vus de
+loin au th&eacute;&acirc;tre, sur les boulevards. Il s'imaginait
+du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalit&eacute; ne
+leur &eacute;taient pas inconnus et qu'en l'apercevant, ils
+&eacute;taient souvent oblig&eacute;s de retenir une furtive
+envie de le saluer. Les gens du monde, parce qu'ils connaissent
+les gens de talent, d'original, qu'ils les re&ccedil;oivent
+&agrave; d&icirc;ner, ne les comprennent pas mieux pour cela.
+Mais quand on a un peu v&eacute;cu dans le monde, la sottise de
+ses habitants vous fait trop souhaiter de vivre, trop supposer
+d'intelligence, dans les milieux obscurs o&ugrave; l'on ne
+conna&icirc;t que &laquo;sans conna&icirc;tre&raquo;. J'allais
+m'en rendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch
+n'&eacute;tait pas le seul qui e&ucirc;t des succ&egrave;s chez
+lui. Mon camarade en avait davantage encore aupr&egrave;s de ses
+surs qu'il ne cessait d'interpeller sur un ton bougon, en
+enfon&ccedil;ant sa t&ecirc;te dans son assiette, il les faisait
+ainsi rire aux larmes. Elles avaient d'ailleurs adopt&eacute; la
+langue de leur fr&egrave;re qu'elles parlaient couramment, comme
+si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; obligatoire et la seule dont
+pussent user des personnes intelligentes. Quand nous
+arriv&acirc;mes, l'a&icirc;n&eacute;e dit &agrave; une de ses
+cadettes: &laquo;Va pr&eacute;venir notre p&egrave;re prudent et
+notre m&egrave;re v&eacute;n&eacute;rable.&raquo;
+&laquo;Chiennes, leur dit Bloch, je vous pr&eacute;sente le
+cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu pour
+quelques jours de Donci&egrave;res aux demeures de pierre polie,
+f&eacute;conde en chevaux.&raquo; Comme il &eacute;tait aussi
+vulgaire que lettr&eacute;, le discours se terminait d'habitude
+par quelque plaisanterie moins hom&eacute;rique: &laquo;Voyons,
+fermez un peu vos peplos aux belles agraffes, qu'est-ce que c'est
+que ce chichi-l&agrave;? Apr&egrave;s tout c'est pas mon
+p&egrave;re!&raquo; Et les demoiselles Bloch s'&eacute;croulaient
+dans une temp&ecirc;te de rires. Je dis &agrave; leur
+fr&egrave;re combien de joies il m'avait donn&eacute;es en me
+recommandant la lecture de Bergotte dont j'avais ador&eacute; les
+livres.</p>
+
+<p>M. Bloch p&egrave;re qui ne connaissait Bergotte que de loin,
+et la vie de Bergotte que par les racontars du parterre, avait
+une mani&egrave;re tout aussi indirecte de prendre connaissance
+de ses uvres, &agrave; l'aide de jugements d'apparence
+litt&eacute;raire. Il vivait dans le monde des &agrave; peu
+pr&egrave;s, o&ugrave; l'on salue dans le vide, o&ugrave; l'on
+juge dans le faux.<br>
+ L'inexactitude, l'incomp&eacute;tence, n'y diminuent pas
+l'assurance, au contraire. C'est le miracle bienfaisant de
+l'amour-propre que peu de gens pouvant avoir les relations
+brillantes et les connaissances profondes, ceux auxquels elles
+font d&eacute;faut se croient encore les mieux partag&eacute;s
+parce que l'optique des gradins sociaux fait que tout rang semble
+le meilleur &agrave; celui qui l'occupe et qui voit moins
+favoris&eacute;s que lui, mal lotis, &agrave; plaindre, les plus
+grands qu'il nomme et calomnie sans les conna&icirc;tre, juge et
+d&eacute;daigne sans les comprendre.<br>
+ M&ecirc;me dans les cas o&ugrave; la multiplication des faibles
+avantages personnels par l'amour-propre ne suffirait pas &agrave;
+assurer &agrave; chacun la dose de bonheur, sup&eacute;rieure
+&agrave; celle accord&eacute;e aux autres, qui lui est
+n&eacute;cessaire, l'envie est l&agrave; pour combler la
+diff&eacute;rence. Il est vrai que si l'envie s'exprime en
+phrases d&eacute;daigneuses, il faut traduire: &laquo;Je ne veux
+pas le conna&icirc;tre&raquo; par &laquo;je ne peux pas le
+conna&icirc;tre&raquo;. C'est le sens intellectuel. Mais le sens
+passionn&eacute; est bien: je ne veux pas le conna&icirc;tre. On
+sait que cela n'est pas vrai mais on ne le dit pas cependant par
+simple artifice, on le dit parce qu'on &eacute;prouve ainsi, et
+cela suffit pour supprimer la distance, c'est-&agrave;-dire pour
+le bonheur.</p>
+
+<p>L'&eacute;gocentrisme permettant de la sorte &agrave; chaque
+humain de voir l'univers &eacute;tag&eacute; au-dessous de lui
+qui est roi, M. Bloch se donnait le luxe d'en &ecirc;tre un
+impitoyable quand le matin en prenant son chocolat, voyant la
+signature de Bergotte au bas d'un article dans le journal
+&agrave; peine entr'ouvert, il lui accordait
+d&eacute;daigneusement une audience &eacute;court&eacute;e,
+pronon&ccedil;ait sa sentence, et s'octroyait le confortable
+plaisir de r&eacute;p&eacute;ter entre chaque gorg&eacute;e du
+breuvage bouillant: &laquo;Ce Bergotte est devenu illisible. Ce
+que cet animal-l&agrave; peut &ecirc;tre emb&ecirc;tant. C'est
+&agrave; se d&eacute;sabonner. Comme c'est emberlificot&eacute;,
+quelle tartine!&raquo; Et il reprenait une beurr&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette importance illusoire de M. Bloch p&egrave;re
+&eacute;tait d'ailleurs &eacute;tendue un peu au del&agrave; du
+cercle de sa propre perception. D'abord ses enfants le
+consid&eacute;raient comme un homme sup&eacute;rieur. Les enfants
+ont toujours une tendance soit &agrave; d&eacute;pr&eacute;cier,
+soit &agrave; exalter leurs parents, et pour un bon fils, son
+p&egrave;re est toujours le meilleur des p&egrave;res, en dehors
+m&ecirc;me de toutes raisons objectives de l'admirer. Or
+celles-ci ne manquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel
+&eacute;tait instruit, fin, affectueux pour les siens. Dans la
+famille la plus proche, on se plaisait d'autant plus avec lui que
+si dans la &laquo;soci&eacute;t&eacute;&raquo;, on juge les gens
+d'apr&egrave;s un &eacute;talon, d'ailleurs absurde, et selon des
+r&egrave;gles fausses mais fixes, par comparaison avec la
+totalit&eacute; des autres gens &eacute;l&eacute;gants, en
+revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les
+d&icirc;ners, les soir&eacute;es de famille tournent autour de
+personnes qu'on d&eacute;clare agr&eacute;ables, amusantes, et
+qui dans le monde ne tiendraient pas l'affiche deux soirs. Enfin,
+dans ce milieu o&ugrave; les grandeurs factices de l'aristocratie
+n'existent pas, on les remplace par des distinctions plus folles
+encore. C'est ainsi que pour sa famille et jusqu'&agrave; un
+degr&eacute; de parent&eacute; fort &eacute;loign&eacute;, une
+pr&eacute;tendue ressemblance dans la fa&ccedil;on de porter la
+moustache et dans le haut du nez faisait qu'on appelait M. Bloch
+un &laquo;faux duc d'Aumale&raquo;. (Dans le monde des
+&laquo;chasseurs&raquo; de cercle, l'un porte sa casquette de
+travers et sa vareuse tr&egrave;s serr&eacute;e de mani&egrave;re
+&agrave; se donner l'air, croit-il, d'un officier
+&eacute;tranger, n'est-il pas une mani&egrave;re de personnage
+pour ses camarades?)</p>
+
+<p>La ressemblance &eacute;tait des plus vagues, mais on
+e&ucirc;t dit que ce f&ucirc;t un titre. On
+r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;Bloch? lequel? le duc
+d'Aumale?&raquo; Comme on dit: &laquo;La princesse Murat?
+laquelle? la Reine (de Naples)?&raquo; Un certain nombre d'autres
+infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du cousinage
+une pr&eacute;tendue distinction. N'allant pas jusqu'&agrave;
+avoir une voiture, M. Bloch louait &agrave; certains jours une
+victoria d&eacute;couverte &agrave; deux chevaux de la Compagnie
+et traversait le Bois de Boulogne, mollement &eacute;tendu de
+travers, deux doigts sur la tempe, deux autres sous le menton et
+si les gens qui ne le connaissaient pas le trouvaient &agrave;
+cause de cela &laquo;faiseur d'embarras&raquo;, on &eacute;tait
+persuad&eacute; dans la famille que pour le chic, l'oncle Salomon
+aurait pu en remontrer &agrave; Gramont-Caderousse. Il
+&eacute;tait de ces personnes qui quand elles meurent et &agrave;
+cause d'une table commune avec le r&eacute;dacteur en chef de
+cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont
+qualifi&eacute;s de physionomie bien connue des Parisiens, par la
+Chronique mondaine du Radical. M. Bloch nous dit &agrave;
+Saint-Loup et &agrave; moi que Bergotte savait si bien pourquoi
+lui M. Bloch ne le saluait pas que d&egrave;s qu'il l'apercevait
+au th&eacute;&acirc;tre ou au cercle, il fuyait son regard.
+Saint-Loup rougit, car il r&eacute;fl&eacute;chit que ce cercle
+ne pouvait pas &ecirc;tre le Jockey dont son p&egrave;re avait
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;sident. D'autre part ce devait
+&ecirc;tre un cercle relativement ferm&eacute;, car M. Bloch
+avait dit que Bergotte n'y serait plus re&ccedil;u aujourd'hui.
+Aussi est-ce en tremblant de &laquo;sous-estimer
+l'adversaire&raquo; que Saint-Loup demanda si ce cercle
+&eacute;tait le cercle de la rue Royale, lequel &eacute;tait
+jug&eacute; &laquo;d&eacute;classant&raquo; par la famille de
+Saint-Loup et o&ugrave; il savait qu'&eacute;taient re&ccedil;us
+certains isra&eacute;lites. &laquo;Non, r&eacute;pondit M. Bloch
+d'un air n&eacute;gligent, fier et honteux, c'est un petit
+cercle, mais beaucoup plus agr&eacute;able, le cercle des
+ganaches. On y juge s&eacute;v&egrave;rement la galerie.&raquo;
+&laquo;Est-ce que sir Rufus Isra&euml;l n'en est pas
+pr&eacute;sident&raquo;, demanda Bloch fils &agrave; son
+p&egrave;re, pour lui fournir l'occasion d'un mensonge honorable
+et sans se douter que ce financier n'avait pas le m&ecirc;me
+prestige aux yeux de Saint-Loup qu'aux siens. En
+r&eacute;alit&eacute;, il y avait au Cercle des Ganaches non
+point sir Rufus Isra&euml;l, mais un de ses employ&eacute;s. Mais
+comme il &eacute;tait fort bien avec son patron, il avait
+&agrave; sa disposition des cartes du grand financier, et en
+donnait une &agrave; M. Bloch, quand celui-ci partait en voyage
+sur une ligne dont sir Rufus &eacute;tait administrateur, ce qui
+faisait dire au p&egrave;re Bloch: &laquo;Je vais passer au
+cercle demander une recommandation de sir Rufus.&raquo; Et la
+carte lui permettait d'&eacute;blouir les chefs de train. Les
+demoiselles Bloch furent plus int&eacute;ress&eacute;es par
+Bergotte et revenant &agrave; lui au lieu de poursuivre sur les
+&laquo;Ganaches&raquo;, la cadette demanda &agrave; son
+fr&egrave;re du ton le plus s&eacute;rieux du monde car elle
+croyait qu'il n'existait pas au monde pour d&eacute;signer les
+gens de talent d'autres expressions que celles qu'il employait:
+&laquo;Est-ce un coco vraiment &eacute;tonnant, ce Bergotte.
+Est-il de la cat&eacute;gorie des grands bonshommes, des cocos
+comme Villiers ou Catulle.&raquo; &laquo;Je l'ai rencontr&eacute;
+&agrave; plusieurs g&eacute;n&eacute;rales, dit M. Nissim
+Bernard. Il est gauche, c'est une esp&egrave;ce de
+Schlemihl.&raquo; Cette allusion au comte de Chamisso n'avait
+rien de bien grave, mais l'&eacute;pith&egrave;te de Schlemihl
+faisait partie de ce dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l'emploi
+ravissait M. Bloch dans l'intimit&eacute;, mais qu'il trouvait
+vulgaire et d&eacute;plac&eacute; devant des &eacute;trangers.
+Aussi jeta-t-il un regard s&eacute;v&egrave;re sur son oncle.
+&laquo;Il a du talent, dit Bloch.&raquo; &laquo;Ah!&raquo; fit
+gravement sa sur comme pour dire que dans ces conditions
+j'&eacute;tais excusable. &laquo;Tous les &eacute;crivains ont du
+talent&raquo;, dit avec m&eacute;pris M. Bloch p&egrave;re.
+&laquo;Il para&icirc;t m&ecirc;me, dit son fils en levant sa
+fourchette et en plissant ses yeux d'un air diaboliquement
+ironique qu'il va se pr&eacute;senter &agrave;
+l'Acad&eacute;mie.&raquo; &laquo;Allons donc il n'a pas un bagage
+suffisant, r&eacute;pondit M. Bloch le p&egrave;re qui ne
+semblait pas avoir pour l'Acad&eacute;mie le m&eacute;pris de son
+fils et de ses filles. Il n'a pas le calibre
+n&eacute;cessaire.&raquo; &laquo;D'ailleurs l'Acad&eacute;mie est
+un salon et Bergotte ne jouit d'aucune surface&raquo;,
+d&eacute;clara l'oncle &agrave; h&eacute;ritage de Mme Bloch,
+personnage inoffensif et doux dont le nom de Bernard e&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre &agrave; lui seul &eacute;veill&eacute; les dons
+de diagnostic de mon grand'p&egrave;re, mais e&ucirc;t paru
+insuffisamment en harmonie avec un visage qui semblait
+rapport&eacute; du palais de Darius et reconstitu&eacute; par Mme
+Dieulafoy, si choisi par quelque amateur d&eacute;sireux de
+donner un couronnement oriental &agrave; cette figure de Suse, ce
+pr&eacute;nom de Nissim n'avait fait planer au-dessus d'elle les
+ailes de quelque taureau androc&eacute;phale de Khorsabad. Mais
+M. Bloch ne cessait d'insulter son oncle, soit qu'il f&ucirc;t
+excit&eacute; par la bonhomie sans d&eacute;fense de son
+souffre-douleur soit que la villa &eacute;tant pay&eacute;e par
+M. Nissim Bernard, le b&eacute;n&eacute;ficiaire voul&ucirc;t
+montrer qu'il gardait son ind&eacute;pendance et surtout qu'il ne
+cherchait pas par des cajoleries &agrave; s'assurer
+l'h&eacute;ritage &agrave; venir du richard. Celui-ci
+&eacute;tait surtout froiss&eacute; qu'on le trait&acirc;t si
+grossi&egrave;rement devant le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel. Il
+murmura une phrase inintelligible o&ugrave; on distinguait
+seulement: &laquo;Quand les Meschor&egrave;s sont
+l&agrave;.&raquo; Meschor&egrave;s d&eacute;signe dans la Bible
+le serviteur de Dieu. Entre eux les Bloch s'en servaient pour
+d&eacute;signer les domestiques et en &eacute;taient toujours
+&eacute;gay&eacute;s parce que leur certitude de n'&ecirc;tre pas
+compris ni des chr&eacute;tiens ni des domestiques
+eux-m&ecirc;mes, exaltait chez M. Nissim Bernard et M. Bloch leur
+double particularisme de &laquo;ma&icirc;tres&raquo; et de
+&laquo;juifs&raquo;. Mais cette derni&egrave;re cause de
+satisfaction en devenait une de m&eacute;contentement quand il y
+avait du monde. Alors M. Bloch entendant son oncle dire
+&laquo;Meschor&egrave;s&raquo; trouvait qu'il laissait trop
+para&icirc;tre son c&ocirc;t&eacute; oriental, de m&ecirc;me
+qu'une cocotte qui invite ses amies avec des gens comme il faut,
+est irrit&eacute;e si elles font allusion &agrave; leur
+m&eacute;tier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants.
+Aussi, bien loin que la pri&egrave;re de son oncle
+produis&icirc;t quelque effet sur M.<br>
+ Bloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne
+perdit plus une occasion d'invectiver le malheureux oncle.
+&laquo;Naturellement, quand il y a quelque b&ecirc;tise
+prudhommesque &agrave; dire, on peut &ecirc;tre s&ucirc;r que
+vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier &agrave; lui
+l&eacute;cher les pieds s'il &eacute;tait l&agrave;&raquo;, cria
+M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attrist&eacute; inclinait
+vers son assiette la barbe annel&eacute;e du roi Sargon. Mon
+camarade depuis qu'il portait la sienne qu'il avait aussi
+cr&eacute;pue et bleut&eacute;e ressemblait beaucoup &agrave; son
+grand-oncle.</p>
+
+<p>-- &laquo;Comment, vous &ecirc;tes le fils du marquis de
+Marsantes, mais je l'ai tr&egrave;s bien connu&raquo;, dit
+&agrave; Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu'il voulait dire
+&laquo;connu&raquo; au sens o&ugrave; le p&egrave;re de Bloch
+disait qu'il connaissait Bergotte, c'est-&agrave;-dire de vue.
+Mais il ajouta: &laquo;Votre p&egrave;re &eacute;tait un de mes
+bons amis.&raquo; Cependant Bloch &eacute;tait devenu
+excessivement rouge, son p&egrave;re avait l'air
+profond&eacute;ment contrari&eacute;, les demoiselles Bloch
+riaient en s'&eacute;touffant. C'est que chez M. Nissim Bernard
+le go&ucirc;t de l'ostentation, contenu chez M. Bloch le
+p&egrave;re et chez ses enfants, avait engendr&eacute; l'habitude
+du mensonge perp&eacute;tuel. Par exemple, en voyage &agrave;
+l'h&ocirc;tel, M. Nissim Bernard comme aurait pu faire M. Bloch
+le p&egrave;re, se faisait apporter tous ses journaux par son
+valet de chambre dans la salle &agrave; manger, au milieu du
+d&eacute;jeuner, quand tout le monde &eacute;tait r&eacute;uni
+pour qu'on v&icirc;t bien qu'il voyageait avec un valet de
+chambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l'h&ocirc;tel,
+l'oncle disait ce que le neveu n'e&ucirc;t jamais fait, qu'il
+&eacute;tait s&eacute;nateur. Il avait beau &ecirc;tre certain
+qu'on apprendrait un jour que le titre &eacute;tait
+usurp&eacute;, il ne pouvait au moment m&ecirc;me r&eacute;sister
+au besoin de se le donner. M. Bloch souffrait beaucoup des
+mensonges de son oncle et de tous les ennuis qu'ils lui
+causaient. &laquo;Ne faites pas attention, il est
+extr&ecirc;mement blagueur&raquo;, dit-il &agrave; mi-voix
+&agrave; Saint-Loup qui n'en fut que plus
+int&eacute;ress&eacute;, &eacute;tant tr&egrave;s curieux de la
+psychologie des menteurs.<br>
+ &laquo;Plus menteur encore que l'Ithaquesien Odysseus
+qu'Ath&egrave;nes appelait pourtant le plus menteur des hommes,
+compl&eacute;ta notre camarade Bloch.&raquo; &laquo;Ah! par
+exemple! s'&eacute;cria M. Nissim Bernard, si je m'attendais
+&agrave; d&icirc;ner avec le fils de mon ami! Mais j'ai &agrave;
+Paris chez moi, une photographie de votre p&egrave;re et combien
+de lettres de lui. Il m'appelait toujours mon oncle, on n'a
+jamais su pourquoi. C'&eacute;tait un homme charmant,
+&eacute;tincelant. Je me rappelle un d&icirc;ner chez moi,
+&agrave; Nice o&ugrave; il y avait Sardou, Labiche,
+Augier&raquo;, &laquo;Moli&egrave;re, Racine, Corneille&raquo;,
+continua ironiquement M. Bloch le p&egrave;re, dont le fils
+acheva l'&eacute;num&eacute;ration en ajoutant: &laquo;Plaute,
+M&eacute;nandre, Kalidasa.&raquo; M. Nissim Bernard bless&eacute;
+arr&ecirc;ta brusquement son r&eacute;cit et, se privant
+asc&eacute;tiquement d'un grand plaisir, resta muet
+jusqu'&agrave; la fin du d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un
+peu de ce canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles
+l'illustre sacrificateur des volailles a r&eacute;pandu de
+nombreuses libations de vin rouge.&raquo;</p>
+
+<p>D'habitude apr&egrave;s avoir sorti de derri&egrave;re les
+fagots pour un camarade de marque les histoires sur sir Rufus
+Israel et autres, M. Bloch sentant qu'il avait touch&eacute; son
+fils jusqu'&agrave; l'attendrissement, se retirait pour ne pas se
+&laquo;galvauder&raquo; aux yeux du &laquo;potache&raquo;.
+Cependant s'il y avait une raison tout &agrave; fait capitale,
+comme quand son fils par exemple fut re&ccedil;u &agrave;
+l'agr&eacute;gation, M. Bloch ajouta &agrave; la s&eacute;rie
+habituelle des anecdotes cette r&eacute;flexion ironique qu'il
+r&eacute;servait plut&ocirc;t pour ses amis personnels et que
+Bloch jeune fut extr&ecirc;mement fier de voir d&eacute;biter
+pour ses amis &agrave; lui: &laquo;Le gouvernement a
+&eacute;t&eacute; impardonnable. Il n'a pas consult&eacute; M.
+Coquelin! M. Coquelin a fait savoir qu'il &eacute;tait
+m&eacute;content&raquo; (M. Bloch se piquait d'&ecirc;tre
+r&eacute;actionnaire et m&eacute;prisant pour les gens de
+th&eacute;&acirc;tre).</p>
+
+<p>Mais les demoiselles Bloch et leur fr&egrave;re rougirent
+jusqu'aux oreilles tant ils furent impressionn&eacute;s quand
+Bloch p&egrave;re pour se montrer royal jusqu'au bout envers les
+deux &laquo;labadens&raquo; de son fils, donna l'ordre d'apporter
+du champagne et annon&ccedil;a n&eacute;gligemment que pour nous
+&laquo;r&eacute;galer&raquo;, il avait fait prendre trois
+fauteuils pour la repr&eacute;sentation qu'une troupe
+d'Op&eacute;ra-Comique donnait le soir m&ecirc;me au Casino. Il
+regrettait de n'avoir pu avoir de loge. Elles &eacute;taient
+toutes prises. D'ailleurs il les avait souvent
+exp&eacute;riment&eacute;es, on &eacute;tait mieux &agrave;
+l'orchestre. Seulement, si le d&eacute;faut de son fils,
+c'est-&agrave;-dire ce que son fils croyait invisible aux autres,
+&eacute;tait la grossi&egrave;ret&eacute;, celui du p&egrave;re
+&eacute;tait l'avarice. Aussi, c'est dans une carafe qu'il fit
+servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous
+celui de fauteuils d'orchestre il avait fait prendre des
+parterres qui co&ucirc;taient moiti&eacute; moins,
+miraculeusement persuad&eacute; par l'intervention divine de son
+d&eacute;faut que ni &agrave; table, ni au th&eacute;&acirc;tre
+(o&ugrave; toutes les loges &eacute;taient vides) on ne
+s'apercevrait de la diff&eacute;rence. Quand M.<br>
+ Bloch nous eut laiss&eacute; tremper nos l&egrave;vres dans les
+coupes plates que son fils d&eacute;corait du nom de
+&laquo;crat&egrave;res aux flancs profond&eacute;ment
+creus&eacute;s&raquo;, il nous fit admirer un tableau qu'il
+aimait tant qu'il l'apportait avec lui &agrave; Balbec. Il nous
+dit que c'&eacute;tait un Rubens.<br>
+ Saint-Loup lui demanda na&iuml;vement s'il &eacute;tait
+sign&eacute;. M. Bloch r&eacute;pondit en rougissant qu'il avait
+fait couper la signature &agrave; cause du cadre, ce qui n'avait
+pas d'importance, puisqu'il ne voulait pas le vendre.<br>
+ Puis il nous cong&eacute;dia rapidement pour se plonger dans le
+Journal Officiel dont les num&eacute;ros encombraient la maison
+et dont la lecture lui &eacute;tait rendue n&eacute;cessaire,
+nous dit-il, &laquo;par sa situation parlementaire&raquo; sur la
+nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas de
+lumi&egrave;res. &laquo;Je prends un foulard, nous dit Bloch, car
+Zephyros et Bor&eacute;as se disputent &agrave; qui mieux mieux
+la mer poissonneuse, et pour peu que nous nous attardions
+apr&egrave;s le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux
+premi&egrave;res lueurs d'E&ocirc;s aux doigts de pourpre. A
+propos, demanda-t-il &agrave; Saint-Loup quand nous f&ucirc;mes
+dehors et je tremblai car je compris bien vite que c'&eacute;tait
+de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton ironique:
+&laquo;quel &eacute;tait cet excellent fantoche en costume sombre
+que je vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage? &raquo;
+&laquo;C'est mon oncle&raquo;, r&eacute;pondit Saint-Loup
+piqu&eacute;. Malheureusement, une &laquo;gaffe&raquo;
+&eacute;tait bien loin de para&icirc;tre &agrave; Bloch chose
+&agrave; &eacute;viter. Il se tordit de rire: &laquo;Tous mes
+compliments, j'aurais d&ucirc; le deviner, il a un excellent
+chic, et une impayable bobine de gaga de la plus haute
+lign&eacute;e&raquo;. &laquo;Vous vous trompez du tout au tout,
+il est tr&egrave;s intelligent&raquo;, riposta Saint-Loup
+furieux. &laquo;Je le regrette car alors il est moins complet.
+J'aimerais du reste beaucoup le conna&icirc;tre car je suis
+s&ucirc;r que j'&eacute;crirais des machines ad&eacute;quates sur
+des bonshommes comme &ccedil;a. Celui-l&agrave;, &agrave; voir
+passer, est crevant. Mais je n&eacute;gligerais le
+c&ocirc;t&eacute; caricatural, au fond assez m&eacute;prisable
+pour un artiste &eacute;pris de la beaut&eacute; plastique des
+phrases, de la binette qui, excusez-moi, m'a fait gondoler un bon
+moment, et je mettrais en relief le c&ocirc;t&eacute;
+aristocratique de votre oncle, qui en somme fait un effet buf, et
+la premi&egrave;re rigolade pass&eacute;e, frappe par un
+tr&egrave;s grand style. Mais, dit-il, en s'adressant cette fois
+&agrave; moi, il y a une chose dans un tout autre ordre
+d'id&eacute;es, sur laquelle je veux t'interroger et chaque fois
+que nous sommes ensemble, quelque dieu, bienheureux habitant de
+l'Olympe, me fait oublier totalement de te demander ce
+renseignement qui e&ucirc;t pu m'&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; et
+me sera s&ucirc;rement fort utile. Quelle est donc cette belle
+personne avec laquelle je t'ai rencontr&eacute; au Jardin
+d'Acclimatation et qui &eacute;tait accompagn&eacute;e d'un
+monsieur que je crois conna&icirc;tre de vue et d'une jeune fille
+&agrave; la longue chevelure?&raquo; J'avais bien vu que Mme
+Swann ne se rappelait pas le nom de Bloch, puisqu'elle m'en avait
+dit un autre et avait qualifi&eacute; mon camarade
+d'attach&eacute; &agrave; un minist&egrave;re o&ugrave; je
+n'avais jamais pens&eacute; depuis &agrave; m'informer s'il
+&eacute;tait entr&eacute;. Mais comment Bloch qui, &agrave; ce
+qu'elle m'avait dit alors, s'&eacute;tait fait pr&eacute;senter
+&agrave; elle pouvait-il ignorer son nom. J'&eacute;tais si
+&eacute;tonn&eacute; que je restai un moment sans
+r&eacute;pondre. &laquo;En tous cas, tous mes compliments, me
+dit-il, tu n'as pas d&ucirc; t'emb&ecirc;ter avec elle. Je
+l'avais rencontr&eacute;e quelques jours auparavant dans le train
+de Ceinture. Elle voulut bien d&eacute;nouer la sienne en faveur
+de ton serviteur, je n'ai jamais pass&eacute; de si bons moments
+et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir
+quand une personne qu'elle connaissait eut le mauvais go&ucirc;t
+de monter &agrave; l'avant-derni&egrave;re station.&raquo; Le
+silence que je gardais ne parut pas plaire &agrave; Bloch.
+&laquo;J'esp&eacute;rais, me dit-il, conna&icirc;tre gr&acirc;ce
+&agrave; toi son adresse et aller go&ucirc;ter chez elle
+plusieurs fois par semaine, les plaisirs d'Eros, chers aux Dieux,
+mais je n'insiste pas puisque tu poses pour la discr&eacute;tion
+&agrave; l'&eacute;gard d'une professionnelle qui s'est
+donn&eacute;e &agrave; moi trois fois de suite et de la
+mani&egrave;re la plus raffin&eacute;e entre Paris et le
+Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou
+l'autre.&raquo;</p>
+
+<p>J'allai voir Bloch &agrave; la suite de ce d&icirc;ner, il me
+rendit ma visite, mais j'&eacute;tais sorti et il fut
+aper&ccedil;u, me demandant, par Fran&ccedil;oise, laquelle par
+hasard bien qu'il f&ucirc;t venu &agrave; Combray ne l'avait
+jamais vu jusque-l&agrave;. De sorte qu'elle savait seulement
+qu'un &laquo;des Monsieurs&raquo; que je connaissais &eacute;tait
+pass&eacute; pour me voir, elle ignorait &laquo;&agrave; quel
+effet&raquo;, v&ecirc;tu d'une mani&egrave;re quelconque et qui
+ne lui avait pas fait grande impression. Or j'avais beau savoir
+que certaines id&eacute;es sociales de Fran&ccedil;oise me
+resteraient toujours imp&eacute;n&eacute;trables, qui reposaient
+peut-&ecirc;tre en partie sur des confusions entre des mots, des
+noms qu'elle avait pris une fois, et &agrave; jamais, les uns
+pour les autres, je ne pus m'emp&ecirc;cher, moi qui avais depuis
+longtemps renonc&eacute; &agrave; me poser des questions dans ces
+cas-l&agrave;, de chercher vainement, d'ailleurs, ce que le nom
+de Bloch pouvait repr&eacute;senter d'immense pour
+Fran&ccedil;oise. Car &agrave; peine lui eus-je dit que ce jeune
+homme qu'elle avait aper&ccedil;u &eacute;tait M. Bloch, elle
+recula de quelques pas tant furent grandes sa stupeur et sa
+d&eacute;ception. &laquo;Comment, c'est cela, M. Bloch!&raquo;
+s'&eacute;cria-t-elle d'un air atterr&eacute; comme si un
+personnage aussi prestigieux e&ucirc;t d&ucirc; poss&eacute;der
+une apparence qui &laquo;f&icirc;t conna&icirc;tre&raquo;
+imm&eacute;diatement qu'on se trouvait en pr&eacute;sence d'un
+grand de la terre, et &agrave; la fa&ccedil;on de quelqu'un qui
+trouve qu'un personnage historique n'est pas &agrave; la hauteur
+de sa r&eacute;putation, elle r&eacute;p&eacute;tait d'un ton
+impressionn&eacute;, et o&ugrave; on sentait pour l'avenir les
+germes d'un scepticisme universel: &laquo;Comment c'est &ccedil;a
+M. Bloch! Ah!<br>
+ vraiment on ne dirait pas &agrave; le voir.&raquo; Elle avait
+l'air de m'en garder rancune comme si je lui eusse jamais
+&laquo;surfait&raquo; Bloch. Et pourtant elle eut la bont&eacute;
+d'ajouter: &laquo;H&eacute; bien, tout M. Bloch qu'il est,
+Monsieur peut dire qu'il est aussi bien que lui.&raquo;</p>
+
+<p>Elle eut bient&ocirc;t &agrave; l'&eacute;gard de Saint-Loup
+qu'elle adorait une d&eacute;sillusion d'un autre genre, et d'une
+moindre duret&eacute;: elle apprit qu'il &eacute;tait
+r&eacute;publicain. Or bien qu'en parlant par exemple de la Reine
+de Portugal, elle d&icirc;t avec cet irrespect qui dans le peuple
+est le respect supr&ecirc;me &laquo;Am&eacute;lie, la sur
+&agrave; Philippe&raquo;, Fran&ccedil;oise &eacute;tait
+royaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l'avait
+&eacute;blouie, et qui &eacute;tait pour la R&eacute;publique, ne
+lui paraissait plus vrai. Elle en marquait la m&ecirc;me mauvaise
+humeur que si je lui eusse donn&eacute; une bo&icirc;te qu'elle
+e&ucirc;t cru d'or, de laquelle elle m'e&ucirc;t remerci&eacute;
+avec effusion et qu'ensuite un bijoutier lui e&ucirc;t
+r&eacute;v&eacute;l&eacute; &ecirc;tre en plaqu&eacute;. Elle
+retira aussit&ocirc;t son estime &agrave; Saint-Loup, mais
+bient&ocirc;t apr&egrave;s la lui rendit, ayant
+r&eacute;fl&eacute;chi qu'il ne pouvait pas, &eacute;tant le
+marquis de Saint-Loup &ecirc;tre r&eacute;publicain, qu'il
+faisait seulement semblant, par int&eacute;r&ecirc;t, car avec le
+gouvernement qu'on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De ce
+jour sa froideur envers lui, son d&eacute;pit contre moi
+cess&egrave;rent. Et quand elle parlait de Saint-Loup, elle
+disait: &laquo;C'est un hypocrite&raquo;, avec un large et bon
+sourire qui faisait bien comprendre qu'elle le
+&laquo;consid&eacute;rait&raquo; de nouveau autant qu'au premier
+jour et qu'elle lui avait pardonn&eacute;.</p>
+
+<p>Or la sinc&eacute;rit&eacute; et le
+d&eacute;sint&eacute;ressement de Saint-Loup &eacute;taient au
+contraire absolus et c'&eacute;tait cette grande puret&eacute;
+morale qui, ne pouvant se satisfaire enti&egrave;rement dans un
+sentiment &eacute;go&iuml;ste comme l'amour, ne rencontrant pas
+d'autre part en lui l'impossibilit&eacute; qui existait par
+exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre part
+qu'en soi-m&ecirc;me, le rendait vraiment capable, autant que moi
+incapable, d'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;oise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand
+elle disait qu'il avait l'air comme &ccedil;a de ne pas
+d&eacute;daigner le peuple, mais que ce n'est pas vrai et qu'il
+n'y avait qu'&agrave; le voir quand il &eacute;tait en
+col&egrave;re apr&egrave;s son cocher. Il &eacute;tait
+arriv&eacute; en effet quelquefois &agrave; Robert de le gronder
+avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins le
+sentiment de la diff&eacute;rence que de l'&eacute;galit&eacute;
+entre les classes.<br>
+ &laquo;Mais, me dit-il en r&eacute;ponse aux reproches que je
+lui faisais d'avoir trait&eacute; un peu durement ce cocher,
+pourquoi affecterais-je de lui parler poliment? N'est-il pas mon
+&eacute;gal? N'est-il pas aussi pr&egrave;s de moi que mes oncles
+ou mes cousins? Vous avez l'air de trouver que je devrais le
+traiter avec &eacute;gards, comme un inf&eacute;rieur! Vous
+parlez comme un aristocrate&raquo;, ajouta-t-il avec
+d&eacute;dain.</p>
+
+<p>En effet, s'il y avait une classe contre laquelle il e&ucirc;t
+de la pr&eacute;vention et de la partialit&eacute;,
+c'&eacute;tait l'aristocratie, et jusqu'&agrave; croire aussi
+difficilement &agrave; la sup&eacute;riorit&eacute; d'un homme du
+monde, qu'il croyait facilement &agrave; celle d'un homme du
+peuple. Comme je lui parlais de la princesse de Luxembourg que
+j'avais rencontr&eacute;e avec sa tante:</p>
+
+<p>-- Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C'est
+d'ailleurs un peu ma cousine.</p>
+
+<p>Ayant un pr&eacute;jug&eacute; contre les gens qui le
+fr&eacute;quentaient, il allait rarement dans le monde et
+l'attitude m&eacute;prisante ou hostile qu'il y prenait,
+augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de sa
+liaison avec une femme &laquo;de th&eacute;&acirc;tre&raquo;,
+liaison qu'ils accusaient de lui &ecirc;tre fatale et notamment
+d'avoir d&eacute;velopp&eacute; chez lui cet esprit de
+d&eacute;nigrement, ce mauvais esprit, de l'avoir
+&laquo;d&eacute;voy&eacute;&raquo;, en attendant qu'il se
+&laquo;d&eacute;class&acirc;t&raquo; compl&egrave;tement. Aussi
+bien des hommes l&eacute;gers du faubourg Saint-Germain
+&eacute;taient-ils sans piti&eacute; quand ils parlaient de la
+ma&icirc;tresse de Robert. &laquo;Les grues font leur
+m&eacute;tier, disait-on, elles valent autant que d'autres; mais
+celle-l&agrave;, non! Nous ne lui pardonnerons pas! Elle a fait
+trop de mal &agrave; quelqu'un que nous aimons.&raquo; Certes, il
+n'&eacute;tait pas le premier qui e&ucirc;t un fil &agrave; la
+patte.<br>
+ Mais les autres s'amusaient en hommes du monde, continuaient
+&agrave; penser en hommes du monde sur la politique, sur tout.
+Lui, sa famille le trouvait &laquo;aigri&raquo;. Elle ne se
+rendait pas compte que pour bien des jeunes gens du monde,
+lesquels sans cela resteraient incultes d'esprit, rudes dans
+leurs amiti&eacute;s, sans douceur et sans go&ucirc;t, -- c'est
+bien souvent leur ma&icirc;tresse qui est leur vrai ma&icirc;tre
+et les liaisons de ce genre la seule &eacute;cole morale
+o&ugrave; ils soient initi&eacute;s &agrave; une culture
+sup&eacute;rieure, o&ugrave; ils apprennent le prix des
+connaissances d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es. M&ecirc;me
+dans le bas-peuple (qui au point de vue de la
+grossi&egrave;ret&eacute; ressemble si souvent au grand monde),
+la femme, plus sensible, plus fine, plus oisive, a la
+curiosit&eacute; de certaines d&eacute;licatesses, respecte
+certaines beaut&eacute;s de sentiment et d'art que, ne les
+compr&icirc;t-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui
+semblait le plus d&eacute;sirable &agrave; l'homme, l'argent, la
+situation. Or, qu'il s'agisse de la ma&icirc;tresse d'un jeune
+clubman comme Saint-Loup ou d'un jeune ouvrier (les
+&eacute;lectriciens par exemple comptent aujourd'hui dans les
+rangs de la Chevalerie v&eacute;ritable), son amant a pour elle
+trop d'admiration et de respect pour ne pas les &eacute;tendre
+&agrave; ce qu'elle-m&ecirc;me respecte et admire; et pour lui
+l'&eacute;chelle des valeurs s'en trouve renvers&eacute;e. A
+cause de son sexe m&ecirc;me elle est faible, elle a des troubles
+nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et m&ecirc;me chez une
+autre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient
+fait sourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir
+souffrir celle qu'il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a
+une ma&icirc;tresse, prend l'habitude quand il va d&icirc;ner
+avec elle au cabaret d'avoir dans sa poche le val&eacute;rianate
+dont elle peut avoir besoin, d'enjoindre au gar&ccedil;on, avec
+force et sans ironie, de faire attention &agrave; fermer les
+portes sans bruit, &agrave; ne pas mettre de mousse humide sur la
+table, afin d'&eacute;viter &agrave; son amie ces malaises que
+pour sa part il n'a jamais ressentis, qui composent pour lui un
+monde occulte &agrave; la r&eacute;alit&eacute; duquel elle lui a
+appris &agrave; croire, malaises qu'il plaint maintenant sans
+avoir besoin pour cela de les conna&icirc;tre, qu'il plaindra
+m&ecirc;me quand ce sera d'autres qu'elle qui les ressentiront.
+La ma&icirc;tresse de Saint-Loup -- comme les premiers moines du
+moyen &acirc;ge, &agrave; la chr&eacute;tient&eacute; -- lui
+avait enseign&eacute; la piti&eacute; envers les animaux car elle
+en avait la passion, ne se d&eacute;pla&ccedil;ant jamais sans
+son chien, ses serins, ses perroquets; Saint-Loup veillait sur
+eux avec des soins maternels et traitait de brutes les gens qui
+ne sont pas bons avec les b&ecirc;tes.<br>
+ D'autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui
+vivait avec lui -- qu'elle f&ucirc;t intelligente ou non, ce que
+j'ignorais -- en lui faisant trouver ennuyeuse la
+soci&eacute;t&eacute; des femmes du monde et consid&eacute;rer
+comme une corv&eacute;e l'obligation d'aller dans une
+soir&eacute;e, l'avait pr&eacute;serv&eacute; du snobisme et
+gu&eacute;ri de la frivolit&eacute;. Si gr&acirc;ce &agrave; elle
+les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de
+son jeune amant, en revanche tandis que s'il avait
+&eacute;t&eacute; un simple homme de salon, la vanit&eacute; ou
+l'int&eacute;r&ecirc;t auraient dirig&eacute; ses amiti&eacute;s
+comme la rudesse les aurait empreintes, sa ma&icirc;tresse lui
+avait appris &agrave; y mettre de la noblesse et du raffinement.
+Avec son instinct de femme et appr&eacute;ciant plus chez les
+hommes certaines qualit&eacute;s de sensibilit&eacute; que son
+amant e&ucirc;t peut-&ecirc;tre sans elle m&eacute;connues ou
+plaisant&eacute;es, elle avait toujours vite fait de distinguer
+entre les autres celui des amis de Saint-Loup qui avait pour lui
+une affection vraie, et de le pr&eacute;f&eacute;rer.<br>
+ Elle savait le forcer &agrave; &eacute;prouver pour
+celui-l&agrave; de la reconnaissance, &agrave; la lui
+t&eacute;moigner, &agrave; remarquer les choses qui lui faisaient
+plaisir, celles qui lui faisaient de la peine. Et bient&ocirc;t
+Saint-Loup, sans plus avoir besoin qu'elle l'avert&icirc;t,
+commen&ccedil;a &agrave; se soucier de tout cela et &agrave;
+Balbec o&ugrave; elle n'&eacute;tait pas, pour moi qu'elle
+n'avait jamais vu et dont il ne lui avait m&ecirc;me
+peut-&ecirc;tre pas encore parl&eacute; dans ses lettres, de
+lui-m&ecirc;me il fermait la fen&ecirc;tre d'une voiture
+o&ugrave; j'&eacute;tais, emportait les fleurs qui me faisaient
+mal, et quand il eut &agrave; dire au revoir &agrave; la fois
+&agrave; plusieurs personnes, &agrave; son d&eacute;part
+s'arrangea &agrave; les quitter un peu plus t&ocirc;t afin de
+rester seul et en dernier avec moi, de mettre cette
+diff&eacute;rence entre elles et moi, de me traiter autrement que
+les autres. Sa ma&icirc;tresse avait ouvert son esprit &agrave;
+l'invisible, elle avait mis du s&eacute;rieux dans sa vie, des
+d&eacute;licatesses dans son cur, mais tout cela &eacute;chappait
+&agrave; la famille en larmes qui r&eacute;p&eacute;tait:
+&laquo;Cette gueuse le tuera, et en attendant elle le
+d&eacute;shonore.&raquo; Il est vrai qu'il avait fini de tirer
+d'elle tout le bien qu'elle pouvait lui faire; et maintenant elle
+&eacute;tait cause seulement qu'il souffrait sans cesse, car elle
+l'avait pris en horreur et le torturait. Elle avait
+commenc&eacute; un beau jour &agrave; le trouver b&ecirc;te et
+ridicule parce que les amis qu'elle avait parmi les jeunes
+auteurs et acteurs, lui avaient assur&eacute; qu'il
+l'&eacute;tait, et elle r&eacute;p&eacute;tait &agrave; son tour
+ce qu'ils avaient dit avec cette passion, cette absence de
+r&eacute;serves qu'on montre chaque fois qu'on re&ccedil;oit du
+dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on ignorait
+enti&egrave;rement. Elle professait volontiers, comme ces
+com&eacute;diens, qu'entre elle et Saint-Loup le foss&eacute;
+&eacute;tait infranchissable, parce qu'ils &eacute;taient d'une
+autre race, qu'elle &eacute;tait une intellectuelle et que lui,
+quoi qu'il pr&eacute;tend&icirc;t, &eacute;tait, de naissance, un
+ennemi de l'intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle
+en cherchait la v&eacute;rification dans les paroles les plus
+insignifiantes, les moindres gestes de son amant. Mais quand les
+m&ecirc;mes amis l'eurent en outre convaincue qu'elle
+d&eacute;truisait dans une compagnie aussi peu faite pour elle
+les grandes esp&eacute;rances qu'elle avait, disaient-ils,
+donn&eacute;es, que son amant finirait par d&eacute;teindre sur
+elle, qu'&agrave; vivre avec lui, elle g&acirc;chait son avenir
+d'artiste, &agrave; son m&eacute;pris pour Saint-Loup s'ajouta la
+m&ecirc;me haine que s'il s'&eacute;tait obstin&eacute; &agrave;
+vouloir lui inoculer une maladie mortelle. Elle le voyait le
+moins possible tout en reculant encore le moment dd'une rupture
+d&eacute;finitive, laquelle me paraissait &agrave; moi bien peu
+vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices
+que, &agrave; moins qu'elle f&ucirc;t ravissante (mais il n'avait
+jamais voulu me montrer sa photographie, me disant:
+&laquo;D'abord ce n'est pas une beaut&eacute; et puis elle vient
+mal en photographie, ce sont des instantan&eacute;s que j'ai
+faits moi-m&ecirc;me avec mon Kodak et ils vous donneraient une
+fausse id&eacute;e d'elle&raquo;), il semblait difficile qu'elle
+trouv&acirc;t un second homme qui en consent&icirc;t de
+semblables. Je ne songeais pas qu'une certaine toquade de se
+faire un nom, m&ecirc;me quand on n'a pas de talent, que
+l'estime, rien que l'estime priv&eacute;e, de personnes qui vous
+imposent, peuvent (ce n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre du reste pas
+le cas pour la ma&icirc;tresse de Saint-Loup) &ecirc;tre
+m&ecirc;me pour une petite cocotte des motifs plus
+d&eacute;terminants que le plaisir de gagner de l'argent.
+Saint-Loup qui sans bien comprendre ce qui se passait dans la
+pens&eacute;e de sa ma&icirc;tresse, ne la croyait pas
+compl&egrave;tement sinc&egrave;re ni dans les reproches injustes
+ni dans les promesses d'amour &eacute;ternel, avait pourtant
+&agrave; certains moments le sentiment qu'elle romprait quand
+elle le pourrait, et &agrave; cause de cela, m&ucirc; sans doute
+par l'instinct de conservation de son amour, plus clairvoyant
+peut-&ecirc;tre que Saint-Loup n'&eacute;tait lui-m&ecirc;me,
+usant d'ailleurs d'une habilet&eacute; pratique qui se conciliait
+chez lui avec les plus grands et les plus aveugles &eacute;lans
+du cur, il s'&eacute;tait refus&eacute; &agrave; lui constituer
+un capital, avait emprunt&eacute; un argent &eacute;norme pour
+qu'elle ne manqu&acirc;t de rien, mais ne le lui remettait qu'au
+jour le jour. Et sans doute, au cas o&ugrave; elle e&ucirc;t
+vraiment song&eacute; &agrave; le quitter, attendait-elle
+froidement d'avoir &laquo;fait sa pelotte&raquo;, ce qui avec les
+sommes donn&eacute;es par Saint-Loup demanderait sans doute un
+temps fort court, mais tout de m&ecirc;me conc&eacute;d&eacute;
+en suppl&eacute;ment pour prolonger le bonheur de mon nouvel ami
+-- ou son malheur.</p>
+
+<p>Cette p&eacute;riode dramatique de leur liaison, -- et qui
+&eacute;tait arriv&eacute;e maintenant &agrave; son point le plus
+aigu, le plus cruel pour Saint-Loup, car elle lui avait
+d&eacute;fendu de rester &agrave; Paris o&ugrave; sa
+pr&eacute;sence l'exasp&eacute;rait et l'avait forc&eacute; de
+prendre son cong&eacute; &agrave; Balbec, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de sa garnison -- avait commenc&eacute; un soir
+chez une tante de Saint-Loup, lequel avait obtenu d'elle que son
+amie viendrait pour de nombreux invit&eacute;s dire des fragments
+d'une pi&egrave;ce symboliste qu'elle avait jou&eacute;e une fois
+sur une sc&egrave;ne d'avant-garde et pour laquelle elle lui
+avait fait partager l'admiration qu'elle &eacute;prouvait
+elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais quand elle &eacute;tait apparue, un grand lys &agrave; la
+main, dans un costume copi&eacute; de l'&laquo;Ancilla
+Domini&raquo; et qu'elle avait persuad&eacute; &agrave; Robert
+&ecirc;tre une v&eacute;ritable &laquo;vision d'art&raquo;, son
+entr&eacute;e avait &eacute;t&eacute; accueillie dans cette
+assembl&eacute;e d'hommes de cercles et de duchesses par des
+sourires que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de
+certains mots, leur fr&eacute;quente r&eacute;p&eacute;tition
+avaient chang&eacute;s en fous-rires d'abord
+&eacute;touff&eacute;s, puis si irr&eacute;sistibles que la
+pauvre r&eacute;citante n'avait pu continuer. Le lendemain la
+tante de Saint-Loup avait &eacute;t&eacute; unanimement
+bl&acirc;m&eacute;e d'avoir laiss&eacute; para&icirc;tre chez
+elle une artiste aussi grotesque.<br>
+ Un duc bien connu ne lui cacha pas qu'elle n'avait &agrave; s'en
+prendre qu'&agrave; elle-m&ecirc;me si elle se faisait
+critiquer.</p>
+
+<p>-- Que diable aussi, on ne nous sort pas des num&eacute;ros de
+cette force-l&agrave;! Si encore cette femme avait du talent,
+mais elle n'en a et n'en aura jamais aucun. Sapristi! Paris n'est
+pas si b&ecirc;te qu'on veut bien le dire. La
+soci&eacute;t&eacute; n'est pas compos&eacute;e que
+d'imb&eacute;ciles. Cette petite demoiselle a &eacute;videmment
+cru &eacute;tonner Paris. Mais Paris est plus difficile &agrave;
+&eacute;tonner que cela et il y a tout de m&ecirc;me des affaires
+qu'on ne nous fera pas avaler.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'artiste, elle sortit en disant &agrave;
+Saint-Loup:</p>
+
+<p>-- Chez quelles dindes, chez quelles garces sans
+&eacute;ducation, chez quels goujats m'as-tu fourvoy&eacute;e?
+J'aime mieux te le dire, il n'y en avait pas un des hommes
+pr&eacute;sents qui ne m'e&ucirc;t fait de l'il, du pied, et
+c'est parce que j'ai repouss&eacute; leurs avances qu'ils ont
+cherch&eacute; &agrave; se venger.</p>
+
+<p>Paroles qui avaient chang&eacute; l'antipathie de Robert pour
+les gens du monde en une horreur autrement profonde et
+douloureuse et que lui inspiraient particuli&egrave;rement ceux
+qui la m&eacute;ritaient le moins, des parents
+d&eacute;vou&eacute;s qui d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s par la
+famille avaient cherch&eacute; &agrave; persuader &agrave; l'amie
+de Saint-Loup de rompre avec lui, d&eacute;marche qu'elle lui
+pr&eacute;sentait comme inspir&eacute;e par leur amour pour elle.
+Robert quoiqu'il e&ucirc;t aussit&ocirc;t cess&eacute; de les
+fr&eacute;quenter pensait, quand il &eacute;tait loin de son amie
+comme maintenant, qu'eux ou d'autres, en profitaient pour revenir
+&agrave; la charge et avaient peut-&ecirc;tre re&ccedil;u ses
+faveurs. Et quand il parlait des viveurs qui trompent leurs amis,
+cherchent &agrave; corrompre les femmes, t&acirc;chent de les
+faire venir dans des maisons de passe, son visage respirait la
+souffrance et la haine.</p>
+
+<p>-- Je les tuerais avec moins de remords qu'un chien qui est du
+moins une b&ecirc;te gentille, loyale et fid&egrave;le. En
+voil&agrave; qui m&eacute;ritent la guillotine, plus que des
+malheureux qui ont &eacute;t&eacute; conduits au crime par la
+mis&egrave;re et par la cruaut&eacute; des riches.</p>
+
+<p>Il passait la plus grande partie de son temps &agrave; envoyer
+&agrave; sa ma&icirc;tresse des lettres et des
+d&eacute;p&ecirc;ches. Chaque fois que, tout en l'emp&ecirc;chant
+de venir &agrave; Paris, elle trouvait, &agrave; distance, le
+moyen d'avoir une brouille avec lui, je l'apprenais &agrave; sa
+figure d&eacute;compos&eacute;e. Comme sa ma&icirc;tresse ne lui
+disait jamais ce qu'elle avait &agrave; lui reprocher,
+soup&ccedil;onnant que, peut-&ecirc;tre, si elle ne le lui disait
+pas, c'est qu'elle ne le savait pas et qu'elle avait simplement
+assez de lui, il aurait pourtant voulu avoir des explications, il
+lui &eacute;crivait: &laquo;Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Je
+suis pr&ecirc;t &agrave; reconna&icirc;tre mes torts&raquo;, le
+chagrin qu'il &eacute;prouvait ayant pour effet de le persuader
+qu'il avait mal agi.</p>
+
+<p>Mais elle lui faisait attendre ind&eacute;finiment des
+r&eacute;ponses d'ailleurs d&eacute;nu&eacute;es de sens. Aussi
+c'est presque toujours le front soucieux et bien souvent les
+mains vides que je voyais Saint-Loup revenir de la poste
+o&ugrave; seul de tout l'h&ocirc;tel avec Fran&ccedil;oise, il
+allait chercher ou porter lui-m&ecirc;me ses lettres, lui par
+impatience d'amant, elle par m&eacute;fiance de domestique. (Les
+d&eacute;p&ecirc;ches le for&ccedil;aient &agrave; faire beaucoup
+plus de chemin.)</p>
+
+<p>Quand quelques jours apr&egrave;s le d&icirc;ner chez les
+Bloch ma grand'm&egrave;re me dit d'un air joyeux que Saint-Loup
+venait de lui demander si avant qu'il quitt&acirc;t Balbec elle
+ne voulait pas qu'il la photographi&acirc;t, et quand je vis
+qu'elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et
+h&eacute;sitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu
+irrit&eacute; de cet enfantillage qui m'&eacute;tonnait tellement
+de sa part. J'en arrivais m&ecirc;me &agrave; me demander si je
+ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute; sur ma grand'm&egrave;re, si
+je ne la pla&ccedil;ais pas trop haut, si elle &eacute;tait aussi
+d&eacute;tach&eacute;e que j'avais toujours cru de ce qui
+concernait sa personne, si elle n'avait pas ce que je croyais lui
+&ecirc;tre le plus &eacute;tranger, de la coquetterie.</p>
+
+<p>Malheureusement, ce m&eacute;contentement que me causaient le
+projet de s&eacute;ance photographique et surtout la satisfaction
+que ma grand'm&egrave;re paraissait en ressentir, je le laissai
+suffisamment apercevoir pour que Fran&ccedil;oise le
+remarqu&acirc;t et s'empress&acirc;t involontairement de
+l'accro&icirc;tre en me tenant un discours sentimental et
+attendri auquel je ne voulus pas avoir l'air
+d'adh&eacute;rer.</p>
+
+<p>-- Oh! monsieur, cette pauvre madame qui sera si heureuse
+qu'on tire son portrait, et qu'elle va m&ecirc;me mettre le
+chapeau que sa vieille Fran&ccedil;oise, elle lui a
+arrang&eacute;, il faut la laisser faire, monsieur.</p>
+
+<p>Je me convainquis que je n'&eacute;tais pas cruel de me moquer
+de la sensibilit&eacute; de Fran&ccedil;oise, en me rappelant que
+ma m&egrave;re et ma grand'm&egrave;re mes mod&egrave;les en
+tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand'm&egrave;re
+s'apercevant que j'avais l'air ennuy&eacute;, me dit que si cette
+s&eacute;ance de pose pouvait me contrarier elle y renoncerait.
+Je ne le voulus pas, je l'assurai que je n'y voyais aucun
+inconv&eacute;nient et la laissai se faire belle, mais crus faire
+preuve de p&eacute;n&eacute;tration et de force en lui disant
+quelques paroles ironiques et blessantes destin&eacute;es
+&agrave; neutraliser le plaisir qu'elle semblait trouver &agrave;
+&ecirc;tre photographi&eacute;e, de sorte que si je fus contraint
+de voir le magnifique chapeau de ma grand'm&egrave;re, je
+r&eacute;ussis du moins &agrave; faire dispara&icirc;tre de son
+visage cette expression joyeuse qui aurait d&ucirc; me rendre
+heureux et qui, comme il arrive trop souvent tant que sont encore
+en vie les &ecirc;tres que nous aimons le mieux, nous
+appara&icirc;t comme la manifestation exasp&eacute;rante d'un
+travers mesquin plut&ocirc;t que comme la forme pr&eacute;cieuse
+du bonheur que nous voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise
+humeur venait surtout de ce que cette semaine l&agrave; ma
+grand'm&egrave;re avait paru me fuir et que je n'avais pu l'avoir
+un instant &agrave; moi, pas plus le jour que le soir.<br>
+ Quand je rentrais dans l'apr&egrave;s-midi pour &ecirc;tre un
+peu seul avec elle, on me disait qu'elle n'&eacute;tait pas
+l&agrave;; ou bien elle s'enfermait avec Fran&ccedil;oise pour de
+longs conciliabules qu'il ne m'&eacute;tait pas permis de
+troubler. Et quand ayant pass&eacute; la soir&eacute;e dehors
+avec Saint-Loup je songeais pendant le trajet du retour au moment
+o&ugrave; j'allais pouvoir retrouver et embrasser ma
+grand'm&egrave;re, j'avais beau attendre qu'elle frapp&acirc;t
+contre la cloison ces petits coups qui me diraient d'entrer lui
+dire bonsoir, je n'entendais rien; je finissais par me coucher,
+lui en voulant un peu de ce qu'elle me priv&acirc;t, avec une
+indiff&eacute;rence si nouvelle de sa part, d'une joie sur
+laquelle j'avais tant compt&eacute;, je restais encore, le cur
+palpitant comme dans mon enfance, &agrave; &eacute;couter le mur
+qui restait muet et je m'endormais dans les larmes.</p>
+
+<p>...</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, comme les pr&eacute;c&eacute;dents,
+Saint-Loup avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; d'aller &agrave;
+Donci&egrave;res o&ugrave; en attendant qu'il y rentr&acirc;t
+d'une mani&egrave;re d&eacute;finitive, on aurait toujours besoin
+de lui maintenant jusqu'&agrave; la fin de l'apr&egrave;s-midi.
+Je regrettais qu'il ne f&ucirc;t pas &agrave; Balbec. J'avais vu
+descendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse
+du Casino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui, de
+loin, m'avaient paru ravissantes. J'&eacute;tais dans une de ces
+p&eacute;riodes de la jeunesse, d&eacute;pourvues d'un amour
+particulier, vacantes, o&ugrave; partout -- comme un amoureux, la
+femme dont il est &eacute;pris -- on d&eacute;sire, on cherche,
+on voit la beaut&eacute;. Qu'un seul trait r&eacute;el -- le peu
+qu'on distingue d'une femme vue de loin, ou de dos -- nous
+permette de projeter la Beaut&eacute; devant nous, nous nous
+figurons l'avoir reconnue, notre cur bat, nous pressons le pas,
+et nous resterons toujours &agrave; demi persuad&eacute;s que
+c'&eacute;tait elle, pourvu que la femme ait disparu: ce n'est
+que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre
+erreur.</p>
+
+<p>D'ailleurs, de plus en plus souffrant, j'&eacute;tais
+tent&eacute; de surfaire les plaisirs les plus simples &agrave;
+cause des difficult&eacute;s m&ecirc;mes qu'il y avait pour moi
+&agrave; les atteindre. Des femmes &eacute;l&eacute;gantes, je
+croyais en apercevoir partout, parce que j'&eacute;tais trop
+fatigu&eacute; si c'&eacute;tait sur la plage, trop timide si
+c'&eacute;tait au Casino ou dans une p&acirc;tisserie, pour les
+approcher nulle part. Pourtant, si je devais bient&ocirc;t
+mourir, j'aurais aim&eacute; savoir comment &eacute;taient faites
+de pr&egrave;s, en r&eacute;alit&eacute;, les plus jolies jeunes
+filles que la vie p&ucirc;t offrir, quand m&ecirc;me c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; un autre que moi, ou m&ecirc;me personne, qui
+d&ucirc;t profiter de cette offre (je ne me rendais pas compte,
+en effet, qu'il y avait un d&eacute;sir de possession &agrave;
+l'origine de ma curiosit&eacute;). J'aurais os&eacute; entrer
+dans la salle de bal, si Saint-Loup avait &eacute;t&eacute; avec
+moi. Seul, je restai simplement devant le Grand-H&ocirc;tel
+&agrave; attendre le moment d'aller retrouver ma
+grand'm&egrave;re, quand, presque encore &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de la digue o&ugrave; elles faisaient
+mouvoir une tache singuli&egrave;re, je vis s'avancer cinq ou six
+fillettes, aussi diff&eacute;rentes, par l'aspect et par les
+fa&ccedil;ons, de toutes les personnes auxquelles on &eacute;tait
+accoutum&eacute; &agrave; Balbec, qu'aurait pu l'&ecirc;tre,
+d&eacute;barqu&eacute;e on ne sait d'o&ugrave;, une bande de
+mouettes qui ex&eacute;cute &agrave; pas compt&eacute;s sur la
+plage, -- les retardataires rattrapant les autres en voletant, --
+une promenade dont le but semble aussi obscur aux baigneurs
+qu'elles ne paraissent pas voir, que clairement
+d&eacute;termin&eacute; pour leur esprit d'oiseaux.</p>
+
+<p><br>
+ Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa
+bicyclette; deux autres tenaient des &laquo;clubs&raquo; de golf;
+et leur accoutrement tranchait sur celui des autres jeunes filles
+de Balbec, parmi lesquelles quelques-unes il est vrai, se
+livraient aux sports, mais sans adopter pour cela une tenue
+sp&eacute;ciale.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure o&ugrave; dames et messieurs venaient
+tous les jours faire leur tour de digue, expos&eacute;s aux feux
+impitoyables du face-&agrave;-main que fixait sur eux, comme
+s'ils eussent &eacute;t&eacute; porteurs de quelque tare qu'elle
+tenait &agrave; inspecter dans ses moindres d&eacute;tails, la
+femme du premier pr&eacute;sident, fi&egrave;rement assise devant
+le kiosque de musique, au milieu de cette rang&eacute;e de
+chaises redout&eacute;e o&ugrave; eux-m&ecirc;mes tout &agrave;
+l'heure, d'acteurs devenus critiques, viendraient s'installer
+pour juger &agrave; leur tour ceux qui d&eacute;fileraient devant
+eux. Tous ces gens qui longeaient la digue en tanguant aussi fort
+que si elle avait &eacute;t&eacute; le pont d'un bateau (car ils
+ne savaient pas lever une jambe sans du m&ecirc;me coup remuer le
+bras, tourner les yeux, remettre d'aplomb leurs &eacute;paules,
+compenser par un mouvement balanc&eacute; du c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute; le mouvement qu'ils venaient de faire de l'autre
+c&ocirc;t&eacute;, et congestionner leur face), et qui, faisant
+semblant de ne pas voir pour faire croire qu'ils ne se souciaient
+pas d'elles, mais regardant &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e
+pour ne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient
+&agrave; leurs c&ocirc;t&eacute;s ou venaient en sens inverse,
+butaient au contraire contre elles, s'accrochaient &agrave;
+elles, parce qu'ils avaient &eacute;t&eacute;
+r&eacute;ciproquement de leur part l'objet de la m&ecirc;me
+attention secr&egrave;te, cach&eacute;e sous le m&ecirc;me
+d&eacute;dain apparent; l'amour -- par cons&eacute;quent la
+crainte -- de la foule &eacute;tant un des plus puissants mobiles
+chez tous les hommes, soit qu'ils cherchent &agrave; plaire aux
+autres ou &agrave; les &eacute;tonner, soit &agrave; leur montrer
+qu'ils les m&eacute;prisent. Chez le solitaire, la claustration
+m&ecirc;me absolue et durant jusqu'&agrave; la fin de la vie, a
+souvent pour principe un amour d&eacute;r&eacute;gl&eacute; de la
+foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment, que, ne
+pouvant obtenir quand il sort l'admiration de la concierge, des
+passants, du cocher arr&ecirc;t&eacute;, il pr&eacute;f&egrave;re
+n'&ecirc;tre jamais vu d'eux, et pour cela renoncer &agrave;
+toute activit&eacute; qui rendrait n&eacute;cessaire de
+sortir.</p>
+
+<p>Au milieu de tous ces gens dont quelques-uns poursuivaient une
+pens&eacute;e, mais en trahissaient alors la mobilit&eacute; par
+une saccade de gestes, une divagation de regards, aussi peu
+harmonieuses que la circonspecte titubation de leurs voisins, les
+fillettes que j'avais aper&ccedil;ues, avec la ma&icirc;trise de
+gestes que donne un parfait assouplissement de son propre corps
+et un m&eacute;pris sinc&egrave;re du reste de l'humanit&eacute;,
+venaient droit devant elles, sans h&eacute;sitation ni raideur,
+ex&eacute;cutant exactement les mouvements qu'elles voulaient,
+dans une pleine ind&eacute;pendance de chacun de leurs membres
+par rapport aux autres, la plus grande partie de leur corps
+gardant cette immobilit&eacute; si remarquable chez les bonnes
+valseuses. Elles n'&eacute;taient plus loin de moi. Quoique
+chacune f&ucirc;t d'un type absolument diff&eacute;rent des
+autres, elles avaient toutes de la beaut&eacute;; mais, &agrave;
+vrai dire, je les voyais depuis si peu d'instants et sans oser
+les regarder fixement que je n'avais encore individualis&eacute;
+aucune d'elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune
+mettait en contraste au milieu des autres comme dans quelque
+tableau de la Renaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne
+m'&eacute;taient connues, l'une que par une paire d'yeux durs,
+but&eacute;s et rieurs; une autre que par des joues o&ugrave; le
+rose avait cette teinte cuivr&eacute;e qui &eacute;voque
+l'id&eacute;e de g&eacute;ranium; et m&ecirc;me ces traits je
+n'avais encore indissolublement attach&eacute; aucun d'entre eux
+&agrave; l'une des jeunes filles plut&ocirc;t qu'&agrave;
+l'autre; et quand (selon l'ordre dans lequel se d&eacute;roulait
+cet ensemble merveilleux parce qu'y voisinaient les aspects les
+plus diff&eacute;rents, que toutes les gammes de couleurs y
+&eacute;taient rapproch&eacute;es, mais qui &eacute;tait confus
+comme une musique o&ugrave; je n'aurais pas su isoler et
+reconna&icirc;tre au moment de leur passage les phrases,
+distingu&eacute;es mais oubli&eacute;es aussit&ocirc;t
+apr&egrave;s), je voyais &eacute;merger un ovale blanc, des yeux
+noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c'&eacute;tait les
+m&ecirc;mes qui m'avaient d&eacute;j&agrave; apport&eacute; du
+charme tout &agrave; l'heure, je ne pouvais pas les rapporter
+&agrave; telle jeune fille que j'eusse s&eacute;par&eacute;e des
+autres et reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des
+d&eacute;marcations que j'&eacute;tablirais bient&ocirc;t entre
+elles, propageait &agrave; travers leur groupe un flottement
+harmonieux, la translation continue d'une beaut&eacute; fluide,
+collective et mobile.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas, dans la vie, le hasard
+seul qui, pour r&eacute;unir ces amies les avait toutes choisies
+si belles; peut-&ecirc;tre ces filles (dont l'attitude suffisait
+&agrave; r&eacute;v&eacute;ler la nature hardie, frivole et
+dure), extr&ecirc;mement sensibles &agrave; tout ridicule et
+&agrave; toute laideur, incapables de subir un attrait d'ordre
+intellectuel ou moral, s'&eacute;taient-elles naturellement
+trouv&eacute;es, parmi les camarades de leur &acirc;ge,
+&eacute;prouver de la r&eacute;pulsion pour toutes celles chez
+qui des dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de
+la timidit&eacute;, de la g&ecirc;ne, de la gaucherie, par ce
+qu'elles devaient appeler &laquo;un genre antipathique&raquo;, et
+les avaient-elles tenues &agrave; l'&eacute;cart; tandis qu'elles
+s'&eacute;taient li&eacute;es au contraire avec d'autres vers qui
+les attiraient un certain m&eacute;lange de gr&acirc;ce, de
+souplesse et d'&eacute;l&eacute;gance physique, seule forme sous
+laquelle elles pussent se repr&eacute;senter la franchise d'un
+caract&egrave;re s&eacute;duisant et la promesse de bonnes heures
+&agrave; passer ensemble. Peut-&ecirc;tre aussi la classe
+&agrave; laquelle elles appartenaient et que je n'aurais pu
+pr&eacute;ciser, &eacute;tait-elle &agrave; ce point de son
+&eacute;volution o&ugrave;, soit gr&acirc;ce &agrave;
+l'enrichissement et au loisir, soit gr&acirc;ce aux habitudes
+nouvelles de sport, r&eacute;pandues m&ecirc;me dans certains
+milieux populaires, et d'une culture physique &agrave; laquelle
+ne s'est pas encore ajout&eacute;e celle de l'intelligence, un
+milieu social pareil aux &eacute;coles de sculpture harmonieuses
+et f&eacute;condes qui ne recherchent pas encore l'expression
+tourment&eacute;e -- produit naturellement, et en abondance, de
+beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux visages
+sains et repos&eacute;s, avec un air d'agilit&eacute; et de ruse.
+Et n'&eacute;taient-ce pas de nobles et calmes mod&egrave;les de
+beaut&eacute; humaine que je voyais l&agrave;, devant la mer,
+comme des statues expos&eacute;es au soleil sur un rivage de la
+Gr&egrave;ce?</p>
+
+<p>Telles que si, du sein de leur bande qui progressait le long
+de la digue comme une lumineuse com&egrave;te, elles eussent
+jug&eacute; que la foule environnante &eacute;tait
+compos&eacute;e d'&ecirc;tres d'une autre race et dont la
+souffrance m&ecirc;me n'e&ucirc;t pu &eacute;veiller en elles un
+sentiment de solidarit&eacute;, elles ne paraissaient pas la
+voir, for&ccedil;aient les personnes arr&ecirc;t&eacute;es
+&agrave; s'&eacute;carter ainsi que sur le passage d'une machine
+qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l&acirc;ch&eacute;e et dont il ne
+fallait pas attendre qu'elle &eacute;vit&acirc;t les
+pi&eacute;tons, et se contentaient tout au plus si quelque vieux
+monsieur dont elles n'admettaient pas l'existence et dont elles
+repoussaient le contact s'&eacute;tait enfui avec des mouvements
+craintifs ou furieux, pr&eacute;cipit&eacute;s ou risibles, de se
+regarder entre elles en riant. Elles n'avaient &agrave;
+l'&eacute;gard de ce qui n'&eacute;tait pas de leur groupe aucune
+affectation de m&eacute;pris, leur m&eacute;pris sinc&egrave;re
+suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un obstacle sans s'amuser
+&agrave; le franchir en prenant leur &eacute;lan ou &agrave;
+pieds joints, parce qu'elles &eacute;taient toutes remplies,
+exub&eacute;rantes, de cette jeunesse qu'on a si grand besoin de
+d&eacute;penser m&ecirc;me quand on est triste ou souffrant,
+ob&eacute;issant plus aux n&eacute;cessit&eacute;s de l'&acirc;ge
+qu'&agrave; l'humeur de la journ&eacute;e, on ne laisse jamais
+passer une occasion de saut ou de glissade sans s'y livrer
+consciencieusement, interrompant, semant, sa marche lente --
+comme Chopin la phrase la plus m&eacute;lancolique -- de gracieux
+d&eacute;tours o&ugrave; le caprice se m&ecirc;le &agrave; la
+virtuosit&eacute;. La femme d'un vieux banquier, apr&egrave;s
+avoir h&eacute;sit&eacute; pour son mari entre diverses
+expositions, l'avait assis, sur un pliant, face &agrave; la
+digue, abrit&eacute; du vent et du soleil par le kiosque des
+musiciens. Le voyant bien install&eacute;, elle venait de le
+quitter pour aller lui acheter un journal qu'elle lui lirait et
+qui le distrairait, petites absences pendant lesquelles elle le
+laissait seul et qu'elle ne prolongeait jamais au del&agrave; de
+cinq minutes, ce qui lui semblait bien long, mais qu'elle
+renouvelait assez fr&eacute;quemment pour que le vieil
+&eacute;poux &agrave; qui elle prodiguait &agrave; la fois et
+dissimulait ses soins e&ucirc;t l'impression qu'il &eacute;tait
+encore en &eacute;tat de vivre comme tout le monde et n'avait nul
+besoin de protection. La tribune des musiciens formait au-dessus
+de lui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une
+h&eacute;sitation l'a&icirc;n&eacute;e de la petite bande se mit
+&agrave; courir: elle sauta par-dessus le vieillard
+&eacute;pouvant&eacute;, dont la casquette marine fut
+effleur&eacute;e par les pieds agiles, au grand amusement des
+autres jeunes filles, surtout de deux yeux verts dans une figure
+poupine qui exprim&egrave;rent pour cet acte une admiration et
+une gaiet&eacute; o&ugrave; je crus discerner un peu de
+timidit&eacute;, d'une timidit&eacute; honteuse et fanfaronne,
+qui n'existait pas chez les autres. &laquo;C'pauvre vieux, i
+m'fait d'la peine, il a l'air &agrave; moiti&eacute;
+crev&eacute;&raquo;, dit l'une de ces filles d'une voix
+rogommeuse et avec un accent &agrave; demi-ironique. Elles firent
+quelques pas encore, puis s'arr&ecirc;t&egrave;rent un moment au
+milieu du chemin sans s'occuper d'arr&ecirc;ter la circulation
+des passants, en un conciliabule, un agr&eacute;gat de forme
+irr&eacute;guli&egrave;re, compact, insolite et piaillant, comme
+des oiseaux qui s'assemblent au moment de s'envoler; puis elles
+reprirent leur lente promenade le long de la digue, au-dessus de
+la mer.</p>
+
+<p>Maintenant, leurs traits charmants n'&eacute;taient plus
+indistincts et m&ecirc;l&eacute;s. Je les avais r&eacute;partis
+et agglom&eacute;r&eacute;s (&agrave; d&eacute;faut du nom de
+chacune, que j'ignorais) autour de la grande qui avait
+saut&eacute; par dessus le vieux banquier; de la petite qui
+d&eacute;tachait sur l'horizon de la mer ses joues bouffies et
+roses, ses yeux verts; de celle au teint bruni, au nez droit, qui
+tranchait au milieu des autres; d'une autre, au visage blanc
+comme un uf dans lequel un petit nez faisait un arc de cercle
+comme un bec de poussin, visage comme en ont certains tr&egrave;s
+jeunes gens; d'une autre encore, grande, couverte d'une
+p&eacute;lerine (qui lui donnait un aspect si pauvre et
+d&eacute;mentait tellement sa tournure &eacute;l&eacute;gante que
+l'explication qui se pr&eacute;sentait &agrave; l'esprit
+&eacute;tait que cette jeune fille devait avoir des parents assez
+brillants et pla&ccedil;ant leur amour-propre assez au-dessus des
+baigneurs de Balbec et de l'&eacute;l&eacute;gance vestimentaire
+de leurs propres enfants pour qu'il leur f&ucirc;t absolument
+&eacute;gal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue
+que de petites gens eussent jug&eacute;e trop modeste); d'une
+fille aux yeux brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous
+un &laquo;polo&raquo; noir, enfonc&eacute; sur sa t&ecirc;te, qui
+poussait une bicyclette avec un dandinement de hanches si
+d&eacute;gingand&eacute;, un air et employant des termes d'argot
+si voyous et cri&eacute;s si fort, quand je passai aupr&egrave;s
+d'elle (parmi lesquels je distinguai cependant la phrase
+f&acirc;cheuse de &laquo;vivre sa vie&raquo;) qu'abandonnant
+l'hypoth&egrave;se que la p&eacute;lerine de sa camarade m'avait
+fait &eacute;chafauder, je conclus plut&ocirc;t que toutes ces
+filles appartenaient &agrave; la population qui fr&eacute;quente
+les v&eacute;lodromes, et devaient &ecirc;tre les tr&egrave;s
+jeunes ma&icirc;tresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans
+aucune de mes suppositions, ne figurait celle qu'elles eussent pu
+&ecirc;tre vertueuses. A premi&egrave;re vue -- dans la
+mani&egrave;re dont elles se regardaient en riant, dans le regard
+insistant de celle aux joues mates, -- j'avais compris qu'elles
+ne l'&eacute;taient pas. D'ailleurs, ma grand-m&egrave;re avait
+toujours veill&eacute; sur moi avec une d&eacute;licatesse trop
+timor&eacute;e pour que je ne crusse pas que l'ensemble des
+choses qu'on ne doit pas faire est indivisible et que des jeunes
+filles qui manquent de respect &agrave; la vieillesse, fussent
+tout d'un coup arr&ecirc;t&eacute;es par des scrupules quand il
+s'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter par dessus un
+octog&eacute;naire.</p>
+
+<p>Individualis&eacute;es maintenant, pourtant la r&eacute;plique
+que se donnaient les uns aux autres leurs regards anim&eacute;s
+de suffisance et d'esprit de camaraderie, et dans lesquels se
+rallumaient d'instant en instant tant&ocirc;t
+l'int&eacute;r&ecirc;t, tant&ocirc;t l'insolente
+indiff&eacute;rence dont brillentt chacune, selon qu'il
+s'agissait de l'une de ses amies ou des passants, cette
+conscience aussi de se conna&icirc;tre entre elles assez
+intimement pour se promener toujours ensemble, en faisant
+&laquo;bande &agrave; part&raquo;, mettaient entre leurs corps
+ind&eacute;pendants et s&eacute;par&eacute;s, tandis qu'ils
+s'avan&ccedil;aient lentement, une liaison invisible, mais
+harmonieuse comme une m&ecirc;me ombre chaude, une m&ecirc;me
+atmosph&egrave;re, faisant d'eux un tout aussi homog&egrave;ne en
+ses parties qu'il &eacute;tait diff&eacute;rent de la foule au
+milieu de laquelle se d&eacute;roulait lentement leur
+cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>Un instant, tandis que je passais &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de la brune aux grosses joues qui poussait une bicyclette, je
+croisai ses regards obliques et rieurs, dirig&eacute;s du fond de
+ce monde inhumain qui enfermait la vie de cette petite tribu,
+inaccessible inconnu o&ugrave; l'id&eacute;e de ce que
+j'&eacute;tais ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver
+place. Toute occup&eacute;e &agrave; ce que disaient ses
+camarades, cette jeune fille coiff&eacute;e d'un polo qui
+descendait tr&egrave;s bas sur son front, m'avait-elle vu au
+moment o&ugrave; le rayon noir &eacute;man&eacute; de ses yeux
+m'avait rencontr&eacute;. Si elle m'avait vu, qu'avais-je pu lui
+repr&eacute;senter? Du sein de quel univers me distinguait-elle?
