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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/29049-8.txt b/29049-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7ae9f63 --- /dev/null +++ b/29049-8.txt @@ -0,0 +1,15201 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by +Roger de Bussy-Rabutin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire amoureuse des Gaules, tome I + suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle + +Author: Roger de Bussy-Rabutin + +Annotator: Paul Boiteau + +Release Date: June 6, 2009 [EBook #29049] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES, 1 *** + + + + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +HISTOIRE + +AMOUREUSE + +DES GAULES + +PAR BUSSY RABUTIN + +revue et annotée + +PAR M. PAUL BOITEAU + +_Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle_ + +recueillis et annotés + +PAR M. C.-L. LIVET + + +Tome I + +BUSSY RABUTIN, ANNOTÉ PAR P. BOITEAU + + +À PARIS + +Chez P. Jannet, Libraire + +MDCCCLVI + + + + +PRÉFACE. + +Sur une belle page blanche, au frontispice de ce livre, en lettres +architecturales, je voulois tracer une dédicace ou une inscription +funèbre + + DIS. MANIBVS. + MVLIERCVLARVM. + QVAS. CORRIPVIT. + AMOR. + +mais j'ai peur qu'on n'attaque la qualité ou la moralité de mon style +épigraphique. Je voudrois du moins, puisque je viens de vivre assez +longtemps avec elles, ne pas quitter toutes ces pécheresses sans leur +dire adieu, et je désirerois concentrer mes derniers hommages en une +vingtaine de vers de circonstance; peut-être les aurois-je tournés +ainsi: + + _L'art antique disoit: Qu'on adore les belles! + Les poètes disoient: Que tout cède à l'amour! + Les poètes et l'art aujourd'hui sont rebelles + Au culte dont Laïs a vu le dernier jour. + + O femmes! la beauté, c'étoit une victoire, + C'étoit une grandeur, c'étoit une vertu; + On ne s'informoit pas, pour chanter son histoire, + De quel or, sous quel toit, Laïs avoit vécu. + + Il suffisoit qu'elle eût la chevelure blonde: + La femme étoit Vénus; un grand oeil plein d'éclairs: + La femme étoit Minerve. Ô sagesse du monde! + Devant d'autres autels s'agenouillent nos vers. + + Notre admiration se proclame éblouie + Par la splendeur des lois qui plaisent aux Césars. + Midas a des enfants; la foule, recueillie, + Applaudit aux décrets de leur goût pour les arts. + + Mieux valoit quand, le front ceint du parfum des roses, + Les poètes et l'art saluoient le soleil, + Le printemps, le feuillage, et les femmes écloses, + Comme de jeunes fleurs, en leur temple vermeil. + + Je sais bien que Phryné présage Messaline, + Que Jeanne Vaubernier déshonore Ninon; + Mais devant la jeunesse il faut que l'on s'incline: + Vive qui sut aimer, et qu'importe son nom! + + Voilà ce que disoit et pensoit l'Ionie; + Ses dieux avoient du moins quelque divinité. + On pardonne, je crois, ses crimes au génie: + De la même injustice honorons la beauté._ + +Mais je crains qu'on ne m'accuse d'une trop vive indulgence pour des +courtisanes, et je me résigne à réfréner l'ambition de cette préface. + +Toutefois je ne la convertirai pas en une étude préliminaire sur la +vie et les oeuvres de Bussy-Rabutin; voici pour quelle raison: il me +semble qu'une étude de ce genre doit être toujours faite de manière à +l'emporter sur les études précédemment publiées; il faut, de toute +nécessité, qu'elle ne se borne pas à des redites, mais qu'elle ajoute +quelque chose au commun domaine de l'histoire et de la littérature. Si +elle se traîne péniblement dans le sentier battu, à quoi bon cela? Et +c'est à quoi seroit fatalement condamnée ici une préface de vingt +pages. + +M. Walckenaer (_Mémoires concernant madame de Sévigné_), M. A. Bazin +(_Revue des Deux-Mondes_, 1842, et _Nouvelle Biographie universelle_), +et M. Sainte-Beuve (t. 3 des _Causeries du lundi_), ont examiné à tous +les points de vue cette vie et ces oeuvres. Certainement il y auroit +quelque chose à dire encore; mais ce quelque chose ne pourroit être +dit sans preuves, sans expositions, sans dissertations auxiliaires, et +je grossirois trop facilement un volume déjà trop gros. + +Ce n'est pas sans quelque déplaisir que je me suis retranché +l'occasion de vider mon carton de notes et de remplir mon rôle de +consciencieux commentateur. Je les garde, ces notes surabondantes. Si +le public accueille volontiers l'édition qui lui est offerte, je me +croirai engagé à parfaire ma tâche, et, en même temps que je +rectifierai le commentaire qui court au bas des pages, je m'efforcerai +de résumer tout ce qui peut être utilement dit de Bussy-Rabutin et de +son _Histoire amoureuse_. + +On trouvera au tome 1er de l'édition que M. Monmerqué a donnée des +lettres de madame de Sévigné la généalogie des Rabutin. Roger de +Rabutin, comte de Bussy, est né le 3 ou le 13 avril 1618, à Épiry, en +Nivernois. Sa famille étoit l'une des plus anciennes et des plus +illustres de la Bourgogne. Élevé chez les jésuites d'Autun, puis au +collége de Clermont à Paris, il interrompit ses études à seize ans +(1634), pour commander une compagnie dans le régiment de son père. À +partir de ce temps il ne cesse de prendre part à toutes les guerres. +Ses Mémoires racontent agréablement toute son histoire jusqu'au moment +de sa disgrâce; le reste de sa vie est raconté dans le Recueil de ses +Lettres. Les combats, les amours volages, même les débauches, ne lui +prennent pas tout son temps. Actif, entreprenant, doué d'un esprit +véritablement distingué, il trouve toujours une heure pour lire un +livre ou pour écrire une chanson. Si ses connoissances sont +incomplètes, s'il dit qu'il n'a jamais lu Horace, par exemple, son +goût est pur et il a en soi ce qui fait le bon style. Aussi est-ce +bientôt le plus bel esprit de l'armée et de toute la noblesse. Il est +de toutes les fêtes demi-bachiques, demi-littéraires; il est le grand +fabricant de satires, d'épigrammes et de couplets. Cela fit sa fortune +dans les lettres et ruina sa fortune à la cour. Peu à peu, par sa +conduite politique et par les manoeuvres de son esprit, il s'aliéna +le cardinal Mazarin, Condé, Turenne et Louis XIV. Ses amis ne purent +le défendre. On avoit peur de lui: là est le secret de sa chute. + +C'est pour divertir une de ses maîtresses, madame de Montglat, qu'en +1659 ou en 1660 il composa l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Cette +histoire, qui n'avoit de romanesque que les noms sous lesquels +paroissoient les personnages, et qui peignoit avec beaucoup d'agrément +les aventures des principaux seigneurs et des plus belles dames de la +cour, ne manqua pas d'être connue partout de réputation. Bussy-Rabutin +la lisoit lui-même, et très volontiers, à ses amis intimes. La +marquise de la Baume, une vilaine femme, belle de visage, que tous les +contemporains ont maltraitée, la lui ayant empruntée, en fit faire une +copie secrète, puis une autre. En vain Bussy voulut-il lui rappeler la +promesse solennelle qu'elle lui avoit faite de ne pas abuser du prêt; +en vain mit-il tout en oeuvre pour détruire les fatales copies, +l'histoire fit son chemin sous le manteau. Ce fut une explosion de +murmures. + +Bussy n'étoit déjà pas très bien auprès du roi, de ses ministres et de +ses principaux confidens; il avoit même paru un moment compromis pour +quelques relations d'affaires qu'il avoit eues avec Fouquet. Le succès +terrible de son pamphlet enhardit tous ses ennemis; mais ce qui lui +donna le coup de grâce, ce fut la publication en Hollande, et par le +fait de madame de la Baume, de l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Une +clef étoit jointe au texte. Jamais scandale n'eut plus d'éclat et un +éclat plus rapide. Condé étoit à la tête de ceux qui juroient la perte +et la mort du coupable. Il fallut que le roi prît parti. Bussy étoit +déjà à demi disgracié; toutefois il venoit d'être reçu à l'Académie +françoise, et y avoit même prononcé un discours très cavalier. Le 17 +avril 1665 il fut mis à la Bastille. + +Il y resta treize mois, et ne sortit que pour être exilé en Bourgogne. + +Les éditions du pamphlet se succédoient rapidement et se falsifioient. +On avoit eu l'idée d'intercaler dans le texte, après le récit de la +fête de Roissy, ce cantique fameux et de toutes manières mauvais que +les amateurs de poésies libertines ont aveuglément regardé comme une +oeuvre de Bussy. + +Jamais Bussy n'a écrit ce cantique. Les _alleluia_ de Roissy étoient +des impiétés, et ce cantique est toute autre chose. L'_Histoire +amoureuse des Gaules_ est un livre d'une agréable lecture, et durant +laquelle le goût n'est offensé par aucune ordure, et le cantique est +un ramassis de grossièretés. Bussy l'a toujours nié. Ces couplets ont +été intercalés deux ou trois ans après l'apparition première du livre, +et ils ont été pris au hasard dans l'un des recueils manuscrits des +épigrammes et des chansons du temps. + +Nous ne pouvions les supprimer, puisqu'ils sont devenus par le fait +partie intégrante de l'ouvrage; ils ont d'ailleurs, à défaut de mérite +littéraire, une petite valeur historique; mais nous pensons bien que +le lecteur sera de notre avis et qu'il ne les considérera que comme un +triste hors-d'oeuvre. + +Nous voici amené à dire quelle a été notre intention en réimprimant, +comme nous l'avons fait, un livre qui, suivant l'expression populaire, +_jouit_ d'une si mauvaise réputation. Assurément, ce n'est pas séduit +par le seul attrait de sa morale lubrique; mais c'est que nous avons +vu que ce pamphlet avoit une très grande importance en histoire. +D'abord, c'est un tableau exact des moeurs du temps; ensuite c'est +un mémoire utile à consulter pour l'histoire politique elle-même du +ministère de Mazarin. Nul ne sera tenté, s'il l'a lue, de regarder +l'_Histoire amoureuse_ comme un livre ordurier; c'est au contraire un +ouvrage qui a son charme et sa fine fleur littéraire. J'ose croire que +nul ne sera tenté non plus, après avoir jeté un coup d'oeil sur les +notes, de douter de la véracité de Bussy et de me contredire lorsque +je signale l'importance historique de son livre. + +Pas plus qu'un autre je ne pousse jusqu'à la déraison l'estime que je +fais des belles qualités artistiques du XVIIe siècle; aussi bien qu'un +autre je me sens peu d'attachement pour la vanité et les vices de ces +grands seigneurs et de ces belles dames; mais je ne puis me +débarrasser d'un certain goût pour leurs fêtes, d'une certaine +admiration pour leur esprit, d'une certaine tendresse pour leur +beauté, d'un certain enthousiasme pour tout ce qui avoit alors de la +physionomie, de l'esprit, de la grandeur. + +Un Italien m'excusera sans peine. Je sais qu'aujourd'hui les progrès +de l'économie politique et de la chimie obligent les hommes à se +garder d'un vain engouement pour tout ce qui est pompe, parure et +inutilité. Aussi m'accusé-je sans feintise. J'avouerai même que, sans +rien ôter à mon amour pour les conquêtes de l'esprit nouveau, je me +vois de plus en plus ramené vers cette littérature du dix-septième +siècle, qui fut ma première nourrice. La littérature qu'on fait +aujourd'hui me fait adorer les lettres de ce temps-là. Je suis fier de +vivre dans le beau siècle d'action qui s'accomplit; mais je voudrois +vivre aussi à l'heure du loisir et des rêves, dans cette patrie +évanouie du grand art d'écrire. + +C'est par suite de cet entraînement involontaire que j'ai trouvé de +l'agrément dans le métier d'éditeur d'un pareil livre. Il m'a semblé +que, puisque j'étois sûr de n'avoir pour eux qu'une sympathie +littéraire, je pouvois me permettre d'entrer en connoissance avec tous +les personnages du pamphlet. + +La question bibliographique ne veut pas être oubliée dans une des +préfaces de la Bibliothèque elzevirienne; mais rien n'est plus +embrouillé que l'histoire des éditions de Bussy, et d'ailleurs il ne +s'agit pas d'un texte à restituer, d'une édition _princeps_ à +transcrire en l'enrichissant de variantes. + +Bussy n'a pas été l'éditeur de son livre. On l'a imprimé, tant bien +que mal, sur une copie subreptice; on l'a reimprimé moins bien et plus +mal encore. Tout est réglé de côté. Il y a çà et là des manuscrits de +l'_Histoire amoureuse_; ce sont des copies du temps, contemporaines +des éditions imprimées ou antérieures à ces éditions. On y voit des +passages retranchés, des passages intercalés; on y relève un assez bon +nombre de modifications diverses. Mais, puisqu'il ne s'agit pas d'un +texte d'auteur à imprimer religieusement, puisque peu importe qu'on +lise: _La belle duchesse préféra ne pas répondre_, ou simplement: _La +duchesse préféra ne pas répondre_, tout ce qu'il y avoit à faire, +c'étoit de rechercher la première édition qui ait donné, non plus la +clef incomplète de 1665 et de 1666, mais le style débarrassé, sans +exception et raisonnablement, de tous les noms romanesques. + +Walckenaer ne paroît pas avoir connu l'édition qui m'a servi de type à +reproduire, à moins que ce ne soit celle qu'il désigne à la page 351 +du tome 4 de ses Mémoires. Mais si les chiffres des pages qu'il +indique comme points de repère se correspondent, le frontispice n'est +pas le même. Mon édition est datée d'Amsterdam (1677) et n'est pas +signée; la gravure ne représente pas la Bastille, comme dans quelques +éditions, mais une Renommée. Je n'ai pas encore vu cette édition +décrite dans les catalogues. Quoi qu'il en soit, c'est de toutes la +meilleure, et c'est la première, c'est même la seule, qui traduise +convenablement tous les noms allégoriques. + +Quoique je ne veuille pas entrer dans la notice biographique, je +placerai ici trois morceaux différens: 1º Un jugement extrait de +Vigneul de Marville (t. 1, p. 325), qui, pour dater de loin, n'en est +pas plus mauvais; 2º l'épitaphe de Bussy, composée par sa fille et +donnée par l'abbé d'Olivet; 3º la lettre de Bussy au duc de +Saint-Aignan, son ami principal et son défenseur de toutes les heures +auprès du roi. Cette lettre est la véritable préface de l'_Histoire +amoureuse des Gaules_. + +Voici ces trois pièces: + + +I. + +«M. de Bussy-Rabutin étoit, du côté du sang, d'une ancienne noblesse +de Bourgogne; du côté de l'esprit, il descendoit d'Ovide et de +Pétronius Arbiter, chevalier romain, dont il nous reste une fameuse +satire en langue latine. + +«Nous avons l'histoire de la disgrâce de M. de Rabutin dans ses +ouvrages. Durant sa retraite, qui dura presque tout le reste de sa +vie, il ne cessa point d'exercer son admirable style. On lui avoit +conseillé pour son divertissement, ou pour venger quelques-uns de ses +amis, de répondre aux Lettres provinciales, qui étoient déjà de +vieille date; mais, redoutant le brave Louis de Montalte, il n'osa +l'entreprendre, de crainte de blanchir devant cet illustre mort. + +«M. de Rabutin a laissé des mémoires de sa vie, et un recueil de ses +lettres et de celles qu'il recevoit de ses amis. Le mélange en est +agréable. On y voit des gens d'épée et des gens de robe, des évêques, +des abbés et des moines, écrire à l'envi et faire l'échange de +l'indien avec cet écrivain incomparable. On y voit des directeurs de +conscience, tantôt au court manteau, dire de précieuses bagatelles, +tantôt en longue soutane, jeter à la traverse des semences de dévotion +dans cette terre inculte, et, après ces coups fourrés, revenir à leurs +premières plaisanteries pour ne pas ennuyer l'auditeur par la longueur +de leurs sermons. Mais ce qu'on y voit de plus surprenant, ce sont des +dames qui viennent en se jouant partager avec M. de Rabutin la gloire +de bien écrire; surtout une marquise de Sévigné, sa parente, qui fera +dire à toute la postérité que la cousine valoit bien le cousin. + +«On remarque plus de naturel dans les lettres de madame la marquise de +Sévigné, et plus d'étude et de travail dans celles de M. de Rabutin. +Ses mémoires, quoique fort bien écrits, sont peu curieux. À quoi bon +les avoir remplis d'un si grand nombre de lettres écrites de la cour? +Tout officier qui a quelque commandement en pourroit produire. Il est +arrêté dans le conseil qu'on donnera un tel ordre à tel commandant; le +ministre fait écrire la lettre à son commis, qui la signe, et le +prince ne la voit pas. + +«À la fin, M. de Rabutin, devenu dévot, s'avisa de composer un +discours pour ses enfans, du bon usage des afflictions. Le bruit a +couru que sa famille n'avoit pas été contente de la publication de +cette pièce, qui ne répond nullement à la haute réputation de son +auteur.» + + +II. + +ÉPITAPHE DE M. LE COMTE DE BUSSY. + +_Ici repose haut et puissant seigneur, Messire_ =Roger de Rabutin=, +_chevalier_, =comte de Bussy=; _plus considérable par ses rares qualités +que par sa grande naissance; plus illustre par ses belles actions, qui +lui attirèrent de grands emplois, que par ces emplois mêmes. Il entra +aussitôt dans le chemin de la gloire que dans le commerce du monde, et +dès sa quinzième année il préféra l'honneur de servir son prince aux +plaisirs d'une jeunesse molle et oisive._ + +_Capitaine en même temps que soldat, il fut d'abord à la tête de la +première compagnie du régiment de Léonor de Rabutin, comte de Bussy, +son père, et bientôt après colonel du régiment, qu'il n'acheta que par +des périls et d'heureux succès. Il ne dut aussi qu'à sa conduite et à +son courage la lieutenance du roi du Nivernois et la charge de +conseiller d'État._ + +_La fortune, d'intelligence cette fois avec le mérite, lui fit avoir +la charge de mestre de camp de la cavalerie légère. Le roi le fit +ensuite lieutenant général de ses armées, à l'âge de trente-cinq ans. +Une si grande élévation fut l'ouvrage de la justice du souverain, et +non de la faveur d'aucun patron._ + +_Il joignit toutes les grâces du discours à toutes celles de sa +personne, et fut l'auteur d'un genre d'écrire inconnu jusqu'à lui. +L'Académe françoise crut s'honorer en lui offrant une place +d'académicien._ + +_Enfin, presqu'au comble de la gloire, Dieu arrêta ses prospérités, et +par des disgrâces éclatantes il le détrompa du monde, dont il avoit +été jusque là trop occupé._ + +_Son courage fut toujours au-dessus de ses malheurs. Il les soutint en +sujet soumis et en chrétien résigné. Il employa le temps de son exil à +se bien instruire de sa religion, à former sa famille et à louer son +prince._ + +_Après avoir été longtemps éloigné de la cour, il y fut rappelé avec +agrément et honoré des bienfaits de son maître._ + +_La mort le trouva dans de saintes dispositions. On le perdit le 9 +d'avril 1693, en la soixante et quinzième année de son âge._ + +_Qui que vous soyez, priez pour lui._ + +=Louise de Rabutin=, _comtesse d'Alets, sa chère fille et sa fille +désolée, a voulu par cette épitaphe instruire la postérité de son +respect, de sa tendresse et de sa douleur._ + + +III. + +_Copie d'une lettre écrite au duc de Saint-Aignan par le comte de +Bussy[1]._ + + Du 12 novembre 1665. + + «Monsieur, + + +«Les témoignages que les gens de bien doivent à la vérité, à leurs +amis et à leur réputation, m'obligent aujourd'hui, Monsieur, de vous +éclaircir de ma conduite et du sujet de ma disgrâce. Ne vous attendez +pas à une justification: je suis trop sincère pour m'excuser quand +j'ai tort, et c'est tout ce que je pourrai gagner sur la douleur que +j'ai de ma faute, et le dépit contre moi-même, de ne me pas faire +devant vous plus coupable que je ne suis. + +«Pour entrer donc en matière, je vous dirai, Monsieur, qu'il y a cinq +ans, ne sçachant à quoi me divertir à la campagne où j'étois, je +justifiai bien le proverbe que _l'oisiveté est mère de tout vice_: car +je me mis à écrire une histoire, ou plutôt un roman satyrique, +véritablement sans dessein d'en faire aucun mauvais usage contre les +intéressés, mais seulement pour m'occuper alors, et tout au plus pour +le montrer à quelques-uns de mes bons amis, leur en donner du plaisir +et m'attirer de leur part quelque louange de bien écrire. + +«Cependant, avec l'innocence de mes intentions, je ne laissai pas de +couper la gorge à des gens qui ne m'avoient jamais fait de mal, ainsi +que vous allez voir par la suite. + +«Comme les véritables événemens ne sont jamais assez extraordinaires +pour divertir beaucoup, j'eus recours à l'invention, que je crus qui +plairoit davantage, et, sans avoir le moindre scrupule de l'offense +que je faisois aux intéressés, parce que je ne faisois cela quasi que +pour moi, j'écrivis mille choses que je n'avois jamais ouï dire. Je +fis des gens heureux qui n'étoient pas seulement écoutés, et d'autres +même qui n'avoient jamais songé de l'être, et parce qu'il eût été +ridicule de choisir deux femmes sans naissance et sans mérite pour les +principales héroïnes de mon roman, j'en pris deux auxquelles nulles +bonnes qualité ne manquoient, et qui même en avoient tant, que l'envie +pouvoit aider à rendre croyable tout le mal que j'en pouvois inventer. + +«Étant de retour à Paris, je lus cette histoire à cinq de mes amies, +l'une desquelles m'ayant pressé de la lui laisser, pour deux fois +vingt-quatre heures, je ne m'en pus jamais défendre. Il est vrai que +quelques jours après l'on me dit qu'on l'avoit vue dans le monde; j'en +fus au désespoir, et je suis assuré que celle à qui je l'avois prêtée, +et qui l'avoit fait copier, l'avoit fait par une simple curiosité, +sans intention de me nuire; mais elle avoit eu pour quelqu'autre la +même fragilité que j'avois eue pour elle. Je l'allai trouver aussi +tôt, et je lui en fis mes plaintes. Au lieu de m'avouer ingénuement +son imprudence et de concerter avec moi des moyens d'y remédier, elle +me nia effrontément qu'elle eût jamais tiré copie de cette histoire, +me soutenant qu'elle n'étoit pas publique, et que, si elle l'étoit, il +falloit que je l'eusse prêtée à d'autres qu'à elle. L'assurance avec +laquelle elle me parla, et le désir que j'ai d'ordinaire que mes amis +n'ayent jamais tort avec moi, ôtèrent mes soupçons. Cependant je ne +sçais comme elle fit, mais enfin le bruit de cette histoire cessa pour +quelque temps, après lequel une de ses amies, s'étant brouillée avec +elle, me montra une copie de ce manuscrit qu'elle avoit faite sur la +sienne. Ce fut alors que le dépit d'avoir été si souvent trompé par +une de mes amies, qui me faisoit outrager deux femmes de qualité par +sa trahison, me fit emporter contre elle. Et comme on ne se fait +jamais assez de justice pour souffrir sans vengeance le ressentiment +des gens qu'on a offensés, elle ajouta ou retrancha dans cette +histoire ce qui lui plaisoit pour m'attirer la haine de la plupart de +ceux dont je parlois. Et cela est si vrai, que les premières copies +qui furent vues n'étoient pas falsifiées; mais si-tôt que les autres +parurent, comme chacun court à la satyre la plus belle, on trouva les +véritables fades, et l'on les supprima comme fausses. + +«Je ne prétends pas m'excuser par là, car, quoi qu'effectivement je +n'aie dit que du bien des gens que cette honnête amie a maltraités, je +suis pourtant cause du mal qu'elle en a dit: non contente d'avoir +empoisonné cette histoire en beaucoup d'endroits, elle en compose en +suite d'autres toutes entières sur mille particularités qu'elle avoit +sçues de moi dans le temps que nous étions amis, lesquelles +particularités elle assaisonna de tout le venin dont elle se put +aviser. + +«Cependant, lorsque je sçus qu'une histoire couroit sous mon nom, et +que même mes ennemis l'avoient donnée au roi, quoique je n'eusse qu'à +nier, j'aimai mieux faire voir l'original à Sa Majesté, et me charger +de ma véritable faute, que de me laisser soupçonner d'une que je +n'avois pas commise. Vous sçavez, Monsieur, qu'au retour du voyage de +Chartres, pendant lequel le roy avoit lu cette histoire, je vous priai +de donner à Sa Majesté mon original écrit de ma main et relié. Il prit +la peine de le lire; mais, quoiqu'il trouvât une grande différence +entre lui et la copie, il ne laissa pas de juger que l'offense que je +faisois à deux femmes de qualité, et celle que j'étois cause qu'on +avoit faite à d'autres, méritoient châtiment. Il me fit donc arrêter, +et, donnant cet exemple au public, il satisfit en même temps au +ressentiment des gens intéressés et à sa propre justice. + +«Mes ennemis, me voyant à la Bastille, crurent que, n'étant pas en +état de me défendre, ils pouvoient impunément m'accuser: ils dirent +donc au roi que j'avois écrit contre lui; mais Sa Majesté, qui ne +condamne jamais personne sans l'entendre, les surprit fort en +m'envoyant interroger par le lieutenant criminel. Je me disposai, sans +hésiter un moment, à répondre devant lui, et sans vouloir faire la +moindre protestation, ne croyant pas en être moins gentilhomme, et +croyant par là rendre plus de respect au roi. Après qu'il m'eut fait +connoître l'original écrit de ma main de l'histoire dont je vous viens +de parler, il me demanda si je n'avois rien écrit contre le roi. Je +lui répondis qu'il me surprenoit fort de faire une question comme +celle-là à un homme comme moi. Il me dit qu'il avoit ordre de me le +demander. Je répondis donc que non, et qu'il n'y avoit pas trop +d'apparence qu'ayant servi 27 ans sans avoir eu aucune grâce, étant +depuis douze mestre de camp général de cavalerie légère, attendant +tous les jours quelque récompense de Sa Majesté, je voulusse lui +manquer de respect; que pour détruire ce vrai-semblable-là il falloit +ou de mon écriture ou des témoins irréprochables; que, si l'on me +produisoit l'un ou l'autre en la moindre chose qui choquât le respect +que je dois au roi et à toute la famille royale, je me soumettois à +perdre la vie; mais que je suppliois aussi Sa Majesté d'ordonner le +même chastiment contre ceux qui m'accuseroient sans me pouvoir +convaincre. Je signai cela, et, le lieutenant criminel me disant qu'il +l'alloit porter au roi, je le priai de dire à sa Majesté que je lui +demandois très-humblement pardon d'avoir été assez malheureux pour lui +déplaire. + +«Depuis ce temps-là n'ayant vu ni le lieutenant criminel ni aucun +autre juge, j'ai bien cru qu'une si noire et ridicule calomnie n'avoit +fait aucune impression dans un esprit aussi clairvoyant et aussi +difficile à surprendre que celui du roi. + +«Mais, Monsieur, personne ne connoît si bien que vous la fausseté de +cette accusation; car, outre que vous voyez, comme tout le monde, le +peu d'apparence qu'il y a, c'est que vous avez été plusieurs fois +témoin de la tendresse (j'ose dire ainsi), du profond respect, de +l'estime extraordinaire, et même de l'admiration que j'ai pour le roi. +Je vous ai souvent dit que je le voyois tous les jours, que je +l'étudiois, et que tous les jours il me surprenoit par des qualités +merveilleuses que je découvrois en lui. Vous pouvez vous souvenir, +Monsieur, qu'un jour, transporté de mon zèle, je vous dis que, puisque +la paix ne me permettoit plus de hazarder ma vie pour son service, je +voulois le servir d'une autre manière, et que, comme un des capitaines +d'Alexandre avoit écrit l'histoire de son maître, il me sembloit qu'il +étoit juste qu'un des principaux officiers des armées du roi écrivît +une aussi belle vie que la sienne. Je vous priai de le dire à Sa +Majesté, Monsieur, et quelque temps après vous me dîtes la réponse +qu'elle vous avoit faite, dans laquelle sa modestie me parut +admirable. Après cela, Monsieur, peut-on m'attaquer sur le manque de +respect à mon maître, et ne croyez-vous pas que, si mes ennemis +avoient sçu tous les témoignages particuliers que je vous ai si +souvent donnez de mon zèle extraordinaire pour la personne de Sa +Majesté, et que vous avez eu la bonté de lui faire connoître, ne +croyez-vous pas, dis-je, qu'ils auroient cherché d'autres foibles en +moi que celui-là? Je n'en doute point, Monsieur; mais Dieu a confondu +leur malice; vous verrez qu'ils n'auront fait autre chose que de +m'avoit donné un honnête prétexte, en vous écrivant ceci, de faire +souvenir le roi de tous les sentimens où vous m'avez vu pour Sa +Majesté. + +«Cependant, Monsieur, j'attends avec une extrême résignation à ses +volontés la grâce de ma liberté, et j'ai d'ailleurs un si grand +déplaisir d'avoir offensé les personnes qui ne m'en avoient jamais +donné de sujet, que, si ma prison ne leur paroissoit pas une assez +rude pénitence, je serai toujours prêt à faire tout ce qu'elles +souhaiteront de moi pour leur entière satisfaction, leur étant +infiniment obligé quand elles me pardonneront, et ne leur sçachant pas +mauvais gré quand elles ne le feront pas. + +«Je sçais bien qu'il y a dans mon procédé plus d'imprudence que de +malice; mais l'innocence de mes intentions ne console pas les gens que +j'assassine, puis qu'ils sont aussi bien assassinés que si j'en avois +eu le dessein. + +«Ce que l'on peut dire en deux mots de tout ceci, c'est que le public +en me condamnant doit me plaindre, mais que les offensés peuvent me +haïr avec raison. + +«Voilà, Monsieur, ce que j'ai cru vous devoir apprendre de mes +affaires, pour vous montrer par le libre aveu que je fais de ma faute, +et le grand repentir que j'en ai, combien je suis éloigné d'en +commettre jamais de pareilles, ni de fâcher qui que ce soit mal à +propos. + +«Mais vous allez encore mieux voir, par le raisonnement que je vais +faire, combien je suis persuadé qu'il ne faut jamais rien écrire +contre personne: car, si l'on n'écrit que pour soi, c'est comme si +l'on le pensoit, et ceci est bien le plus sûr; si c'est pour le +montrer à quelqu'un, il est infaillible qu'on le sçaura tôt ou tard; +si la chose est mal écrite, elle fera de la honte; s'il y a de +l'esprit, elle fera des ennemis. Cela est tout au moins inutile s'il +est secret, et dangereux s'il est public.--Mais ce que je devois dire +devant toutes choses, c'est qu'en attirant la colère de Dieu et celle +du roi, cela expose aux querelles, aux prisons et autres disgrâces. Si +je ne vous connoissois bien, Monsieur, j'appréhenderois qu'en vous +paroissant aussi coupable que je le suis, cela ne me fît perdre votre +estime et votre amitié; mais je n'en suis point en peine, parce que je +sçais que vous connoissez le fond de mon coeur, que vous sçavez +qu'il y a des gens plus long-temps jeunes que d'autres, et que, si +j'ai été de ceux-là, les mauvais succès et les châtimens que j'ai eus +vous doivent empêcher de douter que je ne sois changé.» + + + + +HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES + + + + +LIVRE PREMIER + + +Sous le règne de Louis XIV, la guerre, qui duroit depuis vingt ans[2], +n'empêchoit point qu'on ne fît quelquefois l'amour; mais, comme la +cour n'étoit remplie que de vieux cavaliers insensibles, ou de jeunes +gens nés dans le bruit des armes et que ce métier avoit rendus +brutaux, cela avoit fait la plupart des dames un peu moins modestes +qu'autrefois, et, voyant qu'elles eussent langui dans l'oisiveté si +elles n'eussent fait des avances, ou du moins si elles eussent été +cruelles, il y en avoit beaucoup de pitoyables, et quelques unes +d'effrontées. + + +_Portrait de madame d'Olonne_[3]. + +Madame d'Olonne étoit de ces dernières. Elle avoit le visage rond, le +nez bien fait, la bouche petite, les yeux brillans et fins, et les +traits délicats. Le rire, qui embellit tout le monde, faisoit en elle +un effet tout contraire. Elle avoit les cheveux d'un châtain clair, le +teint admirable, la gorge, les mains et les bras bien faits; elle +avoit la taille grossière, et, sans son visage, on ne lui auroit pas +pardonné son air. Cela fit dire à ses flatteurs, quand elle commença à +paroître, qu'elle avoit assurément le corps bien fait; qui est ce que +disent ordinairement ceux qui veulent excuser les femmes qui ont trop +d'embonpoint. Cependant celle-ci fut trop sincère en cette rencontre +pour laisser les gens dans l'erreur; elle éclaircit du contraire qui +voulut, et il ne tint pas à elle qu'elle ne désabusât tout le monde. + +Madame d'Olonne avoit l'esprit vif et plaisant quand elle étoit libre; +elle étoit peu sincère, inégale, étourdie, peu méchante; elle aimoit +les plaisirs jusques à la débauche, et il y avoit de l'emportement +dans ses moindres divertissemens. Sa beauté, autant que son bien, +quoiqu'il ne fût pas médiocre, obligea d'Olonne[4] à la rechercher en +mariage. Cela ne dura pas long-temps: d'Olonne, qui étoit homme de +qualité et de grands biens, fut reçu agréablement de madame de la +Louppe, et il n'eut pas le loisir de soupirer pour des charmes qui +avoient fait deux ans durant tous les souhaits de toute la cour. Ce +mariage étant achevé, les amans qui avoient voulu être mariés se +retirèrent, et il en revint d'autres qui ne vouloient être qu'aimés. +L'un des premiers qui se présenta fut Beuvron, à qui le voisinage de +madame d'Olonne donnoit plus de commodité de la voir. Cette raison fut +cause qu'il l'aima assez long-temps sans qu'on s'en aperçût, et je +crois que cet amour eût toujours été caché si Beuvron n'eût jamais eu +des rivaux; mais le duc de Candale, étant devenu amoureux de madame +d'Olonne, découvrit bientôt ce qui demeuroit caché faute de gens +intéressés. Ce n'est pas que d'Olonne n'aimât sa femme; mais les maris +s'apprivoisent, et jamais les amants; et la jalousie de ceux-ci est +mille fois plus pénétrante que celle des autres. Cela fit donc que le +duc de Candale vit des choses que d'Olonne ne voyoit pas, et qu'il n'a +jamais vues, car il est encore à savoir que Beuvron ait aimé sa femme. + + +_Portrait de M. de Beuvron._ + +Beuvron[5] avoit les yeux noirs, le nez bien fait, la bouche petite et +le visage long, les cheveux fort noirs, longs et épais, la taille +belle. Il avoit assez d'esprit; ce n'étoit pas de ces gens qui +brillent dans les conversations, mais il étoit homme de bon sens et +d'honneur, quoique naturellement il eût aversion pour la guerre. Étant +donc devenu amoureux de madame d'Olonne, il chercha les moyens de lui +découvrir son amour. Leur voisinage à Paris lui en donnoit assez +d'occasions; mais la légèreté qu'elle témoignoit en toute chose lui +faisoit appréhender de s'embarquer avec elle. Enfin, s'étant trouvé un +jour tête-à-tête: «Si je ne voulois, lui dit-il, Madame, que vous +faire savoir que je vous aime, je n'aurois que faire de vous parler, +mes soins et mes regards vous ont assez dit ce que je sens pour vous; +mais, comme il faut, Madame, que vous répondiez un jour à ma passion, +il est nécessaire que je la découvre, et que je vous assure en même +temps que, soit que vous m'aimiez ou que vous ne m'aimiez pas, je suis +résolu de vous aimer toute ma vie.» + +Beuvron ayant cessé de parler: «Je vous avoue, Monsieur, lui répondit +madame d'Olonne, que ce n'est pas d'aujourd'hui que je reconnois que +vous m'aimez, et, quoique vous ne m'en ayez pas parlé, je n'ai pas +laissé de vous tenir compte de tout ce que vous avez fait pour moi dès +le premier moment que vous m'avez vue; et cela me doit servir d'excuse +quand je vous avouerai que je vous aime. Ne m'en estimez donc pas +moins, puisqu'il y a assez long-temps que je vous entends soupirer; et +quand même on pourroit trouver quelque chose à redire à mon peu de +résistance, ce seroit une marque de la force de votre mérite plutôt +que de ma facilité.» Après cet aveu, l'on peut bien juger que la dame +ne fut pas long-temps sans donner au cavalier les dernières faveurs. +Cela dura quatre ou cinq mois sans fracas de part ni d'autre; mais +enfin la beauté de madame d'Olonne faisoit trop de bruit, et cette +conquête promettoit trop de gloire en apparence à celui qui la feroit, +pour que l'on laissât Beuvron en repos. Le duc de Candale, qui étoit +l'homme de la cour le mieux fait, crut qu'il ne manquoit rien à sa +réputation que d'être aimé de la plus belle femme du royaume; il +résolut donc à l'armée, trois mois après la campagne, d'être amoureux +d'elle sitôt qu'il la verroit, et fit voir, par une grande passion +qu'il eut ensuite pour elle, qu'elles ne sont pas toujours des coups +du ciel et de la fortune. + + +_Portrait de monsieur le duc de Candale._ + +Le duc de Candale avoit les yeux bleus, le nez bien fait, les traits +irréguliers, la bouche grande et désagréable, mais de fort belles +dents, les cheveux blonds dorés, en la plus grande quantité du monde; +sa taille étoit admirable; il s'habilloit bien, et les plus propres +tâchoient de l'imiter; il avoit l'air d'un homme de grande qualité. Il +tenoit un des premiers rangs en France: il étoit duc et pair, +gouverneur de Bourgogne conjointement avec son père et seul gouverneur +de l'Auvergne, et colonel général de l'infanterie françoise. Le génie +en étoit médiocre; mais, dans ses premiers amours, il étoit tombé +entre les mains d'une dame qui avoit infiniment de l'esprit[6], et, +comme ils s'étoient fort aimés, elle avoit pris tant de soin de le +dresser, et lui de plaire à cette belle, que l'art avoit passé la +nature, et qu'il étoit bien plus honnête homme que mille gens qui +avoient bien plus d'esprit que lui[7]. + +Étant donc de retour de Catalogne, où il avoit commandé l'armée sous +l'autorité du prince de Conty[8], il commença de témoigner à madame +d'Olonne, par mille empressemens, l'amour qu'il avoit pour elle, dans +la pensée qu'il eut qu'elle n'eût jamais rien aimé. Voyant qu'elle ne +répondoit point à sa passion, il résolut de la lui apprendre de +manière qu'elle ne pût faire semblant de l'ignorer; mais, comme il +avoit pour toutes les femmes un respect qui tenoit un peu de la honte, +il aima mieux écrire à madame d'Olonne que de lui parler. + + +BILLET. + +_Je suis au désespoir, Madame, que toutes les déclarations d'amour se +ressemblent, et qu'il y ait quelquefois tant de différence dans les +sentimens; je sens, bien que je vous aime plus que tout le monde n'a +accoutumé d'aimer, et je ne sçaurois vous le dire que comme tout le +monde vous le dit. Ne prenez donc pas garde à mes paroles, qui sont +foibles et qui peuvent être trompeuses, mais faites réflexion, s'il +vous plaît, à la conduite que je vais avoir pour vous, et, si elle +vous témoigne que pour la continuer long-temps, de même force il faut +être vivement touché, rendez-vous à ces témoignages, et croyez que, +puisque je vous aime si fort n'étant point aimé de vous, je vous +adorerai quand vous m'aurez obligé à avoir de la reconnaissance._ + + +Madame d'Olonne, ayant lu ce billet, y fit cette réponse: + + +BILLET. + +_S'il y a quelque chose qui vous empêche d'être cru quand vous parlez +de votre amour, ce n'est pas qu'il importune, c'est que vous en parlez +trop bien: d'ordinaire les grandes passions sont plus confuses, et il +semble que vous écrivez comme un homme qui a bien de l'esprit, qui +n'est point amoureux, et qui veut le faire croire. Et puisqu'il me +semble ainsi à moi-même, qui meurs d'envie que vous disiez vrai, jugez +ce qu'il sembleroit à des gens à qui votre passion seroit +indifférente: ils n'hésiteroient pas à croire que vous voulez rire; +pour moi, qui ne veux jamais faire de jugemens téméraires, j'accepte +le parti que vous m'offrez, et je veux bien juger par votre conduite +des sentimens que vous avez pour moi._ + + +Cette lettre, que les connoisseurs eussent trouvée fort douce, ne la +parut pas trop au duc de Candale: comme il avoit beaucoup de vanité, +il avoit attendu des douceurs moins enveloppées. Cela l'obligea à ne +point tant presser madame d'Olonne qu'elle l'eût bien désiré; il en +faisoit sa bonne fortune en dépit d'elle-même, et la chose eût duré +long-temps si cette belle n'eût gagné sur sa modestie de lui faire +tant d'avances, qu'il crut pouvoir tout entreprendre auprès d'elle +sans trop s'exposer. Son affaire étant conclue, il s'aperçut bientôt +du commerce de Beuvron. Un prétendant ne regarde d'ordinaire que +devant soi; mais un amant bien traité regarde à droite et à gauche, et +n'est pas long-temps sans découvrir son rival. Sur cela le duc se +plaint; sa maîtresse le traite de bizarre et de tyran, et le prend sur +un ton si haut, qu'il lui demande pardon de ses soupçons et se croit +trop heureux de l'avoir radoucie. Ce calme ne dura pas long-temps. +Beuvron, de son côté, fait des reproches aussi inutiles que ceux du +duc, et, voyant qu'il ne peut détruire son rival par lui-même, il fait +sous main donner avis à d'Olonne que le duc de Candale est si bien +avec sa femme. D'Olonne lui défend de le voir, c'est-à-dire redouble +l'amour de ces deux amans, qui, ayant plus d'envie de se voir depuis +les défenses, en trouvèrent mille moyens plus commodes que ceux qu'ils +avoient auparavant. Cependant, Beuvron étant demeuré le maître du +champ de bataille, le duc de Candale recommence ses plaintes contre +lui; il fait de nouveaux efforts pour le chasser, mais inutilement: +madame d'Olonne lui dit qu'elle voyoit bien qu'il ne considéroit que +ses intérêts, et qu'il ne se soucioit point de la perdre, puisque, si +elle défendoit à Beuvron de la voir, son mari et tout le monde ne +douteroient pas du sacrifice. Madame d'Olonne, qui n'aime pas tant +Beuvron que le duc, ne le veut pourtant pas perdre, tant pour ce qu'un +et un sont deux, que parceque les coquettes croient retenir mieux +leurs amans par une petite jalousie que par une grande tranquillité. + +Dans cette entrefaite, Paget[9], homme assez âgé, de basse naissance, +mais fort riche, devint amoureux de madame d'Olonne, et, ayant +découvert qu'elle aimoit le jeu[10], crut que son argent lui tiendroit +lieu de mérite, et fonda ses plus grandes espérances sur la somme +qu'il résolut de lui offrir. Il avoit assez d'accès chez elle pour lui +parler lui-même s'il eût osé, mais il n'avoit pas la hardiesse de +faire un discours qui tireroit après lui de fâcheuses suites s'il +n'eût pas été bien reçu; il fit donc dessein de lui écrire, et lui +écrivit cette lettre: + + +LETTRE. + +_J'ai bien aimé des fois en ma vie, Madame, mais je n'ai jamais aimé +tant que vous. Ce qui me le fait croire, c'est que je n'ai jamais +donné à chacune de mes maîtresses plus de cent pistoles[11] pour avoir +leurs bonnes grâces, et pour les vôtres j'irais jusques à deux +mille[12]. Faites réflexion là-dessus, je vous prie, et songez que +l'argent est plus rare que jamais il n'a été._ + + +Quentine[13], femme de chambre et confidente de madame d'Olonne, lui +rendit cette lettre de la part de Paget, et incontinent après cette +belle lui fit la réponse qui s'ensuit: + + +LETTRE. + +_Je m'étois déjà bien aperçue que vous aviez de l'esprit par les +conversations que j'ai eues avec vous; mais je ne savois pas encore +que vous écrivissiez si bien que vous faites. Je n'ay rien vu de si +joli que votre lettre; je serai ravie d'en avoir souvent de +semblables, et ce pendant je serai bien aise de vous entretenir ce +soir à six heures._ + + +Paget ne manqua pas au rendez-vous, et s'y trouva en habit décent, +c'est-à-dire avec son sac et ses quilles. Quentine, l'ayant introduit +dans le cabinet de sa maîtresse, les laissa seuls. «Voilà, lui dit-il, +Madame, lui montrant ce qu'il portoit, ce qui ne se trouve pas tous +les jours; voulez-vous le recevoir?--Je le veux bien, dit madame +d'Olonne; mais cela nous amusera.» Ayant donc compté les deux mille +pistoles dont ils étoient convenus, elle les enferma dans une +cassette. Se mettant auprès de lui sur un petit lit de repos, qui ne +lui en servit pas long-temps: «Personne, lui dit-elle, Monsieur, +n'écrit en France comme vous. Ce que je vous vais dire n'est pas pour +faire le bel esprit; mais il est certain que je trouve peu de gens qui +en aient tant que vous. La plupart ne vous disent que des sottises, +et, quand ils vous veulent écrire des lettres tendres, ils pensent +avoir bien rencontré de nous dire qu'ils nous adorent, qu'ils vont +mourir si vous ne les aimez, et que, si vous leur faites cette grâce, +ils vous serviront toute leur vie. On a bien affaire de leurs +services.--Je suis ravi, dit Paget, que mes lettres vous plaisent. Je +ne dirois pas ceci ailleurs, mais à vous, Madame, je ne vous en ferai +pas la petite bouche, ni de façon: mes lettres ne me coûtent +rien.--Voilà, répondit-elle, ce qui est difficile à croire; il faut +donc que vous ayez un fort grand fonds.» Après quelques autres +discours, que l'amour interrompit deux ou trois fois, ils convinrent +d'une autre entrevue, et à celle-là d'une autre: de sorte que ces deux +mille pistoles valurent à Paget trois rendez-vous. + +Mais madame d'Olonne, se voulant prévaloir de l'amour de ce bourgeois +et de son bien, le pria, à la quatrième visite, de recommencer à lui +écrire de ces billets galans comme celui qu'elle avoit reçu de lui; +mais, voyant que cela tiroit à conséquence, il lui fit des reproches +qui ne lui servirent de rien, et tout ce qu'il put obtenir fut qu'il +ne seroit point chassé de chez elle, et qu'il pourroit venir jouer +lorsqu'elle le manderoit. + +Madame d'Olonne crut qu'en se laissant voir à Paget elle +entretiendroit ses désirs, et que peut-être seroit-il encore assez fou +pour les vouloir satisfaire, à quelque prix que ce fût; cependant, il +étoit assez amoureux pour ne se pouvoir empêcher de la voir, mais il +ne l'étoit pas assez pour acheter tous les jours ses faveurs[14]. + +Les choses étant en ces termes, soit que le dépit eût fait parler +Paget, soit que ses visites fréquentes et l'argent que jouoit madame +d'Olonne eussent fait faire des réflexions au duc de Candale, il pria +sa maîtresse, lorsqu'il partit pour la Catalogne[15], de ne plus voir +Paget, de qui le commerce nuisoit à sa réputation. Elle le promit, et +n'en fit rien; de sorte que le duc, apprenant par ceux qui lui +donnoient des nouvelles de Paris qu'il alloit plus souvent chez madame +d'Olonne qu'il n'avoit jamais fait, lui écrivit cette lettre: + + +LETTRE. + +_En vous disant adieu, je vous priai, Madame, de ne plus voir ce +coquin de Paget[16]; cependant il ne bouge de chez vous. N'avez-vous +point de honte de me mettre en état d'appréhender auprès de vous un +misérable bourgeois, qui ne peut jamais être craint que par l'audace +que vous lui donnez? Si vous n'en rougissez, Madame, j'en rougis pour +vous et pour moi, et, de peur de mériter cette honte dont vous voulez +m'accabler, je vais faire un effort sur mon amour pour ne vous plus +regarder que comme une infâme._ + + +Madame d'Olonne fut fort surprise de recevoir cette lettre si rude; +mais, comme sa conscience lui faisoit encore des reproches plus aigres +que son amant, elle ne chercha point de raisons pour se défendre, et +se contenta de répondre en ces termes: + + +LETTRE. + +_Ma conduite passée est si ridicule, mon cher, que je désespérerois +d'être jamais aimée de vous si je ne me pouvois sauver sur l'avenir +par les assurances que je vous donne d'un procédé plus honnête; mais +je vous jure par vous-même, qui est ce que j'ai de plus cher au monde, +que Paget n'entrera jamais chez moi, et que Beuvron, que mon mari me +force de voir, me verra si rarement que vous connaîtrez bien que vous +seul me tenez lieu de toutes choses._ + + +Le duc de Candale fut tout à fait assuré par cette lettre; il fit +ensuite des résolutions de ne plus condamner sa maîtresse sur des +apparences qu'il jugea toutes trompeuses. Pour avoir été, à ce qu'il +lui sembloit, sans raison soupçonneux, il se jeta dans l'autre +extrémité de la confiance, et prit en bonne part tout ce que madame +d'Olonne lui fit, six mois durant, de coquetteries et d'infidélités, +car elle continua de voir Paget et de donner des faveurs à Beuvron; +et, quoiqu'on en écrivît de plusieurs endroits au duc de Candale, il +crut que cela venoit de son père ou de ses amis, qui le vouloient +détacher de l'amour de madame d'Olonne, croyant que cette passion +l'empêcheroit de songer au mariage. + +Il revint donc de l'armée plus amoureux qu'il n'avoit encore été. +Madame d'Olonne aussi, auprès de qui une si longue absence faisoit +passer le duc de Candale pour un nouvel amant, redoubla ses +empressements pour lui, à la vue même de toute la cour. Cet amant +prenoit les imprudences qu'elle faisoit pour le voir pour les marques +d'une passion dont elle n'étoit plus la maîtresse, quoique ce ne +fussent que des témoignages du déréglement naturel de sa raison; quand +elle avoit quelque emportement pour lui qui éclatoit, il la croyoit +vivement touchée, et cependant elle n'étoit que folle. Il étoit +tellement persuadé de la passion qu'elle avoit pour lui, que, quand il +mouroit d'amour pour elle, il appréhendoit encore d'être ingrat. + +On peut bien juger que la conduite de ces amans fit grand bruit. Ils +avoient tous deux des ennemis; mais la fortune de l'un et la beauté de +l'autre leur avoient fait beaucoup d'envieux. Quand tout le monde les +auroit voulu servir, ils auroient tout détruit par leur imprudence, et +tout le monde leur vouloit nuire. Ils se donnoient rendez-vous +partout, sans avoir pris aucune mesure avec personne. Ils se voyoient +quelquefois dans une maison que le duc de Candale tenoit sous le nom +d'une dame de la campagne, que madame d'Olonne faisoit semblant +d'aller voir, et, le plus souvent, la nuit chez elle-même. Tous ces +rendez-vous n'usoient pas tout le temps de cette perfide; lorsque le +duc sortoit d'auprès d'elle, elle alloit à la conquête de quelque +nouvel amant, ou, du moins, rassurer Beuvron, par mille douceurs, des +craintes que le duc lui avoit données. + +L'hiver se passa ainsi sans que le duc de Candale soupçonnât quoi que +ce soit de méchant de tout ce qu'elle lui faisoit, et il la quitta, +pour retourner à l'armée, aussi satisfait d'elle qu'il l'avoit jamais +esté. Il n'y fut pas deux mois qu'il apprit des nouvelles qui +troublèrent sa joie. Ses amis particuliers[17], qui prenoient garde de +près à la conduite de sa maîtresse, ne lui avoient osé rien dire, tant +ils le trouvoient préoccupé de cette infidèle; mais, s'étant passé +depuis son absence quelque chose de fort extraordinaire, et ne +craignant pas qu'elle détruisît par sa vue les impressions qu'ils lui +vouloient donner, ils hasardèrent tous ensemble, sans qu'ils fissent +paroître leur concert, de lui apprendre sa conduite. Ils lui mandèrent +donc, chacun séparément, que Jeannin avoit un grand attachement pour +madame d'Olonne; que ses assiduités faisoient croire, non seulement un +dessein, mais un heureux succès, et qu'enfin, quand elle ne seroit pas +coupable, il devroit n'être pas content d'elle, de voir qu'elle fût +soupçonnée de tout le monde. + +Mais, pendant que ces nouvelles vont porter la rage dans l'âme du duc +de Candale, il est à propos de parler de la naissance, du progrès et +de la fin de la passion de Jeannin[18]. + + +_Portrait de monsieur Jeannin de Castille._ + +Jeannin de Castille avoit la taille belle, le visage agréable, bien de +la propreté, fort peu d'esprit; de même naissance et même profession +que Paget, et beaucoup de bien comme lui. Il étoit assez bien fait +pour faire croire que, s'il eût porté l'epée, il eût eu des bonnes +fortunes par son mérite seulement; mais sa profession et ses richesses +faisoient soupçonner que toutes les femmes qu'il avoit aimées étoient +intéressées, de sorte que, lorsqu'on le vit amoureux de madame +d'Olonne, on ne douta point qu'il fût aimé pour son argent. + +Le roi, après avoir passé les étés sur les frontières, revenoit +d'ordinaire à Paris les hivers, et tous les divertissemens du monde +occupoient tour à tour son esprit: le billard, la paume, la chasse, la +comédie et la danse, avoient chacun leur temps avec lui; c'étoit alors +les loteries dont il étoit question[19], et cela les avoit tellement +mises à la mode que chacun en faisoit, les uns d'argent, les autres de +bijoux et de meubles. Madame d'Olonne en voulut faire une de cette +sorte; mais, au lieu que, dans la plupart, on y employoit tout +l'argent qu'on avoit eu, et que l'on faisoit, après, le partage, dans +celle-ci, qui étoit de dix mille écus, il n'y en eut pas cinq +d'employés, et ces cinq là encore furent distribués selon le choix de +madame d'Olonne. Lorsqu'elle fit les premières propositions de la +loterie, Jeannin s'y trouva, et, comme elle demandoit une somme à +chacun selon sa force et qu'elle lui eût dit qu'il falloit qu'il +donnât mille francs, il lui répondit qu'il le vouloit bien et qu'il +lui promettoit de plus de lui faire parmi ses amis jusqu'à neuf mille +livres. Quelque temps après, tout le monde étant sorti, hormis +Jeannin: «Je ne sais, Madame, lui dit-il, si ma passion ne vous est +pas encore connue, car il y a long-temps que je vous aime, et je suis +déjà en grandes avances de soins; mais, après m'être entièrement donné +à vous, il faut que je vous demande la confirmation de mon bail: +octroyez-la moi, Madame, je vous en supplie, et remarquez qu'avec les +mille francs à quoi vous m'avez taxé je vous en donne encore neuf pour +être bien avec vous, car ce que je vous ai dit de mes amis n'a été que +pour tromper ceux qui étoient ici quand je vous ai parlé de cette +affaire.--Je vous avoue, Monsieur, lui répondit madame d'Olonne, que +je ne vous ai point cru amoureux qu'aujourd'hui. Ce n'est pas que je +n'aie remarqué de certaines mines en vous qui me faisoient soupçonner +quelque chose, mais je suis tellement rebutée de ces façons, et les +soupirs et les langueurs sont, à mon gré, une si pauvre galanterie et +de si foibles marques d'amour, que, si vous n'eussiez pris avec moi +une conduite plus honnête, vous eussiez perdu vos peines toute votre +vie. Pour ce qui est maintenant de reconnoissance, vous pouvez croire +qu'on n'est pas loin d'aimer quand on est bien persuadée d'être +aimée.» Il n'en fallut point davantage à Jeannin pour lui faire croire +qu'il étoit à l'heure du berger. Il se jeta aux pieds de madame +d'Olonne, et, comme il se vouloit servir de cette action d'humilité +pour un prétexte à de plus hautes entreprises: «Non, non, dit-elle, +Monsieur; cela ne va pas comme vous pensez. En quel pays avez-vous ouï +dire que les femmes fassent des avances? Quand vous m'aurez donné de +véritables marques d'une grande passion, je n'en serai pas ingrate.» +Jeannin, qui vit bien que chez elle l'argent se délivroit avant la +marchandise, lui dit qu'il avoit deux cents pistoles et qu'il les lui +donneroit si elle vouloit. Elle y consentit, et les ayant reçues: «Si +vous trouvez bon, lui dit-il, Madame, de m'accorder quelque faveur sur +le tant moins de ces dernières, je vous serai fort obligé, ou, si vous +voulez attendre d'avoir toute la somme, faites-moi votre billet de ce +que je viens de vous donner pour valeur reçue.» Elle aima mieux le +baiser que d'écrire, et, un moment après, Jeannin sortit en l'assurant +qu'il lui apporteroit le reste le lendemain. Il n'y manqua pas aussi. +L'argent ne fut pas plutôt compté qu'elle lui tint parole, avec tout +l'honneur qu'on peut avoir dans un tel traité. + +Quoique Jeannin fût entré par la même porte que Paget, elle en usa +bien mieux avec lui, soit qu'à la longue elle esperât d'en tirer de +grands avantages, soit qu'il eût quelque mérite caché qui lui tînt +lieu de libéralité. Elle ne lui demanda pas de nouvelles preuves +d'amour pour lui donner de nouvelles faveurs. Les dix mille livres le +firent aimer trois mois durant, c'est-à-dire traiter comme si on l'eût +aimé. + +Cependant le duc de Candale, ayant reçu des lettres des nouvelles +affaires de sa maîtresse, lui écrivit ceci: + + +LETTRE. + +_Quand vous pourriez vous justifier à moi de toutes les choses dont on +vous accuse, je ne sçaurois plus vous aimer; quand vous ne seriez que +malheureuse, vous y avez trop contribué pour ne pas me deshonorer en +vous aimant. Tous les amans sont d'ordinaire ravis d'entendre nommer +leurs maîtresses; pour moi, je tremble aussitôt que j'entends ou que +je lis votre nom: il me semble toujours, en ces rencontres, que je +vais apprendre une histoire de vous, pire, s'il se peut, que les +premières. Cependant je n'ai que faire, pour vous mépriser jusques au +dernier point, d'en sçavoir davantage; vous ne pouvez rien ajouter à +votre infamie: attendez-vous aussi à tout le ressentiment que mérite +une femme sans honneur d'un honnête homme qui l'a fort aimée. Je +n'entre dans aucun détail avec vous, parceque je ne cherche pas votre +justification, et que non seulement vous êtes convaincue à mon égard, +mais que je ne puis jamais revenir pour vous._ + + +Le duc de Candale écrivit cette lettre dans le temps qu'il alloit +partir pour retourner à la cour; il venoit de perdre un combat, et +cela n'avoit pas peu contribué à l'aigreur de sa lettre: il ne pouvoit +souffrir d'être battu partout, et ce lui eût été quelque consolation +aux malheurs de la guerre s'il eût été plus heureux en amour. Il +commença donc son voyage avec un chagrin épouvantable. En d'autres +temps il seroit venu en poste; mais, comme s'il eût eu quelque +pressentiment de sa mauvaise fortune, il venoit le plus lentement du +monde. Il commença, par les chemins, de sentir quelque incommodité; à +Vienne, il se trouva fort mal, mais, comme il n'étoit plus qu'à une +journée de Lyon, il y voulut aller, sçachant bien qu'il y seroit mieux +secouru. Cependant, les fatigues de la campagne l'ayant fort abattu, +ses déplaisirs l'achevèrent, et sa jeunesse, avec l'assistance des +meilleurs médecins, ne lui put sauver la vie; mais, comme ses plus +grands maux ne lui pouvoient ôter le souvenir de l'infidélité de +madame d'Olonne, il lui écrivit cette lettre la veille de sa mort. + + +LETTRE. + +_Si je pouvois conserver pour vous de l'estime en mourant, il me +fâcheroit fort de mourir; mais, ne pouvant plus vous estimer, je ne +sçaurois avoir de regret à la vie. Je ne l'aimois que pour la passer +doucement avec vous[20]. Puisqu'un peu de mérite que j'avois et la +plus grande passion du monde ne m'en ont pu faire venir à bout, je n'y +ai plus d'attachement, et je vois bien que la mort me va délivrer de +beaucoup de peines. Si vous étiez capable de quelque tendresse, vous +ne me pourriez voir en l'état où je suis sans étouffer de douleur. +Mais, Dieu merci, la nature y a mis bon ordre, et, puisque vous +pouviez mettre tous les jours au désespoir l'homme du monde qui vous +aimoit le plus, vous pourrez bien le voir mourir sans en être touchée. +Adieu[21]._ + + +La première lettre que le duc de Candale avoit écrite à madame +d'Olonne sur le sujet de Jeannin lui avoit fait tant de peur de son +retour, qu'elle l'appréhendoit comme la mort, et je pense qu'elle +souhaitoit de ne le revoir jamais. Cependant le bruit de l'extrémité +où il étoit la mit au désespoir, et la nouvelle de sa mort, que lui +donna son amie la comtesse de Fiesque[22], faillit à la faire mourir +elle-même. Elle fut quelque temps sans connoissance et ne revint qu'au +nom de Mérille, qu'on lui dit qui lui vouloit parler. + +Mérille[23] étoit le principal confident du duc, qui apportoit à +madame d'Olonne, de la part de son maître, la lettre qu'il lui avoit +écrite en mourant, et la cassette où il enfermoit ses lettres et +toutes les autres faveurs qu'il avoit reçues d'elle. Après avoir lu +cette dernière lettre, elle se mit à pleurer plus fort qu'auparavant. +La comtesse, qui ne la quittoit point en un état si déplorable, lui +proposa, pour amuser sa douleur, d'ouvrir cette cassette. La comtesse +trouva d'abord un mouchoir marqué de sang en quelques endroits. «Ah! +mon Dieu! s'écria madame d'Olonne, quoi! ce pauvre garçon qui avoit +tant d'autres choses de plus grande conséquence avoit gardé jusques à +ce mouchoir! Y a-t-il rien au monde de si tendre?» Et là-dessus elle +raconta à la comtesse que, s'étant quelques années auparavant coupée +en travaillant auprès de lui, il lui avoit demandé ce mouchoir dont +elle avoit essuyé sa main, et l'avoit toujours gardé depuis. Après +cela elles trouvèrent des bracelets, des bourses, des cheveux et des +portraits de madame d'Olonne et comme elles furent tombées sur les +lettres, la comtesse pria son amie qu'elle en pût lire quelques unes. +Madame d'Olonne y ayant consenti, la comtesse ouvrit celle-ci la +première. + + +LETTRE. + +_On dit ici que vous avez été battu. Ce peut être un faux bruit de vos +envieux, mais ce peut être aussi une vérité. Ah! mon Dieu! dans cette +incertitude, je vous demande la vie de mon amant et je vous abandonne +l'armée; oui, mon Dieu, et non seulement l'armée, mais l'État et tout +le monde ensemble. Depuis que l'on m'a dit cette triste nouvelle, sans +rien particulariser de vous, j'ai fait vingt visites par jour, j'ai +jeté des propos de guerre pour voir si je n'apprendrois rien qui me +puisse soulager. On me dit par tout que vous avez été battu; mais on +ne me parle point de vous en particulier. Je n'oserois demander ce que +vous êtes devenu; non que je craigne de faire voir par là que je vous +aime: je suis en de trop grandes alarmes pour avoir rien à ménager, +mais je crains d'apprendre plus que je ne voudrois sçavoir. Voilà +l'état où je suis et où je serai jusqu'au premier ordinaire, si j'ai +la force de l'attendre. Ce qui redouble mes inquiétudes, c'est que +vous m'avez si souvent promis de m'envoyer exprès des courriers à +toutes les affaires extraordinaires, que je prends en mauvaise part de +n'en avoir point eu à celle-ci._ + + +Pendant que la comtesse lisoit cette lettre avec peine, car elle en +étoit touchée, madame d'Olonne fondoit en larmes; après l'avoir lue +elles furent toutes deux quelque temps sans parler. «Je n'en lirai +plus d'aujourd'hui, lui dit la comtesse, car, puisque cela me donne de +la peine, il vous en doit bien donner davantage.--Non, non, reprit +madame d'Olonne; continuez, je vous prie, ma chère: cela me fait +pleurer, mais cela me fait souvenir de lui[24].» La comtesse ayant +ouvert une autre lettre, elle y trouva ceci: + + +LETTRE. + +_Eh quoi! ne me laisserez-vous jamais en repos? serai-je toujours dans +des craintes de vous perdre, ou par votre mort, ou par votre +changement? Tant que la campagne dure je suis dans de perpétuelles +alarmes; les ennemis ne tirent pas un coup que je ne m'imagine que ce +soit à vous. J'apprends ensuite que vous perdez un combat sans savoir +ce que vous êtes devenu, et, quand après mille mortelles craintes je +sais enfin que ma bonne fortune vous a sauvé, car vous avez bien su +que vous n'avez nulle obligation à la vôtre, on dit que vous êtes en +Avignon entre les bras de madame de Castellanne[25], où vous vous +consolez de vos malheurs. Si cela est, je suis bien malheureuse que +vous n'ayez pas perdu la vie avec la bataille. Oui, mon cher, +j'aimerois mieux vous voir mort qu'inconstant, car j'aurois le plaisir +de croire que, si vous aviez vécu davantage, vous m'auriez toujours +aimée, au lieu que je n'ai plus que la rage dans le coeur de me voir +abandonnée pour une autre qui ne vous aime pas tant que moi._ + + +«Qu'apprends-je là! dit la comtesse; Monsieur de Candale aimoit madame +de Castelanne, Mérille?--Non, non, Madame lui dit-il; il fut deux +jours en Avignon, à son retour de l'armée, pour se rafraîchir, et là +il vit deux fois madame de Castelanne. Juger si cela se peut appeler +amour! Mais, Madame, ajouta-t-il en s'adressant à madame d'Olonne, qui +vous a si bien instruite de tout ce que faisoit mon maître?--Hélas! +répondit-elle, je ne sais là-dessus que le bruit public; mais il est +si commun de cette passion même qu'elle est en partie cause de sa +mort[26], que personne ici ne l'ignore. Et se remettant à pleurer plus +fort qu'auparavant, la comtesse, qui ne cherchoit qu'à faire diversion +à sa douleur, lui demanda si elle ne connoissoit pas de qui étoit +l'écriture d'un dessus de lettre qu'elle lui montra. «Oui! répondit +madame d'Olonne, c'est une lettre de mon maître d'hôtel.--Ceci doit +être curieux, dit la comtesse; il faut voir ce qu'il écrit.» Et +là-dessus elle ouvrit cette lettre. + + +LETTRE. + +_Quoi que Madame vous mande, sa maison ne se désemplit point des +Normands. Ces diables seroient bien mieux en leur pays qu'ici. +J'enrage, Monseigneur, de voir ce que je vois, dont je ne vous mande +pas les particularités, parceque j'espère que vous serez bientôt ici +où vous mettrez ordre à tout vous-même._ + + +Par ces Normands le maître d'hôtel entendoit parler de Beuvron et de +ses frères, Ivry et le chevalier de Saint-Evremond[27], et l'abbé de +Villarceaux, qui étoient fort assidus chez madame d'Olonne. La naïveté +avec laquelle ce pauvre homme mandoit ces nouvelles au duc de Candale +toucha si fort cette folle, qu'après avoir regardé quelle mine feroit +la comtesse, elle se mit à rire à gorge déployée. La comtesse, qui +n'avoit pas tant de sujet de s'affliger qu'elle, la voyant rire ainsi, +se mit à rire aussi[28]. Il n'y eut que le pauvre Mérille qui, ne +pouvant souffrir une joie si hors de propos, redoubla ses larmes et +sortit brusquement de ce cabinet. Deux ou trois jours après, madame +d'Olonne étant toute consolée, la comtesse et ses autres amies lui +conseillèrent de pleurer pour son honneur, lui disant que son affaire +avec le duc de Candale avoit été trop publique pour en faire finesse. +Elle se contraignit donc encore trois ou quatre jours, après quoi elle +revint à son naturel; et ce qui hâta ce retour fut le carnaval, qui, +en lui donnant lieu de satisfaire à son inclination, lui aida encore à +contenter son mari, lequel avoit de grands soupçons de son +intelligence avec le duc de Candale, et se trouvoit fort heureux d'en +être délivré. Pour lui faire donc croire qu'elle n'avoit plus rien +dans le coeur, elle se masqua quatre ou cinq fois avec lui, et, +voulant entièrement regagner sa confiance par une grande sincérité, +elle lui avoua non seulement son amour pour le duc, non seulement +qu'elle lui avoit accordé les dernières faveurs, mais les +particularités de ses jouissances; et, comme elle spécifioit le +nombre: «Il ne vous aimoit guère, Madame, dit-il, voulant insulter à +la mémoire du pauvre défunt, puisqu'il faisoit si peu de chose[29] +pour une si belle femme que vous.» + +Il n'y avoit encore que huit jours qu'elle avoit quitté le lit, +qu'elle gardoit depuis quatre mois pour une fort grande incommodité à +la jambe, lorsqu'elle résolut de se masquer, et cette envie avança +plus sa guérison que tous les remèdes qu'elle faisoit il y avoit +long-temps. Elle se masqua donc par quatre ou cinq fois avec son mari; +mais comme ce n'étoit que de petites mascarades obscures, elle en +voulut faire une grande et fameuse dont il fût parlé; et pour cet +effet elle se déguisa, elle quatrième, en capucin, et fit déguiser +deux autres de ses amis en soeurs collettes. Les capucins étoient +elle, son mari, Ivry et l'abbé de Villarceaux; les religieuses étoient +Craf, Anglois, et le marquis de Sillery. Cette troupe courut toute la +nuit du mardi gras en toutes les assemblées[30]. Le roi et la reine, +sa mère, ayant appris cette mascarade, s'emportèrent fort contre +madame d'Olonne, et dirent publiquement qu'ils vengeroient le tort et +le mépris qu'on avoit fait de la religion en ce rencontre. On adoucit +quelque temps après les esprits de leurs Majestés, et toutes ces +menaces aboutirent à n'avoir plus d'estime pour madame d'Olonne[31]. + +Pendant que toutes ces choses se passoient, Jeannin jouissoit +paisiblement de sa maîtresse. Lorsqu'elle fit tirer la loterie, j'ai +déjà dit que des dix mille écus qu'elle avoit reçus, elle n'en avoit +tout au plus employé que la moitié, et la plus grande partie de cette +moitié fut distribuée aux capucins, aux soeurs collettes et autres +de la cabale. Le prince de Marsillac, qui alloit jouer le premier rôle +sur ce théâtre, y eut le plus gros lot, qui étoit un brasier d'argent. +Jeannin, avec toutes les faveurs qu'il recevoit, n'eut qu'un bijou de +fort peu de valeur. Le grand bruit qui couroit de l'infidélité de +cette loterie lui donna du chagrin de voir qu'il n'étoit pas mieux +traité que les plus indifférens. Il s'en plaignit à madame d'Olonne. +Elle qui ne vouloit pas lui faire confidence de sa friponnerie, reçut +ses plaintes le plus aigrement du monde, de sorte qu'avant de se +quitter ils en vinrent de part et d'autre aux reproches, l'un de son +argent, et l'autre de ses faveurs. Pour conclusion, madame d'Olonne +lui défendit son logis, et Jeannin lui dit qu'il ne lui avoit jamais +obéi de si bon coeur qu'il feroit en ce rencontre, et que ce +commandement lui alloit sauver des peines et de la dépense. + +Cependant le commerce de Beuvron avec elle duroit toujours. Soit que +le cavalier ne fût guère amoureux, soit qu'il se sentît trop heureux +d'avoir de ses faveurs à quelque prix que ce fût, il la tourmentoit +peu sur sa conduite; elle le traitoit aussi de son pis aller, et +l'aimoit toujours mieux que rien. + +Quelque temps après la rupture de Jeannin, Marsillac, qui avoit des +amis plus éveillés que lui, fut conseillé par eux de s'attacher à +madame d'Olonne. Ils lui dirent qu'il étoit en âge de faire parler de +lui, que les femmes donnoient de l'estime aussi bien que les armes; +que madame d'Olonne, étant une des plus belles femmes de la cour, +outre de grands plaisirs, pouvoit encore bien faire de l'honneur à qui +en seroit aimé, et qu'en tout cas la place du duc de Candale étoit +quelque chose de fort honorable à remplir. Avec toutes ces raisons, +ils poussèrent Marsillac à rendre des assiduités à madame d'Olonne; +mais, parceque naturellement il se défioit fort de lui-même, sa +cabale, qui s'en défioit fort aussi, jugea qu'il ne falloit pas le +laisser sur la bonne foi auprès d'elle, et il fut arrêté qu'on lui +donneroit Sillery[32] pour le conduire et assister dans les +rencontres. Marsillac lui avoit rendu de fort grandes assiduités deux +mois durant sans lui avoir parlé d'amour qu'en termes généraux. Il +avoit pourtant dit à Sillery, il y avoit plus de six semaines, qu'il +lui avoit fait sa déclaration, et il lui avoit même inventé une +réponse un peu rude, afin qu'il ne trouvât point étrange qu'il fût si +long-temps à recevoir des faveurs. Quand ce gouverneur, pour servir +son pupille, parla ainsi à madame d'Olonne: «Je sais bien, Madame, +qu'il n'y a rien de si libre que l'amour, et que, si le coeur n'est +touché par inclination, on ne persuade guère l'esprit par les paroles; +mais je ne laisserai pas de vous dire que, quand on est jeune et qu'on +est à marier, je ne comprends pas pourquoi on refuse un beau jeune +gentilhomme amoureux qui a de quoi, ou je suis fort trompé, autant que +personne de la cour. C'est du pauvre Marsillac dont je vous parle, +Madame, puisqu'il vous aime éperdument. Pourquoi êtes-vous ingrate, +ou, si vous sentez que vous ne pouvez l'aimer, pourquoi l'amusez-vous? +Aimez-le, ou vous en défaites.--Je ne sais pas depuis quand, répondit +madame d'Olonne, les hommes prétendent que nous les aimions sans +qu'ils nous l'aient demandé, car j'ai ouï dire autrefois que c'étoit +eux qui faisoient les avances. Je sçavois bien qu'ils traitoient dans +ces derniers temps la galanterie d'une étrange manière, mais je ne +sçavois pas qu'ils l'eussent réduite au point de vouloir que les +femmes les priassent.» + +«Quoi! repondit Sillery, Marsillac n'a pas dit qu'il vous +aimoit?--Non, Monsieur, lui dit-elle; c'est vous qui me l'avez appris. +Ce n'est pas que les soins qu'il m'a rendus ne m'aient fait soupçonner +qu'il y avoit quelque dessein; mais jusqu'à ce que l'on ait parlé nous +n'entendons point le reste.--Ah! Madame, repliqua Sillery, vous n'avez +pas tant de tort que je pensois. La jeunesse de Marsillac le rend +timide: c'est ce qui l'a fait faillir; mais cette jeunesse aussi fait +bien excuser des choses avec les femmes. On n'a guère de tort à l'âge +qu'il a, et pour les gens de vingt ans il y a bien du retour à la +miséricorde.--J'en demeure d'acord, reprit madame d'Olonne; la honte +d'un jeune homme donne de la pitié et jamais de la colère; mais je +veux aussi qu'il ait du respect.--Appelez-vous, Madame, respect, lui +dit Sillery, de n'oser dire que l'on aime? C'est sottise toute pure, +je dis à l'égard d'une femme qui ne voudroit pas aimer; car, en ce +cas-là, on ne perdroit pas son temps et l'on sauroit bientôt à quoi +s'en tenir. Mais ce respect que vous demandez, Madame, ne vous est bon +qu'avec ceux pour qui vous n'avez nulle inclination, car, si celui que +vous voudriez aimer en avoit un peu trop, vous seriez bien +embarrassée.» Comme il achevoit de parler il entra des gens, et +quelque temps après, étant sorti, il s'en alla trouver Marsillac, à +qui ayant fait mille reproches de sa timidité, il lui fit promettre +qu'avant la fin du jour il feroit une déclaration à sa maîtresse; il +lui dit même une partie des choses qu'il falloit qu'il dît, dont +Marsillac ne se souvint pas un moment après; et, l'ayant encouragé +autant qu'il put, il le vit partir pour cette grande expédition. + +Cependant Marsillac étoit en d'étranges inquiétudes. Tantôt il +trouvoit que son carrosse alloit trop vite, tantôt il souhaitoit de ne +pas trouver madame d'Olonne à son logis, ou de trouver quelqu'un avec +elle; enfin il craignoit les mêmes choses qu'un honnête homme eût +désiré de tout son coeur. Cependant il fut assez malheureux pour +rencontrer sa maîtresse et pour la trouver seule. Il l'aborda avec un +visage si embarrassé que, si elle n'eût déjà su son amour par Sillery, +elle l'eût découvert à le voir cette seule fois-là. Cet embarras lui +servit à persuader, plus que tout ce qu'il eût pu dire et que +l'éloquence de son ami; et voilà pourquoi en amour les sots sont plus +heureux que les habiles. + +La première chose que fit Marsillac[33] après s'être assis, ce fut de +se couvrir, tant il étoit hors de lui-même; un instant après, s'étant +aperçu de sa sottise, il ôta son chapeau et ses gants, puis en remit +un, et tout cela sans dire un mot. «Qu'y a-t-il, Monsieur? lui dit +madame d'Olonne; vous paraissez avoir quelque chose dans l'esprit.--Ne +le devinez-vous pas, Madame? dit Marsillac.--Non, dit-elle, je n'y +comprends rien; comment entendrois-je ce que vous ne me dites pas, moi +qui ai bien de la peine à concevoir ce que l'on me dit?--C'est, je +m'en vais vous le dire, répliqua Marsillac en se radoucissant +niaisement, c'est que je vous aime.--Voilà bien des façons, dit-elle, +pour peu de chose! Je ne vois pas qu'il y ait tant de difficulté à +dire qu'on aime; il m'en paroît bien plus à bien aimer.--Oh! Madame, +j'ai bien plus de peine à le dire qu'à le faire; je n'en ai point du +tout à vous aimer, et j'en aurois tellement à ne vous aimer pas que je +n'en viendrois jamais à bout, quand vous me l'ordonneriez mille +fois.--Moy, Monsieur, repartit madame d'Olonne en rougissant, je n'ai +rien à vous commander.» Tout autre que Marsillac eût entendu la +manière fine dont madame d'Olonne se servoit pour lui permettre de +l'aimer; mais il avoit l'esprit tout bouché. C'étoit de la délicatesse +perdue que d'en avoir avec lui. «Quoi! Madame, lui dit-il, vous ne +m'estimez pas assez pour m'honorer de vos commandemens?--Eh bien! lui +dit-elle, serez-vous bien aise que je vous ordonne de ne me plus +aimer?--Non, Madame, reprit-il brusquement.--Que voulez-vous donc? +reprit madame d'Olonne.--Vous aimer toute ma vie.--Eh bien! aimez tant +qu'il vous plaira, et espérez.» C'étoit assez à un amant plus pressant +que Marsillac pour venir bientôt aux dernières faveurs; cependant, +quoi que madame d'Olonne pût faire, il la fit encore durer deux mois; +enfin, quand elle se rendit, elle fit toutes les avances. +L'établissement de ce nouveau commerce ne lui fit pas rompre celui +qu'elle avoit avec Beuvron; le dernier amant étoit toujours le mieux +aimé, mais il ne l'étoit pas assez pour chasser Beuvron, qui étoit un +second mari pour elle. + +Un peu devant la rupture de Jeannin avec madame d'Olonne, le chevalier +de Grammont en étoit devenu amoureux, et, comme c'est une personne +fort extraordinaire, il est à propos d'en faire la description. + + +_Portrait du chevalier de Grammont[34]._ + +Le chevalier avoit les yeux rians, le nez bien fait, la bouche belle, +une fossette au menton, qui faisoit un agréable effet dans son visage, +je ne sais quoi de fin dans la physionomie, la taille assez belle, +s'il ne se fût point voûté; l'esprit galant et délicat. Cependant sa +mine et son accent faisoient bien souvent valoir ce qu'il disoit, qui +devenoit rien dans la bouche d'un autre. Une marque de cela, c'est +qu'il écrivoit le plus mal du monde, et il écrivoit comme il parloit. +Quoi qu'il soit superflu de dire qu'un rival soit incommode, le +chevalier l'étoit au point qu'il eût mieux valu pour une pauvre femme +en avoir quatre autres sur les bras que lui seul. Il étoit alerte +jusqu'à ne pas dormir; il étoit libéral jusqu'à la profusion. Par là +sa maîtresse et ses rivaux ne pouvoient avoir de valets ni de secrets +qui ne fussent sçus; d'ailleurs le meilleur garçon du monde. Il y +avoit douze ans qu'il aimoit la comtesse de Fiesque, femme aussi +extraordinaire que lui, c'est-à-dire aussi singulière en mérites que +lui en méchantes qualités. Mais comme, de ces douze ans, il y en avoit +cinq qu'elle étoit exilée auprès de mademoiselle d'Orléans, fille de +Gaston de France, princesse que la fortune persécutoit parcequ'elle +avoit de la vertu et qu'elle ne pouvoit réduire son grand courage aux +bassesses que la cour demande, pendant leur absence le chevalier ne +s'étoit pas adonné à une constance fort régulière; et, quoique la +comtesse fût fort aimable, il méritoit quelque excuse de sa légèreté, +puisqu'il n'en avoit jamais reçu de faveur. Il y avoit pourtant des +gens à qui il avoit donné de la jalousie; Rouville[35] en étoit un, +et, comme un jour celui-ci reprochoit à la comtesse qu'elle aimoit le +chevalier, cette belle lui dit qu'il étoit fol de croire qu'elle pût +aimer le plus grand fripon du monde. «Voilà une plaisante raison, +Madame, lui dit-il, que vous m'alléguez pour vous justifier! Je sais +que vous êtes encore plus friponne que lui, et je ne laisse pas de +vous aimer.» + + +_Portrait de madame la comtesse de Fiesque[36]._ + +Quoique le chevalier aimât partout, il avoit pourtant un si grand +foible pour la comtesse, que, quelque engagement qu'il eût ailleurs, +sitôt qu'il sçavoit que quelqu'un la voyoit un peu plus qu'à +l'ordinaire, il quittoit tout pour revenir à elle. Il avoit raison +aussi, car la comtesse étoit une femme aimable; elle avoit les yeux +bleus et brillans, le nez bien fait, la bouche agréable et belle de +couleur, le teint blanc et uni, la forme du visage longue, et il n'y a +qu'elle seule au monde qui soit embellie d'un menton pointu. Elle +avoit les cheveux cendrés, et étoit toujours galamment habillée; mais +sa parure venoit plus de son art que de la magnificence de ses habits. +Son esprit étoit libre et naturel; son humeur ne se peut décrire, car +elle étoit, avec la modestie de son sexe, de l'humeur de tout le +monde. À force de penser à ce que l'on doit faire, chacun pense +d'ordinaire mieux sur la fin que sur le commencement; il arrivoit +d'ordinaire le contraire à la comtesse: ses réflexions gâtoient ses +premiers mouvemens. Je ne sçais pas si la confiance qu'elle avoit en +son mérite lui ôtoit le soin de chercher des amans; mais elle ne se +donnoit aucune peine pour en avoir. Véritablement, quand il lui en +venoit quelqu'un de lui-même, elle n'affectoit ni rigueur pour s'en +défaire, ni douceur pour le retenir; il s'en retournoit s'il vouloit, +s'il vouloit il demeuroit; et, quoi qu'il fît, il ne subsistoit point +à ses dépens. Il y avoit donc cinq années, comme j'ai dit, que le +chevalier ne la voyoit plus, et, durant cette absence, pour ne point +perdre temps, il avoit fait mille maîtresses, entre autres Victoire +Mancini[37], duchesse de Mercoeur, et, trois jours après sa mort, +madame de Villars[38], et ce fut là-dessus que Benserade, qui étoit +amoureux de celle-ci, fit ce sonnet au chevalier: + + +SONNET. + + _Quoi! vous vous consolez, après ce coup de foudre + Tombé sur un objet qui vous parut si beau! + Un véritable amant, bien loin de s'y résoudre, + Se seroit enfermé dans le même tombeau! + + Quoi! ce coeur si touché brûle d'un feu nouveau! + Quelle infidélité! qui peut vous en absoudre? + Venir tout fraîchement de pleurer comme un veau, + Puis faire le galant et mettre de la poudre! + + Oh! l'indigne foiblesse, et qu'il vous en cuira! + Vous manquez à l'amour, l'amour vous manquera; + Et déjà vous donnez où tout le monde échoue. + + Je connois la beauté pour qui vous soupirez, + Je l'aime, et, puisqu'il faut enfin que je l'avoue, + C'est qu'en vous consolant vous me désespérez_[39]. + +Quelque temps après cette affaire ébauchée, la comtesse étant revenue +à Paris, le chevalier, qui n'étoit retenu auprès de madame de Villars +par aucune faveur, la quitta pour retourner à la comtesse; mais comme +il n'étoit pas long-temps en même état, et qu'il s'ennuyoit d'être +avec celle-ci, il s'attacha à madame d'Olonne dans le temps que +Marsillac s'embarqua auprès d'elle; et, quoi qu'il fût moins honteux +que lui avec les dames, il n'étoit pourtant pas plus pressant; au +contraire, pourvu qu'il pût badiner, faire dire dans le monde qu'il +étoit amoureux, trouver quelques gens de facile créance pour flatter +sa vanité, donner de la peine à un rival, être mieux reçu que lui, il +ne se mettoit guère en peine de la conclusion. Une chose qui faisoit +qu'il lui étoit plus difficile de persuader qu'à un autre, c'étoit +qu'il ne parloit jamais sérieusement, de sorte qu'il falloit qu'une +femme se flattât fort pour croire qu'il fût bien amoureux d'elle. + +J'ai déjà dit que jamais amant n'étant pas aimé n'a été plus incommode +que lui. Il avoit toujours deux ou trois laquais sans livrée, qu'il +appeloit ses grisons, par qui il faisoit suivre ses rivaux et ses +maîtresses. Un jour, madame d'Olonne, en peine comme quoi aller à un +rendez-vous qu'elle avoit pris avec Marsillac sans que le chevalier le +découvrît, se résolut pour son plaisir de sortir en cape avec une +femme de chambre, et d'aller passer la Seine dans un bateau, après +avoir donné ordre à ses gens de l'aller attendre au faubourg +Saint-Germain. Le premier homme qui lui donna la main pour lui aider à +monter dans le bateau fut un des grisons du chevalier, devant qui, +sans le connoître, s'étant réjouie avec sa femme de chambre d'avoir +trompé le chevalier, et ayant parlé de ce qu'elle alloit faire ce +jour-là, ce grison alla aussitôt en avertir son maître, lequel, dès le +lendemain, surprit étrangement madame d'Olonne, quand il lui dit le +détail de son rendez-vous de la veille. + +Un honnête homme qui convainc sa maîtresse d'en aimer un autre que lui +se retire promptement et sans bruit, particulièrement si elle ne lui a +rien promis; mais le chevalier ne faisoit pas de même: quand il ne +pouvoit se faire aimer, il aimoit mieux se faire tuer que de laisser +en repos son rival et sa maîtresse. Madame d'Olonne avoit donc compté +pour rien les assiduités que le chevalier lui avoit rendues trois mois +durant, et tourné en raillerie tout ce qu'il lui avoit dit de sa +passion, et d'autant plus qu'elle étoit persuadée qu'il en avoit une +aussi grande pour la comtesse qu'il en pouvoit avoir pour elle. Elle +le haïssoit encore comme le diable, lorsque cet amant crut qu'une +lettre feroit mieux ses affaires que tout ce qu'il avoit fait et dit +jusque là; dans cette pensée il lui écrivit celle-ci: + + +LETTRE. + +_Est-il possible, ma déesse, que vous n'ayez pas connoissance de +l'amour que vos beaux yeux, mes soleils, ont allumé dans mon coeur? +Quoiqu'il soit inutile d'avoir recours avec vous à ces déclarations +comme avec des beautés mortelles, et que les oraisons mentales vous +dussent suffire, je vous ai dit mille fois que je vous aimois; +cependant vous riez et ne me répondez rien. Est-ce bon ou mauvais +signe, ma reine? Je vous conjure de vous expliquer là-dessus, afin que +le plus passionné des humains continue de vous adorer et qu'il cesse +de vous déplaire._ + + +Madame d'Olonne, ayant reçu cette lettre, l'alla porter aussitôt à la +comtesse, avec qui elle croyoit qu'elle eût été concertée; mais elle +ne lui témoigna rien de ce qu'elle en croyoit d'abord. Comme elles +vivoient bien ensemble, elle lui fit valoir en riant le refus qu'elle +faisoit de son amant et l'avis qu'elle lui donnoit de l'infidelité +qu'il lui vouloit faire. Quoique la comtesse n'aimât point le +chevalier, cela ne laissa pas de la fâcher, la plupart des femmes ne +voulant non plus perdre leurs amans qu'elles ne veulent point aimer +que ceux qu'elles favorisent; et, particulierement quand on les quitte +pour se donner à d'autres, leur chagrin ne vient pas tant de la perte +qu'elles font que de la préference de leurs rivales. Voilà comme fit +la comtesse en ce rencontre. Cependant elle remercia madame d'Olonne +de l'intention qu'elle avoit de l'obliger, mais elle l'assura qu'elle +ne prenoit aucune part au chevalier, qu'au contraire on l'obligeroit +de l'en défaire. Madame d'Olonne ne se contenta pas d'avoir montré +cette lettre à la comtesse, elle s'en fit encore honneur à l'égard de +Marsillac; et, soit qu'elle ou la comtesse en parlât encore à +d'autres, deux jours après, tout le monde sut que le pauvre chevalier +avoit été sacrifié, et il lui revint bientôt à lui-même les +plaisanteries qu'on faisoit de sa lettre. Le mépris offense tous les +amans, mais quand on y mêle la raillerie, on les pousse au désespoir. +Le chevalier, se voyant éconduit et moqué, ne garda plus de mesure; il +n'y a rien qu'il ne dît contre madame d'Olonne, et l'on vit bien en ce +rencontre que cette folle avoit trouvé le secret de perdre sa +réputation en conservant son honneur. + +De tous ses rivaux, le chevalier n'en haïssoit pas un si fort que +Marsillac, tant pour ce qu'il le croyoit le mieux traité que +parcequ'il lui sembloit qu'il le méritoit le moins; il appeloit les +amans de madame d'Olonne les Philistins, et disoit que Marsillac, à +cause qu'il avoit peu d'esprit, les avoit tous défaits avec une +mâchoire d'âne. + +Dans ce même temps, le comte de Guiche[40], fils du maréchal de +Grammont, jeune, beau comme un ange et plein d'amour, crut que la +conquête de la comtesse lui seroit aisée et honorable: de sorte qu'il +résolut de s'y embarquer par les motifs de la gloire; il en parla à +Manicamp, son bon ami, qui approuva son dessein et s'offrit de l'y +servir. Le comte de Guiche et Manicamp ont trop de part dans cette +histoire pour ne parler d'eux qu'en passant: il les faut faire +connoître à fond, et, pour cet effet, il faut commencer par la +description du premier. + + +_Portrait du comte de Guiche._ + +Le comte de Guiche avoit de grands yeux noirs, le nez beau, bien fait, +la bouche un peu grande, la forme du visage ronde et plate, le teint +admirable, le front grand et la taille belle; il avoit de l'esprit, il +savoit beaucoup, il étoit moqueur, léger, présomptueux, brave, étourdi +et sans amitié; il étoit mestre de camp du régiment des gardes +françoises conjointement avec le maréchal de Grammont, son père. + + +_Portrait de Manicamp_[41]. + +Manicamp avoit les yeux bleus et doux, le nez aquilin, la bouche +grande, les lèvres fort rouges et relevées, le teint un peu jaune, le +visage plat, les cheveux blonds et la tête belle, la taille bien faite +si elle ne se fût un peu trop négligée; pour l'esprit, il l'avoit +assez de la manière du comte de Guiche; il n'avoit pas tant d'acquis, +mais il avoit pour le moins le génie aussi beau. La fortune de +celui-là, qui n'étoit pas à beaucoup près si établie que celle de +l'autre, lui faisoit avoir un peu plus d'égard; mais naturellement ils +avoient tous deux les mêmes inclinations à la dureté et à la +raillerie: aussi s'aimoient-ils fortement, comme s'ils eussent été de +différens sexes. + +Dans le temps même que madame d'Olonne montroit à tout le monde la +lettre du chevalier de Grammont, celui-ci découvrit l'amour du comte +de Guiche pour la comtesse de Fiesque. Cela ne lui servit pas peu à le +faire emporter contre madame d'Olonne, croyant sa réconciliation plus +aisée avec la comtesse, moins il garderoit de mesures avec l'autre; +mais, cependant qu'il essaie à se raccommoder, voyons ce que fit le +comte de Guiche pour se rendre aimable. Il faut savoir premièrement +que le comte avoit une fort grande passion pour mademoiselle de +Beauvais[42], fille de peu de naissance et de beaucoup d'esprit; il +faut savoir encore qu'il avoit été tellement tracassé par ses parens +dans cet amour, qui craignoient qu'elle ne lui fît faire la même +sottise que sa soeur avoit fait faire au marquis de Richelieu[43], +que cette considération, autant que les rigueurs de la belle, +l'avoient fort rebuté et l'avoient fort engagé au dessein d'aimer la +comtesse; mais il n'avoit pas pour celle-ci toute l'inclination +qu'elle méritoit, et c'étoit moins une seconde passion qu'un remède à +la première. Il ne faisoit pas beaucoup de chemin; tout ce qu'il +pouvoit faire étoit d'émouvoir la comtesse et de mettre au desespoir +le chevalier, et pour cela il s'en tenoit aux regards et aux +assiduités, sans se soucier d'aller plus vite. La comtesse, qui, à ce +qu'on croit, n'avoit jamais eu le coeur touché que du mérite de +Guitaud[44], favori du prince de Condé, qu'il y avoit quatre ou cinq +ans qu'elle ne pouvoit plus voir et avec qui elle entretenoit un +commerce de lettres, sentit sa constance ébranlée par les pas que fit +le comte de Guiche pour elle; et, quoi que Jarzay, ami de Guitaud, lui +dît pour l'obliger à chasser le comte, elle n'y donna pas d'abord les +mains, en faisant semblant de traiter cet amour de ridicule; elle +éluda long-temps les conseils de tous ses amis; enfin, voyant +elle-même que le comte ne s'aidoit pas, elle se résolut de se faire +honneur de la nécessité où elle se croyoit de le perdre, et, afin que +cela ne parût pas un sacrifice au chevalier, qui s'étoit vanté de +faire chasser son neveu, elle les chassa tous deux, déférant pour lors +aux avis de Jarzay[45], à ce qu'elle lui dit. Et là-dessus il se fit +une plaisanterie, que la comtesse alloit sceller les congés de ses +amans; mais le chevalier la fit tant presser par ses meilleurs amis, +qu'il obtint permission de la revoir au bout de quinze jours, et ce +fut sur cela qu'il fit ce couplet de sarabande: + + +SARABANDE. + + _Lorsque Jarzay[46], par un amour extrême + Qu'il a toujours pour son ami Flamand, + Sçut obliger la personne que j'aime + Au dur scellé qui cause mon tourment, + + Lors je pensois, comme il pensoit lui-même, + Ne revoir ma Philis qu'au jour du jugement; + Mais ce n'étoit qu'un pur bannissement._ + +Cinq ou six mois s'étant passés, pendant lesquels le chevalier, trop +heureux de n'avoir plus son neveu sur les bras, avoit gouté auprès de +la comtesse le plaisir d'aimer seul, quelques amis du comte de Guiche +lui représentèrent qu'étant le plus beau garçon de la cour, il lui +étoit honteux de trouver une dame cruelle, et que le mauvais succès +qu'il avoit eu auprès de la comtesse lui avoit fait tort dans le +monde. Ces raisons lui firent résoudre de se rembarquer. Il revint +blessé de la campagne à la main droite; mais il y avoit déjà quelque +temps que sa blessure, quoique grande, ne l'empêchoit pas de se +promener, lorsqu'il rencontra la comtesse dans les Tuileries: il étoit +avec l'abbé Fouquet[47], ami particulier de cette dame, qui, croyant +leur faire plaisir, les engagea dans une conversation tête à tête et +les laissa seuls assez long-temps. Le comte ne parla point d'amour, +mais il fit des mines et jeta des regards qui ne parlèrent que trop à +la comtesse, qui en entendoit encore plus qu'il n'en vouloit dire. +Cette conversation finit par une foiblesse qui prit au comte de +Guiche, d'où le secours de la comtesse et de l'abbé le firent revenir. + +Leurs opinions furent partagées sur la cause de cette foiblesse. +L'abbé l'attribua à la blessure du comte, et la comtesse à sa passion. +Il n'y a rien qu'une femme croie plus volontiers que d'être aimée, +parceque l'amour lui fait croire qu'on la doit aimer, et parcequ'on ne +se persuade pas malaisément ce que l'on désire. Ces raisons là firent +que la comtesse ne douta point de l'amour du comte de Guiche. Dans ce +temps-là madame d'Olonne, qui ne vouloit pas qu'un jeune homme si bien +fait lui échappât, pria Vineuil[48] de lui amener le comte de Guiche, +ce qu'il fit; mais, l'heure de ce cavalier n'étant pas encore venue, +il en sortit aussi libre qu'il y étoit entré. Il continua son dessein +pour la comtesse. Ses assiduités ayant renouvelé la jalousie du +chevalier, celui-ci voulut s'éclaircir de l'état auquel étoit son +neveu auprès de sa maîtresse, et, pour lui mieux ressembler, il +écrivit de la main gauche à cette belle un billet que voici: + + +BILLET. + +_On est bien embarrassé quand on n'a qu'une pauvre main gauche. Je +vous supplie, Madame, que je vous puisse parler aujourd'hui à quelque +heure du jour; mais que mon cher oncle n'en sache rien, car je +courrois fortune de la vie, et peut-être vous-même ne seriez pas +quitte à meilleur marché._ + + +La comtesse, ayant lu ce billet, donna charge à son portier[49] de +faire savoir à celui qui viendroit quérir la réponse qu'il dît à son +maître qu'il lui envoyât Manicamp à trois heures après midi. Lorsque +le chevalier eut reçu cette réponse, il crut avoir de quoi convaincre +la comtesse de la dernière intelligence avec son neveu, et, dans cette +pensée, il s'en alla chez elle. La rage qu'il avoit dans le coeur +lui avoit tellement changé le visage que, pour peu que la comtesse se +fût defiée de lui, elle eût tout découvert à son abord; mais, ne +songeant à rien, elle ne prit pas garde comme il étoit fait. «Y a-t-il +long-temps, Madame, lui dit-il, que vous n'avez vu le comte de +Guiche?--Il y a, répondit-elle, cinq ou six jours.--Mais il n'y a pas +si long-temps, répliqua le chevalier, que vous en avez reçu des +lettres?--Moi! des lettres du comte de Guiche? Pourquoi m'écriroit-il? +Est-il en état d'écrire à quelqu'un?--Prenez garde à ce que vous +dites, Madame, repartit le chevalier, car cela tire à conséquence.--La +vérité est, dit la comtesse, que Manicamp me vient d'envoyer demander +si le comte de Guiche me pourroit voir aujourd'hui, et je lui ai mandé +qu'il vînt sans son ami.--Il est vrai, reprit brusquement le +chevalier, que vous venez de mander à Manicamp qu'il vînt sans le +comte de Guiche; mais c'est sur une lettre de celui-ci que vous lui +avez mandé cela, et je ne le sais, Madame, que parce que c'est moi qui +l'ai écrite et à qui on a rendu votre réponse. N'est-ce pas assez de +ne pas reconnoître l'amour que j'ai pour vous depuis douze ans, sans +me préférer encore un petit garçon qui ne paroît vous aimer que depuis +quinze jours et qui ne vous aime point du tout. Ensuite de ce +discours, il fit des actions d'un homme enragé un quart d'heure +durant. La comtesse, qui se vit convaincue, voulut tourner l'affaire +en raillerie: Mais puisque vous vous doutez de l'intelligence de votre +neveu et de moi, lui dit-elle, que ne me demandiez-vous des choses de +plus grande importance qu'une heure à me voir?--Ah! Madame, +répliqua-t-il, je n'en sais que trop pour vous croire la plus ingrate +femme du monde, et moi le plus malheureux de tous les hommes.» Comme +il achevoit ces paroles, Manicamp entra, ce qui le fit sortir pour +cacher le désordre où il étoit. «Qu'y a-t-il, Madame? lui dit +Manicamp; je vous trouve tout embarrassée?» La comtesse lui conta +toute la tromperie du chevalier, et leur conversation ensuite; et, +après quelques discours sur ce sujet, Manicamp sortit. Presque à la +même heure il rapporta ce billet de la part du comte de Guiche: + + +BILLET. + +_De peur que les faussaires ne me nuisent au jeu désagréablement, et +que vous ne vous mépreniez au caractère et au style, je vous ai voulu +faire connoître l'un et l'autre. Le dernier est plus difficile à +imiter, étant dicté par quelque chose qui est au dessus de leurs +sentimens._ + + +La comtesse ayant lu ce billet: «Mon Dieu! lui dit-elle, que votre ami +est fou! J'ai bien peur qu'il ne se fasse, et à moi aussi, des +affaires dont nous n'avons pas besoin ni l'un ni l'autre.--Pourvu, +Madame, lui répondit Manicamp, que vous vous entendiez bien tous deux, +vous ne sçauriez avoir de méchantes affaires.--Mais, lui répondit la +comtesse, il ne sçauroit prendre avec moi un autre parti que celui +d'amant?--Non, Madame, répliqua-t-il, cela lui est impossible, et ce +qui vous le doit persuader, c'est qu'il revient à la charge après +avoir été battu; cette recherche marque en lui une furieuse nécessité +de vous aimer.» Comme ils alloient continuer cette conversation, il +entra du monde qui l'interrompit, et Manicamp, étant sorti, alla un +moment après conter à son ami ce qui venoit de se passer entre la +comtesse et lui. Le comte de Guiche, ne croyant pas que le billet +qu'il avoit écrit à la comtesse fût suffisant pour lui bien persuader +son amour, en écrivit un autre qui l'exprimât plus clairement, et il +en chargea Manicamp, qui, le lendemain, le portant à cette belle, le +perdit par les chemins, de sorte qu'il retourna sur ses pas dire au +comte de Guiche l'accident qui lui étoit arrivé. Celui-ci écrivit +cette lettre à la comtesse: + + +BILLET. + +_Si vous étiez persuadée de mes sentimens, vous comprendriez aisément +qu'on est mal satisfait d'un homme aussi peu soigneux que l'est +Manicamp. Vous allez voir la plus grande querelle du monde si vous n'y +mettez la main. Jugez ce que je sens pour vous, puisque je romps avec +le meilleur de mes amis, sans retour de mon côté; mais, comme il lui +reste encore d'autres assistances, et que vous n'êtes pas si en colère +que moi, j'ai peur qu'il ne me force de lui pardonner par votre +entremise._ + + +Manicamp alla chercher partout la comtesse, et l'ayant enfin trouvée +chez madame de Bonnelle[50] qui jouoit: «Je porte le bonheur, Madame, +aux gens que j'approche», lui dit-il, et, s'étant mis auprès d'elle, +il lui fourra finement dans sa poche la lettre de son ami et sortit. +Quelque temps après, la comtesse s'étant retirée chez elle, le jeu +fini, trouva, en prenant son mouchoir, la lettre du comte de Guiche, +cachetée et sans dessus. Si elle eût songé à ce que ce pouvoit être, +elle ne l'eût pas ouverte; mais, de peur d'être obligée de ne la pas +ouvrir, elle n'y voulut pas songer, et l'ouvrit brusquement, sans +faire la moindre réflexion. Toute la vivacité de la comtesse ne lui +put faire imaginer ce que lui vouloit dire le comte de Guiche sur le +sujet du mécontentement qu'il témoignoit avoir contre Manicamp, de +sorte qu'elle commanda à un de ses gens de lui aller dire le lendemain +qu'il la vînt voir, résolue de le gronder de la lettre qu'il lui avoit +donné du comte de Guiche, et de lui défendre de s'en charger à +l'avenir. Comme il entra dedans la chambre le lendemain, sa curiosité +lui fit oublier sa colère. «Eh bien! lui dit-elle, apprenez-moi votre +brouillerie avec votre ami.--C'est, Madame, lui dit-il, qu'avant-hier +je vous en apportois une lettre, et je la perdis; il est enragé contre +moi. Je ne sçais que lui dire, car j'ai tort.» La comtesse craignant +que cette lettre perdue fût retrouvée par quelqu'un qui fît une +histoire d'elle qui réjouît le public: «Allez, lui dit-elle, la +chercher par tout, et ne revenez pas que vous ne me la rapportiez.» +Manicamp sortit aussitôt, et revint le soir lui dire qu'il n'avoit +rien trouvé, que le comte de Guiche ne le vouloit plus voir, et qu'il +venoit la supplier de les remettre bien ensemble.--Je le ferai, +dit-elle, quoi que vous ne le méritiez pas. J'irai demain chez +mademoiselle Cornuel[51]; dites à votre ami qu'il s'y trouve.--Je n'ai +plus de commerce avec lui, dit Manicamp, et rien ne le peut radoucir +pour moi qu'un billet de votre part.--Moi, écrire au comte de Guiche! +reprit la comtesse; vous êtes fort plaisant de me proposer +cela!--Quoique nous soyons brouillés, Madame, répondit Manicamp, je ne +sçaurois m'empêcher de vous dire encore qu'il mérite bien cette grâce; +ne le regardez pas en ce rencontre, donnez ce billet à l'amitié que +vous avez pour moi, et je vous promets, quand il aura fait son effet, +que je vous le remettrai entre les mains. La comtesse, lui ayant fait +donner sa parole que le lendemain il lui rapporteroit son billet, +écrivit ainsi: + +BILLET. + +_Je ne vous écris que pour vous demander la grâce de ce pauvre +Manicamp. Il faut pourtant vous en dire davantage pour vous obliger de +me l'accorder: croyez ce qu'il vous dira de ma part; il est assez de +mes amis pour faire que je ne lui refuse rien de tout ce qui lui peut +être utile._ + + +Le comte de Guiche, ayant reçu ce billet, le trouva trop doux pour le +rendre; il crut qu'il en seroit quitte pour désavouer Manicamp, et +cependant il le chargea de cette réponse: + + +RÉPONSE AU BILLET. + +_Je souhaiterois infiniment que vous eussiez autant de penchant à +m'accorder ce que je désirerois de vous, qu'il m'a été facile +d'accorder la grâce au criminel. Je vous avoue qu'avec une telle +recommandation il étoit impossible de rien refuser. Si j'étois assez +heureux pour vous en pouvoir donner des preuves par quelque chose de +plus difficile, vous connoîtriez que vous m'avez fait injure lorsque +vous avez douté de la vérité de mes sentimens; ils sont, je vous +assure, aussi tendres qu'une aussi aimable personne que vous les peut +inspirer, et seront toujours aussi discrets que vous les pourrez +souhaiter, quoi qu'en disent nos gouverneurs. Je vous conjure de +déférer beaucoup aux avis du criminel, car, quoiqu'il soit homme assez +mal soigneux, il mérite qu'on se loue de son zèle pour notre service._ + + +Ces avis étoient de se défier fort du chevalier, qui faisoit tout ce +qu'il pouvoit pour traverser son neveu, et pour le faire paroître à la +comtesse indiscret et infidèle. Après cela, Manicamp lui dit que le +comte de Guiche étoit tellement transporté de joie pour le billet +qu'elle lui avoit écrit qu'il lui avoit été impossible de le retirer; +mais qu'elle ne s'en mît point en peine, qu'il étoit aussi sûrement +dans les mains de son ami que dans le feu; qu'au reste, il n'avoit +jamais vu d'homme si amoureux que le comte, et qu'assurément il +l'aimeroit toute sa vie.--«Mais, interrompoit la comtesse, qu'est-ce +que veut dire tant de visites de votre ami chez madame d'Olonne? La +va-t-il prier de le servir auprès de moi?--Il n'y va point, Madame, +répondit Manicamp; c'est-à-dire qu'il y a été une fois ou deux, mais +je vois déjà l'esprit du chevalier dans ce que vous me venez de dire, +et je suis assuré que le comte de Guiche reconnoîtra son oncle à ce +trait de fripon. Mais, Madame, écoutez mon ami avant que de le +condamner.--J'en suis d'accord, lui dit-elle.» + +Manicamp en jugeoit fort bien. Le chevalier avoit dit à la comtesse +que le comte de Guiche étoit amoureux de madame d'Olonne; qu'elle ne +servoit que de prétexte, et mille autres choses de cette nature, qui +lui parurent si vraisemblables, que, quoiqu'elle se défiât du +chevalier sur le chapitre du comte de Guiche, elle ne se put empêcher +d'y ajouter foi en ce rencontre. Le lendemain, une de ses amies +l'étant venue presser d'aller à la campagne, elle se laissa persuader, +et la certitude qu'elle crut avoir de la tromperie du comte de Guiche +fit qu'elle ne voulut point d'éclaircissement avec lui; et pour ne pas +tout rompre, elle voulut prévenir Guitaud par une fausse confidence, +de peur qu'il n'apprît par d'autres voies la vérité de toutes choses: +elle lui envoya donc la copie de la dernière lettre du comte de +Guiche, et partit après cela avec son amie. Le chevalier, qui étoit +alerte sur toutes les actions de la comtesse, et qui avoit gagné tous +ses gens, eut le paquet qu'elle envoyoit à Guitaud deux heures après +qu'il fut fermé; il tira copie de la lettre du comte de Guiche, et +jeta le paquet au feu. Deux jours après, ayant appris que la comtesse +étoit partie, il lui écrivit cette lettre: + + +LETTRE. + +_Si vous eussiez eu autant d'envie de vous éclaircir des choses dont +vous témoignez douter que j'en avois de vous ôter par mille véritables +raisons toutes sortes de scrupules, vous n'eussiez pas entrepris un si +long voyage, ou du moins eussiez-vous témoigné du chagrin de paroître +si bonne amie. Je ne voudrois pas vous défendre d'avoir de la +tendresse, mais je souhaiterois fort d'avoir quelque part à +l'application, et je vous avoue que, si j'étois assez heureux pour y +parvenir par la même voie, j'essaierois de n'en être pas indigne par +ma conduite._ + + +Dans le temps que l'on porta cette lettre à la comtesse, le chevalier +alla trouver son neveu, chez lequel il rencontra Manicamp. Après +quelque prélude de plaisanterie sur les bonnes fortunes du comte de +Guiche en général: «Ma foi, mes pauvres amis, leur dit-il, vous êtes +plus jeunes et plus gentils que moi, je l'avoue, et je ne vous +disputerai jamais de maîtresse que je ne connoîtrai pas de plus longue +main; mais aussi il faut que vous me cédiez la comtesse et celles qui +ont quelque engagement avec moi. La vanité que leur donne le grand +nombre d'amans les peut obliger à vous laisser prendre quelques +espérances. Il n'y en a guère qui rebutent d'abord les voeux des +soupirans, mais tôt ou tard elles se remettent à la raison, et c'est +alors que le nouveau venu passe mal son temps et que le galant dit, +d'accord avec sa maîtresse: Serviteur à Messieurs de la sérénade. Vous +m'avez promis, comte de Guiche, de ne me plus tourmenter auprès de la +comtesse; vous m'avez manqué de parole et fait une infidélité qui ne +vous a servi de rien, car la comtesse m'a donné toutes les lettres que +vous lui avez écrites. Je vous en montrerai les originaux quand vous +voudrez; cependant voici la copie de la dernière, que je vous ai +apportée.» Et, disant cela, il tira une lettre du comte de Guiche, et, +l'ayant lue: «Hé bien! mes chers[52], leur dit-il, vous jouerez-vous +une autre fois à moi?» + +Pendant que le chevalier parloit, le comte de Guiche et Manicamp se +regardoient avec étonnement, ne pouvant comprendre que la comtesse les +eût si méchamment trompés. Enfin, Manicamp, prenant la parole et +s'adressant au comte: «Vous êtes traité, lui dit-il, comme vous +méritez; mais, puisque la comtesse n'a pas eu de considération pour +nous, ajouta-t-il se tournant du côté du chevalier, nous ne sommes pas +obligés d'en avoir pour elle. Nous voyons bien qu'elle nous a +sacrifiés, mais il y a eu des temps, chevalier, où vous l'avez été +aussi; nous avons grand sujet de nous plaindre d'elle, mais vous n'en +avez point du tout de vous en louer; quand nous nous sommes réjouis +quelquefois à vos dépens, la comtesse a été pour le moins de la moitié +avec nous.--Il est vrai, reprit le comte de Guiche, que vous n'auriez +pas raison d'être satisfait de la préférence de la comtesse en votre +faveur si vous saviez l'estime qu'elle fait de vous, et cela me fait +tirer des conséquences infaillibles qu'elle est fort entre vos mains, +puisque après les choses qu'elle m'a dites elle ne me trahit que pour +vous satisfaire. Hé bien! chevalier, jouissez en repos de cette +perfide. Si personne ne vous trouble que moi, vous vivrez bien content +auprès d'elle.» Là-dessus, s'étant tous trois réconciliés de bonne foi +et donné mille assurances d'amitié à l'avenir, ils se séparèrent. + +Le comte de Guiche et Manicamp s'enfermèrent pour faire une lettre de +reproche à la comtesse au nom de Manicamp, sur quoi la pauvre +comtesse, qui était innocente, lui répondit que son ami et lui avoient +été pris pour dupes, et que le chevalier en savoit plus qu'eux; +qu'elle ne leur pouvoit mander comme il avoit eu la lettre qu'il leur +avoit montrée, mais qu'un jour elle leur feroit voir clairement +qu'elle ne les avoit point sacrifiés. Cette lettre ne trouvant plus +Manicamp à Paris, qui en étoit sorti la veille avec le comte de Guiche +pour suivre le roi en son voyage de Lyon[53], il ne la reçut qu'en +arrivant à la cour; ils n'en pensèrent ni plus ni moins à l'avantage +de la comtesse. + +Pendant que tout cela se passoit, l'affaire de Marsillac avec madame +d'Olonne alloit son chemin, cet amant la voyant le plus commodément du +monde, la nuit chez elle, le jour chez mademoiselle Cornuel, fille +aimable de sa personne et de beaucoup d'esprit. Madame d'Olonne avoit +dans la ruelle de son lit un cabinet, au coin duquel elle avoit fait +faire une trappe qui répondoit dans un autre cabinet au dessous, où +Marsillac entroit quand il étoit nuit; un tapis de pied cachoit la +trappe et une table la couvroit. Ainsi Marsillac, passant les nuits +avec madame d'Olonne, selon le bruit commun, ne perdoit pas son temps; +cela dura jusqu'à ce qu'elle alla aux eaux[54], auquel temps +Marsillac, qui lui écrivoit mille lettres qu'on ne rapporte point ici +parcequ'elles n'en valent pas la peine, lui écrivit cette lettre un +jour avant que de lui dire adieu: + + +LETTRE. + +_Je n'ai jamais senti une douleur si vive que celle que je sens +aujourd'hui, ma chère, parceque je ne vous ai point encore quittée +depuis que nous nous aimons; il n'y a que l'absence, et encore la +première absence de ce que l'on aime éperdument, qui puisse réduire au +pitoyable état où je suis. Si quelque chose pouvoit adoucir mon +chagrin, ma chère, ce seroit la créance que j'aurois que vous +souffrirez autant que moi. Ne trouvez pas mauvais que je vous souhaite +de la peine, puisque c'est une marque de notre amour. Adieu, ma chère, +croyez bien que je vous aime et que je vous aimerai toujours, car, si +une fois vous en étiez bien persuadée, il n'est pas possible que vous +ne m'aimiez toute votre vie._ + + +RÉPONSE. + +_Consolez-vous, mon cher; si ma douleur vous soulage, elle est au +point où vous la pouvez souhaiter: je ne vous la sçaurois mieux faire +voir que disant que je souffre autant que j'aime. En doutez-vous, mon +cher? venez me trouver, mais venez de meilleure heure, afin que je +sois long-temps avec vous et que je me récompense en quelque manière +de l'absence que je vais souffrir. Adieu, mon cher; soyez en repos de +mon amour: il sera pour le moins aussi grand que le vôtre._ + + +Marsillac ne manque pas d'être au rendez-vous bien plus tôt qu'à son +ordinaire. En abordant sa maîtresse, il se jette sur son lit, et fut +ainsi fort long-temps à fondre en larmes et à ne pouvoir parler qu'à +mots entrecoupés. Madame d'Olonne de son côté ne paroissoit pas moins +touchée, mais comme elle eût encore bien souhaité de son amant +d'autres marques d'amour que celle de sa douleur: «Hé! quoi! mon cher, +lui dit-elle, vous me mandiez tantôt que mes déplaisirs soulageroient +les vôtres; cependant l'affliction où vous me voyez ne vous rend pas +moins désespéré.» À ces mots, Marsillac redoubla ses soupirs sans lui +répondre. L'abattement de l'ame avoit passé jusqu'au corps, et je +crois que cet amant pleuroit alors l'absence de sa vigueur plutôt que +celle de sa maîtresse. Toutefois, comme les jeunes gens reviennent de +loin et que celui-ci étoit d'un bon tempérament, il commença de se +ravoir, et il se rétablit en peu de temps, de manière que madame +d'Olonne eut peine à reconnoître qu'il eût été depuis peu si malade. +Après qu'il lui eut donné plusieurs témoignages de sa bonne santé, +elle lui recommanda d'en avoir soin sur toutes choses, et lui dit +qu'elle jugeroit par là de l'amour qu'il avoit pour elle. Là-dessus +ils se firent mille protestations de s'aimer toute leur vie; ils +convinrent des moyens d'écrire et se dirent adieu, l'un pour aller à +la cour et l'autre aux eaux. + +Le lendemain, Marsillac étant allé dire adieu à mademoiselle Cornuel, +sa bonne amie, il la pria de bien persuader à sa maîtresse de prendre +plus garde à sa conduite qu'elle n'avoit encore fait. «Reposez-vous-en +sur moi, lui dit cette fille; elle sera bien incorrigible si je ne +vous la mets sur un pied honnête.» Deux jours après, mademoiselle +Cornuel alla chez madame d'Olonne, et l'ayant priée de faire dire à sa +porte qu'elle étoit sortie: «Je suis trop votre amie, Madame, lui +dit-elle, pour ne vous pas parler franchement de tout ce qui regarde +votre conduite et réputation. Vous êtes belle, vous êtes jeune, vous +avez de la qualité, du bien et de l'esprit, vous êtes fort aimée d'un +honnête homme que vous aimez fort, tout cela vous devroit rendre +heureuse; cependant vous ne l'êtes pas, car vous savez ce que l'on dit +de vous; nous en avons quelquefois parlé ensemble, et, cela étant, +vous seriez folle si vous n'étiez contente. Je n'entreprends pas de +considérer vos fragilités; je suis femme comme vous, et je sais par +moi-même les besoins de notre sexe. Vos manières sont insupportables; +vous aimez les plaisirs, Madame, et j'y consens, mais c'est un ragoût +pour vous que le bruit, et sur cela je vous condamne. Vous ne sauriez +vous défaire de vos emportemens? Est-il possible que vous ne soyez pas +au desespoir quand vous entendez dire la réputation où vous êtes, et +qu'on cache l'amour qu'on a pour vous par honte plutôt que par +discrétion?--Hé! qu'y a-t-il de nouveau, ma chère? Le monde +recommence-t-il ses déchaînemens contre moi?--Non, Madame, dit +mademoiselle Cornuel, il ne fait que les continuer, parceque vous +continuez toujours à lui donner de nouvelles matières.--Je ne sais +donc ce qu'il faut faire, reprit madame d'Olonne; toute la prudence +qu'on peut avoir en amour je pensois l'avoir, et, depuis que je me +mêle d'aimer, je n'ai jamais laissé traîner d'affaires, sachant bien +d'ordinaire que le grand bruit ne se fait qu'avant que l'on soit +d'accord et quand on n'agit pas de concert ensemble. Je vous prie, ma +chère, ajouta-t-elle, de me bien dire exactement ce qu'il faut que je +fasse pour bien aimer et pour avoir une galanterie qui ne me feroit +point de tort dans le monde quand elle seroit soupçonnée, car je suis +résolue de faire mon devoir à l'avenir dans la dernière +régularité.--Il y a tant de choses à dire sur ce chapitre, dit +mademoiselle Cornuel, que je n'aurois jamais fait si je ne voulois +rien oublier; néanmoins, je vous dirai les principales le plus +succinctement qu'il me sera possible. + +Premièrement, il faut que vous sachiez, Madame, qu'il y a trois sortes +de femmes qui font l'amour: les débauchées, les coquettes et les +honnêtes maîtresses. Quoique les premières fassent horreur, elles +méritent assurément plus de compassion que de haine, parcequ'elles +sont emportées par la force de leur tempérament, et qu'il faut une +application presque impossible pour réformer la nature; cependant, +s'il y a un rencontre où il faille se vaincre soi-même, c'est en +celui-là, dans lequel il ne va pas moins que de l'honneur ou de la +vie. + +Pour les coquettes, comme le nombre en est plus grand, je m'étendrai +davantage sur le chapitre. La différence des débauchées à elles, c'est +que dans le mal que font celles-ci il y a au moins de la sincérité; +dans celui que font les coquettes il y a de la trahison. Les coquettes +nous disent pour s'excuser, quand elles écoutent les douceurs de tout +le monde, que, quelque honnête femme qu'on soit, on ne hait pas une +personne qui nous dit qu'elle nous aime. + +Mais on leur peut répondre qu'il y a des distinctions à faire. Si cet +amant s'adresse à une femme qui veut être honnête pour elle-même ou +pour un amant, j'avoue qu'elle ne pourra pas haïr un homme pour les +sentimens qu'il aura pour elle; mais cela n'empêchera pas qu'elle ne +doive prendre garde à ne pas avoir plus de complaisance pour lui que +pour un autre qui ne lui auroit jamais rien témoigné, de peur qu'elle +n'entretienne par là ses espérances, et qu'enfin cela ne fasse du +bruit et ne nuise à la réputation qu'elle veut conserver. + +Si c'est une femme préoccupée à qui un homme témoigne de l'amour, elle +aura les mêmes précautions que l'autre pour empêcher que cela ne +continue; mais, s'il est opiniâtre, je soutiens qu'elle le haïra +autant qu'elle aimera son véritable amant, parcequ'il est naturel de +haïr les ennemis de celui qu'on aime, parceque l'amour que l'on ne +veut pas reconnaître importune, et parceque, l'amant bien traité +pouvant soupçonner qu'une passion qui dure à son rival est pour le +moins soutenue de quelques espérances, une honnête maîtresse regarde +comme son ennemi mortel un rival qui la met au hasard de perdre son +amant qu'elle aime plus que sa vie. Cela étant sans difficulté, il +faut que vous sachiez encore qu'il y a plusieurs sortes de coquettes. +Les unes trouvent de la gloire à se voir aimées de beaucoup de gens +sans en avoir aimé aucun, et ne voient pas que ce sont les avances +qu'elles font qui attirent le monde et qui les retiennent plutôt que +le mérite. D'ailleurs, comme il n'est pas possible qu'elles dispensent +leurs faveurs si également qu'il ne paroisse quelqu'un mieux traité +qu'un autre, et qu'il y en a même qui ne se contentent pas de +l'égalité, et qui veulent de la préférence, cela donne de la jalousie +aux mécontens, et enfin du dépit, qui leur fait dire en les quittant +tout ce qu'ils savent et ne savent pas. + +Il y a d'autres coquettes qui ménagent plusieurs amans afin de sauver +le véritable dans la multitude et de faire dire qu'elles n'ont point +d'affaire, puisqu'elles traitent également tous ceux qui les voient; +mais on découvre la vérité, qui est le mieux qui leur puisse arriver, +ou, plutôt que de croire qu'elles n'aiment personne, tout le monde +croit qu'elles les aiment tous. + +Il y en a d'autres qui, en ménageant plusieurs amans, veulent +persuader que, si elles aimoient quelqu'un, elles ne se hasarderoient +pas à le fâcher; cependant elles le fâchent et le perdent avec cela: +car de s'imaginer, si c'est en l'absence de leur véritable amant +qu'elles font l'amour, qu'il ne le sçaura pas connoître, ou, si c'est +devant lui, qu'en usant comme de concert ensemble il verra bien que ce +n'est rien, puisqu'elles le prennent pour témoin de ce qu'elles font, +ou qu'en tout cas, s'il se fâche, les douceurs qu'elles lui feront et +les promesses de n'y plus retourner l'obligeront à se radoucir, tout +cela est fort sujet à caution. L'on ne trompe pas long-temps un amant. +S'il ne découvre aujourd'hui, il découvrira demain. + + _Disant: Lon la la, + Il vous quittera là._ + +Et quand la passion seroit si forte qu'il ne s'en pourroit guérir, les +reproches et les fracas qu'il fera donneront plus de chagrin à la +maîtresse coquette que tous ces ménagemens ne lui auront fait de +plaisir. Il y a des coquettes qui croient être en si mauvaise +réputation dans le monde qu'elles n'oseroient avoir de la rigueur pour +personne, de peur que cela ne passe pour un sacrifice à quelqu'un, et +qui ne songent pas qu'il vaudroit mieux pour leur honneur qu'elles +fussent convaincues du sacrifice. Voilà, Madame, la manière des +coquettes. Il faut maintenant que je vous fasse voir celle des +honnêtes maîtresses[55]. + + +Pour elles, ou elles sont satisfaites de leur amant, ou elles ne le +sont pas. Si elles ne le sont pas, elles tâchent de le ramener à son +devoir par une conduite tendre et honnête; si cela ne se peut +absolument, elles rompent sans bruit, sur un prétexte de dévotion ou +de jalousie d'un mari, après avoir retiré, si elles peuvent, leurs +lettres et tout ce qui les peut convaincre; et, sur toutes choses, +elles font en sorte que leurs amans ne croient pas qu'elles les +quittent pour d'autres. + +Si elles sont contentes de leurs amans, elles les aiment de tout leur +coeur, elles le leur disent sans cesse et leur écrivent le plus +tendrement qu'elles peuvent; mais, comme cela seulement ne leur prouve +pas leur amour, parceque les coquettes en disent autant ou plus tous +les jours, leurs actions et leurs procédés justifient assez le fond de +leur coeur, parcequ'il n'y a que cela d'infaillible. On peut +toujours dire qu'on aime, quoiqu'on n'aime pas; on ne peut avoir +long-temps un procédé tendre pour quelqu'un sans l'aimer. + +Une honnête maîtresse craint plus que la mort de donner de la jalousie +à son amant, et, quand elle le voit alarmé sur quelque soupçon qu'il a +pu prendre de l'opiniâtreté de son rival, elle ne se contente pas du +témoignage de sa conscience; elle redouble ses soins et ses caresses +pour celui-là, et ses rigueurs pour celui-ci. Elle ne remet pas la +dernière sévérité pour une autre fois, croyant qu'elle se défera +toujours d'un importun trop tard. Elle sçait qu'autant de momens +qu'elle différeroit de chasser ce rival, elle donneroit autant de +coups de poignard dans le coeur de celui qu'elle aime; elle sçait +que, d'abord que son amant commence à avoir des soupçons, le moindre +petit soin qu'elle prendra de les lui ôter lui conservera l'estime et +l'amour qu'il a pour elle; au lieu que, si elle négligeoit de le +satisfaire et de le guérir, il viendroit à avoir si peu de confiance +en elle, qu'elle ne le pourroit rétablir en lui offrant même de perdre +sa réputation; elle sçait qu'un amant croiroit toujours que ce seroit +la crainte qu'elle auroit de lui qui lui arracheroit les sacrifices +qui passeroient dans son esprit, en un autre temps, pour des grandes +marques d'amour; elle sçait que des femmes en qui on a de la confiance +on excuse tout, qu'on ne pardonne rien à celles de qui on se défie; +elle sçait enfin qu'on vient quelquefois à être fatigué du tracas +qu'on reçoit d'une maîtresse et des reproches qu'on lui a faits après +lui avoir pardonné mille fautes considérables, et qu'on rompt sur une +bagatelle, lorsque la mesure est pleine et qu'on ne peut plus souffrir +tant de chagrins. + +Il y a des femmes qui aiment fort leurs amans qui ne laissent pas de +leur donner de la jalousie par leur mauvaise conduite, et cela vient +de ce qu'elles se flattent trop de l'assurance qu'elles ont de leurs +bonnes intentions, et de ce qu'elles ne tranchent pas assez nettement +les espérances aux gens qui leur parlent d'amour, ou qui seulement +leur en témoignent par des soins et des assiduités. Elles ne sçavent +pas que les civilités d'une femme qu'on aime sont des faveurs dont +tous les amans se flattent quelquefois, parcequ'ils ont du mérite, ou +souvent parcequ'ils en croient avoir, tantôt parcequ'ils n'ont pas +bonne opinion des gens à qui ils s'adressent, et pensent que la +résistance qu'on fait n'est seulement que pour se faire valoir. De +sorte que, si une femme qui n'a jamais donné lieu de parler d'elle est +toujours fort jalouse de sa réputation, elle doit prendre garde, comme +j'ai déjà dit, de n'entretenir en nulle manière les espérances de tout +ce qui a de l'air d'amant; que, si c'est une femme qui n'ait pas eu +jusque là assez de soin de sa conduite, et qu'elle en veuille prendre +à l'avenir, comme vous, Madame, il faut qu'elle soit plus rude qu'une +autre, et surtout qu'elle soit égale en sa sévérité, car la moindre +bonté à quoi elle se relâche rengage plus un amant que cent refus ne +le rebutent. + +Une honnête maîtresse a tant de sincérité pour son amant que, plutôt +que de manquer à lui dire les choses de conséquence, elle lui dit +jusqu'à des bagatelles, sachant bien que, s'il alloit sçavoir par +d'autres voies de certaines choses indifférentes, que l'on rend +criminelles en les redisant, cela feroit le plus méchant effet du +monde. Elle ne garde aucune mesure avec lui sur la confiance; elle lui +dit non seulement ses propres secrets, mais ceux même qu'elle a pu +savoir autrefois, ou qu'elle apprend d'ailleurs tous les jours. Elle +traite les gens de ridicules qui disent qu'étant maîtresse du secret +d'autrui, nous ne le devons pas dire à nos amans. Elle répond à cela +que, s'ils nous aiment toujours, ils n'en diront jamais rien, et que, +s'ils viennent à nous quitter, nous aurions bien plus à perdre que le +secret de notre ami; mais elle croit qu'on ne les doit jamais regarder +comme n'en devant plus être aimées, et qu'autrement nous serions +folles de leur accorder des faveurs. + +Sa maxime est enfin que qui donne son coeur n'a plus rien à ménager; +elle sait qu'il n'y a que deux rencontres où elle se pourroit +dispenser de dire tout à son amant, l'un s'il étoit fort étourdi, et +l'autre s'il avoit eu quelque galanterie auparavant la sienne: car il +seroit imprudent à elle de lui en parler, à moins qu'il la pressât +fort, et en ce cas-là ce seroit lui qui attireroit le chagrin qu'il en +recevroit. + +Enfin une honnête maîtresse croit que ce qui justifie son amour même +auprès des plus sévères, c'est quand elle est vivement touchée, quand +elle prend plaisir à le faire bien voir à son amant, quand elle le +surprend par mille petites grâces à quoi il ne s'attend pas, quand +elle n'a rien de réservé pour lui, quand elle s'applique à le faire +estimer de tout le monde, et qu'enfin elle fait de sa passion la plus +grande affaire de sa vie. À moins que cela, Madame, elle tient que +l'amour est une débauche, et que c'est un commerce brutal et un métier +dont des femmes perdues subsistent. + +Mademoiselle Cornuel ayant cessé de parler: «Bon Dieu! dit madame +d'Olonne, les belles choses que vous venez de dire! mais qu'elles sont +difficiles à pratiquer! J'y trouve même un peu d'injustice, car enfin, +puisque nous trompons bien même nos maris, que les lois ont faits nos +maîtres, pourquoi nos amans en seroient-ils quittes à meilleur marché, +eux que rien ne nous oblige d'aimer que le choix que nous en faisons, +et que nous prenons pour nous servir, et tant et si peu qu'il nous +plaira?--Je ne vous ai pas dit, reprit mademoiselle Cornuel, que nous +ne devions quitter nos amans quand ils nous déplaisent, ou par leur +faute ou par lassitude, mais je vous ai fait voir la manière délicate +dont il vous falloit dégager pour ne leur pas donner sujet de crier +dans le monde: car enfin, Madame, puisqu'on a mis si tyranniquement +l'honneur des dames à n'aimer pas ce qu'elles trouvent aimable, il +faut s'accommoder à l'usage, et se cacher au moins quand on veut +aimer.--Eh bien! ma chère, lui dit madame d'Olonne, je m'en vais faire +merveille: j'y suis tout à fait résolue; mais avec tout cela je fonde +les plus grandes espérances de ma conduite sur la fuite des +occasions.--Que ce soit fuite ou résistance, dit mademoiselle Cornuel, +il n'importe, pourvu que votre amant soit satisfait de vous.» Et +là-dessus, l'ayant exhortée à demeurer ferme en ses bonnes intentions, +elle lui dit adieu. + +Pendant qu'ils furent séparés, madame d'Olonne et Marsillac, ils +s'écrivirent fort souvent; mais, comme il n'y a rien de remarquable, +je ne parlerai point de leurs lettres, qui ne parloient de leur amour +et de leur impatience de se voir que fort communément. Madame d'Olonne +revint la première à Paris. Le comte de Guiche, pendant le voyage de +Lyon, persuada à Monsieur[56], frère du roi, auprès duquel il étoit +fort bien, de faire une galanterie, à son retour à Paris, avec madame +d'Olonne, et s'étoit offert de l'y servir et de lui faire avoir +bientôt contentement. Le prince avoit promis au comte de Guiche de +faire les pas nécessaires pour embarquer la dupe, de sorte que, dans +les conversations qu'il eut avec madame d'Olonne, il ne lui parla que +de l'amour que ce prince avoit pour elle; il lui dit qu'il le lui +avoit témoigné plus de cent fois pendant le voyage, et qu'elle le +verroit assurément soupirer aussitôt qu'il seroit revenu. Une femme +qui avoit des bourgeois et des gentilshommes, les uns bien et les +autres mal faits, pouvoit bien aimer un beau prince. Madame d'Olonne +reçut la proposition du comte de Guiche avec une joie qu'on ne peut +exprimer, et si grande qu'elle ne fit pas seulement les façons que des +coquettes font en de pareilles rencontres. Un autre eût dit qu'elle ne +vouloit aimer personne, mais moins un prince que qui que ce fût, +parcequ'il n'auroit pas tant d'attachement. Madame d'Olonne, qui étoit +la plus naturelle femme du monde et la plus emportée, ne garda pas de +bienséance, et répondit au comte de Guiche qu'elle s'estimoit plus +qu'elle n'avoit encore fait, puisqu'elle plaisoit à un si grand prince +et si raisonnable. Lorsque la cour fut revenue à Paris, le duc d'Anjou +ne répondit point aux empressemens à quoi le comte avoit préparé +madame d'Olonne, qui se livra tout entière. Tout cela ne lui produisit +rien, et ne servit qu'à lui faire connoître l'indifférence que le +prince avoit pour elle. Le comte de Guiche, voyant que le prince ne +mordoit point à l'hameçon, changea de dessein, et voulut au moins que +les services qu'il avoit voulu rendre à madame d'Olonne lui servissent +de quelque chose auprès d'elle. Il résolut donc d'en faire l'amoureux, +et, pour ce que le commerce qu'il avoit eu avec elle sur les amours du +duc d'Anjou lui avoit donné de grandes familiarités, il ne balança +point de lui écrire cette lettre: + + +LETTRE. + +_Nous avons travaillé jusqu'ici en vain, Madame; la reine[57] vous +hait, et le duc d'Anjou appréhende de la fâcher. J'en suis au +désespoir pour vos intérêts. Vous m'en pouvez bien consoler, Madame, +si vous voulez, et je vous conjure de le vouloir. Puisque l'aigreur de +la mère et la foiblesse du fils ont ruiné nos desseins, il faut +prendre d'autres mesures. Aimons-nous, Madame; cela est déjà fait de +mon côté, et, si le duc d'Anjou vous eût aimée, je vois bien que je me +serois bientôt brouillé avec lui, parceque je n'aurois pu résister à +l'inclination que j'ai pour vous. Je ne doute pas, Madame, que la +différence ne vous choque d'abord; mais défaites-vous de votre +ambition, et vous ne vous trouverez pas si misérable que vous pensez. +Je suis assuré que, quand le dépit vous aura jetée entre mes bras, +l'amour vous y retiendra._ + +Quoi qu'on veuille dire contre les femmes, il y a souvent plus +d'imprudence que de malice dans leur conduite. La plupart ne pensent +plus, quand on leur parle d'amour, qu'elles ne doivent jamais aimer; +cependant elles vont plus loin qu'elles ne pensent; elles font des +choses quelquefois, croyant qu'elles seront toujours cruelles, dont +elles se repentent fort quand elles sont devenues plus humaines. La +même chose arriva à madame d'Olonne. Elle eut un chagrin insupportable +d'avoir manqué le coeur du prince après l'avoir compté parmi ses +conquêtes. Cherchant quelqu'un à qui s'en prendre pour amuser sa +douleur, elle ne trouva rien de plus vraisemblable à croire sinon que +le comte de Guiche, pour son propre intérêt, l'avoit empêché de +l'aimer: de sorte que, tant pour se venger de lui que pour rassurer +Marsillac, que toute cette intrigue avoit alarmé, elle lui sacrifia la +lettre du comte de Guiche, sans considérer que l'amour peut-être +l'obligeroit à faire la même chose des lettres de Marsillac. Celui-ci, +à qui madame d'Olonne donnoit tant de faveurs, en usa comme on fait +d'ordinaire quand on est content de sa maîtresse; il lui rendit mille +grâces de sa sincérité, et se contenta de triompher de son rival sans +en vouloir tirer une gloire indiscrète. + +Cependant le comte de Guiche, qui ne sçavoit pas le destin de sa +lettre, alla le lendemain chez madame d'Olonne; mais il y vint bien du +monde ce jour-là, et il ne lui put parler d'affaires; il remarqua +seulement qu'elle l'avoit fort regardé, et, de chez elle, il alla dire +l'état de ses affaires à Fiesque, que depuis son retour de Lyon il +avoit faite sa confidente; il les alla dire aussi à Vineuil, et tous +deux séparément jugèrent, sur la fragilité de la dame et la +gentillesse du cavalier, que la poursuite ne seroit ni longue ni +infructueuse. Et en effet, madame d'Olonne avoit trouvé le comte de +Guiche si fort à son gré et si bien fait qu'elle s'étoit repentie du +sacrifice qu'elle venoit de faire à Marsillac. Le lendemain, le comte +de Guiche retourna chez elle, et, l'ayant trouvée seule, il lui parla +de son amour. La belle en fut aise et reçut cette déclaration le plus +agréablement du monde; mais, après être convenus de s'aimer, comme ils +étoient sur certaines conditions, des gens entrèrent qui obligèrent le +comte de Guiche à sortir un moment après. + +Madame d'Olonne, s'étant aussi débarrassée de sa compagnie le plus tôt +qu'elle put, monta en carrosse. Voulant découvrir si la comtesse de +Fiesque ne prenoit plus d'intérêt avec le comte de Guiche, elle l'alla +trouver. Après quelques conversations sur d'autres sujets, elle lui +demanda son avis sur les desseins qu'elle lui dit qu'avoit le comte de +Guiche pour elle. La comtesse lui dit qu'il ne falloit que consulter +son coeur en de pareils rencontres. «Mon coeur ne me dit pas +beaucoup de choses en faveur du comte, reprit madame d'Olonne, et ma +raison m'en dit mille contre lui: c'est un étourdi que je n'aimerai +jamais.» En disant ces mots elle prit congé de la comtesse, sans +attendre sa réponse. + +D'un autre côté, le comte de Guiche étant retourné à son logis, il +rencontra Vineuil, qui l'attendoit dans une impatience extrême de +sçavoir l'état de ses affaires. Le comte de Guiche lui dit assez +froidement qu'il croyoit que tout étoit rompu, de la manière dont +madame d'Olonne le traitoit; et, comme Vineuil vouloit savoir le +détail de la conversation, le comte de Guiche, qui avoit peur de se +découvrir, changeoit de propos à tous momens. Cela donna quelques +soupçons à Vineuil, qui étoit fin et amoureux de madame d'Olonne, et +qui ne se mêloit des affaires du comte de Guiche que pour se prévaloir +auprès de sa maîtresse des choses qu'il auroit apprises. Il sortit, +voyant qu'il ne découvroit rien, et fut trois jours durant dans des +inquiétudes mortelles de ne pouvoir apprendre ce qu'il soupçonnoit et +qu'il vouloit sçavoir. Assurément il alloit chez Fiesque avec un +visage de favori disgracié depuis qu'il voyoit que le comte de Guiche +ne lui donnoit plus de part dans l'honneur de sa confidence; il n'en +disoit rien à cette belle, pour ne se pas décréditer en montrant son +malheur. + +Enfin, au bout de trois jours, étant allé chez le comte de Guiche: +«Qu'ai-je fait, Monsieur, lui dit-il, qui vous ait obligé de me +traiter ainsi? Je vois bien que vous vous cachez de moi sur l'affaire +de madame d'Olonne; apprenez-m'en la raison, ou si vous n'en avez +point, continuez à me dire ce que vous sçavez, comme vous avez +accoutumé.