+Il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aussi difficile de le dire que,
+lorsque certaines particularit&eacute;s nous apparaissent
+gr&acirc;ce au t&eacute;lescope, dans un astre voisin, il est
+malais&eacute; de conclure d'elles que des humains y habitent,
+qu'ils nous voient, et quelles id&eacute;es cette vue a pu
+&eacute;veiller en eux.</p>
+
+<p>Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une
+brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de
+conna&icirc;tre et d'unir &agrave; nous sa vie. Mais nous sentons
+que ce qui luit dans ce disque r&eacute;fl&eacute;chissant n'est
+pas d&ucirc; uniquement &agrave; sa composition
+mat&eacute;rielle; que ce sont, inconnues de nous, les noires
+ombres des id&eacute;es que cet &ecirc;tre se fait, relativement
+aux gens et aux lieux qu'il conna&icirc;t -- pelouses des
+hippodromes, sable des chemins o&ugrave;, p&eacute;dalant
+&agrave; travers champs et bois, m'e&ucirc;t
+entra&icirc;n&eacute; cette petite p&eacute;ri, plus
+s&eacute;duisante pour moi que celle du paradis persan, -- les
+ombres aussi de la maison o&ugrave; elle va rentrer, des projets
+qu'elle forme ou qu'on a form&eacute;s pour elle; et surtout que
+c'est elle, avec ses d&eacute;sirs, ses sympathies, ses
+r&eacute;pulsions, son obscure et incessante volont&eacute;. Je
+savais que je ne poss&eacute;derais pas cette jeune cycliste si
+je ne poss&eacute;dais aussi ce qu'il y avait dans ses yeux. Et
+c'&eacute;tait par cons&eacute;quent toute sa vie qui m'inspirait
+du d&eacute;sir; d&eacute;sir douloureux, parce que je le sentais
+irr&eacute;alisable, mais enivrant, parce que ce qui avait
+&eacute;t&eacute; jusque-l&agrave; ma vie ayant brusquement
+cess&eacute; d'&ecirc;tre ma vie totale, n'&eacute;tant plus
+qu'une petite partie de l'espace &eacute;tendu devant moi que je
+br&ucirc;lais de couvrir, et qui &eacute;tait fait de la vie de
+ces jeunes filles, m'offrait ce prolongement, cette
+multiplication possible de soi-m&ecirc;me, qui est le bonheur.
+Et, sans doute, qu'il n'y e&ucirc;t entre nous aucune habitude --
+comme aucune id&eacute;e -- communes, devait me rendre plus
+difficile de me lier avec elles et de leur plaire. Mais
+peut-&ecirc;tre aussi c'&eacute;tait gr&acirc;ce &agrave; ces
+diff&eacute;rences, &agrave; la conscience qu'il n'entrait pas
+dans la composition de la nature et des actions de ces filles, un
+seul &eacute;l&eacute;ment que je connusse ou poss&eacute;dasse,
+que venait en moi de succ&eacute;der &agrave; la
+sati&eacute;t&eacute;, la soif, -- pareille &agrave; celle dont
+br&ucirc;le une terre alt&eacute;r&eacute;e, -- d'une vie que mon
+&acirc;me, parce qu'elle n'en avait jamais re&ccedil;u jusqu'ici
+une seule goutte, absorberait d'autant plus avidement, &agrave;
+longs traits, dans une plus parfaite imbibition.</p>
+
+<p>J'avais tant regard&eacute; cette cycliste aux yeux brillants
+qu'elle parut s'en apercevoir et dit &agrave; la plus grande un
+mot que je n'entendis pas mais qui fit rire celle-ci. A vrai
+dire, cette brune n'&eacute;tait pas celle qui me plaisait le
+plus, justement parce qu'elle &eacute;tait brune, et que (depuis
+le jour o&ugrave; dans le petit raidillon de Tansonville, j'avais
+vu Gilberte), une jeune fille rousse &agrave; la peau
+dor&eacute;e &eacute;tait rest&eacute;e pour moi l'id&eacute;al
+inaccessible. Mais Gilberte elle-m&ecirc;me ne l'avais-je pas
+aim&eacute;e surtout parce qu'elle m'&eacute;tait apparue
+nimb&eacute;e par cette aur&eacute;ole d'&ecirc;tre l'amie de
+Bergotte, d'aller visiter avec lui les cath&eacute;drales.<br>
+ Et de la m&ecirc;me fa&ccedil;on ne pouvais-je me r&eacute;jouir
+d'avoir vu cette brune me regarder (ce qui me faisait
+esp&eacute;rer qu'il me serait plus facile d'entrer en relations
+avec elle d'abord), car elle me pr&eacute;senterait aux autres,
+&agrave; l'impitoyable qui avait saut&eacute; par-dessus le
+vieillard, &agrave; la cruelle qui avait dit: &laquo;Il me fait
+de la peine, ce pauvre vieux&raquo;; &agrave; toutes
+successivement, desquelles elle avait d'ailleurs le prestige
+d'&ecirc;tre l'ins&eacute;parable compagne. Et cependant, la
+supposition que je pourrais un jour &ecirc;tre l'ami de telle ou
+telle de ces jeunes filles, que ces yeux dont les regards
+inconnus me frappaient parfois en jouant sur moi sans le savoir
+comme un effet de soleil sur un mur, pourraient jamais par une
+alchimie miraculeuse laisser transp&eacute;n&eacute;trer entre
+leurs parcelles ineffables l'id&eacute;e de mon existence,
+quelque amiti&eacute; pour ma personne, moi-m&ecirc;me je
+pourrais un jour prendre place entre elles, dans la
+th&eacute;orie qu'elles d&eacute;roulaient le long de la mer --
+cette supposition me paraissait enfermer en elle une
+contradiction aussi insoluble, que si devant quelque frise
+attique ou quelque fresque figurant un cort&egrave;ge, j'avais
+cru possible, moi spectateur, de prendre place, aim&eacute;
+d'elles, entre les divines processionnaires.</p>
+
+<p>Le bonheur de conna&icirc;tre ces jeunes filles
+&eacute;tait-il donc irr&eacute;alisable?<br>
+ Certes ce n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; le premier de ce
+genre auquel j'eusse renonc&eacute;.<br>
+ Je n'avais qu'&agrave; me rappeler, tant d'inconnues que,
+m&ecirc;me &agrave; Balbec, la voiture s'&eacute;loignant
+&agrave; toute vitesse m'avait fait &agrave; jamais
+abandonner.<br>
+ Et m&ecirc;me le plaisir que me donnait la petite bande noble
+comme si elle &eacute;tait compos&eacute;e de vierges
+hell&eacute;niques, venait de ce qu'elle avait quelque chose de
+la fuite des passantes sur la route. Cette fugacit&eacute; des
+&ecirc;tres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent
+&agrave; d&eacute;marrer de la vie habituelle o&ugrave; les
+femmes que nous fr&eacute;quentons finissent par d&eacute;voiler
+leurs tares, nous met dans cet &eacute;tat de poursuite o&ugrave;
+rien n'arr&ecirc;te plus l'imagination. Or d&eacute;pouiller
+d'elle nos plaisirs, c'est les r&eacute;duire &agrave;
+eux-m&ecirc;mes, &agrave; rien. Offertes chez une de ces
+entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne
+m&eacute;prisais pas retir&eacute;es de l'&eacute;l&eacute;ment
+qui leur donnait tant de nuances et de vague, ces jeunes filles
+m'eussent moins enchant&eacute;. Il faut que l'imagination,
+&eacute;veill&eacute;e par l'incertitude de pouvoir atteindre son
+objet, cr&eacute;e un but qui nous cache l'autre, et en
+substituant au plaisir sensuel l'id&eacute;e de
+p&eacute;n&eacute;trer dans une vie, nous emp&ecirc;che de
+reconna&icirc;tre ce plaisir, d'&eacute;prouver son go&ucirc;t
+v&eacute;ritable, de le restreindre &agrave; sa
+port&eacute;e.</p>
+
+<p>Il faut qu'entre nous et le poisson qui si nous le voyions
+pour la premi&egrave;re fois servi sur une table ne
+para&icirc;trait pas valoir les mille ruses et d&eacute;tours
+n&eacute;cessaires pour nous emparer de lui, s'interpose, pendant
+les apr&egrave;s-midi de p&ecirc;che, le remous &agrave; la
+surface duquel viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce
+que nous voulons en faire, le poli d'une chair,
+l'ind&eacute;cision d'une forme, dans la fluidit&eacute; d'un
+transparent et mobile azur.</p>
+
+<p>Ces jeunes filles b&eacute;n&eacute;ficiaient aussi de ce
+changement des proportions sociales caract&eacute;ristiques de la
+vie des bains de mer. Tous les avantages qui dans notre milieu
+habituel nous prolongent, nous agrandissent, se trouvent
+l&agrave; devenus invisibles, en fait supprim&eacute;s; en
+revanche les &ecirc;tres &agrave; qui on suppose ind&ucirc;ment
+de tels avantages, ne s'avancent qu'amplifi&eacute;s d'une
+&eacute;tendue postiche. Elle rendait plus ais&eacute; que des
+inconnues et ce jour-l&agrave; ces jeunes filles, prissent
+&agrave; mes yeux une importance &eacute;norme, et impossible de
+leur faire conna&icirc;tre celle que je pouvais avoir.</p>
+
+<p>Mais si la promenade de la petite bande avait pour elle de
+n'&ecirc;tre qu'un extrait de la fuite innombrable de passantes,
+laquelle m'avait toujours troubl&eacute;, cette fuite
+&eacute;tait ici ramen&eacute;e &agrave; un mouvement tellement
+lent qu'il se rapprochait de l'immobilit&eacute;. Or,
+pr&eacute;cis&eacute;ment, que dans une phase aussi peu rapide,
+les visages non plus emport&eacute;s dans un tourbillon, mais
+calmes et distincts, me parussent encore beaux, cela
+m'emp&ecirc;chait de croire, comme je l'avais fait si souvent
+quand m'emportait la voiture de Mme de Villeparisis, que, de plus
+pr&egrave;s, si je me fusse arr&ecirc;t&eacute; un instant, tels
+d&eacute;tails, une peau gr&ecirc;l&eacute;e, un d&eacute;faut
+dans les ailes du nez, un regard b&ecirc;net, la grimace du
+sourire, une vilaine taille, eussent remplac&eacute; dans le
+visage et dans le corps de la femme ceux que j'avais sans doute
+imagin&eacute;s; car il avait suffi d'une jolie ligne de corps,
+d'un teint frais entrevu, pour que de tr&egrave;s bonne foi j'y
+eusse ajout&eacute; quelque ravissante &eacute;paule, quelque
+regard d&eacute;licieux dont je portais toujours en moi le
+souvenir ou l'id&eacute;e pr&eacute;con&ccedil;ue, ces
+d&eacute;chiffrages rapides d'un &ecirc;tre qu'on voit &agrave;
+la vol&eacute;e, nous exposant ainsi aux m&ecirc;mes erreurs que
+ces lectures trop rapides o&ugrave;, sur une seule syllabe et
+sans prendre le temps d'identifier les autres, on met &agrave; la
+place du mot qui est &eacute;crit, un tout diff&eacute;rent que
+nous fournit notre m&eacute;moire. Il ne pouvait en &ecirc;tre
+ainsi maintenant. J'avais bien regard&eacute; leurs visages;
+chacun d'eux je l'avais vu, non pas dans tous ses profils, et
+rarement de face, mais tout de m&ecirc;me selon deux ou trois
+aspects assez diff&eacute;rents pour que je pusse faire soit la
+rectification, soit la v&eacute;rification et la
+&laquo;preuve&raquo; des diff&eacute;rentes suppositions de
+lignes et de couleurs que hasarde la premi&egrave;re vue, et pour
+voir subsister en eux, &agrave; travers les expressions
+successives, quelque chose d'inalt&eacute;rablement
+mat&eacute;riel. Aussi, je pouvais me dire avec certitude que, ni
+&agrave; Paris, ni &agrave; Balbec, dans les hypoth&egrave;ses
+les plus favorables de ce qu'auraient pu &ecirc;tre, m&ecirc;me
+si j'avais pu rester &agrave; causer avec elles, les passantes
+qui avaient arr&ecirc;t&eacute; mes yeux, il n'y en avait jamais
+eu dont l'apparition, puis la disparition sans que je les eusse
+connues, m'eussent laiss&eacute; plus de regrets que ne feraient
+celles-ci, m'eussent donn&eacute; l'id&eacute;e que leur
+amiti&eacute; p&ucirc;t &ecirc;tre une telle ivresse. Ni parmi
+les actrices, ou les paysannes, ou les demoiselles d pensionnat
+religieux, je n'avais rien vu d'aussi beau,
+impr&eacute;gn&eacute; d'autant d'inconnu, aussi inestimablement
+pr&eacute;cieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles
+&eacute;taient, du bonheur inconnu et possible de la vie, un
+exemplaire si d&eacute;licieux et en si parfait &eacute;tat, que
+c'&eacute;tait presque pour des raisons intellectuelles que
+j'&eacute;tais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de ne pas pouvoir
+faire dans des conditions uniques, ne laissant aucune place
+&agrave; l'erreur possible, l'exp&eacute;rience de ce que nous
+offre de plus myst&eacute;rieux la beaut&eacute; qu'on
+d&eacute;sire et qu'on se console de ne poss&eacute;der jamais,
+en demandant du plaisir -- comme Swann avait toujours
+refus&eacute; de faire, avant Odette -- &agrave; des femmes qu'on
+n'a pas d&eacute;sir&eacute;es, si bien qu'on meurt sans avoir
+jamais su ce qu'&eacute;tait cet autre plaisir. Sans doute, il se
+pouvait qu'il ne f&ucirc;t pas en r&eacute;alit&eacute; un
+plaisir inconnu, que de pr&egrave;s son myst&egrave;re se
+dissip&acirc;t, qu'il ne f&ucirc;t qu'une projection, qu'un
+mirage du d&eacute;sir. Mais, dans ce cas, je ne pourrais m'en
+prendre qu'&agrave; la n&eacute;cessit&eacute; d'une loi de la
+nature -- qui si elle s'appliquait &agrave; ces jeunes filles,
+s'appliquerait &agrave; toutes -- et non &agrave; la
+d&eacute;fectuosit&eacute; de l'objet. Car il &eacute;tait celui
+que j'eusse choisi entre tous, me rendant bien compte, avec une
+satisfaction de botaniste, qu'il n'&eacute;tait pas possible de
+trouver r&eacute;unies des esp&egrave;ces plus rares que celles
+de ces jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi
+la ligne du flot de leur haie l&eacute;g&egrave;re, pareille
+&agrave; un bosquet de roses de Pennsylvanie, ornement d'un
+jardin sur la falaise, entre lesquelles tient tout le trajet de
+l'oc&eacute;an parcouru par quelque steamer, si lent &agrave;
+glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d'une tige
+&agrave; l'autre, qu'un papillon paresseux, attard&eacute; au
+fond de la corolle que la coque du navire a depuis longtemps
+d&eacute;pass&eacute;e, peut pour s'envoler en &eacute;tant
+s&ucirc;r d'arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu'une
+seule parcelle azur&eacute;e s&eacute;pare encore la proue de
+celui-ci de la premi&egrave;re p&eacute;tale de la fleur vers
+laquelle il navigue.</p>
+
+<p>Je rentrai parce que je devais aller d&icirc;ner &agrave;
+Rivebelle avec Robert et que ma grand'm&egrave;re exigeait
+qu'avant de partir, je m'&eacute;tendisse ces soirs-l&agrave;
+pendant une heure sur mon lit, sieste que le m&eacute;decin de
+Balbec m'ordonna bient&ocirc;t d'&eacute;tendre &agrave; tous les
+autres soirs.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il n'y avait m&ecirc;me pas besoin pour rentrer de
+quitter la digue et de p&eacute;n&eacute;trer dans l'h&ocirc;tel
+par le hall, c'est-&agrave;-dire par derri&egrave;re. En vertu
+d'une avance comparable &agrave; celle du samedi o&ugrave;
+&agrave; Combray on d&eacute;jeunait une heure plus t&ocirc;t,
+maintenant avec le plein de l'&eacute;t&eacute; les jours
+&eacute;taient devenus si longs que le soleil &eacute;tait encore
+haut dans le ciel, comme &agrave; une heure de go&ucirc;ter,
+quand on mettait le couvert pour le d&icirc;ner au
+Grand-H&ocirc;tel de Balbec. Aussi les grandes fen&ecirc;tres
+vitr&eacute;es et &agrave; coulisses, restaient-elles ouvertes de
+plain-pied avec la digue. Je n'avais qu'&agrave; enjamber un
+mince cadre de bois pour me trouver dans la salle &agrave; manger
+que je quittais aussit&ocirc;t pour prendre l'ascenseur.</p>
+
+<p>En passant devant le bureau j'adressai un sourire au directeur
+et sans l'ombre de d&eacute;go&ucirc;t, en recueillis un dans sa
+figure que, depuis que j'&eacute;tais &agrave; Balbec, mon
+attention compr&eacute;hensive injectait et transformait peu
+&agrave; peu comme une pr&eacute;paration d'histoire naturelle.
+Ses traits m'&eacute;taient devenus courants, charg&eacute;s d'un
+sens m&eacute;diocre, mais intelligible comme une &eacute;criture
+qu'on lit et ne ressemblaient plus en rien &agrave; ces
+caract&egrave;res bizarres, intol&eacute;rables que son visage
+m'avait pr&eacute;sent&eacute;s ce premier jour o&ugrave; j'avais
+vu devant moi un personnage maintenant oubli&eacute;, ou si je
+parvenais &agrave; l'&eacute;voquer m&eacute;connaissable,
+difficile &agrave; identifier avec la personnalit&eacute;
+insignifiante et polie dont il n'&eacute;tait que la caricature,
+hideuse et sommaire. Sans la timidit&eacute; ni la tristesse du
+soir de mon arriv&eacute;e, je sonnai le lift qui ne restait plus
+silencieux pendant que je m'&eacute;levais &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de lui dans l'ascenseur, comme dans une cage
+thoracique mobile qui se f&ucirc;t d&eacute;plac&eacute;e le long
+de la colonne montante, mais me r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On
+va commencer &agrave; s'en aller, les jours baissent.&raquo; Il
+disait cela, non que ce f&ucirc;t vrai, mais parce qu'ayant un
+engagement pour une partie plus chaude de la c&ocirc;te, il
+aurait voulu que nous part&icirc;mes tous le plus t&ocirc;t
+possible afin que l'h&ocirc;tel ferm&acirc;t et qu'il e&ucirc;t
+quelques jours &agrave; lui, avant de &laquo;rentrer&raquo; dans
+sa nouvelle place. Rentrer et &laquo;nouvelle&raquo;
+n'&eacute;taient du reste pas des expressions contradictoires
+car, pour le lift, &laquo;rentrer&raquo; &eacute;tait la forme
+usuelle du verbe entier. La seule chose qui
+m'&eacute;tonn&acirc;t &eacute;tait qu'il condescend&icirc;t
+&agrave; dire &laquo;place&raquo;, car il appartenait &agrave; ce
+prol&eacute;tariat moderne qui d&eacute;sire effacer dans le
+langage la trace du r&eacute;gime de la domesticit&eacute;. Du
+reste, au bout d'un instant, il m'apprit que dans la
+&laquo;situation&raquo; o&ugrave; il allait
+&laquo;rentrer&raquo;, il aurait une plus jolie
+&laquo;tunique&raquo; et un meilleur &laquo;traitement&raquo;;
+les mots &laquo;livr&eacute;e&raquo; et &laquo;gages&raquo; lui
+paraissaient d&eacute;suets et inconvenants. Et comme par une
+contradiction absurde, le vocabulaire a, malgr&eacute; tout, chez
+les &laquo;patrons&raquo;, surv&eacute;cu &agrave; la conception
+de l'in&eacute;galit&eacute;, je comprenais toujours mal ce que
+me disait le lift. Ainsi la seule chose qui
+m'int&eacute;ress&acirc;t &eacute;tait de savoir si ma
+grand'm&egrave;re &eacute;tait &agrave; l'h&ocirc;tel. Or,
+pr&eacute;venant mes questions, le lift me disait: &laquo;Cette
+dame vient de sortir de chez vous.&raquo; J'y &eacute;tais
+toujours pris, je croyais que c'&eacute;tait ma
+grand-m&egrave;re. &laquo;Non, cette dame qui est je crois
+employ&eacute;e chez vous.&raquo; Comme dans l'ancien langage
+bourgeois, qui devrait bien &ecirc;tre aboli, une
+cuisini&egrave;re ne s'appelle pas une employ&eacute;e, je
+pensais un instant: &laquo;Mais il se trompe nous ne
+poss&eacute;dons ni usine, ni employ&eacute;s.&raquo; Tout d'un
+coup, je me rappelais que le nom d'employ&eacute; est comme le
+port de la moustache pour les gar&ccedil;ons de caf&eacute;, une
+satisfaction d'amour-propre donn&eacute;e aux domestiques et que
+cette dame qui venait de sortir &eacute;tait Fran&ccedil;oise
+(probablement en visite &agrave; la caf&eacute;terie ou en train
+de regarder coudre la femme de chambre de la dame belge),
+satisfaction qui ne suffisait pas encore au lift car il disait
+volontiers en s'apitoyant sur sa propre classe &laquo;chez
+l'ouvrier ou chez le petit&raquo; se servant du m&ecirc;me
+singulier que Racine quand il dit: &laquo;le
+pauvre...&raquo;.<br>
+ Mais d'habitude, car mon z&egrave;le et ma timidit&eacute; du
+premier jour &eacute;taient loin, je ne parlais plus au lift.
+C'&eacute;tait lui maintenant qui restait sans recevoir de
+r&eacute;ponses dans la courte travers&eacute;e dont il filait
+les nuds &agrave; travers l'h&ocirc;tel, &eacute;vid&eacute;
+comme un jouet et qui d&eacute;ployait autour de nous,
+&eacute;tage par &eacute;tage, ses ramifications de couloirs dans
+les profondeurs desquels la lumi&egrave;re se veloutait, se
+d&eacute;gradait, amincissait les portes de communication ou les
+degr&eacute;s des escaliers int&eacute;rieurs qu'elle
+convertissait en cette ambre dor&eacute;e, inconsistante et
+myst&eacute;rieuse comme un cr&eacute;puscule, o&ugrave;
+Rembrandt d&eacute;coupe tant&ocirc;t l'appui d'une fen&ecirc;tre
+ou la manivelle d'un puits. Et &agrave; chaque &eacute;tage une
+lueur d'or refl&eacute;t&eacute;e sur le tapis annon&ccedil;ait
+le coucher du soleil et la fen&ecirc;tre des cabinets.</p>
+
+<p>Je me demandais si les jeunes filles que je venais de voir
+habitaient Balbec et qui elles pouvaient &ecirc;tre. Quand le
+d&eacute;sir est ainsi orient&eacute; vers une petite tribu
+humaine qu'il s&eacute;lectionne, tout ce qui peut se rattacher
+&agrave; elle devient motif d'&eacute;motion, puis de
+r&ecirc;verie. J'avais entendu une dame dire sur la digue:
+&laquo;C'est une amie de la petite Simonet&raquo; avec l'air de
+pr&eacute;cision avantageuse de quelqu'un qui explique:
+&laquo;C'est le camarade ins&eacute;parable du petit La
+Rochefoucauld.&raquo; Et aussit&ocirc;t on avait senti sur la
+figure de la personne &agrave; qui on apprenait cela une
+curiosit&eacute; de mieux regarder la personne favoris&eacute;e
+qui &eacute;tait &laquo;amie de la petite Simonet&raquo;. Un
+privil&egrave;ge assur&eacute;ment qui ne paraissait pas
+donn&eacute; &agrave; tout le monde. Car l'aristocratie est une
+chose relative. Et il y a des petits trous pas cher o&ugrave; le
+fils d'un marchand de meubles est prince des
+&eacute;l&eacute;gances et r&egrave;gne sur une cour comme un
+jeune prince de Galles. J'ai souvent cherch&eacute; depuis
+&agrave; me rappeler comment avait r&eacute;sonn&eacute; pour moi
+sur la plage, ce nom de Simonet, encore incertain alors dans sa
+forme que j'avais mal distingu&eacute;e, et aussi quant &agrave;
+sa signification, &agrave; la d&eacute;signation par lui de telle
+personne, ou peut-&ecirc;tre de telle autre; en somme empreint de
+ce vague et de cette nouveaut&eacute; si &eacute;mouvants pour
+nous dans la suite, quand ce nom dont les lettres sont &agrave;
+chaque seconde plus profond&eacute;ment grav&eacute;es en nous
+par notre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait
+arriver pour moi, &agrave; l'&eacute;gard de la petite Simonet,
+que quelques ann&eacute;es plus tard) le premier vocable que nous
+retrouvions, soit au moment du r&eacute;veil, soit apr&egrave;s
+un &eacute;vanouissement, m&ecirc;me avant la notion de l'heure
+qu'il est, du lieu o&ugrave; nous sommes, presque avant le mot
+&laquo;je&raquo;, comme si l'&ecirc;tre qu'il nomme &eacute;tait
+plus nous que nous-m&ecirc;me, et si apr&egrave;s quelques
+moments d'inconscience, la tr&ecirc;ve qui expire avant toute
+autre, est celle pendant laquelle on ne pensait pas &agrave; lui.
+Je ne sais pourquoi je me dis d&egrave;s le premier jour que le
+nom de Simonet devait &ecirc;tre celui d'une des jeunes filles,
+je ne cessai plus de me demander comment je pourrais
+conna&icirc;tre la famille Simonet; et cela par des gens qu'elle
+juge&acirc;t sup&eacute;rieurs &agrave; elle-m&ecirc;me ce qui ne
+devait pas &ecirc;tre difficile si ce n'&eacute;taient que de
+petites grues du peuple, pour qu'elle ne p&ucirc;t avoir une
+id&eacute;e d&eacute;daigneuse de moi. Car on ne peut avoir de
+connaissance parfaite, on ne peut pratiquer l'absorption
+compl&egrave;te de qui vous d&eacute;daigne, tant qu'on n'a pas
+vaincu ce d&eacute;dain. Or, chaque fois que l'image de femmes si
+diff&eacute;rentes p&eacute;n&egrave;tre en nous, &agrave; moins
+que l'oubli ou la concurrence d'autres images ne
+l'&eacute;limine, nous n'avons de repos que nous n'ayons converti
+ces &eacute;trang&egrave;res en quelque chose qui soit pareil
+&agrave; nous, notre &acirc;me &eacute;tant &agrave; cet
+&eacute;gard dou&eacute;e du m&ecirc;me genre de r&eacute;action
+et d'activit&eacute; que notre organisme physique, lequel ne peut
+tol&eacute;rer l'immixtion dans son sein d'un corps
+&eacute;tranger sans qu'il s'exerce aussit&ocirc;t &agrave;
+dig&eacute;rer et assimiler l'intrus, la petite Simonet devait
+&ecirc;tre la plus jolie de toutes -- celle, d'ailleurs, qui, me
+semblait-il, aurait pu devenir ma ma&icirc;tresse, car elle
+&eacute;tait la seule qui &agrave; deux ou trois reprises
+d&eacute;tournant &agrave; demi la t&ecirc;te, avait paru prendre
+conscience de mon fixe regard. Je demandai au lift s'il ne
+connaissait pas &agrave; Balbec, des Simonet. N'aimant pas
+&agrave; dire qu'il ignorait quelque chose, il r&eacute;pondit
+qu'il lui semblait avoir entendu causer de ce nom-l&agrave;.
+Arriv&eacute; au dernier &eacute;tage, je le priai de me faire
+apporter les derni&egrave;res listes d'&eacute;trangers.</p>
+
+<p>Je sortis de l'ascenseur, mais au lieu d'aller vers ma chambre
+je m'engageai plus avant dans le couloir, car &agrave; cette
+heure-l&agrave; le valet de chambre de l'&eacute;tage, quoiqu'il
+craign&icirc;t les courants d'air, avait ouvert la fen&ecirc;tre
+du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le
+c&ocirc;t&eacute; de la colline et de la vall&eacute;e, mais ne
+les laissait jamais voir, car ses vitres, d'un verre opaque,
+&eacute;taient le plus souvent ferm&eacute;es. Je m'arr&ecirc;tai
+devant elle en une courte station et le temps de faire mes
+d&eacute;votions &agrave; la &laquo;vue&raquo; que pour une fois
+elle d&eacute;couvrait au del&agrave; de la colline &agrave;
+laquelle &eacute;tait adoss&eacute; l'h&ocirc;tel et qui ne
+contenait qu'une maison pos&eacute;e &agrave; quelque distance
+mais &agrave; laquelle la perspective et la lumi&egrave;re du
+soir en lui conservant son volume donnait une ciselure
+pr&eacute;cieuse et un &eacute;crin de velours comme &agrave; une
+de ces architectures en miniature, petit temple ou petite
+chapelle d'orf&egrave;vrerie et d'&eacute;maux qui servent de
+reliquaires et qu'on n'expose qu'&agrave; de rares jours &agrave;
+la v&eacute;n&eacute;ration des fid&egrave;les. Mais cet instant
+d'adoration avait d&eacute;j&agrave; trop dur&eacute;, car le
+valet de chambre qui tenait d'une main un trousseau de clefs et
+de l'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain, mais
+sans la soulever &agrave; cause de l'air pur et frais du soir,
+venait refermer comme ceux d'une ch&acirc;sse les deux battants
+de la crois&eacute;e et d&eacute;robait &agrave; mon adoration le
+monument r&eacute;duit et la relique d'or.<br>
+ J'entrai dans ma chambre. Au fur et &agrave; mesure que la
+saison s'avan&ccedil;a, changea le tableau que j'y trouvais dans
+la fen&ecirc;tre. D'abord il faisait grand jour, et sombre
+seulement s'il faisait mauvais temps; alors, dans le verre
+glauque et qu'elle boursoufflait de ses vagues rondes, la mer,
+sertie entre les montants de fer de ma crois&eacute;e comme dans
+les plombs d'un vitrail, effilochait sur toute la profonde
+bordure rocheuse de la baie des triangles empenn&eacute;s d'une
+immobile &eacute;cume lin&eacute;ament&eacute;e avec la
+d&eacute;licatesse d'une plume ou d'un duvet dessin&eacute;s par
+Pisanello, et fix&eacute;s par cet &eacute;mail blanc,
+inalt&eacute;rable et cr&eacute;meux qui figure une couche de
+neige dans les verreries de Gall&eacute;.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t les jours diminu&egrave;rent et au moment
+o&ugrave; j'entrais dans la chambre, le ciel violet semblait
+stigmatis&eacute; par la figure raide, g&eacute;om&eacute;trique,
+passag&egrave;re et fulgurante du soleil (pareille &agrave; la
+repr&eacute;sentation de quelque signe miraculeux, de quelque
+apparition mystique), s'inclinait vers la mer sur la
+charni&egrave;re de l'horizon comme un tableau religieux
+au-dessus du ma&icirc;tre-autel, tandis que les parties
+diff&eacute;rentes du couchant expos&eacute;es dans les glaces
+des biblioth&egrave;ques basses en acajou qui couraient le long
+des murs et que je rapportais par la pens&eacute;e &agrave; la
+merveilleuse peinture dont elles &eacute;taient
+d&eacute;tach&eacute;es, semblaient comme ces sc&egrave;nes
+diff&eacute;rentes que quelque ma&icirc;tre ancien ex&eacute;cuta
+jadis pour une confr&eacute;rie sur une ch&acirc;sse et dont on
+exhibe &agrave; c&ocirc;t&eacute; les uns des autres dans une
+salle de mus&eacute;e les volets s&eacute;par&eacute;s que
+l'imagination seule du visiteur remet &agrave; leur place sur les
+pr&eacute;delles du retable. Quelques semaines plus tard, quand
+je remontais, le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+couch&eacute;. Pareille &agrave; celle que je voyais &agrave;
+Combray au-dessus du Calvaire &agrave; mes retours de promenade
+et quand je m'appr&ecirc;tais &agrave; descendre avant le
+d&icirc;ner &agrave; la cuisine, une bande de ciel rouge
+au-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gel&eacute;e
+de viande, puis bient&ocirc;t sur la mer d&eacute;j&agrave;
+froide et bleue comme le poisson appel&eacute; mulet, le ciel du
+m&ecirc;me rose qu'un de ces saumons que nous nous ferions servir
+tout &agrave; l'heure &agrave; Rivebelle ravivaient le plaisir
+que j'allais avoir &agrave; me mettre en habit pour partir
+d&icirc;ner. Sur la mer, tout pr&egrave;s du rivage, essayaient
+de s'&eacute;lever, les unes par-dessus les autres, &agrave;
+&eacute;tages de plus en plus larges, des vapeurs d'un noir de
+suie mais aussi d'un poli, d'une consistance d'agate, d'une
+pesanteur visible, si bien que les plus &eacute;lev&eacute;es
+penchant au-dessus de la tige d&eacute;form&eacute;e et jusqu'en
+dehors du centre de gravit&eacute; de celles qui les avaient
+soutenues jusqu'ici, semblaient sur le point d'entra&icirc;ner
+cet &eacute;chafaudage d&eacute;j&agrave; &agrave; demi-hauteur
+du ciel et de le pr&eacute;cipiter dans la mer. La vue d'un
+vaisseau qui s'&eacute;loignait comme un voyageur de nuit me
+donnait cette m&ecirc;me impression que j'avais eue en wagon,
+d'&ecirc;tre affranchi des n&eacute;cessit&eacute;s du sommeil et
+de la claustration dans une chambre. D'ailleurs je ne me sentais
+pas emprisonn&eacute; dans celle o&ugrave; j'&eacute;tais puisque
+dans une heure j'allais la quitter pour monter en voiture. Je me
+jetais sur mon lit; et, comme si j'avais &eacute;t&eacute; sur la
+couchette d'un des bateaux que je voyais assez pr&egrave;s de moi
+et que la nuit on s'&eacute;tonnerait de voir se d&eacute;placer
+lentement dans l'obscurit&eacute;, comme des cygnes assombris et
+silencieux mais qui ne dorment pas, j'&eacute;tais de tous
+c&ocirc;t&eacute;s entour&eacute; des images de la mer.</p>
+
+<br>
+ Mais bien souvent ce n'&eacute;tait, en effet, que des images;
+j'oubliais que sous leur couleur se creusait le triste vide de la
+plage, parcouru par le vent inquiet du soir, que j'avais si
+anxieusement ressenti &agrave; mon arriv&eacute;e &agrave;
+Balbec; d'ailleurs, m&ecirc;me dans ma chambre, tout
+occup&eacute; des jeunes filles que j'avais vu passer, je
+n'&eacute;tais plus dans des dispositions assez calmes ni assez
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es pour que pussent se produire
+en moi des impressions vraiment profondes de beaut&eacute;.<br>
+ L'attente du d&icirc;ner &agrave; Rivebelle rendait mon humeur
+plus frivole encore et ma pens&eacute;e, habitant &agrave; ces
+moments-l&agrave; la surface de mon corps que j'allais habiller
+pour t&acirc;cher de para&icirc;tre le plus plaisant possible aux
+regards f&eacute;minins qui me d&eacute;visageraient dans le
+restaurant illumin&eacute;, &eacute;tait incapable de mettre de
+la profondeur derri&egrave;re la couleur des choses. Et si, sous
+ma fen&ecirc;tre, le vol inlassable et doux des martinets et des
+hirondelles n'avait pas mont&eacute; comme un jet d'eau, comme un
+feu d'artifice de vie, unissant l'intervalle de ses hautes
+fus&eacute;es par la fil&eacute;e immobile et blanche de longs
+sillages horizontaux, sans le miracle charmant de ce
+ph&eacute;nom&egrave;ne naturel et local qui rattachait &agrave;
+la r&eacute;alit&eacute; les paysages que j'avais devant les
+yeux, j'aurais pu croire qu'ils n'&eacute;taient qu'un choix,
+chaque jour renouvel&eacute;, de peintures qu'on montrait
+arbitrairement dans l'endroit o&ugrave; je me trouvais et sans
+qu'elles eussent de rapport n&eacute;cessaire avec lui. Une fois
+c'&eacute;tait une exposition d'estampes japonaises: &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de la mince d&eacute;coupure de soleil rouge et
+rond comme la lune, un nuage jaune paraissait un lac contre
+lequel des glaives noirs se profilaient ainsi que les arbres de
+sa rive, une barre d'un rose tendre que je n'avais jamais revu
+depuis ma premi&egrave;re bo&icirc;te de couleurs s'enflait comme
+un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient
+attendre &agrave; sec qu'on v&icirc;nt les tirer pour les mettre
+&agrave; flot. Et avec le regard d&eacute;daigneux, ennuy&eacute;
+et frivole d'un amateur ou d'une femme parcourant, entre deux
+visites mondaines, une galerie, je me disais: &laquo;C'est
+curieux ce coucher de soleil, c'est diff&eacute;rent, mais enfin
+j'en ai d&eacute;j&agrave; vu d'aussi d&eacute;licats, d'aussi
+&eacute;tonnants que celui-ci.&raquo; J'avais plus de plaisir les
+soirs o&ugrave; un navire absorb&eacute; et fluidifi&eacute; par
+l'horizon tellement de la m&ecirc;me couleur que lui, ainsi que
+dans une toile apparaissait impressionniste, qu'il semblait aussi
+de la m&ecirc;me mati&egrave;re, comme si on n'e&ucirc;t fait que
+d&eacute;couper son avant, et les cordages en lesquels elle
+s'&eacute;tait amincie et filigran&eacute;e dans le bleu vaporeux
+du ciel. Parfois l'oc&eacute;an emplissait presque toute ma
+fen&ecirc;tre, sur&eacute;lev&eacute;e qu'elle &eacute;tait par
+une bande de ciel bord&eacute;e en haut seulement d'une ligne qui
+&eacute;tait du m&ecirc;me bleu que celui de la mer, mais
+qu'&agrave; cause de cela je croyais &ecirc;tre la mer encore et
+ne devant sa couleur diff&eacute;rente qu'&agrave; un effet
+d'&eacute;clairage. Un autre jour la mer n'&eacute;tait peinte
+que dans la partie basse de la fen&ecirc;tre dont tout le reste
+&eacute;tait rempli de tant de nuages pouss&eacute;s les uns
+contre les autres par bandes horizontales, que les carreaux
+avaient l'air par une pr&eacute;m&eacute;ditation ou une
+sp&eacute;cialit&eacute; de l'artiste, de pr&eacute;senter une
+&laquo;&eacute;tude de nuages&raquo;, cependant que les
+diff&eacute;rentes vitrines de la biblioth&egrave;que montrant
+des nuages semblables mais dans une autre partie de l'horizon et
+diversement color&eacute;s par la lumi&egrave;re, paraissaient
+offrir comme la r&eacute;p&eacute;tition, ch&egrave;re &agrave;
+certains ma&icirc;tres contemporains, d'un seul et m&ecirc;me
+effet, pris toujours &agrave; des heures diff&eacute;rentes mais
+qui maintenant avec l'immobilit&eacute; de l'art pouvaient
+&ecirc;tre tous vus ensemble dans une m&ecirc;me pi&egrave;ce,
+ex&eacute;cut&eacute;s au pastel et mis sous verre. Et parfois
+sur le ciel et la mer uniform&eacute;ment gris, un peu de rose
+s'ajoutait avec un raffinement exquis, cependant qu'un petit
+papillon qui s'&eacute;tait endormi au bas de la fen&ecirc;tre
+semblait apposer avec ses ailes au bas de cette &laquo;harmonie
+gris et rose&raquo; dans le go&ucirc;t de celles de Whistler, la
+signature favorite du ma&icirc;tre de Chesca. Le rose m&ecirc;me
+disparaissait, il n'y avait plus rien &agrave; regarder. Je me
+mettais debout un instant et avant de m'&eacute;tendre de nouveau
+je fermais les grands rideaux. Au-dessus d'eux, je voyais de mon
+lit la raie de clart&eacute; qui y restait encore,
+s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
+m'attrister et sans lui donner de regret que je laissais ainsi
+mourir au haut des rideaux l'heure o&ugrave; d'habitude
+j'&eacute;tais &agrave; table, car je savais que ce jour-ci
+&eacute;tait d'une autre sorte que les autres, plus long comme
+ceux du p&ocirc;le que la nuit interrompt seulement quelques
+minutes; je savais que de la chrysalide de ce cr&eacute;puscule
+se pr&eacute;parait &agrave; sortir, par une radieuse
+m&eacute;tamorphose, la lumi&egrave;re &eacute;clatante du
+restaurant de Rivebelle. Je me disais: &laquo;Il est
+temps&raquo;; je m'&eacute;tirais, sur le lit, je me levais,
+j'achevais ma toilette; et je trouvais du charme &agrave; ces
+instants inutiles, all&eacute;g&eacute;s de tout fardeau
+mat&eacute;riel, o&ugrave; tandis qu'en bas les autres
+d&icirc;naient, je n'employais les forces accumul&eacute;es
+pendant l'inactivit&eacute; de cette fin de journ&eacute;e
+qu'&agrave; s&eacute;cher mon corps, &agrave; passer un smoking,
+&agrave; attacher ma cravate, &agrave; faire tous ces gestes que
+guidait d&eacute;j&agrave; le plaisir attendu de revoir cette
+femme que j'avais remarqu&eacute;e la derni&egrave;re fois
+&agrave; Rivebelle, qui avait paru me regarder, n'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre sortie un instant de table que dans l'espoir que
+je la suivrais; c'est avec joie que j'ajoutais &agrave; moi tous
+ces app&acirc;ts pour me donner entier et dispos &agrave; une vie
+nouvelle, libre, sans souci, o&ugrave; j'appuierais mes
+h&eacute;sitations au calme de Saint-Loup et choisirais entre les
+esp&egrave;ces de l'histoire naturelle et les provenances de tous
+les pays, celles qui, composant les plats inusit&eacute;s,
+aussit&ocirc;t command&eacute;s par mon ami, auraient
+tent&eacute; ma gourmandise ou mon imagination.
+
+<p>Et tout &agrave; la fin, les jours vinrent o&ugrave; je ne
+pouvais plus rentrer de la digue par la salle &agrave; manger,
+ses vitres n'&eacute;taient plus ouvertes, car il faisait nuit
+dehors, et l'essaim des pauvres et des curieux attir&eacute;s par
+le flamboiement qu'ils ne pouvaient atteindre pendait, en noires
+grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et
+glissantes de la ruche de verre.</p>
+
+<p>On frappa; c'&eacute;tait Aim&eacute; qui avait tenu &agrave;
+m'apporter lui-m&ecirc;me les derni&egrave;res listes
+d'&eacute;trangers.</p>
+
+<p>Aim&eacute;, avant de se retirer, tint &agrave; me dire que
+Dreyfus &eacute;tait mille fois coupable. &laquo;On saura tout,
+me dit-il, pas cette ann&eacute;e, mais l'ann&eacute;e prochaine:
+c'est un monsieur tr&egrave;s li&eacute; dans l'&eacute;tat-major
+qui me l'a dit. Je lui demandais si on ne se d&eacute;ciderait
+pas &agrave; tout d&eacute;couvrir tout de suite avant la fin de
+l'ann&eacute;e. Il a pos&eacute; sa cigarette, continua
+Aim&eacute; en mimant la sc&egrave;ne et en secouant la
+t&ecirc;te et l'index comme avait fait son client voulant dire:
+il ne faut pas &ecirc;tre trop exigeant. &laquo;Pas cette
+ann&eacute;e, Aim&eacute;, qu'il m'a dit en me touchant &agrave;
+l'&eacute;paule, ce n'est pas possible. Mais &agrave;
+P&acirc;ques, oui!&raquo; Et Aim&eacute; me frappa
+l&eacute;g&egrave;rement sur l'&eacute;paule en me disant:
+&laquo;Vous voyez je vous montre exactement comme il a
+fait&raquo;, soit qu'il f&ucirc;t flatt&eacute; de cette
+familiarit&eacute; d'un grand personnage, soit pour que je pusse
+mieux appr&eacute;cier en pleine connaissance de cause la valeur
+de l'argument et nos raisons d'esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans un l&eacute;ger choc au cur qu'&agrave; la
+premi&egrave;re page de la liste des &eacute;trangers,
+j'aper&ccedil;us les mots: &laquo;Simonet et sa
+famille&raquo;.<br>
+ J'avais en moi de vieilles r&ecirc;veries qui dataient de mon
+enfance et o&ugrave; toute la tendresse qui &eacute;tait dans mon
+cur, mais qui &eacute;prouv&eacute;e par lui ne s'en distinguait
+pas, m'&eacute;tait apport&eacute;e par un &ecirc;tre aussi
+diff&eacute;rent que possible de moi. Cet &ecirc;tre, une fois de
+plus je le fabriquais en utilisant pour cela le nom de Simonet et
+le souvenir de l'harmonie qui r&eacute;gnait entre les jeunes
+corps que j'avais vus se d&eacute;ployer sur la plage, en une
+procession sportive, digne de l'antique et de Giotto. Je ne
+savais pas laquelle de ces jeunes filles &eacute;tait Mlle
+Simonet, si aucune d'elles s'appelait ainsi, mais je savais que
+j'&eacute;tais aim&eacute; de Mlle Simonet et que j'allais
+gr&acirc;ce &agrave; Saint-Loup essayer de la conna&icirc;tre.
+Malheureusement n'ayant obtenu qu'&agrave; cette condition une
+prolongation de cong&eacute;, il &eacute;tait oblig&eacute; de
+retourner tous les jours &agrave; Donci&egrave;res; mais, pour le
+faire manquer &agrave; ses obligations militaires, j'avais cru
+pouvoir compter, plus encore que pour son amiti&eacute; pour moi,
+sur cette m&ecirc;me curiosit&eacute; de naturaliste humain que
+si souvent, -- m&ecirc;me sans avoir vu la personne dont on
+parlait et rien qu'&agrave; entendre dire qu'il y avait une jolie
+caissi&egrave;re chez un fruitier, -- j'avais eue de faire
+connaissance avec une nouvelle vari&eacute;t&eacute; de la
+beaut&eacute; f&eacute;minine.<br>
+ Or, cette curiosit&eacute;, c'est &agrave; tort que j'avais
+esp&eacute;r&eacute; l'exciter chez Saint-Loup en lui parlant de
+mes jeunes filles. Car elle &eacute;tait pour longtemps
+paralys&eacute;e en lui par l'amour qu'il avait pour cette
+actrice dont il &eacute;tait l'amant. Et m&ecirc;me
+l'e&ucirc;t-il l&eacute;g&egrave;rement ressentie qu'il
+l'e&ucirc;t r&eacute;prim&eacute;e, &agrave; cause d'une sorte de
+croyance superstitieuse que de sa propre fid&eacute;lit&eacute;
+pouvait d&eacute;pendre celle de sa ma&icirc;tresse. Aussi
+f&ucirc;t-ce sans qu'il m'e&ucirc;t promis de s'occuper
+activement de mes jeunes filles que nous part&icirc;mes
+d&icirc;ner &agrave; Rivebelle.</p>
+
+<p>Les premiers temps, quand nous arrivions, le soleil venait de
+se coucher, mais il faisait encore clair; dans le jardin du
+restaurant dont les lumi&egrave;res n'&eacute;taient pas encore
+allum&eacute;es, la chaleur du jour tombait, se d&eacute;posait,
+comme au fond d'un vase le long des parois duquel la gel&eacute;e
+transparente et sombre de l'air semblait si consistante qu'un
+grand rosier appliqu&eacute; au mur obscurci qu'il veinait de
+rose, avait l'air de l'arborisation qu'on voit au fond d'une
+pierre d'onyx. Bient&ocirc;t ce ne fut qu'&agrave; la nuit que
+nous descendions de voiture, souvent m&ecirc;me que nous partions
+de Balbec si le temps &eacute;tait mauvais et que nous eussions
+retard&eacute; le moment de faire atteler, dans l'espoir d'une
+accalmie. Mais ces jours-l&agrave;, c'est sans tristesse que
+j'entendais le vent souffler, je savais qu'il ne signifiait pas
+l'abandon de mes projets, la r&eacute;clusion dans une chambre,
+je savais que, dans la grande salle &agrave; manger du restaurant
+o&ugrave; nous entrerions au son de la musique des tziganes, les
+innombrables lampes triompheraient ais&eacute;ment de
+l'obscurit&eacute; et du froid en leur appliquant leurs larges
+caut&egrave;res d'or, et je montais gaiement &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de Saint-Loup dans le coup&eacute; qui nous
+attendait sous l'averse. Depuis quelque temps, les paroles de
+Bergotte, se disant convaincu que malgr&eacute; ce que je
+pr&eacute;tendais, j'&eacute;tais fait pour go&ucirc;ter surtout
+les plaisirs de l'intelligence, m'avaient rendu au sujet de ce
+que je pourrais faire plus tard une esp&eacute;rance que
+d&eacute;cevait chaque jour l'ennui que j'&eacute;prouvais
+&agrave; me mettre devant une table &agrave; commencer une
+&eacute;tude critique ou un roman. &laquo;Apr&egrave;s tout, me
+disais-je, peut-&ecirc;tre le plaisir qu'on a eu &agrave;
+l'&eacute;crire n'est-il pas le crit&eacute;rium infaillible de
+la valeur d'une belle page; peut-&ecirc;tre n'est-il qu'un
+&eacute;tat accessoire qui s'y surajoute souvent, mais dont le
+d&eacute;faut ne peut pr&eacute;juger contre elle.
+Peut-&ecirc;tre certains chefs-d'uvre ont-ils &eacute;t&eacute;
+compos&eacute;s en b&acirc;illant.&raquo; Ma grand'm&egrave;re
+apaisait mes doutes en me disant que je travaillerais bien et
+avec joie si je me portais bien. Et, notre m&eacute;decin ayant
+trouv&eacute; plus prudent de m'avertir des graves risques
+auxquels pouvait m'exposer mon &eacute;tat de sant&eacute;, et
+m'ayant trac&eacute; toutes les pr&eacute;cautions
+d'hygi&egrave;ne &agrave; suivre pour &eacute;viter un accident,
+-- je subordonnais tous les plaisirs au but que je jugeais
+infiniment plus important qu'eux, de devenir assez fort pour
+pouvoir r&eacute;aliser l'uvre que je portais peut-&ecirc;tre en
+moi, j'exer&ccedil;ais sur moi-m&ecirc;me depuis que
+j'&eacute;tais &agrave; Balbec un contr&ocirc;le minutieux et
+constant. On n'aurait pu me faire toucher &agrave; la tasse de
+caf&eacute; qui m'e&ucirc;t priv&eacute; du sommeil de la nuit,
+n&eacute;cessaire pour ne pas &ecirc;tre fatigu&eacute; le
+lendemain. Mais quand nous arrivions &agrave; Rivebelle,
+aussit&ocirc;t, &agrave; cause de l'excitation d'un plaisir
+nouveau et me trouvant dans cette zone diff&eacute;rente
+o&ugrave; l'exceptionnel nous fait entrer apr&egrave;s avoir
+coup&eacute; le fil, patiemment tiss&eacute; depuis tant de
+jours, qui nous conduisait vers la sagesse -- comme s'il ne
+devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins
+&eacute;lev&eacute;es &agrave; r&eacute;aliser, disparaissait ce
+m&eacute;canisme pr&eacute;cis de prudente hygi&egrave;ne qui
+fonctionnait pour les sauvegarder. Tandis qu'un valet de pied me
+demandait mon paletot, Saint-Loup me disait:</p>
+
+<p>-- Vous n'aurez pas froid? Vous feriez peut-&ecirc;tre mieux
+de le garder il ne fait pas tr&egrave;s chaud.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondais: &laquo;Non, non,&raquo; et
+peut-&ecirc;tre je ne sentais pas le froid, mais en tous cas je
+ne savais plus la peur de tomber malade, la
+n&eacute;cessit&eacute; de ne pas mourir, l'importance de
+travailler. Je donnais mon paletot; nous entrions dans la salle
+du restaurant aux sons de quelque marche guerri&egrave;re
+jou&eacute;e par les tziganes, nous nous avancions entre les
+rang&eacute;es des tables servies comme dans un facile chemin de
+gloire, et, sentant l'ardeur joyeuse imprim&eacute;e &agrave;
+notre corps, par les rythmes de l'orchestre qui nous
+d&eacute;cernait ses honneurs militaires et ce triomphe
+imm&eacute;rit&eacute;, nous la dissimulions sous une mine grave
+et glac&eacute;e, sous une d&eacute;marche pleine de lassitude,
+pour ne pas imiter ces gommeuses de caf&eacute;-concert qui,
+venant de chanter sur un air belliqueux un couplet grivois,
+entrent en courant sur la sc&egrave;ne avec la contenance
+martiale d'un g&eacute;n&eacute;ral vainqueur.</p>
+
+<p>A partir de ce moment-l&agrave; j'&eacute;tais un homme
+nouveau, qui n'&eacute;tait plus le petit-fils de ma
+gran-'m&egrave;re et ne se souviendrait d'elle qu'en sortant,
+mais le fr&egrave;re momentan&eacute; des gar&ccedil;ons qui
+allaient nous servir.</p>
+
+<p>La dose de bi&egrave;re, &agrave; plus forte raison de
+champagne, qu'&agrave; Balbec je n'aurais pas voulu atteindre en
+une semaine, alors pourtant qu'&agrave; ma conscience calme et
+lucide la saveur de ces breuvages repr&eacute;sentassent un
+plaisir clairement appr&eacute;ciable mais ais&eacute;ment
+sacrifi&eacute;, je l'absorbais en une heure en y ajoutant
+quelques gouttes de porto, trop distrait pour pouvoir le
+go&ucirc;ter, et je donnais au violoniste qui venait de jouer les
+deux &laquo;louis&raquo; que j'avais &eacute;conomis&eacute;s
+depuis un mois en vue d'un achat que je ne me rappelais pas.
+Quelques-uns des gar&ccedil;ons qui servaient,
+l&acirc;ch&eacute;s entre les tables, fuyaient &agrave; toute
+vitesse, ayant sur leur paumes tendues un plat que cela semblait
+&ecirc;tre le but de ce genre de courses de ne pas laisser choir.
+Et de fait, les souffl&eacute;s au chocolat arrivaient &agrave;
+destination sans avoir &eacute;t&eacute; renvers&eacute;s, les
+pommes &agrave; l'anglaise, malgr&eacute; le galop qui avait
+d&ucirc; les secouer, rang&eacute;es comme au d&eacute;part
+autour de l'agneau de Pauilhac. Je remarquai un de ces servants,
+tr&egrave;s grand emplum&eacute; de superbes cheveux noirs, la
+figure fard&eacute;e d'un teint qui rappelait davantage certaines
+esp&egrave;ces d'oiseaux rares que l'esp&egrave;ce humaine et
+qui, courant sans tr&ecirc;ve et, e&ucirc;t-on dit, sans but,
+d'un bout &agrave; l'autre de la salle, faisait penser &agrave;
+quelqu'un de ces &laquo;aras&raquo; qui remplissent les grandes
+voli&egrave;res des jardins zoologiques de leur ardent coloris et
+de leur incompr&eacute;hensible agitation. Bient&ocirc;t le
+spectacle s'ordonna, &agrave; mes yeux du moins, d'une
+fa&ccedil;on plus noble et plus calme. Toute cette
+activit&eacute; vertigineuse se fixait en une calme harmonie. Je
+regardais les tables rondes, dont l'assembl&eacute;e innombrable
+emplissait le restaurant, comme autant de plan&egrave;tes, telles
+que celles-ci sont figur&eacute;es dans les tableaux
+all&eacute;goriques d'autrefois. D'ailleurs, une force
+d'attraction irr&eacute;sistible s'exer&ccedil;ait entre ces
+astres divers et &agrave; chaque table les d&icirc;neurs
+n'avaient d'yeux que pour les tables o&ugrave; ils
+n'&eacute;taient pas, exception faite pour quelque riche
+amphitryon, lequel ayant r&eacute;ussi &agrave; amener un
+&eacute;crivain c&eacute;l&egrave;bre, s'&eacute;vertuait
+&agrave; tirer de lui, gr&acirc;ce aux vertus de la table
+tournante, des propos insignifiants dont les dames
+s'&eacute;merveillaient. L'harmonie de ces tables astrales
+n'emp&ecirc;chait pas l'incessante r&eacute;volution des servants
+innombrables, lesquels parce qu'au lieu d'&ecirc;tre assis, comme
+les d&icirc;neurs, &eacute;taient debout &eacute;voluaient dans
+une zone sup&eacute;rieure. Sans doute l'un courait porter des
+hors-d'uvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais
+malgr&eacute; ces raisons particuli&egrave;res, leur course
+perp&eacute;tuelle entre les tables rondes finissait par
+d&eacute;gager la loi de sa circulation vertigineuse et
+r&eacute;gl&eacute;e.<br>
+ Assises derri&egrave;re un massif de fleurs, deux horribles
+caissi&egrave;res, occup&eacute;es &agrave; des calculs sans fin
+semblaient deux magiciennes occup&eacute;es &agrave;
+pr&eacute;voir par des calculs astrologiques les bouleversements
+qui pouvaient parfois se produire dans cette vo&ucirc;te
+c&eacute;leste con&ccedil;ue selon la science du moyen
+&acirc;ge.</p>
+
+<p>Et je plaignais un peu tous les d&icirc;neurs parce que je
+sentais que pour eux les tables rondes n'&eacute;taient pas des
+plan&egrave;tes et qu'ils n'avaient pas pratiqu&eacute; dans les
+choses un sectionnement qui nous d&eacute;barrasse de leur
+apparence coutumi&egrave;re et nous permet d'apercevoir des
+analogies.<br>
+ Ils pensaient qu'ils d&icirc;naient avec telle ou telle
+personne, que le repas co&ucirc;terait &agrave; peu pr&egrave;s
+tant et qu'ils recommenceraient le lendemain. Et ils paraissaient
+absolument insensibles au d&eacute;roulement d'un cort&egrave;ge
+de jeunes commis qui, probablement n'ayant pas &agrave; ce moment
+de besogne urgente, portaient processionnellement des pains dans
+des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches
+que leur donnaient en passant les ma&icirc;tres d'h&ocirc;tel,
+fixaient m&eacute;lancoliquement leurs yeux sur un r&ecirc;ve
+lointain et n'&eacute;taient consol&eacute;s que si quelque
+client de l'h&ocirc;tel de Balbec o&ugrave; ils avaient jadis
+&eacute;t&eacute; employ&eacute;s, les reconnaissant, leur
+adressait la parole et leur disait personnellement d'emporter le
+champagne qui n'&eacute;tait pas buvable, ce qui les remplissait
+d'orgueil.</p>
+
+<p>J'entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y
+avait du bien-&ecirc;tre ind&eacute;pendant des objets
+ext&eacute;rieurs qui peuvent en donner et que le moindre
+d&eacute;placement que j'occasionnais &agrave; mon corps,
+&agrave; mon attention, suffisait &agrave; me faire
+&eacute;prouver, comme &agrave; un il ferm&eacute; une
+l&eacute;g&egrave;re compression donne la sensation de la
+couleur. J'avais d&eacute;j&agrave; bu beaucoup de porto, et si
+je demandais &agrave; en prendre encore, c'&eacute;tait moins en
+vue du bien-&ecirc;tre que les verres nouveaux m'apporteraient
+que par l'effet du bien-&ecirc;tre produit par les verres
+pr&eacute;c&eacute;dents. Je laissais la musique conduire
+elle-m&ecirc;me mon plaisir sur chaque note o&ugrave;,
+docilement, il venait alors se poser. Si, pareil &agrave; ces
+industries chimiques gr&acirc;ce auxquelles sont
+d&eacute;bit&eacute;s en grandes quantit&eacute;s, des corps qui
+ne se rencontrent dans la nature que d'une fa&ccedil;on
+accidentelle et fort rarement, ce restaurant de Rivebelle
+r&eacute;unissait en un m&ecirc;me moment, plus de femmes au fond
+desquelles me sollicitaient des perspectives de bonheur que le
+hasard des promenades ou des voyages ne m'en e&ucirc;t fait
+rencontrer en une ann&eacute;e, d'autre part, cette musique que
+nous entendions -- arrangements de valses, d'op&eacute;rettes
+allemandes, de chansons de caf&eacute;s-concerts, toutes
+nouvelles pour moi -- &eacute;tait elle-m&ecirc;me comme un lieu
+de plaisir a&eacute;rien superpos&eacute; &agrave; l'autre et
+plus grisant que lui. Car chaque motif, particulier comme une une
+femme, ne r&eacute;servait pas comme elle e&ucirc;t fait, pour
+quelque privil&eacute;gi&eacute;, le secret de volupt&eacute;
+qu'il rec&eacute;lait: il me le proposait, me reluquait, venait
+&agrave; moi d'une allure capricieuse ou canaille, m'accostait,
+me caressait, comme si j'&eacute;tais devenu tout d'un coup plus
+s&eacute;duisant, plus puissant ou plus riche; je leur trouvais
+bien, &agrave; ces airs, quelque chose de cruel; c'est que tout
+sentiment d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; de la beaut&eacute;,
+tout reflet de l'intelligence leur &eacute;tait inconnu; pour eux
+le plaisir physique existe seul. Et ils sont l'enfer le plus
+impitoyable, le plus d&eacute;pourvu d'issues pour le malheureux
+jaloux &agrave; qui ils pr&eacute;sentent ce plaisir, ce plaisir
+que la femme aim&eacute;e go&ucirc;te avec un autre -- comme la
+seule chose qui existe au monde pour celle qui le remplit tout
+entier.<br>
+ Mais tandis que je r&eacute;p&eacute;tais &agrave; mi-voix les
+notes de cet air, et lui rendais son baiser, la volupt&eacute;
+&agrave; lui sp&eacute;ciale qu'il me faisait &eacute;prouver me
+devint si ch&egrave;re, que j'aurais quitt&eacute; mes parents
+pour suivre le motif dans le monde singulier qu'il construisait
+dans l'invisible, en lignes tour &agrave; tour pleines de langeur
+et de vivacit&eacute;.<br>
+ Quoiqu'un tel plaisir ne soit pas d'une sorte qui donne plus de
+valeur &agrave; l'&ecirc;tre auquel il s'ajoute, car il n'est
+per&ccedil;u que de lui seul, et quoique, chaque fois que dans
+notre vie, nous avons d&eacute;plu &agrave; une femme qui nous a
+aper&ccedil;u elle ignor&acirc;t si &agrave; ce moment-l&agrave;
+nous poss&eacute;dions ou non cette f&eacute;licit&eacute;
+int&eacute;rieure et subjective qui, par cons&eacute;quent,
+n'e&ucirc;t rien chang&eacute; au jugement qu'elle porta sur
+nous, je me sentais plus puissant, presque irr&eacute;sistible.
+Il me semblait que mon amour n'&eacute;tait plus quelque chose de
+d&eacute;plaisant et dont on pouvait sourire mais avait
+pr&eacute;cis&eacute;ment la beaut&eacute; touchante, la
+s&eacute;duction de cette musique, semblable elle-m&ecirc;me
+&agrave; un milieu sympathique o&ugrave; celle que j'aimais et
+moi nous nous serions rencontr&eacute;s, soudain devenus
+intimes.</p>
+
+<p>Le restaurant n'&eacute;tait pas fr&eacute;quent&eacute;
+seulement par des demi-mondaines, mais aussi par des gens du
+monde le plus &eacute;l&eacute;gant, qui y venaient go&ucirc;ter
+vers cinq heures ou y donnaient de grands d&icirc;ners. Les
+go&ucirc;ters avaient lieu dans une longue galerie vitr&eacute;e,
+&eacute;troite, en forme de couloir qui, allant du vestibule
+&agrave; la salle &agrave; manger, longeait sur un
+c&ocirc;t&eacute; le jardin, duquel elle n'&eacute;tait
+s&eacute;par&eacute;e, sauf en exceptant quelques colonnes de
+pierre, que par le vitrage qu'on ouvrait ici ou l&agrave;. Il en
+r&eacute;sultait outre de nombreux courants d'air, des coups de
+soleil brusques, intermittents, un &eacute;clairage
+&eacute;blouissant, emp&ecirc;chant presque de distinguer les
+go&ucirc;teuses, ce qui faisait que, quand elles &eacute;taient
+l&agrave;, empil&eacute;es deux tables par deux tables dans toute
+la longueur de l'&eacute;troit goulot, comme elles
+ch&acirc;toyaient &agrave; tous les mouvements qu'elles faisaient
+pour boire leur th&eacute; ou se saluer entre elles, on aurait
+dit un r&eacute;servoir, une nasse o&ugrave; le p&ecirc;cheur a
+entass&eacute; les &eacute;clatants poissons qu'il a pris,
+lesquels &agrave; moiti&eacute; hors de l'eau et baign&eacute;s
+de rayons miroitent aux regards en leur &eacute;clat
+changeant.</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard, pendant le d&icirc;ner qui lui,
+&eacute;tait naturellement servi dans la salle &agrave; manger,
+on allumait les lumi&egrave;res, bien qu'il f&icirc;t encore
+clair dehors, de sorte qu'on voyait devant soi, dans le jardin,
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de pavillons &eacute;clair&eacute;s
+par le cr&eacute;puscule et qui semblaient les p&acirc;les
+spectres du soir, des charmilles dont la glauque verdure
+&eacute;tait travers&eacute;e par les derniers rayons et qui de
+la pi&egrave;ce &eacute;clair&eacute;e par les lampes o&ugrave;
+on d&icirc;nait, apparaissaient au del&agrave; du vitrage -- non
+plus comme on aurait dit des dames qui go&ucirc;taient &agrave;
+la fin de l'apr&egrave;s-midi, le long du couloir bleu&acirc;tre
+et or, dans un filet &eacute;tincelant et humide -- mais comme
+les v&eacute;g&eacute;tations d'un p&acirc;le et vert aquarium
+g&eacute;ant &agrave; la lumi&egrave;re surnaturelle. On se
+levait de table; et si les convives, pendant le repas, tout en
+passant leur temps &agrave; regarder, &agrave; reconna&icirc;tre,
+&agrave; se faire nommer les convives du d&icirc;ner voisin,
+avaient &eacute;t&eacute; retenus dans une coh&eacute;sion
+parfaite autour de leur propre table, la force attractive qui les
+faisait graviter autour de leur amphytrion d'un soir perdait de
+sa puissance, au moment o&ugrave; pour prendre le caf&eacute; ils
+se rendaient dans ce m&ecirc;me couloir qui avait servi aux
+go&ucirc;ters; il arrivait souvent qu'au moment du passage, tel
+d&icirc;ner en marche abandonnait l'un ou plusieurs de ses
+corpuscules, qui ayant subi trop fortement l'attraction du
+d&icirc;ner rival se d&eacute;tachaient un instant du leur,
+o&ugrave; ils &eacute;taient remplac&eacute;s par des messieurs
+ou des dames qui &eacute;taient venus saluer des amis, avant de
+rejoindre, en disant: &laquo;Il faut que je me sauve retrouver M.
+X... dont je suis ce soir l'invit&eacute;.&raquo; Et pendant un
+instant on aurait dit de deux bouquets s&eacute;par&eacute;s qui
+auraient interchang&eacute; quelques-unes de leurs fleurs. Puis
+le couloir lui-m&ecirc;me se vidait. Souvent, comme il faisait
+m&ecirc;me apr&egrave;s d&icirc;ner encore un peu jour, on
+n'allumait pas ce long corridor, et c&ocirc;toy&eacute; par les
+arbres qui se penchaient au dehors de l'autre c&ocirc;t&eacute;
+du vitrage, il avait l'air d'une all&eacute;e dans un jardin
+bois&eacute; et t&eacute;n&eacute;breux. Parfois dans l'ombre une
+d&icirc;neuse s'y attardait. En le traversant pour sortir, j'y
+distinguai un soir, assise au milieu d'un groupe inconnu, la
+belle princesse de Luxembourg. Je me d&eacute;couvris sans
+m'arr&ecirc;ter. Elle me reconnut, inclina la t&ecirc;te en
+souriant; tr&egrave;s au-dessus de ce salut, &eacute;manant de ce
+mouvement m&ecirc;me, s'&eacute;lev&egrave;rent
+m&eacute;lodieusement quelques paroles &agrave; mon adresse, qui
+devaient &ecirc;tre un bonsoir un peu long, non pour que je
+m'arr&ecirc;tasse, mais seulement pour compl&eacute;ter le salut,
+pour en faire un salut parl&eacute;. Mais les paroles
+rest&egrave;rent si indistinctes et le son que seul je
+per&ccedil;us se prolongea si doucement et me sembla si musical,
+que ce fut comme si dans la ramure assombrie des arbres, un
+rossignol se f&ucirc;t mis &agrave; chanter. Si par hasard pour
+finir la soir&eacute;e avec telle bande d'amis &agrave; lui que
+nous avions rencontr&eacute;e, Saint-Loup d&eacute;cidait de nous
+rendre au Casino d'une plage voisine, et partant avec eux, s'il
+me mettait seul dans une voiture, je recommandais au cocher
+d'aller &agrave; toute vitesse, afin que fussent moins longs les
+instants que je passerais sans avoir l'aide de personne pour me
+dispenser de fournir moi-m&ecirc;me &agrave; ma
+sensibilit&eacute; -- en faisant machine en arri&egrave;re et en
+sortant de la passivit&eacute; o&ugrave; j'&eacute;tais pris
+comme dans un engrenage, -- ces modifications que depuis mon
+arriv&eacute;e &agrave; Rivebelle je recevais des autres. Le choc
+possible avec une voiture venant en sens inverse dans ces
+sentiers o&ugrave; il n'y avait de place que pour une seule et
+o&ugrave; il faisait nuit noire, l'instabilit&eacute; du sol
+souvent &eacute;boul&eacute; de la falaise, la proximit&eacute;
+de son versant &agrave; pic sur la mer, rien de tout cela ne
+trouvait en moi le petit effort qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+n&eacute;cessaire pour amener la repr&eacute;sentation et la
+crainte du danger jusqu'&agrave; ma raison. C'est que pas plus
+que ce n'est le d&eacute;sir de devenir c&eacute;l&egrave;bre,
+mais l'habitude d'&ecirc;tre laborieux qui nous permet de
+produire une uvre, ce n'est l'all&eacute;gresse du moment
+pr&eacute;sent, mais les sages r&eacute;flexions du pass&eacute;,
+qui nous aident &agrave; pr&eacute;server le futur. Or, si
+d&eacute;j&agrave; en arrivant &agrave; Rivebelle, j'avais
+jet&eacute; loin de moi ces b&eacute;quilles du raisonnement, du
+contr&ocirc;le de soi-m&ecirc;me qui aident notre
+infirmit&eacute; &agrave; suivre le droit chemin, et me trouvais
+en proie &agrave; une sorte d'ataxie morale, l'alcool, en tendant
+exceptionnellement mes nerfs, avait donn&eacute; aux minutes
+actuelles, une qualit&eacute;, un charme, qui n'avaient pas eu
+pour effet de me rendre plus apte ni m&ecirc;me plus
+r&eacute;solu &agrave; les d&eacute;fendre; car en me les faisant
+pr&eacute;f&eacute;rer mille fois au reste de ma vie, mon
+exaltation les en isolait; j'&eacute;tais enferm&eacute; dans le
+pr&eacute;sent comme les h&eacute;ros, comme les ivrognes;
+momentan&eacute;ment &eacute;clips&eacute;, mon pass&eacute; ne
+projetait plus devant moi cette ombre de lui-m&ecirc;me que nous
+appelons notre avenir; pla&ccedil;ant le but de ma vie, non plus
+dans la r&eacute;alisation des r&ecirc;ves de ce pass&eacute;,
+mais dans la f&eacute;licit&eacute; de la minute pr&eacute;sente,
+je ne voyais pas plus loin qu'elle. De sorte que, par une
+contradiction qui n'&eacute;tait qu'apparente, c'est au moment
+o&ugrave; j'&eacute;prouvais un plaisir exceptionnel, o&ugrave;
+je sentais que ma vie pouvait &ecirc;tre heureuse, o&ugrave; elle
+aurait d&ucirc; avoir &agrave; mes yeux plus de prix, c'est
+&agrave; ce moment que, d&eacute;livr&eacute; des soucis qu'elle
+avait pu m'inspirer jusque-l&agrave;, je la livrais sans
+h&eacute;sitation au hasard d'un accident. Je ne faisais, du
+reste, en somme, que concentrer dans une soir&eacute;e l'incurie
+qui pour les autres hommes est dilu&eacute;e dans leur existence
+enti&egrave;re o&ugrave; journellement ils affrontent sans
+n&eacute;cessit&eacute; le risque d'un voyage en mer, d'une
+promenade en a&eacute;roplane ou en automobile quand les attend
+&agrave; la maison l'&ecirc;tre que leur mort briserait ou quand
+est encore li&eacute; &agrave; la fragilit&eacute; de leur
+cerveau le livre dont la prochaine mise au jour est la seule
+raison de leur vie. Et de m&ecirc;me dans le restaurant de
+Rivebelle, les soirs o&ugrave; nous y restions, si quelqu'un
+&eacute;tait venu dans l'intention de me tuer, comme je ne voyais
+plus que dans un lointain sans r&eacute;alit&eacute; ma
+grand-m&egrave;re, ma vie &agrave; venir, mes livres &agrave;
+composer, comme j'adh&eacute;rais tout entier &agrave; l'odeur de
+la femme qui &eacute;tait &agrave; la table voisine, &agrave; la
+politesse des ma&icirc;tres d'h&ocirc;tel, au contour de la valse
+qu'on jouait, que j'&eacute;tais coll&eacute; &agrave; la
+sensation pr&eacute;sente, n'ayant pas plus d'extension qu'elle
+ni d'autre but que de ne pas en &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;,
+je serais mort contre elle, je me serais laiss&eacute; massacrer
+sans offrir de d&eacute;fense, sans bouger, abeille engourdie par
+la fum&eacute;e du tabac, qui n'a plus le souci de
+pr&eacute;server sa ruche.</p>
+
+<p>Je dois du reste dire que cette insignifiance o&ugrave;
+tombaient les choses les plus graves, par contraste avec la
+violence de mon exaltation finissait par comprendre m&ecirc;me
+Mlle Simonet et ses amies. L'entreprise de les conna&icirc;tre me
+semblait maintenant facile mais indiff&eacute;rente, car ma
+sensation pr&eacute;sente seule, gr&acirc;ce &agrave; son
+extraordinaire puissance, &agrave; la joie que provoquaient ses
+moindres modifications et m&ecirc;me sa simple continuit&eacute;,
+avait de l'importance pour moi; tout le reste, parents, travail,
+plaisirs, jeunes filles de Balbec, ne pesait pas plus qu'un
+flocon d'&eacute;cume dans un grand vent qui ne le laisse pas se
+poser, n'existait plus que relativement &agrave; cette puissance
+int&eacute;rieure: l'ivresse r&eacute;alise pour quelques heures
+l'id&eacute;alisme subjectif, le ph&eacute;nom&eacute;nisme pur;
+tout n'est plus qu'apparences et n'existe plus qu'en fonction de
+notre sublime nous-m&ecirc;me. Ce n'est pas, du reste, qu'un
+amour v&eacute;ritable, si nous en avons un, ne puisse subsister
+dans un semblable &eacute;tat. Mais nous sentons si bien, comme
+dans un milieu nouveau, que des pressions inconnues ont
+chang&eacute; les dimensions de ce sentiment que nous ne pouvons
+pas le consid&eacute;rer pareillement. Ce m&ecirc;me amour, nous
+le retrouvons bien, mais d&eacute;plac&eacute;, ne pesant plus
+sur nous, satisfait de la sensation que lui accorde le
+pr&eacute;sent et qui nous suffit, car de ce qui n'est pas actuel
+nous ne nous soucions pas.<br>
+ Malheureusement le coefficient qui change ainsi les valeurs ne
+les change que dans cette heure d'ivresse. Les personnes qui
+n'avaient plus d'importance et sur lesquelles nous soufflions
+comme sur des bulles de savon reprendront le lendemain leur
+densit&eacute;; il faudra essayer de nouveau de se remettre aux
+travaux qui ne signifiaient plus rien. Chose plus grave encore,
+cette math&eacute;matique du lendemain, la m&ecirc;me que celle
+d'hier et avec les probl&egrave;mes de laquelle nous nous
+retrouverons inexorablement aux prises, c'est celle qui nous
+r&eacute;git m&ecirc;me pendant ces heures-l&agrave;, sauf pour
+nous-m&ecirc;me. S'il se trouve pr&egrave;s de nous une femme
+vertueuse ou hostile, cette chose si difficile la veille --
+&agrave; savoir que nous arrivions &agrave; lui plaire, -- nous
+semble maintenant un million de fois plus ais&eacute;e sans
+l'&ecirc;tre devenue en rien, car ce n'est qu'&agrave; nos
+propres yeux, &agrave; nos propres yeux int&eacute;rieurs que
+nous avons chang&eacute;. Et elle est aussi m&eacute;contente
+&agrave; l'instant m&ecirc;me que nous nous soyons permis une
+familiarit&eacute; que nous le serons le lendemain d'avoir
+donn&eacute; cent francs au chasseur et, pour la m&ecirc;me
+raison, qui pour nous a &eacute;t&eacute; seulement
+retard&eacute;e: l'absence d'ivresse.</p>
+
+<p>Je ne connaissais aucune des femmes qui &eacute;taient
+&agrave; Rivebelle, et qui parce qu'elles faisaient partie de mon
+ivresse comme les reflets font partie du miroir, me paraissaient
+mille fois plus d&eacute;sirables que la de moins en moins
+existante Mlle Simonet. Une jeune blonde, seule, &agrave; l'air
+triste, sous son chapeau de paille piqu&eacute; de fleurs des
+champs me regarda un instant d'un air r&ecirc;veur et me parut
+agr&eacute;able. Puis ce fut le tour d'une autre, puis d'une
+troisi&egrave;me; enfin d'une brune au teint &eacute;clatant.