--Je vous demande pardon, mon pauvre Vineuil, lui dit le +comte de Guiche; mais madame d'Olonne, en m'accordant les dernières +faveurs, avoit exigé de moi que je ne vous en parlasse point, ni à +Fiesque encore moins qu'au reste du monde, parcequ'elle disoit que +vous étiez méchant et Fiesque jalouse. Quelque indiscret qu'on soit, +il n'y a point d'affaire qu'on ne tienne secrète dans le commencement, +quand on a pu se passer de confident pour en venir à bout. Je +l'éprouve aujourd'hui, car naturellement j'aime assez à conter une +aventure amoureuse; cependant j'ai été trois jours sans vous conter +celle-ci, vous à qui je dis toutes choses. Mais donnez-vous patience, +mon cher; je m'en vais vous dire tout ce qui s'est passé entre madame +d'Olonne et moi, et, par un détail le plus exact du monde, réparer en +quelque manière l'offense faite à l'amitié que j'ai pour vous. + +«Vous saurez donc qu'à la première visite que je lui rendis après lui +avoir écrit la lettre que vous avez vue, il ne me parut à sa mine ni +rudesse, ni douceur; et la compagnie qui étoit chez elle empêcha de +m'en éclaircir mieux. Tout ce que je pus remarquer fut qu'elle +m'observoit de temps en temps. Mais y étant retourné le lendemain et +l'ayant trouvée seule, je lui représentai si bien mon amour et la +pressai si fort d'y répondre, qu'elle m'avoua qu'elle m'aimoit, et me +promit de m'en donner des marques, à la condition que je viens de vous +dire. Vous sçavez bien que je lui voulus promettre tout. Dans ces +momens-là nous ouïmes du bruit, de sorte que madame d'Olonne me dit +que je revinsse le lendemain, un peu devant la nuit, deguisé en fille +qui lui apporteroit des dentelles à vendre. M'en étant donc retourné +chez moi, je vous y trouvai, et vous pûtes bien voir par la froideur +avec laquelle je vous reçus et je vous parlai que tout le monde +m'importunoit alors, et particulièrement vous, mon cher, de qui +j'étois plus en garde que de personne. Vous vous en aperçûtes aussi, +et c'est ce qui vous fit soupçonner que je ne vous disois pas tout. +Lorsque vous fûtes sorti, je donnai ordre que l'on dît à ma porte que +je n'étois pas au logis, et je me préparai pour ma mascarade du +lendemain. Tout ce que l'imagination peut donner de plaisir par +avance, je l'eus vingt-quatre heures durant; les quatre ou cinq +dernières me durèrent plus que les autres; enfin, celle que +j'attendois avec tant d'impatience étant arrivée, je me fis porter +chez madame d'Olonne. Je la trouvai en cornette sur son lit, avec un +deshabillé couleur de rose. Je ne vous sçaurois exprimer, mon cher, +comme elle étoit belle ce jour-là! Tout ce que l'on peut dire est au +dessous des agrémens qu'elle avoit: sa gorge étoit à demi découverte; +elle avoit plus de cheveux abattus[58] qu'à l'ordinaire et tout +annelés; ses yeux étoient plus brillans que les astres; l'amour et la +couleur de son visage animoient son teint du plus beau vermillon du +monde. «Eh bien, mon cher! me dit-elle, me sçaurez-vous bon gré de ce +que je vous épargne la peine de soupirer long-temps? Trouvez-vous que +je vous fasse trop acheter les grâces que je vous fais? Dites, mon +cher? ajouta-t-elle. Mais quoi! vous me paroissez tout interdit.--Ah! +Madame, lui répondis-je, je serois bien insensible si je conservois du +sang-froid en l'état où je vous vois!--Mais puis-je m'assurer, me +dit-elle, que vous ayez oublié la petite Beauvais et la comtesse de +Fiesque?--Oui, lui dis-je, Madame, vous le pouvez. Et comment me +souviendrois-je des autres, ajoutai-je, que vous voyez bien que je me +suis presque oublié moi-même.--Je ne crains, répliqua-t-elle, que +l'avenir: car, pour le présent, mon cher, je me trompe fort si je vous +laisse penser à d'autres qu'à moi.» Et en achevant ces paroles elle se +jeta à mon col, et, me serrant avec ses bras que vous connoissez, elle +me tira sur elle. Ainsi tous deux couchés, nous nous baisâmes mille +fois, n'en voulant pas demeurer là, et cherchant quelque chose de plus +solide, mais de ma part inutilement. Il faut se connoître, Vineuil, et +savoir à quoi l'on est propre. Pour moi, je vois bien que je ne suis +pas né pour les dames; il me fut impossible d'en sortir à mon honneur, +quelque effort que fît mon imagination et l'idée et la présence du +plus bel objet du monde. «Qu'y a-t-il, me dit-elle, Monsieur, qui vous +met en si pauvre état? Est-ce ma personne qui vous cause du dégoût, ou +si vous ne m'apportez que le reste d'une autre?» + +«La honte que me fit ce discours, mon cher, acheva de m'ôter les +forces qui me restoient. «Je vous prie, Madame, lui dis-je, de ne +point accabler un misérable de reproches; assurément je suis +ensorcelé.» Au lieu de me répondre, elle appelle sa femme de chambre: +«Dites, Quentine, mais dites-moi la vérité, comme suis-je faite +aujourd'hui? Ne suis-je pas malpropre? Ne trompez pas votre maîtresse: +il y a quelque chose à mon fait qui ne va pas bien». Quentine n'osant +répondre en la colère où elle la vit, madame d'Olonne lui arracha un +miroir qu'elle avoit. Après avoir fait toutes les mines qu'elle avoit +accoutumé de faire quand elle vouloit plaire à quelqu'un, pour juger +si mon impuissance venoit de sa faute ou de la mienne, elle secoua sa +jupe, qui étoit un peu froissée, et entra brusquement dans son cabinet +qu'elle avoit à la ruelle de son lit. Pour moi, qui étois comme un +condamné, je me demandois à moi-même si tout ce qui s'étoit passé +n'étoit point un songe, avec toutes les réflexions qu'on peut faire en +pareil rencontre. Je m'en allai au logis de Manicamp, où, lui ayant +conté toute mon aventure: «Je vous ai bien de l'obligation, mon cher, +me dit-il, car assurément c'est pour l'amour de moi que vous avez été +insensible auprès d'une si belle femme.--Quoique peut-être vous en +soyez cause, lui dis-je, je ne l'ai pas fait pour vous obliger. Je +vous aime fort, ajoutai-je, je vous l'avoue; mais avec tout cela je +vous avois oublié en ce rencontre. Je ne comprends pas une si +extraordinaire foiblesse; je pense qu'en quittant les habits d'un +homme j'en avois quitté les véritables marques. Cette partie est morte +en moi par laquelle j'ai été jusqu'ici une espèce de chancelier[59]. +Comme j'achevois de parler, un de mes gens m'apporta une lettre de la +part de madame d'Olonne qu'un des siens lui avoit donnée. La voici +dans ma poche; je vous la vais lire.» En disant cela, le comte lut +cette lettre à Vineuil: + + +LETTRE. + +_Si j'aimois le plaisir de la chair, je me plaindrois d'avoir été +trompée; mais, bien loin de m'en plaindre, j'ai de l'obligation à +votre foiblesse: elle est cause que, dans l'attente du plaisir que +vous ne m'avez pu donner, j'en ai goûté d'autres par imagination qui +ont duré plus long-temps que ceux que vous m'eussiez donnés si vous +eussiez été fait comme un autre homme. J'envoie maintenant savoir ce +que vous faites, et si vous avez pu gagner votre logis à pied; ce +n'est pas sans raison que je vous fais cette demande, car je n'ai +jamais vu un homme en si méchant état que celui où je vous laissai. Je +vous conseille de mettre ordre à vos affaires; avec plus de chaleur +naturelle que je ne vous en ai vu, vous ne sçauriez encore vivre +long-temps. En verité, Monsieur, vous me faites pitié, et, quelque +outrage que j'aie reçu de vous, je ne laisse pas de vous donner un bon +avis: fuyez Manicamp[60]. Si vous êtes sage, vous pourrez recouvrer +votre santé, mais restez quelque temps sans le voir. C'est assurément +de lui que vient votre foiblesse, car, pour moi, à qui mon miroir et +ma représentation ne mentent point, je ne crains pas qu'on me puisse +accuser, ni me faire reproche._ + + +«À peine eus-je achevé de lire cette lettre que j'y fis cette réponse: + + +LETTRE. + +_Je vous avoue, Madame, que j'ai bien fait des fautes en ma vie, car +je suis homme et encore jeune; mais je n'en ai jamais fait une plus +grande que celle de la nuit passée: elle n'a point d'excuse, Madame, +et vous ne sçauriez me condamner à quoi que ce soit que je n'aie bien +mérité. J'ai tué, j'ai trahi, j'ai fait des sacrilèges; pour tous ces +crimes-là vous n'avez qu'à chercher des supplices; si vous voulez ma +mort, je vous irai porter mon épée; si vous ne me condamnez qu'au +fouet, je vous irai trouver nu, en chemise. Souvenez-vous, Madame, que +j'ai manqué de pouvoir, et non de volonté; j'ai été comme un brave +soldat qui se trouve sans armes lorsqu'il faut qu'il aille au combat. +De vous dire, Madame, d'où cela est venu, j'en serois bien empêché; +peut-être m'est-il arrivé comme à ceux de qui l'appétit se passe quand +ils attendent trop à manger; peut-être que la force de l'imagination a +consumé la force naturelle. Voilà ce que c'est, Madame, de donner tant +d'amour: une médiocre beauté, qui n'auroit pas troublé l'ordre de la +nature, auroit été plus satisfaite. Adieu, Madame; je n'ai rien à vous +dire davantage, sinon que peut-être me pardonnerez-vous le passé, si +vous me donnez lieu de faire mieux à l'avenir: je ne demande pour cela +que jusqu'à demain, à la même heure qu'hier._ + + +«Après avoir envoyé par un de mes laquais ces belles promesses à celui +de madame d'Olonne qui attendoit sa réponse à mon logis, je m'en +allai, et, ne doutant point que mes offres ne fussent bien reçues, je +voulus prendre un soin particulier de moi. Je me baignai, et me fis +frotter avec des essences de senteur; je mangeai des oeufs frais, +des culs d'artichauts, et pris un peu de vin; ensuite je fis cinq ou +six tours de chambre et me mis au lit sans Manicamp. J'avois si fort +en tête de réparer ma faute que je fuyois mes amis comme la peste. Le +lendemain m'étant levé gaillard de corps et d'esprit, je dînai de fort +bonne heure, aussi légèrement que j'avois soupé, et ayant passé +l'après-dînée à donner ordre à mon petit équipage d'amour, je m'en +allai chez madame d'Olonne à la même heure que l'autre fois. Je la +trouvai sur son même lit, ce qui me donna d'abord quelques +appréhensions qu'il ne me portât malheur; mais enfin, m'étant assuré +le mieux que je pus, je m'allai jeter à ses genoux. Elle étoit à demi +déshabillée et tenoit un éventail dont elle jouoit. Sitôt qu'elle me +vit, elle rougit un peu, dans le souvenir assurément de l'affront +qu'elle avoit reçu la veille; et, Quentine s'étant retirée, je me mis +sur le lit avec elle. La première chose qu'elle fit fut de me mettre +son éventail devant les yeux. Cela l'ayant rendue aussi hardie que +s'il y eût eu une muraille entre nous deux: «Eh bien! me dit-elle, +pauvre paralytique, êtes-vous venu aujourd'hui ici tout entier?--Ah! +Madame, lui répondis-je, ne parlons plus du passé.» Et là-dessus me +jetant à corps perdu entre ses bras, je la baisai mille fois et la +priai qu'elle se laissât voir toute nue. Après un peu de résistance +qu'elle fit pour augmenter mes désirs et pour affecter la modestie qui +sied si bien aux femmes, plutôt que par aucune défiance qu'elle eût +d'elle-même, elle me laissa voir tout ce que je voulus. Je vis un +corps en bon point et le mieux proportionné du monde et un fort grand +éclat de blancheur. Après cela, je recommençai à l'embrasser. Nous +faisions déjà du bruit avec nos baisers; déjà nos mains, entrelacées +les unes dans les autres, exprimoient les dernières tendresses +d'amour; déjà le mélange de nos âmes avoit fait l'union de nos corps, +quand elle s'aperçut du pauvre état où j'étois. Ce fut alors que, +voyant que je continuois à l'outrager, elle ne songea plus qu'à la +vengeance. Il n'y a point d'injures qu'elle ne me dît; elle me fit les +plus violentes menaces du monde. Pour moi, sans faire ni prières ni +plaintes, parceque je sçavois ce que j'avois mérité, je sortis +brusquement de chez elle et me retirai chez moi, où, m'étant mis au +lit, je tournai toute ma colère contre la cause de mes malheurs. + + _D'un juste dépit tout plein, + Je pris un rasoir en main; + Mais mon envie étoit vaine, + Puisque l'auteur de ma peine, + Que la peur avoit glacé, + Tout malotru, tout plissé, + Comme allant chercher son centre, + S'étoit sauvé dans mon ventre._ + +«Ne pouvant donc rien faire, voici à peu près comme la rage me fit +parler: «Eh bien! traître, qu'as-tu à dire, infâme partie de moi-même +et véritablement honteuse, car on seroit bien ridicule de te donner un +autre nom? Dis-moi, t'ai-je jamais obligé à me traiter de la sorte et +me faire recevoir les plus rudes affronts du monde? Me faire abuser +des grâces qu'on me fait et me donner à vingt-deux ans les infirmités +de la vieillesse!» Pendant que la colère me fit parler ainsi, + + _L'oeil attaché sur le plancher, + Rien ne le sçauroit plus toucher. + Aussi, lui faire des reproches, + C'est justement parler aux roches._ + +«Je passai le reste de la nuit en des inquiétudes mortelles; je ne +sçavois pas si je devois écrire à madame d'Olonne ou la surprendre par +une visite imprévue. Enfin, après avoir été long-temps à balancer, je +pris ce dernier parti, au hasard de trouver quelque obstacle à nos +plaisirs. Je fus assez heureux pour la rencontrer seule à l'entrée de +la nuit. Elle s'étoit mise au lit aussitôt que j'étois sorti d'auprès +d'elle. En entrant dans sa chambre, je lui dis: «Madame, je viens +mourir à vos genoux ou vous satisfaire. Ne vous emportez pas, je vous +prie, que vous ne sachiez si je le mérite.» Madame d'Olonne, qui +craignoit autant que moi un malheur semblable à ceux qui m'étoient +arrivés, n'eut garde de m'épouvanter par des reproches; au contraire, +elle me dit tout ce qu'elle put pour rétablir en moi la confiance de +moi-même, que j'avois quasi perdue; et, en effet, si j'avois été +ensorcelé, comme je lui avois dit deux jours auparavant, je rompis le +charme à la troisième fois. Vous jugez bien, ajouta le comte de +Guiche, qu'elle ne me dit point d'injures en la quittant, comme elle +avoit fait les autres fois. Voilà l'état de mes affaires, que je vous +prie de faire semblant d'ignorer.» + +Vineuil le lui ayant promis, ils se séparèrent. Le comte de Guiche +alla chez madame la comtesse de Fiesque, à qui, entre autres choses, +il dit qu'il ne songeoit plus à madame d'Olonne. + +Cet amant ne fut pas long-temps avec sa nouvelle maîtresse sans que +Marsillac s'en aperçût, quelque soin qu'elle prît de tromper celui-ci +et quelque peu d'esprit qu'il eût; mais la jalousie, qui tient lieu de +finesse, lui fit découvrir moins d'empressement en elle pour lui +qu'elle n'avoit accoutumé: de sorte que, lui ayant fait quelques +plaintes douces au commencement, et puis après un peu plus aigres, +voyant enfin qu'elle n'en faisoit pas moins, il se résolut de se +venger tout d'un coup de son rival et de sa maîtresse. Il donna donc à +ses amis toutes les lettres de madame d'Olonne et les pria de les +montrer partout. Mademoiselle d'Orléans[61] haïssoit fort le comte de +Guiche. Il lui donna la lettre qu'il avoit écrite à sa maîtresse, dans +laquelle il parloit mal de la reine et du duc d'Anjou. La première +chose que fit la princesse fut de montrer au duc d'Anjou la lettre du +comte de Guiche, croyant l'animer d'autant plus contre lui qu'elle +sçavoit que ce prince l'aimoit fort. Cependant le prince n'eut pas +tout l'emportement que la princesse avoit espéré, et se contenta de +dire à Péguilin[62] que son cousin étoit un ingrat et qu'il ne lui +avoit jamais donné sujet de parler de lui comme il faisoit, et que +tout le ressentiment qu'il en auroit aboutiroit à n'avoir plus pour +lui la même estime qu'il avoit eue, mais que, si la reine sçavoit la +manière dont il parloit d'elle, elle n'auroit pas assurément tant de +modération que lui. La princesse, n'étant pas satisfaite de voir tant +de bonté au prince pour le comte de Guiche, résolut d'en parler à la +reine, et, comme elle dit son dessein à quelqu'un, le maréchal de +Grammont[63] en fut averti et l'alla supplier de ne pas pousser son +fils. Elle le promit et n'y manqua pas. Cette princesse étoit fière et +ne pardonnoit pas aisément aux gens qui n'avoient pas pour elle tout +le respect à quoi sa grande naissance et son mérite extraordinaire +obligeoient tout le monde; mais, quand une fois elle étoit persuadée +qu'on l'aimoit, il n'y avoit rien de si bon qu'elle. + +Pendant que le maréchal et ses amis tâchoient d'étouffer le bruit +qu'avoit fait Marsillac avec la lettre du comte de Guiche, on apprit +que Madame d'Olonne montroit celle-ci pour ruiner un mariage qui +faisoit la fortune de Marsillac: + + +LETTRE. + +_Ne songez-vous point, Madame, à la contrainte où je suis? Il faut +que, deux ou trois fois la semaine, j'aille rendre visite à +mademoiselle de la Rocheguyon[64], que je lui parle comme si je +l'aimois, et que je donne un temps à cela que je ne devrois employer +qu'à vous voir, à vous écrire et à songer à vous; et, en quelque état +où je puisse être, ce me seroit une grande peine d'être obligé +d'entretenir un enfant. Mais maintenant que je ne vis que pour vous, +vous devez bien juger que c'est une mort pour moi. Ce qui me fait +prendre patience en quelque manière, c'est que j'espère de me venger +d'elle en l'épousant sans l'aimer, et qu'après cela, voyant de plus +près la différence qu'il y a de vous à elle, je vous aimerai toute ma +vie encore plus, s'il se pouvoit, que je ne fais._ + + +Cela surprit d'abord tout le monde: on n'avoit vu jusque là que des +amants indiscrets et point encore de maîtresses; on ne pouvoit +s'imaginer qu'une femme, pour se venger d'un homme qu'elle n'aimoit +plus, aidât tellement elle-même à se convaincre. Cette indiscrétion ne +fit pourtant pas l'effet que madame d'Olonne s'étoit promis: M. de +Liancourt[65], grand-père de mademoiselle de la Rocheguyon, sachant +que madame d'Olonne le vouloit aigrir contre Marsillac, répondit à +ceux qui lui parlèrent de cette lettre que, hors l'offense de Dieu, +Marsillac ne pouvoit pas mieux faire, jeune comme il étoit, que +s'appliquer à gagner le coeur d'une aussi belle dame qu'étoit Madame +d'Olonne; que ce n'étoit pas d'aujourd'hui qu'on déchiroit les femmes +dans les ruelles des maîtresses, mais que, comme la passion qu'on +avoit pour elle étoit bien plus violente que celle qu'on avoit pour +les autres, elle ne duroit pas d'ordinaire si long-temps; par exemple, +celle de Marsillac n'étoit plus si ferme pour madame d'Olonne, et il +aimoit encore mademoiselle de la Rocheguyon. Madame d'Olonne ne ruina +donc point les affaires de Marsillac, comme elle avoit espéré, et, +confirmant seulement ce qu'elle avoit dit d'elle, elle ôta à ses amis +le moyen de la défendre. + +Les choses étant en ces termes, et le comte de Guiche étant demeuré le +maître en apparence, madame d'Olonne alla un soir trouver la comtesse +de Fiesque, et, après quelques discours généraux, elle la pria de +remercier de sa part l'abbé Fouquet de quelque service qu'elle +prétendoit avoir reçu de lui, et de lui bien exagérer l'obligation +qu'elle lui avoit. Mais, l'abbé étant un des principaux personnages de +cette histoire, il est à propos de faire voir comment il étoit fait. + + +_Portrait de l'abbé Fouquet_. + +L'abbé Fouquet, frère du procureur général et surintendant des +finances, étoit originairement d'Anjou, de famille de robe avant la +fortune, mais depuis gentilhomme comme le roi. Il avoit les yeux bleus +et vifs, le nez bien fait, le front grand, le menton plus avancé, la +forme du visage plate, les cheveux d'un châtain clair, la taille +médiocre et la mine basse; il avoit un air honteux et embarrassé; il +avoit la conduite du monde la plus éloignée de sa profession; il étoit +agissant, ambitieux et fier avec des gens qu'il n'aimoit pas, mais le +plus chaud et le meilleur ami qui fut jamais. Il s'étoit embarqué à +aimer plus par gloire que par amour; mais après, l'amour étoit demeuré +le maître. La première femme qu'il avoit aimée étoit madame de +Chevreuse[66], de la maison de Lorraine, dont il avoit été fort aimé; +l'autre étoit madame de Châtillon, qui, dans les faveurs qu'elle lui +avoit faites, avoit plus considéré ses intérêts que ses plaisirs. +Comme c'étoit une des plus belles femmes de France et des plus +extraordinaires, il faut faire voir ici la peinture de sa vie[67]. + + + + +LIVRE SECOND. + +HISTOIRE DE Mme DE CHÂTILLON. + + +_Portrait de madame de Châtillon._ + +Madame la duchesse de Châtillon, fille de M. de Boutteville[68] qui +eut la tête coupée pour s'être battu en duel, contre les édits du roi +père de Louis XIV, femme de Gaspard, duc de Châtillon[69], avoit les +yeux noirs et vifs, le front petit, le nez bien fait, la bouche rouge, +petite et relevée, le teint comme il lui plaisoit; mais d'ordinaire +elle le vouloit avoir blanc et rouge; elle avoit un rire charmant, et +qui alloit réveiller la tendresse jusqu'au fond des coeurs; elle +avoit les cheveux fort noirs, la taille grande, l'air bon, les mains +longues, sèches et noires, les bras de la même couleur et carrés, ce +qui tiroit à de méchantes conséquences pour ce que l'on ne voyoit pas; +elle avoit l'esprit doux et accort, flatteur et insinuant; elle étoit +infidèle, intéressée et sans amitié. Cependant, quelque épreuve que +l'on fît de ses mauvaises qualités, quand elle vouloit plaire, il +n'étoit pas possible de se défendre de l'aimer; elle avoit des +manières qui charmoient; elle en avoit d'autres qui attiroient le +mépris de tout le monde. Pour de l'argent et des honneurs, elle se +seroit déshonorée, et auroit sacrifié père, mère et amants[70]. + +Gaspard de Coligny, et depuis duc de Châtillon, après la mort du +maréchal son père et de son frère aîné, devint amoureux de +mademoiselle de Boutteville; et parceque le prince de Condé en devint +amoureux aussi, Coligny le pria de se déporter de son amour, puisqu'il +n'avoit pour but que la galanterie, et que lui songeoit au mariage. Le +prince, parent et ami de Coligny, ne put honnêtement lui refuser sa +demande, et, comme sa passion ne faisoit que de naître, il n'eut pas +beaucoup de peine à s'en défaire. Il promit à Coligny que non +seulement il n'y songeroit plus, mais qu'il le serviroit en cette +affaire contre le maréchal son père et ses parents, qui s'y +opposoient; et, en effet, malgré tous les arrêts du Parlement et tous +les obstacles que le maréchal son père y pût apporter, le prince +assista si bien Coligny, alors de ce nom, qu'on appela depuis +Châtillon par la mort de son frère, qu'il lui fit enlever mademoiselle +de Boutteville, et lui prêta vingt mille francs pour sa subsistance. +Coligny mena sa maîtresse à Château-Thierry, où il consomma le +mariage; de là ils passèrent outre, et s'en allèrent à Stenay, ville +de sûreté que M. le Prince, à qui elle étoit, leur avoit donnée pour +leur séjour. Soit que Coligny ne trouvât pas sa maîtresse aussi bien +faite qu'il se l'étoit imaginé, soit que l'amour qui étoit satisfait +lui donnât le loisir de faire des réflexions sur le mauvais état de sa +fortune, soit qu'il craignît d'avoir donné à sa femme le mal qu'il +avoit, il lui prit un chagrin épouvantable le lendemain de son +mariage; et, pendant qu'il fut à Stenay, le chagrin lui continua de +telle sorte qu'il ne sortoit non plus des bois qu'un sauvage. Deux ou +trois jours après, il s'en alla à l'armée, et sa femme dans un couvent +de religieuses à deux lieues de Paris. Ce fut là où Roquelaure[71], +qui sçavoit sa nécessité, lui envoya mille pistoles, et Vineuil deux +mille écus, qu'on leur doit encore, quoique la duchesse soit riche et +que cet argent ait été employé à son usage particulier. + +Le défaut d'âge de Coligny lorsqu'il épousa sa femme rendant son +mariage invalide, et se trouvant majeur à son retour, on passa un +contrat de mariage, dans l'hôtel de Condé, devant tous les parents de +la demoiselle, et ensuite ils furent épousés dans Notre-Dame par le +coadjuteur de Paris[72]. Quelque temps après, madame de Châtillon, se +trouvant incommodée, alla prendre des eaux, où le duc de Nemours se +rencontra et devint amoureux d'elle. + +_Portrait de M. le duc de Nemours._ + +Le duc de Nemours avoit les cheveux fort blonds, le nez bien fait, la +bouche petite et de belle couleur et la plus jolie taille du monde; il +avoit dans ses moindres actions une grâce qu'on ne pouvoit exprimer, +et dans son esprit enjoué et badin un tour admirable. La liberté de se +voir à toute heure, que l'usage a introduite dans les lieux où l'on +prend des eaux, donna mille occasions au duc de Nemours de faire +connoître son amour à sa maîtresse; mais, sçachant qu'on n'a jamais +réglé d'affaires amoureuses, au moins avec les dames qu'on estime un +peu, qu'en faisant une déclaration de bouche ou par écrit, il se +résolut de parler, et, un jour qu'il étoit seul chez elle: «Il y a +plus de trois semaines, Madame, lui dit-il, que je balance à vous dire +ce que je sens pour vous; et quand, à la fin, je me détermine de vous +en parler, c'est après avoir vu toutes les difficultés que je puis +trouver en ce dessein. Je me fais justice, Madame, et par cette raison +je ne devrois pas espérer; d'ailleurs, vous venez d'épouser un amant +aimé, et c'est une difficile entreprise de l'ôter de votre coeur et +de se mettre en sa place. Cependant je vous aime, Madame, et quand +vous devriez, pour n'être pas ingrate, vous servir de cette raison +contre moi, je vous avoue que c'est mon étoile, et non pas mon choix, +qui m'oblige à vous aimer.» Madame de Châtillon n'avoit jamais eu tant +de joie que ce discours lui en donna. M. de Nemours lui avoit paru si +aimable[73] que, si c'eût été l'usage que les femmes eussent parlé les +premières de leur amour, celle-ci n'eût pas attendu si long-temps que +fit son amant. Mais la peur de ne paroître pas assez précieuse +l'embarrassa si fort qu'elle fut quelque temps sans sçavoir que +répondre. Enfin, s'efforçant de parler pour cacher le désordre que son +silence témoignoit: «Vous avez raison, Monsieur, lui dit-elle avec +toutes les façons du monde, de croire qu'on aime fort son mari; mais +vous voulez bien qu'on prenne la liberté de vous dire que vous avez +tort d'avoir sur votre chapitre tant de modestie que vous avez. Si on +étoit en état de reconnoître les bontés que vous avez pour les gens, +vous verriez bien qu'ils vous estiment plus que vous ne faites.--Ah! +Madame, reprit le duc de Nemours, il ne tient qu'à vous que je ne +passe pour être le plus honnête homme de France.» À peine eut-il +achevé ces mots, que la comtesse de Maure[74] entra dans sa chambre, +devant laquelle il fallut bien changer de conversation, quoique ces +deux amants ne changeassent point de pensée. Leur distraction et leur +embarras firent juger à la comtesse de Maure que leurs affaires +étoient plus avancées qu'elles n'étoient, et cela fut cause qu'elle se +préparoit à faire une visite fort courte, lorsque le duc de Nemours la +prévint. Le prince, amoureux et discret, sçachant bien qu'il jouoit un +méchant personnage devant une femme clairvoyante comme la comtesse de +Maure, sortit et s'en alla chez lui écrire cette lettre à sa +maîtresse: + + +LETTRE. + +_Je sors d'auprès de vous, Madame, pour être plus avec vous que je +n'étois. La comtesse de Maure m'observoit, et je n'osois vous +regarder; je craignois même, comme elle est habile, que cette +affectation ne me découvrît: car enfin, Madame, on sçait si bien qu'il +vous faut regarder quand on est auprès de vous que l'on croit que qui +ne vous regarde pas y entend finesse. Si je ne vous vois pas +maintenant, Madame, au moins ne s'aperçoit-on pas que j'ai de l'amour, +et j'ai la liberté de ne l'apprendre qu'à vous. Mais que je serois +heureux si je pouvois vous le persuader au point qu'il est, et que +vous seriez injuste en ce cas-là, Madame, si vous n'aviez pas quelque +bonté pour moi!_ + + +Madame de Châtillon se trouva fort embarrassée en recevant cette +lettre. Elle ne sçavoit quel parti prendre, de la douceur ou de la +sévérité. Celui-ci pouvoit faire perdre le coeur de son amant, +l'autre son estime, et tous les deux le rebuter. Enfin elle résolut de +suivre le plus difficile, comme étant le plus honnête; et, quoi que +lui dît son coeur, elle aima mieux faire ce que lui conseilla sa +raison. Elle ne fit point de réponse au duc, et, comme il entra le +lendemain dans sa chambre: «Venez-vous encore ici, Monsieur, lui +dit-elle, me faire quelque nouvelle offense? Parceque l'on a l'humeur +douce et le visage, croyez-vous qu'il n'y a qu'à entreprendre avec les +gens? S'il ne faut qu'être rude pour avoir votre estime, on en fait +assez de cas pour se contraindre quelque temps. Oui, Monsieur, on sera +fière, et je vois bien qu'il le faut être avec vous.» Ces dernières +paroles furent un coup de foudre tombé sur ce pauvre amant. Les larmes +lui vinrent aux yeux, et ses larmes parlèrent bien mieux pour lui que +tout ce qu'il put dire. Après avoir été un moment sans parler: «Je +suis au désespoir, Madame, lui répondit-il, de vous voir en colère, et +je voudrois être mort, puisque je vous ai déplu. Vous allez voir, +Madame, dans la vengeance que j'ai résolu de prendre de l'offense que +vous avez reçue, que vos intérêts me sont bien plus chers que les +miens propres; je m'en vais si loin de vous, Madame, que mon amour ne +vous importunera plus.--Ce n'est pas cela que je vous demande, +interrompit cette belle; vous pourriez bien sans me fâcher demeurer +encore ici. Ne sçauriez-vous me voir sans me dire que vous m'aimez, ou +du moins sans me l'écrire?--Non, non, Madame, répliqua-t-il; il m'est +absolument impossible.--Eh bien! Monsieur, voyez-moi donc, reprit +madame de Châtillon; j'y consens, mais remarquez bien tout ce qu'on +fait pour vous.--Ah! Madame, interrompit le duc en se jetant à ses +pieds, si je vous ai adorée toute cruelle que vous avez été, jugez ce +que je ferai quand vous aurez de la douceur! Oui, Madame, jugez-en, +s'il vous plaît, car je ne sçaurois vous exprimer ce que je sens.» +Cette conversation ne finit pas comme elle avoit commencé: madame de +Châtillon se dispensa de garder toute la rigueur qu'elle s'étoit +promise, et, si le duc de Nemours n'eut pas de grandes faveurs, au +moins eut-il raison d'espérer d'être aimé. Dans cette confiance, il ne +fut pas chez lui qu'il écrivit cette lettre à sa maîtresse: + + +LETTRE. + +_Après m'avoir dit, Madame, que vous consentiez que je vous visse, +puisqu'il m'étoit impossible de vous voir sans vous dire que je vous +aime, ou du moins sans vous l'écrire, je devrois vous écrire avec +confiance que ma lettre ne seroit pas mal reçue; cependant je tremble, +Madame, et l'amour, qui n'est jamais sans crainte de déplaire, me fait +imaginer que vous avez pu changer de sentiments depuis trois heures. +Faites-moi la faveur, Madame, de m'en éclaircir par deux lignes. Si +vous saviez avec quelle ardeur je les souhaite et avec quels +transports de joie je les recevrai, vous ne me jugeriez pas indigne de +cette grâce._ + + +Madame de Châtillon n'eut pas reçu cette lettre qu'elle lui fit cette +réponse: + + +RÉPONSE. + +_Pourquoi seroit-on changée, Monsieur? Mais, mon Dieu! que vous êtes +pressant! N'êtes-vous pas satisfait de connoître vos forces, sans +vouloir encore triompher de la foiblesse d'autrui?_ + + +Le duc de Nemours reçut cette lettre avec une joie qui le mit quasi +hors de lui-même. Il la baisa mille fois et ne pouvoit cesser de la +lire. Cependant l'amour de ces deux amants augmentoit tous les jours, +et madame de Châtillon, qui avoit déjà rendu son coeur, ne défendoit +plus le reste que pour le rendre plus considérable par la difficulté. +Enfin, le temps de prendre des eaux étant passé, il fallut se séparer; +et, quoique l'un et l'autre s'en retournât à Paris, ils jugèrent bien +tous deux qu'ils ne se verroient plus avec tant de commodité qu'ils +avoient fait à Bourbon[75]. Dans la vue de ces difficultés, leur adieu +fut pitoyable. Le duc de Nemours assura plus sa maîtresse par ses +larmes qu'il aimeroit toujours que par les choses qu'il lui dit; et la +contrainte qui parut que madame de Châtillon faisoit pour ne pas +pleurer fit le même effet en son amant. Ils se quittèrent fort +tristes, mais fort persuadés qu'ils s'aimeroient bien, et qu'ils +s'aimeroient toujours. Le reste de l'automne ils se virent fort peu, +parcequ'ils étoient observés; mais ils s'écrivirent souvent. + +Au commencement de l'hiver, la guerre civile, qui commençoit de +s'allumer, obligea le roi de sortir de Paris assez brusquement et se +retirer à Saint-Germain[76]. Dans ce temps-là le maréchal, père de +Coligny[77], vint à mourir, et le prince de Condé, qui étoit alors le +bras droit du cardinal Mazarin, obtint le brevet de duc et pair pour +son cousin de Coligny. Les troupes arrivant de toutes parts, on bloqua +la ville. La cour cependant ne paroissoit pas triste, et les +courtisans et les gens de guerre étoient ravis du mauvais état de ces +affaires. Le cardinal seul, qu'elles pouvoient ruiner, en cachoit une +partie à la reine, et le tout au jeune roi, à qui on ne parloit de la +guerre que pour dire les défaites des rebelles; et le reste du temps +on l'amusoit à des jeux proportionnés à son âge. Entre autres +personnes avec qui il aimoit à jouer, la duchesse de Chastillon tenoit +le premier rang, et ce fut sur cela que Benserade[78] fit ce couplet +de chanson sous le nom de son mari: + + _Châtillon, gardez vos appas + Pour une autre conquête. + Si vous êtes prête, + Le roi ne l'est pas; + Avec vous il cause, + Mais, en vérité, + Il faut bien autre chose + Pour votre beauté + Qu'une minorité._ + +Dans tous ces petits jeux, le duc de Nemours ne perdit pas son temps. +Il n'y en avoit guère où la duchesse et lui ne se donnassent des +témoignages de leur amour; et, à mesure que la passion de ces amants +croissoit, leur prudence faisoit le contraire. On remarquoit, à la +bohémienne, qu'ils se mettoient toujours vis-à-vis l'un de l'autre et +en état de se pouvoir dire le secret; à colin-maillard, que, quand +l'un avoit les yeux bouchés, l'autre se venoit livrer à lui, afin que +la main, en cherchant à connoître celui qu'elle avoit pris, eût le +prétexte de tâter partout; enfin il n'y avoit point de jeu où l'amour +ne leur fît trouver moyen de se faire des tendresses. + +Le duc de Châtillon, que la connoissance de l'humeur de sa femme +obligeoit à l'observer, vit quelque chose de l'intelligence du duc de +Nemours et d'elle. La gloire plus que l'amour lui fit recevoir ce +déplaisir avec une impatience extrême. Il en parla à un de ses bons +amis, qui, prenant à son chagrin toute la part qu'il y devoit prendre, +en alla parler à la duchesse. «Le service que j'ai voué, dit-il, à la +maison de monsieur votre mari, m'oblige à vous venir donner un avis +qui vous est de conséquence. Belle comme vous êtes, Madame, il n'est +pas possible que vous ne soyez aimée, et comme assurément, vos +intentions étant bonnes, vous ne prenez pas assez garde à vos actions, +la plupart des femmes qui vous envient et des hommes jaloux de la +gloire de monsieur votre mari donnent un méchant jour à tout ce que +vous faites. Monsieur votre mari, lui-même, s'est aperçu que vous avez +une conduite qui, bien qu'elle fût plus imprudente que criminelle, ne +laisseroit pas de vous faire tort dans le monde et de lui donner du +chagrin. Vous sçavez comme il est glorieux, Madame, et combien il +craindroit le ridicule sur cette matière. Je vous en donne avis et +vous supplie très humblement d'y prendre garde: car, si, vous reposant +sur la netteté de votre conscience, vous négligez trop votre +réputation, monsieur votre mari pourroit se porter à des violences +contre vous qui ne vous laisseroient pas en état de lui faire voir +votre innocence.--Ce que vous me dites, Monsieur, lui répliqua madame +de Châtillon, ne me doit pas surprendre; monsieur le duc m'a de bonne +heure accoutumée à ses caprices. Dès le lendemain qu'il m'eut épousée, +il prit une si furieuse jalousie de Roquelaure, qui l'avoit servi en +mon enlèvement, qu'il ne la put cacher, et cependant on ne lui en peut +pas donner moins de sujet que nous avions fait. Aujourd'hui le voici +qui recommence à prendre des soupçons. Je ne sçaurois encore deviner +sur qui ils tombent; tout ce que je vous puis dire, c'est que je doute +qu'il eût là-dessus l'esprit en repos quand je serois à la campagne et +que je ne verrois que mes domestiques.--Je n'entre pas, Madame, reprit +cet ami, dans un plus long détail avec vous; je ne sçais même si +monsieur votre mari regarde quelqu'un, quand il me témoigne de n'être +pas satisfait de vous; mais vous pouvez, sur ce que je vous dis, +prendre des mesures pour votre conduite.» Et là-dessus, ayant pris +congé d'elle, il la laissa dans des inquiétudes épouvantables. D'abord +elle en avertit le duc de Nemours, avec qui elle résolut qu'ils se +contraindroient plus qu'ils n'avoient fait par le passé. + +Cependant monsieur le Prince, qui ne songeoit qu'à réduire le peuple +de Paris par la faim, à livrer le Parlement, qui avoit mis la tête du +Cardinal à prix, crut qu'une des choses qui pouvoient le plus avancer +ce succès étoit la prise de Charenton, que Clanleu[79] gardoit avec +cinq ou six cents hommes. Il rassembla une partie des quartiers, et +avec mille hommes, à la tête desquels voulut se mettre Gaston de +France[80], oncle du roi, lieutenant général de la Régence, il vint +attaquer Charenton par trois endroits. Comme il n'y avoit que des +retranchements assez mauvais aux avenues, il ne fut pas difficile aux +troupes du roi de les forcer; mais le duc de Châtillon, qui commandoit +les attaques sous monsieur le Prince, poussant vigoureusement les +ennemis, fut blessé au bas-ventre d'une mousquetade dans le bourg, +dont il mourut la nuit d'après. Monsieur le Prince le regretta fort, +et sa douleur fut si violente qu'elle ne put pas durer. Par ce qui +s'est passé on peut juger que la duchesse ne fut que médiocrement +affligée, et on le jugera encore mieux par ce qui arrivera ensuite; +cependant elle pleura, elle s'arracha les cheveux, et fit voir les +apparences du plus grand désespoir du monde. Le public fut tellement +trompé que l'on fit ce sonnet sur cette mort: + +SONNET. + + _Châtillon est donc mort au moment où la cour + Lui préparoit l'honneur que méritoient ses armes! + Mars vient de le ravir au milieu des alarmes, + Et, malgré la victoire, il a perdu le jour. + + Quand on vous eut ôté l'espoir de son retour, + Quels furent vos transports, beauté pleine de charmes! + Quiconque les a vus et les a vus sans larmes, + Il faut qu'il ait le coeur insensible à l'amour. + + En un pareil état, en pareille surprise, + Alcione jamais, ni jamais Artemise, + N'eurent tant de raison de se plaindre du sort. + + Ô discorde funeste, en misères féconde, + Que ne feras-tu point, si ton premier effort + A déjà fait pleurer les plus beaux yeux du monde?_ + +Le duc de Nemours, qui étoit mieux averti que le reste du monde, ne +s'étonna point de l'affliction de madame de Châtillon. Il prit si bien +le temps que l'excès de la douleur avoit altéré cette pauvre +désespérée, et la pressa si fort de lui accorder des faveurs que la +crainte qu'elle avoit eue de son mari l'avoit empêchée de lui faire +pendant sa vie, qu'elle lui donna rendez-vous le jour de son +enterrement. Bordeaux[81], l'une de ses demoiselles, qui croyoit que +la mort du duc ruineroit la fortune de Ricoux, qui la recherchoit en +mariage, étoit en une véritable affliction: de sorte que, lorsqu'elle +vit le duc de Nemours sur le point de recevoir les dernières faveurs +de sa maîtresse un jour que les plus emportés se contraignent, +l'horreur de cette action redoubla sa douleur, et, sans sortir de la +chambre, elle troubla le plaisir de ces amants par des soupirs et par +des larmes. Le duc, qui vit bien que, s'il n'apaisoit cette femme, il +n'auroit pas à l'avenir dans son amour toute la douceur qu'il +souhaitoit, prit soin de la consoler en sortant, et lui dit qu'il +sçavoit bien la perte qu'elle faisoit au feu duc, mais qu'il vouloit +être son ami et prendre soin de sa fortune, ainsi que le défunt; qu'il +avoit autant de bonne volonté que lui et peut-être plus de pouvoir, et +qu'en attendant qu'il pût faire quelque chose de considérable pour +elle, il la prioit de recevoir quatre mille écus qu'il lui enverroit +le lendemain. Ces paroles eurent tant de vertu que Bordeaux essuya ses +larmes, promit au duc d'être toute sa vie dans ses intérêts, et lui +dit que sa maîtresse avoit toutes les raisons du monde de ne rien +ménager pour lui donner des marques de son amour. Le lendemain +Bordeaux eut les quatre mille écus que le duc lui avoit promis: aussi +le servit-elle depuis préférablement à tous ceux qui ne lui en +donnèrent pas tant. + +Au commencement du printemps, la paix étant faite, la cour revint à +Paris. Monsieur le Prince, qui venoit de tirer monsieur le +Cardinal[82] d'une méchante affaire, lui vendoit bien chèrement les +services qu'il lui avoit rendus dans cette guerre. Non seulement le +Cardinal ne pouvoit fournir aux grâces qu'il lui demandoit tous les +jours, mais il ne pouvoit supporter l'insolence avec laquelle il les +demandoit. Le Pont-de-l'Arche, que le prince lui avoit arraché pour +son beau-frère le duc de Longueville[83]; le mariage du duc de +Richelieu, qu'il avoit fait hautement avec mademoiselle de Pons[84] +contre l'intention de la cour, et l'audace avec laquelle il avoit +exigé de la reine qu'elle vît Jarzay, après la hardiesse que celui-ci +avoit eue d'écrire à Sa Majesté une lettre d'amour, fit enfin résoudre +le Cardinal de se délivrer de la tyrannie où il étoit, sous prétexte +de venger le mépris qu'on faisoit à l'autorité royale. Il communiqua +ce dessein à monsieur le duc d'Orléans, qui se souvenoit du bâton +rompu de son exempt par le prince, et qui, pour cela et pour la +jalousie de son grand mérite, avoit des raisons de le haïr; et +parceque monsieur le Cardinal fit connoître à Monsieur que la +Rivière[85], qui le gouvernoit, étoit pensionnaire du prince, il tira +parole de lui qu'il cacheroit cette affaire à son favori. On arrêta au +palais, où logeoit pour lors le roi, messieurs le prince de Condé, le +prince de Conti, et le duc de Longueville, leur beau-frère. Cependant +monsieur de Turenne[86], qui, par les liaisons qu'il avoit avec +monsieur le Prince, pouvoit craindre d'être pris, et qui d'ailleurs +étoit enragé contre la cour pour la principauté de Sedan, qu'on avoit +ôtée à sa maison, se retira à Stenay, où madame de Longueville[87] +arriva bientôt après, et les officiers du prince se jetèrent dans +Bellegarde. Madame de Châtillon s'attacha auprès de madame la +Princesse douairière[88], et mit dans ses intérêts le duc de Nemours, +son amant. + +Quelque temps après que les princes furent en prison, madame la +Princesse douairière eut permission d'aller demeurer chez sa cousine +madame de Châtillon. Un prêtre nommé Cambiac[89], qui s'étoit +introduit chez madame de Boutteville par le moyen de madame de +Brienne[90], fut envoyé à madame de Châtillon par sa mère. Il n'y fut +pas longtemps qu'il se rendit maître de son esprit, en telle sorte +qu'il se mit entre elle et le duc de Nemours; ce commerce lui donnant +lieu d'avoir de grandes familiarités avec madame de Châtillon, il en +devint amoureux, et jusqu'au point de s'en évanouir en disant la +messe. Madame la Princesse douairière étant tombée malade de la +maladie dont elle mourut[91], Cambiac, qui s'étoit acquis beaucoup de +crédit sur son esprit, l'employa en faveur de madame de Châtillon: il +lui fit donner pour cent mille écus de pierreries et la jouissance sa +vie durant de la seigneurie de Marlou[92], qui valoit vingt mille +livres de rente. Le duc de Nemours, que les soins de Cambiac pour +madame de Châtillon avoient un peu alarmé, fut tout à fait jaloux de +la nouvelle du testament de la princesse; il ne crut pas qu'il fût +aisé de résister à des services si considérables, et, quoiqu'il ne pût +blâmer sa maîtresse de les avoir reçus, il étoit enragé qu'elle les +tînt de la main d'un homme qu'il regardoit comme son rival. Il n'avoit +pas tort: ce qu'avoit fait Cambiac avoit coûté des faveurs à cette +belle, car, quoiqu'elle aimât mieux le duc de Nemours, elle aimoit le +bien encore davantage. Cependant, comme elle n'eut plus affaire de +Cambiac après la mort de madame la Princesse, il ne lui fut pas +difficile de guérir l'esprit de son amant en chassant le pauvre +prêtre. + +Le coadjuteur de Paris et madame de Chevreuse, qui avoient été du +complot d'arrêter les princes, trouvant que le cardinal devenoit trop +insolent, firent entrer monsieur le duc d'Orléans dans cette +considération, et lui représentèrent que, s'il contribuoit à la +liberté des princes, non seulement il se réconcilieroit avec eux, mais +il les mettroit tout à fait dans ses intérêts. Outre le dessein +d'affoiblir l'autorité du cardinal, qui donnoit de l'ombrage au parti +qu'on appeloit la Fronde, chacun avoit encore son intérêt particulier. +Madame de Chevreuse vouloit que monsieur le prince de Conti[93], pour +qui la cour avoit demandé à Rome le chapeau de cardinal, épousât sa +fille, et le coadjuteur vouloit être subrogé à la nomination du +prince. Ce fut sur cette promesse, que les princes de Condé et de +Conti donnèrent signée de leurs mains à madame de Chevreuse, qu'elle +et le coadjuteur travaillèrent à les faire sortir de prison. La chose +ayant réussi comme ils l'avoient projeté, et le cardinal même ayant +été contraint de sortir hors de France, monsieur le Prince n'eut pas +de modération dans sa nouvelle prospérité, et cela obligea la cour de +faire de nouveaux desseins sur sa personne. Il se retira d'abord en sa +maison de Saint-Maur, et quelque temps après à Monrond, et de là à son +gouvernement de Guienne. Le duc de Nemours le suivit, et madame de +Longueville, qui étoit avec son frère, s'étant éprise du mérite du +duc, lui fit tant d'avances, que ce prince, quoique fort amoureux +d'ailleurs, ne lui put résister; mais il se rendit par la fragilité de +la chair plutôt que par l'attachement du coeur. Le duc de La +Rochefoucauld[94], qui étoit depuis trois ans amant aimé de madame de +Longueville, vit l'infidélité de sa maîtresse avec toute la rage qu'on +peut avoir en de pareilles occasions. Elle, qui étoit remplie d'une +grande passion pour le duc de Nemours, ne se mit guère en peine de +ménager son ancien amant. La première fois qu'elle vit le duc de +Nemours en particulier, dans le moment le plus tendre du rendez-vous, +elle lui demanda comme il avoit été avec madame de Châtillon. Le duc +ayant répondu qu'il n'en avoit jamais eu aucune faveur: «Ah! je suis +perdue, lui dit-elle, et vous ne m'aimez guère, puisqu'en l'état où +nous sommes à présent, vous avez la force de me cacher la vérité!» Ce +commerce ne dura guère, et le duc de Nemours ne pouvoit se contraindre +à témoigner de l'amour qu'il ne sentoit pas; et l'on peut croire que +la princesse, qui étoit malpropre et qui sentoit mauvais, ne pouvoit +pas cacher ses méchantes qualités à un homme qui aimoit ailleurs +éperdument. Ces dégoûts ne retardèrent pas aussi le voyage que le duc +de Nemours devoit faire en Flandre pour amener au parti du prince un +secours d'étrangers; mais la véritable cause de son impatience étoit +le désir de revoir madame de Châtillon, qu'il aimoit toujours plus que +sa vie. Il vint donc passer à Paris, où il la revit et la mit dans le +malheureux état que l'on peut appeler l'écueil des veuves. Lorsqu'elle +s'aperçut de son malheur, elle chercha du secours pour s'en délivrer. +Desfougerets[95], célèbre médecin, entreprit cette cure, et ce fut +dans le temps qu'il la traitoit de cette maladie que monsieur le +Prince revint de Guienne à Paris, et amena avec lui La Rochefoucauld. + +_Portrait de monsieur le prince de Condé[96]._ + +Monsieur le Prince avoit les yeux vifs, le nez aquilin et serré, les +joues creuses et décharnées, la forme du visage longue, la physionomie +d'un aigle, les cheveux frisés, les dents mal rangées et malpropres, +l'air négligé et peu de soin de sa personne, et la taille belle. Il +avoit du feu dans l'esprit, mais il ne l'avoit pas juste; il rioit +beaucoup et désagréablement; il avoit le génie admirable pour la +guerre, et particulièrement pour les batailles; le jour du combat il +étoit doux aux amis, fier aux ennemis. Il avoit une netteté d'esprit, +une force de jugement, une facilité de s'exprimer sans égale. Il étoit +né fourbe, mais il avoit de la foi et de la probité aux grandes +occasions; il étoit né insolent et sans égard, mais l'adversité lui +avoit appris à vivre. + +Ce prince se trouvant quelque disposition à devenir amoureux de la +duchesse, La Rochefoucauld l'échauffa encore davantage par le grand +désir qu'il avoit de se venger du duc de Nemours. La Rochefoucauld le +persuada de lui donner la propriété de Marlou, dont elle n'avoit que +l'usufruit, lui disant que madame de Châtillon étoit plus jeune que +lui, et que ce présent ne faisoit tort qu'à sa postérité, et qu'une +terre de vingt mille livres de rente de plus ou moins ne la rendoit ni +plus pauvre ni plus riche. + +Lorsque le prince devint amoureux de madame de Châtillon, elle étoit +entre les mains de Desfougerets, qui se servoit de vomitifs pour la +tirer d'affaire. Le prince, qui étoit sans cesse auprès de son lit, +lui demandoit quelle étoit sa maladie; elle lui dit qu'elle croyoit +être empoisonnée. Cet amant, désespéré de voir sa maîtresse en danger +de la vie, disoit à l'apothicaire qui la servoit qu'il le feroit +pendre; celui-ci, qui n'osoit se justifier, alloit dire à Bordeaux, +qui avoit épousé Ricoux, que, si on le pressoit trop, il diroit tout. +Enfin les remèdes firent l'effet qu'on s'étoit promis, et ce fut peu +de temps après cette guérison que, le prince ayant fait la donation de +Marlou, madame de Châtillon n'en fut pas ingrate[97]; mais elle ne lui +donna que l'usufruit dont le duc de Nemours avoit la propriété. +Cependant La Rochefoucauld se vengea pleinement du duc de Nemours, et +lui donna des déplaisirs d'autant plus cuisants qu'il n'eut pas la +force de se guérir de sa passion, comme La Rochefoucauld avoit fait de +celle qu'il avoit eue pour madame de Longueville. Outre celui-ci, le +prince avoit encore Vineuil pour confident, qui, en le servant auprès +de sa maîtresse, tâchoit aussi de s'en faire aimer. + +_Portrait de monsieur de Vineuil._ + +Vineuil étoit frère du président Ardier[98], d'une assez bonne famille +de Paris, agréable de visage, assez bien fait de sa personne; il étoit +sçavant et honnête homme. Il avoit l'esprit plaisant et satirique, +quoiqu'il craignît tout; cela lui avoit attiré souvent de méchantes +affaires. Il étoit entreprenant avec les femmes, et cela l'avoit +toujours fait réussir; il avoit été bien avec madame de Montbazon[99], +bien avec madame de Movy[100] et bien avec la princesse de +Wirtemberg[101], et cette dernière galanterie l'avoit tellement +brouillé avec feu Châtillon, que, sans la protection de monsieur le +Prince, il eût souffert quelques violences. Aussi la haine de +Châtillon pour lui avoit assez disposé sa femme à l'aimer. + +Mais laissons là Vineuil pour quelque temps, et revenons au duc de +Nemours. + +La jalousie le transportoit tellement, qu'un jour, ayant trouvé chez +madame de Châtillon monsieur le Prince parlant tout bas avec elle, il +s'écorcha toutes les mains sans s'apercevoir de ce qu'il faisoit, et +ce fut un de ses gens qui lui fit prendre garde de l'état où il +s'étoit mis. Enfin, ne pouvant plus souffrir les visites du prince +chez sa maîtresse, il la pria de s'en aller pour quelque temps chez +elle. Elle, qui l'aimoit fort et qui ne croyoit pas qu'une petite +absence ralentît la passion du prince, ne se fit pas presser, et lui +promit même de chasser Bordeaux, qui avoit quitté ses intérêts pour +être dans ceux de son rival. Madame de Châtillon ne fut pas long-temps +à la campagne, et, à son retour, la jalousie reprit de telle sorte au +duc de Nemours, qu'il fut vingt fois sur le point de faire tirer +l'épée à monsieur le Prince; et il eût succombé à cette tentation sans +le combat qu'il fit avec son beau-frère, dans lequel il perdit la vie. + +Madame de Châtillon, qui de vingt amants qu'elle a favorisés en sa vie +n'en a jamais aimé que le duc de Nemours, fut dans un véritable +désespoir de sa mort. Un de ses amis, qui lui en donna la nouvelle, +lui dit en même-temps qu'il falloit qu'elle retirât des mains d'un des +valets de chambre de feu monsieur de Nemours, qu'il lui nomma, une +cassette pleine de ses lettres. Elle l'envoya quérir, et, sur la +promesse qu'elle lui fit de lui donner cinq cents écus, elle retira +cette cassette; mais le pauvre garçon n'en a jamais rien pu tirer. + +Pour monsieur le Prince, quelque obligation qu'il eût au duc de +Nemours, la jalousie les avoit tellement désunis qu'il fut fort aise +de sa mort; la gloire, aussi bien que l'amour, avoit mis tant +d'émulation entre eux qu'ils ne se pouvoient plus souffrir l'un +l'autre, et cela étoit si vrai que, si le prince avoit voulu prendre +toutes les précautions nécessaires pour empêcher le duc de Nemours de +se battre, il ne se seroit point battu. Une chose encore qui fit bien +voir qu'il y avoit dans le coeur du prince plus de gloire que +d'amour, c'est qu'un moment après la mort de son rival il n'aima +presque plus madame de Châtillon, et se contenta de garder des mesures +de bienséance avec elle pour s'en servir dans les rencontres qu'il +jugeoit à propos. + +Et en effet, dans ce temps-là, le cardinal, croyant qu'elle gouvernoit +le prince, lui envoya le grand prévôt de France[102] lui offrir de sa +part cent mille écus comptant et la charge de surintendante de la +maison de la reine future, au cas qu'elle obligeât le prince +d'accorder les articles qu'il souhaitoit et d'abandonner le comte +d'Oignon[103], le duc de La Rochefoucauld et le président Viole[104]. +Pendant la négociation du grand prévôt, un chevau-léger, nommé +Mouchette, négocioit aussi de la part de la reine avec madame de +Châtillon; mais celle-ci, voyant qu'elle ne pouvoit porter le prince à +faire les choses que la cour désiroit, manda à la reine qu'elle lui +conseilloit d'accorder au prince tout ce qu'il lui demanderoit, et +qu'après cela Sa Majesté sçavoit bien comme il falloit user avec un +sujet qui, se prévalant du désordre des affaires de son maître, lui +avoit arraché des conditions honteuses et préjudiciables à son +autorité. + +Dans ce temps-là, l'abbé Foucquet, ayant été pris par les ennemis, fut +amené dans l'hôtel de Condé. D'abord il eut une conversation un peu +fâcheuse avec le prince; mais le lendemain les choses s'adoucirent, et +quelques jours après on recommença à traiter de la paix avec lui. +Comme il étoit prisonnier sur parole et qu'il alloit partout où il lui +plaisoit, il rendoit quelques visites à madame de Châtillon, croyant +que rien ne se feroit auprès du prince que par son entremise, et ce +fut dans ces visites-là qu'il devint amoureux d'elle. + +Vineuil gouvernoit alors assez paisiblement madame de Châtillon. +Cambiac s'étoit retiré depuis que monsieur le Prince étoit amoureux et +que le duc de Nemours étoit mort, et cela avoit fort diminué la +passion du prince: de sorte que peu de jours après, ayant été +contraint de se retirer en Flandre par l'accommodement de Paris, il +fut sur le point de partir sans dire adieu à madame de Châtillon, et, +lorsque enfin il l'alla voir, il ne fut qu'un moment avec elle. + +Le Roi[105] étant revenu à Paris, l'abbé Foucquet crut que, si madame +de Châtillon y demeuroit, il auroit des rivaux sur les bras qui lui +pourroient être préférés: de sorte qu'il persuada au cardinal de +l'éloigner, disant qu'elle auroit à Paris tous les jours mille +intrigues contre les intérêts de la cour qu'elle ne pourroit pas avoir +ailleurs; et cela obligea le cardinal à l'envoyer à Marlou. L'abbé +Foucquet l'y alloit voir le plus souvent qu'il pouvoit; mais il y +avoit encore dans son voisinage deux hommes qui lui rendoient bien de +plus fréquentes visites: l'un étoit Craf, milord anglois, qui avoit +loué une maison auprès de Marlou, où il tenoit d'ordinaire son +équipage et où il venoit quelquefois loger, et l'autre étoit Digby, +comte de Bristol[106], gouverneur de Mantes et de l'Isle-Adam. Ces +deux cavaliers devinrent amoureux de la duchesse: Craf, homme de paix +et de plaisir, et Bristol, fier, brave et plein d'ambition. + +Lorsque Cambiac avoit vu monsieur le Prince sortir de France, il +s'étoit attaché à madame de Châtillon, de sorte qu'il demeuroit avec +elle à Marlou; et, comme il ne craignoit pas tant l'abbé Foucquet ni +Bristol que monsieur le Prince, il disoit avec franchise à madame de +Châtillon ses sentiments sur la conduite qu'elle avoit avec tous ses +amants. Elle, qui ne vouloit point être contrariée sur ses nouveaux +desseins, et particulièrement par un intéressé, reçut fort mal ses +remontrances: de sorte que, les choses s'aigrissant de plus en plus +tous les jours, Cambiac enfin se retira en grondant, et comme un homme +que l'on devoit craindre. Quelque temps après il lui écrivit une +lettre sans nom, et d'une autre écriture que la sienne, par laquelle +il lui donnoit avis de ce qui se disoit contre elle dans le monde. +Elle se douta pourtant bien que cette lettre venoit de lui, parcequ'il +lui mandoit des choses qu'autres que lui ne pouvoient pas sçavoir. +Enfin, madame de Châtillon apprenant de beaucoup d'endroits que +Cambiac se déchaînoit contre elle, pria madame de Pisieux[107], +qu'elle connoissoit fort et qui avoit du pouvoir sur lui, de retirer +quelques lettres de conséquence qu'il avoit d'elle. Madame de Pisieux +lui promit, et en même temps manda à Cambiac de l'aller trouver chez +elle à Marine, près de Pontoise. Il faut remarquer que, depuis que +Cambiac étoit sorti d'auprès de madame de Châtillon, elle avoit fait +mille plaintes contre lui au comte Digby. Cet amant, qui ne songeoit +qu'à plaire à sa maîtresse et qui se consumoit en dépenses pour elle, +ne balança pas à lui promettre une vengeance qui ne lui coûteroit +rien, et dans laquelle il trouveroit son intérêt particulier: il prit +le temps que Cambiac, étant à Marine, étoit un jour à cheval pour se +promener, et l'ayant enlevé avec cinq ou six cavaliers, il l'envoya à +Marlou. Madame de Châtillon, qui sçavoit qu'on ne devoit jamais +offenser à demi les amants bien traités, fut fort embarrassée de la +manière dont on venoit de traiter Cambiac, et elle voyoit bien qu'on +n'en soupçonneroit point d'autre qu'elle. Elle fut très mal satisfaite +de Digby, et lui eût bien plutôt pardonné la mort de Cambiac que son +enlèvement. Mais enfin, ne pouvant faire que ce qui venoit d'être fait +ne fût point: «Je suis au désespoir, lui dit-elle, de ce qui vous +vient d'arriver. Je vois bien que l'impertinent qui vous a fait cet +outrage me veut rendre suspecte auprès de vous en vous envoyant chez +moi; mais vous verrez bien par le ressentiment que j'en aurai que je +n'ai point de part à cette violence. Cependant, Monsieur, voulez-vous +demeurer ici? Vous y serez le maître. Voulez-vous retourner à Marine? +Je vous donnerai mon carrosse. Vous n'avez qu'à dire.--Je ne sais, +Madame, lui répondit froidement Cambiac, ce que je dois croire de tout +ceci. Je vous rends grâces des offres que vous me faites: je m'en +retournerai sur mon cheval, si vous le trouvez bon. Dieu, qui veut me +garantir des entreprises des méchants, aura soin de moi jusqu'au +bout.» Et, en achevant ces mots, il sortit brusquement et s'en +retourna seul à Marine. Il n'y fut pas plutôt arrivé que madame de +Pisieux et lui écrivirent ces deux lettres à un de leurs amis à Paris: + + +LETTRE + +De Cambiac à monsieur de Brienne[108]. + +_Vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez l'aventure qui m'est +arrivée; mais, pour la dire telle qu'elle est, il faut reprendre un +peu plus loin à vous dire que madame de Châtillon vint ici pour +obliger madame de Pisieux à la venir trouver afin d'obtenir de moi +certaines choses qu'elle souhaitoit. Madame de Pisieux, comme vous +sçavez, m'écrivit, et vous sçavez encore que j'ai fait le voyage. Le +même jour que j'arrivai, madame de Châtillon envoya La Fleur pour +sçavoir si j'y étois, et le lendemain un homme inconnu, sous de +fausses enseignes, me vint demander et sçavoir si je m'en retournerois +bientôt à Paris. Hier au matin, je partis d'ici à quatre heures. Comme +je fus à cent pas de Pontoise, après avoir passé la rivière, je fus +investi par six cavaliers, le pistolet à la main, à la tête desquels +étoit le comte Digby. Il me dit d'abord que si madame de Châtillon +m'avoit fait justice elle m'auroit fait donner cent coups de poignard; +mais que je ne craignisse rien. Je vous dirai, sans faire le gascon, +que j'agis fort fièrement en ce rencontre, et que dans cette affaire +je n'ai pas fait la moindre bassesse. Il me traita fort civilement, +et, après avoir dîné, il me conduisit lui-même jusqu'au pied de +Marlou, et puis m'envoya avec quatre cavaliers pour faire satisfaction +à cette digne personne. Elle fit semblant d'être fâchée de cela, et le +fut effectivement de la hauteur avec laquelle je lui parlai, qui lui a +fait comprendre que c'est la plus méchante affaire qu'elle se fût +jamais attirée. Je m'en retournai à Marine pour dire à madame de +Pisieux la trahison que madame de Châtillon lui avoit faite aussi bien +qu'à moi; elle en a le ressentiment qu'en doit avoir une personne de +sa qualité, de son honneur et de son courage. Voilà une chose assez +extraordinaire. Je vous conjure de me mander vos sentiments là-dessus +et ce que vous croyez que je doive faire. Vous voyez bien, ce me +semble, que je n'en dois pas demeurer là. Depuis, cette lâche personne +a écrit à madame de Pisieux pour la conjurer de faire en sorte que +j'étouffe mon ressentiment, en m'assurant qu'elle n'a rien sçu de tout +cela. La réponse qui lui a été faite est digne de la générosité de +madame de Pisieux. J'ai résolu d'être trois ou quatre jours ici pour +me donner le loisir de penser à ce que je dois faire, et pour +m'empêcher de m'emporter à rien dont je puisse me repentir; outre que +de s'évaporer en plaintes, c'est se venger foiblement, et j'ai dessein +d'en user autrement si je puis. J'attendrai de vos nouvelles avec +impatience. Je suis tout à vous. Une lettre ne permet pas de mander un +détail plus long; je vous le ferai quand je vous verrai. Adieu. Le 18 +juillet 1655._ + + +LETTRE + +De madame de Pisieux à monsieur de Brienne. + +_J'ai trop de part à l'aventure de monsieur de Cambiac pour ne pas +joindre un mot de ma main à la relation qu'il vous a faite de la +sienne. Il n'y a point de circonstance qui ne soit surprenante, et +tout le mieux que l'on puisse penser de moi en cette affaire, c'est +qu'on ne m'y a guère considérée, car toutes les apparences sont que je +dois être complice d'une si digne action. Il est vrai que l'offensé me +justifie assez, puisqu'il s'est venu retirer au même lieu où on lui +avoit dressé le piége. Toute mon étude est présentement à me conduire +de façon que, sans m'emporter dans une juste colère, j'y demeure toute +ma vie assez pour faire voir que j'étois utile amie à madame de +Châtillon. Vous sçavez mon nom et mon courage; je vous ai toujours +parlé avec assez de sincérité; je vous ajoute de plus que je fais +profession d'un christianisme assez austère et que j'ai dessein de +servir mon Dieu et mon maître sans art et sans fourbe. Ces fondements +posés, tout ce que le ressentiment et la justice me peuvent permettre, +je ne manquerai à rien. Obligez-moi de faire part de ceci à monsieur +d'Aubigny[109], et ne passez pas outre. Ce régal ne sera pas mauvais à +madame la princesse Palatine[110], à qui je vous permets d'en parler. +Je ne crois pas que le crime de Cambiac fût assez grand de s'être mis +dans la voie de son devoir par le moyen de monsieur l'évêque +d'Amiens[111], ni le mien de lui avoir conseillé, pour s'être attiré +une si méchante affaire. Je retournerai exprès à Paris afin +d'entretenir mes amis du particulier, et vous tout le premier. Il faut +que ce petit mot de vengeance m'échappe. Madame de Châtillon n'est pas +oubliée quand l'occasion se présente de parler d'elle. Je vous donne +le bonjour; je suis trop en colère pour en attendre un aujourd'hui._ + + +Peu de temps après ces deux lettres écrites, Cambiac retourna à Paris, +en ne gardant plus aucune mesure avec madame de Châtillon; il la +déchira partout où il se trouva, et, pour assouvir pleinement sa +vengeance, il montra à la reine toutes les lettres les plus emportées +de madame de Châtillon. La modestie de l'histoire ne permet pas qu'on +les puisse rapporter, mais par les fragmens les plus honnêtes que +voici on jugera du reste. + +Elle mandoit en beaucoup d'endroits à Cambiac qu'il en pouvoit parler +comme il lui plairoit, mais qu'il étoit plus généreux à lui d'en dire +du bien qu'autrement; que, depuis qu'on s'étoit mis entre les mains +des gens, comme elle avoit fait entre les siennes, ils pouvoient en +abuser, et que le parti qu'une pauvre femme avoit à prendre en ces +rencontres-là, c'étoit de souffrir et se taire. Dans un autre endroit, +elle lui mandoit qu'il avoit beau faire, qu'elle l'aimeroit toujours, +et, bien qu'elle se préparât à faire une confession générale à Pâques, +qu'il n'y avoit rien qui le regardât. + +La reine fut fort surprise de l'emportement de madame de Châtillon +dans ses lettres; elle ne fut pourtant pas fâchée du mépris que cela +lui attiroit, et, lorsqu'elle eut appris l'insulte que l'on avoit +faite à Cambiac, elle en fit un fort grand bruit, et dit publiquement +que, puisque l'on maltraitoit les gens qui rentroient en leur devoir, +le roi sçauroit bien leur faire justice. + +Lorsque le comte Digby vint voir madame de Châtillon après +l'enlèvement de Cambiac, il fut fort étonné de ne recevoir d'elle que +des reproches, au lieu de remerciemens qu'il attendoit. «Quand on vous +témoignoit, lui dit-elle, d'avoir du chagrin contre Cambiac, cela ne +vouloit pas dire qu'il le fallût enlever. Il est bien aisé de voir que +dans cette belle action vous vous êtes plus considéré que moi; mais +j'aurai soin de mes intérêts à mon tour, et j'oublierai les vôtres.» +Digby se voulut excuser sur ses intentions, qui avoient été bonnes; +et, comme il vit qu'elle ne s'apaisoit pour quoi que ce soit qu'il lui +dît, il se fâcha aussi de son côté, et madame de Châtillon, craignant, +en le perdant, de perdre un protecteur et un amant, le radoucit et le +pria de considérer une autre fois qu'il falloit dissimuler les injures +avec des gens comme Cambiac, ou qu'il falloit les perdre. + +Dans le temps que Digby commença à devenir amoureux de madame de +Châtillon, le milord Craf, qui, dans le temps des désordres +d'Angleterre, avoit suivi Charles en France, avoit loué une maison +dans le voisinnage de Marlou, et l'oisiveté, la commodité et la +manière insinuante de madame de Châtillon avoient fait naître de +l'amour dans le coeur du milord; mais, comme il étoit plus doux que +le comte, sa passion n'avoit pas fait tant de chemin que celle du +comte. + +Les choses étoient en ces termes lorsque l'abbé Foucquet[112], voyant +que ses affaires n'avançoient pas auprès de madame de Châtillon, se +servit de ce stratagème ici pour les hâter: il avoit appris que +Ricoux, beau-frère d'une des demoiselles de madame de Châtillon, étoit +caché dans Paris, où il avoit des commerces avec elle pour les +intérêts de monsieur le Prince; il mit tant de gens en quête de Ricoux +qu'il fut pris et mené à la Bastille. L'abbé Foucquet l'ayant fait +interroger, il accusa madame de Châtillon de plusieurs choses, et, +entre autres, de lui avoir promis dix mille écus pour tuer le +cardinal, et dit qu'elle lui en avoit déjà donné deux mille d'avance. +L'abbé Foucquet supprima ces informations et en fit faire d'autres, +par lesquelles Ricoux confessoit toujours qu'il étoit à Paris dans le +dessein de tuer le cardinal; mais il n'accusoit point la duchesse de +tremper dans cette conjuration, et tout ce qu'il disoit contre elle +étoit qu'elle avoit intelligence avec monsieur le Prince et recevoit +quatre mille écus de pension des Espagnols. Il montra ces dernières +informations au cardinal et les premières à madame de Châtillon, par +lesquelles l'ayant épouvantée au point qu'on peut s'imaginer, il lui +dit qu'il la sauveroit si, pour lui faire voir sa reconnoissance, elle +lui vouloit donner les dernières marques de son amour. Madame de +Châtillon, qui craignoit la mort plus que toutes les choses, ne +balança de contenter l'abbé Fouquet qu'autant de temps qu'elle crut +qu'il en falloit pour lui faire valoir cette dernière faveur. L'abbé +Foucquet ne songeoit plus qu'à faire sauver sa maîtresse. Pour cet +effet, il la fit sortir la nuit de Marlou, et la mena en Normandie, où +il la faisoit changer tous les huit jours de demeure, déguisée tantôt +en cavalier, tantôt en religieuse et tantôt en cordelier. Cela dura +six semaines, pendant lesquelles l'abbé Foucquet alloit et venoit de +la cour au lieu où étoit madame de Châtillon. Enfin il lui fit prendre +une amnistie lorsque Ricoux eut été roué, et la fit revenir à Marlou, +où elle ne fut pas long-temps en repos, car elle jeta les yeux sur le +maréchal d'Hocquincourt, tant pour les avantages qu'elle pouvoit tirer +de lui par les postes qu'il tenoit sur la Somme, que pour la délivrer +de la tyrannie de l'abbé Foucquet, qui commençoit à lui devenir +insupportable. + + +_Portrait de M. le maréchal d'Hocquincourt[113]._ + +Charles, maréchal d'Hocquincourt, avoit les yeux noirs et brillans, le +nez bien fait et le front un peu serré; le visage long, les cheveux +noirs et crépus et la taille belle; il avoit fort peu d'esprit, +cependant il étoit fin à force de défiance; il étoit brave et toujours +amoureux, et sa valeur auprès des dames lui tenoit lieu de +gentillesse. Madame de Châtillon, qui le connoissoit de réputation, +crut qu'il étoit tout propre à faire les folies dont elle avoit +besoin. De Vignacourt[114], gentilhomme picard, son voisin, fut celui +qu'elle employa auprès de lui. Le maréchal, donc, convint avec +Vignacourt qu'en s'en allant commander l'armée de Catalogne, il la +verroit en passant à Marlou, comme si c'étoit le hasard qui eût fait +cette entrevue. La chose arriva ainsi qu'elle avoit été projetée, et +madame de Châtillon monta à cheval pour aller conduire le maréchal +jusqu'à deux lieues de Marlou. Durant le chemin, elle lui conta le +pitoyable état de sa fortune, le pria de vouloir être son protecteur, +le flatta du titre de refuge des affligés et ressource des misérables; +enfin elle le piqua tellement de générosité, qu'il lui promit de la +servir envers et contre tous, et lui donna même ses tablettes, sur +lesquelles il donnoit ordre aux lieutenants de ses places de la +recevoir, elle et les siens, toutes les fois qu'elle en auroit besoin. +Cette entrevue fut découverte par l'abbé Foucquet, qui, voyant le +maréchal d'Hocquincourt sur le point de revenir en cour, jugeant le +voisinage de madame de Châtillon et de lui dangereux pour les intérêts +de la cour et les siens propres, persuada au cardinal de l'éloigner de +la frontière de Picardie, et lui fit donner ordre d'aller à son duché. +Madame de Châtillon, s'étant mise en chemin, rencontra le maréchal +d'Hocquincourt à Montargis, avec lequel elle renouvela les mesures +qu'elle avoit prises six mois auparavant, et, après s'être donné +réciproquement, lui des paroles positives de la protéger contre la +cour, et elle des espérances de lui accorder un jour des marques de sa +passion, ils se séparèrent: le maréchal alla trouver le roi, et elle à +son duché, où elle passa l'hiver, pendant lequel le maréchal +d'Hocquincourt lui écrivoit; et l'abbé Foucquet, qui, comme patron, +étoit le plus difficile à contenter, supportoit impatiemment les +entrevues qui s'étoient faites entre le maréchal d'Hocquincour et +madame de Châtillon, et le commerce qu'elle conservoit avec lui. Pour +s'excuser, elle lui disoit que le maréchal s'employoit auprès du +cardinal pour faire revenir Bordeaux, qu'on lui avoit ôtée, et pour +lui faire obtenir à elle-même la permission de retourner à la cour; +elle ajoutoit qu'elle eût bien souhaité ne devoir ces grâces qu'à lui, +mais qu'elle vouloit ménager son crédit pour de plus grandes affaires. +Ce qui persuada l'abbé Foucquet que l'intrigue du maréchal et d'elle +pouvoit ne regarder que la cour, c'est qu'au printemps elle revint par +son entremise, premièrement à Marlou, et puis quelque temps après à +Paris, et Bordeaux avec elle. Pendant la campagne du maréchal en +Catalogne, le roi d'Angleterre, que les malheurs de sa maison +obligeoient de demeurer en France, et qui avoit trouvé la duchesse +fort à son gré, la revoyoit à Marlou, dans de petits voyages qu'il +faisoit chez Craf, et ce commerce avoit donné tant d'amour pour elle à +ce prince qu'il étoit résolu de l'épouser, Craf persuadant à son +maître de la contenter, à quelque prix que ce fût, sur les promesses +que madame de Châtillon avoit faites à ce milord de lui donner les +dernières faveurs s'il contribuoit à la faire reine; et en effet elle +l'eût été, si Dieu, qui avoit soin de la fortune et de la réputation +de ce roi, n'eût amusé madame de Châtillon d'une folle espérance, qui +lui fit manquer une si belle occasion. + + +_Portrait de Charles, roi d'Angleterre[115]._ + +Charles, roi d'Angleterre, avoit de grands yeux noirs, les sourcils +fort épais, et qui se joignoient; le teint brun, le nez bien fait, la +forme du visage longue, les cheveux noirs et frisés. Il étoit grand et +avoit la taille belle. Il avoit l'abord froid, et cependant il étoit +doux et civil dans la bonne plus que dans la mauvaise fortune; il +étoit brave, c'est-à-dire qu'il avoit le courage d'un soldat et l'âme +de prince; il avoit de l'esprit; il aimoit ses plaisirs, mais il +aimoit encore plus son devoir; enfin il étoit un des plus grands rois +du monde. Mais, quelque heureuse naissance qu'il eût, l'adversité, qui +lui avoit servi de gouverneur, avoit été la principale cause de son +mérite extraordinaire. + +Monsieur le Prince, en sortant de France, avoit témoigné, comme j'ai +dit, fort peu de considération pour madame de Châtillon; mais, ayant +su le cas que les Espagnols en faisoient par la pension qu'ils lui +avoient donnée, et le crédit qu'elle avoit à la cour de France par le +moyen de l'abbé Foucquet, il s'étoit réchauffé pour elle, et cela +étoit si violent qu'il lui écrivit des lettres les plus passionnées du +monde, et, entre autres, on en intercepta celle-ci, écrite en +chiffres. + + +LETTRE. + +_Quand tous vos agrémens ne m'obligeroient point à vous aimer, ma +chère cousine, les peines que vous prenez pour moi, et les +persécutions que vous souffrez pour être dans mes intérêts, et les +hasards où cela vous expose, m'obligeront à vous aimer toute ma vie: +jugez donc de tout ce que cela peut faire sur un coeur qui n'est ni +insensible ni ingrat. Mais jugez aussi des alarmes où je suis sans +cesse pour vous. L'exemple de Ricoux me fait trembler, et, quand je +songe que ce que j'ai de plus cher au monde est entre les mains de mes +ennemis, je suis dans des inquiétudes qui ne me donnent point de +repos. Au nom de Dieu, ma pauvre chère, ne vous commettez plus comme +vous faites; j'aime mieux ne retourner jamais en France que d'être +cause que vous ayez la moindre appréhension; c'est à moi à m'exposer, +et à mettre par la guerre mes affaires en état que l'on traite avec +moi, et alors, ma chère cousine, vous pourrez m'aider de votre +entremise; et cependant, comme les événemens sont douteux à la guerre, +j'ai un coup sûr pour passer ma vie avec vous et nous lier d'intérêts +encore plus que nous n'avons fait jusqu'ici. Ne croyez pas que Madame +la Princesse[116] soit un obstacle à cela; on en rompt de plus +considérables quand on aime autant que je fais. Je ne donne en cet +endroit, ma chère cousine, aucunes bornes à mon imagination, ni à vos +espérances; vous les pourrez pousser aussi loin qu'il vous plaira. +Adieu._ + + +L'espérance qu'eut madame de Châtillon, sur cette lettre, de pouvoir +épouser monsieur le Prince, lui fit balancer à refuser les offres du +roi d'Angleterre. Elle consulta là dessus un de ses amis, en présence +de Bordeaux. Celle-ci, de qui le mari étoit auprès de monsieur le +Prince, disoit à sa maîtresse qu'elle étoit visionnaire de songer un +moment à épouser une ombre de roi, un misérable qui n'avoit pas de +quoi vivre, et qui, en se faisant moquer d'eux, la ruineroit en peu de +temps; que, s'il étoit possible, contre toutes les apparences du +monde, qu'il remontât un jour sur le trône, elle pouvoit bien croire +qu'étant loin d'elle, il la répudieroit sur le prétexte d'inégalité de +condition. Son ami lui disoit, au contraire, que sa vision étoit +d'épouser monsieur le Prince, qui étoit marié, et dont la femme se +portoit bien; que les gens de la condition du roi d'Angleterre +pouvoient quelquefois être en mauvaise fortune, mais qu'ils ne +pouvoient jamais être dans cette extrême nécessité si commune aux +particuliers; qu'il étoit beau à une demoiselle de vivre reine, quand +même elle vivroit malheureuse, et qu'elle ne devroit jamais refuser un +titre honorable, quand elle ne le devroit porter que sur son tombeau. +«Pour vous, Mademoiselle, se retournant vers Bordeaux, vous avez +raison de parler comme vous faites à Madame, ne considérant que vos +intérêts; mais moi, qui n'ai égard qu'aux siens, je lui dis ce que je +dois dire.» Madame de Châtillon leur rendit grâce de l'amitié qu'ils +lui témoignèrent, et leur dit qu'elle songeroit encore à leurs raisons +avant que de résoudre. Elle ne vouloit pas répondre plus positivement +devant son ami sur une affaire où elle avoit honte de prendre le parti +contraire à son avis. Cependant il en vint de plusieurs endroits au +roi d'Angleterre de la vie de madame de Châtillon et de sa conduite +présente avec l'abbé Foucquet. Il n'y a point d'homme un peu glorieux +qui, dans le commencement de son amour, ait assez perdu la raison pour +épouser une femme sans honneur. + +Le roi d'Angleterre partit du voisinage de Marlou aussitôt qu'il eut +appris toutes ces nouvelles, et ne voulut pas hasarder, en voyant +madame de Châtillon, un combat qui pouvoit être douteux entre ses sens +et sa raison. Madame de Châtillon ne sentit pas alors la perte qu'elle +faisoit; le désir et l'espérance qu'elle avoit du mariage de monsieur +le Prince lui rendit toutes autres choses indifférentes. + +Madame de Châtillon étant revenue de son duché à Marlou au +commencement du printemps, par l'entremise du maréchal d'Hocquincourt, +et quelque temps après à Paris, elle n'en fut pas ingrate; ce petit +service, et les promesses qu'il lui fit de tuer le cardinal et de +mettre ses places entre les mains de monsieur le Prince, touchèrent le +coeur de madame de Châtillon au point d'accorder au maréchal les +dernières faveurs. L'été se passa en cette sorte, pendant lequel +l'abbé Foucquet, qui entrevoyoit ce commerce, passoit souvent de +méchantes heures; et il eût fait en ce temps-là ce qu'il fit ensuite, +si les amans n'aimoient à se tromper eux-mêmes quand il s'agit de +quitter ou de condamner leurs maîtresses. + +L'hiver d'après, le duc de Candale, à son retour de Catalogne, fit +mine d'être amoureux de madame de Châtillon; l'abbé Foucquet, alarmé +d'un si dangereux rival, le fit prier par Boligneux[117] de cesser de +l'être. Monsieur de Candale, qui étoit alors véritablement amoureux de +madame d'Olonne, et qui ne s'étoit embarqué auprès de madame de +Châtillon que pour la faire servir de prétexte, accorda facilement à +l'abbé Foucquet ce qu'il lui faisoit demander; mais comme, avec cette +maîtresse, les amans étoient comme une hydre dont on ne coupoit point +la tête qu'on n'en fît renaître une autre, La Feuillade[118] reprit la +place du duc de Candale. L'abbé Foucquet, qui le connut aussitôt, +parla lui-même assez fièrement à la Feuillade, lequel, soit qu'il crût +que, son rival étant aimé, il échoueroit dans son entreprise, soit +que, son amour naissant lui laissant toute sa prudence, il jugeât à +propos de ne se point attirer sur les bras un homme si violent, ne +s'opiniâtra donc point dans cette passion. Le marquis de +Coeuvres[119] n'eut pas tant de complaisance dans la sienne que la +Feuillade: il continua de voir madame de Châtillon malgré l'abbé +Foucquet; mais, comme il n'avoit ni assez de fortune ni assez de +mérite pour lui toucher le coeur, elle ne fit que le conquêter, et +ne le conserva que pour échauffer l'abbé Foucquet, pour l'obliger à +renouveler ses présens et pour lui faire connoître qu'elle avoit des +gens de qualité dans ses intérêts qui ne souffriroient pas qu'on la +maltraitât. Il fallut donc que l'abbé Foucquet endurât ce rival; mais +il déchargea sa colère sur le pauvre Vineuil. Celui-ci étoit un des +premiers amans de madame de Châtillon, bien traité, homme de bon sens +et dont l'esprit étoit à craindre. L'abbé Foucquet fit entendre au +cardinal qu'il étoit dangereux de le laisser à Paris; de sorte que le +cardinal, qui ne voyoit alors que par les yeux de l'abbé, fit donner +une lettre de cachet à Vineuil pour aller à Tours jusqu'à nouvel +ordre. Celui-ci, ne pouvant pas dire adieu à madame de Châtillon, lui +écrivit cette lettre, du dernier octobre 1655[120]. + + +LETTRE. + +_Quelque désir que vous m'ayez témoigné que je vous rendisse visite, +j'ai cru, par le peu de plaisir que vous avez eu de la dernière, que +je ferois beaucoup mieux de m'en abstenir, puisque aussi bien votre +froideur m'ôte toute la joie que je recevois autrefois en vous voyant: +car, en vérité, je suis persuadé que je ne dois prétendre aucune part +en vos bonnes grâces ni en votre confiance. L'engagement où vous êtes +est tel qu'il ne souffre pas que vous regardiez rien hors de là, et +que vous êtes nécessitée de manquer à ce que vous devez par des +obligations essentielles; je crois même que vous me sçauriez meilleur +gré de vous oublier tout à fait que de m'en souvenir en ce rencontre, +et que vous approuverez de bon coeur mon détachement de votre +personne et de vos intérêts. Avec tout cela, Madame, je ne veux pas +que vous me perdiez, parceque je suis bien assuré que vous serez bien +aise de retrouver un jour ce que vous méprisez à cette heure: je me +conserverai tout autant que peut souffrir la connoissance de l'état +présent où vous êtes et l'amitié que je vous ai promise, laquelle ne +peut dissimuler que tout le genre humain donne de furieuses atteintes +à votre conduite, et que vous êtes devenue le sujet continuel de +toutes les conversations du temps. On dépeint votre embarquement le +plus bas et le plus abject où se soit jamais mise une personne de +votre qualité, et on dit que votre ami exerce sur vous un empire +tyrannique, et sur tout ce que vous approchez; qu'il chasse tout ce +qui lui plait, et qu'il menace même ceux qu'il a appris d'être ses +rivaux, comme il a fait la Feuillade; et je passe sous silence des +particularités de ses visites secrètes qui sont assez connues. Pensez, +Madame, au préjudice que reçoit votre réputation de votre commerce, et +faites réflexion sur ce que vous êtes et sur ce qu'est celui qui vous +ôte l'honneur; car le crédit et la considération qu'il vous attire +vous sont fort peu honorables, et ce sont des faux jours qui +rejaillissent sur vous plutôt pour vous offenser que pour vous +éclairer. Ah! Madame, si les pauvres défunts avoient tant soit peu de +sentiment, ils gratteroient leurs tombeaux pour en sortir, et +viendroient vous faire des reproches d'une si honteuse dépendance; +mais je ne crois pas que vous soyez touchée de souvenir pour eux. +Craignez les vivans, qui tôt ou tard seront illuminés sur votre +conduite, et qui en feront sans doute le discernement nécessaire. Je +ne vous représente pas toutes ces choses par un motif de jalousie, car +je vous assure que je ne suis point frappé d'une passion si +affligeante et si inutile que celle-là. Si je vous aimois avec +emportement, je me déchaînerois en invectives qui vous feroient des +torts irréparables, et je me vengerois de ceux que vous me faites avec +tant d'ingratitude. Si je ne vous aimois point du tout, je raillerois +comme les autres; mais je me conserve à votre égard dans une +médiocrité qui me cause une douleur muette de l'aveuglement de votre +conduite, lequel, enfin, vous mènera dans les derniers précipices, si +vous ne pensez à vous, et que vous ne vous reteniez par votre +prudence, sans attendre les événemens. Je prends demain la route de +Touraine, et je vous dis adieu, Madame. Si vous recevez bien les avis +que je vous donne, je continuerai à vous aimer; si c'est mal, +j'essaierai de me défaire d'un principe qui en est la cause. +Cependant, je ne demande point de bons offices pour mes affaires, mais +seulement que vous empêchiez que l'on m'en rende de mauvais, dont je +vous serais obligé._ + + +L'exil de Vineuil ne mit guère l'abbé Foucquet en repos plus qu'il +n'étoit auparavant: madame de Châtillon le faisoit enrager à tout +moment; mais ce qui l'inquiétoit le plus étoit le commerce du maréchal +d'Hocquincourt avec elle. Cela l'avoit rendue si fière qu'elle +traitoit souvent l'abbé Foucquet comme si elle ne l'eût pas connu. +Celui-ci voyoit bien d'où venoit sa fierté. + +Dans ces entrefaites, le maréchal d'Hocquincourt, se trouvant pressé +par madame de Châtillon de lui tenir les paroles qu'il lui avoit +données, et ne le voulant pas faire, fit avertir le cardinal de tout +ce qu'il avoit promis à madame de Châtillon, par un gentilhomme à lui, +qui paroissoit le trahir, et en même temps fit donner le même avis à +l'abbé Foucquet par madame de Calvoisin[121], femme du gouverneur de +Roye. Cette ruse eut tout l'effet que le maréchal en avoit attendu; le +cardinal en prit l'alarme, et, pour rompre une si dangereuse intrigue, +fit négocier avec le maréchal d'Hocquincourt. L'abbé Foucquet, de son +côté, que la Calvoisin avoit averti, pria le cardinal de trouver bon +qu'il fît arrêter madame de Chastillon, et la mît en un lieu où elle +n'auroit du commerce avec personne, jusqu'à ce qu'il jugeât à propos +de la remettre en liberté. Le cardinal y ayant consenti, l'abbé +Foucquet fit prendre madame de Châtillon à Marlou et conduire avec une +demoiselle à Paris, où il la fit entrer la nuit, et loger chez un +nommé de Vaux[122], dans la rue de Poitou. Le lendemain qu'elle fut +arrivée, l'abbé Foucquet tira un écrit d'elle, par ordre du cardinal, +au maréchal d'Hocquincourt, par lequel elle le prioit de faire son +accommodement avec le roi, et de ne plus songer à monsieur le Prince +ni à elle, parceque cela la mettoit en danger de sa vie; et comme, +quelques jours avant qu'elle fût prise, elle étoit demeurée d'accord +avec le maréchal, que, s'ils venoient à être arrêtés, et qu'on exigeât +d'eux des lettres contre les mesures qu'ils avoient prises ensemble, +ils n'y ajouteroient point de foi si elles n'étoient écrites d'un +double C, elle ne le mit point dans cette lettre, mais bien dans une +autre qu'elle écrivit au même temps au maréchal, par laquelle elle lui +mandoit de demeurer ferme dans sa première résolution qu'il avoit +prise de servir monsieur le Prince et de lui donner ses places. Le +maréchal, qui n'en avoit point eu d'intention, et qui ne l'avoit +promis à madame de Châtillon que pour en avoir des faveurs et pour +arracher du cardinal des grâces qu'il n'en pouvoit avoir sans se faire +craindre, supprima la lettre d'intelligence et envoya à monsieur le +Prince celle que l'abbé Foucquet avoit fait écrire à madame de +Châtillon, par laquelle connoissant qu'elle étoit en danger de sa vie, +il lui manda de faire son traité avec la cour, pourvu qu'il tirât +madame de Châtillon de prison. Le cardinal, qui croyoit le maréchal +tellement amoureux de madame de Châtillon qu'il donneroit tout ce +qu'on lui demanderoit pour la mettre en liberté, la lui voulut compter +pour cent mille livres, sur les cent mille écus dont il étoit demeuré +d'accord avec lui; mais le maréchal n'en voulut rien faire, et +néanmoins, pour ne pas passer auprès d'elle pour un fourbe et garder +toujours avec elle des mesures, il ne voulut pas mettre ses places +entre les mains du cardinal qu'il ne sût que la duchesse fût en +liberté: de sorte que pour le satisfaire là-dessus on le trompa, et on +envoya la duchesse chez les Pères de l'Oratoire, se faire voir à un +gentilhomme qu'il avoit envoyé exprès pour cela, avec qui elle étoit +libre, après quoi elle retourna dans sa prison, où elle fut encore +huit jours. Pendant les trois semaines qu'elle fut prisonnière dans la +rue de Poitou, l'abbé n'étoit pas si libre qu'elle; il enrageoit tous +les jours de plus en plus: car, comme avec la liberté d'aller et de +venir il lui ôtoit encore celle de le tromper, en l'empêchant de voir +personne, il la trouvoit mille fois plus aimable qu'auparavant. +D'ailleurs, la duchesse, qui vouloit se remettre dans son estime pour +se mettre en liberté, vivoit d'une manière avec lui capable +d'attendrir un barbare, avec mille complaisances et mille douceurs +qu'elle avoit pour lui; elle lui témoignoit une confiance si entière, +qu'il ne pouvoit s'empêcher de croire qu'elle ne voulût jamais +dépendre que de lui. + +Les choses étant en cet état, l'abbé surprit une lettre fort tendre +que la duchesse écrivoit au prince de Condé. Cela lui donna une si +grande douleur, qu'en lui faisant des reproches il se voulut +empoisonner avec du vif argent de derrière une glace de miroir; mais, +commençant à se trouver mal, il perdit l'envie de mourir pour une +infidèle, et prit du thériaque qu'il portoit d'ordinaire sur lui pour +le garantir des ennemis que l'emploi qu'il s'étoit donné auprès du +cardinal lui donnoit tous les jours. Hormis d'aller de son mouvement +où il lui plaisoit, la duchesse passoit fort agréablement le temps +dans la prison: l'abbé lui faisoit la plus grande chère du monde; il +lui donnoit tous les jours des présens très considérables en bijoux et +en pierreries; il en sortoit à deux heures après minuit, et il y +rentroit à huit heures du matin: ainsi il étoit dix-huit heures, de +vingt-quatre, avec elle. + +Il n'est pas possible que le cardinal ne sçût où étoit la duchesse, et +cela est plaisant, que ce grand homme, qui faisoit le destin de +l'Europe, fût de moitié d'un secret amoureux avec l'abbé Foucquet, où +il n'avoit pas d'intérêt. Je crois que la raison qu'il avoit +d'approuver ce commerce étoit que, connoissant la duchesse intrigante, +il aimoit mieux qu'elle fût entre les mains de l'abbé, dont il étoit +assuré, que d'un autre; et, d'ailleurs, que, l'abbé la tenant en +chambre et la déshonorant absolument par là, il étoit bien aise que le +prince de Condé, son cousin et son amant, en reçût une mortification +extraordinaire. Mais enfin l'accommodement du maréchal d'Hocquincourt +étant fait à condition que la duchesse sortiroit de prison, il fallut +la mettre en liberté; on l'envoya à Marlou, où il lui arriva, quelque +temps après, la plus fâcheuse affaire du monde. + +L'abbé Foucquet étoit convenu avec elle que tous les samedis ils se +renverroient réciproquement les lettres qu'ils se seroient écrites +pendant la semaine, et que ce seroit lui qui les enverroit quérir par +un homme qui se diroit à mademoiselle de Vertus[123]. Un jour que cet +homme étoit à Marlou, il y arriva un laquais du maréchal +d'Hocquincourt avec une lettre pour la duchesse, laquelle ayant fait +ses réponses et les ayant données à une femme de chambre pour les +rendre aux porteurs, celle-ci se méprit et donna à l'homme de l'abbé +les réponses que sa maîtresse faisoit au maréchal, et au laquais du +maréchal le paquet destiné à l'abbé. On peut juger dans quelles +alarmes fut la duchesse sitôt qu'elle sçut l'équivoque, et +particulièrement quand on sçaura que dans la lettre qu'elle écrivoit à +l'abbé, outre mille douceurs, il y avoit encore un grand chapitre +contre madame de Brégy[124], qu'elle haïssoit, parcequ'elle avoit +naturellement les traits du corps et de l'esprit que la duchesse +n'avoit que par artifice. Il est certain que celle-ci l'avoit toujours +enviée, et ne lui avoit jamais pu pardonner son mérite. Dans un autre +endroit, elle tailloit en pièces le milord de Montaigu[125], et +faisoit presque partout des plaisanteries du maréchal les plus +piquantes du monde. Quand elle songeoit encore aux lettres de l'abbé +qu'elle lui renvoyoit, dans lesquelles il y avoit des tendresses et +des emportemens d'amour qui pouvoient être bons à une maîtresse, mais +qui paroissoient d'ordinaire fort ridicules aux indifférens, et que +cela étoit entre les mains d'un rival glorieux et moqué, elle étoit au +désespoir. L'abbé, d'un autre côté, ne passoit pas mieux son temps. +Pour le maréchal, sitôt qu'il eut vu toutes les lettres de l'abbé et +celles que lui écrivoit la duchesse, il jugea qu'il pouvoit être +obligé un jour de les lui rendre par sa fragilité auprès d'elle, ou +par la prière de ses amis: de sorte que, pour se mettre en état de se +venger d'elle quand il lui plairoit, il les fit toutes copier, et puis +alla montrer les originaux au duc de La Rochefoucauld et à madame de +Pisieux, qu'il sçavoit être ennemie de la duchesse. Après que l'abbé +eut été une nuit à Marlou, il revint à Paris chez le maréchal, auquel +il demanda ses lettres. Le maréchal ne se contenta pas de les lui +refuser, mais il y ajouta toute la raillerie à sa manière dont il se +put aviser. Pendant que le maréchal se réjouissoit, il tenoit ouverte +la lettre de la duchesse à l'abbé. Celui-ci, qui aimoit presque autant +se faire tuer que laisser sa maîtresse à la discrétion de son rival, +comme elle étoit par cette lettre, se jeta dessus; il en déchira la +moitié, qu'il alla faire voir à la duchesse, lui disant que le +maréchal avoit brûlé l'autre. Cependant le maréchal, en colère de +l'entreprise de l'abbé, lui dit qu'il sortît promptement de chez lui, +et que, si quelque considération ne le retenoit, il le feroit jeter +par les fenêtres. + +Quelque temps après, la duchesse, étant revenue à Paris, crut que, +pour désabuser le public de mille particularités que le maréchal avoit +dites d'elle, il falloit qu'elle fît voir à des gens de mérite et de +vertu de quelle manière elle le traiteroit. Elle choisit pour cela la +maison du marquis de Sourches, grand prévôt de France, auprès de qui +et de sa femme elle vouloit particulièrement se justifier. Le +rendez-vous étant pris avec le maréchal, celui-ci s'aperçut de son +dessein. «Dieu te garde, ma pauvre enfant! lui dit-il en l'abordant. +Comme se portent mes petites fesses? Sont-elles toujours bien +maigres?» On ne sçauroit comprendre l'état où fut la duchesse de ce +discours; ce lui fut un coup de massue sur la tête. Il ne laissa pas +de lui venir en pensée de traiter le maréchal de fol et d'insolent; +mais elle crut qu'ayant débuté comme il avoit fait, il entreroit dans +un détail le plus honteux du monde pour elle si elle le fâchoit tant +soit peu. Le grand prévôt et sa femme se regardoient l'un l'autre, et, +se tournant à la duchesse, lui trouvoient les yeux baissés. +Véritablement elle ne changeoit pas de couleur; mais eux, qui la +connoissent, ne la croient pas embarrassée. Enfin le grand prévôt, +prenant la parole: «Vous avez tort, dit-il, monsieur le maréchal: les +braves hommes ne doivent jamais rompre en visière aux dames; on leur +doit sçavoir gré du présent qu'elles font de leur coeur; il ne les +faut pas offenser quand elles le refusent.--J'en conviens, dit le +maréchal; mais, leur coeur une fois donné, si elles changent après +cela, il faut qu'elles aient de grands ménagemens pour ceux qu'elles +ont aimés; et quand elles font des railleries d'eux, elles s'exposent +à de grands déplaisirs. Vous m'entendez bien, Madame, ajouta-t-il, se +tournant vers la duchesse. Je suis assuré que vous croyez bien que +j'ai raison; mais vous me surprenez par votre embarras: vous devriez +être faite à la fatigue depuis le temps que vous faites de méchants +tours aux gens qui s'en vengent; je vous avoue que je n'eusse pas cru +que vous eussiez encore tant de honte que vous avez.» Et en achevant +ce discours, il sortit et laissa la duchesse plus morte que vive. Le +grand prévôt et sa femme essayèrent de la remettre, en disant que ce +qu'avoit dit le maréchal n'avoit fait aucune impression sur leur +esprit; cependant, depuis ce jour-là, ils n'eurent pas grand commerce +avec elle. + +Quinze jours après, l'abbé fut obligé d'aller à la cour, qui étoit à +Compiègne. La duchesse, qui prévoyoit le retour en France du prince de +Condé par la paix générale, dont on parloit fort, et qui ne vouloit +pas qu'il la trouvât dans un attachement si honteux pour elle, et qui +d'ailleurs lui étoit fort à charge, résolut de le rompre de manière +qu'il n'en restât aucun vestige. Dans ce dessein, elle s'en alla au +logis de l'abbé, où, ayant trouvé celui de ses gens en qui il avoit +plus de confiance, elle lui demanda les clefs du cabinet de son +maître, lui disant qu'elle vouloit lui écrire. Ce garçon, sans +pénétrer plus avant et ne regardant que la passion de l'abbé pour la +duchesse, lui donna tout aussitôt ce qu'elle demandoit. Comme elle se +vit seule, elle rompit la serrure de la cassette où elle sçavoit que +l'abbé gardoit ses lettres, et, non seulement les prit toutes, mais +encore d'autres du prince de Condé qu'elle lui avoit sacrifiées, et +les alla brûler chez madame de Sourches. L'abbé, ayant trouvé à son +retour ce fracas chez lui, s'en alla chez la duchesse et commença par +la menacer de lui couper le nez; ensuite il cassa un chandelier de +cristal et un grand miroir qu'il lui avoit donné, et sortit après lui +avoir dit mille injures. Pendant tout ce vacarme, une femme de chambre +de la duchesse, qui crut que l'abbé reprendroit tout ce qu'il lui +avoit donné, se saisit de la cassette de pierreries de sa maîtresse et +l'alla porter chez madame de Sourches, où le soir même la duchesse +l'envoya reprendre pour la donner en garde à une dévote parente de sa +mère. L'abbé, qui en fut averti le lendemain, alla chez cette dévote +enlever de force la cassette. La duchesse, ayant appris la perte +qu'elle faisoit, fut au désespoir; mais elle ne perdit pas le +jugement. Elle employa auprès de l'abbé des gens qui avoient tant de +crédit auprès de lui qu'il rendit la cassette, et dans cette +restitution ils se raccommodèrent aussi bien qu'ils avoient jamais +été; et cette réconciliation fut si prompte que, madame de Boutteville +étant venue le lendemain consoler la duchesse sa fille de l'accident +qui lui étoit arrivé, l'abbé étoit déjà avec elle, qui se cacha dans +un cabinet pendant cette visite, d'où il entendit toute la comédie. + +Quelque temps après, la duchesse ne voulut pas se donner toujours la +peine de cacher qu'elle revoyoit l'abbé, et crut que, leur querelle +ayant fait du bruit, il falloit que leur accommodement fût public: +elle se fit donc presser par tous ses amis, à la sollicitation de +l'abbé, de lui vouloir pardonner; et enfin, ayant fait une affaire de +conscience, la mère supérieure du couvent de la Miséricorde[126], +femme sujette aux visions béatifiques, les fit parler et embrasser +ensemble. Cette entremise décrédita un peu la révérende mère auprès de +la reine et du cardinal. Ils ne crurent pas qu'elle eût du commerce si +particulier avec Dieu, puisqu'elle se laissoit tromper si facilement +par les hommes. + +Cependant cette réconciliation ne dura que six mois. Le retour en +France du prince de Condé, qui s'avançoit tous les jours, fit +appréhender la duchesse qu'il la trouvât encore sous la domination de +l'abbé, et mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières[127], ses +cousines et ses bonnes amies, lui firent tant de honte qu'elle rompit +avec lui sous prétexte de dévotion. Il fut fort difficile à l'abbé de +consentir au dessein de la duchesse. Dans un autre temps il ne +l'auroit pas fait; mais, voyant son crédit auprès du cardinal fort +diminué, et craignant que le prince de Condé, qui le haïssoit +d'ailleurs, et Boutteville, qui voudroit venger la honte qu'il avoit +faite à sa maison, ne le fissent tuer s'il donnoit à la duchesse le +moindre sujet nouveau de plainte, il cessa de la voir et ne cessa pas +de l'aimer[128]. + + + + +LIVRE TROISIÈME. + +SUITE DE L'HISTOIRE DE MADAME D'OLONNE. + + +Dans ce temps-là, madame d'Olonne étoit allée, comme j'ai dit, prier +la comtesse de Fiesque de remercier de sa part l'abbé Foucquet de +quelque prétendue obligation qui proprement n'étoit rien; mais elle +vouloit faire faire des réflexions à l'abbé Foucquet sur ce +compliment, et lui faire comprendre que, quand on remercioit les gens +de si peu de chose, on leur vouloit avoir de plus grandes obligations. +Le même jour que madame d'Olonne vit la comtesse, elle trouva l'abbé +chez madame de Bonnelle, et là elle lui fit elle-même son compliment. +L'abbé, qui étoit bien aise de se faire une affaire avec madame +d'Olonne pour essayer de se guérir de la passion qui lui restoit +encore pour la duchesse de Châtillon, répondit à ses civilités le plus +obligeamment qu'il put, et le lendemain, la comtesse l'ayant envoyé +quérir et lui disant ce que madame d'Olonne l'avoit prié de lui dire: +«J'en sçais plus que vous, Madame, lui dit-il, et je reçus hier au +soir d'elle-même des marques de sa reconnoissance; mais je voudrois +bien sçavoir de vous une chose, ajouta-t-il: si le comte de Guiche +n'est point amoureux de madame d'Olonne; car, cela étant, je veux +éviter l'occasion de le devenir. Il a eu tant d'égards pour moi en +tout rencontre que je serois ridicule d'en user mal avec lui.--Non, +lui dit la comtesse; au moins madame d'Olonne et lui m'ont dit, chacun +en particulier, qu'ils ne songeoient point l'un à l'autre.--Cela +étant, répliqua l'abbé, je vous supplie, Madame, de mander à madame +d'Olonne que vous m'avez vu, et que, sur ce que vous m'avez dit de sa +part, je vous ai paru si transporté de joie de voir comme elle +recevoit ce que je faisois pour elle, que vous ne doutez pas que je ne +devienne furieusement amoureux; et là-dessus, Madame, demandez-lui, je +vous prie, ce qu'elle feroit si cela étoit.» La comtesse lui ayant +promis, l'abbé sortit, et le lendemain madame d'Olonne, ayant reçu le +billet de la comtesse, y fit cette réponse: + + +BILLET. + +_Vous me mandez ce que je ferois si l'abbé Foucquet étoit fort +amoureux de moi. Je n'ai garde de vous le dire, mais il me plaît +toujours autant qu'il me plut avant-hier. Adieu, la Castillanne!_ + + +Le chevalier de Grammont, étant arrivé chez la comtesse un moment +après qu'elle eut reçu ce billet, la trouva au lit; et, voyant un +papier qui n'étoit qu'à moitié sur son chevet, il le prit. La comtesse +lui ayant redemandé ce papier, le chevalier lui en rendit un autre à +peu près de la même grandeur. Les gens qui étoient alors chez la +comtesse l'occupoient si fort qu'elle ne s'aperçut pas de la tromperie +du chevalier, lequel sortit presque aussitôt qu'il l'eut faite. Comme +il vit ce que c'étoit, il ne faut pas demander s'il eut de la joie +d'avoir en main quelque chose qui pût nuire à madame d'Olonne et faire +enrager le comte de Guiche. Il se souvenoit d'avoir été sacrifié à +Marsillac et des inquiétudes que son neveu lui avoit données sur le +sujet de la comtesse, et il étoit bien aise que l'abbé le tourmentât à +son tour. Le bruit qu'il fit de cette lettre eut tout l'effet qu'il +pouvoit souhaiter. Le comte de Guiche eut l'alarme et consulta +Vineuil; ils résolurent: ensemble, qu'il en parleroit lui-même à +l'abbé, et cependant il écrivit cette lettre à madame d'Olonne: + + +LETTRE. + +_Vous me désespérez, Madame; mais je vous aime trop pour m'emporter +contre vous. Peut-être que cette manière vous touchera plus le coeur +que les reproches. Cependant il faut que mon ressentiment retombe sur +quelqu'un, et je ne vois personne qui se le soit mieux attiré que la +comtesse. C'est elle assurément qui a embarqué l'abbé Foucquet à +songer à vous; elle est au désespoir que je l'aie quittée. Pour me +faire retourner à elle, ou pour se venger de mon changement, elle me +veut donner un rival qui me chasse ou qui me dégoûte de vous aimer. Je +ne pense pas qu'elle réussisse à l'un ni à l'autre, Madame. Je ne +laisse pas de lui sçavoir le même gré que si l'un et l'autre étoit +arrivé. Aussi se doit-elle attendre que je n'aurai plus d'égards pour +elle, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fasse pour me venger._ + + +Madame d'Olonne, qui n'étoit pas si assurée du comte de Guiche qu'elle +n'appréhendât que la comtesse le pût reprendre, les voulut brouiller +au point qu'il ne pût pas y avoir apparemment de réconciliation entre +eux. Pour cet effet, elle n'eut pas plutôt reçu cette lettre qu'elle +l'envoya à la comtesse. Celle-ci, enragée contre le comte de Guiche, +manda à Vineuil de la venir trouver. «Je vous ai envoyé quérir pour +vous dire que votre ami est un fou et un impertinent avec qui je ne +veux plus avoir de commerce. Voyez la lettre qu'il vient d'écrire à +madame d'Olonne! Il se plaint que je pousse l'abbé Foucquet à +s'embarquer avec sa maîtresse, et ne se souvient pas qu'il m'a dit +qu'il ne songeoit plus à elle.--Je vous demande pardon pour lui, +répondit Vineuil; excusez un pauvre amant qui, parcequ'on lui veut +ôter sa maîtresse, ne sçait plus ce qu'il fait ni à qui s'en prendre. +Sitôt que je l'aurai fait revenir à lui, il viendra se jeter à vos +pieds.» Après quelques autres discours, Vineuil sortit, et une heure +après rentra avec le comte de Guiche, qui dit tant de choses à la +comtesse qu'elle lui promit de ne se souvenir plus de sa brutalité. Le +lendemain le comte, qui avoit résolu de parler à l'abbé, l'alla +trouver, et, l'ayant tiré à part: «Si nous avions tous deux commencé +en même temps, lui dit-il, d'être amoureux de madame d'Olonne, il +seroit ridicule de trouver étrange que vous me la disputassiez. Aussi +ne le ferois-je pas, et je la laisserois décider elle-même par ses +faveurs de la bonne fortune de l'un ou de l'autre. Mais que vous me +veniez troubler dans une affaire où je suis engagé long-temps avant +vous, vous voulez bien que je vous dise que cela n'est pas honnête, et +que je vous prie de me laisser en repos auprès de ma maîtresse, sans +me donner d'autres chagrins que ceux qui me viennent de ses +rigueurs.--Je suis ami de madame d'Olonne, répondit l'abbé, et rien +autre chose. Ainsi vous n'avez pas sujet de vous plaindre de moi. Si +je croyois pourtant que le discours que vous me venez de lire eût été +conseillé par des gens qui me voulussent faire des affaires, je vous +déclare que je deviendrois votre rival dès aujourd'hui. Je sais bien +pourquoi je vous parle ainsi, et vous me pouvez bien entendre.» L'abbé +prétendoit parler de Vardes[129], son ennemi mortel et ami du comte. +«Non, répondit le comte, et je ne vous entends point; mais ce que j'ai +à vous dire, c'est que la jalousie m'a conseillé de vous venir prier +de ne m'en donner plus.» L'abbé lui ayant promis, ils se séparèrent +les meilleurs amis du monde. Quelque temps après, celui-ci trouvant +madame d'Olonne en visite, elle le tira en particulier pour lui faire +des confidences de bagatelles. L'abbé aussi, ne sçachant que lui dire, +lui conta l'éclaircissement du comte et de lui. «Je suis bien aise, +lui dit-elle, de voir que vous autres messieurs disposez de moi comme +de votre bien. Me voilà donc maintenant au comte de Guiche, puisque +vous lui avez fait votre déclaration que vous ne prétendiez rien à +moi?--Ah! Madame, répondit l'abbé, je ne vous donne à personne. Si +j'étois en pouvoir de le faire, comme je m'aime mieux que qui que ce +soit, je vous garderois pour moi; mais, sur le soupçon qu'a le comte +de Guiche que j'ai de l'amour pour vous, je lui déclare que je n'y +songe pas, et cela, entre vous et moi, Madame, parceque je me défie de +ma bonne fortune, car...--Non, non, interrompit madame d'Olonne, +n'achevez pas, Monsieur l'abbé, de me parler contre votre pensée; vous +sçavez bien que vous n'êtes pas si malheureux que vous dites.» L'abbé, +se trouvant si pressé, ne put s'empêcher de lui répondre qu'elle le +sçavoit mieux que lui; que, pouvant faire la fortune des rois même, il +croyoit la sienne faite si elle l'en assuroit, et qu'au reste les +paroles qu'il avoit données au comte ne l'empêcheroient pas de l'aimer +quand il verroit quelque apparence d'être aimé. Cette conversation +finit par tant de douceurs de la part de madame d'Olonne que l'abbé +oublia qu'il aimoit encore madame de Châtillon, de sorte qu'il se +résolut de s'embarquer sans inclination avec madame d'Olonne. Il crut +qu'en intéressant le corps par les plaisirs, il pourroit détacher +l'esprit, dont les intérêts sont si mêlés. En effet, madame d'Olonne, +à qui le temps étoit fort cher, ne laissa pas languir l'abbé; mais, +comme leur intelligence ne put pas durer long-temps sans que le comte +s'en aperçût, celui-ci alla chez elle pour lui en faire des plaintes. +Comme il fut à la porte de sa chambre, il ouït qu'on faisoit quelque +bruit. Cela l'obligea d'écouter ce que c'étoit. Il entendit madame +d'Olonne qui disoit mille douceurs à quelqu'un. Sa curiosité +redoublant, il regarda par le trou de la serrure et vit sa maîtresse +faisant des caresses à son mari[130], aussi tendres qu'à un amant. +Cela ne lui en donna pas moins de mépris pour elle. Il s'en retourna +brusquement à son logis, où, ayant pris de l'encre et du papier, il +écrivit ceci à Vineuil: + + +LETTRE. + +_Vous ne sçavez pas un nouvel amant de madame d'Olonne que j'ai +découvert? Mais quel nouvel amant, bon Dieu! un amant bien traité, un +rival domestique! Il n'y a plus moyen de souffrir. C'est d'Olonne que +je viens de surprendre sur les genoux de sa femme, qui recevait mille +caresses de cette infidèle._ + + _Je penserois n'être pas malheureux + Si la beauté dont je suis amoureux + Pouvoit enfin se tenir satisfaite + De mille amans avec un favory; + Mais j'enrage que la coquette + Aime encor jusqu'à son mari._ + +_Car enfin, mon cher, il n'est pas mari: il a toutes les douceurs des +amants, il reçoit d'autres caresses que celles que fait faire le +devoir, et il les reçoit de jour, qui n'a jamais été que le temps des +amans._ + + +Le lendemain, le comte de Guiche, étant retourné chez madame d'Olonne, +laissa pour une autre fois les reproches qu'il avoit à faire sur son +mari, et ne voulut pour ce coup parler que de l'abbé Foucquet. Madame +d'Olonne, qui étoit remplie de considération quand il falloit perdre +un amant, non pas tant pour la crainte de son dépit que parcequ'elle +en ôtoit le nombre, dit au comte de Guiche qu'il étoit le maître de sa +conduite, qu'il pouvoit lui prescrire telle manière de vie qu'il lui +plairoit; que, si l'abbé lui donnoit de l'ombrage, non seulement elle +ne le verroit plus, mais qu'il seroit témoin, s'il vouloit, de quel +air elle lui parleroit. Le comte, qui n'eût jamais osé lui demander un +si grand sacrifice, accepta les offres qu'elle lui en fit. Le +rendez-vous se prit chez Craf pour le lendemain, où madame d'Olonne, +seule avec le comte et l'abbé, parla ainsi à ce dernier, après avoir +tout concerté la veille. «Je vous ai prié, Monsieur l'abbé, de vous +trouver ici pour vous dire, en présence de monsieur le comte de +Guiche, que je n'aime et que je ne puis jamais aimer personne que lui. +Nous avons tous deux été bien aises que vous le sçussiez, afin que +vous n'en prétendiez cause d'ignorance. Ce n'est pas, je l'avoue, que +vous ayez pris jusqu'ici d'autre parti avec moi que celui d'ami, mais +comme vous n'y entendez pas finesse, peut-être que vous n'avez pas +pris garde que vos visites étoient un peu trop fréquentes, et vous +sçavez que cela ne plaît pas d'ordinaire à un homme aussi amoureux que +l'est monsieur le comte, quelque confiance qu'il ait en sa maîtresse. +Pour moi, je ne veux songer toute ma vie qu'à lui plaire. Je vous ai +voulu faire cette déclaration afin que, sans y penser, vous ne vous +fissiez point de méchantes affaires. Soyez mon ami, j'en serai ravie; +mais le moins que nous pourrons avoir de commerce ensemble ce sera le +meilleur.--Oui, Madame, je vous le promets, lui dit l'abbé; j'entre +fort dans les sentimens de monsieur le comte de Guiche, et j'ai passé +par tous les degrés de la jalousie. Ce n'est pas d'aujourd'hui que +nous avons traité ce chapitre, lui et moi; je sçais bien ce que je lui +ai promis, et je l'assure que je n'y ai pas contrevenu.--Il est vrai, +interrompit le comte, que je ne sçaurois me plaindre de vous; mais +Madame a fort bien dit, que, comme vous n'aviez aucun dessein, +peut-être vous n'avez cru rien faire contre ce que vous m'avez promis, +et les apparences seulement ont été contre vous.--Eh bien! lui +répliqua l'abbé, à cela ne tienne que vous soyez heureux; je vous +donne parole de ne voir Madame de dessein qu'une fois le mois, car +pour les rencontres je n'en puis répondre; mais c'est à vous à prendre +vos sûretés pour cela.» Après mille civilités de part et d'autre, ils +se séparèrent. + +On s'étonnera peut-être que l'abbé souffrît si impatiemment les rivaux +auprès de la duchesse de Châtillon et fût si traitable avec madame +d'Olonne; mais la raison est qu'avec la première il y avoit de +l'amour, et avec l'autre rien que de la débauche, et que le corps peut +souffrir des associés, mais jamais le coeur. + +Quelque temps après, d'Olonne, averti de la mauvaise conduite de sa +femme, résolut de l'envoyer à la campagne, tant pour l'empêcher de +faire de nouvelles sottises que pour faire cesser les bruits que sa +présence renouveloit tous les jours. En effet, sitôt qu'elle fut +partie, on ne se souvint plus d'elle, et mille autres copies de madame +d'Olonne, dont Paris est tout plein, firent en peu de temps oublier ce +grand original. + +Il arriva même une affaire qui, sans être de la nature de celles de +madame d'Olonne, ne laissa pas de les étouffer pour un temps[131]. + +Le comte de Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roi, et pour +qui naturellement Sa Majesté avoit de l'inclination, s'étant retiré à +une maison qu'il avoit près de Paris pour passer les fêtes de Pâques +avec deux de ses amis, l'abbé Le Camus[132] et Manchiny, celui-ci +neveu du cardinal, et l'autre un des aumôniers du roi, et y ayant +passé trois ou quatre jours, sinon dans une grande dévotion, au moins +dans des plaisirs fort innocens, le comte de Guiche et Manicamp, qui +s'ennuyoient à Paris, l'allèrent trouver. Sitôt que l'abbé Le Camus +les vit, les connoissant fort emportés, il persuada Manchiny de +retourner à Paris, et que dès le lendemain l'on diroit dans le monde +qu'il s'étoit passé entre eux d'étranges choses; et comme +Manchiny[133], dès le soir même, témoigna ce dessein, Manicamp et le +comte de Guiche proposèrent à Vivonne de prier Bussy de venir passer +deux ou trois jours avec eux, lui disant que celui-là pourroit bien +remplacer les deux autres. Vivonne, en étant demeuré d'accord, écrivit +à Bussy au nom de tous, qu'il étoit prié de quitter pour quelque temps +le tracas du monde pour venir avec eux vaquer avec moins de +distraction aux pensées de l'éternité. Avant que de passer outre, il +est à propos de faire voir ce que c'étoit que Vivonne et Bussy. + + +_Le portrait de M. le comte de Vivonne._ + +Le premier avoit de gros yeux bleus à fleur de tête, dont les +prunelles, qui étoient souvent à demi cachées sous les paupières, lui +faisoient des regards languissants contre son intention; il avoit le +nez bien fait, la bouche petite et relevée, le teint beau, les cheveux +blonds dorés et en quantité; véritablement il avoit un peu trop +d'embonpoint. Il avoit l'esprit vif et imaginoit bien, mais il +songeoit trop à être plaisant; il aimoit à dire des équivoques et des +mots de double sens, et, pour se faire plus admirer, il les faisoit +souvent au logis, et les débitoit comme des impromptus dans les +compagnies où il alloit[134]. Il s'attachoit fort vite d'amitié aux +gens sans aucun discernement; mais, qu'il leur trouvât du mérite ou +non, il s'en lassoit encore plus vite. Ce qui faisoit un peu plus +durer son inclination, c'étoit la flatterie; mais qui ne l'eût point +admiré eût eu beau être admirable, il n'en eût pas fait grand estime. +Comme il croyoit qu'une marque de bon esprit étoit la délicatesse pour +tous les ouvrages, il ne trouvoit rien à son gré de tout ce qu'il +voyoit, et d'ordinaire il en jugeoit sans connoissance et sans +fondement. Enfin il étoit tellement aveugle de son propre mérite qu'il +n'en voyoit point en autrui; et, pour parler en Turlupin comme lui, il +avoit beaucoup de suffisance et beaucoup d'insuffisance à la fois. Il +étoit hardi à la guerre et timide en amour; cependant, qui l'eût voulu +croire, il avoit mis à mal toutes les femmes qu'il avoit entreprises; +et la vérité est qu'il avoit échoué auprès de certaines dames qui +jusque là n'avoient refusé personne. + + +_Portrait de M. de Bussy Rabutin._ + +Roger de Rabutin, comte de Bussy, mestre de camp de la cavalerie +légère, avoit les yeux grands et doux, la bouche bien faite, le nez +grand, tirant sur l'aquilin, le front avancé, le visage ouvert et la +physionomie heureuse, les cheveux blonds déliés et clairs. Il avoit +dans l'esprit de la délicatesse et de la force, de la gaîté et de +l'enjoûment; il parloit bien, il écrivoit juste et agréablement. Il +étoit né doux; mais les envieux que lui avoit faits son mérite +l'avoient aigri, en sorte qu'il se réjouissoit volontiers avec des +gens qu'il n'aimoit pas. Il étoit bon ami et régulier; il étoit brave +sans ostentation; il aimoit les plaisirs plus que la fortune, mais il +aimoit la gloire plus que les plaisirs; il étoit galant avec toutes +les dames et fort civil, et la familiarité qu'il avoit avec ses +meilleurs amis ne lui faisoit jamais manquer au respect qu'il leur +devoit. Cette manière d'agir faisoit juger qu'il avoit de l'amour pour +elles, et il est certain qu'il en entroit toujours un peu dans toutes +les grandes amitiés qu'il avoit. Il avoit bien servi à la guerre, et +fort long-temps; mais comme, de son siècle, ce n'étoit pas assez pour +parvenir à de grands honneurs que d'avoir de la naissance, de +l'esprit, des services et du courage, avec toutes ces qualités il +étoit demeuré à moitié chemin de sa fortune. Il n'avoit pas eu la +bassesse de flatter les gens en qui le Mazarin, souverain dispensateur +des grâces, avoit créance, ou il n'avoit pas été en état de les lui +arracher en lui faisant peur, comme avoient fait la plupart des +maréchaux de son temps. + +Bussy donc, ayant reçu ce billet de Vivonne, monta à cheval aussitôt +et l'alla trouver. Il rencontra ses amis fort disposés à se réjouir, +et lui, qui d'ordinaire ne troubloit point les fêtes, fit que la joie +fut tout à fait complète; et, les abordant: «Je suis bien aise, mes +amis, dit-il, de vous trouver détachés du monde comme vous êtes. Il +faut des grâces particulières de Dieu pour faire son salut. Dans les +embarras des cours, l'ambition, l'envie, la médisance, l'amour et +mille autres passions y portent ordinairement les gens les mieux nés à +des crimes dont ils sont incapables dans des retraites comme celle-ci. +Sauvons-nous donc ensemble, mes amis; et, comme pour être agréables à +Dieu il n'est pas nécessaire de pleurer ni de mourir de faim, rions, +mes chers, et faisons bonne chère.» Ce sentiment-là étant généralement +approuvé, on se prépara pour la chasse l'après-dînée, et l'on mit +ordre d'avoir des concerts d'instrumens pour le lendemain. Après avoir +couru quatre ou cinq heures, le lendemain, ces messieurs vinrent +affamés faire le plus grand repas du monde. Le souper étant fini, qui +avoit duré trois heures, pendant lesquelles la compagnie avoit été +dans cette gaîté qui accompagne toujours la bonne conscience, on fit +amener des chevaux pour se promener dans le parc. Ce fut là que ces +quatre amis, se trouvant en liberté, pour s'encourager à mépriser +davantage le monde, proposèrent de médire de tout le genre humain; +mais, un moment après, la réflexion fit dire à Bussy qu'il falloit +excepter leurs bons amis de cette proposition générale. Cet avis ayant +été approuvé, chacun demanda au reste de l'assemblée quartier pour ce +qu'il aimoit. Cela étant fait et le signal donné pour le mépris des +choses d'ici-bas, ces bonnes âmes commencèrent le cantique qui ensuit: + + +CANTIQUE[135]. + + _Que Déodatus[136] est heureux_ + _De baiser ce bec amoureux_ + _Qui d'une oreille à l'autre va!_ + Alleluia! + + _Si le roi venoit à mourir,_ + _Monsieur ne se pourroit tenir_ + _De dire, en chantant_ Libera: + Alleluia! + + _La reine veut un autre v..,_ + _Mais on n'en a pas à crédit,_ + _Et la pauvrette maille n'a._ + Alleluia! + + _Le Mazarin est bien lassé_ + _De f..... un c.. si bas percé,_ + _Qui sent si fort le faguena[137]._ + Alleluia! + + _La d'Orléans[138] et la Vandis[139]_ + _Se servent de godemichis;_ + _De v.. pour elles il n'y a._ + Alleluia! + + _La Mothe[140] disoit l'autre jour_ + _À Richelieu: Faisons l'amour,_ + _Embrassons-nous_, et cetera. + Alleluia! + + _Chimerault[141] lui disoit: Fripon,_ + _Prenez-moi la m.... du c..,_ + _Et laissez l'autre Motte là._ + Alleluia! + + _Si vous voulez savoir pourquoi_ + _On f... la Bonneuil[142] malgré soi,_ + _De c.. de son calibre il n'y a._ + Alleluia! + + _À Clérambault[143], disoit Gourdon[144];_ + _Mettez-moi le v.. dans le c.._ + _Pour voir comme cela fera._ + Alleluia! + + _Je ne sais comme quoi Fouilloux[145]_ + _Peut avoir f.... tant de coups_ + _Sans avoir une fois mis bas._ + Alleluia! + + _Quand d'Alluy[146] ne la f... pas bien,_ + _Elle lui dit: F.... vilain,_ + _La v..... a passé par là._ + Alleluia! + + _De Méneville[147] et de Brion[148],_ + _S'il sort jamais un embryon,_ + _Fils de son père il ne sera._ + Alleluia! + + _Quand Marsillac au monde vint,_ + _Pour défaire les Philistins_ + _Mâchoire d'âne il apporta._ + Alleluia! + +On peut juger qu'ayant débuté par là, tout fut compris dans le +cantique, à la réserve des amis de ces quatre messieurs; mais, comme +le nombre en étoit petit, le cantique fut grand, et tel que, pour ne +rien oublier, il faudroit pour lui seul faire un volume. Une partie de +la nuit s'étant passée en ces plaisirs champêtres, on résolut de +s'aller reposer. Chacun donc se quitta fort satisfait de voir le +progrès que l'on commençoit de faire dans la dévotion. Le lendemain, +Vivonne et Bussy, s'étant levés plus matin que les autres, allèrent +dans la chambre de Manicamp; mais, ne l'ayant pas trouvé et le croyant +dans le parc à la promenade ils allèrent dans la chambre du comte de +Guiche, avec lequel ils le trouvèrent couché. «Vous voyez, mes amis, +leur dit Manicamp, que je tâche de profiter des choses que vous dites +hier touchant le mépris du monde. J'ai déjà gagné sur moi d'en +mépriser la moitié, et j'espère que dans peu de temps, hors mes amis +particuliers, que je ne ferai pas grand cas de l'autre.--Souvent on +arrive à même fin par différentes voies, lui répondit Bussy. Pour moi +je ne condamne point vos manières: chacun se sauve à sa guise; mais je +n'irai point à la béatitude par le chemin que vous tenez.--Je +m'étonne, dit Manicamp, que vous parliez comme vous faites, et que +madame de Sévigny ne vous ait pas rebuté d'aimer les femmes.--Mais, à +propos de madame de Sévigny, dit Vivonne, je vous prie de nous dire +pourquoi vous rompîtes avec elle, car on en parle différemment. Les +uns disent que vous étiez jaloux du comte du Lude, et les autres que +vous la sacrifiâtes à madame de Monglas, et personne n'a cru, comme +vous l'avez dit tous deux, que ce fût une raison +d'intérêt[149].--Quand je vous aurai fait voir, répliqua Bussy, qu'il +y a six ans que j'aime madame de Monglas, vous croirez bien qu'il +n'entroit point d'amour dans la rupture qui se fit l'année passée +entre madame de Sévigny et moi.--Ah! mon cher, interrompit Vivonne, +que nous vous serions obligés si vous vouliez prendre la peine de nous +conter une histoire amoureuse! Mais auparavant, dites-nous, s'il vous +plaît, ce que c'est que madame de Sévigny, car je n'ai jamais vu deux +personnes s'accorder sur son sujet.--C'est la définir en peu de mots +que ce que vous dites là, répondit Bussy: on ne s'accorde point sur +son sujet parcequ'elle est inégale, et qu'une seule personne n'est pas +assez long-temps bien avec elle pour remarquer le changement de son +humeur; mais moi, qui l'ai toujours vue dès son enfance, je vous en +veux faire un fidèle rapport.» + + + + +LIVRE QUATRIÈME. + +HISTOIRE DE MADAME DE SÉVIGNY. + + +_Portrait de madame de Sévigny[150]._ + +Madame de Sévigny, continua-t-il, a d'ordinaire le plus beau teint du +monde, les yeux petits et brillants, la bouche plate, mais de belle +couleur; le front avancé, le nez semblable à soi, ni long ni petit, +carré par le bout; la mâchoire comme le bout du nez; et tout cela, qui +en détail n'est pas beau, est à tout prendre assez agréable. Elle a la +taille belle, sans avoir bon air; elle a la jambe bien faite, la +gorge, les bras et les mains mal taillés; elle a les cheveux blonds, +déliés et épais. Elle a bien dansé et a l'oreille encore juste; elle a +la voix agréable, elle sçait un peu chanter. Voilà, pour le dehors, à +peu près comme elle est faite. Il n'y a point de femme qui ait plus +d'esprit qu'elle, et fort peu qui en aient autant; sa manière est +divertissante. Il y en a qui disent que pour une femme de qualité, son +caractère est un peu trop badin. Du temps que je la voyois, je +trouvois ce jugement-là ridicule, et je sauvois son burlesque sous le +nom de gaîté; aujourd'hui qu'en ne la voyant plus son grand feu ne +m'éblouit pas, je demeure d'accord qu'elle veut être trop plaisante. +Si on a de l'esprit, et particulièrement de cette sorte d'esprit qui +est enjoué, on n'a qu'à la voir: on ne perd rien avec elle; elle vous +entend, elle entre juste en tout ce que vous dites, elle vous devine, +et vous mène d'ordinaire bien plus loin que vous ne pensez aller. +Quelquefois aussi on lui fait bien voir du pays; la chaleur de la +plaisanterie l'emporte. En cet état, elle reçoit avec joie tout ce +qu'on lui veut dire de libre, pourvu qu'il soit enveloppé; elle y +répond même avec mesure, et croit qu'il iroit du sien si elle n'alloit +pas au delà de ce qu'on lui a dit. Avec tant de feu, il n'est pas +étrange que le discernement soit médiocre: ces deux choses étant +d'ordinaire incompatibles, la nature ne peut faire de miracle en sa +faveur; un sot éveillé l'emportera toujours auprès d'elle sur un +honnête homme sérieux. La gaîté des gens la préoccupe. Elle ne jugera +pas si on entend ce qu'elle dit. La plus grande marque d'esprit qu'on +lui peut donner, c'est d'avoir de l'admiration pour elle; elle aime +l'encens, elle aime d'être aimée, et pour cela elle sème afin de +recueillir, elle donne de la louange pour en recevoir. Elle aime +généralement tous les hommes, quelque âge, quelque naissance et +quelque mérite qu'ils aient, et de quelque profession qu'ils soient; +tout lui est bon, depuis le manteau royal jusqu'à la soutane, depuis +le sceptre jusqu'à l'écritoire. Entre les hommes, elle aime mieux un +amant qu'un ami, et, parmi les amans, les gais que les tristes. Les +mélancoliques flattent sa vanité, les éveillés son inclination; elle +se divertit avec ceux-ci, et se flatte de l'opinion qu'elle a bien du +mérite d'avoir pu causer de la langueur à ceux-là. + +Elle est d'un tempérament froid, au moins si on en croit feu son mari: +aussi lui avoit-il l'obligation de sa vertu. Comme il disoit, toute sa +chaleur est à l'esprit. À la vérité, elle récompense bien la froideur +de son tempérament, si l'on s'en rapporte à ses actions; je crois que +la foi conjugale n'a point cette violence si l'on regarde l'intention. +C'est une autre chose, pour en parler franchement. Je crois que son +mari s'est tiré d'affaire devant les hommes, mais je le tiens cocu +devant Dieu. Cette belle, qui veut être à tous les plaisirs, a trouvé +un moyen sûr, à ce qu'il lui semble, pour se réjouir sans qu'il en +coûte rien à sa réputation. Elle s'est faite amie à quatre ou cinq +prudes, avec lesquelles elle va en tous les lieux du monde; elle ne +regarde pas tant ce qu'elle fait qu'avec qui elle est. En ce faisant, +elle se persuade que la compagnie honnête rectifie toutes ses actions; +et, pour moi, je pense que l'heure du berger, qui ne se rencontre +d'ordinaire que tête à tête avec toutes les femmes, se trouveroit +plutôt avec celle-ci au milieu de sa famille. Quelquefois elle refuse +hautement une partie de promenade publique pour s'établir à l'égard du +monde dans une opinion de grande régularité, et quelque temps après, +croyant marcher à couvert sur les refus qu'elle aura fait éclater, +elle fera quatre ou cinq parties de promenades particulières. Elle +aime naturellement les plaisirs; deux choses l'obligèrent quelquefois +de s'en priver: la politique et l'inégalité; et c'est par l'une ou par +l'autre de ces raisons-là que bien souvent elle va au sermon le +lendemain d'une assemblée. Avec quelques façons qu'elle donne de temps +en temps au public, elle croit préoccuper tout le monde, et s'imagine +qu'en faisant un peu de bien et un peu de mal, tout ce que l'on +pourroit dire, c'est que, l'un portant l'autre, elle est honnête +femme. Les flatteurs dont sa petite cour est pleine lui en parlent +bien d'autre manière; ils ne manquent jamais de lui dire qu'on ne +sçauroit mieux accorder qu'elle fait la sagesse avec le monde et le +plaisir avec la vertu. Pour avoir de l'esprit et de la qualité, elle +se laisse un peu trop éblouir aux grandeurs de la cour. Le jour que la +reine lui aura parlé, et peut-être demandé seulement avec qui elle +sera venue, elle sera transportée de joie, et long-temps après elle +trouvera moyen d'apprendre à tous ceux desquels elle se voudra attirer +le respect la manière obligeante avec laquelle la reine lui aura +parlé. Un soir que le roi venoit de la faire danser, et s'étant remise +à sa place, qui étoit auprès de moi: «Il faut avouer, me dit-elle, que +le roi a de grandes qualités; je crois qu'il obscurcira la gloire de +tous ses prédécesseurs.» Je ne pus m'empêcher de lui rire au nez, +voyant à quel propos elle lui donnoit ces louanges, et de lui +répondre: «On n'en peut douter, Madame, après ce qu'il vient de faire +pour vous.» Elle étoit alors si satisfaite de Sa Majesté que je la vis +sur le point, pour lui témoigner sa reconnoissance, de crier: Vive le +roi! + +Il y a des gens qui ne mettent que les choses saintes pour bornes à +leur amitié, et qui feroient tout pour leurs amis, à la réserve +d'offenser Dieu. Ces gens-là s'appellent amis jusqu'aux autels. +L'amitié de madame de Sévigny a d'autres limites: cette belle n'est +amie que jusqu'à la bourse; il n'y a qu'elle de jolie femme au monde +qui se soit deshonorée par l'ingratitude. Il faut que la nécessité lui +fasse grand'peur, puisque, pour en éviter l'ombre, elle n'appréhende +pas la honte. Ceux qui la veulent excuser disent qu'elle défère en +cela au conseil des gens qui sçavent que c'est que la faim et qui se +souviennent encore de leur pauvreté. Qu'elle tienne cela d'autrui ou +qu'elle ne le doive qu'à elle-même, il n'y a rien de si naturel que ce +qui paroît dans son économie. + +La plus grande application qu'ait madame de Sévigny est à paroître +tout ce qu'elle n'est pas. Depuis le temps qu'elle s'y étudie, elle a +déjà appris à tromper ceux qui ne l'avoient guère connue ou qui ne +s'appliquent pas à la connoître; mais, comme il y a des gens qui ont +pris en elle plus d'intérêt que d'autres, ils l'ont découverte et se +sont aperçus, malheureusement pour elle, que tout ce qui reluit n'est +pas or. + +Madame de Sévigny est inégale jusqu'aux prunelles des yeux et +jusqu'aux paupières; elle a les yeux de différentes couleurs, et, les +yeux étant les miroirs de l'âme, ces égaremens sont comme un avis que +donne la nature à ceux qui l'approchent de ne pas faire un grand +fondement sur son amitié. + +Je ne sçais si c'est parceque ses bras ne sont pas beaux qu'elle ne +les tient pas trop chers, ou qu'elle ne s'imagine pas faire une +faveur, la chose étant si générale; mais enfin les prend et les baise +qui veut. Je pense que c'est assez pour lui persuader qu'il n'y a +point de mal qu'elle croie qu'on n'y a point de plaisir. Il n'y a plus +que l'usage qui la pourroit contraindre, mais elle ne balance pas à le +choquer plutôt que les hommes, sçachant bien qu'ayant fait les modes, +quand il leur plaira la bienséance ne sera plus renfermée dans des +bornes si étroites. + +Voilà, mes chers, le portrait de madame de Sévigny. Son bien, qui +accommodoit fort le mien parceque c'étoit un parti de ma maison, +obligea mon père à souhaiter que je l'épousasse; mais, quoique je ne +la connusse pas alors si bien qu'aujourd'hui, je ne répondois point au +dessein de mon père: certaine manière étourdie dont je la voyais agir +me la faisoit appréhender, et je la trouvois la plus jolie fille du +monde pour être femme d'un autre. Ce sentiment-là m'aida fort à ne la +point épouser; mais, comme elle fut mariée un peu de temps après moi, +j'en devins amoureux, et la plus forte raison qui m'obligea d'en faire +ma maîtresse fut celle qui m'avoit empêché de souhaiter d'être son +mari. + +Comme j'étois son proche parent, j'avois un fort grand accès chez +elle, et je voyois les chagrins que son mari lui donnoit tous les +jours. Elle s'en plaignoit à moi bien souvent et me prioit de lui +faire honte de mille attachemens ridicules qu'il avoit. Je la servis +en cela quelque temps fort heureusement; mais enfin le naturel de son +mari l'emporta sur mes conseils. De propos délibéré je me mis dans la +tête d'être amoureux d'elle, plus par la commodité de la conjoncture +que par la force de mon inclination. Un jour donc que Sévigny m'avoit +dit qu'il avoit passé la veille la plus agréable nuit du monde, non +seulement pour lui, mais pour la dame avec qui il l'avoit passée: +«Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce n'est pas avec votre cousine: +c'est avec Ninon[151].--Tant pis pour vous, lui dis-je; ma cousine +vaut mille fois mieux, et je suis assuré que si elle n'étoit votre +femme elle seroit votre maîtresse.--Cela pourroit bien être», me +répondit-il. Je ne l'eus pas quitté que j'allai tout conter à madame +de Sévigny. «Il y a bien de quoi se vanter à lui! me dit-elle en +rougissant de dépit.--Ne faites pas semblant de sçavoir cela, lui +répondis-je, car vous en voyez la conséquence.--Je crois que vous êtes +fou, reprit-elle, de me donner cet avis, ou que vous croyez que je +sois folle.--Vous le seriez bien plus, Madame, lui répliquai-je, si +vous ne lui rendiez pas la pareille que si vous lui redisiez ce que je +vous ai dit. Vengez-vous, ma belle cousine; je serai de moitié de la +vengeance, car enfin vos intérêts me sont aussi chers que les miens +propres.--Tout beau, Monsieur le comte! me dit-elle; je ne suis pas si +fâchée que vous le pensez.» Le lendemain, ayant trouvé Sévigny au +Cours, il se mit avec moi dans mon carrosse. Aussitôt qu'il y fut: «Je +pense, dit-il, que vous avez dit à votre cousine ce que je vous contai +hier de Ninon, parcequ'elle m'en a touché quelque chose.--Moi! lui +répliquai-je, je ne lui en ai point parlé, Monsieur; mais, comme elle +a de l'esprit, elle m'a dit tant de choses sur ce chapitre de la +jalousie qu'elle rencontre quelquefois la vérité.» Sévigny, s'étant +rendu à une si bonne raison, me remit sur le chapitre de la bonne +fortune, et, après m'avoir dit mille avantages qu'il y avoit d'être +amoureux, il conclut par me dire qu'il le vouloit être toute sa vie, +et même qu'il l'étoit alors de Ninon autant qu'on le pouvoit être; +qu'il s'en alloit passer la nuit à Saint-Cloud avec elle et avec +Vassé[152], qui leur donnoit une fête, et duquel ils se moquoient +ensemble. Je lui redis ce que je lui avois dit mille fois, que, +quoique sa femme fût sage, il en pourroit faire tant qu'enfin il la +désespéreroit, et que, quelque honnête homme venant amoureux d'elle +dans le temps qu'il lui feroit de méchans tours, elle pourroit +peut-être chercher des douceurs dans l'amour et dans la vengeance +qu'elle n'auroit pas envisagées dans l'amour seulement. Et là-dessus, +nous étant séparés, je me retirai chez moi et j'écrivis cette lettre à +sa femme: + + +LETTRE. + +_Je n'avois pas tort hier, Madame, de me défier de votre imprudence; +vous avez dit à votre mari ce que je vous dis. Vous voyez bien que ce +n'est pas pour mes intérêts que je vous fais ce reproche, car tout ce +qui m'en peut arriver est de perdre son amitié; et pour vous, Madame, +il y a bien plus à craindre. J'ai pourtant été assez heureux pour le +désabuser. Au reste, Madame, il est tellement persuadé qu'on ne peut +être honnête homme sans être toujours amoureux, que je désespère de +vous voir jamais contente si vous n'apprenez qu'à être aimée de lui. +Mais que cela ne vous alarme pas, Madame; comme j'ai commencé de vous +servir, je ne vous abandonnerai pas en l'état où vous êtes. Vous +sçavez que la jalousie a quelquefois plus de vertu pour retenir un +coeur que les charmes et que le mérite. Je vous conseille d'en +donner à votre mari, ma belle cousine, et pour cela je m'offre à vous. +Si vous le faites revenir par là, je vous aime assez pour recommencer +mon premier personnage de votre agent auprès de lui, et me faire +sacrifier encore pour vous rendre heureuse; et, s'il faut qu'il vous +échappe, aimez-moi, ma cousine, et je vous aiderai à vous venger de +lui en vous aimant toute ma vie._ + + +Le page à qui je donnai cette lettre, l'étant allé porter à madame de +Sévigny, la trouva endormie; et, comme il attendoit qu'on l'éveillât, +Sévigny[153] arriva de la campagne. Celui-ci ayant sçu de mon page, +que je n'avois point instruit là-dessus, ne prévoyant pas que le mari +dût arriver sitôt, ayant sçu, dis-je, qu'il avoit une lettre à rendre +de ma part à sa femme, la lui demanda sans rien soupçonner, et, +l'ayant lue à l'heure même, lui dit de s'en retourner, et qu'il n'y +avoit nulle réponse à faire. Vous pouvez juger comme je le reçus, et +je fus sur le point de le tuer, voyant le danger où il avoit exposé ma +cousine, et je ne dormis pas une heure cette nuit-là. Sévigny, de son +côté, ne la passa pas meilleure que moi; et le lendemain, après de +grands reproches qu'il fit à sa femme, il lui défendit de me voir. +Elle me le manda, et qu'avec un peu de patience tout cela +s'accommoderoit un jour. + +Six mois après, Sévigny fut tué en duel par le chevalier +d'Albret[154]. Sa femme parut inconsolable de sa mort. Les sujets de +le haïr étant connus de tout le monde, on crut que sa douleur n'étoit +que grimace. Pour moi, qui avois plus de familiarité avec elle que les +autres, je n'attendis pas si long-temps qu'eux à lui parler de choses +agréables, et bientôt après je lui parlai d'amour, mais sans façon et +comme si je n'eusse jamais fait autre chose. Elle me fit une de ces +gracieuses réponses d'oracle que les femmes font d'ordinaire dans les +commencemens, que ma passion, qui étoit assez tranquille, me fit +paroître peu favorable; peut-être aussi l'étoit-elle, je n'en sçais +rien. Que si madame de Sévigny n'avoit pas intention de m'aimer, on ne +peut pas avoir plus de complaisance pour elle que j'en eus en ce +rencontre. Cependant, comme j'étois son plus proche parent du côté le +plus honorable, elle me fit mille avances pour être son mari; et moi, +qui lui trouvois une manière d'esprit qui me réjouissoit, je ne fus +pas fâché de demeurer sur ce pied-là auprès d'elle. Je la voyois +presque tous les jours, je lui écrivois, je lui parlois d'amour en +riant, je me brouillois avec mes plus proches pour servir de mon +crédit et de mon bien ceux qu'elle me recommandoit; enfin, si elle eût +eu besoin de tout ce que j'ai au monde, je lui aurois eu grande +obligation de me donner lieu de l'en assister. Comme mon amitié +ressembloit assez à l'amour, madame de Sévigny en fut assez satisfaite +tant que je n'aimai point ailleurs; mais le hasard, comme je vous +dirai ensuite, m'ayant fait aimer madame de Précy[155], ma cousine ne +me témoigna plus tant de tendresse qu'elle faisoit lorsqu'elle croyoit +que je n'aimois rien qu'elle. De temps en temps nous avions de petites +brouilleries, qui véritablement s'accommodoient, mais qui laissoient +dans mon coeur, et je crois dans le sien, des semences de division +au premier sujet que nous en aurions l'un ou l'autre, et qui même +étoient capables d'aigrir des choses indifférentes. Enfin, s'étant +présenté une occasion où j'avois besoin de madame de Sévigny, et où +sans son assistance j'étois en danger de perdre ma fortune, cette +ingrate m'abandonna et me fit en amitié la plus grande infidélité du +monde. Voilà, mes chers, ce qui me fit rompre avec elle; et, bien loin +de la sacrifier à madame de Monglas, comme on a dit, celle-ci, que +j'aimois il y avoit déjà long-temps, m'empêcha de faire tout l'éclat +que méritoit une telle ingratitude. Bussy ayant cessé de parler: +«Qu'est-ce que c'est donc, lui dit Vivonne, que tout ce que l'on dit +du comte du Lude et de madame de Sévigny? A-t-il été bien avec +elle?--Avant que vous répondre à ceci, reprit Bussy, il faut que vous +sçachiez ce que c'est que le comte du Lude. + + +_Portrait de monsieur le comte du Lude[156]._ + + +Il a le visage petit et laid, beaucoup de cheveux, la taille belle, et +il étoit né pour être fort gras; mais la crainte d'être incommodé et +désagréable lui a fait prendre des soins si extraordinaires pour +s'amaigrir qu'enfin il en est venu à bout. Véritablement sa belle +taille lui a coûté quelque chose de sa santé; il s'est gâté l'estomac +par les diètes qu'il a faites et le vinaigre dont il a usé. Il est +adroit à cheval, il danse bien, il fait bien des armes, il est brave, +il s'est fort bien battu contre Vardes, et on lui a fait injustice +quand on a douté de sa valeur. Le fondement de cette médisance est +que, toute la jeunesse de sa volée ayant pris parti dans la guerre, il +s'est contenté de faire une campagne en volontaire; mais cela vient de +ce qu'il est paresseux et aime ses plaisirs. En un mot, il a du +courage et n'a point d'ambition; il a l'esprit doux, il est agréable +avec les femmes, il en a toujours bien été traité et il ne les aime +pas long-temps. Les raisons que l'on voit de ses bonnes fortunes, +outre la réputation d'être discret, sont la bonne mine, et d'avoir de +grandes parties pour l'amour; mais ce qui le fait réussir partout +sûrement, c'est qu'il pleure quand il veut, et que rien ne persuade +tant les femmes qu'on aime que les larmes. Cependant, soit qu'il lui +soit arrivé des malheurs tête à tête, soit que ses envieux veulent que +ce soit sa faute de n'avoir point d'enfans, il ne déshonore pas trop +les gens qu'il aime. Madame de Sévigny est une de celles pour qui il a +eu de l'amour; mais, sa passion finissant lorsque cette belle +commençoit d'y répondre, ces contre-temps l'ont sauvée: ils ne se sont +pu rencontrer, et comme il l'a toujours vue du depuis, quoique sans +attachement, on n'a pas laissé de dire qu'elle l'avoit aimé; et bien +que cela ne soit pas vrai, c'étoit toujours le plus vraisemblable à +dire. Il a été pourtant le foible de madame de Sévigny, et celui pour +qui elle a eu plus d'inclination, quelque plaisanterie qu'elle en ait +voulu faire. Cela me fait ressouvenir d'un couplet de chanson qu'elle +fit, où elle faisoit parler ainsi madame de Sourdy[157], qui étoit +grosse: + + _On dit que vous avez tous deux + Ce qui rend un homme amoureux, + J'entends un honnête homme, + Et non pas celui que je sçai, + Qui ne sçait point le mal que j'ai._ + +Personne au monde n'a plus de gaîté, plus de feu, ni l'esprit plus +agréable qu'elle. Ménage[158], en étant devenu amoureux, et sa +naissance, son âge et sa figure l'obligeant de cacher son amour autant +qu'il pouvoit, se trouva un jour chez elle dans le temps qu'elle +vouloit sortir pour aller faire quelque emplette. Sa demoiselle +n'étant pas en état de la suivre, elle dit à Ménage de monter dans son +carrosse avec elle, et qu'elle ne craignoit point que personne en +parlât. Celui-ci badinoit en apparence, mais en effet étant fâché, lui +répondit qu'il lui étoit bien rude de voir qu'elle n'étoit pas +contente des rigueurs qu'elle avoit depuis si long-temps pour lui, +mais qu'elle le méprisât encore au point de croire qu'on ne pouvoit +dire rien de lui et d'elle. «Mettez-vous, lui dit-elle, mettez-vous +dans mon carosse. Si vous me fâchez, je vous irai voir chez vous.» +Comme Bussy achevoit ces dernières paroles, on vint dire à ces +messieurs que l'on avoit servi sur table. Ils allèrent dîner, et, le +repas s'étant passé avec la gaîté ordinaire, ils s'en allèrent dans le +parc, où ils ne furent pas plutôt qu'ils prièrent Bussy de leur +raconter l'histoire de madame de Monglas et de lui; ce que leur ayant +accordé, il commença de cette manière: + + + + +LIVRE CINQUIÈME. + +HISTOIRE DE Mme DE MONGLAS ET DE BUSSY. + + +Cinq ans avant la brouillerie de madame de Sévigny et moi, m'étant +trouvé au commencement de l'hiver à Paris, fort ami de la Feuillade et +de Darcy[159], nous nous mîmes tous trois dans la tête d'être +amoureux, et, parceque nous ne voulions pas que nos affaires nous +séparassent les uns des autres, nous jetâmes les yeux sur tout ce +qu'il y avoit de jolies femmes, pour voir si nous n'en pourrions point +trouver trois qui fussent aussi amies que nous ou qui le pussent +devenir. Nous ne cherchâmes pas long-temps sans rencontrer ce qu'il +nous falloit. Mesdames de Monglas, de Précy et de l'Isle[160] étoient +fort amies et fort aimables; mais comme peut-être eussions-nous eu de +la peine à nous accorder sur le choix, et que le mérite de ces dames +n'étoit pas si égal que nos inclinations nous portassent à les aimer +également, nous convînmes de faire trois billets de leurs trois noms, +de les mettre dans une bourse, et de nous en tenir, en les tirant, à +ce que le sort en ordonneroit. Madame de Monglas échut à la Feuillade, +madame de l'Isle à Darcy, et madame de Précy à moi. La fortune en ce +rencontre montra bien qu'elle est aveugle, car elle fit une faveur à +la Feuillade dont il ne connut pas si bien le prix que j'eusse fait; +mais il fallut me contenter de ce qu'elle m'avoit donné, et, comme je +n'avois vu que cinq ou six fois madame de Monglas, je crus que les +soins que j'allois rendre à madame de Précy effaceroient de mon âme +l'ébauche d'une passion. + +Nous nous embarquâmes donc auprès de nos maîtresses. La Feuillade, +ayant témoigné quinze jours ou trois semaines de l'amour à madame de +Monglas par des assiduités, se résolut enfin de lui en parler. D'abord +il trouva une femme qui, sans faire trop la sévère, lui parut si +naturellement ennemie des engagemens, qu'il faillit à désespérer de +réussir auprès d'elle, ou du moins d'y réussir promptement. Il ne se +rebuta point, et quelque temps après il la trouva plus incertaine, et +enfin il la pressa tant et lui parut si amoureux qu'elle lui permit +d'espérer d'être aimé quelque jour. Mais, avant que de passer outre, +il est à propos de faire la peinture de madame de Monglas et de la +Feuillade. + + +_Portrait de madame de Monglas[161]._ + +Madame de Monglas a les yeux petits, noirs et brillants, la bouche +agréable, le nez un peu troussé, les dents belles et nettes, le teint +trop vif, les traits fins et délicats, et le tour du visage agréable; +elle a les cheveux noirs, longs et épais; elle est propre au dernier +point, et l'air qu'elle souffle est plus pur que celui quelle respire; +elle a la gorge la mieux taillée du monde, les bras et les mains faits +au tour; elle n'est ni grande ni petite, mais d'une taille fort aisée, +et qui sera toujours agréable, si elle la peut sauver de l'incommodité +de l'embonpoint. Madame de Monglas a l'esprit vif et pénétrant, comme +son teint, jusqu'à l'excès; elle parle et elle écrit avec une facilité +surprenante, et le plus naturellement du monde; elle est souvent +distraite en conversation, et on ne lui peut dire guère de choses +d'assez grande conséquence pour occuper toute son attention; elle vous +prie de lui apprendre quelquefois une nouvelle, et, comme vous +commencez la narration, elle oublie sa curiosité, et le feu dont elle +est pleine fait qu'elle vous interrompt pour vous parler d'autre +chose. + +Madame de Monglas aime la musique et les vers; elle en fait d'assez +jolis; elle chante mieux que femme de France de sa qualité; personne +ne danse mieux qu'elle; elle craint la solitude; elle est bonne amie, +jusqu'à prendre brutalement le parti de ceux qu'elle aime quand on en +veut mal parler devant elle, et jusqu'à leur donner tout son bien +s'ils en avoient besoin; elle garde religieusement leurs secrets; elle +sçait fort bien vivre avec tout le monde; elle est civile comme il +faut que le soit une femme de qualité, et, quoiqu'elle aime assez à ne +fâcher personne, sa civilité tient plus de la gloire que de la +flatterie. Cela fait qu'elle ne gagne pas les coeurs sitôt que +beaucoup d'autres plus insinuantes; mais quand on connoît sa fermeté, +on s'attache bien plus fortement à elle. + + +_Portrait de monsieur de la Feuillade._ + +La Feuillade n'est pas tout à fait pour homme ce que madame de Monglas +est pour femme: ce sont des mérites différents. Celui-ci néanmoins a +quelques faux brillans qui peuvent éblouir d'abord les étourdis, mais +qui ne trompent pas les gens qui font des réflexions. Il a les yeux +bleus et vifs, la bouche grande, le nez court, les cheveux frisés et +un peu ardens, la taille assez belle, les genoux en dedans; il a trop +de vivacité, il parle fort et veut toujours être plaisant; mais il ne +fait pas toujours ce qu'il veut, cela s'entend avec les honnêtes gens: +car, pour le peuple et les esprits médiocres, avec qui il ne faut +qu'avoir toujours la bouche ouverte pour rire ou pour parler, il est +admirable; il a l'esprit léger, et le coeur dur jusqu'à +l'ingratitude; il est envieux, et c'est lui faire outrage que d'avoir +de la prospérité; il est vain et fanfaron, et à son avénement dans le +monde il nous avoit si souvent dit qu'il étoit brave qu'on faisoit +conscience d'en douter; cependant on fait conscience aujourd'hui de le +croire. + +Je vous ai dit que madame de Monglas, persuadée qu'il avoit une +violente passion pour elle, lui avoit laissé croire qu'il pouvoit +espérer d'être aimé. Tout autre que la Feuillade eût fait de cette +affaire la plus agréable affaire du monde; mais il étoit logé comme je +vous ai dit et n'aimoit que par boutades; il en faisoit assez pour +échauffer sa maîtresse, et trop peu pour lui faire prendre parti. +Quand je disois à cette belle qu'il l'aimoit fort, parceque la +Feuillade m'avoit prié devant elle de parler pour lui en son absence, +elle se moquoit de moi et me faisoit remarquer quelques endroits de +son procédé qui détruisoient les bons offices que je lui voulois +rendre. Je ne laissois pas de l'excuser, et, ne pouvant toujours +sauver sa conduite, je justifiois au moins ses intentions. Nous +étions, à peu près en ces termes, Darcy et moi, avec mesdames de Précy +et de l'Isle, c'est-à-dire qu'elles vouloient bien que nous les +aimassions; mais véritablement nous faisions mieux notre devoir auprès +d'elles que la Feuillade auprès de madame de Monglas. Enfin, trois +mois s'étant passés pendant lesquels cette belle se trouvoit plus +engagée par les choses que je lui avois dites en faveur de la +Feuillade que par l'amour qu'il lui avoit témoigné, il fallut que cet +amant allât servir à l'armée à un régiment d'infanterie qu'il avoit. +Cet adieu lui fit sentir qu'elle avoit dans le coeur pour la +Feuillade un peu plus de bonté qu'elle n'avoit cru jusque là: elle lui +en laissa voir quelque chose; mais, quoique c'en fût assez pour rendre +un honnête homme heureux, cela ne pouvoit pas choquer la vertu la plus +sévère. La Feuillade, en partant, lui fit mille protestations de +l'aimer toute sa vie, quand même elle s'opiniâtreroit toujours à ne +point répondre à sa passion, et lui et moi la pressâmes tant de lui +accorder la permission de lui écrire qu'elle y consentit. + +Quelque temps avant ce départ, m'apercevant que le commerce que +j'avois pour mon ami avec sa maîtresse m'avoit plus touché le coeur +pour elle en me la faisant connoître de plus près, et que les efforts +que j'avois faits pour aimer madame de Précy ne m'avoient point guéri +de madame de Monglas, je résolus de ne la plus voir si souvent, pour +n'être pas partagé sans cesse entre l'honneur et l'amour-propre. Tant +que la Feuillade fut à Paris, sa maîtresse ne prit pas garde que je la +voyois moins qu'à l'ordinaire; mais, lorsqu'il fut parti, elle connut +du changement en ma manière de vie, et cela la mit en peine, croyant +que ma retraite étoit une marque de refroidissement de la Feuillade, +de qui, même après son départ, elle n'avoit reçu aucune nouvelle. +Quelques jours après, m'ayant envoyé prier de l'aller trouver: «Que +vous ai-je fait, Monsieur, me dit-elle, que je ne vous vois plus? +Notre, ami a-t-il quelque part à vos absences?--Non, lui dis-je, +Madame; cela ne regarde que moi.--Comment! dit-elle, vous ai-je donné +quelque sujet de vous plaindre?--Non, Madame, lui répliquai-je; je ne +me sçaurois plaindre que de la fortune.» L'embarras avec lequel je dis +cela l'obligea de me presser de lui en dire davantage. «Eh quoi! +ajouta-t-elle, me cacherez-vous vos affaires, à moi, qui vous fais +voir tout ce que j'ai dans le coeur? Si cela étoit, je me plaindrois +de vous.--Ah! que vous êtes pressante! lui répondis-je; est-ce avoir +de la discrétion que d'arracher le secret à son ami, et ne +devriez-vous pas croire que je ne vous doive pas dire le mien, puisque +je ne vous le dis pas en l'état où je suis avec vous, ou plutôt ne le +devriez-vous pas deviner, Madame, puisque...--Ah! n'achevez pas! +m'interrompit-elle: j'ai peur de vous entendre; j'ai peur d'avoir +sujet de me fâcher et de perdre l'estime que je fais de vous.--Non, +non, Madame, lui dis-je: ne craignez rien; je suis en l'état que vous +ne voulez pas apprendre, et je ne laisse pas de faire mon devoir. +Mais, puisque nous en sommes venus si avant, je m'en vais vous dire +tout le reste. Aussitôt que je vous vis, Madame, je vous trouvai fort +aimable, et, chaque fois que je vous voyois ensuite, vous me +paroissiez plus belle que la dernière; je ne sentois pourtant encore +rien d'assez pressant dans ces commencemens pour m'obliger de vous +chercher, mais j'étois fort aise quand je vous rencontrois. La +première chose à quoi je m'aperçus que je vous aimois, Madame, ce fut +au chagrin que me donnoit votre absence; et comme j'étois sur le point +de m'abandonner à ma passion et de songer aux moyens de vous la faire +connoître, Darcy, la Feuillade et moi tirâmes au sort auprès de qui, +de vous, de madame de Précy et de madame de l'Isle, chacun de nous +s'attacheroit. Quoique ce que j'avois pour vous dans le coeur, +Madame, fût encore bien foible, je n'aurois pas mis au hasard une +chose de cette conséquence si je n'eusse été jusque là fort heureux; +mais enfin ma fortune changea pour ce coup, car vous échûtes à la +Feuillade, et j'aurois bien plus gagné de perdre toute ma vie qu'en ce +malheureux moment. Toute ma consolation fut, comme j'ai dit, que +l'attachement que j'allois avoir pour madame de Précy, que j'avois +autrefois aimée, m'arracheroit du coeur ce que j'y avois de commencé +pour vous, mais inutilement, Madame. Vous jugez bien que, le commerce +que l'intérêt de mon ami m'obligeoit d'avoir avec vous me donnant lieu +de vous connoître plus particulièrement et de remarquer en vous des +principes admirables pour l'amour, je ne pus me défaire d'une passion +que votre beauté seulement avoit fait naître. Lorsque la Feuillade me +pria de le servir, je sentis quelque chose au delà de la joie qu'on a +d'ordinaire de servir son ami, et je m'aperçus bientôt après que, sans +le vouloir tromper, j'étois ravi de me mêler de ses affaires, pour +avoir seulement le plaisir de vous voir de plus près. Il pouvoit à la +fin me donner d'effroyables peines. Cela, Madame, m'a obligé de vous +voir moins souvent, et, quoique vous n'y ayez pas pris garde, depuis +le départ de la Feuillade, il y a déjà plus de quinze jours que j'ai +retranché de mes visites. Ce n'est pas, Madame, que vous n'ayez pu +remarquer jusqu'ici que j'ai servi mon ami comme je me fusse servi +moi-même. Je l'ai justifié quelquefois lorsqu'il étoit apparemment +coupable, et que je pouvois, si j'eusse voulu, le ruiner auprès de +vous sans paroître infidèle, laissant faire le ressentiment de mille +fautes que vous prétendiez qu'il faisoit contre l'amour qu'il vous +avoit témoigné; mais je vous avoue que mon devoir me coûte trop en +vous voyant pour ne pas épargner, en ne vous voyant plus, tous les +efforts qu'il faut que je fasse auprès de vous. Au reste, Madame, je +ne vous aurois jamais dit les raisons de ma retraite si vous ne me les +aviez jamais demandées.--Il n'y a rien de plus honnête, Monsieur, me +répliqua madame de Monglas, que ce que vous faites aujourd'hui; mais +il faut achever de faire votre devoir. Vous devriez mander à votre ami +l'état de toutes choses, afin qu'il ne soit pas surpris quand il +apprendra peut-être par d'autres voies que vous ne me voyez presque +plus, et qu'il ne s'attende pas inutilement à vos bons offices auprès +de moi.» Et là-dessus, madame de Monglas m'ayant fait apporter de +l'encre et du papier, j'écrivis cette lettre: + + +LETTRE + +De Bussy à la Feuillade. + +_Puisque, de la manière que j'en use, l'amour que j'ai pour votre +maîtresse n'offense ni mon honneur ni l'amitié que je vous dois, je +puis bien sans honte vous l'apprendre, et, au contraire, je me +déshonorerois en vous le cachant. Sçachez que je n'ai pu voir +longtemps madame de Monglas sans l'aimer; que, m'en étant aperçu, j'ai +cessé de la voir, et que, m'envoyant chercher aujourd'hui pour sçavoir +de moi d'où pouvoit venir le sujet d'une retraite, je lui ai dit que +je l'aimois, mais que, pour ne rien faire contre mon devoir, je ne la +verrois plus. J'ai cru vous en devoir donner avis, afin que vous +preniez d'autres mesures auprès d'elle, et que vous voyiez, dans le +malheur qui m'est arrivé de devenir votre rival, que je ne suis point +indigne de votre amitié ni de votre estime._ + + +Ayant lu cette lettre à madame de Monglas: «Hé bien! Madame! lui +dis-je, ce procédé-là est-il net?--Ah! Monsieur! répliqua-t-elle, il +n'y a rien de si beau; mais, quoique je croie que vous avez la plus +belle âme du monde, il seroit bien difficile que, vous mêlant des +affaires de votre rival, trouvant mille raisons de vous rendre l'un à +l'autre de mauvais offices, et croyant profiter de nos brouilleries, +vous résistassiez dans l'amour que vous avez pour moi à la tentation +de nous mettre mal ensemble; et comme vous avez de l'esprit, il ne +seroit pas malaisé de faire en sorte qu'il parût que l'un ou l'autre +eût tort, et de rejeter sur l'un de nous deux, ou sur la fortune, le +malheur dont vous seul seriez la cause, quand même votre ami cesseroit +de m'aimer par sa propre inconstance. Après ce que je sçais de vous, +je croirois toujours, si vous vous mêliez de nos affaires, que ce +seroit par vos artifices. Vous avez donc bien raison, Monsieur, de ne +me plus voir; et, quoique je perde infiniment en ce rencontre, je ne +puis m'empêcher de louer cette action.» Après quelques autres discours +sur cette matière, je sortis pour envoyer la lettre que j'avois écrite +à la Feuillade, et dix jours après voici la réponse que j'en reçus: + + +RÉPONSE + +De la Feuillade à Bussy. + +_Vous avez fait votre devoir, mon cher, et je vais faire le mien. J'ai +plus de confiance en vous que vous-même. Je vous prie donc de voir +toujours madame de Monglas et de me servir auprès d'elle. Quand on est +aussi délicat sur l'intérêt que vous me le paroissez, on est +assurément incapable de le trahir; mais quand le mérite de madame de +Monglas vous auroit tellement aveuglé que vous ne seriez plus en état +de vous en retirer, je vous excuserois volontiers sur les nécessités +qu'il y a de l'aimer quand on la connoît parfaitement._ + + +Avec cette lettre, il y en avoit encore une pour madame de Monglas. La +voici: + + +LETTRE + +De la Feuillade à madame de Monglas. + +_Je ne suis pas surpris, Madame, d'apprendre que mon ami vous aime; je +m'étonnerois bien plus qu'un honnête homme qui vous voit et qui vous +parle tous les jours conservât son coeur auprès de tant de mérite. +Il me mande qu'il ne vous veut plus voir de peur de succomber à +l'inclination qu'il a pour vous, et moi je le prie de ne se pas +retirer, sur l'assurance que j'ai qu'il aura plus de force qu'il ne +pense, et que, quand même il ne pourroit plus résister, vous ne +donneriez pas votre coeur à un traître après l'avoir refusé au plus +fidèle amant du monde._ + + +Aussitôt que j'eus reçu ces deux lettres, je les allai porter à madame +de Monglas; mais, pour ne pas nuire à mon ami, de qui la maîtresse +étoit fort délicate, j'effaçai toute la fin de la lettre qu'il +m'écrivit, depuis l'endroit où il me mandoit que quand le mérite de +madame de Monglas m'auroit tellement aveuglé que je ne serois pas en +état de me retirer, il m'excuseroit sur la nécessité qu'il y avoit de +l'aimer quand on la connoissoit bien. J'eus peur qu'elle ne jugeât +comme moi que cet endroit ne fût fort galant, mais peu tendre.--Vous +avez raison, répondit le comte de Guiche, et non seulement cet +endroit, mais les deux lettres, me paroissent bien écrites, mais +indifférentes.--La suite, répliqua Bussy, ne vous désabusera pas. + +Vous sçaurez donc, continua-t-il, que madame de Monglas, voyant cette +rature, me demanda ce que c'étoit. Je lui dis que la Feuillade me +parloit d'une affaire de conséquence qui me regardoit. «Puisqu'il +souhaite, me dit-elle, que vous continuiez de me voir, j'y consens; +mais Monsieur, c'est à condition que vous ne me parlerez jamais des +sentimens que vous avez pour moi.--Je le ferai, puisque vous le +voulez, lui répliquai-je. Ce n'est pas que je ne vous en dusse parler +sans vous devoir être suspect, car, quoique je vous aime plus que ma +vie, si, pour reconnoître mon amour, vous méprisiez celui de mon ami, +en cessant de vous estimer je cesserois de vous aimer aussi. Ce n'est +pas assurément à cause que vous êtes belle, Madame, c'est encore +parceque vous n'êtes pas coquette, que je vous aime.--Je le crois, +Monsieur, me dit-elle; mais, puisque vous ne désirez ni ne prétendez +rien, ne m'aimez plus, car qu'est-ce qu'un amour sans désirs et sans +espérance?--Je ne prétends rien, lui dis-je, mais j'espère et je +désire.--Et que pourriez-vous désirer? reprit-elle.--Je souhaite, +répliquai-je, que la Feuillade ne vous aime plus et que cela vous soit +indifférent.--Et quand cela seroit, reprit-elle, croiriez-vous en être +plus heureux?--Je ne sçais si je le serois, Madame, lui dis-je; mais +au moins en serois-je plus près que je ne suis.» Et là-dessus je fis +ce couplet de chanson: + + _Si vous aimer seulement + Est un assez grand tourment, + Vous pouvez juger du mal + Que l'on a quand il faut être + Confident de son rival._ + +Ce qui me consoloit un peu dans la vue de toutes les peines que me +donnoit un amour sans espérance, c'est que j'étois sur le point +d'avoir la charge de mestre de camp général de la cavalerie, et que, +cette charge m'obligeant d'aller bientôt à l'armée, l'honneur me +guériroit d'un amour qui n'étoit pas heureux. Quelques jours avant que +de partir, je voulus adoucir le chagrin que me donnoit la violence que +je me faisois à cacher ma passion, et, pour cet effet, je donnai à +madame de Sévigny une fête si belle et si extraordinaire que vous +serez assurément bien aises que je vous en fasse la description. + +Premièrement, figurez-vous dans le jardin du Temple[162] que vous +connoissez un bois que deux allées croisent à l'endroit où elles se +rencontrent; il y avoit un assez grand rond d'arbres, aux branches +desquels on avoit attaché cent chandeliers de cristal; dans un des +côtés de ce rond on avoit dressé un théâtre magnifique, dont la +décoration méritoit bien d'être éclairée comme elle étoit, et l'éclat +de mille bougies, que les feuilles des arbres empêchoient de +s'échapper, rendoit une lumière si vive en cet endroit que le soleil +ne l'eût pas éclairé davantage. Aussi, par cette même raison, les +environs en étoient si obscurs que les yeux n'y servoient de rien. La +nuit étoit la plus tranquille du monde. D'abord la comédie commença, +qui fut trouvée fort plaisante. Après ce divertissement, vingt-quatre +violons, ayant joué des ritournelles, jouèrent des branles, des +courantes et des petites danses. La compagnie n'étoit pas si grande +qu'elle étoit bien choisie; les uns dansoient, les autres voyoient +danser, et les autres, de qui les affaires étoient plus avancées, se +promenoient avec leurs maîtresses dans des allées où l'on se touchoit +sans se voir. Cela dura jusqu'au jour, et, comme si le ciel eût agi de +concert avec moi, l'aurore parut quand les bougies cessèrent +d'éclairer. Cette fête réussit si bien qu'on en manda les +particularités partout, et, à l'heure qu'il est, on en parle avec +admiration. Il y en eut qui crurent que madame de Sévigny, en ce +rencontre, n'étoit que le prétexte de madame de Précy; mais la vérité +fut que je donnai cette fête à madame de Monglas sans lui oser dire, +et je crois qu'elle s'en douta sans m'en rien témoigner. Cependant je +badinois avec elle devant le monde; je lui disois toujours quelques +douceurs en riant, et je lui fis ce couplet de sarabande, que vous +avez ouï dire assurément: + + _De tout côté + On vous désire, + Mais quand vos yeux ôtent la liberté, + On veut aussi que votre âme soupire. + Sur votre coeur j'ai fait une entreprise, + Et ma franchise[163] + Ne tient à rien; + Mais j'ai bien peur, adorable Bélise, + Que votre coeur soit plus dur que le mien._ + +Vous jugez bien qu'ayant ces sentimens pour madame de Monglas, mes +soins pour madame de Précy étoient médiocres; je vivois pourtant le +mieux du monde avec elle, et mon peu d'empressement s'accordoit fort +bien avec sa tiédeur. Cependant, lorsqu'elle commença à soupçonner que +j'aimois madame de Monglas, elle se réchauffa pour moi et fut fâchée +quand elle vit que je ne faisois pas de même pour elle. J'admirai +là-dessus le caprice des dames: elles ont du chagrin de perdre un +amant qu'elles ne veulent pas aimer. Mais avec tout cela ce que +faisoit madame de Précy n'étoit pas si surprenant que ce que faisoit +madame de l'Isle. J'avois parlé d'amour à la première, et il n'étoit +pas fort étrange qu'elle y prît quelque intérêt; mais pour madame de +l'Isle, à qui je n'avois jamais témoigné que de l'amitié, je ne puis +assez m'étonner de la manière dont vous allez entendre qu'elle en usa. +Sitôt qu'elle soupçonna mon amour pour madame de Monglas, il n'y a pas +de ruses dont elle ne se servît pour s'en bien éclaircir; elle me +disoit quelquefois en riant que j'en étois amoureux. Tantôt elle m'en +disoit du bien, et, parceque je craignois qu'elle ne voulût par là +découvrir ce que j'avois dans le coeur, j'étois assez réservé sur +ses louanges; une autre fois elle en disoit du mal, et moi, qui étois +bien aise d'apprendre à madame de Monglas qu'elle étoit trompée de +s'attendre à l'amitié de madame de l'Isle, ayant trouvé celle-ci en +mille autres rencontres trahissant madame de Monglas, je la laissois +dire et lui donnois une audience favorable pour lui faire croire que +j'y prenois plaisir. Enfin, ne pouvant plus souffrir une fois +l'emportement qu'elle avoit contre elle, j'en avertis madame de +Monglas, ce qui fut cause qu'elles rompirent ensemble, et que dans la +suite cette belle eut toutes les raisons du monde de croire que +j'avois véritablement de l'amour pour elle. + + + + +MAXIMES D'AMOUR + + + +MAXIMES D'AMOUR[164] + +QUESTIONS + +SENTIMENS ET PRÉCEPTES + +PREMIÈRE PARTIE. + +DE L'AMOUR QUI ESPÈRE. + +_Sçavoir ce que c'est que l'amour._ + + Vous qui vivez comme des bêtes, + Quand vous soupirez nuit et jour, + Et ne sçavez ce que vous faites, + Amans, quand vous faites l'amour, + Votre ignorance est extrême. + + Mais sçachez, pour en sortir, + Que l'amour est un désir + D'être aimé de ce qu'on aime. + + +_Sçavoir de quelle manière il faut que les dames se conduisent pour ne +se pas perdre de réputation en aimant._ + + Beau sexe où tant de grâce abonde, + Qui charmez la moitié du monde, + Aimez, mais d'un amour couvert, + Qui ne soit jamais sans mystère: + Ce n'est pas l'amour qui vous perd, + C'est la manière de le faire. + +_Sçavoir s'il y a des secrets pour être aimé._ + + Si vous voulez rendre sensible, + L'objet dont vous êtes charmé + (Pourvu que dans le coeur il n'ait rien d'imprimé), + La recette en est infaillible, + Aimez! et vous serez aimé. + + +_Sçavoir si l'on peut espérer à la fin de se faire aimer d'une +coquette._ + + Si vous aimez une coquette + Qui soit insensible à vos maux, + Qui vous flatte, puis vous maltraite, + Et vous accable de rivaux, + Ne vous rebutez point (quelque sot s'iroit pendre), + Ne vous rebutez pas, vous la verrez changer; + Attendez l'heure du berger: + Tout vient à point qui peut attendre. + + +_Sçavoir quel est l'effet des larmes en amour._ + + Pleurez, amans, aux pieds de vos maîtresses, + Si vous voulez attirer leurs tendresses. + Qui pleure quand il faut des pleurs + En amour est maître des coeurs. + + +_Sur le même sujet._ + + Amans qui n'avez point de charmes + Ni de grâce à vous exprimer, + Si vous voulez vous faire aimer, + Apprenez à verser des larmes. + Les sots qui pleurent à propos + Sont souvent préférés aux diseurs de bons mots. + +_Sçavoir si l'on peut discerner le vrai amant d'avec le faux._ + + Lorsque l'on veut examiner + (Sans prendre intérêt dans l'affaire) + Le faux amant et le sincère, + Il est aisé de deviner. + Il n'en est pas de même, + Belle Iris, quand on aime; + Et voulez-vous sçavoir comment? + En ce cas là l'aveuglement + D'ordinaire est extrême: + Et qu'un trompeur à point nommé, + Persuade quand il soupire? + C'est qu'on désire d'être aimé, + Et qu'on croit tout ce qu'on désire. + + +_Sçavoir si les grands plaisirs de l'amour sont dans la tête ou dans +les sens._ + + Je ne borne pas aux désirs + La passion la plus honnête, + Mais en amour les grands plaisirs + Sont dans la tête. + + +_Sçavoir quelles sont les véritables marques d'une grande passion._ + + Vous demandez chaque jour + Quelles sont d'un grand amour + Les preuves indubitables: + Les soins, les empressemens, + Sont les marques véritables + Des véritables amans. + + +_Sçavoir s'il se faut voir long-temps pour s'aimer._ + + C'est dans les premiers jours qu'on se sent enflammer; + Quand on attend plus tard, il n'en va pas de même: + Si l'on voit quelque temps les gens sans les aimer, + Rarement on les aime. + + +_Sur le même sujet._ + + Vous nous dites d'un ton de maître + Que pour aimer il faut connoître. + Voulez-vous sçavoir justement, + Ce qu'enseigne l'expérience? + L'amour vient de l'aveuglement, + L'amitié de la connoissance. + + +_Sçavoir si l'on a toujours l'idée présente de son amant ou de sa +maîtresse en leur absence._ + + Lorsque l'on aime extrêmement, + Et qu'on languit dans une absence, + Iris, on songe incessamment + À la cause de sa souffrance; + Mais, si parfois on s'en dispense + (Si l'on peut citer des dictons), + On en revient bien tôt à ses moutons. + + +_Sçavoir lequel est le plus difficile, de passer de l'amitié à +l'amour, ou de retourner de l'amour à l'amitié._ + + Je tiens qu'il est fort difficile + Quand on a tendrement soupiré plus d'un jour, + De faire à l'amitié retour; + Mais on n'en voit pas un de mille + D'une longue amitié passer jusqu'à l'amour. + + +_Sçavoir quelle différence il y a de l'amour des hommes à celui des +femmes._ + + L'amour de la maîtresse a de la violence, + Je le sçais par expérience, + Je le pourrois justifier. + Iris, s'il a de la constance, + Je ne dis pas ce que j'en pense; + Mais vous ne me sçauriez nier + Que l'amant n'aime le dernier. + + +_Sçavoir s'il est vrai que l'amour rend les gens fous._ + + Vous qui prônez incessamment + Qu'on est fou quand on est amant, + Apprenez en une parole + Ce que l'amour est en effet: + Il est fou dans un âme folle, + Et sage dans un coeur bien fait. + + +_Sur le même sujet._ + + Je suis contre ce sentiment + Qu'on est fou quand on est amant: + On peut fort bien, lorsque l'on aime, + Avoir encor de la raison; + Mais, alors qu'en tous lieux et qu'en toute saison + La prudence est extrême, + L'amour n'est pas de même. + + +_Sçavoir si une grande amitié est compatible avec un grand amour pour +deux personnes différentes._ + + Lorsque l'amour nous remplit bien, + Hors cela nous ne sentons rien; + Quand on a pour Tircis une extrême tendresse, + On n'aime Philis qu'à demi; + Enfin, sur ce chapitre on ôte à sa maîtresse + Tout ce qu'on donne à son ami. + + +_Sçavoir si l'on peut apprendre à aimer par règles comme l'on apprend +les autres choses._ + + Quand à m'aimer je vous convie, + Vous m'en demandez des leçons. + Il n'y faut pas tant de façons, + Ayez-en seulement envie: + L'amour sçaura bien vous former; + Aimez, et vous sçaurez aimer. + + +_Sçavoir en quel endroit on aime mieux: à la cour, à la ville ou la +campagne._ + + D'ordinaire à la cour les coeurs sont tourmentés + De l'amour et de la fortune; + À la ville souvent on voit trop de beautés, + Pour être fort constant pour une; + Mais rien ne fait diversion, + Aux champs, à notre passion. + + +_Sçavoir pourquoi l'on voit si souvent des femmes de mérite aimer de +malhonnêtes gens, et d'honnêtes gens aimer des femmes sans mérite._ + + Lorsque l'on commence d'aimer, + On cache le désagréable, + On montre ce qu'on a d'aimable; + On veut plaire, on veut enflammer; + La plus aigre est douce et traitable. + Mais, après que l'un l'autre on a pu se charmer, + On ne se contraint plus, pas même aux bienséances; + Ensuite chacun se déplaît, + Mais, de peur en rompant de perdre ses avances, + On en demeure où l'on en est. + + +_Sçavoir quelle est la plus aimable maîtresse, de la prude ou de la +coquette._ + + Silvandre, dans l'incertitude + Quelle il aimeroit mieux, la coquette ou la prude, + Et ne pouvant enfin se résoudre à choisir, + Me demanda quelle victoire + Seroit plus selon mon désir. + Voulez-vous, lui dis-je, me croire? + La prude donne plus de gloire, + La coquette plus de plaisir. + + +_Sçavoir s'il faut prendre au pied de la lettre tout ce que disent les +amans._ + + L'hyperbole plaît aux amans, + Tout est siècle pour eux, ou bien tout est momens, + Et jamais au milieu leur calcul ne demeure: + Ils vont tous dans l'extrémité, + Ils disent que leur bien ne dure qu'un quart d'heure + Et leur mal une éternité. + + +_Sçavoir si un grand amour peut compâtir avec une grande gaieté._ + + Tircis, quand tu viens voir Caliste, + Tu lui parois toujours content; + Cependant il est très constant + Que qui dit amoureux dit triste. + Prends donc un air plus sérieux; + Fais voir ton amour dans tes yeux: + Car, tant que l'on te verra rire, + On ne croira jamais que tu désire. + + +_Sur le même sujet._ + + Je ne veux pas, Iris, que sans cesse on soupire; + Mais, lorsqu'un grand amour a bien surpris un coeur, + Quoiqu'on soit plus content, on aime moins à rire, + Et le véritable air est celui de langueur. + + +_Sçavoir quels sont les tempéramens les plus propres à l'amour._ + + Tous les tempéramens sont propres à l'amour, + Mais véritablement les uns plus que les autres. + Amans pleins de langueur, ne changez pas les vôtres + Avec les gens de feu; vous perdrez au retour. + De ceux-ci la chaleur a plus de violence, + Mais d'ordinaire ils ont moins de persévérance, + Et, quand ils aimeroient aussi fidèlement, + Toujours font-ils l'amour moins agréablement. + Je leur conseillerois, en changeant leur nature, + De prendre, afin de plaire en de certains momens, + De la langueur au moins le ton et la figure: + Car, en se contraignant dans les commencemens, + Enfin ils pourroient fort bien prendre + Et l'air et la manière tendre. + +_Sçavoir s'il est vrai qu'un amant ne soit jamais content._ + + + Lorsque l'on commence d'aimer, + Pour l'objet aimé l'on soupire; + Si tôt qu'on a pu l'enflammer, + La crainte de le perdre est un cruel martyre: + De sorte qu'il est vrai de dire + Qu'on n'est jamais content quand on est amoureux, + Mais que qui n'aime pas est encor moins heureux. + + +_Sçavoir si le désir de plaire n'est pas une suite du dessein +d'aimer._ + + Vous voulez qu'on vous trouve belle, + Cependant vous êtes cruelle + Et vous nous assurez qu'on ne peut vous charmer; + Je ne vous crois pas trop sincère: + Car, enfin, lorsque l'on veut plaire, + C'est signe que l'on veut aimer. + + +_Sçavoir lequel est le plus sûr à une dame pour se faire fort aimer, +d'être facile ou difficile à se rendre._ + + Si vous voulez nos coeurs jusqu'à l'éternité, + Et ne trouver jamais la fin de nos tendresses, + Faites-vous bien valoir par la difficulté: + Car ce qui fait durer nos feux pour nos maîtresses + (Outre leur complaisance et leur fidélité), + C'est la peine et le temps qu'elles nous ont coûté. + + +_Sçavoir ce qu'on doit croire du dépit d'un amant._ + + Lorsqu'à nos voeux la belle Iris contraire + Se rit des maux que l'on souffre en l'aimant, + On fait dessein, au fort de sa colère, + De la quitter, et l'on en fait serment; + Mais des sermens que le dépit fait faire + Contre un objet qu'on aime chèrement, + Autant en emporte le vent! + + +_Sçavoir si le plus de mérite est préférable au plus d'amour._ + + Vous souhaitez que je vous die + Qui je choisirois pour amant, + D'un homme d'un petit génie, + Qui m'aimeroit infiniment, + Ou d'un homme à mérite rare, + Qui m'aimeroit par manière d'acquit. + Puisqu'il faut que je me déclare, + Je baiserois les mains au bel esprit. + En voici la raison, Carite, + Raison plus claire que le jour: + Il est bon en amour d'avoir bien du mérite, + Mais nécessairement il y faut de l'amour. + + +_Sçavoir si l'on peut aimer sans espérance._ + + Lorsque vous trouvez un amant + Qui vous dit que sous votre empire + Son coeur incessamment soupire + Sans espoir de soulagement, + Sous une modeste apparence + Il vous veut surprendre en effet: + Car, pour aimer sans espérance, + Personne ne l'a jamais fait. + + +_Sçavoir comment une femme en doit user lorsqu'un homme qu'elle ne +veut pas aimer lui écrit._ + + Quand quelque galant vous écrit + Dont vous méprisez la conquête, + Vous croyez être fort honnête + De lui mander que ce qu'il dit + Ne fait que vous rompre la tête, + Apprenez que c'est une erreur, + Et qu'en de telles conjonctures, + Iris, c'est faire une faveur + Que de répondre des injures. + + +_Sçavoir s'il convient à un homme d'être un peu bizarre avant que +d'être aimé._ + + Je tiens qu'on a peu de raison + D'être tyran étant patron: + Le bon succès en est fort rare; + Mais il faut qu'on soit insensé + Pour vouloir faire le bizarre + Avant qu'on soit récompensé. + + +_Sçavoir si c'est une nécessité qu'il faille aimer une fois en sa +vie._ + + Il faut avoir un jour, + Belle Iris, de l'amour, + Ou comme un bien fort désirable, + Ou comme un mal inévitable. + + +_Sçavoir si l'on peut avoir une forte passion pour deux personnes en +même temps._ + + Tout ce que nous a voulu dire + L'auteur de la Philis de Scire + N'est rien qu'un jeu d'esprit: + Car je tiens qu'il est impossible + D'être pour deux objets en même temps sensible: + Qui partage l'amour aussi tôt le détruit. + + +_Sçavoir quel est l'équipage nécessaire à un amant._ + + Vous qui sous l'amoureux empire + Voulez vous donner tout entier, + Ayez et soie, et plume, et cire, + De bonne encre et de bon papier: + Car un amant dont l'écritoire + N'est pas toujours en bon état, + C'est un homme cherchant la gloire + Qui va sans armes au combat. + + + + +MAXIMES D'AMOUR + +QUESTIONS + +SENTIMENS ET PRÉCEPTES + +SECONDE PARTIE. + +DE L'AMOUR QUI JOUIT. + + +_Sçavoir quelle est la force de la sympathie._ + + Iris, quand du destin la volonté suprême + A fait de notre amour l'infaillible complot, + Sitôt que l'on se voit, le coeur dit que l'on s'aime, + Et l'on le croit au premier mot. + + +_Sçavoir ce qui témoigne le plus d'amour, de l'extrême jalousie ou de +l'extrême confiance._ + + Quoi! serez-vous toujours contente? + Ne vous plaindrez-vous point de moi? + Ah! votre flamme, Iris, n'est pas fort violente, + Car un grand amour nous tourmente, + Et souvent sans raison nous donne de l'effroi. + Enfin, l'extrême confiance + Tient beaucoup de l'indifférence. + + +_Sur le même sujet._ + + Je craindrois fort une maîtresse + Dont la fausse délicatesse + Et le coeur trop rempli d'amour + Me tourmenteroient nuit et jour. + C'est un grand bourreau de la vie + Que l'excès de la jalousie; + Mais je tiens qu'on seroit encor plus tourmenté + De l'extrême tranquillité. + + +_Sçavoir quand il faut que les honnêtes gens soient jaloux, et quand +il faut qu'ils rompent._ + + Je veux qu'à sa maîtresse un amant se confie, + Et que, pour toute jalousie, + Il soit quelquefois alarmé + De n'être pas assez aimé. + Mais, si la dame est inquiète + Que l'amant la trouve coquette, + Cela sans en pouvoir douter, + Je le condamne à la quitter. + + +_Sçavoir si c'est un grand mal à un amant que le mari de sa maîtresse +soit un peu jaloux._ + + Bien loin de me mettre en courroux + Contre votre mari jaloux, + Je l'aime, Iris, plus que ma vie; + C'est l'intendant de mes plaisirs: + Il donne par sa jalousie + De la chaleur à mes désirs. + + +_Sur le même sujet._ + + Quand, pour rompre notre commerce, + Votre esprit jaloux nous traverse, + Tircis, vous réveillez nos soins + Qui s'endormoient dans le ménage. + Si nous nous voyons un peu moins, + Nous nous aimons bien davantage. + + +_Sur le même sujet._ + + Ce que j'ai de plaisir avecque ma Silvie, + Je le dois à la jalousie + D'un mari qui par là réchauffe mon amour. + Le pouvoir que j'avois de la voir chaque jour + Me rendoit Langés[165] auprès d'elle; + Mais, si tôt qu'il m'eut dit de ne plus voir la belle, + Je la vis en secret, et je devins Saucour[166]. + + +_Sçavoir quelle est la raison, entre autres, pourquoi les passions +finissent, et le bon moyen de s'aimer toujours._ + + Je tiens que la possession + Fréquente, commode et tranquille, + Est la mort à la cour, aux champs et dans la ville, + De la plus grande passion. + Amans, donc, qui mourez d'envie + De vous aimer toujours, un peu de jalousie, + D'absence et de difficultés + Vous feront passer entêtés + Tout le reste de votre vie. + + +_Sçavoir sur quoi il faut rompre avec sa maîtresse._ + + On pardonne l'étourderie, + On peut même oublier mainte coquetterie + (Quoique ce soient d'amour les vrais péchés mortels); + Mais l'infidélité, jamais on ne l'oublie, + Et, comme on est ami jusqu'aux autels, + On est amant jusqu'à la perfidie. + + +_Sçavoir ce qu'on doit faire quand on s'aperçoit qu'on est moins +aimé._ + + Vous dites qu'il se faut attendre + D'être moins aimé chaque jour, + Et que, pour voir affoiblir un amour, + On n'en doit pas être moins tendre. + Pour moi, je tiens que c'est abus, + Et conseille alors l'inconstance, + Ne trouvant point de différence + Entre aimer moins ou n'aimer plus. + + +_Sçavoir s'il ne se faut rien pardonner en amour._ + + On seroit fort brutal de ne pardonner rien + Aux gens qu'on aime bien. + Au contraire, il est vraisemblable + Qu'après avoir été coupable + On sera désormais de faillir moins capable; + Mais, Iris, quand on voit qu'on retombe toujours, + On doit compter alors sur de foibles amours, + Et, sur de telles conjectures, + On peut prendre d'autres mesures. + + +_Sçavoir pour quelles raisons et de quelle manière on cesse d'aimer._ + + Je veux dire comment l'on peut quitter un jour, + Afin que les sots n'en abusent. + L'infidélité rompt l'amour, + Et les petites fautes l'usent. + + +_Sçavoir de quelle manière il faut qu'une maîtresse rompe avec son +amant qui l'aime encore._ + + Si vous voulez rompre vos chaînes + D'accord avecque votre amant, + Vous le pouvez fort aisément + Sans donner ni souffrir de peines; + Mais, si vous avez projeté + De faire une infidélité + Ou de quitter par lassitude + Un amant encore entêté, + Iris, il y faut de l'étude. + Faites naître quelque embarras; + Changez-vous, de peur d'un fracas, + En diseuse de patenôtres; + Mais ne faites point de faux pas, + Et surtout qu'il ne pense pas + Que vous l'abandonnez pour d'autres. + + +_Sçavoir de quelle manière on doit user sur les présens qu'on s'est +faits après qu'on a rompu avec aigreur._ + + Lorsque le commerce amoureux + Finit enfin avec rudesse, + Si l'amant, du temps de ses feux, + A fait des dons à sa maîtresse, + Il ne doit rien redemander, + Ni la maîtresse rien garder. + + +_Sçavoir comment on en doit user avec une maîtresse décriée, quoique +sage au fond._ + + Je ne dis pas, Iris, qu'un amant délicat + Rompe avec sa maîtresse, et même avec éclat, + Lorsque pour un rival l'infidèle soupire: + Cela s'en va sans dire; + Mais, si tout le monde en médit, + Encor que son amant connoisse + L'injustice au fond de ce bruit, + Qui ne vient que de l'air dont elle se conduit, + Il faut que sa délicatesse + Le force à quitter sa maîtresse. + + +_Sçavoir si une dame doit redemander ses lettres après qu'on a rompu +avec elle._ + + Demander vos poulets quand vous avez rompu + N'est pas d'une personne habile. + Cette demande est inutile, + Car on n'a jamais tout rendu; + Il vaut bien mieux, Iris, obliger au silence + Par une entière confiance. + + +_Sçavoir si l'on peut avec raison refuser d'écrire à un amant à qui on +a accordé les dernières faveurs._ + + Quand une dame, en se donnant soi-même, + Par une défiance extrême + Refuse à son amant des lettres de sa main, + Elle fait voir, tant elle est bête, + Qu'elle s'apprête + À le quitter du jour au lendemain, + Et mérite, en suivant cette fausse maxime, + De rencontrer un amant qui la prime, + Et qui, découvrant son secret, + Se fasse prendre sur le fait. + + +_Sçavoir de quelle conséquence sont les lettres en amour._ + + Amans aimés, qui n'avez d'autre envie + Que de passer en aimant votre vie, + Écrivez et matin et soir, + Écrivez quand vous allez voir, + Et, quoique vous alliez dire: Ha! que je vous aime! + Écrivez-le et donnez votre lettre vous-même. + Écrivez la nuit et le jour: + Les lettres font vivre l'amour. + + +_Sçavoir si une dame doit demander à son amant qu'il brûle ses lettres +ou qu'il les lui renvoie._ + + À votre amant ne demandez jamais + Qu'il vous envoie ou brûle vos poulets: + On doit estimer quand on aime, + Et l'on a tort de s'engager + Quand la défiance est extrême, + Ou seulement qu'on peut songer, + Iris, qu'un amant peut changer. + + +_Sçavoir comment un amant en doit user sur les lettres qu'il reçoit de +sa maîtresse._ + + Gardez, amant plein de tendresse, + Les lettres de votre maîtresse, + Non pour en abuser un jour, + Mais comme gage de l'amour; + Et là-dessus prenez bien garde + Que la belle ne vous regarde + Comme un impérieux vainqueur + Qui dans une injuste contrainte + La voudroit tenir par la crainte + Plutôt que par son propre coeur; + Et, pour lui mieux lever toutes les défiances, + Laissez entre ses mains, dans vos moindres absences, + Ses faveurs, ses lettres d'amour, + Le tout jusqu'à votre retour. + + +_Sçavoir s'il est vrai, comme quelques uns disent, que l'amour s'use +dans un coeur sans qu'on en sçache la raison._ + + Quand un amant vous dit que l'amour, malgré soi, + S'est usé dans son coeur, et qu'il ne sçait pourquoi, + Il vous dit une menterie; + Mais la raison qu'a cet amant + De finir sa galanterie + Vaut si peu qu'il n'a pas assez d'effronterie + Pour vous la dire librement. + Il craindroit de vous faire une trop grande offense + S'il vous disoit que l'inconstance + Vient de sa propre volonté: + Si bien qu'il croit vous moins déplaire + En vous parlant de cette affaire + Comme d'une nécessité. + Mais cependant la vérité, + Iris, est que, comme en soi-même + On sçait toujours pourquoi l'on aime, + Pour peu qu'on l'ait examiné, + Aussi jamais on ne se quitte + Sans raison, ou grande, ou petite. + + +_Sçavoir si, dans un grand sujet de plainte, un amant peut s'emporter +avec excès en parlant à sa maîtresse._ + + Lorsque une maîtresse coquette + Vous forcera de vous aigrir, + Il ne faut pas vous retenir; + Mais, dedans quelque état que le dépit vous mette, + Fuyez les termes insolens, + Qu'avec respect votre colère éclate. + Je ne défends pas qu'on la batte, + Car c'est affaire aux paysans, + Et je parle aux honnêtes gens. + + +_Sçavoir de quelle manière il se faut conduire avec la personne qu'on +aime quand on lui a donné sujet de se plaindre._ + + Lorsque l'on a fâché la personne qu'on aime, + Il faut avec un soin extrême + Tâcher de se raccommoder. + Si la chose peut succéder, + Il faut redoubler de caresses, + D'empressemens et de tendresses, + Et considérer un amant + Comme un pauvre convalescent, + De qui la santé délicate + Mérite bien que l'on le flatte. + + +_Sçavoir de quelle manière il faut que les amans aimés en usent avec +les maîtresses qui n'ont pas assez de soin de chasser leurs rivaux._ + + Auprès de la belle Climène, + Dont vous aurez gagné le coeur, + Si quelque rival vous fait peine, + Pour vous en délivrer employez la douceur; + Priez-la de vous en défaire. + Tircis, c'est là qu'il faut pleurer, + Ou, plutôt que de lui déplaire, + Offrez-lui de vous retirer. + Je suis fort trompé si la belle, + Pour n'aimer que vous seul, ne chasse l'autre amant; + Mais quand cette beauté voudroit être infidèle, + Vous travailleriez vainement + À la garder en dépit d'elle. + + +_Sçavoir pourquoi les amans se plaignent toujours._ + + Ce qui fait que dans nos amours + Nous nous plaignons quasi toujours, + C'est ma faute, Iris, ou la vôtre. + Examinons un peu nos feux, + Et nous verrons que l'un des deux + A toujours plus d'amour que l'autre. + + +_Sçavoir pourquoi on aime mieux après les réconciliations._ + + Après les raccommodemens + On voit croître toujours la flamme des amans + Et se surpasser elle-même: + Nous l'avons cent fois éprouvé. + C'est qu'on avoit perdu quelque temps ce qu'on aime, + Et qu'on est trop heureux de l'avoir retrouvé. + + +_Sçavoir si, quand on se raccommode en amour, on doit garder quelque +chose sur le coeur._ + + Au moment qu'on se raccommode + Sur quelque différent d'amour, + Iris, il est vrai, c'est la mode + D'oublier tout jusqu'à ce jour, + Et je la trouve assez commode; + Mais lorsque de faillir on a recommencé, + On rappelle tout le passé. + + +_Sçavoir comment les choses se passent d'ordinaire dans les +brouilleries._ + + Vous prétendez être offensé + Et voulez qu'on vous satisfasse. + Tircis, c'est à vous mal pensé; + Il faut plutôt demander grâce. + J'ai vu du moins jusqu'à ce jour + Qu'en pareil cas on la demande, + Et je sçais que c'est en amour + Que les battus payent l'amende. + + +_Sçavoir si les amans qui se plaignent avec emportement n'aiment +plus._ + + Pauvres amans qui criez nuit et jour + Et qui vous plaignez d'une ingrate, + Je ne crois pas votre coeur sans amour. + Quoique votre fureur éclate. + On voit toujours l'amour dans le dépit, + Et jamais dans l'indifférence; + Et, lorsque l'on fait tant de bruit, + On aime encor plus qu'on ne pense. + + +_Sçavoir si la régularité de l'amour contraint les amans._ + + Iris, la régularité + Que donne une amoureuse flamme + Ne détruit point la liberté. + Par exemple, quand une dame + Donne un rendez-vous quelque jour, + Elle y va pleine de tendresse, + Non pas pour tenir sa promesse, + Mais pour contenter son amour. + + +_Sçavoir s'il est bon à une maîtresse d'obliger son amant à faire +servir une autre de prétexte._ + + Quand, pour cacher ses amourettes, + La dame ordonne à son amant + De conter ailleurs des fleurettes, + Elle raisonne faussement: + Car, si celle à qui l'on s'adresse + Égale en beauté la maîtresse, + Celle-ci beaucoup risquera; + Si la maîtresse est la plus belle, + Jamais personne ne croira + Que son amant soit infidèle. + + +_Sçavoir à quoi principalement une dame peut connaître si son amant +est toujours amoureux_. + + Lorsqu'un amant aimé vous deviendra suspect, + Que pour quelques raisons vous douterez qu'il aime, + Examinez s'il a toujours un grand respect, + Et croyez en ce cas que sa flamme est extrême. + + +_Sçavoir à quoi l'on peut connaître si l'on est aimé._ + + Si, pendant une longue absence, + L'objet qui cause tous vos feux + Ne perd jamais une occurrence + De vous reconfirmer ses voeux; + S'il est aise de vous revoir, + Mais de cette aise naturelle + Qu'on ne peut montrer sans l'avoir, + Assurez-vous qu'il est fidèle. + + +_Sçavoir ce qui prouve bien qu'un amant aimé aime._ + + Lorsqu'un amant près de sa dame, + Qui brûle aussi des mêmes feux, + Lui parle toujours de sa flamme, + Il faut qu'il soit fort amoureux. + + +_Sçavoir lequel, de l'amant ou de la maîtresse, donne de plus grandes +marques d'amour?_ + + Quand, blessés des mêmes coups, + Nos ardeurs sont mutuelles, + Les dames font plus pour nous + Que nous ne faisons pour elles. + Nous ne pouvons pour ces belles + Rien faire équivalant un de leurs billets doux. + + +_Sçavoir s'il suffit entre les amans de se faire les plaisirs qu'ils +se sont promis._ + + À son amant aimé donner ce qu'il demande, + La faveur n'est pas grande; + Mais, Iris, pour lui faire un extrême plaisir, + Il le faut prévenir: + Car, enfin, je soutiens devant toute la terre + Qu'on se fait peu valoir, + En amour ainsi qu'à la guerre, + Quand on ne fait que son devoir. + + +_Sçavoir si, quand on aime quelqu'un, on peut dire tout de bon à un +autre: «Que ne puis-je être à deux sans me rendre infidèle, Ou que ne +suis-je à moi pour me donner à vous!»_ + + Ou l'on se moque d'une belle + À qui l'on tient ces propos doux: + «Que ne puis-je être à deux sans me rendre infidèle, + Ou que ne suis-je à moi pour me donner à vous!» + Ou, si l'on parle sans feintise, + On veut reprendre sa franchise + Et faire quelque méchant tour: + Car, enfin, si tôt qu'on souhaite + De partager ou quitter son amour, + Je tiens l'affaire déjà faite. + + +_Sçavoir laquelle on devroit le mieux aimer, d'une maîtresse +médiocrement tendre, mais égale, ou d'une inégale qui auroit +quelquefois plus de tendresse._ + + J'aimerois mieux un peu moins de caresses + Avec beaucoup d'égalité + Que d'être un jour accablé de tendresses + Et l'autre de sévérité. + + +_Sçavoir pourquoi, de deux amans qui s'aiment bien, il y en a toujours +un qui aime plus que l'autre._ + + Vous demandez d'où vient qu'il est comme impossible + Qu'on se puisse jamais aimer également: + C'est que l'un plus que l'autre à l'amour est sensible, + Et cela, belle Iris, vient du tempérament. + + +_Sçavoir s'il pourroit y avoir une galanterie qui durât toujours._ + + Vous demandez, belle Sylvie, + Si l'on ne peut s'aimer tout le temps de sa vie + Quoiqu'il soit rarement d'éternelles amours, + Si deux esprits bien faits faisoient galanterie, + Ils s'aimeroient toujours. + + +_Sçavoir si une dame peut être gaie en l'absence de son amant._ + + + Il est ridicule de voir + Un chagrin public en l'absence, + Ne parler que de désespoir; + Mais aussi, belle Iris, je pense + Qu'il est contre l'honnêteté + De pencher à la gayeté. + + +_Sçavoir si l'absence fait vivre ou mourir l'amour._ + + On parle fort diversement + Des effets que produit l'absence: + L'un dit qu'elle est contraire à la persévérance, + Et l'autre qu'elle fait aimer plus longuement. + + Pour moi, voici ce que j'en pense: + L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent; + Il éteint le petit, il allume le grand. + + +_Sçavoir ce que fait l'absence en amour._ + + La longue absence en amour ne vaut rien; + Mais, si l'on veut que son feu s'éternise, + Il faut se voir et quitter par reprise: + Un peu d'absence fait grand bien. + + +_Sur le même sujet._ + + Lorsqu'un amant, au bout de quelque temps, + Revoit l'objet qui rend ses voeux contens, + Je vous apprens, Iris (qu'il ne vous en déplaise), + Qu'il n'a pas dans le coeur de plus fortes amours, + Mais qu'il est mille fois plus aise + Que s'il la voyoit tous les jours. + + +_Sur la même question._ + + En amour, comme en mariage, + Iris, quand on s'est rapproché + Après quelque petit voyage, + Le coeur n'en est pas plus touché, + Mais les sens le sont davantage. + + +_Sçavoir comme il en faut user dans les absences, quand il arrive +quelque sujet de se plaindre les uns des autres._ + + S'il arrive dans vos absences + Des sujets d'éclaircissement, + Amans, faites vos diligences + Pour vous éclaircir promptement; + Mais si vous n'osez pas librement vous écrire, + Jusqu'à votre retour il faut là tout laisser + Plutôt que de ne pas tout dire, + Et par là vous embarrasser. + + +_Sçavoir si les amans se doivent laisser aller à leur douleur quand +ils se disent adieu, ou s'ils ne se le doivent point dire, pour +s'épargner des chagrins._ + + L'amour ne perd rien de ses droits; + On lui doit aux adieux des soupirs et des larmes, + Et quand deux amans quelquefois + Se sont en se quittant déguisé leurs alarmes, + Ils tirent, en doublant leurs mortels déplaisirs, + Un tribut plus amer de pleurs et de soupirs. + + +_Sçavoir si l'amant n'est pas obligé, comme la maîtresse, de lui +garder son corps aussi bien que son coeur._ + + Je sçais fort bien que la débauche, + Tantôt à droit, tantôt à gauche, + Deshonore infailliblement + La maîtresse plus que l'amant; + Cependant je tiens pour maxime + Qu'à tous deux, en amour, c'est un aussi grand crime, + Et que le commerce des sens + Où l'on n'a point d'engagemens + N'est pas moins contre la tendresse + De l'amant que de la maîtresse. + + +_Sur la même question_. + + Vous vous trompez fort lourdement + Quand vous prônez comme evangile + Qu'à vous seul, trop injuste amant, + Il est permis d'être fragile. + Philis auroit raison de vous répondre ainsi: + Et moi je suis fragile aussi. + + +_Sçavoir si c'est par la faute d'une dame qu'un amant s'opiniâtre à +l'aimer, ou s'il dépend d'elle de s'en défaire._ + + La dame, Iris, la plus légère, + Ne sçauroit jamais si bien faire + Que, lorsqu'il plait à quelque amant, + On ne lui parle tendrement; + Mais quand cet amant persévère, + Elle y donne consentement. + + +_Sçavoir si l'on se peut donner des leçons en amour._ + + Encor que l'amour seul apprenne à bien aimer, + Il n'est pourtant pas mal que les amans s'instruisent. + Ils feront donc fort bien si parfois ils se disent + Ce qu'ils croiront utile à se bien enflammer. + + +_Sçavoir si, dans les éclaircissemens d'amour, il faut entrer dans +quelque détail._ + + Quand, après quelque fâcherie, + On vient à l'éclaircissement, + Il faut parler profondément + Du sujet de la brouillerie: + Car d'en parler en général, + Cela ne guérit point le mal. + + +_Sçavoir combien la sincérité est nécessaire en amour._ + + De la sincérité j'entends qu'on fasse voeu + En honnête galanterie; + J'excuse volontiers et bien plutôt j'oublie + Un crime dont on fait l'aveu + Qu'une bagatelle qu'on nie. + + +_Sçavoir si on peut bien aimer et n'être pas sincère._ + + Une honnête maîtresse, et qui tâche de plaire, + Est sur toutes choses sincère; + Elle craint plus, lorsqu'elle ment, + D'être elle-même sa partie + Que de déplaire à son amant + S'il la trouvoit en menterie. + + +_Sur la même question._ + + Une honnête maîtresse aime la vérité + Et prend toujours plaisir à la sincérité; + Mais si, pour s'excuser auprès de ce qu'elle aime, + Elle parle une fois moins véritablement, + Elle craint plus en ce moment + Ce qu'elle se dit à soi-même + Que ce que lui dit son amant. + + +_Sçavoir si une maîtresse peut avoir quelque raison de cacher à son +amant qu'on lui a parlé ou écrit d'amour._ + + C'est m'offenser, Iris, que de ne me pas dire + Lorsque pour vous quelqu'un soupire. + Si c'est une faute en amour + De n'être pas toujours sincère + Avec des gens pour qui l'on doit aimer le jour, + Encor que le secret ne leur importe guère, + Vous jugez bien quel crime c'est + De ne m'en pas dire un où j'ai tant d'intérêt. + + +_Sçavoir lequel est le plus opposé à l'amour, de la haine ou de +l'indifférence._ + + Haïr après avoir aimé donne espérance, + Que l'on pourra d'aimer recommencer un jour. + Je trouve bien plus de distance + De l'amour à l'indifférence + Que de la haine à l'amour. + + +_Sçavoir s'il y a des fautes en amour qu'on puisse traiter de +bagatelles._ + + Tout ce qui détruit la constance, + Tout ce qui peut l'amour nourrir, + Tout ce qui le peut amoindrir, + Tout ce qui le peut agrandir, + Tout est d'extrême conséquence. + Enfin, pour vous le faire court, + Rien n'est bagatelle en amour. + + +_Sçavoir si l'on se doit tutoyer en amour, ou non._ + + Au commencement d'une affaire + On n'a jamais manqué de se traiter de _vous_; + Puis après il dépend de nous + De le faire toujours ou faire le contraire, + L'un et l'autre est indifférent; + Je n'en voudrois aucun prescrire ni défendre: + Le _vous_ me paroît plus galant, + Mais je trouve le _toi_ plus tendre. + + +_Sçavoir s'il y a des rencontres où un amant doive hasarder sa +réputation pour sa maîtresse._ + + Si quelque fantasque maîtresse, + Par caprice ou par vanité, + Vous vouloit obliger de faire une bassesse + Qui choquât votre honneur et votre probité, + Donnez-vous garde de la croire; + Rompez plutôt, il en est temps, + Et sçachez que l'amour ne va qu'après la gloire + Dans le coeur des honnêtes gens. + Si pourtant l'aimable Sylvie + Avoit besoin de votre vie + Pour la tirer d'un mal, ou lui faire un grand bien, + Alors ne ménagez plus rien. + + +_Sçavoir s'il y a des rencontres où une dame doive hasarder sa +réputation pour son amant._ + + S'il falloit hasarder sa réputation + Pour ôter quelque impression + Qui d'un amant jaloux pourroit troubler la tête, + Il seroit mal d'avoir un moment hésité; + Et ce seroit alors qu'il seroit fort honnête + De n'avoir point d'honnêteté. + + +_Sçavoir si l'on peut vouloir mourir pour sauver la personne qu'on +aime._ + + Iris, lorsque vous n'aimez pas, + Ne croyez point à ces paroles: + «Pour vous je courrois au trépas.» + Ma foi, ce sont des hyperboles. + Mais lorsque votre coeur ressent les mêmes coups, + Je comprends bien par moy que l'on mourroit pour vous. + + +_Sçavoir ce qu'on préféreroit, ou la mort ou l'infidélité de son +amant._ + + Vous demandez avec instance + Ce que je choisirois plutôt en mon amant, + De la mort ou de l'inconstance. + Croyez-vous qu'en cela je balance un moment? + J'aimerois mieux mourir, Sylvie, + Que s'il avoit perdu le jour; + Mais je l'aimerois mieux sans vie + Que sans amour. + + +_Sçavoir s'il faut que les amans cherchent à se voir le plus qu'ils +peuvent et le plus commodément._ + + Vous qui ne croyez pas, imbéciles amans, + Voir jamais assez vos maîtresses, + Vous pourriez bien, par vos empressemens, + Trouver la fin de vos tendresses. + Laissez donc des difficultés, + Ne levez point tous les obstacles; + Autrement, sans de grands miracles, + Vous serez bien tôt dégoûtés. + + +_Sçavoir si les amans qui se voient commodément en particulier doivent +chercher encore à se voir souvent en public._ + + Il faut voir souvent sa maîtresse + Loin des témoins, hors de la presse, + Mais en public fort rarement; + Et voici mon raisonnement: + Si sa flamme a trop de lumière, + Le mari la voit, ou la mère, + Et ce malheur peut être grand; + Si son air est indifférent, + L'amant peut croire qu'en la belle + L'indifférence est naturelle. + + +_Sçavoir s'il faut épouser sa maîtresse publiquement, clandestinement, +ou ne la point épouser du tout._ + + Qui veut épouser sa maîtresse + Veut la pouvoir haïr un jour. + Le peché fait vivre l'amour, + Et l'hymen mourir la tendresse; + Mais si l'on craint fort le péché, + Il faut que l'hymen soit caché. + + +_Sçavoir s'il est possible que les amans qui se marient s'aiment +encore longtemps après._ + + L'amour n'est fait que de mystère, + De respects, de difficultés; + L'hymen est plein d'autorités, + Peut tout et ne daigne rien faire: + Assembler l'hymen et l'amour, + C'est mêler la nuit et le jour. + + +_Sur la même question._ + + Croyez-moi, belle Iris, je m'y connais un peu, + L'amour dans l'hymen perd son feu; + Et, quand vous m'alléguez que Céladon soupire + Et fait encor le serviteur, + C'est par honte de s'en dédire: + Il n'aime plus que par honneur. + + +_Sur la même question._ + + Votre extrême ardeur sans cesse + De vous épouser me presse. + Ne blâmez point mon refus, + Iris, en voici la cause: + Epouser et n'aimer plus, + En amour c'est même chose. + + +_Sur la même question._ + + Si vous avez bien envie + D'aimer toujours votre Sylvie, + Laissez là le sacrement. + Vouloir épouser la belle, + C'est vouloir rompre avec elle + Un peu plus honnêtement + Que par votre changement. + + +_Sçavoir si la mauvaise fortune ou la perte de la beauté peuvent +rendre excusable le changement des amans._ + + Lorsque deux vrais amans se sont trouvés aimables, + Rien de leur passion ne les peut affranchir. + Devenir laids, Iris, devenir misérables, + Tout cela ne fait que blanchir. + + +_Sçavoir comment une maîtresse en doit user quand son amant est +malheureux, et que leur amour a fait du bruit._ + + Quand votre amour, Iris, a fait un peu de bruit, + Et que votre galant tombe en quelque disgrâce, + Un désespoir seroit de fort mauvaise grâce, + Il seroit mal à vous de pleurer jour et nuit; + Mais, Iris, votre indifférence + Choqueroit plus la bienséance. + + +_Sçavoir ce que les malheurs peuvent faire sur l'esprit d'un amant +fort amoureux et fort aimé._ + + Tant qu'un amant fort amoureux + Est sûr du coeur de sa maîtresse, + La fortune la plus traîtresse + Ne le peut rendre malheureux. + Sa prison ne sçauroit ébranler sa constance; + Il la sent aussi peu que s'il étoit brutal, + Et même son exil ne lui paraît un mal + Que parcequ'il est une absence. + + +_Sçavoir si l'on peut avoir toujours de l'amour pour une dame sans en +recevoir les dernières faveurs._ + + Belle Iris, lorsque je vous presse + De m'accorder les grands plaisirs, + Vous me dites qu'au seul désir + Je devrois borner ma tendresse, + Que mille gens n'aiment pas autrement. + Chacun, Iris, aime comme il l'entend; + Mais, quant à moi, j'ai moins de continence, + Et, quand l'amour dure sans jouissance, + Je crois que c'est la faute de l'amant. + + +_Sçavoir si l'amour peut durer lorsqu'il n'y a point de jouissance, ou +lorsque la brutalité est extrême._ + + Chacun aime à sa guise, + Adorable Bélise. + L'un veut aimer, mais chastement; + L'autre, sans s'attacher, veut de l'emportement. + Tous ces gens-là prennent l'amour à gauche + Et lui donnent un méchant tour. + On se lasse à la fin d'espérer nuit et jour, + On se lasse encor plus de la seule débauche; + Mais il nous faut mêler la débauche à l'amour. + + +_Sçavoir si l'amour se détruit par la jouissance._ + + Je comprends fort bien qu'un amant + Qui trouve des défauts après la jouissance + Se guérit assez promptement; + Mais quand un corps bien fait, quand de la complaisance, + Se trouve avec un coeur rempli de passion, + En ce cas la reconnoissance + Se joint à l'inclination, + Et l'on tire de la constance + Une longue possession. + + +_Sçavoir lequel est le plus honnête à une dame, de se retenir ou de se +laisser aller à sa passion._ + + Quand vous aimez passablement, + On vous accuse de folie; + Quand vous aimez infiniment, + Iris, on en parle autrement: + Le seul excès vous justifie. + + +_Sur la même question._ + + Pour être une maîtresse aimable, + Il faut que votre flamme augmente nuit et jour, + Et l'excès, ailleurs condamnable, + Est la mesure raisonnable + Que l'on doit donner à l'amour. + + +_Sur la même question._ + + Vous me dites que votre feu + Est assez grand, belle Climène. + Vous ignorez donc, inhumaine, + Qu'en amour assez est trop peu; + Cependant la chose est certaine, + Et, si sur ce chapitre on croit les plus sensés, + Quand on n'aime pas trop, on n'aime pas assez. + + +_Sçavoir s'il faut dire tout ce qu'on sçait à la personne qu'on aime, +ou avoir quelque chose de réservé pour elle._ + + Une maîtresse à son amant, + Encor que quelques-uns en parlent autrement, + Doit de tous ses secrets un entier sacrifice, + Et, lorsqu'un de ses amis sçait + Qu'elle a découvert son secret, + Il faut qu'il se fasse justice. + Quand on se donne, il doit juger + Qu'on n'a plus rien à ménager. + + +_Sçavoir l'usage qu'une femme doit faire de la pudeur et de +l'emportement._ + + Il faut qu'une maîtresse honnête + Ait, pour être selon mon coeur, + De l'emportement tête à tête, + Partout ailleurs de la pudeur; + Que les apparences soient belles, + Car on ne juge que par elles. + + +_Sçavoir de quelle manière il faut que les amans qui s'aiment se +parlent entre eux._ + + Amans, quand vous vous parlerez, + Dans tout ce que vous vous direz + Jamais un seul mot de rudesse, + Dans la voix même point d'aigreur: + Car l'amour naît par la tendresse + Et s'entretient par la douceur. + + +_Sçavoir ce qu'il faut faire pour empêcher sa passion de finir._ + + Si vous voulez, Iris, que votre affaire dure, + Ne vous relâchez point dans sa prospérité, + Et, pour amuser la nature, + Qui se plaît à la nouveauté, + Recommencez vos soins jusques aux bagatelles: + En amour, c'est la vérité, + Les recommencemens valent choses nouvelles. + + +_Sçavoir d'où vient que les amours ne durent pas long-temps._ + + Ce qui fait que les amans + N'aiment jamais fort long-temps, + C'est que les premiers jours qu'une affaire commence, + On a de la complaisance, + De la tendresse et du soin, + Et qu'ensuite on s'en dispense. + Dans la longue jouissance, + On en a bien plus besoin. + + +_Sçavoir de quelle manière il faut que les dames qui ont un amant en +usent avec les gens qui leur ont témoigné de l'amour et qu'elles ne +veulent pas aimer._ + + Iris, les honnêtes maîtresses + Traitent d'un plus grand sérieux + Ceux qui leur ont offert des voeux + Que ceux qui n'ont point eu pour elles de tendresses: + Car des civilités pour des indifférens + Sont des faveurs pour les amans. + + +_Sçavoir si l'amour change les tempéramens._ + + Je ne crois pas qu'un amant + Change son tempérament + Pour se rendre tout semblable + À ce qu'il trouve d'aimable. + L'amour du matin au soir + Ne va pas du blanc au noir; + Mais si l'humeur sérieuse + Me prend l'autre extrémité, + Du moins cette impérieuse + A moins de sévérité. + + +_Sçavoir si, lorsqu'on est éperdûment amoureux, on trouve quelque +chose de plus beau que sa maîtresse._ + + Il est vrai, je vous le confesse, + Vous l'emportez sur ma maîtresse: + Vous avez de plus beaux cheveux, + Rien n'est comparable à vos yeux; + Mais, quoiqu'enfin vous soyez bien plus belle, + Vous ne me plaisez pas tant qu'elle. + + +_Sçavoir s'il est bon d'avoir un confident en amour._ + + Un confident, Tircis, n'est pas fort nécessaire, + Si l'on s'en peut passer on ne fait pas trop mal; + Mais si vous en prenez, qu'il vous soit inégal, + Car autrement, pour l'ordinaire, + Un confident devient rival. + + +_Sçavoir laquelle est la plus grande, de la première ou de la seconde +passion._ + + Le premier amour est extrême, + Mais les feux ne sont pas constans; + Et la seconde fois qu'on aime, + On aime moins, mais plus long-temps. + + +_Sçavoir si l'on peut être en repos quand on doute de l'état auquel on +est avec la personne qu'on aime._ + + L'incertitude est le plus grand des maux: + Quand vous aurez sur votre affaire + Un éclaircissement à faire, + Jusqu'à ce qu'il soit fait, n'ayez point de repos. + + +_Sçavoir si l'on ne voit pas bien, quand on commence d'aimer, que +l'amour ne durera pas toujours._ + + Encor qu'il soit fort peu d'éternelles amours, + Il n'est point d'honnête maîtresse + Qui croie en s'embarquant voir finir sa tendresse: + On se flatte, et l'on croit qu'on aimera toujours. + + +_Sçavoir auquel on se doit prendre, de son rival ou de sa maîtresse, +de l'infidélité de celle-ci._ + + Quand un rival nous presse + Et nous fait trop de mal, + C'est contre une maîtresse + Qu'il faut être brutal, + Et non contre un rival. + + +_Sçavoir si l'on peut aimer long-temps une maîtresse coquette._ + + Je veux au coeur de ma maîtresse + La dernière délicatesse. + Je suis sur ce sujet de l'avis de César, + Et ce n'est pas assez, Iris, à mon égard, + Qu'elle soit au fond innocente: + Je veux que du soupçon + Elle soit même exempte. + + +_Sçavoir de quelle manière il faut que les amans aimés se conduisent +avec les maris de leurs maîtresses._ + + Il se voit des maris qu'on peut apprivoiser; + Il en est d'autres peu dociles. + Vous, amans qui serez habiles, + Verrez comme il en faut user; + Mais enfin, de quelque manière + Que les pauvres cocus soient faits, + Ou d'humeur douce, ou d'humeur fière, + Avec eux en public ne vous couplez jamais. + + +_Sçavoir si une femme peut être bonne fortune deux fois en sa vie._ + + Prude insensible à l'amoureuse ardeur, + Grâce à ton extrême froideur, + Cesse de nous vanter ta vertu non commune. + Je n'estime pas moins l'autre tempérament, + Pourvu qu'il aime honnêtement. + On est toujours bonne fortune + Quand on aime bien son amant. + + +_Sçavoir si, quand on s'aime, la maîtresse peut prétendre que son +amant fasse des choses pour elle qu'elle ne feroit pas pour lui._ + + Tant que, sans être aimés, nous ne sommes qu'amans, + C'est à nous seuls, Iris, à souffrir les tourmens; + Mais, après que notre maîtresse + A pris pour nous de la tendresse, + Tous les soins doivent être égaux: + De même que les biens, on partage les maux. + + +_Sçavoir s'il est vrai que l'amour frappe un coeur comme un coup de +foudre qu'on ne peut éviter._ + + Pour excuser votre foiblesse, + Vous dites que l'amour vous blesse, + Que tous ses coups sont imprévus. + Climène, c'est un pur abus. + Je crois qu'une aimable présence + Peut, nous trouvant sans résistance, + Insensiblement nous charmer; + Mais je tiens pour chose certaine + Que nous n'aimons jamais, Climène, + Que nous ne voulions bien aimer. + + +_Sçavoir si l'on peut aimer sans estimer._ + + + Quand on méprise ce qu'on aime, + La passion est dans le sang, + Et, sa chaleur fût-elle extrême, + On ne sçauroit aimer long-temps. + + +_Sçavoir de quelle manière les amans en doivent user ensemble sur +l'intérêt._ + + Celle qui me vendra la dernière faveur + N'aura jamais mon coeur; + Mais, après avoir eu des faveurs de Carite + Par la force de mon mérite, + Si cette belle avoit besoin + Ou de mon bien, ou de ma vie, + Je n'aurois pas de plus grand soin + Que de contenter son envie. + Les amans sur le bien font comme les Chartreux: + Tout doit être commun entre eux. + + +_Sçavoir si la délicatesse des amans et des maîtresses sur leur +conduite doit être égale._ + + Vous devez à votre conduite + Des soins qui me sont superflus. + Quand on dit que j'aime Carite, + Iris, je vous contente en ne la voyant plus. + Mais, lorsque le bruit court que vous aimez Orante, + Vous me montrez en vain que vous ête innocente. + Si le public n'en voit autant, + Je ne puis pas être content. + + +_Sur le même sujet._ + + Apprenez de moi, s'il vous plaît, + De nos devoirs la différence: + Je ne puis vous blesser, Iris, que par l'effet; + Vous pouvez m'offenser par la seule apparence. + + +_Sçavoir si les dames peuvent être excusables de faire les avances._ + + Je mépriserois une dame + De qui le coeur rempli de flamme + Paroîtroit le premier charmé. + L'avance en vous est condamnable, + Et, si quelque raison la peut rendre excusable, + C'est quand vos coeurs, Iris, n'ont jamais rien aimé. + + +_Sçavoir s'il est vrai que l'amour égale les conditions._ + + L'amour égale sous sa loi + La bergère avecque le roi. + Si tôt qu'il en fait sa maîtresse, + Si tôt qu'elle a pu l'engager, + La bergère devient princesse, + Ou le prince devient berger. + + +_Sçavoir qui a le plus de plaisir dans une affaire réglée, ou celui +qui aime, le plus, ou celui qui aime le moins._ + + Lorsque deux coeurs unis brûlent des mêmes feux, + Vous croyez peut-être, Sylvie, + Que des deux le moins amoureux + Goûte en paix la plus douce vie. + Ce n'est pas là mon sentiment, + Et je crois plutôt que l'amant + Dont l'ame d'amour toute pleine + A de plus violens désirs + Ressent quelquefois plus de peine, + Mais bien souvent plus de plaisirs. + + +_Sçavoir si le plus amoureux est toujours le plus content._ + + Belle Iris, le plus amoureux + N'est pas toujours le plus heureux. + La moindre négligence blesse + Son extrême délicatesse; + Quoi qu'on fasse pour luy de bien, + Quoi qu'à luy plaire on se dispose, + Si l'on manque à la moindre chose, + Il ne compte cela pour rien. + Cependant, quand il voit qu'assurément on l'aime, + Son plaisir est extrême, + Et, pour avoir, Iris, beaucoup moins de tourment, + Il ne voudroit jamais aimer moins tendrement. + + +_Sçavoir s'il faut tenir sa maîtresse par d'autres choses que par +elle-même._ + + Je ne comprends pas qu'un amant, + Par une jalousie extrême, + Veuille empêcher celle qu'il aime + De voir le monde librement. + Je tiens que c'est une foiblesse, + Et je croirois que ma maîtresse + Me garderoit alors sa foi + Par la nécessité de ne rien voir que moi. + + +_Sçavoir si une dame qui fait fort valoir les faveurs qu'elle fait à +son amant lui persuade qu'elle l'aime beaucoup._ + + Afin d'augmenter sa chaleur, + Vous faites valoir la faveur + Que vous donnez à Théagène; + Mais, d'un autre côté, c'est trahir votre feu: + Car, en lui témoignant, Climène, + Que vous la donnez avec peine, + Vous montrez que vous aimez peu. + + +_Sçavoir quel est le plus sûr moyen de s'aimer long-temps et +agréablement._ + + Pour qu'une affaire dure et toujours dans les ris, + Il faut que la maîtresse, Iris, + Avec ces gens qui vont prônant partout leurs flammes, + Ait un peu de rusticité, + Et qu'aussi le galant, avec toutes les dames, + N'ait que de la civilité. + + +_Sçavoir si l'on peut avoir deux grandes passions en sa vie._ + + Je demeure d'accord, adorable Sylvie, + Que l'on rencontre rarement + Quelqu'un aimant deux fois fortement en sa vie, + Parce qu'on voit malaisément + Quelqu'un aimer bien tendrement; + Mais, à ceux de qui le coeur tendre + Ne sçauroit vivre sans amour, + Il est aisé de se reprendre, + Et plus fort que le premier jour. + + +_Sçavoir ce que cela fait sur le coeur d'un amant aimé que sa +maîtresse soit accablée des caresses de son mari._ + + Que jour et nuit votre époux + Fasse l'amant auprès de vous, + Cela n'est point à la mode. + Pour moi, j'en souffre nuit et jour: + Car enfin, Iris, son amour + Vous plaît ou vous incommode. + + +_Sçavoir comment un mari doit faire pour se faire aimer d'une jolie +femme qu'il a épousée sans l'avoir connue auparavant._ + + Damon, tu te plains que ta femme + Ne répond pas bien à ta flamme: + Te mocques-tu des gens d'espérer ces douceurs? + Elle commence à te connoître + Sous le titre de son maître: + Ce n'est pas sous ce nom que l'on gagne les coeurs. + Prends l'air d'amant, sers-toi de cette amorce: + Cela te fera des appas. + On peut prendre le corps par force, + Mais le coeur ne s'insulte pas[167]. + + +_Sçavoir s'il suffit à un amant d'avoir souvent donné des marques de +son amour à la personne qu'il aime, sans se soucier de recommencer +tous les jours._ + + Belle Iris, lorsque je vous presse + De me donner à tous momens + Des marques de votre tendresse, + Vous me répondez brusquement: + «N'êtes-vous pas encor content + De tout ce que j'ai pu vous dire, + De ce que j'ai pu vous écrire, + À tous les quarts d'heure du jour, + Sur le sujet de mon amour?» + Non, belle Iris, je parle avec franchise, + Le passé chez l'amant ne se compte pour rien; + Il veut qu'à toute heure on lui dise + Ce qu'il sçait déjà fort bien. + + +_Sçavoir si les amans doivent être en alarme de voir leurs maîtresses +extrêmement caressées par leurs maris._ + + L'autre jour, près de Climène, + Je voyois son mari sans cesse sur ses bras. + Cette belle vit ma peine, + Et me dit ceci tout bas: + «Remets le calme en ton âme, + Et sçache que l'empressement + D'un mari que hait sa femme + Fait plus aimer son amant.» + + +_Sçavoir lequel il vaudroit mieux pour une fille qui se marieroit sans +amour, que son mari en eût beaucoup pour elle ou point du tout_. + + Dieu vous veuille garder, la belle, + D'un grand amour de votre époux! + Il seroit mal qu'il vous fût infidèle, + Mais il seroit plus mal qu'il fût jaloux de vous, + Et l'amour le rendroit jaloux. + + +_Sçavoir si un mari fort laid a raison de souhaiter que sa femme le +regarde._ + + Tu te plains incessamment + De ne point attirer les regards d'Ennemonde. + Laisse-la, pauvre innocent, + Plutôt que toi regarder tout le monde. + Qu'elle envisage son devoir: + Par là tu te pourras sauver du cocuage; + Mais si c'est toi qu'elle envisage, + Cela n'est pas en ton pouvoir. + + +_Sçavoir ce qui est préférable en une belle maîtresse, ou le coeur, +ou le corps._ + + Un brutal pour ton coeur ne feroit nuls efforts, + Il aimeroit mieux la personne; + Mais, pour moi, je n'aime ton corps + Qu'autant que ton coeur me le donne. + + +_Sçavoir si une femme peut aimer son mari, quoi qu'il vive bien avec +elle, quand elle aime son amant._ + + Philis disoit un jour à l'aimable Climène: + «N'aimez-vous pas bien votre époux? + Il est complaisant, il est doux, + --Non, dit-elle,--Et d'où vient, dit Philis, votre haine? + Vous avez un si bon coeur, + Tant de justice et de douceur! + Vous avez tant de pente à la reconnoissance! + --Il est vrai, dit Climène, il seroit mon ami + S'il n'étoit pas mon mari; + Mais je n'ai rien pour lui que de la complaisance. + Avecque lui je vis honnêtement; + Je ne l'aime qu'en apparence, + Et dans le fond du coeur je le hais fortement, + Comme un rival de mon amant. + + +_Sçavoir ce que fait la présence et l'absence de ce qu'on aime._ + + Absent d'Iris, mon chagrin est extrême; + La voir est mon plus grand bien: + Il n'est rien tel que d'être avecque ce qu'on aime; + Tout le reste n'est rien. + + + + +CARTE DU PAYS DE BRAQUERIE + + + + + +CARTE DU PAYS DE BRAQUERIE[168]. + + +Le pays des Braques[169] a les Cornutes[170] à l'orient, les +Ruffiens[171] au couchant, les Garraubins[172] au midi et la +Prudomagne[173] au septentrion. Le pays est de fort grande étendue et +fort peuplé par les colonies nouvelles qui s'y font tous les jours. La +terre y est si mauvaise que, quelque soin qu'on apporte à la cultiver, +elle est presque toujours stérile. Les peuples y sont fainéans et ne +songent qu'à leurs plaisirs. Quand ils veulent cultiver leurs terres, +ils se servent des Ruffiens, leurs voisins, qui ne sont séparés d'eux +que par la fameuse rivière de Carogne[174]. La manière dont ils +traitent ceux qui les ont servis est étrange, car, après les avoir +fait travailler nuit et jour, des années entières, ils les renvoient +dans leur pays bien plus pauvres qu'ils n'en étoient sortis. Et, +quoique de temps immémorial l'on sçache qu'ils en usent de la sorte, +les Ruffiens ne s'en corrigent pas pour cela, et tous les jours +passent la rivière. Vous voyez aujourd'hui ces peuples dans la +meilleure intelligence du monde, le commerce établi parmi eux, le +lendemain se vouloir couper la gorge. Les Ruffiens menacent les +Braques de signer l'union avec les Cornutes, leurs ennemis communs; +les Braques demandent une entrevue, sachant que les Ruffiens ont +toujours tort quand ils peuvent une fois les y porter. La paix se +fait, chacun s'embrasse. Enfin, ces peuples ne se sçauroient passer +les uns des autres en façon du monde. + +Dans le pays des Braques il y a plusieurs rivières. Les principales +sont: la Carogne et la Coquette; la Précieuse sépare les Braques de la +Prudomagne[175]. La source de toutes ces rivières vient du pays des +Cornutes. La plus grosse et la plus marchande est la Carogne, qui va +se perdre avec les autres dans la mer de Cocuage; les meilleures +villes du pays sont sur cette rivière. Elle commence à porter bateau à + + * * * * * + +=Guerchy=[176], ville assez grande, bâtie à la moderne, à une demi-lieue +du grand chemin; mais la rivière, se jetant toute de ce côté-là, sape +la terre en sorte que, dans peu, le grand chemin sera de passer à +Guerchy. Il y a quelques années que c'étoit une ville de grand +commerce. Elle trafiquoit à Malte et Lorraine; mais, comme elle s'est +ruinée par les banqueroutes que les marchands du pays lui ont faites, +elle trafique aujourd'hui en Castille[177], dont les marchands sont de +meilleure foi. + +Plus bas est un grand bourg appelé + + * * * * * + +=Sourdis=[178]. Ses maisons, chacune en détail, sont très belles; en +gros, c'est le lieu du monde le plus désagréable. C'est terre +d'Église, de sorte que la ville est fort ruinée du passage des gens de +guerre. Le seigneur du lieu est abbé commandataire[179], homme +illustre qui a passé par tous les degrés et qui a été long-temps +archidiacre en plusieurs grandes villes de cette province. + +De là vous venez à + + * * * * * + +=Saint-Loup=[180], petite ville assez forte, mais plus par l'infanterie +qui la garde[181] que par la force de ses remparts. + +À trois lieues de là vous trouvez + + * * * * * + +=La Suze=[182], qui change fort souvent de gouverneur et même de +religion. Le peuple y aime les belles-lettres, et particulièrement la +poésie. + +Ensuite se voit + + * * * * * + +=Pont-sur-Carogne=[183]. Il y a eu long-temps dans cette place deux +gouverneurs de fort différente condition en même temps, et qui +cependant vivoient dans la meilleure intelligence du monde. La +fonction de l'un[184] étoit de pourvoir à la subsistance de la ville, +et celle de l'autre[185] étoit de pourvoir au plaisir. Le premier y a +presque ruiné sa maison, et l'autre y a fort altéré sa santé. Cette +place a eu depuis grand commerce en Flandre[186], et est maintenant +une république. + +À une lieue de cette ville vous en trouverez une autre que l'on nomme + + * * * * * + +=Uxelles=[187]. Quoique le château n'en soit pas fort élevé, la ville +néanmoins est fort belle. Si la symétrie y avoit été observée, la +nature en est si riche que ç'auroit été le plus beau séjour du monde. +Elle a eu plusieurs gouverneurs. Le dernier est un homme de naissance +pauvre, mais de grande réputation[188], et qui en a beaucoup acquis +dans une autre place sur la même rivière. Cette ville aime fort son +gouverneur, jusqu'à engager tous les jours ses droits pour le faire +subsister. + +À demi-lieue est + + * * * * * + +=Pommereul=[189], autrefois si célèbre pour le séjour qu'y a fait un +prince ecclésiastique[190]. Dans ce temps-là il y avoit un évêché; +mais, l'évêque se trouvant mal logé, le siège épiscopal fut transféré +à + + * * * * * + +=Lesdiguières=[191]. Lesdiguières est une ville assez forte, quoique +commandée par une éminence[192]. Elle est hors d'insulte, et on ne la +sçauroit prendre que par les formes; mais elle a pourtant été prise et +ruinée, comme tout le monde sçait, ainsi que la manière dont elle fut +traitée par un homme[193] à qui elle s'étoit rendue sous des +conditions avantageuses; et, voyant qu'il n'y avoit pas de foi parmi +les gens d'épée, elle se jeta entre les bras de l'Église, et a pris +son évêque pour gouverneur. + +Près de là, entre la Coquette et la Carogne, est la ville d' + + * * * * * + +=Étampes=, ou =Valançay=[194], qui est fort ancienne et des plus grosses +du pays. C'est une place fort sale et remplie de marais que l'on dit +fort infectés par la nature du terroir, qui est putride. Tout y est en +friche présentement. La ville étoit belle en apparence; le peuple n'y +étoit pas fort blanc, mais la demeure en a toujours été fort incommode +à cause de son humeur, car il est fort inconstant, et surtout +querelleux, malicieux et fantasque, avec lequel on n'a jamais pu +prendre de mesures certaines. Il y a eu des gouverneurs sans nombre: +on y aimoit fort le changement et la dépense. Celui qui l'a été le +plus long-temps est un vieux satrape[195], homme illustre qui mourut +dans le gouvernement. La ville en fait un deuil continuel, et, depuis +ce temps, elle est demeurée déserte. On n'y va presque plus qu'en +pèlerinage: aussi ne lui reste-t-il plus maintenant que de vieux +vestiges, qui font remarquer que ç'a été autrefois une grosse ville. + +À gauche se trouve la ville de + + * * * * * + +=Brion=[196], qui a été fort agréable; mais le grand nombre des +gouverneurs l'a ruinée. Toutes ses défenses sont abattues depuis la +première fois qu'elle fut prise. C'est aujourd'hui une place à prendre +d'emblée. Les avenues en sont assez belles, hormis du côté de la +principale porte où il y a un bois de haute futaie sale et marécageux, +que le gouverneur n'a jamais voulu faire couper. J'appelle gouverneur +celui qui en a le nom, car l'administration de la ville dépend de tant +de gens que c'est à présent une république. + + * * * * * + +=Sévigny=. La situation en est fort agréable. Elle a été autrefois +marchande. Montmoron[197], proche parent du Cornute, en fut +gouverneur; mais il en fut chassé par un comte angevin[198], qui la +gouverna paisiblement long-temps, lequel partageoit le gouvernement +avec un autre comte bourguignon[199]. + + * * * * * + +=D'Harcourt=[200] est une ville de grande réputation. Il y a une célèbre +université. Les guerres qu'elle a eues depuis long-temps avec un +prince des Cornutes ont bien diminué de sa première splendeur. C'est +une situation assez pareille à celle de Brion. Le gouvernement est +semblable, et c'est un des plus grands passages de Ruffie, chez les +Cornutes.--La ville + + * * * * * + +=Palatine= est fort connue. Comme il y a longtemps que l'on y alloit en +dévotion et que chacun y portoit sa chandelle, on dit que les pèlerins +en revenoient plus mal qu'ils n'y étoient allés. C'est une place qui +change souvent de gouverneur, d'autant qu'il faut être jour et nuit +sur les remparts, et l'on ne peut long-temps fournir à cette fatigue; +c'est pourquoi l'on n'y demeure guères. On remarque une chose en cette +ville, c'est que le peuple y est sujet à une maladie qu'ils nomment +chaude-crache, contre laquelle on dit aussi qu'ils se servent de +gargarismes[201]. + +Plus loin, sur la Carogne, est la ville de + + * * * * * + +=Chevreuse=[202], qui est une grande place fort ancienne, pour le +présent toute délabrée, dont les logemens sont tous découverts. Elle +est néanmoins assez forte des dehors, mais de dedans mal gardée. Elle +a été autrefois très fameuse et fort marchande; elle trafiquoit en +plusieurs royaumes, et maintenant la citadelle est toute ruinée par la +quantité des sièges qu'on y a faits pour la prendre. On dit qu'elle +s'est souvent rendue à discrétion. Le peuple y est d'une humeur fort +changeante et fort incommode. Elle a eu plusieurs gouverneurs, dont le +principal a été celui qui a commandé à Puisieux. Elle en est mal +pourvue à présent, car celui qui est en charge n'est plus bon à +rien[203]. + + + * * * * * + +=L'Isle= est une petite ville dont la situation paroît d'abord +avantageuse à cause qu'elle est au milieu de la Carogne; mais, cette +rivière étant guéable de tous côtés dans cet endroit, la place n'est +pas plus forte que si elle étoit dans la plaine. Sitôt que vous en +approchez, il vous vient une senteur de chevaux morts si forte qu'il +n'est pas possible d'y demeurer. Il n'y a personne qui puisse y +coucher plus d'une nuit, encore la trouve-t-on bien longue: aussi le +lieu s'en va bientôt devenir désert. + + * * * * * + +=Champré=[204] est une des plus grosses villes du pays; elle a plus de +deux[205] lieues de tour. Il y a une place au milieu de la ville de +fort grande étendue; elle est située dans un marais qui ne la rend pas +pour cela plus inaccessible; car, comme l'a fort bien remarqué le +géographe de ce pays-là, les habitans de cette ville, qui sont gens de +grand commerce, ont fait plusieurs levées qui l'ont bien dégarnie. + + * * * * * + +=Arnault=[206] est fort semblable à Champré, tant pour la grandeur de sa +place que pour sa situation, hors qu'elle est encore plus marécageuse; +mais elle l'est tellement qu'on ne sçauroit davantage. Le +gouverneur[207] a grand soin de cette place, car elle lui vaut +beaucoup. Il n'y fait pas un pas que ce ne soit patrouille, et, s'il +avoit manqué à coucher une nuit sur le rempart, il n'auroit pas le +lendemain de quoi dîner, et le second jour il n'auroit pas de chemise. +C'est le lieu du monde où l'on fait le mieux l'exercice; mais aussi +c'est le lieu ou l'on est le mieux payé. + +De là vous venez à + + * * * * * + +=Cominges=[208], Petite ville dont les maisons sont peintes au dehors, +de sorte qu'elle paroît nouvellement bâtie, quoiqu'elle soit assez +ancienne. Le gouverneur d'aujourd'hui est un vieux satrape de +Ruffie[209] qui ne la gouverne que par commission, et qui, à cause de +son âge, est toujours à la veille d'être dépossédé. J'ai ouï dire à +des gens qui y ont été que la principale porte de la ville est si +proche d'une fausse porte qui conduit à un cul-de-sac que bien souvent +on prend l'une pour l'autre. + +À deux lieues de là vous rencontrez + + * * * * * + +=Le Tillet=[210], grande ville ouverte de tous côtés. Le peuple en est +grossier, le terroir gras et assez beau; cependant on remarque qu'un +homme raisonnable n'y a jamais pu demeurer deux jours. Mais, comme il +y a dans le monde plus de sots que d'honnêtes gens, le lieu n'est +jamais vide. + +Près de là vous avez + + * * * * * + +=Saint-Germain-Beaupré=[211]. C'est là que la Coquette se joint à la +Carogne. C'est une ville fort agréable. Le premier gouverneur qu'elle +eut étoit un homme du pays des Cornutes[212]. Il s'empara du +gouvernement contre son gré, et s'en fit pourvoir en titre d'office. +C'étoit un homme fort extraordinaire et tout à fait bizarre à sa façon +d'agir. D'abord il voulut changer les plus anciennes coutumes de la +ville, et inventoit toujours quelque chose; entre autres, il déclara +un jour qu'il ne vouloit plus entrer que par la fausse porte, et, pour +moi, je crois que ce n'étoit pas sans fondement. Mais la ville, +jugeant que si cela avoit lieu elle perdroit tous les droits affectés +au passage de la grande porte, s'y opposa avec tant de vigueur qu'il +ne put parvenir à son dessein. Il fut assez long-temps interdit de sa +charge, et depuis même qu'il y a été remis tout s'est fait dans la +ville par commission, le gouverneur ayant bâti un château qu'il habite +souvent. + +Près de là est + + * * * * * + +=Grimaud=[213], située au pied des montagnes et qui a donné le nom au +Grimaudan. Elle est fort sale, à cause des torrens qui tombent de +toutes parts dans la Carogne en cet endroit, ce qui rend cette rivière +si trouble qu'on diroit que ce n'est pas la même qui est à deux lieues +de là. Au milieu de la ville, elle se cache sous terre par un grand +canal que la nature a fait et qu'on appelle vulgairement le +Trou-Grimaud, et ne sort qu'à deux lieues plus loin, à savoir, là où +elle se jette dans la Précieuse. + +À quatre lieues est + + * * * * * + +=Châtillon=, grande et belle ville par dehors et mal bâtie en dedans. +Les peuples y aiment l'argent. Elle a été si fort persécutée par deux +princes qu'elle a été contrainte de se jeter entre les bras de +l'Église. Un abbé commandataire en a été gouverneur, mais depuis +chassé pour vouloir trop entreprendre sur les priviléges de la ville; +et maintenant il n'y en a plus, car on veut les obliger à servir jour +et nuit et à payer la dépense. + + * * * * * + +=La Vergne=[214] est une grande ville fort jolie et si dévote que +l'archevêque[215] y a demeuré avec le duc de Brissac, qui en est +demeuré principal gouverneur, le prélat ayant quitté. + +De là vous venez à + + * * * * * + +=Montausier=[216], grande ville qui n'est pas belle, mais agréable. La +Précieuse passe au milieu, qui est une rivière de grande réputation. +L'eau en est claire et nette; il n'y a lieu au monde où la terre soit +mieux cultivée. + + * * * * * + +=Fienne=[217] est une grande ville, presque toute délabrée, qui n'est +fameuse que par la Carogne, qui passe au milieu. Le séjour en est +désagréable, tant pour ce que les maisons y sont anciennes et mal +faites que pour ce qu'il y règne une odeur si mauvaise que, quelque +intérêt qu'on ait à y demeurer, on est contraint à la fin d'en sortir +pour conserver sa santé. Le gouverneur étant un homme de peu de +crédit, à qui on a donné le gouvernement par forme, sans l'intrigue +des habitants et le commerce qu'ils font avec les Espagnols, cette +ville manqueroit bientôt de subsistance. + +À quatre lieues de cette ville vous en trouvez une autre bien +différente; elle est sur la Précieuse. C'est une ville fort +considérable pour la beauté de ses édifices; on l'appelle + + * * * * * + +=Olonne=. C'est un chemin fort passant. On y donne le couvert à tous +ceux qui le demandent, à la charge d'autant. Il y faut bien payer de +sa personne, ou payer de sa bourse. + + * * * * * + +=Beauvais=[218], sur la Carogne, est une petite ville dans un fond, où +l'on ne voit le jour qu'à demi et dont les bâtimens sont très +désagréables. Elle a eu néanmoins des gens de très grande condition +pour gouverneurs, entre autres un commandeur de Malte, qui y a laissé +une belle infanterie. On ne s'étonnera point que des gens de naissance +et de mérite se soient arrêtés à un si méchant logis quand on sçaura +que ç'a été le principal passage pour aller à la ville de +Donna-Anna[219], où tout le commerce se faisoit durant qu'on bâtissoit +le fort Louis[220]. Depuis que ce fort est entré dans ses droits, la +ville de Beauvais n'a plus eu de gouverneur de marque, mais des gens +de basse étoffe et inconnus, que la ville y entretient, quoiqu'elle ne +vaille plus la dépense. Ceux-ci ont toujours eu soin de bien maintenir +l'infanterie[221]. + + * * * * * + +=Guise=[222] est une ville sur la Précieuse, assez grande, et où il se +trouve de belles antiquités. Plusieurs ont cru que cette place s'étoit +gardée par ses forces mêmes; mais on assure qu'il y a eu un +gouverneur[223] comme en titre d'office, qu'on a tenu caché à cause +que ses mérites n'étoient point proportionnés à l'importance de la +place, d'où il a été chassé parcequ'il ne visitoit plus que de loin à +loin la place d'armes. Il y avoit laissé de l'infanterie; mais, à +cause qu'elle étoit plus nuisible qu'utile pour la conservation de la +ville, elle en a été chassée et envoyée en Hollande. Il y en a qui +disent que la disgrâce du gouverneur est venue de ce qu'il avoit plus +d'attache pour la ville de Chevreuse. + + * * * * * + +=Longueville=[224] est sur la même rivière que Guise. C'est une ville +grande et assez belle. Il y a eu quatre gouverneurs, dont les uns +étoient les premiers princes du pays, les autres des plus qualifiés +seigneurs après ceux-là[225], dont l'un a failli perdre sa place pour +de l'infanterie qu'il y avoit jetée hors du temps, qui a fort +endommagé la ville. Elle se gouverne à présent elle-même, et s'est +tellement fortifiée[226] qu'il n'y a point d'ennemis si forts qui +osent en faire l'attaque. + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + + +NoteS: + +[Note 1: Cette lettre est fort habilement faite. Elle dit la +vérité avec tous les ménagements et tous les adoucissements +nécessaires. Bussy va même jusqu'à s'accuser de trop d'imagination. +Nous verrons à quoi nous en tenir.] + +[Note 2: Nous avons dit dans l'Introduction vers quel temps Bussy +composa son ouvrage et à quelle époque successivement remontent les +événements dont il se fait l'historien.] + +[Note 3: Madame d'Olonne est l'héroïne d'un pamphlet fort vilain +et fort peu littéraire qu'on a eu bien tort d'attribuer à +Bussy-Rabutin: _la Comédie galante_ de M. D. B. Cologne, Pierre +Marteau (Hollande), petit in-12 de 34 pages. + +Madame d'Olonne (Catherine-Henriette d'Angennes), parente du marquis +de Rambouillet, étoit l'aînée des deux filles du baron de La Loupe. +Avant son mariage, «elle estoit jolie, dit Retz (Mémoires, p. 341 de +l'édition Michaud); elle estoit belle, elle estoit précieuse par son +air et par sa modestie.» Mademoiselle de La Vergne, celle qui fut +madame de La Fayette, en avoit fait son amie; elle étoit choyée au +Luxembourg, et mademoiselle de Montpensier la distinguoit, quoiqu'elle +ne brillât peut-être pas par l'originalité de son esprit. Dès 1652, +Guy Joly, d'accord avec Retz, la désigne comme «l'une des plus belles +personnes de France». Retz faisoit plus que de la trouver jolie et +précieuse: un peu dégoûté de mademoiselle de Chevreuse, il +entreprenoit, à la faveur de l'accueil qu'on lui faisoit chez madame +de La Vergne la mère, de s'insinuer le plus avant possible dans les +bonnes grâces de cette belle personne. Rendez-vous obtenu à force de +prières, mais rendez-vous bien inutile, «ce qui doit estonner, dit le +vaincu, ceux qui n'ont point connu mademoiselle de La Loupe et qui +n'ont ouï parler que de madame d'Olonne.» Précieuse donc et à la façon +des plus effarouchées, mademoiselle de La Loupe, avant son mariage, +étoit une personne en bon point de renommée. Je ne vois pas pourquoi +M. Walckenaer (t. 1, p. 357) croit que Beuvron étoit intimement lié +avec elle dès ce moment-là. + +Le 3 mars 1652, le beau poète Loret écrit dans sa Gazette: + + D'Olonne aspire à l'hyménée + De la belle Loupe l'aînée, + Et l'on croit que dans peu de jours + Ils jouiront de leurs amours. + +Le mariage eut lieu peu de temps après. V. _Montpensier_, t. 2, p. 246 +de la Collection Petitot. + +Ce n'est toutefois qu'en 1656 que mademoiselle de Montpensier parle du +bruit que «commençoit à faire» la beauté de madame d'Olonne; mais les +souvenirs de mademoiselle sont quelquefois un peu confus, et +d'ailleurs on peut admettre qu'elle attache une idée fâcheuse au mot +_bruit_. + +À peine mariée, notre belle dame laisse son mari auprès du roi, et +chevauche parmi les hardies frondeuses (_Montpensier_, t. 2, p. 245). +Le temps n'est pas venu où madame de Sévigné écrira (13 novembre +1675): «Le nom d'Olonne est trop difficile à purifier»; où l'on +chantera: + + La d'Olonne + N'est plus bonne + Qu'à ragoutter les laquais; + +(Ms. 444, Suppl. Bibl nat.) + +où La Bruyère (t. 1, p. 203 de l'édit. Jannet) dira: «Claudie attend +pour l'avoir qu'il soit dégoûté de Messaline.» Il s'agit de Baron; +Claudie, c'est madame de la Ferté; Messaline, c'est madame d'Olonne. +Nous sommes en 1652, à la date du mariage, et Baron n'est pas encore +né. Son acte de naissance, cité par M. Taschereau (_Vie de Molière_, +3e éd., p. 249), le fait naître le 8 octobre 1653. Quant à la +maréchale de la Ferté, on sait que sous ce nom tristement célèbre il +faut reconnoître mademoiselle de La Loupe la cadette, celle que +Saint-Simon a si souvent fouettée. Elle étoit belle aussi et le fut +long-temps. Les deux soeurs vécurent jusqu'en 1714, et jouirent à +leur aise de leur gloire.] + +[Note 4: Louis de la Trémoille, comte d'Olonne, avoit été arrêté +sous la Fronde, en 1649, «comme il se vouloit sauver habillé en +laquais» (Retz, p. 100). Il est mort en 1686. Boisrobert s'étoit moqué +de lui de bonne heure; on s'en moqua plus cruellement lorsque sa femme +eut rendu publiques ses infortunes. Avec Saint-Evremont et Sablé +Bois-Dauphin, il se consoloit en fondant l'ordre des Coteaux, dont +Boileau nous a conservé le souvenir. La Bruyère, à ce point de vue, +l'a peint sous le nom de Cliton le fin gourmet (t. 2, p. 93). À un +autre point de vue, Racine a parlé de lui dans cette jolie épigramme +faite sur _Andromaque_: + + Le vraisemblable est peu dans cette pièce, + Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui: + Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse, + D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari. + +À l'article de la mort, un prêtre nommé Cornouaille lui offre ses +services. L'anecdote veut qu'il se soit écrié avec quelque colère: +«Serai-je encornaillé jusqu'à la mort?»] + +[Note 5: François d'Harcourt, deuxième du nom, marquis de Beuvron, +né le 15 octobre 1598, mort à Paris le 30 janvier 1658, enfant +d'honneur de Louis XIII, adversaire de Boutteville dans un duel +fameux, avoit deux fils, qui furent notre marquis et le comte de +Beuvron. + +Saint-Simon, en 1705 (t. 4, p. 437, de la nouvelle édition Chéruel), +dit dans ses Mémoires: «M. de Beuvron, chevalier de l'ordre et +lieutenant-général de Normandie, mourut à plus de quatre-vingts ans, +chez lui, à la Meilleraye, avec la consolation d'avoir vu son fils +Harcourt arrivé à la plus haute et à la plus complète fortune, et son +autre fils, Sézanne, en chemin d'en faire une, et déjà chevalier de la +Toison-d'Or. On a vu comment elle étoit due aux agrémens de la +jeunesse du père. C'étoit un très honnête homme et très bon homme, +considéré et encore plus aimé.» + +Ce très honnête et très bon homme nous appartient ici. Son frère +mourut bien avant lui. Voyez Dangeau. (28 septembre 1688): «Le comte +de Beuvron est mort cette nuit. Il avoit un justaucorps en broderie et +des pensions, et avoit été capitaine des gardes de Monsieur. Il avoit +depuis deux ans déclaré son mariage avec mademoiselle de Téobon, dont +il n'a point d'enfans.»--«Homme liant et doux, ajoute Saint-Simon (t. +3, p. 181), mais qui voulut figurer chez Monsieur, dont il étoit +capitaine des gardes, et surtout tirer de l'argent pour se faire +riche, en cadet de Normandie fort pauvre.» + +On sait qu'il a été accusé, avec le chevalier de Lorraine et d'Effiat, +d'avoir travaillé à l'empoisonnement de Madame. V. La Fayette. + +Sa femme, fille du marquis de Théobon, «étoit une femme (Saint-Simon, +t. 3, p. 186) qui avoit beaucoup d'esprit, et qui, à travers de +l'humeur et une passion extrême pour le jeu, étoit fort aimable et +très bonne et sûre amie.» Elle étoit «originairement huguenote +(Journal du marquis de Sourches, t. 2, p. 190), mais, s'étant +convertie, avoit été nommée fille d'honneur de la reine; et, quand on +rompit la chambre des filles de la reine, Monsieur la mit auprès de +Madame», la seconde Madame, qui l'aima beaucoup. V. ses lettres. + +Le père des Beuvron avoit épousé, en 1626, Renée d'Espinay, soeur du +comte d'Estelan. On disoit de lui: + + Beuvron, espouse-tu + Saint-Luc, qui tant est belle? + Si tu veux estre cocu, + N'en espouse d'autre qu'elle. + Ah! petite brunette, + Ah! tu me fais mourir! + +Il étoit lieutenant du roi en Normandie et gouverneur du vieux palais +de Rouen (Montpensier, t. 2, p. 177). C'étoit un ami de Racan. «Les +enfans de Beuvron, dit Tallemant des Réaux (t. 2, p. 367, de l'édition +Paulin Paris), ont plus d'esprit que leur père.» Cet ami de Racan +n'étoit donc pas un personnage très ingénieux. Sous la Fronde, en +1650, il reste fidèle au duc de Longueville, et résiste, à Rouen, à la +duchesse et au parlement; toutefois (Motteville, t. 4, p. 16) on ne +faisoit pas grand cas de lui à la cour. Il obtint alors pour son fils +aîné (La Rochefoucauld, p. 436, édit. Michaud) la survivance du vieux +palais. + +Beuvron (le nôtre) a joué jusqu'à sa mort un grand rôle en Normandie +(Voy. Saint-Simon, t. I, p. 117, 123), et ne fut pas toujours en +faveur (Dangeau, 13 mars 1689). + +Si ce n'est lui, c'est son frère, le favori de Monsieur (Mém. de du +Plessis, édit. Michaud, p. 446, et Mém. de Montp., t. 4, p. 211), qui +a commis le crime que reproche à un Beuvron ce couplet (_Nouveau +siècle de Louis XIV_, p. 88) + + On dit que Beuvron a gâté + Le grand chemin de la Ferté, + Qui fut jadis si fréquenté. + +Une accusation plus grave a pesé un instant sur lui: la Brinvilliers, +disait-on (Sévigné, 26 juin 1676), affirmoit qu'il avoit réellement +empoisonné Madame. Ce bruit n'eut pas de suites. + +Les Beuvron étoient parens de la comtesse de Fiesque, que nous allons +voir entrer bientôt en scène. (Montpensier, t. 3, p. 104.) + +Leur soeur (Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron) mérite qu'on ne +l'oublie pas dans un livre où il s'agit d'un grand nombre de +divinités. Loret (26 avril 1659) l'appelle «l'admirable Beuvron». Elle +venoit alors d'épouser le duc d'Arpajon, déjà deux fois veuf. Somaize +(_Précieuses_, édit, Jannet, t. 1, p. 71) l'a inscrite sous le nom de +_Dorénice_ dans la grande compagnie des Précieuses. Elle n'eut jamais +rien de ridicule. Sa beauté a trouvé grâce devant Tallemant des Réaux +(chap. 304, t. 9, p. 75, de la 2e édition). Elle fut dame d'honneur de +la Dauphine. Saint-Simon parle de sa «grande mine», de sa vertu, de +son honneur intact (t. 1, p. 221). + +Louis XIV lui fit de belles amitiés. Lors qu'elle fut nommée dame +d'honneur, madame de Sévigné écrit (13 juin 1684): «C'est l'ouvrage de +madame de Maintenon, qui s'est souvenue fort agréablement de +l'ancienne amitié de M. de Beuvron et de madame d'Arpajon pour elle, +du temps de madame Scarron.» Ce dire est confirmé par madame de Caylus +(p. 4 de l'édit. de 1808), qui cite le marquis de Beuvron comme l'un +des garants de la constante chasteté de sa tante.] + +[Note 6: Madame de Saint-Loup (V. Tallemant des Réaux).] + +[Note 7: Chemin faisant, nous ferons longue connoissance avec +Candale. Une note ne suffiroit pas et elle couvriroit bien vite vingt +pages. + + Les garnitures à la Candale + Font paroître un visage pâle, + +dit un vers boiteux du _Nouveau siècle de Louis XIV_ (1856, p. 69). Ce +vers atteste l'empire que Candale exerça sur les modes de son temps; +cet empire est attesté en mille endroits, par exemple dans le _Roman +Bourgeois_ de Furetière (p. 73 de l'édit. elzevirienne): «On descendit +sur les chausses à la Candalle; on regarda si elles estoient trop +plissées en devant ou derrière.» De la tête aux pieds, ce beau +seigneur règle le costume des délicats. Louis-Charles-Gaston de +Nogaret et de Foix, duc de Candale, né à Metz en 1627, étoit fils de +Bernard de Nogaret, duc d'Épernon, et de Gabrielle-Angélique, fille +légitimée de Henri IV. Il avoit du sang royal dans les veines: au +dix-septième siècle ce n'étoit pas un médiocre avantage en amour. En +1646, il est au siége de Mardick; en 1648, il est à Paris auprès du +duc d'Orléans (Motteville, t. 3, p. 103); en 1649, il commande le +régiment de son nom; en 1652, il a, par avance, la charge paternelle +de colonel général et le gouvernement d'Auvergne; en 1654, il est +lieutenant général sous Conti et d'Hocquincourt, deux des personnages +de la présente histoire. Il meurt à Lyon le 28 janvier 1658. Il faut +lire Saint-Évremont pour le voir à son avantage. + +Le jour de sa mort fut un jour de deuil pour les dames. L'abbé +Roquette, coutumier du fait, acheta du père Hercule, général des Pères +de la Doctrine, l'oraison funèbre qu'il lui consacra (Voy. Tallem., t. +10, p. 239). Ce n'est pas là qu'il faut chercher l'histoire de sa vie. + +Une soeur qu'il avoit lui survécut bien long-temps; elle est morte +sans alliance, comme lui, le 22 août 1701, à soixante-dix-sept ans, +après cinquante-trois années de couvent des Carmélites (Saint-Simon, +t. 10 de l'édit. Sautelet). + +Madame de Motteville n'a pas flatté son père (t. 4, p. 71), seigneur +hautain, jaloux, brutal, cruel, criminel peut-être. Candale, beau +garçon, d'humeur galante, blond, langoureux, coquet, garda quelque +chose du caractère paternel. Ne voyons pas en un rose obstiné toutes +les prouesses de ces messieurs: ils cachoient la griffe sous la patte +de velours. Ces «princes chimériques», les Candale, les Manicamp, les +Jarzay, ne doivent pas être canonisés sans information parcequ'ils ont +plu à un nombre infini de belles.] + +[Note 8: Le frère de Condé.] + +[Note 9: «Maistre des requestes», dit Tallemant (t. 2, p. 115), +puis intendant des finances; «protecteur des partisans», ajoute le +Portrait des Maîtres des requêtes, «et qui de peu a fait beaucoup par +toutes sortes de voies». + +L'_État de la France_ pour 1658 lui donne, comme intendant: Toulouse, +Montpellier, la ferme des entrées de Paris, l'artillerie et le pain de +munition. + +En 1661, on le rembourse à 200,000 livres seulement, c'est-à-dire +qu'on le destitue, et bien d'autres du même coup. C'est l'année des +comptes sévères. + +La femme de Paget étoit belle (V. le _Recueil des Portraits_ de +Mademoiselle: c'est la _Polénie_ de Somaize (t. 1, p. 194, 206). Sa +ruelle étoit vantée. Tallemant des Réaux (t. 2, p. 407) a raconté, à +propos de madame Paget, une anecdote piquante. Bois-Robert et Ninon, +l'une de nos amies en ce volume, y jouent un rôle.] + +[Note 10: Elle jouoit; son mari joua bien davantage. Voy. +l'Oraison funèbre que lui fait dans son _Journal_ l'estimable marquis +de Sourches (janvier 1686, t. 1, p. 103). «On vit alors mourir le +comte d'Aulonne, de la maison de Noirmoustier (La Trémouille), qui +avoit été guidon des gendarmes du roi pendant les guerres civiles, et +chez lequel s'assembloient alors presque tous les gens de qualité pour +y jouer ou pour y trouver bonne compagnie.»] + +[Note 11: 3,000 francs d'aujourd'hui.] + +[Note 12: 60,000 francs.] + +[Note 13: On conçoit facilement que je n'aie rien trouvé dans les +histoires pour me renseigner sur la généalogie de Quentine.] + +[Note 14: Surtout si cher que cela! vingt mille francs par jour!] + +[Note 15: (1656).] + +[Note 16: Candale le prenoit de très haut avec tout ce qui n'étoit +pas de la plus haute noblesse. On juge par là ce qu'il pensoit des +gens d'affaires. Bartet, secrétaire du roi, lui ayant déplu, voyez la +hardiesse avec laquelle il le fait arrêter et raser d'un côté du +visage, barbe et cheveux! (Sévigné, juin 1655; Montp., t. 2, p. 488, +t. 3, p. 22.) Cela ne parut pas trop étonnant. Encore fit-il exiler sa +victime! Les dames sourirent. Belle prouesse de prince chimérique! +Mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 128) dit que «c'étoit un garçon +plein d'honneur et incapable d'aucune mauvaise action.» Elle dit cela +à la date de 1657, lorsque arriva l'affaire Montrevel. Ce Montrevel, +se battant en duel avec Candale, est tué par derrière d'un coup d'épée +que La Barte, un des suivants du grand roi de la mode, lui donne +inopinément. Cette fois on crie: Il faut donner une garde du corps à +Candale pour le protéger. Son courage, toutefois, n'est pas mis en +doute (Voy. Motteville, t. 3, p. 293); mais la fierté de son rang lui +monte bien vite à la tête. Le pauvre Bartet n'avoit pas été bien +audacieux; il n'avoit rien imaginé; il avoit dit tout bas, et pour se +venger de se voir prendre la marquise de Gouville, que Candale n'étoit +peut-être pas un amant d'une énergie incontestable. De fait, Candale +s'en faisoit accroire, comme Guiche, comme d'autres. Soyecourt étoit +moins galant de mine, mais c'étoit un autre homme. Au surplus, ce +n'est pas pour cela que je lui chercherai querelle: c'est parceque je +le suppose moins doucereux qu'on ne le croyoit. Qu'est-ce que cette +note de Tallemant? (T. 4, p. 355). «Madame Pilou étoit fort +embarrassée d'un certain brave, nommé Montenac, qui vouloit enlever +madame de la Fosse. Un jour, ayant trouvé feu M. de Candale: Monsieur, +lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens à l'armée, ne +sçauriez-vous nous desfaire de Montenac? Tous les ans vous me faittes +tuer quelques-uns de mes amys, et celuy-là revient tousjours!--Il +faut, respondit-il, que je me desfasse de deux ou trois hommes qui +m'importunent, et après je vous desferay de cestuy-là.» N'y a-t-il pas +là de quoi le condamner?] + +[Note 17: Ses amis, nous les verrons bientôt figurer dans ce +livre.] + +[Note 18: Trésorier de l'épargne. «Ces offices (Est. de la Fr., +1649) se vendent un million de livres chacun; ceux qui les possèdent +ont douze mille livres de gages, et, en outre, trois deniers par livre +de tout l'argent qu'ils manient, ce qui monte à des sommes +excessives.» Nicolas Jeannin de Castille étoit petit-fils du président +Jeannin, ministre de Henri IV. Ce Jeannin avoit marié sa fille à P. +Castille, ancien marchand de soie, devenu receveur du clergé, et +affirmant alors qu'il étoit bâtard de Castille. En généalogie tout +marche à la longue. Soit pour la bâtardise! Ce qui est certain, c'est +qu'une Jeannin (de Castille), en 1705, épouse un prince d'Harcourt, et +a pour filles des duchesses de Bouillon et de Richelieu. Au bout d'un +siècle, voilà ce qui fleurit sur la tige. + +Jeannin, beau-frère de Chalais par sa soeur à lui, «belle personne», +dit Tallemant des Réaux (t. 3, p. 193), se trouva un moment près de la +banqueroute. (_Épigr._ Bibl nat., ms. sup. fr., n. 540, f. 56). Adieu +alors la galanterie! De bonne heure il s'étoit montré «coquet» +(Tallem. t. 4, p. 32). Entre autres maîtresses on lui connoît cette +malheureuse Guerchy, qui mourut d'une si triste mort (_Nouveau siècle +de Louis XIV_, p. 60). La galante madame de Nouveau s'amouracha de lui +(Tallem. 2e édit., t. 7, p. 241). + +En 1678, il est vieux. Madame de Sévigné, son amie, lui reproche ses +fredaines; Bussy lui dit: «Vous savez (lettre du 31 décembre) que sur +le chapitre des dames il n'est pas tout à fait si régulier que les +évêques.» + +Nicolas Jeannin de Castille étoit marquis de Montjeu ou de Mondejeu +(Loret, 7 février 1654). Le nom n'y fait rien (Walckenaër, t. 2, p. +470). Madame de Sévigné (20 mai 1676) l'appelle Montjeu tout court et +se moque de son marquisat; mais elle l'aime véritablement, va loger +chez lui, date de chez lui quelques lettres (22 juillet 1672). Bussy +l'aimoit de même (lettre du 22 mars 1678). + +Mademoiselle de Montpensier (t. 4, p. 441) a daigné écrire: «Famille +des Castille, gens que je considérois.» Notre Jeannin n'est pas un +pied plat. Il étoit greffier de l'ordre dès 1657. C'est le premier +exemple de ce que Saint-Simon appelle les _râpés_ (t. 4, p. 161). + +La seconde femme de Fouquet, celle à qui La Fontaine a adressé des +vers (_Odes_, livre I), étoit Marie-Madeleine Castille-Villemareuil, +une Castille par conséquent. On voit dans les _Mémoires du duc +d'Orléans_ un Castille-Villemareuil intendant de la maison de Monsieur +(le petit Gaston, en 1615), «à la recommandation du président Janin». + +Revers de la médaille: Après la chute de Fouquet, à côté d'un la +Bazinière taxé à 962,198 livres (Voy. le _Colbert_ de P. Clément, p. +105), notre pauvre Jeannin en a pour 894,224 livres. Les actions de +madame d'Olonne, pour parler ce style, baissent beaucoup (Bussy à +Sévigné, 20 juin 1678). + +Jeannin, retiré des affaires, mena assez grand train. Malheureusement, +il eut un fils à moitié fou (Sévigné, 9 déc. 1688), et fut presque +obligé de ne pas s'affliger de sa mort. + +Jeannin est mort à Paris en juillet 1691 (Voy. Dangeau, 1er août). +Il y avoit long-temps qu'on lui avoit (à cause même du _râpé_) enlevé +le cordon de l'ordre. Saint-Simon, dans ses Notes sur le manuscrit de +Dangeau, écrit ces lignes un peu sèches: «Ce M. de Castille n'étoit +rien. Son père, qui avoit fait fortune jusqu'à être contrôleur général +des finances sous les surintendans, c'est-à-dire commis médiocrement +renforcé, lui fit épouser une Jeannin pour le décrasser. Il fut +trésorier de l'épargne et greffier de l'ordre, qu'il eut du président +de Novion en 1657. Il fut culbuté avec M. Fouquet, prisonnier, puis +exilé vingt-cinq ans en Bourgogne... Son fils vécut conseiller au +parlement de Metz.»] + +[Note 19: Ce goût dura tout le temps du règne. Dangeau et +Saint-Simon en parlent assez.] + +[Note 20: Il faut en finir avec Candale. Tallemant met ceci dans +son _Historiette de Sarrazin_: «On croit que Sarrazin a été empoisonné +par un Catelan (_Catalan_), dont la femme couchoit avec lui.» Et dans +une note il ajoute ceci: «Le père Talon dit que la femme ne fut point +empoisonnée; que son mary, qui estoit bien gentilhomme, l'espargnoit à +cause de ses parens, qui estoient plus de qualité que luy; mais il +empoisonnoit les galans d'un poison bruslant. Il croit que M. de +Candalle en est mort.» Cosnac (t. 1, p. 190) veut que la femme soit +morte aussi. Ce n'est pas la femme qui nous intéresse le plus; nous ne +devons remarquer dans ce texte de Tallemant que la singulière +explication donnée à la mort de Candale. Mais en voici bien d'autres: +ce Vanel qui a écrit les _Galanteries de la cour de France_ (édit. de +1695, p. 232) pense que «la marquise de Castellane fut cause de sa +mort, luy ayant donné de trop violentes marques de son amour lorsqu'il +passa par Avignon, où elle demeuroit ordinairement.» Croira-t-on Vanel +cette fois, lui qui, le plus souvent, mérite si peu qu'on le croie? +Desmaizeaux (édit. de Saint-Evremont de 1706) affirme qu'il mourut +«des suites d'une galanterie avec une dame célèbre dans ce temps-là +par sa beauté, et depuis par sa mort tragique». Ce seroit la marquise +de Ganges, si célèbre en effet. Guy-Patin, l'homme au nez fin, ne veut +pas chercher si loin (Lettre du 1er mars 1658): selon lui Candale est +mort «pourri d'une vieille gonorrhée». + +Nous avons eu occasion de savoir ce que valoit la marquise de la +Beaume, nièce du maréchal de Villeroy; il faut lui pardonner quelque +chose, parcequ'elle semble avoir bien aimé Candale. Elle avoit les +plus admirables cheveux blonds du monde: elle se les coupa en signe de +deuil (Montpensier, t. 3, p. 400). Cette anecdote est partout; on ne +la raconte pas de la même façon partout. Quoi qu'il en soit, +l'infortuné Candale est mort bien jeune. Il avoit eu plus de bonnes +fortunes qu'un seul homme n'a raisonnablement le droit d'en espérer. +Le tragique n'y manqua pas toujours. C'est Chavagnac (_Mém._, t. 1, p. +210) qui le peint accourant au galop à Bordeaux pour y revoir, après +une longue absence, une amie fortement aimée: il la trouve morte, +étendue sur son lit, entre les mains des chirurgiens qui pratiquent +l'autopsie. Encore une fois, il faut lire Saint-Evremont pour l'amour +de Candale. + +Candale, en 1649, avoit failli devenir le neveu de Mazarin. C'étoit +une affaire qui paroissoit arrangée (Omer Talon, collect. Michaud, p. +393; Motteville, collect. Petitot, t. 4, p. 356); mais Condé ne le +voulut pas permettre (Voy _l'Histoire de Condé_ de Pierre Coste): ce +fut Conti, le frère de Condé, ce à quoi Condé ne s'attendoit +certainement pas, qui épousa mademoiselle Martinozzi. Madame de +Motteville (t. 4, p. 78) prétend que Candale travailla à cette +conclusion. Cela étonne. Il étoit, du reste, très ardent pour le +ministre. En 1651, les Bordelais, moins enthousiastes, brûlèrent son +effigie (Voy. la _Relation de ce qui s'est passé à Bordeaux_, à la +prise de trois personnes qui ressembloient au cardinal Mazarin, au duc +d'Epernon et à la niepce Mancini). Le petit Tancrède de Rohan passoit +pour être de lui, dit Tallemant des Réaux (t. 3, p. 441). On dit que +les _Mémoires manuscrits du chanoine Favart_, de Reims, l'affirment. +Qu'est-ce que cela veut dire? Notre Candale est mort en 1658, à 31 +ans, et Tancrède est né en 1630. + +Nous ne voudrions pas paroître rien retrancher de ce qui atteste +l'estime des contemporains pour ce roi des galants à panaches. Madame +de Motteville (t. 4, p. 422) s'exprime sur son compte d'une façon bien +avantageuse: «Le duc de Candale, le premier de la cour en bonne mine, +en magnificences et en richesses, celui que tous les hommes envioient +et dont toutes les dames galantes souhaitoient de mériter l'estime, si +elles n'en pouvoient faire le trophée de leur gloire.» + +Jamais les carrousels et les ballets ne perdirent un cavalier plus +magnifique et un danseur plus admirable. Les spectatrices ne perdoient +pas un geste du triomphateur. Dès 1648 (ballet du 23 janvier), madame +de Motteville fait son éloge. En 1656, au carrousel du Palais-Royal, +près le palais Brion, elle enregistre ses hauts faits; elle le peint +(t. 4, p. 371) à la tête de la troisième troupe, qui portoit les +couleurs vert et argent; elle cite sa devise: une massue avec ces +mots: «Elle peut même me placer parmi les astres»; elle vante «sa +belle taille, sa belle tête blonde». Mais où sont les neiges du +dernier hiver? Ah! Candale, si ce n'est quelques érudits, qui connoît +votre nom et quelle belle vous regrette?] + +[Note 21: Assurément cette lettre est pleine de tristesse, et +madame d'Olonne ne put la lire sans peine.] + +[Note 22: Nous n'en sommes pas quittes avec ce nom-là.] + +[Note 23: Pour l'honneur de ces annotations, je dois déclarer que +tout ce que j'ai trouvé en fait de Mérille, c'est un jurisconsulte de +Troyes, né en 1579, mort en 1647. Ce n'est pas ce que je cherchois.] + +[Note 24: Ceux qui s'imaginent que l'_Histoire amoureuse_ est un +livre ordurier seront bien étonnés en lisant toutes ces pages +délicates.] + +[Note 25: Anne-Élisabeth de Rassan, «la belle Provençale», veuve +de M. de Castellane. Elle épousa le marquis de Ganges. On connoît son +effroyable histoire: ses deux beaux-frères, qui l'aimoient, ne pouvant +la séduire, la massacrèrent. + +Ce nom de Castellane me rappelle une autre femme, dont il faut +respecter le souvenir: c'est Marcelle d'Altovitti-Castellane, qu'aima +et délaissa Guise, le petit-fils du Balafré. Elle mourut de douleur au +bout d'un an, après avoir écrit ces admirables vers: + + Il s'en va, ce cruel vainqueur, + Il s'en va plein de gloire! + Il s'en va mesprisant mon coeur, + Sa plus noble victoire! + Et, malgré toute sa rigueur, + J'en garde la memoire. + + Je m'imagine qu'il prendra + Quelque nouvelle amante; + Mais qu'il fasse ce qu'il voudra, + Je suis la plus galante. + Le coeur me dit qu'il reviendra: + C'est ce qui me contente. + +Jamais romance atteignit-elle cette fierté, cette tendresse?] + +[Note 26: Voilà Vanel soutenu, et Desmaizeaux.] + +[Note 27: Saint-Evremont ne vient prendre place dans ce livre que +comme un figurant muet. Nous n'avons donc pas à dire grand'chose de ce +personnage, qui est d'ailleurs suffisamment connu, «connu, dit +Saint-Simon (t. 4, p. 185), par son esprit, par ses ouvrages et son +constant amour pour madame de Mazarin». Amant malheureux de Ninon +(nous avons oublié de dire que Candale étoit de ceux qu'elle aima), +Saint-Evremont avoit joué un grand rôle parmi les délicats de son +temps. Il avoit l'esprit caustique: il en usa pour apprécier à sa +manière le traité des Pyrénées. Ce qu'il en écrivoit ayant été +découvert, il fut exilé. Il se consola en vivant libre en Angleterre; +là il se fit une cour de beaux-esprits qui ne craignoient pas Louis +XIV. Quand on lui offrit, après bien des années, de revenir en France, +il répondit qu'il s'étoit procuré une patrie. On lui demandoit, à +l'article de la mort, s'il ne vouloit pas se réconcilier. «De tout mon +coeur, dit-il; je voudrois me réconcilier avec l'appétit.» (La +Place, _Recueil de pièces_, t. 4, p. 440.) C'étoit un philosophe très +hardi.] + +[Note 28: Un dernier mot sur ce malheureux Candale qu'on enterre. +La première fois qu'il alla le soir chez madame d'Olonne, il eut faim +et voulut manger d'abord. Madame d'Olonne, quoique faiblement +romanesque, se rappela les théories des précieuses et se fâcha. +(Tallem. des Réaux, t. 3, p. 129.) + +L'une des maisons où ils alloient ensemble le plus souvent et le plus +commodément étoit celle de madame de Choisy, mère de celui qui fut +l'abbé de Choisy. (Montp. t. 3, p. 325.)] + +[Note 29: Bartet avoit donc raison contre Candale. M. d'Olonne +prenoit son mal en patience. Nous n'avons peut-être pas cherché assez +à le représenter dans son beau. Revenons à l'année qui précéda son +malencontreux mariage, pour le voir passer dans un costume et avec une +attitude de brillant cavalier.