+Presque toutes &eacute;taient connues, &agrave; d&eacute;faut de
+moi, par Saint-Loup.</p>
+
+<p>Avant qu'il e&ucirc;t fait la connaissance de sa
+ma&icirc;tresse actuelle, il avait en effet tellement v&eacute;cu
+dans le monde restreint de la noce, que de toutes les femmes qui
+d&icirc;naient ces soirs-l&agrave; &agrave; Rivebelle et dont
+beaucoup s'y trouvaient par hasard, &eacute;tant venues au bord
+de la mer, certaines pour retrouver leur amant, d'autres pour
+t&acirc;cher d'en trouver un, il n'y en avait gu&egrave;re qu'il
+ne conn&ucirc;t pour avoir pass&eacute; -- lui-m&ecirc;me ou tel
+de ses amis -- au moins une nuit avec elles. Il ne les saluait
+pas si elles &eacute;taient avec un homme, et elles tout en le
+regardant plus qu'un autre parce que l'indiff&eacute;rence qu'on
+lui savait pour toute femme qui n'&eacute;tait pas son actrice,
+lui donnait aux yeux de celles-ci un prestige singulier, elles
+avaient l'air de ne pas le conna&icirc;tre. Et l'une chuchotait:
+&laquo;C'est le petit Saint-Loup. Il para&icirc;t qu'il aime
+toujours sa grue. C'est la grande amour. Quel joli gar&ccedil;on!
+Moi je le trouve &eacute;patant; et quel chic! Il y a tout de
+m&ecirc;me des femmes qui ont une sacr&eacute;e veine. Et un chic
+type en tout. Je l'ai bien connu quand j'&eacute;tais avec
+d'Orl&eacute;ans. C'&eacute;tait les deux ins&eacute;parables. Il
+en faisait une noce &agrave; ce moment-l&agrave;! Mais ce n'est
+plus &ccedil;a; il ne lui fait pas de queues. Ah! elle peut dire
+qu'elle en a une chance. Et je me demande qu'est-ce qu'il peut
+lui trouver. Il faut qu'il soit tout de m&ecirc;me une fameuse
+truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches
+&agrave; l'am&eacute;ricaine et des dessous sales! Je crois
+qu'une petite ouvri&egrave;re ne voudrait pas de ses pantalons.
+Regardez-moi un peu quels yeux il a, on se jetterait au feu pour
+un homme comme &ccedil;a. Tiens, tais-toi, il m'a reconnue, il
+rit, oh! il me connaissait bien. On n'a qu'&agrave; lui parler de
+moi.&raquo; Entre elles et lui je surprenais un regard
+d'intelligence.<br>
+ J'aurais voulu qu'il me pr&eacute;sent&acirc;t &agrave; ces
+femmes, pouvoir leur demander un rendez-vous et qu'elles me
+l'accordassent m&ecirc;me si je n'avais pas pu l'accepter. Car
+sans cela leur visage resterait &eacute;ternellement
+d&eacute;pourvu dans ma m&eacute;moire, de cette partie de
+lui-m&ecirc;me, -- et comme si elle &eacute;tait cach&eacute;e
+par un voile -- qui varie avec toutes les femmes, que nous ne
+pouvons imaginer chez l'une quand nous ne l'y avons pas vue, et
+qui appara&icirc;t seulement dans le regard qui s'adresse
+&agrave; nous et qui acquiesce &agrave; notre d&eacute;sir et
+nous promet qu'il sera satisfait. Et pourtant m&ecirc;me aussi
+r&eacute;duit, leur visage &eacute;tait pour moi bien plus que
+celui des femmes que j'aurais su vertueuses et ne me semblait pas
+comme le leur, plat, sans dessous, compos&eacute; d'une
+pi&egrave;ce unique et sans &eacute;paisseur. Sans doute il
+n'&eacute;tait pas pour moi ce qu'il devait &ecirc;tre pour
+Saint-Loup qui par la m&eacute;moire sous l'indiff&eacute;rence,
+pour lui transparente, des traits immobiles qui affectaient de ne
+pas le conna&icirc;tre ou sous la banalit&eacute; du m&ecirc;me
+salut que l'on e&ucirc;t adress&eacute; aussi bien &agrave; tout
+autre, se rappelait, voyait, entre des cheveux d&eacute;faits,
+une bouche p&acirc;m&eacute;e et des yeux mi-clos, tout un
+tableau silencieux comme ceux que les peintres, pour tromper le
+gros des visiteurs rev&ecirc;tent d'une toile d&eacute;cente.
+Certes, pour moi au contraire qui sentais que rien de mon
+&ecirc;tre n'avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; en telle ou telle
+de ces femmes et n'y serait emport&eacute; dans les routes
+inconnues qu'elle suivrait pendant sa vie, ces visages restaient
+ferm&eacute;s. Mais c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; assez de
+savoir qu'ils s'ouvraient pour qu'ils me semblassent d'un prix
+que je ne leur aurais pas trouv&eacute; s'ils n'avaient
+&eacute;t&eacute; que de belles m&eacute;dailles, au lieu de
+m&eacute;daillons sous lesquels se cachaient des souvenirs
+d'amour. Quand &agrave; Robert, tenant &agrave; peine en place,
+quand il &eacute;tait assis, dissimulant sous un sourire d'homme
+de cour l'avidit&eacute; d'agir en homme de guerre, &agrave; le
+bien regarder, je me rendais compte combien l'ossature
+&eacute;nergique de son visage triangulaire devait &ecirc;tre la
+m&ecirc;me que celle de ses anc&ecirc;tres, plus faite pour un
+ardent archer que pour un lettr&eacute; d&eacute;licat. Sous la
+peau fine, la construction hardie, l'architecture f&eacute;odale
+apparaissaient. Sa t&ecirc;te faisait penser &agrave; ces tours
+d'antiques donjons dont les cr&eacute;neaux inutilis&eacute;s
+restent visibles, mais qu'on a am&eacute;nag&eacute;es
+int&eacute;rieurement en biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; Balbec, de telle de ces inconnues
+&agrave; qui il m'avait pr&eacute;sent&eacute; je me redisais
+sans m'arr&ecirc;ter une seconde et pourtant sans presque m'en
+apercevoir: &laquo;Quelle femme d&eacute;licieuse!&raquo; comme
+on chante un refrain. Certes, ces paroles &eacute;taient
+plut&ocirc;t dict&eacute;es par les dispositions nerveuses que
+par un jugement durable. Il n'en est pas moins vrai que si
+j'eusse eu mille francs sur moi et qu'il y e&ucirc;t encore des
+bijoutiers d'ouverts &agrave; cette heure-l&agrave;, j'eusse
+achet&eacute; une bague &agrave; l'inconnue. Quand les heures de
+notre vie se d&eacute;roulent ainsi que sur des plans trop
+diff&eacute;rents, on se trouve donner trop de soi pour des
+personnes diverses qui le lendemain vous semblent sans
+int&eacute;r&ecirc;t. Mais on se sent responsable de ce qu'on
+leur a dit la veille et on veut y faire honneur.</p>
+
+<p>Comme ces soirs-l&agrave; je rentrais plus tard, je retrouvais
+avec plaisir dans ma chambre qui n'&eacute;tait plus hostile le
+lit o&ugrave; le jour de mon arriv&eacute;e, j'avais cru qu'il me
+serait toujours impossible de me reposer et o&ugrave; maintenant
+mes membres si las cherchaient un soutien; de sorte que
+successivement mes cuisses, mes hanches, mes &eacute;paules
+t&acirc;chaient d'adh&eacute;rer en tous leurs points aux draps
+qui enveloppaient le matelas, comme si ma fatigue, pareille
+&agrave; un sculpteur, avait voulu prendre un moulage total d'un
+corps humain. Mais je ne pouvais m'endormir, je sentais approcher
+le matin; le calme, la bonne sant&eacute; n'&eacute;taient plus
+en moi. Dans ma d&eacute;tresse, il me semblait que jamais je ne
+les retrouverais plus. Il m'e&ucirc;t fallu dormir longtemps pour
+les rejoindre.<br>
+ Or, me fuss&eacute;-je assoupi, que de toutes fa&ccedil;ons je
+serais r&eacute;veill&eacute; deux heures apr&egrave;s par le
+concert symphonique. Tout &agrave; coup je m'endormais, je
+tombais dans ce sommeil lourd o&ugrave; se d&eacute;voilent pour
+nous le retour &agrave; la jeunesse, la reprise des ann&eacute;es
+pass&eacute;es, des sentiments perdus, la d&eacute;sincarnation,
+la transmigration des &acirc;mes, l'&eacute;vocation des morts,
+les illusions de la folie, la r&eacute;gression vers les
+r&egrave;gnes les plus &eacute;l&eacute;mentaires de la nature
+(car on dit que nous voyons souvent des animaux en r&ecirc;ve,
+mais on oublie que presque toujours que nous y sommes
+nous-m&ecirc;me un animal priv&eacute; de cette raison qui
+projette sur les choses une clart&eacute; de certitude; nous n'y
+offrons au contraire, au spectacle de la vie, qu'une vision
+douteuse et &agrave; chaque minute an&eacute;antie pour l'oubli,
+la r&eacute;alit&eacute; pr&eacute;c&eacute;dente
+s'&eacute;vanouissant devant celle qui lui succ&egrave;de comme
+une projection de lanterne magique devant la suivante quand on a
+chang&eacute; le verre), tous ces myst&egrave;res que nous
+croyons ne pas conna&icirc;tre et auxquels nous sommes en
+r&eacute;alit&eacute; initi&eacute;s presque toutes les nuits
+ainsi qu'&agrave; l'autre grand myst&egrave;re de
+l'an&eacute;antissement et de la r&eacute;surrection. Rendue plus
+vagabonde par la digestion difficile du d&icirc;ner de Rivebelle,
+l'illumination successive et errante de zones assombries de mon
+pass&eacute; faisait de moi un &ecirc;tre dont le supr&ecirc;me
+bonheur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de rencontrer Legrandin avec
+lequel je venais de causer en r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Puis, m&ecirc;me ma propre vie m'&eacute;tait
+enti&egrave;rement cach&eacute;e par un d&eacute;cor nouveau,
+comme celui plant&eacute; tout au bord du plateau et devant
+lequel pendant que, derri&egrave;re, on proc&egrave;de aux
+changements de tableaux, des acteurs donnent un divertissement.
+Celui o&ugrave; je tenais alors mon r&ocirc;le, &eacute;tait dans
+le go&ucirc;t des contes orientaux, je n'y savais rien de mon
+pass&eacute; ni de moi-m&ecirc;me, &agrave; cause de cet
+extr&ecirc;me rapprochement d'un d&eacute;cor interpos&eacute;;
+je n'&eacute;tais qu'un personnage qui recevait la bastonnade et
+subissais des ch&acirc;timents vari&eacute;s pour une faute que
+je n'apercevais pas mais qui &eacute;tait d'avoir bu trop de
+porto. Tout &agrave; coup je m'&eacute;veillais, je m'apercevais
+qu'&agrave; la faveur d'un long sommeil, je n'avais pas entendu
+le concert symphonique. C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+l'apr&egrave;s-midi; je m'en assurais &agrave; ma montre,
+apr&egrave;s quelques efforts pour me redresser, efforts
+infructueux d'abord et interrompus par des chutes sur l'oreiller,
+mais de ces chutes courtes qui suivent le sommeil comme les
+autres ivresses, que ce soit le vin qui les procure, ou une
+convalescence; du reste avant m&ecirc;me d'avoir regard&eacute;
+l'heure j'&eacute;tais certain que midi &eacute;tait
+pass&eacute;. Hier soir, je n'&eacute;tais plus qu'un &ecirc;tre
+vid&eacute;, sans poids (et comme il faut avoir &eacute;t&eacute;
+couch&eacute; pour &ecirc;tre capable de s'asseoir et avoir dormi
+pour l'&ecirc;tre de se taire), je ne pouvais cesser de remuer ni
+de parler, je n'avais plus de consistance, de centre de
+gravit&eacute;, j'&eacute;tais lanc&eacute;, il me semblait que
+j'aurais pu continuer ma morne course jusque dans la lune. Or, si
+en dormant mes yeux n'avaient pas vu l'heure, mon corps avait su
+la calculer, il avait mesur&eacute; le temps non pas sur un
+cadran superficiellement figur&eacute;, mais par la pes&eacute;e
+progressive de toutes mes forces refaites que comme une puissante
+horloge il avait cran par cran, laiss&eacute; descendre de mon
+cerveau dans le reste de mon corps o&ugrave; elles entassaient
+maintenant jusque au-dessus de mes genoux l'abondance intacte de
+leurs provisions. S'il est vrai que la mer ait &eacute;t&eacute;
+autrefois notre milieu vital o&ugrave; il faille replonger notre
+sang pour retrouver nos forces, il en est de m&ecirc;me de
+l'oubli, du n&eacute;ant mental; on semble alors absent du temps
+pendant quelques heures; mais les forces qui se sont
+rang&eacute;es pendant ce temps-l&agrave; sans &ecirc;tre
+d&eacute;pens&eacute;es le mesurent par leur quantit&eacute;
+aussi exactement que les poids de l'horloge o&ugrave; les
+croulants monticules du sablier. On ne sort, d'ailleurs, pas plus
+ais&eacute;ment d'un tel sommeil que de la veille
+prolong&eacute;e, tant toutes choses tendent &agrave; durer et
+s'il est vrai que certains narcotiques font dormir, dormir
+longtemps est un narcotique plus puissant encore, apr&egrave;s
+lequel on a bien de la peine &agrave; se r&eacute;veiller. Pareil
+&agrave; un matelot qui voit bien le quai o&ugrave; amarrer sa
+barque, secou&eacute;e cependant encore par les flots, j'avais
+bien l'id&eacute;e de regarder l'heure et de me lever, mais mon
+corps &eacute;tait &agrave; tout instant rejet&eacute; dans le
+sommeil; l'atterrissage &eacute;tait difficile, et avant de me
+mettre debout pour atteindre ma montre et confronter son heure
+avec celle qu'indiquait la richesse de mat&eacute;riaux dont
+disposaient mes jambes rompues, je retombais encore deux ou trois
+fois sur mon oreiller.</p>
+
+<p>Enfin je voyais clairement: &laquo;deux heures de
+l'apr&egrave;s-midi!&raquo; je sonnais, mais aussit&ocirc;t je
+rentrais dans un sommeil qui cette fois devait &ecirc;tre
+infiniment plus long, si j'en jugeais par le repos et la vision
+d'une immense nuit d&eacute;pass&eacute;e, que je trouvais au
+r&eacute;veil. Pourtant comme celui-ci &eacute;tait caus&eacute;
+par l'entr&eacute;e de Fran&ccedil;oise, entr&eacute;e qu'avait
+elle-m&ecirc;me motiv&eacute;e mon coup de sonnette. Ce nouveau
+sommeil qui me paraissait avoir d&ucirc; &ecirc;tre plus long que
+l'autre et avait amen&eacute; en moi tant de bien-&ecirc;tre et
+d'oubli, n'avait dur&eacute; qu'une demi-minute.</p>
+
+<p>Ma grand-m&egrave;re ouvrait la porte de ma chambre, je lui
+posais mille questions sur la famille Legrandin.</p>
+
+<p>Ce n'est pas assez de dire que j'avais rejoint le calme et la
+sant&eacute;, car c'&eacute;tait plus qu'une simple distance qui
+les avait la veille s&eacute;par&eacute;s de moi, j'avais eu
+toute la nuit &agrave; lutter contre un flot contraire, et puis
+je ne me retrouvais pas seulement aupr&egrave;s d'eux, ils
+&eacute;taient rentr&eacute;s en moi. A des points pr&eacute;cis
+et encore un peu douloureux de ma t&ecirc;te vide et qui serait
+un jour bris&eacute;e, laissant mes id&eacute;es
+s'&eacute;chapper &agrave; jamais, celles-ci avaient une fois
+encore repris leur place, et retrouv&eacute; cette existence dont
+h&eacute;las jusqu'ici elles n'avaient pas su profiter.</p>
+
+<p>Une fois de plus j'avais &eacute;chapp&eacute; &agrave;
+l'impossibilit&eacute; de dormir, au d&eacute;luge, au naufrage
+des crises nerveuses. Je ne craignais plus du tout ce qui me
+mena&ccedil;ait la veille au soir quand j'&eacute;tais
+d&eacute;muni de repos.<br>
+ Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi; sans faire un seul
+mouvement, car j'&eacute;tais encore bris&eacute; quoique
+d&eacute;j&agrave; dispos, je go&ucirc;tais ma fatigue avec
+all&eacute;gresse; elle avait isol&eacute; et rompu les os de mes
+jambes, de mes bras, que je sentais assembl&eacute;s devant moi,
+pr&ecirc;ts &agrave; se rejoindre, et que j'allais relever rien
+qu'en chantant comme l'architecte de la fable.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup je me rappelai la jeune blonde &agrave;
+l'air triste que j'avais vue &agrave; Rivebelle et qui m'avait
+regard&eacute; un instant. Pendant toute la soir&eacute;e, bien
+d'autres m'avaient sembl&eacute; agr&eacute;ables, maintenant
+elle venait seule de s'&eacute;lever du fond de mon souvenir. Il
+me semblait qu'elle m'avait remarqu&eacute;, je m'attendais
+&agrave; ce qu'un des gar&ccedil;ons de Rivebelle v&icirc;nt me
+dire un mot de sa part. Saint-Loup ne la connaissait pas et
+croyait qu'elle &eacute;tait comme il faut. Il serait bien
+difficile de la voir, de la voir sans cesse. Mais j'&eacute;tais
+pr&ecirc;t &agrave; tout pour cela, je ne pensais plus
+qu'&agrave; elle. La philosophie parle souvent d'actes libres et
+d'actes n&eacute;cessaires. Peut-&ecirc;tre n'en est-il pas de
+plus compl&egrave;tement subi par nous, que celui qui en vertu
+d'une force ascensionnelle comprim&eacute;e pendant l'action,
+fait jusque-l&agrave; une fois notre pens&eacute;e au repos,
+remonter ainsi un souvenir nivel&eacute; avec les autres par la
+force oppressive de la distraction, et s'&eacute;lancer parce
+qu'&agrave; notre insu il contenait plus que les autres un charme
+dont nous ne nous apercevons que vingt quatre heures
+apr&egrave;s. Et peut-&ecirc;tre n'y a-t-il pas non plus d'acte
+aussi libre, car il est encore d&eacute;pourvu de l'habitude, de
+cette sorte de manie mentale qui dans l'amour, favorise la
+renaissance exclusive de l'image d'une certaine personne.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; &eacute;tait justement le lendemain de celui
+o&ugrave; j'avais vu d&eacute;filer devant la mer le beau
+cort&egrave;ge de jeunes filles. J'interrogeai &agrave; leur
+sujet plusieurs clients de l'h&ocirc;tel, qui venaient presque
+tous les ans &agrave; Balbec. Ils ne purent me renseigner. Plus
+tard une photographie m'expliqua pourquoi. Qui e&ucirc;t pu
+reconna&icirc;tre maintenant en elles, &agrave; peine mais
+d&eacute;j&agrave; sorties d'un &acirc;ge o&ugrave; on change si
+compl&egrave;tement, telle masse amorphe et d&eacute;licieuse,
+encore tout enfantine, de petites filles que, quelques
+ann&eacute;es seulement auparavant, on pouvait voir assises en
+cercle sur le sable, autour d'une tente: sorte de blanche et
+vague constellation o&ugrave; l'on n'e&ucirc;t distingu&eacute;
+deux yeux plus brillants que les autres, un malicieux visage, des
+cheveux blonds, que pour les reperdre et les confondre bien vite
+au sein de la n&eacute;buleuse indistincte et lact&eacute;e.</p>
+
+<p>Sans doute en ces ann&eacute;es-l&agrave; encore si peu
+&eacute;loign&eacute;es, ce n'&eacute;tait pas comme la veille
+dans leur premi&egrave;re apparition devant moi, la vision du
+groupe, mais le groupe lui-m&ecirc;me qui manquait de
+nettet&eacute;. Alors, ces enfants trop jeunes &eacute;taient
+encore &agrave; ce degr&eacute; &eacute;l&eacute;mentaire de
+formation o&ugrave; la personnalit&eacute; n'a pas mis son sceau
+sur chaque visage. Comme ces organismes primitifs o&ugrave;
+l'individu n'existe gu&egrave;re par lui-m&ecirc;me, est
+plut&ocirc;t constitu&eacute; par le polypier que par chacun des
+polypes qui le composent, elles restaient press&eacute;es les
+unes contre les autres.<br>
+ Parfois l'une faisait tomber sa voisine, et alors un fou rire
+qui semblait la seule manifestation de leur vie personnelle, les
+agitait toutes &agrave; la fois, effa&ccedil;ant, confondant ces
+visages ind&eacute;cis et grima&ccedil;ants dans la gel&eacute;e
+d'une seule grappe scintillatrice et tremblante. Dans une
+photographie ancienne qu'elles devaient me donner un jour, et que
+j'ai gard&eacute;e, leur troupe enfantine offre
+d&eacute;j&agrave; le m&ecirc;me nombre de figurantes, que plus
+tard leur cort&egrave;ge f&eacute;minin; on y sent qu'elles
+devaient d&eacute;j&agrave; faire sur la plage une tache
+singuli&egrave;re qui for&ccedil;ait &agrave; les regarder; mais
+on ne peut les y reconna&icirc;tre individuellement que par le
+raisonnement, en laissant le champ libre &agrave; toutes les
+transformations possibles pendant la jeunesse jusqu'&agrave; la
+limite o&ugrave; ces formes reconstitu&eacute;es
+empi&eacute;traient sur une autre individualit&eacute; qu'il faut
+identifier aussi et dont le beau visage, &agrave; cause de la
+concomitance d'une grande taille et de cheveux fris&eacute;s, a
+chance d'avoir &eacute;t&eacute; jadis ce ratatinement de grimace
+rabougrie pr&eacute;sent&eacute; par la carte-album; et la
+distance parcourue en peu de temps par les caract&egrave;res
+physiques de chacune de ces jeunes filles, faisant d'eux un
+crit&eacute;rium fort vague et d'autre part ce qu'elles avaient
+de commun et comme de collectif &eacute;tant d&egrave;s lors
+marqu&eacute;, il arrivait parfois &agrave; leurs meilleures
+amies de les prendre l'une pour l'autre sur cette photographie,
+si bien que le doute ne pouvait finalement &ecirc;tre
+tranch&eacute; que par tel accessoire de toilette que l'une
+&eacute;tait certaine d'avoir port&eacute;, &agrave; l'exclusion
+des autres. Depuis ces jours si diff&eacute;rents de celui
+o&ugrave; je venais de les voir sur la digue, si
+diff&eacute;rents et pourtant si proches, elles se laissaient
+encore aller au rire comme je m'en &eacute;tais rendu compte la
+veille, mais &agrave; un rire qui n'&eacute;tait pas celui
+intermittent et presque automatique de l'enfance, d&eacute;tente
+spasmodique qui autrefois faisait &agrave; tous moments faire un
+plongeon &agrave; ces t&ecirc;tes comme les blocs de vairons dans
+la Vivonne se dispersaient et disparaissaient pour se reformer un
+instant apr&egrave;s; leurs physionomies maintenant
+&eacute;taient devenues ma&icirc;tresses d'elles-m&ecirc;mes,
+leurs yeux &eacute;taient fix&eacute;s sur le but qu'ils
+poursuivaient; et il avait fallu hier l'ind&eacute;cision et le
+trembl&eacute; de ma perception premi&egrave;re pour confondre
+indistinctement, comme l'avait fait l'hilarit&eacute; ancienne et
+la vieille photographie -- les sporades aujourd'hui
+individualis&eacute;es et d&eacute;sunies du p&acirc;le
+madr&eacute;pore.</p>
+
+<p>Sans doute bien des fois, au passage de jolies jeunes filles,
+je m'&eacute;tais fait la promesse de les revoir. D'habitude,
+elles ne reparaissent pas; d'ailleurs la m&eacute;moire qui
+oublie vite leur existence, retrouverait difficilement leurs
+traits; nos yeux ne les reconna&icirc;traient peut-&ecirc;tre
+pas, et d&eacute;j&agrave; nous avons vu passer de nouvelles
+jeunes filles que nous ne reverrons pas non plus. Mais d'autres
+fois et c'est ainsi que cela devait arriver pour la petite bande
+insolente, le hasard les ram&egrave;ne avec insistance devant
+nous. Il nous para&icirc;t alors beau, car nous discernons en
+lui, comme un commencement d'organisation, d'effort, pour
+composer notre vie; il nous rend facile, in&eacute;vitable et
+quelquefois -- apr&egrave;s des interruptions qui ont pu faire
+esp&eacute;rer de cesser de nous souvenir -- cruelle, la
+fid&eacute;lit&eacute; des images &agrave; la possession
+desquelles nous nous croirons plus tard avoir &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;destin&eacute;s, et que sans lui nous aurions pu, tout
+au d&eacute;but, oublier, comme tant d'autres, si
+ais&eacute;ment.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le s&eacute;jour de Saint-Loup toucha &agrave;
+sa fin. Je n'avais pas revu ces jeunes filles sur la plage. Il
+restait trop peu l'apr&egrave;s-midi &agrave; Balbec pour pouvoir
+s'occuper d'elles et t&acirc;cher de faire, &agrave; mon
+intention, leur connaissance. Le soir il &eacute;tait plus libre
+et continuait &agrave; m'emmener souvent &agrave; Rivebelle. Il y
+a dans ces restaurants, comme dans les jardins publics et les
+trains, des gens enferm&eacute;s dans une apparence ordinaire et
+dont le nom nous &eacute;tonne, si l'ayant par hasard
+demand&eacute;, nous d&eacute;couvrons qu'ils sont non
+l'inoffensif premier venu que nous supposions, mais rien de moins
+que le ministre ou le duc dont nous avons si souvent entendu
+parler. D&eacute;j&agrave; deux ou trois fois dans le restaurant
+de Rivebelle, nous avions, Saint-Loup et moi, vu venir s'asseoir
+&agrave; une table quand tout le monde commen&ccedil;ait &agrave;
+partir un homme de grande taille, tr&egrave;s muscl&eacute;, aux
+traits r&eacute;guliers, &agrave; la barbe grisonnante, mais de
+qui le regard songeur restait fix&eacute; avec application dans
+le vide. Un soir que nous demandions au patron qui &eacute;tait
+ce d&icirc;neur obscur, isol&eacute; et retardataire:
+&laquo;Comment, vous ne connaissiez pas le c&eacute;l&egrave;bre
+peintre Elstir?&raquo; nous dit-il. Swann avait une fois
+prononc&eacute; son nom devant moi, j'avais enti&egrave;rement
+oubli&eacute; &agrave; quel propos; mais l'omission d'un
+souvenir, comme celui d'un membre de phrase dans une lecture,
+favorise parfois non l'incertitude, mais l'&eacute;closion d'une
+certitude pr&eacute;matur&eacute;e.<br>
+ &laquo;C'est un ami de Swann, et un artiste tr&egrave;s connu,
+de grande valeur&raquo;, dis-je &agrave; Saint-Loup.
+Aussit&ocirc;t passa sur lui et sur moi, comme un frisson, la
+pens&eacute;e qu'Elstir &eacute;tait un grand artiste, un homme
+c&eacute;l&egrave;bre, puis, que nous confondant avec les autres
+d&icirc;neurs, il ne se doutait pas de l'exaltation o&ugrave;
+nous jetait l'id&eacute;e de son talent. Sans doute, qu'il
+ignor&acirc;t notre admiration, et que nous connaissions Swann,
+ne nous e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; p&eacute;nible si nous
+n'avions pas &eacute;t&eacute; aux bains de mer.<br>
+ Mais attard&eacute;s &agrave; un &acirc;ge o&ugrave;
+l'enthousiasme ne peut rester silencieux, et transport&eacute;s
+dans une vie o&ugrave; l'incognito semble &eacute;touffant, nous
+&eacute;criv&icirc;mes une lettre sign&eacute;e de nos noms,
+o&ugrave; nous d&eacute;voilions &agrave; Elstir dans les deux
+d&icirc;neurs assis &agrave; quelques pas de lui deux amateurs
+passionn&eacute;s de son talent, deux amis de son grand ami Swann
+et o&ugrave; nous demandions &agrave; lui pr&eacute;senter nos
+hommages. Un gar&ccedil;on se chargea de porter cette missive
+&agrave; l'homme c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>C&eacute;l&egrave;bre, Elstir ne l'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre pas encore &agrave; cette &eacute;poque tout
+&agrave; fait autant que le pr&eacute;tendait le patron de
+l'&eacute;tablissement, et qu'il le fut d'ailleurs bien peu
+d'ann&eacute;es plus tard. Mais il avait &eacute;t&eacute; un des
+premiers &agrave; habiter ce restaurant alors que ce
+n'&eacute;tait encore qu'une sorte de ferme et &agrave; y amener
+une colonie d'artistes (qui avaient du reste tous
+&eacute;migr&eacute; ailleurs d&egrave;s que la ferme o&ugrave;
+l'on mangeait en plein air sous un simple auvent, &eacute;tait
+devenue un centre &eacute;l&eacute;gant; Elstir lui-m&ecirc;me ne
+revenait en ce moment &agrave; Rivebelle qu'&agrave; cause d'une
+absence de sa femme avec laquelle il habitait non loin de
+l&agrave;). Mais un grand talent, m&ecirc;me quand il n'est pas
+encore reconnu, provoque n&eacute;cessairement quelques
+ph&eacute;nom&egrave;nes d'admiration, tels que le patron de la
+ferme avait &eacute;t&eacute; &agrave; m&ecirc;me d'en distinguer
+dans les questions de plus d'une Anglaise de passage, avide de
+renseignements sur la vie que menait Elstir, ou dans le nombre de
+lettres que celui-ci recevait de l'&eacute;tranger. Alors le
+patron avait remarqu&eacute; davantage qu'Elstir n'aimait pas
+&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute; pendant qu'il travaillait, qu'il
+se relevait la nuit pour emmener un petit mod&egrave;le poser nu
+au bord de la mer, quand il y avait clair de lune, et il
+s'&eacute;tait dit que tant de fatigues n'&eacute;taient pas
+perdues, ni l'admiration des touristes injustifi&eacute;e, quand
+il avait dans un tableau d'Elstir reconnu une croix de bois qui
+&eacute;tait plant&eacute;e &agrave; l'entr&eacute;e de
+Rivebelle.</p>
+
+<p>-- C'est bien elle, r&eacute;p&eacute;tait-il avec
+stup&eacute;faction. Il y a les quatre morceaux! Ah! aussi il
+s'en donne une peine!</p>
+
+<p>Et il ne savait pas si un petit &laquo;lever de soleil sur la
+mer&raquo; qu'Elstir lui avait donn&eacute;, ne valait pas une
+fortune.</p>
+
+<p>Nous le v&icirc;mes lire notre lettre, la remettre dans sa
+poche, continuer &agrave; d&icirc;ner, commencer &agrave;
+demander ses affaires, se lever pour partir, et nous
+&eacute;tions tellement s&ucirc;rs de l'avoir choqu&eacute; par
+notre d&eacute;marche que nous eussions souhait&eacute;
+maintenant, tout autant que nous l'avions redout&eacute;) de
+partir sans avoir &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;s par lui.
+Nous ne pensions pas un seul instant &agrave; une chose qui
+aurait d&ucirc; pourtant nous sembler la plus importante, c'est
+que notre enthousiasme pour Elstir, de la sinc&eacute;rit&eacute;
+duquel nous n'aurions pas permis qu'on dout&acirc;t et dont nous
+aurions pu, en effet, donner comme t&eacute;moignage notre
+respiration entrecoup&eacute;e par l'attente, notre d&eacute;sir
+de faire n'importe quoi de difficile ou d'h&eacute;ro&iuml;que
+pour le grand homme, n'&eacute;tait pas, comme nous nous le
+figurions, de l'admiration, puisque nous n'avions jamais rien vu
+d'Elstir; notre sentiment pouvait avoir pour objet l'id&eacute;e
+creuse de &laquo;un grand artiste&raquo;, non pas une uvre qui
+nous &eacute;tait inconnue. C'&eacute;tait tout au plus de
+l'admiration &agrave; vide, le cadre nerveux, l'armature
+sentimentale d'une admiration sans contenu, c'est-&agrave;-dire
+quelque chose d'aussi indissolublement attach&eacute; &agrave;
+l'enfance que certains organes qui n'existent plus chez l'homme
+adulte; nous &eacute;tions encore des enfants.<br>
+ Elstir cependant allait arriver &agrave; la porte, quand tout
+&agrave; coup il fit un crochet et vint &agrave; nous.
+J'&eacute;tais transport&eacute; d'une d&eacute;licieuse
+&eacute;pouvante comme je n'aurais pu en &eacute;prouver quelques
+ann&eacute;es plus tard, parce que, en m&ecirc;me temps que
+l'&acirc;ge diminue la capacit&eacute;, l'habitude du monde
+&ocirc;te toute id&eacute;e de provoquer d'aussi &eacute;tranges
+occasions, de ressentir ce genre d'&eacute;motions.</p>
+
+<p><br>
+ Dans les quelques mots qu'Elstir vint nous dire, en s'asseyant
+&agrave; notre table, il ne me r&eacute;pondit jamais, les
+diverses fois o&ugrave; je lui parlai de Swann. Je
+commen&ccedil;ai &agrave; croire qu'il ne le connaissait pas. Il
+ne m'en demanda pas moins d'aller le voir &agrave; son atelier de
+Balbec, invitation qu'il n'adressa pas &agrave; Saint-Loup, et
+que me valurent, ce que n'aurait peut-&ecirc;tre pas fait la
+recommandation de Swann si Elstir e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+li&eacute; avec lui (car la part des sentiments
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s est plus grande qu'on ne croit
+dans la vie des hommes) quelques paroles qui lui firent penser
+que j'aimais les arts. Il prodigua pour moi une amabilit&eacute;,
+qui &eacute;tait aussi sup&eacute;rieure &agrave; celle de
+Saint-Loup que celle-ci &agrave; l'affabilit&eacute; d'un petit
+bourgeois. A c&ocirc;t&eacute; de celle d'un grand artiste,
+l'amabilit&eacute; d'un grand seigneur, si charmante soit-elle, a
+l'air d'un jeu d'acteur, d'une simulation. Saint-Loup cherchait
+&agrave; plaire, Elstir aimait &agrave; donner, &agrave; se
+donner. Tout ce qu'il poss&eacute;dait, id&eacute;es, uvres, et
+le reste qu'il comptait pour bien moins, il l'e&ucirc;t
+donn&eacute; avec joie &agrave; quelqu'un qui l'e&ucirc;t
+compris. Mais faute d'une soci&eacute;t&eacute; supportable, il
+vivait dans un isolement, avec une sauvagerie que les gens du
+monde appelaient de la pose et de la mauvaise &eacute;ducation,
+les pouvoirs publics un mauvais esprit, ses voisins, de la folie,
+sa famille de l'&eacute;go&iuml;sme et de l'orgueil.</p>
+
+<p>Et sans doute les premiers temps avait-il pens&eacute;, dans
+la solitude m&ecirc;me, avec plaisir que, par le moyen de ses
+uvres, il s'adressait &agrave; distance, il donnait une plus
+haute id&eacute;e de lui, &agrave; ceux qui l'avaient
+m&eacute;connu ou froiss&eacute;. Peut-&ecirc;tre alors
+v&eacute;cut-il seul, non par indiff&eacute;rence, mais par amour
+des autres, et, comme j'avais renonc&eacute; &agrave; Gilberte
+pour lui r&eacute;appara&icirc;tre un jour sous des couleurs plus
+aimables, destinait-il son uvre &agrave; certains, comme un
+retour vers eux, o&ugrave; sans le revoir lui-m&ecirc;me, on
+l'aimerait, on l'admirerait, on s'entretiendrait de lui; un
+renoncement n'est pas toujours total d&egrave;s le d&eacute;but,
+quand nous le d&eacute;cidons avec notre &acirc;me ancienne et
+avant que par r&eacute;action il n'ait agi sur nous, qu'il
+s'agisse du renoncement d'un malade, d'un moine, d'un artiste,
+d'un h&eacute;ros. Mais s'il avait voulu produire en vue de
+quelques personnes, en produisant, lui avait v&eacute;cu pour
+lui-m&ecirc;me, loin de la soci&eacute;t&eacute; &agrave;
+laquelle il &eacute;tait indiff&eacute;rent; la pratique de la
+solitude lui en avait donn&eacute; l'amour comme il arrive pour
+toute grande chose que nous avons crainte d'abord, parce que nous
+la savions incompatible avec de plus petites auxquelles nous
+tenions et dont elle nous prive moins qu'elle ne nous
+d&eacute;tache. Avant de la conna&icirc;tre, toute notre
+pr&eacute;occupation est de savoir dans quelle mesure nous
+pourrons la concilier avec certains plaisirs qui cessent d'en
+&ecirc;tre d&egrave;s que nous l'avons connue.</p>
+
+<p>Elstir ne resta pas longtemps &agrave; causer avec nous. Je me
+promettais d'aller &agrave; son atelier dans les deux ou trois
+jours suivants, mais le lendemain de cette soir&eacute;e, comme
+j'avais accompagn&eacute; ma grand-m&egrave;re tout au bout de la
+digue vers les falaises de Canapville, en revenant, au coin d'une
+des petites rues qui d&eacute;bouchent perpendiculairement sur la
+plage, nous crois&acirc;mes une jeune fille qui, t&ecirc;te basse
+comme un animal qu'on fait rentrer malgr&eacute; lui dans
+l'&eacute;table, et tenant des clubs de golf, marchait devant une
+personne autoritaire, vraisemblablement son
+&laquo;anglaise&raquo;, ou celle d'une de ses amies, laquelle
+ressemblait au portrait de Jeffries par Hogarth, le teint rouge
+comme si sa boisson favorite avait &eacute;t&eacute; plut&ocirc;t
+le gin que le th&eacute;, et prolongeant par le croc noir d'un
+reste de chique une moustache grise, mais bien fournie.<br>
+ La fillette qui la pr&eacute;c&eacute;dait, ressemblait &agrave;
+celle de la petite bande qui, sous un polo noir, avait dans un
+visage immobile et joufflu des yeux rieurs. Or, celle qui
+rentrait en ce moment avait aussi un polo noir, mais elle me
+semblait encore plus jolie que l'autre, la ligne de son nez
+&eacute;tait plus droite, &agrave; la base, l'aile en
+&eacute;tait plus large et plus charnue. Puis l'autre
+m'&eacute;tait apparue comme une fi&egrave;re jeune fille
+p&acirc;le, celle-ci comme une enfant dompt&eacute;e et de teint
+rose. Pourtant, comme elle poussait une bicyclette pareille et
+comme elle portait les m&ecirc;mes gants de renne, je conclus que
+les diff&eacute;rences tenaient peut-&ecirc;tre &agrave; la
+fa&ccedil;on dont j'&eacute;tais plac&eacute; et aux
+circonstances, car il &eacute;tait peu probable qu'il y e&ucirc;t
+&agrave; Balbec, une seconde jeune fille, de visage malgr&eacute;
+tout si semblable, et qui dans son accoutrement
+r&eacute;un&icirc;t les m&ecirc;mes particularit&eacute;s. Elle
+jeta dans ma direction un regard rapide; les jours suivants,
+quand je revis la petite bande sur la plage, et m&ecirc;me plus
+tard quand je connus toutes les jeunes filles qui la composaient,
+je n'eus jamais la certitude absolue qu'aucune -- d'elles
+m&ecirc;me celle qui de toutes lui ressemblait le plus, la jeune
+fille &agrave; la bicyclette -- f&ucirc;t bien celle que j'avais
+vue ce soir-l&agrave; au bout de la plage, au coin de la rue,
+jeune fille, qui n'&eacute;tait gu&egrave;re, mais qui
+&eacute;tait tout de m&ecirc;me un peu diff&eacute;rente de celle
+que j'avais remarqu&eacute;e dans le cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>A partir de cet apr&egrave;s-midi-l&agrave;, moi, qui les
+jours pr&eacute;c&eacute;dents avais surtout pens&eacute;
+&agrave; la grande, ce fut celle aux clubs de golf,
+pr&eacute;sum&eacute;e &ecirc;tre Mlle Simonet qui
+recommen&ccedil;a &agrave; me pr&eacute;occuper. Au milieu des
+autres, elle s'arr&ecirc;tait souvent, for&ccedil;ant ses amies
+qui semblaient la respecter beaucoup &agrave; interrompre aussi
+leur marche. C'est ainsi, faisant halte, les yeux brillants sous
+son &laquo;polo&raquo; que je la revois encore maintenant
+silhouett&eacute;e sur l'&eacute;cran que lui fait, au fond, la
+mer, et s&eacute;par&eacute;e de moi par un espace transparent et
+azur&eacute;, le temps &eacute;coul&eacute; depuis lors,
+premi&egrave;re image, toute mince dans mon souvenir,
+d&eacute;sir&eacute;e, poursuivie, puis oubli&eacute;e, puis
+retrouv&eacute;e, d'un visage que j'ai souvent depuis
+projet&eacute; dans le pass&eacute; pour pouvoir me dire d'une
+jeune fille qui &eacute;tait dans ma chambre: &laquo;c'est
+elle!&raquo;</p>
+
+<p>Mais c'est peut-&ecirc;tre encore celle au teint de
+g&eacute;ranium, aux yeux verts que j'aurais le plus
+d&eacute;sir&eacute; conna&icirc;tre. Quelle que f&ucirc;t,
+d'ailleurs, tel jour donn&eacute;, celle que je
+pr&eacute;f&eacute;rais apercevoir, les autres, sans
+celle-l&agrave;, suffisaient &agrave; m'&eacute;mouvoir, mon
+d&eacute;sir m&ecirc;me se portant une fois plut&ocirc;t sur
+l'une, une fois plut&ocirc;t sur l'autre, continuait -- comme le
+premier jour ma confuse vision -- &agrave; les r&eacute;unir,
+&agrave; faire d'elles le petit monde &agrave; part, anim&eacute;
+d'une vie commune qu'elles avaient, sans doute, d'ailleurs, la
+pr&eacute;tention de constituer, j'eusse
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; en devenant l'ami de l'une elle --
+comme un pa&iuml;en raffin&eacute; ou un chr&eacute;tien
+scrupuleux chez les barbares -- dans une soci&eacute;t&eacute;
+rajeunissante o&ugrave; r&eacute;gnaient la sant&eacute;,
+l'inconscience, la volupt&eacute;, la cruaut&eacute;,
+l'inintellectualit&eacute; et la joie.</p>
+
+<p>Ma grand-m&egrave;re, &agrave; qui j'avais racont&eacute; mon
+entrevue avec Elstir et qui se r&eacute;jouissait de tout le
+profit intellectuel que je pouvais tirer de son amiti&eacute;,
+trouvait absurde et peu gentil que je ne fusse pas encore
+all&eacute; lui faire une visite. Mais je ne pensais qu'&agrave;
+la petite bande, et incertain de l'heure o&ugrave; ces jeunes
+filles passeraient sur la digue, je n'osais pas
+m'&eacute;loigner. Ma grand-m&egrave;re s'&eacute;tonnait aussi
+de mon &eacute;l&eacute;gance car je m'&eacute;tais soudain
+souvenu des costumes que j'avais jusqu'ici laiss&eacute;s au fond
+de ma malle. J'en mettais chaque jour un diff&eacute;rent et
+j'avais m&ecirc;me &eacute;crit &agrave; Paris pour me faire
+envoyer de nouveaux chapeaux, et de nouvelles cravates.</p>
+
+<p>C'est un grand charme ajout&eacute; &agrave; la vie dans une
+station baln&eacute;aire comme &eacute;tait Balbec, si le visage
+d'une jolie fille, une marchande de coquillages, de g&acirc;teaux
+ou de fleurs, peint en vives couleurs dans notre pens&eacute;e,
+est quotidiennement pour nous d&egrave;s le matin le but de
+chacune de ces journ&eacute;es oisives et lumineuses qu'on passe
+sur la plage. Elles sont alors, et par l&agrave;, bien que
+d&eacute;suvr&eacute;es, alertes comme des journ&eacute;es de
+travail, aiguill&eacute;es, aimant&eacute;es, soulev&eacute;es
+l&eacute;g&egrave;rement vers un instant prochain, celui
+o&ugrave; tout en achetant des sabl&eacute;s, des roses, des
+ammonites, on se d&eacute;lectera &agrave; voir sur un visage
+f&eacute;minin, les couleurs &eacute;tal&eacute;es aussi purement
+que sur une fleur. Mais au moins, ces petites marchandes, d'abord
+on peut leur parler, ce qui &eacute;vite d'avoir &agrave;
+construire avec l'imagination les autres c&ocirc;t&eacute;s que
+ceux que nous fournit la simple perception visuelle, et &agrave;
+recr&eacute;er leur vie, &agrave; s'exag&eacute;rer son charme,
+comme devant un portrait; surtout, justement parce qu'on leur
+parle, on peut apprendre o&ugrave;, &agrave; quelles heures on
+peut les retrouver. Or il n'en &eacute;tait nullement ainsi pour
+moi en ce qui concernait les jeunes filles de la petite bande.
+Leurs habitudes m'&eacute;tant inconnues, quand certains jours je
+ne les apercevais pas, ignorant la cause de leur absence, je
+cherchais si celle-ci &eacute;tait quelque chose de fixe, si on
+ne les voyait que tous les deux jours, ou quand il faisait tel
+temps, ou s'il y avait des jours o&ugrave; on ne les voyait
+jamais. Je me figurais d'avance ami avec elles et leur disant
+&laquo;Mais vous n'&eacute;tiez pas l&agrave; tel jour?&raquo;
+&laquo;Ah! oui, c'est parce que c'&eacute;tait un samedi, le
+samedi nous ne venons jamais parce que...&raquo; Encore si
+c'&eacute;tait aussi simple que de savoir que le triste samedi il
+est inutile de s'acharner, qu'on pourrait parcourir la plage en
+tous sens, s'asseoir &agrave; la devanture du p&acirc;tissier,
+faire semblant de manger un &eacute;clair, entrer chez le
+marchand de curiosit&eacute;s, attendre l'heure du bain, le
+concert, l'arriv&eacute;e de la mar&eacute;e, le coucher du
+soleil, la nuit sans voir la petite bande d&eacute;sir&eacute;e.
+Mais le jour fatal ne revenait peut-&ecirc;tre pas une fois par
+semaine. Il ne tombait peut-&ecirc;tre pas forc&eacute;ment un
+samedi. Peut-&ecirc;tre certaines conditions
+atmosph&eacute;riques influaient-elles sur lui ou lui
+&eacute;taient-elles enti&egrave;rement
+&eacute;trang&egrave;res.<br>
+ Combien d'observations patientes mais non point sereines, il
+faut recueillir sur les mouvements en apparence
+irr&eacute;guliers de ces mondes inconnus avant de pouvoir
+&ecirc;tre s&ucirc;r qu'on ne s'est pas laiss&eacute; abuser par
+des co&iuml;ncidences, que nos pr&eacute;visions ne seront pas
+tromp&eacute;es, avant de d&eacute;gager les lois certaines,
+acquises au prix d'exp&eacute;riences cruelles, de cette
+astronomie passionn&eacute;e. Me rappelant que je ne les avais
+pas vues le m&ecirc;me jour qu'aujourd'hui, je me disais qu'elles
+ne viendraient pas, qu'il &eacute;tait inutile de rester sur la
+plage. Et justement je les apercevais. En revanche, un jour
+o&ugrave;, autant que j'avais pu supposer que des lois
+r&eacute;glaient le retour de ces constellations j'avais
+calcul&eacute; devoir &ecirc;tre un jour faste, elles ne venaient
+pas. Mais &agrave; cette premi&egrave;re incertitude si je les
+verrais ou non le jour m&ecirc;me venait s'en ajouter une plus
+grave, si je les reverrais jamais, car j'ignorais en somme si
+elles ne devaient pas partir pour l'Am&eacute;rique, ou rentrer
+&agrave; Paris. Cela suffisait pour me faire commencer &agrave;
+les aimer. On peut avoir du go&ucirc;t pour une personne.<br>
+ Mais pour d&eacute;cha&icirc;ner cette tristesse, ce sentiment
+de l'irr&eacute;parable, ces angoisses, qui pr&eacute;parent
+l'amour, il faut -- et il est peut-&ecirc;tre ainsi, plut&ocirc;t
+que ne l'est une personne, l'objet m&ecirc;me que cherche
+anxieusement &agrave; &eacute;treindre la passion -- le risque
+d'une impossibilit&eacute;.<br>
+ Ainsi agissaient d&eacute;j&agrave; ces influences qui se
+r&eacute;p&egrave;tent au cours d'amours successives, pouvant du
+reste se produire mais alors plut&ocirc;t dans l'existence des
+grandes villes au sujet d'ouvri&egrave;res dont on ne sait pas
+les jours de cong&eacute; et qu'on s'effraye de ne pas avoir vues
+&agrave; la sortie de l'atelier ou du moins qui se
+renouvel&egrave;rent au cours des miennes. Peut-&ecirc;tre
+sont-elles ins&eacute;parables de l'amour; peut-&ecirc;tre tout
+ce qui fut une particularit&eacute; du premier vient-il s'ajouter
+aux suivants, par souvenir, suggestion, habitude et &agrave;
+travers les p&eacute;riodes successives de notre vie donner
+&agrave; ses aspects diff&eacute;rents un caract&egrave;re
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Je prenais tous les pr&eacute;textes pour aller sur la plage
+aux heures o&ugrave; j'esp&eacute;rais pouvoir les rencontrer.
+Les ayant aper&ccedil;ues une fois pendant notre d&eacute;jeuner
+je n'y arrivais plus qu'en retard, attendant ind&eacute;finiment
+sur la digue qu'elles y passassent; restant le peu de temps que
+j'&eacute;tais assis dans la salle &agrave; manger &agrave;
+interroger des yeux l'azur du vitrage; me levant bien avant le
+dessert pour ne pas les manquer dans le cas o&ugrave; elles se
+fussent promen&eacute;es &agrave; une autre heure et m'irritant
+contre ma grand-m&egrave;re, inconsciemment m&eacute;chante,
+quand elle me faisait rester avec elle au del&agrave; de l'heure
+qui me semblait propice. Je t&acirc;chais de prolonger l'horizon
+en mettant ma chaise de travers; si par hasard j'apercevais
+n'importe laquelle des jeunes filles, comme elles participaient
+toutes &agrave; la m&ecirc;me essence sp&eacute;ciale,
+c'&eacute;tait comme si j'avais vu projet&eacute; en face de moi
+dans une hallucination mobile et diabolique un peu de r&ecirc;ve
+ennemi et pourtant passionn&eacute;ment convoit&eacute; qui
+l'instant d'avant encore, n'existait, y stagnant d'ailleurs d'une
+fa&ccedil;on permanente, que dans mon cerveau.</p>
+
+<p>Je n'en aimais aucune les aimant toutes, et pourtant leur
+rencontre possible &eacute;tait pour mes journ&eacute;es le seul
+&eacute;l&eacute;ment d&eacute;licieux, faisait seule
+na&icirc;tre en moi de ces espoirs o&ugrave; on briserait tous
+les obstacles, espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais
+pas vues. En ce moment, ces jeunes filles &eacute;clipsaient pour
+moi ma grand-m&egrave;re; un voyage m'e&ucirc;t tout de suite
+souri si &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; pour aller dans un lieu
+o&ugrave; elles dussent se trouver. C'&eacute;tait &agrave; elles
+que ma pens&eacute;e s'&eacute;tait agr&eacute;ablement suspendue
+quand je croyais penser &agrave; autre chose ou &agrave; rien.
+Mais quand m&ecirc;me ne le sachant pas, je pensais &agrave;
+elles, plus inconsciemment encore, elles, c'&eacute;tait pour moi
+les ondulations montueuses et bleues de la mer, le profil d'un
+d&eacute;fil&eacute; devant la mer.<br>
+ C'&eacute;tait la mer que j'esp&eacute;rais retrouver, si
+j'allais dans quelque ville o&ugrave; elles seraient. L'amour le
+plus exclusif pour une personne est toujours l'amour d'autre
+chose.</p>
+
+<p>Ma grand'm&egrave;re me t&eacute;moignait, parce que
+maintenant, je m'int&eacute;ressais extr&ecirc;mement au golf et
+au tennis et laissais &eacute;chapper l'occasion de regarder
+travailler et entendre discourir un artiste qu'elle savait des
+plus grands, un m&eacute;pris qui me semblait proc&eacute;der de
+vues un peu &eacute;roites. J'avais autrefois entrevu aux Champs
+&Eacute;lys&eacute;es et je m'&eacute;tais rendu mieux compte
+depuis qu'en &eacute;tant amoureux d'une femme nous projetons
+simplement en elle un &eacute;tat de notre &acirc;me; que par
+cons&eacute;quent l'important n'est pas la valeur de la femme
+mais la profondeur de l'&eacute;tat; et que les &eacute;motions
+qu'une jeune fille m&eacute;diocre nous donne peuvent nous
+permettre de faire monter &agrave; notre conscience des parties
+plus intimes de nous-m&ecirc;me, plus personnelles, plus
+lointaines, plus essentielles, que ne ferait le plaisir que nous
+donne la conversation d'un homme sup&eacute;rieur ou m&ecirc;me
+la contemplation admirative de ses uvres.</p>
+
+<p>Je dus finir par ob&eacute;ir &agrave; ma grand-m&egrave;re
+avec d'autant plus d'ennui qu'Elstir habitait assez loin de la
+digue, dans une des avenues les plus nouvelles de Balbec. La
+chaleur du jour m'obligea &agrave; prendre le tramway qui passait
+par la rue de la Plage, et je m'effor&ccedil;ais, pour penser que
+j'&eacute;tais dans l'antique royaume des Cimm&eacute;riens, dans
+la patrie peut-&ecirc;tre du roi Mark ou sur l'emplacement de la
+for&ecirc;t de Broceliande, de ne pas regarder le luxe de
+pacotille des constructions qui se d&eacute;veloppaient devant
+moi et entre lesquelles la villa d'Elstir &eacute;tait
+peut-&ecirc;tre la plus somptueusement laide, lou&eacute;e
+malgr&eacute; cela par lui, parce que de toutes celles qui
+existaient &agrave; Balbec, c'&eacute;tait la seule qui pouvait
+lui offrir un vaste atelier.</p>
+
+<p>C'est aussi en d&eacute;tournant les yeux que je traversai le
+jardin qui avait une pelouse -- en plus petit comme chez
+n'importe quel bourgeois dans la banlieue de Paris, -- une petite
+statuette de galant jardinier, des boules de verre o&ugrave; l'on
+se regardait, des bordures de b&eacute;gonias et une petite
+tonnelle sous laquelle des rocking-chair &eacute;taient
+allong&eacute;s devant une table de fer. Mais apr&egrave;s tous
+ces abords empreints de laideur citadine, je ne fis plus
+attention aux moulures chocolat des plinthes quand je fus dans
+l'atelier; je me sentis parfaitement heureux, car par toutes les
+&eacute;tudes qui &eacute;taient autour de moi, je sentais la
+possibilit&eacute; de m'&eacute;lever &agrave; une connaissance
+po&eacute;tique, f&eacute;conde en joies, de maintes formes que
+je n'avais pas isol&eacute;es jusque-l&agrave; du spectacle total
+de la r&eacute;alit&eacute;. Et l'atelier d'Elstir m'apparut
+comme le laboratoire d'une sorte de nouvelle cr&eacute;ation du
+monde, o&ugrave;, du chaos que sont toutes choses que nous
+voyons, il avait tir&eacute;, en les peignant sur divers
+rectangles de toile qui &eacute;taient pos&eacute;s dans tous les
+sens, ici une vague de la mer &eacute;crasant avec col&egrave;re
+sur le sable son &eacute;cume lilas, l&agrave; un jeune homme en
+coutil blanc accoud&eacute; sur le pont d'un bateau. Le veston du
+jeune homme et la vague &eacute;claboussante avaient pris une
+dignit&eacute; nouvelle du fait qu'ils continuaient &agrave;
+&ecirc;tre, encore que d&eacute;pourvus de ce en quoi ils
+passaient pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni
+le veston habiller personne.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; j'entrai, le cr&eacute;ateur &eacute;tait
+en train d'achever, avec le pinceau qu'il tenait dans sa main, la
+forme du soleil &agrave; son coucher.</p>
+
+<p>Les stores &eacute;taient clos de presque tous les
+c&ocirc;t&eacute;s, l'atelier &eacute;tait assez frais, et, sauf
+&agrave; un endroit o&ugrave; le grand jour apposait au mur sa
+d&eacute;coration &eacute;clatante et passag&egrave;re, obscur;
+seule &eacute;tait ouverte une petite fen&ecirc;tre rectangulaire
+encadr&eacute;e de ch&egrave;vrefeuilles, qui apr&egrave;s une
+bande de jardin, donnait sur une avenue; de sorte que
+l'atmosph&egrave;re de la plus grande partie de l'atelier
+&eacute;tait sombre, transparente et compacte dans la masse, mais
+humide et brillante aux cassures o&ugrave; la sertissait la
+lumi&egrave;re, comme un bloc de cristal de roche dont une face
+d&eacute;j&agrave; taill&eacute;e et polie, &ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, luit comme un miroir et s'irise.<br>
+ Tandis qu'Elstir sur ma pri&egrave;re, continuait &agrave;
+peindre, je circulais dans ce clair-obscur, m'arr&ecirc;tant
+devant un tableau puis devant un autre.</p>
+
+<p>Le plus grand nombre de ceux qui m'entouraient
+n'&eacute;taient pas ce que j'aurais le plus aim&eacute; &agrave;
+voir de lui, les peintures appartenant &agrave; ses
+premi&egrave;re et deuxi&egrave;me mani&egrave;res, comme disait
+une revue d'Art anglaise qui tra&icirc;nait sur la table du salon
+du Grand H&ocirc;tel, la mani&egrave;re mythologique et celle
+o&ugrave; il avait subi l'influence du Japon, toutes deux
+admirablement repr&eacute;sent&eacute;es, disait-on, dans la
+collection de Mme de Guermantes. Naturellement, ce qu'il avait
+dans son atelier, ce n'&eacute;tait gu&egrave;re que des marines
+prises ici, &agrave; Balbec. Mais j'y pouvais discerner que le
+charme de chacune consistait en une sorte de m&eacute;tamorphose
+des choses repr&eacute;sent&eacute;es, analogue &agrave; celle
+qu'en po&eacute;sie on nomme m&eacute;taphore et que si Dieu le
+P&egrave;re avait cr&eacute;&eacute; les choses en les nommant,
+c'est en leur &ocirc;tant leur nom, ou en leur en donnant un
+autre qu'Elstir les recr&eacute;ait. Les noms qui
+d&eacute;signent les choses r&eacute;pondent toujours &agrave;
+une notion de l'intelligence, &eacute;trang&egrave;re &agrave;
+nos impressions v&eacute;ritables et qui nous force &agrave;
+&eacute;liminer d'elles tout ce qui ne se rapporte pas &agrave;
+cette notion.</p>
+
+<p>Parfois &agrave; ma fen&ecirc;tre, dans l'h&ocirc;tel de
+Balbec, le matin quand Fran&ccedil;oise d&eacute;faisait les
+couvertures qui cachaient la lumi&egrave;re, le soir quand
+j'attendais le moment de partir avec Saint-Loup, il
+m'&eacute;tait arriv&eacute; gr&acirc;ce &agrave; un effet de
+soleil, de prendre une partie plus sombre de la mer pour une
+c&ocirc;te &eacute;loign&eacute;e, ou de regarder avec joie une
+zone bleue et fluide sans savoir si elle appartenait &agrave; la
+mer ou au ciel. Bien vite mon intelligence r&eacute;tablissait
+entre les &eacute;l&eacute;ments la s&eacute;paration que mon
+impression avait abolie. C'est ainsi qu'il m'arrivait &agrave;
+Paris, dans ma chambre, d'entendre une dispute, presque une
+&eacute;meute, jusqu'&agrave; ce que j'eusse rapport&eacute;
+&agrave; sa cause, par exemple une voiture dont le roulement
+approchait, ce bruit dont j'&eacute;liminais alors ces
+vocif&eacute;rations aigu&euml;s et discordantes que mon oreille
+avait r&eacute;ellement entendues -- mais que mon intelligence
+savait que des roues ne produisaient pas. Mais les rares moments
+o&ugrave; l'on voit la nature telle qu'elle est,
+po&eacute;tiquement, c'&eacute;tait de ceux-l&agrave;
+qu'&eacute;tait faite l'uvre d'Elstir. Une de ses
+m&eacute;taphores les plus fr&eacute;quentes dans les marines
+qu'il avait pr&egrave;s de lui en ce moment &eacute;tait
+justement celle qui, comparant la terre &agrave; la mer,
+supprimait entre elles toute d&eacute;marcation. C'&eacute;tait
+cette comparaison, tacitement et inlassablement
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e dans une m&ecirc;me toile qui y
+introduisait cette multiforme et puissante unit&eacute;, cause,
+parfois non clairement aper&ccedil;ue par eux, de l'enthousiasme
+qu'excitait chez certains amateurs la peinture d'Elstir.</p>
+
+<p>C'est par exemple &agrave; une m&eacute;taphore de ce genre --
+dans un tableau, repr&eacute;sentant le port de Carquethuit,
+tableau qu'il avait termin&eacute; depuis peu de jours et que je
+regardai longuement -- qu'Elstir avait pr&eacute;par&eacute;
+l'esprit du spectateur en n'employant pour la petite ville que
+des termes marins, et que des termes urbains pour la mer. Soit
+que les maisons cachassent une partie du port, un bassin de
+calfatage ou peut-&ecirc;tre la mer m&ecirc;me s'enfon&ccedil;ant
+en golfe dans les terres ainsi que cela arrivait constamment dans
+ce pays de Balbec, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la pointe
+avanc&eacute;e o&ugrave; &eacute;tait construite la ville, les
+toits &eacute;taient d&eacute;pass&eacute;s (comme ils l'eusent
+&eacute;t&eacute; par des chemin&eacute;es ou par des clochers)
+par des m&acirc;ts lesquels avaient l'air de faire des vaisseaux
+auxquels ils appartenaient, quelque chose de citadin, de
+construit sur terre, impression qu'augmentaient d'autres bateaux,
+demeur&eacute;s le long de la jet&eacute;e, mais en rangs si
+press&eacute;s que les hommes y causaient d'un b&acirc;timent
+&agrave; l'autre sans qu'on p&ucirc;t distinguer leur
+s&eacute;paration et l'interstice de l'eau, et ainsi cette
+flotille de p&ecirc;che avait moins l'air d'appartenir &agrave;
+la mer que, par exemple, les &eacute;glises de Criquebec qui, au
+loin, entour&eacute;es d'eau de tous c&ocirc;t&eacute;s parce
+qu'on les voyait sans la ville, dans un poudroiement de soleil et
+de vagues, semblaient sortir des eaux, souffl&eacute;es en
+alb&acirc;tre ou en &eacute;cume et, enferm&eacute;es dans la
+ceinture d'un arc-en-ciel versicolore, former un tableau
+irr&eacute;el et mystique. Dans le premier plan de la plage, le
+peintre avait su habituer les yeux &agrave; ne pas
+reconna&icirc;tre de fronti&egrave;re fixe, de d&eacute;marcation
+absolue, entre la terre et l'oc&eacute;an. Des hommes qui
+poussaient des bateaux &agrave; la mer, couraient aussi bien dans
+les flots que sur le sable, lequel mouill&eacute;,
+r&eacute;fl&eacute;chissait d&eacute;j&agrave; les coques comme
+s'il avait &eacute;t&eacute; de l'eau. La mer elle-m&ecirc;me ne
+montait pas r&eacute;guli&egrave;rement, mais suivait les
+accidents de la gr&egrave;ve, que la perspective
+d&eacute;chiquetait encore davantage, si bien qu'un navire en
+pleine mer, &agrave; demi-cach&eacute; par les ouvrages
+avanc&eacute;s de l'arsenal semblait voguer au milieu de la
+ville; des femmes qui ramassaient des crevettes dans les rochers,
+avaient l'air, parce qu'elles &eacute;taient entour&eacute;es
+d'eau et &agrave; cause de la d&eacute;pression qui, apr&egrave;s
+la barri&egrave;re circulaire des roches, abaissait la plage (des
+deux c&ocirc;t&eacute;s les plus rapproch&eacute;s de terre) au
+niveau de la mer, d'&ecirc;tre dans une grotte marine
+surplomb&eacute;e de barques et de vagues, ouverte et
+prot&eacute;g&eacute;e au milieu des flots &eacute;cart&eacute;s
+miraculeusement. Si tout le tableau donnait cette impression des
+ports o&ugrave; la mer entre dans la terre, o&ugrave; la terre
+est d&eacute;j&agrave; marine, et la population amphibie, la
+force de l'&eacute;l&eacute;ment marin &eacute;clatait partout;
+et pr&egrave;s des rochers, &agrave; l'entr&eacute;e de la
+jet&eacute;e, o&ugrave; la mer &eacute;tait agit&eacute;e, on
+sentait aux efforts des matelots et &agrave; l'obliquit&eacute;
+des barques couch&eacute;es en angle aigu devant la calme
+verticalit&eacute; de l'entrep&ocirc;t, de l'&eacute;glise, des
+maisons de la ville, o&ugrave; les uns rentraient, d'o&ugrave;
+les autres partaient pour la p&ecirc;che, qu'ils trottaient
+rudement sur l'eau comme sur un animal fougueux et rapide dont
+les soubresauts, sans leur adresse, les e&ucirc;t jet&eacute;s
+&agrave; terre. Une bande de promeneurs sortait gaiement en une
+barque secou&eacute;e comme une carriole; un matelot joyeux, mais
+attentif aussi la gouvernait comme avec des guides, menait la
+voile fougueuse, chacun se tenait bien &agrave; sa place pour ne
+pas faire trop de poids d'un c&ocirc;t&eacute; et ne pas verser,
+et on courait ainsi par les champs ensoleill&eacute;s dans les
+sites ombreux, d&eacute;gringolant les pentes. C'&eacute;tait une
+belle matin&eacute;e malgr&eacute; l'orage qu'il avait fait. Et
+m&ecirc;me on sentait encore les puissantes actions qu'avait
+&agrave; neutraliser le bel &eacute;quilibre des barques
+immobiles, jouissant du soleil et de la fra&icirc;cheur, dans les
+parties o&ugrave; la mer &eacute;tait si calme que les reflets
+avaient presque plus de solidit&eacute; et de
+r&eacute;alit&eacute; que les coques vaporis&eacute;es par un
+effet de soleil et que la perspective faisait s'enjamber les unes
+les autres. Ou plut&ocirc;t on n'aurait pas dit d'autres parties
+de la mer. Car entre ces parties, il y avait autant de
+diff&eacute;rence qu'entre l'une d'elles et l'&eacute;glise
+sortant des eaux, et les bateaux derri&egrave;re la ville.
+L'intelligence faisait ensuite un m&ecirc;me
+&eacute;l&eacute;ment de ce qui &eacute;tait, ici noir dans un
+effet d'orage, plus loin tout d'une couleur avec le ciel et aussi
+verni que lui, et l&agrave; si blanc de soleil, de brume et
+d'&eacute;cume, si compact, si terrien, si circonvenu de maisons,
+qu'on pensait &agrave; quelque chauss&eacute;e de pierres ou
+&agrave; un champ de neige, sur lequel on &eacute;tait
+effray&eacute; de voir un navire s'&eacute;lever en pente raide
+et &agrave; sec comme une voiture qui s'&eacute;broue en sortant
+d'un gu&eacute;, mais qu'au bout d'un moment, en y voyant sur
+l'&eacute;tendue haute et in&eacute;gale du plateau solide, des
+bateaux titubants, on comprenait, identique en tous ces aspects
+divers, &ecirc;tre encore la mer.</p>
+
+<p>Bien qu'on dise avec raison qu'il n'y a pas de progr&egrave;s,
+pas de d&eacute;couvertes en art, mais seulement dans les
+sciences, et que chaque artiste recommen&ccedil;ant pour son
+compte, un effort individuel ne peut y &ecirc;tre aid&eacute; ni
+entrav&eacute; par les efforts de tout autre, il faut pourtant
+reconna&icirc;tre, que dans la mesure o&ugrave; l'art met en
+lumi&egrave;re certaines lois, une fois qu'une industrie les a
+vulgaris&eacute;es, l'art ant&eacute;rieur perd
+r&eacute;trospectivement un peu de son originalit&eacute;. Depuis
+les d&eacute;buts d'Elstir, nous avons connu ce qu'on appelle
+&laquo;d'admirables&raquo; photographies de paysages et de
+villes. Si on cherche &agrave; pr&eacute;ciser ce que les
+amateurs d&eacute;signent dans ce cas par cette
+&eacute;pith&egrave;te, on verra qu'elle s'applique d'ordinaire
+&agrave; quelque image singuli&egrave;re d'une chose connue,
+image diff&eacute;rente de celles que nous avons l'habitude de
+voir, singuli&egrave;re et pourtant vraie et qui &agrave; cause
+de cela est pour nous doublement saisissante parce qu'elle nous
+&eacute;tonne, nous fait sortir de nos habitudes, et tout
+&agrave; la fois nous fait rentrer en nous-m&ecirc;me en nous
+rappelant une impression. Par exemple celle de ces photographies
+&laquo;magnifiques&raquo;, illustrera une loi de la perspective,
+nous montrera telle cath&eacute;drale que nous avons l'habitude
+de voir au milieu de la ville, prise au contraire d'un point
+choisi d'o&ugrave; elle aura l'air trente fois plus haute que les
+maisons et faisant &eacute;peron au bord du fleuve d'o&ugrave;
+elle est en r&eacute;alit&eacute; distante. Or, l'effort d'Elstir
+de ne pas exposer les choses telles qu'il savait qu'elles
+&eacute;taient mais selon ces illusions optiques dont notre
+vision premi&egrave;re est faite, l'avait
+pr&eacute;cis&eacute;ment amen&eacute; &agrave; mettre en
+lumi&egrave;re certaines de ces lois de perspective, plus
+frappantes alors, car l'art &eacute;tait le premier &agrave; les
+d&eacute;voiler. Un fleuve, &agrave; cause du tournant de son
+cours, un golfe &agrave; cause du rapprochement apparent des
+falaises, avaient l'air de creuser au milieu de la plaine ou des
+montagnes un lac absolument ferm&eacute; de toutes parts. Dans un
+tableau pris de Balbec par une torride journ&eacute;e
+d'&eacute;t&eacute; un rentrant de la mer, semblait
+enferm&eacute; dans des murailles de granit rose, n'&ecirc;tre
+pas la mer, laquelle commen&ccedil;ait plus loin. La
+continuit&eacute; de l'oc&eacute;an n'&eacute;tait
+sugg&eacute;r&eacute;e que par des mouettes qui, tournoyant sur
+ce qui semblait au spectateur de la pierre, humaient au contraire
+l'humidit&eacute; du flot. D'autres lois se d&eacute;gageaient de
+cette m&ecirc;me toile comme, au pied des immenses falaises, la
+gr&acirc;ce lilliputienne des voiles blanches sur le miroir bleu
+o&ugrave; elles semblaient des papillons endormis, et certains
+contrastes entre la profondeur des ombres et la p&acirc;leur de
+la lumi&egrave;re. Ces jeux des ombres, que la photographie a
+banalis&eacute;s aussi, avaient int&eacute;ress&eacute; Elstir au
+point qu'il s'&eacute;tait complu autrefois &agrave; prendre de
+v&eacute;ritables mirages, o&ugrave; un ch&acirc;teau
+coiff&eacute; d'une tour apparaissait comme un ch&acirc;teau
+circulaire compl&egrave;tement prolong&eacute; d'une tour
+&agrave; son fa&icirc;te, et en bas d'une tour inverse, soit que
+la puret&eacute; extraordinaire d'un beau temps donn&acirc;t
+&agrave; l'ombre qui se refl&eacute;tait dans l'eau la
+duret&eacute; et l'&eacute;clat de la pierre, soit que les brumes
+du matin rendissent la pierre aussi vaporeuse que l'ombre. De
+m&ecirc;me au del&agrave; de la mer, derri&egrave;re une
+rang&eacute;e de bois une autre mer commen&ccedil;ait,
+ros&eacute;e par le coucher du soleil et qui &eacute;tait le
+ciel. La lumi&egrave;re inventant comme de nouveaux solides,
+poussait la coque du bateau qu'elle frappait, en retrait de celle
+qui &eacute;tait dans l'ombre, et disposait comme les
+degr&eacute;s d'un escalier de cristal la surface
+mat&eacute;riellement plane, mais bris&eacute;e par
+l'&eacute;clairage de la mer au matin. Un fleuve qui passe sous
+les ponts d'une ville &eacute;tait pris d'un point de vue tel
+qu'il apparaissait enti&egrave;rement disloqu&eacute;,
+&eacute;tal&eacute; ici en lac, aminci l&agrave; en filet, rompu
+ailleurs par l'interposition d'une colline couronn&eacute;e de
+bois o&ugrave; le citadin va le soir respirer la fra&icirc;cheur
+du soir; et le rythme m&ecirc;me de cette ville
+boulevers&eacute;e n'&eacute;tait assur&eacute; que par la
+verticale inflexible des clochers qui ne montaient pas, mais
+plut&ocirc;t, selon le fil &agrave; plomb de la pesanteur
+marquant la cadence comme dans une marche triomphale, semblaient
+tenir en suspens au-dessous d'eux toute la masse plus confuse des
+maisons &eacute;tag&eacute;es dans la brume, le long du fleuve
+&eacute;cras&eacute; et d&eacute;cousu. Et (comme les
+premi&egrave;res uvres d'Elstir dataient de l'&eacute;poque
+o&ugrave; on agr&eacute;mentait les paysages par la
+pr&eacute;sence d'un personnage) sur la falaise ou dans la
+montagne, le chemin, cette partie &agrave; demi-humaine de la
+nature, subissait comme le fleuve ou l'oc&eacute;an les
+&eacute;clipses de la perspective. Et soit qu'une ar&ecirc;te
+montagneuse, ou la brume d'une cascade, ou la mer,
+emp&ecirc;ch&acirc;t de suivre la continuit&eacute; de la route,
+visible pour le promeneur mais non pour nous, le petit personnage
+humain en habits d&eacute;mod&eacute;s perdu dans ces solitudes
+semblait souvent arr&ecirc;t&eacute; devant un ab&icirc;me, le
+sentier qu'il suivait finissant l&agrave;, tandis que, trois
+cents m&egrave;tres plus haut dans ces bois de sapins, c'est d'un
+il attendri et d'un cur rassur&eacute; que nous voyions
+repara&icirc;tre la mince blancheur de son sable hospitalier au
+pas du voyageur, mais dont le versant de la montagne nous avait
+d&eacute;rob&eacute;, contournant la cascade ou le golfe, les
+lacets interm&eacute;diaires.</p>
+
+<p>L'effort qu'Elstir faisait pour se d&eacute;pouiller en
+pr&eacute;sence de la r&eacute;alit&eacute; de toutes les notions
+de son intelligence &eacute;tait d'autant plus admirable que cet
+homme qui, avant de peindre, se faisait ignorant, oubliait tout
+par probit&eacute;, car ce qu'on sait n'est pas &agrave; soi,
+avait justement une intelligence exceptionnellement
+cultiv&eacute;e. Comme je lui avouais la d&eacute;ception que
+j'avais eue devant l'&eacute;glise de Balbec: &laquo;Comment, me
+dit-il, vous avez &eacute;t&eacute; d&eacute;&ccedil;u par ce
+porche, mais c'est la plus belle Bible histori&eacute;e que le
+peuple ait jamais pu lire. Cette vierge et tous les bas-reliefs
+qui racontent sa vie, c'est l'expression la plus tendre, la plus
+inspir&eacute;e de ce long po&egrave;me d'adoration et de
+louanges que le moyen &acirc;ge d&eacute;roulera &agrave; la
+gloire de la Madone. Si vous saviez &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+l'exactitude la plus minutieuse &agrave; traduire le texte saint,
+quelles trouvailles de d&eacute;licatesse a eues le vieux
+sculpteur, que de profondes pens&eacute;es, quelle
+d&eacute;licieuse po&eacute;sie!</p>
+
+<p>&laquo;L'id&eacute;e de ce grand voile dans lequel les Anges
+portent le corps de la Vierge, trop sacr&eacute; pour qu'ils
+osent le toucher directement (Je lui dis que le m&ecirc;me sujet
+&eacute;tait trait&eacute; &agrave;
+Saint-Andr&eacute;-des-Champs; il avait vu des photographies du
+porche de cette derni&egrave;re &eacute;glise mais me fit
+remarquer que l'empressement de ces petits paysans qui courent
+tous &agrave; la fois autour de la Vierge &eacute;tait autre
+chose que la gravit&eacute; des deux grands anges presque
+italiens, si &eacute;lanc&eacute;s, si doux); l'ange qui emporte
+l'&acirc;me de la Vierge pour la r&eacute;unir &agrave; son
+corps; dans la rencontre de la Vierge et d'Elisabeth, le geste de
+cette derni&egrave;re qui touche le sein de Marie et
+s'&eacute;merveille de le sentir gonfl&eacute;; et le bras
+band&eacute; de la sage-femme qui n'avait pas voulu croire, sans
+toucher, &agrave; l'Immacul&eacute;e-Conception; et la ceinture
+jet&eacute;e par la Vierge &agrave; saint Thomas pour lui donner
+la preuve de sa r&eacute;surrection; ce voile aussi que la Vierge
+arrache de son sein pour en voiler la nudit&eacute; de son fils
+d'un c&ocirc;t&eacute; de qui l'&Eacute;glise recueille le sang,
+la liqueur de l'Eucharistie, tandis que, de l'autre, la Synagogue
+dont le r&egrave;gne est fini, a les yeux band&eacute;s, tient un
+sceptre &agrave; demi-bris&eacute; et laisse &eacute;chapper avec
+sa couronne qui lui tombe de la t&ecirc;te, les tables de
+l'ancienne Loi; et l'&eacute;poux qui aidant, &agrave; l'heure du
+Jugement dernier, sa jeune femme &agrave; sortir du tombeau lui
+appuie la main contre son propre cur pour la rassurer et lui
+prouver qu'il bat vraiment, est-ce aussi assez chouette comme
+id&eacute;e, assez trouv&eacute;? Et l'ange qui emporte le soleil
+et la lune devenus inutiles puisqu'il est dit que la
+Lumi&egrave;re de la Croix sera sept fois plus puissante que
+celle des astres; et celui qui trempe sa main dans l'eau du bain
+de J&eacute;sus pour voir si elle est assez chaude; et celui qui
+sort des nu&eacute;es pour poser sa couronne sur le front de la
+Vierge; et tous ceux qui pench&eacute;s du haut du ciel, entre
+les balustres de la J&eacute;rusalem c&eacute;leste l&egrave;vent
+les bras d'&eacute;pouvante ou de joie &agrave; la vue des
+supplices des m&eacute;chants et du bonheur des &eacute;lus! Car
+c'est tous les cercles du ciel, tout un gigantesque po&egrave;me
+th&eacute;ologique et symbolique que vous avez l&agrave;. C'est
+fou, c'est divin, c'est mille fois sup&eacute;rieur &agrave; tout
+ce que vous verrez en Italie o&ugrave; d'ailleurs ce tympan a
+&eacute;t&eacute; litt&eacute;ralement copi&eacute; par des
+sculpteurs de bien moins de g&eacute;nie. Il n'y a pas eu
+d'&eacute;poque o&ugrave; tout le monde a du g&eacute;nie, tout
+&ccedil;a c'est des blagues, &ccedil;a serait plus fort que
+l'&acirc;ge d'or. Le type qui a sculpt&eacute; cette
+fa&ccedil;ade-l&agrave;, croyez bien qu'il &eacute;tait aussi
+fort, qu'il avait des id&eacute;es aussi profondes que les gens
+de maintenant que vous admirez le plus. Je vous montrerais cela,
+si nous y allions ensemble. Il y a certaines paroles de l'office
+de l'Assomption qui ont &eacute;t&eacute; traduites avec une
+subtilit&eacute; qu'un Redon n'a pas &eacute;gal&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette vaste vision c&eacute;leste dont il me parlait, ce
+gigantesque po&egrave;me th&eacute;ologique que je comprenais
+avoir &eacute;t&eacute; &eacute;crit l&agrave;, pourtant quand
+mes yeux pleins de d&eacute;sirs s'&eacute;taient ouverts, devant
+la fa&ccedil;ade, ce n'est pas eux que j'avais vus. Je lui parlai
+de ces grandes statues de saints qui mont&eacute;es sur des
+&eacute;chasses forment une sorte d'avenue.</p>
+
+<p>-- Elle part des fonds des &acirc;ges pour aboutir &agrave;
+J&eacute;sus-Christ, me dit-il. Ce sont d'un c&ocirc;t&eacute;,
+ses anc&ecirc;tres selon l'esprit, de l'autre, les Rois de Judas,
+ses anc&ecirc;tres selon la chair. Tous les si&egrave;cles sont
+l&agrave;. Et si vous aviez mieux regard&eacute; ce qui vous a
+paru des &eacute;chasses, vous auriez pu nommer ceux qui y
+&eacute;taient perch&eacute;s. Car sous les pieds de Mo&iuml;se,
+vous auriez reconnu le veau d'or, sous les pieds d'Abraham, le
+b&eacute;lier, sous ceux de Joseph, le d&eacute;mon conseillant
+la femme de Putiphar.</p>
+
+<p>Je lui dis aussi que je m'&eacute;tais attendu &agrave;
+trouver un monument presque persan et que &ccedil;'avait sans
+doute &eacute;t&eacute; l&agrave; une des causes de mon
+m&eacute;compte. &laquo;Mais non, me r&eacute;pondit-il, il y a
+beaucoup de vrai.<br>
+ Certaines parties sont tout orientales; un chapiteau reproduit
+si exactement un sujet persan, que la persistance des traditions
+orientales ne suffit pas &agrave; l'expliquer. Le sculpteur a
+d&ucirc; copier quelque coffret apport&eacute; par des
+navigateurs.&raquo; Et en effet il devait me montrer plus tard la
+photographie d'un chapiteau o&ugrave; je vis des dragons quasi
+chinois qui se d&eacute;voraient, mais &agrave; Balbec ce petit
+morceau de sculpture avait pass&eacute; pour moi inaper&ccedil;u
+dans l'ensemble du monument qui ne ressemblait pas &agrave; ce
+que m'avaient montr&eacute; ces mots: &laquo;&eacute;glise
+presque persane&raquo;.</p>
+
+<p>Les joies intellectuelles que je go&ucirc;tais dans cet
+atelier ne m'emp&ecirc;chaient nullement de sentir, quoiqu'ils
+nous entourassent comme malgr&eacute; nous, les ti&egrave;des
+glacis, la p&eacute;nombre &eacute;tincelante de la pi&egrave;ce,
+et au bout de la petite fen&ecirc;tre encadr&eacute;e de
+ch&egrave;vrefeuilles, dans l'avenue toute rustique, la
+r&eacute;sistante s&eacute;cheresse de la terre
+br&ucirc;l&eacute;e de soleil que voilait seulement la
+transparence de l'&eacute;loignement et de l'ombre des arbres.
+Peut-&ecirc;tre l'inconscient bien-&ecirc;tre que me causait ce
+jour d'&eacute;t&eacute; venait-il agrandir comme un affluent la
+joie que me causait la vue du &laquo;Port de
+Carquethuit&raquo;.</p>
+
+<p>J'avais cru Elstir modeste mais je compris que je
+m'&eacute;tais tromp&eacute;, en voyant son visage se nuancer de
+tristesse quand dans une phrase de remerciements je
+pronon&ccedil;ai le mot de gloire. Ceux qui croient leurs uvres
+durables et c'&eacute;tait le cas pour Elstir -- prennent
+l'habitude de les situer dans une &eacute;poque o&ugrave;
+eux-m&ecirc;mes ne seront plus que poussi&egrave;re.<br>
+ Et ainsi en les for&ccedil;ant &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir
+au n&eacute;ant, l'id&eacute;e de la gloire les attriste parce
+qu'elle est ins&eacute;parable de l'id&eacute;e de la mort. Je
+changeai de conversation pour dissiper ce nuage d'orgueilleuse
+m&eacute;lancolie dont j'avais sans le vouloir charg&eacute; le
+front d'Elstir. &laquo;On m'avait conseill&eacute;, lui dis-je en
+pensant &agrave; la conversation que nous avions eue avec
+Legrandin &agrave; Combray et sur laquelle j'&eacute;tais content
+d'avoir son avis, de ne pas aller en Bretagne, parce que
+c'&eacute;tait malsain pour un esprit d&eacute;j&agrave;
+port&eacute; au r&ecirc;ve.&raquo; &laquo;Mais non, me
+r&eacute;pondit-il, quand un esprit est port&eacute; au
+r&ecirc;ve, il ne faut pas l'en tenir &eacute;cart&eacute;, le
+lui rationner. Tant que vous d&eacute;tournerez votre esprit de
+ses r&ecirc;ves, il ne les conna&icirc;tra pas; vous serez le
+jouet de mille apparences parce que vous n'en aurez pas compris
+la nature. Si un peu de r&ecirc;ve est dangereux, ce qui en
+gu&eacute;rit, ce n'est pas moins de r&ecirc;ve, mais plus de
+r&ecirc;ve, mais tout le r&ecirc;ve. Il importe qu'on connaisse
+enti&egrave;rement ses r&ecirc;ves pour n'en plus souffrir; il y
+a une certaine s&eacute;paration du r&ecirc;ve et de la vie qu'il
+est souvent utile de faire si que je me demande si on ne devrait
+pas &agrave; tout hasard la pratiquer pr&eacute;ventivement,
+comme certains chirurgiens pr&eacute;tendent qu'il faudrait, pour
+&eacute;viter la possibilit&eacute; d'une appendicite future,
+enlever l'appendice chez tous les enfants.</p>
+
+<p>Elstir et moi nous &eacute;tions all&eacute;s jusqu'au fond de
+l'atelier, devant la fen&ecirc;tre qui donnait derri&egrave;re le
+jardin sur une &eacute;troite avenue de traverse, presque un
+petit chemin rustique. Nous &eacute;tions venus l&agrave; pour
+respirer l'air rafra&icirc;chi de l'apr&egrave;s-midi plus
+avanc&eacute;. Je me croyais bien loin des jeunes filles de la
+petite bande et c'est en sacrifiant pour une fois
+l'esp&eacute;rance de les voir, que j'avais fini par ob&eacute;ir
+&agrave; la pri&egrave;re de ma grand-m&egrave;re et aller voir
+Elstir. Car o&ugrave; se trouve ce qu'on cherche on ne le sait
+pas, et on fuit souvent pendant bien longtemps le lieu o&ugrave;,
+pour d'autres raisons, chacun nous invite. Mais nous ne
+soup&ccedil;onnons pas que nous y verrions justement l'&ecirc;tre
+auquel nous pensons. Je regardais vaguement le chemin campagnard
+qui, ext&eacute;rieur &agrave; l'atelier, passait tout
+pr&egrave;s de lui mais n'appartenait pas &agrave; Elstir. Tout
+&agrave; coup y apparut, le suivant &agrave; pas rapides, la
+jeune cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs,
+son polo abaiss&eacute; vers ses grosses joues, ses yeux gais et
+un peu insistants; et dans ce sentier fortun&eacute;
+miraculeusement rempli de douces promesses, je la vis sous les
+arbres, adresser &agrave; Elstir un salut souriant d'amie,
+arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqu&eacute;
+&agrave; des r&eacute;gions que j'avais jug&eacute;es
+jusque-l&agrave; inaccessibles. Elle s'approcha m&ecirc;me pour
+tendre la main au peintre, sans s'arr&ecirc;ter, et je vis
+qu'elle avait un petit grain de beaut&eacute; au menton.
+&laquo;Vous connaissez cette jeune fille, monsieur?&raquo; dis-je
+&agrave; Elstir, comprenant qu'il pourrait me pr&eacute;senter
+&agrave; elle, l'inviter chez lui. Et cet atelier paisible avec
+son horizon rural s'&eacute;tait rempli d'un surcro&icirc;t
+d&eacute;licieux comme il arrive d'une maison o&ugrave; un enfant
+se plaisait d&eacute;j&agrave; et o&ugrave; il apprend que, en
+plus, de par la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qu'ont les belles
+choses et les nobles gens &agrave; accro&icirc;tre
+ind&eacute;finiment leurs dons, se pr&eacute;pare pour lui un
+magnifique go&ucirc;ter. Elstir me dit qu'elle s'appelait
+Albertine Simonet et me nomma aussi ses autres amies que je lui
+d&eacute;crivis avec assez d'exactitude pour qu'il n'e&ucirc;t
+gu&egrave;re d'h&eacute;sitation. J'avais commis &agrave;
+l'&eacute;gard de leur situation sociale une erreur, mais pas
+dans le m&ecirc;me sens que d'habitude &agrave; Balbec. J'y
+prenais facilement pour des princes des fils de boutiquiers
+montant &agrave; cheval. Cette fois j'avais situ&eacute; dans un
+milieu interlope des filles d'une petite bourgeoisie fort riche,
+du monde de l'industrie et des affaires. C'&eacute;tait celui qui
+de prime-abord m'int&eacute;ressait le moins, n'ayant pour moi le
+myst&egrave;re ni du peuple, ni d'une soci&eacute;t&eacute; comme
+celle des Guermantes. Et sans doute si un prestige
+pr&eacute;alable qu'elles ne perdraient plus ne leur avait
+&eacute;t&eacute; conf&eacute;r&eacute;, devant mes yeux
+&eacute;blouis, par la vacuit&eacute; &eacute;clatante de la vie
+de plage, je ne serais peut-&ecirc;tre pas arriv&eacute; &agrave;
+lutter victorieusement contre l'id&eacute;e qu'elles
+&eacute;taient les filles de gros n&eacute;gociants. Je ne pus
+qu'admirer combien la bourgeoisie fran&ccedil;aise &eacute;tait
+un atelier merveilleux de sculpture la plus
+g&eacute;n&eacute;reuse et la plus vari&eacute;e. Que de types
+impr&eacute;vus, quelle invention dans le caract&egrave;re des
+visages, quelle d&eacute;cision, quelle fra&icirc;cheur, quelle
+na&iuml;vet&eacute; dans les traits. Les vieux bourgeois avares
+d'o&ugrave; &eacute;taient issues ces Dianes et ces nymphes me
+semblaient les plus grands des statuaires. Avant que j'eusse eu
+le temps de m'apercevoir de la m&eacute;tamorphose sociale de ces
+jeunes filles, et tant ces d&eacute;couvertes d'une erreur, ces
+modifications de la notion qu'on a d'une personne ont
+l'instantan&eacute;it&eacute; d'une r&eacute;action chimique,
+s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; install&eacute;e
+derri&egrave;re le visage d'un genre si voyou de ces jeunes
+filles que j'avais prises pour des ma&icirc;tresses de coureurs
+cyclistes, de champions de boxe, l'id&eacute;e qu'elles pouvaient
+tr&egrave;s bien &ecirc;tre li&eacute;es avec la famille de tel
+notaire que nous connaissions. Je ne savais gu&egrave;re ce
+qu'&eacute;tait Albertine Simonet. Elle ignorait certes ce
+qu'elle devait &ecirc;tre un jour pour moi. M&ecirc;me ce nom de
+Simonet que j'avais d&eacute;j&agrave; entendu sur la plage, si
+on m'avait demand&eacute; de l'&eacute;crire je l'aurais
+orthographi&eacute; avec deux n. ne me doutant pas de
+l'importance que cette famille attachait &agrave; n'en
+poss&eacute;der qu'un seul.<br>
+ Au fur et &agrave; mesure que l'on descend dans l'&eacute;chelle
+sociale, le snobisme s'accroche &agrave; des riens qui ne sont
+peut-&ecirc;tre pas plus nuls que les distinctions de
+l'aristocratie, mais qui plus obscurs, plus particuliers &agrave;
+chacun, surprennent davantage. Peut-&ecirc;tre y avait-il eu des
+Simonet qui avaient fait de mauvaises affaires ou pis encore.<br>
+ Toujours est-il que les Simonet s'&eacute;taient,
+para&icirc;t-il, toujours irrit&eacute;s comme d'une calomnie
+quand on doublait leur n. Ils avaient l'air d'&ecirc;tre les
+seuls Simonet avec un n au lieu de deux, autant de fiert&eacute;
+peut-&ecirc;tre que les Montmorency d'&ecirc;tre les premiers
+barons de France. Je demandai &agrave; Elstir si ces jeunes
+filles habitaient Balbec, il me r&eacute;pondit oui pour
+certaines d'entre elles. La villa de l'une &eacute;tait
+pr&eacute;cis&eacute;ment situ&eacute;e tout au bout de la plage,
+l&agrave; o&ugrave; commencent les falaises du Canapville. Comme
+cette jeune fille &eacute;tait une grande amie d'Albertine
+Simonet, ce me fut une raison de plus de croire que
+c'&eacute;tait bien cette derni&egrave;re que j'avais
+rencontr&eacute;e, quand j'&eacute;tais avec ma
+grand-m&egrave;re. Certes il y avait tant de ces petites rues
+perpendiculaires &agrave; la plage o&ugrave; elles faisaient un
+angle pareil, que je n'aurais pu sp&eacute;cifier exactement
+laquelle c'&eacute;tait. On voudrait avoir un souvenir exact mais
+au moment m&ecirc;me la vision a &eacute;t&eacute; trouble.<br>
+ Pourtant qu'Albertine et cette jeune fille entrant chez son amie
+fussent une seule et m&ecirc;me personne, c'&eacute;tait
+pratiquement une certitude. Malgr&eacute; cela tandis que les
+innombrables images que m'a pr&eacute;sent&eacute;es dans la
+suite la brune joueuse de golf, si diff&eacute;rentes qu'elles
+soient les unes des autres, se superposent (parce que je sais
+qu'elles lui appartiennent toutes), et que si je remonte le fil
+de mes souvenirs, je peux, sous le couvert de cette
+identit&eacute; et comme dans un chemin de communication
+int&eacute;rieure, repasser par toutes ces images sans sortir
+d'une m&ecirc;me personne, en revanche, si je veux remonter
+jusqu'&agrave; la jeune fille que je croisai le jour o&ugrave;
+j'&eacute;tais avec ma grand-m&egrave;re, il me faut ressortir
+&agrave; l'air libre. Je suis persuad&eacute; que c'est Albertine
+que je retrouve, la m&ecirc;me que celle qui s'arr&ecirc;tait
+souvent, au milieu de ses amies, dans sa promenade
+d&eacute;passant l'horizon de la mer; mais toutes ces images
+restent s&eacute;par&eacute;es de cette autre parce que je ne
+peux pas lui conf&eacute;rer r&eacute;trospectivement une
+identit&eacute; qu'elle n'avait pas pour moi au moment o&ugrave;
+elle a frapp&eacute; mes yeux; quoi que puisse m'assurer le
+calcul des probabilit&eacute;s, cette jeune fille aux grosses
+joues qui me regarda si hardiment au coin de la petite rue et de
+la plage et par qui je crois que j'aurais pu &ecirc;tre
+aim&eacute;, au sens strict du mot revoir, je ne l'ai jamais
+revue.</p>
+
+<p><br>
+ Mon h&eacute;sitation entre les diverses jeunes filles de la
+petite bande lesquelles gardaient toutes un peu du charme
+collectif qui m'avait d'abord troubl&eacute;, s'ajouta-t-il aussi
+&agrave; ces causes pour me laisser plus tard, m&ecirc;me au
+temps de mon plus grand -- de mon second -- amour pour Albertine,
+une sorte de libert&eacute; intermittente, et bien br&egrave;ve,
+de ne l'aimer pas. Pour avoir err&eacute; entre toutes ses amies
+avant de se porter d&eacute;finitivement sur elle, mon amour
+garda parfois entre lui et l'image d'Albertine certain
+&laquo;jeu&raquo; qui lui permettait, comme un &eacute;clairage
+mal adapt&eacute;, de se poser sur d'autres avant de revenir
+s'appliquer &agrave; elles; le rapport entre le mal que je
+ressentais au cur et le souvenir d'Albertine ne me semblait pas
+n&eacute;cessaire, j'aurais peut-&ecirc;tre pu le coordonner avec
+l'image d'une autre personne. Ce qui me permettait,
+l'&eacute;clair d'un instant, de faire &eacute;vanouir la
+r&eacute;alit&eacute;, non pas seulement la r&eacute;alit&eacute;
+ext&eacute;rieure comme dans mon amour pour Gilberte (que j'avais
+reconnu pour un &eacute;tat int&eacute;rieur o&ugrave; je tirais
+de moi seul la qualit&eacute; particuli&egrave;re, le
+caract&egrave;re sp&eacute;cial de l'&ecirc;tre que j'aimais,
+tout ce qui le rendait indispensable &agrave; mon bonheur) mais
+m&ecirc;me la r&eacute;alit&eacute; int&eacute;rieure et purement
+subjective.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas de jour qu'une ou l'autre d'entre elles ne
+passe devant l'atelier et n'entre me faire un bout de
+visite&raquo;, me dit Elstir, me d&eacute;sesp&eacute;rant ainsi
+par la pens&eacute;e que si j'avais &eacute;t&eacute; le voir
+aussit&ocirc;t que ma grand-m&egrave;re m'avait demand&eacute; de
+le faire, j'eusse probablement depuis longtemps
+d&eacute;j&agrave;, fait la connaissance d'Albertine.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;e; de l'atelier on ne
+la voyait plus. Je pensai qu'elle &eacute;tait all&eacute;e
+rejoindre ses amies sur la digue. Si j'avais pu m'y trouver avec
+Elstir, j'eusse fait leur connaissance. J'inventai mille
+pr&eacute;textes pour qu'il consent&icirc;t &agrave; venir faire
+un tour de plage avec moi. Je n'avais plus le m&ecirc;me calme
+qu'avant l'apparition de la jeune fille dans le cadre de la
+petite fen&ecirc;tre si charmante jusque-l&agrave; sous ses
+ch&egrave;vrefeuilles et maintenant bien vide. Elstir me causa
+une joie m&ecirc;l&eacute;e de torture en me disant qu'il ferait
+quelques pas avec moi, mais qu'il &eacute;tait oblig&eacute; de
+terminer d'abord le morceau qu'il &eacute;tait en train de
+peindre. C'&eacute;tait des fleurs, mais pas de celles dont
+j'eusse mieux aim&eacute; lui commander le portrait que celui
+d'une personne, afin d'apprendre par la r&eacute;v&eacute;lation
+de son g&eacute;nie ce que j'avais si souvent cherch&eacute; en
+vain devant elles -- aub&eacute;pines, &eacute;pines roses,
+bluets, fleurs de pommiers. Elstir tout en peignant me parlait de
+botanique, mais je ne l'&eacute;coutais gu&egrave;re; il ne se
+suffisait plus &agrave; lui-m&ecirc;me, il n'&eacute;tait plus
+que l'interm&eacute;diaire n&eacute;cessaire entre ces jeunes
+filles et moi; le prestige que quelques instants encore
+auparavant, lui donnait pour moi son talent, ne valait plus qu'en
+tant qu'il m'en conf&eacute;rait un peu &agrave; moi-m&ecirc;me
+aux yeux de la petite bande &agrave; qui je serais
+pr&eacute;sent&eacute; par lui.</p>
+
+<p>J'allais et venais, impatient qu'il e&ucirc;t fini de
+travailler; je saisissais pour les regarder des &eacute;tudes
+dont beaucoup tourn&eacute;es contre le mur, &eacute;taient
+empil&eacute;es les unes sur les autres. Je me trouvais ainsi
+mettre au jour une aquarelle qui devait &ecirc;tre d'un temps
+bien plus ancien de la vie d'Elstir et me causa cette sorte
+particuli&egrave;re d'enchantement que dispensent des uvres non
+seulement d'une ex&eacute;cution d&eacute;licieuse mais aussi
+d'un sujet si singulier et si s&eacute;duisant, que c'est
+&agrave; lui que nous attribuons une partie de leur charme, comme
+si, ce charme, le peintre n'avait eu qu'&agrave; le
+d&eacute;couvrir, qu'&agrave; l'observer, mat&eacute;riellement
+r&eacute;alis&eacute; d&eacute;j&agrave; dans la nature et
+&agrave; le reproduire. Que de tels objets puissent exister,
+beaux en dehors m&ecirc;me de l'interpr&eacute;tation du peintre,
+cela contente en nous un mat&eacute;rialisme inn&eacute;,
+combattu par la raison, et sert de contre-poids aux abstractions
+de l'esth&eacute;tique.<br>
+ C'&eacute;tait, -- cette aquarelle, -- le portrait d'une jeune
+femme pas jolie, mais d'un type curieux, que coiffait un
+serre-t&ecirc;te assez semblable &agrave; un chapeau melon
+bord&eacute; d'un ruban de soie cerise; une de ses mains
+gant&eacute;es de mitaines tenait une cigarette allum&eacute;e,
+tandis que l'autre &eacute;levait &agrave; la hauteur du genou
+une sorte de grand chapeau de jardin, simple &eacute;cran de
+paille contre le soleil. A c&ocirc;t&eacute; d'elle, un
+porte-bouquet plein de roses sur une table. Souvent
+c'&eacute;tait le cas ici, la singularit&eacute; de ces uvres,
+tient surtout &agrave; ce qu'elles ont &eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute;es dans des conditions particuli&egrave;res
+dont nous ne nous rendons pas clairement compte d'abord, par
+exemple si la toilette &eacute;trange d'un mod&egrave;le
+f&eacute;minin, est un d&eacute;guisement de bal costum&eacute;,
+ou si au contraire le manteau rouge d'un vieillard qui a l'air de
+l'avoir rev&ecirc;tu pour se pr&ecirc;ter &agrave; une fantaisie
+du peintre, est sa robe de professeur ou de conseiller, ou son
+camail de cardinal. Le caract&egrave;re ambigu de l'&ecirc;tre
+dont j'avais le portrait sous les yeux, tenait sans que je le
+comprisse &agrave; ce que c'&eacute;tait une jeune actrice
+d'autrefois en demi-travesti. Mais son melon, sous lequel ses
+cheveux &eacute;taient bouffants, mais courts, son veston de
+velours sans revers ouvrant sur un plastron blanc me firent
+h&eacute;siter sur la date de la mode et le sexe du
+mod&egrave;le, de fa&ccedil;on que je ne savais pas exactement ce
+que j'avais sous les yeux, sinon le plus clair des morceaux de
+peinture. Et le plaisir qu'il me donnait &eacute;tait
+troubl&eacute; seulement par la peur qu'Elstir en s'attardant
+encore me f&icirc;t manquer les jeunes filles, car le soleil
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; oblique et bas dans la petite
+fen&ecirc;tre. Aucune chose dans cette aquarelle n'&eacute;tait
+simplement constat&eacute;e en fait et peinte &agrave; cause de
+son utilit&eacute; dans la sc&egrave;ne, le costume parce qu'il
+fallait que la femme f&ucirc;t habill&eacute;e, le porte-bouquet
+pour les fleurs. Le verre du porte-bouquet, aim&eacute; pour
+lui-m&ecirc;me, avait l'air d'enfermer l'eau o&ugrave; trempaient
+les tiges des illets dans quelque chose d'aussi limpide, presque
+d'aussi liquide qu'elle; l'habillement de la femme l'entourait
+d'une mani&egrave;re qui avait un charme ind&eacute;pendant,
+fraternel, et si les uvres de l'industrie pouvaient rivaliser de
+charme avec les merveilles de la nature, aussi d&eacute;licates,
+aussi savoureuses au toucher du regard, aussi fra&icirc;chement
+peintes que la fourrure d'une chatte, les p&eacute;tales d'un
+illet, les plumes d'une colombe. La blancheur du plastron, d'une
+finesse de gr&eacute;sil et dont le frivole plissage avait des
+clochettes comme celles du muguet, s'&eacute;toilait des clairs
+reflets de la chambre, aigus eux-m&ecirc;mes et finement
+nuanc&eacute;s comme des bouquets de fleurs qui auraient
+broch&eacute; le linge. Et le velours du veston brillant et
+nacr&eacute;, avait &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelque chose
+de h&eacute;riss&eacute;, de d&eacute;chiquet&eacute; et de velu
+qui faisait penser &agrave; l'&eacute;bouriffage des illets dans
+le vase. Mais surtout on sentait qu'Elstir, insoucieux de ce que
+pouvait pr&eacute;senter d'immoral ce travesti d'une jeune
+actrice pour qui le talent avec lequel elle jouerait son
+r&ocirc;le avait sans doute moins d'importance que l'attrait
+irritant qu'elle allait offrir aux sens blas&eacute;s ou
+d&eacute;prav&eacute;s de certains spectateurs, s'&eacute;tait au
+contraire attach&eacute; &agrave; ces traits d'ambiguit&eacute;
+comme &agrave; un &eacute;l&eacute;ment esth&eacute;tique qui
+valait d'&ecirc;tre mis en relief et qu'il avait tout fait pour
+souligner. Le long des lignes du visage, le sexe avait l'air
+d'&ecirc;tre sur le point d'avouer qu'il &eacute;tait celui d'une
+fille un peu gar&ccedil;onni&egrave;re, s'&eacute;vanouissait, et
+plus loin se retrouvait, sugg&eacute;rant plut&ocirc;t
+l'id&eacute;e d'un jeune eff&eacute;min&eacute; vicieux et
+songeur, puis fuyait encore, restait insaisissable. Le
+caract&egrave;re de tristesse r&ecirc;veuse du regard, par son
+contraste m&ecirc;me avec les accessoires appartenant au monde de
+la noce et du th&eacute;&acirc;tre, n'&eacute;tait pas ce qui
+&eacute;tait le moins troublant. On pensait du reste qu'il devait
+&ecirc;tre factice et que le jeune &ecirc;tre qui semblait
+s'offrir aux caresses dans ce provocant costume avait
+probablement trouv&eacute; piquant d'y ajouter l'expression
+romanesque d'un sentiment secret, d'un chagrin
+inavou&eacute;.<br>
+ Au bas du portrait &eacute;tait &eacute;crit: Miss Sacripant,
+octobre 1872. Je ne pus contenir mon admiration. &laquo;Oh! ce
+n'est rien, c'est une pochade de jeunesse, c'&eacute;tait un
+costume pour une Revue des Vari&eacute;t&eacute;s. Tout cela est
+bien loin.&raquo; &laquo;Et qu'est devenu le
+mod&egrave;le?&raquo; Un &eacute;tonnement provoqu&eacute; par
+mes paroles pr&eacute;c&eacute;da sur la figure d'Elstir l'air
+indiff&eacute;rent et distrait qu'au bout d'une seconde il y
+&eacute;tendit. &laquo;Tenez, passez-moi vite cette toile, me
+dit-il, j'entends Madame Elstir qui arrive et bien que la jeune
+personne au melon n'ait jou&eacute;, je vous assure, aucun
+r&ocirc;le dans ma vie, il est inutile que ma femme ait cette
+aquarelle sous les yeux. Je n'ai gard&eacute; cela que comme un
+document amusant sur le th&eacute;&acirc;tre de cette
+&eacute;poque.&raquo; Et avant de cacher l'aquarelle
+derri&egrave;re lui, Elstir qui peut-&ecirc;tre ne l'avait pas
+vue depuis longtemps y attacha un regard attentif. &laquo;Il
+faudra que je ne garde que la t&ecirc;te, murmura-t-il, le bas
+est vraiment trop mal peint, les mains sont d'un
+commen&ccedil;ant.&raquo; J'&eacute;tais d&eacute;sol&eacute; de
+l'arriv&eacute;e de Mme Elstir qui allait encore nous retarder.
+Le rebord de la fen&ecirc;tre fut bient&ocirc;t rose. Notre
+sortie serait en pure perte. Il n'y avait plus aucune chance de
+voir les jeunes filles, par cons&eacute;quent plus aucune
+importance &agrave; ce que Mme Elstir nous quitt&acirc;t plus ou
+moins vite. Elle ne resta, d'ailleurs, pas tr&egrave;s longtemps.
+Je la trouvai tr&egrave;s ennuyeuse; elle aurait pu &ecirc;tre
+belle, si elle avait eu vingt ans, conduisant un buf dans la
+campagne romaine; mais ses cheveux noirs blanchissaient; et elle
+&eacute;tait commune sans &ecirc;tre simple, parce qu'elle
+croyait que la solennit&eacute; des mani&egrave;res et la
+majest&eacute; de l'attitude &eacute;taient requises par sa
+beaut&eacute; sculpturale &agrave; laquelle, d'ailleurs,
+l'&acirc;ge avait enlev&eacute; toutes ses s&eacute;ductions.
+Elle &eacute;tait mise avec la plus grande simplicit&eacute;. Et
+on &eacute;tait touch&eacute; mais surpris d'entendre Elstir dire
+&agrave; tout propos et avec une douceur respectueuse comme si
+rien que prononcer ces mots lui causait de l'attendrissement et
+de la v&eacute;n&eacute;ration: &laquo;Ma belle Gabrielle!&raquo;
+Plus tard, quand je connus la peinture mythologique d'Elstir, Mme
+Elstir prit pour moi aussi de la beaut&eacute;. Je compris
+qu'&agrave; certain type id&eacute;al r&eacute;sum&eacute; en
+certaines lignes, en certaines arabesques qui se retrouvaient
+sans cesse dans son uvre, &agrave; un certain canon, il avait
+attribu&eacute; en fait un caract&egrave;re presque divin,
+puisque tout son temps, tout l'effort de pens&eacute;e dont il
+&eacute;tait capable, en un mot toute sa vie, il l'avait
+consacr&eacute;e &agrave; la t&acirc;che de distinguer mieux ces
+lignes, de les reproduire plus fid&egrave;lement. Ce qu'un tel
+id&eacute;al inspirait &agrave; Elstir, c'&eacute;tait vraiment
+un culte si grave, si exigeant, qu'il ne lui permettait jamais
+d'&ecirc;tre content, c'&eacute;tait la partie la plus intime de
+lui-m&ecirc;me: aussi n'avait-il pu le consid&eacute;rer avec
+d&eacute;tachement, en tirer des &eacute;motions jusqu'au jour
+o&ugrave; il le rencontra, r&eacute;alis&eacute; au dehors, dans
+le corps d'une femme, le corps de celle qui &eacute;tait par la
+suite devenue Madame Elstir et chez qui il avait pu -- comme cela
+ne nous est possible que pour ce qui n'est pas nous-m&ecirc;mes
+-- le trouver m&eacute;ritoire, attendrissant, divin. Quel repos,
+d'ailleurs, de poser ses l&egrave;vres sur ce Beau que jusqu'ici
+il fallait avec tant de peine extraire de soi, et qui maintenant
+myst&eacute;rieusement incarn&eacute;, s'offrait &agrave; lui
+pour une suite de communions efficaces. Elstir &agrave; cette
+&eacute;poque n'&eacute;tait plus dans la premi&egrave;re
+jeunesse o&ugrave; l'on attend que de la puissance de la
+pens&eacute;e, la r&eacute;alisation de son id&eacute;al. Il
+approchait de l'&acirc;ge o&ugrave; l'on compte sur les
+satisfactions du corps pour stimuler la force de l'esprit,
+o&ugrave; la fatigue de celui-ci, en nous inclinant au
+mat&eacute;rialisme, et la diminution de l'activit&eacute;
+&agrave; la possibilit&eacute; d'influences passivement
+re&ccedil;ues commencent &agrave; nous faire admettre qu'il y a
+peut-&ecirc;tre bien certains corps, certains m&eacute;tiers,
+certains rythmes privil&eacute;gi&eacute;s, r&eacute;alisant si
+naturellement notre id&eacute;al, que m&ecirc;me sans
+g&eacute;nie, rien qu'en copiant le mouvement d'une
+&eacute;paule, la tension d'un cou, nous ferions un chef-d'uvre;
+c'est l'&acirc;ge o&ugrave; nous aimons &agrave; caresser la
+Beaut&eacute; du regard, hors de nous, pr&egrave;s de nous, dans
+une tapisserie, dans une belle esquisse de Titien
+d&eacute;couverte chez un brocanteur, dans une ma&icirc;tresse
+aussi belle que l'esquisse de Titien. Quand j'eus compris cela,
+je ne pus plus voir sans plaisir Mme Elstir, et son corps perdit
+de sa lourdeur, car je le remplis d'une id&eacute;e,
+l'id&eacute;e qu'elle &eacute;tait une cr&eacute;ature
+immat&eacute;rielle, un portrait d'Elstir. Elle en &eacute;tait
+un pour moi et pour lui aussi sans doute. Les donn&eacute;es de
+la vie ne comptent pas pour l'artiste, elles ne sont pour lui
+qu'une occasion de mettre &agrave; nu son g&eacute;nie. On sent
+bien &agrave; voir les uns &agrave; c&ocirc;t&eacute; des autres
+dix portraits de personnes diff&eacute;rentes peintes par Elstir,
+que ce sont avant tout des Elstir. Seulement, apr&egrave;s cette
+mar&eacute;e montante du g&eacute;nie qui recouvre la vie, quand
+le cerveau se fatigue, peu &agrave; peu l'&eacute;quilibre se
+rompt et comme un fleuve qui reprend son cours apr&egrave;s le
+contreflux d'une grande mar&eacute;e, c'est la vie qui reprend le
+dessus. Or, pendant que durait la premi&egrave;re p&eacute;riode,
+l'artiste a, peu &agrave; peu, d&eacute;gag&eacute; la loi, la
+formule de son don inconscient. Il sait quelles situations s'il
+est romancier, quels paysages s'il est peintre, lui fournissent
+la mati&egrave;re, indiff&eacute;rente en soi, mais
+n&eacute;cessaire &agrave; ses recherches comme serait un
+laboratoire ou un atelier. Il sait qu'il a fait ses chefs d'uvre
+avec des effets de lumi&egrave;re att&eacute;nu&eacute;e, avec
+des remords modifiant l'id&eacute;e d'une faute, avec des femmes
+pos&eacute;es sous les arbres ou &agrave; demi plong&eacute;es
+dans l'eau, comme des statues. Un jour viendra o&ugrave; par
+l'usure de son cerveau, il n'aura plus devant ces
+mat&eacute;riaux dont se servait son g&eacute;nie, la force de
+faire l'effort intellectuel qui seul peut produire son uvre, et
+continuera pourtant &agrave; les rechercher, heureux de se
+trouver pr&egrave;s d'eux &agrave; cause du plaisir spirituel,
+amorce du travail, qu'ils &eacute;veillent en lui; et les
+entourant d'ailleurs d'une sorte de superstition comme s'ils
+&eacute;taient sup&eacute;rieurs &agrave; autre chose, si en eux
+r&eacute;sidait d&eacute;j&agrave; une bonne part de l'uvre d'art
+qu'ils porteraient en quelque sorte toute faite, il n'ira pas
+plus loin que la fr&eacute;quentation, l'adoration des
+mod&egrave;les. Il causera ind&eacute;finiment avec des criminels
+repentis, dont les remords, la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration
+a fait l'objet de ses romans; il ach&egrave;tera une maison de
+campagne dans un pays o&ugrave; la brume att&eacute;nue la
+lumi&egrave;re; il passera de longues heures &agrave; regarder
+des femmes se baigner; il collectionnera les belles
+&eacute;toffes.<br>
+ Et ainsi la beaut&eacute; de la vie, mot en quelque sorte
+d&eacute;pourvu de signification, stade situ&eacute; en
+de&ccedil;&agrave; de l'art et auquel j'avais vu s'arr&ecirc;ter
+Swann, &eacute;tait celui o&ugrave; par ralentissement du
+g&eacute;nie cr&eacute;ateur, idol&acirc;trie des formes qui
+l'avaient favoris&eacute; d&eacute;sir du moindre effort, devait
+un jour r&eacute;trograder peu &agrave; peu un Elstir.</p>
+
+<p>Il venait enfin de donner un dernier coup de pinceau &agrave;
+ses fleurs; je perdis un instant &agrave; les regarder; je
+n'avais pas de m&eacute;rite &agrave; le faire, puisque je savais
+que les jeunes filles ne se trouveraient plus sur la plage; mais
+j'aurais cru qu'elles y &eacute;taient encore et que ces minutes
+perdues me les faisaient manquer que j'aurais regard&eacute; tout
+de m&ecirc;me, car je me serais dit qu'Elstir
+s'int&eacute;ressait plus &agrave; ses fleurs qu'&agrave; ma
+rencontre avec les jeunes filles. La nature de ma
+grand-m&egrave;re, nature qui &eacute;tait juste l'oppos&eacute;
+de mon total &eacute;go&iuml;sme, se refl&eacute;tait pourtant
+dans la mienne. Dans une circonstance o&ugrave; quelqu'un qui
+m'&eacute;tait indiff&eacute;rent, pour qui j'avais toujours
+feint de l'affection ou du respect, ne risquait qu'un
+d&eacute;sagr&eacute;ment tandis que je courais un danger, je
+n'aurais pas pu faire autrement que de le plaindre de son ennui
+comme d'une chose consid&eacute;rable et de traiter mon danger
+comme un rien, parce qu'il me semblait que c'&eacute;tait avec
+ces proportions que les choses devaient lui appara&icirc;tre.
+Pour dire les choses telles qu'elles sont, c'est m&ecirc;me un
+peu plus que cela, et pas seulement ne pas d&eacute;plorer le
+danger que je courais moi-m&ecirc;me, mais aller au devant de ce
+danger-l&agrave;, et pour celui qui concernait les autres,
+t&acirc;cher au contraire, duss&egrave;-je avoir plus de chances
+d'&ecirc;tre atteint moi-m&ecirc;me, de le leur &eacute;viter.
+Cela tient &agrave; plusieurs raisons qui ne sont point &agrave;
+mon honneur. L'une est que si, tant que je ne faisais que
+raisonner, je croyais surtout tenir &agrave; la vie, chaque fois
+qu'au cours de mon existence, je me suis trouv&eacute;
+obs&eacute;d&eacute; par des soucis moraux ou seulement par des
+inqui&eacute;tudes nerveuses, quelquefois si pu&eacute;riles que
+je n'oserais pas les rapporter, si une circonstance
+impr&eacute;vue survenait alors, amenant pour moi le risque
+d'&ecirc;tre tu&eacute;, cette nouvelle pr&eacute;occupation
+&eacute;tait si l&eacute;g&egrave;re, relativement aux autres,
+que je l'accueillais avec un sentiment de d&eacute;tente qui
+allait jusqu'&agrave; l'all&eacute;gresse. Je me trouve ainsi
+avoir connu, quoique &eacute;tant l'homme le moins brave du
+monde, cette chose qui me semblait quand je r&eacute;sonnais, si
+&eacute;trang&egrave;re &agrave; ma nature, si inconcevable,
+l'ivresse du danger. Mais m&ecirc;me fuss&eacute;-je quand il y
+en a un, et mortel, qui se pr&eacute;sente, dans une
+p&eacute;riode enti&egrave;rement calme et heureuse, je ne
+pourrais pas, si je suis avec une autre personne, ne pas la
+mettre &agrave; l'abri et choisir pour moi la place dangereuse.
+Quand un assez grand nombre d'exp&eacute;riences m'eurent appris
+que j'agissais toujours ainsi, et avec plaisir, je
+d&eacute;couvris et &agrave; ma grande honte, que contrairement
+&agrave; ce que j'avais toujours cru et affirm&eacute;
+j'&eacute;tais tr&egrave;s sensible &agrave; l'opinion des
+autres.<br>
+ Cette sorte d'amour-propre inavou&eacute; n'a pourtant aucun
+rapport avec la vanit&eacute; ni avec l'orgueil. Car ce qui peut
+contenter l'une ou l'autre, ne me causerait aucun plaisir et je
+m'en suis toujours abstenu. Mais les gens devant qui j'ai
+r&eacute;ussi &agrave; cacher le plus compl&egrave;tement les
+petits avantages qui auraient pu leur donner une moins
+pi&egrave;tre id&eacute;e de moi, je n'ai jamais pu me refuser le
+plaisir de leur montrer que je mets plus de soin &agrave;
+&eacute;carter la mort de leur route que de la mienne.<br>
+ Comme son mobile est alors l'amour-propre et non la vertu, je
+trouve bien naturel qu'en toute circonstance, ils agissent
+autrement. Je suis bien loin de les en bl&acirc;mer, ce que je
+ferais, peut-&ecirc;tre, si j'avais &eacute;t&eacute; m&ucirc;
+par l'id&eacute;e d'un devoir qui me semblerait dans ce cas
+&ecirc;tre obligatoire pour eux aussi bien que pour moi. Au
+contraire, je les trouve fort sages de pr&eacute;server leur vie,
+tout en ne pouvant m'emp&ecirc;cher de faire passer au second
+plan la mienne, ce qui est particuli&egrave;rement absurde et
+coupable, depuis que j'ai cru reconna&icirc;tre que celle de
+beaucoup de gens devant qui je me place quand &eacute;clate une
+bombe est plus d&eacute;nu&eacute;e de prix. D'ailleurs le jour
+de cette visite &agrave; Elstir les temps &eacute;taient encore
+loin o&ugrave; je devais prendre conscience de cette
+diff&eacute;rence de valeur, et il ne s'agissait d'aucun danger,
+mais simplement, signe avant-coureur du pernicieux amour-propre,
+de ne pas avoir l'air d'attacher au plaisir que je
+d&eacute;sirais si ardemment plus d'importance qu'&agrave; la
+besogne d'aquarelliste qu'il n'avait pas achev&eacute;e.<br>
+ Elle le fut enfin. Et, une fois dehors, je m'aper&ccedil;us que
+-- tant les jours &eacute;taient longs dans cette saison
+l&agrave; -- il &eacute;tait moins tard que je ne croyais; nous
+all&acirc;mes sur la digue. Que de ruses j'employai pour faire
+demeurer Elstir &agrave; l'endroit o&ugrave; je croyais que ces
+jeunes filles pouvaient encore passer. Lui montrant les falaises
+qui s'&eacute;levaient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous je ne
+cessais de lui demander de me parler d'elles, afin de lui faire
+oublier l'heure et de le faire rester. Il me semblait que nous
+avions plus de chance de cerner la petite bande en allant vers
+l'extr&eacute;mit&eacute; de la plage. &laquo;J'aurais voulu voir
+d'un tout petit peu pr&egrave;s avec vous ces falaises&raquo;,
+dis-je &agrave; Elstir, ayant remarqu&eacute; qu'une de ces
+jeunes filles s'en allait souvent de ce c&ocirc;t&eacute;. Et
+pendant ce temps-l&agrave;, parlez-moi de Carquethuit. Ah! que
+j'aimerais aller &agrave; Carquethuit!&raquo; ajoutai-je sans
+penser que le caract&egrave;re si nouveau qui se manifestait avec
+tant de puissance dans le &laquo;Port de Carquethuit&raquo;
+d'Elstir, tenait peut-&ecirc;tre plus &agrave; la vision du
+peintre qu'&agrave; un m&eacute;rite sp&eacute;cial de cette
+plage. &laquo;Depuis que j'ai vu ce tableau, c'est
+peut-&ecirc;tre ce que je d&eacute;sire le plus conna&icirc;tre
+avec la Pointe-du-Raz qui serait, d'ailleurs, d'ici, tout un
+voyage.&raquo; &laquo;Et puis m&ecirc;me si ce n'&eacute;tait pas
+plus pr&egrave;s je vous conseillerais peut-&ecirc;tre tout de
+m&ecirc;me davantage Carquethuit, me r&eacute;pondit Elstir. La
+Pointe-du-Raz est admirable, mais enfin c'est toujours la grande
+falaise normande ou bretonne que vous connaissez.<br>
+ Carquethuit c'est tout autre chose avec ces roches sur une plage
+basse. Je ne connais rien en France d'analogue, cela me rappelle
+pl&ucirc;tot certains aspects de la Floride. C'est tr&egrave;s
+curieux, et du reste extr&ecirc;mement sauvage aussi. C'est entre
+Clitourps et Nehomme et vous savez combien ces parages sont
+d&eacute;sol&eacute;s; la ligne des plages est ravissante. Ici,
+la ligne de la plage est quelconque; mais l&agrave;-bas, je ne
+peux vous dire quelle gr&acirc;ce elle a, quelle
+douceur.&raquo;</p>
+
+<p>Le soir tombait: il fallut revenir; je ramenais Elstir vers sa
+villa, quand tout d'un coup, tel
+M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s surgissant devant Faust,
+apparurent au bout de l'avenue -- comme une simple objectivation
+irr&eacute;elle et diabolique du temp&eacute;rament oppos&eacute;
+au mien, de la vitalit&eacute; quasi-barbare et cruelle dont
+&eacute;tait si d&eacute;pourvue ma faiblesse, mon exc&egrave;s
+de sensibilit&eacute; douloureuse et d'intellectualit&eacute; --
+quelques taches de l'essence impossible &agrave; confondre avec
+rien d'autre, quelques sporades de la bande zoophytique des
+jeunes filles, lesquelles avaient l'air de ne pas me voir, mais
+sans aucun doute n'en &eacute;taient pas moins en train de porter
+sur moi un jugement ironique. Sentant qu'il &eacute;tait
+in&eacute;vitable que la rencontre entre elles et nous se
+produis&icirc;t, et qu'Elstir allait m'appeler, je tournai le dos
+comme un baigneur qui va recevoir la lame; je m'arr&ecirc;tai net
+et laissant mon illustre compagnon poursuivre son chemin, je
+restai en arri&egrave;re, pench&eacute;, comme si j'&eacute;tais
+subitement int&eacute;ress&eacute; par elle, vers la vitrine du
+marchand d'antiquit&eacute;s devant lequel nous passions en ce
+moment; je n'&eacute;tais pas f&acirc;ch&eacute; d'avoir l'air de
+pouvoir penser &agrave; autre chose qu'&agrave; ces jeunes
+filles, et je savais d&eacute;j&agrave; obscur&eacute;ment que
+quand Elstir m'appellerait pour me pr&eacute;senter, j'aurais la
+sorte de regard interrogateur qui d&eacute;c&egrave;le non la
+surprise, mais le d&eacute;sir d'avoir l'air surpris -- tant
+chacun est un mauvais acteur ou le prochain un bon
+physiognomoniste; -- que j'irais m&ecirc;me jusqu'&agrave;
+indiquer ma poitrine avec mon doigt pour demander: &laquo;C'est
+bien moi que vous appelez&raquo; et accourir vite, la t&ecirc;te
+courb&eacute;e par l'ob&eacute;issance et la docilit&eacute;, le
+visage dissimulant froidement l'ennui d'&ecirc;tre arrach&eacute;
+&agrave; la contemplation de vieilles fa&iuml;ences pour
+&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; &agrave; des personnes que je
+ne souhaitais pas de conna&icirc;tre. Cependant je
+consid&eacute;rais la devanture en attendant le moment o&ugrave;
+mon nom cri&eacute; par Elstir viendrait me frapper comme une
+balle attendue et inoffensive. La certitude de la
+pr&eacute;sentation &agrave; ces jeunes filles avait eu pour
+r&eacute;sultat, non seulement de me faire &agrave; leur
+&eacute;gard, jouer, mais &eacute;prouver, l'indiff&eacute;rence.
+D&eacute;sormais in&eacute;vitable, le plaisir de les
+conna&icirc;tre fut comprim&eacute;, r&eacute;duit, me parut plus
+petit que celui de causer avec Saint-Loup, de d&icirc;ner avec ma
+grand-m&egrave;re, de faire dans les environs des excursions que
+je regretterais d'&ecirc;tre probablement, par le fait de
+relations avec des personnes qui devaient peu s'int&eacute;resser
+aux monuments historiques, contraint de n&eacute;gliger.<br>
+ D'ailleurs, ce qui diminuait le plaisir que j'allais avoir, ce
+n'&eacute;tait pas seulement l'imminence mais
+l'incoh&eacute;rence de sa r&eacute;alisation. Des lois aussi
+pr&eacute;cises que celles de l'hydrostatique, maintiennent la
+superposition des images que nous formons dans un ordre fixe que
+la proximit&eacute; de l'&eacute;v&eacute;nement bouleverse.
+Elstir allait m'appeler. Ce n'&eacute;tait pas du tout de cette
+fa&ccedil;on que je m'&eacute;tais souvent, sur la plage, dans ma
+chambre, figur&eacute; que je conna&icirc;trais ces jeunes
+filles.<br>
+ Ce qui allait avoir lieu, c'&eacute;tait un autre
+&eacute;v&eacute;nement auquel je n'&eacute;tais pas
+pr&eacute;par&eacute;. Je ne reconnaissais ni mon d&eacute;sir,
+ni son objet; je regrettais presque d'&ecirc;tre sorti avec
+Elstir. Mais, surtout, la contraction du plaisir que j'avais
+auparavant cru avoir, &eacute;tait due &agrave; la certitude que
+rien ne pouvait plus me l'enlever. Et il reprit comme en vertu
+d'une force &eacute;lastique, toute sa hauteur, quand il cessa de
+subir l'&eacute;treinte de cette certitude, au moment o&ugrave;
+m'&eacute;tant d&eacute;cid&eacute; &agrave; tourner la
+t&ecirc;te, je vis Elstir arr&ecirc;t&eacute; quelques pas plus
+loin avec les jeunes filles, leur dire au revoir. La figure de
+celle qui &eacute;tait le plus pr&egrave;s de lui, grosse et
+&eacute;clair&eacute;e par ses regards, avait l'air d'un
+g&acirc;teau o&ugrave; on e&ucirc;t r&eacute;serv&eacute; de la
+place pour un peu de ciel. Ses yeux, m&ecirc;me fixes, donnaient
+l'impression de la mobilit&eacute; comme il arrive par ces jours
+de grand vent o&ugrave; l'air, quoique invisible, laisse
+percevoir la vitesse avec laquelle il passe sur le fond de
+l'azur. Un instant ses regards crois&egrave;rent les miens, comme
+ces ciels voyageurs des jours d'orage qui approchent d'une
+nu&eacute;e moins rapide, la c&ocirc;toient, la touchent, la
+d&eacute;passent. Mais ils ne se connaissent pas et s'en vont
+loin l'un de l'autre. Tels nos regards furent un instant face
+&agrave; face, ignorant chacun ce que le continent c&eacute;leste
+qui &eacute;tait devant lui contenait de promesses et de menaces
+pour l'avenir. Au moment seulement o&ugrave; son regard passa
+exactement sous le mien sans ralentir sa marche il se voila
+l&eacute;g&egrave;rement. Ainsi, par une nuit claire, la lune
+emport&eacute;e par le vent passe sous un nuage et voile un
+instant son &eacute;clat, puis repara&icirc;t bien vite. Mais
+d&eacute;j&agrave; Elstir avait quitt&eacute; les jeunes filles
+sans m'avoir appel&eacute;. Elles prirent une rue de traverse, il
+vint vers moi. Tout &eacute;tait manqu&eacute;.</p>
+
+<p>J'ai dit qu'Albertine ne m'&eacute;tait pas apparue ce
+jour-l&agrave;, la m&ecirc;me que les pr&eacute;c&eacute;dents,
+et que chaque fois elle devait me sembler diff&eacute;rente.<br>
+ Mais je sentis &agrave; ce moment que certaines modifications
+dans l'aspect, l'importance, la grandeur d'un &ecirc;tre peuvent
+tenir aussi &agrave; la variabilit&eacute; de certains
+&eacute;tats interpos&eacute;s entre cet &ecirc;tre et nous. L'un
+de ceux qui jouent &agrave; cet &eacute;gard le r&ocirc;le le
+plus consid&eacute;rable est la croyance (ce soir-l&agrave; la
+croyance puis l'&eacute;vanouissement de la croyance, que
+j'allais conna&icirc;tre Albertine, l'avait, &agrave; quelques
+secondes d'intervalle, rendue presque insignifiante puis
+infiniment pr&eacute;cieuse &agrave; mes yeux; quelques
+ann&eacute;es plus tard, la croyance, puis la disparition de la
+croyance qu'Albertine m'&eacute;tait fid&egrave;le, amena des
+changements analogues).</p>
+
+<p>Certes, &agrave; Combray d&eacute;j&agrave; j'avais vu
+diminuer ou grandir selon les heures, selon que j'entrais dans
+l'un ou l'autre des deux grands modes qui se partageaient ma
+sensibil&eacute;, le chagrin de n'&ecirc;tre pas pr&egrave;s de
+ma m&egrave;re, aussi imperceptible tout l'apr&egrave;s-midi que
+la lumi&egrave;re de la lune tant que brille le soleil et, la
+nuit venue, r&eacute;gnant seul dans mon &acirc;me anxieuse
+&agrave; la place de souvenirs effac&eacute;s et r&eacute;cents.
+Mais ce jour-l&agrave;, en voyant qu'Elstir quittait les jeunes
+filles sans m'avoir appel&eacute;, j'appris que les variations de
+l'importance qu'ont &agrave; nos yeux un plaisir ou un chagrin
+peuvent ne pas tenir seulement &agrave; cette alternance de deux
+&eacute;tats, mais au d&eacute;placement de croyances invisibles,
+lesquelles par exemple nous font para&icirc;tre
+indiff&eacute;rente la mort parce qu'elles r&eacute;pandent sur
+celle-ci une lumi&egrave;re d'irr&eacute;alit&eacute;, et nous
+permettent ainsi d'attacher de l'importance &agrave; nous rendre
+&agrave; une soir&eacute;e musicale qui perdrait de son charme
+si, &agrave; l'annonce que nous allons &ecirc;tre
+guillotin&eacute;s, la croyance qui baigne cette soir&eacute;e se
+dissipait tout &agrave; coup; ce r&ocirc;le des croyances, il est
+vrai que quelque chose en moi le savait c'&eacute;tait la
+volont&eacute;, mais elle le sait en vain si l'intelligence, la
+sensibilit&eacute; continuent &agrave; l'ignorer; celles-ci sont
+de bonne foi quand elles croient que nous avons envie de quitter
+une ma&icirc;tresse &agrave; laquelle seule notre volont&eacute;
+sait que nous tenons. C'est qu'elles sont obscurcies par la
+croyance que nous la retrouverons dans un instant. Mais que cette
+croyance se dissipe, qu'elles apprennent tout d'un coup que cette
+ma&icirc;tresse est partie pour toujours, alors l'intelligence et
+la sensibilit&eacute; ayant perdu leur mise au point sont comme
+folles, le plaisir infime s'agrandit &agrave; l'infini.</p>
+
+<p>Variation d'une croyance, n&eacute;ant de l'amour aussi,
+lequel, pr&eacute;existant et mobile s'arr&ecirc;te &agrave;
+l'image d'une femme simplement parce que cette femme sera presque
+impossible &agrave; atteindre. D&egrave;s lors on pense moins
+&agrave; la femme qu'on se repr&eacute;sente difficilement,
+qu'aux moyens de la conna&icirc;tre. Tout un processus
+d'angoisses se d&eacute;veloppe et suffit pour fixer notre amour
+sur elle, qui en est l'objet &agrave; peine connu de nous.<br>
+ L'amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme
+r&eacute;elle y tient peu de place. Et si tout d'un coup, comme
+au moment o&ugrave; j'avais vu Elstir s'arr&ecirc;ter avec les
+jeunes filles, nous cessons d'&ecirc;tre inquiets, d'avoir de
+l'angoisse, comme c'est elle qui est tout notre amour, il semble
+brusquement qu'il se soit &eacute;vanoui au moment o&ugrave; nous
+tenons enfin la proie &agrave; la valeur de laquelle nous n'avons
+pas assez pens&eacute;. Que connaissais-je d'Albertine? Un ou
+deux profils sur la mer, moins beaux assur&eacute;ment que ceux
+des femmes de V&eacute;ron&egrave;se que j'aurais d&ucirc;, si
+j'avais ob&eacute;i &agrave; des raisons purement
+esth&eacute;tiques, lui pr&eacute;f&eacute;rer.<br>
+ Or, pouvais-je en d'autres raisons, puisque,
+l'anxi&eacute;t&eacute; tomb&eacute;e, je ne pouvais retrouver
+que ces profils muets, je ne poss&eacute;dais rien d'autre.<br>
+ Depuis que j'avais vu Albertine, j'avais fait chaque jour
+&agrave; son sujet des milliers de r&eacute;flexions, j'avais
+poursuivi avec ce que j'appelais elle, tout un entretien
+int&eacute;rieur, o&ugrave; je la faisais questionner,
+r&eacute;pondre, penser, agir, et dans la s&eacute;rie
+ind&eacute;finie d'Albertines imagin&eacute;es qui se
+succ&eacute;daient en moi heure par heure, l'Albertine
+r&eacute;elle, aper&ccedil;ue sur la plage, ne figurait qu'en
+t&ecirc;te, comme la cr&eacute;atrice d'un r&ocirc;le,
+l'&eacute;toile, ne para&icirc;t, dans une longue s&eacute;rie de
+repr&eacute;sentations, que dans toutes les premi&egrave;res.
+Cette Albertine-l&agrave; n'&eacute;tait gu&egrave;re qu'une
+silhouette, tout ce qui &eacute;tait superpos&eacute;
+&eacute;tait de mon cru, tant dans l'amour les apports qui
+viennent de nous l'emportent -- &agrave; ne se placer m&ecirc;me
+qu'au point de vue quantit&eacute; -- sur ceux qui nous viennent
+de l'&ecirc;tre aim&eacute;. Et cela est vrai des amours les plus
+effectifs. Il en est qui peuvent non seulement se former mais
+subsister autour de bien peu de chose, -- et m&ecirc;me parmi
+ceux qui ont re&ccedil;u leur exaucement charnel. Un ancien
+professeur de dessin de ma grand'm&egrave;re avait eu d'une
+ma&icirc;tresse obscure une fille. La m&egrave;re mourut peu de
+temps apr&egrave;s la naissance de l'enfant et le professeur de
+dessin en eut un chagrin tel qu'il ne surv&eacute;cut pas
+longtemps. Dans les derniers mois de sa vie, ma grand'm&egrave;re
+et quelques dames de Combray, qui n'avaient jamais voulu faire
+m&ecirc;me allusion devant leur professeur &agrave; cette femme
+avec laquelle d'ailleurs il n'avait pas officiellement
+v&eacute;cu et n'avait eu que peu de relations, song&egrave;rent
+&agrave; assurer le sort de la petite fille en se cotisant pour
+lui faire une rente viag&egrave;re. Ce fut ma grand'm&egrave;re
+qui le proposa, certaines amies se firent tirer l'oreille, cette
+petite fille &eacute;tait-elle vraiment si int&eacute;ressante,
+&eacute;tait-elle seulement la fille de celui qui s'en croyait le
+p&egrave;re; avec des femmes comme &eacute;tait la m&egrave;re,
+on n'est jamais s&ucirc;r. Enfin on se d&eacute;cida. La petite
+fille vint remercier. Elle &eacute;tait laide et d'une
+ressemblance avec le vieux ma&icirc;tre de dessin qui &ocirc;ta
+tous les doutes; comme ses cheveux &eacute;taient tout ce qu'elle
+avait de bien, une dame dit au p&egrave;re qui l'avait conduite:
+&laquo;Comme elle a de beaux cheveux&raquo;. Et pensant que
+maintenant, la femme coupable &eacute;tant morte et le professeur
+&agrave; demi-mort, une allusion &agrave; ce pass&eacute; qu'on
+avait toujours feint d'ignorer n'avait plus de
+cons&eacute;quence, ma grand-m&egrave;re ajouta: &laquo;&Ccedil;a
+doit &ecirc;tre de famille. Est-ce que sa m&egrave;re avait ces
+beaux cheveux-l&agrave;?&raquo; &laquo;Je ne sais pas,
+r&eacute;pondit na&iuml;vement le p&egrave;re. Je ne l'ai jamais
+vue qu'en chapeau.&raquo;</p>
+
+<p>Il fallait rejoindre Elstir. Je m'aper&ccedil;us dans une
+glace. En plus du d&eacute;sastre de ne pas avoir
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute;, je remarquai que ma
+cravate &eacute;tait tout de travers, mon chapeau laissait voir
+mes cheveux longs ce qui m'allait mal; mais c'&eacute;tait une
+chance tout de m&ecirc;me qu'elles m'eussent, m&ecirc;me ainsi,
+rencontr&eacute; avec Elstir et ne pussent pas m'oublier; c'en
+&eacute;tait une autre que j'eusse ce jour-l&agrave;, sur le
+conseil de ma grand'm&egrave;re, mis mon joli gilet qu'il s'en
+&eacute;tait fallu de si peu que j'eusse remplac&eacute; par un
+affreux, et pris ma plus belle canne; car un
+&eacute;v&eacute;nement que nous d&eacute;sirons, ne se
+produisant jamais comme nous avons pens&eacute;, &agrave;
+d&eacute;faut des avantages sur lesquels nous croyions pouvoir
+compter, d'autres que nous n'esp&eacute;rions pas, se sont
+pr&eacute;sent&eacute;s, le tout se compense; et nous redoutions
+tellement le pire que nous sommes finalement enclins &agrave;
+trouver que dans l'ensemble pris en bloc, le hasard nous a, somme
+toute, plut&ocirc;t favoris&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais &eacute;t&eacute; si content de les
+conna&icirc;tre,&raquo; dis-je &agrave; Elstir en arrivant
+pr&egrave;s de lui. &laquo;Aussi pourquoi restez-vous &agrave;
+des lieues?&raquo; Ce furent les paroles qu'il pronon&ccedil;a,
+non qu'elles exprimassent sa pens&eacute;e, puisque si son
+d&eacute;sir avait &eacute;t&eacute; d'exaucer le mien, m'appeler
+lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien facile, mais peut-&ecirc;tre
+parce qu'il avait entendu des phrases de ce genre, familier aux
+gens vulgaires pris en faute, et parce que m&ecirc;me les grands
+hommes sont, en certaines choses, pareils aux gens vulgaires,
+prennent les excuses journali&egrave;res dans le m&ecirc;me
+r&eacute;pertoire qu'eux, comme le pain quotidien chez le
+m&ecirc;me boulanger; soit que de telles paroles qui doivent en
+quelque sorte &ecirc;tre lues &agrave; l'envers puisque leur
+lettre signifie le contraire de la v&eacute;rit&eacute; soient
+l'effet n&eacute;cessaire, le graphique n&eacute;gatif d'un
+r&eacute;flexe. &laquo;Elles &eacute;taient
+press&eacute;es.&raquo; Je pensai que surtout elles l'avaient
+emp&ecirc;ch&eacute; d'appeler quelqu'un qui leur &eacute;tait
+peu sympathique; sans cela il n'y e&ucirc;t pas manqu&eacute;,
+apr&egrave;s toutes les questions que je lui avais pos&eacute;es
+sur elles, et l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il avait bien vu que je
+leur portais. &laquo;Je vous parlais de Carquethuit, me dit-il,
+avant que je l'eusse quitt&eacute; &agrave; sa porte.<br>
+ J'ai fait une petite esquisse o&ugrave; on voit bien mieux la
+cernure de la plage. Le tableau n'est pas trop mal, mais c'est
+autre chose. Si vous le permettez, en souvenir de notre
+amiti&eacute;, je vous donnerai mon esquisse, ajouta-t-il, car
+les gens qui vous refusent les choses qu'on d&eacute;sire vous en
+donnent d'autres.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais beaucoup aim&eacute;, si vous en
+poss&eacute;diez, avoir une photographie du petit portrait de
+Miss Sacripant! Mais qu'est-ce que c'est que ce nom?&raquo;
+&laquo;C'est celui d'un personnage que tint le mod&egrave;le dans
+une stupide petite op&eacute;rette&raquo;. &laquo;Mais vous savez
+que je ne la connais nullement, monsieur, vous avez l'air de
+croire le contraire.&raquo; Elstir se tut. &laquo;Ce n'est
+pourtant pas Mme Swann avant son mariage&raquo;, dis-je par une
+de ces brusques rencontres fortuites de la v&eacute;rit&eacute;,
+qui sont somme toute assez rares, mais qui suffisent apr&egrave;s
+coup &agrave; donner un certain fondement &agrave; la
+th&eacute;orie des pressentiments si on prend soin d'oublier
+toutes les erreurs qui l'infirmeraient. Elstir ne me
+r&eacute;pondit pas. C'&eacute;tait bien un portrait d'Odette de
+Cr&eacute;cy. Elle n'avait pas voulu le garder pour beaucoup de
+raisons dont quelques-unes sont trop &eacute;videntes. Il y en
+avait d'autres. Le portrait &eacute;tait ant&eacute;rieur au
+moment o&ugrave; Odette disciplinant ses traits avait fait de son
+visage et de sa taille cette cr&eacute;ation dont &agrave;
+travers les ann&eacute;es, ses coiffeurs, ses couturiers,
+elle-m&ecirc;me -- dans sa fa&ccedil;on de se tenir, de parler,
+de sourire, de poser ses mains, ses regards, de penser, --
+devaient respecter les grandes lignes. Il fallait la
+d&eacute;pravation d'un amant rassasi&eacute; pour que Swann
+pr&eacute;f&eacute;r&acirc;t aux nombreuses photographies de
+l'Odette ne varietur qu'&eacute;tait sa ravissante femme, la
+petite photographie qu'il avait dans sa chambre, et o&ugrave;
+sous un chapeau de paille orn&eacute; de pens&eacute;es on voyait
+une maigre jeune femme assez laide, aux cheveux bouffants, aux
+traits tir&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais d'ailleurs le portrait e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute;,
+non pas ant&eacute;rieur, comme la photographie
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e de Swann, &agrave; la
+syst&eacute;matisation des traits d'Odette en un type nouveau,
+majestueux et charmant, mais post&eacute;rieur, qu'il e&ucirc;t
+suffi de la vision d'Elstir pour d&eacute;sorganiser ce type. Le
+g&eacute;nie artistique agit &agrave; la fa&ccedil;on de ces
+temp&eacute;ratures extr&ecirc;mement &eacute;lev&eacute;es qui
+ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d'atomes et de
+grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire,
+r&eacute;pondant &agrave; un autre type. Toute cette harmonie
+factice que la femme a impos&eacute;e &agrave; ses traits et dont
+chaque jour avant de sortir elle surveille la persistance dans sa
+glace, chargeant l'inclinaison du chapeau, le lissage des
+cheveux, l'enjouement du regard, d'en assurer la
+continuit&eacute;, cette harmonie, le coup d'il du grand peintre
+la d&eacute;truit en une seconde, et &agrave; sa place il fait un
+regroupement des traits de la femme, de mani&egrave;re &agrave;
+donner satisfaction &agrave; un certain id&eacute;al
+f&eacute;minin et pictural qu'il porte en lui. De m&ecirc;me, il
+arrive souvent qu'&agrave; partir d'un certain &acirc;ge, l'il
+d'un grand chercheur trouve partout les &eacute;l&eacute;ments
+n&eacute;cessaires &agrave; &eacute;tablir les rapports qui seuls
+l'int&eacute;ressent.<br>
+ Comme ces ouvriers et ces joueurs qui ne font pas d'embarras et
+se contentent de ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient
+dire de n'importe quoi: cela fera l'affaire. Ainsi une cousine de
+la princesse de Luxembourg, beaut&eacute; des plus
+alti&egrave;res, s'&eacute;tant &eacute;prise autrefois d'un art
+qui &eacute;tait nouveau &agrave; cette &eacute;poque, avait
+demand&eacute; au plus grand des peintres naturalistes de faire
+son portrait. Aussit&ocirc;t l'il de l'artiste avait
+trouv&eacute; ce qu'il cherchait partout. Et sur la toile il y
+avait &agrave; la place de la grande dame un trottin, et
+derri&egrave;re lui un vaste d&eacute;cor inclin&eacute; et
+violet qui faisait penser &agrave; la place Pigalle.<br>
+ Mais m&ecirc;me sans aller jusque-l&agrave;, non seulement le
+portrait d'une femme par un grand artiste ne cherchera aucunement
+&agrave; donner satisfaction &agrave; quelques-unes des exigences
+de la femme -- comme celles qui, par exemple, quand elle commence
+&agrave; vieillir la font se faire photographier dans des tenues
+presque de fillette qui font valoir sa taille rest&eacute;e jeune
+et la font para&icirc;tre comme la sur ou m&ecirc;me la fille de
+sa fille -- celle-ci au besoin &laquo;fagot&eacute;e&raquo; pour
+la circonstance, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle -- et mettra
+au contraire en relief les d&eacute;savantages qu'elle cherche
+&agrave; cacher et qui comme un teint fi&eacute;vreux voire
+verd&acirc;tre, le tentent d'autant plus parce qu'ils ont du
+&laquo;caract&egrave;re&raquo;; mais ils suffisent &agrave;
+d&eacute;senchanter le spectateur vulgaire et r&eacute;duisent
+pour lui en miettes l'id&eacute;al dont la femme soutenait si
+fi&egrave;rement l'armature et qui la pla&ccedil;ait dans sa
+forme unique, irr&eacute;ductible, si en dehors, si au-dessus du
+reste de l'humanit&eacute;. Maintenant d&eacute;chue,
+situ&eacute;e hors de son propre type o&ugrave; elle
+tr&ocirc;nait invuln&eacute;rable, elle n'est plus qu'une femme
+quelconque en la sup&eacute;riorit&eacute; de qui nous avons
+perdu toute foi. Ce type nous faisions tellement consister en
+lui, non seulement la beaut&eacute; d'une Odette, mais sa
+personnalit&eacute;, son identit&eacute;, que devant le portrait
+qui l'a d&eacute;pouill&eacute;e de lui, nous sommes
+tent&eacute;s de nous &eacute;crier non pas seulement:
+&laquo;Comme c'est enlaidi&raquo;, mais: &laquo;Comme c'est peu
+ressemblant&raquo;. Nous avons peine &agrave; croire que ce soit
+elle. Nous ne la reconnaissons pas. Et pourtant il y a l&agrave;
+un &ecirc;tre que nous sentons bien que nous avons
+d&eacute;j&agrave; vu. Mais cet &ecirc;tre-l&agrave; ce n'est pas
+Odette; le visage de cet &ecirc;tre, son corps, son aspect, nous
+sont bien connus. Ils nous rappellent, non pas la femme, qui ne
+se tenait jamais ainsi, dont la pose habituelle ne dessine
+nullement une telle &eacute;trange et provocante arabesque, mais
+d'autres femmes, toutes celles qu'&agrave; peintes Elstir et que
+toujours, si diff&eacute;rentes qu'elles puissent &ecirc;tre, il
+a aim&eacute; &agrave; camper ainsi de face, le pied
+cambr&eacute; d&eacute;passant de la jupe, le large chapeau rond
+tenu &agrave; la main, r&eacute;pondant sym&eacute;triquement
+&agrave; la hauteur du genou qu'il couvre &agrave; cet autre
+disque vu de face, le visage. Et enfin non seulement un portrait
+g&eacute;nial disloque le type d'une femme, tel que l'ont
+d&eacute;fini sa coquetterie et sa conception &eacute;go&iuml;ste
+de la beaut&eacute; mais s'il est ancien il ne se contente pas de
+vieillir l'original de la m&ecirc;me mani&egrave;re que la
+photographie, en le montrant dans des atours
+d&eacute;mod&eacute;s. Dans le portrait, ce n'est pas seulement
+la mani&egrave;re que la femme avait de s'habiller qui date,
+c'est aussi la mani&egrave;re que l'artiste avait de peindre.