--«Après venoit la compagnie de +chevau-légers du roi, de deux cents maîtres, en habits de passemens +d'or et d'argent, et montés sur de grands chevaux fort beaux, étant +précédés de quatre trompettes vêtus de velours bleu chamarré d'or et +d'argent, commandée par le comte d'Olonne, cornette d'icelle +compagnie, couvert d'un vêtement de broderie d'or et d'argent, avec un +baudrier garni de belles perles et des plumes blanches, feuille morte +et couleur de feu, avec un cordon d'or, sur un cheval blanc, très bien +ajusté, dont la housse d'écarlate étoit garnie de même que son habit. +(_Relation de la cavalcade_ faite pour la majorité du roi, 1651.)] + +[Note 30: Contrôlons, une fois entre autres, le témoignage de +Bussy. Sauf en un point qui est qu'elle remplace madame d'Olonne par +une de ses demoiselles, mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 286) +confirme tout ce que notre auteur avance. On pourroit multiplier ces +rapprochements:--«Nous allâmes à plusieurs bals, nous trouvâmes +souvent les pèlerines: elles n'osèrent jamais se démasquer. On nous +demandoit partout si nous n'avions pas trouvé des capucins et des +capucines; ils sortoient toujours un moment devant que nous +entrassions. On nous dit chez le maréchal d'Albret qu'on y avoit vu un +capucin qui avoit le bras et la main belle, et qu'il avoit touché sur +son passage dans celle de M. de Turenne. + +«Le premier jour de carême, on ne parla que du scandale que cette +mascarade avoit fait. Les prédicateurs prêchèrent contre. Le roi et la +reine en furent fort en colère. Personne ne se vanta d'en avoir été. À +la fin, on sut que c'étoit d'Olonne, sa femme, l'abbé de Villarceaux, +Ivry, milord Craff et une demoiselle de madame d'Olonne, et que son +mari avoit voulu absolument qu'elle s'habillât de cette sorte. Elle +n'avoit point paru dans le monde; tout le carnaval, elle ne bougea de +son logis. Elle avoit un mal au pied, dont il lui étoit sorti des os; +ainsi elle fut obligée de garder le lit. M. de Candale étoit fort +amoureux d'elle il y avoit long-temps, et il avoit été affligé +extrêmement de la quitter. Depuis son départ, on savoit que Jeannin, +trésorier de l'épargne, alloit souvent chez elle; on examina fort sa +conduite sur la mort de M. de Candale. Elle parut fort affligée, et +même on dit qu'elle pleura toute la nuit, qu'elle en demanda pardon à +son mari et lui avoua qu'elle l'avoit fort aimé.»] + +[Note 31: Les Villarceaux (Louis et René) menèrent joyeuse vie. Le +marquis, l'aîné par conséquent, fut un des beaux esprits de l'hôtel de +Rambouillet; Ninon (1652) n'aima personne plus passionnément que lui, +et on a voulu, mais sans preuve (Walck., t. 1, p. 469), que madame de +Maintenon, dans sa jeunesse abandonnée, ait écouté favorablement ses +prières. Sa femme étoit aimable. Courtisan à sa manière, il refusoit +l'ordre pour son fils et ne craignoit pas d'offrir au roi l'amour de +sa nièce, Louise-Élisabeth Rouxel (madame de Grancey). Louis XIV lui +lava la tête comme il le méritoit. (Sévigné, 23 décembre 1671.) + +Son frère, René de Mornay, abbé de Saint-Quentin-lez-Beauvais, fut +plus libertin encore que lui. Il étoit fort riche; il étoit surtout +prodigue: + + Le sieur abbé de Villarseaux, + Qui, s'il avoit d'or plein sept seaux + Et d'argent trente bourses pleines, + Les vuideroit dans trois semaines. + +(=Loret.=) + +Le 27 septembre 1691, Dangeau note dans son Journal: «L'abbé de +Villarceaux mourut à Paris.» Et voilà tout. Que la terre lui soit +légère! + +Reste Craff: l'histoire ne s'est pas beaucoup occupée de ce seigneur +anglois. C'est moins à cause de madame d'Olonne qu'à cause de madame +de Châtillon qu'il a l'honneur d'être mis en scène par Bussy. Nous le +reverrons. + +Pourquoi M. Walckenaër (t. 1, p. 440) l'appelle-t-il Graff? Je +comprendrois plutôt qu'on l'appelât Crofts, car il me semble que c'est +lui que désignent sous ce nom les _Mémoires du duc d'York_ (dans +Ramsay, ch. 2, 3, 19). On le voit qui amène six chevaux de Pologne +pour faire la guerre à côté du duc; il suit Charles II avec les lords +Rochester et Jermyn (celui que nos Mémoires françois nomment partout +Germain). Crofts est d'ailleurs un nom anglois. Monmouth, le fils de +Charles II et de Lucy Walters, s'appeloit d'abord Jones Crofts +(Macaulay, t. 1, p. 273, édit. Charpentier). + +La Rochefoucauld (_Mém._, coll. Michaud, p. 386) le cite, dès 1637, +comme un de ses amis. Madame de Chevreuse l'aimoit aussi. «On ne +comprenoit pas, remarque Tallemant (t. 1, p. 405) quels charmes elle y +trouvoit.» C'étoit un ami politique. Il étoit venu en France avec les +Stuarts. Comme il étoit riche et original, il eut du succès. Madame de +Châtillon essaya de se faire épouser par lui en 1656: c'est du moins +ce que la reine d'Angleterre dit à Mademoiselle (t. 3, p. 54). + +Au rétablissement de Charles II, il revint en Angleterre. Gourville, +exilé, nous en parle (Collect. Michaud, p. 540) à la date de +1664:--«Je trouvai en ce pays-là le milord Craff, qui avoit été fort +des amis de M. de La Rochefoucault à Paris, et à qui j'avois même +prêté quelque argent, qu'il m'avoit rendu depuis le rétablissement du +roi.»--... «(Il) nous mena à une très jolie maison de campagne qu'il +avoit à dix milles de Londres, sur le bord de la Tamise.»] + +[Note 32: Sillery est mort, âgé de soixante-quatorze ans, à +Liancourt, où il s'étoit retiré depuis deux ans. (Dangeau, 20 mars +1691.) Transcrivons d'abord la note de Saint-Simon:--«Ce M. de Sillery +étoit d'excellente compagnie, mais n'avoit jamais été que cela. Il +étoit fils de Puysieux, secrétaire d'État, et petit-fils du chevalier +de Sillery.» + +Puis le texte même de ses _Mémoires_ (t. 1, p. 337):--«Beaucoup +d'esprit, nulle conduite; se ruina en fils de ministre, sans guerre ni +cour. Il ne laissoit pas d'être fort dans le monde et désiré de la +bonne compagnie. Il alloit à pied faute d'équipage et ne bougeoit de +l'hôtel de La Rochefoucauld ou de Liancourt, avec sa femme, qui s'y +retira dans le désordre de ses affaires, long-temps avant la mort de +son mari, et qui mourut en 1698.» + +Louis-Roger Brulard de Sillery, né en 1617, avoit épousé la soeur du +duc de La Rochefoucauld; il n'est pas encore vieux lorsqu'il paroît +dans notre histoire en qualité de conseiller de son neveu timide. + +La Bruyère (t. 1, p. 287) nous apprend que le vin de Sillery, au XVIIe +siècle, avoit déjà de la renommée. Le marquis de Sillery, en qualité +de profès dans l'ordre des Coteaux, devoit en être fier. Il buvoit +bien et aimoit la table. On l'appeloit Sillery-Brulard (Pierre Coste, +p. 45, t. 8, des _Archives curieuses_). Gourville a raconté (Petitot, +t. 2, p. 269) qu'étant gouverneur de Damvilliers, Sillery l'aida à +rançonner les Parisiens au commencement de la Fronde. En 1650, il va +en Espagne traiter pour les rebelles (Motteville, t. 4, p. 43), à qui +son esprit décidé avoit rendu d'importants services. + +Il y eut un Sillery évêque de Soissons et membre de l'Académie +françoise. La Fontaine en parle (dans sa lettre 37 à Maucroix, 1695). +Une autre lettre de La Fontaine (28 août 1692) est adressée au +chevalier de Sillery. Ailleurs (_Fables_, t. 8, p. 13), il a dit de +mademoiselle de Sillery: + + . . . . . . . une divinité + Veut revoir sur le Parnasse + Des fables de ma façon. + + . . . . . . . de celles + Que la qualité de belles + Fait reines des volontés. + + Qui dit Sillery dit tout. + Peu de gens en leur estime + Lui refusent le haut bout. + +] + +[Note 33: Bussy n'a pas eu beaucoup à se louer d'avoir introduit +dans sa galerie le duc de La Rochefoucauld et le prince de Marsillac, +son fils. La rancune qu'ils lui en gardèrent ne s'attendrit en aucun +temps, et l'on sait quel crédit gagna et garda sur le maître ce +Marsillac, La Rochefoucauld à son tour, lorsqu'il fut devenu +grand-maître de la garde-robe, et le canal le plus fréquent des grâces +et des disgrâces. On a dit de lui que pendant trente-sept ans il +assista quatre fois par jour aux changements d'habit du roi; l'éloge +est exagéré, mais il n'est pas sans fondement. + +«Jamais valet ne le fut de personne avec tant d'assiduité et de +bassesse, il faut lâcher le mot, avec tant d'esclavage.» Cela est du +Saint-Simon (t. 7, p. 177, de l'édit. Sautelet), qui a dit encore du +grand-maître que «sa figure commune ne promettoit rien et ne trompoit +pas.» Voilà donc une affaire réglée du côté de l'esprit, et non sans +mille confirmations. Exemple (1656): Couplets d'un _Confiteor_. + + La Roche-Foucault, ce guerrier + Dans la Fronde si redoutable, + Contre la race du Tellier + En catimini fait le diable, + Et, si ce matois de ligueur + Ne leur fait mal, il leur fait peur. + + À la cour, il est soutenu + De la mâchoire formidable + Du gros Marsillac, devenu + Homme important et fort capable. + Las! quand il tournoit son chapeau, + On le prenoit pour un nigaud. + +La mâchoire de Marsillac se faisoit remarquer de soi. + +Il ne déplut pas à Ninon, ce gros garçon plein d'hésitations (Walck., +t. 1, p. 242); mais il ne plut à personne plus qu'au roi, et cela dès +l'âge de dix-huit ou de dix-neuf ans. En 1657 il est favori avéré, +avec Vardes et Vivonne. Son père l'a cloué solidement dans sa faveur. +Mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 187) indique je ne sais quelle +mauvaise intrigue de ces messieurs à propos de mademoiselle de +Mortemart, soeur de Vivonne. Prévoyoient-ils l'avenir de la +Montespan? «On les appeloit _les endormis_, parce qu'ils alloient +lentement et sans bruit.» Plus tard (Dangeau, t. 4, p. 180, note de +Luynes) le grand-maître de la garde-robe, devenu père, eut la douleur +d'avoir un fils beaucoup plus hardi et libertin que lui. Louis XIV dut +se montrer sévère. Cette affaire ressemble beaucoup à celle de Roissy, +dont nous avons déjà parlé et dont il sera question encore. + +Marsillac avoit montré du courage à la guerre: il fut blessé au +passage du Rhin. (Sévigné, 17 juin 1672.)] + +[Note 34: Grâce au ciel, l'histoire de celui-là a été couchée tout +du long sur le papier! Et quelle histoire! quel historien! Les +_Mémoires de Grammont_ sont restés un des chefs-d'oeuvre du genre. +Nous ne pouvons songer à en donner ici le résumé. + +Le chevalier de Grammont étoit frère du maréchal (de la Guiche puis) +de Grammont et fils de la soeur du comte de Boutteville. Il avoit +aimé bien du monde, mademoiselle de Rohan, d'abord, à propos de +laquelle (Tallemant des Réaux, t. 3, p. 434) il appela en duel Chabot, +qui l'épousa. Ce fut un duel pour rire. En 1643, le chevalier se +faisoit appeler Andoins. Henri Arnauld, dans ses _Lettres au président +Barillon_, citées par M. P. Paris, dit que ce fut à propos de madame +de Pienne (plus tard de Fiesque) qu'il attaqua Chabot. Il s'appeloit +Andoins parceque sa grand'mère, celle que connut Henri IV (vers 1580), +s'appeloit Diane d'Andoins. Grammont s'attacha (1649, Motteville, t. +3, p. 415) à Condé, mais sans rien retrancher de ses liaisons +changeantes. + +Dans mon _Histoire des cartes à jouer_ (1854, in-16, L. Hachette et +Cie), j'ai eu à peindre le joueur dans notre Philibert, chevalier, +puis comte de Grammont. Il sut jouer. Battu d'abord à _la bassette_, +qu'il ne connoissoit pas (1685), il se mit à rapporter cinquante ou +soixante mille écus de tous les voyages qu'il faisoit en Angleterre. +(Sourches, t. 1, p. 311.) Il aima mademoiselle de la Mothe-Houdancourt +(La Fayette), puis une autre et une autre. Il se maria par hasard avec +la soeur d'Hamilton, charmante femme qui fit les délices de la cour +de France lorsqu'elle y parut, et dont Bussy n'auroit pas eu un mot à +dire. + +Dans l'histoire de Grammont (chap. 6), Saint-Evremont lui dit: «Que de +grisons en campagne pour la d'Olonne! que de stratagèmes, de +supercheries et de persécutions pour la comtesse de Fiesque! Elle qui +peut-être vous eût été fidèle si vous ne l'aviez forcée vous-même à ne +l'être pas!» On croiroit lire Bussy lui-même. Grammont, revenu +définitivement d'Angleterre, reprit rang à la cour; sa femme l'y aida. +Le roi «se plaisoit beaucoup» avec lui (_Lettres de Madame_, 22 avril +1719). Les courtisans l'aimoient moins (Dangeau, t. 4, p. 206). +Lorsqu'il mourut, et il mourut le plus tard qu'il put mourir, +Saint-Simon écrivit sur le journal de Dangeau: «Ce fut également le +mépris et la terreur de la cour par tout ce que son âge, sa faveur et +sa malice lui donnoient le droit de dire. Son visage étoit d'un vieux +singe.» + +Le _Recueil de La Place_ (t. 4, p. 423), qui le fait mourir en 1707, à +quatre-vingt-six ans, a conservé son épigrammatique épitaphe: + + Veux-tu des talents pour la cour? + Ils égalent ceux de la guerre. + Faut-il du mérite en amour? + Qui fut plus galant sur la terre? + Railler sans être médisant, + Plaire sans faire le plaisant, + Garder toujours son caractère, + Vieillard, époux, galant et père, + C'est le mérite du héros + Que je te peins en peu de mots. + +] + +[Note 35: La maison de Rouville est ancienne en Normandie. Le +marquis de Rouville dont il s'agit est le beau-frère de Rabutin et son +ami. Il avoit été le second amant de Marion Delorme; il s'étoit battu +en duel contre La Ferté-Senneterre; il étoit joueur; il avoit fait +toutes ses preuves. Loret le place au nombre de ses saints (29 +septembre 1652): + + Ce bon seigneur ne connoist mie + Mademoiselle Économie. + +] + +[Note 36: Gilonne d'Harcourt, mariée 1º à Louis de Brouilly, +marquis de Pienne, tué à Arras en 1640; 2º à Charles-Léon de Fiesque +(1643). Son père étoit le frère aîné du père des Beuvron. Le comte de +Fiesque, son fils, «étoit une manière de cynique fort plaisant +parfois» (Saint-Simon, t. 1, p. 327). La Fontaine a fait des vers pour +lui (épitre 19): + + Cette main me relève ayant abaissé Gêne. + +Le père avoit été de la bande de Condé. Dès 1647 Mazarin l'exiloit +(Mott., t. 2, p. 261). Sa mère, la gouvernante de Mademoiselle, étoit +Anne Le Veneur (Mott., t. 2, p. 355); elle mourut à Saint-Fargeau en +1653. + +Mais qu'importent les généalogies? Gilonne étoit une femme telle que +Bussy la peint. On l'appeloit _la reine Gilette_ (Montp., t. 3, p. +428). Elle s'étoit organisé une petite cour particulière, avec un +ordre de chevalerie destiné à récompenser les bons vivants. Grammont a +mis dans un couplet: + + Ma reine Gilette, + Que de la Moquette + Je sois chevalier. + +Folle, si l'on veut, jusqu'à oublier son état et à écrire à +Mademoiselle: «Je vous ai fait l'honneur» (Montp., t. 3, p. 100), +jusqu'à lui dire des choses impertinentes (1657), elle avoit +courageusement joué son rôle de _maréchale_ de camp, avec son amie +madame de Frontenac, dans les temps guerriers de la Fronde. Elle avoit +des accès de gaîté extraordinaires. Quelquefois elle eut des mots +heureux. Elle improvisoit; par exemple, elle «cria tout haut l'autre +jour chez Mademoiselle (Sév., 17 décembre 1688): + + Le roi, que sa bonté soumet à mille épreuves, + Pour soulager les chevaliers nouveaux, + En a dispensé vingt de porter des manteaux, + Et trente de faire leurs preuves.» + +Elle est morte en 1699 (Saint-Simon, t. 2, p. 321). «Elle avoit passé +sa vie dans le plus frivole du grand monde», vendu une fois une terre +pour un beau miroir. «On disoit d'elle qu'elle n'avoit jamais eu que +dix-huit ans.» + +Mademoiselle, qui eut à s'en plaindre, la maltraite un peu, +quoiqu'elles se soient raccommodées; M. Paulin Paris, en preux +chevalier, la défend (Tall., t. 5, p. 374). Je ferois volontiers comme +M. Paulin Paris. D'ailleurs, Mademoiselle (t. 3, p. 39) l'excuse: +«C'est une femme qui vous chante pouille, et un moment après elle en +est au désespoir et vous dit rage de ceux qui le lui ont fait faire.» + +Madame Cornuel a créé pour elle le sobriquet si répandu de _moulin à +paroles_. (Tallemant des Réaux, t. 9, p. 54.) + +«La comtesse maintenoit l'autre jour à madame Cornuel que Combourg +n'étoit point fou; madame Cornuel lui dit: Bonne comtesse, vous êtes +comme les gens qui ont mangé de l'ail.» (Sévigné, 6 mai 1676.) + +Enfin madame Cornuel (Sévigné, t. 3, p. 31, de l'édit. Didot) «disoit +que ce qui conservoit sa beauté, c'est qu'elle étoit salée dans sa +folie.» + +Cette beauté même étoit-elle bien grande? Venant à Paris, Christine de +Suède dit: «La comtesse de Fiesque n'est pas belle pour avoir fait +tant de bruit. Le chevalier de Grammont est-il toujours amoureux +d'elle?» (Montp., t. 3, p. 73.) Et de même don Juan d'Autriche, en +1659: «Elle n'est guère belle pour faire tant de bruit.» (Montp., t. +3, p. 414.) + +En tout cas, on voit là qu'elle faisoit bien du bruit.] + +[Note 37: Madame de Motteville (t. 4, p. 387) dit que la reine +Christine (en 1656) railla Grammont de la passion qu'il affichoit pour +madame de Mercoeur. C'étoit une passion ou plutôt une comédie de +passion fort ridicule. Jamais femme ne fut plus sage, plus douce, plus +simple. + +Laure-Victoire étoit l'aînée des cinq filles de madame Mancini. +Mercoeur (Louis de Vendôme) figure, en 1648, à côté du duc +d'Orléans, et inspire même des craintes (Motteville, t. 3, p. 186) à +l'abbé de la Rivière, qui tremble qu'il ne crie aussi haut que +Beaufort. C'est le duc de Vendôme, son père, homme très tranquille, +qui (1649, Motteville, t. 3, p. 277) propose le mariage. Cette +proposition fut la première cause de mésintelligence entre Condé et +Mazarin (Pierre Coste, p. 8); mais le mariage se fit. + +«M. de Mercoeur déclara un jour, en plein Parlement, son mariage +avec mademoiselle de Mancini, de la plus sotte manière du monde, et +telle que je ne m'en suis pas souvenue, parcequ'il n'étoit pas tourné +d'un ridicule plaisant.» (Montp., t. 2, p. 137.) + +Les pamphlets se mirent à pleuvoir dru sur l'oncle de la mariée et sur +l'époux. C'étoit le temps des plus vives Mazarinades. + +Le catalogue de la Bibliothèque nationale (t. 2) en indique plusieurs: + +Nº 1360. _L'outrecuidante présomption du cardinal +Mazarin.--Réponse._--Nº 1361. _L'antinocier, etc._--Nº 1362. _Lettre +de M. de Beaufort à M. le duc de Mercoeur, son frère._--Nº 1363. +_Réponse._--Nº 1364. _Lettre de la prétendue madame de Mercoeur, +envoyée à M. de Beaufort._--Nº 1365. _Entretien de M. le duc de +Vandosme avec MM. les ducs de Mercoeur et de Beaufort, ses enfants._ + +Mercoeur n'en fut pas inquiété. Sa femme étoit une conquête dont il +ne pouvoit se repentir. + +«Le duc de Mercoeur fut si passionné pour les intérêts du ministre +qu'il fit appeler ce même jour son frère, le duc de Beaufort, pour se +battre contre lui; mais il n'en fit rien et ne suivit point son +premier mouvement.» (1651. Mott., t. 4, p. 134.) + +Au commencement de février 1657 la duchesse mourut subitement. Mazarin +«fit des cris». (Mott., t. 4, p. 396.) + +«La douleur est universelle, écrit madame de Sévigné le 5 février. Le +roi a paru touché et a fait son panégyrique en disant qu'elle étoit +plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune.» + +«Elle étoit jeune et avoit de l'embonpoint. Le seul défaut qui étoit +en elle étoit que, sans avoir la taille gâtée, elle ne l'avoit pas +assez belle en ce qu'elle étoit un peu entassée; mais, ce défaut ne se +voyant point dans le lit, j'ai ouï dire à ceux qui la virent en cet +état qu'elle leur avoit paru la plus belle personne du monde.» (Mott., +t. 3, p. 397.) + +Mazarin, dans son testament, n'oublia pas les enfants de la nièce +qu'il avoit tant aimée. (Mott., t. 5, p. 92.)] + +[Note 38: La mère de Villars, qui sauva la France à Denain. Née +vers 1624, fille de Bernardin Gigault de Bellefonds (elle s'appeloit +Marie) et de Jeanne aux Espaules de Sainte-Marie; mariée, en 1651, au +marquis de Villars, qui mourut en 1698; morte le 25 juin 1706. On a +d'elle trente-sept lettres à madame de Coulanges, datées de Madrid et +écrites en 1676, 1680, 1681. (Voy. Lemontey.) + +Une autre Villars (Julienne-Hippolyte d'Estrées), mariée en 1597 à +Georges de Brancas, marquis, puis duc de Villars, vivoit encore en +1657. Elle a été secouée par Tallemant des Réaux.--Escroqueuse et +libertine par delà toute créance. + +Celle-ci roucouloit comme une colombe. Quoiqu'il eût un frère +archevêque d'Alby d'assez bonne heure (_Mém. de Choisy_, Michaud, +626), Villars n'étoit pas de la première noblesse: il cherchoit +fortune; mais il étoit vaillant à outrance, et beau comme un Achille. +Au duel fatal de Nemours (_Retz_, 379), il fit si bien que Conti le +voulut à lui. Il avoit été en Fronde commandant des chevau-légers de +Sillery. (_Lenet_, coll. Michaud, 347.) Cette bravoure et cette +beauté, partout célèbres (_Le Père Berthod_, coll. Petitot, t. 48, p. +396) lui valurent le nom d'_Orondate_. Sa femme, qui «est tendre et +sait bien aimer» (Madame de Coulanges à Sévigné, 15 juillet 1671), en +fait sa divinité et l'adore toute sa vie. + +Villars se poussa dans les ambassades. (Voy. la _Corresp. administ. de +Louis XIV_, t. 4.) Il avoit fait la cour en règle à sa femme. Madame +de Choisy le surprit un jour, chez madame de Fiesque, qui sortoit de +l'appartement de mademoiselle de Bellefonds. + +Saint-Simon (_Note à Dangeau_, t. 6, p. 315, et _Mémoires_) n'est pas +favorable aux Villars. Il dit de notre marquise: C'étoit «une bonne +petite femme, maigre et sèche, active, méchante comme un serpent, de +l'esprit comme un démon, d'excellente compagnie, et qui recommandoit à +son fils de ne jamais parler de soi à personne et de se vanter au roi +tant qu'il pourroit.» Répétons la phrase de madame de Coulanges: «Elle +est tendre et sait bien aimer.» C'est là le vrai. + +Est-il nécessaire de dire que Grammont en étoit pour ses frais de +sentiment?] + +[Note 39: Puisqu'il passe par ici, arrêtons-le un instant. Isaac +de Benserade est né en 1612 à Lyons-la-Forêt (Normandie), et est mort +le 19 octobre 1691. C'est le _Bérodate_ des Précieuses (t. 1, p. 45, +46). Il avoit ce qu'il falloit pour faire sa fortune à la cour sans se +soucier de ses ennemis. MM. les professeurs de rhétorique ont tort de +dédaigner Benserade: il avoit l'esprit tourné le plus habilement du +monde vers la phrase, vers l'allusion, vers la réticence, vers +l'épigramme à pointe émoussée. Que de devises adroites il a semées çà +et là! que d'ingénieux ballets il a composés! Il a eu le tort de +n'aimer pas La Bruyère, et La Bruyère l'a peint pour le punir (t. 1, +p. 271). + +Pourquoi ne pas citer l'_Arlequiniana_ quand c'est à décharge? Il y a +pour Benserade (p. 188): «C'est l'esprit le plus vif et l'amy le plus +ardent que j'aye jamais vû.» Madame de La Roche-Guyon l'entretint à +son début; elle étoit vieille, mais très riche (Tallem., t. 8, p. 56). +Benserade, avec une maison, un carrosse, trois laquais, de la +vaisselle d'argent, s'ennuie du métier. Il étoit un peu parent de +Richelieu par on ne sait quels hobereaux; il accompagne Brézé en mer: +il s'ennuie encore, n'étant pas un héros. Peu à peu il prend pied à la +cour, et il séduit Mazarin, comme il séduira Louis XIV. Il déplut aux +subalternes. Il étoit roux et ne sentoit pas naturellement l'ambre (La +Place, t. 2, p. 286). Il y a bien des chansons faites sur ce malheur +qu'il avoit. Les filles de la reine en chantèrent une qui étoit jolie; +Scarron en fabriqua, d'autres aussi. + +Benserade étoit plus élégant. On connoît les vers de la satire 12 de +Boileau: + + Tes bons mots, autrefois délices des ruelles, + Approuvés chez les grands, applaudis chez les belles, + Hors de mode aujourd'hui chez nos plus froids badins, + Sont des collets montés et des vertugadins. + +Ceux-ci ont été attribués à madame Deshoulières: + + Touchant les vers de Benserade, + On a fort long-temps disputé + Si c'est louange ou pasquinade; + Mais le bonhomme est bien baissé, + Il est passé (bis): + Qu'on lui chante une sérénade + De Requiescat in pace. + + (=La Place=, t. 5, p. 57.) + +Senecé a dit aussi quelque chose de notre homme.] + +[Note 40: Un portrait mignon s'il en fut, un héros à peindre au +pastel; mais ce portrait est partout: chez mademoiselle de +Montpensier, chez madame de Motteville, chez madame de La Fayette. À +quoi bon, même ici, en crayonner une nouvelle esquisse? N'abusons pas +trop des confidences qu'on nous a faites au travers du temps. + +Le bon air alors, pour un jeune homme bien qualifié, c'étoit d'avoir +passé par la chambre à coucher de Ninon. Armand de Grammont, comte de +Guiche, y passa. On a cité ses émules principaux: Condé, Miossens +(depuis maréchal d'Albret), Palluau (depuis maréchal de Clérambault), +le marquis de Créqui, le marquis de Villarceaux, le commandeur de +Souvré, le marquis de Vardes, le marquis de Jarzay, le duc de Candale, +le duc de Châtillon, le prince de Marsillac, Navailles, le comte +d'Aubijoux (Walck., t. 1, p. 242). C'est là l'état-major de la +noblesse galante. Guiche y brille au premier rang, parmi les plus +jeunes, les plus coquets, les plus joyeux. + +Son père, le maréchal de Grammont, étoit un Gascon de beaucoup +d'esprit et de dextérité, qui, depuis long-temps, s'étoit mis sur un +pied solide à la cour. C'est en 1658 (le Père Daniel, t. 2, p. 267) +que le comte de Guiche obtint la survivance de son père en qualité de +mestre de camp du régiment des gardes françoises. Ce régiment tenoit +le premier rang parmi tous les régiments d'infanterie. Quant au titre +de mestre de camp (Daniel, t. 2, p. 45), on désignoit ainsi les +commandants des régiments d'infanterie, jusqu'à ce que Louis XIV, à la +mort du duc d'Épernon, colonel-général de l'infanterie, eût supprimé +cette charge. À partir de 1661 on les nomma colonels. Par là il est +facile de voir que les actions de Guiche nous sont racontées à une +époque qui va de 1658 à 1661. + +Candale avoit peut-être un je ne sais quoi de plus hardi; il devoit +secouer plus souvent ses rubans et ses panaches. Guiche, plus doux, +plus agréable, plus demoiselle, avoit une beauté du premier choix +parmi celles qui ne sont pas viriles. Le roi d'Espagne Philippe IV ne +parloit guère: en 1659, lorsque le maréchal de Grammont lui présenta +son fils et que Guiche l'eut salué (Motteville, t. 5, p. 34) «Buen +moço!» dit-il entre les dents, «Beau garçon!» Toutes les femmes +pensoient de même. Un peu plus tard, cette beauté ayant habitué à soi +les yeux, et le temps étant venu jeter quelques vilaines ombres sur +cette physionomie, l'admiration se refroidit. Les hommes n'avoient +jamais été très enthousiastes du comte; les femmes elles-mêmes +retranchèrent quelque chose de leur faveur. Il est «ceinturé comme son +esprit», écrit madame de Sévigné le 15 janvier 1672; ailleurs (le 27 +avril) elle parle de «son fausset». + +Mais, au moment où nous sommes, ces critiques sont rares. «C'étoit le +favori de Monsieur (le duc d'Anjou). C'est un homme (Montp., t. 3, p. +329) plus vieux de trois ans que lui, beau, bien fait, spirituel, +agréable en compagnie, moqueur et railleur au dernier point.» + +Puisqu'il s'agit de raillerie, les malins couplets du temps peuvent +ici lever la tête: + + Guiche ne fait que patrouiller, + +dit l'un. Patrouiller dans le pays de l'amour (entendons ce vers-là +comme il veut qu'on l'entende), faire des reconnoissances, peu de +charges à fond, point de carnage. + + Je n'ai point d'armes + Pour vous servir comme le grand Saucourt, + +répond une voix en écho. Et nommer Saucourt, c'est tout dire. Les +annales de la galanterie ont gardé le souvenir de ce rude camarade. +Mais les chansons ressemblent à un troupeau: une brebis passe, une +autre veut passer. + + Le pauvre comte de Guiche + Trousse ses quilles et son sac; + Il faut bien qu'il se déniche + De chez la nymphe Brissac; + Il a gâté son affaire + Pour n'avoir jamais su faire + Ce que fait, ce que défend + L'archevêque de Rouen. + +Ce que défendoit et faisoit Harlay de Champvallon, prélat spirituel, +hautain et scandaleusement vicieux, Saint-Simon ne le cache guère. +Madame de Brissac, aussi connue en son genre que l'archevêque, auroit +voulu que Guiche voulût et pût autre chose que «patrouiller» autour +d'elle. Son tempérament, mal satisfait de ses inutiles gentillesses, +exigea qu'elle s'en défît. Cette dame, très digne d'entrer dans la +société des d'Olonne et des Châtillon, nous arrêteroit plus +long-temps, si ses faits et gestes se rattachoient plus étroitement à +nos histoires et n'étoient pas d'une date postérieure. + +Guiche, qui déplaisoit aux hommes en général, et ne plaisoit guère aux +femmes dans leur particulier, semble (et je ne sais pourquoi j'emploie +ce verbe adoucissant) avoir eu beaucoup plus de succès auprès de +quelques uns des jeunes gens de la cour. Les contemporains n'ont pas +fait la petite bouche pour nous avouer quelles honteuses habitudes la +jeunesse du XVIIe siècle prit en goût: aussi n'avons-nous pas à +craindre le reproche de médisance rétrospective, si, d'après les +révélations cyniques des uns et les honnêtes satires des autres, nous +osons mettre sur le petit piédestal de quelques uns de nos personnages +l'étiquette qui leur convient. Guiche étoit aimé principalement du duc +d'Anjou et de Manicamp. Manicamp et le duc d'Anjou nous sont dévolus: +ils n'échapperont pas à leur notice. Ces amitiés alloient loin et +faisoient disparoître toute différence des rangs. Mademoiselle de +Montpensier en fut témoin sans en pénétrer tous les mystères. Elle +étoit à Lyon alors (1658), et au bal chez le maréchal de Villeroi. «Le +comte de Guiche y étoit, lequel, faisant semblant de ne pas nous +connoître, tirailla fort Monsieur dans la danse et lui donna des coups +de pied au cul. Cette familiarité me parut assez grande; je n'en dis +mot, parceque je savois bien que cela n'eût pas plu à Monsieur, qui +trouvoit tout bon du comte de Guiche. Manicamp, son bon ami, y étoit +aussi, qui fit mille plaisanteries que j'eusse trouvées fort mauvaises +si j'eusse été Monsieur.» (Montp., t. 3, p. 389.) + +Quelques lignes plus loin, Mademoiselle ajoute ceci, qui ne vient pas +contredire Bussy, et une fois de plus nous servira de témoignage en sa +faveur: «Tout cela ne faisoit d'autre effet sur l'esprit de Monsieur +que de l'affliger en voyant que la reine (mère) n'aimoit pas le comte +de Guiche. Celui-ci s'en alla à Paris, d'où l'on me manda qu'il +faisoit le galant de madame d'Olonne; qu'il alloit tous les deux jours +au sermon aux Hospitalières de la Place-Royale, où le père Estève, +jésuite, prêchoit l'avent (c'étoit là le sermon à la mode); que +Marsillac étoit aussi un des adorateurs de madame d'Olonne; que l'on +ne savoit comment l'abbé Fouquet prendroit cela et s'il en useroit de +la sorte à son retour.» Peu à peu les dates se fixent. Nous sommes au +mois de décembre 1658. + +Il y auroit Du Lude, il y auroit Vardes et quelque autre à mettre déjà +sur la sellette. Cela viendra. Tout ce monde ne se quittoit guère. +Quand arriva la triste découverte de Fargues le Frondeur, Louis XIV, +si sévère, si cruel ce jour-là, avoit avec lui Du Lude, Lauzun, Vardes +et Guiche. + +En somme, «le comte de Guiche (voy. _la Fameuse Comédienne_, p. 14) +comptoit pour peu de fortune le bonheur d'être aimé des dames», et il +le prouva (1665) lorsqu'il repoussa les cajoleries d'Armande Béjart, +femme de Molière. (Taschereau, _Vie de Molière_, 3e édit. liv. 2, p. +66.) + +Avec madame de Brissac il ne faisoit vraiment de frais qu'en paroles. +«On dit (Sévigné, 16 mars 1672) que le comte de Guiche et madame de +Brissac sont tellement sophistiqués qu'ils auroient besoin d'un +truchement pour s'entendre eux-mêmes.» Toutefois, on pourroit croire +que Guiche aima réellement Madame, la femme de son ami, le jeune duc +d'Orléans. Madame de La Fayette, dans une histoire écrite d'une +manière exquise, a raconté décemment les détails de cette intrigue. +Elle n'a pas su ou n'a pas osé dire tout. D'autres eurent moins de +scrupule. Madame de Motteville paroît disposée à les croire (t. 5, p. +536): «Ce qu'on appelle ordinairement la belle galanterie produisit +alors beaucoup d'intrigues. Le comte de Guiche, quelque temps après, +fut éloigné pour avoir eu l'audace de regarder Madame un peu trop +tendrement. Comme il est à croire qu'elle étoit sage en effet, elle +voulut que le public fût persuadé qu'elle avoit été de concert avec le +roi et Monsieur pour l'éloigner; mais son exil fut court, et on peut +s'imaginer que ce crime n'avoit pas beaucoup offensé celle qui en +étoit la cause: car cette passion, paroissant alors désapprouvée par +elle, ne pouvoit, selon les fausses maximes que l'amour-propre +inspire, lui apporter que de la gloire.» + +Les _Lettres de Madame_ (la Palatine, 3 juillet 1718) regardent la +chose comme une liaison véritable. Les pamphlets se sont prétendus +très instruits de tout cela. Guiche ne se seroit pas perdu, même par +ces hardiesses, s'il ne se fût mis, avec Vardes et la comtesse de +Soissons, dans le parti de ceux qui voulurent faire quitter au roi +l'amour de La Vallière, trop tendre pour eux et trop exclusif. On +connoît l'aventure de la lettre espagnole qu'ils firent remettre à la +reine pour l'instruire. Dès ce moment, Guiche dut renoncer à l'amitié +de son maître. Il fut exilé plus d'une fois. Lorsqu'il revenoit, rien +ne paroissoit altéré en lui de tout ce qui avoit fait son élégante +renommée: «Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de +sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des +hommes: voilà ce qu'on me mande.» (Sévigné, 7 octobre 1671.) + +Guiche affectoit une profonde indifférence pour la vie qu'il menoit, +pour la cour, pour son pays même. Il ne manquoit pas de courage: il +passa le premier le Rhin à la nage (Quincy, _Hist. milit. de Louis +XIV_, t. 1, p. 321); il ne manquoit pas de solidité dans l'esprit, +quoi qu'on en ait pu dire: il a laissé des mémoires, et, entre autres +pages, une _Relation du passage du Rhin_ qui est bien écrite. + +On l'avoit marié malgré lui à mademoiselle de Béthune, petite-fille de +Séguier; il ne consentit jamais à feindre de l'aimer et l'abandonna. +Cette jeune femme avoit treize ans lorsqu'il l'épousa (1658). «Il se +soucioit si peu de sa femme qu'il étoit bien aise de ne la jamais +voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un homme qui vouloit +se démarier un jour, et que la cause en étoit l'extrême passion qu'il +avoit pour la fille de madame Beauvais.» (Montp., t. 3, p. 276.) + +Cette extrême passion, comme Bussy le montre, n'étoit sans doute pas +plus sincère que toutes les autres. + +En somme, le beau Guiche est un homme marié dès le premier pas qu'il +fait devant nous. + +S'il mérita peu l'estime de ceux qui aiment les vrais amants, sa +soeur, Catherine-Charlotte, femme de Louis Grimaldi, duc de +Valentinois et prince de Monaco, a fait quelque chose pour gagner +cette estime. Non pas sur la fin de sa vie (elle est morte en 1678, à +trente-neuf ans, gâtée, dit-on, par un petit coureur de page), mais +dans les premiers temps, elle aima ardemment Lauzun, qui n'avoit pas +encore fait fortune, et qui étoit son parent. Il est vrai que lorsque +Louis XIV la désira elle ne se fit pas désirer long-temps. Lauzun, un +jour qu'elle étoit assise sur le gazon avec d'autres dames, lui écrasa +la main sous sa botte. Elle dévora cet affront et se tut. Qui décidera +quelle épithète il convient de donner à l'action de Lauzun? Les +savants ont quelquefois eu de longues querelles pour régler de moins +intéressantes affaires. Mademoiselle de Grammont avoit été l'amie de +Madame (Mottev., t. 5, p. 136). Madame de Courcelles (celle-là, ne lui +ménageons pas notre mépris et ne lui faisons pas l'honneur de la +croire sur parole) a essayé (p. 84 de l'édit. elzév.) de nous la +peindre comme une précieuse de profession; au moins avoue-t-elle +qu'elle avoit «beaucoup d'esprit, beaucoup d'amour et de charmes +apparents.» + +Je crois que madame de Monaco doit, en somme, trouver grâce devant ses +juges. + +Avec ces détours, Guiche est oublié. Il mourut tout à coup, en 1673, à +temps peut-être. «Ce pauvre garçon a fait une grande amende honorable +de sa vie passée, s'en est repenti, en a demandé pardon publiquement; +il a fait demander pardon à Vardes et lui a mandé mille choses qui +pourront peut-être lui être bonnes; enfin il a fort bien fini la +comédie et laissé une riche et heureuse veuve. + +«La comtesse de Guiche fait fort bien; elle pleure quand on lui conte +les honnêtetés et les excuses que son mari lui a faites en mourant; +elle dit: «Il étoit aimable, je l'aurois aimé passionnément s'il +m'avoit un peu aimée; j'ai souffert ses mépris avec douleur, sa mort +me touche et me fait pitié; j'espérois toujours qu'il changeroit de +sentiments pour moi.» (Sévigné, du 8 décembre 1673.) + +Il mourut de chagrin à Creutznach (Palatinat), n'ayant que trente-cinq +ans. Pour toute oraison funèbre on lui trouve ces lignes: «Ha! fort, +fort bien, nous voici dans les lamentations du comte de Guiche. Hélas! +ma pauvre enfant, nous n'y pensons plus ici, pas même le maréchal (de +Grammont), qui a repris le soin de faire sa cour. Pour votre princesse +(de Monaco), comme vous dites très bien, après ce qu'elle a oublié (le +roi, qui l'avoit aimée), il ne faut rien craindre de sa tendresse. +Madame de Louvigny et son mari (frère de Guiche) sont transportés. La +comtesse de Guiche voudroit bien ne point se remarier, mais un +tabouret la tentera. Il n'y a plus que la maréchale qui se meurt de +douleur.» (Sévigné, jour de Noël, 1673.) + +Cette note est longue. Quoi! tant de mots pour de si chétives +marionnettes! Qu'est-ce que cela dit à l'histoire? Ah! d'Alembert +avoit raison de faire la guerre aux compilateurs.--De grâce! +considérez qu'ils ont eu leurs jours de gloire, qu'ils ont régné sur +la scène du monde, qu'ils ont été polis, galants, spirituels, et que, +si on ne parle pas d'eux sur les marges de ce livre, on n'en parlera +nulle part.] + +[Note 41: Manicamp, déjà nommé, est catégoriquement accusé +d'_italianisme_ dans _la France devenue italienne_, ailleurs et ici. +Le numéro 2803 du t. 2 du nouveau _Catalogue de la Bibliothèque +nationale_ (V. aussi les numéros 2816 et 2879) désigne une pièce qui a +pour titre: _Capitulation accordée par M. le comte de Fuensaldaigne à +M. le duc d'Elbeuf, et, en son nom, à M. de Manicamp, pour la +reddition de Chauny_ (le 16 juillet 1652). Ce Manicamp, père du nôtre, +maréchal de camp sous Gassion, prend en 1644 (V. Quincy) les forts de +Rébus et de Hennuyen. Louis XIII ne l'aimoit pas. En mourant il +l'appelle (Montglat, Coll. Michaud, p. 136) pour se réconcilier avec +lui. Avec Candale, Condé, Conti, Mercoeur, le maréchal de Grammont, +le marquis de Roquelaure, M. de Montglat, Hocquincourt, etc. (_Estat +de la France_, 1648), il est «un de ceux qui doivent espérer l'ordre». +Il venoit d'être fait (1647. Du Plessis, Coll. Michaud, 386) +lieutenant général en Catalogne; on lui promet le bâton en 1650 +(Lenet, Coll. Michaud, p. 276); il est à côté de Mazarin, en 1651, +lorsque celui-ci rentre en France (Mottev., t. 4, p. 308); en 1653 il +est gouverneur de La Fère, «à cause que ses terres sont situées aux +environs», très attaché au cardinal, lieutenant général du maréchal +d'Hocquincourt (Montglat, p. 290). Il est quelquefois difficile de +retrouver toutes les traces des personnages qui, comme ceux dont il +s'agit quelquefois dans l'_Histoire amoureuse_, n'ont joué qu'un rôle +très particulier dans l'histoire. Ainsi pour notre Manicamp (Bernard +de Longueval). L'une de ses soeurs, «douce et mélancolique», quitta +la cour aux jours saints de 1655 (Walck., t. 2, p. 20), pour se faire +carmélite; une autre devint maréchale d'Estrées. Madame de Sévigné +étoit de ses amies (lettre du 24 avril 1672). Manicamp, revenu ou non +des folies de sa jeunesse, mena une vie effacée. Cavoie lui fit +accroire un jour qu'il alloit être nommé roi de Pologne (1674. +Saint-Simon, note au _Journal de Dangeau_, t. 5, p. 356). Au temps de +sa verte faveur, «le petit Manicamp, _qui a soutenu toute sa vie le +même caractère_», persuade au roi (1660) qu'il est du bon air de jurer +(Choisy, Coll. Michaud, p. 561), et le roi le croit un moment. La +reine-mère le désabuse. + +M. G. Brunet (Note du _Nouveau Siècle de Louis XIV_, p. 65) l'appelle +l'_abbé de Lauvigni de Manicamp_.] + +[Note 42: Voltaire (_Siècle de Louis XIV_, ch. 24) donne le titre +de baronne à madame de Beauvais la mère. Suivant Guy-Patin (lettre du +4 mai 1663), «le père de cette madame de Beauvais étoit un fripier de +la halle; d'autres disent encore moins que fripier, mais seulement +crocheteur». + +Je ne sais pourquoi Walckenaer (t. 2, p. 114) ne la nomme que +mademoiselle. Mais dame ou demoiselle, fille d'un crocheteur ou +baronne, madame de Beauvais, attachée au service de la reine-mère et +assez dévouée à sa maîtresse, malgré quelques intrigues, est assurée +de voir son nom sauvé de l'oubli parcequ'elle a eu l'insigne honneur +d'être la première femme qu'ait connue de près Louis XIV. + +«On mande de Paris que madame de Beauvais est morte», écrit Dangeau le +14 août 1690.--Saint-Simon, en note: «Créature de beaucoup d'esprit, +d'une grande intrigue, fort audacieuse, qui avoit eu le grapin sur la +reine-mère, et qui étoit plus que galante. On lui attribue d'avoir la +première déniaisé le roi à son profit.» De là son crédit si vigoureux. +Les éloges ne pleuvent pourtant pas sur elle. «Vieille, chassieuse et +borgnesse..... De temps en temps elle venoit à Versailles, où elle +causoit toujours avec le roi en particulier.» (Saint-Simon, ch. 7, t. +1, p. 69.) + +Oui, «borgnesse», toutes les chansons le disent; mais elle payoit bien +ses amants, comme ce Fromenteau, qui de rien, grâce à elle et au roi, +son fidèle protecteur, devint un La Vauguyon, souche de ducs. On +découvrit qu'elle avoit touché 100,000 livres de Fouquet: c'est assez +grave; et peut-être ne connoît-on pas tous ses métiers! Qui donc, pour +la louer enfin, a dit qu'elle étoit «laide, borgne, mais très propre +et ardente?» Son fils, le baron de Beauvais, est l'_Ergaste_ de La +Bruyère. De ses deux filles, l'une (Jeanne-Baptiste), l'aînée, épousa +J.-B. Amador de Vignerot du Plessis, marquis de Richelieu et le second +des petits-neveux du cardinal; l'autre, celle pour qui sont +recueillies ces indications, «par son mérite et sa vertu, avoit acquis +dans l'estime de la reine-mère l'avantage d'être préférée à sa mère +dans les confidences d'honneur et de distinction». (1665. Motteville, +t. 5, p. 255.) L'éloge est grand.] + +[Note 43: Françoise du Plessis-Richelieu, soeur du cardinal, +mariée à René de Vignerot, sieur du Pont de Courlay, devint mère: 1. +de François, marquis du Pont de Courlay, gouverneur du Havre; 2. de la +duchesse d'Aiguillon. + +François eut deux fils. + +Le premier, Armand-Jean de Vignerot du Plessis, (par substitution) duc +de Richelieu, épouse le 26 décembre 1649, à vingt ans, Anne Poussart, +veuve de François-Alexandre d'Albret, sire de Pons, et fille de +François Poussart, baron du Vigean, et d'Anne de Neubourg. + +Le second, Jean-Baptiste Amador de Vignerot du Plessis, marquis de +Richelieu, épouse, également à vingt ans, le 6 novembre 1652, +Jeanne-Baptiste de Beauvais. + +L'aîné, à dix-huit ans, avoit été faire cette extravagante expédition +de Naples qui ne réussit pas au duc de Guise (Mottev., t. 2, p. 325). +On disoit de lui sans façon: «Ce pauvre sot!» (V. Montp., t. 2, p. +71.) Ce n'est pas qu'il fût fort imbécile, mais il manquoit de sens +commun. Son jeu et ses dépenses, sans compter d'autres fantaisies, le +ruinoient. En 1661, madame de Motteville écrit: «On vit alors quasi +finir la maison du cardinal de Richelieu. Le duc de Richelieu, son +neveu, avoit eu cette charge (de général des galères) et le +gouvernement du Havre; mais, par l'ordre de la cour et par la +nécessité où le mettoient ses dépenses déréglées, il se défit de l'une +et de l'autre.» + +Sa tante avoit voulu lui faire épouser mademoiselle de Chevreuse +(Mottev., t. 3, p. 423). + +La nouvelle duchesse de Richelieu, devenue première dame d'honneur, +mourut en mai 1684 «regrettée universellement» (Sévigné, 1 juin 1684). +En secondes noces, le duc épouse Anne-Marguerite d'Acigné (morte en +1698). Madame de Caylus a peint leur ménage, leur train, leur hôtel, +leur salon littéraire, à la façon de la _chambre bleue_. Madame de +Maintenon les aimoit. Saint-Simon (t. 1, p. 164) confirme ce que +madame de Caylus a dit. Le duc étoit «l'ami intime et de tous les +temps» de madame de Maintenon. Seul, il la voyoit à toutes heures. On +s'emparoit facilement de l'esprit de cet homme, et cela explique ses +mariages. Veuf une seconde fois, il épousa le 20 mars 1702, à +soixante-treize ans, Marguerite-Thérèse Rouillé, veuve du marquis de +Noailles, ce qui fait écrire à madame de Coulanges (lettre du 4 +avril): «J'ai si peu de commerce avec M. de Richelieu que je ne l'ai +point vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois qu'il se +marie, on passeroit sa vie avec lui: il est trop jeune pour moi.» + +Pour le marquis, en 1652, «il est bien fait, jeune, plein d'esprit et +de courage. Son frère aîné n'a point d'enfants et est fort malsain.» +(Montp., t. 2, p. 373.) + +Son mariage avec mademoiselle de Beauvais, ajoute Mademoiselle, +«surprit tout le monde. Quoique cette fille soit jolie et aimable, +elle n'est pas assez belle pour faire passer pardessus mille +considérations qu'il devoit avoir. Aussi, dès le lendemain, madame +d'Aiguillon l'enleva et l'envoya en Italie pour voir s'il +persévéreroit à l'aimer. Au bout de quelque temps il revint, et l'a +toujours fort aimée. Elle disoit dans sa douleur: «Mes neveux vont +toujours de pis en pis; «j'espère que le troisième épousera la fille +du bourreau!» Il est vrai qu'elle avoit sujet de se plaindre; mais +madame de Beauvais ne lui avoit nulle obligation et n'étoit point +obligée de négliger son bien à ses dépens, comme étoit madame de Pons, +fille de madame du Vigean, dont la mère est comme la femme de charge +de sa maison.» + +Une autre Beauvais, Uranie de la Cropte de Beauvais, fille de +François-Paul de Beauvais, maréchal de camp, écuyer de Condé, fut +courtisée par le roi, refusa l'honneur qu'il lui vouloit faire, et le +céda à mademoiselle de Fontanges. Elle aimoit Louis-Thomas de Savoie, +comte de Soissons. Chassée à cause de lui par Monsieur, elle l'épousa +le 12 octobre 1680. Encore un mariage qui déplut aux rigoristes; il ne +put être reconnu que le 27 février 1683. + +Madame, peu coutumière du fait, a donné à cette troisième demoiselle +de Beauvais un certificat de vertu (lettre du 19 fév. 1720): «J'avois +une fille d'honneur nommée Beauvais; c'étoit une fort honnête +créature. Le roi en devint amoureux, mais elle tint bon. Alors il se +tourna vers sa compagne, la Fontange.»] + +[Note 44: «Le petit Guitaut», comme on disoit; Guillaume de +Peichpeyrou (ou Puypeyroux. Tall. des R., t. 1, p. 112) de son nom. Il +étoit fils du vieux Guitaut, capitaine des gardes de la reine-mère, et +cousin de Comminges, des gardes du roi (Mottev., t. 3, p. 446). De +bonne heure il s'étoit attaché à Condé. Il est blessé en Guienne à son +service en 1650 (Pierre Coste, p. 49); il lui est très utile durant sa +captivité (Montp., t. 2, p. 123); il est blessé à côté de lui au +combat de Saint-Antoine (Quincy, t. 1, p. 158; Montp., t. 2, p. 261). +Il suivit sa fortune, c'est-à-dire ne rentra en grâce que tardivement +et sans grande chance de fortune. Mais son mariage avec Jeanne de La +Grange lui donna le marquisat d'Espoisses, en Nivernois. + +Nous avons vu quelle part Guitaut a eue dans les malheurs de Bussy. Il +ne le servit guère auprès de Condé; il fit le fier, long-temps après, +pour signer un traité de paix solide. Cependant il aimoit madame de +Sévigné, dont il étoit le voisin à Paris (se rappeler la lettre de +l'incendie, en février 1671), et qui alloit souvent le visiter dans sa +terre de marquis. «C'est un homme aimable et d'une bonne compagnie, +disoit-elle (22 août 1676); sa maison est gaie, parée, pleine de +fêtes; on y revoit «Fiesque, qui donne de la joie à tout un pays.» +(Lettre du 25 octobre 1673.) + +Guitaut est mort le 25 décembre 1685, «chevalier des ordres du roi et +gouverneur des îles de Saint-Honorat et de Sainte-Marguerite.» +(_Mémoires du marquis de Sourches_, t. 1, p. 381.)] + +[Note 45: Jarzay faisoit des chansons comme tout le monde +(_Prétieuses_, t. 2, p. 139, note). La page ci-contre parle de ce +marquis léger. Madame de Beauvais (Voy. p. 70) fut exilée à cause de +lui, le 23 décembre 1649 (Voy. les mémoires manuscrits de Dubuisson +Aubenay, gentilhomme attaché au secrétaire d'État Du Plessis +Guénégaud, Bibl. Maz., ms in-fol. H. 1765). Elle l'avoit aidé à se +prétendre amoureux de la reine, comme l'on va le voir. M. Chéruel +(note au tome 5 de Saint-Simon) a indiqué, d'après les _Carnets de +Mazarin_ (Ms. Bibl nat., fonds Baluze, carnet 13), le rôle que joue +Mazarin dans cette intrigue.] + +[Note 46: Jarzay est l'un des quatre grands diseurs de bons mots +de Ménage (_Ménagiana_). Il s'appelle René du Plessis de la +Roche-Pichemer. Nous le voyons d'abord, après Candale et avant +Miossens, bâtard d'Albret, «galant estably et bien payé» de la célèbre +madame de Rohan, fille de Sully (Tallem., t. 3, p. 42). En 1647, il +aime mademoiselle de Saint-Mesgrin (Marie de Stuert, morte demoiselle +en 1693). Gaston, par hasard, la désiroit: il veut faire jeter Jarzay +par les fenêtres du Luxembourg (Mott. t. 2, p. 229). En 1648, il est +en pleine faveur chez Ninon (Walck., t. 1, p. 255). + +Jusque alors il n'a point risqué sa légèreté dans les agitations de la +politique; l'année 1648 lui permet de s'y aventurer parmi les plus +folâtres. Il commence par être mazarin; il accepte, en août 1648, le +bâton de capitaine des gardes enlevé au marquis de Gèvres (Montglat, +p. 196), bâton refusé généreusement par Charost et Chandenier (Mott., +t. 2, p. 453). Il ne le garde pas long-temps. + +Il est un de ceux qui imaginent (Walck., t. 1, p. 334) de mettre le +duc de Nemours aux pieds de madame de Longueville pour créer un rival +à La Rochefoucauld. Rien n'est plus étrange que la fantaisie qui le +prend d'être le vainqueur du cardinal de Mazarin en quelque chose, de +lui enlever le coeur d'Anne d'Autriche (1649), et que la manière +dont il affiche ses prétentions. Condé, curieux de scandale et déjà +mécontent, l'y poussoit (Mott., t. 3, p. 400). Après l'éclat, après la +triomphante colère de la reine, Condé se déclare offensé en la +personne de Jarzay; il en fait son ami, il ne sort plus qu'avec lui. + +C'est en cette même année 1649 qu'a lieu la bataille ridicule du +jardin des Tuileries, chez Renard. Un peu auparavant, près de Sens, +Jarzay avoit été presque battu; il tient la campagne contre le marquis +ou comte de La Boulaye, très grand frondeur (Mott., t. 3, p. 276); +mais on dit que la paix se va faire, que les querelles sont +suspendues. Les gens de la cour, exilés de Paris depuis si long-temps, +s'y glissent par petites bandes; ils font des parties fines. Jarzay +est un de ceux qui osent être bruyants. On sait ce qui lui arrive. +Parmi les _Mazarinades_, celle-ci lui est consacrée (Bibl. nat., t. 2, +n. 1278): «=Le Grand Gerzay battu=, _ou la Canne de M. de Beaufort au +festin de Renard aux Thuilleries_, en vers burlesques. + +Madame de Motteville (t. 3, p. 291) a fait de tout cela un charmant +récit, où Jarzay, «le moins sage de tous les hommes», Candale, +Manicamp et les autres, figurent agréablement. Cela est fâcheux à +dire, mais Jarzay, ce jour-là, fut bâtonné par Beaufort. Il en devint +populaire dans Paris pour sa consolation. «Il n'étoit pas aimé, +parcequ'il étoit d'un naturel brusque, qu'il étoit vain, railleur et +léger.» (Mott., t. 3, p. 377.) + +Toutes ces aventures le transforment en un furieux partisan de Condé. +Il est blessé au combat de Saint-Antoine, comme Villars, Guitaut, le +marquis de Clérambault, du Fouilloux, etc. (Quincy, t. 1, p. 158). +Bientôt il est «l'entier confident» du prince (Lenet, Coll. Michaud, +p. 541). J'oublie une blessure reçue au bras dans la rue Dauphine +(Montp., t. 2, p. 157). + +L'amour marche à la traverse en ces jours de bagarre. La folie du +marquis lui donne des grâces; il est l'un des plus fortunés vainqueurs +des belles. + +En 1658, on le chasse comme partisan de Condé (Montp., t. 3, p. 326); +carrière perdue, comme celle de tant de brillants personnages du temps +de la Régence! Sa disgrâce devoit pour long-temps se faire sentir à +ses enfants. Bussy écrit: «Le roi ne voit pas d'ordinaire les enfants +des exilés (comme les comtes de Limoges et les Jarzay)». (Sév., 24 +juin 1672.) + +La fin de l'histoire n'est pas gaie: «Jarzé étoit avec M. de Munster; +il a eu permission de se faire assommer et il y a bien réussi. Vous +savez que Jarzé étoit aussi exilé.» + +Jarzay, exilé, avoit eu permission de se mêler aux combattants de la +campagne de Hollande. À peine arrivé, une sentinelle le tua (_Lettre +de Pellisson_ du 19 juin 1672). Son petit-fils fut amputé du bras, en +1688, à Philipsbourg. Il y avoit trois ans qu'il avoit le régiment +d'Hamilton (Sourches, t. 1, p. 48). On le voit, en 1708, ambassadeur +d'un jour en Suisse (Saint-Simon, t. 6, p. 208).] + +[Note 47: Basile Fouquet, mort en 1683. Il reparoîtra, plus +puissant acteur et plus nécessaire à étudier.] + +[Note 48: Je vois un Vineuil (Tall. des R., t. 1, p. 472) qui, en +1643, «à la porte des Thuilleries», reçoit des coups de plat d'épée du +comte de Maulny. «On l'appeloit _Ardier le gentilhomme_.» C'est donc +le nôtre, mais les coups de plat d'épée étonnent. Ici on lit: comte de +Vineuil (_Mém. de M. de ***_, Coll. Michaud, p. 534); ailleurs: +Ardier, sieur de Vineuil, gentilhomme de M. le Prince; ailleurs: +marquis de Vineuil, secrétaire du roi. Celui-ci, spirituel, bien fait +(Tall., t. 4, p. 231), jouit, dans la fleur de sa beauté, de la fille +du maréchal de Châtillon (plus tard madame de Wurtemberg). Faut-il, +philosophiquement, faire la synthèse de ces diverses entités? Faut-il +croire à un Vineuil unique sous trois apparences? Cela se peut. +Vineuil avoit de l'esprit, il aimoit le mordant, il étoit bien fait; +il plut (Walck., t. 1, p. 337) à madame de Montbazon, à madame de +Movy. Retz en est garant quant à ce qui regarde la première (_Mém. du +card de Retz_, p. 175). «Vigneuil, dit-il (1649), aimé +_effectivement_.» + +On voit Vineuil chargé de proposer à madame de Chevreuse le mariage de +sa fille avec le prince de Conti, lorsque celui-ci cessa de vouloir +être cardinal de la sainte Église (Lenet, p. 316); il avertit Condé de +son imminente arrestation, en 1650 (Montp., t. 2, p. 77). La guerre +commence; il est des plus actifs dans son parti. Il est arrêté à +Portiers en 1651 (Mott. t. 4, p. 307); en 1653, venant de Flandre avec +des lettres, il se fait encore prendre (Montp., t. 2, p. 390). +Brienne, le vieux Brienne, a indiqué quel fut le rôle politique de +Vineuil (_Mém. de Brienne_, Coll. Michaud, p. 133). Nous ne le +retrouvons que plus tard, à Saumur (Sevigné, 17 septembre 1675): +«Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et dévot, mais +toujours de l'esprit.» + +MM. d'Olonne, de Vasse et Vineuil étoient exilés. Ce fut au retour de +cet exil que, le roi demandant à M. de Vineuil ce qu'il faisoit à +Saumur, lieu de son exil, il dit qu'il alloit tous les matins à la +halle, où se débitoient les nouvelles, et qu'un jour on y disputoit +pour savoir lequel étoit l'aîné, du roi ou de Monsieur. + +Madame de Sévigné dit encore (20 novembre 1676) que Vineuil doit faire +la vie de Turenne. Rien n'en a paru.] + +[Note 49: N'en déplaise à ceux qui veulent un titre plus relevé, +on appeloit portiers les plus qualifiés concierges de la cour.] + +[Note 50: Madame de Bonnelle, femme de Noël de Bullion, seigneur +de Bonnelle, marquis de Gallardon, membre du parlement de Paris, +semble un peu folle à madame de Sévigné (1 avril 1672). Tallemant des +Réaux (_Historiette_ de madame de Cavoie) lui donne peu d'esprit. Ce +même Tallemant, à la date de 1639 (t. 2, p. 149), parle de son +mariage: «Le cardinal de Richelieu souhaitta que Bonnelle (Noël de +Bullion), fils aisné de Bullion (surintendant), espousast mademoiselle +de Toussy (Charlotte de Prie, fille du marquis de Toucy), qui estoit +un peu parente de Son Éminence. Bonnelle n'en avoit point envie.» + +M. P. Paris extrait d'un recueil de lettres manuscrites (de Henry +Arnault au président Barillon) quelques lignes qui montrent qu'un mois +tout au plus après le mariage les époux vivoient mal ensemble. + +En 1652, madame de Bonnelle est amie de Mademoiselle (Montp., t. 2, p. +313). Sa maison est richement montée; il s'y donne des fêtes. La +comtesse de Fiesque y vient comme chez elle; on y joue (Montp., t. 2, +p. 341). Ce n'est pas assez dire: la maison de madame de Bonnelle (V. +Loret) est la maison de jeu la plus considérable de ce temps-là. Le +peuple le savoit, et cette renommée ne lui plait guère. Madame de +Bonnelle est un jour, en Fronde (1652), insultée sur le Pont-Neuf (V. +les _Varietés historiques_, t. 3, p. 340). Une lettre de cachet, le 22 +octobre 1652, lui apprit qu'elle étoit exilée comme frondeuse +(Berthod, Coll. Michaud, p. 371). Elle revint, elle rejoua, elle se +ruina; il lui fallut aller se refaire en Normandie. On sait que son +fils Fervaques fut le galant de madame de La Ferté, soeur de madame +d'Olonne, en un temps où il étoit bien jeune et où elle ne l'étoit +plus. Ce Fervaques étoit un gros et grand bloc de chair molle. Madame +de Bonnelle a eu trois nièces suffisamment galantes: la duchesse +d'Aumont, la duchesse de Ventadour et la duchesse de La Ferté, +belle-fille de la maréchale. + +M. de Bonnelle n'avoit pas passé pour un aigle. «Malgré l'alliance +qu'il fit de Charlotte de Prie, soeur ainée de la maréchale de La +Mothe, il ne fut jamais que conseiller d'honneur au parlement.» +(Saint-Simon, t. 4, p. 158.)] + +[Note 51: Il y avoit trois Cornuel: la mère et deux belles-filles. +Cette fois ce ne seroit pas trois pages, c'est vingt, trente pages, un +article de revue bien limé, qui seroit de mise. Madame Cornuel mérite +plus encore. Rien n'a égalé, au XVIIe siècle, le naturel, l'abondance, +le sel, le mordant, le goût de ses bons mots. Entre toutes les +causeuses de France elle a tenu sans conteste le premier rang. +Celles-là même qui, au dessous d'elle, avoient de la réputation, +reconnoissoient sa supériorité. Notez qu'elle n'a rien écrit, qu'aucun +des traits de son esprit vivant n'est compromis par là, et n'oubliez +pas que nous ne connoissons guère qu'une centaine de ces mots si vifs, +si fins, si perçants, qu'admiroient les contemporains et qu'ils +redoutoient. De si loin on a quelque peine à en sentir profondément la +pointe, quelques uns s'émoussent en traversant les années; mais il en +reste assez pour que nous lui devions garder sa place dans une +histoire des salons françois. L'auteur des études sur _la Société +polie_ auroit dû la lui faire. Madame de Sévigné, qui s'y entendoit, +écrivoit bien à sa fille, qui s'y entendoit aussi (17 avril 1676): «Ne +trouvez-vous pas madame Cornuel admirable?» + +Elles étoient trois, et les deux belles-filles valoient presque la +mère. De cette maison il est sorti pendant long-temps des épigrammes +de toute espèce. + +Madame Cornuel étoit la fille unique d'un M. Bigot, intendant du duc +de Guise, qui l'avoit dorlotée. Elle étoit jolie en sa jeunesse, +éveillée, galante et riche. «Elle a de l'esprit, dit en 1658 Tallemant +des Réaux (t. 6, p. 228 de la 2e édit.), autant qu'on en peut avoir; +elle dit les choses plaisamment et finement.» + +Cornuel, avant de l'épouser, avoit été marié à une veuve du nom de +Legendre, qui avoit déjà une fille, mademoiselle Legendre, et qui +donna à son mari une autre fille qu'on nomma Margot. Toutes les deux +portèrent le nom de Cornuel; elles étoient également spirituelles et +jolies. Mademoiselle Legendre fut aimée de l'abbé de La Rivière, avec +qui nous aurons à compter. + +On a cité (Pougens, _Lett. philosoph._, 1826, in-12, p. 131) un bon +mot de Cornuel lui-même. Le bonhomme étoit chiche de son esprit; il +étoit étourdi, bourreau d'argent, et peu aimé de son frère. + +Ce frère avoit été contrôleur des finances et président des comptes, +ce qui lui avoit permis de donner des affaires à Cornuel le financier. +Avant de mourir il épouse sa servante. Sa fille, madame Coulon, +gratifiée d'une _Historiette_ par Tallemant, qui ne l'a pas consultée +pour la lui décerner, fut très galante. (_Historiettes_, 201.) + +Le président Cornuel (Conrart, Coll. Petitot, 193) «étoit malsain (de +mauvaise santé) et homme de plaisir». M. Paulin Paris a mis cette +indication, et beaucoup d'autres comme il en sait mettre, dans le tome +4 de son Tallemant des Réaux: + +«_Les Notes généalogiques au Cabinet des titres_ se contentent de dire +que Claude Cornuel avoit épousé en premières noces Marthe Perrot, +morte à quarante-six ans, le 18 mars 1624, et en secondes noces +Françoise Dadien, veuve de Gabriel de Machault, conseiller de la cour +des aides; mais les actes de baptême de la paroisse de Saint-Sulpice +portent, sous la date du 19 septembre 1607, le baptême de Marie, fille +de Claude Cornuel et de Marthe Grignon.» Marie fut madame Coulon. + +Claude Cornuel, président de la chambre des comptes, avoit le titre de +sieur de la Marche et de Mesnil-Montant, près Paris. + +L'abbé de Laffemas, le fils du terrible et spirituel Laffemas, poète +ingénieux quelquefois, lui fit cette épitaphe: + + Ci gist ce fameux gabeleur, + Ce grand dénicheur de harpies, + Qui, plus subtil qu'un basteleur, + De ses vols fist des oeuvres pies, + Raffinant sur le paradis + Comme il faisoit sur les édits. + Passans, quoy que l'on puisse dire + Et gloser sur son testament, + Il est mort glorieusement. + À mal exploitter, bien escrire, + En mourant il se résolut, + Au mespris des choses plus chères, + Ne voulant plus parler d'enchères, + Si ce n'estoit pour son salut. + Aussy les traités et les offres, + Sources vivantes de ses coffres, + Firent un pont d'or de son bien; + Il donna beaucoup, mais je gage + Qu'il eust pu donner davantage + Sans donner un double du sien. + +Cornuel n'étoit pas mort commodément. «Il eut le loisir d'avoir bien +peur du diable, et, comme il se tourmentoit comme un procureur qui se +meurt, Bullion lui disoit: «Ne vous inquiettez point: tout est au roy, +et le roy vous l'a donné.» (_Note de Tall._, t. 2, p. 150.) + +«Estant au lit de la mort, Cornuel se confessa au vicaire de sa +paroisse, qui luy refusa l'absolution s'il ne restituoit auparavant +deux cent mille escus qu'il avoit mal acquis. Le malade en parla à M. +de Bullion, qui alla consulter le cas avec le cardinal de Richelieu. +La réponse du cardinal fut que toutes ces sortes de restitutions +appartenoient au roy, comme seigneur de tous les biens; que le roy +donnoit en pur don les deux cent mille escus dont il s'agissoit au +président Cornuel pour les bons services qu'il avoit rendus à l'Estat, +et qu'ainsy le président pouvoit se faire donner l'absolution. +Cornuel, muni de ce sauf-conduit, passa paisiblement en l'autre vie.» +(Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 428.) + +Madame la duchesse d'Aiguillon, quand il alloit mourir, «envoya +emprunter six chevaux blancs qu'il avoit; et quand il fut mort, elle +dit que les morts n'avoient que faire de chevaux». (Tall. des R., t. +2, p. 170.) Anecdote qui indique quels graviers on trouvoit au fond du +lit de ce beau fleuve d'élégances qu'on appelle la vie de cour au +XVIIe siècle! + +Cornuel avoit été le bras droit de Bullion (Tall. des R., t. 2, p. +146). On trouve dans le _Catalogue des Partisans_ divers détails qui +ont rapport à Claude Cornuel et à ses amis. + +Par exemple: «Catelan, cette maudite engeance, est venu des montagnes +du Dauphiné, lequel, après avoir esté laquais en cette ville, fut +marié par Cornuel à la soeur d'une nommée la Petit, sa bonne amie, à +présent femme d'un nommé Navarret; pour faciliter lequel mariage dudit +Catelan, Cornuel donna audit Catelan tous les offices de sergeant +vacans jusques alors; et ensuite ledit Catelan s'est avancé dans la +maltote, sous feu Bullion et Tubeuf, et entr'autres traitez a fait +celui des retranchemens de gages, droits et revenus de tous les +officiers de France, dont il a fait recette sous le nom du nommé +Moyset, qui est son nepveu et s'appelle Catelan comme luy.» Et encore: +«D'Alibert, confident de Cornuel, qui demeure rue des Vieux-Augustins, +a esté de tous les traittez qui se sont faits, par le moyen desquels +il possède de grands biens, tant en maisons dans Paris qu'en rentes +capitalisées.» + +Tallemant des Réaux (t. 4, p. 118) nous apprend que les entreprises de +ces gens de finances faillirent comprometre très gravement le père de +Pascal: «Quand on fit la réduction des rentes, luy (le père de Pascal) +et un nommé de Bourges, avec un advocat au conseil dont je n'ay pu +sçavoir le nom, firent bien du bruit, et, à la teste de quatre cents +rentiers comme eux, ils firent grand'peur au garde des sceaux Séguier +et à Cornuel.» + +Ce que Guy Patin raconte ainsi (lettre du 7 avril 1638): «Le jour +d'avant (25 mars 1638) on avoit mis dans la Bastille, prisonniers, +trois bourgeois qui avoient été chez M. Cornuel et l'avoient en +quelque façon menacé, sur le bruit que l'on veut arrester les rentes +de l'Hostel-de-Ville et convertir cet argent _in usus bellicos_. Les +trois rentiers se nomment de Bourges, Chenu et Celoron, et sont tous +trois _boni viri optimeque mihi noti_.» + +En voilà bien assez pour Claude Cornuel et son frère Guillaume. L'aîné +laissa donc une fille, madame Coulon, femme légère; le cadet laissa +Marion Legendre, sa belle-fille, et Marguerite Cornuel, sa fille; sans +compter sa femme, «sa garce», dit _la Voix du Peuple au roy_ (dans le +t. 5, p. 349, des mss. de Conrart). Cette voix du peuple, fortement +enrouée, attache à son nom cette phrase: «Plus criminel que tous les +hommes qui ont dévoré les peuples, élevé du centre de la terre à une +richesse de deux millions d'or par un gouffre de concussions, +corruptions et larcins publics et particuliers.» + +Madame Coulon reste à l'écart: on ne tient compte que des trois +Cornuel, de Cléophile et de ses deux filles. (_Dictionnaire des +Prétieuses._) + +La Mesnardière, parlant de la mère, dit: + + Chez Cornuel, la dame accorte et fine, + Où gens fascheux passent par l'estamine. + +On peut s'en douter, connoissant ces trois Caquet-bon-bec et leurs +amis ou amies. Il y a, à la suite des _Mémoires de Montpensier_, un +portrait de Margot Cornuel attribué à notre Vineuil. Ce portrait est +lestement troussé. Margot étoit effectivement très liée avec madame +d'Olonne en 1658 et 1659 (Montpensier, t. 3, p. 408). Quant à +mademoiselle Legendre, la précieuse _Cléodore_ (V. Colombey, _Journée +des Madrigaux_, p. 34), elle venoit la deuxième pour l'esprit. _La +Gazette du Tendre_ lui donne l'épithète d'_aymable_ (au chapitre _de +Grand service_). Je ne vois pas pour quel motif l'auteur de la +_Journée des Madrigaux_ parle d'elle ainsi: «Cléodore demandoit si, +parmy ces beaux esprits, il n'y en avoit pas un qui eût l'esprit +satyrique qu'elle haïssoit.» + +La faveur dont mademoiselle Legendre jouit auprès de l'abbé de La +Rivière ne lui rendit pas toujours service, si l'on croit Tallemant +des Réaux (t. 5, p. 146). + +«Boutard contoit que la Pecque Cornuel l'avoit voulu marier avec +Marion, mademoiselle Legendre, et qu'elle luy avoit fait un grand +dénombrement des avantages qu'il auroit. Je lui ris au nez, disoit-il, +et je lui dis qu'elle oublioit la faveur de M. de La Rivière. Or, La +Rivière concubinoit et concubine, je pense, encore, avec elle. Elle +est à cette heure comme sa ménagère, et, à Petit-Bourg, on l'a vue +quelquefois avec un trousseau de clefs. Autrefois il y avoit un +couplet qui disoit: + + Il court un bruit par la ville + Que Marion Cornuel + Voudroit bien faire un duel + Avec monsieur de Rouville. + Qu'ils aillent chez la Sautour, + C'est là que l'on fait l'amour. + +Rouville, déjà nommé, étoit le beau-frère de Bussy Rabutin. Quant à +_la Pecque_, ce mot, qui signifie l'entendue, la faiseuse d'affaires, +Boutard s'étoit habitué à le joindre au nom de madame Cornuel. + +On connoît au moins une intrigue de la Pecque, puisque Pecque il y a. +Elle fut la maîtresse de M. de Sourdis, gouverneur d'Orléans, et +gouverneur ridicule. (V. l'_Historiette de Sourdis_.) La marquise en +enrageoit; par contre, madame de Bonnelle se risqua à ennuyer la +Pecque: elle alloit chez elle, à une heure indue, demander M. de +Sourdis. + +Madame Cornuel étoit née vers 1610. Elle avoit les dents fort laides, +et Santeul les comparoit à des clous de girofle. Elle mourut à Paris +en février 1694. Saint-Simon (_Note au Journal de Dangeau_, t. 4, p. +449) rappelle son dernier bon mot. Dans ses _Mémoires_ (t. 1, p. 116), +il dit: «Il y avoit une vieille bourgeoise au Marais chez qui son +esprit et la mode avoit toujours attiré la meilleure compagnie de la +cour et de la ville; elle s'appeloit madame Cornuel, et M. de Soubise +étoit de ses amis. Il alla donc lui apprendre le mariage qu'il venoit +de conclure, tout engoué de la naissance et des grands biens qui s'y +trouvoient joints (l'héritière de Ventadour). «Ho! Monsieur, lui +répondit la bonne femme, qui se mouroit et qui mourut deux jours +après, «que voilà un grand et bon mariage pour dans soixante ou +quatre-vingts ans d'ici!» + +Dans le _Nouveau Recueil des plus belles poésies_ (Paris, Loyson, +1654, in-12, p. 352), il y a une épître adressée à mademoiselle de +Vandy (l'une de nos héroïnes) à propos de ses galants; on y voit ces +vers: + + Ordonnez-leur d'aller chez Cornuel, + Chez Cornuel, la dame accorte et fine, + Où gens fâcheux passent par l'étamine, + Tant et si bien qu'après que criblés sont, + Se trouve en eux cervelle s'ils en ont. + Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre + Que fats céans onc ne se doivent rendre; + Et six yeux fins, par s'entreregarder, + Semblent leur dire: «Allez vous poignarder.» + +C'est la pièce de La Mesnardière. Voici l'épitaphe faite pour madame +Cornuel: + + Cy gît qui de femme n'eut rien + Que d'avoir donné la lumière + À quelques enfants gens de bien, + Et peu ressemblants à leur mère, + Célimène, qui de ses jours, + Comme le sage, et sans foiblesse, + Acheva le tranquille cours. + Dans ses moeurs que de politesse! + Quel tour, quelle délicatesse, + Éclatent dans tous ses discours! + Ce sel tant vanté de la Grèce + En faisoit l'assaisonnement, + Et, malgré la froide vieillesse, + Son esprit léger et charmant + Eut de la brillante jeunesse + Tout l'éclat et tout l'enjoûment. + On vit chez elle incessamment + Des plus honnêtes gens l'élite; + Enfin, pour faire en peu de mots + Comprendre quel fut son mérite, + Elle eut l'estime de Lenclos. + +(Rec. de pièces cur. et nouv., Lahaye, Moetjens, 1694, in-12, t. 1, p. +191.) + +La réputation de madame Cornuel ne lui survécut pas assez. Toutefois, +Titon du Tillet (_Parn. franç._, in-fol., p. 462) l'a citée avec +honneur. + +M. Paulin Paris, qui a tiré des papiers de Conrart une lettre d'elle, +a réuni quelques uns des traits qui peuvent servir à son histoire. Il +est loin de les avoir recueillis tous. Peut-être essaierai-je de la +peindre avec soin. En attendant, j'indiquerai toutes les sources qu'on +peut consulter, ou du moins celles que j'ai consultées. Il y a d'abord +un long morceau de Vigneul de Marville (Bonaventure d'Argonne) qui +doit être transcrit tout entier: + +«Madame de Cornuel, dont les bons mots ont été si remarquables durant +le cours d'une vie de plus de quatre-vingts ans, s'appeloit Anne Bigot +et étoit d'une famille originaire d'Orléans. Dès sa plus tendre +jeunesse on ne parloit que de son esprit et de ses belles qualitez +naissantes. S'étant rencontrée dans une assemblée, où elle brilloit +pardessus les autres dames, M. de Cornuel, trésorier de +l'extraordinaire des guerres, qui l'aimoit, lui prit un bouquet +qu'elle avoit à son côté, témoignant par cette liberté qu'il la +vouloit épouser. En effet, il l'épousa au bout de quinze jours. + +«Depuis son mariage elle fit paroître une grandeur d'ame +extraordinaire et bien au dessus des foiblesses de son sexe. Nullement +touchée d'avarice, elle abandonna au premier venu mille pistoles que +M. de Cornuel, son époux, lui avoit données pour le jeu. La clef étoit +toujours à la porte de son cabinet, en prenoit qui vouloit. Elle +n'adoroit point la fortune; mais, indifférente à ses bizarreries comme +à celles du temps et des saisons, elle ne cultivoit que la vertu et +les muses, moins parcequ'elles sont savantes que parcequ'elles sont +honnêtes et polies. Jamais personne n'a mieux entendu que cette dame +l'art de se faire des amis et de se les attacher, bien persuadée qu'il +est des amis comme des richesses, que c'est en vain qu'on les acquiert +si on ne les sait conserver. La conversation avec les personnes de +distinction qui abordoient chez elle étoit tous ses délices. Elle +écoutoit avec une attention qui débrouilloit toutes choses, et +répondoit encore plus aux pensées qu'aux paroles de ceux qui +l'interrogeoient. Quand elle considéroit un objet, elle en voyoit tous +les côtez, le fort et le foible, et l'exprimoit en des termes vifs et +concis, comme ces habiles dessinateurs qui en trois ou quatre coups de +crayon font voir toute la perfection d'une figure. + +«On a recueilli plusieurs de ses bons mots, et plût à Dieu qu'on n'en +eût perdu aucun! C'est un méchant caractère que celui de diseur de +bons mots, et ce caractère, si blâmable dans les hommes, l'est encore +plus dans les femmes, à cause que les bons mots sont d'ordinaire +accompagnés d'une liberté et d'une hardiesse qui ne sont pas séantes à +ce sexe, parcequ'ils en obscurcissent la pudeur et la modestie, qui +font ses plus beaux ornements. Mais madame de Cornuel, outre qu'il ne +lui échappoit rien qui pût ni la faire rougir, ni faire rougir +personne, disoit si à propos toutes choses, et revêtoit ses pensées de +termes si propres et si agréables, qu'ils instruisoient toujours sans +jamais blesser: de sorte que ces mots étoient bons en ce qu'ils +étoient utiles, et plaisoient à tous ceux qui aiment une vérité bien +dite. + +«D'ordinaire, les personnes de ce caractère, pour dire un bon mot, en +hasardent cent de méchans, et l'expérience fait voir que les plus +habiles dans ces jeux d'esprit n'en ont pas dit, en toute leur vie, +deux douzaines de tout à fait bons. La raison qu'on en peut rendre, +c'est que les bons mots sont des fruits qui viennent sans être +cultivés. Tout d'un coup ils naissent, et tout d'un coup ils font leur +effet, comme les éclairs. Ils surprennent autant ceux qui les disent +que ceux qui les écoutent. Ce sont, pour ainsi dire, de petits +libertins qui ne veulent dépendre que d'eux-mêmes. Quand on les +cherche ils ne viennent pas, ou, s'ils viennent, c'est de mauvaise +grâce, se faisant tirer à force, et se défigurant en se faisant tirer. +A-t-on dit un bon mot, le plaisir et les louanges qu'on en reçoit +excitent la vanité et la présomption naturelle à en produire plusieurs +tout de suite; mais ce sont ou des monstres ou des avortons. On en rit +soi-même pour les faire trouver bons; mais personne n'en rit, +parcequ'en effet ils ne sont pas bons. + +«Madame de Cornuel n'avoit pas un de ces défauts. Elle ne parloit +point par vanité, mais par raison, et avec autant de jugement que +d'esprit. Comme elle savoit que les véritables bons mots ne dépendent +point de nous, elle se contentoit de les produire avec ce beau naturel +qui en est comme la fleur, sans presque y toucher. Mais, comme il y a +des influences du ciel qui tombent plus heureusement sur de certaines +terres que sur d'autres, il semble aussi que les bons mots viennent +aussi plus aisément à la bouche des personnes qui savent leur donner +un beau tour et les bien exprimer. Tout ce que disoit madame de +Cornuel, elle le disoit bien, et jamais pas une de ses paroles n'a été +rejetée par les personnes d'un goût raffiné, parceque, outre qu'elles +renfermoient toujours un grand sens, elles étoient toujours belles et +bien choisies. C'étoit autant de sentences et de maximes, tenant en +cela du génie des Salomon, des Socrate et des César, qui ne parloient +que pour instruire; génie grand et heureux qui s'est réveillé de nos +jours dans MM. de La Rochefoucauld et Pascal, et enfin dans madame de +Cornuel, qui auroit dû écrire ses sentences et ses maximes, si, comme +les oracles, elle ne s'étoit contentée de dire les vérités et les +laisser écrire aux autres.» + +L'éloge est en règle; il n'est pas au dessus du sujet. Je ne puis +songer à enregistrer maintenant ces mots excellents, et me bornerai à +dresser la liste d'indications dont j'ai parlé: Titon du Tillet +(_Parnasse françois_); Tallemant des Réaux (chap. 299); Paulin Paris +(_Notes aux Lettres_, t. 5, p. 139); Sévigné (t. 3, p. 31, édit. +Didot, t. 3, p. 47); Vigneul de Marville (t. 1, p. 341, _Recueil +d'ana_); La Place (_Pièces curieuses_, t. 3, p. 377); Conrart (p. +270); Le Père Brottier (_Paroles mémorables_, p. 85); Sévigné (8 +septembre 1680, 11 septembre 1676, 7 octobre 1676, 16 mars 1672, 6 mai +1672, 17 avril 1676); Quatremère de Quincy (_Ninon de Lenclos_); +Tallemant (t. 10, p. 187, de la 3e édition); La Place (t. 1, p. 202); +Tallemant (t. 4, p. 185, édit. P. Paris); Tallemant (t. 3, p. 245, +160); _Lettres de Bussy_ (28 avril 1690); Tallemant (t. 2, p. 411); La +Place (t. 1, p. 377); _Ménagiana_ (édit. de La Monnoye, t. 1, p. 317, +332, 354; t. 2, p. 8, 124, 131, 407); _Lettres de Madame_ (t. 1, p. +130, 129); Tallemant (t. 1, p. 388, note); Tallemant (t. 2, p. 170, +411); Saint-Simon (t. 1, p. 116); Dangeau (t. 4, p. 449); Walckenaer +(_Mémoires sur Sévigné_, t. 5, p. 13; t. 1, p. 39; t. 1, 260), et Guy +Patin, Loret, mademoiselle de Montpensier, les Mercures, les Gazettes, +les Romans, les Poésies du temps.] + +[Note 52: Le mot _cher_, ainsi employé, vient des Précieuses.] + +[Note 53: En 1658, vers la fin de l'année.] + +[Note 54: La mode d'aller aux eaux n'est pas nouvelle. On les +aimoit extrêmement au XVIIe siècle. J'en pourrois donner beaucoup de +preuves; il faut nous contenter de celle-ci, qui ne nous fait pas +sortir du cercle de nos connoissances. En 1658, précisément en l'année +où nous sommes, mademoiselle de Montpensier, selon son habitude +régulière, va aux eaux de Forges. Elle dit: «La maréchale de La Ferté +étoit à Forges. Madame d'Olonne y vint, madame de Feuquières de +Salins, mademoiselle Cornuel (Margot), force dames de Paris.» (Montp., +t. 3, p. 325.) + +Les eaux de Forges passent pourtant pour être de celles dont les +qualités ne sauroient être recherchées par les héroïnes de Bussy.] + +[Note 55: Tout cela est long, bien long. Aussi, dans quelques +éditions, a-t-on supprimé en cet endroit quatre ou cinq pages. Sans +vouloir faire le juré-mesureur de style, il me semble que ces quatre +ou cinq pages ne sont pas les meilleures de Bussy, si elles sont de +lui. Il a ordinairement la plume plus légère, le tour plus libre, la +pensée plus claire.] + +[Note 56: M. le duc d'Anjou auroit pu prétendre au rôle des +Candale et des Guiche; mais il préféra aux belles quelques uns de ses +amis. Madame de Motteville l'a peint lorsqu'il étoit encore jeune +(1647, t. 2, p. 267): «Il seroit à souhaiter, dit-elle, qu'on eût +travaillé à lui ôter les vains amusemens qu'on lui a soufferts dans sa +jeunesse. Il aimoit à être avec des femmes et des filles, à les +habiller et à les coiffer; il sçavoit ce qui seyoit à l'ajustement +mieux que les femmes les plus curieuses, et sa plus grande joie, étant +devenu grand, étoit de les parer et d'acheter des pierreries pour +prêter et donner à celles qui étoient assez heureuses pour être ses +favorites. Il étoit bien fait; les traits de son visage paroissoient +parfaits; ses yeux noirs étoient admirablement beaux et brillans, ils +avoient de la douceur et de la gravité; sa bouche étoit semblable en +quelque façon à celle de la reine, sa mère; ses cheveux noirs, à +grosses boucles naturelles, convenoient à son teint, et son nez, qui +paraissoit devoir être aquilin, étoit alors assez bien fait. On +pouvoit croire que, si les années ne diminuoient point la beauté de ce +prince, il en pourroit disputer le prix avec les plus belles dames; +mais, selon ce qui paroissoit à sa taille, il ne devoit pas être +grand.» Il ne le fut pas en effet, et sa figure s'épaissit un peu; +mais il n'en fut pas moins beau à la façon des efféminés. Il eut de +temps en temps des velléités d'amour naturel, mais jamais elles ne +durèrent. Madame d'Olonne, et, un peu plus tard, la gracieuse et +plaintive duchesse de Roquelaure, faillirent être aimées. Pour ce qui +est de madame d'Olonne, mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 405; +1659) vient en aide à Bussy et développe son texte: «Comme le roi fait +toujours la guerre à Monsieur, un jour il lui demandoit: «Si vous +eussiez été roi, vous auriez été bien embarrassé; madame de Choisy et +madame de Fienne ne se seroient pas accordées, et vous n'auriez su +laquelle vous auriez dû garder. Toutefois, ç'auroit été madame de +Choisy; c'étoit elle qui vous donnoit madame d'Olonne pour maîtresse. +Elle auroit été la sultane reine; et, lorsque je me mourois, madame de +Choisy ne l'appeloit pas autrement.» Monsieur étoit fort embarrassé +sur tout cela, et disoit au roi, d'un ton qui paroissoit sincère, +qu'il n'avoit jamais souhaité sa mort, et qu'il avoit trop d'amitié +pour lui pour se résoudre à le perdre. Le roi lui répondit: «Je le +crois tout de bon.» Puis il disoit: «Lorsque vous serez à Paris, vous +serez donc amoureux de madame d'Olonne? Le comte de Guiche le lui a +promis, à ce que l'on mande de Paris.» Monseigneur rougit, et la reine +lui dit d'un ton de colère: «C'est bien vous faire passer pour un sot +que de promettre ainsi votre amitié! Si j'étois à votre place, je +trouverois cela bien mauvais. Pour vous, qui admirez en tout le comte +de Guiche, vous en êtes ravi.» Puis elle ajouta: «Cela sera beau de +vous voir sans cesse chez une femme qui peste continuellement contre +vous, et qui n'a ni honneur, ni conscience. Vous deviendrez un joli +garçon!» Monsieur dit qu'il ne la verroit pas.» + +Tout efféminé qu'il étoit, et peut-être même en raison de son +caractère, Monsieur paroît avoir eu quelques grands élans de +sensibilité. Il éclate en sanglots à la mort de sa mère; il est alors +plus affligé fils que Louis XIV (Montp., t. 4, p. 95). À la mort de +madame de Roquelaure il montre aussi une tristesse enfantine. Nous +demanderons à sa femme, madame la Palatine, de nous achever son +portrait. Il aimoit passionnément le bruit des cloches, jusqu'à +revenir exprès à Paris la veille de toute grande fête carillonnée: à +l'automne, quand les dernières feuilles, jaunies, déjà glacées, +tremblent au bruit des sonneries de la Toussaint; au printemps, quand +le chant joyeux des cloches de Pâques s'envole, comme un essaim de +jeunes oiseaux, au travers des sérénités du ciel bleu. Avec cela il +étoit joueur, mauvais joueur même (Lettres, t. 1, p. 48). Il n'aimoit +pas la chasse et il ne consentoit à monter à cheval que pour aller à +la guerre, où il se conduisit en bon capitaine. Il écrivoit avec une +telle négligence qu'il ne pouvoit se relire; du reste, il écrivoit peu +(t. 1, p. 257). Madame raconte tranquillement qu'elle n'avoit pas +grand plaisir au lit avec lui (t. 1, p. 300) et qu'il ne vouloit pas +être dérangé pendant son sommeil. Il étoit superstitieux (t. 2, p. +276), et Madame le surprit à promener des médailles bénites, la nuit, +sur les diverses parties de son corps de la santé desquelles il +doutoit. + +Il n'est pas probable que ce soit Madame qui ait tort (t. 1, p. 402), +et les libelles ou les couplets qui aient raison, lorsqu'elle dit: «La +maréchale de Grancey étoit la femme la plus sotte du monde. Feu +Monsieur feignit d'être amoureux d'elle; mais si elle n'avoit pas eu +d'autre amant, elle auroit certes conservé toute sa bonne renommée. Il +ne s'est jamais rien passé de mal entre eux. Elle-même disoit que, +s'il venoit à se trouver seul avec elle, il se plaignoit aussitôt +d'être malade: il prétendoit avoir mal de tête ou mal de dents. Un +jour la dame lui proposa une liberté singulière: Monsieur mit vite ses +gants. J'ai vu souvent qu'on le plaisantoit à cet égard, et j'en ai +bien ri. Cette Grancey avoit une fort belle figure et une belle taille +lorsque je vins en France, et tout le monde n'avoit pas pour elle le +même dédain que Monsieur, car, avant que le chevalier de Lorraine ne +fût son amant, elle avoit déjà eu un enfant.» + +La femme défend bien son mari. Mieux vaudroit pour lui qu'elle pût se +plaindre. Elle ne le flatte pas, d'ailleurs, et raconte parfaitement +(27 janvier 1720) tous ses travers: «Feu Monsieur aimoit beaucoup les +bals et les mascarades; il dansoit bien, mais c'étoit à la manière des +femmes; il ne pouvoit danser comme un homme, parcequ'il portoit des +souliers trop hauts.» + +Achevons avec dix lignes de Saint-Simon (t. 3, p. 170): + +«Monsieur, qui, avec beaucoup de valeur, avoit gagné la bataille de +Cassel, et qui en avoit montré toujours de fort naturelle en tous les +siéges où il s'étoit trouvé, n'avoit d'ailleurs que les mauvaises +qualités des femmes. Avec plus de monde que d'esprit et nulle lecture, +quoique avec une connoissance étendue et juste des maisons, des +naissances et des alliances, il n'étoit capable de rien. Personne de +si mou de corps et d'esprit, de plus foible, de plus timide, de plus +trompé, de plus gouverné, ni de plus méprisé par ses favoris, et très +souvent de plus mal mené par eux.»] + +[Note 57: Quelque délicatesse est de temps en temps indispensable. +Rien ne nous oblige, toutes les fois qu'un nom se présente, à +rechercher tous les souvenirs guillerets qu'il peut rappeler et à +vouloir absolument enluminer toutes nos notes de couleurs voyantes. +C'est affaire aux gens qui écrivent _les Crimes des rois de France_ et +autres ouvrages de cette force de raconter comment toute reine a été +nécessairement une Messaline. Anne d'Autriche, même en admettant bien +des choses, a été une femme digne d'estime, une mère de famille pleine +de dignité, une reine indulgente et honnête. Ce qu'on a dit des +affaires arrivées du temps de Louis XIII et ce qui arriva sous la +régence ne la déshonore en rien. Elle ne fut pas galante, elle ne fut +pas coquette, encore moins débauchée. On ne peut lui reprocher que +d'avoir aimé un peu, et ce n'est pas ici le lieu d'être si +impitoyable. Les pamphlets ne doutent jamais de rien. En voici un qui +a de l'audace (Cat. de la Bibl. nat., t. 2, n. 3547): =Les Amours +d'Anne d'Autriche=, _épouse de Louis XIII, avec M. le C. de R., père de +Louis XIV; Cologne, P. Marteau_, 1693, in-12. + +Le brillant Montmorency se déclara, dès 1626, le chevalier de la reine +(Tallem., t. 2, p. 307). À Castelnaudary, sur le champ de sa défaite, +il portoit le portrait d'Anne d'Autriche lorsqu'il fut pris (Vittorio +Siri, _Memorie Recondite_, t. 7), et cela, dit-on, rendit Louis XIII +inflexible au jour de sa condamnation. De simples gentilshommes, avant +ce fou de Jarzay, se mirent à l'aimer: ainsi d'Esguilly-Vassé +(Tallem., t. 2, p. 241). Bellegarde (Roger de Saint-Lary) employa +Malherbe à exprimer sa passion, et l'on a un pont-breton de Voiture +qui indique l'heure où le duc de Bellegarde dut cesser de faire le +beau poète: + + L'astre de Roger + Ne luit plus au Louvre; + Chascun le descouvre, + Et dit qu'un berger + Arrivé de Douvre + L'a fait deloger. + +Qui ne connoît, de ce même Voiture, la pièce charmante adressée à la +reine-régente, pièce dans laquelle il lui rappelle ce temps de +pastorales, de fêtes romanesques, de scènes de chevalerie, et dans +laquelle il ose lui dire: «Lorsque vous étiez + + Je ne veux pas dire amoureuse; + La rime le veut toutefois.» + +Tout le scandaleux de l'amourette Buckingham, Tallemant (t. 2, p. 10) +l'a resserré en une très courte phrase. Il n'y a rien de plus à +imaginer que des folies: + +«Ce qui fit le plus de bruit, ce fut quand la cour alla à Amiens, pour +s'approcher d'autant plus de la mer: Bouquinquant tint la reyne toute +seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame du Vernet, +soeur de feu M. de Luynes, dame d'atours de la reyne; mais elle +estoit d'intelligence et s'estoit assez éloignée. Le galant culebutta +la reyne et luy escorcha les cuisses avec ses chausses en broderies; +mais ce fut en vain.» + +Pour le mariage de la régente avec le cardinal Mazarin, on ne voit pas +qu'il soit plus possible d'en douter, et rien n'est plus facile à +excuser et à comprendre. + +Dès le temps de la première Fronde, nul n'étoit ignorant de la liaison +formée entre la mère du roi et le ministre. Un couplet dit en 1650: + + Mazarin, plie ton paquet: + Notre roi est devenu sage; + Ton adultère lui déplaît. + +Si mesdames de Motteville, Talon et la duchesse de Nemours disculpent +la reine, les mémoires de Brienne le fils (t. 2, p. 40, 337), ceux de +Retz, les Lettres de Madame, et la Correspondance même de Mazarin +(_Lettres inédites_, publiées par M. Ravenel, p. 491), maintiennent +l'opinion générale. Madame, dont il ne faut pas se défier obstinément, +et qui a pu être bien instruite, dit en propres termes (27 septembre +1718): «La reine-mère, veuve de Louis XIII, a fait encore bien pis que +d'aimer le cardinal Mazarin: elle l'a épousé. Il n'étoit pas prêtre, +et n'avoit pas les ordres qui pussent empêcher de se marier.» + +C'est encore Madame (16 avril 1718) qui dit: «La reine-mère avoit +l'habitude de manger énormément quatre fois par jour.» Si cela est, +ses enfants ont tenu d'elle. Mais il faut finir par quelque morceau de +panégyrique. Madame de Motteville s'offre à nous pour cette besogne, +qui lui a tant plu. + +Vers les derniers moments de la vie de la reine, quand son affreuse +maladie redoublait de pourriture, madame de Motteville fait un retour +sur le passé (t. 5, p. 248): «La grandeur de sa naissance l'avoit +accoutumée à l'usage des choses délicieuses qui peuvent contribuer à +l'aise du corps, et sa propreté étoit sur cela si extrême, qu'on +pouvoit s'étonner doublement quand on voyoit que sa vertu la rendoit +si dure sur elle-même. Selon ses inclinations naturelles et selon la +délicatesse de sa peau, ce qui étoit innocemment délectable lui +plaisoit; elle aimoit les bonnes senteurs avec passion. Il étoit +difficile de lui trouver de la toile de batiste assez fine pour lui +faire des draps et des chemises, et, avant qu'elle pût s'en servir, il +falloit la mouiller plusieurs fois pour la rendre plus douce.» + +Elle s'étoit maintenue propre et agréable fort long-temps. En 1661, sa +fidèle amie (t. 5, p. 112) l'affirme: «Quoique elle approchât alors de +soixante ans, elle étoit encore aimable, et, sans flatterie, on +pouvoit dire qu'elle avoit de grandes beautés. Outre qu'elle avoit de +la fraîcheur sur le visage, ses belles mains et ses beaux bras +n'avoient rien perdu de leur perfection, et les belles tresses de ses +cheveux étoient de même grosseur et de même couleur qu'elles avoient +été à vingt-cinq ans.» + +Décidément elle n'avoit pas été laide. Écoutons madame de Motteville +en 1644 (t. 2, p. 71): «Il y avoit un plaisir non pareil à la voir +coiffer et habiller. Elle étoit adroite, et ses belles mains, en cet +emploi, faisoient admirer toutes leurs perfections. Elle avoit les +plus beaux cheveux du monde; ils étoient fort longs et en grande +quantité, qui se sont conservés long temps sans que les années aient +eu le pouvoir de détruire leur beauté..... + +«..... Après la mort du feu roi elle cessa de mettre du rouge, ce qui +augmenta la blancheur et la netteté de son teint.»] + +[Note 58: Au dessous des deux raies circulaires qui s'élevoient du +milieu du front et gagnoient le derrière de l'oreille.] + +[Note 59: J'ignore absolument ce que signifie cette manière de +parler, et ne l'expliquerai pas.] + +[Note 60: Voyez ce qu'on a dit de Guiche et de Manicamp.] + +[Note 61: Toutes les fois qu'il y a, comme pour mademoiselle de +Montpensier, des mémoires qui nous restent, cela nous dispense de la +plus grande partie de notre tâche. La grande Mademoiselle n'a pas +besoin d'une notice. Née en 1627, elle a déjà passé la trentaine au +moment où nous la rencontrons. Elle étoit grande, fort blonde, d'une +haute mine, pétrie de fierté et affable, rieuse au besoin; amie de +l'extraordinaire, peu habituée aux rigueurs de l'orthographe et +curieuse de romans, voire même de poésies; précieuse assez, point +libertine, mais mal satisfaite du célibat. Bussy ne lui déplaisoit +pas. On connoît sa vie, sa jeunesse active, ses prouesses sous les +murs d'Orléans et à la porte Saint-Antoine, ses mariages manqués, ses +amours avec Lauzun, son admiration pour Condé. + +J'ai dit qu'elle aimoit les écrits et n'écrivoit pas correctement. En +voici la preuve fournie par le bibliographe G. Peignot (_Documents +authentiques sur les dépenses de Louis XIV_, p. 44): + + «À Choisy, ce 5 août 1665. + +«Monsieur le Sr Segrais qui est de la cadémie et qui a bocoup travalie +pour la gloire du Roy et pour le public aiant este oublie lannee +passée dans les gratifications que le Roy a faicts aux baus essprit ma +prie de vous faire souvenir de luy set un aussi homme de mérite et qui +est a moy il y a long tams lespere que sela ne nuira pas a vous +obliger a avoir de la consideration pour luy set se que je vous +demande et de me croire + + «Monsieur Colbert + Votre afectionee amie + + «Anne-Marie Louise =d'Orléans=.» + +De même son courage, soutenu par son humeur aventureuse, est +incontestable; néanmoins elle étoit peureuse (Montp., t. 2, p. 383) et +avoit particulièrement peur des morts (t. 2, p. 418). En 1648, madame +de Motteville (t. 3, p. 102) disoit d'elle: «Elle avoit de la beauté, +de l'esprit, des richesses, de la vertu, et une naissance royale. +Cette princesse crut que toutes ces choses ensemble pouvoient mériter +cet honneur. Sa beauté, néanmoins, n'étoit pas sans défaut, et son +esprit, de même, n'étoit pas de ceux qui plaisent toujours. Sa +vivacité privoit toutes ses actions de cette gravité qui est +nécessaire aux personnes de son rang, et son âme étoit trop peu portée +par ses sentiments. Ce même tempérament ôtoit quelquefois à son teint +un peu de sa perfection en lui causant quelques rougeurs; mais comme +elle étoit blanche, qu'elle avoit les yeux beaux, la bouche belle, +qu'elle étoit de belle taille et blonde, elle avoit tout à fait en +elle l'air de la grande beauté.» + +Et elle-même, dans son portrait (_Mém._ t. 4, p. 105), elle dit: «Je +suis grande, ni grasse ni maigre, d'une taille belle et fort aisée; +j'ai bonne mine, la gorge assez bien faite, les bras et les mains pas +beaux, mais la peau belle, ainsi que la gorge. J'ai la jambe droite et +le pied bien fait; mes cheveux sont blonds et d'un beau cendré; mon +visage est long, le tour en est beau; le nez grand et aquilin, la +bouche ni grande ni petite, mais façonnée et d'une manière fort +agréable; les lèvres vermeilles, les dents point belles, mais pas +horribles aussi; mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais +brillants, doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans l'avoir +glorieux.» + +Sa statue, au Luxembourg, est loin d'être un chef-d'oeuvre, mais +elle ne la représente pas mal. Il y a à Versailles une dizaine de +portraits d'elle: en bergère, en déesse, etc., et au naturel, qui ne +lui nuisent pas tous. + +Mademoiselle est née le 29 mai 1627, et elle est morte le 5 mars 1693. + +À la suite de ses Mémoires on classe ordinairement divers écrits qui +assurément ne sont pas d'elle, mais dont quelques uns ont vu le jour +dans les réunions de son palais du Luxembourg. Ainsi: + +1. _Relation de l'île imaginaire_.--2. _Histoire de la princesse de +Paphlagonie_.--3. _Portraits_.--4. _Lettre à et de madame de +Motteville_.--5. _Réflexions morales et chrétiennes sur le livre de +l'_Imitation de Jésus-Christ.--6. Un discours sur les béatitudes. + +Nous ne parlerons pas de l'ouvrage _les Amours de M. de Lauzun_ (t. 3 +de l'_Hist. amoureuse des Gaules_, édition de 1740). + +Somaize (t. 1, p. 56) la désigne sous le nom de la princesse +_Cassandane_. Jean de la Forge l'a encensée sous le nom de _Madonte_. +Vertron (_Nouvelle Pandore_, t. 1, p. 276) l'a louée également. Dans +la satire des _Vins de la cour_, le vin de Mademoiselle est pétillant. + +Mademoiselle a eu, tant qu'elle a vécu, les sympathies des gens de +lettres. Encore aujourd'hui sa renommée est restée debout. Le canon de +la Bastille, qui a tué son mari, lui a conquis un certain +retentissement de gloire.] + +[Note 62: On a fait la vie de Lauzun. Elle ne seroit pas faite que +les mémoires suffisent bien. Quel homme incompréhensible que ce +favori, qui a une jeunesse si triomphante, une virilité si pavanée +encore, et, dans la personne de son neveu, Riom, une vieillesse si +vertement gaillarde! + +Parmi les pièces historiques qui datent de la Fronde, la Bibliothèque +nationale en possède une (_Catal._, t. 2, n. 3142) qui a pour titre: +_La défaite des troupes des sieurs de l'Isle-Bonne et du +Plessis-Belière et Sauveboeuf par le comte de Lauzun, en Guienne_ +(30 septembre), etc., 1652, in-4. Lauzun avoit juste vingt ans. Si +c'est de lui qu'il s'agit, il commençoit bien. En 1660, aux fêtes de +la Bidassoa, Antoine Nompar de Caumont est capitaine d'une compagnie +des gardes à bec de corbin, charge de la famille (Montp., t. 3, p. +515); en 1668 il est nommé colonel-général des dragons (Daniel, t. 2, +p. 505); en 1662 il avoit déjà tâté de la prison. «Il y eut de grandes +intrigues, dit Mademoiselle (t. 4, p. 35) entre beaucoup de femmes de +la cour, dans lesquelles M. de Péguilin fut mêlé et envoyé à la +Bastille pendant sept ou huit mois, avec un ordre exprès du roi de ne +lui laisser voir personne. Bien des gens sentirent sa prison avec +douleur, et, quoique je ne le connusse pas dans ce temps-là aussi +particulièrement que j'ai fait depuis, je ne laissai pas de le +plaindre sur la réputation générale et particulière qu'il avoit d'être +un des plus honnêtes hommes de la cour, celui qui avoit le plus +d'esprit et le plus de fidélité pour ses amis, le mieux fait, qui +avoit l'air le plus noble. L'histoire véritable ou médisante disoit +qu'il faisoit du fracas parmi les femmes; qu'il leur donnoit souvent +des sujets de se plaindre pour n'avoir pas la force d'être cruel à +celles qui lui vouloient du bien. Ainsi elles se faisoient des +affaires et lui attirèrent ce châtiment, qui ne lui étoit rude que par +rapport à la peine qu'il souffroit d'avoir déplu au roi, pour lequel +il avoit une amitié passionnée.» + +Le style de ce morceau est vif, on y sent l'instinct de l'amoureuse, +on y voit l'hyperbole dans ce mot: «le mieux fait». + +Un fait certain, c'est que Lauzun étoit, suivant l'expression +vulgaire, la coqueluche des dames de la cour. La plupart le vouloient +pour amant. Cela tenoit à une certaine suffisance très apparente qui +ne déplaît jamais lorsqu'elle n'est point fade, et à des qualités +secrètes qui plaisent encore plus. Tout se sait, grâce à la médisance; +on sut ce que Lauzun valoit, on le courtisa: il fut forcé d'être +brusque, inconstant, et, avec cette brusquerie et cette inconstance, +il ne contenta pas toutes les coquettes. + +Madame de Monaco, sa cousine, l'aima véritablement, ce qui ne +l'empêcha pas de se donner au roi et au marquis de Villeroi ensuite. +Lauzun ne recula pas, il se mit résolument en face de son maître; une +nuit il lui joua le tour (Choisy, Coll. Michaud, p. 631) de le laisser +se morfondre sans succès dans un corridor. Quand il fut vaincu, il eut +de la colère, il s'emporta. La Bastille se rouvrit. Nous ne citerons +plus qu'un seul nom de femme, celui de madame Molière. Lauzun est l'un +de ceux qui ont déchiré le coeur de notre grand poète. + +Mais voici le portrait de ce preneur de villes: «C'étoit un petit +homme blond, bien fait dans sa taille, de physionomie haute et +d'esprit, mais sans agrément dans le visage; plein d'ambition, de +caprice et de fantaisie; envieux de tout, jamais content de rien, +voulant toujours passer le but; sans lettres, sans aucun ornement dans +l'esprit; naturellement chagrin, solitaire, sauvage; fort noble dans +toutes ses façons, méchant par nature, encore plus par jalousie; +toutefois bon ami quand il vouloit l'être, ce qui étoit rare; +volontiers ennemi, même des indifférents; habile à saisir les défauts, +à trouver et à donner des ridicules; moqueur impitoyable, extrêmement +et dangereusement brave, heureux courtisan; selon l'occurrence, fier +jusqu'à l'insolence et bas jusqu'au valetage; et, pour le résumer en +trois mots, le plus hardi, le plus adroit et le plus malin des +hommes.» + +À cette touche, qui n'a pas reconnu Saint-Simon, ce merveilleux +Saint-Simon (t. 10 de l'édit. Sautelet, p. 88) que les libraires +d'aujourd'hui popularisent? Saint-Simon dit simplement «un petit +homme.» Bussy écrit (à Sévigné, 2 fév. 1689): «C'est un des plus +petits hommes pour l'esprit aussi bien que pour le corps». En +admettant que Bussy soit sévère pour l'esprit, il ne doit rien +inventer pour le corps. C'étoit donc un fort petit homme, ce qui +prouve une fois de plus que les petits hommes, à qui on a déjà concédé +la supériorité intellectuelle, peuvent réclamer aussi le rôle le plus +actif dans la vie amoureuse et compter sur les succès les plus réels. + +Ne voulant pas raconter la vie de Lauzun, je me bornerai à un extrait +des Mémoires de Mademoiselle (t. 4, p. 454), qui, en 1682, respire le +désenchantement et la vérité: «Il me paroissoit fort intéressé, ce que +je ne croyois pas, ni personne de ceux qui le connoissoient avant sa +prison; il paroissoit tout jeter par les fenêtres, et en bien des +occasions il en usoit ainsi. Ses manières, cachées et extraordinaires, +faisoient qu'il ne se montroit que dans ses beaux jours et que l'on ne +connoissoit que ses beaux moments. Il connoissoit son humeur et +sçavoit la cacher.» + +Lauzun avoit un frère, le chevalier de Lauzun, qui, après une vie +obscure, mourut en 1704 (Saint-Simon, t. 6, p. 147). On retrouvoit en +lui tous les vices de son aîné, sans aucune de ses qualités: Lauzun le +nourrit dans ses ténèbres.] + +[Note 63: Le maréchal de Grammont étoit fils d'Antoine II de +Grammont, comte de Guiche et de Louvigny, prince souverain de Bidache, +duc à brevet le 13 décembre, et mort en août 1644. Cet Antoine II +étoit un bâtard de Henri IV. Il refusa honorablement d'être reconnu en +qualité de fils naturel du roi; mais il n'en est pas moins vrai que +les Grammont sont des Bourbons: de là leur attachement au roi et les +égards du roi pour eux. + +Antoine II eut deux femmes. De la première, accusée d'adultère, est +descendu le maréchal; de la seconde (Claude de +Montmorency-Boutteville, épousée en 1618) est né Philibert, comte de +Grammont, qui se trouvoit parent, par sa mère, de madame de Châtillon +et de celui qui devoit être Luxembourg. + +Le maréchal de Grammont étoit frère de Suzanne-Charlotte de Grammont, +mariée à Henry Mitte de Miolans, marquis de Saint-Chaumont (Voy. les +_Lettres inédites des Feuquières_, t. 2, notice). De son nom il étoit +Antoine III, duc de Grammont, pair et maréchal de France, souverain de +Bidache, comte de Guiche et de Louvigny, vice-roi de Navarre et de +Béarn, maire héréditaire de Bayonne. Il étoit né en 1604 à Hagetman en +Gascogne; il mourut à Bayonne en 1678. Il eut quatre enfants: le comte +de Guiche, le comte de Louvigny (Antoine-Charles), plus tard duc de +Grammont, marié en 1688 à Marie-Charlotte de Castelnau, mort en 1720, +après avoir laissé des mémoires sous le nom de son père; madame de +Monaco, née en 1639, mariée en 1660, morte le 5 juin 1678, et la +marquise de Ravelot, veuve en 1682, puis religieuse. + +Les _Mémoires de Grammont_ ne mentent pas quand ils l'appellent (Coll. +Michaud, p. 329) «le courtisan le plus délié et le plus distingué +qu'il y eût à la cour», ni même lorsqu'ils lui donnent (p. 326) «un +esprit jeune et de tous les temps». En 1625, Antoine III, alors comte +de Guiche, fréquente à l'hôtel de Rambouillet. Il n'y brille pas parmi +les versificateurs; on lui fait des farces: on le gave de champignons +(Tallemant des R., t. 2, p. 492), on le couche, on lui découd, on lui +rétrécit ses habits. Mais il va à la guerre: de 1629 à 1630, il se +distingue à Mantoue. Toutefois, on ne le considéra jamais ni comme un +Gassion, ni comme un Condé. Après la bataille d'Honnecourt, il y eut +tant de couplets militaires décochés sur lui avec le refrain: + + Lampon, Lampon, + Camarades, Lampon, + +qu'on l'appela le maréchal Lampon. + +On avoit inventé les «éperons à la Guiche»; on disoit: + + Le maréchal de Guiche, + Qui fuit comme une biche. + +On a même dit qu'il se fit battre exprès à Lomincourt (1642) pour +plaire à Richelieu, qui vouloit la guerre longue. C'étoit faire bon +marché de la gloire des armes, et, sauf le sang versé, l'estimer à son +prix. + +Richelieu l'avoit fait maréchal de bonne heure, parcequ'il avoit +épousé sa parente, mademoiselle Françoise-Marguerite du +Plessis-Chivray, après avoir failli épouser mademoiselle de +Rambouillet en personne. Souple devant son parent le cardinal, et, par +habitude, devant les ministres qui lui succédèrent, le maréchal étoit +arrogant devant les simples mortels. Tallemant (t. 3, p. 180) parle de +son avarice et l'accuse de sodomie, ni plus ni moins qu'un Condé. + +À propos de Condé, pendant la Fronde, le maréchal de Grammont ne +voulut pas être contre lui. On approuva généralement sa conduite. + +En 1644, il eut la charge de mestre de camp des gardes (Mott., t. 2, +p. 80). Il étoit fort assidu auprès de la régente. À la fin de 1648, +il est fait duc (Mott., t. 3, p. 117); en 1649, il bloque Paris du +côté de Saint-Cloud (Mott., t. 3, p. 160). Il fut l'un des plus +constants et des meilleurs amis de Mazarin; on le voit à côté de lui, +à l'heure de la mort (Aubery, _Hist. du card. Mazarin_, liv. 8, t. 3, +p. 357, de la 2e édit.). + +Madame de Motteville dit de lui (t. 2, p. 218): «Éloquent, spirituel +Gascon, et hardi à trop louer.» Cela rappelle un trait qui est dans +les recueils d'anecdotes (La Place, t. 5, p. 23). Un valet du roi lui +manque: il le bat. Le roi s'inquiète au bruit: «Sire, dit-il, ce n'est +rien; ce sont deux de vos gens qui se battent.» Il est sublime en son +genre, ce mot-là. Quel courage de lâcheté peut inspirer l'esprit de +cour à un militaire! On a conservé (_Catal. de la Bibl. nat._, t. 2, +n. 3304) une _Relation de l'ambassade_ du maréchal en Espagne (octobre +1659) pour arranger le mariage espagnol et demander l'infante. Il +traverse les Pyrénées suivi de son fils, de Manicamp, d'un Feuquières, +d'un Castellane, d'un train de Jean de Paris. Les _Mémoires de madame +de Motteville_ en sont tout émerveillés (t. 5, p. 75, 1660): «La reine +(elle étoit alors infante) nous dit qu'en voyant arriver les François +à Madrid, cette quantité de plumes et de rubans de toutes couleurs, +avec toutes ces belles broderies d'or et d'argent, lui avoient paru +comme un parterre de fleurs fort agréable à voir; que la reine sa +belle-mère et elle avoient été les voir passer, quand ils arrivèrent, +par des fenêtres du palais qui donnoient sur la rue, et que ce jardin +courant la poste leur avoit paru fort beau.» + +Si les François envoient encore des ambassades dans mille ans, et que +ce soient des ambassades monarchiques, elles auront le même succès. + +La carrière du maréchal se termine à la mort de Mazarin. À partir de +ce moment, il vit retiré, sauf de rares apparitions à la cour, dans +son gouvernement. Lorsque Pierre Potemkin, en 1668, traversa les +Pyrénées, venant d'Espagne, et arrivant au nom d'Alexis Mikhailowitch, +Grammont n'y étoit pourtant pas (Voy. la Relation de cette ambassade +moscovite, 1855, in-8, Gide et Baudry, édit. Emmanuel Galitzin). + +Parlant du comte de Guiche, nous avons poussé sur la scène sa soeur, +madame de Monaco. Elle «étoit vraiment (Montp. t. 3, p. 449) une belle +et aimable personne». Son «mariage s'étoit fait à Bidache au retour de +l'ambassade d'Espagne. M. de Valentinois étoit jeune, bien fait et +grand seigneur.» Nous savons qu'elle aimoit déjà Lauzun. Avoit-elle +beaucoup d'esprit? Madame de Sévigné écrit: «La duchesse de +Valentinois est favorite de Madame; elle n'en met pas plus grand +pot-au-feu pour l'esprit ni pour la conversation.» + +Et l'autre Madame (la Palatine) a mis ceci dans ses lettres brutales +(14 octobre 1718): «Quelqu'un m'a raconté qu'il avoit surpris Madame +et madame de Monaco se livrant ensemble à la débauche.» + +Hélas! + +Nous savons comment finit madame de Monaco. Voici quelques textes qui +s'y rattachent et nous intéressent: + +«Madame de Monaco est partie de ce monde avec une contrition fort +équivoque et fort confondue avec la douleur d'une cruelle maladie. +Elle a été défigurée avant que de mourir. Son dessèchement a été +jusqu'à outrager la nature humaine par le dérangement de tous les +traits de son visage. La pitié qu'elle faisoit n'a jamais pu obliger +personne de faire son éloge.» (Sévigné, 20 juin 1678.) + +«On m'a écrit, répond Bussy, que la maladie dont madame de Monaco est +morte lui a fait faire pénitence.»--«Elle a eu, en effet, beaucoup de +fermeté.» (Sévigné, 27 juin 1678.) + +Dans cette même lettre du 20 juin 1678, que nous citons la première, +madame de Sévigné, qui doute de ce qu'on lui a dit, commençoit de la +sorte: «On m'a mandé la mort de madame de Monaco, et que le maréchal +de Grammont lui a dit, en lui disant adieu, qu'il falloit plier +bagage, que le comte de Guiche étoit allé marquer les loges (29 +novembre 1673) et qu'il les suivroit bientôt.» + +Il les suivit. Louvigny devint duc de Grammont. Sa soeur «la +borgnesse» (Sévigné, 19 février 1672) avoit été mariée comme on avoit +pu. Elle finit ses jours en religion. Sa famille avoit besoin de ses +prières, en commençant par la bisaïeule. + +Le maréchal de Grammont est le _Galerius_ de Somaize (t. 1, p. 169). +Il ne paroît pourtant pas avoir été un précieux très minaudier. +Voiture et Sarrazin lui ont fait leur cour. Levasseur, dans ses +_Événements illustres_, fait faire son panégyrique par Apollon +lui-même, et Apollon ne veut pas s'en acquitter en moins de huit +pages. Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 119) est moins flatteur +qu'Apollon. Il dit, sans préjudice de la bâtardise: «Le maréchal duc +de Grammont et le comte de Guiche, son fils, se vantoient d'être de +l'ancienne maison de Comminges; mais on dit qu'ils mentoient, et que +le vrai nom de leur maison étoit Menandor.»] + +[Note 64: Voici la descendance: + +_a_. Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon. + +_b_. Son fils Henri Roger, comte de La Roche-Guyon, sert sous Gassion, +épouse Anne-Élisabeth de Lanoye, de la cabale de Condé; meurt à +Mardick (1646) (Mottev., t. 2, p. 185). + +_c_. Mademoiselle de La Roche-Guyon, fille de Henri-Roger, née en +1646. Vardes, qui l'aime, emploie Jarzay à empêcher le second mariage +de sa mère, mademoiselle de Lanoye (Tallem. des R., t. 4, p. 306), +avec le prince d'Harcourt, Charles de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf. +Jarzay étoit alors cornette de chevau-légers. + +La maison de La Roche-Guyon avoit été autrefois une bonne maison, mais +elle étoit tombée en quenouille au XVIe siècle, et tout étoit rentré +dans la famille de Liancourt (Tallem., t. 1, p. 280). + +Madame de Motteville, parlant de la mort du comte de La Roche-Guyon +devant Mardick, dit: «Il étoit fils du duc de Liancourt, seul héritier +de ses grands biens et de son oncle maternel, le maréchal de +Schomberg. Il avoit épousé l'héritière de la maison de Lanoye, qui +demeura grosse d'une fille, dont elle accoucha quelque temps après la +mort de son mari. Ce jeune seigneur fut infiniment regretté, tant par +la considération de ses père et mère, qui étoient estimés de tous les +honnêtes gens, que par l'agrément de sa personne.» + +Mademoiselle de La Roche-Guyon a eu l'honneur d'être élevée à +Port-Royal. On chercha querelle (quelque confesseur aux cheveux gras) +à son grand-père; on lui fit la guerre jusque dans le confessionnal. +M. de Liancourt, chrétien courageux, refusa d'obéir aux injonctions du +confesseur de Saint-Sulpice. Et voilà une guerre allumée! _Les +Provinciales_ ne seroient pas écrites sans cela.] + +[Note 65: Le vieux duc de Liancourt avoit été fait duc sous Louis +XIII. En 1648 il fut reconnu au Parlement (Mottev., t. III, p. 117), +et sa femme eut alors le tabouret ducal. Madame de Liancourt étoit +Jeanne de Schomberg, séparée en 1618 de François de Cossé, comte de +Brissac, remariée à Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon, +marquis de Liancourt et de Guercheville. + +Elle est auteur du _Règlement donné par une dame de haute qualité à sa +petite-fille_, publié en 1698. Elle entraîna son mari dans les +querelles du jansénisme. Le duc fut long-temps l'ami de Mazarin +(Mottev., t. 2, p. 11). C'étoit un homme intègre, sage, poli. + +En 1669 il assiste avec sa femme au mariage de madame de Grignan, +comme il appert de ce fragment du contrat (Walck., t. 3, p. 134): +«Roger du Plessis, duc de La Roche-Guyon, pair de France, seigneur de +Liancourt, comte de Duretal, et dame Jeanne de Schomberg, son épouse.» + +La Fontaine (_Amours de Psyché_, t. 1, p. 589 de l'édit. de Lahure) a +chanté: + + Vaux, Liancourt et leurs naïades. + +Liancourt étoit l'un des séjours enchantés de la France. Expilly (t. +4, p. 192) en donne la description. Liancourt étoit un bourg du +Beauvoisis. «Ce bel édifice, dit-il, est accompagné de jardins du +meilleur goût et où l'on voit de belles cascades, etc., etc. + +«Outre cela on trouve encore dans cette belle maison quantité d'autres +choses gracieuses et bien ménagées, comme le jeu de la longue paume, +le bassin ovale, le canal de l'Escot, la salle d'eau, le pré des +tilleuls, les dix-sept fontaines.» La description est longue.] + +[Note 66: M. Victor Cousin ne m'en voudra pas si, au bas de l'une +des pages de ce livre réprouvé, je me permets de lui rendre mes +humbles hommages. Il est reçu à l'heure présente de rire de sa +philosophie, que je ne défendrai pas et dont j'entreprendrois en vain +de démontrer la profondeur ou la hardiesse; mais, s'il a jugé lui-même +que cette philosophie a fait son temps, il n'en reste pas moins le +promoteur d'une littérature historique qui n'existoit pas et de +laquelle nous relevons tous, pauvres petits compilateurs de mémoires. +Ses derniers livres sont de beaux modèles. Comme il a parlé amplement +de madame de Chevreuse, il me messiéroit d'en vouloir parler beaucoup. +C'est la _Candace_ (t. 1, p. 54) du _Dictionnaire des Prétieuses_. Son +histoire est longue, et par maints endroits touche à la politique: +aussi n'est-il pas jusqu'au soi-disant historien Alexandre Dumas qui +n'ait pris la plume pour en raconter quelque aventure. + +Fille de M. de Montbazon, elle épouse le beau connétable de Luynes. +Leur ménage ne manque pas d'originalité. Louis XIII couchoit de temps +en temps avec eux, je ne sais en quelle place du lit. Ce grand roi +paroît l'avoir aimée, à moins qu'il ne colorât d'une apparence +raisonnable l'affection qu'il avoit pour Luynes (Amelot de la +Houssaye, t. 1, p. 45). Croyons poliment que c'est pour elle qu'il se +glissoit ainsi entre les deux époux. Mais cela ne dura point: il se +mit vite à la haïr comme il haïssoit, et dénonça à Luynes les +galanteries du duc de Chevreuse, son grand chambellan. Le grand +chambellan, Claude de Lorraine, prince de Joinville, ami de la +marquise de Verneuil (Tallem., t. 2, p. 177), avoit en effet trouvé +belle madame de Luynes, et, quand son premier mari l'eut possédée +quatre ans et demi et fut mort, il l'épousa. C'étoit le second des +Guise; il étoit bien fait et honnête homme. L'amour ne dura guère. +Madame de Chevreuse se laisse aimer par M. de Moret (le jeune, tué à +Castelnaudary); en Angleterre, ambassadrice et chargée de régler le +mariage d'Henriette avec le frère de Louis XIII, elle accepte les +compliments du comte de Holland; M. de Chasteauneuf, peu après, ne lui +déplut point; Richelieu fut aussi son galant pendant le peu de temps +qu'il ne la persécuta pas pour les services qu'elle rendoit à son +amie, Anne d'Autriche. La persécution amène une suite d'événements +bizarres: elle y pêche en eau trouble l'amour d'un archevêque. C'étoit +à Tours, lorsqu'elle fuyoit la prison de Loches et chevauchoit vers +l'Espagne (Tallem., t. 1, p. 401). Le duc de Lorraine Charles IV fut +aussi l'un de ses adorateurs; mais il seroit bien long de nommer tous +ceux qui l'aimèrent et qu'elle aima. Madame de Chevreuse trouvoit du +temps, au milieu de ses intrigues, pour aller jaser à l'hôtel de +Rambouillet. + +Lorsque Louis XIII mourut, Anne d'Autriche, pour laquelle elle avoit +souffert, la rappelle, la nomme surintendante de sa maison +(Motteville, t. 5, p. 117), avec tous les honneurs possibles. Mais la +régente n'est plus la reine, et le crédit de la duchesse n'entre que +pour peu de chose dans les mouvements de la nouvelle politique. Elle +s'en console ou feint de s'en consoler. Elle avoit été vraiment belle +et d'une beauté pleine d'esprit; elle étoit vieillie, fatiguée, mais +agréable encore, et Geoffroy, marquis de Laigues, protestant, d'une +ancienne maison du Dauphiné, ex-capitaine des gardes de Gaston, se mit +alors à l'aimer. On croit qu'il l'épousa secrètement. Laigues a joué +un rôle tantôt à côté de Condé, tantôt à côté de la reine (Motteville, +t. 4, p. 267), tantôt à côté de Retz. C'est lui qui, en 1648, avertit +la cour du sérieux de la scène des barricades; c'est lui, en 1650, qui +conseille l'arrestation des princes. Volage, mais habile et +clairvoyant, il fut réellement l'un des chefs de la Fronde ou du parti +royal (Motteville, t. 3, p. 264, 279, 362). Il «avoit une grande +valeur (Retz, p. 132), mais peu de sens et beaucoup de présomption». +Il s'étoit brouillé avec Condé à la suite d'une querelle de jeu +(Guy-Joly, p. 10, 1648). Il inventa une ambassade de l'archiduc au +Parlement en 1649. Le marquis de Noirmoutiers étoit son compagnon +assidu. + +Madame de Chevreuse n'eut pas toujours à s'en louer. Laigues avoit +connu intimement Voiture (Tallemant des Réaux, t. 3, p. 62). + +Le duc de Chevreuse mourut en 1657, très âgé. C'étoit, par ordre de +naissance, le quatrième fils du Balafré. Il étoit né en 1578. La +duchesse (Marie de Rohan, fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon, +grand veneur de France) étoit née en 1600. Elle mourut à Gagny, près +de Chelles, le 12 août 1679. + +On n'a pas toujours dit qu'elle fut l'une des ennemies de Fouquet +(Mottev., t. 5, p. 132), et qu'avec Laigues elle détermina à prendre +parti contre lui la reine-mère, qui, le 27 juin 1661, l'étoit allée +voir. + +Sa fille, non pas Anne-Marie, abbesse de Pont-aux-Dames, morte le 5 +août 1652 (Walck., t. 1, p. 418), mais Charlotte-Marie, née en 1627 en +Angleterre, a été très passionnée pour sa part. Mademoiselle dit: +«C'étoit une belle fille (t. 2, p. 368) qui n'avoit pas beaucoup +d'esprit.» Elle avoit de l'esprit lorsqu'elle aimoit. Voyez Retz (p. +97 et 353): «Elle avoit plus de beauté que d'agrément, estoit sotte +jusques au ridicule par son naturel. La passion lui donnoit de +l'esprit, et mesme du sérieux et de l'agréable, uniquement pour celui +qu'elle aimoit; mais elle le traitoit bientôt comme ses jupes: elle +les mettoit dans son lit quand elles lui plaisoient; elle les +brusloit, par une pure aversion, deux jours après.» + +Madame de Motteville (t. 3, p. 271) la juge ainsi: «Mademoiselle de +Chevreuse étoit belle, elle avoit en effet de beaux yeux, une belle +bouche et un beau tour de visage; mais elle étoit maigre et n'avoit +pas assez de blancheur pour une grande beauté.» + +Conti (Pierre Coste, p. 92) fut, en 1651, ébloui de cette beauté, +qu'il voyoit grande. Retz la savoura. Ce fut l'abbé Fouquet qui en +jouit le dernier. Elle mourut en trois jours, le 7 novembre 1652, +d'une maladie qui la défigura (Guy-Joly, p. 70) et laissa +véhémentement soupçonner le poison. Elle avoit alors vingt-cinq ans, +comme vous voyez. C'est bien jeune pour mourir quand on est galante.] + +[Note 67: Le premier livre est clos. Le commentateur n'a-t-il rien +oublié? N'a-t-il fait aucune confusion de date? A-t-il le droit +d'affirmer qu'on ne sauroit rien ajouter aux couleurs qu'il a +fournies? Le commentateur sait qu'il a oublié bien des choses; il sait +combien il est difficile d'éviter toute erreur, et il sait surtout que +son commentaire n'empêchera personne d'en faire un meilleur. + +Mais, en vérité, faut-il que des notes de ce genre, en un livre de ce +goût, soient méthodiquement composées et classées? Doivent-elles +raconter régulièrement l'histoire des personnes, en partant de la date +de la naissance pour arriver à la date de la mort? Ne faut-il point +s'y passer des parchemins généalogiques lorsqu'on le peut? Est-ce la +vie politique, la vie au grand jour de ces gens, que j'ai à exposer? +Dois-je me garder, si en un coin je ne puis accumuler tout ce que les +livres m'ont appris, de réserver pour un autre endroit le surplus de +mon butin? M'est-il interdit de revenir sur mes pas lorsque j'ai +marché trop vite? Je ne le pense pas, et, si j'ai tort, je demande +qu'on me le pardonne. + +Ai-je assez montré madame d'Olonne dans ses fonctions de précieuse et +sous son nom de _Doriménide_ (Somaize, t. 1, p. 97)? Ai-je assez parlé +de sa soeur Magdelaine, femme de la Ferté-Senneterre? Les notes qui +viendront à la suite des miennes, dans les tomes 2 et 3 de la présente +collection, ne peuvent manquer, lorsqu'il le faudra, de les compléter +ou de les réformer. C'est égal, j'ajouterai toujours quelque chose. + +On ne voit pas souvent dans les _faits divers_ de nos journaux qu'il +soit question de vols commis dans les appartements des Tuileries par +des dames de la cour. Madame d'Olonne ne se contraignoit pas. Elle a +envie d'un soufflet de peau d'Espagne qui est attaché au service de la +cheminée d'Anne d'Autriche, beau soufflet, du reste, soufflet de bois +d'ébène garni d'argent: elle charge un sien admirateur, Moret, +d'enlever le soufflet désiré, et Moret le décroche, le cache, l'enlève +et l'apporte (Montp., t. 3, p. 416). Le mal est que la reine sut quel +feu son soufflet volage excitoit aux étincelles. + +Un peu plus il falloit insister sur le chapitre de Beuvron, et ne pas +craindre, avec madame de Caylus (p. 415 de l'édit. Petitot), de le +montrer éperdument amoureux de madame Scarron. La comtesse de Beuvron, +sa belle-soeur (mademoiselle de Théobon), est morte à 70 ans +(Saint-Simon, t. 6, p. 429). Enfin c'est lui plus probablement que son +frère qui a gâté + + Le grand chemin de la Ferté. + +Leur soeur, Catherine-Henriette, duchesse d'Arpajon, est née en +1622; elle est morte le 11 mai 1701. Le duc d'Arpajon avoit été marié +deux fois lorsqu'il l'épousa. Les Beuvron étoient parents des +Matignon, dont on voit si souvent le nom à côté du leur. + +Puisque j'ai cité plus haut Somaize et dit le nom précieux de madame +d'Arpajon, je puis bien demander à Somaize autre chose qu'un nom (t. +1, p. 71). Il répondra en sa faveur: + +«La plus noire médisance ne l'a jamais pu accuser que de trop de +froideur, tant sa vertu est connue de tout le monde et tant l'on en +est bien persuadé. Ce n'est pas qu'elle soit de ces femmes qui sont +sages par force, car les charmes de son visage ont de quoy disputer +avec ceux des plus belles. Elle écrit fort bien en prose et discerne +admirablement les bons vers d'avec les mauvais.» + +Passons à Candale. Il n'étoit pas le premier de son nom. Le duc +d'Epernon, son père, avoit eu deux frères: 1º le duc de Candale, 2º le +cardinal de la Valette. Cet oncle avoit pris son nom d'un duché +maternel. Il s'ensuit que, lorsque Tallemant impute à un Candale la +création du petit Tancrède de Rohan, c'est à Candale I qu'il en veut. + +Madame de Saint-Loup (mademoiselle de La Roche-Posay), la _Silénie_ +des Précieuses (t. 2, p. 354), la première maîtresse de Candale, +mériteroit certainement qu'on parle d'elle dans ces notes; mais je me +contenterai de renvoyer les lecteurs à Tallemant des Réaux. Il y a +aussi Bartet, ce pauvre Bartet, dont je n'ai pas mené l'histoire +jusqu'au bout. Les gens de cour n'en voulurent pas beaucoup à Candale, +qui lui avoit joué le vilain tour que vous savez, parcequ'il étoit +insolent et peu aimé (V. les Mém. de Conrart). Saint-Simon (t. 6, p. +121) raconte comment il trouva un asile auprès de Lyon chez les +Villeroi. Le plaisant est qu'il poussa la vie jusqu'à 105 années +complètes, n'étant mort qu'en 1707 et étant né en 1602. Il avoit été +l'homme de Mazarin. M. Chéruel a indiqué les lettres très +particulières qu'il lui écrivoit (_Archives des aff. étrang._, France, +t. 154, pièce 107, etc.). + +J'emprunterai encore, au sujet de Candale, quelques lignes à Amelot de +la Houssaye: + +«Le dernier duc de Candale prétendoit être prince, à cause que sa mère +étoit fille bâtarde d'Henri IV; mais toute la cour se moquoit de cette +prétention, dont il ne recueillit que le sobriquet de _Prince des +Vandales_. + +«Mademoiselle d'Epernon, soeur unique du duc de Candale, aimoit +éperdument le chevalier de Fiesque, et voulut lui faire faire sa +fortune en l'épousant.» (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 411.) + +Il meurt à Mardick; elle se fait religieuse. + +J'ai laissé Conti de côté, non pour l'oublier, mais dans l'intention +de le placer plus loin, à côté de son frère. + +M. Walckenaer (t. 4, p. 350) a expliqué très clairement comment +Jeannin étoit possesseur du marquisat de Montjeu. Expilly (t. 4, p. +855) parle aussi de ce marquisat. Mais ce n'est pas pour indiquer ces +éclaircissements géographiques que je remettrai Jeannin, le «coquet» +Jeannin en scène; c'est pour demander à Saint-Simon (t. 5, p. 3) +d'autres éclaircissements plus utiles, et qu'il donne de la manière la +plus imprévue en parlant des fêtes de Sceaux, vers l'année 1703. Voici +la page du maître: + +«Il s'y étoit fourré, sur le pied de petite complaisante, bien honorée +d'y être, comme que ce fût, soufferte, une mademoiselle de Montjeu, +jaune, noire, laide en perfection, de l'esprit comme un diable, du +tempérament comme vingt, dont elle usa bien dans la suite, et riche en +héritière de financier. Son père s'appeloit Castille, comme un chien +citron, dont le père, qui étoit aussi dans les finances, avoit pris le +nom de Jeannin pour décorer le sien, en l'y joignant de sa mère, fille +du célèbre M. Jeannin, ce ministre d'État au dehors et au dedans, si +connu sous Henri IV. + +«Le père de notre épousée avoit pris le nom de Montjeu d'une belle +terre qu'il avoit achetée. Il avoit ajouté beaucoup aux richesses de +son père dans le même métier. Il avoit la protection de M. Fouquet; +elle lui valut l'agrément de la charge de greffier de l'ordre, que +Novion, depuis premier président, lui vendit en 1657, un an après +l'avoir achetée. La chute de M. Fouquet l'éreinta. Après que les +ennemis du surintendant eurent perdu l'espérance de pis que la prison +perpétuelle, les financiers de son règne furent recherchés. Celui-ci +se trouva fort en prise: on ne l'épargna pas; mais il avoit su se +mettre à couvert sur bien des articles; cela même irrita. Le roi lui +fit demander la démission de sa charge de l'ordre, et, sur ses refus +réitérés, il eut défense d'en porter les marques. + +«Il avoit long-temps trempé en prison, on le menaça de l'y rejeter; il +tint ferme. On prit un milieu: on l'exila chez lui en Bourgogne, et +Châteauneuf, secrétaire d'État, porta l'ordre, et fit par commission +la charge de greffier. Enfin le financier, mâté de sa solitude dans +son château de Montjeu, où il ne voyoit point de fin, donna sa +démission. La charge fut taxée et Châteauneuf pourvu en titre. Montjeu +eut après cela liberté de voir du monde, et même de passer les hivers +à Autun. Bussy-Rabutin, qui étoit exilé aussi, en parle assez souvent +dans ses fades et pédantes lettres. À la fin, Montjeu eut permission +de revenir à Paris, où il mourut en 1688. Sa femme étoit Dauvet, +parente du grand fauconnier. + +«Madame du Maine conclut le mariage et en fit la noce à Sceaux. Le duc +de Lorraine s'en brouilla avec le prince et la princesse d'Harcourt, +et fit défendre à leur fils et à leur belle-fille de se présenter +jamais devant lui, surtout de ne mettre pas le pied dans son État.» + +Le livret du Musée de Versailles (par M. E. Soulié), dont j'ai déjà +loué ou louerai l'exactitude, commet une erreur (t. 2, p. 466) à +propos du nom de comtesse de Fiesque: il confond la mère (Anne Le +Veneur) et la belle-fille (Gilonne d'Harcourt). La belle-fille ne doit +pas être trop sacrifiée à l'amour de l'anecdote. Elle eut réellement +de l'esprit, elle ne fut pas libertine et elle aima les lettres +jusqu'à la folie. Somaize (t. 1, p. 96) la traite fort bien: + +«_Felicie_ est une prétieuse de haute naissance qui fleurissoit du +temps de _Valère_ (Voiture), bien qu'elle fût dans un âge où à peine +les autres sçavent-elles parler. Sa ruelle est encore aujourd'hui la +plus fréquentée de tout Athènes, et l'esprit de cette illustre femme +est généralement cherché de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus +spirituel dans cette grande ville. Les autheurs les plus connus et qui +ont le plus de réputation font gloire de soumettre leurs ouvrages à +son jugement: aussi a-t-elle des lumières qui ne sont pas communes à +celles de son sexe, ce qui est aisé de juger par les visites que les +deux _Scipions_ (M. le Prince et son fils) luy rendent. La belle +_Dorimenide_ (madame d'Olonne) est une de ses plus intimes amies.» + +Son persécuteur, le chevalier de Grammont (dans Somaize, le chevalier +de Galerius, poursuivant de _Lidaspasie_, mademoiselle Leseville, et +de sa soeur), avoit été abbé. Peut-être n'ai-je pas dit de cet homme +assez de mal. L'esprit séduit si bien, même en ses débauches! Mais +Saint-Simon nous ramènera dans le vrai, s'il ne nous pousse pas au +delà. Il le cite à son tribunal (t. 5, p. 333) lorsqu'il meurt, en +1707: + +«C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, mais de ces esprits de +plaisanterie, de réparties, de finesse et de justesse à trouver le +mauvais, le ridicule, le foible de chacun, de le peindre en deux coups +de langue irréparables et ineffaçables, d'une hardiesse à le faire en +public, en présence et plutôt devant le roi qu'ailleurs, sans que +mérite, grandeur, faveurs et places en puissent garantir hommes ni +femmes quelconques. À ce métier, il amusoit et instruisoit le roi de +mille choses cruelles, avec lequel il s'étoit acquis la liberté de +tout dire jusque de ses ministres. C'étoit un chien enragé à qui rien +n'échappoit. Sa poltronnerie connue le mettoit au dessous de toutes +suites de ses morsures; avec cela, escroc avec impudence et fripon au +jeu à visage découvert. + +«Avec tous ces vices, sans mélange d'aucun vestige de vertu, il avoit +débellé la cour et la tenoit en respect et en crainte. Aussi se +sentit-elle délivrée d'un fléau que le roi favorisa et distingua toute +sa vie.» + +Vient la tribu des La Rochefoucauld: le père, François VI; le fils +Marsillac, François VII, et Sillery, son oncle. Que voici encore une +vive peinture de Saint-Simon! Nous sommes en 1706 (t. 5, p. 261), et +nos héros ont perdu leurs grâces juvéniles: + +«Ce Marly produisit une querelle assez ridicule. Il faisoit une pluie +qui n'empêcha pas le roi de voir planter dans ses jardins. Son chapeau +en fut percé: il en fallut un autre. Le duc d'Aumont étoit en année, +le duc de Tresmes servoit pour lui. Le porte-manteau du roi lui donna +le chapeau; il le présenta au roi. M. de La Rochefoucauld étoit +présent. Cela se fit en un clin d'oeil. Le voilà aux champs, quoique +ami du duc de Tresmes. Il avoit empiété sur sa charge, il y alloit de +son honneur: tout étoit perdu. On eut grand' peine à les raccommoder. +Leurs rangs, ils laissent tout usurper à chacun; personne n'ose dire +mot, et pour un chapeau présenté tout est en furie et en vacarme. On +n'oseroit dire que voilà des valets.» + +À quoi bon s'acharner après Marsillac? Je n'ai nulle raison pour ne +montrer que ses ridicules, et je dois enregistrer ses états de +services. Né le 15 juin 1634, il commence à servir en 1652; au siége +de Landrecies, en 1655; il est mestre de camp du régiment de +Royal-Cavalerie en 1666; il va en Flandre en 1667, en Franche-Comté en +1668; il est gouverneur du Berry en 1671; il prend part au passage du +Rhin en 1672; il devient grand veneur en 1679, et chevalier de l'ordre +du Saint-Esprit en 1689. Il est mort le 11 janvier 1714. + +Ai-je dit qu'il aima la première Madame? (V. La Fayette.) + +Quant à Sillery, voici ce qu'Amelot de la Houssaye (t. 1, p. 539) dit +de l'origine de sa maison; cela nous dispense de parler aux +généalogistes: «_Brulart_. Cette maison est originaire d'Artois et +vient d'un Adam Brulart, seigneur de Hez audit pays, lequel Filippe de +Valois fit grand maître des engins, cranequiniers et arbalestriers de +France.» + +L'amour de la généalogie m'entraîne. Les Villarceaux sont des Mornay +de la branche d'Ambleville et Villarceaux. Ils se manifestent ainsi +dans le monde: + +Pierre de Mornay, assassiné en 1626, épouse le 6 avril 1616 +Anne-Olivier de Leuville, morte en 1653. + +De ce mariage: + +1º Louis, mort le 21 février 1691, à soixante-douze ans, après avoir +épousé, en 1643, Denise de La Fontaine, d'où trois fils et une fille; + +2º Claude, mort jeune; + +3º René, mort le 2 septembre 1691; + +4º Madeleine, abbesse de Gif; + +5º Charlotte, qui épousa (1643) Jacques Rouxel, comte de Grancey, +maréchal de France, etc. (morte le 6 mai 1694). + +J'ai fait l'éloge de Mercoeur. Ce Somaize qui, en somme, apprend peu +de chose, apprend qu'il aima une demoiselle Sciroeste d'Avignon (t. 1, +p. 215). Ce fut sans doute littérairement et en tout honneur. Il ne +faut pas nous gâter nos bons maris, qui sont rares dans la société +dont nous faisons l'histoire. + +Villars étoit peu de chose par la naissance, avons-nous dit. +Saint-Simon (t. 1, p. 26) n'y va pas de main morte; il écrit: +«petit-fils d'un greffier de Coindrieu». Bagatelle. + +Nous ne sommes pas très riches de documents sur le compte des +Manicamp. N'oublions donc pas un fait, si petit qu'il soit (Amel. de +la Houss., t. 2, p. 430). «Le maréchal d'Estrées, frère de Gabrielle, +a pour troisième femme Gabrielle de Longueval, fille d'Achille de +Manicamp.» + +La terre de Manicamp est une terre de Soissonnois érigée en comté +(octobre 1693) pour Louis de Madaillan de l'Esparre, marquis de +Montataire (Expilly). + +Et je n'ai plus qu'un ou deux mots, l'un pour madame de Bonnelle, +l'autre pour Guitaut. + +Le surintendant Bullion, père de M. de Bonnelle, soutient en 1636, +après Corbie, le courage du cardinal. Cette année même il fait nommer +son fils président à mortier à la place de Le Coigneux. En 1643, à la +rentrée en grâce des proscrits, le président Le Coigneux demande sa +place; on fait Bonnelle conseiller d'honneur et cordon bleu (Amelot de +la Houssaye, t. 2, p. 100). Le président Bellièvre, son beau-frère, le +trouva bien accommodant. + +C'est peu de chose que nous dirons de Guitaut: + +Le vieux Guitaut est mort le 12 mars 1663, à quatre-vingt-deux ans. +Notre Guitaut est né le 5 octobre 1626, et est mort le 27 décembre +1685. On comprend bien qu'il y a de l'intérêt, dans une Histoire +amoureuse, à savoir au juste l'âge des gens. + +C'est dans la rue Saint-Anastase, et non dans la rue +Culture-Sainte-Catherine, où elle alla demeurer plus tard, qu'il est +voisin de madame de Sévigné (Walck., t. 4, p. 68).] + +[Note 68: Quel duelliste que Boutteville, le père de madame de +Châtillon! Il alloit provoquer quiconque étoit devant lui cité comme +une fine lame. Chaque matin, chez lui, dans une salle basse, il y +avoit assaut de braves; le vin et le pain étoient en permanence sur la +table avec les fleurets (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 262). On sait +quelle fut sa mort. Avant de monter sur l'échafaud, Cospean l'amena à +se convertir (La Houssaye, t. 1, p. 518). + +Sa fille, madame de Châtillon, ne sera que trop souvent sur la scène. +Boutteville laissa aussi un fils posthume, né en 1627, François-Henri +de Montmorency, qui devint Luxembourg. Dans sa tendre jeunesse, il ne +paroît pas si bravache que son père: le chevalier de Roquelaure lui +donne un soufflet qu'il accepte (Tallem., chap. 202, t. 6, p. 178). Il +est assidu auprès de Condé, son parent. En 1649 il fait partie de la +confédération des nobles contre les tabourets de quelques duchesses +(Mottev., t. 3, p. 375); il figure chez Renard à côté de Jarzay (La +Rochefoucauld, p. 431) et provoque Beaufort, qui refuse de se battre +avec lui, le 23 janvier 1650. Il aimoit alors la belle et jeune +marquise de Gouville; mais le temps des amours tranquilles étoit +passé: il faut qu'il combatte pour Condé. Il s'enferme alors dans +Bellegarde avec Tavannes. La ville est dégarnie; qu'importe? «Ils +arborent sur le rempart (Désormeaux, _Vie de Condé_, t. 2, p. 351) un +drapeau blanc, semé de têtes de morts, pour annoncer qu'ils étoient +bons François, mais qu'ils se défendroient jusqu'au dernier soupir.» +C'est là l'apprentissage du futur _tapissier de Notre-Dame_. Il +partage la fortune de Condé chez les Espagnols; il est fait prisonnier +après l'engagement de Furnes (Montglat, p. 331). Il se marie, le 17 +mars 1661, avec l'héritière de Piney-Luxembourg. + +Sa jeunesse, si agitée, ne ressemble pas entièrement à celle des +langoureux Guiche et Candale; d'ailleurs, il avoit le malheur d'être +contrefait. On a toutefois écrit avec beaucoup d'abondance l'_Histoire +des amours du maréchal de Luxembourg_ (1695). + +Saint-Simon, qui ne l'a point connu jouvenceau et qui ne peut lui +pardonner ce qu'il a fait pour passer du dix-huitième rang des pairs +au second (chap. 9, 1694), a plus d'une fois taillé pointue sa plume +pour dire de lui le mal qu'il en pensoit. Ce n'en fut pas moins, +lorsque l'heure arriva, l'un de nos plus habiles capitaines. +Saint-Simon l'avoue, au reste (t. 1, p. 144): «Rien de plus juste que +le coup d'oeil de M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus +avisé, de plus prévoyant que lui devant les ennemis ou un jour de +bataille, avec une audace, et en même temps un sang-froid qui lui +laissoit tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu et du +danger du succès le plus imminent; et c'étoit là où il étoit grand. +Pour le reste, la paresse même.» + +Luxembourg est mort le 4 janvier 1695 (V. Dangeau). Sa mère[A], +également mère de madame de Châtillon, lui survit; elle meurt à 91 +ans, en 1696, après avoir (Saint-Simon, t. 1, p. 215) vécu «toute sa +vie retirée à la campagne».] + +[Note A: Élisabeth, fille de Jean Vienne, président en la chambre +des comptes (Saint-Simon, t. 1, p. 134), mariée en 1617.] + +[Note 69: Gaspard IV de Coligny, marquis d'Andelot, puis duc de +Châtillon, promettoit d'être un jour un général. Dès 1641 il est nommé +maître de camp du régiment (Daniel, t. 2, p. 381) de Piémont, quoique +son père vînt de perdre la bataille de la Marfée. + +En 1644, le père de mademoiselle de Vigean, que Condé aimoit, s'entend +avec le maréchal de Châtillon pour marier sa fille à son fils +(Mottev., t. 2, p. 129). C'est alors que Condé pousse le fils à aimer +passionnément et à enlever mademoiselle de Montmorency. Châtillon +s'attache de plus en plus à son protecteur; il combat près de lui à +Lens. Condé l'envoie raconter sa victoire et demande pour lui le bâton +de maréchal (Mottev., t. 3, p. 3); il n'obtient qu'un brevet de duc +(t. 3, p. 117) à la fin de l'année 1648 (et non 1646.