+Cette mani&egrave;re, la premi&egrave;re mani&egrave;re d'Elstir
+&eacute;tait l'extrait de naissance le plus accablant pour Odette
+parce qu'il faisait d'elle non pas seulement comme ses
+photographies d'alors une cadette de cocottes connues, mais parce
+qu'il faisait de son portrait le contemporain d'un des nombreux
+portraits que Manet ou Whistler ont peints d'apr&egrave;s tant de
+mod&egrave;les disparus qui appartiennent d&eacute;j&agrave;
+&agrave; l'oubli ou &agrave; l'histoire.</p>
+
+<p>C'est dans ces pens&eacute;es silencieusement rumin&eacute;es
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'Elstir tandis que je le conduisais
+chez lui, que m'entra&icirc;nait la d&eacute;couverte que je
+venais de faire relativement &agrave; l'identit&eacute; de son
+mod&egrave;le, quand cette premi&egrave;re d&eacute;couverte m'en
+fit faire une seconde, plus troublante encore pour moi,
+concernant l'identit&eacute; de l'artiste. Il avait fait le
+portrait d'Odette de Cr&eacute;cy. Serait-il possible que cet
+homme de g&eacute;nie, ce sage, ce solitaire, ce philosophe
+&agrave; la conversation magnifique et qui dominait toutes choses
+f&ucirc;t le peintre ridicule et pervers, adopt&eacute; jadis par
+les Verdurin. Je lui demandai s'il les avait connus, si par
+hasard ils ne le surnommaient pas alors M. Biche. Il me
+r&eacute;pondit que si, sans embarras, comme s'il s'agissait
+d'une partie d&eacute;j&agrave; un peu ancienne de son existence
+et s'il ne se doutait pas de la d&eacute;ception extraordinaire
+qu'il &eacute;veillait en moi, mais levant les yeux, il la lut
+sur mon visage. Le sien eut une expression de
+m&eacute;contentement. Et comme nous &eacute;tions
+d&eacute;j&agrave; presque arriv&eacute;s chez lui, un homme
+moins &eacute;minent par l'intelligence et par le cur,
+m'e&ucirc;t peut-&ecirc;tre simplement dit au revoir un peu
+s&egrave;chement et apr&egrave;s cela e&ucirc;t
+&eacute;vit&eacute; de me revoir. Mais ce ne fut pas ainsi
+qu'Elstir agit avec moi; en vrai ma&icirc;tre -- et
+c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre au point de vue de la
+cr&eacute;ation pure son seul d&eacute;faut d'en &ecirc;tre un,
+dans ce sens du mot ma&icirc;tre, car un artiste pour &ecirc;tre
+tout &agrave; fait dans la v&eacute;rit&eacute; de la vie
+spirituelle doit &ecirc;tre seul, et ne pas prodiguer de son moi,
+m&ecirc;me &agrave; des disciples -- de toute circonstance,
+qu'elle f&ucirc;t relative &agrave; lui ou &agrave; d'autres, il
+cherchait &agrave; extraire pour le meilleur enseignement des
+jeunes gens la part de v&eacute;rit&eacute; qu'elle contenait. Il
+pr&eacute;f&eacute;ra donc aux paroles qui auraient pu venger son
+amour-propre celles qui pouvaient m'instruire. &laquo;Il n'y a
+pas d'homme si sage qu'il soit, me, dit-il qui n'ait &agrave;
+telle &eacute;poque de sa jeunesse prononc&eacute; des paroles,
+ou m&ecirc;me men&eacute; une vie, dont le souvenir lui soit
+d&eacute;sagr&eacute;able et qu'il souhaiterait &ecirc;tre aboli.
+Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu'il ne peut
+&ecirc;tre assur&eacute; d'&ecirc;tre devenu un sage, dans la
+mesure o&ugrave; cela est possible, que s'il a pass&eacute; par
+toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent
+pr&eacute;c&eacute;der cette derni&egrave;re
+incarnation-l&agrave;. Je sais qu'il y a des jeunes gens, fils et
+petits-fils d'hommes distingu&eacute;s, &agrave; qui leurs
+pr&eacute;cepteurs ont enseign&eacute; la noblesse de l'esprit et
+l'&eacute;l&eacute;gance morale d&egrave;s le coll&egrave;ge.<br>
+ Ils n'ont peut-&ecirc;tre rien &agrave; retrancher de leur vie,
+ils pourraient publier et signer tout ce qu'ils ont dit, mais ce
+sont de pauvres esprits, descendants sans force de doctrinaires,
+et de qui la sagesse est n&eacute;gative et st&eacute;rile. On ne
+re&ccedil;oit pas la sagesse, il faut la d&eacute;couvrir
+soi-m&ecirc;me apr&egrave;s un trajet que personne ne peut faire
+pour nous, ne peut nous &eacute;pargner, car elle est un point de
+vue sur les choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que
+vous trouvez nobles n'ont pas &eacute;t&eacute; dispos&eacute;es
+par le p&egrave;re de famille ou par le pr&eacute;cepteur, elles
+ont &eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es de
+d&eacute;buts bien diff&eacute;rents, ayant &eacute;t&eacute;
+influenc&eacute;es par ce qui r&eacute;gnait autour d'elles de
+mal ou de banalit&eacute;. Elles repr&eacute;sentent un combat et
+une victoire. Je comprends que l'image de ce que nous avons
+&eacute;t&eacute; dans une p&eacute;riode premi&egrave;re ne soit
+plus reconnaissable et soit en tous cas d&eacute;plaisante. Elle
+ne doit pas &ecirc;tre reni&eacute;e pourtant, car elle est un
+t&eacute;moignage que nous avons vraiment v&eacute;cu, que c'est
+selon les lois de la vie et de l'esprit, que nous avons, des
+&eacute;l&eacute;ments communs de la vie, de la vie des ateliers,
+des coteries artistiques s'il s'agit d'un peintre, extrait
+quelque chose qui les d&eacute;passe.&raquo; Nous &eacute;tions
+arriv&eacute;s devant sa porte. J'&eacute;tais d&eacute;&ccedil;u
+de ne pas avoir connu ces jeunes filles. Mais enfin maintenant il
+y aurait une possibilit&eacute; de les retrouver dans la vie;
+elles avaient cess&eacute; de ne faire que passer &agrave; un
+horizon o&ugrave; j'avais pu croire que je ne les verrais plus
+jamais appara&icirc;tre. Autour d'elles ne flottait plus comme ce
+grand remous qui nous s&eacute;parait et qui n'&eacute;tait que
+la traduction du d&eacute;sir en perp&eacute;tuelle
+activit&eacute;, mobile, urgent, aliment&eacute;
+d'inqui&eacute;tudes, qu'&eacute;veillaient en moi leur
+inaccessibilit&eacute;, leur fuite peut-&ecirc;tre pour toujours.
+Mon d&eacute;sir d'elles, je pouvais maintenant le mettre au
+repos, le garder en r&eacute;serve, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+tant d'autres dont, une fois que je la savais possible,
+j'ajournais la r&eacute;alisation. Je quittai Elstir, je me
+retrouvai seul. Alors tout d'un coup, malgr&eacute; ma
+d&eacute;ception, je vis dans mon esprit tous ces hasards que je
+n'eusse pas soup&ccedil;onn&eacute; pouvoir se produire,
+qu'Elstir f&ucirc;t justement li&eacute; avec ces jeunes filles,
+que celles qui le matin encore &eacute;taient pour moi des
+figures dans un tableau ayant pour fond la mer, m'eussent vu,
+m'eussent vu li&eacute; avec un grand peintre, lequel savait
+maintenant mon d&eacute;sir de les conna&icirc;tre et le
+seconderait sans doute. Tout cela avait caus&eacute; pour moi du
+plaisir, mais ce plaisir m'&eacute;tait rest&eacute;
+cach&eacute;; il &eacute;tait de ces visiteurs qui attendent,
+pour nous faire savoir qu'ils sont l&agrave;, que les autres nous
+aient quitt&eacute;, que nous soyions seuls.<br>
+ Alors nous les apercevons, nous pouvons leur dire: je suis tout
+&agrave; vous, et les &eacute;couter. Quelquefois entre le moment
+o&ugrave; ces plaisirs sont entr&eacute;s en nous et le moment
+o&ugrave; nous pouvons y rentrer nous-m&ecirc;me, il s'est
+&eacute;coul&eacute; tant d'heures, nous avons vu tant de gens
+dans l'intervalle que nous craignons qu'ils ne nous aient pas
+attendu. Mais ils sont patients, ils ne se lassent pas et
+d&egrave;s que tout le monde est parti nous les trouvons en face
+de nous. Quelquefois c'est nous alors qui sommes si
+fatigu&eacute;s qu'il nous semble que nous n'aurons plus dans
+notre pens&eacute;e d&eacute;faillante assez de force pour
+retenir ces souvenirs, ces impressions, pour qui notre moi
+fragile est le seul lieu habitable, l'unique mode de
+r&eacute;alisation. Et nous le regretterions car l'existence n'a
+gu&egrave;re d'int&eacute;r&ecirc;t que dans les journ&eacute;es
+o&ugrave; la poussi&egrave;re des r&eacute;alit&eacute;s est
+m&ecirc;l&eacute;e de sable magique, o&ugrave; quelque vulgaire
+incident de la vie devient un ressort romanesque. Tout un
+promontoire du monde inaccessible surgit alors de
+l'&eacute;clairage du songe, et entre dans notre vie, dans notre
+vie o&ugrave; comme le dormeur &eacute;veill&eacute; nous voyons
+les personnes dont nous avions si ardemment r&ecirc;v&eacute; que
+nous avions cru que nous ne les verrions jamais qu'en
+r&ecirc;ve.</p>
+
+<p><br>
+ L'apaisement apport&eacute; par la probabilit&eacute; de
+conna&icirc;tre maintenant ces jeunes filles quand je le voudrais
+me fut d'autant plus pr&eacute;cieux que je n'aurais pu continuer
+&agrave; les guetter les jours suivants, lesquels furent pris par
+les pr&eacute;paratifs du d&eacute;part de Saint-Loup. Ma
+grand'm&egrave;re &eacute;tait d&eacute;sireuse de
+t&eacute;moigner &agrave; mon ami sa reconnaissance de tant de
+gentillesses qu'il avait eues pour elle et pour moi. Je lui dis
+qu'il &eacute;tait grand admirateur de Proudhon et je lui donnai
+l'id&eacute;e de faire venir de nombreuses lettres autographes de
+ce philosophe qu'elle avait achet&eacute;es; Saint-Loup vint les
+voir &agrave; l'h&ocirc;tel, le jour o&ugrave; elles
+arriv&egrave;rent qui &eacute;tait la veille de son
+d&eacute;part. Il les lut avidement, maniant chaque feuille avec
+respect, t&acirc;chant de retenir les phrases, puis
+s'&eacute;tant lev&eacute;, s'excusait d&eacute;j&agrave;
+aupr&egrave;s de ma grand'm&egrave;re d'&ecirc;tre rest&eacute;
+aussi longtemps, quand il l'entendit lui r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>-- Mais non, emportez-les, c'est &agrave; vous, c'est pour
+vous les donner que je les ai fait venir.</p>
+
+<p>Il fut pris d'une joie dont il ne fut pas plus le ma&icirc;tre
+que d'un &eacute;tat physique qui se produit sans intervention de
+la volont&eacute;, il devint &eacute;carlate comme un enfant
+qu'on vient de punir, et ma grand'm&egrave;re fut beaucoup plus
+touch&eacute;e de voir tous les efforts qu'il avait faits (sans y
+r&eacute;ussir) pour contenir la joie qui le secouait, que par
+tous les remerciements qu'il aurait pu prof&eacute;rer. Mais lui
+craignant d'avoir mal t&eacute;moign&eacute; sa reconnaissance me
+priait encore de l'en excuser, le lendemain, pench&eacute;
+&agrave; la fen&ecirc;tre du petit chemin de fer
+d'int&eacute;r&ecirc;t local qu'il prit pour rejoindre sa
+garnison. Celle-ci &eacute;tait, en effet, tr&egrave;s peu
+&eacute;loign&eacute;e. Il avait pens&eacute; s'y rendre, comme
+il faisait souvent, quand il devait revenir le soir et qu'il ne
+s'agissait pas d'un d&eacute;part d&eacute;finitif, en voiture.
+Mais il e&ucirc;t fallu cette fois-ci qu'il m&icirc;t ses
+nombreux bagages dans le train. Et il trouva plus simple d'y
+monter aussi lui-m&ecirc;me, suivant en cela l'avis du directeur
+qui consult&eacute;, r&eacute;pondit que, voiture ou petit chemin
+de fer, &laquo;ce serait &agrave; peu pr&egrave;s
+&eacute;quivoque&raquo;. Il entendait signifier par l&agrave; que
+ce serait &eacute;quivalent (en somme, &agrave; peu pr&egrave;s
+ce que Fran&ccedil;oise e&ucirc;t exprim&eacute; en disant que
+&laquo;cela reviendrait du pareil au m&ecirc;me&raquo;).</p>
+
+<p>&laquo;Soit, avait conclu Saint-Loup, je prendrai le petit
+&laquo;tortillard&raquo;. Je l'aurais pris aussi si je n'avais
+&eacute;t&eacute; fatigu&eacute; et aurais accompagn&eacute; mon
+ami jusqu'&agrave; Donci&egrave;res; je lui promis du moins, tout
+le temps que nous rest&acirc;mes &agrave; la gare de Balbec, --
+c'est-&agrave;-dire que le chauffeur du petit train passa
+&agrave; attendre des amis retardataires, sans lesquels il ne
+voulait pas s'en aller, et aussi &agrave; prendre quelques
+rafra&icirc;chissements, -- d'aller le voir plusieurs fois par
+semaine.<br>
+ Comme Bloch &eacute;tait venu aussi &agrave; la gare -- au grand
+ennui de Saint-Loup, -- ce dernier voyant que notre camarade
+l'entendait me prier de venir d&eacute;jeuner, d&icirc;ner,
+habiter &agrave; Donci&egrave;res, finit par lui dire d'un ton
+extr&ecirc;mement froid lequel &eacute;tait charg&eacute; de
+corriger l'amabilit&eacute; forc&eacute;e de l'invitation et
+d'emp&ecirc;cher Bloch de la prendre au s&eacute;rieux: &laquo;Si
+jamais vous passez par Donci&egrave;res une apr&egrave;s-midi
+o&ugrave; je sois libre, vous pourrez me demander au quartier,
+mais libre, je ne le suis &agrave; peu pr&egrave;s jamais.&raquo;
+Peut-&ecirc;tre aussi Robert craignait-il que, seul, je ne vinsse
+pas et pensant que j'&eacute;tais plus li&eacute; avec Bloch que
+je ne le disais, me mettait-il ainsi en mesure d'avoir un
+compagnon de route, un entra&icirc;neur.</p>
+
+<p>J'avais peur que ce ton, cette mani&egrave;re d'inviter
+quelqu'un en lui conseillant de ne pas venir, n'e&ucirc;t
+froiss&eacute; Bloch, et je trouvais que Saint-Loup e&ucirc;t
+mieux fait de ne rien dire. Mais je m'&eacute;tais tromp&eacute;,
+car apr&egrave;s le d&eacute;part du train, tant que nous
+f&icirc;mes route ensemble jusqu'au croisement de deux avenues
+o&ugrave; il fallait nous s&eacute;parer, l'une allant &agrave;
+l'h&ocirc;tel, l'autre &agrave; la villa de Bloch, celui-ci ne
+cessa de me demander quel jour nous irions &agrave;
+Donci&egrave;res, car apr&egrave;s &laquo;toutes les
+amabilit&eacute;s que Saint-Loup lui avait faites&raquo;, il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &laquo;trop grossier de sa
+part&raquo; de ne pas se rendre &agrave; son invitation.
+J'&eacute;tais content qu'il n'e&ucirc;t pas remarqu&eacute;, ou
+f&ucirc;t assez peu m&eacute;content pour d&eacute;sirer feindre
+de ne pas avoir remarqu&eacute; sur quel ton moins que pressant,
+&agrave; peine poli, l'invitation avait &eacute;t&eacute; faite.
+J'aurais pourtant voulu pour Bloch qu'il s'&eacute;vit&acirc;t le
+ridicule d'aller tout de suite &agrave; Donci&egrave;res. Mais je
+n'osais pas lui donner un conseil qui n'e&ucirc;t pu que lui
+d&eacute;plaire en lui montrant que Saint-Loup avait
+&eacute;t&eacute; moins pressant que lui n'&eacute;tait
+empress&eacute;. Il l'&eacute;tait beaucoup trop et bien que tous
+les d&eacute;fauts qu'il avait dans ce genre fussent
+compens&eacute;s chez lui par de remarquables qualit&eacute;s que
+d'autres plus r&eacute;serv&eacute;s n'auraient pas eues, il
+poussait l'indiscr&eacute;tion &agrave; un point dont on
+&eacute;tait agac&eacute;. La semaine ne pouvait, &agrave;
+l'entendre, se passer sans que nous allions &agrave;
+Donci&egrave;res (il disait nous, car je crois qu'il comptait un
+peu sur ma pr&eacute;sence pour excuser la sienne). Tout le long
+de la route, devant le gymnase perdu dans ses arbres, devant le
+terrain de tennis, devant la maison, devant le marchand de
+coquillages, il m'arr&ecirc;ta, me suppliant de fixer un jour et
+comme je ne le fis pas, me quitta f&acirc;ch&eacute; en me
+disant: &laquo;A ton aise, messire. Moi en tous cas, je suis
+oblig&eacute; d'y aller puisqu'il m'a invit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Loup avait si peur d'avoir mal remerci&eacute; ma
+grand-m&egrave;re qu'il me chargeait encore de lui dire sa
+gratitude le surlendemain, dans une lettre que je re&ccedil;us de
+lui de la ville o&ugrave; il &eacute;tait en garnison et qui
+semblait sur l'enveloppe o&ugrave; la poste en avait
+timbr&eacute; le nom, accourir vite vers moi, me dire qu'entre
+ses murs, dans le quartier de cavalerie Louis XVI, il pensait
+&agrave; moi. Le papier &eacute;tait aux armes de Marsantes dans
+lesquelles je distinguais un lion que surmontait une couronne
+ferm&eacute;e par un bonnet de pair de France.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s un trajet qui, me disait-il, s'est bien
+effectu&eacute;, en lisant un livre achet&eacute; &agrave; la
+gare, qui est par Arv&egrave;de Barine (c'est un auteur russe je
+pense, cela m'a paru remarquablement &eacute;crit pour un
+&eacute;tranger, mais donnez-moi votre appr&eacute;ciation, car
+vous devez conna&icirc;tre cela vous, puits de science qui avez
+tout lu), me voici revenu, au milieu de cette vie
+grossi&egrave;re, o&ugrave; h&eacute;las, je me sens bien
+exil&eacute;, n'y ayant pas ce que j'ai laiss&eacute; &agrave;
+Balbec; cette vie o&ugrave; je ne retrouve aucun souvenir
+d'affection, aucun charme d'intellectualit&eacute;; vie dont vous
+m&eacute;priseriez sans doute l'ambiance et qui n'est pourtant
+pas sans charme. Tout m'y semble avoir chang&eacute; depuis que
+j'en &eacute;tais parti, car dans l'intervalle, une des
+&egrave;res les plus importantes de ma vie, celle d'o&ugrave;
+notre amiti&eacute; date, a commenc&eacute;. J'esp&egrave;re
+qu'elle ne finira jamais.<br>
+ Je n'ai parl&eacute; d'elle, de vous, qu'&agrave; une seule
+personne, qu'&agrave; mon amie qui m'a fait la surprise de venir
+passer une heure aupr&egrave;s de moi. Elle aimerait beaucoup
+vous conna&icirc;tre et je crois que vous vous accorderiez car
+elle est aussi extr&ecirc;mement litt&eacute;raire. En revanche,
+pour repenser &agrave; nos causeries, pour revivre ces heures que
+je n'oublierai jamais, je me suis isol&eacute; de mes camarades,
+excellents gar&ccedil;ons mais qui eussent &eacute;t&eacute; bien
+incapables de comprendre cela. Ce souvenir des instants
+pass&eacute;s avec vous, j'aurais presque mieux aim&eacute;, pour
+le premier jour, l'&eacute;voquer pour moi seul et sans vous
+&eacute;crire. Mais j'ai craint que vous, esprit subtil et cur
+ultrasensitif, ne vous mettiez martel en t&ecirc;te en ne
+recevant pas de lettre si toutefois vous avez daign&eacute;
+abaisser votre pens&eacute;e sur le rude cavalier que vous aurez
+fort &agrave; faire pour d&eacute;grossir et rendre un peu plus
+subtil et plus digne de vous.&raquo;</p>
+
+<p>Au fond cette lettre ressemblait beaucoup par sa tendresse
+&agrave; celles que, quand je ne connaissais pas encore
+Saint-Loup, je m'&eacute;tais imagin&eacute; qu'il
+m'&eacute;crirait, dans ces songeries d'o&ugrave; la froideur de
+son premier accueil m'avait tir&eacute; en me mettant en
+pr&eacute;sence d'une r&eacute;alit&eacute; glaciale qui ne
+devait pas &ecirc;tre d&eacute;finitive. Une fois que je l'eus
+re&ccedil;ue, chaque fois qu'&agrave; l'heure du d&eacute;jeuner,
+on apportait le courrier, je reconnaissais tout de suite quand
+c'&eacute;tait de lui que venait une lettre, car elle avait
+toujours ce second visage qu'un &ecirc;tre montre quand il est
+absent et dans les traits duquel (les caract&egrave;res de
+l'&eacute;criture) il n'y a aucune raison pour que nous ne
+croyions pas saisir une &acirc;me individuelle aussi bien que
+dans la ligne du nez ou les inflexions de la voix.</p>
+
+<p>Je restais maintenant volontiers &agrave; table pendant qu'on
+desservait, et si ce n'&eacute;tait pas un moment o&ugrave; les
+jeunes filles de la petite bande pouvaient passer, ce
+n'&eacute;tait plus uniquement du c&ocirc;t&eacute; de la mer que
+je regardais. Depuis que j'en avais vu dans des aquarelles
+d'Elstir, je cherchais &agrave; retrouver dans la
+r&eacute;alit&eacute;, j'aimais comme quelque chose de
+po&eacute;tique, le geste interrompu des couteaux encore de
+travers, la rondeur bomb&eacute;e d'une serviette d&eacute;faite
+o&ugrave; le soleil intercale un morceau de velours jaune, le
+verre &agrave; demi vid&eacute; qui montre mieux ainsi le noble
+&eacute;vasement de ses formes et au fond de son vitrage
+translucide et pareil &agrave; une condensation du jour, un reste
+de vin sombre, mais scintillant de lumi&egrave;res, le
+d&eacute;placement des volumes, la transmutation des liquides par
+l'&eacute;clairage, l'alt&eacute;ration des prunes qui passent du
+vert au bleu et du bleu &agrave; l'or dans le compotier
+d&eacute;j&agrave; &agrave; demi d&eacute;pouill&eacute;, la
+promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour viennent
+s'installer autour de la nappe dress&eacute;e sur la table ainsi
+que sur un autel o&ugrave; sont c&eacute;l&eacute;br&eacute;es
+les f&ecirc;tes de la gourmandise et sur laquelle au fond des
+hu&icirc;tres quelques gouttes d'eau lustrale restent comme dans
+de petits b&eacute;nitiers de pierre, j'essayais de trouver la
+beaut&eacute; l&agrave; o&ugrave; je ne m'&eacute;tais jamais
+figur&eacute; qu'elle f&ucirc;t, dans les choses les plus
+usuelles, dans la vie profonde des &laquo;natures
+mortes&raquo;.</p>
+
+<p>Quand quelques jours apr&egrave;s le d&eacute;part de
+Saint-Loup, j'eus r&eacute;ussi &agrave; ce qu'Elstir
+donn&acirc;t une petite matin&eacute;e o&ugrave; je rencontrerais
+Albertine, le charme et l'&eacute;l&eacute;gance tout
+momentan&eacute;s qu'on me trouva au moment o&ugrave; je sortais
+du Grand-H&ocirc;tel (et qui &eacute;tait dus &agrave; un repos
+prolong&eacute;, &agrave; des frais de toilette sp&eacute;ciaux),
+je regrettai de ne pas pouvoir les r&eacute;server (et aussi le
+cr&eacute;dit d'Elstir) pour la conqu&ecirc;te de quelque autre
+personne plus int&eacute;ressante, je regrettai de consommer tout
+cela pour le simple plaisir de faire la connaissance d'Albertine.
+Mon intelligence jugeait ce plaisir fort peu pr&eacute;cieux,
+depuis qu'il &eacute;tait assur&eacute;. Mais en moi la
+volont&eacute; ne partagea pas un instant cette illusion, la
+volont&eacute; qui est le serviteur, pers&eacute;v&eacute;rant et
+immuable, de nos personnalit&eacute;s successives; cach&eacute;e
+dans l'ombre, d&eacute;daign&eacute;e, inlassablement
+fid&egrave;le, travaillant sans cesse, et sans se soucier des
+variations de notre moi, &agrave; ce qu'il ne manque jamais du
+n&eacute;cessaire.<br>
+ Pendant qu'au moment o&ugrave; va se r&eacute;aliser un voyage
+d&eacute;sir&eacute;, l'intelligence et la sensibilit&eacute;
+commencent &agrave; se demander s'il vaut vraiment la peine
+d'&ecirc;tre entrepris, la volont&eacute; qui sait que ces
+ma&icirc;tres oisifs recommenceraient imm&eacute;diatement
+&agrave; trouver merveilleux ce voyage, si celui-ci ne pouvait
+avoir lieu, la volont&eacute; les laisse disserter devant la
+gare, multiplier les h&eacute;sitations; mais elle s'occupe de
+prendre les billets et de nous mettre en wagon pour l'heure du
+d&eacute;part. Elle est aussi invariable que l'intelligence et la
+sensibilit&eacute; sont changeantes, mais comme elle est
+silencieuse, ne donne pas ses raisons, elle semble presque
+inexistante; c'est sa ferme d&eacute;termination que suivent les
+autres parties de notre moi, mais sans l'apercevoir tandis
+qu'elles distinguent nettement leurs propres incertitudes. Ma
+sensibilit&eacute; et mon intelligence institu&egrave;rent donc
+une discussion sur la valeur du plaisir qu'il y aurait &agrave;
+conna&icirc;tre Albertine tandis que je regardais dans la glace
+de vains et fragiles agr&eacute;ments qu'elles eussent voulu
+garder intacts pour une autre occasion. Mais ma volont&eacute; ne
+laissa pas passer l'heure o&ugrave; il fallait partir, et ce fut
+l'adresse d'Elstir qu'elle donna au cocher. Mon intelligence et
+ma sensibilit&eacute; eurent le loisir, puisque le sort en
+&eacute;tait jet&eacute;, de trouver que c'&eacute;tait dommage.
+Si ma volont&eacute; avait donn&eacute; une autre adresse, elles
+eussent &eacute;t&eacute; bien attrap&eacute;es.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai chez Elstir, un peu plus tard, je crus d'abord
+que Mlle Simonet n'&eacute;tait pas dans l'atelier. Il y avait
+bien une jeune fille assise, en robe de soie, nu t&ecirc;te, mais
+de laquelle je ne connaissais pas la magnifique chevelure, ni le
+nez, ni ce teint et o&ugrave; je ne retrouvais pas
+l'entit&eacute; que j'avais extraite d'une jeune cycliste se
+promenant coiff&eacute;e d'un polo, le long de la mer.
+C'&eacute;tait pourtant Albertine. Mais m&ecirc;me quand je le
+sus, je ne m'occupai pas d'elle. En entrant dans toute
+r&eacute;union mondaine, quand on est jeune, on meurt &agrave;
+soi-m&ecirc;me, on devient un homme diff&eacute;rent, tout salon
+&eacute;tant un nouvel univers o&ugrave;, subissant la loi d'une
+autre perspective morale on darde son attention comme si elles
+devaient nous importer &agrave; jamais, sur des personnes, des
+danses, des parties de cartes, que l'on aura oubli&eacute;es le
+lendemain. Oblig&eacute; de suivre, pour me diriger vers une
+causerie avec Albertine, un chemin nullement trac&eacute; par moi
+et qui s'arr&ecirc;tait d'abord devant Elstir, passait par
+d'autres groupes d'invit&eacute;s &agrave; qui on me nommait,
+puis le long du buffet, o&ugrave; m'&eacute;taient offertes, et
+o&ugrave; je mangeais, des tartes aux fraises, cependant que
+j'&eacute;coutais, immobile, une musique qu'on commen&ccedil;ait
+d'ex&eacute;cuter je me trouvais donner &agrave; ces divers
+&eacute;pisodes la m&ecirc;me importance qu'&agrave; ma
+pr&eacute;sentation &agrave; Mlle Simonet, pr&eacute;sentation
+qui n'&eacute;tait plus que l'un d'entre eux et que j'avais
+enti&egrave;rement oubli&eacute;e avoir &eacute;t&eacute;,
+quelques minutes auparavant, le but unique de ma venue.
+D'ailleurs n'en est-il pas ainsi, dans la vie active, de nos
+vrais bonheurs, de nos grands malheurs. Au milieu d'autres
+personnes, nous recevons de celle que nous aimons la
+r&eacute;ponse favorable ou mortelle que nous attendions depuis
+une ann&eacute;e. Mais il faut continuer &agrave; causer, les
+id&eacute;es s'ajoutent les unes aux autres, d&eacute;veloppant
+une surface sous laquelle c'est &agrave; peine si de temps
+&agrave; autre vient sourdement affleurer le souvenir autrement
+profond mais fort &eacute;troit que le malheur est venu pour
+nous. Si, au lieu du malheur, c'est le bonheur il peut arriver
+que ce ne soit que plusieurs ann&eacute;es apr&egrave;s que nous
+nous rappelons que le plus grand &eacute;v&eacute;nement de notre
+vie sentimentale s'est produit, sans que nous eussions le temps
+de lui accorder une longue attention, presque d'en prendre
+conscience, dans une r&eacute;union mondaine par exemple, et
+o&ugrave; nous ne nous &eacute;tions rendus que dans l'attente de
+cet &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Elstir me demanda de venir pour qu'il me
+pr&eacute;sent&acirc;t &agrave; Albertine, assise un peu plus
+loin, je finis d'abord de manger un &eacute;clair au caf&eacute;
+et demandai avec int&eacute;r&ecirc;t &agrave; un vieux monsieur
+dont je venais de faire connaissance et auquel je crus pouvoir
+offrir la rose qu'il admirait &agrave; ma boutonni&egrave;re, de
+me donner des d&eacute;tails sur certaines foires normandes. Ce
+n'est pas &agrave; dire que la pr&eacute;sentation qui suivit ne
+me causa aucun plaisir et n'offrit pas &agrave; mes yeux, une
+certaine gravit&eacute;. Pour le plaisir, je ne le connus
+naturellement qu'un peu plus tard, quand, rentr&eacute; &agrave;
+l'h&ocirc;tel, rest&eacute; seul, je fus redevenu moi-m&ecirc;me.
+Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en
+pr&eacute;sence de l'&ecirc;tre aim&eacute;, n'est qu'un
+clich&eacute; n&eacute;gatif, on le d&eacute;veloppe plus tard,
+une fois chez soi, quand on a retrouv&eacute; &agrave; sa
+disposition cette chambre noire int&eacute;rieure dont
+l'entr&eacute;e est &laquo;condamn&eacute;e&raquo; tant qu'on
+voit du monde.</p>
+
+<p>Si la connaissance du plaisir fut ainsi retard&eacute;e pour
+moi de quelques heures, en revanche la gravit&eacute; de cette
+pr&eacute;sentation, je la ressentis tout de suite. Au moment de
+la pr&eacute;sentation, nous avons beau nous sentir tout &agrave;
+coup gratifi&eacute;s et porteurs d'un &laquo;bon&raquo;, valable
+pour des plaisirs futurs, apr&egrave;s lequel nous courions
+depuis des semaines, nous comprenons bien que son obtention met
+fin pour nous, non pas seulement &agrave; de p&eacute;nibles
+recherches -- ce qui ne pourrait que nous remplir de joie -- mais
+aussi &agrave; l'existence d'un certain &ecirc;tre celui que
+notre imagination avait d&eacute;natur&eacute;, que notre crainte
+anxieuse de ne jamais pouvoir &ecirc;tre connus de lui avait
+grandi. Au moment o&ugrave; notre nom r&eacute;sonne dans la
+bouche du pr&eacute;sentateur surtout si celui-ci l'entoure comme
+fit Elstir de commentaires &eacute;logieux -- ce moment
+sacramentel, analogue &agrave; celui o&ugrave;, dans une
+f&eacute;&eacute;rie, le g&eacute;nie ordonne &agrave; une
+personne d'en &ecirc;tre soudain une autre, celle que nous avons
+d&eacute;sir&eacute; d'approcher, s'&eacute;vanouit; d'abord
+comment resterait-elle pareille &agrave; elle-m&ecirc;me puisque
+-- de par l'attention que l'inconnue est oblig&eacute;e de
+pr&ecirc;ter &agrave; notre nom et de marquer &agrave; notre
+personne -- dans les yeux hier situ&eacute;s &agrave; l'infini
+(et que nous croyions que les n&ocirc;tres, errants, mal
+r&eacute;gl&eacute;s, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s,
+divergents, ne parviendraient jamais &agrave; rencontrer) le
+regard conscient, la pens&eacute;e inconnaissable que nous
+cherchions, vient d'&ecirc;tre miraculeusement et tout simplement
+remplac&eacute;e par notre propre image peinte comme au fond d'un
+miroir qui sourirait. Si l'incarnation de nous m&ecirc;me en ce
+qui nous en semblait le plus diff&eacute;rent, est ce qui modifie
+le plus la personne &agrave; qui on vient de nous
+pr&eacute;senter, la forme de cette personne reste encore assez
+vague; et nous pouvons nous demander si elle sera dieu, table ou
+cuvette. Mais, aussi agiles que ces ciroplastes qui font un buste
+devant nous en cinq minutes, les quelques mots que l'inconnue va
+nous dire, pr&eacute;ciseront cette forme et lui donneront
+quelque chose de d&eacute;finitif qui exclura toutes les
+hypoth&egrave;ses auxquelles se livraient la veille notre
+d&eacute;sir et notre imagination. Sans doute, m&ecirc;me avant
+de venir &agrave; cette matin&eacute;e, Albertine n'&eacute;tait
+plus tout &agrave; fait pour moi ce seul fant&ocirc;me digne de
+hanter notre vie que reste une passante dont nous ne savons rien,
+que nous avons &agrave; peine discern&eacute;e. Sa parent&eacute;
+avec Mme Bontemps avait d&eacute;j&agrave; restreint ces
+hypoth&egrave;ses merveilleuses, en aveuglant une des voies par
+lesquelles elles pouvaient se r&eacute;pandre. Au fur et &agrave;
+mesure que je me rapprochais de la jeune fille, et la connaissais
+davantage, cette connaissance se faisait par soustraction, chaque
+partie d'imagination et de d&eacute;sir &eacute;tant
+remplac&eacute;e par une notion qui valait infiniment moins,
+notion &agrave; laquelle il est vrai que venait s'ajouter une
+sorte d'&eacute;quivalent, dans le domaine de la vie, de ce que
+les Soci&eacute;t&eacute;s financi&egrave;res donnent
+apr&egrave;s le remboursement de l'action primitive, et qu'elles
+appellent action de jouissance. Son nom, ses parent&eacute;s
+avaient &eacute;t&eacute; une premi&egrave;re limite
+apport&eacute;e &agrave; mes suppositions. Son amabilit&eacute;
+tandis que tout pr&egrave;s d'elle je retrouvais son petit grain
+de beaut&eacute; sur la joue au-dessous de l'il fut une autre
+borne; enfin, je fus &eacute;tonn&eacute; de l'entendre se servir
+de l'adverbe parfaitement au lieu de tout &agrave; fait, en
+parlant de deux personnes, disant de l'une &laquo;elle est
+parfaitement folle, mais tr&egrave;s gentille tout de
+m&ecirc;me&raquo; et de l'autre &laquo;c'est un monsieur
+parfaitement commun et parfaitement ennuyeux&raquo;. Si peu
+plaisant que soit cet emploi de parfaitement, il indique un
+degr&eacute; de civilisation et de culture auquel je n'aurais pu
+imaginer qu'atteignait la bacchante &agrave; bicyclette, la muse
+orgiaque du golf. Il n'emp&ecirc;che d'ailleurs qu'apr&egrave;s
+cette premi&egrave;re m&eacute;tamorphose, Albertine devait
+changer encore bien des fois pour moi. Les qualit&eacute;s et les
+d&eacute;fauts qu'un &ecirc;tre pr&eacute;sente dispos&eacute;s
+au premier plan de son visage, se rangent selon une formation
+tout autre si nous l'abordons par un c&ocirc;t&eacute;
+diff&eacute;rent -- comme dans une ville les monuments
+r&eacute;pandus en ordre dispers&eacute; sur une seule ligne,
+d'un autre point de vue s'&eacute;chelonnent en profondeur et
+&eacute;changent leurs grandeurs relatives. Pour commencer je
+trouvai Albertine l'air assez intimid&eacute;e &agrave; la place
+d'implacable; elle me sembla plus comme il faut que mal
+&eacute;lev&eacute;e &agrave; en juger par les
+&eacute;pith&egrave;tes de &laquo;elle a un mauvais genre, elle a
+un dr&ocirc;le de genre&raquo; qu'elle appliqua &agrave; toutes
+les jeunes filles dont je lui parlai; elle avait enfin comme
+point de mire du visage une tempe assez enflamm&eacute;e et peu
+agr&eacute;able &agrave; voir, et non plus le regard singulier
+auquel j'avais toujours repens&eacute; jusque-l&agrave;. Mais ce
+n'&eacute;tait qu'une seconde vue et il y en avait d'autres sans
+doute par lesquelles je devrais successivement passer. Ainsi ce
+n'est qu'apr&egrave;s avoir reconnu non sans t&acirc;tonnements
+les erreurs d'optique du d&eacute;but qu'on pourrait arriver
+&agrave; la connaissance exacte d'un &ecirc;tre si cette
+connaissance &eacute;tait possible.<br>
+ Mais elle ne l'est pas; car tandis que se rectifie la vision que
+nous avons de lui, lui-m&ecirc;me qui n'est pas un objectif
+inerte change pour son compte, nous pensons le rattraper, il se
+d&eacute;place, et, croyant le voir enfin plus clairement, ce
+n'est que les images anciennes que nous en avions prises que nous
+avons r&eacute;ussi &agrave; &eacute;claircir, mais qui ne le
+repr&eacute;sentent plus.</p>
+
+<p>Pourtant, quelques d&eacute;ceptions in&eacute;vitables
+qu'elle doive apporter, cette d&eacute;marche vers ce qu'on n'a
+qu'entrevu, ce qu'on a eu le loisir d'imaginer, cette
+d&eacute;marche est la seule qui soit saine pour les sens, qui y
+entretienne l'app&eacute;tit. De quel morne ennui est empreinte
+la vie des gens qui par paresse ou timidit&eacute;, se rendent
+directement en voiture chez des amis qu'ils ont connus sans avoir
+d'abord r&ecirc;v&eacute; d'eux, sans jamais oser sur le parcours
+s'arr&ecirc;ter aupr&egrave;s de ce qu'ils d&eacute;sirent.</p>
+
+<p>Je rentrai en pensant &agrave; cette matin&eacute;e, en
+revoyant l'&eacute;clair au caf&eacute; que j'avais fini de
+manger avant de me laisser conduire par Elstir aupr&egrave;s
+d'Albertine, la rose que j'avais donn&eacute;e au vieux monsieur,
+tous ces d&eacute;tails choisis &agrave; notre insu par les
+circonstances et qui composent pour nous, en un arrangement
+sp&eacute;cial et fortuit, le tableau d'une premi&egrave;re
+rencontre. Mais ce tableau, j'eus l'impression de le voir d'un
+autre point de vue, de tr&egrave;s loin de moi-m&ecirc;me,
+comprenant qu'il n'avait pas exist&eacute; que pour moi, quand
+quelques mois plus tard, &agrave; mon grand &eacute;tonnement,
+comme je parlais &agrave; Albertine du premier jour o&ugrave; je
+l'avais connue, elle me rappela l'&eacute;clair, la fleur que
+j'avais donn&eacute;e, tout ce que je croyais je ne peux pas dire
+n'&ecirc;tre important que pour moi, mais n'avoir
+&eacute;t&eacute; aper&ccedil;u que de moi, que je retrouvais
+ainsi, transcrit en une version dont je ne soup&ccedil;onnais
+l'existence, dans la pens&eacute;e d'Albertine. D&egrave;s ce
+premier jour, quand en entrant je pus voir le souvenir que je
+rapportais, je compris quel tour de muscade avait
+&eacute;t&eacute; parfaitement ex&eacute;cut&eacute;, et comment
+j'avais caus&eacute; un moment avec une personne qui, gr&acirc;ce
+&agrave; l'habilet&eacute; du prestidigitateur, sans avoir rien
+de celle que j'avais suivie si longtemps au bord de la mer,
+d'elle lui avait &eacute;t&eacute; substitu&eacute;e. J'aurais du
+reste pu le deviner d'avance, puisque la jeune fille de la plage
+avait &eacute;t&eacute; fabriqu&eacute;e par moi. Malgr&eacute;
+cela, comme je l'avais, dans mes conversations avec Elstir,
+identifi&eacute;e &agrave; Albertine, je me sentais envers
+celle-ci l'obligation morale de tenir les promesses d'amour
+faites &agrave; l'Albertine imaginaire. On se fiance par
+procuration, et on se croit oblig&eacute; d'&eacute;pouser
+ensuite la personne interpos&eacute;e. D'ailleurs, si avait
+disparu provisoirement du moins de ma vie, une angoisse
+qu'e&ucirc;t suffi &agrave; apaiser le souvenir des
+mani&egrave;res comme il faut, de cette expression
+&laquo;parfaitement commun&raquo; et de la tempe
+enflamm&eacute;e, ce souvenir &eacute;veillait en moi un autre
+genre de d&eacute;sir qui, bien que doux et nullement douloureux,
+semblable &agrave; un sentiment fraternel, pouvait &agrave; la
+longue devenir aussi dangereux en me faisant ressentir &agrave;
+tout moment le besoin d'embrasser cette personne nouvelle dont
+les bonnes fa&ccedil;ons et la timidit&eacute;, la
+disponibilit&eacute; inattendue, arr&ecirc;taient la course
+inutile de mon imagination, mais donnaient naissance &agrave; une
+gratitude attendrie. Et puis comme la m&eacute;moire commence
+tout de suite &agrave; prendre des clich&eacute;s
+ind&eacute;pendants les uns des autres, supprime tout lien, tout
+progr&egrave;s, entre les sc&egrave;nes qui y sont
+figur&eacute;es, dans la collection de ceux qu'elle expose, le
+dernier ne d&eacute;truit pas forc&eacute;ment les
+pr&eacute;c&eacute;dents. En face de la m&eacute;diocre et
+touchante Albertine &agrave; qui j'avais parl&eacute;, je voyais
+la myst&eacute;rieuse Albertine en face de la mer.<br>
+ C'&eacute;tait maintenant des souvenirs, c'est-&agrave;-dire des
+tableaux dont l'un ne me semblait pas plus vrai que l'autre. Pour
+en finir maintenant des souvenirs, c'est-&agrave;-dire des
+tableaux avec ce premier soir de pr&eacute;sentation, en
+cherchant &agrave; revoir ce petit grain de beaut&eacute; sur la
+joue au-dessous de l'il, je me rappelai que de chez Elstir quand
+Albertine &eacute;tait partie, j'avais vu ce grain de
+beaut&eacute; sur le menton.<br>
+ En somme, quand je la voyais, je remarquais qu'elle avait un
+grain de beaut&eacute;, mais ma m&eacute;moire errante le
+promenait ensuite sur la figure d'Albertine et le pla&ccedil;ait
+tant&ocirc;t ici tant&ocirc;t l&agrave;.</p>
+
+<p>J'avais beau &ecirc;tre assez d&eacute;sappoint&eacute;
+d'avoir trouv&eacute; en Mlle Simonet une jeune fille trop peu
+diff&eacute;rente de tout ce que je connaissais, de m&ecirc;me
+que ma d&eacute;ception devant l'&eacute;glise de Balbec ne
+m'emp&ecirc;chait pas de d&eacute;sirer aller &agrave;
+Quimperl&eacute;, &agrave; Pontaven et &agrave; Venise je me
+disais que par Albertine du moins, si elle-m&ecirc;me
+n'&eacute;tait pas ce que j'avais esp&eacute;r&eacute;, je
+pourrais conna&icirc;tre ses amies de la petite bande.</p>
+
+<p>Je crus d'abord que j'y &eacute;chouerais. Comme elle devait
+rester fort longtemps encore &agrave; Balbec et moi aussi,
+j'avais trouv&eacute; que le mieux &eacute;tait de ne pas trop
+chercher &agrave; la voir et d'attendre une occasion qui me
+f&icirc;t la rencontrer. Mais cela arriv&acirc;t-il tous les
+jours, il &eacute;tait fort &agrave; craindre qu'elle se
+content&acirc;t de r&eacute;pondre de loin &agrave; mon salut,
+lequel dans ce cas, r&eacute;p&eacute;t&eacute; quotidiennement
+pendant toute la saison, ne m'avancerait &agrave; rien.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s, un matin o&ugrave; il avait plu et
+o&ugrave; il faisait presque froid, je fus abord&eacute; sur la
+digue par une jeune fille portant un toquet et un manchon, si
+diff&eacute;rente de celle que j'avais vue &agrave; la
+r&eacute;union d'Elstir que reconna&icirc;tre en elle la
+m&ecirc;me personne semblait pour l'esprit une op&eacute;ration
+impossible; le mien y r&eacute;ussit cependant, mais apr&egrave;s
+une seconde de surprise qui je crois n'&eacute;chappa pas
+&agrave; Albertine. D'autre part me souvenant &agrave; ce
+moment-l&agrave; des &laquo;bonnes fa&ccedil;ons&raquo; qui
+m'avaient frapp&eacute;, elle me fit &eacute;prouver
+l'&eacute;tonnement inverse par son ton rude et ses
+mani&egrave;res &laquo;petite bande&raquo;. Au reste la tempe
+avait cess&eacute; d'&ecirc;tre le centre optique et rassurant du
+visage, soit que je fusse plac&eacute; de l'autre
+c&ocirc;t&eacute;, soit que le toquet la recouvr&icirc;t, soit
+que son inflammation ne f&ucirc;t pas constante. &laquo;Quel
+temps, me dit-elle, au fond l'&eacute;t&eacute; sans fin &agrave;
+Balbec est une vaste blague. Vous ne faites rien ici? On ne vous
+voit jamais au golf, aux bals du Casino; vous ne montez pas
+&agrave; cheval non plus. Comme vous devez vous raser. Vous ne
+trouvez pas qu'on se b&ecirc;tifie &agrave; rester tout le temps
+sur la plage. Ah! vous aimez &agrave; faire le l&eacute;zard.
+Vous avez du temps de reste. Je vois que vous n'&ecirc;tes pas
+comme moi, j'adore tous les sports! Vous n'&eacute;tiez pas aux
+courses de la Sogne? Nous y sommes all&eacute;s par le tram et je
+comprends que &ccedil;a ne vous amuse pas de prendre un tacot
+pareil! nous avons mis deux heures! J'aurais fait trois fois
+l'aller et retour avec ma b&eacute;cane.&raquo; Moi qui avais
+admir&eacute; Saint-Loup quand il avait appel&eacute; tout
+naturellement le petit chemin de fer d'int&eacute;r&ecirc;t
+local, le tortillard, &agrave; cause des innombrables
+d&eacute;tours qu'il faisait, j'&eacute;tais intimid&eacute; par
+la facilit&eacute; avec laquelle Albertine disait le
+&laquo;tram&raquo;, le &laquo;tacot&raquo;. Je sentais sa
+ma&icirc;trise dans un mode de d&eacute;signations o&ugrave;
+j'avais peur qu'elle ne constat&acirc;t et ne
+m&eacute;pris&acirc;t mon inf&eacute;riorit&eacute;. Encore la
+richesse de synonymes que poss&eacute;dait la petite bande pour
+d&eacute;signer ce chemin de fer ne m'&eacute;tait-elle pas
+encore r&eacute;v&eacute;l&eacute;e. En parlant, Albertine
+gardait la t&ecirc;te immobile, les narines serr&eacute;es, ne
+faisait remuer que le bout des l&egrave;vres. Il en
+r&eacute;sultait ainsi un son tra&icirc;nard et nasal dans la
+composition duquel entraient peut-&ecirc;tre des
+h&eacute;r&eacute;dit&eacute;s provinciales, une affectation
+juv&eacute;nile de flegme britannique, les le&ccedil;ons d'une
+institutrice &eacute;trang&egrave;re et une hypertrophie
+congestive de la muqueuse du nez. Cette &eacute;mission qui
+c&eacute;dait bien vite du reste quand elle connaissait plus les
+gens et redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour
+d&eacute;sagr&eacute;able.<br>
+ Mais elle &eacute;tait particuli&egrave;re et m'enchantait.
+Chaque fois que j'&eacute;tais quelques jours sans la rencontrer,
+je m'exaltais en me r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;On ne vous
+voit jamais au golf&raquo;, avec le ton nasal sur lequel elle
+l'avait dit, toute droite sans bouger la t&ecirc;te. Et je
+pensais alors qu'il n'existait pas de personne plus
+d&eacute;sirable.</p>
+
+<p>Nous formions ce matin-l&agrave; un de ces couples qui piquent
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; la digue de leur conjonction, de
+leur arr&ecirc;t, juste le temps d'&eacute;changer quelques
+paroles avant de se d&eacute;sunir pour reprendre
+s&eacute;par&eacute;ment chacun sa promenade divergente. Je
+profitai de cette immobilit&eacute; pour regarder et savoir
+d&eacute;finitivement o&ugrave; &eacute;tait situ&eacute; le
+grain de beaut&eacute;. Or, comme une phrase de Vinteuil qui
+m'avait enchant&eacute; dans la Sonate et que ma m&eacute;moire
+faisait errer de l'andante au final jusqu'au jour o&ugrave; ayant
+la partition en main je pus la trouver et l'immobiliser dans mon
+souvenir &agrave; sa place, dans le scherzo, de m&ecirc;me le
+grain de beaut&eacute; que je m'&eacute;tais rappel&eacute;
+tant&ocirc;t sur la joue, tant&ocirc;t sur le menton,
+s'arr&ecirc;ta &agrave; jamais sur la l&egrave;vre
+sup&eacute;rieure au-dessous du nez. C'est ainsi encore que nous
+rencontrons avec &eacute;tonnement des vers que nous savons par
+cur, dans une pi&egrave;ce o&ugrave; nous ne soup&ccedil;onnions
+pas qu'ils se trouvassent.</p>
+
+<p>A ce moment, comme pour que devant la mer se multipli&acirc;t
+en libert&eacute;, dans la vari&eacute;t&eacute; de ses formes,
+tout le riche ensemble d&eacute;coratif qu'&eacute;tait le beau
+d&eacute;roulement des vierges, &agrave; la fois dor&eacute;es et
+roses, cuites par le soleil et par le vent, les amies
+d'Albertine, aux belles jambes, &agrave; la taille souple, mais
+si diff&eacute;rentes les unes des autres, montr&egrave;rent leur
+groupe qui se d&eacute;veloppa, s'avan&ccedil;ant dans notre
+direction, plus pr&egrave;s de la mer, sur une ligne
+parall&egrave;le. Je demandai &agrave; Albertine la permission de
+l'accompagner pendant quelques instants.<br>
+ Malheureusement elle se contenta de leur faire bonjour de la
+main.<br>
+ &laquo;Mais vos amies vont se plaindre si vous les
+laissez&raquo;, lui-dis-je, esp&eacute;rant que nous nous
+prom&egrave;nerions ensemble. Un jeune homme aux traits
+r&eacute;guliers, qui tenait &agrave; la main des raquettes,
+s'approcha de nous. C'&eacute;tait le joueur de baccarat dont les
+folies indignaient tant la femme du premier pr&eacute;sident.
+D'un air froid, impassible, en lequel il se figurait
+&eacute;videmment que consistait la distinction supr&ecirc;me, il
+dit bonjour &agrave; Albertine. &laquo;Vous venez du golf,
+Octave? lui demanda-t-elle. &Ccedil;a a-t-il bien march&eacute;,
+&eacute;tiez-vous en forme?&raquo; &laquo;Oh! &ccedil;a me
+d&eacute;go&ucirc;te, je suis dans les choux&raquo;,
+r&eacute;pondit-il. &laquo;Est-ce qu'Andr&eacute;e y
+&eacute;tait?&raquo; &laquo;Oui, elle a fait
+soixante-dix-sept.&raquo; &laquo;Oh! mais c'est un record.&raquo;
+&laquo;J'avais fait quatre-vingt-deux hier.&raquo; Il
+&eacute;tait le fils d'un tr&egrave;s riche industriel qui devait
+jouer un r&ocirc;le assez important dans l'organisation de la
+prochaine Exposition Universelle. Je fus frapp&eacute; &agrave;
+quel point chez ce jeune homme et les autres tr&egrave;s rares
+amis masculins de ces jeunes filles la connaissance de tout ce
+qui &eacute;tait v&ecirc;tements, mani&egrave;re de les porter,
+cigares, boissons anglaises, cheveux, et qu'il poss&eacute;dait
+jusque dans ses moindres d&eacute;tails avec une
+infaillibilit&eacute; orgueilleuse qui atteignait &agrave; la
+silencieuse modestie du savant -- s'&eacute;tait
+d&eacute;velopp&eacute;e isol&eacute;ment sans &ecirc;tre
+accompagn&eacute;e de la moindre culture intellectuelle. Il
+n'avait aucune h&eacute;sitation sur l'opportunit&eacute; du
+smoking ou du pyjama, mais ne se doutait pas du cas o&ugrave; on
+peut ou non employer tel mot, m&ecirc;me des r&egrave;gles les
+plus simples du fran&ccedil;ais.<br>
+ Cette disparit&eacute; entre les deux cultures devait &ecirc;tre
+la m&ecirc;me chez son p&egrave;re, pr&eacute;sident du Syndicat
+des propri&eacute;taires de Balbec, car dans une lettre ouverte
+aux &eacute;lecteurs, qu'il venait de faire afficher sur tous les
+murs, il disait: &laquo;J'ai voulu voir le maire pour lui en
+causer, il n'a pas voulu &eacute;couter mes justes griefs.&raquo;
+Octave obtenait, au casino, des prix dans tous les concours de
+boston, de tango, etc., ce qui lui ferait faire s'il le voulait
+un joli mariage dans ce milieu des &laquo;bains de mer&raquo;
+o&ugrave; ce n'est pas au figur&eacute; mais au propre que les
+jeunes filles &eacute;pousent leur &laquo;danseur&raquo;. Il
+alluma un cigare en disant &agrave; Albertine: &laquo;Vous
+permettez&raquo;, comme on demande l'autorisation de terminer
+tout en causant un travail press&eacute;. Car il ne pouvait
+jamais &laquo;rester sans rien faire&raquo; quoique il ne
+f&icirc;t d'ailleurs jamais rien. Et comme l'inactivit&eacute;
+compl&egrave;te finit par avoir les m&ecirc;mes effets que le
+travail exag&eacute;r&eacute;, aussi bien dans le domaine moral
+que dans la vie du corps et des muscles, la constante
+nullit&eacute; intellectuelle qui habitait sous le front songeur
+d'Octave avait fini par lui donner malgr&eacute; son air calme,
+d'inefficaces d&eacute;mangeaisons de penser qui la nuit
+l'emp&ecirc;chaient de dormir, comme il aurait pu arriver
+&agrave; un m&eacute;taphysicien surmen&eacute;.</p>
+
+<p>Pensant que si je connaissais leurs amis j'aurais plus
+d'occasions de voir ces jeunes filles, j'avais &eacute;t&eacute;
+sur le point de lui demander &agrave; &ecirc;tre
+pr&eacute;sent&eacute;. Je le dis &agrave; Albertine, d&egrave;s
+qu'il fut parti en r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Je suis dans
+les choux.&raquo; Je pensais lui inculquer ainsi l'id&eacute;e de
+le faire la prochaine fois. &laquo;Mais voyons,
+s'&eacute;cria-t-elle, je ne peux pas vous pr&eacute;senter
+&agrave; un gigolo! Ici &ccedil;a pullule de gigolos. Mais ils ne
+pourraient pas causer avec vous. Celui-ci joue tr&egrave;s bien
+au golf, un point c'est tout. Je m'y connais, il ne serait pas du
+tout votre genre&raquo;. &laquo;Vos amies vont se plaindre si
+vous les laissez ainsi&raquo;, lui dis-je, esp&eacute;rant
+qu'elle allait me proposer d'aller avec elle les rejoindre.
+&laquo;Mais non, elles n'ont aucun besoin de moi&raquo;. Nous
+crois&acirc;mes Bloch qui m'adressa un sourire fin et insinuant,
+et, embarrass&eacute; au sujet d'Albertine qu'il ne connaissait
+pas ou du moins connaissait &laquo;sans la
+conna&icirc;tre&raquo;, abaissa sa t&ecirc;te vers son col d'un
+mouvement raide et r&eacute;barbatif. &laquo;Comment
+s'appelle-t-il, cet ostrogoth-l&agrave;&raquo;, me demanda
+Albertine. Je ne sais pas pourquoi il me salue puisqu'il ne me
+conna&icirc;t pas. Aussi je ne lui ai pas rendu son salut.&raquo;
+Je n'eus pas le temps de r&eacute;pondre &agrave; Albertine, car
+marchant droit sur nous: &laquo;Excuse-moi, dit-il, de
+t'interrompre, mais je voulais t'avertir que je vais demain
+&agrave; Donci&egrave;res. Je ne peux plus attendre sans
+impolitesse et je me demande ce que Saint-Loup-en-bray doit
+penser de moi. Je te pr&eacute;viens que je prends le train de
+deux heures. A ta disposition.&raquo; Mais je me pensais plus
+qu'&agrave; revoir Albertine et &agrave; t&acirc;cher de
+conna&icirc;tre ses amies, et Donci&egrave;res, comme elles n'y
+allaient pas et me ferait rentrer apr&egrave;s l'heure o&ugrave;
+elles allaient sur la plage, me paraissait au bout du monde. Je
+dis &agrave; Bloch que cela m'&eacute;tait impossible.
+&laquo;H&eacute; bien, j'irai seul. Selon les deux ridicules
+alexandrins du sieur Arouet, je dirai &agrave; Saint-Loup, pour
+charmer son cl&eacute;ricalisme: &laquo;Apprends que mon devoir
+ne d&eacute;pend pas du sien, qu'il y manque s'il veut; je dois
+faire le mien.&raquo; &laquo;Je reconnais qu'il est assez joli
+gar&ccedil;on, me dit Albertine, mais ce qu'il me
+d&eacute;go&ucirc;te!&raquo; Je n'avais jamais song&eacute; que
+Bloch p&ucirc;t &ecirc;tre joli gar&ccedil;on; il l'&eacute;tait,
+en effet. Avec une t&ecirc;te un peu pro&eacute;minente, un nez
+tr&egrave;s busqu&eacute;, un air d'extr&ecirc;me finesse et
+d'&ecirc;tre persuad&eacute; de sa finesse, il avait un visage
+agr&eacute;able. Mais il ne pouvait pas plaire &agrave;
+Albertine. C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre du reste &agrave; cause
+des mauvais c&ocirc;t&eacute;s de celle-ci, de la duret&eacute;,
+de l'insensibilit&eacute; de la petite bande, de sa
+grossi&egrave;ret&eacute; avec tout ce qui n'&eacute;tait pas
+elle. D'ailleurs plus tard quand je les pr&eacute;sentai,
+l'antipathie d'Albertine ne diminua pas. Bloch appartenait
+&agrave; un milieu o&ugrave;, entre la blague exerc&eacute;e dans
+le monde et pourtant le respect suffisant des bonnes
+mani&egrave;res que doit avoir un homme qui a &laquo;les mains
+propres&raquo;, on a fait une sorte de compromis sp&eacute;cial
+qui diff&egrave;re des mani&egrave;res du monde et est
+malgr&eacute; tout une sorte particuli&egrave;rement odieuse de
+mondanit&eacute;. Quand on le pr&eacute;sentait, il s'inclinait
+&agrave; la fois avec un sourire de scepticisme et un respect
+exag&eacute;r&eacute; et si c'&eacute;tait &agrave; un homme
+disait: &laquo;Enchant&eacute;, Monsieur&raquo;, d'une voix qui
+se moquait des mots qu'elle pronon&ccedil;ait mais avait
+conscience d'appartenir &agrave; quelqu'un qui n'&eacute;tait pas
+un mufle. Cette premi&egrave;re seconde donn&eacute;e &agrave;
+une coutume qu'il suivait et raillait &agrave; la fois (comme il
+disait le premier janvier: &laquo;Je vous la souhaite bonne et
+heureuse&raquo;) il prenait un air fin et rus&eacute; et
+&laquo;prof&eacute;rait des choses subtiles&raquo; qui
+&eacute;taient souvent pleines de v&eacute;rit&eacute; mais
+&laquo;tapaient sur les nerfs&raquo; d'Albertine. Quand je lui
+dis ce premier jour qu'il s'appelait Bloch, elle s'&eacute;cria:
+&laquo;Je l'aurais pari&eacute; que c'&eacute;tait un youpin.
+C'est bien leur genre de faire les punaises.&raquo; Du reste,
+Bloch devait dans la suite irriter Albertine d'autre
+fa&ccedil;on. Comme beaucoup d'intellectuels il ne pouvait pas
+dire simplement les choses simples. Il trouvait pour chacune
+d'elles un qualificatif pr&eacute;cieux, puis
+g&eacute;n&eacute;ralisait. Cela ennuyait Albertine, laquelle
+n'aimait pas beaucoup qu'on s'occup&acirc;t de ce qu'elle
+faisait, que quand elle s'&eacute;tait foul&eacute; le pied et
+restait tranquille, Bloch d&icirc;t: &laquo;Elle est sur sa
+chaise longue, mais par ubiquit&eacute; ne cesse pas de
+fr&eacute;quenter simultan&eacute;ment de vagues golfs et de
+quelconques tennis.&raquo; Ce n'&eacute;tait que de la
+&laquo;litt&eacute;rature&raquo;, mais qui, &agrave; cause des
+difficult&eacute;s qu'Albertine sentait que cela pouvait lui
+cr&eacute;er avec des gens chez qui elle avait refus&eacute; une
+invitation en disant qu'elle ne pouvait pas remuer, e&ucirc;t
+suffi pour lui faire prendre en grippe la figure, le son de la
+voix, du gar&ccedil;on qui disait ces choses. Nous nous
+quitt&acirc;mes, Albertine et moi, en nous promettant de sortir
+une fois ensemble. J'avais caus&eacute; avec elle sans plus
+savoir o&ugrave; tombaient mes paroles, ce qu'elles devenaient,
+que si j'eusse jet&eacute; des cailloux dans un ab&icirc;me sans
+fond. Qu'elles soient remplies en g&eacute;n&eacute;ral par la
+personne &agrave; qui nous les adressons d'un sens qu'elle tire
+de sa propre substance et qui est tr&egrave;s diff&eacute;rent de
+celui que nous avions mis dans ces m&ecirc;mes paroles, c'est un
+fait que la vie courante nous r&eacute;v&egrave;le
+perp&eacute;tuellement. Mais si de plus nous nous trouvons
+aupr&egrave;s d'une personne dont l'&eacute;ducation (comme pour
+moi celle d'Albertine) nous est inconcevable, inconnus les
+penchants, les lectures, les principes, nous ne savons pas si nos
+paroles &eacute;veillent en elle quelque chose qui y ressemble
+plus que chez un animal &agrave; qui pourtant on aurait &agrave;
+faire comprendre certaines choses. De sorte qu'essayer de me lier
+avec Albertine m'apparaissait comme une mise en contact avec
+l'inconnu sinon avec l'impossible, comme un exercice aussi
+malais&eacute; que dresser un cheval, aussi reposant
+qu'&eacute;lever des abeilles ou que cultiver des rosiers.</p>
+
+<p>J'avais cru il y avait quelques heures qu'Albertine ne
+r&eacute;pondrait &agrave; mon salut que de loin. Nous venions de
+nous quitter en faisant le projet d'une excursion ensemble. Je me
+promis, quand je rencontrerais Albertine, d'&ecirc;tre plus hardi
+avec elle, et je m'&eacute;tais trac&eacute; d'avance le plan de
+tout ce que je lui dirais et m&ecirc;me (maintenant que j'avais
+tout &agrave; fait l'impression qu'elle devait &ecirc;tre
+l&eacute;g&egrave;re) de tous les plaisirs que je lui
+demanderais. Mais l'esprit est influen&ccedil;able comme la
+plante, comme la cellule, comme les &eacute;l&eacute;ments
+chimiques, et le milieu qui le modifie si on l'y plonge, ce sont
+des circonstances, un cadre nouveau. Devenu diff&eacute;rent par
+le fait de sa pr&eacute;sence m&ecirc;me, quand je me trouvai de
+nouveau avec Albertine, je lui dis tout autre chose que ce que
+j'avais projet&eacute;. Puis me souvenant de la tempe
+enflamm&eacute;e je me demandais si Albertine
+n'appr&eacute;cierait pas davantage une gentillesse qu'elle
+saurait &ecirc;tre d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e. Enfin
+j'&eacute;tais embarrass&eacute; devant certains de ses regards,
+de ses sourires. Ils pouvaient signifier moeurs faciles mais
+aussi ga&icirc;t&eacute; un peu b&ecirc;te d'une jeune fille
+s&eacute;millante mais ayant un fond d'honn&ecirc;tet&eacute;.
+Une m&ecirc;me expression, de figure comme de langage, pouvant
+comporter diverses acceptions, j'&eacute;tais h&eacute;sitant
+comme un &eacute;l&egrave;ve devant les difficult&eacute;s d'une
+version grecque.</p>
+
+<p>Cette fois-l&agrave; nous rencontr&acirc;mes presque tout de
+suite la grande Andr&eacute;e, celle qui avait saut&eacute;
+par-dessus le premier pr&eacute;sident, Albertine dut me
+pr&eacute;senter. Son amie avait des yeux extraordinairement
+clairs, comme est dans un appartement &agrave; l'ombre
+l'entr&eacute;e par la porte ouverte, d'une chambre o&ugrave;
+donnent le soleil et le reflet verd&acirc;tre de la mer
+illumin&eacute;e.</p>
+
+<p>Cinq messieurs pass&egrave;rent que je connaissais tr&egrave;s
+bien de vue depuis que j'&eacute;tais &agrave; Balbec. Je
+m'&eacute;tais souvent demand&eacute; qui ils &eacute;taient.
+&laquo;Ce ne sont pas des gens tr&egrave;s chics, me dit
+Albertine en ricanant d'un air de m&eacute;pris. Le petit vieux,
+qui a des gants jaunes, il en a une touche, hein, il
+d&eacute;gotte bien, c'est le dentiste de Balbec, c'est un brave
+type; le gros c'est le maire, pas le tout petit gros,
+celui-l&agrave; vous devez l'avoir vu, c'est le professeur de
+danses, il est assez moche aussi, il ne peut pas nous souffrir
+parce que nous faisons trop de bruit au Casino, que nous
+d&eacute;molissons ses chaises, que nous voulons danser sans
+tapis, aussi il ne nous a jamais donn&eacute; le prix quoique il
+n'y a que nous qui sachions danser. Le dentiste est un brave
+homme, je lui aurais fait bonjour pour faire rager le
+ma&icirc;tre de danse, mais je ne pouvais pas parce qu'il y a
+avec eux M. de Sainte-Croix, le conseiller g&eacute;n&eacute;ral,
+un homme d'une tr&egrave;s bonne famille qui s'est mis du
+c&ocirc;t&eacute; des r&eacute;publicains, pour de l'argent;
+aucune personne propre ne le salue plus. Il conna&icirc;t mon
+oncle, &agrave; cause du gouvernement, mais le reste de ma
+famille lui a tourn&eacute; le dos. Le maigre avec un
+imperm&eacute;able, c'est le chef d'orchestre. Comment, vous ne
+le connaissez pas! Il joue divinement. Vous n'avez pas
+&eacute;t&eacute; entendre Cavalleria Rusticana? Ah! je trouve
+&ccedil;a id&eacute;al! Il donne un concert ce soir, mais nous ne
+pouvons pas y aller parce que &ccedil;a a lieu dans la salle de
+la Mairie. Au casino &ccedil;a ne fait rien, mais dans la salle
+de la Mairie d'o&ugrave; on a enlev&eacute; le Christ, la
+m&egrave;re d'Andr&eacute;e tomberait en apoplexie si nous y
+allions. Vous me direz que le mari de ma tante est dans le
+gouvernement. Mais qu'est-ce que vous voulez? Ma tante est ma
+tante.<br>
+ Ce n'est pas pour cela que je l'aime! Elle n'a jamais eu qu'un
+d&eacute;sir, se d&eacute;barrasser de moi. La personne qui m'a
+vraiment servi de m&egrave;re, et qui a eu double m&eacute;rite
+puisqu'elle ne m'est rien, c'est une amie que j'aime du reste
+comme une m&egrave;re. Je vous montrerai sa photo.&raquo; Nous
+f&ucirc;mes abord&eacute;s un instant par le champion de golf et
+joueur de baccara, Octave. Je pensai avoir d&eacute;couvert un
+lien entre nous, car j'appris dans la conversation qu'il
+&eacute;tait un peu parent, et de plus assez aim&eacute; des
+Verdurin. Mais il parla avec d&eacute;dain des fameux mercredis,
+et ajouta que M. Verdurin ignorait l'usage du smoking ce qui
+rendait assez g&ecirc;nant de le rencontrer dans certains
+&laquo;music-halls&raquo; o&ugrave; on aurait tant aim&eacute; ne
+pas s'entendre crier: &laquo;Bonjour galopin&raquo; par un
+monsieur en veston et en cravate noire de notaire de village.
+Puis Octave nous quitta, et bient&ocirc;t apr&egrave;s ce fut le
+tour d'Andr&eacute;e, arriv&eacute;e devant son chalet o&ugrave;
+elle entra sans que de toute la promenade elle m'e&ucirc;t dit un
+seul mot. Je regrettai d'autant plus son d&eacute;part que tandis
+que je faisais remarquer &agrave; Albertine combien son amie
+avait &eacute;t&eacute; froide avec moi, et rapprochais en
+moi-m&ecirc;me cette difficult&eacute; qu'Albertine semblait
+avoir &agrave; me lier avec ses amies, de l'hostilit&eacute;
+contre laquelle pour exaucer mon souhait, paraissait s'&ecirc;tre
+le premier jour heurt&eacute; Elstir, pass&egrave;rent des jeunes
+filles que je saluai, les demoiselles d'Ambresac, auxquelles
+Albertine dit aussi bonjour.</p>
+
+<p>Je pensai que ma situation vis-&agrave;-vis d'Albertine allait
+en &ecirc;tre am&eacute;lior&eacute;e. Elles &eacute;taient les
+filles d'une parente de Mme de Villeparisis et qui connaissait
+aussi Mme de Luxembourg. M. et Mme d'Ambresac qui avaient une
+petite villa &agrave; Balbec, et excessivement riches, menaient
+une vie des plus simples, &eacute;taient toujours
+habill&eacute;s, le mari du m&ecirc;me veston, la femme d'une
+robe sombre. Tous deux faisaient &agrave; ma grand'm&egrave;re
+d'immenses saluts qui ne menaient &agrave; rien.<br>
+ Les filles, tr&egrave;s jolies, s'habillaient avec plus
+d'&eacute;l&eacute;gance mais une &eacute;l&eacute;gance de ville
+et non de plage. Dans leurs robes longues, sous leurs grands
+chapeaux, elles avaient l'air d'appartenir &agrave; une autre
+humanit&eacute; qu'Albertine. Celle-ci savait tr&egrave;s bien
+qui elles &eacute;taient.<br>
+ &laquo;Ah! vous connaissez les petites d'Ambresac. H&eacute;
+bien, vous connaissez des gens tr&egrave;s chics. Du reste, ils
+sont tr&egrave;s simples, ajouta-t-elle comme si c'&eacute;tait
+contradictoire. Elles sont tr&egrave;s gentilles mais tellement
+bien &eacute;lev&eacute;es qu'on ne les laisse pas aller au
+Casino, surtout &agrave; cause de nous, parce que nous avons trop
+mauvais genre.<br>
+ Elles vous plaisent? Dame, &ccedil;a d&eacute;pend. C'est tout
+&agrave; fait les petites oies blanches. &Ccedil;a a
+peut-&ecirc;tre son charme. Si vous aimez les petites oies
+blanches, vous &ecirc;tes servi &agrave; souhait. Il para&icirc;t
+qu'elles peuvent plaire puisqu'il y en a d&eacute;j&agrave; une
+de fianc&eacute;e au marquis de Saint-Loup.<br>
+ Et cela fait beaucoup de peine &agrave; la cadette qui
+&eacute;tait amoureuse de ce jeune homme. Moi, rien que leur
+mani&egrave;re de parler du bout des l&egrave;vres
+m'&eacute;nerve. Et puis elles s'habillent d'une mani&egrave;re
+ridicule. Elles vont jouer au golf en robes de soie. A leur
+&acirc;ge elles sont mises plus pr&eacute;tentieusement que des
+femmes &acirc;g&eacute;es qui savent s'habiller. Tenez Madame
+Elstir, voil&agrave; une femme &eacute;l&eacute;gante.&raquo; Je
+r&eacute;pondis qu'elle m'avait sembl&eacute; v&ecirc;tue avec
+beaucoup de simplicit&eacute;. Albertine se mit &agrave;
+rire.<br>
+ &laquo;Elle est mise tr&egrave;s simplement, en effet, mais elle
+s'habille &agrave; ravir et pour arriver &agrave; ce que vous
+trouvez de la simplicit&eacute;, elle d&eacute;pense un argent
+fou.&raquo; Les robes de Mme Elstir passaient inaper&ccedil;ues
+aux yeux de quelqu'un qui n'avait pas le go&ucirc;t s&ucirc;r et
+sobre des choses de la toilette. Il me faisait d&eacute;faut.
+Elstir le poss&eacute;dait au supr&ecirc;me degr&eacute;,
+&agrave; ce que me dit Albertine. Je ne m'en &eacute;tais pas
+dout&eacute; ni que les choses &eacute;l&eacute;gantes mais
+simples qui emplissaient son atelier &eacute;taient des
+merveilles d&eacute;sir&eacute;es par lui, qu'il avait suivies de
+vente en vente, connaissant toute leur histoire, jusqu'au jour
+o&ugrave; il avait gagn&eacute; assez d'argent pour pouvoir les
+poss&eacute;der. Mais l&agrave;-dessus, Albertine aussi ignorante
+que moi, ne pouvait rien m'apprendre. Tandis que pour les
+toilettes, avertie par un instinct de coquette et peut-&ecirc;tre
+par un regret de jeune fille pauvre qui go&ucirc;te avec plus de
+d&eacute;sint&eacute;ressement, de d&eacute;licatesse chez les
+riches ce dont elle ne pourra se parer elle-m&ecirc;me, elle sut
+me parler tr&egrave;s bien des raffinements d'Elstir, si
+difficile qu'il trouvait toute femme mal habill&eacute;e, et que
+mettant tout un monde dans une proportion, dans une nuance, il
+faisait faire pour sa femme &agrave; des prix fous des ombrelles,
+des chapeaux, des manteaux qu'il avait appris &agrave; Albertine
+&agrave; trouver charmants et qu'une personne sans go&ucirc;t
+n'e&ucirc;t pas plus remarqu&eacute;s que je n'avais fait. Du
+reste, Albertine qui avait fait un peu de peinture sans avoir
+d'ailleurs, elle l'avouait, aucune &laquo;disposition&raquo;,
+&eacute;prouvait une grande admiration pour Elstir, et
+gr&acirc;ce &agrave; ce qu'il lui avait dit et montr&eacute;, s'y
+connaissait en tableaux d'une fa&ccedil;on qui contrastait fort
+avec son enthousiasme pour Cavalleria Rusticana. C'est qu'en
+r&eacute;alit&eacute; bien que cela ne se v&icirc;t gu&egrave;re
+encore, elle &eacute;tait tr&egrave;s intelligente et dans les
+choses qu'elle disait, la b&ecirc;tise n'&eacute;tait pas sienne,
+mais celle de son milieu et de son &acirc;ge. Elstir avait eu sur
+elle une influence heureuse mais partielle. Toutes les formes de
+l'intelligence n'&eacute;taient pas arriv&eacute;es chez
+Albertine au m&ecirc;me degr&eacute; de d&eacute;veloppement. Le
+go&ucirc;t de la peinture avait presque rattrap&eacute; celui de
+la toilette et de toutes les formes de l'&eacute;l&eacute;gance,
+mais n'avait pas &eacute;t&eacute; suivi par le go&ucirc;t de la
+musique qui restait fort en arri&egrave;re.</p>
+
+<p><br>
+ Albertine avait beau savoir qui &eacute;taient les Ambresac,
+comme qui peut le plus ne peut pas forc&eacute;ment le moins, je
+ne la trouvai pas, apr&egrave;s que j'eusse salu&eacute; ces
+jeunes filles, plus dispos&eacute;e &agrave; me faire
+conna&icirc;tre ses amies. &laquo;Vous &ecirc;tes bien bon
+d'attacher, de leur donner de l'importance. Ne faites pas
+attention &agrave; elles, ce n'est rien du tout.<br>
+ Qu'est-ce que ces petites gosses peuvent compter pour un homme
+de votre valeur. Andr&eacute;e au moins est remarquablement
+intelligente. C'est une bonne petite fille, quoique parfaitement
+fantasque, mais les autres sont vraiment tr&egrave;s
+stupides.&raquo; Apr&egrave;s avoir quitt&eacute; Albertine, je
+ressentis tout &agrave; coup beaucoup de chagrin que Saint-Loup
+m'e&ucirc;t cach&eacute; ses fiancailles, et f&icirc;t quelque
+chose d'aussi mal que se marier sans avoir rompu avec sa
+ma&icirc;tresse. Peu de jours apr&egrave;s pourtant, je fus
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave; Andr&eacute;e et comme elle parla
+assez longtemps, j'en profitai pour lui dire que je voudrais bien
+la voir le lendemain, mais elle me r&eacute;pondit que
+c'&eacute;tait impossible parce qu'elle avait trouv&eacute; sa
+m&egrave;re assez mal et ne voulait pas la laisser seule. Deux
+jours apr&egrave;s, &eacute;tant all&eacute; voir Elstir, il me
+dit la sympathie tr&egrave;s grande qu'Andr&eacute;e avait pour
+moi; comme je lui r&eacute;pondais: &laquo;Mais c'est moi qui ai
+eu beaucoup de sympathie pour elle d&egrave;s le premier jour, je
+lui avais demand&eacute; &agrave; la revoir le lendemain, mais
+elle ne pouvait pas.&raquo; &laquo;Oui, je sais, elle me l'a
+racont&eacute;, me dit Elstir, elle l'a assez regrett&eacute;,
+mais elle avait accept&eacute; un pique-nique &agrave; dix lieues
+d'ici o&ugrave; elle devait aller en break et elle ne pouvait
+plus se d&eacute;commander.&raquo; Bien que ce mensonge
+f&ucirc;t, Andr&eacute;e me connaissant si peu, fort
+insignifiant, je n'aurais pas d&ucirc; continuer &agrave;
+fr&eacute;quenter une personne qui en &eacute;tait capable. Car
+ce que les gens ont fait, ils le recommencent
+ind&eacute;finiment. Et qu'on aille voir chaque ann&eacute;e un
+ami qui les premi&egrave;res fois n'a pu venir &agrave; votre
+rendez-vous, ou s'est enrhum&eacute;, on le retrouvera avec un
+autre rhume qu'il aura pris, on le manquera &agrave; un autre
+rendez-vous o&ugrave; il ne sera pas venu, pour une m&ecirc;me
+raison permanente &agrave; la place de laquelle il croit voir des
+raisons vari&eacute;es, tir&eacute;es des circonstances.</p>
+
+<p>Un des matins qui suivirent celui o&ugrave; Andr&eacute;e
+m'avait dit qu'elle &eacute;tait oblig&eacute;e de rester
+aupr&egrave;s de sa m&egrave;re, je faisais quelques pas avec
+Albertine que j'avais aper&ccedil;ue, &eacute;levant au bout d'un
+cordonnet un attribut bizarre qui la faisait ressembler &agrave;
+l'&laquo;Idol&acirc;trie&raquo; de Giotto; il s'appelle
+d'ailleurs un &laquo;diabolo&raquo; et est tellement tomb&eacute;
+en d&eacute;su&eacute;tude que devant le portrait d'une jeune
+fille en tenant un, les commentateurs de l'avenir pourront
+disserter comme devant telle figure all&eacute;gorique de
+l'Ar&ecirc;na, sur ce qu'elle a dans la main. Au bout d'un
+moment, leur amie &agrave; l'air pauvre et dur, qui avait
+rican&eacute; le premier jour d'un air si m&eacute;chant:
+&laquo;Il me fait de la peine ce pauvre vieux&raquo; en parlant
+du vieux monsieur effleur&eacute; par les pieds l&eacute;gers
+d'Andr&eacute;e, vint dire &agrave; Albertine: &laquo;Bonjour, je
+vous d&eacute;range&raquo;. Elle avait &ocirc;t&eacute; son
+chapeau qui la g&ecirc;nait, et ses cheveux comme une
+vari&eacute;t&eacute; v&eacute;g&eacute;tale ravissante et
+inconnue reposaient sur son front, dans la minutieuse
+d&eacute;licatesse de leur foliation. Albertine, peut-&ecirc;tre
+irrit&eacute;e de la voir t&ecirc;te nue, ne r&eacute;pondit
+rien, garda un silence glacial malgr&eacute; lequel l'autre
+resta, tenue &agrave; distance de moi par Albertine qui
+s'arrangeait &agrave; certains instants pour &ecirc;tre seule
+avec elle, &agrave; d'autres pour marcher avec moi, en la
+laissant derri&egrave;re. Je fus oblig&eacute; pour qu'elle me
+pr&eacute;sent&acirc;t de le lui demander devant l'autre. Alors
+au moment o&ugrave; Albertine me nomma, sur la figure et dans les
+yeux bleus de cette jeune fille &agrave; qui j'avais
+trouv&eacute; un air si cruel quand elle avait dit: &laquo;Ce
+pauvre vieux, y m'fait d'la peine&raquo;, je vis passer et
+briller un sourire cordial, aimant, et elle me tendit la main.
+Ses cheveux &eacute;taient dor&eacute;s, et ne l'&eacute;taient
+pas seuls; car si ses joues &eacute;taient roses et ses yeux
+bleus, c'&eacute;tait comme le ciel encore empourpr&eacute; du
+matin o&ugrave; partout pointe et brille l'or.</p>
+
+<p>Prenant feu aussit&ocirc;t, je me dis que c'&eacute;tait une
+enfant timide quand elle aimait et que c'&eacute;tait pour moi,
+par amour pour moi, qu'elle &eacute;tait rest&eacute;e avec nous
+malgr&eacute; les rebuffades d'Albertine, et qu'elle avait
+d&ucirc; &ecirc;tre heureuse de pouvoir m'avouer enfin, par ce
+regard souriant et bon qu'elle, serait aussi douce avec moi que
+terrible aux autres. Sans doute m'avait-elle remarqu&eacute; sur
+la plage m&ecirc;me quand je ne la connaissais pas encore et
+pensa-t-elle &agrave; moi depuis; peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce
+pour se faire admirer de moi qu'elle s'&eacute;tait moqu&eacute;e
+du vieux monsieur et parce qu'elle ne parvenait pas &agrave; me
+conna&icirc;tre qu'elle avait eu les jours suivants l'air morose.
+De l'h&ocirc;tel, je l'avais souvent aper&ccedil;ue le soir se
+promenant sur la plage. C'&eacute;tait probablement avec l'espoir
+de me rencontrer. Et maintenant, g&ecirc;n&eacute;e par la
+pr&eacute;sence d'Albertine autant qu'elle l'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; par celle de toute la bande, elle ne
+s'attachait &eacute;videmment &agrave; nos pas malgr&eacute;
+l'attitude de plus en plus froide de son amie que dans l'espoir
+de rester la derni&egrave;re, de prendre rendez-vous avec moi
+pour un moment o&ugrave; elle trouverait moyen de
+s'&eacute;chapper sans que sa famille et ses amies le sussent et
+me donner rendez-vous dans un lieu s&ucirc;r avant la messe ou
+apr&egrave;s le golf. Il &eacute;tait d'autant plus difficile de
+la voir qu'Andr&eacute;e &eacute;tait mal avec elle et la
+d&eacute;testait.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai support&eacute; longtemps sa terrible
+fausset&eacute;, me dit-elle, sa bassesse, les innombrables
+crasses qu'elle m'a faites. J'ai tout support&eacute; &agrave;
+cause des autres. Mais le dernier trait a tout fait
+d&eacute;border.&raquo; Et elle me raconta un potin qu'avait fait
+cette jeune fille et qui, en effet, pouvait nuire &agrave;
+Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais les paroles &agrave; moi promises par le regard de
+Gis&egrave;le pour le moment o&ugrave; Albertine nous aurait
+laiss&eacute;s ensemble, ne purent m'&ecirc;tre dites, parce
+qu'Albertine, obstin&eacute;ment plac&eacute;e entre nous deux,
+ayant continu&eacute; de r&eacute;pondre de plus en plus
+bri&egrave;vement, puis ayant cess&eacute; de r&eacute;pondre du
+tout aux propos de son amie, celle-ci finit par abandonner la
+place. Je reprochai &agrave; Albertine d'avoir &eacute;t&eacute;
+si d&eacute;sagr&eacute;able. &laquo;Cela lui apprendra &agrave;
+&ecirc;tre plus discr&egrave;te. Ce n'est pas une mauvaise fille
+mais elle est barbante. Elle n'a pas besoin de venir fourrer son
+nez partout. Pourquoi se colle-t-elle &agrave; nous sans qu'on
+lui demande. Il &eacute;tait moins cinq que je l'envoie
+pa&icirc;tre. D'ailleurs, je d&eacute;teste qu'elle ait ses
+cheveux comme &ccedil;a, &ccedil;a donne mauvais genre.&raquo; Je
+regardais les joues d'Albertine pendant qu'elle me parlait et je
+me demandais quel parfum, quel go&ucirc;t elles pouvaient avoir:
+ce jour-l&agrave; elle &eacute;tait non pas fra&icirc;che, mais
+lisse, d'un rose uni, violac&eacute;, cr&eacute;meux, comme
+certaines roses qui ont un vernis de cire. J'&eacute;tais
+passionn&eacute; pour elles comme on l'est parfois pour une
+esp&egrave;ce de fleurs.<br>
+ &laquo;Je ne l'avais pas remarqu&eacute;&raquo;, lui
+r&eacute;pondis-je. &laquo;Vous l'avez pourtant assez
+regard&eacute;e, on aurait dit que vous vouliez faire son
+portrait&raquo;, me dit-elle sans &ecirc;tre radoucie par le fait
+qu'en ce moment ce f&ucirc;t elle-m&ecirc;me que je regardais
+tant. &laquo;Je ne crois pourtant pas qu'elle vous plairait. Elle
+n'est pas flirt du tout. Vous devez aimer les jeunes filles
+flirt, vous. En tous cas, elle n'aura plus l'occasion
+d'&ecirc;tre collante et de se faire semer, parce qu'elle repart
+tant&ocirc;t pour Paris.&raquo; &laquo;Vos autres amies s'en vont
+avec elle.&raquo; &laquo;Non, elle seulement, elle et miss, parce
+qu'elle a &agrave; repasser ses examens, elle va potasser, la
+pauvre gosse. Ce n'est pas gai je vous assure. Il peut arriver
+qu'on tombe sur un bon sujet. Le hasard est si grand. Ainsi une
+de nos amies a eu: &laquo;Racontez un accident auquel vous avez
+assist&eacute;&raquo;. &Ccedil;a, c'est une veine. Mais je
+connais une jeune fille qui a eu &agrave; traiter (et &agrave;
+l'&eacute;crit encore): &laquo;D'Alceste ou de Philinte, qui
+pr&eacute;f&eacute;reriez-vous avoir comme ami?&raquo; Ce que
+j'aurais s&eacute;ch&eacute; l&agrave;-dessus!<br>
+ D'abord en dehors de tout, ce n'est pas une question &agrave;
+poser &agrave; des jeunes filles. Les jeunes filles sont
+li&eacute;es avec d'autres jeunes filles et ne sont pas
+cens&eacute;es avoir pour amis des messieurs. (Cette phrase en me
+montrant que j'avais peu de chance d'&ecirc;tre admis dans la
+petite bande, me fit trembler.) Mais en tous cas, m&ecirc;me si
+la question &eacute;tait pos&eacute;e &agrave; des jeunes gens,
+qu'est-ce que vous voulez qu'on puisse trouver &agrave; dire
+l&agrave;-dessus? Plusieurs familles ont &eacute;crit au Gaulois
+pour se plaindre de la difficult&eacute; de questions pareilles.
+Le plus fort est que dans un recueil des meilleurs devoirs
+d'&eacute;l&egrave;ves couronn&eacute;es, le sujet a
+&eacute;t&eacute; trait&eacute; deux fois d'une fa&ccedil;on
+absolument oppos&eacute;e. Tout d&eacute;pend de l'examinateur.
+L'un voulait qu'on dise que Philinte &eacute;tait un homme
+flatteur et fourbe, l'autre qu'on ne pouvait pas refuser son
+admiration &agrave; Alceste, mais qu'il &eacute;tait par trop
+acari&acirc;tre et que comme ami il fallait lui
+pr&eacute;f&eacute;rer Philinte. Comment voulez-vous que les
+malheureuses &eacute;l&egrave;ves s'y reconnaissent quand les
+professeurs ne sont pas d'accord entre eux. Et encore ce n'est
+rien, chaque ann&eacute;e &ccedil;a devient plus difficile.
+Gis&egrave;le ne pourrait s'en tirer qu'avec un bon coup de
+piston.&raquo; Je rentrai &agrave; l'h&ocirc;tel, ma
+grand'm&egrave;re n'y &eacute;tait pas, je l'attendis longtemps;
+enfin, quand elle rentra, je la suppliai de me laisser aller
+faire dans des conditions inesp&eacute;r&eacute;es une excursion
+qui durerait peut-&ecirc;tre quarante-huit heures, je
+d&eacute;je&ucirc;nai avec elle, commandai une voiture et me fis
+conduire &agrave; la gare. Gis&egrave;le ne serait pas
+&eacute;tonn&eacute;e de m'y voir; une fois que nous aurions
+chang&eacute; &agrave; Donci&egrave;res, dans le train de Paris,
+il y avait un wagon couloir o&ugrave; tandis que miss
+sommeillerait je pourrais emmener Gis&egrave;le dans des coins
+obscurs, prendre rendez-vous avec elle pour ma rentr&eacute;e
+&agrave; Paris que je t&acirc;cherais de rapprocher le plus
+possible. Selon la volont&eacute; qu'elle m'exprimerait, je
+l'accompagnerais jusqu'&agrave; Caen ou jusqu'&agrave;
+&Eacute;vreux, et reprendrais le train suivant. Tout de
+m&ecirc;me, qu'e&ucirc;t-elle pens&eacute; si elle avait su que
+j'avais h&eacute;sit&eacute; longtemps entre elle et ses amies,
+que tout autant que d'elle j'avais voulu &ecirc;tre amoureux
+d'Albertine, de la jeune fille aux yeux clairs, et de Rosemonde!
+J'&eacute;prouvais des remords, maintenant qu'un amour
+r&eacute;ciproque allait m'unir &agrave; Gis&egrave;le. J'aurais
+pu du reste lui assurer tr&egrave;s v&eacute;ridiquement
+qu'Albertine ne me plaisait plus. Je l'avais vue ce matin
+s'&eacute;loigner en me tournant presque le dos, pour parler
+&agrave; Gis&egrave;le. Sur sa t&ecirc;te inclin&eacute;e d'un
+air boudeur, ses cheveux qu'elle avait derri&egrave;re,
+diff&eacute;rents et plus noirs encore, luisaient comme si elle
+venait de sortir de l'eau. J'avais pens&eacute; &agrave; une
+poule mouill&eacute;e et ces cheveux m'avaient fait incarner en
+Albertine une autre &acirc;me que jusque-l&agrave; la figure
+violette et le regard myst&eacute;rieux.<br>
+ Ces cheveux luisants derri&egrave;re la t&ecirc;te c'est tout ce
+que j'avais pu apercevoir d'elle pendant un moment, et c'est cela
+seulement que je continuais &agrave; voir. Notre m&eacute;moire
+ressemble &agrave; ces magasins, qui, &agrave; leurs devantures,
+exposent d'une certaine personne, une fois une photographie, une
+fois une autre. Et d'habitude la plus r&eacute;cente reste
+quelque temps seule en vue. Tandis que le cocher pressait son
+cheval, j'&eacute;coutais les paroles de reconnaissance et de
+tendresse que Gis&egrave;le me disait, toutes n&eacute;es de son
+bon sourire, et de sa main tendue: c'est que dans les
+p&eacute;riodes de ma vie o&ugrave; je n'&eacute;tais pas
+amoureux et o&ugrave; je d&eacute;sirais de l'&ecirc;tre, je ne
+portais pas seulement en moi un id&eacute;al physique de
+beaut&eacute; qu'on a vu, que je reconnaissais de loin dans
+chaque passante assez &eacute;loign&eacute;e pour que ses traits
+confus ne s'opposassent pas &agrave; cette identification, mais
+encore le fant&ocirc;me moral -- toujours pr&ecirc;t &agrave;
+&ecirc;tre incarn&eacute; -- de la femme qui allait &ecirc;tre
+&eacute;prise de moi, me donner la r&eacute;plique dans la
+com&eacute;die amoureuse que j'avais tout &eacute;crite dans ma
+t&ecirc;te depuis mon enfance et que toute jeune fille aimable me
+semblait avoir la m&ecirc;me envie de jouer, pourvu qu'elle
+e&ucirc;t aussi un peu le physique de l'emploi. De cette
+pi&egrave;ce, quelle que f&ucirc;t la nouvelle
+&laquo;&eacute;toile&raquo; que j'appelais &agrave; cr&eacute;er
+ou &agrave; reprendre le r&ocirc;le, le sc&eacute;nario, les
+p&eacute;rip&eacute;ties, le texte m&ecirc;me, gardaient une
+forme ne varietur.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, malgr&eacute; le peu d'empressement
+qu'Albertine avait mis &agrave; nous pr&eacute;senter, je
+connaissais toute la petite bande du premier jour, rest&eacute;e
+au complet &agrave; Balbec (sauf Gis&egrave;le, qu'&agrave; cause
+d'un arr&ecirc;t prolong&eacute; devant la barri&egrave;re de la
+gare, et un changement dans l'horaire, je n'avais pu rejoindre au
+train, parti cinq minutes avant mon arriv&eacute;e, et &agrave;
+laquelle d'ailleurs je ne pensais plus) et en plus deux ou trois
+de leurs amies qu'&agrave; ma demande elles me firent
+conna&icirc;tre. Et ainsi l'espoir du plaisir que je trouverais
+avec une jeune fille nouvelle venant d'une autre jeune fille par
+qui je l'avais connue, la plus r&eacute;cente &eacute;tait alors
+comme une de ces vari&eacute;t&eacute;s de roses qu'on obtient
+gr&acirc;ce &agrave; une rose d'une autre esp&egrave;ce. Et
+remontant de corolle en corolle dans cette cha&icirc;ne de
+fleurs, le plaisir d'en conna&icirc;tre une diff&eacute;rente me
+faisait retourner vers celle &agrave; qui je la devais, avec une
+reconnaissance m&ecirc;l&eacute;e d'autant de d&eacute;sir que
+mon espoir nouveau. Bient&ocirc;t je passai toutes mes
+journ&eacute;es avec ces jeunes filles.</p>
+
+<p>H&eacute;las! dans la fleur la plus fra&icirc;che on peut
+distinguer les points imperceptibles qui pour l'esprit averti
+dessinent d&eacute;j&agrave; ce qui sera, par la dessiccation ou
+la fructification des chairs aujourd'hui en fleur, la forme
+immuable et d&eacute;j&agrave; pr&eacute;destin&eacute;e de la
+graine. On suit avec d&eacute;lices un nez pareil &agrave; une
+vaguelette qui enfle d&eacute;licieusement une eau matinale et
+qui semble immobile, dessinable, parce que la mer est tellement
+calme qu'on ne per&ccedil;oit pas la mar&eacute;e. Les visages
+humains ne semblent pas changer au moment qu'on les regarde parce
+que la r&eacute;volution qu'ils accomplissent est trop lente pour
+que nous la percevions. Mais il suffisait de voir &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de ces jeunes filles leur m&egrave;re ou leur
+tante, pour mesurer les distances que sous l'attraction interne
+d'un type g&eacute;n&eacute;ralement affreux, ces traits auraient
+travers&eacute;es dans moins de trente ans, jusqu'&agrave;
+l'heure du d&eacute;clin des regards, jusqu'&agrave; celle
+o&ugrave; le visage pass&eacute; tout entier au-dessous de
+l'horizon, ne re&ccedil;oit plus de lumi&egrave;re. Je savais que
+aussi profond, aussi in&eacute;luctable que le patriotisme juif,
+ou l'atavisme chr&eacute;tien chez ceux qui se croient le plus
+lib&eacute;r&eacute;s de leur race, habitait sous la rose
+inflorescence d'Albertine, de Rosemonde, d'Andr&eacute;e,
+inconnus &agrave; elles-m&ecirc;mes, tenu en r&eacute;serve pour
+les circonstances, un gros nez, une bouche pro&eacute;minente, un
+embonpoint qui &eacute;tonnerait mais &eacute;tait en
+r&eacute;alit&eacute; dans la coulisse, pr&ecirc;t &agrave;
+entrer en sc&egrave;ne, tout comme tel dreyfusisme, tel
+cl&eacute;ricalisme soudain, impr&eacute;vu, fatal, tel
+h&eacute;ro&iuml;sme nationaliste et f&eacute;odal, soudainement
+issus &agrave; l'appel des circonstances d'une nature
+ant&eacute;rieure &agrave; l'individu lui-m&ecirc;me, par
+laquelle il pense, vit, &eacute;volue, se fortifie ou meurt, sans
+qu'il puisse la distinguer des mobiles particuliers qu'il prend
+pour elle. M&ecirc;me mentalement, nous d&eacute;pendons des lois
+naturelles beaucoup plus que nous ne croyons et notre esprit
+poss&egrave;de d'avance comme certain cryptogame, comme telle
+gramin&eacute;e, les particularit&eacute;s que nous croyons
+choisir. Mais nous ne saisissons que les id&eacute;es secondes
+sans percevoir la cause premi&egrave;re (race juive, famille
+fran&ccedil;aise, etc.) qui les produisait n&eacute;cessairement
+et que nous manifestons au moment voulu. Et peut-&ecirc;tre,
+alors que les unes nous paraissent le r&eacute;sultat d'une
+d&eacute;lib&eacute;ration, les autres d'une imprudence dans
+notre hygi&egrave;ne, tenons-nous de notre famille, comme les
+papillonac&eacute;es la forme de leur graine, aussi bien les
+id&eacute;es dont nous vivons que la maladie dont nous
+mourrons.</p>
+
+<p>Comme sur un plant o&ugrave; les fleurs m&ucirc;rissent
+&agrave; des &eacute;poques diff&eacute;rentes, je les avais
+vues, en de vieilles dames, sur cette plage de Balbec, ces dures
+graines, ces mous tubercules, que mes amies seraient un jour.
+Mais qu'importait? en ce moment c'&eacute;tait la saison des
+fleurs.<br>
+ Aussi quand Mme de Villeparisis m'invitait &agrave; une
+promenade, je cherchais une excuse pour n'&ecirc;tre pas libre.
+Je ne fis de visites &agrave; Elstir que celles o&ugrave; mes
+nouvelles amies m'accompagn&egrave;rent. Je ne pus m&ecirc;me pas
+trouver un apr&egrave;s-midi pour aller &agrave; Donci&egrave;res
+voir Saint-Loup, comme je le lui avais promis. Les
+r&eacute;unions mondaines, les conversations s&eacute;rieuses,
+voire une amicale causerie, si elles avaient pris la place de mes
+sorties avec ces jeunes filles, m'eussent fait le m&ecirc;me
+effet qui si &agrave; l'heure du d&eacute;jeuner on nous emmenait
+non pas manger, mais regarder un album. Les hommes, les jeunes
+gens, les femmes vieilles ou m&ucirc;res, avec qui nous croyons
+nous plaire, ne sont port&eacute;s pour nous que sur une plane et
+inconsistante superficie parce que nous ne prenons conscience
+d'eux que par la perception visuelle r&eacute;duite &agrave;
+elle-m&ecirc;me; mais c'est comme d&eacute;l&eacute;gu&eacute;e
+des autres sens qu'elle se dirige vers les jeunes filles; ils
+vont chercher l'une derri&egrave;re l'autre les diverses
+qualit&eacute;s odorantes, tactiles, savoureuses, qu'ils
+go&ucirc;tent ainsi m&ecirc;me sans le secours des mains et des
+l&egrave;vres; et, capables, gr&acirc;ce aux arts de
+transposition, au g&eacute;nie de synth&egrave;se o&ugrave;
+excelle le d&eacute;sir, de restituer sous la couleur des joues
+ou de la poitrine, l'attouchement, la d&eacute;gustation, les
+contacts interdits, ils donnent &agrave; ces filles la m&ecirc;me
+consistance mielleuse qu'ils font quand ils butinent dans une
+roseraie, ou dans une vigne dont ils mangent des yeux les
+grappes.</p>
+
+<p>S'il pleuvait, bien que le mauvais temps n'effray&acirc;t pas
+Albertine qu'on voyait souvent dans son caoutchouc, filer en
+bicyclette sous les averses, nous passions la journ&eacute;e dans
+le casino o&ugrave; il m'e&ucirc;t paru ces jours-l&agrave;
+impossible de ne pas aller. J'avais le plus grand m&eacute;pris
+pour les demoiselles d'Ambresac qui n'y &eacute;taient jamais
+entr&eacute;es. Et j'aidais volontiers mes amies &agrave; jouer
+de mauvais tours au professeur de danse.<br>
+ Nous subissions g&eacute;n&eacute;ralement quelques
+admonestations du tenancier ou des employ&eacute;s usurpant un
+pouvoir directorial parce que mes amies, m&ecirc;me Andr&eacute;e
+qu'&agrave; cause de cela j'avais cru le premier jour une
+cr&eacute;ature si dionysiaque et qui &eacute;tait au contraire
+fr&ecirc;le, intellectuelle, et cette ann&eacute;e-l&agrave; fort
+souffrante, mais qui ob&eacute;issait malgr&eacute; cela moins
+&agrave; l'&eacute;tat de sa sant&eacute; qu'au g&eacute;nie de
+cet &acirc;ge qui emporte tout et confond dans la
+ga&icirc;t&eacute; les malades et les vigoureux, ne pouvaient pas
+aller au vestibule &agrave; la salle des f&ecirc;tes, sans
+prendre leur &eacute;lan, sauter par-dessus toutes les chaises,
+revenir sur une glissade en gardant leur &eacute;quilibre par un
+gracieux mouvement de bras, en chantant, m&ecirc;lant tous les
+arts, dans cette premi&egrave;re jeunesse, &agrave; la
+fa&ccedil;on de ces po&egrave;tes des anciens &acirc;ges pour qui
+les genres ne sont pas encore s&eacute;par&eacute;s, et qui
+m&ecirc;lent dans un po&egrave;me &eacute;pique les
+pr&eacute;ceptes agricoles aux enseignements
+th&eacute;ologiques.</p>
+
+<p>Cette Andr&eacute;e qui m'avait paru la plus froide le premier
+jour &eacute;tait infiniment plus d&eacute;licate, plus
+affectueuse, plus fine qu'Albertine &agrave; qui elle montrait
+une tendresse caressante et douce de grande sur.<br>
+ Elle venait au casino s'asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+moi et savait -- au contraire d'Albertine -- refuser un tour de
+valse ou m&ecirc;me si j'&eacute;tais fatigu&eacute; renoncer
+&agrave; aller au casino pour venir &agrave; l'h&ocirc;tel. Elle
+exprimait son amiti&eacute; pour moi, pour Albertine, avec des
+nuances qui prouvaient la plus d&eacute;licieuse intelligence des
+choses du cur, laquelle &eacute;tait peut-&ecirc;tre due en
+partie &agrave; son &eacute;tat maladif. Elle avait toujours un
+sourire gai pour excuser l'enfantillage d'Albertine qui exprimait
+avec une violence na&iuml;ve la tentation irr&eacute;sistible
+qu'offraient pour elle des parties de plaisir auxquelles elle ne
+savait pas, comme Andr&eacute;e, pr&eacute;f&eacute;rer
+r&eacute;solument de causer avec moi... Quand l'heure d'aller
+&agrave; un go&ucirc;ter donn&eacute; au golf approchait, si nous
+&eacute;tions tous ensemble &agrave; ce moment-l&agrave;, elle se
+pr&eacute;parait, puis venant &agrave; Andr&eacute;e:
+&laquo;H&eacute; bien, Andr&eacute;e, qu'est-ce que tu attends
+pour venir, tu sais que nous allons go&ucirc;ter au golf.&raquo;
+&laquo;Non, je reste &agrave; causer avec lui&raquo;,
+r&eacute;pondait Andr&eacute;e en me d&eacute;signant.
+&laquo;Mais tu sais que Madame Durieux t'a invit&eacute;e&raquo;,
+s'&eacute;criait Albertine, comme si l'intention d'Andr&eacute;e
+de rester avec moi ne pouvait s'expliquer que par l'ignorance
+o&ugrave; elle devait &ecirc;tre qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+invit&eacute;e. &laquo;Voyons, ma petite, ne sois pas tellement
+idiote&raquo;, r&eacute;pondait Andr&eacute;e. Albertine
+n'insistait pas, de peur qu'on lui propos&acirc;t de rester
+aussi. Elle secouait la t&ecirc;te: &laquo;Fais &agrave; ton
+id&eacute;e, r&eacute;pondait-elle, comme on dit &agrave; un
+malade qui par plaisir se tue &agrave; petit feu, moi je me
+trotte, car je crois que ta montre retarde&raquo;, et elle
+prenait ses jambes &agrave; son cou. &laquo;Elle est charmante,
+mais inou&iuml;e&raquo;, disait Albertine en enveloppant son amie
+d'un sourire qui la caressait et la jugeait &agrave; la fois. Si,
+en ce go&ucirc;t du divertissement Albertine avait quelque chose
+de la Gilberte des premiers temps c'est qu'une certaine
+ressemblance existe tout en &eacute;voluant, entre les femmes que
+nous aimons successivement, ressemblance qui tient &agrave; la
+fixit&eacute; de notre temp&eacute;rament parce que c'est lui qui
+les choisit, &eacute;liminant toutes celles qui ne nous seraient
+pas &agrave; la fois oppos&eacute;es et compl&eacute;mentaires,
+c'est-&agrave;-dire propres &agrave; satisfaire nos sens et
+&agrave; faire souffrir notre cur. Elles sont, ces femmes, un
+produit de notre temp&eacute;rament, une image, une projection
+renvers&eacute;e, un &laquo;n&eacute;gatif&raquo; de notre
+sensibilit&eacute;. De sorte qu'un romancier pourrait au cours de
+la vie de son h&eacute;ros, peindre presque exactement semblables
+ses successives amours, et donner par l&agrave; l'impression non
+de s'imiter lui-m&ecirc;me mais de cr&eacute;er, puisqu'il y a
+moins de force dans une innovation artificielle que dans une
+r&eacute;p&eacute;tition destin&eacute;e &agrave; sugg&eacute;rer
+une v&eacute;rit&eacute; neuve. Encore devrait-il noter dans le
+caract&egrave;re de l'amoureux, un indice de variation qui
+s'accuse au fur et &agrave; mesure qu'on arrive dans de nouvelles
+r&eacute;gions, sous d'autres latitudes de la vie. Et
+peut-&ecirc;tre exprimerait-il encore une v&eacute;rit&eacute; de
+plus si, peignant pour ses autres personnages des
+caract&egrave;res, il s'abstenait d'en donner aucun &agrave; la
+femme aim&eacute;e. Nous connaissons le caract&egrave;re des
+indiff&eacute;rents, comment pourrions-nous saisir celui d'un
+&ecirc;tre qui se confond avec notre vie, que bient&ocirc;t nous
+ne s&eacute;parons plus de nous-m&ecirc;me, sur les mobiles
+duquel nous ne cessons de faire d'anxieuses hypoth&egrave;ses,
+perp&eacute;tuellement remani&eacute;es. S'&eacute;lan&ccedil;ant
+d'au del&agrave; de l'intelligence, notre curiosit&eacute; de la
+femme que nous aimons, d&eacute;passe dans sa course, le
+caract&egrave;re de cette femme, nous pourrions nous y
+arr&ecirc;ter que sans doute nous ne le voudrions pas. L'objet de
+notre inqui&egrave;te investigation est plus essentiel que ces
+particularit&eacute;s de caract&egrave;re, pareilles &agrave; ces
+petits losanges d'&eacute;piderme dont les combinaisons
+vari&eacute;es font l'originalit&eacute; fleurie de la chair.
+Notre radiation intuitive les traverse et les images qu'elle nous
+rapporte ne sont point celles d'un visage particulier mais
+repr&eacute;sentent la morne et douloureuse universalit&eacute;
+d'un squelette.</p>
+
+<p>Comme Andr&eacute;e &eacute;tait extr&ecirc;mement riche,
+Albertine pauvre et orpheline, Andr&eacute;e avec une grande
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; la faisait profiter de son
+luxe.<br>
+ Quant &agrave; ses sentiments pour Gis&egrave;le ils
+n'&eacute;taient pas tout &agrave; fait ceux que j'avais crus. On
+eut en effet bient&ocirc;t des nouvelles de l'&eacute;tudiante et
+quand Albertine montra la lettre qu'elle en avait re&ccedil;ue,
+lettre destin&eacute;e par Gis&egrave;le &agrave; donner des
+nouvelles de son voyage et de son arriv&eacute;e &agrave; la
+petite bande, en s'excusant sur sa paresse de ne pas
+&eacute;crire encore aux autres, je fus surpris d'entendre
+Andr&eacute;e, que je croyais brouill&eacute;e &agrave; mort avec
+elle, dire: &laquo;Je lui &eacute;crirai demain, parce que si
+j'attends sa lettre d'abord, je peux attendre longtemps, elle est
+si n&eacute;gligente.&raquo; Et se tournant vers moi elle ajouta:
+&laquo;Vous ne la trouveriez pas tr&egrave;s remarquable
+&eacute;videmment, mais c'est une si brave fille et puis j'ai
+vraiment une grande affection pour elle.&raquo; Je conclus que
+les brouilles d'Andr&eacute;e ne duraient pas longtemps.</p>
+
+<p>Sauf ces jours de pluie, comme nous devions aller en
+bicyclette sur la falaise ou dans la campagne, une heure d'avance
+je cherchais &agrave; me faire beau et g&eacute;missais si
+Fran&ccedil;oise n'avait pas bien pr&eacute;par&eacute; mes
+affaires. Or, m&ecirc;me &agrave; Paris, elle redressait
+fi&egrave;rement et rageusement sa taille que l'&acirc;ge
+commen&ccedil;ait &agrave; courber, pour peu qu'on la
+trouv&acirc;t en faute, elle humble, elle modeste et charmante
+quand son amour-propre &eacute;tait flatt&eacute;. Comme il
+&eacute;tait le grand ressort de sa vie, la satisfaction et la
+bonne humeur de Fran&ccedil;oise &eacute;taient en proportion
+directe de la difficult&eacute; des choses qu'on lui demandait.
+Celles qu'elle avait &agrave; faire &agrave; Balbec
+&eacute;taient si ais&eacute;es qu'elle montrait presque toujours
+un m&eacute;contentement qui &eacute;tait soudain centupl&eacute;
+et auquel s'alliait une ironique expression d'orgueil quand je me
+plaignais, au moment d'aller retrouver mes amies, que mon chapeau
+ne f&ucirc;t pas bross&eacute;, ou mes cravates en ordre. Elle
+qui pouvait se donner tant de peine sans trouver pour cela
+qu'elle e&ucirc;t rien fait, &agrave; la simple observation qu'un
+veston n'&eacute;tait pas &agrave; sa place, non seulement elle
+vantait avec quel soin elle l'avait &laquo;renferm&eacute;
+plut&ocirc;t que non pas le laisser &agrave; la
+poussi&egrave;re&raquo;, mais pronon&ccedil;ant un &eacute;loge
+en r&egrave;gle de ses travaux, d&eacute;plorait que ce ne
+fussent gu&egrave;re des vacances qu'elle prenait &agrave;
+Balbec, qu'on ne trouverait pas une seconde personne comme elle
+pour mener une telle vie. &laquo;Je ne comprends pas comment
+qu'on peut laisser ses affaires comme &ccedil;a et allez-y voir
+si une autre saurait se retrouver dans ce p&ecirc;le et
+m&ecirc;le. Le diable lui-m&ecirc;me y perdrait son latin.&raquo;
+Ou bien elle se contentait de prendre un visage de reine, me
+lan&ccedil;ant des regards enflamm&eacute;s, et gardait un
+silence rompu aussit&ocirc;t qu'elle avait ferm&eacute; la porte
+et s'&eacute;tait engag&eacute;e dans le couloir; il retentissait
+alors de propos que je devinais injurieux, mais qui restaient
+aussi indistincts que ceux des personnages qui d&eacute;bitent
+leurs premi&egrave;res paroles derri&egrave;re le portant avant
+d'&ecirc;tre entr&eacute;s en sc&egrave;ne. D'ailleurs, quand je
+me pr&eacute;parais ainsi &agrave; sortir avec mes amies,
+m&ecirc;me si rien ne manquait et si Fran&ccedil;oise
+&eacute;tait de bonne humeur elle se montrait tout de m&ecirc;me
+insupportable. Car se servant de plaisanteries que dans mon
+besoin de parler de ces jeunes filles je lui avais faites sur
+elles, elle prenait un air de me r&eacute;v&eacute;ler ce que
+j'aurais mieux su qu'elle si cela avait &eacute;t&eacute; exact,
+mais ce qui ne l'&eacute;tait pas car Fran&ccedil;oise avait mal
+compris. Elle avait comme tout le monde son caract&egrave;re
+propre; une personne ne ressemble jamais &agrave; une voie
+droite, mais nous &eacute;tonne de ses d&eacute;tours singuliers
+et in&eacute;vitables dont les autres ne s'aper&ccedil;oivent pas
+et par o&ugrave; il nous est p&eacute;nible d'avoir &agrave;
+passer. Chaque fois que j'arrivais au point: &laquo;Chapeau pas
+en place&raquo;, &laquo;nom d'Andr&eacute;e ou
+d'Albertine&raquo;, j'&eacute;tais oblig&eacute; par
+Fran&ccedil;oise de m'&eacute;garer dans les chemins
+d&eacute;tourn&eacute;s et absurdes qui me retardaient beaucoup.
+Il en &eacute;tait de m&ecirc;me quand je faisais pr&eacute;parer
+des sandwichs au chester et &agrave; la salade et acheter des
+tartes que je mangerais &agrave; l'heure du go&ucirc;ter, sur la
+falaise, avec ces jeunes filles et qu'elles auraient bien pu
+payer &agrave; tour de r&ocirc;le si elles n'avaient
+&eacute;t&eacute; aussi int&eacute;ress&eacute;es,
+d&eacute;clarait Fran&ccedil;oise au secours de qui venait alors
+tout un atavisme de rapacit&eacute; et de vulgarit&eacute;
+provinciales et pour laquelle on e&ucirc;t dit que l'&acirc;me
+divis&eacute;e de la d&eacute;funte Eulalie s'&eacute;tait
+incarn&eacute;e plus gracieusement qu'en Saint-Eloi, dans les
+corps charmants de mes amies de la petite bande. J'entendais ces
+accusations avec la rage de me sentir buter &agrave; un des
+endroits &agrave; partir desquels le chemin rustique et familier
+qu'&eacute;tait le caract&egrave;re de Fran&ccedil;oise devenait
+impraticable, pas pour longtemps heureusement. Puis le veston
+retrouv&eacute; et les sandwichs pr&ecirc;ts, j'allais chercher
+Albertine, Andr&eacute;e, Rosemonde, d'autres parfois, et,
+&agrave; pied ou en bicyclette, nous partions.</p>
+
+<p>Autrefois j'eusse pr&eacute;f&eacute;r&eacute; que cette
+promenade e&ucirc;t lieu par le mauvais temps. Alors je cherchais
+&agrave; retrouver dans Balbec &laquo;le pays des
+Cimm&eacute;riens&raquo;, et de belles journ&eacute;es
+&eacute;taient une chose qui n'aurait pas d&ucirc; exister
+l&agrave;, une intrusion du vulgaire &eacute;t&eacute; des
+baigneurs dans cette antique r&eacute;gion voil&eacute;e par les
+brumes. Mais maintenant, tout ce que j'avais
+d&eacute;daign&eacute;, &eacute;cart&eacute; de ma vue, non
+seulement les effets de soleil, mais m&ecirc;me les
+r&eacute;gates, les courses de chevaux, je l'eusse
+recherch&eacute; avec passion pour la m&ecirc;me raison
+qu'autrefois je n'aurais voulu que des mers temp&eacute;tueuses,
+et qui &eacute;tait qu'elles se rattachaient, les unes comme
+autrefois les autres &agrave; une id&eacute;e esth&eacute;tique.
+C'est qu'avec mes amies nous &eacute;tions quelquefois
+all&eacute;s voir Elstir, et les jours o&ugrave; les jeunes
+filles &eacute;taient l&agrave;, ce qu'il avait montr&eacute; de
+pr&eacute;f&eacute;rence, c'&eacute;tait quelques croquis
+d'apr&egrave;s de jolies yachtswomen ou bien une esquisse prise
+sur un hippodrome voisin de Balbec. J'avais d'abord timidement
+avou&eacute; &agrave; Elstir que je n'avais pas voulu aller aux
+r&eacute;unions qui y avaient &eacute;t&eacute; donn&eacute;es.
+&laquo;Vous avez eu tort, me dit-il, c'est si joli et si curieux
+aussi. D'abord cet &ecirc;tre particulier, le jockey, sur lequel
+tant de regards sont fix&eacute;s, et qui devant le paddock est
+l&agrave; morne, gris&acirc;tre dans sa casaque &eacute;clatante,
+ne faisant qu'un avec le cheval caracolant qu'il ressaisit, comme
+ce serait int&eacute;ressant de d&eacute;gager ses mouvements
+professionnels, de montrer la tache brillante qu'il fait et que
+fait aussi la robe des chevaux, sur le champ de courses. Quelle
+transformation de toutes choses dans cette immensit&eacute;
+lumineuse d'un champ de courses o&ugrave; on est surpris par tant
+d'ombres, de reflets, qu'on ne voit que l&agrave;. Ce que les
+femmes peuvent y &ecirc;tre jolies! La premi&egrave;re
+r&eacute;union surtout &eacute;tait ravissante, et il y avait des
+femmes d'une extr&ecirc;me &eacute;l&eacute;gance, dans une
+lumi&egrave;re humide, hollandaise, o&ugrave; l'on sentait monter
+dans le soleil m&ecirc;me, le froid p&eacute;n&eacute;trant de
+l'eau. Jamais je n'ai vu de femmes arrivant en voiture, ou leurs
+jumelles aux yeux, dans une pareille lumi&egrave;re qui tient
+sans doute &agrave; l'humidit&eacute; marine. Ah! que j'aurais
+aim&eacute; la rendre; je suis revenu de ces courses, fou, avec
+un tel d&eacute;sir de travailler!&raquo; Puis il s'extasia plus
+encore sur les r&eacute;unions du yachting que sur les courses de
+chevaux et je compris que des r&eacute;gates, que des meetings
+sportifs o&ugrave; des femmes bien habill&eacute;es baignent dans
+la glauque lumi&egrave;re d'un hippodrome marin, pouvaient
+&ecirc;tre pour un artiste moderne motifs aussi
+int&eacute;ressants que les f&ecirc;tes qu'ils aimaient tant
+&agrave; d&eacute;crire pour un V&eacute;ron&egrave;se ou un
+Carpaccio. &laquo;Votre comparaison est d'autant plus exacte, me
+dit Elstir, qu'&agrave; cause de la ville o&ugrave; ils
+peignaient, ces f&ecirc;tes &eacute;taient pour une part
+nautiques.<br>
+ Seulement, la beaut&eacute; des embarcations de ce
+temps-l&agrave; r&eacute;sidait le plus souvent dans leur
+lourdeur, dans leur complication. Il y avait des joutes sur
+l'eau, comme ici, donn&eacute;es g&eacute;n&eacute;ralement en
+l'honneur de quelque ambassade pareille &agrave; celle que
+Carpaccio a repr&eacute;sent&eacute;e dans la L&eacute;gende de
+Sainte Ursule. Les navires &eacute;taient massifs, construits
+comme des architectures, et semblaient presque amphibies comme de
+moindres Venises au milieu de l'autre, quand amarr&eacute;s
+&agrave; l'aide de ponts volants, recouverts de satin cramoisi et
+de tapis persans ils portaient des femmes en brocart cerise ou en
+damas vert, tout pr&egrave;s des balcons inscrust&eacute;s de
+marbres multicolores o&ugrave; d'autres femmes se penchaient pour
+regarder, dans leurs robes aux manches noires &agrave;
+crev&eacute;s blancs serr&eacute;s de perles ou orn&eacute;s de
+guipures. On ne savait plus o&ugrave; finissait la terre,
+o&ugrave; commen&ccedil;ait l'eau, qu'est-ce qui &eacute;tait
+encore le palais ou d&eacute;j&agrave; le navire, la caravelle,
+la gal&eacute;asse, le Bucentaure.&raquo; Albertine
+&eacute;coutait avec une attention passionn&eacute;e ces
+d&eacute;tails de toilette, ces images de luxe que nous
+d&eacute;crivait Elstir. &laquo;Oh! je voudrais bien voir les
+guipures dont vous me parlez, c'est si joli le point de Venise,
+s'&eacute;criait-elle; d'ailleurs j'aimerais tant aller &agrave;
+Venise.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous pourrez peut-&ecirc;tre bient&ocirc;t, lui dit
+Elstir, contempler les &eacute;toffes merveilleuses qu'on portait
+l&agrave;-bas. On ne les voyait plus que dans les tableaux des
+peintres v&eacute;nitiens, ou alors tr&egrave;s rarement dans les
+tr&eacute;sors des &eacute;glises, parfois m&ecirc;me il y en
+avait une qui passait dans une vente. Mais on dit qu'un artiste
+de Venise, Fortuny, a retrouv&eacute; le secret de leur
+fabrication et qu'avant quelques ann&eacute;es les femmes
+pourront se promener, et surtout rester chez elles dans des
+brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses
+patriciennes, avec des dessins d'Orient. Mais je ne sais pas si
+j'aimerai beaucoup cela, si ce ne sera pas un peu trop costume
+anachronique, pour des femmes d'aujourd'hui, m&ecirc;me paradant
+aux r&eacute;gates, car pour en revenir &agrave; nos bateaux
+modernes de plaisance, c'est tout le contraire que du temps de
+Venise, &laquo;Reine de l'Adriatique&raquo;. Le plus grand charme
+d'un yacht, de l'ameublement d'un yacht, des toilettes de
+yachting, est leur simplicit&eacute; de choses de la mer, et
+j'aime tant la mer. Je vous avoue que je pr&eacute;f&egrave;re
+les modes d'aujourd'hui aux modes du temps de
+V&eacute;ron&egrave;se et m&ecirc;me de Carpaccio. Ce qu'il y a
+de joli dans nos yachts -- et dans les yachts moyens surtout, je
+n'aime pas les &eacute;normes, trop navires, c'est comme pour les
+chapeaux, il y a une mesure &agrave; garder -- c'est la chose
+unie, simple, claire, grise, qui par les temps voil&eacute;s,
+bleu&acirc;tres, prend un flou cr&eacute;meux. Il faut que la
+pi&egrave;ce o&ugrave; l'on se tient ait l'air d'un petit
+caf&eacute;. Les toilettes des femmes sur un yacht c'est la
+m&ecirc;me chose; ce qui est gracieux, ce sont ces toilettes
+l&eacute;g&egrave;res, blanches et unies, en toile, en linon, en
+p&eacute;kin, en coutil, qui au soleil et sur le bleu de la mer
+font un blanc aussi &eacute;clatant qu'une voile blanche. Il y a
+tr&egrave;s peu de femmes du reste qui s'habillent bien,
+quelques-unes pourtant sont merveilleuses. Aux courses, Mlle
+L&eacute;a avait un petit chapeau blanc et une petite ombrelle
+blanche, c'&eacute;tait ravissant. Je ne sais pas ce que je
+donnerais pour avoir cette petite ombrelle.&raquo; J'aurais tant
+voulu savoir en quoi cette petite ombrelle diff&eacute;rait des
+autres, et pour d'autres raisons, de coquetterie f&eacute;minine,
+Albertine l'aurait voulu plus encore. Mais comme Fran&ccedil;oise
+qui disait pour les souffl&eacute;s: &laquo;C'est un tour de
+main&raquo;, la diff&eacute;rence &eacute;tait dans la coupe.
+&laquo;C'&eacute;tait, disait Elstir, tout petit, tout rond,
+comme un parasol chinois.&raquo; Je citai les ombrelles de
+certaines femmes, mais ce n'&eacute;tait pas cela du tout. Elstir
+trouvait toutes ces ombrelles affreuses. Homme d'un go&ucirc;t
+difficile et exquis, il faisait consister dans un rien qui
+&eacute;tait tout, la diff&eacute;rence entre ce que portait les
+trois quarts des femmes et qui lui faisait horreur et une jolie
+chose qui le ravissait, et au contraire de ce qui m'arrivait
+&agrave; moi pour qui tout luxe &eacute;tait st&eacute;rilisant,
+exaltait son d&eacute;sir de peintre &laquo;pour t&acirc;cher de
+faire des choses aussi jolies&raquo;. &laquo;Tenez, voil&agrave;
+une petite qui a d&eacute;j&agrave; compris comment
+&eacute;taient le chapeau et l'ombrelle, me dit Elstir en me
+montrant Albertine, dont les yeux brillaient de convoitise.
+&laquo;Comme j'aimerais &ecirc;tre riche pour avoir un yacht,
+dit-elle au peintre. Je vous demanderais des conseils pour
+l'am&eacute;nager. Quels beaux voyages je ferais. Et comme ce
+serait joli d'aller aux r&eacute;gates de Cowes. Et une
+automobile! Est-ce que vous trouvez que c'est joli les modes des
+femmes pour les automobiles&raquo; &laquo;Non, r&eacute;pondait
+Elstir, mais cela sera.<br>
+ D'ailleurs, il y a peu de couturi&egrave;re, un ou deux, Callot,
+quoique donnant un peu trop dans la dentelle, Doucet, Cheruit,
+quelquefois Paquin. Le reste sont des horreurs.&raquo;
+&laquo;Mais alors, il y a une diff&eacute;rence immense entre une
+toilette de Callot et celle d'un couturier quelconque&raquo;,
+demandai-je &agrave; Albertine. &laquo;Mais &eacute;norme, mon
+petit bonhomme, me r&eacute;pondit-elle. Oh! pardon. Seulement,
+h&eacute;las! ce qui co&ucirc;te trois cents francs ailleurs
+co&ucirc;te deux mille francs chez eux.<br>
+ Mais cela ne se ressemble pas, cela a l'air pareil pour les gens
+qui n'y connaissent rien.&raquo; &raquo;Parfaitement,
+r&eacute;pondit Elstir, sans aller pourtant jusqu'&agrave; dire
+que la diff&eacute;rence soit aussi profonde qu'entre une statue
+de la cath&eacute;drale de Reims et de l'&eacute;glise
+Saint-Augustin.&raquo; &laquo;Tenez, &agrave; propos de
+cath&eacute;drales, dit-il en s'adressant sp&eacute;cialement
+&agrave; moi, parce que cela se r&eacute;f&eacute;rait &agrave;
+une causerie &agrave; laquelle ces jeunes filles n'avaient pas
+pris part et qui d'ailleurs ne les e&ucirc;t nullement
+int&eacute;ress&eacute;es, je vous parlais l'autre jour de
+l'&eacute;glise de Balbec comme d'une grande falaise, une grande
+lev&eacute;e des pierres du pays, mais inversement, me dit-il en
+me montrant une aquarelle, regardez ces falaises (c'est une
+esquisse prise tout pr&egrave;s d'ici, aux Creuniers), regardez
+comme ces rochers puissamment et d&eacute;licatement
+d&eacute;coup&eacute;s font penser &agrave; une
+cath&eacute;drale.&raquo; En effet, on e&ucirc;t dit d'immenses
+arceaux roses. Mais peints par un jour torride, ils semblaient
+r&eacute;duits en poussi&egrave;re, volatilis&eacute;s par la
+chaleur, laquelle avait &agrave; demi bu la mer, presque
+pass&eacute;e, dans toute l'&eacute;tendue de la toile, &agrave;
+l'&eacute;tat gazeux. Dans ce jour o&ugrave; la lumi&egrave;re
+avait comme d&eacute;truit la r&eacute;alit&eacute;, celle-ci
+&eacute;tait concentr&eacute;e dans des cr&eacute;atures sombres
+et transparentes qui par contraste donnaient une impression de
+vie plus saisissante, plus proche: les ombres.
+Alt&eacute;r&eacute;es de fra&icirc;cheur, la plupart,
+d&eacute;sertant le large enflamm&eacute; s'&eacute;taient
+r&eacute;fugi&eacute;es au pied des rochers, &agrave; l'abri du
+soleil; d'autres nageant lentement sur les eaux comme des
+dauphins s'attachaient aux flancs de barques en promenade dont
+elles &eacute;largissaient la coque, sur l'eau p&acirc;le, de
+leur corps verni et bleu.<br>
+ C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre la soif de fra&icirc;cheur
+communiqu&eacute;e par elles qui donnait le plus la sensation de
+la chaleur de ce jour et qui me fit m'&eacute;crier combien je
+regrettais de ne pas conna&icirc;tre les Creuniers.<br>
+ Albertine et Andr&eacute;e assur&egrave;rent que j'avais
+d&ucirc; y aller cent fois. En ce cas, c'&eacute;tait sans le
+savoir, ni me douter qu'un jour leur vue pourrait m'inspirer une
+telle soif de beaut&eacute;, non pas pr&eacute;cis&eacute;ment
+naturelle comme celle que j'avais cherch&eacute;e jusqu'ici dans
+les falaises de Balbec, mais plut&ocirc;t architecturale. Surtout
+moi qui, parti pour voir le royaume des temp&ecirc;tes, ne
+trouvais jamais dans mes promenades avec Mme de Villeparisis
+o&ugrave; souvent nous ne l'apercevions que de loin, peint dans
+l'&eacute;cartement des arbres, l'oc&eacute;an assez r&eacute;el,
+assez liquide, assez vivant, donnant assez l'impression de lancer
+ses masses d'eau et qui n'aurais aim&eacute; le voir immobile que
+sous un linceul hivernal de brume, je n'eusse gu&egrave;re pu
+croire que je r&ecirc;verais maintenant d'une mer qui
+n'&eacute;tait plus qu'une vapeur blanch&acirc;tre ayant perdu la
+consistance et la couleur. Mais cette mer, Elstir, comme ceux qui
+r&ecirc;vaient dans ces barques engourdies par la chaleur, en
+avait, jusqu'&agrave; une telle profondeur, go&ucirc;t&eacute;
+l'enchantement qu'il avait su rapporter, fixer sur sa toile,
+l'imperceptible reflux de l'eau, la pulsation d'une minute
+heureuse; et on &eacute;tait soudain devenu si amoureux, en
+voyant ce portrait magique, qu'on ne pensait plus qu'&agrave;
+courir le monde pour retrouver la journ&eacute;e enfuie, dans sa
+gr&acirc;ce instantan&eacute;e et dormante.</p>
+
+<p><br>
+ De sorte que si avant ces visites chez Elstir, avant d'avoir vu
+une marine de lui o&ugrave; une jeune femme, en robe de
+bar&egrave;ge ou de linon, dans un yacht arborant le drapeau
+am&eacute;ricain, mit le &laquo;double&raquo; spirituel d'une
+robe de linon blanc et d'un drapeau dans mon imagination qui
+aussit&ocirc;t couva un d&eacute;sir insatiable de voir sur le
+champ des robes de linon blanc et des drapeaux pr&egrave;s de la
+mer, comme si cela ne m'&eacute;tait jamais arriv&eacute;,
+jusque-l&agrave;, je m'&eacute;tais toujours efforc&eacute;
+devant la mer, d'expulser du champ de ma vision, aussi bien que
+les baigneurs du premier plan, les yachts aux voiles trop
+blanches comme un costume de plage, tout ce qui m'emp&ecirc;chait
+de me persuader que je contemplais le flot imm&eacute;morial qui
+d&eacute;roulait d&eacute;j&agrave; sa m&ecirc;me vie
+myst&eacute;rieuse avant l'apparition de l'esp&egrave;ce humaine
+et jusqu'aux jours radieux qui me semblaient rev&ecirc;tir de
+l'aspect banal de l'universel &eacute;t&eacute; de cette
+c&ocirc;te de brumes et de temp&ecirc;tes, y marquer un simple
+temps d'arr&ecirc;t, l'&eacute;quivalent de ce qu'on appelle en
+musique une mesure pour rien, or maintenant c'&eacute;tait le
+mauvais temps qui me paraissait devenir quelque accident funeste,
+ne pouvant plus trouver de place dans le monde de la
+beaut&eacute;: je d&eacute;sirais vivement aller retrouver dans
+la r&eacute;alit&eacute; ce qui m'exaltait si fort et
+j'esp&eacute;rais que le temps serait assez favorable pour voir
+du haut de la falaise les m&ecirc;mes ombres bleues que dans le
+tableau d'Elstir.</p>
+
+<p>Le long de la route, je ne me faisais plus d'ailleurs un
+&eacute;cran de mes mains comme dans ces jours o&ugrave;
+concevant la nature comme anim&eacute;e d'une vie
+ant&eacute;rieure &agrave; l'apparition de l'homme, et en
+opposition avec tous ces fastidieux perfectionnements de
+l'industrie qui m'avaient fait jusqu'ici b&acirc;iller d'ennui
+dans les expositions universelles ou chez les modistes,
+j'essayais de ne voir de la mer que la section o&ugrave; il n'y
+avait pas de bateau &agrave; vapeur, de fa&ccedil;on &agrave; me
+la repr&eacute;senter comme imm&eacute;moriale, encore
+contemporaine des &acirc;ges o&ugrave; elle avait
+&eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;e de la terre, &agrave;
+tout le moins contemporaine des premiers si&egrave;cles de la
+Gr&egrave;ce, ce qui me permettait de me redire en toute
+v&eacute;rit&eacute; les vers du &laquo;P&egrave;re
+Leconte&raquo; chers &agrave; Bloch:</p>
+
+<p>&laquo;Ils sont partis, les rois des nefs
+&eacute;peronn&eacute;es</p>
+
+<p>&laquo;Emmenant sur la mer temp&eacute;tueuse
+h&eacute;las!</p>
+
+<p>&laquo;Les hommes chevelus de l'H&eacute;ro&iuml;que
+Helles.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus m&eacute;priser les modistes puisque Elstir
+m'avait dit que le geste d&eacute;licat par lequel elles donnent
+un dernier chiffonnement, une supr&ecirc;me caresse aux nuds ou
+aux plumes d'un chapeau termin&eacute;, l'int&eacute;resserait
+autant &agrave; rendre que celui des jockeys (ce qui avait ravi
+Albertine). Mais il fallait attendre mon retour, pour les
+modistes -- &agrave; Paris -- pour les courses et les
+r&eacute;gates, &agrave; Balbec o&ugrave; on n'en donnerait plus
+avant l'ann&eacute;e prochaine. M&ecirc;me un yacht emmenant des
+femmes en linon blanc &eacute;tait introuvable.</p>
+
+<p>Souvent nous rencontrions les surs de Bloch que j'&eacute;tais
+oblig&eacute; de saluer depuis que j'avais d&icirc;n&eacute; chez
+leur p&egrave;re. Mes amies ne les connaissaient pas. &laquo;On
+ne me permet pas de jouer avec des isra&eacute;lites&raquo;,
+disait Albertine. La fa&ccedil;on dont elle pronon&ccedil;ait
+isra&eacute;lite au lieu d'izra&eacute;lite aurait suffi &agrave;
+indiquer, m&ecirc;me si on n'avait pas entendu le commencement de
+la phrase, que ce n'&eacute;tait pas de sentiments de sympathie
+envers le peuple &eacute;lu qu'&eacute;taient anim&eacute;es ces
+jeunes bourgeoises, de familles d&eacute;votes, et qui devaient
+croire ais&eacute;ment que les juifs &eacute;gorgeaient les
+enfants chr&eacute;tiens. &laquo;Du reste, elles ont un sale
+genre, vos amies&raquo;, me disait Andr&eacute;e avec un sourire
+qui signifiait qu'elle savait bien que ce n'&eacute;tait pas mes
+amies. &laquo;Comme tout ce qui touche &agrave; la tribu&raquo;,
+r&eacute;pondait Albertine sur le ton sentencieux d'une personne
+d'exp&eacute;rience. A vrai dire les surs de Bloch, &agrave; la
+fois trop habill&eacute;es et &agrave; demi-nues, l'air
+languissant, hardi, fastueux et souillon ne produisaient pas une
+impression excellente. Et une de leurs cousines qui n'avait que
+quinze ans scandalisait le casino par l'admiration qu'elle
+affichait pour Mlle L&eacute;a, dont M. Bloch p&egrave;re prisait
+tr&egrave;s fort le talent d'actrice, mais que son go&ucirc;t ne
+passait pas pour porter surtout du c&ocirc;t&eacute; des
+messieurs.</p>
+
+<p>Il y avait des jours o&ugrave; nous go&ucirc;tions dans l'une
+des fermes-restaurants du voisinage. Ce sont les fermes dites des
+Ecorres, Marie-Th&eacute;r&egrave;se, de la Croix d'Heuland, de
+Bagatelle, de Californie, de Marie-Antoinette. C'est cette
+derni&egrave;re qu'avait adopt&eacute;e la petite bande.</p>
+
+<p>Mais quelquefois au lieu d'aller dans une ferme, nous montions
+jusqu'au haut de la falaise, et une fois arriv&eacute;s et assis
+sur l'herbe, nous d&eacute;faisions notre paquet de sandwichs et
+de g&acirc;teaux. Mes amies pr&eacute;f&eacute;raient les
+sandwichs et s'&eacute;tonnaient de me voir manger seulement un
+g&acirc;teau au chocolat gothiquement histori&eacute; de sucre ou
+une tarte &agrave; l'abricot. C'est qu'avec les sandwichs au
+chester et &agrave; la salade, nourriture ignorante et nouvelle,
+je n'avais rien &agrave; dire. Mais les g&acirc;teaux
+&eacute;taient instruits, les tartes &eacute;taient bavardes. Il
+y avait dans les premiers des fadeurs de cr&egrave;me et dans les
+secondes des fra&icirc;cheurs de fruits qui en savaient long sur
+Combray, sur Gilberte, non seulement la Gilberte de Combray mais
+celle de Paris aux go&ucirc;ters de qui je les avais
+retrouv&eacute;s. Ils me rappelaient ces assiettes &agrave;
+petits fours, des Mille et une Nuits, qui distrayaient tant de
+leurs &laquo;sujets&raquo; ma tante L&eacute;onie quand
+Fran&ccedil;oise lui apportait un jour Aladin ou la Lampe
+Merveilleuse, un autre Ali-Baba, le Dormeur &eacute;veill&eacute;
+ou Sinbad le Marin embarquant &agrave; Bassora avec toutes ses
+richesses.<br>
+ J'aurais bien voulu les revoir, mais ma grand'm&egrave;re ne
+savait pas ce qu'elles &eacute;taient devenues et croyait
+d'ailleurs que c'&eacute;tait de vulgaires assiettes
+achet&eacute;es dans le pays. N'importe, dans le gris et
+champenois Combray elles et leurs vignettes s'encastraient
+multicolores, comme dans la noire Eglise les vitraux aux
+mouvantes pierreries, comme dans le cr&eacute;puscule de ma
+chambre les projections de la lanterne magique, comme devant la
+vue de la gare et du chemin de fer d&eacute;partemental les
+boutons d'or des Indes et les lilas de Perse, comme la collection
+de vieux Chine de ma grand-tante dans sa sombre demeure de
+vieille dame de province.</p>
+
+<p>Etendu sur la falaise je ne voyais devant moi que des
+pr&eacute;s, et, au-dessus d'eux, non pas les sept ciels de la
+physique chr&eacute;tienne, mais la superposition de deux
+seulement, un plus fonc&eacute; -- de la mer -- et en haut un
+plus p&acirc;le. Nous go&ucirc;tions, et si j'avais
+emport&eacute; aussi quelque petit souvenir qui p&ucirc;t plaire
+&agrave; l'une ou &agrave; l'autre de mes amies, la joie
+remplissait avec une violence si soudaine leur visage translucide
+en un instant devenu rouge, que leur bouche n'avait pas la force
+de la retenir et pour la laisser passer, &eacute;clatait de rire.
+Elles &eacute;taient assembl&eacute;es autour de moi; et entre
+les visages peu &eacute;loign&eacute;s les uns des autres, l'air
+qui les s&eacute;parait tra&ccedil;ait des sentiers d'azur comme
+fray&eacute;s par un jardinier qui a voulu mettre un peu de jour
+pour pouvoir circuler lui-m&ecirc;me au milieu d'un bosquet de
+roses.</p>
+
+<p>Nos provisions &eacute;puis&eacute;es, nous jouions &agrave;
+des jeux qui jusque-l&agrave; m'eussent paru ennuyeux,
+quelquefois aussi enfantins que &laquo;La Tour
+Prends-Garde&raquo; ou &laquo;A qui rira le premier&raquo;, mais
+auxquels je n'aurais plus renonc&eacute; pour un empire; l'aurore
+de jeunesse dont s'empourprait encore le visage de ces jeunes
+filles et hors de laquelle je me trouvais d&eacute;j&agrave;,
+&agrave; mon &acirc;ge, illuminait tout devant elles, et, comme
+la fluide peinture de certains primitifs, faisait se
+d&eacute;tacher les d&eacute;tails les plus insignifiants de leur
+vie, sur un fond d'or. Pour la plupart les visages m&ecirc;mes de
+ces jeunes filles &eacute;taient confondus dans cette rougeur
+confuse de l'aurore d'o&ugrave; les v&eacute;ritables traits
+n'avaient pas encore jailli. On ne voyait qu'une couleur
+charmante sous laquelle ce que devait &ecirc;tre dans quelques
+ann&eacute;es le profil n'&eacute;tait pas discernable. Celui
+d'aujourd'hui n'avait rien de d&eacute;finitif et pouvait
+n'&ecirc;tre qu'une ressemblance momentan&eacute;e avec quelque
+membre d&eacute;funt de la famille auquel la nature avait fait
+cette politesse comm&eacute;morative. Il vient si vite le moment
+o&ugrave; l'on n'a plus rien &agrave; attendre, o&ugrave; le
+corps est fig&eacute; dans une immobilit&eacute; qui ne promet
+plus de surprises, o&ugrave; l'on perd toute esp&eacute;rance en
+voyant, comme aux arbres en plein &eacute;t&eacute; des feuilles
+d&eacute;j&agrave; mortes, autour de visages encore jeunes des
+cheveux qui tombent ou blanchissent, il est si court, ce matin
+radieux, qu'on en vient &agrave; n'aimer que les tr&egrave;s
+jeunes filles, celles chez qui la chair comme une p&acirc;te
+pr&eacute;cieuse travaille encore. Elles ne sont qu'un flot de
+mati&egrave;re ductile p&eacute;trie &agrave; tout moment par
+l'impression passag&egrave;re qui les domine. On dirait que
+chacune est tour &agrave; tour une petite statuette de la
+ga&icirc;t&eacute;, du s&eacute;rieux juv&eacute;nile, de la
+c&acirc;linerie, de l'&eacute;tonnement, model&eacute;e par une
+expression franche, compl&egrave;te, mais fugitive. Cette
+plasticit&eacute; donne beaucoup de vari&eacute;t&eacute; et de
+charme aux gentils &eacute;gards que nous montre une jeune fille.
+Certes ils sont indispensables aussi chez la femme, et celle
+&agrave; qui nous ne plaisons pas ou qui ne nous laisse pas voir
+que nous lui plaisons, prend &agrave; nos yeux quelque chose
+d'ennuyeusement uniforme. Mais ces gentillesses elles-m&ecirc;mes
+&agrave; partir d'un certain &acirc;ge, n'am&egrave;nent plus de
+molles fluctuations sur un visage que les luttes de l'existence
+ont durci, rendu &agrave; jamais militant ou extatique. L'un --
+par la force continue de l'ob&eacute;issance qui soumet
+l'&eacute;pouse &agrave; son &eacute;poux -- semble, plut&ocirc;t
+que d'une femme le visage d'un soldat; l'autre, sculpt&eacute;
+par les sacrifices qu'a consentis chaque jour la m&egrave;re pour
+ses enfants, est d'un ap&ocirc;tre. Un autre encore est,
+apr&egrave;s des ann&eacute;es de traverses et d'orages, le
+visage d'un vieux loup de mer, chez une femme dont les
+v&ecirc;tements seuls r&eacute;v&egrave;lent le sexe. Et certes
+les attentions qu'une femme a pour nous, peuvent encore, quand
+nous l'aimons, semer de charmes nouveaux les heures que nous
+passons aupr&egrave;s d'elle. Mais elle n'est pas successivement
+pour nous une femme diff&eacute;rente. Sa ga&icirc;t&eacute;
+reste ext&eacute;rieure &agrave; une figure inchang&eacute;e.
+Mais l'adolescence est ant&eacute;rieure &agrave; la
+solidification compl&egrave;te et de l&agrave; vient qu'on
+&eacute;prouve aupr&egrave;s des jeunes filles ce
+rafra&icirc;chissement que donne le spectacle des formes sans
+cesse en train de changer, &agrave; jouer en une instable
+opposition qui fait penser &agrave; cette perp&eacute;tuelle
+recr&eacute;ation des &eacute;l&eacute;ments primordiaux de la
+nature qu'on contemple devant la mer.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas seulement une matin&eacute;e mondaine,
+une promenade avec Mme de Villeparisis que j'eusse
+sacrifi&eacute;es au &laquo;furet&raquo; ou aux
+&laquo;devinettes&raquo; de mes amies. A plusieurs reprises
+Robert de Saint-Loup me fit dire que puisque je n'allais pas le
+voir &agrave; Donci&egrave;res, il avait demand&eacute; une
+permission de vingt-quatre heures et la passerait &agrave;
+Balbec. Chaque fois je lui &eacute;crivis de n'en rien faire, en
+invoquant l'excuse d'&ecirc;tre oblig&eacute; de m'absenter
+justement ce jour-l&agrave; pour aller remplir dans le voisinage
+un devoir de famille avec ma grand-m&egrave;re. Sans doute me
+jugea-t-il mal en apprenant par sa tante en quoi consistait le
+devoir de famille et quelles personnes tenaient en
+l'esp&egrave;ce le r&ocirc;le de grand-m&egrave;re. Et pourtant
+je n'avais peut-&ecirc;tre pas tort de sacrifier les plaisirs non
+seulement de la mondanit&eacute;, mais de l'amiti&eacute;
+&agrave; celui de passer tout le jour dans ce jardin. Les
+&ecirc;tres qui en ont la possibilit&eacute; -- il est vrai que
+ce sont les artistes et j'&eacute;tais convaincu depuis longtemps
+que je ne le serais jamais -- ont aussi le devoir de vivre pour
+eux-m&ecirc;mes; or l'amiti&eacute; leur est une dispense de ce
+devoir, une abdication de soi. La conversation m&ecirc;me qui est
+le mode d'expression de l'amiti&eacute; est une divagation
+superficielle, qui ne nous donne rien &agrave; acqu&eacute;rir.
+Nous pouvons causer pendant toute une vie sans rien faire que
+r&eacute;p&eacute;ter ind&eacute;finiment le vide d'une minute,
+tandis que la marche de la pens&eacute;e dans le travail
+solitaire de la cr&eacute;ation artistique, se fait dans le sens
+de la profondeur, la seule direction qui ne nous soit pas
+ferm&eacute;e, o&ugrave; nous puissions progresser, avec plus de
+peine il est vrai, pour un r&eacute;sultat de
+v&eacute;rit&eacute;. Et l'amiti&eacute; n'est pas seulement
+d&eacute;nu&eacute;e de vertu comme la conversation, elle est de
+plus funeste. Car l'impression d'ennui que ne peuvent pas ne pas
+&eacute;prouver aupr&egrave;s de leur ami, c'est-&agrave;-dire
+&agrave; rester &agrave; la surface de soi-m&ecirc;me, au lieu de
+poursuivre leur voyage de d&eacute;couvertes dans les
+profondeurs, ceux d'entre nous dont la loi de
+d&eacute;veloppement est purement interne, cette impression
+d'ennui l'amiti&eacute; nous persuade de la rectifier quand nous
+nous retrouvons seuls, de nous rappeler avec &eacute;motion les
+paroles que notre ami nous a dites, de les consid&eacute;rer
+comme un pr&eacute;cieux apport alors que nous ne sommes pas
+comme des b&acirc;timents &agrave; qui on peut ajouter des
+pierres du dehors, mais comme des arbres qui tirent de leur
+propre s&egrave;ve le nud suivant de leur tige, l'&eacute;tage
+sup&eacute;rieur de leur frondaison. Je me mentais &agrave;
+moi-m&ecirc;me, j'interrompais la croissance dans le sens selon
+lequel je pouvais en effet v&eacute;ritablement grandir, et
+&ecirc;tre heureux, quand je me f&eacute;licitais d'&ecirc;tre
+aim&eacute;, admir&eacute;, par un &ecirc;tre aussi bon, aussi
+intelligent, aussi recherch&eacute; que Saint-Loup, quand
+j'adaptais mon intelligence non &agrave; mes propres obscures
+impressions que c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mon devoir de
+d&eacute;m&ecirc;ler, mais aux paroles de mon ami &agrave; qui en
+me les redisant -- en me les faisant redire par cet autre que
+soi-m&ecirc;me qui vit en nous et sur qui on est toujours si
+content de se d&eacute;charger du fardeau de penser -- je
+m'effor&ccedil;ais de trouver une beaut&eacute;, bien
+diff&eacute;rente de celle que je poursuivais silencieusement
+quand j'&eacute;tais vraiment seul, mais qui donnerait plus de
+m&eacute;rite &agrave; Robert, &agrave; moi-m&ecirc;me, &agrave;
+ma vie. Dans celle qu'un tel ami me faisait, je m'apparaissais
+comme douillettement pr&eacute;serv&eacute; de la solitude,
+noblement d&eacute;sireux de me sacrifier moi-m&ecirc;me pour
+lui, en somme incapable de me r&eacute;aliser. Pr&egrave;s de ces
+jeunes filles au contraire si le plaisir que je go&ucirc;tais
+&eacute;tait &eacute;go&iuml;ste, du moins n'&eacute;tait-il pas
+bas&eacute; sur le mensonge qui cherche &agrave; nous faire
+croire que nous ne sommes pas irr&eacute;m&eacute;diablement
+seuls et qui quand nous causons avec un autre nous emp&ecirc;che
+de nous avouer que ce n'est plus nous qui parlons, que nous nous
+modelons alors &agrave; la ressemblance des &eacute;trangers et
+non d'un moi qui diff&egrave;re d'eux. Les paroles qui
+s'&eacute;changeaient entre les jeunes filles de la petite bande
+et moi &eacute;taient peu int&eacute;ressantes, rares d'ailleurs,
+coup&eacute;es de ma part de longs silences. Cela ne
+m'emp&ecirc;chait pas de prendre &agrave; les &eacute;couter
+quand elles me parlaient autant de plaisir qu'&agrave; les
+regarder, &agrave; d&eacute;couvrir dans la voix de chacune
+d'elles un tableau vivement color&eacute;. C'est avec
+d&eacute;lices que j'&eacute;coutais leur p&eacute;piement. Aimer
+aide &agrave; discerner, &agrave; diff&eacute;rencier.<br>
+ Dans un bois l'amateur d'oiseaux distingue aussit&ocirc;t ces
+gazouillis particuliers &agrave; chaque oiseau, que le vulgaire
+confond. L'amateur de jeunes filles sait que les voix humaines
+sont encore bien plus vari&eacute;es. Chacune poss&egrave;de plus
+de notes que le plus riche instrument.<br>
+ Et les combinaisons selon lesquelles elle les groupe sont aussi
+in&eacute;puisables que l'infinie vari&eacute;t&eacute; des
+personnalit&eacute;s. Quand je causais avec une de mes amies, je
+m'apercevais que le tableau original, unique de son
+individualit&eacute;, m'&eacute;tait ing&eacute;nieusement
+dessin&eacute;, tyranniquement impos&eacute; aussi bien par les
+inflexions de sa voix que par celles de son visage et que
+c'&eacute;tait deux spectacles qui traduisaient, chacun dans son
+plan, la m&ecirc;me r&eacute;alit&eacute; singuli&egrave;re. Sans
+doute les lignes de la voix, comme celles du visage,
+n'&eacute;taient pas encore d&eacute;finitivement fix&eacute;es;
+la premi&egrave;re muerait encore, comme le second changerait.