--Saint-Simon, t. +1, chap. 8). Saint-Simon l'appelle «bon et paisible mari». Pourquoi +cela? + +Quoi qu'il en soit, c'est lui qui commence la réputation de Ninon (V. +Saint-Evremont); il étoit beau et vraiment aimable. Le coup de canon +ou la balle qui le tua à Charenton, en 1649, fut détesté dans les deux +partis (Guy Joly, p. 20). Chavagnac a raconté cette triste mort (9 +février). Diverses pièces, publiées alors, contiennent son +panégyrique; elles sont numérotées 22706, 22707, 22708, dans la +_Bibliothèque_ du P. Lelong. Châtillon ne laissa aucuns biens (Omer +Talon, 331). «Il étoit beau», avons-nous dit déjà, «bien fait de sa +personne et brave au dernier point.» Au moment où il mourut, il aimoit +mademoiselle de Guerchy. «Dans le combat (Montp., t. 2, p. 47) il +avoit une de ses jarretières (bleues) nouée à son bras.» + +Son frère aîné, Coligny, a été, avec le duc de Guise, le héros du duel +romanesque de la place Royale, que M. V. Cousin a raconté dans son +_Histoire de madame de Longueville_; mais il en a été le héros +malheureux.] + +[Note 70: Nécessité sera de s'y prendre à deux et à trois fois +pour dire ce que je puis avoir à dire de madame de Châtillon. Ce ne +fut pas seulement une dame galante, comme madame d'Olonne; ce fut +aussi une femme politique, une Aspasie, une Impéria. Mais je n'ai pas +à l'encenser, car elle n'a été que belle et n'a pas été aimable. + +Les notes que nous consacrerons à éclaircir ou à garantir l'histoire +que Bussy a faite de madame de Châtillon ne peuvent avoir la +prétention de former un ensemble chronologique: ce sont les traits +épars d'un tableau qui ne diffère pas de celui qu'il a peint. M. +Walckenaer, dans le premier volume de ses Mémoires, a d'ailleurs +étudié avec soin toute cette histoire. + +On ne doit pas se fier éperdument à l'_Histoire véritable de la +duchesse de Châtillon_, Cologne, Pierre Marteau (Hollande, à la +Sphère), 1699, petit in-12 (catalogue Le Ber, nº 2224). Madame de +Châtillon est née en 1626; elle a été mariée à Coligny en 1645; elle +est devenue veuve en 1649; elle s'est remariée en 1664 au duc de +Mecklembourg; elle est morte le 24 janvier 1695. Boutteville avoit +laissé trois enfants: madame de Châtillon (Isabelle-Angélique), +Marie-Louise, qui fut madame la marquise de Valençay, et enfin +François-Henri, qui devint le maréchal de Luxembourg. On voit dans les +_Prétieuses_ de Somaize (t. 1, p. 191) cette prédiction, qui +s'applique à madame de Châtillon sous le nom de _Camma_ (1661): +«L'amour se deffera de sa puissance entre les mains de Camma et luy +donnera tout ce qu'il possède, ce qui s'appellera du nom de +_Métamorphose galante_.» + +Presque partout nous citons Somaize: c'est que tout notre monde a vécu +de la vie précieuse, c'est que tous ces libertins et toutes ces femmes +légères ont filé dans les ruelles le parfait amour avant de passer si +chaleureusement à la réalité. Les lettres et les dialogues de Bussy, +s'ils ne sont pas authentiques, sont parfaitement vraisemblables. +Ainsi s'exprimoit la galanterie la plus hardie. Madame de Châtillon +«faisoit la prude (Conrart, p. 231) et la sévère plus qu'aucune autre +dame.» Elle étoit Montmorency, elle étoit Coligny elle avoit du sang +d'azur dans les veines; elle se sentoit duchesse et bel-esprit. +Mademoiselle Desjardins a écrit pour elle le _Triomphe d'Amarillis_; +elle y passe divinité et y trône sur les nuages. Nous sommes loin des +gourgandines de Régnier avec ce monde beau parleur; nous sommes loin +aussi des vigoureuses passions de l'Italie ou de l'Espagne. Peu s'en +faut que madame de Châtillon ne figure parmi les dévotes. Parmi les +pièces justificatives de l'_Histoire de madame de Longueville_ par M. +V. Cousin, il y a quelques lettres de Madame de Longueville, de la +princesse douairière et de Madame de Châtillon: ce sont des mères de +douleur, des colombes chrétiennes; elles parlent le mielleux langage +de saint François de Sales. On a quelque peine à tenir ses lèvres +pincées lorsqu'on voit madame de Châtillon déposer solennellement en +faveur de la sainteté de la mère Magdelaine de Saint-Joseph (1655), +religieuse carmélite dont on poursuivoit à Rome la béatification. + +Parlons d'abord de son second mari, de celui qui lui donna le nom de +Meckelbourg, pour qu'il n'y ait plus qu'à songer librement à madame de +Châtillon. C'est en février 1664, à trente-huit ans, qu'elle l'épousa. +Christian-Louis de Meckelbourg (Mecklembourg)-Schwerin, chevalier de +l'ordre le 4 novembre 1663, étoit veuf et avoit à peu près le même âge +qu'elle. Il est mort à La Haye en 1692 (Saint-Simon, _Notes à +Dangeau_, t. 2, p. 273). Il étoit rêveur, et sa femme lui donna de +quoi rêver. Madame de Sévigné nous apprend (30 décembre 1672) qu'on se +moquoit de lui volontiers. Madame (28 août 1719) dit: «C'étoit un +singulier personnage que ce prince. Il étoit bien élevé, il apprécioit +fort bien les affaires, il raisonnoit avec justesse; mais, dans tout +ce qu'il faisoit, il étoit plus simple qu'un enfant de six ans.» + +Et le reste. + +Il y avoit une chanson ainsi tournée: + + Ventadour et Mecklembourg + Sont toujours tout seuls au cours; + Ce n'est pas que l'amour + Leur tracasse la cervelle, + Mais c'est qu'à la cour + On les fuit comme des ours. + +Laissons ce malheureux, qui n'a pas mérité son sort, et qu'après tout +il ne faut pas plaindre s'il a tenu absolument à posséder la brillante +madame de Châtillon. + +De très bonne heure, mademoiselle de Boutteville s'étoit montrée +encline à l'amour. D'abord elle s'imagine que Condé l'adore (1644). +Condé faisoit semblant de l'aimer par ordre de mademoiselle du Vigean, +qu'il aimoit en réalité (Motteville, t. 2, p. 130). Elle n'a que +dix-neuf ans quand Coligny l'enlève. Ce fut une scène de mélodrame: un +suisse de madame de Valençay, sa soeur, y périt vertueusement. La +mère poussoit des cris de Rachel désespérée. Un amant évincé, Brion, +faisoit chorus. Voiture n'y vit pas de mal (Oeuv., t. 2, p. 174), et +dit du ravisseur, dans un rondeau que nous approuvons: + + Il a bien fait, s'il faut que l'on m'en croye. + +On parloit beaucoup alors de la beauté de mademoiselle de Guerchy. +Madame de Châtillon apprit avec une grande joie que le jeune prince de +Galles la jugeoit plus belle que sa rivale (Montp., t. 2, p. 1, 1647); +mais M. de Châtillon devoit, au jour de sa mort, avoir la jarretière +de cette rivale nouée autour de son bras. + +Je sais bien que les Mémoires de M. de *** ne peuvent pas être +considérés comme des mémoires d'une grande valeur et qu'ils +ressemblent à une compilation; je les appellerai toutefois en +témoignage. Ce qu'ils disent nous fait faire un grand pas dans notre +histoire, et, aux louanges méritées en 1648 par la beauté de la +duchesse, ils ajoutent déjà quelque chose des critiques sévères que sa +conduite postérieure va attirer sur elle. + +«Élisabeth de Montmorency étoit de belle taille; son air et son port +étoient nobles et pleins d'agréments; ses traits étoient réguliers, et +son teint avoit tout l'éclat que peut avoir une brune; mais sa gorge +et ses mains ne répondoient pas à la beauté de son visage. Son esprit +vif et plein de feu rendoit sa conversation agréable, et elle avoit +des manières douces et flatteuses dont il étoit impossible de se +défendre. Elle avoit de la vanité et aimoit la dépense; mais, comme +elle n'avoit pas assez de bien pour la soutenir, elle obligeoit ceux +qui s'attachoient auprès d'elle à fournir à ses profusions. Bien +qu'elle eût beaucoup de discernement, après avoir vu à ses pieds un +prince aussi grand par ses belles qualités que par sa naissance, elle +s'abaissoit souvent à des complaisances indignes d'elle pour des +personnes qui lui étoient inférieures en toutes choses, mais qui +pouvoient être utiles à ses desseins.» (Mém. de M. de ***, _Collect. +Michaud_, p. 469.) + +Mais il faut d'abord que la dame soit veuve; mariée elle est +contrainte; Châtillon expire donc dans l'une des premières journées +sérieuses de la Fronde. + +«Ce jeune seigneur fut regretté publiquement de toute la cour à cause +de son mérite et de sa qualité, et tous les honnêtes gens eurent pitié +de sa destinée. Sa femme, la belle duchesse de Châtillon, qu'il avoit +épousée par une violente passion, fit toutes les façons que les dames +qui s'aiment trop pour aimer beaucoup les autres ont accoutumé de +faire en de telles occasions; et comme il lui étoit déjà infidèle et +qu'elle croyoit que son extrême beauté devoit réparer le dégoût d'une +jouissance légitime, on douta que sa douleur fût aussi grande que sa +perte.» (Mott., t. 3, p. 183.) + +Voilà la veuve en campagne. Un prêtre que nous reverrons, Cambiac, M. +de Nemours, Condé et d'autres de ci et de là, lui enlèvent son +coeur, qu'elle expose fort aux surprises, peu par amour sincère, si +ce n'est pour Nemours, beaucoup par intérêt. Cambiac lui servit à +conquérir un pouvoir absolu sur la princesse douairière, qu'il +dirigeoit, et qui lui légua des rentes considérables (Lenet, p. 219). +On verra ce que signifia l'intrigue qu'elle eut avec Condé. En 1652, +au moment de la bataille Saint-Antoine, elle ne lui plaît pas encore +beaucoup, car il lui fait une rude grimace chez Mademoiselle (Montp., +t. 2, p. 269). Le canon avoit tonné tout le jour. À dîner, «elle +faisoit des mines les plus ridicules du monde, et dont l'on se seroit +bien moqué si l'on eût été en humeur de cela». Un peu plus tard, la +même année (Montp., t. 2, p. 326), elle «mouroit d'envie de donner +dans la vue à M. de Lorraine. Elle vint un soir chez moi, dit +Mademoiselle, parée, ajustée, la gorge découverte», etc. «Dès qu'elle +fut partie, M. de Lorraine nous dit: Voilà la plus sotte femme du +monde; elle me déplaît au dernier point.»--La veille ou +l'avant-veille, elle avoit fait venir un joaillier, lui présent, et +avoit en vain essayé de se faire offrir quelque bijou. + +En même temps elle aime Nemours, et la guerre n'y fait rien. +Mademoiselle est toujours bonne à interroger (t. 2, p. 214); elle nous +dira comment les amoureux couroient alors les grands chemins au +travers des mousquetades. Belle époque! et qu'un écrivain a récemment +eu raison (M. Feillet, dans la _Revue de Paris_) de traiter mal. Les +seigneurs mettent tout en révolution; ils jouent à la bataille, ils +écrivent des billets doux pendant que les campagnes succombent sous +une effroyable misère. + +«Madame de Nemours partit aussitôt pour le venir trouver. Madame de +Châtillon vint avec elle jusqu'à Montargis; elle disoit qu'elle alloit +pour conserver sa maison de Châtillon. Mais comme elle fut arrivée à +Montargis, elle jugea que de là elle conserveroit bien ses terres, et +qu'il y avoit plus de sûreté pour elle à se mettre dans les filles de +Sainte-Marie, d'où elle ne sortoit que deux ou trois fois pour aller +voir M. de Nemours, quoique des officiers qui vinrent à Orléans en ce +temps-là me dirent qu'elle alloit tous les jours voir M. de Nemours +toute seule avec une écharpe; qu'elle croyoit être bien cachée, mais +qu'il n'y avoit pas un soldat dans l'armée qui ne la connût.» + +Peut-être sera-t-il à propos de placer ici une relation qu'on est tout +étonné, tant elle entre dans le détail des choses, de trouver dans les +Mémoires de M. de *** (p. 533.--1652): «M. le Prince étoit plus +amoureux que jamais de la duchesse de Châtillon, et sa jalousie pour +le duc de Nemours avoit augmenté depuis qu'il n'avoit plus été le +médiateur de l'accommodement du parti avec la cour. Le prince de Condé +avoit prié cette duchesse de ne plus voir son rival, et, comme elle +crut que la guerre, si elle duroit, éloigneroit bientôt ce prince, +elle lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui ne l'empêcha pas +néanmoins de chercher les moyens de voir le duc de Nemours sans que +Son Altesse en eût connoissance. Madame de Châtillon, ayant su que le +prince de Condé étoit retenu au lit par quelque incommodité, en +avertit le duc de Nemours et lui manda de la venir voir à dix heures +du soir. Cet amant ne manqua pas à l'assignation, et, pour ne point +faire d'affaire à la duchesse, il laissa son carrosse dans une rue +détournée, d'où il prit à pied le chemin de la maison, le nez +enveloppé dans un manteau. + +«L'obscurité et le soin qu'il prenoit de se cacher lui firent manquer +la porte. Il entra dans une autre, qu'il trouva ouverte, et une fille +le conduisit sans lumière à une chambre où, après lui avoir dit que sa +maîtresse l'attendoit au lit, elle le laissa seul, tirant sur elle la +porte, qu'elle ferma à clef. Le duc de Nemours s'aperçut bientôt de la +méprise, parcequ'il ne s'attendoit pas à un traitement si favorable. +Il voyoit bien qu'il n'étoit pas loin de la maison de la duchesse, et +il savoit que dans celle qui touchoit à la sienne il logeoit une fort +jolie femme, qu'il avoit vue plusieurs fois chez madame de Châtillon; +il avoit même appris que le mari de cette femme étoit sorti de la +maison pour aller poser une sauvegarde que M. le Prince lui avoit +donnée, à la prière de la duchesse, pour une assez belle maison qu'il +avoit en Brie. Il résolut de profiter de l'occasion que la fortune lui +offroit, et se coucha auprès de cette dame. Elle lui fit la guerre sur +sa paresse, et il s'en excusa en termes généraux, pour ne rien dire +qui pût découvrir la méprise. Il comprit par la suite que c'étoit pour +moi qu'elle le prit et que le voisinage avoit fait notre connoissance. +J'avois l'honneur d'être connu de lui, et il savoit que mon père avoit +un beau château à un quart de lieue de La Queue, en Brie. Ainsi il lui +fut plus aisé de répondre juste à ses questions. J'y vins un quart +d'heure après, et, trouvant la porte fermée, je crus que le mari étoit +revenu, et je m'en retournai sans hésiter. Le duc passa la nuit avec +la dame, qui ne s'aperçut de son erreur que par le retour de la lune. +Elle alloit s'exhaler en reproches contre celui qui venoit de la +tromper d'une manière si peu civile; mais, ayant reconnu le duc de +Nemours, elle se contenta de le prier de lui garder le secret. + +«M. le Prince, qui vouloit être éclairci si la duchesse de Châtillon +lui tenoit exactement parole, avoit mis des espions en campagne pour +investir la maison. Ils vinrent lui dire qu'ils avoient vu le carrosse +du duc de Nemours dans une rue voisine. Alors, oubliant ses +incommodités, il s'habilla et se fit porter en chaise chez la +duchesse. Elle fut surprise de sa visite, et craignit autant l'arrivée +du duc de Nemours qu'elle l'avoit désirée un moment auparavant. Le +prince de Condé demeura avec elle jusqu'à minuit, et il s'en alla sans +lui rien témoigner de ses soupçons. Le lendemain, après dîner, le duc +de Nemours envoya un page pour s'informer de ce que faisoit la +duchesse de Châtillon, et il apprit qu'elle étoit allée à la +promenade. Il se douta qu'elle étoit au Jardin des Simples, +parcequ'elle cherchoit les promenades éloignées. Il s'y rendit +aussitôt, et, ayant vu son carrosse à la porte, il la chercha partout. +Après avoir parcouru le parterre et le bois, il monta jusqu'en haut en +tournant, et il l'aperçut entre deux palissades seule avec le duc de +Beaufort. Il prêta l'oreille, et il entendit que madame de Châtillon +disoit à ce duc qu'elle n'avoit jamais aimé que lui, et que ses seuls +intérêts l'avoient empêchée de conclure le traité de M. le Prince avec +la cour. Il alloit sauter les palissades pour suivre les transports de +sa jalousie, lorsqu'il vit faire la même chose au prince de Condé, +qui, sans rien dire au duc de Beaufort, accabla la duchesse de +reproches et jura de ne la voir jamais.» + +Le lendemain, duel de Nemours et sa mort. + +Elle se console (Montp., t. 2, p. 292), et voici, pour cette fois, un +dernier texte invoqué en preuve: «Son Altesse Royale et M. le Prince +entrèrent et s'approchèrent; elle leva son voile et se mit à faire une +mine douce et riante. Je crus voir une autre personne sous cette +coiffe: elle étoit poudrée et avoit des pendants d'oreilles; rien +n'étoit plus ajusté. Dès que M. le Prince alloit d'un autre côté, elle +rabaissoit sa coiffe et faisoit mille soupirs. Cette farce dura une +heure et réjouit bien les spectateurs.»] + +[Note 71: Celui-ci, c'est Gaston Jean-Baptiste, né en 1615, et +marquis de son nom. Il étoit fils d'Antoine, baron de Roquelaure, +maréchal de France, né en 1543, mort en 1625, après avoir donné le +jour à dix-huit enfants: 1º du premier lit, à cinq filles et à un fils +mort en 1610; 2º du second lit, à quatre filles et à huit fils, dont +Gaston est le troisième. + +Voici la notice que consacre à notre Roquelaure le livret intéressant +du _Musée de Versailles_ (t. 2, p. 630), livret qui a la valeur d'un +ouvrage sérieux et qui fait honneur à M. Eudoxe Soulié: «Fils du +maréchal Antoine de Roquelaure, né en 1615, il porta d'abord le nom de +marquis de Roquelaure, servit dans les armées du roi comme capitaine +de chevau-légers, puis comme colonel d'un régiment d'infanterie, et +fut fait deux fois prisonnier, en 1641, au combat de la Marfée; en +1642, à la bataille d'Honnecourt. Maître de la garde-robe du roi, il +combattit à Rocroy en 1643, fut fait maréchal de camp, fit les +campagnes de Flandre et de Hollande, et devint lieutenant général en +1650. Louis XIV érigea sa terre de Roquelaure en duché-pairie en 1652 +et le fit chevalier de l'ordre du Saint-Esprit en 1661. Il se trouva à +la conquête de la Franche-Comté en 1668, à celle de Hollande en 1672, +fut gouverneur général de Guyenne en 1676, et mourut à Paris le 11 +mars 1683.» Tels sont les états de service de l'homme. + +On voit à Bordeaux, en 1650, un chevalier de Roquelaure (Lenet, p. +381) dans le parti de Condé. Le marquis appartient au parti de la +cour, et va, cette année-là même, à Bordeaux (Mott., t. 4, p. 77) avec +le maréchal de la Meilleraye. Il ne se gênoit pas d'ailleurs pour +garder des intelligences dans le camp ennemi, ce qui, un moment, en +1649 (Mott., t. 3, p. 267), le fait éloigner par Mazarin. Il étoit +«hardi, grand parleur et gascon». Peut-être voudroit-on que dans cette +note un pareil personnage fût moins officiellement décrit, car le nom +de Roquelaure a le privilège, au temps des lectures sournoises du +collége, de tenir en éveil notre gaîté; mais c'est surtout le fils de +notre Roquelaure qui a été friand de scandale. Celui-ci, déjà doué +d'une langue de hâbleur, n'a pas aussi hardiment sauté par dessus les +bornes. Ce fut, d'ailleurs, un maréchal de France _in petto_ (Monglat, +p. 287). + +N'allons pas jusqu'à réduire la vérité: il fatigua plus d'une fois ses +contemporains. Dans le _Ballet des Noces de Thétis et de Pelée_, en +1654, Benserade lui fit chanter malignement, sous le costume d'une +dryade: + + Il n'est point de forêt qui ne soit indignée + Du fracas ennuyeux que j'ai fait tant de fois, + Et, sitôt que je hante une souche de bois, + Il vaudroit tout autant qu'on y mît la cognée. + +Lorsque Lauzun fut disgracié, Roquelaure demanda, sans vergogne, ses +lods et ventes à Louis XIV (La Place, t. 3, p. 216), qui lui répondit: +«Il ne faut pas profiter de la disgrâce des malheureux.» Attrape, +camarade! Tallemant lui a consacré son chapitre 234; il le taxe +d'impertinence, doute de sa bravoure, mais reconnoît qu'il étoit «bon +abatteur de bois». Nous savons ce que parler veut dire. + +Tallemant parle aussi de sa femme, Charlotte-Marie de Daillon, fille +du comte du Lude, «une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle +de la cour». Loret (septembre 1653) n'a pas oublié ce mariage. +Roquelaure étoit riche; il donne à sa fiancée douze bourses parfumées +contenant 6,000 pièces d'or de 11 livres 10 sous: cela faisoit 69,000 +livres, et feroit quelque chose comme 200,000 livres. Lorsqu'elle fut +accouchée deux fois, Loret la trouve encore + + Plus fraîche et plus belle que Flore. + +«Assurément, c'est une belle créature», dit Mademoiselle. Quant à +madame de Sévigné, elle déclare que madame de Roquelaure battoit +toutes les autres à plate couture. Elle aimoit Vardes lorsqu'elle se +maria, et ne put jamais s'habituer à se plaire en son état de femme +mariée. Douce, rêveuse, plaintive, elle fut peut-être touchée, vers la +fin, de l'amour que témoignoit pour elle le duc d'Anjou. Elle mourut +en 1657. Le lendemain de sa mort, le duc d'Anjou va à confesse, +communie et fait dire mille messes (Montp., t. 3, p. 268). + +Roquelaure ne fut jamais duc vérifié. En 1663 Louis XIV lui fit +défendre de soumettre son brevet au Parlement (Mott., t. 5, p., 196). + +La Bibliothèque nationale possède (Catal., t. 2, nº 3668) une affiche +faite au sujet du ban et arrière-ban de Normandie, le 21 août 1674, au +nom de Roquelaure, commandant en chef des troupes de la province. + +Son fils, Biran, voluptueux sans scrupule (Saint-Simon, t. 5, p. 77), +épouse mademoiselle de Laval, fille d'honneur de la dauphine et +maîtresse du roi. Une fille lui arrive trop vite: «Mademoiselle, +dit-il, soyez la bienvenue; je ne vous attendois pas si tôt.» Il se +rua dans le bas comique et accepta cavalièrement son rôle de mari +avantagé (V. Caylus, V. les _Lettres de Madame_, t. 1, p. 236). On +voit dans les _États du comptant_ pour 1685 (Pierre Clément, _le +Gouvernement de Louis XIV_, p. 283): «Au sieur duc de ----, pour le +parfait paiement de ce que Sa Majesté a donné à ladite duchesse par +son contrat de mariage, 40,000 livres.» + +Lui aussi, ce Roquelaure, fut un duc à brevet; il étoit ami intime de +Vendôme. Saint-Simon (t. 1, p. 150) a raconté une scène terrible que +lui fit au jeu, en 1695, cet ami redoutable. L'affront fut digéré, et +les plaisanteries, interrompues un instant, rejaillirent de plus +belle. + +Roquelaure le fils est mort en 1734. Dès 1718 on avoit publié en +Hollande _le Momus françois_, ou les Aventures divertissantes du duc +de Roquelaure. C'est un recueil de sottises et d'ordures.] + +[Note 72: Tout le monde a lu ses mémoires. Il est né en 1614 et +fut élève de saint Vincent de Paul. Tallemant des Réaux l'a peint: +«Petit homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait, laid, et +maladroit de ses mains à toute chose. Il n'avoit pourtant pas la mine +d'un niais; il y avoit quelque chose de fier dans son visage.» + +Nous ne mettrons ici qu'un trait de son histoire: son amour et ses +projets pour madame de la Meilleraye. «Cela est bien fou!» dit un fou, +l'abbé de Choisy (p. 565, collect. Michaud). C'est Saint-Simon (t. 8, +p. 187) qui parle: «La maréchale de la Meilleraye (morte en 1710, à +quatre-vingt-huit ans) avoit été parfaitement belle et de beaucoup +d'esprit. Elle tourna la tête au cardinal de Retz, jusqu'à ce point de +folie de vouloir tout mettre sens dessus dessous en France, à quoi il +travailla tant qu'il put, pour réduire le roi en tel besoin de lui +qu'il le forçât d'employer tout Rome pour obtenir dispense pour lui, +tout prêtre et évêque sacré qu'il étoit, d'épouser la maréchale, dont +le mari étoit vivant, fort bien avec elle, homme fort dans la +confiance de la cour, du premier mérite, dans les plus grands emplois. +Une telle folie est incroyable et ne laisse pas d'avoir été.» + +Que voulez-vous? Cet homme avoit une âme de feu quand l'amour lui +mettoit martel en tête. + +Retz, quelque jugement qu'on porte sur sa vie politique, a fait une +fin qui ne manque pas de grandeur. Madame de Sévigné l'a aimé et +admiré fidèlement. Il est mort le 24 août 1679. Nous lui saurons gré, +avec le _Valesiana_ (p. 293), de sa constante sympathie pour les gens +de lettres.] + +[Note 73: Henri II de Savoie avoit épousé, le 22 mars 1657, Marie +d'Orléans-Longueville, fille de Henri II de Longueville, née le 5 mars +1625, morte bien tard, en 1707, le 16 juin. Elle figure parmi les +précieuses sous le nom de _Nitocris_ (Prét., t. 2, p. 308). Elle +aimoit les romans de chevalerie. C'est à elle que l'abbé Cotin a dédié +le sonnet célèbre: + + Votre prudence est endormie, etc. + +Elle a laissé des Mémoires. Nemours (1624-1652) avoit un frère aîné, +Charles-Amédée, beau, brave, spirituel, ami de Condé (Lenet, p. 455). +Retz le juge sévèrement; «Moins que rien (p. 214) pour la capacité.» +Nemours est l'un des héros de la Fronde (Mottev., t.3, p. 103), et dès +le début. Il reçoit treize blessures à la bataille Saint-Antoine +(Mottev., t. 4, p. 340): il avoit ses prétentions comme un autre +(Montp., t. 2, p. 251). Nous avons dit comment on le rendit amoureux +de madame de Longueville, sa belle-mère, ma foi. + +Il faut le regarder comme l'un des plus doux et des plus honnêtes +coureurs d'aventures de ce temps. Sa vie l'ennuyoit; il en étoit +presque honteux. Madame de Mottevile dit de lui quelque chose qui lui +fait honneur (t. 4, p. 348,--1648): + +«Il avoit mandé au ministre que ses prétentions n'empêcheroient point +la paix, et qu'il renonçoit de bon coeur à tous ses avantages pour +rentrer dans son devoir, dont il ne s'étoit écarté que par malheur et +par l'engagement d'amitié où il s'étoit trouvé avec M. le Prince.» + +La triste querelle de Nemours et de Beaufort (V. Conrart, p. 143) a +été racontée en détail par Mademoiselle (t. 2, p. 192, 288). Elle +coûta la vie à l'agresseur. + + Chacun différemment témoigne son regret, + +dit Benserade; + + Les hommes en public, les femmes en secret. + +De très nombreuses pièces de la Bibliothèque nationale (Catal., t. 2, +nos 2869-2878) s'y rapportent. + +On peut lire avec intérêt l'ouvrage dont voici le titre (nº 2232 du +_Catalogue Leber_): _Le duc de Guise et le duc de Nemours_, Cologne, +chez Clou Neuf (Hollande, à la Sphère), 1684, petit in-12. + +Pierre Coste (p. 60) dit bien que c'est aux eaux que Nemours aima +madame de Châtillon, depuis peu mariée. «On peut dire, remarque-t-il, +qu'il n'a eu de véritable inclination que pour cette duchesse. +Ajoutons ici quelques lignes tirées des Mémoires de Mademoiselle (t. +2, p. 51; 1649); elles confirment le témoignage de notre texte: + +«M. de Nemours commençoit alors à faire le galant de madame de +Châtillon; cet amour avoit commencé dès le premier voyage de +Saint-Germain, et la galanterie de son mari qui avoit commerce en ce +temps-là pour Guerchy fit que celle de M. de Nemours lui déplut moins. +Auparavant rien n'étoit égal à leurs amours..., etc. + +«... L'on remarqua que, le jour que l'on l'alla consoler de la mort de +son mari, elle étoit fort ajustée dans son lit.»] + +[Note 74: Anne Doni, fille d'Octavien Doni, baron d'Attichy, et de +Valence de Marillac, morte en 1663. + +«Elle passoit, quand elle estoit fille, pour la plus desreiglée +personne du monde en fait de repas et de visites, mais ce n'estoit +rien au prix de ce que c'est à cette heure, car elle a trouvé un homme +qui lui dame bien le pion. Il fait tout le contraire des autres.» + +«Avec soixante mille livres de rente, et pas un enfant, ils n'ont +jamais un quart d'escu.» (Tallem. des R., t. 3, p. 160.) + +Son mari étoit Louis de Rochechouart, comte de Maure, frère du duc de +Mortemart. + +«Le désordre de ses affaires, dit Tallemant, autant que le bien +public, l'engagea dans le party de Paris.» Condé s'en moqua beaucoup +d'abord. On connoît les beaux triolets: + + Buffle à manches de velours noir + Porte le grand comte de Maure, + +qui sont de Bachaumont et de Condé lui-même. + +Mademoiselle d'Attichy, fille d'honneur de la reine-mère, n'avoit +permis à personne de lui conter fleurette (Tallem., t. 2, p. 316). + +Bautru lui disoit: «Vous n'êtes pas mal fine avec vostre sévérité. +Vous avez si bien fait que vous pourrez, quand vous voudrez, vous +divertir deux ans sans qu'on vous soupçonne.» + +La Mesnardière (p. 437, édit. in-4 de 1656) atteste son esprit en un +style fort alambiqué. C'est un triste poète lyrique que M. de La +Mesnardière. + + Attichy, dont l'esprit est brillant et solide, + Aime les chants du choeur qui sur Pinde réside, + Et veut que l'air facile et la sublimité + Y marquent la Naissance et la Capacité. + +D'après un bon juge, madame de Motteville (t. 3, p. 249; 1649), madame +la comtesse de Maure, «nièce du maréchal de Marillac, étoit une dame +dont la beauté avoit fait autrefois beaucoup de bruit. Elle avoit une +vertu éclatante et sans tache, de la générosité avec une éloquence +extraordinaire, une âme élevée, des sentiments nobles, beaucoup de +lumière et de pénétration.» + +M. V. Cousin, l'historien de madame de Sablé, l'a représentée en son +logis de la place Royale, à côté de son amie, toutes deux en leur +chambre isolée, cloîtrées, couchées, craintives d'un courant d'air, +effarouchées d'un bruit, les volets fermés, la lampe allumée à midi au +mois de mai, restant trois mois sans se voir et s'écrivant dix fois +par jour. Jamais épicuriennes n'ont raffiné plus voluptueusement les +délicatesses de l'amour de la vie et de la crainte de la douleur. +(Tallem., t. 3, p. 137.) + +Voici un extrait de _La Princesse de Paphlagonie_: «Il n'y avoit point +d'heure où la princesse Parthénie (madame de Sablé) et la reine de +Misnie (madame de Maure) ne conférassent des moyens de s'empescher de +mourir et de l'art de se rendre immortelles.» + +Ce sont là les précieuses, non plus de l'amour et du beau langage, +mais de la philosophie préservatrice et conservatrice. Elles inventent +des pâtes reconfortantes, des sirops veloutés, des élixirs de vie +perpétuelle. + +Achevons le portrait avec _La Princesse de Paphlagonie_: + +«La reine de Mysie estoit une femme grande, de belle taille et de +bonne mine; sa beauté estoit journalière par ses indispositions, qui +en diminuoient un peu l'éclat. Elle avoit un air distrait et resveur +qui lui donnoit une élévation dans les yeux et qui faisoit croire +qu'elle mesprisoit ceux qu'elle regardoit; mais sa civilité et sa +bonté raccommodoient ce que les distractions pouvoient avoir gâté. +Elle avoit de l'esprit infiniment.» + +Le réduit de madame la comtesse de Maure, _Madonte_ (_Prét._, t. 1, p. +206) s'appeloit _le Palais Nocturne_. + +La connoissant telle qu'elle étoit, nous pouvons nous étonner de la +voir en visite.] + +[Note 75: J'ai déjà parlé des eaux de Forges.--Expilly leur +consacre toute une page. C'est, dit-il, d'un voyage que Louis XIII y +fit avec Anne d'Autriche que date leur fortune. Saint-Simon (t. 6, p. +104; 1707) les regarde comme bien inutiles. + +Il y avoit aussi les eaux d'Aix-la-Chapelle (Saint-Simon, t. 5, p. +36), qui jouissoient d'une grande vogue. Ici il est question des eaux +de Bourbon, non pas de Bourbon-l'Ancy, (Expilly, t. 1, p. 729), dans +l'Autunois, qui avoit des sources minérales assez estimées, mais de +Bourbon l'Archambault (Expilly, p. 731), près de Moulins.] + +[Note 76: À la fête des Rois, en janvier 1649.] + +[Note 77: Bussy a servi sous le maréchal de Châtillon (_Mémoires_, +t. 1, p. 65). Né en 1584, le 26 juillet, il est mort le 4 janvier +1646. C'étoit le petit-fils de l'amiral. Bon François et courageux, +mais général médiocre, bon homme au fond, mais brutal, débauché et +prodigue, il avoit épousé le 13 août 1615 Anne de Polignac, belle et +vertueuse personne, qui fut toute sa vie une protestante zélée et +mourut en 1651.] + +[Note 78: Pendant que Benserade étoit jeune, il étoit fort plein +de lui-même et se piquoit d'être homme à bonnes fortunes. Un jour, +certaine jalousie l'ayant porté à faire des couplets de chansons fort +médisants contre des filles de la reine-régente, il fut chassé de la +cour pour ce sujet. Mais, comme la reine l'aimoit et le trouvoit +réjouissant, elle fit sa paix et obtint de ses filles qu'il seroit +rappelé. Une d'entre elles, qui n'y consentoit pas de bon coeur, ne +pouvant résister à une semblable intercession, prit le parti de se +venger par les armes dont elle avoit été attaquée, et fit ce quatrain +contre lui: + + Revenez, revenez, beau faiseur de chansons; + La reine a commandé que l'on vous les pardonne, + Pourvu que votre rousse et suante personne + Change pendant l'été plus souvent de chaussons. + + (Sénecé, éd. elzev., t. 1, p. 313.) + + Ce bel esprit eut trois talents divers + Qui trouveront l'avenir peu crédule: + De plaisanter les grands il ne fit point scrupule, + Sans qu'ils le prissent de travers; + Il fut vieux et galant sans être ridicule, + Et s'enrichit à composer des vers. + + (Sénecé, t. 1, p. 254.) + +Benserade demeuroit au Louvre au moment où nous en sommes (_Prét._, t. +1, p. 46).] + +[Note 79: Walckenaër (t. 1, p. 190) l'appelle le marquis de +Chaulieu. Il avoit été le compagnon d'armes de Bussy en 1638 (_Mém._, +t. 1, p. 54) et avoit été à Monsieur, comme on disoit (Montp., t. 2, +p. 47). Il se vit entraîné dans la Fronde, combattit et mourut à +Charenton en 1649 (février). + +«Clanleu, qui la commandoit, y fut tué, se défendant vaillamment, +refusant la vie qu'on lui voulut donner, et disant qu'il étoit partout +malheureux et qu'il trouvoit plus honorable de mourir en cette +occasion que sur un échafaud.» (Mott., t. 1, p. 181.) + +Les pièces 679, 680, 681, 682, 683, 691, du tome 2 du catalogue de la +Bibl. nat., ont rapport à cette mort regrettable. La dernière (nº 691) +lui donne le titre de baron.] + +[Note 80: Gaston d'Orléans «a toujours eu l'esprit un peu page» +(Tallem. des R., t. 2, p. 290). On cite vingt plaisanteries de ce +prince qui ressemblent à de grosses malpropretés. «Les princes sont +des animaux qui ne s'échappent que trop.» C'est Tallemant (t. 2, p. +49) qui le dit, et il y aura du monde pour le croire. Gaston fut un +animal plein de la plus cruelle vanité. C'est celui-là qui tenoit à +l'étiquette chez lui; c'est celui-là qui parle à chaque instant de +faire jeter le monde par les fenêtres. Et il n'étoit pas méchant. + +«Il étoit aimable de sa personne. Il avoit le teint et les traits du +visage beaux; sa physionomie étoit agréable, ses yeux étoient bleus, +ses cheveux noirs.» (Mott., t. 2, p. 233.) + +Gaston étoit même assez bon prince quelquefois. À quoi bon rappeler la +triste figure qu'il a faite en politique? Ses amours et ses amourettes +sont nombreux.] + +[Note 81: Quelle est encore cette demoiselle de Bordeaux et quel +est ce monsieur de Ricoux? Je vois Mademoiselle (t. 3, p. 54) qui +parle d'une dame de Ricousse, coiffeuse de madame de Châtillon. +Évidemment c'est notre demoiselle mariée à son ami. + +En fait de Bordeaux, il y a madame de Bordeaux, mère de madame +Fontaine-Martel: + + Bordeaux dispute à la Cornu + Le glorieux et bel avantage + De faire les maris cocus, + +dit une chanson médiocre (_Nouv. Siècle de Louis XIV_, p. 97). Il y a +une dame de Bordeaux qui prend part à la fête donnée à Saint-Maur par +M. le Duc le 2 avril 1672. Il y a la femme de Bordeaux, intendant des +finances (Tallem., chap. 221) ou receveur général à Tours (Tallem., +chap. 354); il y a aussi la femme du fils de ce Bordeaux, qui étoit +Bordeaux elle-même et d'une autre famille; il y en a d'autres encore. +Je n'ai pas de lumières pour les classer entre elles. + +Pour ce qui est de l'époux de notre demoiselle, le même embarras +subsiste. Je vois un abbé de Richou ou Richoux, amant de madame de +Montglat (V. Montglat, p. 40). Est-ce un parent? Je vois un Ricous au +passage du Rhin (_Relation de Guiche_, Coll. Michaud, p. 338). Qui est +ce Ricous? Je vois un Ricousse que La Roche Foucauld prie de tuer le +cardinal de Retz (Retz, p. 298). Cela se rapproche. Et un M. de +Ricousse, que Condé donne à Gourville en 1653 pour leurs affaires +(Gourville, p. 509). Nous brûlons sans doute.] + +[Note 82: Mazarin donna l'abbaye de Doudeauville à l'abbé Cl. +Quillet, qui lui avoit dédié le poème latin de la _Callipædia_, dont +le début n'a rien de trop élégant: + + Quid faciat lætos thalamos, quo semine felix + Exsurgat proles... + +Je ne prétends pas dire que c'est là le plus beau trait de sa vie et +l'action la plus utile à la France qu'il ait faite; mais cela ne +laisse pas de montrer qu'il entendoit la gaudriole. Ah! si l'on en +croyoit les Mazarinades! Si même on en croyoit La Porte, le valet de +chambre de Louis XIV! Voici au moins l'incontestable vérité: «Le +cardinal Mazarin avoit été soupçonné de n'avoir pas eu beaucoup de +religion; sa jeunesse étoit déshonorée par une mauvaise réputation +qu'il avoit eue en Italie, et il n'avoit jamais témoigné assez de +vénération pour les mystères les plus sacrés.» (Motteville, 5e p., t. +5, p. 94.) + +Giulio Mazarini est né à Piscina[B], dans l'Abruzze, le 14 juillet +1602; il est mort à Vincennes le 9 mars 1661. Ce fut un grand homme +d'État, un homme d'esprit et un homme de coeur dans son genre. Il +paroît démontré qu'il fut l'heureux amant de la reine-mère (V. ses +lettres, _Société de l'histoire de France_, 1836, édit. Ravenel, +in-8). + +On l'a raillé pour les travers de son humeur; on a fait de lui un +Harpagon: il achetoit des tableaux, il avoit une bibliothèque +admirable, il dépensoit un argent fou pour des machines d'opéra. En +1658 il monte une loterie gratuite (Montp., t. 3, p. 304) de cinq cent +mille livres! Et puis il aima les lettres et les gens de lettres sans +appareil de mécénat. + +Nous ne songeons pas à le canoniser, pas même à l'absoudre du mal +qu'il a laissé faire dans l'administration du royaume; mais il faut +être juste pour sa mémoire, qui a été, comme sa vie, si agitée.] + +[Note B: On vient de retrouver son acte de baptême.] + +[Note 83: Henri d'Orléans, descendant de Dunois, né le 27 avril +1595, marié: 1. en 1617, à Louise de Bourbon, fille du comte de +Soissons, morte en 1637; 2. le 2 juin 1642, à Anne-Geneviève de +Bourbon-Condé, née le 27 août 1619. Il est mort le 11 mars 1663. Le +duc de Longueville, en sa jeunesse, étoit galant et brave. On lui +connoît une fille naturelle, l'abbesse de Maubuisson, morte en 1664. +Somaize a trouvé joli (t. 1, p. 187) de l'appeler _Léonidas_.] + +[Note 84: Anne Poussart, fille de François Poussart, sieur de Fors +(Faure) et marquis du Vigean, et d'Anne de Neubourg, dame d'honneur de +la reine, puis de madame la Dauphine, épousa: 1. François d'Albret, +sire de Pons, comte de Marennes; 2. Armand-Jean du Plessis. + +Il ne faut pas la confondre avec Judith de Pons, fille de Jean-Jacques +de Pons, marquis de La Caze, et de Charlotte de Parthenay, dame de +Genouillé, qui fut l'une des maîtresses, l'une des victimes du duc de +Guise (Motteville, t. 2, p. 202), qui étoit fille d'honneur de la +reine-mère (Tallem. des Réaux, 2e édit., chap. 232) et qui mourut +fille en 1688. Madame de Motteville dit qu'elle étoit «gloutonne de +plaisirs». Voyant que Guise ne se pressoit pas de se faire roi de +Naples et de la faire reine (Mottev., t. 2, p. 348), elle se livra à +Malicorne, son écuyer. + +Deux nièces éloignées du maréchal d'Albret ont aussi porté le nom de +Pons. Mademoiselle de Pons l'aînée épousa le frère du maréchal +(François-Amanieu), s'appela madame de Miossens, et mourut en 1714, +sans enfants. Saint-Simon (chap. 22, t. 1, p. 367) dit qu'elle faisoit +peur par la longueur de sa personne. La cadette, «belle comme le +jour», fut mariée à un Sublet, qui devint d'Heudicourt, grand +louvetier. + +Le roi avoit failli aimer cette seconde mademoiselle de Pons, qui s'y +seroit prêtée et auroit peut-être prévenu La Vallière, si la +reine-mère et le maréchal (1661) ne l'avoient fait enlever. Elle +revint tard à la cour et déjà sans jeunesse: aussi se maria-t-elle +avec joie. Vive, enjouée et badine, madame d'Heudicourt a paru aussi +un peu folle.] + +[Note 85: «Il étoit de basse naissance, et, parmi quelques bonnes +qualités, il en avoit aussi de mauvaises.» (Mott., t. 3, p. 373.) + +Louis Barbier de la Rivière, fils d'Antoine Barbier, sieur de la +Rivière, commissaire de l'artillerie en Champagne, est né en 1695 à +Montfort-l'Amauri (Amel. de la Houssaye, t. 1, p. 367). D'abord régent +de philosophie au collège du Plessis et de Navarre, il dut à l'évêque +de Cahors, Pierre Habert, d'être introduit auprès de Gaston, et à son +esprit agréable de lui plaire. Amelot de la Houssaye dit que Gaston, +qui aimoit Rabelais passionnément, fut bien content de trouver +quelqu'un qui le sût par coeur. Successivement premier aumônier de +Monsieur, abbé de quinze abbayes, ministre d'État pendant la Fronde, +chancelier des ordres, il est disgracié tout à coup pour s'être +attaché à Condé, malgré le duc d'Orléans. Néanmoins, il meurt (30 +janvier 1670) évêque de Langres, c'est-à-dire duc et pair. Le château +de Petit-Bourg a été rebâti par lui. Il en a fait un château +remarquable, et y mena une vie assez douce (Omer Talon, p. 381) pour +se consoler de n'être pas devenu cardinal. L'abbé de la Rivière avoit +eu de nombreuses intrigues: il aima, entre autres, la présidente +Lescalopier (Tallem. des Réaux, ch. 202). + +Dans les _Honny soit-il_ de Maurepas il y a celui-ci en son honneur: + + S'advancer et se mesconnoître, + Vendre deux ou trois fois son maître, + Trahir son pays par argent, + Mépriser avec insolence + Ceux qui l'ont veu estre indigent: + Honny soit-il qui mal y pense! + +] + +[Note 86: Turenne a aimé beaucoup et long-temps les femmes. C'est +ce que ne disent ni l'abbé Raguenet, ni Ramsay, ni les diverses +histoires de Turenne approuvées par les archevêques de Tours et de +Rouen. + +Personne n'ignore qu'il fut très épris de madame de Longueville. +Pierre Coste (p. 87) ne le cache point, tout en affirmant que Turenne +n'étoit pas d'un naturel impétueux: + +«Quoique le vicomte de Turenne ne fût pas fort porté à l'amour, le +commerce continuel qu'il eut alors avec cette belle princesse l'ayant +rendu plus sensible qu'à son ordinaire, il tâcha de s'en faire aimer. +La duchesse de Longueville non seulement ne répondit point à son +amour, mais le sacrifia à La Moussaye, qui étoit alors gouverneur de +Stenay.» + +Ramsay (t. 2, p. 155) explique l'histoire à sa manière. C'est comme +dans les panégyriques ou dans les oraisons funèbres: tout est sagesse, +mouvement de l'esprit, politique profonde. Le coeur humain, la +nature, ne paroît point. + +«Quoique madame de Longueville fût dans une dévotion si grande qu'elle +ne se mêloit d'aucune cabale, néanmoins son esprit avoit tant +d'ascendant sur les personnes qu'elle les faisoit pencher du côté où +elle avouoit bien que son inclination la portoit, c'est-à-dire du côté +de Monsieur son frère.» + +Turenne «aimoit naturellement la joie». (_Mém. de Grammont_, ch. 4.) +Avec la joie il aima extrêmement, jusqu'à la compromettre, madame de +Sévigné. Il avoit soixante ans quand il soupiroit aux pieds de madame +de Coaquin (Choisy, p. 354), et se laissoit arracher le secret de +l'État. En 1650, tenant campagne contre le parti de la cour, il +entretenoit à Paris, dans la rue des Petits-Champs, une jolie grisette +(V. les _Mémoires de Retz_).] + +[Note 87: Bussy doit une fameuse chandelle à madame de +Longueville. Aussitôt après l'apparition de l'_Histoire amoureuse des +Gaules_, les officiers et jusqu'aux valets de Condé poussent des cris, +s'empressent autour du maître, demandent à tuer l'auteur de cette +histoire. Condé n'est apaisé que par sa soeur. (_Recueil de la +Place_, t. 7, p. 88.) Plus tard, elle travailla en vain à protéger +celui qui l'avoit flattée si peu. + +Nous pourrions tout uniment renvoyer le lecteur au livre de M. Cousin, +qui est un ardent panégyrique; du moins nous ne traînerons pas la note +en longueur. + +L'affaire dramatique, dans cette vie si occupée, c'est, en 1643, le +duel de Maurice, comte de Coligny, frère de notre Châtillon, contre le +duc de Guise. Madame de Motteville (t. 2, p. 44) en a parlé +suffisamment. + +Tallemant des Réaux (_Historiette_ de Sarrazin) dit que madame de +Longueville aima Charles de Bourdeilles, comte de Mastas en Saintonge: +c'est le Matha des _Mémoires de Grammont_, mort en 1674. Je ne sais si +on peut dire qu'elle aima son frère Conti. Celui-ci, du moins, a conçu +pour elle une passion très vive. M. de Longueville, à qui d'autres +sont plus favorables, «avoit la mine basse», si l'on en croit M. de +*** (p. 470), «et n'avoit dans sa personne aucun des agréments qui +peuvent plaire aux femmes.» Ce même M. de *** dit de madame de +Longueville: «Le duc de Châtillon avoit eu ses premières inclinations, +et comme ce duc, après son mariage, n'eut plus pour elle les mêmes +empressements, elle conserva toujours contre la duchesse une haine +secrète.» + +Et M. Cousin (2e édit., p. 28): «Elle a pu être touchée du dévoûment +de Coligny, qui donna son sang pour la venger des outrages de madame +de Montbazon; elle prêta un moment une oreille distraite aux +galanteries du brave et spirituel Miossens; plus tard, elle se +compromit un peu avec le duc de Nemours; mais elle n'a aimé +véritablement qu'une seule personne: La Rochefoucauld; elle s'est +donnée à lui tout entière; elle lui a tout sacrifié, ses devoirs, ses +intérêts, son repos, sa réputation. Pour lui elle a joué sa fortune et +sa vie; elle est entrée dans les conduites les plus équivoques et les +plus contraires. C'est La Rochefoucauld qui l'a jetée dans la Fronde.» + +Madame de Longueville, née le 27 août 1619, a été réellement une femme +d'une très grande beauté. En 1647, madame de Motteville (t. 2, p. 240) +fait son portrait avec un certain enthousiasme: «Quoiqu'elle eût eu la +petite vérole depuis la régence et qu'elle eût perdu quelque peu de la +perfection de son teint, l'éclat de ses charmes attiroit toujours +l'inclination de ceux qui la voyoient; et surtout elle possédoit au +souverain degré ce que la langue espagnole exprime par ces mots de +_donayre brio y bizaria_ (bon air, air galant); elle avoit la taille +admirable, et l'air de sa personne avoit un agrément dont le pouvoir +s'étendoit même sur notre sexe. Il étoit impossible de la voir sans +l'aimer et sans désir de lui plaire. Sa beauté, néanmoins, consistoit +plus dans les couleurs de son visage que dans la perfection de ses +traits. Ses yeux n'étoient pas grands, mais beaux, doux et brillants, +et le bleu en étoit admirable: il étoit pareil à celui des turquoises. +Les poètes ne pouvoient jamais comparer aux lis et aux roses le blanc +et l'incarnat qu'on voyoit sur son visage, et ses cheveux blonds et +argentés, et qui accompagnoient tant de choses merveilleuses, +faisoient qu'elle ressembloit beaucoup plus à un ange que non pas à +une femme.» + +On a une lettre de mademoiselle de Vandy (_Manuscrits de Conrart_, t. +8, p. 145) où il est dit qu'elle a un «teint de perle, l'esprit et la +douceur d'un ange». Le mot _ange_ se retrouve ailleurs encore. +Félicitons-en M. de La Rochefoucauld. + +Madame de Longueville a été précieuse. C'est tantôt _Léodamie_ +(Somaize, t. 1, p. 241), tantôt _Ligdamire_ (t. 1, p. 141): «Du temps +de Valère (Voiture), lorsqu'elle donnoit un peu plus de son temps à la +galanterie, c'estoit chez elle que la parfaite se pratiquoit, et, à +présent qu'elle a d'autres pensées, c'est chez elle que l'on apprend +les plus austères vertus.»] + +[Note 88: Charlotte-Marguerite de Montmorency, née en 1593, mariée +le 3 mars 1609 à Henri II de Bourbon-Condé, est morte le 2 décembre +1650. Son extraordinaire beauté fit faire à Henri IV bien des folies. +Toute jeune qu'elle étoit, et mariée, elle y trouva de l'agrément. On +croit qu'elle espéroit, à la suite d'un double divorce, arriver +jusqu'au trône de son admirateur. Cela aussi étoit bien fantastique. + +Elle montra de la tête, au temps de la Fronde, lorsqu'il fallut +soutenir Condé. Alors elle est chef du parti, elle délibère. +Désormeaux (_Vie de Condé_, t. 2, p. 354) en donne un exemple: «La +nuit venue, la princesse douairière assembla un petit conseil, où elle +n'admit que la princesse sa bru, la duchesse de Châtillon, sa parente +et sa favorite, la comtesse de Tourville, Lenet, conseiller d'État, +l'abbé de La Roquette et quatre gentilshommes.» + +Le Père Lelong (n. 22,711 et n. 23,096) et le catalogue de la +Bibliothèque nationale (_Histoire_, t. 2, n. 1682) indiquent diverses +pièces mises alors sous son nom par les fabricants de livres +politiques. Mais plus qu'habile elle avoit été et elle étoit restée +belle. Croyons-en Voiture: + + La belle princesse n'est pas + Du rang des beautés d'ici-bas, + Car une fraischeur immortelle + Se voit en elle. + +M. Cousin (Longueville, 2e édit., p. 180) cite des vers de fête qui +lui furent adressés. Le titre en est un peu bien pompeux: _La Vie et +les miracles de sainte Marguerite-Charlotte de Montmorency, princesse +de Condé, mis en vers à Liancourt_. + +Jamais sainte ne fut canonisée si facilement. Madame la Princesse +douairière étoit d'abord la fierté en personne. Madame de Motteville +(t. 4, p. 91) est bien informée: «Cette princesse étoit dans un âge +qui pouvoit encore lui faire espérer une longue suite d'années; elle +paroissoit saine, elle avoit encore de la beauté, et l'on peut croire +que l'amertume de sa disgrâce contribua beaucoup à sa fin. Elle étoit +un peu trop fière, haïssant trop ses ennemis et ne pouvant leur +pardonner. Dieu voulut sans doute l'humilier avant sa mort pour la +prévenir de ses graces et la faire mourir plus chrétiennement.» + +Passe pour l'arrogance. Madame la princesse étoit une Madeleine non +repentie, et quelle Madeleine pour la grace, pour la pénitence, pour +la béatification! Dans l'Église ce n'est pas l'Église elle-même, +l'épouse du doux Jésus, qu'elle avoit aimée. Madame de Motteville (t. +4, p. 94) garantira ce qu'on avance: «Madame la Princesse avoit été +fortement occupée de l'amour d'elle-même et des créatures. Je lui ai +ouï dire, un jour qu'elle railloit avec la reine sur ses aventures +passées, parlant du cardinal Pamphile, devenu pape, qu'elle avoit +regret de ce que le cardinal Bentivoglio, son ancien ami, qui vivoit +encore lors de cette élection, n'avoit point été élu en sa place, +afin, lui dit-elle, de se pouvoir vanter d'avoir eu des amants de +toutes conditions, des papes, des rois, des cardinaux, des princes, +des ducs, des maréchaux de France, et même des gentilshommes.» + +Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 405) entre dans le détail: «Le +cardinal de La Valette aimoit éperdûment la princesse de Condé, +Charlotte de Montmorency, et elle, à ce qu'on disoit alors, l'aimoit +réciproquement, parceque, outre qu'il étoit bien fait, il lui donnoit +beaucoup.» + +Je recommande tous ces textes religieux au benoît M. Louis Veuillot et +à Monseigneur Parisis.] + +[Note 89: Cambiac étoit un «ecclésiastique de Toulouse, dit Lenet +(p. 379, en 1650), doux, modeste, beau, propre et fort intrigant». +Sauval, mauvaise source quelquefois (Walck., t. 2, p. 445), le fait +chanoine d'Alby et de Montauban. Le même Sauval donne Bouchu pour +amant à madame de Châtillon en même temps que Cambiac. + +Cambiac étoit tout à fait attaché à la famille des Condé: c'étoit l'un +de leurs conseillers intimes.] + +[Note 90: Il y a madame de Brienne la mère (Louise de Béon, fille +de Bernard, seigneur du Massés), mariée en 1623, morte le 2 septembre +1667; mademoiselle de Brienne (madame de Gamaches), et madame de +Brienne la jeune, mariée en 1656, morte en 1664. + +«La reine estimoit» la mère «pour son mérite (Mottev., t. 4, p. 293) +et sa piété». C'étoit l'amie de madame de Motteville (t. 5, p. 234). +Elle soigna avec dévoûment la reine-mère dans sa longue et triste +maladie. + +Madame de Brienne la jeune étoit fille du comte de Chavigny: + + Pour mettre leur pouvoir au jour, + Le ciel, la nature et l'amour, + De corail, d'ivoire et d'ébène + Firent Brienne, + Firent Brienne. + +Elle étoit donc belle. Elle étoit sage aussi: + + Un prélat à Pont-sur-Seine + Adresse souvent ses pas + Pour voir la chaste Brienne, + Pleine de divins appas; + Mais c'est pour lui chose vaine + S'il y va crotter ses bas. + +Somaize la désigne, à ce qu'il paroît, sous le nom de la précieuse +_Bérélise_ (t. 1, p. 38, 228). Mais arrêtons-nous. Le destin de ce +livre veut que quand les gens sont sages nous n'en parlions pas +beaucoup.] + +[Note 91: À la fin de 1650.] + +[Note 92: «Merlou, autrefois Mello, bourg avec un château, une +église collégiale, un prieuré, une maison religieuse de filles, etc., +dans le Beauvoisis, élection de Clermont, à deux lieues +ouest-nord-ouest de Creil. C'est une ancienne baronnie qui relève du +roi et appartient à la maison de Luxembourg. Elle avoit donné le nom à +une illustre maison, éteinte il y a environ trois cents ans, et de +laquelle étoit Dreux de Mello, connétable de France sous +Philippe-Auguste. Celles de Nesle, d'Offemont, de Montmorency et de +Bourbon-Condé, l'ont possédée successivement. + +«Le château est sur une hauteur; c'est un bâtiment très ancien.» +(Expilly.)] + +[Note 93: Cinquième fils de Henri II de Bourbon-Condé, né le 11 +octobre 1629, mort le 21 février 1666 à Pézenas, où il eut une cour +très littéraire. Molière y fut son poète favori, ce qu'il ne faut pas +oublier pour son honneur. + +Conti avoit la tête foible. Destiné d'abord à l'Église, abbé de +Saint-Denis et de Cluny, puis renégat de dévotion (en 1646), général, +et général médiocre; dévot une seconde fois; puis libertin, amoureux; +puis dévot de rechef, prétendant au chapeau rouge, et encore renégat; +irrésolu enfin, rebelle, sujet dévoué, enthousiaste, sceptique, +girouette des plus aisées, il a une physionomie à lui. + +Armand de Conti avoit passé sa thèse en Sorbonne; ce fut l'occasion +d'une querelle qu'Amelot de La Houssaye (t. 1, p. 37) a indiquée. Le +goût de ces exercices, des discours, des oraisons, des petites pièces +pompeuses, lui demeura. Le plus curieux de ses écrits est assurément +ce voeu explicite (V. Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 143), qui fut +trouvé dans les papiers de sa très chère soeur, madame de +Longueville. + +«Parmi les lettres et les papiers de feue madame la duchesse de +Longueville se trouve la copie d'un voeu que M. le prince de Conty +avoit fait en 1653 à Bordeaux d'entrer et de mourir dans la compagnie +de Jésus. Le voici en la forme qu'il étoit écrit: + + =Jesus, Maria, Joseph, Angelus custos, + Beatus Pater Ignatius.= + +_Omnipotens, sempiterne Deus, ego_ =Armandus de Bourbon=, _licet +undecumque divino tuo conspectu indignissimus, fretus tamen pietate ac +misericordia infinita, et impulsus tibi serviendi desiderio, voveo +coram sacratissima Virgine Maria et curia coelesti universa, divinæ +majestati tuæ castitatem perpetuam, et propono firmiter Societatem +Jesu me ingressurum, in qua vivere et mori ad majorem tuam gloriam +ardentissime cupio. A tua ergo immensa bonitate et clementia infinita +per Jesu Christi sanguinem peto suppliciter ut hoc holocaustum in +odorem suavitatis admittere digneris, et, ut largitus es ad hoc +desiderandum et offerandum, sic etiam ad explendum gratiam uberem +largiaris. Amen. Datum Burdigalæ die 2 Februari, purificationi B. +Mariæ Virginis consecrata, et sanguine meo subsignatum, anno Domini +1653, ætatis meæ 23 cum quatuor mensibus._ + + «=Armandus de Bourbon.= + +«_Sancta_ =Maria=, _mater Dei et virgo, ego te in dominam, patronam et +advocatam eligo, rogoque enixe ut me adjuves ad servandum votum meum +et ad executioni mandandum propositum meum. Amen._» + +Latin médiocre, voeu de maniaque, que la sainte Vierge n'a point +exaucé. Cette pièce n'en a pas moins son agrément. + +Nous avons vu que ce jésuite aimoit Bussy, qu'il cultivoit le vers +badin et la prose salée. Au besoin il faisoit un sermon et +anathématisoit les spectacles. + +Allons aux sources, interrogeons Choisy d'abord: «Conti avoit une +sorte d'esprit indécis, voulant et ne voulant pas, changeant d'avis, +alternativement dévot et voluptueux, d'une santé médiocre, d'une +taille très contrefaite». + +Un peu plus loin (p. 625), le vénérable Choisy contrecarre M. Cousin +et ses douces légendes: «Chacun sait comme quoi ce prince s'abandonna +à la passion éperdue qu'il eut pour madame de Longueville.» + +Ne criez pas haro sur Choisy; Lenet (p. 474) dit bien la même chose: +«Ce jeune prince avoit pris une folle passion pour la duchesse de +Longueville, sa soeur, quelques années avant sa prison, et se +l'étoit mise si avant dans le coeur, qu'il ne songeoit qu'à faire +des choses extrêmes pour lui en donner des marques.» + +Il dit même que la manie du voeu l'avoit déjà pris dans sa prison. +Cette fois, ce n'étoit pas jésuite qu'il vouloit être: il se donnoit +au diable corps et âme. L'homme se doit d'être moins prodigue de son +_moi_, d'où qu'il vienne. En attendant Dieu ou le diable, Conti se +donnoit volontiers et souvent aux dames, qu'il aimoit, et auxquelles +son rang, sa figure et son esprit plaisoient, malgré les défauts de sa +taille. Condé le railloit; Conti le provoqua (Saint-Simon, t. 1, p. +16). + +Laigues lui voulut faire épouser mademoiselle de Chevreuse (Mottev., +t. 4, p. 182), en 1651; lui-même courtisoit madame de Sévigné. Enfin +il arriva (V. les Mém. du marq. de Chouppes et de Gourville), poussé +par Cosnac, par Sarrazin et d'autres, à épouser une fille de madame +Martinozzi, qui avoit de la beauté et de la vertu. Condé ne fut pas +flatté de voir son frère neveu du cardinal. + +Il y a ceci de remarquable dans l'histoire de Conti que Louis XIV, +malade en 1663, jeta les yeux sur lui, préférablement à tout autre, +pour lui confier le gouvernement après sa mort (Motteville, t. 5, p. +187). + +Madame de La Fayette le dit aussi.] + +[Note 94: François VI de La Rochefoucauld n'a rien oublié pour se +faire bien connoître. Il a laissé un petit livre, cinquante pages +immortelles, et des Mémoires: en 1658, il écrit: «Je suis d'une taille +médiocre, libre et bien proportionnée; j'ai le teint brun, mais assez +uni; le front élevé et d'une raisonnable grandeur; les yeux noirs, +petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. +Je serois fort empêché de dire de quelle sorte j'ai le nez fait, car +il n'est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que +je crois; tout ce que je sçais, c'est qu'il est plutôt grand que petit +et qu'il descend un peu trop bas. J'ai la bouche grande, les lèvres +assez rouges d'ordinaire et ni bien ni mal taillées. J'ai les dents +blanches et passablement bien rangées. On m'a dit autrefois que +j'avois un peu trop de menton; je viens de me regarder dans le miroir +pour savoir ce qui en est, et je ne sçais pas trop bien qu'en juger. +Pour le tour du visage, je l'ai ou carré ou en ovale; lequel des deux? +Il me seroit fort difficile de le dire. J'ai les cheveux noirs, +naturellement frisés; et avec cela assez épais et assez longs pour +pouvoir prétendre à une belle tête. + +«J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine: cela fait +croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le +sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, et même un peu trop, et +jusqu'à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je +pense que je suis fait au dehors, et l'on trouvera, je crois, que ce +que je pense de moi là-dessus n'est pas fort eloigné de ce qui en +est.» + +En 1648, il étoit encore prince de Marcillac; madame de Motteville +dit: «Ce seigneur étoit peut-être plus intéressé qu'il n'étoit tendre +(Mottev., t. 3, p. 128). Il avoit beaucoup d'esprit et l'avoit fort +agréable, mais il avoit encore plus d'ambition» (t. 3, p. 154). + +En 1643, elle ajoutoit à son nom (t. 2, p. 9) cette phrase: «Ami de +madame de Chevreuse et de la dame de Hautefort, qui étoit fort bien +fait, avoit beaucoup d'esprit et de lumière, et dont le mérite +extraordinaire le destinoit à faire une grande figure dans le monde.» + +Il n'est pas nécessaire d'être diffus lorsqu'il s'agit d'une personne +que tout le monde connoît si bien.] + +[Note 95: Son affaire est bonne. C'est le _Desfonandrès_ de +Molière. Il avoit de la réputation; on le consulte lorsque Mazarin va +mourir. «Charlatan, dit Guy Patin, charlatan s'il en fut jamais; homme +de bien, à ce qu'il dit, et qui n'a jamais changé de religion que pour +faire fortune et mieux avancer ses enfants.» + +Il fit avorter en effet, lorsqu'elle eut occasion de le désirer, +madame de Châtillon. Un petit Nemours, qui eût peut-être été un hardi +capitaine ou un brillant abbé, disparut ainsi.] + +[Note 96: Bossuet a tout dit pour sa gloire. Ce fut un grand +général et un grand esprit. Le petit portrait que Bussy lui consacre +n'est pas une si mauvaise chose pour n'être pas une oraison funèbre. + +C'est sur la dénonciation catégorique de Condé (Guy Patin, lettre du +18 août 1665) que Bussy fut arrêté. Condé ne lui pardonna jamais ce +qu'il avoit écrit de sa soeur, ni sans doute sa conduite en Berry au +temps de la Fronde. + +Le père de Condé se croyoit de temps en temps oiseau, et chantoit; +sanglier, et donnoit des coups de boutoir. Son fils se crut tour à +tour, et avec délices, lièvre, mort, chauve-souris, salade. Il y a de +la folie dans la substance cérébrale de la race. C'est cette folie +qu'il faut accuser de certains travers de Condé (Lett. de Madame, 5 +juin 1719): «Il alla à l'armée et il s'habitua à de jeunes cavaliers; +quand il revint, il ne pouvoit plus souffrir les dames.» + +De ce temps (1643) date une chanson fine, qu'il y a quelque agrément à +se rappeler, lorsqu'on voit plus tard (en 1652, à Paris) Condé baiser +en pleine rue la châsse de sainte Geneviève. Le dialogue a pour +interlocuteurs Condé et son ami de La Moussaye (un Goyon). Les deux +improvisateurs descendent le Rhône en bateau sous un bel orage: + + Carus amicus Mussæus, + Ah! Deus bone! quod tempus! + Landerirette! + Imbre sumus perituri, + Landeriri. + + --Securæ sunt nostræ vitæ; + Sumus enim Sodomitæ, + Landerirette, + Igne tantum perituri, + Landeriri. + +Le père de Condé avoit aussi, dit-on, ces défauts-là; son page, +Hocquetot ou Hecquetot (un Beuvron), lui étoit, à ce qu'il paroît, +trop dévoué, et l'on disoit, toujours en latin (Tall., ch. 2, p. 441): + + Crimina sunt septem, sunt crimina Principis Octo. + +La chansonnette de Condé et de son ami, toute réserve faite, vaut +mieux que cet affreux calembour. Condé troussoit le vers +gaillardement; on en a la preuve en françois dans les rondeaux du +comte de Maure. Il ne faudroit pas oublier ces poésies dans un recueil +des vers de la maison de Bourbon. + +Condé se permettoit, à l'occasion, des entreprises plus humaines. +Revenant ivre de chez la Duryer, cabaretière à Saint-Cloud, il +rencontre madame d'Ecquevilly près Boulogne; elle avoit une suite, il +en avoit une; en un clin d'oeil il n'y eut qu'une bande, qui +disparut dans les fourrés du bois (V. Tallem., deuxième édit., chap. +212). _Humaines_, ai-je dit; je voulois dire: mieux appropriées à un +homme. Mais là encore il y a bien du prince chimérique. + +Quelques petits témoignages ne peuvent nuire maintenant: «Dans sa +jeunesse il avoit connu toutes les dames de la cour et de la ville +dont la beauté avoit fait quelque bruit, sans s'attacher à pas une. +Comme il n'y cherchoit que les agréments du corps, il n'avoit pas pour +elles tous les égards et toutes les honnêtetés que la noblesse +françoise a coutume d'avoir pour les femmes. + +«... Le coeur volage de ce prince se fixa cependant à la fin en +faveur de la duchesse de Châtillon, sa parente, pour laquelle il eut +de la complaisance et de la soumission.» (_Mém. de M. ***_, p. 469; +1648.) + +Mademoiselle (t. 2, p. 241), parlant de cette intrigue (1652), flaire +juste: «La suite des choses a bien fait connoître que M. le Prince +n'étoit point amoureux.» + +Cette affaire-là ne prouve donc pas beaucoup. Il y auroit à citer le +passage de Condé chez Ninon, qu'il protégea toujours; il y auroit à +parler de mademoiselle du Vigean (V. M. Cousin) et à rappeler +mademoiselle de Toussy (Louise de Prie), plus tard maréchale de La +Mothe-Houdancourt. + +Tout cela même ne fait pas un coeur bien tendre. Madame de +Motteville jugera l'homme en dernier ressort (Motteville, t. 2, p. +221; 1647): «Il faisoit le fanfaron contre la galanterie, et disoit +souvent qu'il y renonçoit, et même au bal, quoique ce fût le lieu où +sa personne paroissoit davantage. Il n'étoit pas beau: son visage +étoit d'une laide forme, il avoit les yeux bleus et vifs, et dans son +regard se trouvoit de la fierté. Son nez étoit aquilin, sa bouche +étoit fort désagréable, à cause qu'elle étoit grande et ses dents trop +sorties; mais dans toute sa physionomie il y avoit quelque chose de +grand et de fier, tirant à la ressemblance de l'aigle. Il n'étoit pas +des plus grands, mais sa taille en soi étoit toute parfaite.» + +Coligny-Saligny a dit tout le mal possible de Condé (V. ses +_Mémoires_). Une de ses phrases est grave, mais n'étonne pas: + +«Il s'est voulu servir de son esprit pour ôter la couronne de dessus +la tête du roi; je sçais ce qu'il m'en a dit plusieurs fois, et sur +quoi il fondoit ses pernicieux desseins.» + +Condé échoua; il se repentit même. Sa fin retirée a encore de la +grandeur. Il ne faut pas lire exclusivement Désormeaux pour le bien +connoître; nul n'a poussé plus loin les vices et les vertus de la +jeune noblesse du XVIIe siècle. Et puis, c'est le vainqueur de Rocroy! + +M. Cousin a cru devoir le placer, comme capitaine, au dessus de +Bonaparte. On voit pourquoi, mais M. Cousin ne doit pas avoir mis tout +le monde de son avis.] + +[Note 97: Plus haut j'ai oublié, à propos de Beaufort, de dire +qu'il faisoit à madame de Châtillon la gracieuseté de lui demander +d'être aimé d'elle (Conrart, _Mémoires imprimés_, p. 58), «même de +bricole». Le mot est simple et n'a rien d'affecté. + +Faisons une halte pour recueillir quatre ou cinq fragments de Mémoires +qui nous permettent de pousser en avant notre glose, et qui sont +d'utiles éclaircissements. + +Marigny (16 juin 1652) dit dans une lettre que M. Louis Pâris a +imprimée dans le _Cabinet historique_ (décembre 1854, p. 109): «Le +soir, je vis S. A., et, bien qu'elle fust retournée après minuit de +chez madame de Chastillon, où elle est assez assidue, je demeurai, +etc.» + +Voilà l'intimité démontrée. Madame de Motteville (t. 4, p. 330) +explique décemment les choses; mais que le panégyriste Désormeaux (t. +3, p. 258) prenne d'abord la parole. (La paix) «paraissoit désespérée +lorqu'une dame jugea qu'un si grand bien devoit être l'ouvrage de la +beauté et des grâces: d'autres femmes s'étoient rendues célèbres par +des cabales et des passions redoutables. Les malheurs de la France +étoient le fruit odieux et amer de leurs intrigues, de leurs caprices, +de leurs rivalités. La duchesse de Châtillon aspiroit à une gloire +plus pure: heureuse si l'amour seul de l'État l'eût guidée; mais la +vanité, le ressentiment, l'intérêt, n'eurent pas moins de part à un +projet d'ailleurs si noble que le patriotisme. Elle brûloit d'envie de +faire voir aux yeux de l'Europe l'empire que ses charmes, soutenus de +l'art le plus séducteur, lui avoient acquis sur l'âme d'un héros si +long-temps indocile au joug de l'amour. Elle vouloit en même temps se +venger de la duchesse de Longueville, qui avoit tenté de lui enlever +la conquête du duc de Nemours, en privant la soeur de la confiance +du frère et en dictant un traité qui la réduisît à passer le reste de +ses jours avec un époux qu'elle haïssoit.» + +Voici, madame de Motteville à son tour, et son style soutenu: «Dans +cet état, une dame voulut avoir la gloire de la destinée d'un grand +prince et d'avoir part à la plus éclatante affaire de l'Europe, qui +étoit alors cette paix de la cour, qui paroissoit devoir être suivie +de la générale, c'est-à-dire s'il eût été possible de la faire aux +conditions qui avoient été proposées. Madame de Châtillon haïssoit +madame de Longueville: l'émulation de leur beauté et du coeur du duc +de Nemours, qu'elles vouloient posséder l'une et l'autre, faisoit leur +haine. Madame de Châtillon avoit vengé le duc de la Rochefoucauld, en +ce qu'elle avoit emporté sur madame de Longueville l'inclination de ce +prince, qui s'étoit donné entièrement à elle. Cette belle veuve ne +haïssoit pas le duc de Nemours, cette conquête lui plaisoit; mais, +ayant toujours eu quelques prétentions sur les bonnes grâces de M. le +Prince, elle n'étoit pas fâchée non plus de conserver quelque +domination sur l'esprit de ce héros, que toute l'Europe estimoit: si +bien qu'elle fit dessein de l'engager à laisser conduire cette +négociation par elle. Son dessein fut de faire la paix sans que madame +de Longueville y eût aucune part, ni par la gloire, ni par ses +intérêts; et, ne voulant pas faire de perfidie au duc de Nemours, elle +le lui fit trouver bon et l'engagea de rompre tout commerce avec +madame de Longueville. Elle se servit du duc de la Rochefoucauld et de +ses passions pour faire approuver sa conduite au duc de Nemours et +pour presser M. le Prince de se confier à elle et de vouloir écouter +ses conseils. Le duc de la Rochefoucauld m'a dit que la jalousie et la +vengeance le firent agir soigneusement et qu'il fit tout ce qu'elle +voulut. Comme cette dame désiroit aussi se faire riche, elle sut tirer +alors un présent de M. le Prince, qui, poussé à cette libéralité par +son jaloux négociateur, lui donna, en qualité de parent, la terre de +Marlou, et surtout un pouvoir très ample de traiter la paix avec le +cardinal Mazarin. Elle alla donc à la cour, et y parut avec l'éclat +que lui devoit donner une si grande apparence de crédit sur l'esprit +de M. le Prince; mais le cardinal ne crut pas possible qu'elle pût +être si absolue maîtresse de son sort. Il s'imagina, selon la raison, +que M. le Prince avoit voulu lui complaire, mais que de tels traités +ne se pouvoient pas faire de cette sorte, ou plutôt il ne voulut pas +faire la paix dans des temps où il ne l'auroit pas faite +avantageusement pour le roi et pour lui; mais, agissant à son +ordinaire, il gagna du temps et amusa le prince de Condé pendant qu'il +faisoit la guerre tout de bon en Guienne, et que partout les armes du +roi étoient victorieuses. Madame de Châtillon revint à Paris pleine +d'espérances et de promesses; et le cardinal, plus habile et plus fin +que ses ennemis, tira de sa négociation un plus solide bien qu'il n'en +auroit reçu alors de l'accommodement.» + +Madame de Châtillon (Montp., t. 5, p. 251) espéroit réellement qu'on +lui paieroit son traité 100,000 écus (un million). + +Deux ans après (Mottev., t. 4, p. 36) elle fut accusée d'avoir voulu +attaquer sa vie (celle du cardinal Mazarin) par d'autres armes que +celles de ses yeux; il y eut des hommes roués pour avoir été +convaincus de ce dessein: il parut qu'elle y avoit eu quelque petite +part, et l'heureuse destinée du cardinal le sauva de tous ces maux. +L'intrigue a fait nommer cette dame en plusieurs occasions; mais, +comme sa gloire se trouveroit un peu flétrie par cette narration, je +n'en parle point... Cette dame étoit belle, galante et ambitieuse, +autant que hardie à entreprendre et à tout hasarder pour satisfaire +ses passions... + +«Elle savoit obliger de bonne grâce et joindre au nom de Montmorency +une civilité extrême qui l'auroit rendue digne d'une estime toute +extraordinaire, si on avoit pu ne pas voir en toutes ses paroles, ses +sentiments et ses actions, un caractère de déguisement et des façons +affectées, qui déplaisent toujours aux personnes qui aiment la +sincérité.» + +Mademoiselle (t. 3, p. 55), qui confond parfois les dates, parle aussi +de toutes ces aventures. Elle étoit allée à Marlou comme une simple +mortelle, en 1656, disent ses mémoires. «Rien n'étoit plus pompeux que +madame de Châtillon ce jour-là: elle avoit un habit de taffetas +aurore, bordé d'un cordonnet d'argent; elle étoit plus blanche et plus +incarnate que je l'aie jamais vue; elle avoit force diamants aux +oreilles, aux doigts et aux bras; elle étoit dans une dernière +magnificence. Qui voudroit conter toutes les aventures qui lui sont +arrivées, on ne finiroit jamais: ce seroit un roman où il y auroit +plusieurs héros de différentes manières. On disoit que M. le Prince +étoit toujours amoureux d'elle, comme aussi le roi d'Angleterre, +milord Digby, Anglois, et l'abbé Fouquet. On disoit qu'elle étoit bien +aise de donner de la jalousie à M. le Prince du roi d'Angleterre, et +que les deux autres étoient utiles à ses affaires et à sa sûreté. On +roua deux hommes, un nommé Bertaut et l'autre Ricousse, frère d'un +homme qui est à M. le Prince et dont la femme est à madame de +Châtillon, pour des menées contre l'État, où on disoit que madame de +Châtillon avoit beaucoup de part, et que c'étoit pour le service de M. +le Prince. Dans le même temps j'ai ouï dire qu'il ne sçavoit ce que +c'étoit. Madame de Châtillon se sauva de sa maison de Marlou; elle fut +cachée en beaucoup d'endroits, puis elle alla à l'abbaye de +Maubuisson. Il y avoit un ecclésiastique, nommé Cambiac, mêlé dans +tout cela, de qui l'on dit que l'on trouva force lettres données à +madame de Châtillon, et les réponses; ce fut Digby qui les prit et les +montra. On disoit encore que c'étoit elle qui avoit découvert à l'abbé +Fouquet l'affaire de ces deux hommes roués. On s'étonnoit comment ce +commerce de l'abbé Fouquet s'accommodoit avec celui de M. le Prince, +lequel avoit fait pendre deux hommes qui étoient allés en Flandre pour +l'assassiner; qu'à la question ils déposèrent qu'il y étoient allés +par ordre de M. l'abbé Fouquet. Je ne me souviens pas bien en quelle +année ce fut, je me souviens que des gens qui venoient d'auprès de M. +le Prince me le contèrent. + +«L'habitude de Digby avec madame de Châtillon étoit venue ce qu'il +étoit gouverneur de Mantes et de Pontoise pendant la guerre, où il +demeura quelque temps après. Il n'étoit pas éloigné de Marlou: il +alloit visiter madame de Châtillon; il jouoit à la boule et aux +quilles avec elle, et on dit qu'à ces jeux-là elle lui avoit gagné +vingt-cinq ou trente mille livres. On tenoit de beaux discours, et les +histoires que l'on racontoit étoient difficiles à débrouiller. Tout ce +que j'en puis dire, c'est qu'elle me fit grand' pitié quand tous ces +bruits-là coururent, et j'admirai, quand je la vis si belle à Chilly, +qu'elle eût pu conserver tant de santé et de beauté parmi de tels +embarras.» + +Nous voyons là que Charles II, roi en exil, aima la duchesse. Elle +s'imaginoit qu'il vouloit l'épouser et demanda à Anne d'Autriche +(Montp., t. 4, p. 239) si on la traiteroit en reine, le cas échéant. +La pauvre Majesté, en attendant sa gloire, étoit la très humble +sujette de l'abbé Fouquet; ce qui arrache à mademoiselle de +Montpensier (t. 3, p. 298) des soupirs multipliés. «Je ne comprends +pas qu'une femme née de la maison de Montmorency et femme d'un Coligny +soit capable de s'être embarquée avec un homme comme celui-là. Ce qui +justifie madame de Châtillon, c'est qu'il s'est toujours plaint de ses +cruautés dans ses plus grandes colères, et ne s'est jamais vanté d'en +avoir eu les moindres faveurs. Tout ce qui m'a déplu, c'est qu'il +s'est vanté qu'elle n'a refusé aucun présent de lui.» + +À une autre note d'autres observations.] + +[Note 98: Denis Godefroy, au tome 2 de son _Cérémonial françois_ +(page 635), cite le manuscrit, de l'_Histoire du guerres de la +Valteline et de Gennes_ depuis l'an 1624 jusqu'en 1651, par Paul +Ardier, président en la chambre des comptes de Paris. + +Paul Ardier de Beauregard, qui avoit épousé Louise Ollier, maria sa +fille Marie (_Bernise_, dans Somaize) à Gaspard de Fieubet, qui devint +chancelier de la reine Marie-Thérèse. Le père de ce Fieubet, Gaspard, +baron de Launac, trésorier d'Espagne (Moréri), mort en août 1647, à +soixante-dix ans, avoit épousé Claude Ardier, morte en août 1657. + +La femme de Jeannin étoit Claude de Fieubet. Tout notre monde se +connoît; à droite et à gauche il y a des alliances qui réunissent tous +ces héros et ces héroïnes de l'Histoire amoureuse en une même +famille.] + +[Note 99: Marie de Bretagne d'Avaugour, fille de Claude de +Bretagne, baron d'Avaugour, née en 1612, mariée en 1628 à Hercule de +Rohan-Guéméné, duc de Montbazon, etc., est morte de la rougeole le 28 +avril 1657. + +Elle avoit seize ans lorsqu'elle épousa le duc de Montbazon, qui en +avoit déjà soixante et un. Ce mariage n'est pas ragoûtant. Quand +l'espèce humaine cessera-t-elle de commettre de tels crimes? Ce duc +branlant et chevrotant avoit eu de Magdeleine de Lenoncourt: 1. le +prince de Guéméné, 2. madame de Chevreuse. Branlant et chevrotant, je +dis cela par colère; car l'homme (1654-1667) «étoit fort et puissant» +de son corps (Tall. des R., 1. 2, p. 318). C'étoit une bête, sans +tergiverser: + + Hé! quelle anrageson + De voir dans un conseil un asne sans raison. + + M D M + + Qui croit que le grand Cayre est un homme, et les Plines + Des païs éloignez comme les Filippines. + +(V. l'Onozandre de Bautru, dans les _Variétés historiques_, t. 5, p. +293.) + +On parloit avec effroi de son pied magnifique: un provincial le +visitoit comme un monument qui fait honneur à une capitale. Il fut +obstinément gouverneur, et pauvre gouverneur, de Paris. M. V. Cousin, +égaré par sa passion pour madame de Longueville, et d'ailleurs très +libre de n'estimer pas beaucoup les brunes à grande mine, trouve +madame de Montbazon «la plus triste coquette du monde». Au fait, +j'eusse préféré, sauf son respect, madame de Longueville. Mais madame +de Montbazon étoit grandement belle. + +François Ogier (_Portef. de Conrart_) écrit à Balzac: «Le portrait de +madame de Montbazon sert de patron aux princesses pour se bien +coëffer.» + +Que Tallemant dépose le premier: «Elle avoit le nez grand et la bouche +un peu enfoncée. C'estoit un colosse, et, en ce temps-là, elle avoit +desjà un peu trop de ventre, et la moitié plus de tetons qu'il ne +faut; il est vray qu'ils estoient bien blancs et bien durs, mais ils +ne s'en cachoient que moins aisément. Elle avoit le teint fort blanc, +les cheveux fort noirs et une grande majesté.» + +Au bal du lundi-gras 1647, dit le _bal des Polonois_, madame de +Montbazon, de haute lutte, emporte le prix de la beauté, à trente-cinq +ans. Ce fut une reine, une divinité, V. madame de Motteville (t. 2, p. +220): «La duchesse de Montbazon y vint parée de perles et d'une plume +incarnate sur sa tête; elle y parut encore dans un grand éclat de +beauté, montrant par là que des beaux l'arrière-saison est toujours +belle.» + +Pour Lenet (p. 346), madame de Montbazon est «une des plus belles et +des plus galantes dames qui jamais aient paru dans la cour de France, +et de qui la beauté s'est conservée entière jusqu'à l'âge de +quarante-huit ans, qu'elle la perd avec sa vie.» + +Voici Retz, maintenant (p. 97): «Madame de Montbazon estoit d'une très +grande beauté; la modestie manquoit à son air. Sa morgue et son jargon +eussent suppléé dans un temps calme à son peu d'esprit. Elle eut peu +de foi dans la galanterie, nulle dans les affaires. Je n'ai jamais veu +personne qui eust conservé dans le vice si peu de respect pour la +vertu.» + +C'est peut-être en ce sens que M. Cousin l'a méprisée. + +Un vers satirique lui dit, sans avoir l'air de douter de rien: + + Cinq cens escus bourgeois font lever ta chemise, + +et une note du recueil de Maurepas affirme qu'elle se vendit à +Chevreuse, gendre de son mari, pour 100,000 fr. d'argent et une +donation. + +Gaston d'Orléans et le comte de Soissons paroissent l'avoir eue à leur +disposition. Beaufort, un jour, avant de monter en carrosse (Conrart, +_Mém._, p. 100), lui dit tout haut: «Madame, j'ai toujours ouï dire +que les femmes ont une cuisse plus douce que l'autre; je vous supplie +de me dire laquelle des vôtres est la plus douce, afin que je me mette +de ce côté-là.» + +Qui parle ainsi fait davantage (Mott., t. 3, p. 263). N'oublions pas +d'Hoquincourt, ni son mot si léger: «Péronne est à la belle des +belles.» N'oublions pas Bassompierre, de Rouville, de Bonnelle +Bullion, qui lui acheta de l'amour, et tant d'autres. + +Elle avoit de l'esprit, «elle aimoit sa beauté (Mott., t. 3, p. 131), +et faisoit son idole de soi-même». En six heures elle disparut du +monde. + +Dans l'histoire anecdotique le vrai est bien difficile à saisir. +Saint-Simon nous déroute (t. 2, p. 149) quand il dit que le duc de +Montbazon étoit un «homme de tête et d'esprit». Voici ce que +Saint-Simon donne comme la vérité (p. 167), au chapitre de la mort de +madame de Montbazon: «M. de Rancé étoit auprès d'elle, ne la quitta +point, lui vit recevoir les sacrements. Déjà touché et tiraillé entre +Dieu et le monde; méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les +réflexions que cette mort si prompte fit faire à son coeur et à son +esprit achevèrent de le déterminer.» Le mot _coeur_ est jeté là bien +négligemment. Rancé est le dernier qui ait eu à soi madame de +Montbazon. + +Les mariages ridicules comme celui de madame de Montbazon amènent +toujours quelque étrange amalgame d'alliances. Mademoiselle de +Montbazon (_Mélinde_, de Somaize) épousa en 1661 M. de Luynes, son +neveu et son parrain. Ce qui se comprend très bien, comme on le voit: + + Hercule =de Montbazon= + | | + | | +De Magdelaine de =Lenoncourt= De Marie =d'Avaugour= + (sa première femme). (sa deuxième femme). + | | + | | + Madame =de Chevreuse= Mademoiselle =de Montbazon= +(d'abord duchesse de Luynes). (fille de la 2e madame + | de Montbazon). + | + =M. de Luynes= +(fils du premier lit de madame + de Chevreuse). + +Saint-Simon (t. 5, p. 196) parle d'une autre madame de Montbazon. +C'est la femme du prince de Guéméné, fils du premier lit de M. le duc, +mort fou à Liége, et la belle-soeur du chevalier de Rohan, décapité +en 1674. Elle étoit fille unique et posthume du premier maréchal de +Schomberg et de la seconde fille de M. de La Guiche, grand-maître de +l'artillerie.] + +[Note 100: Est-ce une Moy? Les Moy sont une grande maison de +Picardie qui remonte haut. + +Expilly (t. 4, p. 936) cite Mouy ou Mouhy, ville du Beauvoisis, avec +titre de comté, et Mouy, dans le diocèse de Laon. [Pour cette note et +la suivante, voy. p. 207.]] + +[Note 101: C'est la cadette de madame de la Suze, dont on a publié +les _Poésies_ (de Sercy, 1669, in-12). Toutes les deux sont filles du +maréchal de Châtillon; toutes les deux furent précieuses en leur +temps. L'aînée s'appeloit Henriette, l'autre s'appeloit Anne. +Celle-ci, que Vineuil aima (Tallem., t. 4, p. 231), nous l'avons dit, +épousa en 1648 George de Wirtemberg, comte de Montbéliard, mort le 3 +janvier 1680. + +Elle n'étoit pas si belle que sa soeur, mais elle avoit du +tempérament. Vineuil l'eut qu'elle étoit fille. Un Boccace les voit, +les menace; elle le prévient et l'accuse, lui, de l'avoir sollicitée. +Le maréchal agite son épée, et Boccace garde dès lors le silence. + +Tallemant dit: «Ce fou de Wirtemberg». Madame de La Roche-Guyon avoit +failli l'épouser. Mademoiselle retrouve en 1674 (t. 4, p. 363) «le +prince de Montbelliard de Wirtemberg. Je l'avois vu autrefois à Paris, +lorsqu'il avoit épousé mademoiselle de Châtillon, fille du maréchal. +Il me parut affreux, habillé comme un maître d'école de village.» + +Les princes allemands n'ont pas de goût pour les panaches. + +Il y avoit à la cour une autre madame de Wurtemberg, dont voici en +deux mots l'histoire: La fille du prince de Barbançon (un joli nom!) +devient veuve. Le prince Ulric de Wurtemberg, ancien lieutenant de +Condé en 1652, qui avoit un régiment allemand dans les troupes +d'Espagne, en devient amoureux, se fait catholique, l'épouse, la +quitte, abjure. Sa femme accourt à Paris. La reine la pensionne, la +duchesse d'Orléans (de Lorraine) la loge auprès d'elle au Luxembourg. + +Je voulois tirer au clair la généalogie des Wurtemberg. Moréri +m'embrouille.] + +[Note 102: «Jean du Bouchet, marquis de Sourches (comte de +Montsoreau), seigneur de Launay, etc., prévôt de l'hôtel du roi et +grande prévôté de France, mourut le 1 février 1677. Il avoit épousé en +1632 Marie Nevelet, de laquelle il eut Dominique du Bouchet, mort à +huit ans, le 24 novembre 1643, et Louis-François du Bouchet, marquis +de Sourches, marié à Marie-Geneviève de Chambes, comtesse de +Montsoreau, fille de Bernard, comte de Montsoreau.» (_Hist. généal. et +chronol. de la maison royale de France_, par le P. Anselme, troisième +édit., 1733, t. 9, p. 182, 197 et 198.) + +Louis-François du Bouchet fut reçu, en survivance de son père, à la +charge de prévôt de l'hôtel et grande prévôté, le 15 septembre 1649. +Il mourut le 4 mars 1716. M. Adhelm Bernier a publié en 1836 ses +intéressants Mémoires. + +Il ne faut pas le confondre avec de Souches, capitaine des gardes +suisses de Gaston (_Retz_, p. 242). + +Les de Sourches furent nombreux sous Louis XIV; ils étoient grands, +blêmes, tristes. On ne les aimoit pas beaucoup. Le louvetier +d'Heudicourt fit contre eux, en 1688, une chanson dont Saint-Simon (t. +5) a raconté l'effet sur Louis XIV et sur tout le monde. Elle obtint +le plus grand succès d'hilarité. On la trouve dans le _Nouveau Siècle +de Louis XIV_ (de M. G. Brunet, p. 117). Quoiqu'elle ait perdu son +charme aujourd'hui, on sent qu'elle a dû être gaie. Il s'agit de +prendre de grands couteaux et de châtrer tous les Montsoreaux pour +délivrer la cour de cette engeance. Exemple du style: + + Poulinière Monsereaux, + Quand vous fîtes ces ragots, + Preniez-vous plaisir à faire + Tique, tique, tac, lon len la, + Preniez-vous plaisir à faire + Ce qu'on appelle cela? +] + +[Note 103: Louis Foucault du Dognon fut d'abord page du cardinal +de Richelieu; il devint le favori de l'amiral de Brézé. Après +Orbitello (_Mém. de Navailles_, p. 36), il ramène la flotte à Toulon +et court occuper Brouage, l'île de Ré, l'île d'Oléron et le château de +La Rochelle, «malgré la volonté de la reine (Mottev., t. 2, p. 180) et +du ministre». Cela se faisoit. Arrive la Fronde: du Dognon devine les +bénéfices de l'intrigue; il s'attache à Condé pour se vendre cher, et +se vend (1653) pour le bâton de maréchal. Après quoi il est l'un des +juges de Condé. Il meurt à 43 ans, le 10 octobre 1659. Sa femme (Marie +Foussé de Dampierre) vivoit encore en 1688 (Sévigné, lettre du 19 +novembre). + +Le maréchal Foucault est un vilain homme. Tallemant cite de lui (t. 2, +p. 408) un méchant trait. Il s'étoit battu contre Cinq-Mars (t. 2, p. +253). Dans son gouvernement d'Aunis (Mottev., t. 4, p. 303), il étoit +haï à cause de ses violences. + +Saint-Simon (édit. Sautelet, t. 9, p. 117) ne l'encense pas du tout. + +La Rochefoucauld (p. 463) dit qu'il eut à se repentir même de son +traité avec la cour. Les pièces 3017 et 3018 du _Catal. hist. de la +Bibl. nat._ (t. 2) le concernent.] + +[Note 104: En 1494, Nicolas Viole, correcteur des comptes, est +prévôt des marchands. Un autre Viole, Pierre Viole, seigneur d'Athis, +conseiller au Parlement, jouit (1532-33) du même honneur. Sa statue +est dans les niches de l'Hôtel-de-Ville. + +Je trouve une Anne de Viole (Anne du Saint-Sacrement) sous-prieure, en +1615, du couvent des Carmélites de Paris; elle mourut en 1630 (Cousin, +_Longueville_, p. 379). + +Le Viole dont il est question ici est fils de Nicolas de Viole, +seigneur d'Osereux, conseiller au Parlement de Paris, plus tard maître +des requêtes, et descend des Viole de la Ville. Demeuroit-il rue de La +Harpe? En 1662, je ne sais qui nomme une demoiselle de Viole quêteuse +en cette rue. + +Viole avoit un frère abbé, ami de Lenet, très turbulent comme lui, +comme lui (V. les lettres de Marigny dans le _Cabinet historique_, +déc. 1854, p. 124) prompt à lever la main. «C'est une maison d'espée +(Tallem., t. 4, p. 142) et de robe tout ensemble.» On leur connoît +encore un frère ou un cousin, le sieur d'Athis-sur-Orge, qui, un jour, +tua le portier du Pont-Rouge (le receveur du Pont-Royal) pour ne pas +payer un double. Rien ne doit surprendre s'ils ont été si grands +frondeurs. + +Dès le 15 décembre 1648, Viole prononce dans le Parlement un discours +comminatoire contre le cardinal: «Le président Viole paroissoit un des +plus animés contre la cour, et il sembloit qu'on ne pouvoit pas se +tromper quand on l'accusoit de fomenter la révolte de cette +compagnie.» (Mottev., t. 3, p. 45.) + +Il n'étoit pas réellement président, mais avoit été par commission +président des enquêtes, et étoit venu dans la grand'chambre avec le +titre, mais non le rang (Aubery, _Vie de Mazarin_, liv. 5, p. 572). + +En 1649, Guy Joly (p. 29) l'appelle Viole-Douzenceau, conseiller-clerc +de la grand'chambre. Lenet, de son côté (p. 206): «Le président Viole, +d'une assez ancienne famille de robe de Paris, sur quelque raillerie +qu'on lui avoit faite dans la débauche, où il étoit assez agréable, de +ce qu'il étoit un bourgeois, se voyant de ruiné qu'il étoit devenu +riche par le bien que lui laissa un commis de l'épargne, nommé +Lambert, se mit dans la tête de devenir homme de cour et de traiter de +la charge de chancelier de la reine, dont on lui refusa l'agrément à +la cour.» + +Il étoit vain de sa nature, et, de plus, poussé par son ami Chavigny, +ministre disgracié. Un jeune homme, nommé Servientis, lui faisoit ses +harangues. Viole étoit cousin germain de la duchesse de Châtillon. + +Dans les notes secrètes qui font partie de la _Correspondance +administrative de Louis XIV_ (Depping, t. 2, p. 54), on le désigne +sous le titre de président de la quatrième chambre des enquêtes, et on +dit de lui: «Esprit actif, inquiet, entreprenant, fougueux, +vindicatif, devoué aux intérêts de M. le Prince; s'est veu l'un des +chefs de la Fronde, et avec grand crédit dans le Parlement, que le +dépit d'avoir esté exclu de la charge de chancelier de la reine a +emporté dans l'espérance qu'il avoit de parvenir aux premières charges +de l'Estat, et donnant tout à sa haute ambition; s'explique bien, a de +la fermeté dans ses résolutions et de grands biens que Lambert, de +l'espargne, luy a laissez ou procurez à charge, donnant selon +l'intérest du party où il s'est engagé; n'a point d'enfans de sa +femme, qui est une Vallée; beau-frère de M. du Boulay-Favin, parent à +cause d'elle de M. de Bouteville et de madame de Chastillon, avec +lesquels il a estroite liaison.» + +«Il semble qu'il passoit trop avant», dit Omer Talon (Coll. Michaud, +p. 274, 275); «il avoit esté toute sa vie (Retz, p. 69) un homme de +plaisir et de nulle application à son mestier.» Retz, qui lui met cela +sur le dos, ajoute qu'il avoit naturellement une grande timidité. En +effet ces jeteurs de hauts cris ne sont pas toujours intrépides. + +Viole fut l'un des conseillers de Mademoiselle; il joua un rôle actif +lors de la bataille du faubourg Saint-Antoine (Montp., t. 2, p. 267). + +Dans les conditions proposées en 1651 pour la paix par Gourville (V. +La Rochefoucauld, p. 477), on voit à son nom: «Permission de traiter +d'une charge de président à mortier ou de secrétaire d'État, parole +que ce sera la première, et une somme d'argent dès l'heure pour lui en +faciliter la récompense.» + +Ce qui ne fut pas accordé. Il dut aller en Hollande l'année suivante +(Lenet, p. 613). Il revint bientôt; mais en 1654 il est sacrifié tout +à fait. Voyez (Bibl. nat., _Catalogue hist._, t. 2, nº 3208) l'«_arrêt +de la cour du Parlement rendu toutes les chambres assemblées, le roi +séant et président en icelle, contre les sieurs Viole, Le Net, le +marquis de Persan, Marsin et autres adhérents du prince de Condé_». +(27 mars 1654.) + +Les Espagnols lui payèrent la valeur de ses charges perdues (Montglat, +p. 343; 1659).] + +[Note 105: Je demande la permission de ne pas faire le portrait en +pied de Louis XIV. L'histoire d'aucun roi n'est aussi longue, aussi +intéressante, aussi littéraire, aussi variée; mais, bien que cette +histoire ne soit pas encore écrite, on ne s'étonnera pas si je ne +l'attaque point. Quelques petites touches suffisent pour ce que ce +volume réclame. D'abord, Louis XIV, c'est le type du roi. Voyez-le à +son baptême; il a cinq ans tout au plus (Montglat, p. 136): + +«On le mena, au sortir de la chapelle, dans la chambre du roi, qui lui +demanda comme il avoit nom. Il répondit: «Louis XIV.» Sur quoi le roi +répliqua: «Pas encore! pas encore!» + +En amour, il a commencé par n'être qu'un homme. Plus tard, ç'a été le +roi et le roi absolu. D'abord, il a soupiré; comme un autre, il a été +galant, tendre, passionné, mélancolique; il a rimé pour les belles, ou +il s'est fait faire des chansons en leur honneur. Certainement il a +aimé mademoiselle Mancini et La Vallière. C'est Joseph de Maistre qui +a dit (_Lettres_, t. 1, p. 73, 2e édition): «La maîtresse d'un roi +marié est une coquine comme celle d'un laquais.» Peut-être a-t-il +raison en bonne morale; mais, ô rigoriste! mademoiselle de La Vallière +ne sera jamais une coquine. + +On auroit quelque peine à dresser complète la liste de toutes les +personnes que Louis XIV a recherchées. + +«Le roi étoit galant, mais souvent débauché; tout lui étoit bon, +pourvu que ce fussent des femmes.» (Madame, 24 décembre 1716.) + +Aussi plusieurs de celles qu'il a favorisées sont-elles restées +inconnues. Il y avoit dans le nombre des filles de jardinier: n'a-t-on +pas voulu y joindre une négresse? Mais, sans interroger bien +rigoureusement le secret des Mémoires, on citera madame de Beauvais, +la comtesse de Soissons, la connétable Colonna, La Vallière, Madame +peut-être, mademoiselle de Laval, madame de Soubise, qui à vingt-neuf +ans avoit huit enfants et restoit belle; madame de Montespan, la belle +Ludres, madame d'Heudicourt, madame de Monaco, mademoiselle de la +Motte-Argencourt, mademoiselle de Fontanges et la comtesse d'Armagnac. + +Bussy n'a pas dit de mal du roi si les _Alleluia_ ne sont pas de lui. +Par avance, expliquons le nom que le roi porte dans ces Alleluia. On +l'y nomme _Deodatus_. Louis XIV s'appeloit en effet Dieudonné, et +toute la France le savoit. Que de fois le voit-on désigné sous ce nom +dans les écrits du temps! En voici quelques-uns (nous citons les +numéros du Catalogue de la Bibliothèque nationale, t. 2): + +840. _Le vrai politique, ou l'homme d'État désintéressé, au roi_, +Louis XIV, _surnommé Dieudonné_. Paris, F. Noël, 1649, in-4. (Pièce.) + +1421. _De fortunatis Ludovici Adeodati XIV, Francorum et Navarræ régis +christianissimi, natalitiis_, etc., par Bernard. (1650.) + +1450. _Les frondeurs victorieux et triomphants sous le règne de Louis +XIV dit Dieudonné_. (1650.) + +Voy. encore, 3358 (2 fois) en 1660, pour le mariage, et 3498. +_Panégyrique de_ =Louis Dieudonné=, 1663, Bilaine, in-12.] + +[Note 106: George Digby. Tallemant des Réaux (chap. 359) dit qu'il +s'appeloit Kenelm Digby, qu'il étoit resté fidèle à Charles 1er, qu'il +étoit venu en France avec la reine, qu'il avoit épousé Venetia +Anastasia, fille d'Edouard Stanley; qu'il avoit un esprit singulier, +qu'il aimoit la peinture et recherchoit la pierre philosophale. + +Il aima tendrement sa femme. Lorsqu'elle tomba malade, il la fit +peindre sans cesse pour conserver toutes ses images, Vigneul de +Marville (t. 1, p. 252) est garant de ce détail: + +«M. Digby, étant à Paris, prenoit plaisir à montrer le portrait en +miniature de feue madame la comtesse Digby, son épouse, l'une des plus +belles femmes de son tems, _ipso sese solatio cruciabat_. Il racontoit +que, pour maintenir sa beauté et une fraîcheur de jeunesse, il lui +faisoit manger des chapons nourris de chair de vipère; en quoi (à ce +qu'il disoit) il avoit parfaitement réussi. Cependant, soit que cette +nourriture ne fût pas saine, et que ce qui est bon à conserver la +beauté n'est pas propre à conserver la santé et la vie, ou bien que +l'heure de madame Digby fût venue, elle mourut encore assez jeune, et +lorsqu'on y pensoit le moins. On dit qu'elle avoit eu quelque +pressentiment de sa mort, et qu'elle pria M. Digby, qui étoit obligé +de sortir pour quelque affaire, de revenir au plutôt, parcequ'elle +avoit dans l'esprit qu'elle mourroit ce jour-là. En effet, M. Digby +étant de retour, la trouva morte, et la fit peindre en cet état, où, +pour la consolation de ceux qui la regardent, le peintre a eu +l'adresse de ne la représenter qu'un peu endormie.» + +«Anne Digby, fille du comte de Bristol et femme de Robert Spencer, +comte de Sunderland, avoit toutes les grâces du corps et de l'esprit.» +(1662.--_Mém. de M. de ***_, p. 569.) + +Les Mémoires du duc d'York parlent du comte de Bristol. Pendant la +Fronde il combattit parmi les défenseurs de la cour (1650--Mott., t. +4, p. 99). Il avoit inventé une poudre de sympathie qui paroît n'avoir +été composée que de gomme arabique et de sulfate de fer, et qu'il +regardoit comme une panacée universelle. Il a même composé un +_Discours sur la poudre de sympathie pour la guérison des plaies_ +(Paris, 1658, 1662, 1730, in-12). + +Furetière parle de la poudre de sympathie dans _le Roman bourgeois_ +(édit. elzev., p. 174). + +Le comte de Grammont (_Mémoires_, ch. 9) retrouve Digby en Angleterre: + +«Le comte de Bristol, ambitieux et toujours inquiet, avoit essayé +toutes sortes de moyens pour se mettre en crédit auprès du roi. Comme +c'étoit ce même Digby dont Bussy fait mention dans ses annales, il +suffira de dire qu'il n'avoit pas changé de caractère.»] + +[Note 107: Charlotte de Valençay d'Étampes, née en 1597. C'est la +mère de Sillery. Elle avoit épousé le fils du chancelier de +Sillery-Brulart, mort en 1640. Elle fut belle long-temps, mais +toujours extravagante. À la mort de son mari, elle fait l'Artémise. +Plus tard, à cinquante-huit ans, elle se donna un mari de conscience +qui semble avoir été Goulas, l'intendant de Gaston. «Jamais, dit +Tallemant (t. 1, p. 468), il n'y eut une si grande friande.» + +Madame de Pisieux ou Puysieux étoit soeur d'Éléonore d'Étampes de +Valençay (1589-1651), archevêque de Reims, hardi voleur, hardi viveur, +un archevêque à citer pour les protestants. À son lit de mort, il dit +au confesseur (Tallemant des Réaux, t. 2, p. 459): «Le diable emporte +celui de nous deux qui croit rien de ce que vous venez de dire!» Il +n'en avoit pas moins béni les bonnes femmes dans son église. Madame de +Pisieux étoit soeur aussi du cardinal Achille de Valençay, mort en +1646, «fier et brave» homme qui avoit été bon militaire pendant +long-temps. Devenue vieille, elle fut la confidente de Mademoiselle +(Montp., t. 4, p. 159). On la chargea de préparer les voies, en 1671, +pour marier la princesse avec le comte de Saint-Paul. + +Elle avoit grand air et une manière d'autorité qu'elle ne suspendoit +même pas pour se satisfaire en boutades. Son esprit étoit vif, mais +bizarre et fatigant. Lorsqu'elle meurt (8 septembre 1677), madame de +Sévigné écrit: «Nous en voilà délivrés! Ne trouvez-vous pas, Madame, +qu'elle contraignoit un peu trop ses amis? Il falloit marcher si droit +avec elle!» + +Saint-Simon a mis son mot dans cette histoire (t. 4, p. 375): «Madame +de Puysieux, veuve dès 1640, ne mourut qu'en 1677, à quatre-vingts +ans, avec toute sa tête et sa santé. C'étoit une femme souverainement +glorieuse, que la disgrâce n'avoit pu abattre, et qui n'appeloit +jamais son frère le conseiller d'État que: Mon frère le bâtard. On ne +peut avoir plus d'esprit qu'elle en avoit, et, quoique impérieux, plus +tourné à l'intrigue.»] + +[Note 108: Brienne, fils d'Antoine de Loménie, seigneur de la +Ville aux Clercs, secrétaire d'État nommé par Anne d'Autriche à la +place de Chavigny. + +Il meurt le 5 novembre 1666, à soixante et onze ans, et laisse des +Mémoires. + +Son fils (Brienne le jeune) est l'un des personnages les plus curieux +du XVIIe siècle; mais il nous entraîneroit beaucoup trop loin si nous +nous occupions de lui.] + +[Note 109: Quel d'Aubigny? Le _Dioclès_ de Somaize (t. 1, p. 140), +ami de Beroé, qui «chante bien et a tousjours après luy deux ou trois +musiciens?» Le père de d'Aubigny, l'ami de Saint-Evremont, l'amant de +madame des Ursins? C'étoit (Saint-Simon, t. 4, p. 177) un procureur au +Châtelet. Un d'Aubigny rattaché à la famille d'Agrippa d'Aubigné, +comme celui qui fut évêque de Noyon, puis archevêque de Rouen, quand +madame de Maintenon fut reine? L'abbé d'Aubigny, de la maison de +Stuart, chanoine de Paris, oncle du duc de Richmond, ami de Retz? Un +des trente-six gentilhommes du roi (1669)? Charles Bidault d'Aubigny, +gentilhomme de Monsieur en 1661? Le d'Aubigné qu'on dépêcha sous la +Fronde à la princesse douairière (Lenet, Coll. Michaud, p. 234, 243)? +Ce doit être ce dernier; mais La Chesnaye des Bois (t. 1, p. 493) dit +avec raison: «Il n'y a presque point de province en France où l'on ne +trouve des gentilshommes du nom d'Aubigné et d'Aubigny; ils ont tous +des armes différentes.» + +Louis XIV ne simplifia pas la question lorsqu'il créa duchesse et +pairesse d'Aubigny mademoiselle de Kéroualles, la maîtresse de Charles +II (en décembre 1673).] + +[Note 110: Anne de Gonzague-Clèves, comtesse palatine du Rhin. +Fille de Charles de Gonzague-Clèves, duc de Nevers, née en 1616, elle +épouse (1639) Henri II, duc de Guise, se sépare, se remarie en 1645 à +Édouard de Bavière, comte palatin du Rhin. Restée veuve en 1663, elle +meurt le 6 juillet 1684. + +Les amateurs du style magnifique et des grands éloges n'ont qu'à +relire l'oraison funèbre que Bossuet lui a faite. Les politiques +chercheront dans les mémoires du temps la trace des manoeuvres par +lesquelles elle s'est signalée pendant la régence d'Anne d'Autriche. +En 1661, madame de Navailles, dame d'honneur, lui fit une rude guerre +(Mottev., t. 5, p. 117) pour l'empêcher de jouir de tous les +priviléges attachés à sa charge de surintendante de la maison de la +reine. À la mort de Mazarin, la Palatine quitte sa charge, que l'on +donne à la comtesse de Soissons. L'inébranlable madame de Navailles +continue sa guerre. Affaire sérieuse s'il en fut: + +«Le roi, dont les intentions étoient droites, ayant écouté les raisons +de part et d'autre, régla les fonctions de la surintendante et de la +dame d'honneur. Il donna à la première les honneurs de présenter la +serviette, de tenir la pelote et de donner la chemise, avec le +commandement dans la chambre et les sermens, et tout le reste à la +dame d'honneur, c'est-à-dire servir à table, la préférence dans le +carrosse et dans le logement.» Le lendemain, mille autres querelles. +Le comte de Soissons appelle en duel le duc de Navailles (pour la +serviette)--Refus: la cour applaudit; les mazarins baissent; le roi +exile le comte. Ah! la belle chose que l'intérieur d'un palais! + +On a dit (Montp., t. 4, p. 62) qu'en 1658, à quarante-trois ans, elle +rendit au duc d'Anjou le service que madame de Beauvais rendit à Louis +XIV. Ses mémoires sont apocryphes et sont l'oeuvre de Sénac de +Meilhan. M. Cousin (_Histoire de madame de Sablé_) ne pouvoit se +dispenser de faire revivre cette femme célèbre. Somaize (t. 1, p. 290) +l'appelle _Pamphilie_: + +«Pamphilie, estant l'honneur de son sexe, mérite bien d'estre mise au +rang de tout ce qui se trouve d'illustres prétieuses. C'est une +princesse formée du sang des demy-dieux, et que la nature mit si +advantageusement en oeuvre qu'elle fut plus belle que la mère des +amours, et qu'elle égalle encore ce qui se peut voir de plus charmant. +Elle a pour soeur une celèbre reyne qui a eu l'honneur de recevoir +deux fois le sceptre des Sarmates (les Polonais), qu'elle rend tous +les jours doublement sujets par sa beauté et par le rang de +souveraine. Si elle ne fait pas briller la blancheur de son beau front +sous le riche et majestueux tour d'un diadème, ce n'est pas qu'elle en +ait esté moins digne, mais que la fortune, qui craignoit de rendre son +empire plus grand que le sien, ne put se résoudre à la placer dessus +le trône. Pamphilius (le prince palatin), l'un des plus considérables +héros qui habitent vers le Rhin et le Danube, a profité du caprice de +cette déesse des événemens, ayant, par son mérite, trouvé le moyen de +s'insinuer dans le coeur de nostre héroïne, de qui tant d'aultres +coeurs avoient en vain voulu estre les victimes, et d'estre en un +mot l'heureux espoux de la plus belle moitié du monde. Elle a esté +long-temps l'un des mobiles de toutes les actions de la cour du grand +Alexandre, joignant les lumières de son bel esprit à celles de ses +premiers ministres pour la conduite des plus importantes affaires. +Alors les Muses latines et françoises prenoient plaisir d'y establir +leur Parnasse en sa faveur, n'y ayant personne qui en connust mieux +les talens et qui les accueillist plus obligeamment que la divine +Pamphilie. Il y avoit aussi une forte émulation entr'elles à qui +auroit l'honneur de se rendre plus agréable à son esprit; mais ce +bonheur fut le précieux partage de celle qui avoit le docte et +l'ingénieux Rodolphe (M. Robinet) pour son père, l'un de nos premiers +historiographes. Le sort de cette Muse causa tant de jalousie à +plusieurs autres, qu'elles se retirèrent de despit et de honte, et la +laissèrent dans une paisible jouissance de l'honneur qu'elle s'estoit +acquis, et qui ne donna pas aussi peu d'ombrage à celle qui s'estoit +consacrée au service de la princesse Nitocris (la duchesse de +Nemours).» + +Elle fut aimée du duc de Guise (Montp., t. 2, p. 116) lorsqu'il étoit +archevêque de Reims. Retz la juge à notre point de vue particulier (p. +97): «Madame la Palatine estimoit autant la galanterie qu'elle en +aimoit le solide. Je ne crois pas que la reine Élisabeth d'Angleterre +ait eu plus de capacité pour conduire un estat. Je l'ai veue dans la +faction, je l'ai veue dans le cabinet, et je lui ai trouvé partout +également de la sincérité».] + +[Note 111: Cet évêque est l'ancien P. Faure, agent de la cour, ami +du P. Berthod pendant la Fronde, puis évêque de Glandèves, et, en 1653 +(Berthod, p. 389), évêque d'Amiens. + +En 1656 Mademoiselle (t. 3, p. 80), le traite fort bien: «C'est un +prélat qui a beaucoup d'esprit, et, quoiqu'il ait été cordelier, il +n'a rien qui tienne du moine; il a été long-temps à la cour.»] + +[Note 112: Ouvrez nos bons recueils, la _Biographie universelle_ +d'abord: où est l'article de l'abbé Fouquet? Voilà Fouquet son frère; +mais lui-même, où est-il? Et demandez à bien des gens s'ils le +connoissent, on répond: «Fouquet? eh! oui, le surintendant, les +nymphes de Vaux, le procès fameux; nous ne connaissons que cela: + + Jamais surintendant, etc., + +Ou encore: + + ..... Oronte est malheureux. + +--Très bien; mais ce n'est pas cela l'abbé Fouquet.--Ma foi, qui +étoit-ce?» C'étoit un homme avec qui nul ne plaisantoit; c'étoit le +chef de la famille, le conseil d'abord, le patron, le soutien de son +frère Nicolas; c'étoit le bras droit de Mazarin, c'étoit le ministre +lui-même, l'homme puissant, le roi de France; et cela n'a pas duré +qu'un jour. J'adjure les biographies de ne plus passer son nom sous +silence. Bussy les instruira si elles ne savent que dire. + +Déjà nous en avons parlé incidemment dans quelques notes (page 65, par +exemple); Mademoiselle elle-même atteste son pouvoir et la terreur de +son nom. + +Basile Fouquet, abbé de Barbeaux et de Rigny, disparut de la scène +avec son frère; il mourut silencieusement en 1683. Il avoit commencé +avec éclat. + +Il s'attaque à Retz. Guy Joly et Retz lui-même racontent comment il se +chargea, si on le vouloit, d'enlever, d'assassiner, de saler le +coadjuteur. Pour un homme d'Église, cela est bien oriental. On +nourrissoit publiquement (Retz, p. 481) chez la portière de +l'archevêché ses deux bâtards, ou plutôt deux de ses bâtards. + +Il avoit aidé Vardes à se marier (Montp., t. 3, p. 76). Le président +de Champlâtreux travailloit à empêcher le mariage; l'abbé Fouquet et +Candale envoient des troupes chez lui et le mettent aux arrêts. On +poussa des cris dans la famille, mais le mariage eut lieu. Et de +trois. «Il entretenoit à ses dépens cinquante ou soixante personnes, +la plupart gens de sac et de corde, qui lui servoient d'espions et le +faisoient craindre.» (Gourville, p. 524). + +Nous allons le voir casser tout chez madame de Châtillon. Mademoiselle +de Montpensier atteste la vérité de cette scène extraordinaire (t. 3, +p. 296) et s'indigne contre tant d'audace. Elle nomme le chef de ses +_braves_ (t. 3, p. 416) Biscara, officier des gardes de Mazarin. Que +faire contre un tel homme? Un jour le gardien de la Bastille +témoignoit son étonnement à la vue d'un lévrier qui se trouvoit dans +la cour, et demandoit pourquoi il étoit là. «C'est, lui répondit un +prisonnier, parcequ'il aura mordu le chien de l'abbé Fouquet.» + +Fouquet lui-même, le surintendant, craignoit bien son frère; il +écrivit dans ses instructions secrètes: «Si j'estois mis en prison et +que mon frère l'abbé, qui s'est divisé dans les derniers temps d'avec +moi mal à propos, n'y fust pas et qu'on le laissast en liberté, il +faudroit doubler qu'il eust esté gagné contre moi, et il seroit plus à +craindre en cela qu'un autre.» + +C'est ici le lieu de transcrire un long passage des Mémoires de +Mademoiselle (t. 3, p. 411); il est d'une grande valeur pour nous. +Elle le date de 1659, mais la date ne sauroit être toujours admise +sans réserve dans ces mémoires. «Madame d'Olonne alloit en masque tous +les jours avec Marsillac, le marquis de Sillery, madame de Salins et +Margot Cornuel. Le marquis de Sillery avoit été amoureux de madame +d'Olonne; en ce temps-là il n'étoit que confident. Cette troupe alloit +s'habiller chez Gourville; elle n'osoit le faire chez madame d'Olonne +à cause de son mari. Le comte de Guiche continuoit sa belle passion +pour elle, et l'abbé Fouquet, qui étoit enragé contre tous les deux, +s'avisa de les brouiller et de s'en venger par là. Il obligea le comte +de Guiche à demander à madame d'Olonne les lettres de Marsillac +lorsqu'il se verroit un moment mieux avec elle; ce qu'il fit. Elle les +lui donna: le comte de Guiche les mit entre les mains de l'abbé +Fouquet, qui d'abord les montra à madame de Guéménée, afin qu'elle en +parlât au Port-Royal, et que cela allât à M. de Liancourt, pour le +dégoûter de lui donner sa petite-fille; il les montra aussi au +maréchal d'Albret, qui alla trouver M. de Liancourt, comme son parent +et son ami, pour l'avertir de l'amitié qui étoit entre madame d'Olonne +et M. de Marsillac; et je crois même qu'il avoit pris quelques unes de +ces lettres. M. de Liancourt lui dit: «Je m'étonne que vous, qui êtes +galant, soyez persuadé que l'on rompe un mariage sur cela. Pour moi, +qui l'ai été, j'en estime davantage Marsillac de l'être, et je suis +bien aise de voir qu'il écrit si bien. Je doutois qu'il eût tant +d'esprit. Je vous assure que cette affaire avancera la sienne.» Je +crois que le maréchal d'Albret fut étonné de cette réponse. Les +médisants disoient qu'il avoit fait cela autant pour plaire à l'abbé +Fouquet que pour donner un bon avis à M. de Liancourt. Véritablement, +si l'abbé Fouquet eût pu réussir à rendre ce mauvais office à +Marsillac de rompre son mariage, il ne lui en pouvoit pas faire un +plus considérable, puisque par là il lui pouvoit faire perdre +cinquante mille écus de rente, avec une maison à la campagne, +admirable et renommée par tout le monde à cause de ses eaux (cette +maison s'appelle Liancourt), et une autre maison fort belle à Paris, +surtout une fille fort bien faite. Rien n'égaloit ce parti, et, ce qui +rendoit cette affaire agréable, c'est que M. de Marsillac n'en avoit +obligation à personne qu'à M. de Liancourt, qui l'a choisi par amitié, +parcequ'il étoit son petit-neveu et qu'il voyoit que la maison de La +Rochefoucauld n'étoit pas aisée. Il la voulut rétablir par ce mariage, +dont la conclusion fut hâtée à cause des avis que donna le maréchal +d'Albret. Il se fit cinq ou six mois après. On tira la fille du +Port-Royal, où elle avoit été élevée. Comme l'abbé Fouquet vit que +cela n'avoit pas réussi, il porta à M. le cardinal toutes les lettres +que Marsillac avoit écrites à madame d'Olonne. Il prétendoit qu'il +avoit écrit contre le respect dû à Leurs Majestés, et qu'il y en avoit +aussi qui ne plaisoient pas à M. le cardinal. Marsillac en eut +connoissance, et prit avis de ses amis de ce qu'il avoit à faire. On +lui conseilla de tirer de madame d'Olonne les lettres du comte de +Guiche, ce qu'il fit. Aidé du marquis de Sillery, lequel reprocha à +madame d'Olonne ce qu'elle avoit fait pour se raccommoder avec le +comte de Guiche, il l'obligea de lui donner ses lettres. Le marquis de +Sillery les porta à M. le cardinal. Il y en avoit une où il parloit de +Monsieur et de la reine, et il disoit: «J'ai fait tout ce que j'ai pu +pour résoudre l'enfant à être votre galant; il en avoit assez d'envie, +mais il craint la bonne femme.» Ces termes parurent assez familiers, +et, comme tout se sait, cela fut bientôt public.»] + +[Note 113: _L'Estat de la France_ pour 1649 le dit gouverneur de +Péronne, de Montdidier et de Roye, «naguère grand-prévost de l'hostel +et mareschal de camp». + +Il avoit fait son chemin pendant la guerre civile. On voit ici, et, à +l'article de Foucault, on a vu ce qu'étoient alors les gouverneurs de +places. On se croiroit à la fin de la Ligue. Louis XIV est attendu. + +D'Hocquincourt aima d'abord madame de Montbazon. + +Dans l'affaire dont Bussy donne les détails, Montglat (p. 309) indique +bien le rôle que Mazarin fit jouer à la maréchale pour venir à bout de +son mari. + +D'Hocquincourt, après avoir vendu chèrement sa soumission, se dépita, +se jeta dans Hesdin et passa aux Espagnols. Il mourut bientôt à +Dunkerque. Pas de pitié pour ces gens-là.] + +[Note 114: On cite Simon de Wignacourt, croisé en 1190; Aloph de +Wignacourt, grand-maître de l'ordre de Malte en 1601, et Adrien, +grand-maître en 1690 (V. Henry-J.-G. de. Milleville, 1845). Le +portrait d'Aloph ou Olaf (1569-1609) est le meilleur portrait du +Caravage. Dangeau (23 août 1690) a parlé d'Adrien. + +Notre Wignacourt est Vignacourt d'Orvillé, Picard (d'argent à trois +fleurs de lis de gueules au pied nourri); en 1652 (Montp., t. 2, p. +327) d'Hocquincourt l'avoit déjà envoyé pour s'entendre avec les chefs +de la Fronde. Est-ce lui que la cour envoie en Allemagne dans le +courant de 1656 (Aubery, _Vie de Mazarin_, deuxième édit., t. 3, p. +150; et Quincy, _Hist. milit. de Louis XIV_, t. 1, p. 216) pour +empêcher les électeurs de fournir des troupes à l'Espagne?] + +[Note 115: Lorsque Charles II courtise madame de Châtillon, il est +question de lui faire épouser Mademoiselle (Montp., t. 2, p. 148). +Rétabli sur le trône (Mottev., t. 5, p. 83), il refuse Hortense +Mancini et cinq millions. Il «ne cédoit à personne (Mém. de Grammont, +ch. 6) ni pour la taille ni pour la mine. Il avoit l'esprit agréable, +l'humeur douce et familière.» Charles II promettoit beaucoup, ce fut +un triste sire. + +Il «étoit d'une complexion tendre et fort galant; aussi toutes les +belles de sa cour firent-elles des entreprises sur son coeur. Celles +qui eurent le plus de part à sa tendresse furent Barbe de +Saint-Villiers, femme de Roger Pulner, comte de Castle-Maine, en +Irlande (depuis comtesse de Southampton, et enfin duchesse de +Cleveland); Françoise-Thérèse Stuart, veuve de Charles Stuart, duc de +Richmond et de Lenox (_Mém. de M. de ***_, p. 562); Mademoiselle de +Quervalle, baronne de Petersfield, comtesse de Farsam, duchesse de +Portsmouth, et madame Nelguin, qui avoit vendu des oranges» (_Ibid._, +p. 568). + +Macaulay a dit la vérité sur le compte de ce vilain monarque.] + +[Note 116: Claire-Clémence de Maillé, fille du maréchal de Brézé, +mariée le 11 février 1641 au grand Condé, qui n'en vouloit pas et qui +ne l'aima jamais. Elle montra du courage pour le défendre en 1650. + +Délaissée, elle eut des amants. Mademoiselle (t. 2, p. 51) cite, en +1649, Saint-Mesgrin. En 1671, un de ses valets de pied, Duval, et un +page, Rabutin, qui apparemment jouissoient de ses bonnes grâces, +mettent l'épée à la main l'un contre l'autre; elle accourt, elle est +blessée. Toute la cour retentit de l'esclandre. Rabutin s'enfuit; il +s'éleva aux premiers honneurs de l'armée impériale en Hongrie +(Saint-Simon, _note à Dangeau_, t. 4, p. 479). À partir de ce moment, +madame la princesse fut enfermée à Châteauroux; son fils lui cacha la +mort de Condé. Elle mourut le 16 avril 1694 (Dangeau, 18 avril). + +Madame de Motteville (t. 4, p. 80) lui a rendu quelque justice: «La +douleur l'avoit embellie... Elle avoit des qualités assez louables; +elle parloit spirituellement quand il lui plaisoit de parler, et, dans +cette guerre (de Bordeaux), elle avoit paru fort zélée à s'acquitter +de ses devoirs. Elle n'étoit pas laide: elle avoit les yeux beaux, le +teint beau et la taille jolie. Sans se faire toujours admirer de ceux +qui la conduisoient et de ceux qui étoient auprès d'elle, elle a du +moins cet avantage d'avoir eu l'honneur de partager les malheurs de M. +le Prince.»] + +[Note 117: Boligneux est une «paroisse avec titre de comté, dans +la Bresse». (Expilly, t. 1, p. 717.) + +Madame de Sévigné parle (31 juillet 1680) de Louis de La Palu, comte +de Boligneux, cousin de M. de la Trousse; ailleurs (15 septembre +1677), elle dit: «La vieille Boligneux, qui étoit ma tante.» + +Il y avoit en 1690 un régiment de Boligneux dans l'armée de Boufflers +(Dangeau, 16 septembre 1690). + +Saint-Simon dit de Bouligneux, lieutenant-général, tué devant Verne en +1704 (t. 4, p. 384), que c'étoit un homme «d'une grande valeur, mais +tout à fait singulier».] + +[Note 118: «On dit que messieurs de La Feuillade ne sçauroient +prouver qu'ils soient venus des anciens vicomtes d'Aubusson, ni même +que le grand-maître cardinal d'Aubusson fût de leur maison. Je laisse +à examiner ce fait aux généalogistes.» (Am. de La Houssaye, t. 1, p. +131.) + +Et moi aussi. La Feuillade (François d'Aubusson) étoit neveu de +l'archevêque d'Embrun, dont on se moqua si souvent à la cour. Il étoit +un peu couard. Bussy raconte dans ses Mémoires manuscrits (cabinet de +M. Montmerqué) qu'il ne fut pas très satisfait de ce que l'_Histoire +amoureuse_ contenoit sur son compte. Il avoit été compagnon d'armes et +ami de Bussy. Il fut lié avec Fouquet; il l'avertit de sa prochaine +disgrâce (Mottev., t. 5, p. 140). + +Ce fut le favori de Louis XIV quand Lauzun fut frappé de déchéance. À +chaque page, dans les _Etats du comptant_ (Archives nat., sect. hist., +carton K; p. 120, nº 12), il est question des gratifications que le +roi lui accorde; il les payoit en adulations byzantines. La place des +Victoires est une place de son fait. + +Sur la fin de sa vie, Louis XIV s'en dégoûta. Il mourut en septembre +1691, à soixante ans passés. Son père, qu'il n'avoit pas connu, étoit +mort au combat de Castelnaudary, en 1631. + +Saint-Simon lui attribue la plate réponse que le maréchal de Grammont +fit un jour à Louis XIV, lorsque le roi le surprit battant un valet. +La Feuillade avoit servi de confident dans l'histoire des amours de +mademoiselle de Fontanges.] + +[Note 119: Son père, François Annibal d'Estrées, marquis de +Coeuvres, maréchal de France, né en 1573, mourut à +quatre-vingt-dix-sept ans, le 5 mai 1670. + +Tallemant (t. 1, p. 383) dit qu'il étoit dissolu au dernier point, +ayant, selon le bruit public, couché successivement avec ses six +soeurs. Il eut en premières noces 1º le marquis de Coeuvres, 2º le +comte d'Estrées, 3º l'évêque de Laon, et en secondes noces le marquis +d'Estrées. + +Il étoit fils d'Antoine d'Estrées, premier baron du Boulonnois, et +neveu de la «charmante» Gabrielle. Il avoit épousé la fille de +Montmor, trésorier de l'épargne, veuve du maréchal de Thémines. La +satire 3 de Régnier lui est dédiée. + +Son fils aîné, en 1648, sert en Catalogne avec le titre de maréchal de +camp. + +En 1615, le père est maître de la garde-robe de Monsieur, qui est bien +jeune alors; il fut employé dans les ambassades, à Bruxelles, pour +enlever le prince de Condé (Fontenay-Mareuil, t. 1, p. 21), et surtout +à Rome, où il montra de l'habileté. Ses Mémoires sont intéressants +pour l'histoire diplomatique. + +C'est lui qui, avec le marquis de Rambouillet, est le premier des +jeunes gens de la cour roulant carrosse sous Henri IV (Tallem., t. 1, +p. 112). + +Le marquis de Coeuvres fut fiancé en 1647 (Mottev., t. 2, p. 216) +avec mademoiselle de Thémines, fille de la seconde femme de son père. +Il fit partie de l'assemblée de la noblesse en 1649 (Mottev., t. 3, p. +272), réunie pour combattre les prétentions de La Rochefoucauld et de +quelques autres. Il se battit en duel avec Plessis-Chivray, frère de +la maréchale de Grammont. Ce fut «un des plus beaux combats de la +Régence» (Tallem., t. 4, p. 435); il n'y eut pas de raillerie. En 1650 +il est à Laon, place de son père (_Catal. de la Bibl. nat._, t. 2, +[histoire] nº 1632). En 1670 (Daniel, t. 2, p. 394) il est colonel du +régiment d'Auvergne. + +Le comte d'Estrées, son frère, fut maréchal de France; l'évêque de +Laon devint cardinal.] + +[Note 120: La date est précise. Si ce n'est que de l'appareil et +si elle ne rend pas la lettre authentique, au moins est-il impossible +de nier que dans tout ce qui précède et dans tout ce qui suit, Bussy +raconte avec une grande clarté et avec des détails fort intéressants +des faits qui ont une valeur véritable. L'histoire de la Fronde et du +ministère de Mazarin est éclairée, grâce à ce livre badin, d'une +lumière qui, sans l'_Histoire amoureuse_, lui manqueroit. Les +historiens qui ont souci de la tâche qu'ils se donnent ne peuvent +négliger, sans encourir de reproche, une source qui est, en certains +cas, unique, et qui est toujours bonne. Il ne faut pas que les grâces +trop raffinées du récit écartent la science sévère des enseignements +qui l'attendent dans ce livre. Nous croyons pouvoir déclarer, sans +crainte de rien donner à l'engoûment que l'annotateur a quelquefois +pour son texte, que l'ouvrage de Bussy-Rabutin peut prendre place +parmi les plus utiles mémoires écrits sur l'histoire du règne de Louis +XIV.] + +[Note 121: Nous ne paraphraserons pas cette indication rapide.] + +[Note 122: Je pense que ce M. de Vaux est un agent subalterne de +la police de l'abbé Fouquet ou un logeur du Marais.] + +[Note 123: C'est celle à qui, dans la lettre célèbre de madame de +Sévigné (1672), madame de Longueville demande des nouvelles de son +fils. Elle étoit soeur de madame de Montbazon. Catherine-Françoise +de Bretagne est morte le 21 novembre 1692. + +Tallemant (t. 4, p. 454) lui accorde du mérite. Elle savoit le latin: +«Les Vertus descendoient directement de François, comte de Vertus et +de Goello, baron d'Avaugour et seigneur de Clisson, de Champtocé, +etc., fils naturel de François II, duc de Bretagne, et d'Antoinette de +Maignelois, dame de Cholet.» + +Amie intime, et en tout temps, de madame de Longueville, elle cherche +à la réconcilier un jour avec La Rochefoucauld, un autre jour avec son +mari (1654, Montp., t. 2, p. 442). + +Elle resta demoiselle, ne put vivre chez sa mère, qui étoit trop peu +mère de famille, et alla d'abord chez madame de Rohan, puis à +Port-Royal. + +M. Victor Cousin lui a donné une place à côté de son amie.] + +[Note 124: On a attribué à tort à M. de Brégy les Mémoires de M. +de ***, qui ne semblent être qu'une compilation. C'étoit un pauvre +homme qui se croyoit important (Montp., t. 2, p. 318) et dont on +rioit, malgré ses ambassades en Pologne et en Suède. C'est son fils +sans doute qui, gouverneur du Fort-Louis, fut tué près de cette place +en 1689 (Quincy, t. 2, p. 174, et Dangeau, 14 juin 1689). + +Charlotte de Chazan, sa femme, née en 1619, morte le 13 avril 1695, +étoit fille du premier lit de madame Hébert, femme de chambre de la +reine-mère. Elle étoit «jolie, quoique brune et petite» (Tallem., 2e +édit., t. 7, p. 169). Sa gentillesse la fit nommer fille de la reine, +du dehors, c'est-à-dire non titrée, domestique. La reine l'aima tout +de suite et la combla de faveurs. Son esprit acheva sa fortune: il +étoit vif, élégant, coquet. Tallemant dit: «C'est la plus grande +façonnière et la plus vaine créature qui soit au monde.» Mais elle +plut à tout le monde et elle écrivit des lettres qu'on admira. La mère +«n'étoit ni muette (Mottev., t. 2, p. 74), ni philosophe, et n'étoit +guère écoutée.» La fille, bel esprit reconnu, épousa à seize ans +Léonor de Flesselles, comte de Brégy, qui aima ses servantes plus que +sa femme. Madame de Brégy devint dame d'honneur et amie de la personne +influente, madame de Motteville (Mottev., t. 3, p. 136). + +L'_Estat de la France_ pour 1649 donne la liste du service de la +reine-mère. + +Les dames sont: Madame la maréchale de Vitry, madame de Chaumont +(soeur du président de Bailleul), madame de Sainct-Simon +(belle-soeur du duc de Sainct-Simon), la marquise de Rosny, la +comtesse de Boesleau, madame de Chavannes, madame de Vaucelles, madame +de Bonoeil, madame de Vieux-Pont, madame de Brégy, madame la +présidente de Mortecelle et autres. + +Puis viennent les filles d'honneur, puis les femmes de chambre. + +Anne d'Autriche, dans son testament, lègue à madame de Brégy 30,000 +livres. Louis XIV fit plus encore pour elle. On voit dans les +registres secrets (_Corresp. admin._, t. 3) qu'il lui donne une fois +300,000 livres. Christine de Suède lui avoit donné 400,000 livres, +dit-on. Madame (lettre du 10 novembre 1719) croit savoir pourquoi: +«Elle a forcé madame de Brégy à des turpitudes, et celle-ci n'a pu se +défendre.» + +Madame de Brégy étoit très féconde et craignoit les grossesses. Loret +(15 novembre 1650) le fait entendre: + + Clorinde, ce dit-on, postule + Pour obtenir arrest ou bulle + Qui la dispense absolument + Obéir à ce sacrement + Qui fait qu'avec regret on couche + Quelquefois deux en une couche. + +En effet elle devint laide. + +Dans la mazarinade de: _La Vérité des proverbes de tous les grands de +la cour_, on lui fait dire: «Il n'y a si belle rose qui ne devienne +gratte-cul.» + +Mais son esprit lui resta; c'est cet esprit que Louis XIV aimoit. Il +paroît que lui-même (Choisy, p. 673) fit pour elle une chanson: + + Vous avez, belle Brégis... + +On a une lettre qu'il lui écrivit lorsqu'elle désira se séparer de son +mari (_Oeuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 19): + + «_À la comtesse de Brégi._ + + «À Fontainebleau, le 4 juin 1661. + +«Quand on sçait demander les choses d'aussi bonne grâce que vous +faites, et même des choses raisonnables, on n'importune jamais. Il ne +tiendra pas à moi que votre procès (contre M. de Brégy) ne finisse. Je +m'en expliquerai dans les termes que vous pouvez souhaiter; mais +souvenez-vous, une fois pour toutes, que votre respect m'offenseroit +si, dans les occasions, vous ne recouriez à moi avec la confiance que +mérite l'estime que j'ai pour vous.» + +Cette séparation fut une grande affaire, qui occupa long-temps Colbert +et Louis XIV (V. leurs lettres). + +Mazarin, dit-on, l'avoit aimée: «Le cardinal étoit amoureux d'une dame +qui étoit chez la reine. Je l'ai connue, elle logeoit au Palais-Royal, +et on la nommoit madame de Brégy. Elle étoit très belle, et beaucoup +de gens ont été amoureux d'elle; mais c'étoit une honnête femme; elle +a servi fidèlement la reine et a fait que le cardinal a mieux vécu +avec la reine qu'auparavant. Elle avoit beaucoup d'esprit.» (Madame, 1 +décembre 1717.) + +Madame de «Brégy, étant belle femme, faisoit profession, de l'être, et +même avoit l'audace de prétendre que ce grand ministre avoit pour elle +quelque sentiment de tendresse.» (1647; Mottev., t. 2, p. 221.) + +La comtesse de Brégy s'est peinte elle-même (en tête de ses _Oeuvres +galantes_; Leyde et Paris, J. Ribou, 1666): «Ma personne est de celles +que l'on peut dire plustost grandes que petites. Mes cheveux sont +bruns et lustrez; mon teint est parfaitement uny: la couleur en est +claire, brune et fort agréable; la forme de mon visage est ovale, tous +les traits en sont réguliers: les yeux beaux et d'un meslange de +couleurs qui les rend tout à fait brillants; le nez est d'une agréable +forme; la bouche n'est pas des plus petites, mais elle est agréable et +par sa forme et par sa couleur; pour les dents, elles sont blanches et +rangées justement comme le pourroient estre les plus belles dents du +monde. La gorge est assez belle, et les bras et les mains se peuvent +montrer sans trop de honte. Tout cela est accompagné d'un air vif et +délicat. Je suis propre et m'habille bien.» + +C'étoit véritablement un bel esprit. Benserade l'a choyée; elle +croyoit que c'étoit elle qui étoit l'héroïne du sonnet de Job: aussi +le défendit-elle (V. sa _Lettre à madame de Longueville_; Cousin, 2e +édit., p. 331). «_Belarmis_ (Somaize, t. 1, p. 38) est une prétieuse +qui vit en célibat, quoyque son mary soit encore vivant. Son esprit a +fait parler d'elle et l'a fait connoistre pour prétieuse, non +seulement parcequ'elle parle comme elles, mais encore parcequ'elle +écrit fort bien en vers et en prose. Sa demeure est dans le palais que +_Sénèque_ (Richelieu) a fait bastir dans le quartier de la _Normandie_ +(Saint-Honoré), au Palais-Royal. + +M. de Brégy mourut le 2 novembre 1712. Il est remarquable qu'un si +grand nombre de nos personnages aient mené la vie si longue. + +Madame de Brégy mourut, comme nous l'avons dit, en avril 1695. Dangeau +(12 avril) dit de la défunte: «Elle a laissé, en mourant, 250,000 +francs à Monsieur pour restituer; elle avoit eu cela d'un don que lui +avoit fait la reine-mère autrefois, qu'elle a prétendu un moment +injuste.» + +Et Saint-Simon (_Note à Dangeau_, t. 2, p. 135): «C'étoit une antique +beauté et un esprit, grande intrigante, et à qui, de la régence et de +la jeunesse de Monsieur, il étoit resté grande familiarité avec eux et +avec la reine-mère.» + +Il a raconté une plaisante aventure qui lui arriva autrefois à +Saint-Germain: Elle étoit sur son lit, le dos tourné vers la porte, +attendant un lavement. Sa femme de chambre ne venoit pas. Estoublon +passe par là, voit ce dos découvert, donne en silence le lavement et +disparoît. La femme de chambre arrive enfin; ni elle ni la dame +médicamentée n'y purent rien comprendre.] + +[Note 125: Edme lord Montaigu avoit été envoyé en France en 1628 +par la cour d'Angleterre pour s'entendre avec les princes et arranger +une conspiration (La Porte, p. 10). Il avoit fait connoissance, par le +canal de Buckingam, avec Anne d'Autriche, et lui avoit plu. En 1643 il +est son confident (Mottev., t. 2, p. 12, et Monglat, p. 141): Mazarin, +pour arriver au ministère «se servit de milord Montaigu, autrefois +créature de Châteauneuf, mais qui, depuis sa retraite à Pontoise, +avoit été gagné par la mère Jeanne, religieuse carmélite, soeur du +chancelier Séguier.» (_Mém. de M. de ***_, p. 455.) + +Pendant toute la Fronde, Montaigu fut très occupé: il s'étoit fait +catholique et étoit devenu abbé de Saint-Martin à Pontoise. Retz (p. +296, 357) et d'autres attestent son activité et son dévoûment à la +cause royale. + +C'est son fils que nous trouvons en 1649 gouverneur de Rocroy (_Estat +de la France_), qu'en 1653 il essaie en vain (Lenet, p. 615) de +défendre contre les Espagnols, et que nous voyons, en 1657, cornette +des chevau-légers du roi (Montp., t. 3, p. 217). Bussy parle de ce +Montaigu-là. + +Le père, milord de Montaigu, comme on disoit, resta jusqu'au dernier +moment l'ami de la reine-mère; elle alloit le visiter dans son abbaye +(Mott., t. 5, p. 18.