+Comme les enfants poss&egrave;dent une glande dont la liqueur les
+aide &agrave; dig&eacute;rer le lait et qui n'existe plus chez
+les grandes personnes, il y avait dans le gazouillis de ces
+jeunes filles des notes que les femmes n'ont plus. Et de cet
+instrument plus vari&eacute;, elles jouaient avec leurs
+l&egrave;vres, avec cette application, cette ardeur des petits
+anges musiciens de Bellini, lesquelles sont aussi un apanage
+exclusif de la jeunesse. Plus tard ces jeunes filles perdraient
+cet accent de conviction enthousiaste qui donnait du charme aux
+choses les plus simples, soit qu'Albertine sur un ton
+d'autorit&eacute; d&eacute;bit&acirc;t des calembours que les
+plus jeunes &eacute;coutaient avec admiration jusqu'&agrave; ce
+que le fou rire se sais&icirc;t d'elles avec la violence
+irr&eacute;sistible d'un &eacute;ternuement, soit
+qu'Andr&eacute;e m&icirc;t &agrave; parler de leurs travaux
+scolaires, plus enfantins encore que leurs jeux une
+gravit&eacute; essentiellement pu&eacute;rile; et leurs paroles
+d&eacute;tonnaient, pareilles &agrave; ces strophes des temps
+antiques o&ugrave; la po&eacute;sie encore peu
+diff&eacute;renci&eacute;e de la musique se d&eacute;clamait sur
+des notes diff&eacute;rentes. Malgr&eacute; tout la voix de ces
+jeunes filles accusait d&eacute;j&agrave; nettement le parti-pris
+que chacune de ces petites personnes avait sur la vie, parti-pris
+si individuel que c'est user d'un mot bien trop
+g&eacute;n&eacute;ral que de dire pour l'une: &laquo;elle prend
+tout en plaisantant&raquo;; pour l'autre: &laquo;elle va
+d'affirmation en affirmation&raquo;; pour la troisi&egrave;me:
+&laquo;elle s'arr&ecirc;te &agrave; une h&eacute;sitation
+expectante&raquo;. Les traits de notre visage ne sont
+gu&egrave;re que des gestes devenus, par l'habitude,
+d&eacute;finitifs. La nature, comme la catastrophe de
+Pompe&iuml;, comme une m&eacute;tamorphose de nymphe, nous a
+immobilis&eacute;s dans le mouvement accoutum&eacute;. De
+m&ecirc;me nos intonations contiennent notre philosophie de la
+vie, ce que la personne se dit &agrave; tout moment sur les
+choses. Sans doute ces traits n'&eacute;taient pas qu'&agrave;
+ces jeunes filles.<br>
+ Ils &eacute;taient &agrave; leurs parents. L'individu baigne
+dans quelque chose de plus g&eacute;n&eacute;ral que lui. A ce
+compte, les parents ne fournissent pas que ce geste habituel que
+sont les traits du visage et de la voix, mais aussi certaines
+mani&egrave;res de parler, certaines phrases consacr&eacute;es,
+qui presque aussi inconscientes qu'une intonation, presque aussi
+profondes, indiquent, comme elle, un point de vue sur la vie. Il
+est vrai que pour les jeunes filles, il y a certaines de ces
+expressions que leurs parents ne leur donnent pas avant un
+certain &acirc;ge, g&eacute;n&eacute;ralement pas avant qu'elles
+soient des femmes. On les garde en r&eacute;serve. Ainsi par
+exemple si on parlait des tableaux d'un ami d'Elsir,
+Andr&eacute;e qui avait encore les cheveux dans le dos ne pouvait
+encore faire personnellement usage de l'expression dont usaient
+sa m&egrave;re et sa sur mari&eacute;e: &laquo;Il para&icirc;t
+que l'homme est charmant.&raquo; Mais cela viendrait avec la
+permission d'aller au Palais-Royal. Et d&eacute;j&agrave; depuis
+sa premi&egrave;re communion, Albertine disait comme une amie de
+sa tante, je &laquo;trouverais cela assez terrible.&raquo; On lui
+avait aussi donn&eacute; en pr&eacute;sent l'habitude de faire
+r&eacute;p&eacute;ter ce qu'on disait pour avoir l'air de
+s'int&eacute;resser et de chercher &agrave; se former une opinion
+personnelle. Si on disait que la peinture d'un peintre
+&eacute;tait bien, ou sa maison jolie: &laquo;Ah! c'est bien, sa
+peinture? Ah! c'est joli, sa maison?&raquo; Enfin plus
+g&eacute;n&eacute;rale encore que n'est le legs familial,
+&eacute;tait la savoureuse mati&egrave;re impos&eacute;e par la
+province originelle d'o&ugrave; elles tiraient leur voix et
+&agrave; m&ecirc;me laquelle mordaient leurs intonations. Quand
+Andr&eacute;e pin&ccedil;ait s&egrave;chement une note grave,
+elle ne pouvait faire que la corde p&eacute;rigourdine de son
+instrument vocal ne rend&icirc;t un son chantant fort en harmonie
+d'ailleurs avec la puret&eacute; m&eacute;ridionale de ses
+traits; et aux perp&eacute;tuelles gamineries de Rosemonde, la
+mati&egrave;re de son visage et de sa voix du Nord
+r&eacute;pondaient, quoiue elle en e&ucirc;t, avec l'accent de sa
+province. Entre cette province et le temp&eacute;rament de la
+jeune fille qui dictait les inflexions je percevais un beau
+dialogue. Dialogue, non pas discorde. Aucune ne saurait diviser
+la jeune fille et son pays natal. Elle, c'est lui encore. Du
+reste cette r&eacute;action des mat&eacute;riaux locaux sur le
+g&eacute;nie qui les utilise et &agrave; qui elle donne plus de
+verdeur ne rend pas l'uvre moins individuelle et que ce soit
+celle d'un architecte, d'un &eacute;b&eacute;niste, ou d'un
+musicien, elle ne refl&egrave;te pas moins minutieusement les
+traits les plus subtils de la personnalit&eacute; de l'artiste,
+parce qu'il a &eacute;t&eacute; forc&eacute; de travailler dans
+la pierre meuli&egrave;re de Senlis ou le gr&egrave;s rouge de
+Strasbourg, qu'il a respect&eacute; les nuds particuliers au
+fr&ecirc;ne, qu'il a tenu compte dans son &eacute;criture des
+ressources et des limites, de la sonorit&eacute;, des
+possibilit&eacute;s, de la fl&ucirc;te ou de l'alto.</p>
+
+<p>Je m'en rendais compte et pourtant nous causions si peu.
+Tandis qu'avec Mme de Villeparisis ou Saint-Loup, j'eusse
+d&eacute;montr&eacute; par mes paroles beaucoup plus de plaisir
+que je n'en eusse ressenti, car je les quittais avec fatigue, au
+contraire couch&eacute; entre ces jeunes filles, la
+pl&eacute;nitude de ce que j'&eacute;prouvais l'emportait
+infiniment sur la pauvret&eacute;, la raret&eacute; de nos propos
+et d&eacute;bordait de mon immobilit&eacute; et de mon silence,
+en flots de bonheur dont le clapotis venait mourir au pied de ces
+jeunes roses.</p>
+
+<p>Pour un convalescent qui se repose tout le jour dans un jardin
+fleuriste ou dans un verger, une odeur de fleurs et de fruits
+n'impr&egrave;gne pas plus profond&eacute;ment les mille riens
+dont se compose son farniente que pour moi cette couleur, cet
+ar&ocirc;me que mes regards allaient chercher sur ces jeunes
+filles et dont la douceur finissait par s'incorporer &agrave;
+moi. Ainsi les raisins se sucrent-ils au soleil. Et par leur
+lente continuit&eacute;, ces jeux si simples avaient aussi
+amen&eacute; en moi, comme chez ceux qui ne font autre chose que
+rester, &eacute;tendus au bord de la mer, &agrave; respirer le
+sel, &agrave; se h&acirc;ler, une d&eacute;tente, un sourire
+b&eacute;at, un &eacute;blouissement vague qui avait gagn&eacute;
+jusqu'&agrave; mes yeux.</p>
+
+<p>Parfois une gentille attention de telle ou telle
+&eacute;veillait en moi d'amples vibrations qui
+&eacute;loignaient pour un temps le d&eacute;sir des autres.<br>
+ Ainsi un jour Albertine avait dit: &laquo;Qu'est-ce qui a un
+crayon?&raquo; Andr&eacute;e l'avait fourni. Rosemonde le papier.
+Albertine leur avait dit: &laquo;Mes petites bonnes femmes, je
+vous d&eacute;fends de regarder ce que j'&eacute;cris.&raquo;
+Apr&egrave;s s'&ecirc;tre appliqu&eacute;e &agrave; bien tracer
+chaque lettre, le papier appuy&eacute; &agrave; ses genoux, elle
+me l'avait pass&eacute; en me disant: &laquo;Faites attention
+qu'on ne voie pas.&raquo; Alors je l'avais d&eacute;pli&eacute;
+et j'avais lu ces mots qu'elle m'avait &eacute;crits: &laquo;Je
+vous aime bien.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais au lieu d'&eacute;crire des b&ecirc;tises,
+cria-t-elle en se tournant d'un air imp&eacute;tueux et grave
+vers Andr&eacute;e et Rosemonde, il faut que je vous montre la
+lettre que Gis&egrave;le m'a &eacute;crite ce matin. Je suis
+folle, je l'ai dans ma poche et dire que cela peut nous
+&ecirc;tre si utile!&raquo; Gis&egrave;le avait cru devoir
+adresser &agrave; son amie afin qu'elle la communiqu&acirc;t aux
+autres, la composition qu'elle avait faite pour son certificat
+d'&eacute;tudes. Les craintes d'Albertine sur la
+difficult&eacute; des sujets propos&eacute;s avaient encore
+&eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute;es par les deux entre
+lesquels Gis&egrave;le avait eu &agrave; opter. L'un
+&eacute;tait: &laquo;Sophocle &eacute;crit des Enfers &agrave;
+Racine pour le consoler de l'insucc&egrave;s d' Athalie&raquo;;
+l'autre: &laquo;Vous supposerez qu'apr&egrave;s la
+premi&egrave;re repr&eacute;sentation d'Esther, Mme de
+S&eacute;vign&eacute; &eacute;crit &agrave; Mme de La Fayette
+pour lui dire combien elle a regrett&eacute; son absence.&raquo;
+Or, Gis&egrave;le par un exc&egrave;s de z&egrave;le qui avait
+d&ucirc; toucher les examinateurs, avait choisi le premier, le
+plus difficile de ces deux sujets et l'avait trait&eacute; si
+remarquablement qu'elle avait eu quatorze et avait
+&eacute;t&eacute; f&eacute;licit&eacute;e par le jury. Elle
+aurait obtenu la mention &laquo;tr&egrave;s bien&raquo; si elle
+n'avait &laquo;s&eacute;ch&eacute;&raquo; dans son examen
+d'espagnol. La composition dont Gis&egrave;le avait envoy&eacute;
+la copie &agrave; Albertine nous fut imm&eacute;diatement lue par
+celle-ci, car devant elle-m&ecirc;me passer le m&ecirc;me examen,
+elle d&eacute;sirait beaucoup avoir l'avis d'Andr&eacute;e,
+beaucoup plus forte qu'elles toutes et qui pouvait lui donner de
+bons tuyaux. &laquo;Elle en a eu une veine, dit Albertine. C'est
+justement un sujet que lui avait fait piocher ici sa
+ma&icirc;tresse de fran&ccedil;ais.&raquo; La lettre de Sophocle
+&agrave; Racine r&eacute;dig&eacute;e par Gis&egrave;le,
+commen&ccedil;ait ainsi: &laquo;Mon cher ami, excusez-moi de vous
+&eacute;crire sans avoir l'honneur d'&ecirc;tre personnellement
+connu de vous, mais votre nouvelle trag&eacute;die d'Athalie ne
+montre-t-elle pas que vous avez parfaitement &eacute;tudi&eacute;
+mes modestes ouvrages? Vous n'avez pas mis de vers que dans la
+bouche des protagonistes, ou personnages principaux du drame,
+mais vous en avez &eacute;crit, et de charmants, permettez-moi de
+vous le dire sans cajolerie, pour les churs qui ne faisaient pas
+trop mal &agrave; ce qu'on dit dans la trag&eacute;die grecque,
+mais qui sont en France une v&eacute;ritable nouveaut&eacute;. De
+plus, votre talent, si d&eacute;li&eacute;, si fignol&eacute;, si
+charmeur, si fin, si d&eacute;licat a atteint &agrave; une
+&eacute;nergie dont je vous f&eacute;licite. Athalie, Joad,
+voil&agrave; des personnages que votre rival, Corneille,
+n'e&ucirc;t pas su mieux charpenter. Les caract&egrave;res sont
+virils, l'intrigue est simple et forte. Voil&agrave; une
+trag&eacute;die dont l'amour n'est pas le ressort et je vous en
+fais mes compliments les plus sinc&egrave;res.<br>
+ Les pr&eacute;ceptes les plus fameux ne sont pas toujours les
+plus vrais. Je vous citerai comme exemple: &laquo;De cette
+passion la sensible peinture est pour aller au cur la route la
+plus s&ucirc;re.&raquo; Vous avez montr&eacute; que le sentiment
+religieux dont d&eacute;bordent vos churs n'est pas moins capable
+d'attendrir. Le grand public a pu &ecirc;tre
+d&eacute;rout&eacute;, mais les vrais connaisseurs vous rendent
+justice. J'ai tenu &agrave; vous envoyer toutes mes
+congratulations auxquelles je joins, mon cher confr&egrave;re,
+l'expression de mes sentiments les plus distingu&eacute;s.&raquo;
+Les yeux d'Albertine n'avaient cess&eacute; d'&eacute;tinceler
+pendant qu'elle faisait cette lecture:</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; croire qu'elle a copi&eacute; cela,
+s'&eacute;cria-t-elle quand elle eut fini. Jamais je n'aurais cru
+Gis&egrave;le capable de pondre un devoir pareil. Et ces vers
+qu'elle cite. O&ugrave; a-t-elle pu aller chiper
+&ccedil;a?&raquo; L'admiration d'Albertine, changeant il est vrai
+d'objet, mais encore accrue ne cessa pas, ainsi que l'application
+la plus soutenue, de lui faire &laquo;sortir les yeux de la
+t&ecirc;te&raquo; tout le temps qu'Andr&eacute;e,
+consult&eacute;e comme la plus grande et comme plus cal&eacute;e,
+d'abord, parla du devoir de Gis&egrave;le avec une certaine
+ironie, puis, avec un air de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; qui
+dissimulait mal un s&eacute;rieux v&eacute;ritable, refit
+&agrave; sa fa&ccedil;on la m&ecirc;me lettre.<br>
+ &laquo;Ce n'est pas mal, dit-elle &agrave; Albertine, mais si
+j'&eacute;tais toi et qu'on me donne le m&ecirc;me sujet, ce qui
+peut arriver, car on le donne tr&egrave;s souvent, je ne ferais
+pas comme cela. Voil&agrave; comment je m'y prendrais.<br>
+ D'abord si j'avais &eacute;t&eacute; Gis&egrave;le je ne me
+serais pas laiss&eacute;e emballer et j'aurais commenc&eacute;
+par &eacute;crire sur une feuille &agrave; part mon plan. En
+premi&egrave;re ligne, la position de la question et l'exposition
+du sujet, puis les id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales &agrave;
+faire entrer dans le d&eacute;veloppement. Enfin
+l'appr&eacute;ciation, le style, la conclusion. Comme cela, en
+s'inspirant d'un sommaire, on sait o&ugrave; on va. D&egrave;s
+l'exposition du sujet ou si tu aimes mieux, Titine, puisque c'est
+une lettre, d&egrave;s l'entr&eacute;e en mati&egrave;re,
+Gis&egrave;le a gaff&eacute;. Ecrivant &agrave; un homme du XVIIe
+si&egrave;cle Sophocle ne devait pas &eacute;crire mon cher
+ami.&raquo; &laquo;Elle aurait d&ucirc;, en effet, lui faire dire
+mon cher Racine, s'&eacute;cria fougueusement Albertine.
+&Ccedil;'aurait &eacute;t&eacute; bien mieux&raquo;. &laquo;Non,
+r&eacute;pondit Andr&eacute;e sur un ton un peu persifleur, elle
+aurait d&ucirc; mettre: &laquo;Monsieur&raquo;. De m&ecirc;me
+pour finir elle aurait d&ucirc; trouver quelque chose comme:
+&laquo;Souffrez, Monsieur (tout au plus, cher Monsieur) que je
+vous dise ici les sentiments d'estime avec lesquels j'ai
+l'honneur d'&ecirc;tre votre serviteur.&raquo; D'autre part,
+Gis&egrave;le dit que les churs sont dans Athalie une
+nouveaut&eacute;. Elle oublie Esther, et deux trag&eacute;dies
+peu connues, mais qui ont &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;cis&eacute;ment analys&eacute;es cette ann&eacute;e par
+le Professeur, de sorte que rien qu'en les citant, comme c'est
+son dada, on est s&ucirc;re d'&ecirc;tre re&ccedil;ue. Ce sont:
+Les Juives, de Robert Garnier, et l'Aman, de
+Montchrestien.&raquo; Andr&eacute;e cita ces deux titres, sans
+parvenir &agrave; cacher un sentiment de bienveillante
+sup&eacute;riorit&eacute; qui s'exprima dans un sourire, assez
+gracieux, d'ailleurs.<br>
+ Albertine n'y tint plus: &laquo;Andr&eacute;e, tu es
+renversante, s'&eacute;cria-t-elle.<br>
+ Tu vas m'&eacute;crire ces deux titres-l&agrave;. Crois-tu
+quelle chance si je passais l&agrave;-dessus, m&ecirc;me &agrave;
+l'oral, je les citerais aussit&ocirc;t et je ferais un effet
+buf.&raquo; Mais dans la suite chaque fois qu'Albertine demanda
+&agrave; Andr&eacute;e de lui redire les noms des deux
+pi&egrave;ces pour qu'elle les inscrivit, l'amie si savante
+pr&eacute;tendit les avoir oubli&eacute;s et ne les lui rappela
+jamais. &laquo;Ensuite, reprit Andr&eacute;e sur un ton
+d'imperceptible d&eacute;dain &agrave; l'&eacute;gard de
+camarades plus pu&eacute;riles, mais heureuse pourtant de se
+faire admirer et attachant &agrave; la mani&egrave;re dont elle
+aurait fait sa composition plus d'importance qu'elle ne voulait
+le laisser voir, Sophocle aux Enfers doit &ecirc;tre bien
+inform&eacute;. Il doit donc savoir que ce n'est pas devant le
+grand public, mais devant le Roi-Soleil et quelques courtisans
+privil&eacute;gi&eacute;s que fut repr&eacute;sent&eacute;e
+Athalie. Ce que Gis&egrave;le dit &agrave; ce propos de l'estime
+des connaisseurs n'est pas mal du tout, mais pourrait &ecirc;tre
+compl&eacute;t&eacute;. Sophocle devenu immortel peut tr&egrave;s
+bien avoir le don de la proph&eacute;tie et annoncer que selon
+Voltaire Athalie ne sera pas seulement &laquo;le chef-d'uvre de
+Racine, mais celui de l'esprit humain&raquo;. Albertine buvait
+toutes ces paroles. Ses prunelles &eacute;taient en feu. Et c'est
+avec l'indignation la plus profonde qu'elle repoussa la
+proposition de Rosemonde de se mettre &agrave; jouer.
+&laquo;Enfin, dit Andr&eacute;e du m&ecirc;me ton
+d&eacute;tach&eacute;, d&eacute;sinvolte, un peu railleur et
+assez ardemment convaincu, si Gis&egrave;le avait pos&eacute;ment
+not&eacute; d'abord les id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales
+qu'elle avait &agrave; d&eacute;velopper, elle aurait
+peut-&ecirc;tre pens&eacute; &agrave; ce que j'aurais fait, moi,
+montrer la diff&eacute;rence qu'il y a dans l'inspiration
+religieuse des churs de Sophocle et de ceux de Racine.<br>
+ J'aurais fait faire par Sophocle, la remarque que si les churs
+de Racine sont empreints de sentiments religieux comme ceux de la
+trag&eacute;die grecque, pourtant il ne s'agit pas des
+m&ecirc;mes dieux. Celui de Joad n'a rien &agrave; voir avec
+celui de Sophocle. Et cela am&egrave;ne tout naturellement,
+apr&egrave;s la fin du d&eacute;veloppement, la conclusion:
+&laquo;Qu'importe que les croyances soient
+diff&eacute;rentes.&raquo; Sophocle se ferait un scrupule
+d'insister l&agrave;-dessus. Il craindrait de blesser les
+convictions de Racine et glissant &agrave; ce propos quelques
+mots sur ses ma&icirc;tres de Port-Royal, il
+pr&eacute;f&egrave;re f&eacute;liciter son &eacute;mule de
+l'&eacute;l&eacute;vation de son g&eacute;nie
+po&eacute;tique.&raquo;</p>
+
+<p><br>
+ L'admiration et l'attention avaient donn&eacute; si chaud
+&agrave; Albertine qu'elle suait &agrave; grosses gouttes.
+Andr&eacute;e gardait le flegme souriant d'un dandy femelle.
+&laquo;Il ne serait pas mauvais non plus de citer quelques
+jugements des critiques c&eacute;l&egrave;bres&raquo;, dit-elle,
+avant qu'on se rem&icirc;t &agrave; jouer. &laquo;Oui,
+r&eacute;pondit Albertine, on m'a dit cela. Les plus
+recommandables en g&eacute;n&eacute;ral, n'est-ce pas, sont les
+jugements de Sainte-Beuve et de Merlet?&raquo; &laquo;Tu ne te
+trompes pas absolument, r&eacute;pliqua Andr&eacute;e qui se
+refusa d'ailleurs &agrave; lui &eacute;crire les deux autres noms
+malgr&eacute; les supplications d'Albertine, Merlet et Sainte
+Beuve ne font pas mal. Mais il faut surtout citer Deltour et
+Gascq-Desfoss&eacute;s&raquo;.</p>
+
+<p>Pendant ce temps je songeais &agrave; la petite feuille de
+block-notes que m'avait pass&eacute;e Albertine: &laquo;Je vous
+aime bien&raquo;, et une heure plus tard, tout en descendant les
+chemins qui ramenaient, un peu trop &agrave; pic &agrave; mon
+gr&eacute;, vers Balbec, je me disais que c'&eacute;tait avec
+elle que j'aurais mon roman.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat caract&eacute;ris&eacute; par l'ensemble des
+signes auxquels nous reconnaissons d'habitude que nous sommes
+amoureux, tels les ordres que je donnais &agrave; l'h&ocirc;tel
+de ne m'&eacute;veiller pour aucune visite, sauf si
+c'&eacute;tait celle d'une ou l'autre de ces jeunes filles, ces
+battements de cur en les attendant (quelle que f&ucirc;t celle
+qui d&ucirc;t venir), et ces jours-l&agrave; ma rage si je
+n'avais pu trouver un coiffeur pour me raser et devais
+para&icirc;tre enlaidi devant Albertine, Rosemonde ou
+Andr&eacute;e, sans doute cet &eacute;tat, renaissant
+alternativement pour l'une ou l'autre, &eacute;tait aussi
+diff&eacute;rent de ce que nous appelons amour que diff&egrave;re
+de la vie humaine celle des zoophytes o&ugrave; l'existence,
+l'individualit&eacute; si l'on peut dire, est r&eacute;partie
+entre diff&eacute;rents organismes. Mais l'histoire naturelle
+nous apprend qu'une telle organisation animale est observable et
+que notre propre vie, pour peu qu'elle soit d&eacute;j&agrave; un
+peu avanc&eacute;e, n'est pas moins affirmative sur la
+r&eacute;alit&eacute; d'&eacute;tats insoup&ccedil;onn&eacute;s
+de nous autrefois et par lesquels nous devons passer, quitte
+&agrave; les abandonner ensuite. Tel pour moi cet &eacute;tat
+amoureux divis&eacute; simultan&eacute;ment entre plusieurs
+jeunes filles. Divis&eacute; ou plut&ocirc;t indivis&eacute;, car
+le plus souvent ce qui m'&eacute;tait d&eacute;licieux,
+diff&eacute;rent du reste du monde, ce qui commen&ccedil;ait
+&agrave; me devenir cher au point que l'espoir de le retrouver le
+lendemain &eacute;tait la meilleure joie de ma vie,
+c'&eacute;tait plut&ocirc;t tout le groupe de ces jeunes filles,
+pris dans l'ensemble de ces apr&egrave;s-midi sur la falaise,
+pendant ces heures &eacute;vent&eacute;es, sur cette bande
+d'herbe o&ugrave; &eacute;taient pos&eacute;es ces figures, si
+excitantes pour mon imagination, d'Albertine, de Rosemonde,
+d'Andr&eacute;e; et cela, sans que j'eusse pu dire laquelle me
+rendait ces lieux si pr&eacute;cieux, laquelle j'avais le plus
+envie d'aimer. Au commencement d'un amour comme &agrave; sa fin,
+nous ne sommes pas exclusivement attach&eacute;s &agrave; l'objet
+de cet amour, mais plut&ocirc;t le d&eacute;sir d'aimer dont il
+va proc&eacute;der (et plus tard le souvenir qu'il laisse) erre
+voluptueusement dans une zone de charmes interchangeables --
+charmes parfois simplement de nature, de gourmandise,
+d'habitation -- assez harmoniques entre eux pour qu'il ne se
+sente, aupr&egrave;s d'aucun, d&eacute;pays&eacute;. D'ailleurs
+comme, devant elles, je n'&eacute;tais pas encore blas&eacute;
+par l'habitude, j'avais la facult&eacute; de les voir, autant
+dire d'&eacute;prouver un &eacute;tonnement profond chaque fois
+que je me retrouvais en leur pr&eacute;sence. Sans doute pour une
+part cet &eacute;tonnement tient &agrave; ce que l'&ecirc;tre
+nous pr&eacute;sente alors une nouvelle face de lui-m&ecirc;me;
+mais tant est grande la multiplicit&eacute; de chacun, de la
+richesse des lignes de son visage et de son corps, lignes
+desquelles si peu se retrouvent aussit&ocirc;t que nous ne sommes
+plus aupr&egrave;s de la personne, dans la simplicit&eacute;
+arbitraire de notre souvenir. Comme la m&eacute;moire a choisi
+telle particularit&eacute; qui nous a frapp&eacute;, l'a
+isol&eacute;e, l'a exag&eacute;r&eacute;e, faisant d'une femme
+qui nous a paru grande une &eacute;tude o&ugrave; la longueur de
+sa taille est d&eacute;mesur&eacute;e, ou d'une femme qui nous a
+sembl&eacute; rose et blonde une pure &laquo;Harmonie en rose et
+or&raquo;, au moment o&ugrave; de nouveau cette femme est
+pr&egrave;s de nous, toutes les autres qualit&eacute;s
+oubli&eacute;es qui font &eacute;quilibre &agrave;
+celle-l&agrave; nous assaillent, dans leur complexit&eacute;
+confuse, diminuant, la hauteur noyant le rose, et substituant
+&agrave; ce que nous sommes venus exclusivement chercher d'autres
+particularit&eacute;s que nous nous rappelons avoir
+remarqu&eacute;es la premi&egrave;re fois et dont nous ne
+comprenons pas que nous ayons pu si peu nous attendre &agrave;
+les revoir. Nous nous souvenons, nous allons au devant d'un paon
+et nous trouvons une pivoine. Et cet &eacute;tonnement
+in&eacute;vitable n'est pas le seul; car &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de celui-l&agrave; il y en a un autre n&eacute;
+de la diff&eacute;rence, non plus entre les stylisations du
+souvenir et la r&eacute;alit&eacute;, mais entre l'&ecirc;tre que
+nous avons vu la derni&egrave;re fois, et celui qui nous
+appara&icirc;t aujourd'hui sous un autre angle, nous montrant un
+nouvel aspect. Le visage humain est vraiment comme celui du Dieu
+d'une th&eacute;og&eacute;nie orientale, toute une grappe de
+visages juxtapos&eacute;s dans des plans diff&eacute;rents et
+qu'on ne voit pas &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Mais pour une grande part, notre &eacute;tonnement vient
+surtout de ce que l'&ecirc;tre nous pr&eacute;sente aussi une
+m&ecirc;me face. Il nous faudrait un si grand effort pour
+recr&eacute;er tout ce qui nous a &eacute;t&eacute; fourni par ce
+qui n'est pas nous -- f&ucirc;t-ce le go&ucirc;t d'un fruit --
+qu'&agrave; peine l'impression re&ccedil;ue, nous descendons
+insensiblement la pente du souvenir et sans nous en rendre compte
+en tr&egrave;s peu de temps nous sommes tr&egrave;s loin de ce
+que nous avons senti. De sorte que chaque entrevue est une
+esp&egrave;ce de redressement qui nous ram&egrave;ne &agrave; ce
+que nous avions bien vu. Nous ne nous en souvenions
+d&eacute;j&agrave; tant ce qu'on appelle se rappeler un
+&ecirc;tre c'est en r&eacute;alit&eacute; l'oublier. Mais aussi
+longtemps que nous savons encore voir au moment o&ugrave; le
+trait oubli&eacute; nous appara&icirc;t nous le reconnaissons,
+nous sommes oblig&eacute;s de rectifier la ligne
+d&eacute;vi&eacute;e et ainsi la perp&eacute;tuelle et
+f&eacute;conde surprise qui rendait si salutaires et
+assouplissants pour moi ces rendez-vous quotidiens avec les
+belles jeunes filles du bord de la mer, &eacute;tait faite, tout
+autant que de d&eacute;couvertes, de r&eacute;miniscence. En
+ajoutant &agrave; cela l'agitation &eacute;veill&eacute;e par ce
+qu'elles &eacute;taient pour moi, qui n'&eacute;tait jamais tout
+&agrave; fait ce que j'avais cru et qui faisait que
+l'esp&eacute;rance de la prochaine r&eacute;union n'&eacute;tait
+plus semblable &agrave; la pr&eacute;c&eacute;dente
+esp&eacute;rance mais au souvenir encore vibrant du dernier
+entretien, on comprendra que chaque promenade donnait un violent
+coup de barre &agrave; mes pens&eacute;es et non pas du tout dans
+le sens que dans la solitude de ma chambre j'avais pu tracer
+&agrave; t&ecirc;te repos&eacute;e. Cette direction-l&agrave;
+&eacute;tait oubli&eacute;e, abolie, quand je rentrais vibrant
+comme une ruche des propos qui m'avaient troubl&eacute;, et qui
+retentissaient longtemps en moi. Chaque &ecirc;tre est
+d&eacute;truit quand nous cessons de le voir; puis son apparition
+suivante est une cr&eacute;ation nouvelle, diff&eacute;rente de
+celle qui l'a imm&eacute;diatement pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e,
+sinon de toutes. Car le minimum de vari&eacute;t&eacute; qui
+puisse r&eacute;gner dans ces cr&eacute;ations est de deux. Nous
+souvenant d'un coup d'il &eacute;nergique, d'un air hardi, c'est
+in&eacute;vitablement la fois suivante par un profil
+quasi-languide, par une sorte de douceur r&ecirc;veuse, choses
+n&eacute;glig&eacute;es par nous dans le pr&eacute;c&eacute;dent
+souvenir, que nous serons &agrave; la prochaine rencontre,
+&eacute;tonn&eacute;s, c'est-&agrave;-dire presque uniquement
+frapp&eacute;s. Dans la confrontation de notre souvenir &agrave;
+la r&eacute;alit&eacute; nouvelle, c'est cela qui marquera notre
+d&eacute;ception ou notre surprise, nous appara&icirc;tra comme
+la retouche de la r&eacute;alit&eacute; en nous avertissant que
+nous nous &eacute;tions mal rappel&eacute;s. A son tour l'aspect,
+la derni&egrave;re fois n&eacute;glig&eacute;, du visage, et
+&agrave; cause de cela m&ecirc;me le plus saisissant cette
+fois-ci, le plus r&eacute;el, le plus rectificatif, deviendra
+mati&egrave;re &agrave; r&ecirc;verie, &agrave; souvenirs. C'est
+un profil langoureux et rond, une expression douce, r&ecirc;veuse
+que nous d&eacute;sirerons revoir. Et alors de nouveau la fois
+suivante, ce qu'il y a de volontaire dans les yeux
+per&ccedil;ants, dans le nez pointu, dans les l&egrave;vres
+serr&eacute;es, viendra corriger l'&eacute;cart entre notre
+d&eacute;sir et l'objet auquel il a cru correspondre. Bien
+entendu, cette fid&eacute;lit&eacute; aux impressions
+premi&egrave;res, et purement physiques, retrouv&eacute;es
+&agrave; chaque fois aupr&egrave;s de mes amies, ne concernait
+pas que les traits de leur visage puisqu'on a vu que
+j'&eacute;tais aussi sensible &agrave; leur voix, plus troublante
+peut-&ecirc;tre (car elle n'offre pas seulement les m&ecirc;mes
+surfaces singuli&egrave;res et sensuelles que lui, elle fait
+partie de l'ab&icirc;me inaccessible qui donne le vertige des
+baisers sans espoir), leur voix pareille au son unique d'un petit
+instrument, o&ugrave; chacune se mettait tout enti&egrave;re et
+qui n'&eacute;tait qu'&agrave; elle. Trac&eacute;e par une
+inflexion, telle ligne profonde d'une de ces voix
+m'&eacute;tonnait quand je la reconnaissais apr&egrave;s l'avoir
+oubli&eacute;e. Si bien que les rectifications qu'&agrave; chaque
+rencontre nouvelle j'&eacute;tais oblig&eacute; de faire pour le
+retour &agrave; la parfaite justesse, &eacute;taient aussi bien
+d'un accordeur ou d'un ma&icirc;tre de chant que d'un
+dessinateur.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'harmonieuse coh&eacute;sion o&ugrave; se
+neutralisaient depuis quelque temps, par la r&eacute;sistance que
+chacune apportait &agrave; l'expansion des autres, les diverses
+ondes sentimentales propag&eacute;es en moi par ces jeunes
+filles, elle fut rompue en faveur d'Albertine, une
+apr&egrave;s-midi que nous jouions au furet. C'&eacute;tait dans
+un petit bois sur la falaise.<br>
+ Plac&eacute; entre deux jeunes filles &eacute;trang&egrave;res
+&agrave; la petite bande et que celle-ci avait emmen&eacute;es
+parce que nous devions &ecirc;tre ce jour-l&agrave; fort
+nombreux, je regardais avec envie le voisin d'Albertine, un jeune
+homme, en me disant que si j'avais eu sa place j'aurais pu
+toucher les mains de mon amie pendant ces minutes
+inesp&eacute;r&eacute;es qui ne reviendraient peut-&ecirc;tre
+pas, et eussent pu me conduire tr&egrave;s loin.
+D&eacute;j&agrave; &agrave; lui seul et m&ecirc;me sans les
+cons&eacute;quences qu'il e&ucirc;t entra&icirc;n&eacute;es sans
+doute, le contact des mains d'Albertine m'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; d&eacute;licieux. Non que je n'eusse jamais vu
+de plus belles mains que les siennes. M&ecirc;me dans le groupe
+de ses amies, celles d'Andr&eacute;e, maigres et bien plus fines,
+avaient comme une vie particuli&egrave;re, docile au commandement
+de la jeune fille, mais ind&eacute;pendante, et elles
+s'allongeaient souvent devant elle comme de nobles
+l&eacute;vriers, avec des paresses, de longs r&ecirc;ves, de
+brusques &eacute;tirements d'une phalange, &agrave; cause
+desquels Elstir avait fait plusieurs &eacute;tudes de ces mains.
+Et dans l'une o&ugrave; on voyait Andr&eacute;e les chauffer
+devant le feu, elles avaient sous l'&eacute;clairage la
+diaphan&eacute;it&eacute; dor&eacute;e de deux feuilles
+d'automne. Mais, plus grasses, les mains d'Albertine
+c&eacute;daient un instant, puis r&eacute;sistaient &agrave; la
+pression de la main qui les serrait, donnant une sensation toute
+particuli&egrave;re. La pression de la main d'Albertine avait une
+douceur sensuelle qui &eacute;tait comme en harmonie avec la
+coloration rose, l&eacute;g&egrave;rement mauve de sa peau. Cette
+pression semblait vous faire p&eacute;n&eacute;trer dans la jeune
+fille, dans la profondeur de ses sens, comme la sonorit&eacute;
+de son rire, ind&eacute;cent &agrave; la fa&ccedil;on d'un
+roucoulement ou de certains cris. Elle &eacute;tait de ces femmes
+&agrave; qui c'est un si grand plaisir de serrer la main qu'on
+est reconnaissant &agrave; la civilisation d'avoir fait du
+shake-hand un acte permis entre jeunes gens et jeunes filles qui
+s'abordent. Si les habitudes arbitraires de la politesse avaient
+remplac&eacute; la poign&eacute;e de mains par un autre geste,
+j'eusse tous les jours regard&eacute; les mains intangibles
+d'Albertine avec une curiosit&eacute; de conna&icirc;tre leur
+contact aussi ardente qu'&eacute;tait celle de savoir la saveur
+de ses joues. Mais dans le plaisir de tenir longtemps ses mains
+entre les miennes, si j'avais &eacute;t&eacute; son voisin au
+furet, je n'envisageais pas que ce plaisir m&ecirc;me; que
+d'aveux, de d&eacute;clarations tus jusqu'ici par
+timidit&eacute;, j'aurais pu confier &agrave; certaines pressions
+de mains; de son c&ocirc;t&eacute; comme il lui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; facile en r&eacute;pondant par d'autres
+pressions de me montrer qu'elle acceptait; quelle
+complicit&eacute;, quel commencement de volupt&eacute;! Mon amour
+pouvait faire plus de progr&egrave;s en quelques minutes
+pass&eacute;es ainsi &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle qu'il
+n'avait fait depuis que je la connaissais. Sentant qu'elles
+dureraient peu, &eacute;taient bient&ocirc;t &agrave; leur fin,
+car on ne continuerait sans doute pas longtemps ce petit jeu, et
+qu'une fois qu'il serait fini, ce serait trop tard, je ne tenais
+pas en place. Je me laissai expr&egrave;s prendre la bague et une
+fois au milieu, quand elle passa je fis semblant de ne pas m'en
+apercevoir et la suivais des yeux attendant le moment o&ugrave;
+elle arriverait dans les mains du voisin d'Albertine, laquelle
+riant de toutes ses forces, et dans l'animation et la joie du
+jeu, &eacute;tait toute rose. &laquo;Nous sommes justement dans
+le bois joli&raquo;, me dit Andr&eacute;e en me d&eacute;signant
+les arbres qui nous entouraient avec un sourire du regard qui
+n'&eacute;tait que pour moi et semblait passer par-dessus les
+joueurs comme si nous deux &eacute;tions seuls assez intelligents
+pour nous d&eacute;doubler et faire &agrave; propos du jeu une
+remarque d'un caract&egrave;re po&eacute;tique. Elle poussa
+m&ecirc;me la d&eacute;licatesse d'esprit jusqu'&agrave; chanter
+sans en avoir envie: &laquo;Il a pass&eacute; par ici le furet du
+Bois, Mesdames, il a pass&eacute; par ici le furet du Bois
+joli&raquo; comme les personnes qui ne peuvent aller &agrave;
+Trianon sans y donner une f&ecirc;te Louis XVI ou qui trouvent
+piquant de faire chanter un air dans le cadre pour lequel il fut
+&eacute;crit. J'eusse sans doute &eacute;t&eacute; au contraire
+attrist&eacute; de ne pas trouver du charme &agrave; cette
+r&eacute;alisation, si j'avais eu le loisir d'y penser. Mais mon
+esprit &eacute;tait bien ailleurs.<br>
+ Joueurs et joueuses commen&ccedil;aient &agrave;
+s'&eacute;tonner de ma stupidit&eacute; et que je ne prisse pas
+la bague. Je regardais Albertine si belle, si
+indiff&eacute;rente, si gaie, qui, sans le pr&eacute;voir, allait
+devenir ma voisine quand enfin j'arr&ecirc;terais la bague dans
+les mains qu'il faudrait, gr&acirc;ce &agrave; un man&egrave;ge
+qu'elle ne soup&ccedil;onnait pas et dont sans cela elle se
+f&ucirc;t irrit&eacute;e. Dans la fi&egrave;vre du jeu, les longs
+cheveux d'Albertine s'&eacute;taient &agrave; demi d&eacute;faits
+et, en m&egrave;ches boucl&eacute;es, tombaient sur ses joues
+dont ils faisaient encore mieux ressortir par leur brune
+s&eacute;cheresse, la rose carnation. &laquo;Vous avez les
+tresses de Laura Dianti, d'El&eacute;onore de Guyenne, et de sa
+descendante si aim&eacute;e de Ch&acirc;teaubriand.<br>
+ Vous devriez porter toujours les cheveux un peu tombants&raquo;,
+lui dis-je &agrave; l'oreille pour me rapprocher d'elle. Tout
+d'un coup la bague passa au voisin d'Albertine. Aussit&ocirc;t je
+m'&eacute;lan&ccedil;ai, lui ouvris brutalement les mains, saisis
+la bague, il fut oblig&eacute; d'aller &agrave; ma place au
+milieu du cercle et je pris la sienne &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'Albertine. Peu de minutes auparavant, j'enviais ce jeune homme
+quand je voyais que ses mains en glissant sur la ficelle
+rencontrer &agrave; tout moment celles d'Albertine.<br>
+ Maintenant que mon tour &eacute;tait venu, trop timide pour
+rechercher, trop &eacute;mu pour go&ucirc;ter ce contact, je ne
+sentais plus rien que le battement rapide et douloureux de mon
+cur. A un moment, Albertine pencha vers moi d'un air
+d'intelligence sa figure pleine et rose, faisant semblant d'avoir
+la bague, afin de tromper le furet et de l'emp&ecirc;cher de
+regarder du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; celle-ci &eacute;tait en
+train de passer. Je compris tout de suite que c'&eacute;tait
+&agrave; cette ruse que s'appliquaient les sous-entendus du
+regard d'Albertine, mais je fus troubl&eacute; en voyant ainsi
+passer dans ses yeux l'image purement simul&eacute;e pour les
+besoins du jeu, d'un secret, d'une entente qui n'existaient pas
+entre elle et moi, mais qui d&egrave;s lors me sembl&egrave;rent
+possibles et m'eussent &eacute;t&eacute; divinement doux.<br>
+ Comme cette pens&eacute;e m'exaltait, je sentis une
+l&eacute;g&egrave;re pression de la main d'Albertine contre la
+mienne, et son doigt caressant qui se glissait sous mon doigt, et
+je vis qu'elle m'adressait en m&ecirc;me temps un clin d'il
+qu'elle cherchait &agrave; rendre imperceptible. D'un seul coup,
+une foule d'espoirs jusque-l&agrave; invisibles &agrave;
+moi-m&ecirc;me cristallis&egrave;rent: &laquo;Elle profite du jeu
+pour me faire sentir qu'elle m'aime bien&raquo;, pensai-je au
+comble d'une joie d'o&ugrave; je retombai aussit&ocirc;t quand
+j'entendis Albertine me dire avec rage: &laquo;Mais
+prenez-l&agrave; donc, voil&agrave; une heure que je vous la
+passe.&raquo; Etourdi de chagrin, je l&acirc;chai la ficelle, le
+furet aper&ccedil;ut la bague, se jeta sur elle, je dus me
+remettre au milieu, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, regardant la
+ronde effr&eacute;n&eacute;e qui continuait autour de moi,
+interpell&eacute; par les moqueries de toutes les joueuses,
+oblig&eacute;, pour y r&eacute;pondre, de rire quand j'en avais
+si peu envie, tandis qu'Albertine ne cessait de dire: &laquo;On
+ne joue pas quand on ne veut pas faire attention et pour faire
+perdre les autres. On ne l'invitera plus les jours o&ugrave; on
+jouera, Andr&eacute;e, ou bien moi je ne viendrai pas.&raquo;
+Andr&eacute;e, sup&eacute;rieure au jeu et qui chantait son
+&laquo;Bois joli&raquo; que par esprit d'imitation, reprenait
+sans conviction Rosemonde, voulut faire diversion aux reproches
+d'Albertine en me disant: &laquo;Nous sommes &agrave; deux pas de
+ces Creuniers que vous vouliez tant voir. Tenez, je vais vous
+mener jusque-l&agrave; par un joli petit chemin pendant que ces
+folles font les enfants de huit ans.&raquo; Comme Andr&eacute;e
+&eacute;tait extr&ecirc;mement gentille avec moi, en route je lui
+dis d'Albertine tout ce qui me semblait propre &agrave; me faire
+aimer de celle-ci. Elle me r&eacute;pondit qu'elle aussi l'aimait
+beaucoup, la trouvait charmante, pourtant mes compliments
+&agrave; l'adresse de son amie n'avaient pas l'air de lui faire
+plaisir. Tout d'un coup dans le petit chemin creux, je
+m'arr&ecirc;tai touch&eacute; au cur par un doux souvenir
+d'enfance, je venais de reconna&icirc;tre aux feuilles
+d&eacute;coup&eacute;es et brillantes qui s'avan&ccedil;aient sur
+le seuil, un buisson d'aub&eacute;pines d&eacute;fleuries,
+h&eacute;las, depuis la fin du printemps.<br>
+ Autour de moi flottait une atmosph&egrave;re d'anciens mois de
+Marie, d'apr&egrave;s-midi du dimanche, de croyances, d'erreurs
+oubli&eacute;es. J'aurais voulu la saisir. Je m'arr&ecirc;tai une
+seconde et Andr&eacute;e, avec une divination charmante, me
+laissa causer un instant avec les feuilles de l'arbuste. Je leur
+demandai des nouvelles des fleurs, ces fleurs de
+l'aub&eacute;pine pareilles &agrave; des gaies jeunes filles
+&eacute;tourdies, coquettes et pieuses. &laquo;Ces demoiselles
+sont parties depuis d&eacute;j&agrave; longtemps&raquo;, me
+disaient les feuilles. Et peut-&ecirc;tre pensaient-elles que
+pour le grand ami d'elles que je pr&eacute;tendais &ecirc;tre, je
+ne semblais gu&egrave;re renseign&eacute; sur leurs habitudes. Un
+grand ami, mais qui ne les avais pas revues depuis tant
+d'ann&eacute;es malgr&eacute; ses promesses. Et pourtant comme
+Gilberte avait &eacute;t&eacute; mon premier amour pour une jeune
+fille, elles avaient &eacute;t&eacute; mon premier amour pour une
+fleur. &laquo;Oui, je sais, elles s'en vont vers la mi-juin,
+r&eacute;pondis-je, mais cela me fait plaisir de voir l'endroit
+qu'elles habitaient ici. Elles sont venues me voir &agrave;
+Combray dans ma chambre, amen&eacute;es par ma m&egrave;re quand
+j'&eacute;tais malade. Et nous nous retrouvions le samedi soir au
+mois de Marie. Elles peuvent y aller ici?&raquo; &laquo;Oh!
+naturellement! Du reste on tient beaucoup &agrave; avoir ces
+demoiselles &agrave; l'&eacute;glise de Saint-Denis du
+D&eacute;sert, qui est la paroisse la plus voisine.&raquo;
+&laquo;Alors maintenant pour les voir?&raquo; &laquo;Oh! pas
+avant le mois de mai de l'ann&eacute;e prochaine.&raquo;
+&laquo;Mais je peux &ecirc;tre s&ucirc;r qu'elles seront
+l&agrave;?&raquo; &laquo;R&eacute;guli&egrave;rement tous les
+ans.&raquo; &laquo;Seulement je ne sais pas si je retrouverai
+bien la place.&raquo; &laquo;Que si! ces demoiselles sont si
+gaies, elles ne s'interrompent de rire que pour chanter des
+cantiques, de sorte qu'il n'y a pas d'erreur possible et que du
+bout du sentier vous reconna&icirc;trez leur parfum.&raquo;</p>
+
+<p>Je rejoignis Andr&eacute;e, recommen&ccedil;ai &agrave; lui
+faire des &eacute;loges d'Albertine.<br>
+ Il me semblait impossible qu'elle ne les lui
+r&eacute;p&eacute;t&acirc;t pas &eacute;tant donn&eacute;e
+l'insistance que j'y mis. Et pourtant je n'ai jamais appris
+qu'Albertine les e&ucirc;t sus. Andr&eacute;e avait pourtant bien
+plus qu'elle l'intelligence des choses du cur, le raffinement
+dans la gentillesse; trouver le regard, le mot, l'action, qui
+pouvaient le plus ing&eacute;nieusement faire plaisir, taire une
+r&eacute;flexion qui risquait de peiner, faire le sacrifice (et
+en ayant l'air que ce ne f&ucirc;t pas un sacrifice), d'une heure
+de jeu, voire d'une matin&eacute;e, d'une garden-party, pour
+rester aupr&egrave;s d'un ami ou d'une amie triste et lui montrer
+ainsi qu'elle pr&eacute;f&eacute;rait sa simple
+soci&eacute;t&eacute; &agrave; des plaisirs frivoles, telles
+&eacute;taient ses d&eacute;licatesses coutumi&egrave;res. Mais
+quand on la connaissait un peu plus on aurait dit qu'il en
+&eacute;tait d'elle comme de ces h&eacute;ro&iuml;ques poltrons
+qui ne veulent pas avoir peur, et de qui la bravoure est
+particuli&egrave;rement m&eacute;ritoire; on aurait dit qu'au
+fond de sa nature, il n'y avait rien de cette bont&eacute;
+qu'elle manifestait &agrave; tout moment par distinction morale,
+par sensibilit&eacute;, par noble volont&eacute; de se montrer
+bonne amie. A &eacute;couter les charmantes choses qu'elle me
+disait d'une affection possible entre Albertine et moi, il
+semblait qu'elle e&ucirc;t d&ucirc; travailler de toutes ses
+forces &agrave; la r&eacute;aliser. Or, par hasard
+peut-&ecirc;tre, du moindre des riens dont elle avait la
+disposition et qui eussent pu m'unir &agrave; Albertine, elle ne
+fit jamais usage, et je ne jurerais pas que mon effort pour
+&ecirc;tre aim&eacute; d'Albertine, n'ait, sinon provoqu&eacute;
+de la part de son amie des man&egrave;ges secrets destin&eacute;s
+&agrave; le contrarier, mais &eacute;veill&eacute; en elle une
+col&egrave;re bien cach&eacute;e d'ailleurs, et contre laquelle
+par d&eacute;licatesse elle luttait peut-&ecirc;tre
+elle-m&ecirc;me.<br>
+ De mille raffinements de bont&eacute; qu'avait Andr&eacute;e,
+Albertine e&ucirc;t &eacute;t&eacute; incapable, et cependant je
+n'&eacute;tais pas certain de la bont&eacute; profonde de la
+premi&egrave;re comme je le fus plus tard de celle de la seconde.
+Se montrant toujours tendrement indulgente &agrave;
+l'exub&eacute;rante frivolit&eacute; d'Albertine, Andr&eacute;e
+avait avec elle des paroles, des sourires qui &eacute;taient
+d'une amie, bien plus elle agissait en amie. Je l'ai vue, jour
+par jour, pour faire profiter de son luxe, pour rendre heureuse
+cette amie pauvre, prendre, sans y avoir aucun
+int&eacute;r&ecirc;t, plus de peine qu'un courtisan qui veut
+capter la faveur du souverain. Elle &eacute;tait charmante de
+douceur, de mots tristes et d&eacute;licieux, quand on plaignait
+devant elle la pauvret&eacute; d'Albertine et se donnait mille
+fois plus de peine pour elle qu'elle n'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; pour une amie riche. Mais si quelqu'un
+avan&ccedil;ait qu'Albertine n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas
+aussi pauvre qu'on disait, un nuage &agrave; peine discernable
+voilait le front et les yeux d'Andr&eacute;e; elle semblait de
+mauvaise humeur. Et si on allait jusqu'&agrave; dire
+qu'apr&egrave;s tout elle serait peut-&ecirc;tre moins difficile
+&agrave; marier qu'on pensait, elle vous contredisait avec force
+et r&eacute;p&eacute;tait presque rageusement:
+&laquo;H&eacute;las si, elle sera immariable! Je le sais bien,
+cela me fait assez de peine!&raquo; M&ecirc;me, en ce qui me
+concernait, elle &eacute;tait la seule de ces jeunes filles qui
+jamais ne m'e&ucirc;t r&eacute;p&eacute;t&eacute; quelque chose
+de peu agr&eacute;able qu'on avait pu dire de moi; bien plus si
+c'&eacute;tait moi-m&ecirc;me qui le racontais, elle faisait
+semblant de ne pas le croire ou en donnait une explication qui
+rend&icirc;t le propos inoffensif; c'est l'ensemble de ces
+qualit&eacute;s qui s'appelle le tact. Il est l'apanage des gens
+qui, si nous allons sur le terrain, nous f&eacute;licitent et
+ajoutent qu'il n'y avait pas lieu de le faire, pour augmenter
+encore &agrave; nos yeux le courage dont nous avons fait preuve,
+sans y avoir &eacute;t&eacute; contraint.<br>
+ Ils sont l'oppos&eacute; des gens qui dans la m&ecirc;me
+circonstance disent: &laquo;Cela a d&ucirc; bien vous ennuyer de
+vous battre, mais d'un autre c&ocirc;t&eacute; vous ne pouviez
+pas avaler un tel affront, vous ne pouviez faire
+autrement.&raquo; Mais comme en tout il y a du pour et du contre,
+si le plaisir ou du moins l'indiff&eacute;rence de nos amis
+&agrave; nous r&eacute;p&eacute;ter quelque chose d'offensant
+qu'on a dit sur nous, prouve qu'ils ne se mettent gu&egrave;re
+dans notre peau au moment o&ugrave; ils nous parlent, et y
+enfoncent l'&eacute;pingle et le couteau comme dans de la
+baudruche, l'art de nous cacher toujours ce qui peut nous
+&ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able dans ce qu'ils ont entendu
+dire de nos actions, ou de l'opinion qu'elles leur ont a
+eux-m&ecirc;mes inspir&eacute;e, peut prouver chez l'autre
+cat&eacute;gorie d'amis, chez les amis pleins de tact, une forte
+dose de dissimulation. Elle est sans inconv&eacute;nient si, en
+effet, ils ne peuvent penser du mal et si celui qu'on dit les
+fait seulement souffrir comme il nous ferait souffrir
+nous-m&ecirc;mes. Je pensais que tel &eacute;tait le cas pour
+Andr&eacute;e sans en &ecirc;tre cependant absolument
+s&ucirc;r.<br>
+</p>
+
+<br>
+ Nous &eacute;tions sortis du petit bois et avions suivi un lacis
+de chemins assez peu fr&eacute;quent&eacute;s o&ugrave;
+Andr&eacute;e se retrouvait fort bien. &laquo;Tenez, me dit-elle
+tout &agrave; coup, voici vos fameux Creuniers, et encore vous
+avez de la chance, juste par le temps, dans la lumi&egrave;re
+o&ugrave; Elstir les a peints.&raquo; Mais j'&eacute;tais encore
+trop triste d'&ecirc;tre tomb&eacute; pendant le jeu du furet
+d'un tel fa&icirc;te d'esp&eacute;rances. Aussi ne f&ucirc;t-ce
+pas avec le plaisir que j'aurais sans doute &eacute;prouv&eacute;
+que je pus distinguer tout d'un coup &agrave; mes pieds, tapies
+entre les roches o&ugrave; elles se prot&eacute;geaient contre la
+chaleur, les D&eacute;esses marines qu'Elstir avait
+guett&eacute;es et surprises, sous un sombre glacis aussi beau
+qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; celui d'un L&eacute;onard, les
+merveilleuses Ombres abrit&eacute;es et furtives, agiles et
+silencieuses, pr&ecirc;tes au premier remous de lumi&egrave;re
+&agrave; se glisser sous la pierre, &agrave; se cacher dans un
+trou et promptes, la menace du rayon pass&eacute;e, &agrave;
+revenir aupr&egrave;s de la roche ou de l'algue, sous le soleil
+&eacute;mietteur des falaises, et de l'Oc&eacute;an
+d&eacute;color&eacute; dont elles semblent veiller
+l'assoupissement, gardiennes immobiles et l&eacute;g&egrave;res,
+laissant para&icirc;tre &agrave; fleur d'eau leur corps gluant et
+le regard attentif de leurs yeux fonc&eacute;s.
+
+<p>Nous all&acirc;mes retrouver les autres jeunes filles pour
+rentrer. Je savais maintenant que j'aimais Albertine; mais
+h&eacute;las! je ne me souciais pas de le lui apprendre. C'est
+que, depuis le temps des jeux aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es,
+ma conception de l'amour &eacute;tait devenue diff&eacute;rente
+si les &ecirc;tres auxquels s'attachaient successivement mon
+amour demeuraient presque identiques. D'une part l'aveu, la
+d&eacute;claration de ma tendresse &agrave; celle que j'aimais ne
+me semblait plus une des sc&egrave;nes capitales et
+n&eacute;cessaires de l'amour; ni celui-ci, une
+r&eacute;alit&eacute; ext&eacute;rieure mais seulement un plaisir
+subjectif. Et ce plaisir je sentais qu'Albertine ferait d'autant
+plus ce qu'il fallait pour l'entretenir qu'elle ignorerait que je
+l'&eacute;prouvais.</p>
+
+<p>Pendant tout ce retour, l'image d'Albertine noy&eacute;e dans
+la lumi&egrave;re qui &eacute;manait des autres jeunes filles ne
+fut pas seule &agrave; exister pour moi.<br>
+ Mais comme la lune qui n'est qu'un petit nuage blanc d'une forme
+plus caract&eacute;ris&eacute;e et plus fixe pendant le jour,
+prend toute sa puissance d&egrave;s que celui-ci s'est
+&eacute;teint, ainsi quand je fus rentr&eacute; &agrave;
+l'h&ocirc;tel ce fut la seule image d'Albertine qui
+s'&eacute;leva de mon cur et se mit &agrave; briller. Ma chambre
+me semblait tout d'un coup nouvelle. Certes, il y avait bien
+longtemps qu'elle n'&eacute;tait plus la chambre ennemie du
+premier soir. Nous modifions inlassablement notre demeure autour
+de nous; et, au fur et &agrave; mesure que l'habitude nous
+dispense de sentir, nous supprimons les &eacute;l&eacute;ments
+nocifs de couleur, de dimension et d'odeur qui objectivaient
+notre malaise. Ce n'&eacute;tait plus davantage la chambre, assez
+puissante encore sur ma sensibilit&eacute;, non certes pour me
+faire souffrir, mais pour me donner de la joie, la cuve des beaux
+jours, semblable &agrave; une piscine &agrave; mi-hauteur de
+laquelle ils faisaient miroiter un azur mouill&eacute; de
+lumi&egrave;re, que recouvrait un moment, impalpable et blanche
+comme une &eacute;manation de la chaleur, une voile
+refl&eacute;t&eacute;e et fuyante; ni la chambre purement
+esth&eacute;tique des soirs picturaux; c'&eacute;tait la chambre
+o&ugrave; j'&eacute;tais depuis tant de jours que je ne la voyais
+plus. Or voici que je venais de recommencer &agrave; ouvrir les
+yeux sur elle, mais cette fois-ci de ce point de vue
+&eacute;go&iuml;ste qui est celui de l'amour. Je songeais que la
+belle glace oblique, les &eacute;l&eacute;gantes
+biblioth&egrave;ques vitr&eacute;es donneraient &agrave;
+Albertine si elle venait me voir une bonne id&eacute;e de moi. A
+la place d'un lieu de transition o&ugrave; je passais un instant
+avant de m'&eacute;vader vers la plage ou vers Rivebelle, ma
+chambre me redevenait r&eacute;elle et ch&egrave;re, se
+renouvelait car j'en regardais et en appr&eacute;ciais chaque
+meuble avec les yeux d'Albertine.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s la partie de furet, comme nous
+&eacute;tant laiss&eacute;s entra&icirc;ner trop loin dans une
+promenade nous avions &eacute;t&eacute; fort heureux de trouver
+&agrave; Maineville deux petits &laquo;tonneaux&raquo; &agrave;
+deux places qui nous permettraient de revenir pour l'heure du
+d&icirc;ner, la vivacit&eacute; d&eacute;j&agrave; grande de mon
+amour pour Albertine eut pour effet que ce fut successivement
+&agrave; Rosemonde et &agrave; Andr&eacute;e que je proposai de
+monter avec moi, et pas une fois &agrave; Albertine, ensuite que
+tout invitant de pr&eacute;f&eacute;rence Andr&eacute;e ou
+Rosemonde, j'amenai tout le monde, par des consid&eacute;rations
+secondaires d'heure, de chemin et de manteaux, &agrave;
+d&eacute;cider comme contre mon gr&eacute; que le plus pratique
+&eacute;tait que je prisse avec moi Albertine &agrave; la
+compagnie de laquelle je feignis de me r&eacute;signer tant bien
+que mal. Malheureusement l'amour tendant &agrave; l'assimilation
+compl&egrave;te d'un &ecirc;tre, comme aucun n'est comestible par
+la seule conversation, Albertine eut beau &ecirc;tre aussi
+gentille que possible pendant ce retour, quand je l'eus
+d&eacute;pos&eacute;e chez elle, elle me laissa heureux, mais
+plus affam&eacute; d'elle encore que je n'&eacute;tais au
+d&eacute;part et ne comptant les moments que nous venions de
+passer ensemble que comme un pr&eacute;lude sans grande
+importance par lui-m&ecirc;me, &agrave; ceux qui suivraient. Il
+avait pourtant ce premier charme qu'on ne retrouve pas.<br>
+ Je n'avais encore rien demand&eacute; &agrave; Albertine. Elle
+pouvait imaginer ce que je d&eacute;sirais, mais n'en
+&eacute;tant pas s&ucirc;re, supposer que je ne tendais
+qu'&agrave; des relations sans but pr&eacute;cis auxquelles mon
+amie devait trouver ce vague d&eacute;licieux, riche de surprises
+attendues, qui est le romanesque.</p>
+
+<p>Dans la semaine qui suivit je ne cherchai gu&egrave;re
+&agrave; voir Albertine. Je faisais semblant de
+pr&eacute;f&eacute;rer Andr&eacute;e. L'amour commence, on
+voudrait rester pour celle qu'on aime l'inconnu qu'elle peut
+aimer, mais on a besoin d'elle, on a besoin de toucher moins son
+corps que son attention, son cur. On glisse dans une lettre une
+m&eacute;chancet&eacute; qui forcera l'indiff&eacute;rente
+&agrave; vous demander une gentillesse, et l'amour, suivant une
+technique infaillible, resserre pour nous d'un mouvement
+altern&eacute; l'engrenage dans lequel on ne peut plus ni ne pas
+aimer, ni &ecirc;tre aim&eacute;. Je donnais &agrave;
+Andr&eacute;e les heures o&ugrave; les autres allaient &agrave;
+quelque matin&eacute;e que je savais qu'Andr&eacute;e me
+sacrifierait, par plaisir, et qu'elle m'e&ucirc;t
+sacrifi&eacute;es m&ecirc;me avec ennui, par
+&eacute;l&eacute;gance morale, pour ne pas donner aux autres ni
+&agrave; elle-m&ecirc;me l'id&eacute;e qu'elle attachait du prix
+&agrave; un plaisir relativement mondain. Je m'arrangeais ainsi
+&agrave; l'avoir chaque soir toute &agrave; moi, pensant non pas
+rendre Albertine jalouse, mais accro&icirc;tre &agrave; ses yeux
+mon prestige ou du moins ne pas le perdre en apprenant &agrave;
+Albertine que c'&eacute;tait elle et non Andr&eacute;e que
+j'aimais. Je ne le disais pas non plus &agrave; Andr&eacute;e de
+peur qu'elle le lui r&eacute;p&eacute;t&acirc;t. Quand je parlais
+d'Albertine avec Andr&eacute;e, j'affectais une froideur dont
+Andr&eacute;e fut peut-&ecirc;tre moins dupe que moi de sa
+cr&eacute;dulit&eacute; apparente. Elle faisait semblant de
+croire &agrave; mon indiff&eacute;rence pour Albertine, de
+d&eacute;sirer l'union la plus compl&egrave;te possible entre
+Albertine et moi. Il est probable qu'au contraire elle ne croyait
+pas &agrave; la premi&egrave;re ni ne souhaitait la seconde.
+Pendant que je lui disais me soucier assez peu de son amie, je ne
+pensais qu'&agrave; une chose, t&acirc;cher d'entrer en relations
+avec Mme Bontemps qui &eacute;tait pour quelques jours
+pr&egrave;s de Balbec et chez qui Albertine devait bient&ocirc;t
+aller passer trois jours. Naturellement, je ne laissais pas voir
+ce d&eacute;sir &agrave; Andr&eacute;e et quand je lui parlais de
+la famille d'Albertine, c'&eacute;tait de l'air le plus
+inattentif. Les r&eacute;ponses explicites d'Andr&eacute;e ne
+paraissaient pas mettre en doute ma sinc&eacute;rit&eacute;.
+Pourquoi donc lui &eacute;chappa-t-il un de ces jours-l&agrave;
+de me dire: &laquo;J'ai justement vu la tante &agrave;
+Albertine.&raquo; Certes elle ne m'avait pas dit: &laquo;J'ai
+bien d&eacute;m&ecirc;l&eacute; sous vos paroles jet&eacute;es
+comme par hasard, que vous ne pensiez qu'&agrave; vous lier avec
+la tante d'Albertine.&raquo; Mais c'est bien &agrave; la
+pr&eacute;sence, dans l'esprit d'Andr&eacute;e, d'une telle
+id&eacute;e qu'elle trouvait plus poli de me cacher, que semblait
+se rattacher le mot &laquo;justement&raquo;. Il &eacute;tait de
+la famille de certains regards, de certains gestes, qui bien que
+n'ayant pas une forme logique, rationnelle, directement
+&eacute;labor&eacute;e pour l'intelligence de celui qui
+&eacute;coute, lui parviennent cependant avec leur signification
+v&eacute;ritable, de m&ecirc;me que la parole humaine,
+chang&eacute;e en &eacute;lectricit&eacute; dans le
+t&eacute;l&eacute;phone, se refait parole pour &ecirc;tre
+entendue. Afin d'effacer de l'esprit d'Andr&eacute;e
+l'id&eacute;e que je m'int&eacute;ressais &agrave; Mme Bontemps,
+je ne parlai plus d'elle avec distraction seulement, mais avec
+bienveillance, je dis avoir rencontr&eacute; autrefois cette
+esp&egrave;ce de folle et que j'esp&eacute;rais bien que cela ne
+m'arriverait plus. Or je cherchais au contraire de toute
+fa&ccedil;on &agrave; la rencontrer.</p>
+
+<p>Je t&acirc;chai d'obtenir d'Elstir, mais sans dire &agrave;
+personne que je l'en avais sollicit&eacute;, qu'il lui
+parl&acirc;t de moi et me r&eacute;un&icirc;t avec elle. Il me
+promit de me la faire conna&icirc;tre, s'&eacute;tonnant
+toutefois que je le souhaitasse car il la jugeait une femme
+m&eacute;prisable, intrigante et aussi inint&eacute;ressante
+qu'int&eacute;ress&eacute;e. Pensant que si je voyais Mme
+Bontemps Andr&eacute;e le saurait t&ocirc;t ou tard, je crus
+qu'il valait mieux l'avertir. &laquo;Les choses qu'on cherche le
+plus &agrave; fuir sont celles qu'on arrive &agrave; ne pouvoir
+&eacute;viter, lui-dis-je. Rien au monde ne peut m'ennuyer autant
+que de retrouver Mme Bontemps, et pourtant je n'y
+&eacute;chapperai pas, Elstir doit m'inviter avec elle.&raquo;
+&laquo;Je n'en ai jamais dout&eacute; un seul instant&raquo;,
+s'&eacute;cria Andr&eacute;e d'un ton amer, pendant que son
+regard grandi et alt&eacute;r&eacute; par le
+m&eacute;contentement se rattachait &agrave; je ne sais quoi
+d'invisible. Ces paroles d'Andr&eacute;e ne constituaient pas
+l'expos&eacute; le plus ordonn&eacute; d'une pens&eacute;e qui
+peut se r&eacute;sumer ainsi: &laquo;Je sais bien que vous aimez
+Albertine et que vous faites des pieds et des mains pour vous
+rapprocher de sa famille.&raquo; Mais elles &eacute;taient les
+d&eacute;bris informes et reconstituables de cette pens&eacute;e
+que j'avais fait exploser, en la heurtant malgr&eacute;
+Andr&eacute;e. De m&ecirc;me que le &laquo;justement&raquo;, ces
+paroles n'avaient de signification qu'au second degr&eacute;,
+c'est dire qu'elles &eacute;taient celles qui (et non pas les
+affirmations directes) nous inspirent de l'estime ou de la
+m&eacute;fiance &agrave; l'&eacute;gard de quelqu'un, nous
+brouillent avec lui.</p>
+
+<p>Puisque Andr&eacute;e ne m'avait pas cru quand je lui disais
+que la famille d'Albertine m'&eacute;tait indiff&eacute;rente,
+c'est qu'elle pensait que j'aimais Albertine. Et probablement
+n'en &eacute;tait-elle pas heureuse.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement en tiers dans mes
+rendez-vous avec son amie.<br>
+ Cependant il y avait des jours o&ugrave; je devais voir
+Albertine seule, jours que j'attendais dans la fi&egrave;vre, qui
+passaient sans rien m'apporter de d&eacute;cisif, sans avoir
+&eacute;t&eacute; ce jour capital dont je confiais
+imm&eacute;diatement le r&ocirc;le au jour suivant, qui ne le
+tiendrait pas davantage; ainsi s'&eacute;croulaient l'un
+apr&egrave;s l'autre, comme des vagues, ces sommets
+aussit&ocirc;t remplac&eacute;s par d'autres.</p>
+
+<p>Environ un mois apr&egrave;s le jour o&ugrave; nous avions
+jou&eacute; au furet, on me dit qu'Albertine devait partir le
+lendemain matin pour aller passer quarante-huit heures chez Mme
+Bontemps et oblig&eacute;e de prendre le train de bonne heure
+viendrait coucher la veille au Grand-H&ocirc;tel, d'o&ugrave;
+avec l'omnibus elle pourrait, sans d&eacute;ranger les amies chez
+qui elle habitait, prendre le premier train. J'en parlai &agrave;
+Andr&eacute;e. &laquo;Je ne le crois pas du tout, me
+r&eacute;pondit Andr&eacute;e d'un air m&eacute;content.
+D'ailleurs cela ne vous avancerait &agrave; rien, car je suis
+bien certaine qu'Albertine ne voudra pas vous voir, si elle vient
+seule &agrave; l'h&ocirc;tel. Ce ne serait pas protocolaire,
+ajouta-t-elle en usant d'un adjectif qu'elle aimait beaucoup,
+depuis peu, dans le sens de &laquo;ce qui se fait&raquo;. Je vous
+dis cela parce que je connais les id&eacute;es d'Albertine. Moi,
+qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse que vous la voyiez ou
+non. Cela m'est bien &eacute;gal.&raquo;</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes rejoints par Octave qui ne fit pas de
+difficult&eacute; pour dire &agrave; Andr&eacute;e le nombre de
+points qu'il avait faits la veille au golf, puis par Albertine
+qui se promenait en manuvrant son diabolo comme une religieuse
+son chapelet. Gr&acirc;ce &agrave; ce jeu elle pouvait rester des
+heures seule sans s'ennuyer. Aussit&ocirc;t qu'elle nous eut
+rejoints m'apparut la pointe mutine de son nez, que j'avais omise
+en pensant &agrave; elle ces derniers jours; sous ses cheveux
+noirs, la verticalit&eacute; de son front s'opposa, et ce
+n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois, &agrave; l'image
+ind&eacute;cise que j'en avais gard&eacute;e, tandis que par sa
+blancheur il mordait fortement dans mes regards; sortant de la
+poussi&egrave;re du souvenir, Albertine se reconstruisait devant
+moi. Le golf donne l'habitude des plaisirs solitaires. Celui que
+procure le diabolo l'est assur&eacute;ment. Pourtant apr&egrave;s
+nous avoir rejoints, Albertine continua &agrave; y jouer, tout en
+causant avec nous, comme une dame &agrave; qui des amies sont
+venues faire une visite ne s'arr&ecirc;te pas pour cela de
+travailler &agrave; son crochet. &laquo;Il para&icirc;t que Mme
+de Villeparisis, dit-elle &agrave; Octave, a fait une
+r&eacute;clamation aupr&egrave;s de votre p&egrave;re (et
+j'entendis derri&egrave;re ce mot une de ces notes qui
+&eacute;taient propres &agrave; Albertine; chaque fois que je
+constatais que je les avais oubli&eacute;es, je me rappelais en
+m&ecirc;me temps avoir entr'aper&ccedil;u d&eacute;j&agrave;
+derri&egrave;re elles la mine d&eacute;cid&eacute;e et
+fran&ccedil;aise d'Albertine. J'aurais pu &ecirc;tre aveugle et
+conna&icirc;tre aussi bien certaines de ses qualit&eacute;s
+alertes et un peu provinciales dans ces notes-l&agrave; que dans
+la pointe de son nez. Les unes et l'autre se valaient et auraient
+pu se suppl&eacute;er et sa voix &eacute;tait comme celle que
+r&eacute;alisera dit-on le photo-t&eacute;l&eacute;phone de
+l'avenir, dans le son se d&eacute;coupait nettement l'image
+visuelle. &laquo;Elle n'a du reste pas &eacute;crit seulement
+&agrave; votre p&egrave;re, mais en m&ecirc;me temps au maire de
+Balbec pour qu'on ne joue plus au diabolo sur la digue, on lui a
+envoy&eacute; une balle dans la figure.&raquo; &laquo;Oui, j'ai
+entendu parler de cette r&eacute;clamation. C'est ridicule. Il
+n'y a pas d&eacute;j&agrave; tant de distractions ici.&raquo;
+Andr&eacute;e ne se m&ecirc;la pas &agrave; la conversation, elle
+ne connaissait pas, non plus d'ailleurs qu'Albertine ni Octave,
+Mme de Villeparisis. &laquo;Je ne sais pas pourquoi cette dame a
+fait toute une histoire, dit pourtant Andr&eacute;e, la vieille
+Mme de Cambremer a re&ccedil;u une balle aussi et elle ne s'est
+pas plainte.&raquo; &laquo;Je vais vous expliquer la
+diff&eacute;rence, r&eacute;pondit gravement Octave en frottant
+une allumette, c'est qu'&agrave; mon avis, Mme de Cambremer est
+une femme du monde et Mme de Villeparisis est une arriviste.
+Est-ce que vous irez au golf cet apr&egrave;s-midi?&raquo; et il
+nous quitta, ainsi qu'Andr&eacute;e. Je restai seul avec
+Albertine. &laquo;Voyez-vous, me dit-elle, j'arrange maintenant
+mes cheveux comme vous les aimez, regardez ma m&egrave;che. Tout
+le monde se moque de cela et personne ne sait pour qui je le
+fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui dirai pas non
+plus la raison.&raquo; Je voyais de c&ocirc;t&eacute; les joues
+d'Albertine qui souvent paraissaient p&acirc;les, mais ainsi,
+&eacute;taient arros&eacute;es d'un sang clair qui les
+illuminait, leur donnait ce brillant qu'ont certaines
+matin&eacute;es d'hiver o&ugrave; les pierres partiellement
+ensoleill&eacute;es semblent &ecirc;tre du granit rose et
+d&eacute;gagent de la joie. Celle que me donnait en ce moment la
+vue des joues d'Albertine &eacute;tait aussi vive, mais
+conduisait &agrave; un autre d&eacute;sir qui n'&eacute;tait pas
+celui de la promenade mais du baiser.<br>
+ Je lui demandai si les projets qu'on lui pr&ecirc;tait
+&eacute;taient vrais: &laquo;Oui, me dit-elle, je passe cette
+nuit-l&agrave; &agrave; votre h&ocirc;tel et m&ecirc;me comme je
+suis un peu enrhum&eacute;e, je me coucherai avant le
+d&icirc;ner. Vous pourrez venir assister &agrave; mon d&icirc;ner
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de mon lit et apr&egrave;s nous
+jouerons &agrave; ce que vous voudrez. J'aurais &eacute;t&eacute;
+contente que vous veniez &agrave; la gare demain matin, mais j'ai
+peur que cela ne paraisse dr&ocirc;le, je ne dis pas &agrave;
+Andr&eacute;e, qui est intelligente, mais aux autres qui y
+seront; &ccedil;a ferait des histoires si on le
+r&eacute;p&eacute;tait &agrave; ma tante; mais nous pourrions
+passer cette soir&eacute;e ensemble. Cela, ma tante n'en saura
+rien. Je vais dire au revoir &agrave; Andr&eacute;e. Alors
+&agrave; tout &agrave; l'heure. Venez t&ocirc;t pour que nous
+ayons de bonnes heures &agrave; nous&raquo;, ajouta-t-elle en
+souriant. A ces mots, je remontai plus loin qu'aux temps
+o&ugrave; j'aimais Gilberte &agrave; ceux o&ugrave; l'amour me
+semblait une entit&eacute; non pas seulement ext&eacute;rieure
+mais r&eacute;alisable. Tandis que la Gilberte que je voyais aux
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es &eacute;tait une autre que celle que
+je retrouvais en moi d&egrave;s que j'&eacute;tais seul, tout
+d'un coup dans l'Albertine r&eacute;elle, celle que je voyais
+tous les jours, que je croyais pleine de pr&eacute;jug&eacute;s
+bourgeois et si franche avec sa tante, venait de s'incarner
+l'Albertine imaginaire, celle par qui, quand je ne la connaissais
+pas encore je m'&eacute;tais cru furtivement regard&eacute; sur
+la digue, celle qui avait eu l'air de rentrer &agrave; contre-cur
+pendant qu'elle me voyait m'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>J'allai d&icirc;ner avec ma grand-m&egrave;re, je sentais en
+moi un secret qu'elle ne connaissait pas. De m&ecirc;me, pour
+Albertine, demain ses amies seraient avec elle, sans savoir ce
+qu'il y avait de nouveau entre nous, et quand elle embrasserait
+sa ni&egrave;ce sur le front, Mme Bontemps ignorerait que
+j'&eacute;tais entre elles deux, dans cet arrangement de cheveux
+qui avait pour but, cach&eacute; &agrave; tous, de me plaire,
+&agrave; moi, &agrave; moi qui avais jusque-l&agrave; tant
+envi&eacute; Mme Bontemps parce qu'apparent&eacute;e aux
+m&ecirc;mes personnes que sa ni&egrave;ce, elle avait les
+m&ecirc;mes deuils &agrave; porter, les m&ecirc;mes visites de
+famille &agrave; faire; or, je me trouvais &ecirc;tre pour
+Albertine plus que n'&eacute;tait sa tante elle-m&ecirc;me.
+Aupr&egrave;s de sa tante, c'est &agrave; moi qu'elle penserait.