--1659). Il conserva aussi un grand crédit sur le +ministre et sur la cour d'Angleterre. C'est lui qui, en 1660 (Mottev., +t. 5, p. 83), veut marier Charles II à Hortense Mancini; c'est lui qui +amène la reine Henriette à reconnoître pour sa belle-fille la femme du +duc d'Yorck, Anne Hyde de Clarendon. Il «n'avoit pas de désirs pour la +fortune, ses attachements étoient en France; la véritable piété +faisoit qu'il étoit désintéressé.» Il assista Anne d'Autriche à son +lit de mort (Montp., t. 4, p. 91, et Mottev., t. 5, p. 235.) + +Le fils, «le petit milord Montaigu» (Mottev., t. 5, p. 134), jouissoit +du crédit de son père en France, et y joignoit le sien auprès du roi +restauré d'Angleterre. Il devint ambassadeur d'Angleterre en France et +courtisa les dames de l'un et de l'autre pays. On le compte parmi les +galants de la très galante madame de Brissac. + + Pour contenter cette beauté, + L'ambassadeur a l'air trop fade. + +C'étoit donc, apparemment, un Anglois aux cheveux blonds. Il quitta +madame de Brissac en 1672 pour Elisabeth Wriothesley, comtesse de +Northumberland, soeur de l'héroïque lady Russell; il l'épousa, non +sans peine, en 1673; elle mourut à quarante-quatre ans, en 1690. + +Madame de La Fayette écrivit sur cela à madame de Sévigné: + +«On dit ici que, si M. de Montaigu n'a pas un heureux succès de son +voyage, il passera en Italie pour faire voir que ce n'est pas pour les +beaux yeux de madame de Northumberland qu'il court le pays.» (30 +décembre 1672.) + +Et le 13 avril 1673: «Montaigu s'en va; on dit que ses espérances sont +renversées; je crois qu'il y a quelque chose de travers dans l'esprit +de la nymphe.» + +Veuf, Montaigu épousa la folle duchesse d'Albemarle, qui ne consentit +à lui donner sa main et ses richesses que lorsqu'il se présenta en +grande pompe sous le nom et avec un appareil digne de l'empereur de +Chine. + +Lord Montaigu avoit été remplacé, comme ambassadeur, par le comte de +Sunderland, gendre de Digby. Tous nos amis sont casés. + +Le _British Musæum_ a été établi dans l'hôtel même de lord Montaigu. + +La soeur de lord Montaigu épousa le chevalier Hervey, qui a écrit un +poème latin sur le style épistolaire: + + Natura mulier, vir magis arte valet. + +C'est à elle que La Fontaine a dédié la 23e fable de son livre 12.] + +[Note 126: Recourons uns fois de plus à Mademoiselle (t. 3, p. +297): «Cette affaire (de la cassette des lettres prise chez l'abbé +Fouquet) se passa un peu devant que je revinsse à la cour (1658). Deux +ou trois mois après, madame de Brienne alla avec madame de Châtillon à +la Miséricorde, qui est un couvent du faubourg Saint-Germain. Elles +étoient au parloir, et madame Fouquet, la mère, y vint avec l'abbé. +Madame de Châtillon dit à madame de Brienne: «Ah! ma bonne, que +vois-je? quoi! cet homme devant moi!» Madame de Brienne et la Mère de +la Miséricorde lui dirent: «Songez que vous êtes chrétienne et qu'il +faut tout mettre aux pieds de Jésus-Christ.» La Mère de la Miséricorde +s'écria: «Au nom de Jésus, mon enfant, au nom de Jésus, regardez-le en +pitié!» + +Au nom de Jésus, je crois pouvoir affirmer que la Mère de la +Miséricorde faisoit là un métier auquel on donne un vilain nom. + +M. Henri Bordier (_Les Eglises et les Monastères de Paris_) ne cite +qu'un ancien couvent qui porte le nom de la Miséricorde: les +Hospitalières de la rue Mouffetard (p. 81), établies en 1656 pour +secourir les femmes pauvres.] + +[Note 127: Mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières sont les +soeurs du maréchal de Grammont. Le comte de Grammont (_Mém._, ch. +12) se fait dire par son frère: «La Saint-Chaumont, qui n'a pas, à +beaucoup près, le jugement aussi merveilleux qu'elle se l'imagine...» + +Elle servit son neveu Guiche dans son intrigue avec Madame (_Lettres +de Madame_, 30 septembre 1718). Elle étoit gouvernante des enfants de +Monsieur (La Fare), et avoit été, pour cette place, en concurrence +avec madame de Motteville (t. 5, p. 158; 1661). «La cabale favorite du +roi, composée de la comtesse de Soissons et de Fouilloux, fille de la +reine-mère, confidente et amie de cette princesse», la soutint. Elle +fut aussi demandée par Monsieur, grâce aux manoeuvres de +mademoiselle Chemerault, qu'il aimoit alors. + +«_Sinaïde_ (Somaize, t. 1, p. 223) est une prétieuse fort spirituelle +et fort sage, et qui écrit fort poliment en prose.»] + +[Note 128: Continuons l'histoire: «Cependant le prince de Condé ne +fit plus en France la même figure qu'il y avoit fait autrefois. Bien +loin de le voir mêlé dans les affaires, agissant par luy-même et se +rendant considérable par son crédit, nous ne le verrons plus que dans +une continuelle dépendance. Sur quoy l'on rapporte que, la duchesse de +Châtillon ayant fait des reproches à ce prince du peu de soins qu'il +prenoit de faire valoir son autorité, et luy ayant remontré qu'étant +prince du sang, il devoit tenir le rang qui étoit dû à sa dignité, ce +prince luy répondit: «Madame, je n'ignore pas ce que vous venez de me +représenter, et, assurément, je n'ay pas besoin qu'on m'invite à faire +valoir l'autorité qui est due à ma naissance. J'y serois assez porté +moi-même, si le roy étoit moins jaloux de son pouvoir et moins heureux +qu'il n'est; mais aussi, Madame, si vous connoissiez son humeur comme +je la connois, vous me parleriez d'une autre manière que vous ne +faites.» (Pierre Coste, p. 251.) + +Cela fut dit en 1660; mais le temps étoit passé des aventures +politiques, et madame de Châtillon dut bientôt se résigner à devenir +madame de Meckelbourg. + +En 1680 (Sévigné, 12 janvier), «madame de Meckelbourg est logée à la +rue Taranne, où étoit la Marans. Cela ne ressemble guère à l'hôtel de +Longueville.» + +En 1692, Abraham du Pradel (_le Livre commode_) la loge près de +Saint-Roch et lui donne le titre de _dame curieuse_, c'est-à-dire de +collectionneuse, de dame à beaux meubles, à tableaux, à colifichets. +Ce fut là son dernier logement. Lorsqu'elle meurt, Saint-Simon (t. 1, +p. 50). dit qu'elle logeoit dans une des dernières maisons près de la +porte Saint-Honoré. + +Elle avoit beaucoup aimé son frère Luxembourg; elle ne lui survécut +pas (Saint-Simon, t. 1, p. 84 et 144). + +M. de Meckelbourg étoit mort à La Haye en 1692. Madame de Meckelbourg +étoit restée l'amie de Monsieur (Saint-Simon, _note à Dangeau_, 24 +janvier 1695). En mourant elle laissa 4,000,000 encore, près de douze +millions d'aujourd'hui. + +«Ah! ne me parlez point de madame de Meckelbourg: je la renonce. +Comment peut-on, par rapport à Dieu et même à l'humanité, garder tant +d'or, tant d'argent, tant de meubles, tant de pierreries, au milieu de +l'extrême misère des pauvres dont on étoit accablé dans ces derniers +momens?» (Sév., 3 février 1695.)] + +[Note 129: Quand Vardes meurt (en août 1688), madame de Sévigné +écrit (3 septembre 1688): «Il n'y a plus d'homme à la cour bâti sur ce +modèle-là.» Vardes avoit été le type du gentilhomme de palais royal. + +Son père, en 1617, avoit épousé madame de Moret, ancienne maîtresse de +Henri IV (Jacqueline de Bueil, née vers 1580, mère, en 1607, d'Antoine +de Bourbon, comte de Moret, mariée en 1610 à Philippe de Harlay, comte +de Césy). + +Vardes s'appeloit René François du Bec Crespin (en Normandie). Je ne +l'aime pas beaucoup, pour ma part: il fut égoïste. Ses amours avec +madame de Roquelaure (Conrart, p. 250), et, plus tard, dans son exil, +avec mademoiselle de Thoiras, qu'il laissa dans l'embarras, ne parlent +pas en sa faveur. Madame de Sévigné (28 juin 1671 et 30 mars 1672) a +parlé de cette dernière liaison: «J'ai horreur de l'inconstance de M. +de Vardes; il a trouvé cette conduite dans le feu de sa passion, sans +aucun sujet que de n'avoir plus d'amour. Cela désespère, mais +j'aimerois encore mieux cette douleur que d'être quittée pour une +autre. Voilà notre vieille querelle. Il y a bien d'autres sujets sur +quoi je n'approuve pas M. de Vardes.» + +Vardes avoit épousé Catherine Nicolaï. «Le bruit courut partout qu'il +étoit impuissant, ce qui passoit pour une vérité parmi ceux qui ne le +connoissoient pas particulièrement; mais ceux qui le connoissoient +assuroient qu'il ne l'étoit pas, mais qu'il n'étoit pas fort +vigoureux, et que c'est ce qui avoit donné lieu à ce bruit. Sa femme +soutenoit à sa mère et à tous ses parents que tant s'en falloit que +cela fût, que même il étoit fort vert galant.» (Conrart, p. 252.) + +Le mariage eut lieu (V. Loret) le 19 septembre 1656. Mademoiselle de +Nicolaï, fille du premier président de la chambre des comptes et de +Marie Amelot, mourut en 1661. + +La fille de Vardes, Marie-Elisabeth du Bec, fut mariée en 1678 à Louis +de Rohan-Chabot. + +C'est pour son mariage avec mademoiselle de Nicolaï que Vardes fut si +vigoureusement aidé contre la famille par l'abbé Fouquet et Candale +(Montp., t. 3, p. 76). + +Jarzay l'avoit soutenu dans l'intrigue qu'il eut avec madame de La +Roche-Guyon. Veuf, il eut deux fois à refuser mademoiselle de La +Vallière: on la lui offrit avant l'exaltation; on la lui offrit encore +après la chute. Il avoit eu Ninon. Madame de Vardes, morte jeune, +avoit brillé à l'hôtel de Rambouillet (Walck., t. 1, p. 39). + +En 1650, Vardes est épris de madame de Lesdiguières (Retz, p. 206); en +1652, il combat dans le parti de la cour et a le poignet cassé à +Etampes (Conrart, p. 74). Tallemant (ch. 355) dit qu'il touchoit une +pension de 6,000 livres pour son beau dévoûment. + +De 1655 à 1678 (Daniel, t. 2, p. 312) il fut capitaine de la compagnie +des Cent-Suisses. Ce gentilhomme, si poli au Palais-Royal et au +Louvre, avoit quelque cruauté. Il fait couper le nez à Montandré, +auteur d'un libelle écrit contre madame de Guébriant, sa soeur +(Retz, p. 258); il se bat avec le duc de Saint-Simon pour un procès, +et il est vaincu (Saint-Simon, 1, p. 50). + +La _Gazette de France_ le montre, au mariage du roi, «lestement vestu, +à la teste des Cent-Suisses, aussi en habits neufs passementez d'or, +avec la toque de velours ondoyée de belles plumes, marchant, tambours +battant, sous leur enseigne, semée de fleurs de lys d'or.» + +Sa faveur étoit grande alors. Il étoit beau (de la tête au moins); il +se crut autorisé à courtiser madame de Conti. Conti l'y prend (Choisy, +p. 627) et l'en dégoûte. Il étoit joueur et ami de Gourville (_Mém. de +Gourville_, p. 529), à qui il raconta l'histoire de la lettre +espagnole. Madame ne l'aimoit pas (Conrart, p. 279); il poussa le +chevalier de Lorraine à l'aimer. Puis vint en effet cette malheureuse +lettre espagnole, imaginée avec Guiche et madame la comtesse de +Soissons, qui les perdit (Montp., t. 4, p. 43). + +«Le roi a fait mettre dans la Bastille M. de Vardes; on ne sçait point +le sujet: on dit que c'est à cause de M. Fouquet; mais apparemment +c'est le prétexte de quelque autre chose.» (Guy Patin, 16 décembre +1664.) + +«M. de Vardes a été amené d'Aigues-Mortes dans la citadelle de +Montpellier, par ordre du roi, d'où l'on dit qu'il sera conduit à +Paris (31 mars 1665). + +(Même lettre.) «Le comte de Guiche a reçu commandement du roi de se +retirer à La Haye (en Hollande), et la comtesse de Soissons n'est pas +bien dans l'esprit du roi à cause de la lettre qui est venue +d'Espagne.» + +Vardes alla d'abord à la Bastille, où on courut le voir en procession. +Il n'en étoit pas moins perdu, et l'amitié du roi lui étoit ravie. Il +«avoit une ambition déréglée (Mottev., t. 5, p. 227) et naturellement +étoit artificieux et vain.» On l'envoya dans la citadelle de +Montpellier (La Fare), puis on lui permit de se promener un peu; mais +il resta en exil. Madame de Grignan l'y retrouve, toujours capitaine +en titre des Cents-Suisses (Sévigné, édit. Didot, t. 3, p. 39), +s'occupant de chimie et poursuivant surtout la découverte de l'or +potable (1er juillet 1676). En 1683 il reparut à la cour (Sévigné, 26 +mai) vieilli, cassé, mais élégant, roide, poli, reste glacé des grâces +de la Régence, et, plutôt qu'un modèle, un souvenir. Louis XIV fut +clément et doux. + +«M. de Vardes est ici plus délicieux que jamais, et joignant les +perfections humaines et la sagesse de l'honnête homme à celle d'un bon +chrétien.» (_Lettre de Corbinelli_, 1er juin 1684.) + +Dangeau (21 janvier 1688) montre que de Vardes reconquit presque sa +place perdue dans la faveur. Il meurt le 3 septembre 1688, laissant +40,000 livres de rente à son gendre. Saint-Simon, parlant de son exil +et de son retour, dit: «Il en revint si rouillé qu'il en surprit tout +le monde et conserva toujours du provincial. Le roi ne revint jamais +qu'à l'extérieur, et encore fort médiocre, quoiqu'il lui rendît enfin +un logement et ses entrées.»] + +[Note 130: Dans les _Amours de madame de Brancas_, M. d'Olonne, +Jeannin, Paget, reparoîtront. On y verra que, si madame d'Olonne +jouoit des tours à son mari, celui-ci ne se gênoit nullement pour +courir la pretentaine. Il paya sa belle-soeur, madame la maréchale +de La Ferté; il enleva madame de Brancas à Jeannin; il eut une autre +de ses belles-soeurs, la femme de son frère Royan. Ce gros homme, ce +«tonneau», n'étoit donc pas adonné uniquement aux voluptés +culinaires.] + +[Note 131: «Dans ce temps-là je fus d'une partie de plaisir à la +campagne qui fit bien du bruit. Je l'écrivis et la montray un an après +à Mme ****, pour lors de mes amies. Elle en fit une histoire à sa +mode, qu'elle fit courir dans le monde quand nous nous brouillâmes; +mais voicy naturellement comme elle se passa: + +«Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roy, voulant aller +passer les festes de Pasques à Roissy, qui est une terre à quatre +lieues de Paris, qui luy venoit du coté de sa femme, proposa à +Mancini, neveu du cardinal Mazarin, et à l'abbé le Camus, aumônier du +roy, d'être de la partie, lesquels ne s'en firent pas presser. Deux +jours après qu'ils y furent, le comte de Guiche et Manicamp, l'ayant +appris, les allèrent trouver, et menèrent avec eux le jeune Cavoye, +lieutenant au régiment des gardes. Aussi-tôt qu'ils y furent arrivez, +Mancini et l'abbé s'enfermèrent dans leurs chambres, se défiant des +emportemens du comte de Guiche et de Manicamp; et le lendemain, jour +du vendredy saint, ils en partirent de grand matin et revinrent à +Paris. Quand Vivonne et les autres l'eurent appris, ils proposèrent de +m'envoyer prier de les aller voir. Vivonne m'en écrivit un billet, et +moy, n'ayant alors rien à faire à Paris, je montay à cheval et je les +allay trouver. Je les rencontray qu'ils venoient d'entendre le +service. Un moment après nous envoyâmes à Paris quérir quatre des +petits violons du roy et nous nous mîmes à table. Après dîner nous +allâmes courre un lièvre avec les chiens du Tilloy. Pour moy, qui +n'aime point la chasse, je m'en revins bientôt au logis, où, ayant +trouvé les violons, je me divertis à les entendre. Je n'eus pas pris +ce plaisir une heure durant que je vois entrer dans la cour le comte +de Guiche au galop, qui menoit un homme par la bride de son cheval +comme un prisonnier de guerre, et Manicamp derrière avec un fouet de +postillon pour le presser. Je courus pour sçavoir ce que c'étoit. Je +trouvay un homme vêtu de noir, assez agé, qui avoit la mine d'un +honnête homme. Il me fit pitié, et, ayant témoigné au comte de Guiche +que je condamnois son procédé, le bon homme prit la parole et me dit +qu'il entendoit raillerie. Je le menay dans la salle, où il me conta +que, s'en retournant à Paris de sa maison de campagne, il avoit +rencontré ces messieurs; que le comte de Guiche, qui l'avoit abordé le +premier, luy ayant demandé qui il étoit, il luy avoit répondu qu'il +étoit le procureur de M. le cardinal, nommé Chantereau; que le comte +de Guiche luy avoit dit: «Ah! monsieur Chantereau, je suis fort aise +de vous avoir rencontré, il y a long-temps que je vous cherchois. J'ay +ouy faire bon récit de votre capacité, et, pour moy, j'ay toûjours +fort aimé la chicanne»; que sur cela il avoit bien veû que c'étoit de +la jeunesse qui vouloit rire, et qu'il avoit pris son parti de ne se +point fâcher. Il me fit cette relation avec la même exactitude qu'il +auroit fait une information. Je luy dis qu'il avoit fait en galant +homme, et je luy fis apporter du vin pendant qu'on faisoit manger de +l'avoine à son cheval. Après cela, il nous quitta fort content de la +compagnie, et particulièrement de moy. Les violons recommencèrent à +jouer jusqu'au souper, que nous passâmes gayement, mais sans débauche. +Au sortir de table, nous les menâmes au parc, où nous fûmes jusqu'à +minuit. Le samedy nous nous levâmes fort tard, et nous passâmes le +reste de la journée à nous promener dans des calèches. Comme nous +avions impatience de manger de la viande, nous voulûmes faire +médianoche. Ce repas-là ne fut pas si sobre que les autres: nous bûmes +fort, et sur les trois heures après minuit nous nous allâmes coucher. +Nous étant levez à onze heures du matin le jour de Pâques, nous oüîmes +la messe dans la chapelle du château; nous dînâmes et nous nous en +retournâmes à Paris, où, à l'entrée de la ville, chacun s'en alla de +son côté. + +«Nos ennemis et ceux qui, sans haïr, ne laissent pas de couper la +gorge, se souvinrent de nous à la cour. Ils sçavoient qu'un des plus +grands plaisirs qu'ils pouvoient faire au cardinal étoit de luy +fournir des prétextes de ne pas faire du bien à ceux à qui il en +devoit et de se venger de ses ennemis. Ils luy dirent donc la partie +de Roissy, et qu'on y avoit fait mille choses contre le respect qu'on +doit à Dieu et au roy. + +«Il avoit des raisons particulières de haïr, de craindre ou de se +défier de tous ces messieurs; pour moy, il eût été bien aise de me +faire une querelle pour me faire perdre, ou du moins pour différer les +récompenses qu'il me devoit. Tout cela fit résoudre le cardinal de se +servir de cet avis aux occasions; et, pour cacher le mal qu'il nous +préparoit sous des apparences d'une justice fort exacte, il commença +par exiler à Brisac Manciny, son neveu, et l'abbé le Camus à Meaux, et +fit courir le bruit qu'il s'étoit fait à Roissy mille impietez, dont +les dévots, disoit-il, avoient fait des plaintes à la reine. + +«Le peuple, qui grossit tout et qui fait bien plus de cas du +merveilleux que du véritable, décida bientôt de ce qui s'étoit fait à +Roissy. Il dit d'abord qu'on y avoit baptisé des grenouilles, et puis +il revint à un cochon de lait; d'autres, qui vouloient rafiner sur +l'invention, disoient qu'on y avoit tué un homme et mangé de sa +cuisse. Enfin, il n'y eut guère d'extravagance à imaginer qui ne fût +dite.» (_Mémoires de Bussy_.) + +Pour contrôler Bussy, lisez madame de Motteville (t. 5, p. 6): «La +semaine sainte ensuivant, une troupe de jeunes gens de la cour +allèrent à Roissy pour les jours saints, dont étoient le comte de +Vivonne, gendre de madame de Mesmes, à qui appartenoit la maison; +Mancini, neveu du ministre; Manicamp et quelques autres. Ils furent +accusés d'avoir choisi ce temps-là par dérèglement d'esprit, pour +faire quelques débauches, dont les moindres étoient d'avoir mangé de +la viande le vendredi saint: car on les accusa d'avoir commis de +certaines impiétés indignes non seulement de chrétiens, mais même +d'hommes raisonnables. La reine, qui en fut avertie, en témoigna un +grand ressentiment. Elle exila l'abbé le Camus pour avoir eu commerce +seulement avec des gens si déréglés, quoiqu'il ne fût pas avec eux les +jours que ces choses se passèrent. Le cardinal Mazarin, pour montrer +qu'il ne vouloit pas protéger le crime, voulut punir tous les +complices en la personne de son neveu, qu'il chassa de la cour et de +sa présence; et, après avoir châtié celui-là, il pardonna à tous les +autres, qui en furent quittes pour de sévères réprimandes que le roi +leur fit.»] + +[Note 132: Saint-Simon (t. 6, p. 121) lui a consacré trois pages +que nous voudrions lui emprunter. Il ne faut pas le confondre avec +Pierre Camus de Pont-Carré, que madame de Sévigné comptoit au nombre +de ses bons amis. Il étoit frère du premier président de la cour des +Aides et du lieutenant civil du Châtelet, et tous les trois +descendoient d'une famille marchande (V. La Bruyère, t. 2, p. 201), +dont ils firent tout simplement passer l'enseigne (_Au Pélican_) dans +leurs armes. + +L'abbé Le Camus fut d'abord très léger. Il s'en repentit, vécut dans +la pratique des devoirs les plus difficiles, et imagina de ne vivre +que de légumes. Innocent XI le prit pour cela en amitié et lui envoya +le chapeau _proprio motu_, sans sollicitation aucune, sans avis, sans +enquête. Le Camus étoit évêque de Grenoble, sur le passage de la +barrette. Contre l'usage, il la prit sans l'aller recevoir à +Versailles: aussi fut-il disgracié à la cour (1689). + +«Pendant que le cardinal Le Camus n'étoit qu'aumônier du roi, il +n'étoit pas si grave qu'il l'a été depuis, et se mettoit sur le pied +de faire rire S. M. quand il en trouvoit l'occasion.» (Senecé, _édit. +elzev._, t. 1, p. 317.) + +«Etant simple abbé, il argumenta un jour à la Sorbonne avec beaucoup +de chaleur contre cette définition de l'Eglise: _Congregatio fidelium +sub uno capite_; car, disoit-il, à chaque vacance du Saint-Siége, il +n'y auroit plus d'Eglise. + +«Le cardinal Le Camus et le dernier archevêque de Vienne, du nom de +Villars, dînant un jour ensemble dans un lieu du diocèse de Grenoble +où ils s'étoient rencontrés, l'archevêque dit au cardinal: Eh! +Monseigneur, mangerez-vous toujours de ces méchantes racines? Et le +cardinal répondit: Monsieur, vous les trouveriez bonnes si elles vous +avoient aidé à devenir cardinal.» (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. +30.) + +Madame de Sévigné disoit de lui: «C'est l'homme du monde dont j'ai les +plus grandes idées (15 mai 1691.) La Fontaine (épître 26) fait +également son éloge: + + Je ne me donne point ici pour un oracle; + Et, sans chercher si loin, Grenoble en possède un. + Il sait notre langue à miracle; + Son esprit est en tout au dessus du commun. + C'est votre cardinal que j'entends......... + +On trouve dans le recueil de chansons du comte de Maurepas (manuscrits +de la Bibliothèque nationale) la chanson suivante au sujet de la +nomination de Le Camus au cardinalat; elle est accompagnée d'un +commentaire: «Etienne Le Camus, évesque de Grenoble, très débauché du +tems qu'il étoit aumônier du roy Louis XIV, comme on verra par la +suite, prit tout d'un coup l'esprit de pénitence dès qu'il fut +évesque. Il vescut d'une manière très austère et très singulière, car +il ne se contenta pas d'une résidence exacte et d'une application +infinie dans le gouvernement de son diocèse; il preschoit outre cela +continuellement. Il ne vivoit que de légumes, il mangeoit avec ses +domestiques dans un réfectoire; ses gens ne le voyoient coucher ny se +lever, de manière que plusieurs personnes croyoient qu'il couchoit sur +la dure; enfin l'extérieur de ce prélat ne montroit que la pénitence +et l'austérité. Cependant les spéculatifs jugeoient autrement de +l'intérieur, et l'on étoit persuadé que l'amour de Dieu et la crainte +de son jugement avoient moins de part à cette manière de vivre que la +vanité et l'ambition. Ce qui arriva par la suite augmenta ces +soupçons, car, le pape Innocent XI l'ayant fait cardinal, au mois de +septembre 1686, sans qu'il eût paru être appuyé d'aucune protection à +Rome, et étant même brouillé avec la cour de France parcequ'il étoit +janséniste, il n'y eut plus lieu de douter qu'il n'eût des +intelligences particulières avec Sa Sainteté et ses ministres; l'on ne +doutoit même pas que ce fût aux dépens du roy, qui avoit pour lors de +grandes affaires avec la cour de Rome.» + + L'éminentissime Camus + A si bien dit ses _oremus_ + Qu'il est au comble de la gloire. + Les Vivonnes et les Bussy + Sont chargés d'en faire l'histoire + Et s'informer partout ici, + Pour lui donner un nom plus noble, + S'il est cardinal de Grenoble, + Ou bien cardinal de Roissy. + +L'histoire à laquelle il est fait allusion dans cette chanson se +trouve ainsi rapportée dans le même recueil: + +«Le cardinal Le Camus, lors aumônier du roy, fut passer la semaine +sainte à Roissy, maison de M. de Vivonne; avec lui le comte de Bussy, +Philippe de Mancini, duc de Nevers, de Longueval, comte de Manicamp, +et plusieurs autres débauchés. Ils y mangèrent de la viande, et, avec +une impiété horrible, ils y baptisèrent un cochon de lait avec les +cérémonies de l'Eglise et le nommèrent _Carpe_. On prétend même que +l'abbé Le Camus, qui étoit alors ecclésiastique, fit cette belle +cérémonie.» + +Baptisez un cochon de lait et soyez honnête homme!] + +[Note 133: Philippe-Julien Mancini-Mazarini, duc de Nevers et de +Donzy, né à Rome le 26 mai 1641, colonel de la vieille marine en 1652, +chevalier de l'ordre en 1661, mort le 8 mai 1707. + +Daniel (t. 2, p. 225) l'inscrit dès 1657, date du rétablissement de la +première compagnie des mousquetaires, comme capitaine lieutenant de +cette compagnie. Il en garda le commandement jusqu'en 1667. + +Exilé à la suite de cette affaire, il fut rappelé bientôt. À la +dernière cérémonie du mariage du roi, il porta la queue de +Mademoiselle (Montp., t. 5, p. 70). Néanmoins, Mazarin ne lui fit pas +tout le bien qu'il lui auroit fait s'il l'eût trouvé de meilleur +conseil. «Quoiqu'il le déshéritât, ne le croyant pas digne de porter +son nom, ce neveu déshérité ne laisse pas d'avoir la principauté ou +duché de Ferreti en Italie, le duché de Nevers en France, avec une +partie de la maison et beaucoup d'autres biens.» (Motteville, t. 5, p. +52.) + +Ce qu'en dit Saint-Simon (t. 5, p. 390) paroît juste: «C'étoit un +Italien, très italien, de beaucoup d'esprit, facile, extrêmement orné, +qui faisoit les plus jolis vers du monde qui ne lui coûtoient rien, et +sur-le-champ, qui en a donné aussi des pièces entières; un homme de la +meilleure compagnie du monde, qui ne se soucioit de quoi que ce fût, +paresseux, voluptueux, avare à l'excès, qui alloit très souvent +acheter lui-même à la halle et ailleurs ce qu'il vouloit manger, et +qui faisoit d'ordinaire son garde-manger de sa chambre. Il voyoit +bonne compagnie, dont il étoit recherché; il en voyoit aussi de +mauvaise et d'obscure, avec laquelle il se plaisoit, et il étoit en +tout extrêmement singulier. C'étoit un grand homme sec, mais bien +fait, et dont la physionomie disoit tout ce qu'il étoit. + +«Son oncle le laissa fort riche et grandement apparenté.» Il négligea +la faveur attachée à son nom, et peu à peu se retira dans la vie +libre. Sa femme, fille aînée de madame de Thianges, étoit, lors de son +mariage (1670), la plus belle personne de la cour. Il en fut jaloux. +Fort souvent il l'emmena à Rome de grand matin, sans préparatifs; ils +y firent de longs séjours. M. de Nevers mourut à soixante-six ans. «Il +s'étoit fort adonné à Sceaux, et sa femme encore davantage.» Son fils +n'eut pas grand crédit. + +Assurément, ce n'est pas pour refaire le curieux ouvrage de M. Amédée +Renée (_les Nièces de Mazarin_) que j'ajoute à tant de notes une note +supplémentaire. Plusieurs fois nous avons rencontré la duchesse de +Mercoeur, la comtesse de Soissons, la connétable Colonna, le duc de +Nevers, etc. Le lecteur, qui n'est pas forcé de connoître à fond la +généalogie des parents de Mazarin, a pu y trouver quelque embarras. + +«Le cardinal Mazarin avoit deux soeurs:--madame Martinozzi, qui +n'eut que deux filles, l'une mariée au duc de Modène, et mère de la +reine d'Angleterre, épouse du roi Jacques II; l'autre à M. le prince +de Conti, bisaïeul de M. le prince de Conti d'aujourd'hui;--madame +Mancini, qui eut cinq filles et trois fils. Les filles furent: la +duchesse de Vendôme, mère du dernier duc de Vendôme et du grand +prieur, dont le père fut cardinal après la mort de sa femme; la +comtesse de Soissons, mère du dernier comte de Soissons et du fameux +prince Eugène; la connétable Colonne, grand'mère du connétable Colonne +d'aujourd'hui, qui, tous deux, ont fait tant de bruit dans le monde; +la duchesse Mazarin, qui, avec le nom et les armes de +Mazzarini-Mancini, porta vingt-six millions en mariage au fils du +maréchal de La Meilleraye, et qui est morte en Angleterre après y +avoir demeuré longues années; et la duchesse de Bouillon, grand'-mère +du duc de Bouillon d'aujourd'hui. Des trois fils, l'aîné fut tué tout +jeune au combat du faubourg Saint-Antoine, en 1652; il promettoit +tout; le cardinal Mazarin l'aimoit tellement qu'il lui confioit, à cet +âge, beaucoup de choses importantes et secrètes pour le former aux +affaires, où il avoit dessein de le pousser. Le troisième, étant au +collége des Jésuites, fort envié des écoliers pour toutes les +distinctions qu'il y recevoit, se laissa aller à se mettre à son tour +dans une couverture et à se laisser berner; ils le bernèrent si bien +qu'il se cassa la tête, à quatorze ans qu'il avoit; le roi, qui étoit +à Paris, le vint voir au collége; cela fit grand bruit, mais n'empêcha +pas le petit Mancini de mourir. Resta seul, le second, qui est M. de +Nevers, dont il s'agit ici.» (Saint-Simon, t. 5, 389.) + +Faisons un tableau: + + ( 1. La princesse de Conti (Anne-Marie), + ( née à Rome en 1637, mariée le 22 février +Mme =Martinozzi=. ( 1654, morte le 4 février 1672. + ( + ( 2. Madame de Modène, belle-mère de + ( Jacques II. + + + ( 1. Mancini, tué en 1652, à 16 ans. + ( + ( 2. Mancini (Alphonse), mort aux Jésuites + ( en 1658, à 12 ans. + ( + ( 3. Mancini (duc de Nevers). + ( + ( 4. Laure Mancini (madame de Mercoeur), + (née en 1636, mariée le 4 février 1651, + ( morte le 8 février 1657 (mère du duc et + ( du grand-prieur de Vendôme). + ( +Mme =Mancini=. ( 5. Olympe (comtesse de Soissons). + ( + ( 6. Marie, aimée de Louis XIV, femme du + ( connétable Colonna (Laurent-Onuphre + ( Colonne de Gioëni), prince de Palliano + ( et de Castiglione, grand d'Espagne, chevalier + ( de la Toison-d'Or, mort en 1689. + ( [La connétable mourut en 1715.] + ( + ( 7. Hortense, femme du fils du maréchal + ( de la Meilleraye. + ( + ( 8. Marie-Anne (duchesse de Bouillon). +] + +[Note 134: Ce «gros crevé», dit madame de Sévigné (28 juin 1671); +et Saint-Simon: «C'étoit l'homme le plus naturellement plaisant et +avec le plus d'esprit et de sel, et le plus continuellement.» + +Il étoit prodigue. Louis XIV le regarde comme «un occasionnaire», un +aventurier (lettre du 22 juin 1663 à Beaufort); mais il l'aime +long-temps (Mottev., t. 5, p. 20) et lui permet toute sorte de +langages. On connoît assez sa soeur, madame de Montespan. Il avoit +épousé mademoiselle de Mesmes. C'est sa belle-mère qui avertit la +reine-mère de tout ce que faisoit Vivonne pour fortifier le roi dans +l'amour qu'il avoit juré à mademoiselle Mancini. On n'arriva que bien +juste à temps pour le combattre. Vivonne fut exilé. + +Il rendit sur mer quelques grands services et eut du bonheur à la +guerre; mais ce ne fut jamais un très honnête homme. + +Madame de Sévigné écrit à Bussy le 22 septembre 1688: «Vous savez la +mort de votre ancien ami Vivonne. Il est mort en un moment, dans un +profond sommeil, la tête embarrassée, et, entre nous, aussi pourri de +l'âme que du corps.» + +Bussy, qui attribue cette mort aux ravages d'un mal gagné dans des +débauches anciennes, répond (28 septembre): «Après une étroite amitié +entre lui et moi, mes disgraces me l'avoient fait perdre, et je +l'avois assez méprisé pour ne lui en avoir fait aucun reproche; mais +je le regardois comme un homme d'esprit et de courage qui avoit un +fort vilain coeur.»] + +[Note 135: Ce cantique n'est pas de Bussy; c'est une +intercalation. Voir ce qui en est dit dans la Préface.] + +[Note 136: En 1659 ce n'étoit pas La Vallière que le roi aimoit. +La Vallière, née le 6 août 1644, n'avoit encore que quinze ans. C'est +en juin et en juillet 1661, trois ans après, que commencèrent à se +former (ancien style) les noeuds de leur amour (Mottev., t. 5, p. +134). Roquelaure, le bouffon, le sceptique Roquelaure, y fut bien pour +quelque chose. + +Dans ce premier couplet il s'agit de Marie Mancini et de sa grande +bouche à dents blanches (Mottev., t. 4, p. 395).] + +[Note 137: =Faguenas=. S. M. Odeur fade et mauvaise sortant d'un +corps malpropre ou malsain. _Cela sent le faguenas._ Il est familier +et il vieillit. (_Dictionnaire de l'Académie françoise_, dernière +édition.)] + +[Note 138: C'est Mademoiselle, et non la seconde femme de Gaston, +Marguerite de Lorraine (fille de François II), née en 1613, mariée à +Nancy le 31 janvier 1632, morte le 3 avril 1672; «dévote, négligente, +froide», qui, à en croire madame de Motteville (t. 2, p. 231), «avoit +de l'esprit et raisonnoit fortement sur toutes les matières dont il +lui plaisoit de parler. Elle paroissoit, par ses discours, avoir du +coeur et de l'ambition. Elle aimoit Monsieur ardemment, et haïssoit +de même tout ce qui pouvoit lui nuire auprès de lui. Elle étoit belle +par les traits de son visage, mais elle n'étoit point agréable.» +Mademoiselle (t. 2, p. 297) cite d'elle un mot désagréable. Elle +venoit de perdre un fils, le petit Valois (en 1652). Mademoiselle la +trouve mangeant un potage, qui lui dit: «Je suis obligée de me +conserver, je suis grosse!»] + +[Note 139: Mademoiselle de Vandy. «Elle a de l'esprit» (Montp., t. +4, p. 79, 1664). La Mesnardière (p. 49) l'appelle «gente Vandy» et +«beauté cruelle». C'étoit l'amie intime de Mademoiselle (t. 3, p. 39), +qui parle de sa «mine prude» (t. 3, p. 106), qui dit qu'elle «est +bonne et prudente». C'est la princesse de Paphlagonie de mademoiselle +de Scudéry (Montp., t. 3, p. 429). Bussy l'a toujours eue pour amie. +De même il paroît avoir aimé Mademoiselle toute sa vie. Ces couplets +ne peuvent lui appartenir.] + +[Note 140: On a confondu presque partout mademoiselle de La +Mothe-Argencourt et mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. L'une et +l'autre furent aimées du roi, mademoiselle de La Mothe-Argencourt la +première. + +Les Mémoires de Mademoiselle (t. 3, p. 272) font commencer les choses +en 1658. Peut-être faut-il remonter jusqu'en 1657. Madame de La +Mothe-Argencourt, la mère, habitoit Montpellier, elle y reçut toute la +cour en 1660 (Montp., t. 3, p. 441). + +La fille «n'avoit ni une éclatante beauté, ni un esprit fort +extraordinaire; mais toute sa personne étoit fort aimable. Sa peau +n'étoit ni fort délicate, ni fort blanche; mais ses yeux bleus et ses +cheveux blonds, avec la noirceur de ses sourcils et le brun de son +teint, faisoient un mélange de douceur et de vivacité si agréable +qu'il étoit difficile de se défendre de ses charmes. Comme, à +considérer les traits de son visage, on pouvoit dire qu'ils étoient +parfaits, qu'elle avoit un très bon air et une fort belle taille; +qu'elle avoit une manière de parler qui plaisoit et qu'elle dansoit +admirablement bien, sitôt qu'elle fut admise à un petit jeu où le roi +se divertissoit quelquefois les soirs, il sentit une si violente +passion pour elle que le ministre en fut inquiet.» (Motteville, t. 4, +p. 401.) Elle étoit aimée alors de Chamarante et du marquis de +Richelieu. Mazarin et Anne d'Autriche, effrayés de cette subite +passion, et poussés vivement par la marquise de Richelieu, qui étoit +jalouse, s'arrangent pour écarter la favorite. Mais la mère de la +belle la veut jeter au cou du roi, même comme simple maîtresse, et +cherche à négocier cela comme une affaire avec le ministre, qui +apprend d'elle l'amour de Chamarante et celui du marquis de Richelieu, +part de là, découvre au roi ses rivaux, et le retire, par ces +artifices, d'une passion où il s'engageoit avec ardeur. Louis XIV +trompé se montra dédaigneux. Peu après quelqu'un trouve un billet +perdu: «Fouilloux dit que c'étoit de La Motte au marquis de Richelieu, +qui en faisoit le galant depuis que le roi ne l'étoit plus. Cette +pauvre fille pleura et cria les hauts cris, et désavoua le billet.» +(1658, Montp., t. 3, p. 337.) + +La pauvre fille, qui n'avoit point failli, et qui avoit résisté même +au roi, sentit sa vie troublée; elle prit goût à la vie religieuse +dans la maison des Filles-Sainte-Marie de Chaillot, et s'y consacra. +(Voyez, entre autres écrivains de ce genre, Dreux du Radier, 1782, t. +6, p. 363.) Mademoiselle de La Vallière devoit un jour la retrouver +dans ces retraites. + +L'_Alleluia_ en veut à mademoiselle de La Mothe-Argencourt, et non à +la maréchale de La Motte-Houdancourt. Celle-ci (Louise de Prie, +demoiselle de Toussy), née en 1624, aimée en 1646 de Condé (Voy. Lenet +et un couplet méchant de Blot), étoit très belle, mais d'une beauté +sévère, et elle étoit grande. Elle avoit épousé, le 21 novembre 1650, +La Mothe-Houdancourt, né en 1605, mort en 1657; elle mourut le 6 +janvier 1709, à quatre-vingt-cinq ans. + +«La maréchale de La Motte, honnête femme et de bonne maison, fut mise +gouvernante de monseigneur le Dauphin. Ce ne fut nullement pour ses +éminentes qualités: car, à dire le vrai, elles étoient médiocres en +toutes choses. Elle étoit petite-fille de madame de Lansac, qui +l'avoit été du roi. C'étoit un grand titre; mais il n'auroit pas été +suffisant pour l'appeler à cette dignité si elle n'avoit été dans +l'alliance de M. Le Tellier, comme proche parente de l'héritière de +Souvré, qu'il avoit, depuis peu, fait épouser à son fils, le marquis +de Louvois.» (Mottev., t. 5, p. 201.) + +C'est la nièce du maréchal, mademoiselle Anne-Lucie de La Mothe, ou de +La Motte-Houdancourt, qui, en 1662, faillit, soutenue par la cabale de +la comtesse de Soissons, l'emporter sur La Vallière, encore hésitante +(Montp., t. 4 p. 33). + +«Dans ce même temps (commencement de 1662) le roi parut s'attacher +d'inclination à mademoiselle de La Motte-Houdancourt, fille de la +reine. Je ne sais si elle étoit dans son coeur subalterne à +mademoiselle de La Vallière, mais je sais qu'elle causa beaucoup de +changement dans la cour, plutôt par la force de l'intrigue que par la +grandeur de sa beauté, quoiqu'en effet elle en eût assez pour pouvoir +faire naître de grandes passions.» (Mott., t. 5, p. 168.) + +Le roi, à Saint-Germain, ne pouvoit entrer chez les filles d'honneur: +il alloit causer avec mademoiselle de La Motte en passant par les +cheminées; madame de Navailles, leur gouvernante, fit griller ces +singuliers passages, et encourut pour toujours l'inimitié violente ou +muette de Louis XIV. + +«On a dit que ce qui contribua beaucoup à fixer la destinée de +mademoiselle de La Vallière fut que mademoiselle de La Motte balança +quelque temps en faveur de la vertu, et qu'elle, au contraire, ayant +alors cessé de se défendre, ce fut par sa foiblesse qu'elle vainquit.» +(Mottev., t. 5, p. 174.) + +Le comte de Grammont aima La Motte quand il la vit si distinguée. + +«Il ne se rebuta point pour ses mauvais traitemens ni pour ses +menaces; mais, s'étant témérairement obstiné dans ses manières, elle +s'en plaignit. Il fut banni de la cour.» (_Mém. de Grammont_, ch. 5.) + +Plus tard, par l'entremise de La Feuillade, mademoiselle de La Motte +épousa le marquis de la Vieuville, chevalier d'honneur de la reine. +(Voy. le _Journal du marquis de Sourches_, t. 1, p. 233.) + +Mademoiselle de La Motte-Houdancourt, fille du maréchal, devint en +février ou en mars 1671 (Voy. Sévigné) la femme du vilain duc de +Ventadour. Elle étoit extrêmement belle (voilà bien des La Motte +favorisées!), et ne fit pas un heureux ménage. + +Madame en parle dans ses lettres: «Madame de Ventadour +(Charlotte-Eléonore-Madeleine de La M. H.) est devenue ma dame +d'honneur il y a au moins seize ans, et elle m'a quittée deux ans +après la mort de Monsieur. C'étoit un tour que me jouoit la vieille +guenipe pour me faire enrager, parce qu'elle savoit que j'aimois cette +dame; elle est bonne et agréable, mais ce n'est pas la femme la plus +adroite du monde.» + +Madame de Ventadour fut la gouvernante de Louis XV, héréditairement.] + +[Note 141: Cette demoiselle Chemeraut, Chemerault ou Chimeraut, +étoit la nièce de madame de la Bazinière, qui avoit porté le même nom +et avoit été aussi fille d'honneur. On confond presque partout la +nièce et la tante. + +La tante, Françoise de Barbezière, «la belle gueuse», fut espionne de +Richelieu, puis maîtresse de Cinq-Mars. Benserade ménagea son mariage +avec Macé Bertrand, sieur de la Bazinière, financier de basse +naissance (Voy. les _Variétés hist_., t. 5, p. 90), qui lui permit de +faire ce qu'elle voudroit. Elle voulut vendre quelque chose au +surintendant d'Esmery. En 1651, je crois, une de ses demoiselles lui +vole ses lettres: il y en avoit de d'Esmery, de Beaufort, de l'évêque +de Metz (Henri, légitimé de France, fils de Gabrielle d'Estrées), de +tout le monde enfin. + +Quand Cinq-Mars l'eut à sa discrétion, elle étoit au couvent (Tallem. +des R., t. 2, p. 253). C'est le 23 novembre 1659 qu'elle dut se +retirer, par ordre, au couvent du Chasse-Midy (Cherche-Midi). Une +lettre de Henri Arnauld, écrite au président Barillon, fixe cette +date, qui n'a rien d'intéressant, mais qui n'est pas celle que donne +Tallemant (t. 2, p. 201). + +J'écris ces notes sur l'emplacement même de ce couvent du Chasse-Midy; +il me semble voir ces ombres disparues, et malgré moi, malgré leurs +erreurs, je me prends à demander pardon pour mademoiselle de +Chemerault et ses émules. Somaize (t. 1, p. 43) a du courage: +«illustre en beauté, dit-il de _Basinaris_, elle a beaucoup de vertu!» +De vertu! Elle étoit riche et maigre. Le 27 février 1658 elle eut +l'honneur de recevoir chez elle la reine de Suède. + +Elle avoit un frère, Geoffroy de Barbezière, sieur de la +Roche-Chemerault (en Poitou). C'est le père de la seconde Chemerault, +que Mademoiselle cite dès 1657 (t. 3, p. 200) parmi les filles de la +reine-mère, et qui est la nôtre. + +Gourville (p. 521) dit qu'en 1656 le comte de Chemerault est mis à la +Bastille. Il y a là de l'obscurité. + +N'importe, mademoiselle de Chemerault fut belle et courtisée. En 1661 +elle danse les ballets connus de l'_Impatience_ et des _Saisons_ (Voy. +Walck. t. 2, p. 490, et la _Lettre de Mathieu Montreuil_ [t. 8 des +_Archives curieuses_, 2e série, p. 314]). Quincy (t. 1, p., 385) met +un comte de Chemerault parmi les morts de Sénef.] + +[Note 142: Les Bonnoeil (Bonoeil, Bonneuil) ont été de père en +fils introducteurs des ambassadeurs (Tall., t. 3, p. 414; _Gazette de +France_, à la date du mariage de Louis XIV; Sévigné, 26 avril 1680; +Saint-Simon, t. 1, p. 410). Mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 264) +parle de mademoiselle de Bonneuil comme fille d'honneur en 1658; +ailleurs (t. 3, p. 200, 1657) elle cite Gourdon, Fouilloux, +«Boismenil», Chemeraut et Meneville. Il y a probablement une erreur +ici: _Boismenil_ a été mal lu il faut restituer Bonneuil. + +Aux ballets de l'_Impatience_ et des _Saisons_ voici les noms des +danseuses principales; mademoiselle de Bonneuil y figure: mademoiselle +de Pons, mademoiselle de La Mothe, mademoiselle de Villeroi, +mademoiselle de Montbazon, mesdames et mesdemoiselles Châtillon, +Noailles, Brancas, Arpajon, de La Fayette, de Guiche, Fouilloux, +Meneville, Chemerault, Bonneuil, et, «petite violette cachée sous +l'herbe», La Vallière.] + +[Note 143: Est-ce du maréchal Clérambault qu'il s'agit? Bussy en a +longuement parlé dans ses mémoires lorsqu'il s'appeloit Palluau. + +C'étoit un cavalier pourvu de toutes les qualités nécessaires au +courtisan et à l'homme à la mode. Il étoit joueur (Gourville, p. 529); +il avoit eu Ninon; il avoit aimé ardemment la comtesse de Chalais +(Lenet, p. 238); il avoit de l'esprit salé. Mademoiselle l'aimoit. +(Montp., t. 2, p. 111). + +Il resta fidèle au cardinal Mazarin et le servit heureusement, +quoiqu'en dise ce couplet de Blot sous forme de _santé_: + + À ce grand mareschal de France, + Favory de Son Eminence, + Qui a si bien battu Persan, + Palluau, ce grand capitaine, + Qui prend un chasteau dans un an + Et perd trois places par semaine. + +Le cardinal n'oublia pas ses services, et le voulut compter parmi ses +conseillers intimes (La Fare). + +Il épousa Louise Françoise Bouthilier de Chavigny, qui, en 1669, «fut +mise auprès de Mademoiselle (nièce de Louis XIV) pour être sa +gouvernante, à la place de madame de Saint-Chaumont; elle étoit fille +et femme de deux hommes qui avoient bien de l'esprit et savoient bien +la cour. Pour elle, on disoit qu'elle étoit savante comme M. de +Chavigny, son père.» (Montp., t. 4, p. 134) + +Elle étoit peut-être galante. + + Maréchale de Clérambault, + Vous tranchez bien de la divine... + Vous coquettez à tous venants, + Malgré la laideur et les ans. + +Saint-Simon (dans ses _Notes à Dangeau_ et dans ses Mémoires) revient +plusieurs fois sur le portrait de la maréchale. Rien de plus singulier +que cette femme. Les _Lettres_ de Madame, qui l'aimoit, s'en occupent +aussi. Elle ne mourut qu'à la fin de 1722. + +Saint-Simon, nomme un autre Clérambault (et c'est peut-être ici le +vrai), René Gillier de Puygarrou, marquis de Clérambault (t. 1, p. +302), premier écuyer de madame la duchesse d'Orléans, qui avoit été +épousé par amour de Marie-Louise de Bellenave, comtesse du Plessis. + +Catinat vit un Clérambault servir long-temps sous ses ordres +(_Mémoires de Catinat_. t. 1, p. 68; t. 2, p. 25; t. 3, p. 146), et le +poussa en avant. + +Dangeau (t. 5, p. 366) parle d'une demoiselle de Clérambault, fille du +Clérambault «dont la naissance étoit légère» et que la comtesse du +Plessis avoit épousé par amour. Elle se maria, en février 1696, avec +le duc de Luxembourg, fils du maréchal. Les Palluau étoient d'une +famille de robe.] + +[Note 144: Voiture, le 4 décembre 1633, écrit à M. de Gourdon, en +Angleterre. C'est sans doute Georges Gourdon, marquis de Huntley, qui, +en 1625 étoit commandant de la compagnie des Ecossois (Daniel, t. 2, +p. 256). Depuis long-temps les Gordon jouoient un grand rôle en +Ecosse; ce que prouve ce passage de la _Marie Stuart_ de M. Mignet +(édit. in-18, t. 1, p. 120): «Les Gordon exerçoient dans les districts +du nord autant d'autorité que les Hamilton dans ceux de l'ouest. +Huntly avoit comploté la mort du comte de Mar et du secrétaire +Lethington, et il avoit songé à marier son deuxième fils, John Gordon, +avec la reine.» + +Forbin, en 1675, cite un chevalier de Gourdon, son camarade, joueur et +pauvre. Les Gourdon partagèrent la fortune des Stuarts. En 1685, un +Gourdon est à la poursuite d'Argyle. Le 5 mai 1689, Dangeau met dans +son journal: «Le duc de Gourdon continue à se défendre dans le château +d'Edimbourg, où il est assiégé.» + +Mademoiselle de Gourdon (Guordon, Gordon) fut d'abord fille d'honneur +de la reine-mère, puis dame d'atours de Henriette d'Angleterre, de la +seconde Madame (Sourches, t. 1, p. 206). + +Elle est fille d'honneur dès la Fronde. En 1652, le peuple pille ses +bagages (Loret, mois de mai). En 1658, Mademoiselle, qui dit (t. 3, p. +285) qu'elle est assez considérée, en parle de cette manière: «Je +l'avois vue auprès de madame la princesse, où la reine l'avoit mise +parcequ'elle ne vouloit pas être religieuse. C'est une fille d'une +maison de qualité d'Ecosse, et, lorsque M. le Prince fut arrêté, elle +ne voulut pas suivre madame la princesse; la reine la prit.» + +Peu après elle ajoute (t. 3, p. 300) que Monsieur «ne s'amuse qu'à +faire des habits à mademoiselle de Gourdon». + +Ce que confirment les _Portraits de la Cour_ (V. la Collection Cimber +et Danjou): «Il a eu avant son mariage beaucoup d'amitié pour madame +de Gourdon, et la reine, pour découvrir ses sentimens, luy dit un jour +qu'il sembloit qu'il fust amoureux de cette dame, à cause qu'il luy +avoit envoyé des pendans d'oreilles de quatre mille écus en estreine +au premier jour de l'an. Il respondit que, pour beaucoup d'amitié et +de compassion, il en avoit véritablement pour une pauvre estrangère +hors de son pays et sans biens.» + +Mademoiselle de Gourdon ne plaisoit pas à tout le monde: + + Je me connois en ange: + Gourdon ne l'est pas, + +dit un refrain (_Nouveau Siècle de Louis XIV_, p. 80) de 1662. + +Madame de Lafayette, introduisant dans une lettre (décembre 1672) la +seconde Madame: «Elle se mit, dit-elle, sur le ridicule de M. de +Meckelbourg d'être à Paris présentement, et je vous assure que l'on ne +peut mieux dire. C'est une personne très opiniâtre et très résolue, et +assurément de bon goût, car elle hait madame de Gourdon à ne la +pouvoir souffrir.» + +Madame, en effet, l'accuse dans ses lettres d'être rêveuse, bizarre +(18 février 1716), l'appelle _méchante_ et dit qu'elle calomnia la +première Madame auprès de Monsieur (13 juillet 1716). + +Beuvron passe pour avoir joui de cette belle anglaise.] + +[Note 145: D'abord on chante (_Rec._ de Maurepas, t. 4, p. 271): + + Fouilloux, sans songer à plaire, + Plaît pourtant infiniment + Par un air libre et charmant. + +En 1692 on parle, toujours dans les chansons, de «sa rouge trogne»; on +dit: + + Aussi rouge qu'une écrevisse, + +ou bien: «C'est Baron qui l'enivre». «Elle étoit grande et fort +éclatante (Sourches, t. 1; p. 39) mais plus belle de loin que de près. +Elle eut ensuite la petite vérole, qui la rendit extrêmement laide, et +elle n'eut pas d'enfants.» Ainsi passe la beauté des dames. + +Bénigne de Meaux du Fouilloux (V. la notice de M. de la Morinerie) +avoit un frère que les Mémoires de M. de *** (p. 531) nomment «le +Fouilloux», que la table du premier volume de Quincy nomme +«Fouilleuse», que le texte (t. 1, p. 158) nomme «M. de Fouilleux», qui +étoit enseigne des gardes de la reine, rustique, mais spirituel et +gaillard (Tallem., t. 1, p. 355). Après avoir fait rougir les filles +de la reine par ses mots vigoureux, il fut tué de la propre main de +Condé, paroît-il, au combat du faubourg Saint-Antoine (V. Mottev., t. +4, p. 338). «C'estoit une espèce de favori que le cardinal poussoit +auprès du roi» (Montp., t. 2, p. 274). + +Le roi eut toujours de l'amitié pour mademoiselle du Fouilloux. Son +nom étoit fameux en province. En 1662, à Uzès, Racine le vante (Lettre +à La Fontaine). Louis XIV l'accabla de prévenances (V. Lettre à Talbot +en mai 1664, t. 5 des _Oeuvres_, p. 184); le 16 mars 1661, il lui +donne 50,000 écus sur un pot de vin des gabelles (V. le _Journal des +bienfaits du Roi_, et Choisy, p. 592). Devenue marquise d'Alluye +(1697), elle fut l'intime amie de la comtesse de Soissons (Choisy, p. +610), avec qui elle fut compromise un moment et s'exila lors de +l'affaire des poisons (Sévigné, lettre du 26 janvier 1680).] + +[Note 146: D'Alluye (Somaize, t. 1, p. 94) a inventé l'expression: +«Je suis pénétré de vos sentiments; je suis pénétré de votre douleur». +il étoit de la Société de l'hôtel de Rambouillet. + + Estre d'une grande naissance, + +lui écrivoit Beauchâteau en 1657, + + Avoir du bel esprit le pur raffinement, + Faire dans les combats esclater sa vaillance, + Vivre à la cour et sans empressement, + Marquis, croyez asseurement + Que c'est de vous ce que l'on pense. + +La maison d'Escoubleau (ce nom vient d'un château de +Châtillon-sur-Sèvre) s'étoit divisée en deux branches: celle de +Sourdis, et, au XVe siècle, celle d'Alluye, qui se réunirent. + +Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye, étoit le deuxième fils de Charles +d'Escoubleau de Sourdis, marquis d'Alluye, gouverneur d'Orléans, dont +nous avons parlé. Son frère aîné, le marquis d'Alluye, étoit mort en +campagne au mois d'août 1638 (Montglat, p. 68). Il devint, par cette +mort, marquis d'Alluye. «Ne pouvant avoir la survivance du +gouvernement d'Orléans», il se fait frondeur en 1649 (Montglat, p. +206). C'est chez lui que se rassemblent les nobles qui protestent +alors contre les tabourets de certaines personnes titrées. «Mardi +matin, 5 octobre, encore assemblée de la noblesse opposante, que l'on +appelle anti-tabouretiers, chez le marquis de Sourdis, lui absent, et +son fils, le marquis d'Alluye, présent. + +«Jeudi 7, la noblesse opposante aux tabourets s'assemble encore chez +le marquis d'Alluye, en l'hôtel de Sourdis.» (_Mém. manusc._ de +Daubuisson-Aubenay, ms. Bibl. Maz. H. 1719, in-fol.) + +Il avoit lui-même, avant d'entrer dans la Fronde, nettement indiqué +ses prétentions (Mottev., t. 3, p. 259). «M. le marquis d'Alluye +demande qu'on retire, par récompense, de M. de Tréville, le +gouvernement du comté de Foix, qu'il a perdu par la mort du comte de +Cramail, son grand-père, qui l'avoit acheté, et qu'on lui donne la +survivance de celui du marquis de Sourdis, son père.» + +Le refus de la cour le fait entrer dans la cabale du duc d'Orléans +(Aubery, liv. 5, p. 423). + +Quand les troubles s'apaisent, d'Alluye est de toutes les fêtes (V. +Loret et les _Ballets_ de Benserade). Il se jeta très courageusement +dans la galanterie. Il n'aimoit pas la guerre, quoi qu'en dise +Beauchâteau, et ne l'avoit apprise qu'à contre-coeur en 1644. Il +aima d'abord madame de Boussu, que Guise épousa et délaissa. «Ce M. le +marquis, dit Tallemant, se vante de sçavoir un secret pour entrer +partout.» Il s'en servit pour entrer le premier chez madame de +Saint-Germain Beaupré. (Agnès de Bailleul), belle-soeur du maréchal +Foucault. _Les logements de la cour_ (1659) placent M. de +Saint-Germain Beaupré et M. d'Alluye au château de Saint-Germain, +«l'un sur le devant, l'autre sur le derrière.» + +D'Alluye étoit lié avec madame Cornuel (Tallem. t. 9, p. 51); c'est +bien le moins, puisqu'elle étoit si liée avec son bon homme de père. +On est autorisé à le croire un peu philosophe lorsqu'on lit dans +Tallemant (t. 8, p. 89): «La veille de Pâques fleurie, madame de +Saint-Loup, M. de Candale, la comtesse de Fiesque, le marquis de la +Vieuville, mademoiselle d'Outrelaise, parente de Fiesque, et le +marquis d'Alluye, furent manger du jambon, un matin, aux Tuileries.» + +On est autorisé à ne pas le croire très belliqueux (et nous ne l'en +blâmerons pas), lorsqu'on rencontre ce couplet: + + D'Alluy s'en va dans Orléans + Au moindre petit bruit de guerre: + C'est un fort bon gouvernement, + Qui n'est point dessus la frontière; + Si par hasard il y étoit, + Au diable si l'on l'y voyoit! + +Il est fâcheux que viennent après cela ces trois vers: + + Gloire au brave marquis d'Alluy + Et au triste Montluc, son frère: + Ce sont deux grands donneurs d'ennui. + +L'amitié que d'Alluye avoit pour mademoiselle de Fouilloux étoit comme +le secret de Polichinelle; tout le monde en connoissoit les détails. +Le marquis de Sourdis n'approuva pas leur mariage. + +Après la mort de son père, d'Alluye garda son nom, sous lequel il +étoit depuis si long-temps connu. Il fut, comme sa femme, l'ami de la +comtesse de Soissons et l'ennemi de La Vallière (Mottev., t. 5, p. +174). + +En 1680, il est exilé à Amboise, dit madame de Sévigné (16 février +1680). Elle se rétracte (le 21 février) et dit qu'il est à Hambourg. +«Il parloit trop.»] + +[Note 147: Un Méneville, lieutenant de la mestre de camp (aux +gardes) est tué à Castelnaudary en 1632 (Daniel, t. 2, p. 282); +mademoiselle de Meneville est peut-être sa fille. + +En 1654 commence l'amour de Brion. + +En 1656 mademoiselle de Meneville a la rougeole. Loret dit: + + Agréable sujet d'amour, + Des plus beaux qui soient à la cour. + +Et un vaudeville ajoute: + + Cachez-vous, filles de la Reine, + Petites, + Car Méneville est de retour, + M'amour, + +vaudeville que commente, en 1657, mademoiselle de Montpensier (t. 3, +p. 200). + +«Les filles de la Reine sont toutes bien faites et assez jolies. +Méneville est fort belle. La reine me fit l'honneur de me parler de +ses amours avec le duc de Damville, dont j'avois entendu parler (il y +avoit déjà trois ou quatre ans que cela duroit), et que de trois en +trois mois Damville disoit qu'il la vouloit épouser. Madame la +duchesse de Ventadour, sa mère, ne le vouloit pas. Jamais homme ne +s'est trouvé à cinquante ans n'être pas maître de ses volontés et ne +se pouvoir marier à sa fantaisie. La reine me conta que Meneville +n'osoit sortir la plupart du temps; que, quand il alloit à quelque +voyage, il lui laissoit son aumônier pour lui dire la messe et pour la +garder. Jamais galanterie n'a été menée comme celle-là.» + +Madame de Motteville (t. 5, p. 76), à la date de 1661, entre dans des +détails qui suffisent: + +«Le duc de Damville, le Brion de jadis, mourut aussi dans ce même +temps. Par sa mort il échappa des chaînes qu'il s'étoit imposées +lui-même, en s'attachant d'une liaison trop grande à mademoiselle de +Méneville, fort belle personne, fille d'honneur de la reine-mère. Il +lui avoit fait une promesse de mariage, et ne la vouloit point +épouser. Le roi et la reine-mère le pressant de le faire, il reculoit +toujours, et, quand il mourut, sa passion étoit tellement amortie +qu'il avoit fait supplier la reine-mère de leur défendre à tous deux +de se voir. Il offroit de satisfaire à ses obligations par de +l'argent; mais elle, qui espéroit d'en avoir par une autre voie, +vouloit qu'il l'épousât pour devenir duchesse. La fortune et la mort +s'opposèrent à ses désirs, et la détrompèrent de ses chimères. Son +prétendu mari s'étoit aperçu qu'elle avoit eu quelque commerce avec le +surintendant Fouquet, et qu'elle avoit cinquante mille écus de lui en +promesses. Elle ne les reçut pas, et perdit honteusement en huit jours +tous ses biens, tant ceux qu'elle estimoit solides que ceux où elle +aspiroit par sa beauté, par ses soins et par ses engagemens. Ils +paroissoient honnêtes à l'égard du duc de Damville, et n'étoient pas +non plus tout à fait criminels à l'égard du surintendant. On le connut +clairement, car il arriva pour son bonheur que l'on trouva de ses +lettres dans les cassettes du prisonnier qui justifièrent sa vertu. +Pour l'ordinaire, les dames trompent les hommes par de beaux +semblants, et, ne les considérant point en effet, leur font le moins +de libéralités qu'elles peuvent; mais toutes ces choses sont toujours +mauvaises devant Dieu et honteuses devant les hommes.»] + +[Note 148: + +Seigneur franc et bien sincère, + +dit Loret; «fort bon garçon», dit Mademoiselle (t. 2, p. 432). De son +nom François-Christophe de Lévis, comte de Brion, parent de la Vierge +comme tous les Lévis, ce que tous les Lévis affirment et ce que +Scarron garantit. + +Il fut créé duc de Damville (Dampville, écrivoit Gaston) après la mort +de son oncle maternel, Henri II de Montmorency. La duché-pairie de +Damville fut achetée le 27 novembre 1694, et réérigée pour le comte de +Toulouse (Saint-Simon, t 1, p. 142). + +Brion avoit été toute sa vie à Monsieur, dont il étoit premier écuyer +(Montp., t. 3, p. 457). Il joua un certain rôle dans la Fronde (Retz, +p. 331), «avec fort peu d'esprit (Retz, p. 32) et beaucoup de +routine». Il a voulu «de jour en jour» (il faisoit tout _de jour en +jour_) épouser madame de Chalais, soeur de Jeannin. Il avoit été +capucin. Il voulut aussi épouser mademoiselle d'Elbeuf, et ne put se +résoudre ni à la quitter ni à l'épouser. Quand on le pressoit, il se +déclaroit malade. Lorsqu'il aima Meneville, ce furent les mêmes +pratiques. Tout cela n'indique pas un héros. Il dansoit agréablement +et se déguisoit au besoin (Mottev., t. 2, p. 327; Loret, février +1657). + +Il avoit fait bâtir dans l'enclos du Palais-Royal un petit palais fort +commode, dont Louis XIV se servit quelquefois pour ses aventures +particulières.] + +[Note 149: Voir les lettres de madame de Sévigné et de Bussy.] + +[Note 150: Née à Paris, place Royale, le 5 février 1626. Par +exemple, nous ne parlerons pas long-temps de celle-là. Quel écrivain! +quel esprit! et pour nous quelle source abondante! Napoléon, qu'on a +voulu faire et qui n'est pas un oracle en littérature, lui préfère +madame de Maintenon. C'est loin d'être la même chose, cela soit dit +sauf le respect que nous devons à un aussi solide écrivain que madame +de Maintenon. + +Bussy s'est repenti d'avoir fait la guerre à sa cousine. Il n'étoit +pas seul à croire que le comte de Lude l'aimoit avec profit. Voici un +couplet qui est de la même opinion. Il faut avouer que le couplet peut +n'être qu'un écho de l'_Histoire amoureuse_: + + Froulay, Brégis, l'Archevesque et Bonnelle, + Montmorillon, Thoré, + Chastillon et Condé, + Pommereuil et Gondy, + De Lude et Sevigny, + Saint-Faron et Montglas, + Font l'amour sans soupirs, sans larmes, sans hélas! + +Madame de Sévigné est la Sophronie de Somaize (t. 1, p. 221): + +«Sophronie est une jeune veuve de qualité. Le mérite de cette +précieuse est égal à sa grande naissance. Son esprit est vif et +enjoué, et elle est plus propre à la joye qu'au chagrin; cependant il +est aisé de juger par sa conduite que la joye, chez elle, ne produit +pas l'amour: car elle n'en a que pour celles de son sexe, et se +contente de donner son estime aux hommes; encore ne la donne-t-elle +pas aisément. Elle a une promptitude d'esprit la plus grande du monde +à connoistre les choses et à en juger. Elle est blonde, et a une +blancheur qui répond admirablement à la beauté de ses cheveux. Les +traits de son visage sont déliez, son teint est uny, et tout cela +ensemble compose une des plus agreables femmes d'Athènes (Paris). +Mais, si son visage attire les regards, son esprit charme les +oreilles, et engage tous ceux qui l'entendent ou qui lisent ce qu'elle +écrit. Les plus habiles font vanité d'avoir son approbation. Ménandre +(Ménage) a chanté dans ses vers les louanges de cette illustre +personne; Crisante (Chapelain) est aussi un de ceux qui la visitent +souvent. Elle aime la musique et hait mortellement la satyre. Elle +loge au quartier de Léolie» (au Marais, rue Saint-Anastase, d'abord).] + +[Note 151: Tout encore a été dit sur cette femme. Amie de Molière, +elle devina Voltaire; elle eut de l'esprit autant que Madame Cornuel; +elle étoit réellement l'institutrice de tous les jeunes seigneurs de +la cour. La Fare, juge d'un goût délicat, a dit: «Je n'ai point vu +cette Ninon dans sa beauté; mais à l'âge de cinquante ans, et même +jusques audelà de soixante-dix, elle a eu des amans qui l'ont fort +aimée, et les plus honnêtes gens pour amis. Jusqu'à quatre-vingt-sept +elle fut recherchée encore par la meilleure compagnie de son temps. +Elle est morte avec l'agrément de son esprit, qui étoit le meilleur et +le plus aimable que j'aye connu en aucune femme.» + +Et les chansons, si souvent méchantes: + + On ne verra de cent lustres + Ce que de notre temps nous a fait voir Ninon, + Qui s'est mise, en dépit du ... + Au nombre des hommes illustres. + +Mettons deux portraits à côté l'un de l'autre: le premier de Somaize +(t. 1, p. 176): «Pour de la beauté, quoy que l'on soit assez instruit +qu'elle en a ce qu'il en faut pour donner de l'amour, il faut pourtant +avouer que son esprit est plus charmant que son visage, et que +beaucoup échapperoient de ses mains s'ils ne faisoient que la voir; et +c'est cette aimable qualité qui a si long-temps attaché _Gabinius_ +(Guiche) auprès d'elle. Cette illustre personne est connue pour un des +plus accomplis courtisans, et il est vray qu'il ne la cherchoit que +pour son esprit, non pas dans la pensée, que beaucoup ont eue, qu'il y +avoit quelque intrigue entre eux, ce que l'on n'a jamais que soupçonné +sur les conjectures de ses visites.» + +Le second, de Saint-Simon (t. 5, p. 63), à la date de 1705, année où +mourut Ninon: «Ninon eut des amis illustres de toutes les sortes, et +eut tant d'esprit qu'elle se les conserva tous, et qu'elle les tint +unis entre eux, ou pour le moins sans le moindre bruit. Tout se +passoit chez elle avec un respect et une décence extérieures que les +plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses. Elle +eut de la sorte pour amis tout ce qu'il y avoit de plus frayé et de +plus élevé à la cour, tellement qu'il devint à la mode d'être reçu +chez elle, et qu'on avoit raison de le désirer par les liaisons qui +s'y formoient. Jamais ni jeu, ni ris élevés, ni disputes, ni propos de +religion ou de gouvernement, beaucoup d'esprit et fort orné, des +nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanteries, et, +toutefois, sans ouvrir la porte à la médisance; tout y étoit délicat, +léger, mesuré, et formoit les conversations qu'elle sut soutenir par +son esprit et par tout ce qu'elle sçavoit de faits de tout âge. La +considération, chose étrange! qu'elle s'étoit acquise, le nombre et la +distinction de ses amis et de ses connoissances, continuèrent quand +les charmes cessèrent de lui offrir du monde, quand la bienséance et +la mode lui défendirent de plus mêler le corps avec l'esprit. Elle +sçavoit toutes les intrigues de l'ancienne et de la nouvelle cour, +sérieuses et autres; sa conversation étoit charmante; désintéressée, +fidèle, secrète, sûre au dernier point, et, à la foiblesse près, on +pouvoit dire qu'elle étoit vertueuse et pleine de probité. Elle a +souvent secouru ses amis d'argent et de crédit, est entrée pour eux +dans des choses importantes, a gardé très fidèlement des dépôts +d'argent et des secrets considérables qui lui étoient confiés. Tout +cela lui acquit de la réputation et une considération tout à fait +singulières. + +Elle avoit été amie intime de madame de Maintenon tout le temps que +celle-ci demeura à Paris. Madame de Maintenon n'aimoit pas qu'on lui +parlât d'elle, mais elle n'osoit la désavouer. Elle lui a écrit de +temps en temps jusqu'à sa mort avec amitié.»] + +[Note 152: Devant Gênes (en 1638) tombe un «Esquilli, cadet de +Vassé» (Montglat, p. 72). Lisez Ecqvilly (Retz), et surtout +Esquevilly. + +Les Vassé, très ancienne maison du Maine, nommoient leur aîné Vidame +du Mans, et leur cadet d'Ecquevilly. Le d'Ecquevilly mort à Gênes est +un cadet du père de Vassé. Retz parle des Vassé comme de ses parents, +et madame de Sévigné s'honore de leur alliance (Lettres de 1688). + +Vassé (Henri-François, mort en 1684) eut d'abord la présidente +l'Escalopier, dont il faut lire l'historiette (Tallem. des Réaux, +deuxième édit., t. 6, p. 175). Cela fit un bruit terrible. Vassé étoit +étourdi. Il fit l'amoureux de madame de Sévigné (t. 7, p. 217). + +Rouville l'appeloit «Son Impertinence». + +Ninon, lui trouvant l'haleine forte, le blâmoit d'en être si libéral. +Vassé étoit d'une belle humeur; il enleva un jour, pour rire, une +jeune mariée. + + On ne peut les punir assez, + Ces godelureaux, ces Vassez. + +Mais à tout péché miséricorde! Le 20 janvier 1651, Loret prend la +parole pour annoncer que + + L'on dit encor que Vassé mesmes + N'a plus de dessein pour la Tresmes, + Mais pour la jeune de Lansac. + +Il épousa en effet Marie-Magdeleine de Saint-Gelais, fille du marquis +de Lansac. + +Le temps des guerres civiles étoit venu. En 1649, Vassé commanda un +régiment de cavalerie (Retz, p. 134). Cette même année il fait partie +des nobles assemblés pour l'affaire des tabourets, et dont voici la +liste. Il y a là bien des noms de connoissance: + +Orval, Saint-Simon, La Vieuville, Vassé, Vardes, Leuville, Montrésor, +Orval, Coeuvres, Brancas, Fontenay, Clermont-Tonnerre, Argenteuil, +Louis de Mornay, Villarseaux, La Vieuville, Montmorency, Roussillon, +Savignac, de Béthune, Humières, le chevalier de Caderoux, Ligny, +Termes, Spinchal, Hautefort, Châteauvieux, de Vienne, La Vieuville, +Saint-Simon, commandeur de Canion, de Rouxel, de Medavy, de l'Hôpital, +de Crevant, Seguier, le chevalier de La Vieuville, d'Alluye, Marginor, +Froulay, Monteval, d'Hautefort, d'Aspremont, Vandy, de La Chapelle, +Argenteuil, Thiboust, de Boissy, Congis-Moret, Sévigné, Rouville, +Saint-Simon, Mallet, Moreil, Caumesnil, Sévigné, Somon, Congis, de +Clermont, Monglat, Canaple, Largille, Maulevrier, d'Albret (Omer +Talon, p. 367). + +En 1652 (Montp., t. 2, p. 232) le marquis de Vassé est mestre de camp +du régiment de Bourgogne. + +On auroit de la peine à écrire les annales de sa vie. + +En 1680 (2 février) madame de Sévigné écrit: «J'avois préparé un petit +discours raisonné et je l'avois divisé en dix-sept points comme la +harangue de Vassé.» L'allusion n'est pas pour nous. Le fils de Vassé +(vidame du Mans) épousa la deuxième fille du maréchal d'Humières, qui +se remaria à Surville, cadet d'Hautefort (Saint-Simon, t. 3, p. 188). +Vassé survécut à son fils, dont la veuve prit le nom lorsque le père +fut mort à son tour. Elle avoit un fils (Sourches, t. 2, p. 71). + +Les bibliophiles connoissent le _Catalogue de la Bibliothèque de la +marquise de Vassé_ en 1750.] + +[Note 153: Voyez Walckenaer (t. 1, p. 21, 186, 269, 275, 276, 278, +285, 286, etc.): «Ce Sevigny n'étoit point un honnête homme.» (Tallem. +des Réaux, chap. 244.)] + +[Note 154: François Amanieu, seigneur d'Ambleville, tué lui-même +en duel en 1672, cadet de Miossens, qui fut maréchal d'Albret. + +Il courtisoit madame de Gondran, maîtresse de Sévigné, et ne pouvoit +souffrir de ne réussir pas. Un jour il apprend que Sévigné a dit à +madame de Gondran que c'étoit un amoureux sans vigueur, un Candale, un +Guiche; il envoie Saucourt, un bon patron, demander des excuses. +Sévigné nie avoir dit le mal, mais refuse de s'excuser. Le duel fut +arrêté ainsi et eut lieu derrière le couvent de Picpus (Voy. Conrart, +p. 86), le vendredi 3 février 1651 à midi; Sévigné y trouva la mort, à +vingt-sept ans. + +Si madame de Gondran ne prit pas des voiles de veuve, M. de Gondran, +ami de Sévigné, le regretta innocemment.] + +[Note 155: Je ne sais rien de particulier sur cette dame.] + +[Note 156: Madame de Sévigné badine à plusieurs reprises (par +exemple, le 1er mars 1680) sur la liaison qu'on supposoit avoir existé +entre elle et M. du Lude. Il resta son ami. + +Du Lude a mérité les éloges que Bussy lui donne. Il étoit galant et +honnête; la marquise de Gouville (1655) et madame de La Suze (Somaize, +t. 1, p. 67) ont accepté ses hommages. Favori du roi de bonne heure, +et long-temps, du Lude, à l'Arsenal, où il logea en qualité de +grand-maître de l'artillerie, réunissoit une société qui gardoit le +culte des divinités adorées à l'hôtel de Rambouillet (Walck., t. 4, p. +131). + +On voit sous Louis XI un Jean de Daillon, «maître Jean des Habiletez», +disoit le roi, qui faisoit argent de tout. C'est un aïeul. Le père de +du Lude, gouverneur de Gaston, épousa une Feydeau, qui lui donna cent +mille pistoles (trois millions). (V. Amelot de la Houssaye, t. 2, p. +170.) Il étoit camarade de Théophile et de Desbarreaux (Tallem., t. 4, +p. 46). + +En 1648 et 1649 Retz et Mazarin se servent du canal de madame du Lude +la mère pour leurs conférences: «À l'égard de ces fréquentes et +réglées visites chez la comtesse du Lude, elles ne passoient que pour +des rendez-vous de galanterie: On les attribuoit aisément au mérite de +mademoiselle du Lude, sa fille, qui étoit une très belle personne. +(Aubery, liv. 5.) + +Du Lude le fils, Henri de Daillon, grand diseur de mots fins +(_Menagiana_), beau danseur, un Achille au jeu de la bague, épousa +d'abord Éléonore de Bouillé. + +«Toujours dans ses terres, elle ne se plaisoit qu'aux chevaux, qu'elle +piquoit mieux qu'un homme, et chasseuse à outrance. Elle faisoit sa +toilette dans son écurie et faisoit trembler le pays. Vertueuse pour +elle, et trop pour les autres, elle fit châtrer un clerc en sa +présence, pour avoir abusé, dans son château, d'une de ses +demoiselles, le fit guérir, lui donna dans une boîte ce qu'on lui +avoit ôté et le renvoya.» (Saint-Simon, _Notes à Dangeau_.) + +En secondes noces (1681) il épousa la veuve du comte de Guiche, qui +avoit alors trente-huit ans, et qui mourut le 25 janvier 1726. On la +fit dame d'honneur de la Dauphine. Le roi l'avoit aimée (Saint-Simon, +t. 1, p. 217, et La Fare), et il ne cessa de la considérer, de bien +traiter son mari. + +Le comte du Lude, sans exploits militaires, avoit conquis des grades. +Pour le dédommager de ce qu'il n'avoit pas été compris dans la +promotion des maréchaux nommés le 30 juillet 1675, il avoit été +déclaré duc le lendemain. Il étoit chevalier des ordres du roi et +premier gentilhomme de la chambre. De 1669 à 1685 (Daniel, t. 2, p. +553) il occupa le poste de grand-maître de l'artillerie. + +En 1685 il dut se faire traiter pour la fistule hémorrhoïdale +(Sourches, t. 1, p. 82), non sans soupçon de quelque vieux vice +italien. Sa femme, à ce moment, le flattoit d'une grossesse qui se +trouva fausse. Il mourut en août 1685 et laissa «une grosse +dépouille». + +Abraham du Pradel nomme madame du Lude parmi les grandes dames qui +aimoient et recherchoient les curiosités.] + +[Note 157: Jeanne de Montluc, comtesse de Carmain (Cramail ou +Cramailles), mariée à Charles d'Escoubleau-Sourdis, marquis d'Alluye, +morte le 2 mai 1657.] + +[Note 158: Je ne peux pas donner ici une large place à un pédant, +quelque amoureux qu'il ait été. On lit dans le _Menagiana_ inédit (de +La Monnoye) ce passage qui nous concerne: + +«C'est un bel esprit que M. de Bussy-Rabutin, mais il ne sçavoit rien. +Son histoire des _Amours des Gaules_ est toute remplie de fables et de +mensonges.» + +Etc., etc. + +«Comme les poètes sont susceptibles de colère, j'ai fait cette +épigramme contre M. de Bussy: + + Francorum proceres media, quis credet! in aula, + Bussiades scripto læserat horribili; + Poena levis! Lodoix, nebulonem carcere claudens, + Retrahit indigno munus equestre duci. + Sic nebulo gladiis quos formidaret iberis + Quos meruit francis fustibus eripitur.» + +Oui, Vadius, vous écrasâtes votre ennemi sous des vers d'un tel +poids.] + +[Note 159: La Place (t. 4, p. 359) nomme un d'Arcy, page de +musique sous Henri IV, qui vécut jusqu'à l'âge de 103 ans, et jouit de +son franc parler sous Louis XIV. + +D'Arcy qui est ici en scène étoit frère du comte de Clère, fils du +marquis de Fontaine Martel. Tous les deux figurent dans la cavalcade +faite à l'occasion de la majorité du roi en 1651. Le 26 septembre +1689, Dangeau apprend qu'il est nommé gouverneur du duc de Chartres +avec 2,400 fr. d'appointements. À Nerwinde, il pousse son élève au feu +(La Place, t. 2, p. 235); lui-même tombe sous les chevaux (_Racine à +Boileau_, 6 août 1693). + +Son frère, M. de Fontaine-Martel, en 1692, est nommé premier écuyer de +la duchesse de Chartres (Dangeau, t. 4, p. 9). D'Arcy étoit chevalier +de l'ordre (1688) et conseiller d'État d'épée; il avoit été +ambassadeur en Savoie. Il mourut en 1694, à 60 ans, devant Maubeuge, +non marié et pauvre. Son neveu Cayeu le remplaça. Saint-Simon (t. 1, +p. 136) lui rend bon témoignage: + +«D'une vertu et d'une capacité peu communes, sans nulle pédanterie et +fort rompu au grand monde, et un très vaillant homme sans +ostentation.» + +«Il est fort regretté de tout le monde», dit Dangeau (7 juin 1694).] + +[Note 160: Walckenaer (t. 2, p. 458) la présume belle-fille du +comte de l'Isle qui, en 1654, sert en Catalogne sous Conti. Dans un +acte (signé =Guénégaud=) du 25 février 1649, on voit «le sieur de l'Isle +lieutenant des gardes du corps de Sa Majesté». Quant à la vicomtesse, +Basse-Bretonne, «elle n'est pas belle, mais elle est fort coquette, et +danse admirablement.» (Tall., =CCCXXIX=, t. 9, p. 207.) Certaines pièces +du cabinet de M. de Montmerqué donnent à croire qu'elle avoit une fort +mauvaise réputation. (V. la _Carte de la Braquerie_.)] + +[Note 161: Morte à Paris le 18 ou le 27 février 1695 (Dangeau), à +soixante-dix-sept ans, Cécile-Elizabeth Hurault de Chiverny épouse, le +8 février 1645 (ou 1643), François de Paule de Clermont, marquis de +Montglat. + +«Cette jeune personne (Montp., t. 1, p. 418), qui étoit d'agréable +compagnie, fut depuis toujours auprès de moi.» + +Elle commença par aimer La Tour Roquelaure (Tallem., t. 7, p. 139); le +duc d'Elbeuf l'eut ensuite (Tallem., t. 4, p. 309). Voici, puisée à la +même source, une historiette (t. 5, p. 371) qui nous fait entrer dans +sa vie privée et lui donne un nouvel amant: + +«Au carnaval de 1652, madame de Montglas fit une plaisante +extravagance chez la présidente de Pommerueil. On y devoit jouer +Pertarite, roy des Lombards, pièce de Corneille qui n'a pas réussy. +Mademoiselle de Rambouillet dit à Segrais, garçon d'esprit, qui est à +cette heure à Mademoiselle, qu'elle n'avoit point veû l'Amour à la +mode et qu'elle l'aymeroit bien mieux. «Dites-le à la comtesse de +Fiesque.» La comtesse le dit à Hippolite: c'est le fils du président +de Pommerueil du premier lict, un benais qu'on appelloit ainsy parce +qu'on luy faisoit la guerre qu'il estoit amoureux de sa belle-mère. +Hippolite, qui estoit espris de la comtesse, alla dire aux comédiens +que, quoy qu'il en coustast, il falloit absolument jouer l'Amour à la +mode, et les envoya changer d'habits. On joue: madame de Montglat +réclame et fait bien du bruit. La comtesse et elle se harpignèrent; +les autres ne dirent rien. Au troisiesme acte, patience luy eschappe; +elle crie, tout haut: «Mon carrosse est-il venu?--Non, Madame.--Celuy +de l'abbé de Richou y est-il? (Notez que c'étoit son galant.)--Ouy, +Madame.» Elle sort, et, par une plaisante rencontre, le comédien qui +estoit sur le théâtre dit: + + Retraite ridicule et fort extravagante. + +«C'estoit justement où il en estoit, et, dans la comédie, une femme se +retiroit comme cela brusquement. Cela fit rire jusqu'aux larmes.» + +Un couplet s'exprime ainsi: + + Le rendez-vous du beau monde, + Montglas, n'est plus que chez vous; + Et là chacun se fait les yeux doux + Sans qu'on s'y morfonde; + Près de vous l'on parle haut et bas; + L'on s'y chauffe, et l'on ne s'y brusle pas. + +À la fin des Mémoires de Mademoiselle se trouve le portrait de madame +de Monglat: + +«Vous estiez fort jolie, vous aviez le teint beau et vif, la bouche +agréable, les plus belles dents qu'on puisse voir, le nez un peu +retroussé, mais d'une manière qui ne vous sied pas mal, les yeux +noirs, les cheveux bruns, mais en la plus grande quantité du monde; +vous aviez la gorge belle, comme vous l'avez encore; l'air impérieux +et le ton, etc.; les bras, les mains, le coude! + +«Vous n'estes point médisante, vous excusez facilement les autres, +vous estes bonne amie.» + +_Delphiniane_ (Somaize, t. 1, p. 282) «a beaucoup d'esprit; elle lit +tous les beaux livres, elle aime les vers, elle connoist tous les +auteurs, elle corrige leurs pièces.» + +Sa belle-mère avoit été gouvernante des enfants de Henri IV. Son mari +fut d'abord premier écuyer de Gaston. + +«François de Paule de Clermont, marquis de Montglat, étoit de +l'illustre et ancienne maison de Clermont, originaire d'Anjou, d'où +sont sorties les branches de Clermont, de Galerande, d'Amboise, de +Saint-Georges et de Resnel. Il étoit chef de la branche de +Saint-Georges. Il fut chevalier des ordres du roi, grand-maître de la +garde-robe et maréchal de camp. Il mourut le 7 avril l'an 1675.» (_Le +Père Bougeant_, Avertiss. en tête des Mémoires.) + +Bussy, qui fut l'un des amants de madame de Montglat, et, par +conséquent, l'un des oppresseurs de M. de Monglat, ne se fait pas +faute de rire de ses infortunes. + +«J'attends ici un de ces maris dont la tête n'est pas incommodée des +corniches; ce qu'il y porte va dans le superlatif. Je voudrois bien +vous faire connoître le personnage sans vous le nommer. Il n'est pas +si beau qu'Astolfe ni que Joconde; mais, en récompense, il est quatre +fois plus malheureux. Ne le connoissez-vous pas à cela? C'est un mari +tout à fait insensible. Il ne ressemble pas au pauvre Sganarelle, qui +étoit un mari très marri. On ne comprend pas celui-ci: car, quoiqu'il +porte des cornes sur la tête, il les tient fort au dessous de lui. Si +vous n'y êtes pas encore, vous n'en êtes pas loin. Attendez: c'est un +mari gros et gras et bien nourri. Y êtes-vous? C'est un mari dont le +malheur m'est particulièrement connu. Oh! pour celui-là, vous y êtes.» +(Bussy à Sév., 9 juin 1668.) + +Bussy pendant long-temps poursuivit sa maîtresse infidèle de sa colère +et de ses injures, ne voulant pas comprendre qu'elle fût bien vue, +considérée encore; «qu'elle eût, par sa bonté, son amabilité et une +conduite plus régulière, conservé l'amitié de toutes les femmes avec +lesquelles elle s'étoit liée.» (Walck., t. 3, p. 171.) + +Il écrit à madame de Sévigné (26 juin 1688): «J'ai fait toute la peur +à madame de Monglas; et, lorsqu'elle attendoit la honte de paroître en +public manquer de bonne foi, je lui viens de faire dire par la +comtesse de Fiesque qu'après les sentimens que j'avois eus pour elle, +je ne lui voulois jamais faire de mal. Je ne sais comment elle recevra +cela, mais je sais bien pourquoi je l'ai fait.» + +Le 1er juillet il dit: «Elle a reçu mes honnêtetés avec la joie et la +reconnoissance qu'elles méritoient.» Bussy l'a aimée sincèrement, et +c'est là le plus beau trait de sa vie légère.] + +[Note 162: Chez son oncle, qui habitoit le Temple.] + +[Note 163: Mon indépendance.] + +[Note 164: Dans quelques _Almanachs d'amour_ du temps, à la fin +des poésies de madame de La Suze, et dans quelques unes des éditions +hollandaises de l'_Histoire amoureuse_, on trouve, plus ou moins +nombreuses, des Maximes d'amour. J'ai imprimé celles-ci d'après le +texte que les Mémoires de Bussy nous donnent. Tout cela est coulant, +gracieux et de bonne mine.] + +[Note 165: Le marquis de Langeais, déclaré impuissant en justice.] + +[Note 166: Celui qui contentoit tout le monde et sa femme.] + +[Note 167: _Vi capitur corpus, non cor insilitur._ Décidément tout +ce style n'est pas du premier venu.] + +[Note 168: À la fin de l'année 1654, Bussy servoit sous Conti en +Catalogne; c'étoit le temps où il étoit l'ami du prince et lui donnoit +la primeur de toutes ses jovialités. Conti lui demanda de faire pour +lui la revue de la Braquerie, c'est-à-dire du corps des galants et des +galantes de la cour. Conti lui-même, à ce que disent les Mémoires de +Bussy, avoit fait la carte du pays de Braquerie. Toutes ces +gentillesses couroient le monde en manuscrit, comme tant d'autres +pièces de ce genre. En 1668 seulement fut imprimée, en Hollande, la +_Carte géographique de la Cour_, que nous réimprimons sous le titre +que les Mémoires de Bussy lui donnent. Selon toute apparence, c'est à +la fois l'oeuvre de Bussy-Rabutin et du prince de Conti. M. Bazin ne +devoit pas l'attribuer exclusivement à ce dernier, et M. P. Pâris a eu +raison de rectifier là-dessus, en publiant à son tour la Carte du pays +de Braquerie, les détails du titre que M. Bazin lui imposoit. + +M. Bazin a fait son édition au moyen de la Carte imprimée en 1668 et +de deux copies manuscrites qui, comme toutes les copies manuscrites de +pamphlets à la mode, présentent quelques variantes. Nous suivons, à +peu de chose près, le texte qu'il a donné, et que M. Paulin Paris a +mis à la fin du tome 4 de son Tallemant des Réaux. Je n'ai pas cru +devoir transcrire ses notes telles qu'elles.] + +[Note 169: Dames galantes.] + +[Note 170: Les Maris.] + +[Note 171: Galants.] + +[Note 172: Ou Garsentins.] + +[Note 173: Le pays de la Pruderie.] + +[Note 174: La Galanterie éhontée.] + +[Note 175: Ici M. Bazin avoit adopté une leçon que je n'ai pas cru +devoir préférer à l'imprimé.] + +[Note 176: Mademoiselle de Guerchy, fille de la première comtesse +de Fiesque, fut aimée de Châtillon, comme nous l'avons vu. C'est elle +qui fut mortellement blessée d'une piqûre dans l'opération d'un +avortement, et que Vitry, son amant, tua d'un coup de pistolet (1672). +Elle étoit fille d'honneur de la reine-mère. + +Cette _Petite Fronde_ est datée de 1656. + + Guerchy, tu ravis le monde; + Pons est celle qui te seconde; + Saint Maingrin passe les trente ans; + Ségur s'en va vieille et mourante; + Pour Neuillant, les moins médisants + Disent qu'elle est rousse et méchante. + +Mademoiselle de Pons est celle que Guise aima et délaissa; +mademoiselle de Ségur étoit laide et sage; mademoiselle de Neuillant +devint la sévère madame de Navailles; quant à mademoiselle de +Saint-Mesgrin, Loret (1er octobre 1650) en parle, et ce qu'il en dit +montre que notre beau financier, Jeannin de Castille, tranchoit du +monarque et du coq. + + Saint Maigrin, fille de la reine, + Avec sa belle gorge pleine + Et son accueil doux et benin, + S'est fort acquis monsieur Janin, + Dont l'on dit qu'elle est adorée, + Tant le matin que la soirée. + Je ne croye pas que cet amant, + Dans son nouvel embrazement, + Lui fasse faire aussi grand'chère + Comme Gaston luy faisoit faire. + +Une autre chanson, qui est de Benserade et datée de 1652, ne viendra +pas mal maintenant: + + Guerchy, deux coeurs brûlent pour vous. + +Les deux coeurs, disent les clefs, sont le coeur de M. de Jars, +commandeur de Malte, et le coeur de M. de Joyeuse (de la maison de +Lorraine). + + Guerchy, deux coeurs brûlent pour vous; + L'amour qui les assemble + Les feroit plaindre ensemble + Sans être jaloux; + Malte et la Lorraine + Sont dessous vos lois; + Mais tirez-nous de peine: + À laquelle des trois + Donnez-vous votre choix? + +C'est donc à tort que M. A. Bazin corrige _Malte et Lorraine_ et met +_Metz en Lorraine_, à cause que le chevalier de Lorraine n'est venu au +monde qu'en 1643, et parcequ'il suppose que Metz en Lorraine +signifieroit le maréchal de Schomberg, gouverneur de la ville et beau +galant.] + +[Note 177: Jeannin de Castille.] + +[Note 178: Ailleurs =Précy=.] + +[Note 179: L'abbé Fouquet, dit la Clef.] + +[Note 180: Mademoiselle de La Roche Posay, mariée au financier Le +Page, qui prit le nom de Saint-Loup. Ce fut, nous l'avons dit, la +première maîtresse de Candale.] + +[Note 181: Candale, colonel général de l'infanterie, en +survivance.] + +[Note 182: Fille du maréchal de Châtillon, soeur de madame de +Wurtemberg, bel esprit et poète. Elle avoit abjuré.] + +[Note 183: Mademoiselle de Pons, dont nous avons parlé.] + +[Note 184: Le duc de Guise.] + +[Note 185: Malicorne, écuyer du duc de Guise.] + +[Note 186: Où mademoiselle de Pons avoit dû se réfugier.] + +[Note 187: Marie de Bailleul, veuve du marquis de Nangis, et +remariée en 1645 à Louis Châlon du Blé, marquis d'Uxelles.] + +[Note 188: M. de Clérambault, écuyer de Madame (René Gillier, +baron de Puygarreau, en Poitou).] + +[Note 189: Fille de Bordeaux, intendant des finances, femme de +Pommereuil, président au grand Conseil.] + +[Note 190: Retz.] + +[Note 191: Anne de la Magdelaine de Ragny, mariée en 1632 à +François de Bonne, duc de Lesdiguières.] + +[Note 192: Retz, son cousin-germain.] + +[Note 193: Roquelaure.] + +[Note 194: Madame de Puisieux.] + +[Note 195: Le garde des sceaux Châteauneuf.] + +[Note 196: =Biron=. Ce n'est pas madame de Brion, morte en 1651.] + +[Note 197: Charles de Sévigné seigneur de Montmoron, cousin issu +de germain de Henri, marquis de Sévigné.] + +[Note 198: Du Lude.] + +[Note 199: Bussy. Mais ceci feroit croire que la carte n'est pas +de Bussy, ou que Bussy se vante, ou encore qu'il ne faut pas prendre +pour des paroles d'Évangile tout ce que nous rencontrons.] + +[Note 200: La princesse d'Harcourt.] + +[Note 201: Hé! hé! Cela n'est pas dans l'Oraison funèbre.] + +[Note 202: Marie de Rohan.] + +[Note 203: Laigues.] + +[Note 204: Fille d'un conseiller au Parlement nommé Henry, soeur +de Gerniou, veuve du fils du ministre Ferrier, et femme du conseiller +Menardeau, seigneur de Champré.] + +[Note 205: Ailleurs _dix_.] + +[Note 206: Veuve du président de la Barre, remariée en 1650 à +Isaac Arnauld, mestre de camp général des carabins (carabiniers) et +lieutenant général, mort en 1652.] + +[Note 207: Clérambault, déjà cité.] + +[Note 208: Sibille-Angélique-Émilie d'Amalby, mariée en 1643 à +Cominges, cousin de Guitaut.] + +[Note 209: Le maréchal du Plessis, dit la Clef.] + +[Note 210: Fille aînée du président Bailleul, mariée à N. Girard, +seigneur du Tillet.] + +[Note 211: Soeur de la marquise d'Uxelles, belle-soeur du +maréchal Foucault.] + +[Note 212: Son mari.] + +[Note 213: Femme peu aimable, dont Tallemant a parlé en passant.] + +[Note 214: Madame de La Fayette, mariée en 1655.] + +[Note 215: Retz.] + +[Note 216: Julie-Lucie d'Angennes de Rambouillet, mariée en 1645 à +Charles de Sainte-Maure, marquis de Montausier.] + +[Note 217: Je crois qu'il faut lire Fiennes, comme sur l'imprimé. +Ce ne peut être là, en 1654, le portrait de madame de Pienne, +c'est-à-dire de la comtesse de Fiesque. Cependant on pourroit +reconnoître le petit Guitaut dans le gouverneur.] + +[Note 218: La mère, «la borgnesse».] + +[Note 219: Anne d'Autriche.] + +[Note 220: Louis XIV.] + +[Note 221: Les enfants, les filles, mesdemoiselles de Beauvais?] + +[Note 222: Mademoiselle de Guise, née en 1615.] + +[Note 223: Montrésor.] + +[Note 224: La duchesse, soeur de Condé.] + +[Note 225: Faut-il voir là Condé, Conti, Nemours et La +Roche-Foucauld? Pour les deux premiers noms, cela répugne. Mais après +tout, nous n'avons affaire qu'à un pamphlet.] + +[Note 226: Par la dévotion.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by +Roger de Bussy-Rabutin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES, 1 *** + +***** This file should be named 29049-8.txt or 29049-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/0/4/29049/ + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire amoureuse des Gaules, tome I + suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle + +Author: Roger de Bussy-Rabutin + +Annotator: Paul Boiteau + +Release Date: June 6, 2009 [EBook #29049] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES, 1 *** + + + + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<h1>HISTOIRE + +AMOUREUSE + +DES GAULES</h1> + +<h2>PAR BUSSY RABUTIN</h2> + +<h4>revue et annotée</h4> + +<h3>PAR M. PAUL BOITEAU</h3> + +<h2><i>Suivie des Romans historico-satiriques du XVII<sup>e</sup> siècle</i></h2> + +<h4>recueillis et annotés</h4> + +<h3>PAR M. C.-L. LIVET</h3> + + +<h1>Tome I</h1> + +<h2>BUSSY RABUTIN, ANNOTÉ PAR P. BOITEAU</h2> + + +<h4>À PARIS</h4> + +<h4>Chez P. Jannet, Libraire</h4> + +<h4>MDCCCLVI</h4> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h2> + +<p>Sur une belle page blanche, au frontispice +de ce livre, en lettres architecturales, +je voulois tracer une dédicace +ou une inscription funèbre</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">DIS. MANIBVS.<br /></span> +<span class="i0">MVLIERCVLARVM.<br /></span> +<span class="i0">QVAS. CORRIPVIT.<br /></span> +<span class="i0">AMOR.<br /></span> +</div></div> + +<p>mais j'ai peur qu'on n'attaque la qualité ou la +moralité de mon style épigraphique. Je voudrois +du moins, puisque je viens de vivre assez longtemps +avec elles, ne pas quitter toutes ces pécheresses +sans leur dire adieu, et je désirerois concentrer +mes derniers hommages en une vingtaine +de vers de circonstance; peut-être les aurois-je +tournés ainsi:</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'art antique disoit: Qu'on adore les belles!<br /></span> +<span class="i0">Les poètes disoient: Que tout cède à l'amour!<br /></span> +<span class="i0">Les poètes et l'art aujourd'hui sont rebelles<br /></span> +<span class="i0">Au culte dont Laïs a vu le dernier jour.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">O femmes! la beauté, c'étoit une victoire,<br /></span> +<span class="i0">C'étoit une grandeur, c'étoit une vertu;<br /></span> +<span class="i0">On ne s'informoit pas, pour chanter son histoire,<br /></span> +<span class="i0">De quel or, sous quel toit, Laïs avoit vécu.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Il suffisoit qu'elle eût la chevelure blonde:<br /></span> +<span class="i0">La femme étoit Vénus; un grand œil plein d'éclairs:<br /></span> +<span class="i0">La femme étoit Minerve. Ô sagesse du monde!<br /></span> +<span class="i0">Devant d'autres autels s'agenouillent nos vers.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Notre admiration se proclame éblouie<br /></span> +<span class="i0">Par la splendeur des lois qui plaisent aux Césars.<br /></span> +<span class="i0">Midas a des enfants; la foule, recueillie,<br /></span> +<span class="i0">Applaudit aux décrets de leur goût pour les arts.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mieux valoit quand, le front ceint du parfum des roses,<br /></span> +<span class="i0">Les poètes et l'art saluoient le soleil,<br /></span> +<span class="i0">Le printemps, le feuillage, et les femmes écloses,<br /></span> +<span class="i0">Comme de jeunes fleurs, en leur temple vermeil.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je sais bien que Phryné présage Messaline,<br /></span> +<span class="i0">Que Jeanne Vaubernier déshonore Ninon;<br /></span> +<span class="i0">Mais devant la jeunesse il faut que l'on s'incline:<br /></span> +<span class="i0">Vive qui sut aimer, et qu'importe son nom!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Voilà ce que disoit et pensoit l'Ionie;<br /></span> +<span class="i0">Ses dieux avoient du moins quelque divinité.<br /></span> +<span class="i0">On pardonne, je crois, ses crimes au génie:<br /></span> +<span class="i0">De la même injustice honorons la beauté.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>Mais je crains qu'on ne m'accuse d'une trop +vive indulgence pour des courtisanes, et je me +résigne à réfréner l'ambition de cette préface.</p> + +<p>Toutefois je ne la convertirai pas en une étude +préliminaire sur la vie et les œuvres de Bussy-Rabutin; +voici pour quelle raison: il me semble +qu'une étude de ce genre doit être toujours faite +de manière à l'emporter sur les études précédemment +publiées; il faut, de toute nécessité, qu'elle +ne se borne pas à des redites, mais qu'elle ajoute +quelque chose au commun domaine de l'histoire +et de la littérature. Si elle se traîne péniblement +dans le sentier battu, à quoi bon cela? Et c'est +à quoi seroit fatalement condamnée ici une préface +de vingt pages.</p> + +<p>M. Walckenaer (<i>Mémoires concernant madame +de Sévigné</i>), M. A. Bazin (<i>Revue des Deux-Mondes</i>, +1842, et <i>Nouvelle Biographie universelle</i>), et +M. Sainte-Beuve (t. 3 des <i>Causeries du lundi</i>), +ont examiné à tous les points de vue cette vie et +ces œuvres. Certainement il y auroit quelque +chose à dire encore; mais ce quelque chose ne +pourroit être dit sans preuves, sans expositions, +sans dissertations auxiliaires, et je grossirois trop +facilement un volume déjà trop gros.</p> + +<p>Ce n'est pas sans quelque déplaisir que je me +suis retranché l'occasion de vider mon carton de +notes et de remplir mon rôle de consciencieux +commentateur. Je les garde, ces notes surabondantes. +Si le public accueille volontiers l'édition +qui lui est offerte, je me croirai engagé à parfaire +ma tâche, et, en même temps que je rectifierai +le commentaire qui court au bas des pages, +je m'efforcerai de résumer tout ce qui peut être +utilement dit de Bussy-Rabutin et de son <i>Histoire +amoureuse</i>.</p> + +<p>On trouvera au tome 1<sup>er</sup> de l'édition que +M. Monmerqué a donnée des lettres de madame +de Sévigné la généalogie des Rabutin. Roger +de Rabutin, comte de Bussy, est né le 3 ou le 13 +avril 1618, à Épiry, en Nivernois. Sa famille étoit +l'une des plus anciennes et des plus illustres de +la Bourgogne. Élevé chez les jésuites d'Autun, +puis au collége de Clermont à Paris, il interrompit +ses études à seize ans (1634), pour commander +une compagnie dans le régiment de son +père. À partir de ce temps il ne cesse de prendre +part à toutes les guerres. Ses Mémoires racontent +agréablement toute son histoire jusqu'au moment +de sa disgrâce; le reste de sa vie est raconté +dans le Recueil de ses Lettres. Les combats, les +amours volages, même les débauches, ne lui +prennent pas tout son temps. Actif, entreprenant, +doué d'un esprit véritablement distingué, il trouve +toujours une heure pour lire un livre ou pour +écrire une chanson. Si ses connoissances sont +incomplètes, s'il dit qu'il n'a jamais lu Horace, +par exemple, son goût est pur et il a en soi ce +qui fait le bon style. Aussi est-ce bientôt le plus +bel esprit de l'armée et de toute la noblesse. Il +est de toutes les fêtes demi-bachiques, demi-littéraires; +il est le grand fabricant de satires, +d'épigrammes et de couplets. Cela fit sa fortune +dans les lettres et ruina sa fortune à la cour. Peu à +peu, par sa conduite politique et par les manœuvres +de son esprit, il s'aliéna le cardinal Mazarin, +Condé, Turenne et Louis XIV. Ses amis ne +purent le défendre. On avoit peur de lui: là est +le secret de sa chute.</p> + +<p>C'est pour divertir une de ses maîtresses, madame +de Montglat, qu'en 1659 ou en 1660 il +composa l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i>. Cette +histoire, qui n'avoit de romanesque que les noms +sous lesquels paroissoient les personnages, et qui +peignoit avec beaucoup d'agrément les aventures +des principaux seigneurs et des plus belles dames +de la cour, ne manqua pas d'être connue partout +de réputation. Bussy-Rabutin la lisoit lui-même, +et très volontiers, à ses amis intimes. La marquise +de la Baume, une vilaine femme, belle de +visage, que tous les contemporains ont maltraitée, +la lui ayant empruntée, en fit faire une copie +secrète, puis une autre. En vain Bussy voulut-il +lui rappeler la promesse solennelle qu'elle lui +avoit faite de ne pas abuser du prêt; en vain mit-il +tout en œuvre pour détruire les fatales copies, +l'histoire fit son chemin sous le manteau. Ce fut +une explosion de murmures.</p> + +<p>Bussy n'étoit déjà pas très bien auprès du roi, +de ses ministres et de ses principaux confidens; +il avoit même paru un moment compromis pour +quelques relations d'affaires qu'il avoit eues avec +Fouquet. Le succès terrible de son pamphlet enhardit +tous ses ennemis; mais ce qui lui donna le +coup de grâce, ce fut la publication en Hollande, +et par le fait de madame de la Baume, de l'<i>Histoire +amoureuse des Gaules</i>. Une clef étoit jointe +au texte. Jamais scandale n'eut plus d'éclat et un +éclat plus rapide. Condé étoit à la tête de ceux +qui juroient la perte et la mort du coupable. Il +fallut que le roi prît parti. Bussy étoit déjà à demi +disgracié; toutefois il venoit d'être reçu à l'Académie +françoise, et y avoit même prononcé un +discours très cavalier. Le 17 avril 1665 il fut mis +à la Bastille.</p> + +<p>Il y resta treize mois, et ne sortit que pour être +exilé en Bourgogne.</p> + +<p>Les éditions du pamphlet se succédoient rapidement +et se falsifioient. On avoit eu l'idée d'intercaler +dans le texte, après le récit de la fête de +Roissy, ce cantique fameux et de toutes manières +mauvais que les amateurs de poésies libertines ont +aveuglément regardé comme une œuvre de Bussy.</p> + +<p>Jamais Bussy n'a écrit ce cantique. Les <i>alleluia</i> +de Roissy étoient des impiétés, et ce cantique +est toute autre chose. L'<i>Histoire amoureuse des +Gaules</i> est un livre d'une agréable lecture, et durant +laquelle le goût n'est offensé par aucune ordure, +et le cantique est un ramassis de grossièretés. +Bussy l'a toujours nié. Ces couplets ont été +intercalés deux ou trois ans après l'apparition +première du livre, et ils ont été pris au hasard +dans l'un des recueils manuscrits des épigrammes +et des chansons du temps.</p> + +<p>Nous ne pouvions les supprimer, puisqu'ils +sont devenus par le fait partie intégrante de l'ouvrage; +ils ont d'ailleurs, à défaut de mérite littéraire, +une petite valeur historique; mais nous +pensons bien que le lecteur sera de notre avis et +qu'il ne les considérera que comme un triste hors-d'œuvre.</p> + +<p>Nous voici amené à dire quelle a été notre intention +en réimprimant, comme nous l'avons +fait, un livre qui, suivant l'expression populaire, +<i>jouit</i> d'une si mauvaise réputation. Assurément, +ce n'est pas séduit par le seul attrait de sa morale +lubrique; mais c'est que nous avons vu que +ce pamphlet avoit une très grande importance en +histoire. D'abord, c'est un tableau exact des +mœurs du temps; ensuite c'est un mémoire utile +à consulter pour l'histoire politique elle-même du +ministère de Mazarin. Nul ne sera tenté, s'il l'a +lue, de regarder l'<i>Histoire amoureuse</i> comme un +livre ordurier; c'est au contraire un ouvrage qui +a son charme et sa fine fleur littéraire. J'ose croire +que nul ne sera tenté non plus, après avoir jeté +un coup d'œil sur les notes, de douter de la véracité +de Bussy et de me contredire lorsque je signale +l'importance historique de son livre.</p> + +<p>Pas plus qu'un autre je ne pousse jusqu'à la +déraison l'estime que je fais des belles qualités +artistiques du XVIIe siècle; aussi bien qu'un autre +je me sens peu d'attachement pour la vanité et +les vices de ces grands seigneurs et de ces belles +dames; mais je ne puis me débarrasser d'un certain +goût pour leurs fêtes, d'une certaine admiration +pour leur esprit, d'une certaine tendresse +pour leur beauté, d'un certain enthousiasme pour +tout ce qui avoit alors de la physionomie, de +l'esprit, de la grandeur.</p> + +<p>Un Italien m'excusera sans peine. Je sais +qu'aujourd'hui les progrès de l'économie politique +et de la chimie obligent les hommes à se +garder d'un vain engouement pour tout ce qui est +pompe, parure et inutilité. Aussi m'accusé-je sans +feintise. J'avouerai même que, sans rien ôter à +mon amour pour les conquêtes de l'esprit nouveau, +je me vois de plus en plus ramené vers +cette littérature du dix-septième siècle, qui fut ma +première nourrice. La littérature qu'on fait aujourd'hui +me fait adorer les lettres de ce temps-là. +Je suis fier de vivre dans le beau siècle d'action +qui s'accomplit; mais je voudrois vivre aussi +à l'heure du loisir et des rêves, dans cette patrie +évanouie du grand art d'écrire.</p> + +<p>C'est par suite de cet entraînement involontaire +que j'ai trouvé de l'agrément dans le métier +d'éditeur d'un pareil livre. Il m'a semblé que, +puisque j'étois sûr de n'avoir pour eux qu'une +sympathie littéraire, je pouvois me permettre +d'entrer en connoissance avec tous les personnages +du pamphlet.</p> + +<p>La question bibliographique ne veut pas être +oubliée dans une des préfaces de la Bibliothèque +elzevirienne; mais rien n'est plus embrouillé que +l'histoire des éditions de Bussy, et d'ailleurs il +ne s'agit pas d'un texte à restituer, d'une édition +<i>princeps</i> à transcrire en l'enrichissant de variantes.</p> + +<p>Bussy n'a pas été l'éditeur de son livre. On l'a +imprimé, tant bien que mal, sur une copie subreptice; +on l'a reimprimé moins bien et plus mal +encore. Tout est réglé de côté. Il y a çà et là des +manuscrits de l'<i>Histoire amoureuse</i>; ce sont des +copies du temps, contemporaines des éditions +imprimées ou antérieures à ces éditions. On y +voit des passages retranchés, des passages intercalés; +on y relève un assez bon nombre de modifications +diverses. Mais, puisqu'il ne s'agit pas +d'un texte d'auteur à imprimer religieusement, +puisque peu importe qu'on lise: <i>La belle duchesse +préféra ne pas répondre</i>, ou simplement: <i>La duchesse +préféra ne pas répondre</i>, tout ce qu'il y avoit +à faire, c'étoit de rechercher la première édition +qui ait donné, non plus la clef incomplète de +1665 et de 1666, mais le style débarrassé, sans +exception et raisonnablement, de tous les noms +romanesques.</p> + +<p>Walckenaer ne paroît pas avoir connu l'édition +qui m'a servi de type à reproduire, à moins que +ce ne soit celle qu'il désigne à la page 351 du +tome 4 de ses Mémoires. Mais si les chiffres des +pages qu'il indique comme points de repère se +correspondent, le frontispice n'est pas le même. +Mon édition est datée d'Amsterdam (1677) et +n'est pas signée; la gravure ne représente pas la +Bastille, comme dans quelques éditions, mais une +Renommée. Je n'ai pas encore vu cette édition +décrite dans les catalogues. Quoi qu'il en soit, +c'est de toutes la meilleure, et c'est la première, +c'est même la seule, qui traduise convenablement +tous les noms allégoriques.</p> + +<p>Quoique je ne veuille pas entrer dans la notice +biographique, je placerai ici trois morceaux différens: +1º Un jugement extrait de Vigneul de +Marville (t. 1, p. 325), qui, pour dater de loin, +n'en est pas plus mauvais; 2º l'épitaphe de +Bussy, composée par sa fille et donnée par l'abbé +d'Olivet; 3º la lettre de Bussy au duc de Saint-Aignan, +son ami principal et son défenseur de +toutes les heures auprès du roi. Cette lettre est +la véritable préface de l'<i>Histoire amoureuse des +Gaules</i>.</p> + +<p>Voici ces trois pièces:</p> + + +<h3>I.</h3> + +<p>«M. de Bussy-Rabutin étoit, du côté du sang, +d'une ancienne noblesse de Bourgogne; du côté +de l'esprit, il descendoit d'Ovide et de Pétronius +Arbiter, chevalier romain, dont il nous reste +une fameuse satire en langue latine.</p> + +<p>«Nous avons l'histoire de la disgrâce de +M. de Rabutin dans ses ouvrages. Durant sa retraite, +qui dura presque tout le reste de sa vie, il +ne cessa point d'exercer son admirable style. On +lui avoit conseillé pour son divertissement, ou +pour venger quelques-uns de ses amis, de répondre +aux Lettres provinciales, qui étoient déjà +de vieille date; mais, redoutant le brave Louis de +Montalte, il n'osa l'entreprendre, de crainte de +blanchir devant cet illustre mort.</p> + +<p>«M. de Rabutin a laissé des mémoires de sa +vie, et un recueil de ses lettres et de celles qu'il +recevoit de ses amis. Le mélange en est agréable. +On y voit des gens d'épée et des gens de robe, +des évêques, des abbés et des moines, écrire à +l'envi et faire l'échange de l'indien avec cet écrivain +incomparable. On y voit des directeurs de +conscience, tantôt au court manteau, dire de +précieuses bagatelles, tantôt en longue soutane, +jeter à la traverse des semences de dévotion dans +cette terre inculte, et, après ces coups fourrés, revenir +à leurs premières plaisanteries pour ne pas +ennuyer l'auditeur par la longueur de leurs sermons. +Mais ce qu'on y voit de plus surprenant, +ce sont des dames qui viennent en se jouant +partager avec M. de Rabutin la gloire de bien +écrire; surtout une marquise de Sévigné, sa parente, +qui fera dire à toute la postérité que la +cousine valoit bien le cousin.</p> + +<p>«On remarque plus de naturel dans les lettres +de madame la marquise de Sévigné, et plus d'étude +et de travail dans celles de M. de Rabutin. +Ses mémoires, quoique fort bien écrits, sont peu +curieux. À quoi bon les avoir remplis d'un si +grand nombre de lettres écrites de la cour? Tout +officier qui a quelque commandement en pourroit +produire. Il est arrêté dans le conseil qu'on donnera +un tel ordre à tel commandant; le ministre +fait écrire la lettre à son commis, qui la signe, et +le prince ne la voit pas.</p> + +<p>«À la fin, M. de Rabutin, devenu dévot, s'avisa +de composer un discours pour ses enfans, du +bon usage des afflictions. Le bruit a couru que sa +famille n'avoit pas été contente de la publication +de cette pièce, qui ne répond nullement à la +haute réputation de son auteur.»</p> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>ÉPITAPHE DE M. LE COMTE DE BUSSY.</h3> + +<p><i>Ici repose haut et puissant seigneur, Messire</i> <span class="smcap">Roger +de Rabutin</span>, <i>chevalier</i>, <span class="smcap">comte de Bussy</span>; +<i>plus considérable par ses rares qualités que par sa +grande naissance; plus illustre par ses belles actions, +qui lui attirèrent de grands emplois, que par ces emplois +mêmes. Il entra aussitôt dans le chemin de la +gloire que dans le commerce du monde, et dès sa +quinzième année il préféra l'honneur de servir son +prince aux plaisirs d'une jeunesse molle et oisive.</i></p> + +<p><i>Capitaine en même temps que soldat, il fut d'abord +à la tête de la première compagnie du régiment de +Léonor de Rabutin, comte de Bussy, son père, et +bientôt après colonel du régiment, qu'il n'acheta que +par des périls et d'heureux succès. Il ne dut aussi +qu'à sa conduite et à son courage la lieutenance du +roi du Nivernois et la charge de conseiller d'État.</i></p> + +<p><i>La fortune, d'intelligence cette fois avec le mérite, +lui fit avoir la charge de mestre de camp de la cavalerie +légère. Le roi le fit ensuite lieutenant général +de ses armées, à l'âge de trente-cinq ans. Une si +grande élévation fut l'ouvrage de la justice du souverain, +et non de la faveur d'aucun patron.</i></p> + +<p><i>Il joignit toutes les grâces du discours à toutes +celles de sa personne, et fut l'auteur d'un genre d'écrire +inconnu jusqu'à lui. L'Académe françoise crut s'honorer +en lui offrant une place d'académicien.</i></p> + +<p><i>Enfin, presqu'au comble de la gloire, Dieu arrêta +ses prospérités, et par des disgrâces éclatantes +il le détrompa du monde, dont il avoit été jusque là +trop occupé.</i></p> + +<p><i>Son courage fut toujours au-dessus de ses malheurs. +Il les soutint en sujet soumis et en chrétien +résigné. Il employa le temps de son exil à se bien instruire +de sa religion, à former sa famille et à louer +son prince.</i></p> + +<p><i>Après avoir été longtemps éloigné de la cour, il +y fut rappelé avec agrément et honoré des bienfaits de +son maître.</i></p> + +<p><i>La mort le trouva dans de saintes dispositions. +On le perdit le 9 d'avril 1693, en la soixante et quinzième +année de son âge.</i></p> + +<p><i>Qui que vous soyez, priez pour lui.</i></p> + +<p><span class="smcap">Louise de Rabutin</span>, <i>comtesse d'Alets, sa chère +fille et sa fille désolée, a voulu par cette épitaphe +instruire la postérité de son respect, de sa tendresse +et de sa douleur.</i></p> + + +<h3>III.</h3> + +<h3><i>Copie d'une lettre écrite au duc de Saint-Aignan +par le comte de Bussy<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</i></h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du 12 novembre 1665.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">«Monsieur,<br /></span> +</div></div> + +<p>«Les témoignages que les gens de bien doivent +à la vérité, à leurs amis et à leur réputation, +m'obligent aujourd'hui, Monsieur, de vous éclaircir +de ma conduite et du sujet de ma disgrâce. +Ne vous attendez pas à une justification: je suis +trop sincère pour m'excuser quand j'ai tort, et +c'est tout ce que je pourrai gagner sur la douleur +que j'ai de ma faute, et le dépit contre moi-même, +de ne me pas faire devant vous plus coupable +que je ne suis.</p> + +<p>«Pour entrer donc en matière, je vous dirai, +Monsieur, qu'il y a cinq ans, ne sçachant à quoi +me divertir à la campagne où j'étois, je justifiai +bien le proverbe que <i>l'oisiveté est mère de tout vice</i>: +car je me mis à écrire une histoire, ou plutôt +un roman satyrique, véritablement sans dessein +d'en faire aucun mauvais usage contre les intéressés, +mais seulement pour m'occuper alors, et +tout au plus pour le montrer à quelques-uns de +mes bons amis, leur en donner du plaisir et m'attirer +de leur part quelque louange de bien écrire.</p> + +<p>«Cependant, avec l'innocence de mes intentions, +je ne laissai pas de couper la gorge à des +gens qui ne m'avoient jamais fait de mal, ainsi +que vous allez voir par la suite.</p> + +<p>«Comme les véritables événemens ne sont +jamais assez extraordinaires pour divertir beaucoup, +j'eus recours à l'invention, que je crus qui +plairoit davantage, et, sans avoir le moindre scrupule +de l'offense que je faisois aux intéressés, +parce que je ne faisois cela quasi que pour moi, +j'écrivis mille choses que je n'avois jamais ouï +dire. Je fis des gens heureux qui n'étoient pas +seulement écoutés, et d'autres même qui n'avoient +jamais songé de l'être, et parce qu'il eût +été ridicule de choisir deux femmes sans naissance +et sans mérite pour les principales héroïnes +de mon roman, j'en pris deux auxquelles +nulles bonnes qualité ne manquoient, et qui +même en avoient tant, que l'envie pouvoit aider +à rendre croyable tout le mal que j'en pouvois +inventer.</p> + +<p>«Étant de retour à Paris, je lus cette histoire +à cinq de mes amies, l'une desquelles +m'ayant pressé de la lui laisser, pour deux fois +vingt-quatre heures, je ne m'en pus jamais défendre. +Il est vrai que quelques jours après l'on +me dit qu'on l'avoit vue dans le monde; j'en +fus au désespoir, et je suis assuré que celle à qui +je l'avois prêtée, et qui l'avoit fait copier, l'avoit +fait par une simple curiosité, sans intention de +me nuire; mais elle avoit eu pour quelqu'autre la +même fragilité que j'avois eue pour elle. Je l'allai +trouver aussi tôt, et je lui en fis mes plaintes. +Au lieu de m'avouer ingénuement son imprudence +et de concerter avec moi des moyens +d'y remédier, elle me nia effrontément qu'elle +eût jamais tiré copie de cette histoire, me soutenant +qu'elle n'étoit pas publique, et que, si +elle l'étoit, il falloit que je l'eusse prêtée à d'autres +qu'à elle. L'assurance avec laquelle elle me +parla, et le désir que j'ai d'ordinaire que mes +amis n'ayent jamais tort avec moi, ôtèrent mes +soupçons. Cependant je ne sçais comme elle fit, +mais enfin le bruit de cette histoire cessa pour quelque +temps, après lequel une de ses amies, s'étant +brouillée avec elle, me montra une copie de ce +manuscrit qu'elle avoit faite sur la sienne. Ce fut +alors que le dépit d'avoir été si souvent trompé +par une de mes amies, qui me faisoit outrager +deux femmes de qualité par sa trahison, me fit +emporter contre elle. Et comme on ne se fait jamais +assez de justice pour souffrir sans vengeance le +ressentiment des gens qu'on a offensés, elle +ajouta ou retrancha dans cette histoire ce qui +lui plaisoit pour m'attirer la haine de la plupart +de ceux dont je parlois. Et cela est si vrai, que +les premières copies qui furent vues n'étoient +pas falsifiées; mais si-tôt que les autres parurent, +comme chacun court à la satyre la plus +belle, on trouva les véritables fades, et l'on les +supprima comme fausses.</p> + +<p>«Je ne prétends pas m'excuser par là, car, +quoi qu'effectivement je n'aie dit que du bien +des gens que cette honnête amie a maltraités, +je suis pourtant cause du mal qu'elle en a dit: +non contente d'avoir empoisonné cette histoire +en beaucoup d'endroits, elle en compose en suite +d'autres toutes entières sur mille particularités +qu'elle avoit sçues de moi dans le temps que +nous étions amis, lesquelles particularités elle +assaisonna de tout le venin dont elle se put aviser.</p> + +<p>«Cependant, lorsque je sçus qu'une histoire +couroit sous mon nom, et que même mes ennemis +l'avoient donnée au roi, quoique je n'eusse +qu'à nier, j'aimai mieux faire voir l'original à Sa +Majesté, et me charger de ma véritable faute, +que de me laisser soupçonner d'une que je n'avois +pas commise. Vous sçavez, Monsieur, qu'au +retour du voyage de Chartres, pendant lequel le +roy avoit lu cette histoire, je vous priai de donner +à Sa Majesté mon original écrit de ma main +et relié. Il prit la peine de le lire; mais, quoiqu'il +trouvât une grande différence entre lui et la copie, +il ne laissa pas de juger que l'offense que je +faisois à deux femmes de qualité, et celle que +j'étois cause qu'on avoit faite à d'autres, méritoient +châtiment. Il me fit donc arrêter, et, donnant +cet exemple au public, il satisfit en même +temps au ressentiment des gens intéressés et à sa +propre justice.</p> + +<p>«Mes ennemis, me voyant à la Bastille, crurent +que, n'étant pas en état de me défendre, +ils pouvoient impunément m'accuser: ils dirent +donc au roi que j'avois écrit contre lui; mais +Sa Majesté, qui ne condamne jamais personne +sans l'entendre, les surprit fort en m'envoyant interroger +par le lieutenant criminel. Je me disposai, +sans hésiter un moment, à répondre devant +lui, et sans vouloir faire la moindre protestation, +ne croyant pas en être moins gentilhomme, et +croyant par là rendre plus de respect au roi. +Après qu'il m'eut fait connoître l'original écrit +de ma main de l'histoire dont je vous viens de +parler, il me demanda si je n'avois rien écrit +contre le roi. Je lui répondis qu'il me surprenoit +fort de faire une question comme celle-là à +un homme comme moi. Il me dit qu'il avoit ordre +de me le demander. Je répondis donc que non, +et qu'il n'y avoit pas trop d'apparence qu'ayant +servi 27 ans sans avoir eu aucune grâce, étant +depuis douze mestre de camp général de cavalerie +légère, attendant tous les jours quelque récompense +de Sa Majesté, je voulusse lui manquer +de respect; que pour détruire ce vrai-semblable-là +il falloit ou de mon écriture ou des témoins +irréprochables; que, si l'on me produisoit +l'un ou l'autre en la moindre chose qui choquât +le respect que je dois au roi et à toute la famille +royale, je me soumettois à perdre la vie; mais +que je suppliois aussi Sa Majesté d'ordonner le +même chastiment contre ceux qui m'accuseroient +sans me pouvoir convaincre. Je signai +cela, et, le lieutenant criminel me disant qu'il l'alloit +porter au roi, je le priai de dire à sa Majesté +que je lui demandois très-humblement pardon +d'avoir été assez malheureux pour lui déplaire.</p> + +<p>«Depuis ce temps-là n'ayant vu ni le lieutenant +criminel ni aucun autre juge, j'ai bien +cru qu'une si noire et ridicule calomnie n'avoit +fait aucune impression dans un esprit aussi clairvoyant +et aussi difficile à surprendre que celui +du roi.</p> + +<p>«Mais, Monsieur, personne ne connoît si +bien que vous la fausseté de cette accusation; +car, outre que vous voyez, comme tout le monde, +le peu d'apparence qu'il y a, c'est que vous avez +été plusieurs fois témoin de la tendresse (j'ose +dire ainsi), du profond respect, de l'estime extraordinaire, +et même de l'admiration que j'ai pour +le roi. Je vous ai souvent dit que je le voyois +tous les jours, que je l'étudiois, et que tous les +jours il me surprenoit par des qualités merveilleuses +que je découvrois en lui. Vous pouvez +vous souvenir, Monsieur, qu'un jour, transporté +de mon zèle, je vous dis que, puisque la paix ne +me permettoit plus de hazarder ma vie pour son +service, je voulois le servir d'une autre manière, +et que, comme un des capitaines d'Alexandre +avoit écrit l'histoire de son maître, il me sembloit +qu'il étoit juste qu'un des principaux officiers +des armées du roi écrivît une aussi belle vie que +la sienne. Je vous priai de le dire à Sa Majesté, +Monsieur, et quelque temps après vous me dîtes +la réponse qu'elle vous avoit faite, dans laquelle +sa modestie me parut admirable. Après cela, +Monsieur, peut-on m'attaquer sur le manque de +respect à mon maître, et ne croyez-vous pas +que, si mes ennemis avoient sçu tous les témoignages +particuliers que je vous ai si souvent +donnez de mon zèle extraordinaire pour la personne +de Sa Majesté, et que vous avez eu la +bonté de lui faire connoître, ne croyez-vous pas, +dis-je, qu'ils auroient cherché d'autres foibles en +moi que celui-là? Je n'en doute point, Monsieur; +mais Dieu a confondu leur malice; vous +verrez qu'ils n'auront fait autre chose que de +m'avoit donné un honnête prétexte, en vous écrivant +ceci, de faire souvenir le roi de tous les +sentimens où vous m'avez vu pour Sa Majesté.</p> + +<p>«Cependant, Monsieur, j'attends avec une +extrême résignation à ses volontés la grâce de +ma liberté, et j'ai d'ailleurs un si grand déplaisir +d'avoir offensé les personnes qui ne m'en +avoient jamais donné de sujet, que, si ma prison +ne leur paroissoit pas une assez rude pénitence, +je serai toujours prêt à faire tout ce qu'elles souhaiteront +de moi pour leur entière satisfaction, +leur étant infiniment obligé quand elles me +pardonneront, et ne leur sçachant pas mauvais +gré quand elles ne le feront pas.</p> + +<p>«Je sçais bien qu'il y a dans mon procédé +plus d'imprudence que de malice; mais l'innocence +de mes intentions ne console pas les gens +que j'assassine, puis qu'ils sont aussi bien assassinés +que si j'en avois eu le dessein.</p> + +<p>«Ce que l'on peut dire en deux mots de tout +ceci, c'est que le public en me condamnant doit +me plaindre, mais que les offensés peuvent me +haïr avec raison.</p> + +<p>«Voilà, Monsieur, ce que j'ai cru vous devoir +apprendre de mes affaires, pour vous montrer +par le libre aveu que je fais de ma faute, et +le grand repentir que j'en ai, combien je suis +éloigné d'en commettre jamais de pareilles, ni +de fâcher qui que ce soit mal à propos.</p> + +<p>«Mais vous allez encore mieux voir, par le +raisonnement que je vais faire, combien je suis +persuadé qu'il ne faut jamais rien écrire contre +personne: car, si l'on n'écrit que pour soi, c'est +comme si l'on le pensoit, et ceci est bien le plus +sûr; si c'est pour le montrer à quelqu'un, il est +infaillible qu'on le sçaura tôt ou tard; si la chose +est mal écrite, elle fera de la honte; s'il y a de +l'esprit, elle fera des ennemis. Cela est tout au +moins inutile s'il est secret, et dangereux s'il est +public.—Mais ce que je devois dire devant toutes +choses, c'est qu'en attirant la colère de Dieu et +celle du roi, cela expose aux querelles, aux prisons +et autres disgrâces. Si je ne vous connoissois +bien, Monsieur, j'appréhenderois qu'en vous +paroissant aussi coupable que je le suis, cela ne +me fît perdre votre estime et votre amitié; mais +je n'en suis point en peine, parce que je sçais que +vous connoissez le fond de mon cœur, que vous +sçavez qu'il y a des gens plus long-temps jeunes +que d'autres, et que, si j'ai été de ceux-là, les +mauvais succès et les châtimens que j'ai eus +vous doivent empêcher de douter que je ne sois +changé.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="HISTOIRE_AMOUREUSE_DES_GAULES" id="HISTOIRE_AMOUREUSE_DES_GAULES"></a>HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_PREMIER" id="LIVRE_PREMIER"></a>LIVRE PREMIER</h2> + + +<p>Sous le règne de Louis XIV, la guerre, +qui duroit depuis vingt ans<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, n'empêchoit +point qu'on ne fît quelquefois +l'amour; mais, comme la cour n'étoit +remplie que de vieux cavaliers insensibles, +ou de jeunes gens nés dans le bruit des +armes et que ce métier avoit rendus brutaux, +cela avoit fait la plupart des dames un peu moins +modestes qu'autrefois, et, voyant qu'elles eussent +langui dans l'oisiveté si elles n'eussent fait +des avances, ou du moins si elles eussent été +cruelles, il y en avoit beaucoup de pitoyables, +et quelques unes d'effrontées.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de madame d'Olonne</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>Madame d'Olonne étoit de ces dernières. Elle +avoit le visage rond, le nez bien fait, la bouche +petite, les yeux brillans et fins, et les traits délicats. +Le rire, qui embellit tout le monde, faisoit en +elle un effet tout contraire. Elle avoit les cheveux +d'un châtain clair, le teint admirable, la gorge, +les mains et les bras bien faits; elle avoit la taille +grossière, et, sans son visage, on ne lui auroit pas +pardonné son air. Cela fit dire à ses flatteurs, quand +elle commença à paroître, qu'elle avoit assurément +le corps bien fait; qui est ce que disent ordinairement +ceux qui veulent excuser les femmes +qui ont trop d'embonpoint. Cependant celle-ci +fut trop sincère en cette rencontre pour laisser les +gens dans l'erreur; elle éclaircit du contraire qui +voulut, et il ne tint pas à elle qu'elle ne désabusât +tout le monde.</p> + +<p>Madame d'Olonne avoit l'esprit vif et plaisant +quand elle étoit libre; elle étoit peu sincère, inégale, +étourdie, peu méchante; elle aimoit les +plaisirs jusques à la débauche, et il y avoit de l'emportement +dans ses moindres divertissemens. Sa +beauté, autant que son bien, quoiqu'il ne fût pas +médiocre, obligea d'Olonne<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> à la rechercher en +mariage. Cela ne dura pas long-temps: d'Olonne, +qui étoit homme de qualité et de grands biens, +fut reçu agréablement de madame de la Louppe, +et il n'eut pas le loisir de soupirer pour des charmes +qui avoient fait deux ans durant tous les +souhaits de toute la cour. Ce mariage étant achevé, +les amans qui avoient voulu être mariés se +retirèrent, et il en revint d'autres qui ne vouloient +être qu'aimés. L'un des premiers qui se présenta +fut Beuvron, à qui le voisinage de madame d'Olonne +donnoit plus de commodité de la voir. Cette +raison fut cause qu'il l'aima assez long-temps sans +qu'on s'en aperçût, et je crois que cet amour eût +toujours été caché si Beuvron n'eût jamais eu des +rivaux; mais le duc de Candale, étant devenu +amoureux de madame d'Olonne, découvrit bientôt +ce qui demeuroit caché faute de gens intéressés. +Ce n'est pas que d'Olonne n'aimât sa femme; mais +les maris s'apprivoisent, et jamais les amants; et +la jalousie de ceux-ci est mille fois plus pénétrante +que celle des autres. Cela fit donc que le +duc de Candale vit des choses que d'Olonne ne +voyoit pas, et qu'il n'a jamais vues, car il est encore +à savoir que Beuvron ait aimé sa femme.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de M. de Beuvron.</i></p> + +<p>Beuvron<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> avoit les yeux noirs, le nez bien fait, +la bouche petite et le visage long, les cheveux +fort noirs, longs et épais, la taille belle. Il avoit +assez d'esprit; ce n'étoit pas de ces gens qui brillent +dans les conversations, mais il étoit homme +de bon sens et d'honneur, quoique naturellement +il eût aversion pour la guerre. Étant donc devenu +amoureux de madame d'Olonne, il chercha les +moyens de lui découvrir son amour. Leur voisinage +à Paris lui en donnoit assez d'occasions; +mais la légèreté qu'elle témoignoit en toute chose +lui faisoit appréhender de s'embarquer avec elle. +Enfin, s'étant trouvé un jour tête-à-tête: «Si je +ne voulois, lui dit-il, Madame, que vous faire +savoir que je vous aime, je n'aurois que faire de +vous parler, mes soins et mes regards vous ont +assez dit ce que je sens pour vous; mais, comme +il faut, Madame, que vous répondiez un jour à +ma passion, il est nécessaire que je la découvre, +et que je vous assure en même temps que, soit +que vous m'aimiez ou que vous ne m'aimiez pas, +je suis résolu de vous aimer toute ma vie.»</p> + +<p>Beuvron ayant cessé de parler: «Je vous avoue, +Monsieur, lui répondit madame d'Olonne, que ce +n'est pas d'aujourd'hui que je reconnois que vous +m'aimez, et, quoique vous ne m'en ayez pas parlé, +je n'ai pas laissé de vous tenir compte de tout ce +que vous avez fait pour moi dès le premier moment +que vous m'avez vue; et cela me doit servir +d'excuse quand je vous avouerai que je vous +aime. Ne m'en estimez donc pas moins, puisqu'il +y a assez long-temps que je vous entends soupirer; +et quand même on pourroit trouver quelque +chose à redire à mon peu de résistance, ce seroit +une marque de la force de votre mérite plutôt que +de ma facilité.» Après cet aveu, l'on peut bien +juger que la dame ne fut pas long-temps sans +donner au cavalier les dernières faveurs. Cela dura +quatre ou cinq mois sans fracas de part ni d'autre; +mais enfin la beauté de madame d'Olonne faisoit +trop de bruit, et cette conquête promettoit trop +de gloire en apparence à celui qui la feroit, pour +que l'on laissât Beuvron en repos. Le duc de +Candale, qui étoit l'homme de la cour le mieux +fait, crut qu'il ne manquoit rien à sa réputation +que d'être aimé de la plus belle femme du royaume; +il résolut donc à l'armée, trois mois après la +campagne, d'être amoureux d'elle sitôt qu'il la +verroit, et fit voir, par une grande passion qu'il +eut ensuite pour elle, qu'elles ne sont pas toujours +des coups du ciel et de la fortune.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de monsieur le duc de Candale.</i></p> + +<p>Le duc de Candale avoit les yeux bleus, le nez +bien fait, les traits irréguliers, la bouche grande +et désagréable, mais de fort belles dents, les +cheveux blonds dorés, en la plus grande quantité +du monde; sa taille étoit admirable; il s'habilloit +bien, et les plus propres tâchoient de l'imiter; il +avoit l'air d'un homme de grande qualité. Il tenoit +un des premiers rangs en France: il étoit duc +et pair, gouverneur de Bourgogne conjointement +avec son père et seul gouverneur de l'Auvergne, +et colonel général de l'infanterie françoise. Le +génie en étoit médiocre; mais, dans ses premiers +amours, il étoit tombé entre les mains d'une dame +qui avoit infiniment de l'esprit<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, et, comme ils s'étoient +fort aimés, elle avoit pris tant de soin de +le dresser, et lui de plaire à cette belle, que l'art +avoit passé la nature, et qu'il étoit bien plus honnête +homme que mille gens qui avoient bien plus +d'esprit que lui<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Étant donc de retour de Catalogne, où il avoit +commandé l'armée sous l'autorité du prince de +Conty<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, il commença de témoigner à madame +d'Olonne, par mille empressemens, l'amour qu'il +avoit pour elle, dans la pensée qu'il eut qu'elle +n'eût jamais rien aimé. Voyant qu'elle ne répondoit +point à sa passion, il résolut de la lui apprendre +de manière qu'elle ne pût faire semblant de +l'ignorer; mais, comme il avoit pour toutes les +femmes un respect qui tenoit un peu de la honte, +il aima mieux écrire à madame d'Olonne que de +lui parler.</p> + + +<p class="center">BILLET.</p> + +<p><i>Je suis au désespoir, Madame, que toutes +les déclarations d'amour se ressemblent, +et qu'il y ait quelquefois tant de différence +dans les sentimens; je sens, bien que je +vous aime plus que tout le monde n'a accoutumé d'aimer, +et je ne sçaurois vous le dire que comme tout le +monde vous le dit. Ne prenez donc pas garde à mes +paroles, qui sont foibles et qui peuvent être trompeuses, +mais faites réflexion, s'il vous plaît, à la conduite +que je vais avoir pour vous, et, si elle vous témoigne +que pour la continuer long-temps, de même force il +faut être vivement touché, rendez-vous à ces témoignages, +et croyez que, puisque je vous aime si fort n'étant +point aimé de vous, je vous adorerai quand vous +m'aurez obligé à avoir de la reconnaissance.</i></p> + + +<p>Madame d'Olonne, ayant lu ce billet, y fit cette +réponse:</p> + + +<p class="center">BILLET.</p> + +<p><i>S'il y a quelque chose qui vous empêche +d'être cru quand vous parlez de votre +amour, ce n'est pas qu'il importune, c'est +que vous en parlez trop bien: d'ordinaire +les grandes passions sont plus confuses, et il semble +que vous écrivez comme un homme qui a bien de l'esprit, +qui n'est point amoureux, et qui veut le faire +croire. Et puisqu'il me semble ainsi à moi-même, +qui meurs d'envie que vous disiez vrai, jugez ce qu'il +sembleroit à des gens à qui votre passion seroit indifférente: +ils n'hésiteroient pas à croire que vous voulez +rire; pour moi, qui ne veux jamais faire de jugemens +téméraires, j'accepte le parti que vous m'offrez, +et je veux bien juger par votre conduite des sentimens +que vous avez pour moi.</i></p> + + +<p>Cette lettre, que les connoisseurs eussent trouvée +fort douce, ne la parut pas trop au duc de Candale: +comme il avoit beaucoup de vanité, il avoit +attendu des douceurs moins enveloppées. Cela +l'obligea à ne point tant presser madame d'Olonne +qu'elle l'eût bien désiré; il en faisoit sa bonne +fortune en dépit d'elle-même, et la chose eût +duré long-temps si cette belle n'eût gagné sur +sa modestie de lui faire tant d'avances, qu'il crut +pouvoir tout entreprendre auprès d'elle sans trop +s'exposer. Son affaire étant conclue, il s'aperçut +bientôt du commerce de Beuvron. Un prétendant +ne regarde d'ordinaire que devant soi; mais un +amant bien traité regarde à droite et à gauche, +et n'est pas long-temps sans découvrir son rival. +Sur cela le duc se plaint; sa maîtresse le traite de +bizarre et de tyran, et le prend sur un ton si haut, +qu'il lui demande pardon de ses soupçons et se +croit trop heureux de l'avoir radoucie. Ce calme +ne dura pas long-temps. Beuvron, de son côté, +fait des reproches aussi inutiles que ceux du duc, +et, voyant qu'il ne peut détruire son rival par lui-même, +il fait sous main donner avis à d'Olonne +que le duc de Candale est si bien avec sa femme. +D'Olonne lui défend de le voir, c'est-à-dire redouble +l'amour de ces deux amans, qui, ayant +plus d'envie de se voir depuis les défenses, en +trouvèrent mille moyens plus commodes que ceux +qu'ils avoient auparavant. Cependant, Beuvron +étant demeuré le maître du champ de bataille, le +duc de Candale recommence ses plaintes contre +lui; il fait de nouveaux efforts pour le chasser, +mais inutilement: madame d'Olonne lui dit qu'elle +voyoit bien qu'il ne considéroit que ses intérêts, +et qu'il ne se soucioit point de la perdre, puisque, +si elle défendoit à Beuvron de la voir, son mari +et tout le monde ne douteroient pas du sacrifice. +Madame d'Olonne, qui n'aime pas tant Beuvron +que le duc, ne le veut pourtant pas perdre, tant +pour ce qu'un et un sont deux, que parceque les +coquettes croient retenir mieux leurs amans par +une petite jalousie que par une grande tranquillité.</p> + +<p>Dans cette entrefaite, Paget<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, homme assez +âgé, de basse naissance, mais fort riche, devint +amoureux de madame d'Olonne, et, ayant découvert +qu'elle aimoit le jeu<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, crut que son argent +lui tiendroit lieu de mérite, et fonda ses plus +grandes espérances sur la somme qu'il résolut de +lui offrir. Il avoit assez d'accès chez elle pour lui +parler lui-même s'il eût osé, mais il n'avoit pas +la hardiesse de faire un discours qui tireroit après +lui de fâcheuses suites s'il n'eût pas été bien reçu; +il fit donc dessein de lui écrire, et lui écrivit cette +lettre:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>J'ai bien aimé des fois en ma vie, Madame, +mais je n'ai jamais aimé tant que vous. Ce +qui me le fait croire, c'est que je n'ai jamais +donné à chacune de mes maîtresses +plus de cent pistoles<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> pour avoir leurs bonnes grâces, +et pour les vôtres j'irais jusques à deux mille<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Faites +réflexion là-dessus, je vous prie, et songez que l'argent +est plus rare que jamais il n'a été.</i></p> + + +<p>Quentine<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, femme de chambre et confidente de +madame d'Olonne, lui rendit cette lettre de la +part de Paget, et incontinent après cette belle lui +fit la réponse qui s'ensuit:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Je m'étois déjà bien aperçue que vous aviez +de l'esprit par les conversations que j'ai +eues avec vous; mais je ne savois pas encore +que vous écrivissiez si bien que vous +faites. Je n'ay rien vu de si joli que votre lettre; je +serai ravie d'en avoir souvent de semblables, et ce pendant +je serai bien aise de vous entretenir ce soir à six +heures.</i></p> + + +<p>Paget ne manqua pas au rendez-vous, et s'y +trouva en habit décent, c'est-à-dire avec son sac +et ses quilles. Quentine, l'ayant introduit dans le +cabinet de sa maîtresse, les laissa seuls. «Voilà, +lui dit-il, Madame, lui montrant ce qu'il portoit, +ce qui ne se trouve pas tous les jours; voulez-vous +le recevoir?—Je le veux bien, dit madame +d'Olonne; mais cela nous amusera.» Ayant donc +compté les deux mille pistoles dont ils étoient convenus, +elle les enferma dans une cassette. Se mettant +auprès de lui sur un petit lit de repos, qui ne +lui en servit pas long-temps: «Personne, lui dit-elle, +Monsieur, n'écrit en France comme vous. +Ce que je vous vais dire n'est pas pour faire le +bel esprit; mais il est certain que je trouve peu +de gens qui en aient tant que vous. La plupart +ne vous disent que des sottises, et, quand ils vous +veulent écrire des lettres tendres, ils pensent +avoir bien rencontré de nous dire qu'ils nous +adorent, qu'ils vont mourir si vous ne les aimez, +et que, si vous leur faites cette grâce, ils vous serviront +toute leur vie. On a bien affaire de leurs +services.—Je suis ravi, dit Paget, que mes lettres +vous plaisent. Je ne dirois pas ceci ailleurs, +mais à vous, Madame, je ne vous en ferai pas la +petite bouche, ni de façon: mes lettres ne me +coûtent rien.—Voilà, répondit-elle, ce qui est +difficile à croire; il faut donc que vous ayez un +fort grand fonds.» Après quelques autres discours, +que l'amour interrompit deux ou trois fois, ils +convinrent d'une autre entrevue, et à celle-là +d'une autre: de sorte que ces deux mille pistoles +valurent à Paget trois rendez-vous.</p> + +<p>Mais madame d'Olonne, se voulant prévaloir +de l'amour de ce bourgeois et de son bien, le +pria, à la quatrième visite, de recommencer à lui +écrire de ces billets galans comme celui qu'elle +avoit reçu de lui; mais, voyant que cela tiroit à +conséquence, il lui fit des reproches qui ne lui +servirent de rien, et tout ce qu'il put obtenir fut +qu'il ne seroit point chassé de chez elle, et qu'il +pourroit venir jouer lorsqu'elle le manderoit.</p> + +<p>Madame d'Olonne crut qu'en se laissant voir +à Paget elle entretiendroit ses désirs, et que peut-être +seroit-il encore assez fou pour les vouloir satisfaire, +à quelque prix que ce fût; cependant, +il étoit assez amoureux pour ne se pouvoir empêcher +de la voir, mais il ne l'étoit pas assez +pour acheter tous les jours ses faveurs<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<p>Les choses étant en ces termes, soit que le +dépit eût fait parler Paget, soit que ses visites +fréquentes et l'argent que jouoit madame d'Olonne +eussent fait faire des réflexions au duc de Candale, +il pria sa maîtresse, lorsqu'il partit pour la Catalogne<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, +de ne plus voir Paget, de qui le commerce +nuisoit à sa réputation. Elle le promit, et n'en fit +rien; de sorte que le duc, apprenant par ceux qui +lui donnoient des nouvelles de Paris qu'il alloit +plus souvent chez madame d'Olonne qu'il n'avoit +jamais fait, lui écrivit cette lettre:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>En vous disant adieu, je vous priai, Madame, +de ne plus voir ce coquin de Paget<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>; +cependant il ne bouge de chez vous. +N'avez-vous point de honte de me mettre +en état d'appréhender auprès de vous un misérable +bourgeois, qui ne peut jamais être craint que par +l'audace que vous lui donnez? Si vous n'en rougissez, +Madame, j'en rougis pour vous et pour moi, et, de +peur de mériter cette honte dont vous voulez m'accabler, +je vais faire un effort sur mon amour pour ne +vous plus regarder que comme une infâme.</i></p> + + +<p>Madame d'Olonne fut fort surprise de recevoir +cette lettre si rude; mais, comme sa conscience +lui faisoit encore des reproches plus aigres +que son amant, elle ne chercha point de +raisons pour se défendre, et se contenta de répondre +en ces termes:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Ma conduite passée est si ridicule, mon +cher, que je désespérerois d'être jamais +aimée de vous si je ne me pouvois sauver +sur l'avenir par les assurances que je vous +donne d'un procédé plus honnête; mais je vous jure +par vous-même, qui est ce que j'ai de plus cher au +monde, que Paget n'entrera jamais chez moi, et que +Beuvron, que mon mari me force de voir, me verra +si rarement que vous connaîtrez bien que vous seul +me tenez lieu de toutes choses.</i></p> + + +<p>Le duc de Candale fut tout à fait assuré par +cette lettre; il fit ensuite des résolutions de ne +plus condamner sa maîtresse sur des apparences +qu'il jugea toutes trompeuses. Pour avoir été, à +ce qu'il lui sembloit, sans raison soupçonneux, +il se jeta dans l'autre extrémité de la confiance, et +prit en bonne part tout ce que madame d'Olonne +lui fit, six mois durant, de coquetteries et d'infidélités, +car elle continua de voir Paget et de donner +des faveurs à Beuvron; et, quoiqu'on en +écrivît de plusieurs endroits au duc de Candale, +il crut que cela venoit de son père ou de ses amis, +qui le vouloient détacher de l'amour de madame +d'Olonne, croyant que cette passion l'empêcheroit +de songer au mariage.</p> + +<p>Il revint donc de l'armée plus amoureux qu'il +n'avoit encore été. Madame d'Olonne aussi, auprès +de qui une si longue absence faisoit passer +le duc de Candale pour un nouvel amant, redoubla +ses empressements pour lui, à la vue même +de toute la cour. Cet amant prenoit les imprudences +qu'elle faisoit pour le voir pour les marques +d'une passion dont elle n'étoit plus la maîtresse, +quoique ce ne fussent que des témoignages +du déréglement naturel de sa raison; quand +elle avoit quelque emportement pour lui qui éclatoit, +il la croyoit vivement touchée, et cependant +elle n'étoit que folle. Il étoit tellement persuadé +de la passion qu'elle avoit pour lui, que, quand il +mouroit d'amour pour elle, il appréhendoit encore +d'être ingrat.</p> + +<p>On peut bien juger que la conduite de ces +amans fit grand bruit. Ils avoient tous deux des +ennemis; mais la fortune de l'un et la beauté de +l'autre leur avoient fait beaucoup d'envieux. +Quand tout le monde les auroit voulu servir, ils +auroient tout détruit par leur imprudence, et tout +le monde leur vouloit nuire. Ils se donnoient rendez-vous +partout, sans avoir pris aucune mesure +avec personne. Ils se voyoient quelquefois dans +une maison que le duc de Candale tenoit sous le +nom d'une dame de la campagne, que madame +d'Olonne faisoit semblant d'aller voir, et, le plus +souvent, la nuit chez elle-même. Tous ces rendez-vous +n'usoient pas tout le temps de cette perfide; +lorsque le duc sortoit d'auprès d'elle, elle +alloit à la conquête de quelque nouvel amant, +ou, du moins, rassurer Beuvron, par mille douceurs, +des craintes que le duc lui avoit données.</p> + +<p>L'hiver se passa ainsi sans que le duc de Candale +soupçonnât quoi que ce soit de méchant de +tout ce qu'elle lui faisoit, et il la quitta, pour retourner +à l'armée, aussi satisfait d'elle qu'il l'avoit +jamais esté. Il n'y fut pas deux mois qu'il +apprit des nouvelles qui troublèrent sa joie. Ses +amis particuliers<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, qui prenoient garde de près à +la conduite de sa maîtresse, ne lui avoient osé rien +dire, tant ils le trouvoient préoccupé de cette infidèle; +mais, s'étant passé depuis son absence +quelque chose de fort extraordinaire, et ne craignant +pas qu'elle détruisît par sa vue les impressions +qu'ils lui vouloient donner, ils hasardèrent +tous ensemble, sans qu'ils fissent paroître leur +concert, de lui apprendre sa conduite. Ils lui mandèrent +donc, chacun séparément, que Jeannin +avoit un grand attachement pour madame d'Olonne; +que ses assiduités faisoient croire, non seulement +un dessein, mais un heureux succès, et +qu'enfin, quand elle ne seroit pas coupable, il +devroit n'être pas content d'elle, de voir qu'elle fût +soupçonnée de tout le monde.</p> + +<p>Mais, pendant que ces nouvelles vont porter +la rage dans l'âme du duc de Candale, il est à +propos de parler de la naissance, du progrès et +de la fin de la passion de Jeannin<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de monsieur Jeannin de Castille.</i></p> + +<p>Jeannin de Castille avoit la taille belle, le visage +agréable, bien de la propreté, fort peu d'esprit; +de même naissance et même profession que +Paget, et beaucoup de bien comme lui. Il étoit +assez bien fait pour faire croire que, s'il eût porté +l'epée, il eût eu des bonnes fortunes par son mérite +seulement; mais sa profession et ses richesses +faisoient soupçonner que toutes les femmes qu'il +avoit aimées étoient intéressées, de sorte que, +lorsqu'on le vit amoureux de madame d'Olonne, +on ne douta point qu'il fût aimé pour son argent.</p> + +<p>Le roi, après avoir passé les étés sur les frontières, +revenoit d'ordinaire à Paris les hivers, et +tous les divertissemens du monde occupoient +tour à tour son esprit: le billard, la paume, la +chasse, la comédie et la danse, avoient chacun +leur temps avec lui; c'étoit alors les loteries dont +il étoit question<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, et cela les avoit tellement mises à +la mode que chacun en faisoit, les uns d'argent, +les autres de bijoux et de meubles. Madame d'Olonne +en voulut faire une de cette sorte; mais, +au lieu que, dans la plupart, on y employoit tout +l'argent qu'on avoit eu, et que l'on faisoit, après, +le partage, dans celle-ci, qui étoit de dix mille +écus, il n'y en eut pas cinq d'employés, et ces +cinq là encore furent distribués selon le choix de +madame d'Olonne. Lorsqu'elle fit les premières +propositions de la loterie, Jeannin s'y trouva, et, +comme elle demandoit une somme à chacun selon +sa force et qu'elle lui eût dit qu'il falloit qu'il +donnât mille francs, il lui répondit qu'il le vouloit +bien et qu'il lui promettoit de plus de lui faire +parmi ses amis jusqu'à neuf mille livres. Quelque +temps après, tout le monde étant sorti, hormis +Jeannin: «Je ne sais, Madame, lui dit-il, si ma +passion ne vous est pas encore connue, car il y +a long-temps que je vous aime, et je suis déjà en +grandes avances de soins; mais, après m'être entièrement +donné à vous, il faut que je vous demande +la confirmation de mon bail: octroyez-la +moi, Madame, je vous en supplie, et remarquez +qu'avec les mille francs à quoi vous m'avez taxé +je vous en donne encore neuf pour être bien avec +vous, car ce que je vous ai dit de mes amis n'a +été que pour tromper ceux qui étoient ici quand +je vous ai parlé de cette affaire.—Je vous avoue, +Monsieur, lui répondit madame d'Olonne, que +je ne vous ai point cru amoureux qu'aujourd'hui. +Ce n'est pas que je n'aie remarqué de certaines +mines en vous qui me faisoient soupçonner quelque +chose, mais je suis tellement rebutée de ces +façons, et les soupirs et les langueurs sont, à mon +gré, une si pauvre galanterie et de si foibles marques +d'amour, que, si vous n'eussiez pris avec +moi une conduite plus honnête, vous eussiez +perdu vos peines toute votre vie. Pour ce qui est +maintenant de reconnoissance, vous pouvez croire +qu'on n'est pas loin d'aimer quand on est bien +persuadée d'être aimée.» Il n'en fallut point davantage +à Jeannin pour lui faire croire qu'il étoit +à l'heure du berger. Il se jeta aux pieds de madame +d'Olonne, et, comme il se vouloit servir +de cette action d'humilité pour un prétexte à de +plus hautes entreprises: «Non, non, dit-elle, +Monsieur; cela ne va pas comme vous pensez. +En quel pays avez-vous ouï dire que les femmes +fassent des avances? Quand vous m'aurez donné +de véritables marques d'une grande passion, je +n'en serai pas ingrate.» Jeannin, qui vit bien que +chez elle l'argent se délivroit avant la marchandise, +lui dit qu'il avoit deux cents pistoles et qu'il +les lui donneroit si elle vouloit. Elle y consentit, +et les ayant reçues: «Si vous trouvez bon, lui +dit-il, Madame, de m'accorder quelque faveur sur +le tant moins de ces dernières, je vous serai fort +obligé, ou, si vous voulez attendre d'avoir toute +la somme, faites-moi votre billet de ce que je +viens de vous donner pour valeur reçue.» Elle aima +mieux le baiser que d'écrire, et, un moment +après, Jeannin sortit en l'assurant qu'il lui apporteroit +le reste le lendemain. Il n'y manqua pas +aussi. L'argent ne fut pas plutôt compté qu'elle +lui tint parole, avec tout l'honneur qu'on peut +avoir dans un tel traité.</p> + +<p>Quoique Jeannin fût entré par la même porte +que Paget, elle en usa bien mieux avec lui, soit +qu'à la longue elle esperât d'en tirer de grands +avantages, soit qu'il eût quelque mérite caché qui +lui tînt lieu de libéralité. Elle ne lui demanda pas +de nouvelles preuves d'amour pour lui donner de +nouvelles faveurs. Les dix mille livres le firent +aimer trois mois durant, c'est-à-dire traiter comme +si on l'eût aimé.</p> + +<p>Cependant le duc de Candale, ayant reçu des +lettres des nouvelles affaires de sa maîtresse, lui +écrivit ceci:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Quand vous pourriez vous justifier à moi +de toutes les choses dont on vous accuse, +je ne sçaurois plus vous aimer; quand +vous ne seriez que malheureuse, vous y +avez trop contribué pour ne pas me deshonorer en +vous aimant. Tous les amans sont d'ordinaire ravis +d'entendre nommer leurs maîtresses; pour moi, je +tremble aussitôt que j'entends ou que je lis votre nom: +il me semble toujours, en ces rencontres, que je vais +apprendre une histoire de vous, pire, s'il se peut, +que les premières. Cependant je n'ai que faire, pour +vous mépriser jusques au dernier point, d'en sçavoir +davantage; vous ne pouvez rien ajouter à votre infamie: +attendez-vous aussi à tout le ressentiment que +mérite une femme sans honneur d'un honnête homme +qui l'a fort aimée. Je n'entre dans aucun détail avec +vous, parceque je ne cherche pas votre justification, +et que non seulement vous êtes convaincue à mon +égard, mais que je ne puis jamais revenir pour vous.</i></p> + + +<p>Le duc de Candale écrivit cette lettre dans le +temps qu'il alloit partir pour retourner à la cour; +il venoit de perdre un combat, et cela n'avoit pas +peu contribué à l'aigreur de sa lettre: il ne pouvoit +souffrir d'être battu partout, et ce lui eût +été quelque consolation aux malheurs de la guerre +s'il eût été plus heureux en amour. Il commença +donc son voyage avec un chagrin épouvantable. +En d'autres temps il seroit venu en poste; mais, +comme s'il eût eu quelque pressentiment de sa +mauvaise fortune, il venoit le plus lentement du +monde. Il commença, par les chemins, de sentir +quelque incommodité; à Vienne, il se trouva fort +mal, mais, comme il n'étoit plus qu'à une journée +de Lyon, il y voulut aller, sçachant bien qu'il y +seroit mieux secouru. Cependant, les fatigues de +la campagne l'ayant fort abattu, ses déplaisirs +l'achevèrent, et sa jeunesse, avec l'assistance des +meilleurs médecins, ne lui put sauver la vie; mais, +comme ses plus grands maux ne lui pouvoient +ôter le souvenir de l'infidélité de madame d'Olonne, +il lui écrivit cette lettre la veille de sa +mort.</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Si je pouvois conserver pour vous de l'estime +en mourant, il me fâcheroit fort de +mourir; mais, ne pouvant plus vous estimer, +je ne sçaurois avoir de regret à la vie. +Je ne l'aimois que pour la passer doucement avec +vous<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Puisqu'un peu de mérite que j'avois et la plus +grande passion du monde ne m'en ont pu faire venir +à bout, je n'y ai plus d'attachement, et je vois bien +que la mort me va délivrer de beaucoup de peines. Si +vous étiez capable de quelque tendresse, vous ne me +pourriez voir en l'état où je suis sans étouffer de +douleur. Mais, Dieu merci, la nature y a mis bon +ordre, et, puisque vous pouviez mettre tous les jours +au désespoir l'homme du monde qui vous aimoit le +plus, vous pourrez bien le voir mourir sans en être +touchée. Adieu<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</i></p> + + +<p>La première lettre que le duc de Candale avoit +écrite à madame d'Olonne sur le sujet de Jeannin +lui avoit fait tant de peur de son retour, +qu'elle l'appréhendoit comme la mort, et je pense +qu'elle souhaitoit de ne le revoir jamais. Cependant +le bruit de l'extrémité où il étoit la mit au +désespoir, et la nouvelle de sa mort, que lui donna +son amie la comtesse de Fiesque<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, faillit à la faire +mourir elle-même. Elle fut quelque temps sans +connoissance et ne revint qu'au nom de Mérille, +qu'on lui dit qui lui vouloit parler.</p> + +<p>Mérille<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> étoit le principal confident du duc, qui +apportoit à madame d'Olonne, de la part de son +maître, la lettre qu'il lui avoit écrite en mourant, +et la cassette où il enfermoit ses lettres et toutes +les autres faveurs qu'il avoit reçues d'elle. Après +avoir lu cette dernière lettre, elle se mit à pleurer +plus fort qu'auparavant. La comtesse, qui ne +la quittoit point en un état si déplorable, lui proposa, +pour amuser sa douleur, d'ouvrir cette cassette. +La comtesse trouva d'abord un mouchoir +marqué de sang en quelques endroits. «Ah! mon +Dieu! s'écria madame d'Olonne, quoi! ce pauvre +garçon qui avoit tant d'autres choses de plus +grande conséquence avoit gardé jusques à ce +mouchoir! Y a-t-il rien au monde de si tendre?» +Et là-dessus elle raconta à la comtesse que, s'étant +quelques années auparavant coupée en travaillant +auprès de lui, il lui avoit demandé ce +mouchoir dont elle avoit essuyé sa main, et l'avoit +toujours gardé depuis. Après cela elles trouvèrent +des bracelets, des bourses, des cheveux +et des portraits de madame d'Olonne et comme +elles furent tombées sur les lettres, la comtesse +pria son amie qu'elle en pût lire quelques unes. +Madame d'Olonne y ayant consenti, la comtesse +ouvrit celle-ci la première.</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>On dit ici que vous avez été battu. Ce peut +être un faux bruit de vos envieux, mais +ce peut être aussi une vérité. Ah! mon +Dieu! dans cette incertitude, je vous demande +la vie de mon amant et je vous abandonne +l'armée; oui, mon Dieu, et non seulement l'armée, +mais l'État et tout le monde ensemble. Depuis que +l'on m'a dit cette triste nouvelle, sans rien particulariser +de vous, j'ai fait vingt visites par jour, j'ai +jeté des propos de guerre pour voir si je n'apprendrois +rien qui me puisse soulager. On me dit par tout +que vous avez été battu; mais on ne me parle point +de vous en particulier. Je n'oserois demander ce que +vous êtes devenu; non que je craigne de faire voir +par là que je vous aime: je suis en de trop grandes +alarmes pour avoir rien à ménager, mais je crains +d'apprendre plus que je ne voudrois sçavoir. Voilà l'état +où je suis et où je serai jusqu'au premier ordinaire, +si j'ai la force de l'attendre. Ce qui redouble mes +inquiétudes, c'est que vous m'avez si souvent promis +de m'envoyer exprès des courriers à toutes les affaires +extraordinaires, que je prends en mauvaise part +de n'en avoir point eu à celle-ci.</i></p> + + +<p>Pendant que la comtesse lisoit cette lettre avec +peine, car elle en étoit touchée, madame d'Olonne +fondoit en larmes; après l'avoir lue elles +furent toutes deux quelque temps sans parler. «Je +n'en lirai plus d'aujourd'hui, lui dit la comtesse, +car, puisque cela me donne de la peine, il vous en +doit bien donner davantage.—Non, non, reprit +madame d'Olonne; continuez, je vous prie, ma +chère: cela me fait pleurer, mais cela me fait souvenir +de lui<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.» La comtesse ayant ouvert une +autre lettre, elle y trouva ceci:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Eh quoi! ne me laisserez-vous jamais en +repos? serai-je toujours dans des craintes +de vous perdre, ou par votre mort, ou par +votre changement? Tant que la campagne +dure je suis dans de perpétuelles alarmes; les ennemis +ne tirent pas un coup que je ne m'imagine que +ce soit à vous. J'apprends ensuite que vous perdez +un combat sans savoir ce que vous êtes devenu, et, +quand après mille mortelles craintes je sais enfin que +ma bonne fortune vous a sauvé, car vous avez bien +su que vous n'avez nulle obligation à la vôtre, on +dit que vous êtes en Avignon entre les bras de madame +de Castellanne<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, où vous vous consolez de vos +malheurs. Si cela est, je suis bien malheureuse que +vous n'ayez pas perdu la vie avec la bataille. Oui, +mon cher, j'aimerois mieux vous voir mort qu'inconstant, +car j'aurois le plaisir de croire que, si vous +aviez vécu davantage, vous m'auriez toujours aimée, +au lieu que je n'ai plus que la rage dans le cœur de +me voir abandonnée pour une autre qui ne vous aime +pas tant que moi.</i></p> + + +<p>«Qu'apprends-je là! dit la comtesse; Monsieur +de Candale aimoit madame de Castelanne, Mérille?—Non, +non, Madame lui dit-il; il fut deux +jours en Avignon, à son retour de l'armée, pour +se rafraîchir, et là il vit deux fois madame de Castelanne. +Juger si cela se peut appeler amour! Mais, +Madame, ajouta-t-il en s'adressant à madame +d'Olonne, qui vous a si bien instruite de tout ce +que faisoit mon maître?—Hélas! répondit-elle, +je ne sais là-dessus que le bruit public; mais il est +si commun de cette passion même qu'elle est +en partie cause de sa mort<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, que personne ici ne +l'ignore. Et se remettant à pleurer plus fort qu'auparavant, +la comtesse, qui ne cherchoit qu'à faire +diversion à sa douleur, lui demanda si elle ne +connoissoit pas de qui étoit l'écriture d'un dessus +de lettre qu'elle lui montra. «Oui! répondit madame +d'Olonne, c'est une lettre de mon maître +d'hôtel.—Ceci doit être curieux, dit la comtesse; +il faut voir ce qu'il écrit.» Et là-dessus elle +ouvrit cette lettre.</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Quoi que Madame vous mande, sa maison +ne se désemplit point des Normands. Ces +diables seroient bien mieux en leur pays +qu'ici. J'enrage, Monseigneur, de voir ce +que je vois, dont je ne vous mande pas les particularités, +parceque j'espère que vous serez bientôt ici +où vous mettrez ordre à tout vous-même.</i></p> + + +<p>Par ces Normands le maître d'hôtel entendoit +parler de Beuvron et de ses frères, Ivry et le +chevalier de Saint-Evremond<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, et l'abbé de Villarceaux, +qui étoient fort assidus chez madame +d'Olonne. La naïveté avec laquelle ce pauvre +homme mandoit ces nouvelles au duc de Candale +toucha si fort cette folle, qu'après avoir regardé +quelle mine feroit la comtesse, elle se mit +à rire à gorge déployée. La comtesse, qui n'avoit +pas tant de sujet de s'affliger qu'elle, la voyant +rire ainsi, se mit à rire aussi<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>. Il n'y eut que le +pauvre Mérille qui, ne pouvant souffrir une joie si +hors de propos, redoubla ses larmes et sortit +brusquement de ce cabinet. Deux ou trois jours +après, madame d'Olonne étant toute consolée, +la comtesse et ses autres amies lui conseillèrent +de pleurer pour son honneur, lui disant +que son affaire avec le duc de Candale avoit été +trop publique pour en faire finesse. Elle se contraignit +donc encore trois ou quatre jours, après +quoi elle revint à son naturel; et ce qui hâta ce +retour fut le carnaval, qui, en lui donnant lieu de +satisfaire à son inclination, lui aida encore à contenter +son mari, lequel avoit de grands soupçons +de son intelligence avec le duc de Candale, et se +trouvoit fort heureux d'en être délivré. Pour lui +faire donc croire qu'elle n'avoit plus rien dans le +cœur, elle se masqua quatre ou cinq fois avec +lui, et, voulant entièrement regagner sa confiance +par une grande sincérité, elle lui avoua non +seulement son amour pour le duc, non seulement +qu'elle lui avoit accordé les dernières faveurs, +mais les particularités de ses jouissances; +et, comme elle spécifioit le nombre: «Il ne vous +aimoit guère, Madame, dit-il, voulant insulter à +la mémoire du pauvre défunt, puisqu'il faisoit si +peu de chose<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> pour une si belle femme que vous.»</p> + +<p>Il n'y avoit encore que huit jours qu'elle avoit +quitté le lit, qu'elle gardoit depuis quatre mois +pour une fort grande incommodité à la jambe, +lorsqu'elle résolut de se masquer, et cette envie +avança plus sa guérison que tous les remèdes +qu'elle faisoit il y avoit long-temps. Elle se masqua +donc par quatre ou cinq fois avec son mari; +mais comme ce n'étoit que de petites mascarades +obscures, elle en voulut faire une grande et +fameuse dont il fût parlé; et pour cet effet elle +se déguisa, elle quatrième, en capucin, et fit déguiser +deux autres de ses amis en sœurs collettes. +Les capucins étoient elle, son mari, Ivry et +l'abbé de Villarceaux; les religieuses étoient +Craf, Anglois, et le marquis de Sillery. Cette +troupe courut toute la nuit du mardi gras en +toutes les assemblées<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Le roi et la reine, sa mère, +ayant appris cette mascarade, s'emportèrent fort +contre madame d'Olonne, et dirent publiquement +qu'ils vengeroient le tort et le mépris qu'on avoit +fait de la religion en ce rencontre. On adoucit +quelque temps après les esprits de leurs Majestés, +et toutes ces menaces aboutirent à n'avoir +plus d'estime pour madame d'Olonne<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<p>Pendant que toutes ces choses se passoient, +Jeannin jouissoit paisiblement de sa maîtresse. +Lorsqu'elle fit tirer la loterie, j'ai déjà dit que des +dix mille écus qu'elle avoit reçus, elle n'en avoit +tout au plus employé que la moitié, et la plus +grande partie de cette moitié fut distribuée aux +capucins, aux sœurs collettes et autres de la cabale. +Le prince de Marsillac, qui alloit jouer le +premier rôle sur ce théâtre, y eut le plus gros +lot, qui étoit un brasier d'argent. Jeannin, avec +toutes les faveurs qu'il recevoit, n'eut qu'un bijou +de fort peu de valeur. Le grand bruit qui couroit +de l'infidélité de cette loterie lui donna du +chagrin de voir qu'il n'étoit pas mieux traité que +les plus indifférens. Il s'en plaignit à madame +d'Olonne. Elle qui ne vouloit pas lui faire confidence +de sa friponnerie, reçut ses plaintes le plus +aigrement du monde, de sorte qu'avant de se +quitter ils en vinrent de part et d'autre aux reproches, +l'un de son argent, et l'autre de ses faveurs. +Pour conclusion, madame d'Olonne lui +défendit son logis, et Jeannin lui dit qu'il ne lui +avoit jamais obéi de si bon cœur qu'il feroit en ce +rencontre, et que ce commandement lui alloit +sauver des peines et de la dépense.</p> + +<p>Cependant le commerce de Beuvron avec elle +duroit toujours. Soit que le cavalier ne fût guère +amoureux, soit qu'il se sentît trop heureux d'avoir +de ses faveurs à quelque prix que ce fût, il la +tourmentoit peu sur sa conduite; elle le traitoit +aussi de son pis aller, et l'aimoit toujours mieux +que rien.</p> + +<p>Quelque temps après la rupture de Jeannin, +Marsillac, qui avoit des amis plus éveillés que lui, +fut conseillé par eux de s'attacher à madame +d'Olonne. Ils lui dirent qu'il étoit en âge de faire +parler de lui, que les femmes donnoient de l'estime +aussi bien que les armes; que madame d'Olonne, +étant une des plus belles femmes de la cour, +outre de grands plaisirs, pouvoit encore bien faire +de l'honneur à qui en seroit aimé, et qu'en tout +cas la place du duc de Candale étoit quelque +chose de fort honorable à remplir. Avec toutes +ces raisons, ils poussèrent Marsillac à rendre des +assiduités à madame d'Olonne; mais, parceque +naturellement il se défioit fort de lui-même, sa +cabale, qui s'en défioit fort aussi, jugea qu'il ne +falloit pas le laisser sur la bonne foi auprès d'elle, +et il fut arrêté qu'on lui donneroit Sillery<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> pour le +conduire et assister dans les rencontres. Marsillac +lui avoit rendu de fort grandes assiduités deux +mois durant sans lui avoir parlé d'amour qu'en +termes généraux. Il avoit pourtant dit à Sillery, +il y avoit plus de six semaines, qu'il lui avoit fait +sa déclaration, et il lui avoit même inventé une +réponse un peu rude, afin qu'il ne trouvât point +étrange qu'il fût si long-temps à recevoir des faveurs. +Quand ce gouverneur, pour servir son pupille, +parla ainsi à madame d'Olonne: «Je sais bien, +Madame, qu'il n'y a rien de si libre que l'amour, +et que, si le cœur n'est touché par inclination, on +ne persuade guère l'esprit par les paroles; mais je +ne laisserai pas de vous dire que, quand on est +jeune et qu'on est à marier, je ne comprends pas +pourquoi on refuse un beau jeune gentilhomme +amoureux qui a de quoi, ou je suis fort trompé, +autant que personne de la cour. C'est du pauvre +Marsillac dont je vous parle, Madame, puisqu'il +vous aime éperdument. Pourquoi êtes-vous ingrate, +ou, si vous sentez que vous ne pouvez l'aimer, +pourquoi l'amusez-vous? Aimez-le, ou vous +en défaites.—Je ne sais pas depuis quand, répondit +madame d'Olonne, les hommes prétendent +que nous les aimions sans qu'ils nous l'aient demandé, +car j'ai ouï dire autrefois que c'étoit eux +qui faisoient les avances. Je sçavois bien qu'ils +traitoient dans ces derniers temps la galanterie +d'une étrange manière, mais je ne sçavois pas +qu'ils l'eussent réduite au point de vouloir que les +femmes les priassent.»</p> + +<p>«Quoi! repondit Sillery, Marsillac n'a pas dit +qu'il vous aimoit?—Non, Monsieur, lui dit-elle; +c'est vous qui me l'avez appris. Ce n'est pas que +les soins qu'il m'a rendus ne m'aient fait soupçonner +qu'il y avoit quelque dessein; mais jusqu'à +ce que l'on ait parlé nous n'entendons point le +reste.—Ah! Madame, repliqua Sillery, vous n'avez +pas tant de tort que je pensois. La jeunesse +de Marsillac le rend timide: c'est ce qui l'a fait +faillir; mais cette jeunesse aussi fait bien excuser +des choses avec les femmes. On n'a guère de tort +à l'âge qu'il a, et pour les gens de vingt ans il y +a bien du retour à la miséricorde.—J'en demeure +d'acord, reprit madame d'Olonne; la honte +d'un jeune homme donne de la pitié et jamais de +la colère; mais je veux aussi qu'il ait du respect.—Appelez-vous, +Madame, respect, lui dit Sillery, +de n'oser dire que l'on aime? C'est sottise +toute pure, je dis à l'égard d'une femme qui ne +voudroit pas aimer; car, en ce cas-là, on ne perdroit +pas son temps et l'on sauroit bientôt à quoi +s'en tenir. Mais ce respect que vous demandez, +Madame, ne vous est bon qu'avec ceux pour qui +vous n'avez nulle inclination, car, si celui que +vous voudriez aimer en avoit un peu trop, vous +seriez bien embarrassée.» Comme il achevoit de +parler il entra des gens, et quelque temps après, +étant sorti, il s'en alla trouver Marsillac, à qui +ayant fait mille reproches de sa timidité, il lui fit +promettre qu'avant la fin du jour il feroit une déclaration +à sa maîtresse; il lui dit même une partie +des choses qu'il falloit qu'il dît, dont Marsillac +ne se souvint pas un moment après; et, l'ayant +encouragé autant qu'il put, il le vit partir pour +cette grande expédition.</p> + +<p>Cependant Marsillac étoit en d'étranges inquiétudes. +Tantôt il trouvoit que son carrosse alloit +trop vite, tantôt il souhaitoit de ne pas trouver +madame d'Olonne à son logis, ou de trouver quelqu'un +avec elle; enfin il craignoit les mêmes choses +qu'un honnête homme eût désiré de tout son +cœur. Cependant il fut assez malheureux pour +rencontrer sa maîtresse et pour la trouver seule. +Il l'aborda avec un visage si embarrassé que, si +elle n'eût déjà su son amour par Sillery, elle l'eût +découvert à le voir cette seule fois-là. Cet embarras +lui servit à persuader, plus que tout ce qu'il +eût pu dire et que l'éloquence de son ami; et +voilà pourquoi en amour les sots sont plus heureux +que les habiles.</p> + +<p>La première chose que fit Marsillac<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> après s'être +assis, ce fut de se couvrir, tant il étoit hors de +lui-même; un instant après, s'étant aperçu de sa +sottise, il ôta son chapeau et ses gants, puis en +remit un, et tout cela sans dire un mot. «Qu'y a-t-il, +Monsieur? lui dit madame d'Olonne; vous +paraissez avoir quelque chose dans l'esprit.—Ne +le devinez-vous pas, Madame? dit Marsillac.—Non, +dit-elle, je n'y comprends rien; comment +entendrois-je ce que vous ne me dites pas, moi +qui ai bien de la peine à concevoir ce que l'on me +dit?—C'est, je m'en vais vous le dire, répliqua +Marsillac en se radoucissant niaisement, c'est que +je vous aime.—Voilà bien des façons, dit-elle, +pour peu de chose! Je ne vois pas qu'il y ait +tant de difficulté à dire qu'on aime; il m'en paroît +bien plus à bien aimer.—Oh! Madame, j'ai bien +plus de peine à le dire qu'à le faire; je n'en ai +point du tout à vous aimer, et j'en aurois tellement +à ne vous aimer pas que je n'en viendrois +jamais à bout, quand vous me l'ordonneriez mille +fois.—Moy, Monsieur, repartit madame d'Olonne +en rougissant, je n'ai rien à vous commander.» +Tout autre que Marsillac eût entendu la manière fine +dont madame d'Olonne se servoit pour lui permettre +de l'aimer; mais il avoit l'esprit tout bouché. +C'étoit de la délicatesse perdue que d'en +avoir avec lui. «Quoi! Madame, lui dit-il, vous ne +m'estimez pas assez pour m'honorer de vos commandemens?—Eh +bien! lui dit-elle, serez-vous +bien aise que je vous ordonne de ne me plus aimer?—Non, +Madame, reprit-il brusquement.—Que +voulez-vous donc? reprit madame d'Olonne.—Vous +aimer toute ma vie.—Eh bien! aimez +tant qu'il vous plaira, et espérez.» C'étoit assez +à un amant plus pressant que Marsillac pour +venir bientôt aux dernières faveurs; cependant, +quoi que madame d'Olonne pût faire, il la fit encore +durer deux mois; enfin, quand elle se rendit, +elle fit toutes les avances. L'établissement de +ce nouveau commerce ne lui fit pas rompre celui +qu'elle avoit avec Beuvron; le dernier amant étoit +toujours le mieux aimé, mais il ne l'étoit pas assez +pour chasser Beuvron, qui étoit un second +mari pour elle.</p> + +<p>Un peu devant la rupture de Jeannin avec madame +d'Olonne, le chevalier de Grammont en +étoit devenu amoureux, et, comme c'est une personne +fort extraordinaire, il est à propos d'en faire +la description.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait du chevalier de Grammont<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</i></p> + +<p>Le chevalier avoit les yeux rians, le nez bien +fait, la bouche belle, une fossette au menton, qui +faisoit un agréable effet dans son visage, je ne +sais quoi de fin dans la physionomie, la taille assez belle, +s'il ne se fût point voûté; l'esprit galant +et délicat. Cependant sa mine et son accent faisoient +bien souvent valoir ce qu'il disoit, qui devenoit +rien dans la bouche d'un autre. Une marque +de cela, c'est qu'il écrivoit le plus mal du monde, +et il écrivoit comme il parloit. Quoi qu'il soit +superflu de dire qu'un rival soit incommode, le +chevalier l'étoit au point qu'il eût mieux valu pour +une pauvre femme en avoir quatre autres sur les +bras que lui seul. Il étoit alerte jusqu'à ne pas +dormir; il étoit libéral jusqu'à la profusion. Par +là sa maîtresse et ses rivaux ne pouvoient avoir +de valets ni de secrets qui ne fussent sçus; d'ailleurs +le meilleur garçon du monde. Il y avoit +douze ans qu'il aimoit la comtesse de Fiesque, +femme aussi extraordinaire que lui, c'est-à-dire +aussi singulière en mérites que lui en méchantes +qualités. Mais comme, de ces douze ans, il y en +avoit cinq qu'elle étoit exilée auprès de mademoiselle +d'Orléans, fille de Gaston de France, +princesse que la fortune persécutoit parcequ'elle +avoit de la vertu et qu'elle ne pouvoit réduire +son grand courage aux bassesses que la cour demande, +pendant leur absence le chevalier ne s'étoit +pas adonné à une constance fort régulière; +et, quoique la comtesse fût fort aimable, il méritoit +quelque excuse de sa légèreté, puisqu'il n'en +avoit jamais reçu de faveur. Il y avoit pourtant +des gens à qui il avoit donné de la jalousie; Rouville<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a> +en étoit un, et, comme un jour celui-ci reprochoit +à la comtesse qu'elle aimoit le chevalier, +cette belle lui dit qu'il étoit fol de croire qu'elle +pût aimer le plus grand fripon du monde. «Voilà +une plaisante raison, Madame, lui dit-il, que vous +m'alléguez pour vous justifier! Je sais que vous +êtes encore plus friponne que lui, et je ne laisse +pas de vous aimer.»</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de madame la comtesse de Fiesque<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</i></p> + +<p>Quoique le chevalier aimât partout, il avoit +pourtant un si grand foible pour la comtesse, que, +quelque engagement qu'il eût ailleurs, sitôt qu'il +sçavoit que quelqu'un la voyoit un peu plus qu'à +l'ordinaire, il quittoit tout pour revenir à elle. Il +avoit raison aussi, car la comtesse étoit une femme +aimable; elle avoit les yeux bleus et brillans, +le nez bien fait, la bouche agréable et belle de +couleur, le teint blanc et uni, la forme du visage +longue, et il n'y a qu'elle seule au monde qui +soit embellie d'un menton pointu. Elle avoit les +cheveux cendrés, et étoit toujours galamment habillée; +mais sa parure venoit plus de son art que +de la magnificence de ses habits. Son esprit étoit +libre et naturel; son humeur ne se peut décrire, +car elle étoit, avec la modestie de son sexe, de +l'humeur de tout le monde. À force de penser à +ce que l'on doit faire, chacun pense d'ordinaire +mieux sur la fin que sur le commencement; il arrivoit +d'ordinaire le contraire à la comtesse: ses +réflexions gâtoient ses premiers mouvemens. Je ne +sçais pas si la confiance qu'elle avoit en son mérite +lui ôtoit le soin de chercher des amans; mais +elle ne se donnoit aucune peine pour en avoir. +Véritablement, quand il lui en venoit quelqu'un +de lui-même, elle n'affectoit ni rigueur pour s'en +défaire, ni douceur pour le retenir; il s'en retournoit +s'il vouloit, s'il vouloit il demeuroit; et, quoi +qu'il fît, il ne subsistoit point à ses dépens. Il y +avoit donc cinq années, comme j'ai dit, que le +chevalier ne la voyoit plus, et, durant cette absence, +pour ne point perdre temps, il avoit fait +mille maîtresses, entre autres Victoire Mancini<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>, +duchesse de Mercœur, et, trois jours après sa +mort, madame de Villars<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, et ce fut là-dessus que +Benserade, qui étoit amoureux de celle-ci, fit ce +sonnet au chevalier:</p> + + +<p class="center">SONNET.</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quoi! vous vous consolez, après ce coup de foudre<br /></span> +<span class="i0">Tombé sur un objet qui vous parut si beau!<br /></span> +<span class="i0">Un véritable amant, bien loin de s'y résoudre,<br /></span> +<span class="i0">Se seroit enfermé dans le même tombeau!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quoi! ce cœur si touché brûle d'un feu nouveau!<br /></span> +<span class="i0">Quelle infidélité! qui peut vous en absoudre?<br /></span> +<span class="i0">Venir tout fraîchement de pleurer comme un veau,<br /></span> +<span class="i0">Puis faire le galant et mettre de la poudre!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Oh! l'indigne foiblesse, et qu'il vous en cuira!<br /></span> +<span class="i0">Vous manquez à l'amour, l'amour vous manquera;<br /></span> +<span class="i0">Et déjà vous donnez où tout le monde échoue.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je connois la beauté pour qui vous soupirez,<br /></span> +<span class="i0">Je l'aime, et, puisqu'il faut enfin que je l'avoue,<br /></span> +<span class="i0">C'est qu'en vous consolant vous me désespérez<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>Quelque temps après cette affaire ébauchée, la +comtesse étant revenue à Paris, le chevalier, qui +n'étoit retenu auprès de madame de Villars par +aucune faveur, la quitta pour retourner à la comtesse; +mais comme il n'étoit pas long-temps en +même état, et qu'il s'ennuyoit d'être avec celle-ci, +il s'attacha à madame d'Olonne dans le temps +que Marsillac s'embarqua auprès d'elle; et, quoi +qu'il fût moins honteux que lui avec les dames, +il n'étoit pourtant pas plus pressant; au contraire, +pourvu qu'il pût badiner, faire dire dans le monde +qu'il étoit amoureux, trouver quelques gens de +facile créance pour flatter sa vanité, donner de la +peine à un rival, être mieux reçu que lui, il ne +se mettoit guère en peine de la conclusion. Une +chose qui faisoit qu'il lui étoit plus difficile de +persuader qu'à un autre, c'étoit qu'il ne parloit +jamais sérieusement, de sorte qu'il falloit +qu'une femme se flattât fort pour croire qu'il fût +bien amoureux d'elle.</p> + +<p>J'ai déjà dit que jamais amant n'étant pas aimé +n'a été plus incommode que lui. Il avoit toujours +deux ou trois laquais sans livrée, qu'il appeloit +ses grisons, par qui il faisoit suivre ses rivaux et +ses maîtresses. Un jour, madame d'Olonne, en +peine comme quoi aller à un rendez-vous qu'elle +avoit pris avec Marsillac sans que le chevalier le +découvrît, se résolut pour son plaisir de sortir en +cape avec une femme de chambre, et d'aller passer +la Seine dans un bateau, après avoir donné +ordre à ses gens de l'aller attendre au faubourg +Saint-Germain. Le premier homme qui lui donna +la main pour lui aider à monter dans le bateau +fut un des grisons du chevalier, devant qui, sans +le connoître, s'étant réjouie avec sa femme de +chambre d'avoir trompé le chevalier, et ayant +parlé de ce qu'elle alloit faire ce jour-là, ce grison +alla aussitôt en avertir son maître, lequel, +dès le lendemain, surprit étrangement madame +d'Olonne, quand il lui dit le détail de son rendez-vous +de la veille.</p> + +<p>Un honnête homme qui convainc sa maîtresse +d'en aimer un autre que lui se retire promptement +et sans bruit, particulièrement si elle ne lui +a rien promis; mais le chevalier ne faisoit pas de +même: quand il ne pouvoit se faire aimer, il aimoit +mieux se faire tuer que de laisser en repos +son rival et sa maîtresse. Madame d'Olonne avoit +donc compté pour rien les assiduités que le chevalier +lui avoit rendues trois mois durant, et tourné +en raillerie tout ce qu'il lui avoit dit de sa passion, +et d'autant plus qu'elle étoit persuadée qu'il en +avoit une aussi grande pour la comtesse qu'il en +pouvoit avoir pour elle. Elle le haïssoit encore +comme le diable, lorsque cet amant crut qu'une +lettre feroit mieux ses affaires que tout ce qu'il +avoit fait et dit jusque là; dans cette pensée il lui +écrivit celle-ci:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Est-il possible, ma déesse, que vous n'ayez +pas connoissance de l'amour que vos +beaux yeux, mes soleils, ont allumé dans +mon cœur? Quoiqu'il soit inutile d'avoir +recours avec vous à ces déclarations comme avec des +beautés mortelles, et que les oraisons mentales vous +dussent suffire, je vous ai dit mille fois que je vous +aimois; cependant vous riez et ne me répondez rien. +Est-ce bon ou mauvais signe, ma reine? Je vous +conjure de vous expliquer là-dessus, afin que le plus +passionné des humains continue de vous adorer et +qu'il cesse de vous déplaire.</i></p> + + +<p>Madame d'Olonne, ayant reçu cette lettre, +l'alla porter aussitôt à la comtesse, avec qui elle +croyoit qu'elle eût été concertée; mais elle ne lui +témoigna rien de ce qu'elle en croyoit d'abord. +Comme elles vivoient bien ensemble, elle lui fit +valoir en riant le refus qu'elle faisoit de son +amant et l'avis qu'elle lui donnoit de l'infidelité +qu'il lui vouloit faire. Quoique la comtesse n'aimât +point le chevalier, cela ne laissa pas de la +fâcher, la plupart des femmes ne voulant non +plus perdre leurs amans qu'elles ne veulent point +aimer que ceux qu'elles favorisent; et, particulierement +quand on les quitte pour se donner à +d'autres, leur chagrin ne vient pas tant de la +perte qu'elles font que de la préference de leurs +rivales. Voilà comme fit la comtesse en ce rencontre. +Cependant elle remercia madame d'Olonne +de l'intention qu'elle avoit de l'obliger, +mais elle l'assura qu'elle ne prenoit aucune part +au chevalier, qu'au contraire on l'obligeroit de +l'en défaire. Madame d'Olonne ne se contenta +pas d'avoir montré cette lettre à la comtesse, elle +s'en fit encore honneur à l'égard de Marsillac; +et, soit qu'elle ou la comtesse en parlât encore à +d'autres, deux jours après, tout le monde sut que +le pauvre chevalier avoit été sacrifié, et il lui +revint bientôt à lui-même les plaisanteries qu'on +faisoit de sa lettre. Le mépris offense tous les +amans, mais quand on y mêle la raillerie, on les +pousse au désespoir. Le chevalier, se voyant éconduit +et moqué, ne garda plus de mesure; il n'y a +rien qu'il ne dît contre madame d'Olonne, et l'on +vit bien en ce rencontre que cette folle avoit +trouvé le secret de perdre sa réputation en conservant +son honneur.</p> + +<p>De tous ses rivaux, le chevalier n'en haïssoit +pas un si fort que Marsillac, tant pour ce qu'il le +croyoit le mieux traité que parcequ'il lui sembloit +qu'il le méritoit le moins; il appeloit les +amans de madame d'Olonne les Philistins, et disoit +que Marsillac, à cause qu'il avoit peu d'esprit, +les avoit tous défaits avec une mâchoire +d'âne.</p> + +<p>Dans ce même temps, le comte de Guiche<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, fils +du maréchal de Grammont, jeune, beau comme +un ange et plein d'amour, crut que la conquête +de la comtesse lui seroit aisée et honorable: de +sorte qu'il résolut de s'y embarquer par les motifs +de la gloire; il en parla à Manicamp, son +bon ami, qui approuva son dessein et s'offrit de +l'y servir. Le comte de Guiche et Manicamp ont +trop de part dans cette histoire pour ne parler +d'eux qu'en passant: il les faut faire connoître à +fond, et, pour cet effet, il faut commencer par +la description du premier.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait du comte de Guiche.</i></p> + +<p>Le comte de Guiche avoit de grands yeux +noirs, le nez beau, bien fait, la bouche un peu +grande, la forme du visage ronde et plate, le +teint admirable, le front grand et la taille belle; +il avoit de l'esprit, il savoit beaucoup, il étoit +moqueur, léger, présomptueux, brave, étourdi +et sans amitié; il étoit mestre de camp du régiment +des gardes françoises conjointement avec le +maréchal de Grammont, son père.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de Manicamp</i><a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<p>Manicamp avoit les yeux bleus et doux, le nez +aquilin, la bouche grande, les lèvres fort rouges +et relevées, le teint un peu jaune, le visage plat, +les cheveux blonds et la tête belle, la taille bien +faite si elle ne se fût un peu trop négligée; pour +l'esprit, il l'avoit assez de la manière du comte de +Guiche; il n'avoit pas tant d'acquis, mais il avoit +pour le moins le génie aussi beau. La fortune de +celui-là, qui n'étoit pas à beaucoup près si établie +que celle de l'autre, lui faisoit avoir un peu +plus d'égard; mais naturellement ils avoient tous +deux les mêmes inclinations à la dureté et à la +raillerie: aussi s'aimoient-ils fortement, comme +s'ils eussent été de différens sexes.</p> + +<p>Dans le temps même que madame d'Olonne +montroit à tout le monde la lettre du chevalier de +Grammont, celui-ci découvrit l'amour du comte +de Guiche pour la comtesse de Fiesque. Cela ne +lui servit pas peu à le faire emporter contre madame +d'Olonne, croyant sa réconciliation plus +aisée avec la comtesse, moins il garderoit de mesures +avec l'autre; mais, cependant qu'il essaie +à se raccommoder, voyons ce que fit le comte +de Guiche pour se rendre aimable. Il faut savoir +premièrement que le comte avoit une fort grande +passion pour mademoiselle de Beauvais<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, fille de +peu de naissance et de beaucoup d'esprit; il faut +savoir encore qu'il avoit été tellement tracassé +par ses parens dans cet amour, qui craignoient +qu'elle ne lui fît faire la même sottise que sa sœur +avoit fait faire au marquis de Richelieu<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, que +cette considération, autant que les rigueurs de la +belle, l'avoient fort rebuté et l'avoient fort engagé +au dessein d'aimer la comtesse; mais il n'avoit +pas pour celle-ci toute l'inclination qu'elle +méritoit, et c'étoit moins une seconde passion +qu'un remède à la première. Il ne faisoit pas +beaucoup de chemin; tout ce qu'il pouvoit faire +étoit d'émouvoir la comtesse et de mettre au desespoir +le chevalier, et pour cela il s'en tenoit +aux regards et aux assiduités, sans se soucier +d'aller plus vite. La comtesse, qui, à ce qu'on +croit, n'avoit jamais eu le cœur touché que du +mérite de Guitaud<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, favori du prince de Condé, +qu'il y avoit quatre ou cinq ans qu'elle ne pouvoit +plus voir et avec qui elle entretenoit un commerce +de lettres, sentit sa constance ébranlée par les +pas que fit le comte de Guiche pour elle; et, quoi +que Jarzay, ami de Guitaud, lui dît pour l'obliger +à chasser le comte, elle n'y donna pas d'abord +les mains, en faisant semblant de traiter cet +amour de ridicule; elle éluda long-temps les +conseils de tous ses amis; enfin, voyant elle-même +que le comte ne s'aidoit pas, elle se résolut +de se faire honneur de la nécessité où elle se +croyoit de le perdre, et, afin que cela ne parût pas +un sacrifice au chevalier, qui s'étoit vanté de faire +chasser son neveu, elle les chassa tous deux, +déférant pour lors aux avis de Jarzay<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, à ce qu'elle +lui dit. Et là-dessus il se fit une plaisanterie, que +la comtesse alloit sceller les congés de ses amans; +mais le chevalier la fit tant presser par ses meilleurs +amis, qu'il obtint permission de la revoir +au bout de quinze jours, et ce fut sur cela qu'il +fit ce couplet de sarabande:</p> + + +<p class="center">SARABANDE.</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsque Jarzay<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, par un amour extrême<br /></span> +<span class="i0">Qu'il a toujours pour son ami Flamand,<br /></span> +<span class="i0">Sçut obliger la personne que j'aime<br /></span> +<span class="i0">Au dur scellé qui cause mon tourment,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Lors je pensois, comme il pensoit lui-même,<br /></span> +<span class="i0">Ne revoir ma Philis qu'au jour du jugement;<br /></span> +<span class="i0">Mais ce n'étoit qu'un pur bannissement.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>Cinq ou six mois s'étant passés, pendant lesquels +le chevalier, trop heureux de n'avoir plus +son neveu sur les bras, avoit gouté auprès de la +comtesse le plaisir d'aimer seul, quelques amis +du comte de Guiche lui représentèrent qu'étant le +plus beau garçon de la cour, il lui étoit honteux +de trouver une dame cruelle, et que le mauvais +succès qu'il avoit eu auprès de la comtesse lui +avoit fait tort dans le monde. Ces raisons lui firent +résoudre de se rembarquer. Il revint blessé +de la campagne à la main droite; mais il y +avoit déjà quelque temps que sa blessure, quoique +grande, ne l'empêchoit pas de se promener, +lorsqu'il rencontra la comtesse dans les Tuileries: +il étoit avec l'abbé Fouquet<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, ami particulier +de cette dame, qui, croyant leur faire plaisir, +les engagea dans une conversation tête à +tête et les laissa seuls assez long-temps. Le comte +ne parla point d'amour, mais il fit des mines et +jeta des regards qui ne parlèrent que trop à la +comtesse, qui en entendoit encore plus qu'il n'en +vouloit dire. Cette conversation finit par une foiblesse +qui prit au comte de Guiche, d'où le secours +de la comtesse et de l'abbé le firent revenir.</p> + +<p>Leurs opinions furent partagées sur la cause +de cette foiblesse. L'abbé l'attribua à la blessure +du comte, et la comtesse à sa passion. Il +n'y a rien qu'une femme croie plus volontiers que +d'être aimée, parceque l'amour lui fait croire +qu'on la doit aimer, et parcequ'on ne se persuade +pas malaisément ce que l'on désire. Ces +raisons là firent que la comtesse ne douta point +de l'amour du comte de Guiche. Dans ce temps-là +madame d'Olonne, qui ne vouloit pas qu'un +jeune homme si bien fait lui échappât, pria Vineuil<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a> +de lui amener le comte de Guiche, ce qu'il fit; +mais, l'heure de ce cavalier n'étant pas encore +venue, il en sortit aussi libre qu'il y étoit entré. +Il continua son dessein pour la comtesse. Ses assiduités +ayant renouvelé la jalousie du chevalier, +celui-ci voulut s'éclaircir de l'état auquel +étoit son neveu auprès de sa maîtresse, et, pour +lui mieux ressembler, il écrivit de la main gauche +à cette belle un billet que voici:</p> + + +<p class="center">BILLET.</p> + +<p><i>On est bien embarrassé quand on n'a qu'une +pauvre main gauche. Je vous supplie, Madame, +que je vous puisse parler aujourd'hui +à quelque heure du jour; mais que +mon cher oncle n'en sache rien, car je courrois fortune +de la vie, et peut-être vous-même ne seriez pas +quitte à meilleur marché.</i></p> + + +<p>La comtesse, ayant lu ce billet, donna charge +à son portier<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a> de faire savoir à celui qui viendroit +quérir la réponse qu'il dît à son maître qu'il lui +envoyât Manicamp à trois heures après midi. +Lorsque le chevalier eut reçu cette réponse, il +crut avoir de quoi convaincre la comtesse de la +dernière intelligence avec son neveu, et, dans +cette pensée, il s'en alla chez elle. La rage qu'il +avoit dans le cœur lui avoit tellement changé le +visage que, pour peu que la comtesse se fût defiée +de lui, elle eût tout découvert à son abord; +mais, ne songeant à rien, elle ne prit pas garde +comme il étoit fait. «Y a-t-il long-temps, Madame, +lui dit-il, que vous n'avez vu le comte +de Guiche?—Il y a, répondit-elle, cinq ou six +jours.—Mais il n'y a pas si long-temps, répliqua +le chevalier, que vous en avez reçu des lettres?—Moi! +des lettres du comte de Guiche? +Pourquoi m'écriroit-il? Est-il en état d'écrire à +quelqu'un?—Prenez garde à ce que vous dites, +Madame, repartit le chevalier, car cela tire à conséquence.—La +vérité est, dit la comtesse, que +Manicamp me vient d'envoyer demander si le +comte de Guiche me pourroit voir aujourd'hui, +et je lui ai mandé qu'il vînt sans son ami.—Il est +vrai, reprit brusquement le chevalier, que vous +venez de mander à Manicamp qu'il vînt sans le +comte de Guiche; mais c'est sur une lettre de +celui-ci que vous lui avez mandé cela, et je ne +le sais, Madame, que parce que c'est moi qui l'ai +écrite et à qui on a rendu votre réponse. N'est-ce +pas assez de ne pas reconnoître l'amour que j'ai +pour vous depuis douze ans, sans me préférer encore +un petit garçon qui ne paroît vous aimer que +depuis quinze jours et qui ne vous aime point du +tout. Ensuite de ce discours, il fit des actions +d'un homme enragé un quart d'heure durant. La +comtesse, qui se vit convaincue, voulut tourner +l'affaire en raillerie: Mais puisque vous vous doutez +de l'intelligence de votre neveu et de moi, +lui dit-elle, que ne me demandiez-vous des choses +de plus grande importance qu'une heure à me +voir?—Ah! Madame, répliqua-t-il, je n'en sais +que trop pour vous croire la plus ingrate femme +du monde, et moi le plus malheureux de tous les +hommes.» Comme il achevoit ces paroles, Manicamp +entra, ce qui le fit sortir pour cacher le +désordre où il étoit. «Qu'y a-t-il, Madame? lui +dit Manicamp; je vous trouve tout embarrassée?» +La comtesse lui conta toute la tromperie du chevalier, +et leur conversation ensuite; et, après +quelques discours sur ce sujet, Manicamp sortit. +Presque à la même heure il rapporta ce billet +de la part du comte de Guiche:</p> + + +<p class="center">BILLET.</p> + +<p><i>De peur que les faussaires ne me nuisent +au jeu désagréablement, et que vous ne +vous mépreniez au caractère et au style, +je vous ai voulu faire connoître l'un et +l'autre. Le dernier est plus difficile à imiter, étant +dicté par quelque chose qui est au dessus de leurs +sentimens.</i></p> + + +<p>La comtesse ayant lu ce billet: «Mon Dieu! +lui dit-elle, que votre ami est fou! J'ai bien +peur qu'il ne se fasse, et à moi aussi, des affaires +dont nous n'avons pas besoin ni l'un ni l'autre.—Pourvu, +Madame, lui répondit Manicamp, +que vous vous entendiez bien tous deux, vous ne +sçauriez avoir de méchantes affaires.—Mais, lui +répondit la comtesse, il ne sçauroit prendre avec +moi un autre parti que celui d'amant?—Non, Madame, +répliqua-t-il, cela lui est impossible, et +ce qui vous le doit persuader, c'est qu'il revient à +la charge après avoir été battu; cette recherche +marque en lui une furieuse nécessité de vous aimer.» +Comme ils alloient continuer cette conversation, +il entra du monde qui l'interrompit, et +Manicamp, étant sorti, alla un moment après +conter à son ami ce qui venoit de se passer entre +la comtesse et lui. Le comte de Guiche, ne +croyant pas que le billet qu'il avoit écrit à la comtesse +fût suffisant pour lui bien persuader son +amour, en écrivit un autre qui l'exprimât plus clairement, +et il en chargea Manicamp, qui, le lendemain, +le portant à cette belle, le perdit par les +chemins, de sorte qu'il retourna sur ses pas dire +au comte de Guiche l'accident qui lui étoit arrivé. +Celui-ci écrivit cette lettre à la comtesse:</p> + + +<p class="center">BILLET.</p> + +<p><i>Si vous étiez persuadée de mes sentimens, +vous comprendriez aisément qu'on est mal +satisfait d'un homme aussi peu soigneux +que l'est Manicamp. Vous allez voir la +plus grande querelle du monde si vous n'y mettez la +main. Jugez ce que je sens pour vous, puisque je +romps avec le meilleur de mes amis, sans retour de +mon côté; mais, comme il lui reste encore d'autres +assistances, et que vous n'êtes pas si en colère que +moi, j'ai peur qu'il ne me force de lui pardonner par +votre entremise.</i></p> + + +<p>Manicamp alla chercher partout la comtesse, et +l'ayant enfin trouvée chez madame de Bonnelle<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a> +qui jouoit: «Je porte le bonheur, Madame, aux +gens que j'approche», lui dit-il, et, s'étant mis auprès +d'elle, il lui fourra finement dans sa poche +la lettre de son ami et sortit. Quelque temps après, +la comtesse s'étant retirée chez elle, le jeu fini, +trouva, en prenant son mouchoir, la lettre du +comte de Guiche, cachetée et sans dessus. Si +elle eût songé à ce que ce pouvoit être, elle ne +l'eût pas ouverte; mais, de peur d'être obligée de +ne la pas ouvrir, elle n'y voulut pas songer, et +l'ouvrit brusquement, sans faire la moindre réflexion. +Toute la vivacité de la comtesse ne lui +put faire imaginer ce que lui vouloit dire le comte +de Guiche sur le sujet du mécontentement qu'il +témoignoit avoir contre Manicamp, de sorte qu'elle +commanda à un de ses gens de lui aller dire le +lendemain qu'il la vînt voir, résolue de le gronder +de la lettre qu'il lui avoit donné du comte de Guiche, +et de lui défendre de s'en charger à l'avenir. +Comme il entra dedans la chambre le lendemain, +sa curiosité lui fit oublier sa colère. «Eh bien! lui +dit-elle, apprenez-moi votre brouillerie avec votre +ami.—C'est, Madame, lui dit-il, qu'avant-hier +je vous en apportois une lettre, et je la perdis; +il est enragé contre moi. Je ne sçais que lui dire, +car j'ai tort.» La comtesse craignant que cette lettre +perdue fût retrouvée par quelqu'un qui fît une +histoire d'elle qui réjouît le public: «Allez, lui +dit-elle, la chercher par tout, et ne revenez pas +que vous ne me la rapportiez.» Manicamp sortit +aussitôt, et revint le soir lui dire qu'il n'avoit rien +trouvé, que le comte de Guiche ne le vouloit plus +voir, et qu'il venoit la supplier de les remettre bien +ensemble.—Je le ferai, dit-elle, quoi que vous +ne le méritiez pas. J'irai demain chez mademoiselle +Cornuel<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>; dites à votre ami qu'il s'y trouve.—Je +n'ai plus de commerce avec lui, dit Manicamp, +et rien ne le peut radoucir pour moi qu'un +billet de votre part.—Moi, écrire au comte de +Guiche! reprit la comtesse; vous êtes fort plaisant +de me proposer cela!—Quoique nous soyons +brouillés, Madame, répondit Manicamp, je ne +sçaurois m'empêcher de vous dire encore qu'il mérite +bien cette grâce; ne le regardez pas en ce +rencontre, donnez ce billet à l'amitié que vous +avez pour moi, et je vous promets, quand il aura +fait son effet, que je vous le remettrai entre les +mains. La comtesse, lui ayant fait donner sa parole +que le lendemain il lui rapporteroit son billet, +écrivit ainsi:</p> + +<p class="center">BILLET.</p> + +<p><i>Je ne vous écris que pour vous demander +la grâce de ce pauvre Manicamp. Il faut +pourtant vous en dire davantage pour vous +obliger de me l'accorder: croyez ce qu'il +vous dira de ma part; il est assez de mes amis pour +faire que je ne lui refuse rien de tout ce qui lui peut +être utile.</i></p> + + +<p>Le comte de Guiche, ayant reçu ce billet, le +trouva trop doux pour le rendre; il crut qu'il en +seroit quitte pour désavouer Manicamp, et cependant +il le chargea de cette réponse:</p> + + +<p class="center">RÉPONSE AU BILLET.</p> + +<p><i>Je souhaiterois infiniment que vous eussiez +autant de penchant à m'accorder ce que +je désirerois de vous, qu'il m'a été facile +d'accorder la grâce au criminel. Je vous +avoue qu'avec une telle recommandation il étoit impossible +de rien refuser. Si j'étois assez heureux pour +vous en pouvoir donner des preuves par quelque chose +de plus difficile, vous connoîtriez que vous m'avez +fait injure lorsque vous avez douté de la vérité de +mes sentimens; ils sont, je vous assure, aussi tendres +qu'une aussi aimable personne que vous les peut inspirer, +et seront toujours aussi discrets que vous les +pourrez souhaiter, quoi qu'en disent nos gouverneurs. +Je vous conjure de déférer beaucoup aux avis du criminel, +car, quoiqu'il soit homme assez mal soigneux, +il mérite qu'on se loue de son zèle pour notre service.</i></p> + + +<p>Ces avis étoient de se défier fort du chevalier, +qui faisoit tout ce qu'il pouvoit pour traverser son +neveu, et pour le faire paroître à la comtesse indiscret +et infidèle. Après cela, Manicamp lui dit +que le comte de Guiche étoit tellement transporté +de joie pour le billet qu'elle lui avoit écrit qu'il +lui avoit été impossible de le retirer; mais qu'elle +ne s'en mît point en peine, qu'il étoit aussi sûrement +dans les mains de son ami que dans le feu; +qu'au reste, il n'avoit jamais vu d'homme si +amoureux que le comte, et qu'assurément il l'aimeroit +toute sa vie.—«Mais, interrompoit la +comtesse, qu'est-ce que veut dire tant de visites +de votre ami chez madame d'Olonne? La va-t-il +prier de le servir auprès de moi?—Il n'y va point, +Madame, répondit Manicamp; c'est-à-dire qu'il +y a été une fois ou deux, mais je vois déjà l'esprit +du chevalier dans ce que vous me venez de +dire, et je suis assuré que le comte de Guiche reconnoîtra +son oncle à ce trait de fripon. Mais, +Madame, écoutez mon ami avant que de le condamner.—J'en +suis d'accord, lui dit-elle.»</p> + +<p>Manicamp en jugeoit fort bien. Le chevalier +avoit dit à la comtesse que le comte de Guiche +étoit amoureux de madame d'Olonne; qu'elle +ne servoit que de prétexte, et mille autres choses +de cette nature, qui lui parurent si vraisemblables, +que, quoiqu'elle se défiât du chevalier +sur le chapitre du comte de Guiche, elle +ne se put empêcher d'y ajouter foi en ce rencontre. +Le lendemain, une de ses amies l'étant +venue presser d'aller à la campagne, elle se +laissa persuader, et la certitude qu'elle crut +avoir de la tromperie du comte de Guiche fit +qu'elle ne voulut point d'éclaircissement avec lui; +et pour ne pas tout rompre, elle voulut prévenir +Guitaud par une fausse confidence, de peur qu'il +n'apprît par d'autres voies la vérité de toutes +choses: elle lui envoya donc la copie de la dernière +lettre du comte de Guiche, et partit après +cela avec son amie. Le chevalier, qui étoit alerte +sur toutes les actions de la comtesse, et qui avoit +gagné tous ses gens, eut le paquet qu'elle envoyoit +à Guitaud deux heures après qu'il fut fermé; +il tira copie de la lettre du comte de Guiche, +et jeta le paquet au feu. Deux jours après, ayant +appris que la comtesse étoit partie, il lui écrivit +cette lettre:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Si vous eussiez eu autant d'envie de vous +éclaircir des choses dont vous témoignez +douter que j'en avois de vous ôter par +mille véritables raisons toutes sortes de +scrupules, vous n'eussiez pas entrepris un si long +voyage, ou du moins eussiez-vous témoigné du chagrin +de paroître si bonne amie. Je ne voudrois pas vous +défendre d'avoir de la tendresse, mais je souhaiterois +fort d'avoir quelque part à l'application, et je +vous avoue que, si j'étois assez heureux pour y parvenir +par la même voie, j'essaierois de n'en être pas +indigne par ma conduite.</i></p> + + +<p>Dans le temps que l'on porta cette lettre à la +comtesse, le chevalier alla trouver son neveu, chez +lequel il rencontra Manicamp. Après quelque prélude +de plaisanterie sur les bonnes fortunes du +comte de Guiche en général: «Ma foi, mes pauvres +amis, leur dit-il, vous êtes plus jeunes et +plus gentils que moi, je l'avoue, et je ne vous disputerai +jamais de maîtresse que je ne connoîtrai +pas de plus longue main; mais aussi il faut que +vous me cédiez la comtesse et celles qui ont +quelque engagement avec moi. La vanité que +leur donne le grand nombre d'amans les peut +obliger à vous laisser prendre quelques espérances. +Il n'y en a guère qui rebutent d'abord +les vœux des soupirans, mais tôt ou tard elles se +remettent à la raison, et c'est alors que le nouveau +venu passe mal son temps et que le galant dit, +d'accord avec sa maîtresse: Serviteur à Messieurs +de la sérénade. Vous m'avez promis, comte de +Guiche, de ne me plus tourmenter auprès de la +comtesse; vous m'avez manqué de parole et fait +une infidélité qui ne vous a servi de rien, car la +comtesse m'a donné toutes les lettres que vous +lui avez écrites. Je vous en montrerai les originaux +quand vous voudrez; cependant voici la copie +de la dernière, que je vous ai apportée.» Et, +disant cela, il tira une lettre du comte de Guiche, +et, l'ayant lue: «Hé bien! mes chers<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, leur dit-il, +vous jouerez-vous une autre fois à moi?»</p> + +<p>Pendant que le chevalier parloit, le comte de +Guiche et Manicamp se regardoient avec étonnement, +ne pouvant comprendre que la comtesse +les eût si méchamment trompés. Enfin, Manicamp, +prenant la parole et s'adressant au comte: +«Vous êtes traité, lui dit-il, comme vous méritez; +mais, puisque la comtesse n'a pas eu de considération +pour nous, ajouta-t-il se tournant du côté +du chevalier, nous ne sommes pas obligés d'en +avoir pour elle. Nous voyons bien qu'elle nous a +sacrifiés, mais il y a eu des temps, chevalier, où +vous l'avez été aussi; nous avons grand sujet de +nous plaindre d'elle, mais vous n'en avez point +du tout de vous en louer; quand nous nous sommes +réjouis quelquefois à vos dépens, la comtesse +a été pour le moins de la moitié avec +nous.—Il est vrai, reprit le comte de Guiche, +que vous n'auriez pas raison d'être satisfait de la +préférence de la comtesse en votre faveur si +vous saviez l'estime qu'elle fait de vous, et cela +me fait tirer des conséquences infaillibles qu'elle +est fort entre vos mains, puisque après les choses +qu'elle m'a dites elle ne me trahit que pour vous +satisfaire. Hé bien! chevalier, jouissez en repos +de cette perfide. Si personne ne vous trouble que +moi, vous vivrez bien content auprès d'elle.» Là-dessus, +s'étant tous trois réconciliés de bonne foi +et donné mille assurances d'amitié à l'avenir, ils +se séparèrent.</p> + +<p>Le comte de Guiche et Manicamp s'enfermèrent +pour faire une lettre de reproche à la comtesse +au nom de Manicamp, sur quoi la pauvre +comtesse, qui était innocente, lui répondit que +son ami et lui avoient été pris pour dupes, et que +le chevalier en savoit plus qu'eux; qu'elle ne +leur pouvoit mander comme il avoit eu la lettre +qu'il leur avoit montrée, mais qu'un jour elle +leur feroit voir clairement qu'elle ne les avoit +point sacrifiés. Cette lettre ne trouvant plus Manicamp +à Paris, qui en étoit sorti la veille avec le +comte de Guiche pour suivre le roi en son voyage +de Lyon<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, il ne la reçut qu'en arrivant à la cour; +ils n'en pensèrent ni plus ni moins à l'avantage +de la comtesse.</p> + +<p>Pendant que tout cela se passoit, l'affaire de +Marsillac avec madame d'Olonne alloit son chemin, +cet amant la voyant le plus commodément +du monde, la nuit chez elle, le jour chez +mademoiselle Cornuel, fille aimable de sa personne +et de beaucoup d'esprit. Madame d'Olonne +avoit dans la ruelle de son lit un cabinet, +au coin duquel elle avoit fait faire une trappe qui +répondoit dans un autre cabinet au dessous, où +Marsillac entroit quand il étoit nuit; un tapis de +pied cachoit la trappe et une table la couvroit. +Ainsi Marsillac, passant les nuits avec madame +d'Olonne, selon le bruit commun, ne perdoit pas +son temps; cela dura jusqu'à ce qu'elle alla aux +eaux<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, auquel temps Marsillac, qui lui écrivoit +mille lettres qu'on ne rapporte point ici parcequ'elles +n'en valent pas la peine, lui écrivit cette +lettre un jour avant que de lui dire adieu:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Je n'ai jamais senti une douleur si vive que +celle que je sens aujourd'hui, ma chère, +parceque je ne vous ai point encore quittée +depuis que nous nous aimons; il n'y a +que l'absence, et encore la première absence de ce +que l'on aime éperdument, qui puisse réduire au pitoyable +état où je suis. Si quelque chose pouvoit adoucir +mon chagrin, ma chère, ce seroit la créance que +j'aurois que vous souffrirez autant que moi. Ne trouvez +pas mauvais que je vous souhaite de la peine, +puisque c'est une marque de notre amour. Adieu, ma +chère, croyez bien que je vous aime et que je vous +aimerai toujours, car, si une fois vous en étiez bien +persuadée, il n'est pas possible que vous ne m'aimiez +toute votre vie.</i></p> + + +<p class="center">RÉPONSE.</p> + +<p><i>Consolez-vous, mon cher; si ma douleur +vous soulage, elle est au point où vous la +pouvez souhaiter: je ne vous la sçaurois +mieux faire voir que disant que je souffre +autant que j'aime. En doutez-vous, mon cher? venez +me trouver, mais venez de meilleure heure, afin que +je sois long-temps avec vous et que je me récompense +en quelque manière de l'absence que je vais souffrir. +Adieu, mon cher; soyez en repos de mon amour: il +sera pour le moins aussi grand que le vôtre.</i></p> + + +<p>Marsillac ne manque pas d'être au rendez-vous +bien plus tôt qu'à son ordinaire. En abordant sa +maîtresse, il se jette sur son lit, et fut ainsi fort +long-temps à fondre en larmes et à ne pouvoir +parler qu'à mots entrecoupés. Madame d'Olonne +de son côté ne paroissoit pas moins touchée, mais +comme elle eût encore bien souhaité de son amant +d'autres marques d'amour que celle de sa douleur: +«Hé! quoi! mon cher, lui dit-elle, vous me mandiez +tantôt que mes déplaisirs soulageroient les +vôtres; cependant l'affliction où vous me voyez +ne vous rend pas moins désespéré.» À ces mots, +Marsillac redoubla ses soupirs sans lui répondre. +L'abattement de l'ame avoit passé jusqu'au +corps, et je crois que cet amant pleuroit alors +l'absence de sa vigueur plutôt que celle de sa +maîtresse. Toutefois, comme les jeunes gens reviennent +de loin et que celui-ci étoit d'un bon +tempérament, il commença de se ravoir, et il +se rétablit en peu de temps, de manière que madame +d'Olonne eut peine à reconnoître qu'il eût +été depuis peu si malade. Après qu'il lui eut donné +plusieurs témoignages de sa bonne santé, elle +lui recommanda d'en avoir soin sur toutes choses, +et lui dit qu'elle jugeroit par là de l'amour qu'il +avoit pour elle. Là-dessus ils se firent mille protestations +de s'aimer toute leur vie; ils convinrent +des moyens d'écrire et se dirent adieu, l'un +pour aller à la cour et l'autre aux eaux.</p> + +<p>Le lendemain, Marsillac étant allé dire adieu +à mademoiselle Cornuel, sa bonne amie, il la +pria de bien persuader à sa maîtresse de prendre +plus garde à sa conduite qu'elle n'avoit encore +fait. «Reposez-vous-en sur moi, lui dit cette fille; +elle sera bien incorrigible si je ne vous la mets +sur un pied honnête.» Deux jours après, mademoiselle +Cornuel alla chez madame d'Olonne, +et l'ayant priée de faire dire à sa porte qu'elle +étoit sortie: «Je suis trop votre amie, Madame, +lui dit-elle, pour ne vous pas parler franchement +de tout ce qui regarde votre conduite et +réputation. Vous êtes belle, vous êtes jeune, vous +avez de la qualité, du bien et de l'esprit, vous +êtes fort aimée d'un honnête homme que vous +aimez fort, tout cela vous devroit rendre heureuse; +cependant vous ne l'êtes pas, car vous +savez ce que l'on dit de vous; nous en avons +quelquefois parlé ensemble, et, cela étant, vous +seriez folle si vous n'étiez contente. Je n'entreprends +pas de considérer vos fragilités; je suis +femme comme vous, et je sais par moi-même les +besoins de notre sexe. Vos manières sont insupportables; +vous aimez les plaisirs, Madame, et +j'y consens, mais c'est un ragoût pour vous que +le bruit, et sur cela je vous condamne. Vous ne +sauriez vous défaire de vos emportemens? Est-il +possible que vous ne soyez pas au desespoir quand +vous entendez dire la réputation où vous êtes, et +qu'on cache l'amour qu'on a pour vous par honte +plutôt que par discrétion?—Hé! qu'y a-t-il de nouveau, +ma chère? Le monde recommence-t-il ses +déchaînemens contre moi?—Non, Madame, +dit mademoiselle Cornuel, il ne fait que les +continuer, parceque vous continuez toujours à +lui donner de nouvelles matières.—Je ne sais +donc ce qu'il faut faire, reprit madame d'Olonne; +toute la prudence qu'on peut avoir en amour je +pensois l'avoir, et, depuis que je me mêle d'aimer, +je n'ai jamais laissé traîner d'affaires, sachant +bien d'ordinaire que le grand bruit ne se +fait qu'avant que l'on soit d'accord et quand on +n'agit pas de concert ensemble. Je vous prie, +ma chère, ajouta-t-elle, de me bien dire exactement +ce qu'il faut que je fasse pour bien aimer et +pour avoir une galanterie qui ne me feroit point +de tort dans le monde quand elle seroit soupçonnée, +car je suis résolue de faire mon devoir à l'avenir +dans la dernière régularité.—Il y a tant +de choses à dire sur ce chapitre, dit mademoiselle +Cornuel, que je n'aurois jamais fait si je +ne voulois rien oublier; néanmoins, je vous dirai +les principales le plus succinctement qu'il me sera +possible.</p> + +<p>Premièrement, il faut que vous sachiez, Madame, +qu'il y a trois sortes de femmes qui font +l'amour: les débauchées, les coquettes et les +honnêtes maîtresses. Quoique les premières +fassent horreur, elles méritent assurément plus de +compassion que de haine, parcequ'elles sont emportées +par la force de leur tempérament, et +qu'il faut une application presque impossible pour +réformer la nature; cependant, s'il y a un rencontre +où il faille se vaincre soi-même, c'est en +celui-là, dans lequel il ne va pas moins que de +l'honneur ou de la vie.</p> + +<p>Pour les coquettes, comme le nombre en est +plus grand, je m'étendrai davantage sur le chapitre. +La différence des débauchées à elles, c'est +que dans le mal que font celles-ci il y a au +moins de la sincérité; dans celui que font les coquettes +il y a de la trahison. Les coquettes nous +disent pour s'excuser, quand elles écoutent les +douceurs de tout le monde, que, quelque honnête +femme qu'on soit, on ne hait pas une personne +qui nous dit qu'elle nous aime.</p> + +<p>Mais on leur peut répondre qu'il y a des distinctions +à faire. Si cet amant s'adresse à une +femme qui veut être honnête pour elle-même ou +pour un amant, j'avoue qu'elle ne pourra pas haïr +un homme pour les sentimens qu'il aura pour elle; +mais cela n'empêchera pas qu'elle ne doive prendre +garde à ne pas avoir plus de complaisance +pour lui que pour un autre qui ne lui auroit jamais +rien témoigné, de peur qu'elle n'entretienne par +là ses espérances, et qu'enfin cela ne fasse du +bruit et ne nuise à la réputation qu'elle veut conserver.</p> + +<p>Si c'est une femme préoccupée à qui un homme +témoigne de l'amour, elle aura les mêmes précautions +que l'autre pour empêcher que cela ne +continue; mais, s'il est opiniâtre, je soutiens qu'elle +le haïra autant qu'elle aimera son véritable amant, +parcequ'il est naturel de haïr les ennemis de celui +qu'on aime, parceque l'amour que l'on ne veut +pas reconnaître importune, et parceque, l'amant +bien traité pouvant soupçonner qu'une passion +qui dure à son rival est pour le moins soutenue de +quelques espérances, une honnête maîtresse regarde +comme son ennemi mortel un rival qui la +met au hasard de perdre son amant qu'elle aime +plus que sa vie. Cela étant sans difficulté, il faut +que vous sachiez encore qu'il y a plusieurs sortes +de coquettes. Les unes trouvent de la gloire à se +voir aimées de beaucoup de gens sans en avoir +aimé aucun, et ne voient pas que ce sont les avances +qu'elles font qui attirent le monde et qui les +retiennent plutôt que le mérite. D'ailleurs, comme +il n'est pas possible qu'elles dispensent leurs faveurs +si également qu'il ne paroisse quelqu'un +mieux traité qu'un autre, et qu'il y en a même +qui ne se contentent pas de l'égalité, et qui veulent +de la préférence, cela donne de la jalousie +aux mécontens, et enfin du dépit, qui leur fait dire +en les quittant tout ce qu'ils savent et ne savent +pas.</p> + +<p>Il y a d'autres coquettes qui ménagent plusieurs +amans afin de sauver le véritable dans la multitude +et de faire dire qu'elles n'ont point d'affaire, +puisqu'elles traitent également tous ceux qui les +voient; mais on découvre la vérité, qui est le +mieux qui leur puisse arriver, ou, plutôt que de +croire qu'elles n'aiment personne, tout le monde +croit qu'elles les aiment tous.</p> + +<p>Il y en a d'autres qui, en ménageant plusieurs +amans, veulent persuader que, si elles aimoient +quelqu'un, elles ne se hasarderoient pas à le fâcher; +cependant elles le fâchent et le perdent avec cela: +car de s'imaginer, si c'est en l'absence de leur véritable +amant qu'elles font l'amour, qu'il ne le +sçaura pas connoître, ou, si c'est devant lui, +qu'en usant comme de concert ensemble il verra +bien que ce n'est rien, puisqu'elles le prennent +pour témoin de ce qu'elles font, ou qu'en tout cas, +s'il se fâche, les douceurs qu'elles lui feront et les +promesses de n'y plus retourner l'obligeront à se +radoucir, tout cela est fort sujet à caution. L'on +ne trompe pas long-temps un amant. S'il ne découvre +aujourd'hui, il découvrira demain.</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Disant: Lon la la,<br /></span> +<span class="i0">Il vous quittera là.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>Et quand la passion seroit si forte qu'il ne s'en +pourroit guérir, les reproches et les fracas qu'il fera +donneront plus de chagrin à la maîtresse coquette +que tous ces ménagemens ne lui auront fait +de plaisir. Il y a des coquettes qui croient être en +si mauvaise réputation dans le monde qu'elles +n'oseroient avoir de la rigueur pour personne, de +peur que cela ne passe pour un sacrifice à quelqu'un, +et qui ne songent pas qu'il vaudroit mieux +pour leur honneur qu'elles fussent convaincues +du sacrifice. Voilà, Madame, la manière des coquettes. +Il faut maintenant que je vous fasse voir +celle des honnêtes maîtresses<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p> + + +<p>Pour elles, ou elles sont satisfaites de leur +amant, ou elles ne le sont pas. Si elles ne le sont +pas, elles tâchent de le ramener à son devoir par +une conduite tendre et honnête; si cela ne se peut +absolument, elles rompent sans bruit, sur un prétexte +de dévotion ou de jalousie d'un mari, après +avoir retiré, si elles peuvent, leurs lettres et tout +ce qui les peut convaincre; et, sur toutes choses, +elles font en sorte que leurs amans ne croient pas +qu'elles les quittent pour d'autres.</p> + +<p>Si elles sont contentes de leurs amans, elles les +aiment de tout leur cœur, elles le leur disent sans +cesse et leur écrivent le plus tendrement qu'elles +peuvent; mais, comme cela seulement ne leur +prouve pas leur amour, parceque les coquettes en +disent autant ou plus tous les jours, leurs actions +et leurs procédés justifient assez le fond de leur +cœur, parcequ'il n'y a que cela d'infaillible. On +peut toujours dire qu'on aime, quoiqu'on n'aime +pas; on ne peut avoir long-temps un procédé tendre +pour quelqu'un sans l'aimer.</p> + +<p>Une honnête maîtresse craint plus que la mort +de donner de la jalousie à son amant, et, quand +elle le voit alarmé sur quelque soupçon qu'il a +pu prendre de l'opiniâtreté de son rival, elle ne +se contente pas du témoignage de sa conscience; +elle redouble ses soins et ses caresses pour celui-là, +et ses rigueurs pour celui-ci. Elle ne remet pas +la dernière sévérité pour une autre fois, croyant +qu'elle se défera toujours d'un importun trop tard. +Elle sçait qu'autant de momens qu'elle différeroit +de chasser ce rival, elle donneroit autant de coups +de poignard dans le cœur de celui qu'elle aime; +elle sçait que, d'abord que son amant commence à +avoir des soupçons, le moindre petit soin qu'elle +prendra de les lui ôter lui conservera l'estime et +l'amour qu'il a pour elle; au lieu que, si elle négligeoit +de le satisfaire et de le guérir, il viendroit +à avoir si peu de confiance en elle, qu'elle ne le +pourroit rétablir en lui offrant même de perdre sa +réputation; elle sçait qu'un amant croiroit toujours +que ce seroit la crainte qu'elle auroit de lui qui +lui arracheroit les sacrifices qui passeroient dans +son esprit, en un autre temps, pour des grandes +marques d'amour; elle sçait que des femmes en qui +on a de la confiance on excuse tout, qu'on ne +pardonne rien à celles de qui on se défie; elle sçait +enfin qu'on vient quelquefois à être fatigué du +tracas qu'on reçoit d'une maîtresse et des reproches +qu'on lui a faits après lui avoir pardonné mille +fautes considérables, et qu'on rompt sur une bagatelle, +lorsque la mesure est pleine et qu'on ne +peut plus souffrir tant de chagrins.</p> + +<p>Il y a des femmes qui aiment fort leurs amans +qui ne laissent pas de leur donner de la jalousie +par leur mauvaise conduite, et cela vient de ce +qu'elles se flattent trop de l'assurance qu'elles ont +de leurs bonnes intentions, et de ce qu'elles ne +tranchent pas assez nettement les espérances aux +gens qui leur parlent d'amour, ou qui seulement +leur en témoignent par des soins et des assiduités. +Elles ne sçavent pas que les civilités d'une femme +qu'on aime sont des faveurs dont tous les amans +se flattent quelquefois, parcequ'ils ont du mérite, +ou souvent parcequ'ils en croient avoir, tantôt +parcequ'ils n'ont pas bonne opinion des gens à +qui ils s'adressent, et pensent que la résistance +qu'on fait n'est seulement que pour se faire valoir. +De sorte que, si une femme qui n'a jamais +donné lieu de parler d'elle est toujours fort jalouse +de sa réputation, elle doit prendre garde, +comme j'ai déjà dit, de n'entretenir en nulle manière +les espérances de tout ce qui a de l'air d'amant; +que, si c'est une femme qui n'ait pas eu +jusque là assez de soin de sa conduite, et qu'elle +en veuille prendre à l'avenir, comme vous, Madame, +il faut qu'elle soit plus rude qu'une autre, +et surtout qu'elle soit égale en sa sévérité, car la +moindre bonté à quoi elle se relâche rengage +plus un amant que cent refus ne le rebutent.</p> + +<p>Une honnête maîtresse a tant de sincérité pour +son amant que, plutôt que de manquer à lui dire +les choses de conséquence, elle lui dit jusqu'à des +bagatelles, sachant bien que, s'il alloit sçavoir par +d'autres voies de certaines choses indifférentes, +que l'on rend criminelles en les redisant, cela feroit +le plus méchant effet du monde. Elle ne garde +aucune mesure avec lui sur la confiance; elle lui +dit non seulement ses propres secrets, mais ceux +même qu'elle a pu savoir autrefois, ou qu'elle +apprend d'ailleurs tous les jours. Elle traite les +gens de ridicules qui disent qu'étant maîtresse +du secret d'autrui, nous ne le devons pas dire à +nos amans. Elle répond à cela que, s'ils nous aiment +toujours, ils n'en diront jamais rien, et que, +s'ils viennent à nous quitter, nous aurions bien +plus à perdre que le secret de notre ami; mais +elle croit qu'on ne les doit jamais regarder comme +n'en devant plus être aimées, et qu'autrement +nous serions folles de leur accorder des faveurs.</p> + +<p>Sa maxime est enfin que qui donne son cœur +n'a plus rien à ménager; elle sait qu'il n'y a que +deux rencontres où elle se pourroit dispenser de +dire tout à son amant, l'un s'il étoit fort étourdi, +et l'autre s'il avoit eu quelque galanterie auparavant +la sienne: car il seroit imprudent à elle +de lui en parler, à moins qu'il la pressât fort, et +en ce cas-là ce seroit lui qui attireroit le chagrin +qu'il en recevroit.</p> + +<p>Enfin une honnête maîtresse croit que ce qui +justifie son amour même auprès des plus sévères, +c'est quand elle est vivement touchée, quand elle +prend plaisir à le faire bien voir à son amant, +quand elle le surprend par mille petites grâces à +quoi il ne s'attend pas, quand elle n'a rien de réservé +pour lui, quand elle s'applique à le faire +estimer de tout le monde, et qu'enfin elle fait de +sa passion la plus grande affaire de sa vie. À +moins que cela, Madame, elle tient que l'amour +est une débauche, et que c'est un commerce brutal +et un métier dont des femmes perdues subsistent.</p> + +<p>Mademoiselle Cornuel ayant cessé de parler: +«Bon Dieu! dit madame d'Olonne, les belles +choses que vous venez de dire! mais qu'elles sont +difficiles à pratiquer! J'y trouve même un peu d'injustice, +car enfin, puisque nous trompons bien +même nos maris, que les lois ont faits nos maîtres, +pourquoi nos amans en seroient-ils quittes à meilleur +marché, eux que rien ne nous oblige d'aimer +que le choix que nous en faisons, et que nous prenons +pour nous servir, et tant et si peu qu'il nous +plaira?—Je ne vous ai pas dit, reprit mademoiselle +Cornuel, que nous ne devions quitter nos amans +quand ils nous déplaisent, ou par leur faute ou +par lassitude, mais je vous ai fait voir la manière +délicate dont il vous falloit dégager pour ne leur +pas donner sujet de crier dans le monde: car +enfin, Madame, puisqu'on a mis si tyranniquement +l'honneur des dames à n'aimer pas ce qu'elles +trouvent aimable, il faut s'accommoder à +l'usage, et se cacher au moins quand on veut aimer.—Eh +bien! ma chère, lui dit madame d'Olonne, +je m'en vais faire merveille: j'y suis tout à fait +résolue; mais avec tout cela je fonde les plus +grandes espérances de ma conduite sur la fuite +des occasions.—Que ce soit fuite ou résistance, +dit mademoiselle Cornuel, il n'importe, pourvu +que votre amant soit satisfait de vous.» Et là-dessus, +l'ayant exhortée à demeurer ferme en ses +bonnes intentions, elle lui dit adieu.</p> + +<p>Pendant qu'ils furent séparés, madame d'Olonne +et Marsillac, ils s'écrivirent fort souvent; mais, +comme il n'y a rien de remarquable, je ne parlerai +point de leurs lettres, qui ne parloient de leur +amour et de leur impatience de se voir que fort +communément. Madame d'Olonne revint la première +à Paris. Le comte de Guiche, pendant le +voyage de Lyon, persuada à Monsieur<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, frère du +roi, auprès duquel il étoit fort bien, de faire une +galanterie, à son retour à Paris, avec madame +d'Olonne, et s'étoit offert de l'y servir et de lui +faire avoir bientôt contentement. Le prince avoit +promis au comte de Guiche de faire les pas nécessaires +pour embarquer la dupe, de sorte que, dans +les conversations qu'il eut avec madame d'Olonne, +il ne lui parla que de l'amour que ce prince +avoit pour elle; il lui dit qu'il le lui avoit témoigné +plus de cent fois pendant le voyage, et qu'elle +le verroit assurément soupirer aussitôt qu'il seroit +revenu. Une femme qui avoit des bourgeois et +des gentilshommes, les uns bien et les autres +mal faits, pouvoit bien aimer un beau prince. +Madame d'Olonne reçut la proposition du comte +de Guiche avec une joie qu'on ne peut exprimer, +et si grande qu'elle ne fit pas seulement les façons +que des coquettes font en de pareilles rencontres. +Un autre eût dit qu'elle ne vouloit aimer +personne, mais moins un prince que qui que +ce fût, parcequ'il n'auroit pas tant d'attachement. +Madame d'Olonne, qui étoit la plus naturelle +femme du monde et la plus emportée, ne +garda pas de bienséance, et répondit au comte +de Guiche qu'elle s'estimoit plus qu'elle n'avoit +encore fait, puisqu'elle plaisoit à un si grand +prince et si raisonnable. Lorsque la cour fut revenue +à Paris, le duc d'Anjou ne répondit point +aux empressemens à quoi le comte avoit préparé +madame d'Olonne, qui se livra tout entière. +Tout cela ne lui produisit rien, et ne servit qu'à +lui faire connoître l'indifférence que le prince avoit +pour elle. Le comte de Guiche, voyant que le +prince ne mordoit point à l'hameçon, changea +de dessein, et voulut au moins que les services +qu'il avoit voulu rendre à madame d'Olonne lui +servissent de quelque chose auprès d'elle. Il résolut +donc d'en faire l'amoureux, et, pour ce que +le commerce qu'il avoit eu avec elle sur les amours +du duc d'Anjou lui avoit donné de grandes familiarités, +il ne balança point de lui écrire cette +lettre:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Nous avons travaillé jusqu'ici en vain, +Madame; la reine<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> vous hait, et le duc +d'Anjou appréhende de la fâcher. J'en +suis au désespoir pour vos intérêts. Vous +m'en pouvez bien consoler, Madame, si vous voulez, et +je vous conjure de le vouloir. Puisque l'aigreur de la +mère et la foiblesse du fils ont ruiné nos desseins, il +faut prendre d'autres mesures. Aimons-nous, Madame; +cela est déjà fait de mon côté, et, si le duc +d'Anjou vous eût aimée, je vois bien que je me serois +bientôt brouillé avec lui, parceque je n'aurois pu résister +à l'inclination que j'ai pour vous. Je ne doute +pas, Madame, que la différence ne vous choque d'abord; +mais défaites-vous de votre ambition, et vous +ne vous trouverez pas si misérable que vous pensez. +Je suis assuré que, quand le dépit vous aura jetée entre +mes bras, l'amour vous y retiendra.</i></p> + +<p>Quoi qu'on veuille dire contre les femmes, il +y a souvent plus d'imprudence que de malice +dans leur conduite. La plupart ne pensent plus, +quand on leur parle d'amour, qu'elles ne doivent +jamais aimer; cependant elles vont plus loin qu'elles +ne pensent; elles font des choses quelquefois, +croyant qu'elles seront toujours cruelles, dont elles +se repentent fort quand elles sont devenues plus +humaines. La même chose arriva à madame d'Olonne. +Elle eut un chagrin insupportable d'avoir +manqué le cœur du prince après l'avoir compté +parmi ses conquêtes. Cherchant quelqu'un à qui +s'en prendre pour amuser sa douleur, elle ne +trouva rien de plus vraisemblable à croire sinon +que le comte de Guiche, pour son propre intérêt, +l'avoit empêché de l'aimer: de sorte que, tant +pour se venger de lui que pour rassurer Marsillac, +que toute cette intrigue avoit alarmé, elle lui sacrifia +la lettre du comte de Guiche, sans considérer +que l'amour peut-être l'obligeroit à faire la +même chose des lettres de Marsillac. Celui-ci, à +qui madame d'Olonne donnoit tant de faveurs, +en usa comme on fait d'ordinaire quand on est +content de sa maîtresse; il lui rendit mille grâces +de sa sincérité, et se contenta de triompher de son +rival sans en vouloir tirer une gloire indiscrète.</p> + +<p>Cependant le comte de Guiche, qui ne sçavoit +pas le destin de sa lettre, alla le lendemain chez +madame d'Olonne; mais il y vint bien du monde +ce jour-là, et il ne lui put parler d'affaires; il remarqua +seulement qu'elle l'avoit fort regardé, +et, de chez elle, il alla dire l'état de ses affaires +à Fiesque, que depuis son retour de Lyon il avoit +faite sa confidente; il les alla dire aussi à Vineuil, +et tous deux séparément jugèrent, sur la fragilité +de la dame et la gentillesse du cavalier, que la +poursuite ne seroit ni longue ni infructueuse. Et +en effet, madame d'Olonne avoit trouvé le comte +de Guiche si fort à son gré et si bien fait qu'elle +s'étoit repentie du sacrifice qu'elle venoit de faire +à Marsillac. Le lendemain, le comte de Guiche retourna +chez elle, et, l'ayant trouvée seule, il lui +parla de son amour. La belle en fut aise et reçut +cette déclaration le plus agréablement du monde; +mais, après être convenus de s'aimer, comme ils +étoient sur certaines conditions, des gens entrèrent +qui obligèrent le comte de Guiche à sortir +un moment après.</p> + +<p>Madame d'Olonne, s'étant aussi débarrassée de +sa compagnie le plus tôt qu'elle put, monta en carrosse. +Voulant découvrir si la comtesse de Fiesque +ne prenoit plus d'intérêt avec le comte de +Guiche, elle l'alla trouver. Après quelques conversations +sur d'autres sujets, elle lui demanda +son avis sur les desseins qu'elle lui dit qu'avoit le +comte de Guiche pour elle. La comtesse lui dit +qu'il ne falloit que consulter son cœur en de pareils +rencontres. «Mon cœur ne me dit pas beaucoup +de choses en faveur du comte, reprit madame +d'Olonne, et ma raison m'en dit mille contre +lui: c'est un étourdi que je n'aimerai jamais.» +En disant ces mots elle prit congé de la comtesse, +sans attendre sa réponse.</p> + +<p>D'un autre côté, le comte de Guiche étant retourné +à son logis, il rencontra Vineuil, qui l'attendoit +dans une impatience extrême de sçavoir +l'état de ses affaires. Le comte de Guiche lui dit +assez froidement qu'il croyoit que tout étoit rompu, +de la manière dont madame d'Olonne le +traitoit; et, comme Vineuil vouloit savoir le détail +de la conversation, le comte de Guiche, qui +avoit peur de se découvrir, changeoit de propos +à tous momens. Cela donna quelques soupçons à +Vineuil, qui étoit fin et amoureux de madame +d'Olonne, et qui ne se mêloit des affaires du +comte de Guiche que pour se prévaloir auprès de +sa maîtresse des choses qu'il auroit apprises. Il +sortit, voyant qu'il ne découvroit rien, et fut trois +jours durant dans des inquiétudes mortelles de ne +pouvoir apprendre ce qu'il soupçonnoit et qu'il +vouloit sçavoir. Assurément il alloit chez Fiesque +avec un visage de favori disgracié depuis +qu'il voyoit que le comte de Guiche ne lui donnoit +plus de part dans l'honneur de sa confidence; +il n'en disoit rien à cette belle, pour ne se pas décréditer +en montrant son malheur.</p> + +<p>Enfin, au bout de trois jours, étant allé chez +le comte de Guiche: «Qu'ai-je fait, Monsieur, +lui dit-il, qui vous ait obligé de me traiter ainsi? +Je vois bien que vous vous cachez de moi sur +l'affaire de madame d'Olonne; apprenez-m'en la +raison, ou si vous n'en avez point, continuez à +me dire ce que vous sçavez, comme vous avez accoutumé.—Je +vous demande pardon, mon pauvre +Vineuil, lui dit le comte de Guiche; mais madame +d'Olonne, en m'accordant les dernières faveurs, +avoit exigé de moi que je ne vous en parlasse +point, ni à Fiesque encore moins qu'au +reste du monde, parcequ'elle disoit que vous +étiez méchant et Fiesque jalouse. Quelque indiscret +qu'on soit, il n'y a point d'affaire qu'on +ne tienne secrète dans le commencement, quand +on a pu se passer de confident pour en venir à +bout. Je l'éprouve aujourd'hui, car naturellement +j'aime assez à conter une aventure amoureuse; +cependant j'ai été trois jours sans vous conter +celle-ci, vous à qui je dis toutes choses. Mais +donnez-vous patience, mon cher; je m'en vais +vous dire tout ce qui s'est passé entre madame +d'Olonne et moi, et, par un détail le plus exact +du monde, réparer en quelque manière l'offense +faite à l'amitié que j'ai pour vous.</p> + +<p>«Vous saurez donc qu'à la première visite que +je lui rendis après lui avoir écrit la lettre que vous +avez vue, il ne me parut à sa mine ni rudesse, +ni douceur; et la compagnie qui étoit chez elle +empêcha de m'en éclaircir mieux. Tout ce que je +pus remarquer fut qu'elle m'observoit de temps +en temps. Mais y étant retourné le lendemain et +l'ayant trouvée seule, je lui représentai si bien +mon amour et la pressai si fort d'y répondre, +qu'elle m'avoua qu'elle m'aimoit, et me promit +de m'en donner des marques, à la condition que +je viens de vous dire. Vous sçavez bien que je lui +voulus promettre tout. Dans ces momens-là nous +ouïmes du bruit, de sorte que madame d'Olonne +me dit que je revinsse le lendemain, un peu devant +la nuit, deguisé en fille qui lui apporteroit des +dentelles à vendre. M'en étant donc retourné chez +moi, je vous y trouvai, et vous pûtes bien voir +par la froideur avec laquelle je vous reçus et +je vous parlai que tout le monde m'importunoit +alors, et particulièrement vous, mon cher, de qui +j'étois plus en garde que de personne. Vous vous +en aperçûtes aussi, et c'est ce qui vous fit soupçonner +que je ne vous disois pas tout. Lorsque +vous fûtes sorti, je donnai ordre que l'on dît à ma +porte que je n'étois pas au logis, et je me préparai +pour ma mascarade du lendemain. Tout ce +que l'imagination peut donner de plaisir par avance, +je l'eus vingt-quatre heures durant; les quatre +ou cinq dernières me durèrent plus que les autres; +enfin, celle que j'attendois avec tant d'impatience +étant arrivée, je me fis porter chez madame d'Olonne. +Je la trouvai en cornette sur son lit, avec +un deshabillé couleur de rose. Je ne vous sçaurois +exprimer, mon cher, comme elle étoit belle ce jour-là! +Tout ce que l'on peut dire est au dessous des +agrémens qu'elle avoit: sa gorge étoit à demi découverte; +elle avoit plus de cheveux abattus<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a> qu'à +l'ordinaire et tout annelés; ses yeux étoient plus +brillans que les astres; l'amour et la couleur de +son visage animoient son teint du plus beau vermillon +du monde. «Eh bien, mon cher! me dit-elle, +me sçaurez-vous bon gré de ce que je vous +épargne la peine de soupirer long-temps? Trouvez-vous +que je vous fasse trop acheter les grâces +que je vous fais? Dites, mon cher? ajouta-t-elle. +Mais quoi! vous me paroissez tout interdit.—Ah! +Madame, lui répondis-je, je serois bien insensible +si je conservois du sang-froid en l'état où je vous +vois!—Mais puis-je m'assurer, me dit-elle, que +vous ayez oublié la petite Beauvais et la comtesse +de Fiesque?—Oui, lui dis-je, Madame, vous +le pouvez. Et comment me souviendrois-je des +autres, ajoutai-je, que vous voyez bien que je +me suis presque oublié moi-même.—Je ne crains, +répliqua-t-elle, que l'avenir: car, pour le présent, +mon cher, je me trompe fort si je vous laisse penser +à d'autres qu'à moi.» Et en achevant ces paroles +elle se jeta à mon col, et, me serrant avec +ses bras que vous connoissez, elle me tira sur +elle. Ainsi tous deux couchés, nous nous baisâmes +mille fois, n'en voulant pas demeurer là, et +cherchant quelque chose de plus solide, mais de +ma part inutilement. Il faut se connoître, Vineuil, +et savoir à quoi l'on est propre. Pour moi, je +vois bien que je ne suis pas né pour les dames; il +me fut impossible d'en sortir à mon honneur, +quelque effort que fît mon imagination et l'idée +et la présence du plus bel objet du monde. «Qu'y +a-t-il, me dit-elle, Monsieur, qui vous met en si +pauvre état? Est-ce ma personne qui vous cause +du dégoût, ou si vous ne m'apportez que le reste +d'une autre?»</p> + +<p>«La honte que me fit ce discours, mon cher, +acheva de m'ôter les forces qui me restoient. «Je +vous prie, Madame, lui dis-je, de ne point accabler +un misérable de reproches; assurément je suis +ensorcelé.» Au lieu de me répondre, elle appelle +sa femme de chambre: «Dites, Quentine, mais +dites-moi la vérité, comme suis-je faite aujourd'hui? +Ne suis-je pas malpropre? Ne trompez pas +votre maîtresse: il y a quelque chose à mon fait +qui ne va pas bien». Quentine n'osant répondre en +la colère où elle la vit, madame d'Olonne lui arracha +un miroir qu'elle avoit. Après avoir fait toutes +les mines qu'elle avoit accoutumé de faire quand +elle vouloit plaire à quelqu'un, pour juger si mon +impuissance venoit de sa faute ou de la mienne, +elle secoua sa jupe, qui étoit un peu froissée, et entra +brusquement dans son cabinet qu'elle avoit à +la ruelle de son lit. Pour moi, qui étois comme un +condamné, je me demandois à moi-même si tout +ce qui s'étoit passé n'étoit point un songe, avec +toutes les réflexions qu'on peut faire en pareil +rencontre. Je m'en allai au logis de Manicamp, +où, lui ayant conté toute mon aventure: «Je +vous ai bien de l'obligation, mon cher, me dit-il, +car assurément c'est pour l'amour de moi que vous +avez été insensible auprès d'une si belle femme.—Quoique +peut-être vous en soyez cause, lui dis-je, +je ne l'ai pas fait pour vous obliger. Je vous aime +fort, ajoutai-je, je vous l'avoue; mais avec tout +cela je vous avois oublié en ce rencontre. Je ne +comprends pas une si extraordinaire foiblesse; je +pense qu'en quittant les habits d'un homme j'en +avois quitté les véritables marques. Cette partie +est morte en moi par laquelle j'ai été jusqu'ici une +espèce de chancelier<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Comme j'achevois de parler, +un de mes gens m'apporta une lettre de la part de +madame d'Olonne qu'un des siens lui avoit donnée. +La voici dans ma poche; je vous la vais lire.» +En disant cela, le comte lut cette lettre à Vineuil:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Si j'aimois le plaisir de la chair, je me plaindrois +d'avoir été trompée; mais, bien loin +de m'en plaindre, j'ai de l'obligation à +votre foiblesse: elle est cause que, dans l'attente +du plaisir que vous ne m'avez pu donner, j'en +ai goûté d'autres par imagination qui ont duré plus +long-temps que ceux que vous m'eussiez donnés si +vous eussiez été fait comme un autre homme. J'envoie +maintenant savoir ce que vous faites, et si vous +avez pu gagner votre logis à pied; ce n'est pas sans +raison que je vous fais cette demande, car je n'ai jamais +vu un homme en si méchant état que celui où je vous +laissai. Je vous conseille de mettre ordre à vos affaires; +avec plus de chaleur naturelle que je ne vous en ai vu, +vous ne sçauriez encore vivre long-temps. En verité, +Monsieur, vous me faites pitié, et, quelque outrage +que j'aie reçu de vous, je ne laisse pas de vous donner +un bon avis: fuyez Manicamp<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. Si vous êtes sage, vous +pourrez recouvrer votre santé, mais restez quelque temps +sans le voir. C'est assurément de lui que vient votre +foiblesse, car, pour moi, à qui mon miroir et ma représentation +ne mentent point, je ne crains pas qu'on +me puisse accuser, ni me faire reproche.</i></p> + + +<p>«À peine eus-je achevé de lire cette lettre que +j'y fis cette réponse:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Je vous avoue, Madame, que j'ai bien fait +des fautes en ma vie, car je suis homme +et encore jeune; mais je n'en ai jamais fait +une plus grande que celle de la nuit passée: +elle n'a point d'excuse, Madame, et vous ne sçauriez +me condamner à quoi que ce soit que je n'aie +bien mérité. J'ai tué, j'ai trahi, j'ai fait des sacrilèges; +pour tous ces crimes-là vous n'avez qu'à chercher +des supplices; si vous voulez ma mort, je vous +irai porter mon épée; si vous ne me condamnez qu'au +fouet, je vous irai trouver nu, en chemise. Souvenez-vous, +Madame, que j'ai manqué de pouvoir, et non +de volonté; j'ai été comme un brave soldat qui se +trouve sans armes lorsqu'il faut qu'il aille au combat. +De vous dire, Madame, d'où cela est venu, j'en serois +bien empêché; peut-être m'est-il arrivé comme à +ceux de qui l'appétit se passe quand ils attendent trop +à manger; peut-être que la force de l'imagination a +consumé la force naturelle. Voilà ce que c'est, Madame, +de donner tant d'amour: une médiocre beauté, +qui n'auroit pas troublé l'ordre de la nature, auroit +été plus satisfaite. Adieu, Madame; je n'ai rien à +vous dire davantage, sinon que peut-être me pardonnerez-vous +le passé, si vous me donnez lieu de faire +mieux à l'avenir: je ne demande pour cela que jusqu'à +demain, à la même heure qu'hier.</i></p> + + +<p>«Après avoir envoyé par un de mes laquais ces +belles promesses à celui de madame d'Olonne +qui attendoit sa réponse à mon logis, je m'en allai, +et, ne doutant point que mes offres ne fussent +bien reçues, je voulus prendre un soin particulier +de moi. Je me baignai, et me fis frotter avec des +essences de senteur; je mangeai des œufs frais, +des culs d'artichauts, et pris un peu de vin; ensuite +je fis cinq ou six tours de chambre et me +mis au lit sans Manicamp. J'avois si fort en tête +de réparer ma faute que je fuyois mes amis comme +la peste. Le lendemain m'étant levé gaillard +de corps et d'esprit, je dînai de fort bonne heure, +aussi légèrement que j'avois soupé, et ayant passé +l'après-dînée à donner ordre à mon petit équipage +d'amour, je m'en allai chez madame d'Olonne +à la même heure que l'autre fois. Je la trouvai +sur son même lit, ce qui me donna d'abord +quelques appréhensions qu'il ne me portât malheur; +mais enfin, m'étant assuré le mieux que +je pus, je m'allai jeter à ses genoux. Elle étoit +à demi déshabillée et tenoit un éventail dont +elle jouoit. Sitôt qu'elle me vit, elle rougit un +peu, dans le souvenir assurément de l'affront +qu'elle avoit reçu la veille; et, Quentine s'étant +retirée, je me mis sur le lit avec elle. La première +chose qu'elle fit fut de me mettre son +éventail devant les yeux. Cela l'ayant rendue +aussi hardie que s'il y eût eu une muraille entre +nous deux: «Eh bien! me dit-elle, pauvre paralytique, +êtes-vous venu aujourd'hui ici tout entier?—Ah! +Madame, lui répondis-je, ne parlons plus +du passé.» Et là-dessus me jetant à corps perdu +entre ses bras, je la baisai mille fois et la priai +qu'elle se laissât voir toute nue. Après un peu +de résistance qu'elle fit pour augmenter mes désirs +et pour affecter la modestie qui sied si bien +aux femmes, plutôt que par aucune défiance +qu'elle eût d'elle-même, elle me laissa voir +tout ce que je voulus. Je vis un corps en bon +point et le mieux proportionné du monde et +un fort grand éclat de blancheur. Après cela, +je recommençai à l'embrasser. Nous faisions déjà +du bruit avec nos baisers; déjà nos mains, entrelacées +les unes dans les autres, exprimoient les +dernières tendresses d'amour; déjà le mélange de +nos âmes avoit fait l'union de nos corps, quand +elle s'aperçut du pauvre état où j'étois. Ce fut +alors que, voyant que je continuois à l'outrager, +elle ne songea plus qu'à la vengeance. Il n'y a +point d'injures qu'elle ne me dît; elle me fit les +plus violentes menaces du monde. Pour moi, sans +faire ni prières ni plaintes, parceque je sçavois ce +que j'avois mérité, je sortis brusquement de chez +elle et me retirai chez moi, où, m'étant mis au +lit, je tournai toute ma colère contre la cause de +mes malheurs.</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'un juste dépit tout plein,<br /></span> +<span class="i0">Je pris un rasoir en main;<br /></span> +<span class="i0">Mais mon envie étoit vaine,<br /></span> +<span class="i0">Puisque l'auteur de ma peine,<br /></span> +<span class="i0">Que la peur avoit glacé,<br /></span> +<span class="i0">Tout malotru, tout plissé,<br /></span> +<span class="i0">Comme allant chercher son centre,<br /></span> +<span class="i0">S'étoit sauvé dans mon ventre.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>«Ne pouvant donc rien faire, voici à peu près +comme la rage me fit parler: «Eh bien! traître, +qu'as-tu à dire, infâme partie de moi-même et +véritablement honteuse, car on seroit bien ridicule +de te donner un autre nom? Dis-moi, t'ai-je +jamais obligé à me traiter de la sorte et me faire +recevoir les plus rudes affronts du monde? Me +faire abuser des grâces qu'on me fait et me +donner à vingt-deux ans les infirmités de la vieillesse!» +Pendant que la colère me fit parler ainsi,</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'œil attaché sur le plancher,<br /></span> +<span class="i0">Rien ne le sçauroit plus toucher.<br /></span> +<span class="i0">Aussi, lui faire des reproches,<br /></span> +<span class="i0">C'est justement parler aux roches.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>«Je passai le reste de la nuit en des inquiétudes +mortelles; je ne sçavois pas si je devois écrire à +madame d'Olonne ou la surprendre par une +visite imprévue. Enfin, après avoir été long-temps +à balancer, je pris ce dernier parti, au hasard de +trouver quelque obstacle à nos plaisirs. Je fus +assez heureux pour la rencontrer seule à l'entrée +de la nuit. Elle s'étoit mise au lit aussitôt que +j'étois sorti d'auprès d'elle. En entrant dans sa +chambre, je lui dis: «Madame, je viens mourir à +vos genoux ou vous satisfaire. Ne vous emportez +pas, je vous prie, que vous ne sachiez si je le mérite.» +Madame d'Olonne, qui craignoit autant que +moi un malheur semblable à ceux qui m'étoient +arrivés, n'eut garde de m'épouvanter par des reproches; +au contraire, elle me dit tout ce qu'elle +put pour rétablir en moi la confiance de moi-même, +que j'avois quasi perdue; et, en effet, si +j'avois été ensorcelé, comme je lui avois dit +deux jours auparavant, je rompis le charme à la +troisième fois. Vous jugez bien, ajouta le comte +de Guiche, qu'elle ne me dit point d'injures en +la quittant, comme elle avoit fait les autres fois. +Voilà l'état de mes affaires, que je vous prie de +faire semblant d'ignorer.»</p> + +<p>Vineuil le lui ayant promis, ils se séparèrent. +Le comte de Guiche alla chez madame la comtesse +de Fiesque, à qui, entre autres choses, il +dit qu'il ne songeoit plus à madame d'Olonne.</p> + +<p>Cet amant ne fut pas long-temps avec sa nouvelle +maîtresse sans que Marsillac s'en aperçût, +quelque soin qu'elle prît de tromper celui-ci et +quelque peu d'esprit qu'il eût; mais la jalousie, +qui tient lieu de finesse, lui fit découvrir moins +d'empressement en elle pour lui qu'elle n'avoit +accoutumé: de sorte que, lui ayant fait quelques +plaintes douces au commencement, et puis après +un peu plus aigres, voyant enfin qu'elle n'en faisoit +pas moins, il se résolut de se venger tout d'un +coup de son rival et de sa maîtresse. Il donna +donc à ses amis toutes les lettres de madame d'Olonne +et les pria de les montrer partout. Mademoiselle +d'Orléans<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> haïssoit fort le comte de Guiche. +Il lui donna la lettre qu'il avoit écrite à sa +maîtresse, dans laquelle il parloit mal de la reine +et du duc d'Anjou. La première chose que fit la +princesse fut de montrer au duc d'Anjou la lettre +du comte de Guiche, croyant l'animer d'autant +plus contre lui qu'elle sçavoit que ce prince l'aimoit +fort. Cependant le prince n'eut pas tout l'emportement +que la princesse avoit espéré, et se +contenta de dire à Péguilin<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a> que son cousin étoit +un ingrat et qu'il ne lui avoit jamais donné sujet +de parler de lui comme il faisoit, et que tout le +ressentiment qu'il en auroit aboutiroit à n'avoir +plus pour lui la même estime qu'il avoit eue, mais +que, si la reine sçavoit la manière dont il parloit +d'elle, elle n'auroit pas assurément tant de modération +que lui. La princesse, n'étant pas satisfaite +de voir tant de bonté au prince pour le comte +de Guiche, résolut d'en parler à la reine, et, comme +elle dit son dessein à quelqu'un, le maréchal +de Grammont<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> en fut averti et l'alla supplier de ne +pas pousser son fils. Elle le promit et n'y manqua +pas. Cette princesse étoit fière et ne pardonnoit +pas aisément aux gens qui n'avoient pas pour elle +tout le respect à quoi sa grande naissance et son +mérite extraordinaire obligeoient tout le monde; +mais, quand une fois elle étoit persuadée qu'on +l'aimoit, il n'y avoit rien de si bon qu'elle.</p> + +<p>Pendant que le maréchal et ses amis tâchoient +d'étouffer le bruit qu'avoit fait Marsillac avec la +lettre du comte de Guiche, on apprit que Madame +d'Olonne montroit celle-ci pour ruiner un +mariage qui faisoit la fortune de Marsillac:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Ne songez-vous point, Madame, à la contrainte +où je suis? Il faut que, deux ou +trois fois la semaine, j'aille rendre visite +à mademoiselle de la Rocheguyon<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, que je +lui parle comme si je l'aimois, et que je donne un +temps à cela que je ne devrois employer qu'à vous +voir, à vous écrire et à songer à vous; et, en quelque +état où je puisse être, ce me seroit une grande peine +d'être obligé d'entretenir un enfant. Mais maintenant +que je ne vis que pour vous, vous devez bien juger +que c'est une mort pour moi. Ce qui me fait prendre +patience en quelque manière, c'est que j'espère de me +venger d'elle en l'épousant sans l'aimer, et qu'après +cela, voyant de plus près la différence qu'il y a de +vous à elle, je vous aimerai toute ma vie encore plus, +s'il se pouvoit, que je ne fais.</i></p> + + +<p>Cela surprit d'abord tout le monde: on n'avoit +vu jusque là que des amants indiscrets et point +encore de maîtresses; on ne pouvoit s'imaginer +qu'une femme, pour se venger d'un homme +qu'elle n'aimoit plus, aidât tellement elle-même +à se convaincre. Cette indiscrétion ne fit pourtant +pas l'effet que madame d'Olonne s'étoit promis: +M. de Liancourt<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, grand-père de mademoiselle de +la Rocheguyon, sachant que madame d'Olonne +le vouloit aigrir contre Marsillac, répondit à ceux +qui lui parlèrent de cette lettre que, hors l'offense +de Dieu, Marsillac ne pouvoit pas mieux +faire, jeune comme il étoit, que s'appliquer à gagner +le cœur d'une aussi belle dame qu'étoit Madame +d'Olonne; que ce n'étoit pas d'aujourd'hui +qu'on déchiroit les femmes dans les ruelles des +maîtresses, mais que, comme la passion qu'on +avoit pour elle étoit bien plus violente que celle +qu'on avoit pour les autres, elle ne duroit pas +d'ordinaire si long-temps; par exemple, celle +de Marsillac n'étoit plus si ferme pour madame +d'Olonne, et il aimoit encore mademoiselle de la +Rocheguyon. Madame d'Olonne ne ruina donc +point les affaires de Marsillac, comme elle avoit +espéré, et, confirmant seulement ce qu'elle avoit +dit d'elle, elle ôta à ses amis le moyen de la défendre.</p> + +<p>Les choses étant en ces termes, et le comte de +Guiche étant demeuré le maître en apparence, +madame d'Olonne alla un soir trouver la comtesse +de Fiesque, et, après quelques discours +généraux, elle la pria de remercier de sa part +l'abbé Fouquet de quelque service qu'elle prétendoit +avoir reçu de lui, et de lui bien exagérer +l'obligation qu'elle lui avoit. Mais, l'abbé étant un +des principaux personnages de cette histoire, il +est à propos de faire voir comment il étoit fait.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de l'abbé Fouquet</i>.</p> + +<p>L'abbé Fouquet, frère du procureur général +et surintendant des finances, étoit originairement +d'Anjou, de famille de robe avant la fortune, +mais depuis gentilhomme comme le roi. Il avoit +les yeux bleus et vifs, le nez bien fait, le front +grand, le menton plus avancé, la forme du visage +plate, les cheveux d'un châtain clair, la taille médiocre +et la mine basse; il avoit un air honteux +et embarrassé; il avoit la conduite du monde la +plus éloignée de sa profession; il étoit agissant, +ambitieux et fier avec des gens qu'il n'aimoit +pas, mais le plus chaud et le meilleur ami qui fut +jamais. Il s'étoit embarqué à aimer plus par gloire +que par amour; mais après, l'amour étoit demeuré +le maître. La première femme qu'il avoit +aimée étoit madame de Chevreuse<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, de la maison +de Lorraine, dont il avoit été fort aimé; l'autre +étoit madame de Châtillon, qui, dans les faveurs +qu'elle lui avoit faites, avoit plus considéré ses +intérêts que ses plaisirs. Comme c'étoit une des +plus belles femmes de France et des plus extraordinaires, +il faut faire voir ici la peinture de +sa vie<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_SECOND" id="LIVRE_SECOND"></a>LIVRE SECOND.</h2> + +<h2>HISTOIRE DE M<sup>me</sup> DE CHÂTILLON.</h2> + + +<p class="center"><i>Portrait de madame de Châtillon.</i></p> + +<p>Madame la duchesse de Châtillon, fille +de M. de Boutteville<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a> qui eut la tête +coupée pour s'être battu en duel, contre +les édits du roi père de Louis XIV, +femme de Gaspard, duc de Châtillon<a name="FNanchor_69_70" id="FNanchor_69_70"></a><a href="#Footnote_69_70" class="fnanchor">[69]</a>, avoit les +yeux noirs et vifs, le front petit, le nez bien +fait, la bouche rouge, petite et relevée, le teint +comme il lui plaisoit; mais d'ordinaire elle le +vouloit avoir blanc et rouge; elle avoit un rire +charmant, et qui alloit réveiller la tendresse jusqu'au +fond des cœurs; elle avoit les cheveux +fort noirs, la taille grande, l'air bon, les mains +longues, sèches et noires, les bras de la même +couleur et carrés, ce qui tiroit à de méchantes +conséquences pour ce que l'on ne voyoit pas; elle +avoit l'esprit doux et accort, flatteur et insinuant; +elle étoit infidèle, intéressée et sans amitié. +Cependant, quelque épreuve que l'on fît de ses +mauvaises qualités, quand elle vouloit plaire, +il n'étoit pas possible de se défendre de l'aimer; +elle avoit des manières qui charmoient; elle en +avoit d'autres qui attiroient le mépris de tout +le monde. Pour de l'argent et des honneurs, +elle se seroit déshonorée, et auroit sacrifié père, +mère et amants<a name="FNanchor_70_71" id="FNanchor_70_71"></a><a href="#Footnote_70_71" class="fnanchor">[70]</a>.</p> + +<p>Gaspard de Coligny, et depuis duc de Châtillon, +après la mort du maréchal son père et +de son frère aîné, devint amoureux de mademoiselle +de Boutteville; et parceque le prince +de Condé en devint amoureux aussi, Coligny le +pria de se déporter de son amour, puisqu'il +n'avoit pour but que la galanterie, et que lui +songeoit au mariage. Le prince, parent et ami +de Coligny, ne put honnêtement lui refuser sa +demande, et, comme sa passion ne faisoit que +de naître, il n'eut pas beaucoup de peine à s'en +défaire. Il promit à Coligny que non seulement +il n'y songeroit plus, mais qu'il le serviroit en +cette affaire contre le maréchal son père et ses +parents, qui s'y opposoient; et, en effet, malgré +tous les arrêts du Parlement et tous les obstacles +que le maréchal son père y pût apporter, +le prince assista si bien Coligny, alors de ce +nom, qu'on appela depuis Châtillon par la mort +de son frère, qu'il lui fit enlever mademoiselle de +Boutteville, et lui prêta vingt mille francs pour +sa subsistance. Coligny mena sa maîtresse à +Château-Thierry, où il consomma le mariage; +de là ils passèrent outre, et s'en allèrent à Stenay, +ville de sûreté que M. le Prince, à qui +elle étoit, leur avoit donnée pour leur séjour. +Soit que Coligny ne trouvât pas sa maîtresse +aussi bien faite qu'il se l'étoit imaginé, soit que +l'amour qui étoit satisfait lui donnât le loisir de +faire des réflexions sur le mauvais état de sa +fortune, soit qu'il craignît d'avoir donné à sa +femme le mal qu'il avoit, il lui prit un chagrin +épouvantable le lendemain de son mariage; et, +pendant qu'il fut à Stenay, le chagrin lui continua +de telle sorte qu'il ne sortoit non plus des +bois qu'un sauvage. Deux ou trois jours après, il +s'en alla à l'armée, et sa femme dans un couvent +de religieuses à deux lieues de Paris. Ce fut là +où Roquelaure<a name="FNanchor_71_72" id="FNanchor_71_72"></a><a href="#Footnote_71_72" class="fnanchor">[71]</a>, qui sçavoit sa nécessité, lui envoya +mille pistoles, et Vineuil deux mille écus, +qu'on leur doit encore, quoique la duchesse +soit riche et que cet argent ait été employé à +son usage particulier.</p> + +<p>Le défaut d'âge de Coligny lorsqu'il épousa +sa femme rendant son mariage invalide, et se +trouvant majeur à son retour, on passa un contrat +de mariage, dans l'hôtel de Condé, devant tous +les parents de la demoiselle, et ensuite ils furent +épousés dans Notre-Dame par le coadjuteur de +Paris<a name="FNanchor_72_73" id="FNanchor_72_73"></a><a href="#Footnote_72_73" class="fnanchor">[72]</a>. Quelque temps après, madame de Châtillon, +se trouvant incommodée, alla prendre des +eaux, où le duc de Nemours se rencontra et devint +amoureux d'elle.</p> + +<p class="center"><i>Portrait de M. le duc de Nemours.</i></p> + +<p>Le duc de Nemours avoit les cheveux fort +blonds, le nez bien fait, la bouche petite et de +belle couleur et la plus jolie taille du monde; +il avoit dans ses moindres actions une grâce qu'on +ne pouvoit exprimer, et dans son esprit enjoué +et badin un tour admirable. La liberté de se voir +à toute heure, que l'usage a introduite dans les +lieux où l'on prend des eaux, donna mille occasions +au duc de Nemours de faire connoître son +amour à sa maîtresse; mais, sçachant qu'on n'a +jamais réglé d'affaires amoureuses, au moins avec +les dames qu'on estime un peu, qu'en faisant +une déclaration de bouche ou par écrit, il se résolut +de parler, et, un jour qu'il étoit seul chez +elle: «Il y a plus de trois semaines, Madame, +lui dit-il, que je balance à vous dire ce que +je sens pour vous; et quand, à la fin, je me détermine +de vous en parler, c'est après avoir vu +toutes les difficultés que je puis trouver en ce +dessein. Je me fais justice, Madame, et par +cette raison je ne devrois pas espérer; d'ailleurs, +vous venez d'épouser un amant aimé, et +c'est une difficile entreprise de l'ôter de votre +cœur et de se mettre en sa place. Cependant +je vous aime, Madame, et quand vous devriez, +pour n'être pas ingrate, vous servir de cette +raison contre moi, je vous avoue que c'est +mon étoile, et non pas mon choix, qui m'oblige +à vous aimer.» Madame de Châtillon n'avoit jamais +eu tant de joie que ce discours lui en +donna. M. de Nemours lui avoit paru si aimable<a name="FNanchor_73_74" id="FNanchor_73_74"></a><a href="#Footnote_73_74" class="fnanchor">[73]</a> +que, si c'eût été l'usage que les femmes +eussent parlé les premières de leur amour, celle-ci +n'eût pas attendu si long-temps que fit son amant. +Mais la peur de ne paroître pas assez précieuse l'embarrassa +si fort qu'elle fut quelque temps sans +sçavoir que répondre. Enfin, s'efforçant de parler +pour cacher le désordre que son silence témoignoit: +«Vous avez raison, Monsieur, lui dit-elle +avec toutes les façons du monde, de croire qu'on +aime fort son mari; mais vous voulez bien qu'on +prenne la liberté de vous dire que vous avez tort +d'avoir sur votre chapitre tant de modestie que +vous avez. Si on étoit en état de reconnoître les +bontés que vous avez pour les gens, vous verriez +bien qu'ils vous estiment plus que vous ne +faites.—Ah! Madame, reprit le duc de Nemours, +il ne tient qu'à vous que je ne passe pour être le +plus honnête homme de France.» À peine eut-il +achevé ces mots, que la comtesse de Maure<a name="FNanchor_74_75" id="FNanchor_74_75"></a><a href="#Footnote_74_75" class="fnanchor">[74]</a> entra +dans sa chambre, devant laquelle il fallut +bien changer de conversation, quoique ces deux +amants ne changeassent point de pensée. Leur +distraction et leur embarras firent juger à la comtesse +de Maure que leurs affaires étoient plus +avancées qu'elles n'étoient, et cela fut cause +qu'elle se préparoit à faire une visite fort courte, +lorsque le duc de Nemours la prévint. Le prince, +amoureux et discret, sçachant bien qu'il jouoit +un méchant personnage devant une femme clairvoyante +comme la comtesse de Maure, sortit et +s'en alla chez lui écrire cette lettre à sa maîtresse:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Je sors d'auprès de vous, Madame, pour +être plus avec vous que je n'étois. La comtesse +de Maure m'observoit, et je n'osois +vous regarder; je craignois même, comme +elle est habile, que cette affectation ne me découvrît: +car enfin, Madame, on sçait si bien qu'il vous faut +regarder quand on est auprès de vous que l'on croit +que qui ne vous regarde pas y entend finesse. Si je +ne vous vois pas maintenant, Madame, au moins +ne s'aperçoit-on pas que j'ai de l'amour, et j'ai la +liberté de ne l'apprendre qu'à vous. Mais que je serois +heureux si je pouvois vous le persuader au point +qu'il est, et que vous seriez injuste en ce cas-là, +Madame, si vous n'aviez pas quelque bonté pour +moi!</i></p> + + +<p>Madame de Châtillon se trouva fort embarrassée +en recevant cette lettre. Elle ne sçavoit +quel parti prendre, de la douceur ou de la sévérité. +Celui-ci pouvoit faire perdre le cœur de +son amant, l'autre son estime, et tous les deux +le rebuter. Enfin elle résolut de suivre le plus +difficile, comme étant le plus honnête; et, quoi +que lui dît son cœur, elle aima mieux faire ce +que lui conseilla sa raison. Elle ne fit point de +réponse au duc, et, comme il entra le lendemain +dans sa chambre: «Venez-vous encore ici, Monsieur, +lui dit-elle, me faire quelque nouvelle offense? +Parceque l'on a l'humeur douce et le +visage, croyez-vous qu'il n'y a qu'à entreprendre +avec les gens? S'il ne faut qu'être rude pour +avoir votre estime, on en fait assez de cas pour +se contraindre quelque temps. Oui, Monsieur, +on sera fière, et je vois bien qu'il le faut être +avec vous.» Ces dernières paroles furent un coup +de foudre tombé sur ce pauvre amant. Les larmes +lui vinrent aux yeux, et ses larmes parlèrent +bien mieux pour lui que tout ce qu'il put dire. +Après avoir été un moment sans parler: «Je suis +au désespoir, Madame, lui répondit-il, de vous +voir en colère, et je voudrois être mort, puisque +je vous ai déplu. Vous allez voir, Madame, dans +la vengeance que j'ai résolu de prendre de l'offense +que vous avez reçue, que vos intérêts me +sont bien plus chers que les miens propres; je +m'en vais si loin de vous, Madame, que mon +amour ne vous importunera plus.—Ce n'est pas +cela que je vous demande, interrompit cette +belle; vous pourriez bien sans me fâcher demeurer +encore ici. Ne sçauriez-vous me voir sans me +dire que vous m'aimez, ou du moins sans me +l'écrire?—Non, non, Madame, répliqua-t-il; il +m'est absolument impossible.—Eh bien! Monsieur, +voyez-moi donc, reprit madame de Châtillon; +j'y consens, mais remarquez bien tout ce qu'on +fait pour vous.—Ah! Madame, interrompit le +duc en se jetant à ses pieds, si je vous ai adorée +toute cruelle que vous avez été, jugez ce que je +ferai quand vous aurez de la douceur! Oui, Madame, +jugez-en, s'il vous plaît, car je ne sçaurois +vous exprimer ce que je sens.» Cette conversation +ne finit pas comme elle avoit commencé: +madame de Châtillon se dispensa de garder toute +la rigueur qu'elle s'étoit promise, et, si le duc de +Nemours n'eut pas de grandes faveurs, au moins +eut-il raison d'espérer d'être aimé. Dans cette +confiance, il ne fut pas chez lui qu'il écrivit cette +lettre à sa maîtresse:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Après m'avoir dit, Madame, que vous +consentiez que je vous visse, puisqu'il +m'étoit impossible de vous voir sans vous +dire que je vous aime, ou du moins +sans vous l'écrire, je devrois vous écrire avec confiance +que ma lettre ne seroit pas mal reçue; cependant +je tremble, Madame, et l'amour, qui n'est jamais +sans crainte de déplaire, me fait imaginer que +vous avez pu changer de sentiments depuis trois +heures. Faites-moi la faveur, Madame, de m'en +éclaircir par deux lignes. Si vous saviez avec quelle +ardeur je les souhaite et avec quels transports de +joie je les recevrai, vous ne me jugeriez pas indigne +de cette grâce.</i></p> + + +<p>Madame de Châtillon n'eut pas reçu cette lettre +qu'elle lui fit cette réponse:</p> + + +<p class="center">RÉPONSE.</p> + +<p><i>Pourquoi seroit-on changée, Monsieur? +Mais, mon Dieu! que vous êtes pressant! +N'êtes-vous pas satisfait de connoître vos +forces, sans vouloir encore triompher de +la foiblesse d'autrui?</i></p> + + +<p>Le duc de Nemours reçut cette lettre avec une +joie qui le mit quasi hors de lui-même. Il la baisa +mille fois et ne pouvoit cesser de la lire. Cependant +l'amour de ces deux amants augmentoit tous +les jours, et madame de Châtillon, qui avoit déjà +rendu son cœur, ne défendoit plus le reste que +pour le rendre plus considérable par la difficulté. +Enfin, le temps de prendre des eaux étant passé, +il fallut se séparer; et, quoique l'un et l'autre s'en +retournât à Paris, ils jugèrent bien tous deux +qu'ils ne se verroient plus avec tant de commodité +qu'ils avoient fait à Bourbon<a name="FNanchor_75_76" id="FNanchor_75_76"></a><a href="#Footnote_75_76" class="fnanchor">[75]</a>. Dans la vue +de ces difficultés, leur adieu fut pitoyable. Le duc +de Nemours assura plus sa maîtresse par ses larmes +qu'il aimeroit toujours que par les choses +qu'il lui dit; et la contrainte qui parut que madame +de Châtillon faisoit pour ne pas pleurer fit le +même effet en son amant. Ils se quittèrent fort +tristes, mais fort persuadés qu'ils s'aimeroient +bien, et qu'ils s'aimeroient toujours. Le reste de +l'automne ils se virent fort peu, parcequ'ils +étoient observés; mais ils s'écrivirent souvent.