+Qu'allait-il se passer tout &agrave; l'heure, je ne le savais pas
+trop. En tous cas le Grand-H&ocirc;tel, la soir&eacute;e, ne me
+semblaient plus vides; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le
+lift pour monter &agrave; la chambre qu'Albertine avait prise, du
+c&ocirc;t&eacute; de la vall&eacute;e. Les moindres mouvements
+comme m'asseoir sur la banquette de l'ascenseur, m'&eacute;taient
+doux, parce qu'ils &eacute;taient en relation imm&eacute;diate
+avec mon cur, je ne voyais dans les cordes &agrave; l'aide
+desquelles l'appareil s'&eacute;levait, dans les quelques marches
+qui me restaient &agrave; monter, que les rouages, que les
+degr&eacute;s mat&eacute;rialis&eacute;s de ma joie. Je n'avais
+plus que deux ou trois pas &agrave; faire dans le couloir avant
+d'arriver &agrave; cette chambre o&ugrave; &eacute;tait
+renferm&eacute;e la substance pr&eacute;cieuse de ce corps rose,
+-- cette chambre qui m&ecirc;me s'il devait s'y d&eacute;rouler
+des actes d&eacute;licieux, garderait cette permanence, cet air
+d'&ecirc;tre, pour un passant non inform&eacute;, semblable
+&agrave; toutes les autres, qui font des choses les
+t&eacute;moins obstin&eacute;ment muets, les scrupuleux
+confidents, les inviolables d&eacute;positaires du plaisir. Ces
+quelques pas du palier &agrave; la chambre d'Albertine, ces
+quelques pas que personne ne pouvait plus arr&ecirc;ter, je les
+fis avec d&eacute;lices, avec prudence, comme plong&eacute; dans
+un &eacute;l&eacute;ment nouveau, comme si en avan&ccedil;ant
+j'avais lentement d&eacute;plac&eacute; du bonheur, et en
+m&ecirc;me temps avec un sentiment inconnu de toute puissance, et
+d'entrer enfin dans un h&eacute;ritage qui m'e&ucirc;t de tout
+temps appartenu. Puis tout d'un coup je pensai que j'avais tort
+d'avoir des doutes, elle m'avait dit de venir quand elle serait
+couch&eacute;e. C'&eacute;tait clair, je tr&eacute;pignais de
+joie, je renversai &agrave; demi Fran&ccedil;oise qui
+&eacute;tait sur mon chemin, je courais, les yeux
+&eacute;tincelants, vers la chambre de mon amie. Je trouvai
+Albertine dans son lit.<br>
+ D&eacute;gageant son cou, sa chemise blanche changeait les
+proportions de son visage, qui congestionn&eacute; par le lit, ou
+le rhume, ou le d&icirc;ner, semblait plus rose; je pensai aux
+couleurs que j'avais eues quelques heures auparavant &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de moi, sur la digue, et desquelles j'allais
+enfin savoir le go&ucirc;t; sa joue &eacute;tait travers&eacute;e
+du haut en bas par une de ses longues tresses noires et
+boucl&eacute;es que pour me plaire elle avait d&eacute;faites
+enti&egrave;rement. Elle me regardait en souriant. A
+c&ocirc;t&eacute; d'elle, dans la fen&ecirc;tre, la vall&eacute;e
+&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e par le clair de lune. La vue
+du cou nu d'Albertine, de ces joues trop roses, m'avait
+jet&eacute; dans une telle ivresse, c'est-&agrave;-dire avait
+pour moi la r&eacute;alit&eacute; du monde non plus dans la
+nature, mais dans le torrent des sensations que j'avais peine
+&agrave; contenir, que cette vue avait rompu l'&eacute;quilibre
+entre la vie immense, indestructible qui roulait dans mon
+&ecirc;tre et la vie de l'univers, si ch&eacute;tive en
+comparaison. La mer, que j'apercevais &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de la vall&eacute;e dans la fen&ecirc;tre, les seins
+bomb&eacute;s des premi&egrave;res falaises de Maineville, le
+ciel o&ugrave; la lune n'&eacute;tait pas encore mont&eacute;e au
+z&eacute;nith, tout cela semblait plus l&eacute;ger &agrave;
+porter que des plumes pour les globes de mes prunelles qu'entre
+mes paupi&egrave;res je sentais dilat&eacute;s,
+r&eacute;sistants, pr&ecirc;ts &agrave; soulever bien d'autres
+fardeaux, toutes les montagnes du monde, sur leur surface
+d&eacute;licate. Leur orbe ne se trouvait plus suffisamment
+rempli par la sph&egrave;re m&ecirc;me de l'horizon. Et tout ce
+que la nature e&ucirc;t pu m'apporter de vie m'e&ucirc;t
+sembl&eacute; bien mince, les souffles de la mer m'eussent paru
+bien courts pour l'immense aspiration qui soulevait ma poitrine.
+La mort e&ucirc;t du me frapper en ce moment que cela m'e&ucirc;t
+paru indiff&eacute;rent ou plut&ocirc;t impossible, car la vie
+n'&eacute;tait pas hors de moi, elle &eacute;tait en moi;
+j'aurais souri de piti&eacute; si un philosophe e&ucirc;t
+&eacute;mis l'id&eacute;e qu'un jour m&ecirc;me
+&eacute;loign&eacute;, j'aurais &agrave; mourir, que les forces
+&eacute;ternelles de la nature me survivraient, les forces de
+cette nature sous les pieds divins de qui je n'&eacute;tais qu'un
+grain de poussi&egrave;re; qu'apr&egrave;s moi il y aurait encore
+ces falaises arrondies et bomb&eacute;es, cette mer, ce clair de
+lune, ce ciel! Comment cela e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute;
+possible, comment le monde e&ucirc;t-il pu durer plus que moi,
+puisque je n'&eacute;tais pas perdu en lui, puisque
+c'&eacute;tait lui qui &eacute;tait enclos en moi, en moi qu'il
+&eacute;tait bien loin de remplir, en moi, o&ugrave;, en sentant
+la place d'y entasser tant d'autres tr&eacute;sors, je jetais
+d&eacute;daigneusement dans un coin ciel, mer et falaises.
+&laquo;Finissez ou je sonne&raquo;, s'&eacute;cria Albertine
+voyant que je me jetais sur elle pour l'embrasser. Mais je me
+disais que ce n'&eacute;tait pas pour ne rien faire qu'une jeune
+fille fait venir un jeune homme en cachette, en s'arrangeant pour
+que sa tante ne le sache pas, que d'ailleurs l'audace
+r&eacute;ussit &agrave; ceux qui savent profiter des occasions;
+dans l'&eacute;tat d'exaltation o&ugrave; j'&eacute;tais, le
+visage rond d'Albertine, &eacute;clair&eacute; d'un feu
+int&eacute;rieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel
+relief qu'imitant la rotation d'une sph&egrave;re ardente, il me
+semblait tourner telles ces figures de Michel Ange qu'emporte un
+immobile et vertigineux tourbillon. J'allais savoir l'odeur, le
+go&ucirc;t, qu'avait ce fruit rose inconnu. J'entendis un son
+pr&eacute;cipit&eacute;, prolong&eacute; et criard. Albertine
+avait sonn&eacute; de toutes ses forces.</p>
+
+<p>J'avais cru que l'amour que j'avais pour Albertine
+n'&eacute;tait pas fond&eacute; sur l'espoir de la possession
+physique. Pourtant quand il m'eut paru r&eacute;sulter de
+l'exp&eacute;rience de ce soir-l&agrave; que cette possession
+&eacute;tait impossible et qu'apr&egrave;s n'avoir pas
+dout&eacute; le premier jour, sur la plage, qu'Albertine ne
+f&ucirc;t d&eacute;vergond&eacute;e, puis &ecirc;tre pass&eacute;
+par des suppositions interm&eacute;diaires, il me sembla acquis
+d'une mani&egrave;re d&eacute;finitive qu'elle &eacute;tait
+absolument vertueuse; quand &agrave; son retour de chez sa tante,
+huit jours plus tard, elle me dit avec froideur: &laquo;Je vous
+pardonne, je regrette m&ecirc;me de vous avoir fait de la peine
+mais ne recommencez jamais&raquo;, au contraire de ce qui
+s'&eacute;tait produit quand Bloch m'avait dit qu'on pouvait
+avoir toutes les femmes et comme si au lieu d'une jeune fille
+r&eacute;elle, j'avais connu une poup&eacute;e de cire, il
+arriva, que peu &agrave; peu se d&eacute;tacha d'elle mon
+d&eacute;sir de p&eacute;n&eacute;trer dans sa vie, de la suivre
+dans les pays o&ugrave; elle avait pass&eacute; son enfance,
+d'&ecirc;tre initi&eacute; par elle &agrave; une vie de sport; ma
+curiosit&eacute; intellectuelle de ce qu'elle pensait sur tel ou
+tel sujet ne surv&eacute;cut pas &agrave; la croyance que je
+pourrais l'embrasser. Mes r&ecirc;ves l'abandonn&egrave;rent
+d&egrave;s qu'ils cess&egrave;rent d'&ecirc;tre aliment&eacute;s
+par l'espoir d'une possession dont je les avais crus
+ind&eacute;pendants. D&egrave;s lors ils se retrouv&egrave;rent
+libres, de se reporter -- selon le charme que je lui avais
+trouv&eacute; un certain jour surtout selon la possibilit&eacute;
+et les chances que j'entrevoyais d'&ecirc;tre aim&eacute; par
+elle -- sur telle ou telle des amies d'Albertine et d'abord sur
+Andr&eacute;e. Pourtant si Albertine n'avait pas exist&eacute;,
+peut-&ecirc;tre n'aurais-je pas eu le plaisir que je
+commen&ccedil;ai &agrave; prendre de plus en plus les jours qui
+suivirent, &agrave; la gentillesse que me t&eacute;moignait
+Andr&eacute;e. Albertine ne raconta &agrave; personne
+l'&eacute;chec que j'avais essuy&eacute; aupr&egrave;s d'elle.
+Elle &eacute;tait une de ces jolies filles qui, d&egrave;s leur
+extr&ecirc;me jeunesse, pour leur beaut&eacute;, mais surtout
+pour un agr&eacute;ment, un charme qui restent assez
+myst&eacute;rieux, et qui ont leur source peut-&ecirc;tre dans
+des r&eacute;serves de vitalit&eacute; o&ugrave; de moins
+favoris&eacute;s par la nature, viennent se
+d&eacute;salt&eacute;rer, toujours -- dans leur famille, au
+milieu de leurs amies, dans le monde, ont plu davantage que de
+plus belles, de plus riches, elle &eacute;tait de ces &ecirc;tres
+&agrave; qui, avant l'&acirc;ge de l'amour et bien plus encore
+quand il est venu, on demande plus qu'eux ne demandent, et
+m&ecirc;me qu'ils ne peuvent donner. D&egrave;s son enfance
+Albertine avait toujours eu en admiration devant elle quatre ou
+cinq petites camarades, parmi lesquelles se trouvait
+Andr&eacute;e qui lui &eacute;tait si sup&eacute;rieure et le
+savait (et peut-&ecirc;tre cette attraction qu'Albertine
+exer&ccedil;ait bien involontairement avait-elle
+&eacute;t&eacute; &agrave; l'origine, avait-elle servi &agrave;
+la fondation de la petite bande). Cette attraction
+s'exer&ccedil;ait m&ecirc;me assez loin dans des milieux
+relativement plus brillants, o&ugrave; s'il y avait une pavane
+&agrave; danser on demandait Albertine plut&ocirc;t qu'une jeune
+fille mieux n&eacute;e. La cons&eacute;quence &eacute;tait que,
+n'ayant pas un sou de dot, vivant assez mal, d'ailleurs, &agrave;
+la charge de M. Bontemps qu'on disait v&eacute;reux et qui
+souhaitait se d&eacute;barrasser d'elle, elle &eacute;tait
+pourtant invit&eacute;e non seulement &agrave; d&icirc;ner, mais
+&agrave; demeure, chez des personnes qui aux yeux de Saint-Loup
+n'eussent eu aucune &eacute;l&eacute;gance, mais qui pour la
+m&egrave;re de Rosemonde ou pour la m&egrave;re d'Andr&eacute;e,
+femmes tr&egrave;s riches mais qui ne connaissaient pas ces
+personnes, repr&eacute;sentaient quelque chose d'&eacute;norme.
+Ainsi Albertine passait tous les ans quelques semaines dans la
+famille d'un r&eacute;gent de la Banque de France,
+pr&eacute;sident du Conseil d'administration d'une grande
+Compagnie de Chemins de fer. La femme de ce financier recevait
+des personnages importants et n'avait jamais dit son
+&laquo;jour&raquo; &agrave; la m&egrave;re d'Andr&eacute;e,
+laquelle trouvait cette dame impolie, mais n'en &eacute;tait pas
+moins prodigieusement int&eacute;ress&eacute;e par tout ce qui se
+passait chez elle. Aussi exhortait-elle tous les ans
+Andr&eacute;e &agrave; inviter Albertine, dans leur villa, parce
+que, disait-elle, c'&eacute;tait une bonne uvre d'offrir un
+s&eacute;jour &agrave; la mer &agrave; une fille qui n'avait pas
+elle-m&ecirc;me les moyens de voyager et dont la tante ne
+s'occupait gu&egrave;re; la m&egrave;re d'Andr&eacute;e
+n'&eacute;tait probablement pas mue par l'espoir que le
+r&eacute;gent de la Banque et sa femme apprenant qu'Albertine
+&eacute;tait choy&eacute;e par elle et sa fille, concevraient
+d'elles deux une bonne opinion; &agrave; plus forte raison
+n'esp&eacute;rait-elle pas qu'Albertine pourtant si bonne et
+adroite, saurait la faire inviter, ou tout au moins faire inviter
+Andr&eacute;e aux garden-partys du financier. Mais chaque soir
+&agrave; d&icirc;ner, tout en prenant un air d&eacute;daigneux et
+indiff&eacute;rent, elle &eacute;tait enchant&eacute;e d'entendre
+Albertine lui raconter ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; au
+ch&acirc;teau pendant qu'elle y &eacute;tait, les gens qui y
+avaient &eacute;t&eacute; re&ccedil;us et qu'elle connaissait
+presque tous de vue ou de nom. M&ecirc;me la pens&eacute;e
+qu'elle ne les connaissait que de cette fa&ccedil;on,
+c'est-&agrave;-dire ne les connaissait pas (elle appelait cela
+conna&icirc;tre les gens &laquo;de tout temps&raquo;), donnait
+&agrave; la m&egrave;re d'Andr&eacute;e une pointe de
+m&eacute;lancolie tandis qu'elle posait &agrave; Albertine des
+questions sur eux d'un air hautain et distrait, du bout des
+l&egrave;vres et e&ucirc;t pu la laisser incertaine et
+inqui&egrave;te sur l'importance de sa propre situation si elle
+ne s'&eacute;tait rassur&eacute;e elle-m&ecirc;me et
+replac&eacute;e dans la &laquo;r&eacute;alit&eacute; de la
+vie&raquo; en disant au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel: &laquo;Vous
+direz au chef que ses petits pois ne sont pas assez
+fondants.&raquo; Elle retrouvait alors sa
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Et elle &eacute;tait bien
+d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ce qu'Andr&eacute;e
+n'&eacute;pous&acirc;t qu'un homme d'excellente famille
+naturellement, mais assez riche pour qu'elle p&ucirc;t elle aussi
+avoir un chef et deux cochers. C'&eacute;tait cela le positif, la
+v&eacute;rit&eacute; effective d'une situation. Mais qu'Albertine
+e&ucirc;t d&icirc;n&eacute; au ch&acirc;teau du r&eacute;gent de
+la Banque avec telle ou telle dame, que cette dame l'e&ucirc;t
+m&ecirc;me invit&eacute;e pour l'hiver suivant, cela n'en donnait
+pas moins &agrave; la jeune fille, pour la m&egrave;re
+d'Andr&eacute;e une sorte de consid&eacute;ration
+particuli&egrave;re qui s'alliait tr&egrave;s bien &agrave; la
+piti&eacute; et m&ecirc;me au m&eacute;pris excit&eacute;s par
+son infortune, m&eacute;pris augment&eacute; par le fait que M.
+Bontemps e&ucirc;t trahi son drapeau et se f&ucirc;t --
+m&ecirc;me vaguement panamiste, disait-on -- ralli&eacute; au
+gouvernement. Ce qui n'emp&ecirc;chait pas, d'ailleurs, la
+m&egrave;re d'Andr&eacute;e, par amour de la v&eacute;rit&eacute;
+de foudroyer de son d&eacute;dain les gens qui avaient l'air de
+croire qu'Albertine &eacute;tait d'une basse extraction.
+&laquo;Comment, c'est tout ce qu'il y a de mieux, ce sont des
+Simonet, avec un seul n.&raquo; Certes, &agrave; cause du milieu
+o&ugrave; tout cela &eacute;voluait, o&ugrave; l'argent joue un
+tel r&ocirc;le, et o&ugrave; l'&eacute;l&eacute;gance vous fait
+inviter mais non &eacute;pouser, aucun mariage
+&laquo;potable&raquo; ne semblait pouvoir &ecirc;tre pour
+Albertine, cons&eacute;quence utile de la consid&eacute;ration si
+distingu&eacute;e dont elle jouissait et qu'on n'e&ucirc;t pas
+trouv&eacute;e compensatrice de sa pauvret&eacute;.<br>
+ Mais m&ecirc;me &agrave; eux seuls, et n'apportant pas l'espoir
+d'une cons&eacute;quence matrimoniale, ces
+&laquo;succ&egrave;s&raquo; excitaient l'envie de certaines
+m&egrave;res m&eacute;chantes, furieuses de voir Albertine
+&ecirc;tre re&ccedil;ue comme &laquo;l'enfant de la maison&raquo;
+par la femme du r&eacute;gent de la Banque, m&ecirc;me par la
+m&egrave;re d'Andr&eacute;e, qu'elles connaissaient &agrave;
+peine. Aussi disaient-elles &agrave; des amis communs d'elles et
+de ces deux dames, que celles-ci seraient indign&eacute;es si
+elles savaient la v&eacute;rit&eacute;, c'est-&agrave;-dire
+qu'Albertine racontait chez l'une (et &laquo;vice versa&raquo;)
+tout ce que l'intimit&eacute; o&ugrave; on l'admettait
+imprudemment lui permettait de d&eacute;couvrir chez l'autre,
+mille petits secrets qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; infiniment
+d&eacute;sagr&eacute;ables &agrave; l'int&eacute;ress&eacute;e de
+voir d&eacute;voil&eacute;s. Ces femmes envieuses disaient cela
+pour que cela f&ucirc;t r&eacute;p&eacute;t&eacute; et pour
+brouiller Albertine avec ses protectrices.<br>
+ Mais ces commissions comme il arrive souvent n'avaient aucun
+succ&egrave;s.<br>
+ On sentait trop la m&eacute;chancet&eacute; qui les dictait et
+cela ne faisait que faire m&eacute;priser un peu plus celles qui
+en avaient pris l'initiative. La m&egrave;re d'Andr&eacute;e
+&eacute;tait trop fix&eacute;e sur le compte d'Albertine pour
+changer d'opinion &agrave; son &eacute;gard. Elle la
+consid&eacute;rait comme une &laquo;malheureuse&raquo; mais d'une
+nature excellente et qui ne savait qu'inventer pour faire
+plaisir.</p>
+
+<p>Si cette sorte de vogue qu'avait obtenue Albertine ne
+paraissait devoir comporter aucun r&eacute;sultat pratique, elle
+avait imprim&eacute; &agrave; l'amie d'Andr&eacute;e le
+caract&egrave;re distinctif des &ecirc;tres qui toujours
+recherch&eacute;s, n'ont jamais besoin de s'offrir
+(caract&egrave;re qui se retrouve aussi pour des raisons
+analogues, &agrave; une autre extr&eacute;mit&eacute; de la
+soci&eacute;t&eacute; chez des femmes d'une grande
+&eacute;l&eacute;gance), et qui est de ne pas faire montre des
+succ&egrave;s qu'ils ont, de les cacher plut&ocirc;t. Elle ne
+disait jamais &agrave; quelqu'un: &laquo;Il a envie de me
+voir&raquo;, parlait de tous avec une grande bienveillance, et
+comme si ce f&ucirc;t elle qui e&ucirc;t couru apr&egrave;s,
+recherch&eacute; les autres. Si on parlait d'un jeune homme qui
+quelques minutes auparavant venait de lui faire en
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te les plus sanglants reproches parce
+qu'elle lui avait refus&eacute; un rendez-vous, bien loin de s'en
+vanter publiquement, ou de lui en vouloir &agrave; lui, elle
+faisait son &eacute;loge: &laquo;C'est un si gentil
+gar&ccedil;on.&raquo; Elle &eacute;tait m&ecirc;me tellement
+ennuy&eacute;e de plaire, parce que cela l'obligeait &agrave;
+faire de la peine, tandis que, par nature, elle aimait &agrave;
+faire plaisir. Elle aimait m&ecirc;me &agrave; faire plaisir au
+point d'en &ecirc;tre arriv&eacute;e &agrave; pratiquer un
+mensonge sp&eacute;cial &agrave; certaines personnes utilitaires,
+&agrave; certains hommes arriv&eacute;s. Existant d'ailleurs
+&agrave; l'&eacute;tat embryonnaire chez un nombre &eacute;norme
+de personnes, ce genre d'insinc&eacute;rit&eacute; consiste
+&agrave; ne pas savoir se contenter pour un seul acte, de faire,
+gr&acirc;ce &agrave; lui, plaisir &agrave; une seule personne.
+Par exemple, si la tante d'Albertine d&eacute;sirait que sa
+ni&egrave;ce l'accompagn&acirc;t &agrave; une matin&eacute;e peu
+amusante, Albertine en s'y rendant aurait pu trouver suffisant
+d'en tirer le profit moral d'avoir fait plaisir &agrave; sa
+tante.<br>
+ Mais accueillie gentiment par les ma&icirc;tres de maison, elle
+aimait mieux leur dire qu'elle d&eacute;sirait depuis si
+longtemps les voir qu'elle avait choisi cette occasion et
+sollicit&eacute; la permission de sa tante. Cela ne suffisait pas
+encore: &agrave; cette matin&eacute;e se trouvait une des amies
+d'Albertine qui avait un gros chagrin. Albertine lui disait:
+&laquo;Je n'ai pas voulu te laisser seule, j'ai pens&eacute; que
+&ccedil;a te ferait du bien de m'avoir pr&egrave;s de toi. Si tu
+veux que nous laissions la matin&eacute;e, que nous allions
+ailleurs, je ferai ce que tu voudras, je d&eacute;sire avant tout
+te voir moins triste&raquo; (ce qui &eacute;tait vrai aussi du
+reste). Parfois il arrivait pourtant que le but fictif
+d&eacute;truisait le but r&eacute;el. Ainsi Albertine ayant un
+service &agrave; demander pour une de ses amies allait pour cela
+voir une certaine dame. Mais arriv&eacute;e chez cette dame bonne
+et sympathique, la jeune fille ob&eacute;issant &agrave; son insu
+au principe de l'utilisation multiple d'une seule action,
+trouvait plus affectueux d'avoir l'air d'&ecirc;tre venue
+seulement &agrave; cause du plaisir qu'elle avait senti, qu'elle
+&eacute;prouverait &agrave; revoir cette dame. Celle-ci
+&eacute;tait infiniment touch&eacute;e qu'Albertine e&ucirc;t
+accompli un long trajet par pure amiti&eacute;. En voyant la dame
+presque &eacute;mue, Albertine l'aimait encore davantage.
+Seulement il arrivait ceci: elle &eacute;prouvait si vivement le
+plaisir d'amiti&eacute; pour lequel elle avait pr&eacute;tendu
+mensong&egrave;rement &ecirc;tre venue, qu'elle craignait de
+faire douter la dame de sentiments en r&eacute;alit&eacute;
+sinc&egrave;res, si elle lui demandait le service pour l'amie. La
+dame croirait qu'Albertine &eacute;tait venue pour cela, ce qui
+&eacute;tait vrai, mais elle conclurait qu'Albertine n'avait pas
+de plaisir d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; &agrave; la voir, ce
+qui &eacute;tait faux. De sorte qu'Albertine repartait sans avoir
+demand&eacute; le service, comme les hommes qui ont
+&eacute;t&eacute; si bons avec une femme dans l'espoir d'obtenir
+ses faveurs, qu'ils ne font pas leur d&eacute;claration pour
+garder &agrave; cette bont&eacute; un caract&egrave;re de
+noblesse. Dans d'autres cas on ne peut pas dire que le
+v&eacute;ritable but f&ucirc;t sacrifi&eacute; au but accessoire
+et imagin&eacute; apr&egrave;s coup, mais le premier &eacute;tait
+tellement oppos&eacute; au second, que si la personne
+qu'Albertine attendrissait en lui d&eacute;clarant l'un avait
+appris l'autre, son plaisir se serait aussit&ocirc;t
+chang&eacute; en la peine la plus profonde. La suite du
+r&eacute;cit fera beaucoup plus loin, mieux comprendre ce genre
+de contradiction. Disons par un exemple emprunt&eacute; &agrave;
+un ordre de faits tout diff&eacute;rents qu'elles sont
+tr&egrave;s fr&eacute;quentes dans les situations les plus
+diverses que pr&eacute;sente la vie. Un mari a install&eacute; sa
+ma&icirc;tresse dans la ville o&ugrave; il est en garnison. Sa
+femme rest&eacute;e &agrave; Paris, et &agrave; demi au courant
+de la v&eacute;rit&eacute; se d&eacute;sole, &eacute;crit
+&agrave; son mari des lettres de jalousie. Or, la ma&icirc;tresse
+est oblig&eacute;e de venir passer un jour &agrave; Paris. Le
+mari ne peut r&eacute;sister &agrave; ses pri&egrave;res de
+l'accompagner et obtient une permission de vingt-quatre heures.
+Mais comme il est bon et souffre de faire de la peine &agrave; sa
+femme, il arrive chez celle-ci, lui dit en versant quelques
+larmes sinc&egrave;res, qu'affol&eacute; par ses lettres il a
+trouv&eacute; le moyen de s'&eacute;chapper pour venir la
+consoler et l'embrasser. Il a trouv&eacute; ainsi le moyen de
+donner par un seul voyage une preuve d'amour &agrave; la fois
+&agrave; sa ma&icirc;tresse et &agrave; sa femme. Mais si cette
+derni&egrave;re apprenait pour quelle raison il est venu &agrave;
+Paris, sa joie se changerait sans doute en douleur, &agrave;
+moins que voir l'ingrat ne la rendit malgr&eacute; tout plus
+heureuse qu'il ne la fait souffrir par ses mensonges. Parmi les
+hommes qui m'ont paru pratiquer avec le plus de suite le
+syst&egrave;me des fins multiples se trouve M. de Norpois. Il
+acceptait quelquefois de s'entremettre entre deux amis
+brouill&eacute;s, et cela faisait qu'on l'appelait le plus
+obligeant des hommes. Mais il ne lui suffisait pas d'avoir l'air
+de rendre service &agrave; celui qui &eacute;tait venu le
+solliciter, il pr&eacute;sentait &agrave; l'autre la
+d&eacute;marche qu'il faisait aupr&egrave;s de lui, comme
+entreprise non &agrave; la requ&ecirc;te du premier, mais dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t du second, ce qu'il persuadait facilement
+&agrave; un interlocuteur suggestionn&eacute; d'avance par
+l'id&eacute;e qu'il avait devant lui &laquo;le plus serviable des
+hommes&raquo;. De cette fa&ccedil;on, jouant sur les deux
+tableaux, faisant ce qu'on appelle en termes de coulisse de la
+contre-partie, il ne laissait jamais courir aucun risque &agrave;
+son influence, et les services qu'il rendait ne constituaient pas
+une ali&eacute;nation, mais une fructification d'une partie de
+son cr&eacute;dit. D'autre part, chaque service, semblant
+doublement rendu, augmentait d'autant plus sa r&eacute;putation
+d'ami serviable, et encore d'ami serviable avec
+efficacit&eacute;, qui ne donne pas des coups
+d'&eacute;p&eacute;e dans l'eau, dont toutes les d&eacute;marches
+portent, ce que d&eacute;montrait la reconnaissance des deux
+int&eacute;ress&eacute;s. Cette duplicit&eacute; dans
+l'obligeance &eacute;tait, et avec des d&eacute;mentis comme en
+toute cr&eacute;ature humaine, une partie importante du
+caract&egrave;re de M. de Norpois. Et souvent au
+minist&egrave;re, il se servit de mon p&egrave;re, lequel
+&eacute;tait assez na&iuml;f, en lui faisant croire qu'il le
+servait.</p>
+
+<p>Plaisant plus qu'elle ne voulait et n'ayant pas besoin de
+claironner ses succ&egrave;s, Albertine garda le silence sur la
+sc&egrave;ne qu'elle avait eue avec moi aupr&egrave;s de son lit,
+et qu'une laide aurait voulu faire conna&icirc;tre &agrave;
+l'univers. D'ailleurs son attitude dans cette sc&egrave;ne, je ne
+parvenais pas &agrave; me l'expliquer. Pour ce qui concerne
+l'hypoth&egrave;se d'une vertu absolue (hypoth&egrave;se &agrave;
+laquelle j'avais d'abord attribu&eacute; la violence avec
+laquelle Albertine avait refus&eacute; de se laisser embrasser et
+prendre par moi et qui n'&eacute;tait du reste nullement
+indispensable &agrave; ma conception de la bont&eacute;, de
+l'honn&ecirc;tet&eacute; fonci&egrave;re de mon amie) je ne
+laissai pas de la remanier &agrave; plusieurs reprises. Cette
+hypoth&egrave;se &eacute;tait tellement le contraire de celle que
+j'avais b&acirc;tie le premier jour o&ugrave; j'avais vu
+Albertine. Puis tant d'actes diff&eacute;rents, tous de
+gentillesse pour moi (une gentillesse caressante, parfois
+inqui&egrave;te, alarm&eacute;e, jalouse de ma
+pr&eacute;dilection pour Andr&eacute;e) baignaient de tous
+c&ocirc;t&eacute;s le geste de rudesse par lequel, pour
+m'&eacute;chapper, elle avait tir&eacute; sur la sonnette.
+Pourquoi donc m'avait-elle demand&eacute; de venir passer la
+soir&eacute;e pr&egrave;s de son lit? Pourquoi parlait-elle tout
+le temps le langage de la tendresse? Sur quoi repose le
+d&eacute;sir de voir un ami, de craindre qu'il vous
+pr&eacute;f&egrave;re votre amie, de chercher &agrave; lui faire
+plaisir, de lui dire romanesquement que les autres ne sauront pas
+qu'il a pass&eacute; la soir&eacute;e aupr&egrave;s de vous, si
+vous lui refusez un plaisir aussi simple et si ce n'est pas un
+plaisir pour vous. Je ne pouvais croire tout de m&ecirc;me que la
+vertu d'Albertine all&acirc;t jusque-l&agrave; et j'en arrivais
+&agrave; me demander s'il n'y avait pas eu &agrave; sa violence
+une raison de coquetterie, par exemple une odeur
+d&eacute;sagr&eacute;able qu'elle aurait cru avoir sur elle et
+par laquelle elle e&ucirc;t craint de me d&eacute;plaire, ou de
+pusillanimit&eacute;, si par exemple elle croyait dans son
+ignorance des r&eacute;alit&eacute;s de l'amour que mon
+&eacute;tat de faiblesse nerveuse pouvait avoir quelque chose de
+contagieux par le baiser.</p>
+
+<p><br>
+ Elle fut certainement d&eacute;sol&eacute;e de n'avoir pu me
+faire plaisir et me donna un petit crayon d'or, par cette
+vertueuse perversit&eacute; des gens qui, attendris par votre
+gentillesse et ne souscrivant pas &agrave; vous accorder ce
+qu'elle r&eacute;clame, veulent cependant faire en votre faveur
+autre chose: le critique dont l'article flatterait le romancier
+l'invite &agrave; la place &agrave; d&icirc;ner, la duchesse
+n'emm&egrave;ne pas le snob avec elle au th&eacute;&acirc;tre,
+mais lui envoie sa loge pour un soir o&ugrave; elle ne l'occupera
+pas. Tant ceux qui font le moins et pourraient ne rien faire sont
+pouss&eacute;s par le scrupule &agrave; faire quelque chose. Je
+dis &agrave; Albertine qu'en me donnant ce crayon, elle me
+faisait un grand plaisir, moins grand pourtant que celui que
+j'aurais eu si le soir o&ugrave; elle &eacute;tait venue coucher
+&agrave; l'h&ocirc;tel elle m'avait permis de l'embrasser.<br>
+ &laquo;Cela m'aurait rendu si heureux, qu'est-ce que cela
+pouvait vous faire, je suis &eacute;tonn&eacute; que vous me
+l'ayez refus&eacute;.&raquo; &laquo;Ce qui m'&eacute;tonne, me
+r&eacute;pondit-elle, c'est que vous trouviez cela
+&eacute;tonnant. Je me demande quelles jeunes filles vous avez pu
+conna&icirc;tre pour que ma conduite vous ait surpris.&raquo;
+&laquo;Je suis d&eacute;sol&eacute; de vous avoir
+f&acirc;ch&eacute;e, mais, m&ecirc;me maintenant je ne peux pas
+vous dire que je trouve que j'ai eu tort.<br>
+ Mon avis est que ce sont des choses qui n'ont aucune importance,
+et je ne comprends pas qu'une jeune fille qui peut si facilement
+faire plaisir, n'y consente pas. Entendons-nous, ajoutai-je pour
+donner une demi-satisfaction &agrave; ses id&eacute;es morales en
+me rappelant comment elle et ses amies avaient fl&eacute;tri
+l'amie de l'actrice L&eacute;a, je ne veux pas dire qu'une jeune
+fille puisse tout faire et qu'il n'y ait rien d'immoral.<br>
+ Ainsi, tenez, ces relations dont vous parliez l'autre jour
+&agrave; propos d'une petite qui habite Balbec et qui
+existeraient entre elle et une actrice, je trouve cela ignoble,
+tellement ignoble que je pense que ce sont des ennemis de la
+jeune fille qui auront invent&eacute; cela et que ce n'est pas
+vrai. Cela me semble improbable, impossible. Mais se laisser
+embrasser et m&ecirc;me plus par un ami, puisque vous dites que
+je suis votre ami... &laquo;Vous l'&ecirc;tes, mais j'en ai eu
+d'autres avant vous, j'ai connu des jeunes gens qui, je vous
+assure, avaient pour moi tout autant d'amiti&eacute;. H&eacute;
+bien, il n'y en a pas un qui aurait os&eacute; une chose
+pareille. Ils savaient la paire de calottes qu'ils auraient
+re&ccedil;ue.<br>
+ D'ailleurs ils n'y songeaient m&ecirc;me pas, on se serrait la
+main bien franchement, bien amicalement, en bons camarades,
+jamais on n'aurait parl&eacute; de s'embrasser, et on n'en
+&eacute;tait pas moins amis pour cela.<br>
+ Allez, si vous tenez &agrave; mon amiti&eacute;, vous pouvez
+&ecirc;tre content, car il faut que je vous aime joliment pour
+vous pardonner. Mais je suis s&ucirc;re que vous vous fichez bien
+de moi. Avouez que c'est Andr&eacute;e qui vous pla&icirc;t. Au
+fond, vous avez raison, elle est beaucoup plus gentille que moi,
+et elle, elle est ravissante! Ah! les hommes!&raquo;
+Malgr&eacute; ma d&eacute;ception r&eacute;cente, ces paroles si
+franches, en me donnant une grande estime pour Albertine, me
+causaient une impression tr&egrave;s douce. Et peut-&ecirc;tre
+cette impression eut-elle plus tard pour moi de grandes et
+f&acirc;cheuses cons&eacute;quences, car ce fut par elle que
+commen&ccedil;a &agrave; se former ce sentiment presque familial,
+ce noyau moral qui devait toujours subsister au milieu de mon
+amour pour Albertine. Un tel sentiment peut &ecirc;tre la cause
+des plus grandes peines. Car pour souffrir vraiment par une
+femme, il faut avoir cru compl&egrave;tement en elle. Pour le
+moment, cet embryon d'estime morale, d'amiti&eacute;, restait au
+milieu de mon &acirc;me comme une pierre d'attente. Il
+n'e&ucirc;t rien pu, &agrave; lui seul, contre mon bonheur s'il
+f&ucirc;t demeur&eacute; ainsi sans s'accro&icirc;tre, dans une
+inertie qu'il devait garder l'ann&eacute;e suivante et &agrave;
+plus forte raison pendant ces derni&egrave;res semaines de mon
+premier s&eacute;jour &agrave; Balbec. Il &eacute;tait en moi
+comme un de ces h&ocirc;tes qu'il serait malgr&eacute; tout plus
+prudent qu'on expuls&acirc;t, mais qu'on laisse &agrave; leur
+place sans les inqui&eacute;ter, tant les rendent provisoirement
+inoffensifs leur faiblesse et leur isolement au milieu d'une
+&acirc;me &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Mes r&ecirc;ves se retrouvaient libres maintenant de se
+reporter sur telle ou telle des amies d'Albertine et d'abord sur
+Andr&eacute;e dont les gentillesses m'eussent peut-&ecirc;tre
+moins touch&eacute; si je n'avais &eacute;t&eacute; certain
+qu'elles seraient connues d'Albertine. Certes la
+pr&eacute;f&eacute;rence que depuis longtemps j'avais feinte pour
+Andr&eacute;e m'avait fourni, -- en habitudes de causeries, de
+d&eacute;clarations de tendresses -- comme la mati&egrave;re d'un
+amour tout pr&ecirc;t pour elle auquel il n'avait jusqu'ici
+manqu&eacute; qu'un sentiment sinc&egrave;re qui s'y
+ajout&acirc;t et que maintenant mon cur redevenu libre aurait pu
+fournir. Mais pour que j'aimasse vraiment Andr&eacute;e, elle
+&eacute;tait trop intellectuelle, trop nerveuse, trop maladive,
+trop semblable &agrave; moi. Si Albertine me semblait maintenant
+vide, Andr&eacute;e &eacute;tait remplie de quelque chose que je
+connaissais trop. J'avais cru le premier jour voir sur la plage
+une ma&icirc;tresse de coureur, enivr&eacute;e de l'amour des
+sports, et Andr&eacute;e me disait que si elle s'&eacute;tait
+mise &agrave; en faire, c'&eacute;tait sur l'ordre de son
+m&eacute;decin pour soigner sa neurasth&eacute;nie et ses
+troubles de nutrition, mais que ses meilleures heures
+&eacute;taient celles o&ugrave; elle traduisait un roman de
+George Eliott. Ma d&eacute;ception, suite d'une erreur initiale
+sur ce qu'&eacute;tait Andr&eacute;e, n'eut, en fait, aucune
+importance pour moi. Mais l'erreur &eacute;tait du genre de
+celles qui, si elles permettent &agrave; l'amour de na&icirc;tre,
+et ne sont reconnues pour des erreurs que lorsqu'il n'est plus
+modifiable, deviennent une cause de souffrances. Ces erreurs --
+qui peuvent &ecirc;tre diff&eacute;rentes de celle que je commis
+pour Andr&eacute;e et m&ecirc;me inverses -- tiennent souvent,
+dans le cas d'Andr&eacute;e en particulier, &agrave; ce qu'on
+prend suffisamment l'aspect, les fa&ccedil;ons de ce qu'on n'est
+pas mais qu'on voudrait &ecirc;tre, pour faire illusion au
+premier abord. A l'apparence ext&eacute;rieure, l'affectation,
+l'imitation, le d&eacute;sir d'&ecirc;tre admir&eacute;, soit des
+bons, soit des m&eacute;chants, ajoutent les faux semblants des
+paroles, des gestes. Il y a des cynismes, des cruaut&eacute;s qui
+ne r&eacute;sistent pas plus &agrave; l'&eacute;preuve que
+certaines bont&eacute;s, certaines
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s. De m&ecirc;me qu'on
+d&eacute;couvre souvent un avare vaniteux dans un homme connu
+pour ses charit&eacute;s, sa forfanterie de vice nous fait
+supposer une Messaline dans une honn&ecirc;te fille pleine de
+pr&eacute;jug&eacute;s. J'avais cru trouver en Andr&eacute;e une
+cr&eacute;ature saine et primitive, alors qu'elle n'&eacute;tait
+qu'un &ecirc;tre cherchant la sant&eacute;, comme &eacute;taient
+peut-&ecirc;tre beaucoup de ceux en qui elle avait cru la trouver
+et qui n'en avaient pas plus la r&eacute;alit&eacute; qu'un gros
+arthritique &agrave; figure rouge et en veste de flanelle blanche
+n'est forc&eacute;ment un Hercule. Or, il est telles
+circonstances o&ugrave; il n'est pas indiff&eacute;rent pour le
+bonheur que la personne qu'on a aim&eacute;e pour ce qu'elle
+paraissait avoir de sain, ne f&ucirc;t en r&eacute;alit&eacute;
+qu'une de ces malades qui ne re&ccedil;oivent leur sant&eacute;
+que d'autres, comme les plan&egrave;tes empruntent leur
+lumi&egrave;re, comme certains corps ne font que laisser passer
+l'&eacute;lectricit&eacute;.</p>
+
+<p>N'importe, Andr&eacute;e, comme Rosemonde et Gis&egrave;le,
+m&ecirc;me plus qu'elles, &eacute;tait tout de m&ecirc;me une
+amie d'Albertine, partageant sa vie, imitant ses fa&ccedil;ons au
+point que le premier jour je ne les avais pas distingu&eacute;es
+d'abord l'une de l'autre. Entre ces jeunes filles, tiges de roses
+dont le principal charme &eacute;tait de se d&eacute;tacher sur
+la mer, r&eacute;gnait la m&ecirc;me indivision qu'au temps
+o&ugrave; je ne les connaissais pas et o&ugrave; l'apparition de
+n'importe laquelle me causait tant d'&eacute;motion en
+m'annon&ccedil;ant que la petite bande n'&eacute;tait pas loin.
+Maintenant encore la vue de l'une me donnait un plaisir o&ugrave;
+entrait dans une proportion que je n'aurais pas su dire? de voir
+les autres la suivre plus tard, et m&ecirc;me si elles ne
+venaient pas ce jour-l&agrave; de parler d'elles et de savoir
+qu'il leur serait dit que j'&eacute;tais all&eacute; sur la
+plage.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus simplement l'attrait des premiers
+jours, c'&eacute;tait une v&eacute;ritable vell&eacute;it&eacute;
+d'aimer qui h&eacute;sitait entre toutes, tant chacune
+&eacute;tait naturellement le r&eacute;sultat de l'autre. Ma plus
+grande tristesse n'aurait pas &eacute;t&eacute; d'&ecirc;tre
+abandonn&eacute; par celle de ces jeunes filles que je
+pr&eacute;f&eacute;rais, mais j'aurais aussit&ocirc;t
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; parce que j'aurais fix&eacute; sur
+elle la somme de tristesse et de r&ecirc;ve qui flottait
+indistinctement entre toutes, celle qui m'e&ucirc;t
+abandonn&eacute;. Encore dans ce cas est-ce toutes ses amies, aux
+yeux desquelles j'eusse bient&ocirc;t perdu tout prestige, que
+j'eusse, en celle-l&agrave;, inconsciemment regrett&eacute;es,
+leur ayant avou&eacute; cette sorte d'amour collectif qu'ont
+l'homme politique ou l'acteur pour le public dont ils ne se
+consolent pas d'&ecirc;tre d&eacute;laiss&eacute;s apr&egrave;s
+en avoir eu toutes les faveurs. M&ecirc;me celles que je n'avais
+pu obtenir d'Albertine je les esp&eacute;rais tout d'un coup de
+telle qui m'avait quitt&eacute; le soir en me disant un mot, en
+me jetant un regard ambigus, gr&acirc;ce auxquels c'&eacute;tait
+vers celle-l&agrave; que, pour une journ&eacute;e, se tournait
+mon d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Il errait entre elles d'autant plus voluptueusement que sur
+ces visages mobiles, une fixation relative des traits
+&eacute;tait suffisamment commenc&eacute;e, pour qu'on en
+p&ucirc;t distinguer, d&ucirc;t-elle changer encore, la
+mall&eacute;able et flottante effigie. Aux diff&eacute;rences
+qu'il y avait entre eux, &eacute;taient bien loin de correspondre
+sans doute des diff&eacute;rences &eacute;gales dans la longueur
+et la largeur des traits lesquels eussent, de l'une &agrave;
+l'autre de ces jeunes filles, et si dissemblables qu'elles
+parussent, eussent peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; presque
+superposables. Mais notre connaissance des visages n'est pas
+math&eacute;matique. D'abord, elle ne commence pas par mesurer
+les parties, elle a pour point de d&eacute;part une expression,
+un ensemble. Chez Andr&eacute;e par exemple la finesse des yeux
+doux semblait rejoindre le nez &eacute;troit, aussi mince qu'une
+simple courbe qui aurait &eacute;t&eacute; trac&eacute;e pour que
+p&ucirc;t se poursuivre sur une seule ligne l'intention de
+d&eacute;licatesse divis&eacute;e ant&eacute;rieurement dans le
+double sourire des regards jumeaux. Une ligne aussi fine
+&eacute;tait creus&eacute;e dans ses cheveux, souple et profonde
+comme celle dont le vent sillonne le sable. Et l&agrave; elle
+devait &ecirc;tre h&eacute;r&eacute;ditaire, les cheveux tout
+blancs de la m&egrave;re d'Andr&eacute;e &eacute;taient
+fouett&eacute;s de la m&ecirc;me mani&egrave;re, formant ici un
+renflement, l&agrave; une d&eacute;pression comme la neige qui se
+soul&egrave;ve ou s'ab&icirc;me selon les
+in&eacute;galit&eacute;s du terrain. Certes, compar&eacute;
+&agrave; la fine d&eacute;lin&eacute;ation de celui
+d'Andr&eacute;e, le nez de Rosemonde semblait offrir de larges
+surfaces comme une haute tour assise sur une base puissante. Que
+l'expression suffise &agrave; faire croire &agrave;
+d'&eacute;normes diff&eacute;rences entre ce que s&eacute;pare un
+infiniment petit -- qu'un infiniment petit puisse &agrave; lui
+seul cr&eacute;er une expression absolument particuli&egrave;re,
+une individualit&eacute;, -- ce n'&eacute;tait pas que
+l'infiniment petit de la ligne, et l'originalit&eacute; de
+l'expression, qui faisaient appara&icirc;tre ces visages comme
+irr&eacute;ductibles les uns aux autres. Entre ceux de mes amies
+la coloration mettait une s&eacute;paration plus profonde encore,
+non pas tant par la beaut&eacute; vari&eacute;e des tons qu'elle
+leur fournissait, si oppos&eacute;s que je prenais devant
+Rosemonde -- inond&eacute;e d'un rose soufr&eacute; sur lequel
+r&eacute;agissaient encore la lumi&egrave;re verd&acirc;tre des
+yeux, -- et devant Andr&eacute;e -- dont les joues blanches
+recevaient tant d'aust&egrave;re distinction de ses cheveux
+noirs, -- le m&ecirc;me genre de plaisir que si j'avais
+regard&eacute; tour &agrave; tour un g&eacute;ranium au bord de
+la mer ensoleill&eacute;e et un cam&eacute;lia dans la nuit; mais
+surtout parce que les diff&eacute;rences infiniment petites des
+lignes se trouvaient d&eacute;mesur&eacute;ment grandies, les
+rapports des surfaces enti&egrave;rement chang&eacute;s par cet
+&eacute;l&eacute;ment nouveau de la couleur lequel tout aussi
+bien que le dispensateur des teintes est un grand
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;rateur ou tout au moins modificateur
+des dimensions. De sorte que des visages peut-&ecirc;tre
+construits de fa&ccedil;on peu dissemblable selon, qu'ils
+&eacute;taient &eacute;clair&eacute;s par les feux d'une rousse
+chevelure, d'un teint rose, par la lumi&egrave;re blanche d'une
+mate p&acirc;leur, s'&eacute;tiraient ou s'&eacute;largissaient,
+devenaient une autre chose comme ces accessoires des ballets
+russes, consistant parfois, s'ils sont vus en plein jour, en une
+simple rondelle de papier et que le g&eacute;nie d'un Bakst,
+selon l'&eacute;clairage incarnadin ou lunaire o&ugrave; il
+plonge le d&eacute;cor, fait s'y incruster durement comme une
+turquoise &agrave; la fa&ccedil;ade d'un palais ou s'y
+&eacute;panouir avec mollesse, rose de bengale au milieu d'un
+jardin. Ainsi en prenant connaissance des visages, nous les
+mesurons bien, mais en peintres, non en arpenteurs.</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait d'Albertine comme de ses amies. Certains
+jours, mince, le teint gris, l'air maussade, une transparence
+violette descendant obliquement au fond de ses yeux comme il
+arrive quelquefois pour la mer, elle semblait &eacute;prouver une
+tristesse d'exil&eacute;e. D'autres jours, sa figure plus lisse
+engluait les d&eacute;sirs &agrave; sa surface vernie et les
+emp&ecirc;chait d'aller au del&agrave;; &agrave; moins que je ne
+la visse tout &agrave; coup de c&ocirc;t&eacute;, car ses joues
+mates comme une blanche cire &agrave; la surface &eacute;taient
+roses par transparence, ce qui donnait tellement envie de les
+embrasser, d'atteindre ce teint diff&eacute;rent qui se
+d&eacute;robait. D'autres fois le bonheur baignait ces joues
+d'une clart&eacute; si mobile que la peau devenue fluide et vague
+laissait passer comme des regards sous-jacents qui la faisaient
+para&icirc;tre d'une autre couleur, mais non d'une autre
+mati&egrave;re que les yeux; quelquefois, sans y penser, quand on
+regardait sa figure ponctu&eacute;e de petits points bruns et
+o&ugrave; flottaient seulement deux taches plus bleues,
+c'&eacute;tait comme on e&ucirc;t fait d'un uf de chardonneret,
+souvent comme d'une agate opaline travaill&eacute;e et polie
+&agrave; deux places seulement, o&ugrave;, au milieu de la pierre
+brune, luisaient comme les ailes transparentes d'un papillon
+d'azur, les yeux o&ugrave; la chair devient miroir et nous donne
+l'illusion de nous laisser plus qu'en les autres parties du
+corps, approcher de l'&acirc;me. Mais le plus souvent aussi elle
+&eacute;tait plus color&eacute;e, et alors plus anim&eacute;e;
+quelquefois seul &eacute;tait rose dans sa figure blanche, le
+bout de son nez, fin comme celui d'une petite chatte sournoise
+avec qui l'on aurait eu envie de jouer; quelquefois ses joues
+&eacute;taient si lisses que le regard glissait comme sur celui
+d'une miniature sur leur &eacute;mail rose que faisait encore
+para&icirc;tre plus d&eacute;licat, plus int&eacute;rieur, le
+couvercle entr'ouvert et superpos&eacute; de ses cheveux noirs;
+il arrivait que le teint de ses joues atteign&icirc;t le rose
+violac&eacute; du cyclamen, et parfois m&ecirc;me quand elle
+&eacute;tait congestionn&eacute;e ou fi&eacute;vreuse, et donnant
+alors l'id&eacute;e d'une complexion maladive qui rabaissait mon
+d&eacute;sir &agrave; quelque chose de plus sensuel et faisait
+exprimer &agrave; son regard quelque chose de plus pervers et de
+plus malsain, la sombre pourpre de certaines roses, d'un rouge
+presque noir; et chacune de ces Albertine &eacute;tait
+diff&eacute;rente comme est diff&eacute;rente chacune des
+apparitions de la danseuse dont sont transmut&eacute;es les
+couleurs, la forme, le caract&egrave;re, selon les jeux
+innombrablement vari&eacute;s d'un projecteur lumineux. C'est
+peut-&ecirc;tre parce qu'&eacute;taient si divers les &ecirc;tres
+que je contemplais en elle &agrave; cette &eacute;poque que plus
+tard je pris l'habitude de devenir moi-m&ecirc;me un personnage
+autre selon celle des Albertine &agrave; laquelle je pensais: un
+jaloux, un indiff&eacute;rent, un voluptueux, un
+m&eacute;lancolique, un furieux, recr&eacute;&eacute;s, non
+seulement au hasard du souvenir qui renaissait, mais selon la
+force de la croyance interpos&eacute;e pour un m&ecirc;me
+souvenir, par la fa&ccedil;on diff&eacute;rente dont je
+l'appr&eacute;ciais. Car c'est toujours &agrave; cela qu'il
+fallait revenir, &agrave; ces croyances qui la plupart du temps
+remplissent notre &acirc;me &agrave; notre insu, mais qui ont
+pourtant plus d'importance pour notre bonheur que tel &ecirc;tre
+que nous voyons, car c'est &agrave; travers elles que nous le
+voyons, ce sont elles qui assignent sa grandeur passag&egrave;re
+&agrave; l'&ecirc;tre regard&eacute;. Pour &ecirc;tre exact, je
+devrais donner un nom diff&eacute;rent &agrave; chacun des moi
+qui dans la suite pensa &agrave; Albertine; je devrais plus
+encore donner un nom diff&eacute;rent &agrave; chacune de ces
+Albertine qui apparaissaient par moi, jamais la m&ecirc;me, comme
+-- appel&eacute;es simplement par moi pour plus de
+commodit&eacute; la mer -- ces mers qui se succ&eacute;daient et
+devant lesquelles, autre nymphe, elle se d&eacute;tachait. Mais
+surtout de la m&ecirc;me mani&egrave;re mais bien plus utilement
+qu'on dit, dans un r&eacute;cit, le temps qu'il faisait tel jour,
+je devrais donner toujours son nom &agrave; la croyance qui tel
+jour o&ugrave; je voyais Albertine r&eacute;gnait sur mon
+&acirc;me, en faisant l'atmosph&egrave;re, l'aspect des
+&ecirc;tres, comme celui des mers, d&eacute;pendant de ces
+nu&eacute;es &agrave; peine visibles qui changent la couleur de
+chaque chose, par leur concentration, leur mobilit&eacute;, leur
+diss&eacute;mination, leur fuite -- comme celle qu'Elstir avait
+d&eacute;chir&eacute;e un soir en ne me pr&eacute;sentant pas aux
+jeunes filles avec qui il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; et
+dont les images m'&eacute;taient soudain apparues plus belles,
+quand elles s'&eacute;loignaient -- nu&eacute;e qui
+s'&eacute;tait reform&eacute;e quelques jours plus tard quand je
+les avais connues, voilant leur &eacute;clat, s'interposant
+souvent entre elles et mes yeux, opaque et douce, pareille
+&agrave; la Leucothea de Virgile.</p>
+
+<p>Sans doute leurs visages &agrave; toutes avait bien
+chang&eacute; pour moi de sens depuis que la fa&ccedil;on dont il
+fallait les lire m'avait &eacute;t&eacute; dans une certaine
+mesure indiqu&eacute;e par leurs propos, propos auxquels je
+pouvais attribuer une valeur d'autant plus grande que par mes
+questions je les provoquais &agrave; mon gr&eacute;, les faisais
+varier comme un exp&eacute;rimentateur qui demande &agrave; des
+contre-&eacute;preuves la v&eacute;rification de ce qu'il a
+suppos&eacute;.<br>
+ Et c'est en somme une fa&ccedil;on comme une autre de
+r&eacute;soudre le probl&egrave;me de l'existence, qu'approcher
+suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de
+loin belles et myst&eacute;rieuses, pour nous rendre compte
+qu'elles sont sans myst&egrave;re et sans beaut&eacute;; c'est
+une des hygi&egrave;nes entre lesquelles on peut opter, une
+hygi&egrave;ne qui n'est peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s
+recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer
+la vie, et aussi comme elle permet de ne rien regretter, en nous
+persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur
+n'&eacute;tait pas grand-chose -- pour nous r&eacute;signer
+&agrave; la mort.</p>
+
+<p>J'avais remplac&eacute; au fond du cerveau de ces jeunes
+filles le m&eacute;pris de la chastet&eacute;, le souvenir de
+quotidiennes passades par d'honn&ecirc;tes principes capables
+peut-&ecirc;tre de fl&eacute;chir mais ayant jusqu'ici
+pr&eacute;serv&eacute; de tout &eacute;cart celles qui les
+avaient re&ccedil;us de leur milieu bourgeois.<br>
+ Or quand on s'est tromp&eacute; d&egrave;s le d&eacute;but,
+m&ecirc;me pour les petites choses, quand une erreur de
+supposition ou de souvenirs, vous fait chercher l'auteur d'un
+potin malveillant ou l'endroit o&ugrave; on a &eacute;gar&eacute;
+un objet dans une fausse direction, il peut arriver qu'on ne
+d&eacute;couvre son erreur que pour lui substituer non pas la
+v&eacute;rit&eacute;, mais une autre erreur. Je tirais en ce qui
+concernait leur mani&egrave;re de vivre et la conduite &agrave;
+tenir avec elles, toutes les cons&eacute;quences du mot innocence
+que j'avais lu, en causant famili&egrave;rement avec elles, sur
+leur visage.<br>
+ Mais peut-&ecirc;tre l'avais-je lu &eacute;tourdiment dans le
+lapsus d'un d&eacute;chiffrage trop rapide, et n'y
+&eacute;tait-il pas plus &eacute;crit que le nom de Jules Ferry
+sur le programme de la matin&eacute;e o&ugrave; j'avais entendu
+pour la premi&egrave;re fois la Berma, ce qui ne m'avait pas
+emp&ecirc;ch&eacute; de soutenir &agrave; M.<br>
+ de Norpois, -- que Jules Ferry, sans doute possible,
+&eacute;crivait des levers de rideau.</p>
+
+<p>Pour n'importe laquelle de mes amies de la petite bande,
+comment le dernier visage que je lui avais vu, n'e&ucirc;t-il pas
+&eacute;t&eacute; le seul que je me rappelasse, puisque, de nos
+souvenirs relatifs &agrave; une personne, l'intelligence
+&eacute;limine tout ce qui ne concourt pas &agrave;
+l'utilit&eacute; imm&eacute;diate de nos relations quotidiennes
+(m&ecirc;me et surtout si ces relations sont
+impr&eacute;gn&eacute;es d'amour, lequel toujours insatisfait,
+vit dans le moment qui va venir). Elle laisse filer la
+cha&icirc;ne des jours pass&eacute;s, n'en garde fortement que le
+dernier bout souvent d'un tout autre m&eacute;tal que les
+cha&icirc;nons disparus dans la nuit et dans le voyage que nous
+faisons &agrave; travers la vie, ne tient pour r&eacute;el que le
+pays o&ugrave; nous sommes pr&eacute;sentement. Mais toutes les
+impressions, d&eacute;j&agrave; si lointaines, ne pouvaient pas
+trouver contre leur d&eacute;formation journali&egrave;re, un
+recours dans ma m&eacute;moire; pendant les longues heures que je
+passais &agrave; causer, &agrave; go&ucirc;ter, &agrave; jouer
+avec ces jeunes filles, je ne me souvenais m&ecirc;me pas
+qu'elles &eacute;taient les m&ecirc;mes vierges impitoyables et
+sensuelles que j'avais vues comme dans une fresque,
+d&eacute;filer devant la mer.</p>
+
+<p>Les g&eacute;ographes, les arch&eacute;ologues nous conduisent
+bien dans l'&icirc;le de Calypso, exhument bien le palais de
+Mimos. Seulement Calypso n'est plus qu'une femme; Mimos qu'un roi
+sans rien de divin. M&ecirc;me les qualit&eacute;s et les
+d&eacute;fauts que l'histoire nous enseigne alors avoir
+&eacute;t&eacute; l'apanage de ces personnes fort r&eacute;elles,
+diff&egrave;rent souvent beaucoup de ceux que nous avions
+pr&ecirc;t&eacute;s aux &ecirc;tres fabuleux qui portaient le
+m&ecirc;me nom. Ainsi s'&eacute;tait dissip&eacute;e toute la
+gracieuse mythologie oc&eacute;anique que j'avais compos&eacute;e
+les premiers jours. Mais il n'est pas tout &agrave; fait
+indiff&eacute;rent qu'il nous arrive au moins quelquefois de
+passer notre temps dans la familiarit&eacute; de ce que nous
+avons cru inaccessible et que nous avons d&eacute;sir&eacute;.
+Dans le commerce des personnes que nous avons d'abord
+trouv&eacute;es d&eacute;sagr&eacute;ables, persiste toujours
+m&ecirc;me au milieu du plaisir factice qu'on peut finir par
+go&ucirc;ter aupr&egrave;s d'elles, le go&ucirc;t frelat&eacute;
+des d&eacute;fauts qu'elles ont r&eacute;ussi &agrave;
+dissimuler. Mais dans des relations comme celles que j'avais avec
+Albertine et ses amies, le plaisir vrai qui est &agrave; leur
+origine, laisse ce parfum qu'aucun artifice ne parvient pas
+&agrave; donner aux fruits forc&eacute;s, aux raisins qui n'ont
+pas m&ucirc;ri au soleil. Les cr&eacute;atures surnaturelles
+qu'elles avaient &eacute;t&eacute; un instant pour moi mettaient
+encore, m&ecirc;me &agrave; mon insu, quelque merveilleux, dans
+les rapports les plus banals que j'avais avec elles, ou
+plut&ocirc;t pr&eacute;servaient ces rapports d'avoir jamais rien
+de banal. Mon d&eacute;sir avait cherch&eacute; avec tant
+d'avidit&eacute; la signification des yeux qui maintenant me
+connaissaient et me souriaient, mais qui, le premier jour,
+avaient crois&eacute; mes regards comme des rayons d'un autre
+univers, il avait distribu&eacute; si largement et si
+minutieusement la couleur et le parfum sur les surfaces
+carn&eacute;es de ces jeunes filles qui, &eacute;tendues sur la
+falaise me tendaient simplement des sandwichs ou jouaient aux
+devinettes, que, souvent dans l'apr&egrave;s-midi pendant que
+j'&eacute;tais allong&eacute; comme ces peintres qui cherchent la
+grandeur de l'antique dans la vie moderne, donnent &agrave; une
+femme qui se coupe un ongle de pied la noblesse du &laquo;Tireur
+d'&eacute;pine&raquo; ou qui comme Rubens, font des
+d&eacute;esses avec des femmes de leur connaissance pour composer
+une sc&egrave;ne mythologique, ces beaux corps bruns et blonds,
+de types si oppos&eacute;s, r&eacute;pandus autour de moi dans
+l'herbe, je les regardais sans les vider peut-&ecirc;tre de tout
+le m&eacute;diocre contenu dont l'existence journali&egrave;re
+les avait remplis et portant sans me rappeler express&eacute;ment
+leur c&eacute;leste origine, comme si pareil &agrave; Hercule ou
+&agrave; T&eacute;l&eacute;maque, j'avais &eacute;t&eacute; en
+train de jouer au milieu des nymphes.</p>
+
+<p>Puis les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies
+quitt&egrave;rent Balbec, non pas toutes ensemble, comme les
+hirondelles, mais dans la m&ecirc;me semaine. Albertine s'en alla
+la premi&egrave;re, brusquement, sans qu'aucune de ses amies
+e&ucirc;t pu comprendre, ni alors, ni plus tard, pourquoi elle
+&eacute;tait rentr&eacute;e tout &agrave; coup &agrave; Paris,
+o&ugrave; ni travaux, ni distractions ne la rappelaient.
+&laquo;Elle n'a dit ni quoi ni qu'est-ce et puis elle est
+partie&raquo;, grommelait Fran&ccedil;oise qui aurait d'ailleurs
+voulu que nous en fissions autant. Elle nous trouvait indiscrets
+vis-&agrave;-vis des employ&eacute;s, pourtant d&eacute;j&agrave;
+bien r&eacute;duits en nombre, mais retenus par les rares clients
+qui restaient, vis-&agrave;-vis du directeur qui &laquo;mangeait
+de l'argent&raquo;. Il est vrai que depuis longtemps
+l'h&ocirc;tel qui n'allait pas tarder &agrave; fermer avait vu
+partir presque tout le monde; jamais il n'avait &eacute;t&eacute;
+aussi agr&eacute;able. Ce n'&eacute;tait pas l'avis du directeur;
+tout le long des salons o&ugrave; l'on gelait et &agrave; la
+porte desquels ne veillait plus aucun groom, il arpentait les
+corridors, v&ecirc;tu d'une redingote neuve, si soign&eacute; par
+le coiffeur que sa figure fade avait l'air de consister en un
+m&eacute;lange o&ugrave; pour une partie de chair il y en aurait
+eu trois de cosm&eacute;tique changeant sans cesse de cravates
+(ces &eacute;l&eacute;gances co&ucirc;tent moins cher que
+d'assurer le chauffage et de garder le personnel, et tel qui ne
+peut plus envoyer dix mille francs &agrave; une uvre de
+bienfaisance, fait encore sans peine le g&eacute;n&eacute;reux en
+donnant cent sous de pourboire au t&eacute;l&eacute;graphiste qui
+lui apporte une d&eacute;p&ecirc;che). Il avait l'air d'inspecter
+le n&eacute;ant, de vouloir donner gr&acirc;ce &agrave; sa bonne
+tenue personnelle un air provisoire &agrave; la mis&egrave;re que
+l'on sentait dans cet h&ocirc;tel o&ugrave; la saison n'avait pas
+&eacute;t&eacute; bonne, et paraissait comme le fant&ocirc;me
+d'un souverain qui revient hanter les ruines de ce qui fut jadis
+son palais. Il fut surtout m&eacute;content quand le chemin de
+fer d'int&eacute;r&ecirc;t local qui n'avait plus assez de
+voyageurs, cessa de fonctionner pour jusqu'au printemps suivant.
+&laquo;Ce qui manque ici, disait le directeur, ce sont le moyens
+de commotion.&raquo; Malgr&eacute; le d&eacute;ficit qu'il
+enregistrait, il faisait pour les ann&eacute;es suivantes des
+projets grandioses. Et comme il &eacute;tait tout de m&ecirc;me
+capable de retenir exactement de belles expressions quand elles
+s'appliquaient &agrave; l'industrie h&ocirc;teli&egrave;re et
+avaient pour effet de la magnifier: &laquo;Je n'&eacute;tais pas
+suffisamment second&eacute; quoique &agrave; la salle &agrave;
+manger j'avais une bonne &eacute;quipe, disait-il; mais les
+chasseurs laissaient un peu &agrave; d&eacute;sirer; vous verrez
+l'ann&eacute;e prochaine quelle phalange je saurai
+r&eacute;unir.&raquo; En attendant, l'interruption des services
+du B.C.B.<br>
+ l'obligeait &agrave; envoyer chercher les lettres et quelquefois
+conduire les voyageurs dans une carriole. Je demandais souvent
+&agrave; monter &agrave; c&ocirc;t&eacute; du cocher et cela me
+fit faire des promenades par tous les temps, comme dans l'hiver
+que j'avais pass&eacute; &agrave; Combray.</p>
+
+<p>Parfois pourtant la pluie trop cinglante nous retenait, ma
+grand'm&egrave;re et moi, le casino &eacute;tant ferm&eacute;,
+dans des pi&egrave;ces presque compl&egrave;tement vides comme
+&agrave; fond de cale d'un bateau quand le vent souffle, et
+o&ugrave; chaque jour, comme au cours d'une travers&eacute;e, une
+nouvelle personne d'entre celles pr&egrave;s de qui nous avions
+pass&eacute; trois mois sans les conna&icirc;tre, le premier
+pr&eacute;sident de Rennes, la b&acirc;tonnier de Caen, une dame
+am&eacute;ricaine et ses filles, venaient &agrave; nous,
+entamaient la conversation, inventaient quelque mani&egrave;re de
+trouver les heures moins longues, r&eacute;v&eacute;laient un
+talent, nous enseignaient un jeu, nous invitaient &agrave;
+prendre le th&eacute;, ou &agrave; faire de la musique, &agrave;
+nous r&eacute;unir &agrave; une certaine heure, &agrave; combiner
+ensemble de ces distractions qui poss&egrave;dent le vrai secret
+de nous faire donner du plaisir, lequel est de n'y pas
+pr&eacute;tendre, mais seulement de nous aider &agrave; passer le
+temps de notre ennui, enfin nouaient avec nous sur la fin de
+notre s&eacute;jour des amiti&eacute;s que le lendemain leurs
+d&eacute;parts successifs venaient interrompre. Je fis m&ecirc;me
+la connaissance du jeune homme riche, d'un de ses deux amis
+nobles et de l'actrice qui &eacute;tait revenue pour quelques
+jours; mais la petite soci&eacute;t&eacute; ne se composait plus
+que de trois personnes, l'autre ami &eacute;tait rentr&eacute;
+&agrave; Paris. Ils me demand&egrave;rent de venir d&icirc;ner
+avec eux dans leur restaurant. Je crois qu'ils furent assez
+contents que je n'acceptasse pas. Mais ils avaient fait
+l'invitation le plus aimablement possible, et bien qu'elle
+v&icirc;nt en r&eacute;alit&eacute; du jeune homme riche puisque
+les autres personnes n'&eacute;taient que ses h&ocirc;tes, comme
+l'ami qui l'accompagnait, le marquis Maurice de Vaud&eacute;mont,
+&eacute;tait de tr&egrave;s grande maison, instinctivement
+l'actrice en me demandant si je ne voudrais pas venir, me dit
+pour me flatter:</p>
+
+<p>-- Cela fera tant de plaisir &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>Et quand dans le hall je les rencontrai tous trois, ce fut M.
+de Vaud&eacute;mont, le jeune homme riche s'effa&ccedil;ant, qui
+me dit:</p>
+
+<p>-- Vous ne nous ferez pas le plaisir de d&icirc;ner avec
+nous?</p>
+
+<p>En somme j'avais bien peu profit&eacute; de Balbec, ce qui ne
+me donnait que davantage le d&eacute;sir d'y revenir. Il me
+semblait que j'y &eacute;tais rest&eacute; trop peu de temps. Ce
+n'&eacute;tait pas l'avis de mes amis qui m'&eacute;crivaient
+pour me demander si je comptais y vivre d&eacute;finitivement. Et
+de voir que c'&eacute;tait le nom de Balbec qu'ils &eacute;taient
+oblig&eacute;s de mettre sur l'enveloppe, comme ma fen&ecirc;tre
+donnait, au lieu que ce f&ucirc;t sur une campagne ou sur une
+rue, sur les champs de la mer, que j'entendais pendant la nuit sa
+rumeur, &agrave; laquelle j'avais, avant de m'endormir,
+confi&eacute;, comme une barque, mon sommeil, j'avais l'illusion
+que cette promiscuit&eacute; avec les flots devait
+mat&eacute;riellement, &agrave; mon insu, faire
+p&eacute;n&eacute;trer en moi la notion de leur charme &agrave;
+la fa&ccedil;on de ces le&ccedil;ons qu'on apprend en
+dormant.</p>
+
+<p>Le directeur m'offrait pour l'ann&eacute;e prochaine de
+meilleures chambres, mais j'&eacute;tais attach&eacute;
+maintenant &agrave; la mienne o&ugrave; j'entrais sans plus
+jamais sentir l'odeur du vetiver, et dont ma pens&eacute;e, qui
+s'y &eacute;levait jadis si difficilement, avait fini par prendre
+si exactement les dimensions que je fus oblig&eacute; de lui
+faire subir un traitement inverse quand je dus coucher &agrave;
+Paris dans mon ancienne chambre, laquelle &eacute;tait basse de
+plafond.</p>
+
+<p>Il avait fallu quitter Balbec en effet, le froid et
+l'humidit&eacute; &eacute;tant devenus trop
+p&eacute;n&eacute;trants pour rester plus longtemps dans cet
+h&ocirc;tel d&eacute;pourvu de chemin&eacute;es et de
+calorif&egrave;re. J'oubliai d'ailleurs presque
+imm&eacute;diatement ces derni&egrave;res semaines. Ce que je
+revis presque invariablement quand je pensai &agrave; Balbec, ce
+furent les moments o&ugrave; chaque matin, pendant la belle
+saison, comme je devais l'apr&egrave;s-midi sortir avec Albertine
+et ses amies, ma grand'm&egrave;re sur l'ordre du m&eacute;decin
+me for&ccedil;a &agrave; rester couch&eacute; dans
+l'obscurit&eacute;. Le directeur donnait des ordres pour qu'on ne
+f&icirc;t pas de bruit &agrave; mon &eacute;tage et veillait
+lui-m&ecirc;me &agrave; ce qu'ils fussent ob&eacute;is. A cause
+de la trop grande lumi&egrave;re, je gardais ferm&eacute;s le
+plus longtemps possible les grands rideaux violets qui m'avaient
+t&eacute;moign&eacute; tant d'hostilit&eacute; le premier soir.
+Mais comme malgr&eacute; les &eacute;pingles avec lesquelles,
+pour que le jour ne pass&acirc;t pas, Fran&ccedil;oise les
+attachait chaque soir, et qu'elle seule savait d&eacute;faire,
+malgr&eacute; les couvertures, le dessus de table en cretonne
+rouge, les &eacute;toffes prises ici ou l&agrave; qu'elle y
+ajustait, elle n'arrivait pas &agrave; les faire joindre
+exactement, l'obscurit&eacute; n'&eacute;tait pas compl&egrave;te
+et ils laissaient se r&eacute;pandre sur le tapis comme un
+&eacute;carlate effeuillement d'an&eacute;mones parmi lesquelles
+je ne pouvais m'emp&ecirc;cher de venir un instant poser mes
+pieds nus. Et sur le mur qui faisait face &agrave; la
+fen&ecirc;tre, et qui se trouvait partiellement
+&eacute;clair&eacute;, un cylindre d'or que rien ne soutenait
+&eacute;tait verticalement pos&eacute; et se
+d&eacute;pla&ccedil;ait lentement comme la colonne lumineuse qui
+pr&eacute;c&eacute;dait les H&eacute;breux dans le d&eacute;sert.
+Je me recouchais; oblig&eacute; de go&ucirc;ter, sans bouger, par
+l'imagination seulement, et tous &agrave; la fois, les plaisirs
+du jeu, du bain, de la marche, que la matin&eacute;e conseillait,
+la joie faisait battre bruyamment mon cur comme une machine en
+pleine action, mais immobile et qui ne peut d&eacute;charger sa
+vitesse sur la place en tournant sur elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Je savais que mes amies &eacute;taient sur la digue mais je ne
+les voyais pas, tandis qu'elles passaient devant les
+cha&icirc;nons in&eacute;gaux de la mer, tout au fond de laquelle
+et perch&eacute;e au milieu de ses c&icirc;mes bleu&acirc;tres
+comme une bourgade italienne, se distinguait parfois dans une
+&eacute;claircie la petite ville de Rivebelle, minutieusement
+d&eacute;taill&eacute;e par le soleil. Je ne voyais pas mes
+amies, mais (tandis qu'arrivaient jusqu'&agrave; mon
+belv&eacute;d&egrave;re l'appel des marchands de journaux,
+&laquo;des journalistes&raquo;, comme les nommait Francoise, les
+appels des baigneurs et des enfants qui jouaient, ponctuant
+&agrave; la fa&ccedil;on des cris des oiseaux de mer le bruit du
+flot qui doucement se brisait), je devinais leur pr&eacute;sence,
+j'entendais leur rire envelopp&eacute; comme celui des
+n&eacute;r&eacute;ides dans le doux d&eacute;ferlement qui
+montait jusqu'&agrave; mes oreilles. &laquo;Nous avons
+regard&eacute;, me disait le soir Albertine, pour voir si vous
+descendriez.<br>
+ Mais vos volets sont rest&eacute;s ferm&eacute;s, m&ecirc;me
+&agrave; l'heure du concert.&raquo; A dix heures, en effet, il
+&eacute;clatait sous mes fen&ecirc;tres. Entre les intervalles
+des instruments, si la mer &eacute;tait pleine, reprenait,
+coul&eacute; et continu, le glissement de l'eau d'une vague qui
+semblait envelopper les traits du violon dans ses volutes de
+cristal et faire jaillir son &eacute;cume au-dessus des
+&eacute;chos intermittents d'une musique sous-marine. Je
+m'impatientais qu'on ne f&ucirc;t pas encore venu me donner mes
+affaires pour que je puisse m'habiller. Midi sonnait, enfin
+arrivait Fran&ccedil;oise.<br>
+ Et pendant des mois de suite, dans ce Balbec que j'avais tant
+d&eacute;sir&eacute; parce que je ne l'imaginais que battu par la
+temp&ecirc;te et perdu dans les brumes, le beau temps avait
+&eacute;t&eacute; si &eacute;clatant et si fixe que quand elle
+venait ouvrir la fen&ecirc;tre j'avais pu toujours sans
+&ecirc;tre tromp&eacute;, m'attendre &agrave; trouver le
+m&ecirc;me pan de soleil pli&eacute; &agrave; l'angle du mur
+ext&eacute;rieur, et d'une couleur immuable qui &eacute;tait
+moins &eacute;mouvante comme un signe de l'&eacute;t&eacute;
+qu'elle n'&eacute;tait morne comme celle d'un &eacute;mail inerte
+et factice. Et tandis que Fran&ccedil;oise &ocirc;tait les
+&eacute;pingles des impostes, d&eacute;tachait les
+&eacute;toffes, tirait les rideaux, le jour d'&eacute;t&eacute;
+qu'elle d&eacute;couvrait semblait aussi mort, aussi
+imm&eacute;morial qu'une somptueuse et mill&eacute;naire momie
+que votre vieille servante n'e&ucirc;t fait que
+pr&eacute;cautionneusement d&eacute;semmailloter de tous ses
+linges, avant de la faire appara&icirc;tre, embaum&eacute;e dans
+sa robe d'or.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur,
+Volume 3, by Marcel Proust
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES ***
+
+This file should be named 3lomb10h.htm or 3lomb10h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 3lomb11h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 3lomb10ah.htm
+
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+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart hart@pobox.com
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
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+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
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+
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+</pre>
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