</p> + +<p>Au commencement de l'hiver, la guerre civile, +qui commençoit de s'allumer, obligea le roi de sortir +de Paris assez brusquement et se retirer à +Saint-Germain<a name="FNanchor_76_77" id="FNanchor_76_77"></a><a href="#Footnote_76_77" class="fnanchor">[76]</a>. Dans ce temps-là le maréchal, +père de Coligny<a name="FNanchor_77_78" id="FNanchor_77_78"></a><a href="#Footnote_77_78" class="fnanchor">[77]</a>, vint à mourir, et le prince de +Condé, qui étoit alors le bras droit du cardinal +Mazarin, obtint le brevet de duc et pair pour son +cousin de Coligny. Les troupes arrivant de toutes +parts, on bloqua la ville. La cour cependant +ne paroissoit pas triste, et les courtisans et les +gens de guerre étoient ravis du mauvais état de +ces affaires. Le cardinal seul, qu'elles pouvoient +ruiner, en cachoit une partie à la reine, et le tout +au jeune roi, à qui on ne parloit de la guerre que +pour dire les défaites des rebelles; et le reste du +temps on l'amusoit à des jeux proportionnés à +son âge. Entre autres personnes avec qui il aimoit +à jouer, la duchesse de Chastillon tenoit le +premier rang, et ce fut sur cela que Benserade<a name="FNanchor_78_79" id="FNanchor_78_79"></a><a href="#Footnote_78_79" class="fnanchor">[78]</a> +fit ce couplet de chanson sous le nom de son +mari:</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Châtillon, gardez vos appas<br /></span> +<span class="i0">Pour une autre conquête.<br /></span> +<span class="i4">Si vous êtes prête,<br /></span> +<span class="i4">Le roi ne l'est pas;<br /></span> +<span class="i4">Avec vous il cause,<br /></span> +<span class="i4">Mais, en vérité,<br /></span> +<span class="i0">Il faut bien autre chose<br /></span> +<span class="i4">Pour votre beauté<br /></span> +<span class="i0">Qu'une minorité.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>Dans tous ces petits jeux, le duc de Nemours +ne perdit pas son temps. Il n'y en avoit guère +où la duchesse et lui ne se donnassent des témoignages +de leur amour; et, à mesure que la passion +de ces amants croissoit, leur prudence faisoit +le contraire. On remarquoit, à la bohémienne, +qu'ils se mettoient toujours vis-à-vis l'un de l'autre +et en état de se pouvoir dire le secret; à colin-maillard, +que, quand l'un avoit les yeux bouchés, +l'autre se venoit livrer à lui, afin que la main, en +cherchant à connoître celui qu'elle avoit pris, +eût le prétexte de tâter partout; enfin il n'y avoit +point de jeu où l'amour ne leur fît trouver moyen +de se faire des tendresses.</p> + +<p>Le duc de Châtillon, que la connoissance de +l'humeur de sa femme obligeoit à l'observer, vit +quelque chose de l'intelligence du duc de Nemours +et d'elle. La gloire plus que l'amour lui fit +recevoir ce déplaisir avec une impatience extrême. +Il en parla à un de ses bons amis, qui, prenant +à son chagrin toute la part qu'il y devoit +prendre, en alla parler à la duchesse. «Le service +que j'ai voué, dit-il, à la maison de monsieur +votre mari, m'oblige à vous venir donner un avis +qui vous est de conséquence. Belle comme vous +êtes, Madame, il n'est pas possible que vous ne +soyez aimée, et comme assurément, vos intentions +étant bonnes, vous ne prenez pas assez +garde à vos actions, la plupart des femmes qui +vous envient et des hommes jaloux de la gloire +de monsieur votre mari donnent un méchant +jour à tout ce que vous faites. Monsieur votre +mari, lui-même, s'est aperçu que vous avez une +conduite qui, bien qu'elle fût plus imprudente +que criminelle, ne laisseroit pas de vous faire +tort dans le monde et de lui donner du chagrin. +Vous sçavez comme il est glorieux, Madame, et +combien il craindroit le ridicule sur cette matière. +Je vous en donne avis et vous supplie très humblement +d'y prendre garde: car, si, vous reposant +sur la netteté de votre conscience, vous négligez +trop votre réputation, monsieur votre mari pourroit +se porter à des violences contre vous qui ne +vous laisseroient pas en état de lui faire voir votre +innocence.—Ce que vous me dites, Monsieur, lui +répliqua madame de Châtillon, ne me doit pas +surprendre; monsieur le duc m'a de bonne heure +accoutumée à ses caprices. Dès le lendemain +qu'il m'eut épousée, il prit une si furieuse jalousie +de Roquelaure, qui l'avoit servi en mon enlèvement, +qu'il ne la put cacher, et cependant on +ne lui en peut pas donner moins de sujet que +nous avions fait. Aujourd'hui le voici qui recommence +à prendre des soupçons. Je ne sçaurois encore +deviner sur qui ils tombent; tout ce que je +vous puis dire, c'est que je doute qu'il eût là-dessus +l'esprit en repos quand je serois à la campagne +et que je ne verrois que mes domestiques.—Je +n'entre pas, Madame, reprit cet ami, dans +un plus long détail avec vous; je ne sçais même si +monsieur votre mari regarde quelqu'un, quand il +me témoigne de n'être pas satisfait de vous; +mais vous pouvez, sur ce que je vous dis, prendre +des mesures pour votre conduite.» Et là-dessus, +ayant pris congé d'elle, il la laissa dans des inquiétudes +épouvantables. D'abord elle en avertit +le duc de Nemours, avec qui elle résolut qu'ils +se contraindroient plus qu'ils n'avoient fait par le +passé.</p> + +<p>Cependant monsieur le Prince, qui ne songeoit +qu'à réduire le peuple de Paris par la faim, à livrer +le Parlement, qui avoit mis la tête du Cardinal +à prix, crut qu'une des choses qui pouvoient +le plus avancer ce succès étoit la prise de Charenton, +que Clanleu<a name="FNanchor_79_80" id="FNanchor_79_80"></a><a href="#Footnote_79_80" class="fnanchor">[79]</a> gardoit avec cinq ou six +cents hommes. Il rassembla une partie des quartiers, +et avec mille hommes, à la tête desquels +voulut se mettre Gaston de France<a name="FNanchor_80_81" id="FNanchor_80_81"></a><a href="#Footnote_80_81" class="fnanchor">[80]</a>, oncle du roi, +lieutenant général de la Régence, il vint attaquer +Charenton par trois endroits. Comme il n'y avoit +que des retranchements assez mauvais aux avenues, +il ne fut pas difficile aux troupes du roi de +les forcer; mais le duc de Châtillon, qui commandoit +les attaques sous monsieur le Prince, +poussant vigoureusement les ennemis, fut blessé +au bas-ventre d'une mousquetade dans le bourg, +dont il mourut la nuit d'après. Monsieur le Prince +le regretta fort, et sa douleur fut si violente qu'elle +ne put pas durer. Par ce qui s'est passé on peut +juger que la duchesse ne fut que médiocrement +affligée, et on le jugera encore mieux par ce qui +arrivera ensuite; cependant elle pleura, elle s'arracha +les cheveux, et fit voir les apparences du +plus grand désespoir du monde. Le public fut +tellement trompé que l'on fit ce sonnet sur cette +mort:</p> + +<p class="center">SONNET.</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Châtillon est donc mort au moment où la cour<br /></span> +<span class="i0">Lui préparoit l'honneur que méritoient ses armes!<br /></span> +<span class="i0">Mars vient de le ravir au milieu des alarmes,<br /></span> +<span class="i0">Et, malgré la victoire, il a perdu le jour.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand on vous eut ôté l'espoir de son retour,<br /></span> +<span class="i0">Quels furent vos transports, beauté pleine de charmes!<br /></span> +<span class="i0">Quiconque les a vus et les a vus sans larmes,<br /></span> +<span class="i0">Il faut qu'il ait le cœur insensible à l'amour.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">En un pareil état, en pareille surprise,<br /></span> +<span class="i0">Alcione jamais, ni jamais Artemise,<br /></span> +<span class="i0">N'eurent tant de raison de se plaindre du sort.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ô discorde funeste, en misères féconde,<br /></span> +<span class="i0">Que ne feras-tu point, si ton premier effort<br /></span> +<span class="i0">A déjà fait pleurer les plus beaux yeux du monde?<br /></span> +</div></div></div> + +<p>Le duc de Nemours, qui étoit mieux averti +que le reste du monde, ne s'étonna point de l'affliction +de madame de Châtillon. Il prit si bien +le temps que l'excès de la douleur avoit altéré +cette pauvre désespérée, et la pressa si fort de +lui accorder des faveurs que la crainte qu'elle +avoit eue de son mari l'avoit empêchée de lui +faire pendant sa vie, qu'elle lui donna rendez-vous +le jour de son enterrement. Bordeaux<a name="FNanchor_81_82" id="FNanchor_81_82"></a><a href="#Footnote_81_82" class="fnanchor">[81]</a>, +l'une de ses demoiselles, qui croyoit que la mort +du duc ruineroit la fortune de Ricoux, qui la recherchoit +en mariage, étoit en une véritable affliction: +de sorte que, lorsqu'elle vit le duc de +Nemours sur le point de recevoir les dernières faveurs +de sa maîtresse un jour que les plus emportés +se contraignent, l'horreur de cette action +redoubla sa douleur, et, sans sortir de la chambre, +elle troubla le plaisir de ces amants par des +soupirs et par des larmes. Le duc, qui vit bien +que, s'il n'apaisoit cette femme, il n'auroit pas +à l'avenir dans son amour toute la douceur qu'il +souhaitoit, prit soin de la consoler en sortant, +et lui dit qu'il sçavoit bien la perte qu'elle faisoit +au feu duc, mais qu'il vouloit être son ami et +prendre soin de sa fortune, ainsi que le défunt; +qu'il avoit autant de bonne volonté que lui et peut-être +plus de pouvoir, et qu'en attendant qu'il pût +faire quelque chose de considérable pour elle, il +la prioit de recevoir quatre mille écus qu'il lui enverroit +le lendemain. Ces paroles eurent tant de +vertu que Bordeaux essuya ses larmes, promit au +duc d'être toute sa vie dans ses intérêts, et lui dit +que sa maîtresse avoit toutes les raisons du monde +de ne rien ménager pour lui donner des marques +de son amour. Le lendemain Bordeaux eut les +quatre mille écus que le duc lui avoit promis: aussi +le servit-elle depuis préférablement à tous ceux +qui ne lui en donnèrent pas tant.</p> + +<p>Au commencement du printemps, la paix étant +faite, la cour revint à Paris. Monsieur le Prince, +qui venoit de tirer monsieur le Cardinal<a name="FNanchor_82_83" id="FNanchor_82_83"></a><a href="#Footnote_82_83" class="fnanchor">[82]</a> d'une méchante +affaire, lui vendoit bien chèrement les services +qu'il lui avoit rendus dans cette guerre. Non +seulement le Cardinal ne pouvoit fournir aux grâces +qu'il lui demandoit tous les jours, mais il ne +pouvoit supporter l'insolence avec laquelle il les +demandoit. Le Pont-de-l'Arche, que le prince lui +avoit arraché pour son beau-frère le duc de Longueville<a name="FNanchor_83_85" id="FNanchor_83_85"></a><a href="#Footnote_83_85" class="fnanchor">[83]</a>; +le mariage du duc de Richelieu, qu'il +avoit fait hautement avec mademoiselle de Pons<a name="FNanchor_84_86" id="FNanchor_84_86"></a><a href="#Footnote_84_86" class="fnanchor">[84]</a> +contre l'intention de la cour, et l'audace avec laquelle +il avoit exigé de la reine qu'elle vît Jarzay, +après la hardiesse que celui-ci avoit eue d'écrire +à Sa Majesté une lettre d'amour, fit enfin résoudre +le Cardinal de se délivrer de la tyrannie où il +étoit, sous prétexte de venger le mépris qu'on +faisoit à l'autorité royale. Il communiqua ce dessein +à monsieur le duc d'Orléans, qui se souvenoit +du bâton rompu de son exempt par le prince, +et qui, pour cela et pour la jalousie de son grand +mérite, avoit des raisons de le haïr; et parceque +monsieur le Cardinal fit connoître à Monsieur que +la Rivière<a name="FNanchor_85_87" id="FNanchor_85_87"></a><a href="#Footnote_85_87" class="fnanchor">[85]</a>, qui le gouvernoit, étoit pensionnaire +du prince, il tira parole de lui qu'il cacheroit cette +affaire à son favori. On arrêta au palais, où logeoit +pour lors le roi, messieurs le prince de Condé, +le prince de Conti, et le duc de Longueville, leur +beau-frère. Cependant monsieur de Turenne<a name="FNanchor_86_88" id="FNanchor_86_88"></a><a href="#Footnote_86_88" class="fnanchor">[86]</a>, qui, +par les liaisons qu'il avoit avec monsieur le Prince, +pouvoit craindre d'être pris, et qui d'ailleurs étoit +enragé contre la cour pour la principauté de Sedan, +qu'on avoit ôtée à sa maison, se retira à +Stenay, où madame de Longueville<a name="FNanchor_87_89" id="FNanchor_87_89"></a><a href="#Footnote_87_89" class="fnanchor">[87]</a> arriva bientôt +après, et les officiers du prince se jetèrent dans +Bellegarde. Madame de Châtillon s'attacha auprès +de madame la Princesse douairière<a name="FNanchor_88_90" id="FNanchor_88_90"></a><a href="#Footnote_88_90" class="fnanchor">[88]</a>, et mit +dans ses intérêts le duc de Nemours, son amant.</p> + +<p>Quelque temps après que les princes furent en +prison, madame la Princesse douairière eut permission +d'aller demeurer chez sa cousine madame +de Châtillon. Un prêtre nommé Cambiac<a name="FNanchor_89_91" id="FNanchor_89_91"></a><a href="#Footnote_89_91" class="fnanchor">[89]</a>, qui s'étoit +introduit chez madame de Boutteville par le +moyen de madame de Brienne<a name="FNanchor_90_92" id="FNanchor_90_92"></a><a href="#Footnote_90_92" class="fnanchor">[90]</a>, fut envoyé à madame +de Châtillon par sa mère. Il n'y fut pas longtemps +qu'il se rendit maître de son esprit, en telle +sorte qu'il se mit entre elle et le duc de Nemours; +ce commerce lui donnant lieu d'avoir de grandes familiarités +avec madame de Châtillon, il en devint +amoureux, et jusqu'au point de s'en évanouir en disant +la messe. Madame la Princesse douairière étant +tombée malade de la maladie dont elle mourut<a name="FNanchor_91_93" id="FNanchor_91_93"></a><a href="#Footnote_91_93" class="fnanchor">[91]</a>, +Cambiac, qui s'étoit acquis beaucoup de crédit sur +son esprit, l'employa en faveur de madame de +Châtillon: il lui fit donner pour cent mille écus de +pierreries et la jouissance sa vie durant de la seigneurie +de Marlou<a name="FNanchor_92_94" id="FNanchor_92_94"></a><a href="#Footnote_92_94" class="fnanchor">[92]</a>, qui valoit vingt mille livres de +rente. Le duc de Nemours, que les soins de Cambiac +pour madame de Châtillon avoient un peu +alarmé, fut tout à fait jaloux de la nouvelle du +testament de la princesse; il ne crut pas qu'il fût +aisé de résister à des services si considérables, et, +quoiqu'il ne pût blâmer sa maîtresse de les avoir +reçus, il étoit enragé qu'elle les tînt de la main +d'un homme qu'il regardoit comme son rival. Il +n'avoit pas tort: ce qu'avoit fait Cambiac avoit +coûté des faveurs à cette belle, car, quoiqu'elle +aimât mieux le duc de Nemours, elle aimoit le bien +encore davantage. Cependant, comme elle n'eut +plus affaire de Cambiac après la mort de madame +la Princesse, il ne lui fut pas difficile de guérir +l'esprit de son amant en chassant le pauvre prêtre.</p> + +<p>Le coadjuteur de Paris et madame de Chevreuse, +qui avoient été du complot d'arrêter les +princes, trouvant que le cardinal devenoit trop +insolent, firent entrer monsieur le duc d'Orléans +dans cette considération, et lui représentèrent que, +s'il contribuoit à la liberté des princes, non seulement +il se réconcilieroit avec eux, mais il les +mettroit tout à fait dans ses intérêts. Outre le dessein +d'affoiblir l'autorité du cardinal, qui donnoit +de l'ombrage au parti qu'on appeloit la Fronde, +chacun avoit encore son intérêt particulier. Madame +de Chevreuse vouloit que monsieur le prince +de Conti<a name="FNanchor_93_95" id="FNanchor_93_95"></a><a href="#Footnote_93_95" class="fnanchor">[93]</a>, pour qui la cour avoit demandé à Rome +le chapeau de cardinal, épousât sa fille, et +le coadjuteur vouloit être subrogé à la nomination +du prince. Ce fut sur cette promesse, que les princes +de Condé et de Conti donnèrent signée de leurs +mains à madame de Chevreuse, qu'elle et le coadjuteur +travaillèrent à les faire sortir de prison. La +chose ayant réussi comme ils l'avoient projeté, et +le cardinal même ayant été contraint de sortir +hors de France, monsieur le Prince n'eut pas de +modération dans sa nouvelle prospérité, et cela +obligea la cour de faire de nouveaux desseins sur +sa personne. Il se retira d'abord en sa maison de +Saint-Maur, et quelque temps après à Monrond, et +de là à son gouvernement de Guienne. Le duc +de Nemours le suivit, et madame de Longueville, +qui étoit avec son frère, s'étant éprise du mérite +du duc, lui fit tant d'avances, que ce prince, quoique +fort amoureux d'ailleurs, ne lui put résister; +mais il se rendit par la fragilité de la chair plutôt +que par l'attachement du cœur. Le duc de La Rochefoucauld<a name="FNanchor_94_96" id="FNanchor_94_96"></a><a href="#Footnote_94_96" class="fnanchor">[94]</a>, +qui étoit depuis trois ans amant aimé +de madame de Longueville, vit l'infidélité de +sa maîtresse avec toute la rage qu'on peut avoir +en de pareilles occasions. Elle, qui étoit remplie +d'une grande passion pour le duc de Nemours, ne +se mit guère en peine de ménager son ancien amant. +La première fois qu'elle vit le duc de Nemours +en particulier, dans le moment le plus tendre du +rendez-vous, elle lui demanda comme il avoit +été avec madame de Châtillon. Le duc ayant répondu +qu'il n'en avoit jamais eu aucune faveur: +«Ah! je suis perdue, lui dit-elle, et vous ne m'aimez +guère, puisqu'en l'état où nous sommes à +présent, vous avez la force de me cacher la vérité!» +Ce commerce ne dura guère, et le duc de +Nemours ne pouvoit se contraindre à témoigner +de l'amour qu'il ne sentoit pas; et l'on peut croire +que la princesse, qui étoit malpropre et qui sentoit +mauvais, ne pouvoit pas cacher ses méchantes +qualités à un homme qui aimoit ailleurs éperdument. +Ces dégoûts ne retardèrent pas aussi +le voyage que le duc de Nemours devoit faire en +Flandre pour amener au parti du prince un secours +d'étrangers; mais la véritable cause de son +impatience étoit le désir de revoir madame de +Châtillon, qu'il aimoit toujours plus que sa vie. Il +vint donc passer à Paris, où il la revit et la mit +dans le malheureux état que l'on peut appeler l'écueil +des veuves. Lorsqu'elle s'aperçut de son +malheur, elle chercha du secours pour s'en délivrer. +Desfougerets<a name="FNanchor_95_97" id="FNanchor_95_97"></a><a href="#Footnote_95_97" class="fnanchor">[95]</a>, célèbre médecin, entreprit +cette cure, et ce fut dans le temps qu'il la traitoit +de cette maladie que monsieur le Prince revint +de Guienne à Paris, et amena avec lui La Rochefoucauld.</p> + +<p class="center"><i>Portrait de monsieur le prince de Condé<a name="FNanchor_96_98" id="FNanchor_96_98"></a><a href="#Footnote_96_98" class="fnanchor">[96]</a>.</i></p> + +<p>Monsieur le Prince avoit les yeux vifs, le nez +aquilin et serré, les joues creuses et décharnées, +la forme du visage longue, la physionomie d'un +aigle, les cheveux frisés, les dents mal rangées +et malpropres, l'air négligé et peu de soin de sa +personne, et la taille belle. Il avoit du feu dans +l'esprit, mais il ne l'avoit pas juste; il rioit beaucoup +et désagréablement; il avoit le génie admirable +pour la guerre, et particulièrement pour les +batailles; le jour du combat il étoit doux aux +amis, fier aux ennemis. Il avoit une netteté d'esprit, +une force de jugement, une facilité de s'exprimer +sans égale. Il étoit né fourbe, mais il +avoit de la foi et de la probité aux grandes occasions; +il étoit né insolent et sans égard, mais +l'adversité lui avoit appris à vivre.</p> + +<p>Ce prince se trouvant quelque disposition à devenir +amoureux de la duchesse, La Rochefoucauld +l'échauffa encore davantage par le grand +désir qu'il avoit de se venger du duc de Nemours. +La Rochefoucauld le persuada de lui donner +la propriété de Marlou, dont elle n'avoit que +l'usufruit, lui disant que madame de Châtillon +étoit plus jeune que lui, et que ce présent ne faisoit +tort qu'à sa postérité, et qu'une terre de vingt +mille livres de rente de plus ou moins ne la rendoit +ni plus pauvre ni plus riche.</p> + +<p>Lorsque le prince devint amoureux de madame +de Châtillon, elle étoit entre les mains de Desfougerets, +qui se servoit de vomitifs pour la tirer +d'affaire. Le prince, qui étoit sans cesse auprès de +son lit, lui demandoit quelle étoit sa maladie; +elle lui dit qu'elle croyoit être empoisonnée. Cet +amant, désespéré de voir sa maîtresse en danger +de la vie, disoit à l'apothicaire qui la servoit +qu'il le feroit pendre; celui-ci, qui n'osoit se justifier, +alloit dire à Bordeaux, qui avoit épousé Ricoux, +que, si on le pressoit trop, il diroit tout. +Enfin les remèdes firent l'effet qu'on s'étoit promis, +et ce fut peu de temps après cette guérison +que, le prince ayant fait la donation de Marlou, +madame de Châtillon n'en fut pas ingrate<a name="FNanchor_97_99" id="FNanchor_97_99"></a><a href="#Footnote_97_99" class="fnanchor">[97]</a>; mais +elle ne lui donna que l'usufruit dont le duc de +Nemours avoit la propriété. Cependant La Rochefoucauld +se vengea pleinement du duc de Nemours, +et lui donna des déplaisirs d'autant plus +cuisants qu'il n'eut pas la force de se guérir de sa +passion, comme La Rochefoucauld avoit fait de +celle qu'il avoit eue pour madame de Longueville. +Outre celui-ci, le prince avoit encore Vineuil pour +confident, qui, en le servant auprès de sa maîtresse, +tâchoit aussi de s'en faire aimer.</p> + +<p class="center"><i>Portrait de monsieur de Vineuil.</i></p> + +<p>Vineuil étoit frère du président Ardier<a name="FNanchor_98_100" id="FNanchor_98_100"></a><a href="#Footnote_98_100" class="fnanchor">[98]</a>, d'une +assez bonne famille de Paris, agréable de visage, +assez bien fait de sa personne; il étoit sçavant +et honnête homme. Il avoit l'esprit plaisant et +satirique, quoiqu'il craignît tout; cela lui avoit +attiré souvent de méchantes affaires. Il étoit entreprenant +avec les femmes, et cela l'avoit toujours +fait réussir; il avoit été bien avec madame +de Montbazon<a name="FNanchor_99_101" id="FNanchor_99_101"></a><a href="#Footnote_99_101" class="fnanchor">[99]</a>, bien avec madame de Movy<a name="FNanchor_100_102" id="FNanchor_100_102"></a><a href="#Footnote_100_102" class="fnanchor">[100]</a> et +bien avec la princesse de Wirtemberg<a name="FNanchor_101_103" id="FNanchor_101_103"></a><a href="#Footnote_101_103" class="fnanchor">[101]</a>, et cette +dernière galanterie l'avoit tellement brouillé avec +feu Châtillon, que, sans la protection de monsieur +le Prince, il eût souffert quelques violences. +Aussi la haine de Châtillon pour lui avoit assez +disposé sa femme à l'aimer.</p> + +<p>Mais laissons là Vineuil pour quelque temps, +et revenons au duc de Nemours.</p> + +<p>La jalousie le transportoit tellement, qu'un +jour, ayant trouvé chez madame de Châtillon +monsieur le Prince parlant tout bas avec elle, il +s'écorcha toutes les mains sans s'apercevoir de +ce qu'il faisoit, et ce fut un de ses gens qui lui fit +prendre garde de l'état où il s'étoit mis. Enfin, ne +pouvant plus souffrir les visites du prince chez sa +maîtresse, il la pria de s'en aller pour quelque +temps chez elle. Elle, qui l'aimoit fort et qui ne +croyoit pas qu'une petite absence ralentît la passion +du prince, ne se fit pas presser, et lui promit +même de chasser Bordeaux, qui avoit quitté +ses intérêts pour être dans ceux de son rival. Madame +de Châtillon ne fut pas long-temps à la +campagne, et, à son retour, la jalousie reprit de +telle sorte au duc de Nemours, qu'il fut vingt +fois sur le point de faire tirer l'épée à monsieur +le Prince; et il eût succombé à cette tentation +sans le combat qu'il fit avec son beau-frère, dans +lequel il perdit la vie.</p> + +<p>Madame de Châtillon, qui de vingt amants +qu'elle a favorisés en sa vie n'en a jamais aimé +que le duc de Nemours, fut dans un véritable +désespoir de sa mort. Un de ses amis, qui lui en +donna la nouvelle, lui dit en même-temps qu'il +falloit qu'elle retirât des mains d'un des valets de +chambre de feu monsieur de Nemours, qu'il lui +nomma, une cassette pleine de ses lettres. Elle +l'envoya quérir, et, sur la promesse qu'elle lui fit +de lui donner cinq cents écus, elle retira cette +cassette; mais le pauvre garçon n'en a jamais rien +pu tirer.</p> + +<p>Pour monsieur le Prince, quelque obligation +qu'il eût au duc de Nemours, la jalousie les avoit +tellement désunis qu'il fut fort aise de sa mort; +la gloire, aussi bien que l'amour, avoit mis tant +d'émulation entre eux qu'ils ne se pouvoient +plus souffrir l'un l'autre, et cela étoit si vrai que, +si le prince avoit voulu prendre toutes les précautions +nécessaires pour empêcher le duc de Nemours +de se battre, il ne se seroit point battu. +Une chose encore qui fit bien voir qu'il y avoit +dans le cœur du prince plus de gloire que d'amour, +c'est qu'un moment après la mort de son +rival il n'aima presque plus madame de Châtillon, +et se contenta de garder des mesures de bienséance +avec elle pour s'en servir dans les rencontres +qu'il jugeoit à propos.</p> + +<p>Et en effet, dans ce temps-là, le cardinal, +croyant qu'elle gouvernoit le prince, lui envoya +le grand prévôt de France<a name="FNanchor_102_104" id="FNanchor_102_104"></a><a href="#Footnote_102_104" class="fnanchor">[102]</a> lui offrir de sa part +cent mille écus comptant et la charge de surintendante +de la maison de la reine future, au cas +qu'elle obligeât le prince d'accorder les articles +qu'il souhaitoit et d'abandonner le comte d'Oignon<a name="FNanchor_103_105" id="FNanchor_103_105"></a><a href="#Footnote_103_105" class="fnanchor">[103]</a>, +le duc de La Rochefoucauld et le président +Viole<a name="FNanchor_104_106" id="FNanchor_104_106"></a><a href="#Footnote_104_106" class="fnanchor">[104]</a>. Pendant la négociation du grand prévôt, +un chevau-léger, nommé Mouchette, négocioit +aussi de la part de la reine avec madame de Châtillon; +mais celle-ci, voyant qu'elle ne pouvoit +porter le prince à faire les choses que la cour désiroit, +manda à la reine qu'elle lui conseilloit +d'accorder au prince tout ce qu'il lui demanderoit, +et qu'après cela Sa Majesté sçavoit bien +comme il falloit user avec un sujet qui, se prévalant +du désordre des affaires de son maître, lui +avoit arraché des conditions honteuses et préjudiciables +à son autorité.</p> + +<p>Dans ce temps-là, l'abbé Foucquet, ayant été +pris par les ennemis, fut amené dans l'hôtel de +Condé. D'abord il eut une conversation un peu +fâcheuse avec le prince; mais le lendemain les +choses s'adoucirent, et quelques jours après on +recommença à traiter de la paix avec lui. Comme +il étoit prisonnier sur parole et qu'il alloit partout +où il lui plaisoit, il rendoit quelques visites à +madame de Châtillon, croyant que rien ne se +feroit auprès du prince que par son entremise, et +ce fut dans ces visites-là qu'il devint amoureux +d'elle.</p> + +<p>Vineuil gouvernoit alors assez paisiblement +madame de Châtillon. Cambiac s'étoit retiré +depuis que monsieur le Prince étoit amoureux et +que le duc de Nemours étoit mort, et cela avoit +fort diminué la passion du prince: de sorte que +peu de jours après, ayant été contraint de se retirer +en Flandre par l'accommodement de Paris, +il fut sur le point de partir sans dire adieu à madame +de Châtillon, et, lorsque enfin il l'alla voir, +il ne fut qu'un moment avec elle.</p> + +<p>Le Roi<a name="FNanchor_105_107" id="FNanchor_105_107"></a><a href="#Footnote_105_107" class="fnanchor">[105]</a> étant revenu à Paris, l'abbé Foucquet +crut que, si madame de Châtillon y demeuroit, il +auroit des rivaux sur les bras qui lui pourroient +être préférés: de sorte qu'il persuada au cardinal +de l'éloigner, disant qu'elle auroit à Paris tous +les jours mille intrigues contre les intérêts de la +cour qu'elle ne pourroit pas avoir ailleurs; et +cela obligea le cardinal à l'envoyer à Marlou. +L'abbé Foucquet l'y alloit voir le plus souvent +qu'il pouvoit; mais il y avoit encore dans son +voisinage deux hommes qui lui rendoient bien de +plus fréquentes visites: l'un étoit Craf, milord +anglois, qui avoit loué une maison auprès de +Marlou, où il tenoit d'ordinaire son équipage et +où il venoit quelquefois loger, et l'autre étoit +Digby, comte de Bristol<a name="FNanchor_106_108" id="FNanchor_106_108"></a><a href="#Footnote_106_108" class="fnanchor">[106]</a>, gouverneur de Mantes +et de l'Isle-Adam. Ces deux cavaliers devinrent +amoureux de la duchesse: Craf, homme de +paix et de plaisir, et Bristol, fier, brave et plein +d'ambition.</p> + +<p>Lorsque Cambiac avoit vu monsieur le Prince +sortir de France, il s'étoit attaché à madame de +Châtillon, de sorte qu'il demeuroit avec elle à +Marlou; et, comme il ne craignoit pas tant l'abbé +Foucquet ni Bristol que monsieur le Prince, +il disoit avec franchise à madame de Châtillon +ses sentiments sur la conduite qu'elle avoit avec +tous ses amants. Elle, qui ne vouloit point être +contrariée sur ses nouveaux desseins, et particulièrement +par un intéressé, reçut fort mal ses remontrances: +de sorte que, les choses s'aigrissant +de plus en plus tous les jours, Cambiac enfin se +retira en grondant, et comme un homme que +l'on devoit craindre. Quelque temps après il lui +écrivit une lettre sans nom, et d'une autre écriture +que la sienne, par laquelle il lui donnoit +avis de ce qui se disoit contre elle dans le monde. +Elle se douta pourtant bien que cette lettre venoit +de lui, parcequ'il lui mandoit des choses +qu'autres que lui ne pouvoient pas sçavoir. Enfin, +madame de Châtillon apprenant de beaucoup +d'endroits que Cambiac se déchaînoit contre elle, +pria madame de Pisieux<a name="FNanchor_107_109" id="FNanchor_107_109"></a><a href="#Footnote_107_109" class="fnanchor">[107]</a>, qu'elle connoissoit fort +et qui avoit du pouvoir sur lui, de retirer quelques +lettres de conséquence qu'il avoit d'elle. +Madame de Pisieux lui promit, et en même +temps manda à Cambiac de l'aller trouver chez +elle à Marine, près de Pontoise. Il faut remarquer +que, depuis que Cambiac étoit sorti d'auprès +de madame de Châtillon, elle avoit fait mille +plaintes contre lui au comte Digby. Cet amant, +qui ne songeoit qu'à plaire à sa maîtresse et qui +se consumoit en dépenses pour elle, ne balança +pas à lui promettre une vengeance qui ne +lui coûteroit rien, et dans laquelle il trouveroit +son intérêt particulier: il prit le temps que Cambiac, +étant à Marine, étoit un jour à cheval pour +se promener, et l'ayant enlevé avec cinq ou six +cavaliers, il l'envoya à Marlou. Madame de +Châtillon, qui sçavoit qu'on ne devoit jamais offenser +à demi les amants bien traités, fut fort +embarrassée de la manière dont on venoit de +traiter Cambiac, et elle voyoit bien qu'on n'en +soupçonneroit point d'autre qu'elle. Elle fut très +mal satisfaite de Digby, et lui eût bien plutôt +pardonné la mort de Cambiac que son enlèvement. +Mais enfin, ne pouvant faire que ce qui +venoit d'être fait ne fût point: «Je suis au désespoir, +lui dit-elle, de ce qui vous vient d'arriver. +Je vois bien que l'impertinent qui vous a fait cet +outrage me veut rendre suspecte auprès de vous +en vous envoyant chez moi; mais vous verrez +bien par le ressentiment que j'en aurai que je +n'ai point de part à cette violence. Cependant, +Monsieur, voulez-vous demeurer ici? Vous y serez +le maître. Voulez-vous retourner à Marine? Je +vous donnerai mon carrosse. Vous n'avez qu'à +dire.—Je ne sais, Madame, lui répondit froidement +Cambiac, ce que je dois croire de tout ceci. +Je vous rends grâces des offres que vous me faites: +je m'en retournerai sur mon cheval, si vous +le trouvez bon. Dieu, qui veut me garantir des +entreprises des méchants, aura soin de moi jusqu'au +bout.» Et, en achevant ces mots, il sortit +brusquement et s'en retourna seul à Marine. Il +n'y fut pas plutôt arrivé que madame de Pisieux +et lui écrivirent ces deux lettres à un de leurs +amis à Paris:</p> + + +<p class="center">LETTRE</p> + +<p>De Cambiac à monsieur de Brienne<a name="FNanchor_108_110" id="FNanchor_108_110"></a><a href="#Footnote_108_110" class="fnanchor">[108]</a>.</p> + +<p><i>Vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez +l'aventure qui m'est arrivée; +mais, pour la dire telle qu'elle est, il faut +reprendre un peu plus loin à vous dire +que madame de Châtillon vint ici pour obliger madame +de Pisieux à la venir trouver afin d'obtenir de +moi certaines choses qu'elle souhaitoit. Madame de +Pisieux, comme vous sçavez, m'écrivit, et vous sçavez +encore que j'ai fait le voyage. Le même jour que +j'arrivai, madame de Châtillon envoya La Fleur pour +sçavoir si j'y étois, et le lendemain un homme inconnu, +sous de fausses enseignes, me vint demander et sçavoir +si je m'en retournerois bientôt à Paris. Hier au +matin, je partis d'ici à quatre heures. Comme je fus +à cent pas de Pontoise, après avoir passé la rivière, +je fus investi par six cavaliers, le pistolet à la main, +à la tête desquels étoit le comte Digby. Il me dit d'abord +que si madame de Châtillon m'avoit fait justice +elle m'auroit fait donner cent coups de poignard; +mais que je ne craignisse rien. Je vous dirai, sans faire +le gascon, que j'agis fort fièrement en ce rencontre, et +que dans cette affaire je n'ai pas fait la moindre bassesse. +Il me traita fort civilement, et, après avoir dîné, +il me conduisit lui-même jusqu'au pied de Marlou, +et puis m'envoya avec quatre cavaliers pour faire satisfaction +à cette digne personne. Elle fit semblant +d'être fâchée de cela, et le fut effectivement de la hauteur +avec laquelle je lui parlai, qui lui a fait comprendre +que c'est la plus méchante affaire qu'elle se +fût jamais attirée. Je m'en retournai à Marine pour +dire à madame de Pisieux la trahison que madame +de Châtillon lui avoit faite aussi bien qu'à moi; elle +en a le ressentiment qu'en doit avoir une personne de +sa qualité, de son honneur et de son courage. Voilà une +chose assez extraordinaire. Je vous conjure de me +mander vos sentiments là-dessus et ce que vous +croyez que je doive faire. Vous voyez bien, ce me +semble, que je n'en dois pas demeurer là. Depuis, +cette lâche personne a écrit à madame de Pisieux +pour la conjurer de faire en sorte que j'étouffe mon +ressentiment, en m'assurant qu'elle n'a rien sçu de tout +cela. La réponse qui lui a été faite est digne de la générosité +de madame de Pisieux. J'ai résolu d'être +trois ou quatre jours ici pour me donner le loisir de +penser à ce que je dois faire, et pour m'empêcher de +m'emporter à rien dont je puisse me repentir; outre +que de s'évaporer en plaintes, c'est se venger foiblement, +et j'ai dessein d'en user autrement si je puis. J'attendrai +de vos nouvelles avec impatience. Je suis tout à +vous. Une lettre ne permet pas de mander un détail +plus long; je vous le ferai quand je vous verrai. +Adieu. Le 18 juillet 1655.</i></p> + + +<p class="center">LETTRE</p> + +<p>De madame de Pisieux à monsieur de Brienne.</p> + +<p><i>J'ai trop de part à l'aventure de monsieur +de Cambiac pour ne pas joindre un mot +de ma main à la relation qu'il vous a faite +de la sienne. Il n'y a point de circonstance +qui ne soit surprenante, et tout le mieux que l'on +puisse penser de moi en cette affaire, c'est qu'on ne +m'y a guère considérée, car toutes les apparences sont +que je dois être complice d'une si digne action. Il est +vrai que l'offensé me justifie assez, puisqu'il s'est +venu retirer au même lieu où on lui avoit dressé le +piége. Toute mon étude est présentement à me conduire +de façon que, sans m'emporter dans une juste +colère, j'y demeure toute ma vie assez pour faire voir +que j'étois utile amie à madame de Châtillon. Vous +sçavez mon nom et mon courage; je vous ai toujours +parlé avec assez de sincérité; je vous ajoute de plus que +je fais profession d'un christianisme assez austère et +que j'ai dessein de servir mon Dieu et mon maître sans +art et sans fourbe. Ces fondements posés, tout ce que +le ressentiment et la justice me peuvent permettre, je +ne manquerai à rien. Obligez-moi de faire part de +ceci à monsieur d'Aubigny<a name="FNanchor_109_111" id="FNanchor_109_111"></a><a href="#Footnote_109_111" class="fnanchor">[109]</a>, et ne passez pas outre. +Ce régal ne sera pas mauvais à madame la princesse +Palatine<a name="FNanchor_110_112" id="FNanchor_110_112"></a><a href="#Footnote_110_112" class="fnanchor">[110]</a>, à qui je vous permets d'en parler. Je ne +crois pas que le crime de Cambiac fût assez grand +de s'être mis dans la voie de son devoir par le moyen +de monsieur l'évêque d'Amiens<a name="FNanchor_111_113" id="FNanchor_111_113"></a><a href="#Footnote_111_113" class="fnanchor">[111]</a>, ni le mien de lui +avoir conseillé, pour s'être attiré une si méchante affaire. +Je retournerai exprès à Paris afin d'entretenir +mes amis du particulier, et vous tout le premier. Il +faut que ce petit mot de vengeance m'échappe. Madame +de Châtillon n'est pas oubliée quand l'occasion +se présente de parler d'elle. Je vous donne le bonjour; +je suis trop en colère pour en attendre un aujourd'hui.</i></p> + + +<p>Peu de temps après ces deux lettres écrites, +Cambiac retourna à Paris, en ne gardant plus aucune +mesure avec madame de Châtillon; il la déchira +partout où il se trouva, et, pour assouvir +pleinement sa vengeance, il montra à la reine +toutes les lettres les plus emportées de madame +de Châtillon. La modestie de l'histoire ne permet +pas qu'on les puisse rapporter, mais par les fragmens +les plus honnêtes que voici on jugera du +reste.</p> + +<p>Elle mandoit en beaucoup d'endroits à Cambiac +qu'il en pouvoit parler comme il lui plairoit, +mais qu'il étoit plus généreux à lui d'en dire du +bien qu'autrement; que, depuis qu'on s'étoit mis +entre les mains des gens, comme elle avoit fait +entre les siennes, ils pouvoient en abuser, et que +le parti qu'une pauvre femme avoit à prendre en +ces rencontres-là, c'étoit de souffrir et se taire. +Dans un autre endroit, elle lui mandoit qu'il +avoit beau faire, qu'elle l'aimeroit toujours, et, +bien qu'elle se préparât à faire une confession +générale à Pâques, qu'il n'y avoit rien qui le regardât.</p> + +<p>La reine fut fort surprise de l'emportement de +madame de Châtillon dans ses lettres; elle ne fut +pourtant pas fâchée du mépris que cela lui attiroit, +et, lorsqu'elle eut appris l'insulte que l'on +avoit faite à Cambiac, elle en fit un fort grand +bruit, et dit publiquement que, puisque l'on maltraitoit +les gens qui rentroient en leur devoir, +le roi sçauroit bien leur faire justice.</p> + +<p>Lorsque le comte Digby vint voir madame de +Châtillon après l'enlèvement de Cambiac, il fut +fort étonné de ne recevoir d'elle que des reproches, +au lieu de remerciemens qu'il attendoit. «Quand +on vous témoignoit, lui dit-elle, d'avoir du chagrin +contre Cambiac, cela ne vouloit pas dire +qu'il le fallût enlever. Il est bien aisé de voir que +dans cette belle action vous vous êtes plus considéré +que moi; mais j'aurai soin de mes intérêts +à mon tour, et j'oublierai les vôtres.» Digby +se voulut excuser sur ses intentions, qui avoient +été bonnes; et, comme il vit qu'elle ne s'apaisoit +pour quoi que ce soit qu'il lui dît, il se fâcha +aussi de son côté, et madame de Châtillon, +craignant, en le perdant, de perdre un protecteur +et un amant, le radoucit et le pria de considérer +une autre fois qu'il falloit dissimuler les +injures avec des gens comme Cambiac, ou qu'il +falloit les perdre.</p> + +<p>Dans le temps que Digby commença à devenir +amoureux de madame de Châtillon, le milord +Craf, qui, dans le temps des désordres d'Angleterre, +avoit suivi Charles en France, avoit +loué une maison dans le voisinnage de Marlou, +et l'oisiveté, la commodité et la manière insinuante +de madame de Châtillon avoient fait naître +de l'amour dans le cœur du milord; mais, +comme il étoit plus doux que le comte, sa passion +n'avoit pas fait tant de chemin que celle du +comte.</p> + +<p>Les choses étoient en ces termes lorsque l'abbé +Foucquet<a name="FNanchor_112_114" id="FNanchor_112_114"></a><a href="#Footnote_112_114" class="fnanchor">[112]</a>, voyant que ses affaires n'avançoient +pas auprès de madame de Châtillon, se +servit de ce stratagème ici pour les hâter: il avoit +appris que Ricoux, beau-frère d'une des demoiselles +de madame de Châtillon, étoit caché dans +Paris, où il avoit des commerces avec elle pour +les intérêts de monsieur le Prince; il mit tant +de gens en quête de Ricoux qu'il fut pris et +mené à la Bastille. L'abbé Foucquet l'ayant fait +interroger, il accusa madame de Châtillon de +plusieurs choses, et, entre autres, de lui avoir +promis dix mille écus pour tuer le cardinal, et dit +qu'elle lui en avoit déjà donné deux mille d'avance. +L'abbé Foucquet supprima ces informations +et en fit faire d'autres, par lesquelles Ricoux +confessoit toujours qu'il étoit à Paris dans +le dessein de tuer le cardinal; mais il n'accusoit +point la duchesse de tremper dans cette conjuration, +et tout ce qu'il disoit contre elle étoit qu'elle +avoit intelligence avec monsieur le Prince et recevoit +quatre mille écus de pension des Espagnols. +Il montra ces dernières informations au +cardinal et les premières à madame de Châtillon, +par lesquelles l'ayant épouvantée au point qu'on +peut s'imaginer, il lui dit qu'il la sauveroit si, pour +lui faire voir sa reconnoissance, elle lui vouloit +donner les dernières marques de son amour. Madame +de Châtillon, qui craignoit la mort plus que +toutes les choses, ne balança de contenter l'abbé +Fouquet qu'autant de temps qu'elle crut qu'il en +falloit pour lui faire valoir cette dernière faveur. +L'abbé Foucquet ne songeoit plus qu'à faire sauver +sa maîtresse. Pour cet effet, il la fit sortir la +nuit de Marlou, et la mena en Normandie, où il +la faisoit changer tous les huit jours de demeure, +déguisée tantôt en cavalier, tantôt en religieuse +et tantôt en cordelier. Cela dura six semaines, +pendant lesquelles l'abbé Foucquet alloit et venoit +de la cour au lieu où étoit madame de Châtillon. +Enfin il lui fit prendre une amnistie lorsque +Ricoux eut été roué, et la fit revenir à Marlou, +où elle ne fut pas long-temps en repos, car +elle jeta les yeux sur le maréchal d'Hocquincourt, +tant pour les avantages qu'elle pouvoit tirer de +lui par les postes qu'il tenoit sur la Somme, que +pour la délivrer de la tyrannie de l'abbé Foucquet, +qui commençoit à lui devenir insupportable.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de M. le maréchal d'Hocquincourt<a name="FNanchor_113_115" id="FNanchor_113_115"></a><a href="#Footnote_113_115" class="fnanchor">[113]</a>.</i></p> + + +<p>Charles, maréchal d'Hocquincourt, avoit les +yeux noirs et brillans, le nez bien fait et le front +un peu serré; le visage long, les cheveux noirs +et crépus et la taille belle; il avoit fort peu d'esprit, +cependant il étoit fin à force de défiance; il +étoit brave et toujours amoureux, et sa valeur +auprès des dames lui tenoit lieu de gentillesse. +Madame de Châtillon, qui le connoissoit de réputation, +crut qu'il étoit tout propre à faire les folies +dont elle avoit besoin. De Vignacourt<a name="FNanchor_114_116" id="FNanchor_114_116"></a><a href="#Footnote_114_116" class="fnanchor">[114]</a>, gentilhomme +picard, son voisin, fut celui qu'elle employa +auprès de lui. Le maréchal, donc, convint avec +Vignacourt qu'en s'en allant commander l'armée de +Catalogne, il la verroit en passant à Marlou, comme +si c'étoit le hasard qui eût fait cette entrevue. La +chose arriva ainsi qu'elle avoit été projetée, et madame +de Châtillon monta à cheval pour aller conduire +le maréchal jusqu'à deux lieues de Marlou. +Durant le chemin, elle lui conta le pitoyable état +de sa fortune, le pria de vouloir être son protecteur, +le flatta du titre de refuge des affligés et +ressource des misérables; enfin elle le piqua tellement +de générosité, qu'il lui promit de la servir +envers et contre tous, et lui donna même ses +tablettes, sur lesquelles il donnoit ordre aux +lieutenants de ses places de la recevoir, elle et +les siens, toutes les fois qu'elle en auroit besoin. +Cette entrevue fut découverte par l'abbé Foucquet, +qui, voyant le maréchal d'Hocquincourt +sur le point de revenir en cour, jugeant le voisinage +de madame de Châtillon et de lui dangereux +pour les intérêts de la cour et les siens +propres, persuada au cardinal de l'éloigner de la +frontière de Picardie, et lui fit donner ordre +d'aller à son duché. Madame de Châtillon, s'étant +mise en chemin, rencontra le maréchal d'Hocquincourt +à Montargis, avec lequel elle renouvela +les mesures qu'elle avoit prises six mois auparavant, +et, après s'être donné réciproquement, +lui des paroles positives de la protéger contre la +cour, et elle des espérances de lui accorder un +jour des marques de sa passion, ils se séparèrent: +le maréchal alla trouver le roi, et elle à son duché, +où elle passa l'hiver, pendant lequel le maréchal +d'Hocquincourt lui écrivoit; et l'abbé Foucquet, +qui, comme patron, étoit le plus difficile à +contenter, supportoit impatiemment les entrevues +qui s'étoient faites entre le maréchal d'Hocquincour +et madame de Châtillon, et le commerce +qu'elle conservoit avec lui. Pour s'excuser, elle +lui disoit que le maréchal s'employoit auprès du +cardinal pour faire revenir Bordeaux, qu'on lui +avoit ôtée, et pour lui faire obtenir à elle-même la +permission de retourner à la cour; elle ajoutoit +qu'elle eût bien souhaité ne devoir ces grâces +qu'à lui, mais qu'elle vouloit ménager son crédit +pour de plus grandes affaires. Ce qui persuada +l'abbé Foucquet que l'intrigue du maréchal +et d'elle pouvoit ne regarder que la cour, +c'est qu'au printemps elle revint par son entremise, +premièrement à Marlou, et puis quelque +temps après à Paris, et Bordeaux avec elle. +Pendant la campagne du maréchal en Catalogne, +le roi d'Angleterre, que les malheurs de sa maison +obligeoient de demeurer en France, et qui +avoit trouvé la duchesse fort à son gré, la revoyoit +à Marlou, dans de petits voyages qu'il +faisoit chez Craf, et ce commerce avoit donné +tant d'amour pour elle à ce prince qu'il étoit +résolu de l'épouser, Craf persuadant à son maître +de la contenter, à quelque prix que ce fût, +sur les promesses que madame de Châtillon avoit +faites à ce milord de lui donner les dernières faveurs +s'il contribuoit à la faire reine; et en effet +elle l'eût été, si Dieu, qui avoit soin de la fortune +et de la réputation de ce roi, n'eût amusé +madame de Châtillon d'une folle espérance, qui +lui fit manquer une si belle occasion.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de Charles, roi d'Angleterre<a name="FNanchor_115_117" id="FNanchor_115_117"></a><a href="#Footnote_115_117" class="fnanchor">[115]</a>.</i></p> + +<p>Charles, roi d'Angleterre, avoit de grands +yeux noirs, les sourcils fort épais, et qui se joignoient; +le teint brun, le nez bien fait, la forme +du visage longue, les cheveux noirs et frisés. +Il étoit grand et avoit la taille belle. Il avoit +l'abord froid, et cependant il étoit doux et civil +dans la bonne plus que dans la mauvaise fortune; +il étoit brave, c'est-à-dire qu'il avoit le +courage d'un soldat et l'âme de prince; il avoit +de l'esprit; il aimoit ses plaisirs, mais il aimoit +encore plus son devoir; enfin il étoit un des plus +grands rois du monde. Mais, quelque heureuse +naissance qu'il eût, l'adversité, qui lui avoit +servi de gouverneur, avoit été la principale cause +de son mérite extraordinaire.</p> + +<p>Monsieur le Prince, en sortant de France, avoit +témoigné, comme j'ai dit, fort peu de considération +pour madame de Châtillon; mais, ayant su +le cas que les Espagnols en faisoient par la pension +qu'ils lui avoient donnée, et le crédit qu'elle +avoit à la cour de France par le moyen de l'abbé +Foucquet, il s'étoit réchauffé pour elle, et cela +étoit si violent qu'il lui écrivit des lettres les +plus passionnées du monde, et, entre autres, on +en intercepta celle-ci, écrite en chiffres.</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Quand tous vos agrémens ne m'obligeroient +point à vous aimer, ma chère cousine, les +peines que vous prenez pour moi, et les +persécutions que vous souffrez pour être +dans mes intérêts, et les hasards où cela vous expose, +m'obligeront à vous aimer toute ma vie: jugez +donc de tout ce que cela peut faire sur un cœur qui +n'est ni insensible ni ingrat. Mais jugez aussi des +alarmes où je suis sans cesse pour vous. L'exemple +de Ricoux me fait trembler, et, quand je songe que ce +que j'ai de plus cher au monde est entre les mains +de mes ennemis, je suis dans des inquiétudes qui ne +me donnent point de repos. Au nom de Dieu, ma +pauvre chère, ne vous commettez plus comme vous +faites; j'aime mieux ne retourner jamais en France +que d'être cause que vous ayez la moindre appréhension; +c'est à moi à m'exposer, et à mettre par la +guerre mes affaires en état que l'on traite avec moi, +et alors, ma chère cousine, vous pourrez m'aider de +votre entremise; et cependant, comme les événemens +sont douteux à la guerre, j'ai un coup sûr pour passer +ma vie avec vous et nous lier d'intérêts encore +plus que nous n'avons fait jusqu'ici. Ne croyez pas +que Madame la Princesse<a name="FNanchor_116_118" id="FNanchor_116_118"></a><a href="#Footnote_116_118" class="fnanchor">[116]</a> soit un obstacle à cela; +on en rompt de plus considérables quand on aime +autant que je fais. Je ne donne en cet endroit, +ma chère cousine, aucunes bornes à mon imagination, +ni à vos espérances; vous les pourrez pousser +aussi loin qu'il vous plaira. Adieu.</i></p> + + +<p>L'espérance qu'eut madame de Châtillon, sur +cette lettre, de pouvoir épouser monsieur le Prince, +lui fit balancer à refuser les offres du roi d'Angleterre. +Elle consulta là dessus un de ses amis, en +présence de Bordeaux. Celle-ci, de qui le mari +étoit auprès de monsieur le Prince, disoit à sa +maîtresse qu'elle étoit visionnaire de songer un moment +à épouser une ombre de roi, un misérable +qui n'avoit pas de quoi vivre, et qui, en se faisant +moquer d'eux, la ruineroit en peu de temps; que, +s'il étoit possible, contre toutes les apparences +du monde, qu'il remontât un jour sur le trône, elle +pouvoit bien croire qu'étant loin d'elle, il la +répudieroit sur le prétexte d'inégalité de condition. +Son ami lui disoit, au contraire, que sa vision +étoit d'épouser monsieur le Prince, qui étoit +marié, et dont la femme se portoit bien; que les +gens de la condition du roi d'Angleterre pouvoient +quelquefois être en mauvaise fortune, mais qu'ils +ne pouvoient jamais être dans cette extrême nécessité +si commune aux particuliers; qu'il étoit +beau à une demoiselle de vivre reine, quand même +elle vivroit malheureuse, et qu'elle ne devroit +jamais refuser un titre honorable, quand elle ne +le devroit porter que sur son tombeau. «Pour vous, +Mademoiselle, se retournant vers Bordeaux, vous +avez raison de parler comme vous faites à Madame, +ne considérant que vos intérêts; mais moi, qui +n'ai égard qu'aux siens, je lui dis ce que je dois +dire.» Madame de Châtillon leur rendit grâce de +l'amitié qu'ils lui témoignèrent, et leur dit qu'elle +songeroit encore à leurs raisons avant que de résoudre. +Elle ne vouloit pas répondre plus positivement +devant son ami sur une affaire où elle +avoit honte de prendre le parti contraire à son +avis. Cependant il en vint de plusieurs endroits au +roi d'Angleterre de la vie de madame de Châtillon +et de sa conduite présente avec l'abbé Foucquet. +Il n'y a point d'homme un peu glorieux qui, +dans le commencement de son amour, ait assez +perdu la raison pour épouser une femme sans +honneur.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre partit du voisinage de Marlou +aussitôt qu'il eut appris toutes ces nouvelles, +et ne voulut pas hasarder, en voyant madame de +Châtillon, un combat qui pouvoit être douteux entre +ses sens et sa raison. Madame de Châtillon ne +sentit pas alors la perte qu'elle faisoit; le désir et +l'espérance qu'elle avoit du mariage de monsieur +le Prince lui rendit toutes autres choses indifférentes.</p> + +<p>Madame de Châtillon étant revenue de son duché +à Marlou au commencement du printemps, +par l'entremise du maréchal d'Hocquincourt, et +quelque temps après à Paris, elle n'en fut pas ingrate; +ce petit service, et les promesses qu'il lui fit +de tuer le cardinal et de mettre ses places entre +les mains de monsieur le Prince, touchèrent le +cœur de madame de Châtillon au point d'accorder +au maréchal les dernières faveurs. L'été se passa +en cette sorte, pendant lequel l'abbé Foucquet, +qui entrevoyoit ce commerce, passoit souvent de +méchantes heures; et il eût fait en ce temps-là +ce qu'il fit ensuite, si les amans n'aimoient à se +tromper eux-mêmes quand il s'agit de quitter ou +de condamner leurs maîtresses.</p> + +<p>L'hiver d'après, le duc de Candale, à son retour +de Catalogne, fit mine d'être amoureux de +madame de Châtillon; l'abbé Foucquet, alarmé +d'un si dangereux rival, le fit prier par Boligneux<a name="FNanchor_117_119" id="FNanchor_117_119"></a><a href="#Footnote_117_119" class="fnanchor">[117]</a> +de cesser de l'être. Monsieur de Candale, qui +étoit alors véritablement amoureux de madame +d'Olonne, et qui ne s'étoit embarqué auprès de +madame de Châtillon que pour la faire servir de +prétexte, accorda facilement à l'abbé Foucquet ce +qu'il lui faisoit demander; mais comme, avec cette +maîtresse, les amans étoient comme une hydre dont +on ne coupoit point la tête qu'on n'en fît renaître +une autre, La Feuillade<a name="FNanchor_118_120" id="FNanchor_118_120"></a><a href="#Footnote_118_120" class="fnanchor">[118]</a> reprit la place du duc de +Candale. L'abbé Foucquet, qui le connut aussitôt, +parla lui-même assez fièrement à la Feuillade, +lequel, soit qu'il crût que, son rival étant aimé, +il échoueroit dans son entreprise, soit que, son +amour naissant lui laissant toute sa prudence, il +jugeât à propos de ne se point attirer sur les bras +un homme si violent, ne s'opiniâtra donc point +dans cette passion. Le marquis de Cœuvres<a name="FNanchor_119_121" id="FNanchor_119_121"></a><a href="#Footnote_119_121" class="fnanchor">[119]</a> n'eut +pas tant de complaisance dans la sienne que la +Feuillade: il continua de voir madame de Châtillon +malgré l'abbé Foucquet; mais, comme il +n'avoit ni assez de fortune ni assez de mérite +pour lui toucher le cœur, elle ne fit que le conquêter, +et ne le conserva que pour échauffer l'abbé +Foucquet, pour l'obliger à renouveler ses présens +et pour lui faire connoître qu'elle avoit des gens +de qualité dans ses intérêts qui ne souffriroient pas +qu'on la maltraitât. Il fallut donc que l'abbé Foucquet +endurât ce rival; mais il déchargea sa colère +sur le pauvre Vineuil. Celui-ci étoit un des premiers +amans de madame de Châtillon, bien traité, +homme de bon sens et dont l'esprit étoit à craindre. +L'abbé Foucquet fit entendre au cardinal +qu'il étoit dangereux de le laisser à Paris; de sorte +que le cardinal, qui ne voyoit alors que par les +yeux de l'abbé, fit donner une lettre de cachet à +Vineuil pour aller à Tours jusqu'à nouvel ordre. +Celui-ci, ne pouvant pas dire adieu à madame de +Châtillon, lui écrivit cette lettre, du dernier octobre +1655<a name="FNanchor_120_122" id="FNanchor_120_122"></a><a href="#Footnote_120_122" class="fnanchor">[120]</a>.</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Quelque désir que vous m'ayez témoigné que +je vous rendisse visite, j'ai cru, par le peu +de plaisir que vous avez eu de la dernière, +que je ferois beaucoup mieux de m'en abstenir, +puisque aussi bien votre froideur m'ôte toute la +joie que je recevois autrefois en vous voyant: car, en +vérité, je suis persuadé que je ne dois prétendre aucune +part en vos bonnes grâces ni en votre confiance. L'engagement +où vous êtes est tel qu'il ne souffre pas que +vous regardiez rien hors de là, et que vous êtes nécessitée +de manquer à ce que vous devez par des obligations +essentielles; je crois même que vous me sçauriez +meilleur gré de vous oublier tout à fait que de m'en +souvenir en ce rencontre, et que vous approuverez de +bon cœur mon détachement de votre personne et de +vos intérêts. Avec tout cela, Madame, je ne veux pas +que vous me perdiez, parceque je suis bien assuré +que vous serez bien aise de retrouver un jour ce +que vous méprisez à cette heure: je me conserverai +tout autant que peut souffrir la connoissance de l'état +présent où vous êtes et l'amitié que je vous ai promise, +laquelle ne peut dissimuler que tout le genre humain +donne de furieuses atteintes à votre conduite, et que +vous êtes devenue le sujet continuel de toutes les conversations +du temps. On dépeint votre embarquement +le plus bas et le plus abject où se soit jamais mise une +personne de votre qualité, et on dit que votre ami +exerce sur vous un empire tyrannique, et sur tout ce que +vous approchez; qu'il chasse tout ce qui lui plait, et +qu'il menace même ceux qu'il a appris d'être ses rivaux, +comme il a fait la Feuillade; et je passe sous +silence des particularités de ses visites secrètes qui +sont assez connues. Pensez, Madame, au préjudice +que reçoit votre réputation de votre commerce, et faites +réflexion sur ce que vous êtes et sur ce qu'est celui +qui vous ôte l'honneur; car le crédit et la considération +qu'il vous attire vous sont fort peu honorables, et +ce sont des faux jours qui rejaillissent sur vous plutôt +pour vous offenser que pour vous éclairer. Ah! Madame, +si les pauvres défunts avoient tant soit peu de sentiment, +ils gratteroient leurs tombeaux pour en sortir, et viendroient +vous faire des reproches d'une si honteuse dépendance; +mais je ne crois pas que vous soyez touchée +de souvenir pour eux. Craignez les vivans, qui tôt +ou tard seront illuminés sur votre conduite, et qui en +feront sans doute le discernement nécessaire. Je ne +vous représente pas toutes ces choses par un motif de +jalousie, car je vous assure que je ne suis point frappé +d'une passion si affligeante et si inutile que celle-là. +Si je vous aimois avec emportement, je me déchaînerois +en invectives qui vous feroient des torts irréparables, +et je me vengerois de ceux que vous me faites +avec tant d'ingratitude. Si je ne vous aimois point du +tout, je raillerois comme les autres; mais je me conserve +à votre égard dans une médiocrité qui me cause +une douleur muette de l'aveuglement de votre conduite, +lequel, enfin, vous mènera dans les derniers précipices, +si vous ne pensez à vous, et que vous ne vous reteniez +par votre prudence, sans attendre les événemens. +Je prends demain la route de Touraine, et je vous +dis adieu, Madame. Si vous recevez bien les avis +que je vous donne, je continuerai à vous aimer; +si c'est mal, j'essaierai de me défaire d'un principe +qui en est la cause. Cependant, je ne demande point +de bons offices pour mes affaires, mais seulement que +vous empêchiez que l'on m'en rende de mauvais, dont +je vous serais obligé.</i></p> + + +<p>L'exil de Vineuil ne mit guère l'abbé Foucquet +en repos plus qu'il n'étoit auparavant: madame +de Châtillon le faisoit enrager à tout moment; +mais ce qui l'inquiétoit le plus étoit le commerce +du maréchal d'Hocquincourt avec elle. +Cela l'avoit rendue si fière qu'elle traitoit souvent +l'abbé Foucquet comme si elle ne l'eût pas connu. +Celui-ci voyoit bien d'où venoit sa fierté.</p> + +<p>Dans ces entrefaites, le maréchal d'Hocquincourt, +se trouvant pressé par madame de Châtillon +de lui tenir les paroles qu'il lui avoit données, +et ne le voulant pas faire, fit avertir le cardinal +de tout ce qu'il avoit promis à madame de Châtillon, +par un gentilhomme à lui, qui paroissoit le +trahir, et en même temps fit donner le même +avis à l'abbé Foucquet par madame de Calvoisin<a name="FNanchor_121_123" id="FNanchor_121_123"></a><a href="#Footnote_121_123" class="fnanchor">[121]</a>, +femme du gouverneur de Roye. Cette ruse +eut tout l'effet que le maréchal en avoit attendu; +le cardinal en prit l'alarme, et, pour rompre une +si dangereuse intrigue, fit négocier avec le maréchal +d'Hocquincourt. L'abbé Foucquet, de son +côté, que la Calvoisin avoit averti, pria le cardinal +de trouver bon qu'il fît arrêter madame de +Chastillon, et la mît en un lieu où elle n'auroit +du commerce avec personne, jusqu'à ce qu'il jugeât +à propos de la remettre en liberté. Le cardinal +y ayant consenti, l'abbé Foucquet fit prendre +madame de Châtillon à Marlou et conduire +avec une demoiselle à Paris, où il la fit entrer la +nuit, et loger chez un nommé de Vaux<a name="FNanchor_122_124" id="FNanchor_122_124"></a><a href="#Footnote_122_124" class="fnanchor">[122]</a>, dans la +rue de Poitou. Le lendemain qu'elle fut arrivée, +l'abbé Foucquet tira un écrit d'elle, par ordre du +cardinal, au maréchal d'Hocquincourt, par lequel +elle le prioit de faire son accommodement avec +le roi, et de ne plus songer à monsieur le Prince +ni à elle, parceque cela la mettoit en danger de +sa vie; et comme, quelques jours avant qu'elle +fût prise, elle étoit demeurée d'accord avec le +maréchal, que, s'ils venoient à être arrêtés, et +qu'on exigeât d'eux des lettres contre les mesures +qu'ils avoient prises ensemble, ils n'y ajouteroient +point de foi si elles n'étoient écrites d'un +double C, elle ne le mit point dans cette lettre, +mais bien dans une autre qu'elle écrivit au même +temps au maréchal, par laquelle elle lui mandoit +de demeurer ferme dans sa première résolution +qu'il avoit prise de servir monsieur le Prince et +de lui donner ses places. Le maréchal, qui n'en +avoit point eu d'intention, et qui ne l'avoit promis +à madame de Châtillon que pour en avoir +des faveurs et pour arracher du cardinal des grâces +qu'il n'en pouvoit avoir sans se faire craindre, +supprima la lettre d'intelligence et envoya à monsieur +le Prince celle que l'abbé Foucquet avoit fait +écrire à madame de Châtillon, par laquelle connoissant +qu'elle étoit en danger de sa vie, il lui +manda de faire son traité avec la cour, pourvu +qu'il tirât madame de Châtillon de prison. Le +cardinal, qui croyoit le maréchal tellement amoureux +de madame de Châtillon qu'il donneroit +tout ce qu'on lui demanderoit pour la mettre en +liberté, la lui voulut compter pour cent mille livres, +sur les cent mille écus dont il étoit demeuré +d'accord avec lui; mais le maréchal n'en voulut +rien faire, et néanmoins, pour ne pas passer auprès +d'elle pour un fourbe et garder toujours +avec elle des mesures, il ne voulut pas mettre +ses places entre les mains du cardinal qu'il ne +sût que la duchesse fût en liberté: de sorte que +pour le satisfaire là-dessus on le trompa, et on +envoya la duchesse chez les Pères de l'Oratoire, se +faire voir à un gentilhomme qu'il avoit envoyé +exprès pour cela, avec qui elle étoit libre, après +quoi elle retourna dans sa prison, où elle fut encore +huit jours. Pendant les trois semaines qu'elle +fut prisonnière dans la rue de Poitou, l'abbé n'étoit +pas si libre qu'elle; il enrageoit tous les jours +de plus en plus: car, comme avec la liberté d'aller +et de venir il lui ôtoit encore celle de le +tromper, en l'empêchant de voir personne, il la +trouvoit mille fois plus aimable qu'auparavant. +D'ailleurs, la duchesse, qui vouloit se remettre +dans son estime pour se mettre en liberté, vivoit +d'une manière avec lui capable d'attendrir +un barbare, avec mille complaisances et mille +douceurs qu'elle avoit pour lui; elle lui témoignoit +une confiance si entière, qu'il ne pouvoit +s'empêcher de croire qu'elle ne voulût jamais dépendre +que de lui.</p> + +<p>Les choses étant en cet état, l'abbé surprit +une lettre fort tendre que la duchesse écrivoit au +prince de Condé. Cela lui donna une si grande +douleur, qu'en lui faisant des reproches il se +voulut empoisonner avec du vif argent de derrière +une glace de miroir; mais, commençant à se +trouver mal, il perdit l'envie de mourir pour une +infidèle, et prit du thériaque qu'il portoit d'ordinaire +sur lui pour le garantir des ennemis que +l'emploi qu'il s'étoit donné auprès du cardinal lui +donnoit tous les jours. Hormis d'aller de son +mouvement où il lui plaisoit, la duchesse passoit +fort agréablement le temps dans la prison: l'abbé +lui faisoit la plus grande chère du monde; il lui +donnoit tous les jours des présens très considérables +en bijoux et en pierreries; il en sortoit à deux +heures après minuit, et il y rentroit à huit heures +du matin: ainsi il étoit dix-huit heures, de vingt-quatre, +avec elle.</p> + +<p>Il n'est pas possible que le cardinal ne sçût où +étoit la duchesse, et cela est plaisant, que ce grand +homme, qui faisoit le destin de l'Europe, fût de +moitié d'un secret amoureux avec l'abbé Foucquet, +où il n'avoit pas d'intérêt. Je crois que la +raison qu'il avoit d'approuver ce commerce étoit +que, connoissant la duchesse intrigante, il aimoit +mieux qu'elle fût entre les mains de l'abbé, +dont il étoit assuré, que d'un autre; et, d'ailleurs, +que, l'abbé la tenant en chambre et la déshonorant +absolument par là, il étoit bien aise que le +prince de Condé, son cousin et son amant, en +reçût une mortification extraordinaire. Mais enfin +l'accommodement du maréchal d'Hocquincourt +étant fait à condition que la duchesse sortiroit de +prison, il fallut la mettre en liberté; on l'envoya +à Marlou, où il lui arriva, quelque temps après, +la plus fâcheuse affaire du monde.</p> + +<p>L'abbé Foucquet étoit convenu avec elle que +tous les samedis ils se renverroient réciproquement +les lettres qu'ils se seroient écrites pendant +la semaine, et que ce seroit lui qui les enverroit +quérir par un homme qui se diroit à mademoiselle +de Vertus<a name="FNanchor_123_125" id="FNanchor_123_125"></a><a href="#Footnote_123_125" class="fnanchor">[123]</a>. Un jour que cet homme +étoit à Marlou, il y arriva un laquais du maréchal +d'Hocquincourt avec une lettre pour la duchesse, +laquelle ayant fait ses réponses et les +ayant données à une femme de chambre pour les +rendre aux porteurs, celle-ci se méprit et donna +à l'homme de l'abbé les réponses que sa maîtresse +faisoit au maréchal, et au laquais du maréchal le +paquet destiné à l'abbé. On peut juger dans +quelles alarmes fut la duchesse sitôt qu'elle sçut +l'équivoque, et particulièrement quand on sçaura +que dans la lettre qu'elle écrivoit à l'abbé, outre +mille douceurs, il y avoit encore un grand chapitre +contre madame de Brégy<a name="FNanchor_124_126" id="FNanchor_124_126"></a><a href="#Footnote_124_126" class="fnanchor">[124]</a>, qu'elle haïssoit, +parcequ'elle avoit naturellement les traits du corps +et de l'esprit que la duchesse n'avoit que par artifice. +Il est certain que celle-ci l'avoit toujours +enviée, et ne lui avoit jamais pu pardonner son +mérite. Dans un autre endroit, elle tailloit en +pièces le milord de Montaigu<a name="FNanchor_125_127" id="FNanchor_125_127"></a><a href="#Footnote_125_127" class="fnanchor">[125]</a>, et faisoit presque +partout des plaisanteries du maréchal les plus piquantes +du monde. Quand elle songeoit encore +aux lettres de l'abbé qu'elle lui renvoyoit, dans +lesquelles il y avoit des tendresses et des emportemens +d'amour qui pouvoient être bons à une +maîtresse, mais qui paroissoient d'ordinaire fort +ridicules aux indifférens, et que cela étoit entre +les mains d'un rival glorieux et moqué, elle étoit +au désespoir. L'abbé, d'un autre côté, ne passoit +pas mieux son temps. Pour le maréchal, sitôt +qu'il eut vu toutes les lettres de l'abbé et celles +que lui écrivoit la duchesse, il jugea qu'il pouvoit +être obligé un jour de les lui rendre par sa fragilité +auprès d'elle, ou par la prière de ses amis: +de sorte que, pour se mettre en état de se venger +d'elle quand il lui plairoit, il les fit toutes copier, +et puis alla montrer les originaux au duc de La +Rochefoucauld et à madame de Pisieux, qu'il sçavoit +être ennemie de la duchesse. Après que +l'abbé eut été une nuit à Marlou, il revint à Paris +chez le maréchal, auquel il demanda ses lettres. +Le maréchal ne se contenta pas de les lui +refuser, mais il y ajouta toute la raillerie à sa +manière dont il se put aviser. Pendant que le +maréchal se réjouissoit, il tenoit ouverte la lettre +de la duchesse à l'abbé. Celui-ci, qui aimoit presque +autant se faire tuer que laisser sa maîtresse à la +discrétion de son rival, comme elle étoit par cette +lettre, se jeta dessus; il en déchira la moitié, +qu'il alla faire voir à la duchesse, lui disant que +le maréchal avoit brûlé l'autre. Cependant le maréchal, +en colère de l'entreprise de l'abbé, lui dit +qu'il sortît promptement de chez lui, et que, si +quelque considération ne le retenoit, il le feroit +jeter par les fenêtres.</p> + +<p>Quelque temps après, la duchesse, étant revenue +à Paris, crut que, pour désabuser le public +de mille particularités que le maréchal avoit dites +d'elle, il falloit qu'elle fît voir à des gens de mérite +et de vertu de quelle manière elle le traiteroit. +Elle choisit pour cela la maison du marquis +de Sourches, grand prévôt de France, auprès de +qui et de sa femme elle vouloit particulièrement +se justifier. Le rendez-vous étant pris avec le maréchal, +celui-ci s'aperçut de son dessein. «Dieu +te garde, ma pauvre enfant! lui dit-il en l'abordant. +Comme se portent mes petites fesses? Sont-elles +toujours bien maigres?» On ne sçauroit comprendre +l'état où fut la duchesse de ce discours; +ce lui fut un coup de massue sur la tête. Il ne +laissa pas de lui venir en pensée de traiter le maréchal +de fol et d'insolent; mais elle crut qu'ayant +débuté comme il avoit fait, il entreroit dans un +détail le plus honteux du monde pour elle si elle +le fâchoit tant soit peu. Le grand prévôt et sa +femme se regardoient l'un l'autre, et, se tournant +à la duchesse, lui trouvoient les yeux baissés. Véritablement +elle ne changeoit pas de couleur; +mais eux, qui la connoissent, ne la croient pas +embarrassée. Enfin le grand prévôt, prenant la +parole: «Vous avez tort, dit-il, monsieur le +maréchal: les braves hommes ne doivent jamais +rompre en visière aux dames; on leur doit sçavoir +gré du présent qu'elles font de leur cœur; il +ne les faut pas offenser quand elles le refusent.—J'en +conviens, dit le maréchal; mais, leur +cœur une fois donné, si elles changent après cela, +il faut qu'elles aient de grands ménagemens pour +ceux qu'elles ont aimés; et quand elles font des +railleries d'eux, elles s'exposent à de grands déplaisirs. +Vous m'entendez bien, Madame, ajouta-t-il, +se tournant vers la duchesse. Je suis assuré +que vous croyez bien que j'ai raison; mais vous +me surprenez par votre embarras: vous devriez +être faite à la fatigue depuis le temps que vous +faites de méchants tours aux gens qui s'en vengent; +je vous avoue que je n'eusse pas cru que +vous eussiez encore tant de honte que vous +avez.» Et en achevant ce discours, il sortit et +laissa la duchesse plus morte que vive. Le grand +prévôt et sa femme essayèrent de la remettre, en +disant que ce qu'avoit dit le maréchal n'avoit fait +aucune impression sur leur esprit; cependant, +depuis ce jour-là, ils n'eurent pas grand commerce +avec elle.</p> + +<p>Quinze jours après, l'abbé fut obligé d'aller à +la cour, qui étoit à Compiègne. La duchesse, qui +prévoyoit le retour en France du prince de Condé +par la paix générale, dont on parloit fort, et qui +ne vouloit pas qu'il la trouvât dans un attachement +si honteux pour elle, et qui d'ailleurs lui étoit +fort à charge, résolut de le rompre de manière +qu'il n'en restât aucun vestige. Dans ce dessein, +elle s'en alla au logis de l'abbé, où, ayant trouvé +celui de ses gens en qui il avoit plus de confiance, +elle lui demanda les clefs du cabinet de son maître, +lui disant qu'elle vouloit lui écrire. Ce garçon, +sans pénétrer plus avant et ne regardant +que la passion de l'abbé pour la duchesse, lui +donna tout aussitôt ce qu'elle demandoit. Comme +elle se vit seule, elle rompit la serrure de la cassette +où elle sçavoit que l'abbé gardoit ses lettres, +et, non seulement les prit toutes, mais encore +d'autres du prince de Condé qu'elle lui avoit sacrifiées, +et les alla brûler chez madame de Sourches. +L'abbé, ayant trouvé à son retour ce fracas +chez lui, s'en alla chez la duchesse et commença +par la menacer de lui couper le nez; ensuite il +cassa un chandelier de cristal et un grand miroir +qu'il lui avoit donné, et sortit après lui avoir dit +mille injures. Pendant tout ce vacarme, une +femme de chambre de la duchesse, qui crut que +l'abbé reprendroit tout ce qu'il lui avoit donné, +se saisit de la cassette de pierreries de sa maîtresse +et l'alla porter chez madame de Sourches, +où le soir même la duchesse l'envoya reprendre +pour la donner en garde à une dévote parente de +sa mère. L'abbé, qui en fut averti le lendemain, +alla chez cette dévote enlever de force la cassette. +La duchesse, ayant appris la perte qu'elle faisoit, +fut au désespoir; mais elle ne perdit pas le jugement. +Elle employa auprès de l'abbé des gens +qui avoient tant de crédit auprès de lui qu'il rendit +la cassette, et dans cette restitution ils se +raccommodèrent aussi bien qu'ils avoient jamais +été; et cette réconciliation fut si prompte que, +madame de Boutteville étant venue le lendemain +consoler la duchesse sa fille de l'accident qui lui +étoit arrivé, l'abbé étoit déjà avec elle, qui se +cacha dans un cabinet pendant cette visite, d'où +il entendit toute la comédie.</p> + +<p>Quelque temps après, la duchesse ne voulut +pas se donner toujours la peine de cacher qu'elle +revoyoit l'abbé, et crut que, leur querelle ayant +fait du bruit, il falloit que leur accommodement +fût public: elle se fit donc presser par tous ses +amis, à la sollicitation de l'abbé, de lui vouloir +pardonner; et enfin, ayant fait une affaire de conscience, +la mère supérieure du couvent de la Miséricorde<a name="FNanchor_126_128" id="FNanchor_126_128"></a><a href="#Footnote_126_128" class="fnanchor">[126]</a>, +femme sujette aux visions béatifiques, +les fit parler et embrasser ensemble. Cette entremise +décrédita un peu la révérende mère auprès +de la reine et du cardinal. Ils ne crurent pas +qu'elle eût du commerce si particulier avec Dieu, +puisqu'elle se laissoit tromper si facilement par +les hommes.</p> + +<p>Cependant cette réconciliation ne dura que +six mois. Le retour en France du prince de Condé, +qui s'avançoit tous les jours, fit appréhender +la duchesse qu'il la trouvât encore sous la +domination de l'abbé, et mesdames de Saint-Chaumont +et de Feuquières<a name="FNanchor_127_129" id="FNanchor_127_129"></a><a href="#Footnote_127_129" class="fnanchor">[127]</a>, ses cousines et ses +bonnes amies, lui firent tant de honte qu'elle +rompit avec lui sous prétexte de dévotion. Il fut +fort difficile à l'abbé de consentir au dessein de +la duchesse. Dans un autre temps il ne l'auroit +pas fait; mais, voyant son crédit auprès du cardinal +fort diminué, et craignant que le prince de +Condé, qui le haïssoit d'ailleurs, et Boutteville, +qui voudroit venger la honte qu'il avoit faite à +sa maison, ne le fissent tuer s'il donnoit à la +duchesse le moindre sujet nouveau de plainte, il +cessa de la voir et ne cessa pas de l'aimer<a name="FNanchor_128_130" id="FNanchor_128_130"></a><a href="#Footnote_128_130" class="fnanchor">[128]</a>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_TROISIEME" id="LIVRE_TROISIEME"></a>LIVRE TROISIÈME.</h2> + +<h2>SUITE DE L'HISTOIRE DE MADAME D'OLONNE.</h2> + + +<p>Dans ce temps-là, madame d'Olonne étoit +allée, comme j'ai dit, prier la comtesse +de Fiesque de remercier de sa part l'abbé +Foucquet de quelque prétendue obligation +qui proprement n'étoit rien; mais elle vouloit +faire faire des réflexions à l'abbé Foucquet +sur ce compliment, et lui faire comprendre que, +quand on remercioit les gens de si peu de chose, +on leur vouloit avoir de plus grandes obligations. +Le même jour que madame d'Olonne vit la comtesse, +elle trouva l'abbé chez madame de Bonnelle, +et là elle lui fit elle-même son compliment. +L'abbé, qui étoit bien aise de se faire une affaire +avec madame d'Olonne pour essayer de se guérir +de la passion qui lui restoit encore pour la +duchesse de Châtillon, répondit à ses civilités le +plus obligeamment qu'il put, et le lendemain, la +comtesse l'ayant envoyé quérir et lui disant ce +que madame d'Olonne l'avoit prié de lui dire: +«J'en sçais plus que vous, Madame, lui dit-il, et +je reçus hier au soir d'elle-même des marques de +sa reconnoissance; mais je voudrois bien sçavoir +de vous une chose, ajouta-t-il: si le comte de +Guiche n'est point amoureux de madame d'Olonne; +car, cela étant, je veux éviter l'occasion +de le devenir. Il a eu tant d'égards pour moi en +tout rencontre que je serois ridicule d'en user +mal avec lui.—Non, lui dit la comtesse; au +moins madame d'Olonne et lui m'ont dit, chacun +en particulier, qu'ils ne songeoient point l'un à +l'autre.—Cela étant, répliqua l'abbé, je vous +supplie, Madame, de mander à madame d'Olonne +que vous m'avez vu, et que, sur ce que +vous m'avez dit de sa part, je vous ai paru si +transporté de joie de voir comme elle recevoit ce +que je faisois pour elle, que vous ne doutez pas +que je ne devienne furieusement amoureux; et +là-dessus, Madame, demandez-lui, je vous prie, +ce qu'elle feroit si cela étoit.» La comtesse lui +ayant promis, l'abbé sortit, et le lendemain madame +d'Olonne, ayant reçu le billet de la comtesse, +y fit cette réponse:</p> + + +<p class="center">BILLET.</p> + +<p><i>Vous me mandez ce que je ferois si l'abbé +Foucquet étoit fort amoureux de moi. Je +n'ai garde de vous le dire, mais il me +plaît toujours autant qu'il me plut avant-hier. +Adieu, la Castillanne!</i></p> + + +<p>Le chevalier de Grammont, étant arrivé chez la +comtesse un moment après qu'elle eut reçu ce billet, +la trouva au lit; et, voyant un papier qui n'étoit +qu'à moitié sur son chevet, il le prit. La comtesse +lui ayant redemandé ce papier, le chevalier lui +en rendit un autre à peu près de la même grandeur. +Les gens qui étoient alors chez la comtesse +l'occupoient si fort qu'elle ne s'aperçut pas de la +tromperie du chevalier, lequel sortit presque aussitôt +qu'il l'eut faite. Comme il vit ce que c'étoit, +il ne faut pas demander s'il eut de la joie d'avoir +en main quelque chose qui pût nuire à madame +d'Olonne et faire enrager le comte de Guiche. Il +se souvenoit d'avoir été sacrifié à Marsillac et +des inquiétudes que son neveu lui avoit données +sur le sujet de la comtesse, et il étoit bien aise +que l'abbé le tourmentât à son tour. Le bruit +qu'il fit de cette lettre eut tout l'effet qu'il pouvoit +souhaiter. Le comte de Guiche eut l'alarme +et consulta Vineuil; ils résolurent: ensemble, qu'il +en parleroit lui-même à l'abbé, et cependant il +écrivit cette lettre à madame d'Olonne:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Vous me désespérez, Madame; mais je vous +aime trop pour m'emporter contre vous. +Peut-être que cette manière vous touchera +plus le cœur que les reproches. Cependant +il faut que mon ressentiment retombe sur quelqu'un, +et je ne vois personne qui se le soit mieux attiré que +la comtesse. C'est elle assurément qui a embarqué +l'abbé Foucquet à songer à vous; elle est au désespoir +que je l'aie quittée. Pour me faire retourner à +elle, ou pour se venger de mon changement, elle me +veut donner un rival qui me chasse ou qui me dégoûte +de vous aimer. Je ne pense pas qu'elle réussisse +à l'un ni à l'autre, Madame. Je ne laisse pas +de lui sçavoir le même gré que si l'un et l'autre étoit +arrivé. Aussi se doit-elle attendre que je n'aurai plus +d'égards pour elle, et qu'il n'y a rien au monde que +je ne fasse pour me venger.</i></p> + + +<p>Madame d'Olonne, qui n'étoit pas si assurée +du comte de Guiche qu'elle n'appréhendât que +la comtesse le pût reprendre, les voulut brouiller +au point qu'il ne pût pas y avoir apparemment +de réconciliation entre eux. Pour cet effet, elle +n'eut pas plutôt reçu cette lettre qu'elle l'envoya +à la comtesse. Celle-ci, enragée contre le +comte de Guiche, manda à Vineuil de la venir +trouver. «Je vous ai envoyé quérir pour vous dire +que votre ami est un fou et un impertinent avec +qui je ne veux plus avoir de commerce. Voyez la +lettre qu'il vient d'écrire à madame d'Olonne! Il +se plaint que je pousse l'abbé Foucquet à s'embarquer +avec sa maîtresse, et ne se souvient pas +qu'il m'a dit qu'il ne songeoit plus à elle.—Je +vous demande pardon pour lui, répondit Vineuil; +excusez un pauvre amant qui, parcequ'on lui +veut ôter sa maîtresse, ne sçait plus ce qu'il fait +ni à qui s'en prendre. Sitôt que je l'aurai fait revenir +à lui, il viendra se jeter à vos pieds.» Après +quelques autres discours, Vineuil sortit, et une +heure après rentra avec le comte de Guiche, +qui dit tant de choses à la comtesse qu'elle lui +promit de ne se souvenir plus de sa brutalité. Le +lendemain le comte, qui avoit résolu de parler à +l'abbé, l'alla trouver, et, l'ayant tiré à part: «Si +nous avions tous deux commencé en même temps, +lui dit-il, d'être amoureux de madame d'Olonne, +il seroit ridicule de trouver étrange que vous me +la disputassiez. Aussi ne le ferois-je pas, et je la +laisserois décider elle-même par ses faveurs de +la bonne fortune de l'un ou de l'autre. Mais que +vous me veniez troubler dans une affaire où je +suis engagé long-temps avant vous, vous voulez +bien que je vous dise que cela n'est pas honnête, +et que je vous prie de me laisser en repos auprès +de ma maîtresse, sans me donner d'autres chagrins +que ceux qui me viennent de ses rigueurs.—Je +suis ami de madame d'Olonne, répondit +l'abbé, et rien autre chose. Ainsi vous n'avez +pas sujet de vous plaindre de moi. Si je croyois +pourtant que le discours que vous me venez de +lire eût été conseillé par des gens qui me voulussent +faire des affaires, je vous déclare que je +deviendrois votre rival dès aujourd'hui. Je sais +bien pourquoi je vous parle ainsi, et vous me +pouvez bien entendre.» L'abbé prétendoit parler +de Vardes<a name="FNanchor_129_131" id="FNanchor_129_131"></a><a href="#Footnote_129_131" class="fnanchor">[129]</a>, son ennemi mortel et ami du comte. +«Non, répondit le comte, et je ne vous entends +point; mais ce que j'ai à vous dire, c'est +que la jalousie m'a conseillé de vous venir prier +de ne m'en donner plus.» L'abbé lui ayant promis, +ils se séparèrent les meilleurs amis du monde. +Quelque temps après, celui-ci trouvant madame +d'Olonne en visite, elle le tira en particulier +pour lui faire des confidences de bagatelles. +L'abbé aussi, ne sçachant que lui dire, lui +conta l'éclaircissement du comte et de lui. «Je suis +bien aise, lui dit-elle, de voir que vous autres +messieurs disposez de moi comme de votre bien. +Me voilà donc maintenant au comte de Guiche, +puisque vous lui avez fait votre déclaration que +vous ne prétendiez rien à moi?—Ah! Madame, +répondit l'abbé, je ne vous donne à personne. +Si j'étois en pouvoir de le faire, comme je m'aime +mieux que qui que ce soit, je vous garderois pour +moi; mais, sur le soupçon qu'a le comte de +Guiche que j'ai de l'amour pour vous, je lui déclare +que je n'y songe pas, et cela, entre vous +et moi, Madame, parceque je me défie de ma +bonne fortune, car...—Non, non, interrompit +madame d'Olonne, n'achevez pas, Monsieur l'abbé, +de me parler contre votre pensée; vous sçavez +bien que vous n'êtes pas si malheureux que +vous dites.» L'abbé, se trouvant si pressé, ne put +s'empêcher de lui répondre qu'elle le sçavoit mieux +que lui; que, pouvant faire la fortune des rois +même, il croyoit la sienne faite si elle l'en assuroit, +et qu'au reste les paroles qu'il avoit données +au comte ne l'empêcheroient pas de l'aimer +quand il verroit quelque apparence d'être aimé. +Cette conversation finit par tant de douceurs +de la part de madame d'Olonne que l'abbé oublia +qu'il aimoit encore madame de Châtillon, de +sorte qu'il se résolut de s'embarquer sans inclination +avec madame d'Olonne. Il crut qu'en intéressant +le corps par les plaisirs, il pourroit détacher +l'esprit, dont les intérêts sont si mêlés. En +effet, madame d'Olonne, à qui le temps étoit fort +cher, ne laissa pas languir l'abbé; mais, comme +leur intelligence ne put pas durer long-temps sans +que le comte s'en aperçût, celui-ci alla chez elle +pour lui en faire des plaintes. Comme il fut à la +porte de sa chambre, il ouït qu'on faisoit quelque +bruit. Cela l'obligea d'écouter ce que c'étoit. +Il entendit madame d'Olonne qui disoit mille +douceurs à quelqu'un. Sa curiosité redoublant, +il regarda par le trou de la serrure et vit sa maîtresse +faisant des caresses à son mari<a name="FNanchor_130_132" id="FNanchor_130_132"></a><a href="#Footnote_130_132" class="fnanchor">[130]</a>, aussi tendres +qu'à un amant. Cela ne lui en donna pas +moins de mépris pour elle. Il s'en retourna brusquement +à son logis, où, ayant pris de l'encre +et du papier, il écrivit ceci à Vineuil:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Vous ne sçavez pas un nouvel amant de madame +d'Olonne que j'ai découvert? Mais +quel nouvel amant, bon Dieu! un amant +bien traité, un rival domestique! Il n'y a +plus moyen de souffrir. C'est d'Olonne que je viens +de surprendre sur les genoux de sa femme, qui recevait +mille caresses de cette infidèle.</i></p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je penserois n'être pas malheureux<br /></span> +<span class="i0">Si la beauté dont je suis amoureux<br /></span> +<span class="i0">Pouvoit enfin se tenir satisfaite<br /></span> +<span class="i0">De mille amans avec un favory;<br /></span> +<span class="i0">Mais j'enrage que la coquette<br /></span> +<span class="i0">Aime encor jusqu'à son mari.<br /></span> +</div></div></div> + +<p><i>Car enfin, mon cher, il n'est pas mari: il a toutes +les douceurs des amants, il reçoit d'autres caresses +que celles que fait faire le devoir, et il les reçoit +de jour, qui n'a jamais été que le temps des amans.</i></p> + + +<p>Le lendemain, le comte de Guiche, étant retourné +chez madame d'Olonne, laissa pour une +autre fois les reproches qu'il avoit à faire sur son +mari, et ne voulut pour ce coup parler que de +l'abbé Foucquet. Madame d'Olonne, qui étoit +remplie de considération quand il falloit perdre +un amant, non pas tant pour la crainte de son +dépit que parcequ'elle en ôtoit le nombre, dit au +comte de Guiche qu'il étoit le maître de sa conduite, +qu'il pouvoit lui prescrire telle manière de +vie qu'il lui plairoit; que, si l'abbé lui donnoit de +l'ombrage, non seulement elle ne le verroit plus, +mais qu'il seroit témoin, s'il vouloit, de quel air +elle lui parleroit. Le comte, qui n'eût jamais osé +lui demander un si grand sacrifice, accepta les +offres qu'elle lui en fit. Le rendez-vous se prit +chez Craf pour le lendemain, où madame d'Olonne, +seule avec le comte et l'abbé, parla ainsi +à ce dernier, après avoir tout concerté la veille. +«Je vous ai prié, Monsieur l'abbé, de vous +trouver ici pour vous dire, en présence de monsieur +le comte de Guiche, que je n'aime et que +je ne puis jamais aimer personne que lui. Nous +avons tous deux été bien aises que vous le sçussiez, +afin que vous n'en prétendiez cause d'ignorance. +Ce n'est pas, je l'avoue, que vous ayez +pris jusqu'ici d'autre parti avec moi que celui +d'ami, mais comme vous n'y entendez pas finesse, +peut-être que vous n'avez pas pris garde que vos +visites étoient un peu trop fréquentes, et vous +sçavez que cela ne plaît pas d'ordinaire à un +homme aussi amoureux que l'est monsieur le +comte, quelque confiance qu'il ait en sa maîtresse. +Pour moi, je ne veux songer toute ma vie qu'à +lui plaire. Je vous ai voulu faire cette déclaration +afin que, sans y penser, vous ne vous fissiez +point de méchantes affaires. Soyez mon ami, j'en +serai ravie; mais le moins que nous pourrons +avoir de commerce ensemble ce sera le meilleur.—Oui, +Madame, je vous le promets, lui dit +l'abbé; j'entre fort dans les sentimens de monsieur +le comte de Guiche, et j'ai passé par tous les +degrés de la jalousie. Ce n'est pas d'aujourd'hui +que nous avons traité ce chapitre, lui et moi; je +sçais bien ce que je lui ai promis, et je l'assure +que je n'y ai pas contrevenu.—Il est vrai, interrompit +le comte, que je ne sçaurois me plaindre +de vous; mais Madame a fort bien dit, que, +comme vous n'aviez aucun dessein, peut-être +vous n'avez cru rien faire contre ce que vous +m'avez promis, et les apparences seulement ont +été contre vous.—Eh bien! lui répliqua l'abbé, +à cela ne tienne que vous soyez heureux; je vous +donne parole de ne voir Madame de dessein +qu'une fois le mois, car pour les rencontres je +n'en puis répondre; mais c'est à vous à prendre +vos sûretés pour cela.» Après mille civilités de +part et d'autre, ils se séparèrent.</p> + +<p>On s'étonnera peut-être que l'abbé souffrît si +impatiemment les rivaux auprès de la duchesse +de Châtillon et fût si traitable avec madame +d'Olonne; mais la raison est qu'avec la première +il y avoit de l'amour, et avec l'autre rien que de +la débauche, et que le corps peut souffrir des +associés, mais jamais le cœur.</p> + +<p>Quelque temps après, d'Olonne, averti de la +mauvaise conduite de sa femme, résolut de l'envoyer +à la campagne, tant pour l'empêcher de +faire de nouvelles sottises que pour faire cesser +les bruits que sa présence renouveloit tous les +jours. En effet, sitôt qu'elle fut partie, on ne se +souvint plus d'elle, et mille autres copies de madame +d'Olonne, dont Paris est tout plein, firent +en peu de temps oublier ce grand original.</p> + +<p>Il arriva même une affaire qui, sans être de la +nature de celles de madame d'Olonne, ne laissa +pas de les étouffer pour un temps<a name="FNanchor_131_133" id="FNanchor_131_133"></a><a href="#Footnote_131_133" class="fnanchor">[131]</a>.</p> + +<p>Le comte de Vivonne, premier gentilhomme +de la chambre du roi, et pour qui naturellement +Sa Majesté avoit de l'inclination, s'étant retiré à +une maison qu'il avoit près de Paris pour passer +les fêtes de Pâques avec deux de ses amis, +l'abbé Le Camus<a name="FNanchor_132_134" id="FNanchor_132_134"></a><a href="#Footnote_132_134" class="fnanchor">[132]</a> et Manchiny, celui-ci neveu du +cardinal, et l'autre un des aumôniers du roi, et y +ayant passé trois ou quatre jours, sinon dans une +grande dévotion, au moins dans des plaisirs fort +innocens, le comte de Guiche et Manicamp, qui +s'ennuyoient à Paris, l'allèrent trouver. Sitôt que +l'abbé Le Camus les vit, les connoissant fort emportés, +il persuada Manchiny de retourner à Paris, +et que dès le lendemain l'on diroit dans +le monde qu'il s'étoit passé entre eux d'étranges +choses; et comme Manchiny<a name="FNanchor_133_135" id="FNanchor_133_135"></a><a href="#Footnote_133_135" class="fnanchor">[133]</a>, dès le soir même, +témoigna ce dessein, Manicamp et le comte de +Guiche proposèrent à Vivonne de prier Bussy de +venir passer deux ou trois jours avec eux, lui disant +que celui-là pourroit bien remplacer les deux +autres. Vivonne, en étant demeuré d'accord, écrivit +à Bussy au nom de tous, qu'il étoit prié de +quitter pour quelque temps le tracas du monde +pour venir avec eux vaquer avec moins de distraction +aux pensées de l'éternité. Avant que de +passer outre, il est à propos de faire voir ce que +c'étoit que Vivonne et Bussy.</p> + + +<p class="center"><i>Le portrait de M. le comte de Vivonne.</i></p> + +<p>Le premier avoit de gros yeux bleus à fleur de +tête, dont les prunelles, qui étoient souvent à +demi cachées sous les paupières, lui faisoient des +regards languissants contre son intention; il avoit +le nez bien fait, la bouche petite et relevée, le +teint beau, les cheveux blonds dorés et en quantité; +véritablement il avoit un peu trop d'embonpoint. +Il avoit l'esprit vif et imaginoit bien, mais +il songeoit trop à être plaisant; il aimoit à dire +des équivoques et des mots de double sens, et, +pour se faire plus admirer, il les faisoit souvent au +logis, et les débitoit comme des impromptus +dans les compagnies où il alloit<a name="FNanchor_134_136" id="FNanchor_134_136"></a><a href="#Footnote_134_136" class="fnanchor">[134]</a>. Il s'attachoit +fort vite d'amitié aux gens sans aucun discernement; +mais, qu'il leur trouvât du mérite ou non, +il s'en lassoit encore plus vite. Ce qui faisoit un +peu plus durer son inclination, c'étoit la flatterie; +mais qui ne l'eût point admiré eût eu beau être +admirable, il n'en eût pas fait grand estime. +Comme il croyoit qu'une marque de bon esprit +étoit la délicatesse pour tous les ouvrages, il ne +trouvoit rien à son gré de tout ce qu'il voyoit, et +d'ordinaire il en jugeoit sans connoissance et +sans fondement. Enfin il étoit tellement aveugle +de son propre mérite qu'il n'en voyoit point en +autrui; et, pour parler en Turlupin comme lui, +il avoit beaucoup de suffisance et beaucoup +d'insuffisance à la fois. Il étoit hardi à la guerre +et timide en amour; cependant, qui l'eût voulu +croire, il avoit mis à mal toutes les femmes qu'il +avoit entreprises; et la vérité est qu'il avoit +échoué auprès de certaines dames qui jusque +là n'avoient refusé personne.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de M. de Bussy Rabutin.</i></p> + +<p>Roger de Rabutin, comte de Bussy, mestre +de camp de la cavalerie légère, avoit les yeux +grands et doux, la bouche bien faite, le nez +grand, tirant sur l'aquilin, le front avancé, +le visage ouvert et la physionomie heureuse, +les cheveux blonds déliés et clairs. Il avoit dans +l'esprit de la délicatesse et de la force, de la +gaîté et de l'enjoûment; il parloit bien, il écrivoit +juste et agréablement. Il étoit né doux; +mais les envieux que lui avoit faits son mérite +l'avoient aigri, en sorte qu'il se réjouissoit volontiers +avec des gens qu'il n'aimoit pas. Il étoit +bon ami et régulier; il étoit brave sans ostentation; +il aimoit les plaisirs plus que la fortune, +mais il aimoit la gloire plus que les plaisirs; il +étoit galant avec toutes les dames et fort civil, +et la familiarité qu'il avoit avec ses meilleurs +amis ne lui faisoit jamais manquer au respect +qu'il leur devoit. Cette manière d'agir faisoit juger +qu'il avoit de l'amour pour elles, et il est certain +qu'il en entroit toujours un peu dans toutes +les grandes amitiés qu'il avoit. Il avoit bien servi +à la guerre, et fort long-temps; mais comme, de +son siècle, ce n'étoit pas assez pour parvenir à de +grands honneurs que d'avoir de la naissance, de +l'esprit, des services et du courage, avec toutes +ces qualités il étoit demeuré à moitié chemin de +sa fortune. Il n'avoit pas eu la bassesse de flatter +les gens en qui le Mazarin, souverain dispensateur +des grâces, avoit créance, ou il n'avoit pas +été en état de les lui arracher en lui faisant peur, +comme avoient fait la plupart des maréchaux de +son temps.</p> + +<p>Bussy donc, ayant reçu ce billet de Vivonne, +monta à cheval aussitôt et l'alla trouver. Il rencontra +ses amis fort disposés à se réjouir, et lui, +qui d'ordinaire ne troubloit point les fêtes, fit que +la joie fut tout à fait complète; et, les abordant: +«Je suis bien aise, mes amis, dit-il, de vous trouver +détachés du monde comme vous êtes. Il faut +des grâces particulières de Dieu pour faire son +salut. Dans les embarras des cours, l'ambition, +l'envie, la médisance, l'amour et mille autres +passions y portent ordinairement les gens les +mieux nés à des crimes dont ils sont incapables +dans des retraites comme celle-ci. Sauvons-nous +donc ensemble, mes amis; et, comme pour être +agréables à Dieu il n'est pas nécessaire de pleurer +ni de mourir de faim, rions, mes chers, et +faisons bonne chère.» Ce sentiment-là étant généralement +approuvé, on se prépara pour la +chasse l'après-dînée, et l'on mit ordre d'avoir des +concerts d'instrumens pour le lendemain. Après +avoir couru quatre ou cinq heures, le lendemain, +ces messieurs vinrent affamés faire le plus grand +repas du monde. Le souper étant fini, qui avoit +duré trois heures, pendant lesquelles la compagnie +avoit été dans cette gaîté qui accompagne +toujours la bonne conscience, on fit amener des +chevaux pour se promener dans le parc. Ce fut +là que ces quatre amis, se trouvant en liberté, +pour s'encourager à mépriser davantage le monde, +proposèrent de médire de tout le genre humain; +mais, un moment après, la réflexion fit +dire à Bussy qu'il falloit excepter leurs bons amis +de cette proposition générale. Cet avis ayant été +approuvé, chacun demanda au reste de l'assemblée +quartier pour ce qu'il aimoit. Cela étant fait +et le signal donné pour le mépris des choses d'ici-bas, +ces bonnes âmes commencèrent le cantique +qui ensuit:</p> + + +<p class="center">CANTIQUE<a name="FNanchor_135_137" id="FNanchor_135_137"></a><a href="#Footnote_135_137" class="fnanchor">[135]</a>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Que Déodatus<a name="FNanchor_136_138" id="FNanchor_136_138"></a><a href="#Footnote_136_138" class="fnanchor">[136]</a> est heureux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De baiser ce bec amoureux</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui d'une oreille à l'autre va!</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Si le roi venoit à mourir,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Monsieur ne se pourroit tenir</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De dire, en chantant</i> Libera:<br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>La reine veut un autre v..,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mais on n'en a pas à crédit,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et la pauvrette maille n'a.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Le Mazarin est bien lassé</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De f..... un c.. si bas percé,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qui sent si fort le faguena<a name="FNanchor_137_139" id="FNanchor_137_139"></a><a href="#Footnote_137_139" class="fnanchor">[137]</a>.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>La d'Orléans<a name="FNanchor_138_140" id="FNanchor_138_140"></a><a href="#Footnote_138_140" class="fnanchor">[138]</a> et la Vandis<a name="FNanchor_139_141" id="FNanchor_139_141"></a><a href="#Footnote_139_141" class="fnanchor">[139]</a></i><br /></span> +<span class="i0"><i>Se servent de godemichis;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De v.. pour elles il n'y a.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>La Mothe<a name="FNanchor_140_142" id="FNanchor_140_142"></a><a href="#Footnote_140_142" class="fnanchor">[140]</a> disoit l'autre jour</i><br /></span> +<span class="i0"><i>À Richelieu: Faisons l'amour,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Embrassons-nous</i>, et cetera.<br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Chimerault<a name="FNanchor_141_143" id="FNanchor_141_143"></a><a href="#Footnote_141_143" class="fnanchor">[141]</a> lui disoit: Fripon,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Prenez-moi la m.... du c..,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et laissez l'autre Motte là.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Si vous voulez savoir pourquoi</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On f... la Bonneuil<a name="FNanchor_142_144" id="FNanchor_142_144"></a><a href="#Footnote_142_144" class="fnanchor">[142]</a> malgré soi,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>De c.. de son calibre il n'y a.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>À Clérambault<a name="FNanchor_143_145" id="FNanchor_143_145"></a><a href="#Footnote_143_145" class="fnanchor">[143]</a>, disoit Gourdon<a name="FNanchor_144_146" id="FNanchor_144_146"></a><a href="#Footnote_144_146" class="fnanchor">[144]</a>;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mettez-moi le v.. dans le c..</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pour voir comme cela fera.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Je ne sais comme quoi Fouilloux<a name="FNanchor_145_147" id="FNanchor_145_147"></a><a href="#Footnote_145_147" class="fnanchor">[145]</a></i><br /></span> +<span class="i0"><i>Peut avoir f.... tant de coups</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Sans avoir une fois mis bas.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Quand d'Alluy<a name="FNanchor_146_148" id="FNanchor_146_148"></a><a href="#Footnote_146_148" class="fnanchor">[146]</a> ne la f... pas bien,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Elle lui dit: F.... vilain,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>La v..... a passé par là.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>De Méneville<a name="FNanchor_147_149" id="FNanchor_147_149"></a><a href="#Footnote_147_149" class="fnanchor">[147]</a> et de Brion<a name="FNanchor_148_150" id="FNanchor_148_150"></a><a href="#Footnote_148_150" class="fnanchor">[148]</a>,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>S'il sort jamais un embryon,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Fils de son père il ne sera.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Quand Marsillac au monde vint,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pour défaire les Philistins</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Mâchoire d'âne il apporta.</i><br /></span> +<span class="i4">Alleluia!<br /></span> +</div></div> + +<p>On peut juger qu'ayant débuté par là, tout fut +compris dans le cantique, à la réserve des amis +de ces quatre messieurs; mais, comme le nombre +en étoit petit, le cantique fut grand, et tel que, +pour ne rien oublier, il faudroit pour lui seul faire +un volume. Une partie de la nuit s'étant passée +en ces plaisirs champêtres, on résolut de s'aller +reposer. Chacun donc se quitta fort satisfait de +voir le progrès que l'on commençoit de faire dans +la dévotion. Le lendemain, Vivonne et Bussy, s'étant +levés plus matin que les autres, allèrent dans +la chambre de Manicamp; mais, ne l'ayant pas +trouvé et le croyant dans le parc à la promenade +ils allèrent dans la chambre du comte de +Guiche, avec lequel ils le trouvèrent couché. +«Vous voyez, mes amis, leur dit Manicamp, que +je tâche de profiter des choses que vous dites +hier touchant le mépris du monde. J'ai déjà gagné +sur moi d'en mépriser la moitié, et j'espère +que dans peu de temps, hors mes amis particuliers, +que je ne ferai pas grand cas de l'autre.—Souvent +on arrive à même fin par différentes +voies, lui répondit Bussy. Pour moi je ne condamne +point vos manières: chacun se sauve à sa +guise; mais je n'irai point à la béatitude par le +chemin que vous tenez.—Je m'étonne, dit Manicamp, +que vous parliez comme vous faites, et +que madame de Sévigny ne vous ait pas rebuté +d'aimer les femmes.—Mais, à propos de madame +de Sévigny, dit Vivonne, je vous prie de nous +dire pourquoi vous rompîtes avec elle, car on +en parle différemment. Les uns disent que vous +étiez jaloux du comte du Lude, et les autres que +vous la sacrifiâtes à madame de Monglas, et personne +n'a cru, comme vous l'avez dit tous deux, +que ce fût une raison d'intérêt<a name="FNanchor_149_151" id="FNanchor_149_151"></a><a href="#Footnote_149_151" class="fnanchor">[149]</a>.—Quand je vous +aurai fait voir, répliqua Bussy, qu'il y a six ans +que j'aime madame de Monglas, vous croirez +bien qu'il n'entroit point d'amour dans la rupture +qui se fit l'année passée entre madame de Sévigny +et moi.—Ah! mon cher, interrompit Vivonne, +que nous vous serions obligés si vous vouliez prendre +la peine de nous conter une histoire amoureuse! +Mais auparavant, dites-nous, s'il vous plaît, +ce que c'est que madame de Sévigny, car je n'ai +jamais vu deux personnes s'accorder sur son +sujet.—C'est la définir en peu de mots que ce que +vous dites là, répondit Bussy: on ne s'accorde +point sur son sujet parcequ'elle est inégale, et +qu'une seule personne n'est pas assez long-temps +bien avec elle pour remarquer le changement de +son humeur; mais moi, qui l'ai toujours vue dès +son enfance, je vous en veux faire un fidèle rapport.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_QUATRIEME" id="LIVRE_QUATRIEME"></a>LIVRE QUATRIÈME.</h2> + +<h2>HISTOIRE DE MADAME DE SÉVIGNY.</h2> + + +<p class="center"><i>Portrait de madame de Sévigny<a name="FNanchor_150_152" id="FNanchor_150_152"></a><a href="#Footnote_150_152" class="fnanchor">[150]</a>.</i></p> + +<p>Madame de Sévigny, continua-t-il, a +d'ordinaire le plus beau teint du monde, +les yeux petits et brillants, la bouche +plate, mais de belle couleur; le +front avancé, le nez semblable à soi, ni long ni +petit, carré par le bout; la mâchoire comme le +bout du nez; et tout cela, qui en détail n'est pas +beau, est à tout prendre assez agréable. Elle a +la taille belle, sans avoir bon air; elle a la jambe +bien faite, la gorge, les bras et les mains mal +taillés; elle a les cheveux blonds, déliés et épais. +Elle a bien dansé et a l'oreille encore juste; elle +a la voix agréable, elle sçait un peu chanter. +Voilà, pour le dehors, à peu près comme elle est +faite. Il n'y a point de femme qui ait plus d'esprit +qu'elle, et fort peu qui en aient autant; sa +manière est divertissante. Il y en a qui disent +que pour une femme de qualité, son caractère est +un peu trop badin. Du temps que je la voyois, +je trouvois ce jugement-là ridicule, et je sauvois +son burlesque sous le nom de gaîté; aujourd'hui +qu'en ne la voyant plus son grand feu ne m'éblouit +pas, je demeure d'accord qu'elle veut être +trop plaisante. Si on a de l'esprit, et particulièrement +de cette sorte d'esprit qui est enjoué, on +n'a qu'à la voir: on ne perd rien avec elle; elle +vous entend, elle entre juste en tout ce que vous +dites, elle vous devine, et vous mène d'ordinaire +bien plus loin que vous ne pensez aller. +Quelquefois aussi on lui fait bien voir du pays; la +chaleur de la plaisanterie l'emporte. En cet état, +elle reçoit avec joie tout ce qu'on lui veut dire +de libre, pourvu qu'il soit enveloppé; elle y répond +même avec mesure, et croit qu'il iroit du +sien si elle n'alloit pas au delà de ce qu'on lui a +dit. Avec tant de feu, il n'est pas étrange que le +discernement soit médiocre: ces deux choses +étant d'ordinaire incompatibles, la nature ne peut +faire de miracle en sa faveur; un sot éveillé l'emportera +toujours auprès d'elle sur un honnête +homme sérieux. La gaîté des gens la préoccupe. +Elle ne jugera pas si on entend ce qu'elle dit. La +plus grande marque d'esprit qu'on lui peut donner, +c'est d'avoir de l'admiration pour elle; elle +aime l'encens, elle aime d'être aimée, et pour +cela elle sème afin de recueillir, elle donne de la +louange pour en recevoir. Elle aime généralement +tous les hommes, quelque âge, quelque naissance +et quelque mérite qu'ils aient, et de quelque +profession qu'ils soient; tout lui est bon, depuis +le manteau royal jusqu'à la soutane, depuis +le sceptre jusqu'à l'écritoire. Entre les hommes, +elle aime mieux un amant qu'un ami, et, +parmi les amans, les gais que les tristes. Les mélancoliques +flattent sa vanité, les éveillés son +inclination; elle se divertit avec ceux-ci, et se +flatte de l'opinion qu'elle a bien du mérite d'avoir +pu causer de la langueur à ceux-là.</p> + +<p>Elle est d'un tempérament froid, au moins +si on en croit feu son mari: aussi lui avoit-il l'obligation +de sa vertu. Comme il disoit, toute sa +chaleur est à l'esprit. À la vérité, elle récompense +bien la froideur de son tempérament, si +l'on s'en rapporte à ses actions; je crois que la +foi conjugale n'a point cette violence si l'on regarde +l'intention. C'est une autre chose, pour en +parler franchement. Je crois que son mari s'est +tiré d'affaire devant les hommes, mais je le tiens +cocu devant Dieu. Cette belle, qui veut être à +tous les plaisirs, a trouvé un moyen sûr, à ce qu'il +lui semble, pour se réjouir sans qu'il en coûte +rien à sa réputation. Elle s'est faite amie à quatre +ou cinq prudes, avec lesquelles elle va en tous +les lieux du monde; elle ne regarde pas tant ce +qu'elle fait qu'avec qui elle est. En ce faisant, +elle se persuade que la compagnie honnête rectifie +toutes ses actions; et, pour moi, je pense que +l'heure du berger, qui ne se rencontre d'ordinaire +que tête à tête avec toutes les femmes, se +trouveroit plutôt avec celle-ci au milieu de sa +famille. Quelquefois elle refuse hautement une +partie de promenade publique pour s'établir à +l'égard du monde dans une opinion de grande +régularité, et quelque temps après, croyant marcher +à couvert sur les refus qu'elle aura fait éclater, +elle fera quatre ou cinq parties de promenades +particulières. Elle aime naturellement les +plaisirs; deux choses l'obligèrent quelquefois de +s'en priver: la politique et l'inégalité; et c'est +par l'une ou par l'autre de ces raisons-là que bien +souvent elle va au sermon le lendemain d'une +assemblée. Avec quelques façons qu'elle donne +de temps en temps au public, elle croit préoccuper +tout le monde, et s'imagine qu'en faisant +un peu de bien et un peu de mal, tout ce que +l'on pourroit dire, c'est que, l'un portant l'autre, +elle est honnête femme. Les flatteurs dont +sa petite cour est pleine lui en parlent bien d'autre +manière; ils ne manquent jamais de lui dire qu'on +ne sçauroit mieux accorder qu'elle fait la sagesse +avec le monde et le plaisir avec la vertu. Pour +avoir de l'esprit et de la qualité, elle se laisse un +peu trop éblouir aux grandeurs de la cour. Le +jour que la reine lui aura parlé, et peut-être demandé +seulement avec qui elle sera venue, elle +sera transportée de joie, et long-temps après elle +trouvera moyen d'apprendre à tous ceux desquels +elle se voudra attirer le respect la manière +obligeante avec laquelle la reine lui aura parlé. +Un soir que le roi venoit de la faire danser, et +s'étant remise à sa place, qui étoit auprès de +moi: «Il faut avouer, me dit-elle, que le roi a de +grandes qualités; je crois qu'il obscurcira la gloire +de tous ses prédécesseurs.» Je ne pus m'empêcher +de lui rire au nez, voyant à quel propos elle +lui donnoit ces louanges, et de lui répondre: «On +n'en peut douter, Madame, après ce qu'il vient +de faire pour vous.» Elle étoit alors si satisfaite de +Sa Majesté que je la vis sur le point, pour lui témoigner +sa reconnoissance, de crier: Vive le roi!</p> + +<p>Il y a des gens qui ne mettent que les choses +saintes pour bornes à leur amitié, et qui feroient +tout pour leurs amis, à la réserve d'offenser Dieu. +Ces gens-là s'appellent amis jusqu'aux autels. +L'amitié de madame de Sévigny a d'autres limites: +cette belle n'est amie que jusqu'à la bourse; +il n'y a qu'elle de jolie femme au monde qui se +soit deshonorée par l'ingratitude. Il faut que la +nécessité lui fasse grand'peur, puisque, pour en +éviter l'ombre, elle n'appréhende pas la honte. +Ceux qui la veulent excuser disent qu'elle défère +en cela au conseil des gens qui sçavent que c'est +que la faim et qui se souviennent encore de +leur pauvreté. Qu'elle tienne cela d'autrui ou +qu'elle ne le doive qu'à elle-même, il n'y a rien +de si naturel que ce qui paroît dans son économie.</p> + +<p>La plus grande application qu'ait madame de +Sévigny est à paroître tout ce qu'elle n'est pas. +Depuis le temps qu'elle s'y étudie, elle a déjà +appris à tromper ceux qui ne l'avoient guère connue +ou qui ne s'appliquent pas à la connoître; +mais, comme il y a des gens qui ont pris en elle +plus d'intérêt que d'autres, ils l'ont découverte +et se sont aperçus, malheureusement pour elle, +que tout ce qui reluit n'est pas or.</p> + +<p>Madame de Sévigny est inégale jusqu'aux +prunelles des yeux et jusqu'aux paupières; elle a +les yeux de différentes couleurs, et, les yeux +étant les miroirs de l'âme, ces égaremens sont +comme un avis que donne la nature à ceux qui +l'approchent de ne pas faire un grand fondement +sur son amitié.</p> + +<p>Je ne sçais si c'est parceque ses bras ne sont +pas beaux qu'elle ne les tient pas trop chers, ou +qu'elle ne s'imagine pas faire une faveur, la chose +étant si générale; mais enfin les prend et les +baise qui veut. Je pense que c'est assez pour lui +persuader qu'il n'y a point de mal qu'elle croie +qu'on n'y a point de plaisir. Il n'y a plus que +l'usage qui la pourroit contraindre, mais elle ne +balance pas à le choquer plutôt que les hommes, +sçachant bien qu'ayant fait les modes, quand +il leur plaira la bienséance ne sera plus renfermée +dans des bornes si étroites.</p> + +<p>Voilà, mes chers, le portrait de madame de +Sévigny. Son bien, qui accommodoit fort le +mien parceque c'étoit un parti de ma maison, +obligea mon père à souhaiter que je l'épousasse; +mais, quoique je ne la connusse pas alors si bien +qu'aujourd'hui, je ne répondois point au dessein +de mon père: certaine manière étourdie dont je +la voyais agir me la faisoit appréhender, et je la +trouvois la plus jolie fille du monde pour être +femme d'un autre. Ce sentiment-là m'aida fort +à ne la point épouser; mais, comme elle fut mariée +un peu de temps après moi, j'en devins +amoureux, et la plus forte raison qui m'obligea +d'en faire ma maîtresse fut celle qui m'avoit empêché +de souhaiter d'être son mari.</p> + +<p>Comme j'étois son proche parent, j'avois un +fort grand accès chez elle, et je voyois les chagrins +que son mari lui donnoit tous les jours. Elle +s'en plaignoit à moi bien souvent et me prioit de +lui faire honte de mille attachemens ridicules +qu'il avoit. Je la servis en cela quelque temps fort +heureusement; mais enfin le naturel de son mari +l'emporta sur mes conseils. De propos délibéré +je me mis dans la tête d'être amoureux d'elle, +plus par la commodité de la conjoncture que par +la force de mon inclination. Un jour donc que Sévigny +m'avoit dit qu'il avoit passé la veille la plus +agréable nuit du monde, non seulement pour lui, +mais pour la dame avec qui il l'avoit passée: +«Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce n'est +pas avec votre cousine: c'est avec Ninon<a name="FNanchor_151_153" id="FNanchor_151_153"></a><a href="#Footnote_151_153" class="fnanchor">[151]</a>.—Tant +pis pour vous, lui dis-je; ma cousine vaut mille +fois mieux, et je suis assuré que si elle n'étoit +votre femme elle seroit votre maîtresse.—Cela +pourroit bien être», me répondit-il. Je ne l'eus +pas quitté que j'allai tout conter à madame de +Sévigny. «Il y a bien de quoi se vanter à lui! me +dit-elle en rougissant de dépit.—Ne faites pas +semblant de sçavoir cela, lui répondis-je, car vous +en voyez la conséquence.—Je crois que vous +êtes fou, reprit-elle, de me donner cet avis, ou +que vous croyez que je sois folle.—Vous le seriez +bien plus, Madame, lui répliquai-je, si vous +ne lui rendiez pas la pareille que si vous lui redisiez +ce que je vous ai dit. Vengez-vous, ma belle +cousine; je serai de moitié de la vengeance, car +enfin vos intérêts me sont aussi chers que les +miens propres.—Tout beau, Monsieur le comte! +me dit-elle; je ne suis pas si fâchée que vous le +pensez.» Le lendemain, ayant trouvé Sévigny au +Cours, il se mit avec moi dans mon carrosse. Aussitôt +qu'il y fut: «Je pense, dit-il, que vous avez +dit à votre cousine ce que je vous contai hier de +Ninon, parcequ'elle m'en a touché quelque chose.—Moi! +lui répliquai-je, je ne lui en ai point +parlé, Monsieur; mais, comme elle a de l'esprit, +elle m'a dit tant de choses sur ce chapitre de la +jalousie qu'elle rencontre quelquefois la vérité.» +Sévigny, s'étant rendu à une si bonne raison, me +remit sur le chapitre de la bonne fortune, et, +après m'avoir dit mille avantages qu'il y avoit +d'être amoureux, il conclut par me dire qu'il le +vouloit être toute sa vie, et même qu'il l'étoit alors +de Ninon autant qu'on le pouvoit être; qu'il s'en +alloit passer la nuit à Saint-Cloud avec elle et +avec Vassé<a name="FNanchor_152_154" id="FNanchor_152_154"></a><a href="#Footnote_152_154" class="fnanchor">[152]</a>, qui leur donnoit une fête, et duquel +ils se moquoient ensemble. Je lui redis ce que +je lui avois dit mille fois, que, quoique sa femme +fût sage, il en pourroit faire tant qu'enfin il la désespéreroit, +et que, quelque honnête homme venant +amoureux d'elle dans le temps qu'il lui feroit +de méchans tours, elle pourroit peut-être +chercher des douceurs dans l'amour et dans la +vengeance qu'elle n'auroit pas envisagées dans +l'amour seulement. Et là-dessus, nous étant séparés, +je me retirai chez moi et j'écrivis cette +lettre à sa femme:</p> + + +<p class="center">LETTRE.</p> + +<p><i>Je n'avois pas tort hier, Madame, de me +défier de votre imprudence; vous avez dit +à votre mari ce que je vous dis. Vous +voyez bien que ce n'est pas pour mes intérêts +que je vous fais ce reproche, car tout ce qui +m'en peut arriver est de perdre son amitié; et pour +vous, Madame, il y a bien plus à craindre. J'ai +pourtant été assez heureux pour le désabuser. Au reste, +Madame, il est tellement persuadé qu'on ne peut être +honnête homme sans être toujours amoureux, que je +désespère de vous voir jamais contente si vous n'apprenez +qu'à être aimée de lui. Mais que cela ne vous +alarme pas, Madame; comme j'ai commencé de vous +servir, je ne vous abandonnerai pas en l'état où vous +êtes. Vous sçavez que la jalousie a quelquefois plus +de vertu pour retenir un cœur que les charmes et que +le mérite. Je vous conseille d'en donner à votre mari, +ma belle cousine, et pour cela je m'offre à vous. Si +vous le faites revenir par là, je vous aime assez +pour recommencer mon premier personnage de votre +agent auprès de lui, et me faire sacrifier encore pour +vous rendre heureuse; et, s'il faut qu'il vous échappe, +aimez-moi, ma cousine, et je vous aiderai à vous +venger de lui en vous aimant toute ma vie.</i></p> + + +<p>Le page à qui je donnai cette lettre, l'étant allé +porter à madame de Sévigny, la trouva endormie; +et, comme il attendoit qu'on l'éveillât, Sévigny<a name="FNanchor_153_155" id="FNanchor_153_155"></a><a href="#Footnote_153_155" class="fnanchor">[153]</a> +arriva de la campagne. Celui-ci ayant sçu +de mon page, que je n'avois point instruit là-dessus, +ne prévoyant pas que le mari dût arriver +sitôt, ayant sçu, dis-je, qu'il avoit une lettre +à rendre de ma part à sa femme, la lui demanda +sans rien soupçonner, et, l'ayant lue à +l'heure même, lui dit de s'en retourner, et qu'il +n'y avoit nulle réponse à faire. Vous pouvez juger +comme je le reçus, et je fus sur le point de le +tuer, voyant le danger où il avoit exposé ma +cousine, et je ne dormis pas une heure cette +nuit-là. Sévigny, de son côté, ne la passa pas +meilleure que moi; et le lendemain, après de +grands reproches qu'il fit à sa femme, il lui défendit +de me voir. Elle me le manda, et qu'avec +un peu de patience tout cela s'accommoderoit +un jour.</p> + +<p>Six mois après, Sévigny fut tué en duel par le +chevalier d'Albret<a name="FNanchor_154_156" id="FNanchor_154_156"></a><a href="#Footnote_154_156" class="fnanchor">[154]</a>. Sa femme parut inconsolable +de sa mort. Les sujets de le haïr étant connus de +tout le monde, on crut que sa douleur n'étoit que +grimace. Pour moi, qui avois plus de familiarité +avec elle que les autres, je n'attendis pas si long-temps +qu'eux à lui parler de choses agréables, et +bientôt après je lui parlai d'amour, mais sans façon +et comme si je n'eusse jamais fait autre +chose. Elle me fit une de ces gracieuses réponses +d'oracle que les femmes font d'ordinaire dans +les commencemens, que ma passion, qui étoit +assez tranquille, me fit paroître peu favorable; +peut-être aussi l'étoit-elle, je n'en sçais rien. Que +si madame de Sévigny n'avoit pas intention de +m'aimer, on ne peut pas avoir plus de complaisance +pour elle que j'en eus en ce rencontre. Cependant, +comme j'étois son plus proche parent du +côté le plus honorable, elle me fit mille avances +pour être son mari; et moi, qui lui trouvois une +manière d'esprit qui me réjouissoit, je ne fus pas +fâché de demeurer sur ce pied-là auprès d'elle. Je +la voyois presque tous les jours, je lui écrivois, +je lui parlois d'amour en riant, je me brouillois +avec mes plus proches pour servir de mon crédit +et de mon bien ceux qu'elle me recommandoit; +enfin, si elle eût eu besoin de tout ce que +j'ai au monde, je lui aurois eu grande obligation +de me donner lieu de l'en assister. Comme mon +amitié ressembloit assez à l'amour, madame de +Sévigny en fut assez satisfaite tant que je n'aimai +point ailleurs; mais le hasard, comme je +vous dirai ensuite, m'ayant fait aimer madame +de Précy<a name="FNanchor_155_157" id="FNanchor_155_157"></a><a href="#Footnote_155_157" class="fnanchor">[155]</a>, ma cousine ne me témoigna plus tant +de tendresse qu'elle faisoit lorsqu'elle croyoit +que je n'aimois rien qu'elle. De temps en temps +nous avions de petites brouilleries, qui véritablement +s'accommodoient, mais qui laissoient +dans mon cœur, et je crois dans le sien, des semences +de division au premier sujet que nous en +aurions l'un ou l'autre, et qui même étoient capables +d'aigrir des choses indifférentes. Enfin, s'étant +présenté une occasion où j'avois besoin de +madame de Sévigny, et où sans son assistance +j'étois en danger de perdre ma fortune, cette ingrate +m'abandonna et me fit en amitié la plus +grande infidélité du monde. Voilà, mes chers, +ce qui me fit rompre avec elle; et, bien loin de la +sacrifier à madame de Monglas, comme on a dit, +celle-ci, que j'aimois il y avoit déjà long-temps, +m'empêcha de faire tout l'éclat que méritoit une +telle ingratitude. Bussy ayant cessé de parler: +«Qu'est-ce que c'est donc, lui dit Vivonne, que +tout ce que l'on dit du comte du Lude et de madame +de Sévigny? A-t-il été bien avec elle?—Avant +que vous répondre à ceci, reprit Bussy, +il faut que vous sçachiez ce que c'est que le +comte du Lude.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de monsieur le comte du Lude<a name="FNanchor_156_158" id="FNanchor_156_158"></a><a href="#Footnote_156_158" class="fnanchor">[156]</a>.</i></p> + + +<p>Il a le visage petit et laid, beaucoup de cheveux, +la taille belle, et il étoit né pour être fort +gras; mais la crainte d'être incommodé et désagréable +lui a fait prendre des soins si extraordinaires +pour s'amaigrir qu'enfin il en est venu +à bout. Véritablement sa belle taille lui a coûté +quelque chose de sa santé; il s'est gâté l'estomac +par les diètes qu'il a faites et le vinaigre dont +il a usé. Il est adroit à cheval, il danse bien, il +fait bien des armes, il est brave, il s'est fort bien +battu contre Vardes, et on lui a fait injustice +quand on a douté de sa valeur. Le fondement de +cette médisance est que, toute la jeunesse de sa +volée ayant pris parti dans la guerre, il s'est +contenté de faire une campagne en volontaire; +mais cela vient de ce qu'il est paresseux et aime +ses plaisirs. En un mot, il a du courage et n'a +point d'ambition; il a l'esprit doux, il est agréable +avec les femmes, il en a toujours bien été +traité et il ne les aime pas long-temps. Les raisons +que l'on voit de ses bonnes fortunes, outre +la réputation d'être discret, sont la bonne mine, +et d'avoir de grandes parties pour l'amour; mais +ce qui le fait réussir partout sûrement, c'est qu'il +pleure quand il veut, et que rien ne persuade +tant les femmes qu'on aime que les larmes. Cependant, +soit qu'il lui soit arrivé des malheurs +tête à tête, soit que ses envieux veulent que ce +soit sa faute de n'avoir point d'enfans, il ne déshonore +pas trop les gens qu'il aime. Madame de +Sévigny est une de celles pour qui il a eu de l'amour; +mais, sa passion finissant lorsque cette belle +commençoit d'y répondre, ces contre-temps l'ont +sauvée: ils ne se sont pu rencontrer, et comme il +l'a toujours vue du depuis, quoique sans attachement, +on n'a pas laissé de dire qu'elle l'avoit +aimé; et bien que cela ne soit pas vrai, c'étoit toujours +le plus vraisemblable à dire. Il a été pourtant +le foible de madame de Sévigny, et celui +pour qui elle a eu plus d'inclination, quelque +plaisanterie qu'elle en ait voulu faire. Cela me fait +ressouvenir d'un couplet de chanson qu'elle fit, +où elle faisoit parler ainsi madame de Sourdy<a name="FNanchor_157_159" id="FNanchor_157_159"></a><a href="#Footnote_157_159" class="fnanchor">[157]</a>, +qui étoit grosse:</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On dit que vous avez tous deux<br /></span> +<span class="i0">Ce qui rend un homme amoureux,<br /></span> +<span class="i0">J'entends un honnête homme,<br /></span> +<span class="i0">Et non pas celui que je sçai,<br /></span> +<span class="i0">Qui ne sçait point le mal que j'ai.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>Personne au monde n'a plus de gaîté, plus de +feu, ni l'esprit plus agréable qu'elle. Ménage<a name="FNanchor_158_160" id="FNanchor_158_160"></a><a href="#Footnote_158_160" class="fnanchor">[158]</a>, en +étant devenu amoureux, et sa naissance, son +âge et sa figure l'obligeant de cacher son amour +autant qu'il pouvoit, se trouva un jour chez elle +dans le temps qu'elle vouloit sortir pour aller +faire quelque emplette. Sa demoiselle n'étant pas +en état de la suivre, elle dit à Ménage de monter +dans son carrosse avec elle, et qu'elle ne craignoit +point que personne en parlât. Celui-ci badinoit +en apparence, mais en effet étant fâché, +lui répondit qu'il lui étoit bien rude de voir qu'elle +n'étoit pas contente des rigueurs qu'elle avoit +depuis si long-temps pour lui, mais qu'elle le +méprisât encore au point de croire qu'on ne +pouvoit dire rien de lui et d'elle. «Mettez-vous, +lui dit-elle, mettez-vous dans mon carosse. Si +vous me fâchez, je vous irai voir chez vous.» Comme +Bussy achevoit ces dernières paroles, on vint +dire à ces messieurs que l'on avoit servi sur table. +Ils allèrent dîner, et, le repas s'étant passé avec +la gaîté ordinaire, ils s'en allèrent dans le parc, +où ils ne furent pas plutôt qu'ils prièrent Bussy de +leur raconter l'histoire de madame de Monglas et +de lui; ce que leur ayant accordé, il commença +de cette manière:</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_CINQUIEME" id="LIVRE_CINQUIEME"></a>LIVRE CINQUIÈME.</h2> + +<h2>HISTOIRE DE M<sup>me</sup> DE MONGLAS ET DE BUSSY.</h2> + + +<p>Cinq ans avant la brouillerie de madame +de Sévigny et moi, m'étant trouvé au +commencement de l'hiver à Paris, +fort ami de la Feuillade et de Darcy<a name="FNanchor_159_161" id="FNanchor_159_161"></a><a href="#Footnote_159_161" class="fnanchor">[159]</a>, +nous nous mîmes tous trois dans la tête d'être +amoureux, et, parceque nous ne voulions pas que +nos affaires nous séparassent les uns des autres, +nous jetâmes les yeux sur tout ce qu'il y avoit +de jolies femmes, pour voir si nous n'en pourrions +point trouver trois qui fussent aussi amies +que nous ou qui le pussent devenir. Nous ne +cherchâmes pas long-temps sans rencontrer ce +qu'il nous falloit. Mesdames de Monglas, de Précy +et de l'Isle<a name="FNanchor_160_162" id="FNanchor_160_162"></a><a href="#Footnote_160_162" class="fnanchor">[160]</a> étoient fort amies et fort aimables; +mais comme peut-être eussions-nous eu de la +peine à nous accorder sur le choix, et que le +mérite de ces dames n'étoit pas si égal que nos +inclinations nous portassent à les aimer également, +nous convînmes de faire trois billets de +leurs trois noms, de les mettre dans une bourse, +et de nous en tenir, en les tirant, à ce que le sort +en ordonneroit. Madame de Monglas échut à la +Feuillade, madame de l'Isle à Darcy, et madame +de Précy à moi. La fortune en ce rencontre +montra bien qu'elle est aveugle, car elle fit +une faveur à la Feuillade dont il ne connut pas +si bien le prix que j'eusse fait; mais il fallut me +contenter de ce qu'elle m'avoit donné, et, comme +je n'avois vu que cinq ou six fois madame de +Monglas, je crus que les soins que j'allois rendre +à madame de Précy effaceroient de mon âme +l'ébauche d'une passion.</p> + +<p>Nous nous embarquâmes donc auprès de nos +maîtresses. La Feuillade, ayant témoigné quinze +jours ou trois semaines de l'amour à madame de +Monglas par des assiduités, se résolut enfin de +lui en parler. D'abord il trouva une femme qui, +sans faire trop la sévère, lui parut si naturellement +ennemie des engagemens, qu'il faillit à +désespérer de réussir auprès d'elle, ou du moins +d'y réussir promptement. Il ne se rebuta point, +et quelque temps après il la trouva plus incertaine, +et enfin il la pressa tant et lui parut si +amoureux qu'elle lui permit d'espérer d'être aimé +quelque jour. Mais, avant que de passer outre, il +est à propos de faire la peinture de madame de +Monglas et de la Feuillade.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de madame de Monglas<a name="FNanchor_161_163" id="FNanchor_161_163"></a><a href="#Footnote_161_163" class="fnanchor">[161]</a>.</i></p> + +<p>Madame de Monglas a les yeux petits, noirs +et brillants, la bouche agréable, le nez un peu +troussé, les dents belles et nettes, le teint trop +vif, les traits fins et délicats, et le tour du visage +agréable; elle a les cheveux noirs, longs et +épais; elle est propre au dernier point, et l'air +qu'elle souffle est plus pur que celui quelle respire; +elle a la gorge la mieux taillée du monde, +les bras et les mains faits au tour; elle n'est ni +grande ni petite, mais d'une taille fort aisée, et +qui sera toujours agréable, si elle la peut sauver +de l'incommodité de l'embonpoint. Madame de +Monglas a l'esprit vif et pénétrant, comme son +teint, jusqu'à l'excès; elle parle et elle écrit avec +une facilité surprenante, et le plus naturellement +du monde; elle est souvent distraite en conversation, +et on ne lui peut dire guère de choses +d'assez grande conséquence pour occuper toute +son attention; elle vous prie de lui apprendre +quelquefois une nouvelle, et, comme vous commencez +la narration, elle oublie sa curiosité, et +le feu dont elle est pleine fait qu'elle vous interrompt +pour vous parler d'autre chose.</p> + +<p>Madame de Monglas aime la musique et les +vers; elle en fait d'assez jolis; elle chante mieux +que femme de France de sa qualité; personne ne +danse mieux qu'elle; elle craint la solitude; elle +est bonne amie, jusqu'à prendre brutalement le +parti de ceux qu'elle aime quand on en veut mal +parler devant elle, et jusqu'à leur donner tout +son bien s'ils en avoient besoin; elle garde religieusement +leurs secrets; elle sçait fort bien vivre +avec tout le monde; elle est civile comme il faut +que le soit une femme de qualité, et, quoiqu'elle +aime assez à ne fâcher personne, sa civilité tient +plus de la gloire que de la flatterie. Cela fait +qu'elle ne gagne pas les cœurs sitôt que beaucoup +d'autres plus insinuantes; mais quand on +connoît sa fermeté, on s'attache bien plus fortement +à elle.</p> + + +<p class="center"><i>Portrait de monsieur de la Feuillade.</i></p> + +<p>La Feuillade n'est pas tout à fait pour homme +ce que madame de Monglas est pour femme: ce +sont des mérites différents. Celui-ci néanmoins a +quelques faux brillans qui peuvent éblouir d'abord +les étourdis, mais qui ne trompent pas les +gens qui font des réflexions. Il a les yeux bleus +et vifs, la bouche grande, le nez court, les cheveux +frisés et un peu ardens, la taille assez belle, +les genoux en dedans; il a trop de vivacité, il +parle fort et veut toujours être plaisant; mais il ne +fait pas toujours ce qu'il veut, cela s'entend avec +les honnêtes gens: car, pour le peuple et les esprits +médiocres, avec qui il ne faut qu'avoir toujours +la bouche ouverte pour rire ou pour parler, +il est admirable; il a l'esprit léger, et le cœur dur +jusqu'à l'ingratitude; il est envieux, et c'est lui +faire outrage que d'avoir de la prospérité; il est +vain et fanfaron, et à son avénement dans le +monde il nous avoit si souvent dit qu'il étoit +brave qu'on faisoit conscience d'en douter; cependant +on fait conscience aujourd'hui de le +croire.</p> + +<p>Je vous ai dit que madame de Monglas, persuadée +qu'il avoit une violente passion pour elle, +lui avoit laissé croire qu'il pouvoit espérer d'être +aimé. Tout autre que la Feuillade eût fait de +cette affaire la plus agréable affaire du monde; +mais il étoit logé comme je vous ai dit et n'aimoit +que par boutades; il en faisoit assez pour +échauffer sa maîtresse, et trop peu pour lui faire +prendre parti. Quand je disois à cette belle qu'il +l'aimoit fort, parceque la Feuillade m'avoit prié +devant elle de parler pour lui en son absence, +elle se moquoit de moi et me faisoit remarquer +quelques endroits de son procédé qui détruisoient +les bons offices que je lui voulois rendre. Je ne laissois +pas de l'excuser, et, ne pouvant toujours sauver +sa conduite, je justifiois au moins ses intentions. +Nous étions, à peu près en ces termes, +Darcy et moi, avec mesdames de Précy et de +l'Isle, c'est-à-dire qu'elles vouloient bien que +nous les aimassions; mais véritablement nous +faisions mieux notre devoir auprès d'elles que la +Feuillade auprès de madame de Monglas. Enfin, +trois mois s'étant passés pendant lesquels cette +belle se trouvoit plus engagée par les choses que +je lui avois dites en faveur de la Feuillade que +par l'amour qu'il lui avoit témoigné, il fallut +que cet amant allât servir à l'armée à un régiment +d'infanterie qu'il avoit. Cet adieu lui fit +sentir qu'elle avoit dans le cœur pour la Feuillade +un peu plus de bonté qu'elle n'avoit cru jusque +là: elle lui en laissa voir quelque chose; mais, +quoique c'en fût assez pour rendre un honnête +homme heureux, cela ne pouvoit pas choquer la +vertu la plus sévère. La Feuillade, en partant, +lui fit mille protestations de l'aimer toute sa vie, +quand même elle s'opiniâtreroit toujours à ne +point répondre à sa passion, et lui et moi la +pressâmes tant de lui accorder la permission de +lui écrire qu'elle y consentit.</p> + +<p>Quelque temps avant ce départ, m'apercevant +que le commerce que j'avois pour mon ami +avec sa maîtresse m'avoit plus touché le cœur +pour elle en me la faisant connoître de plus près, +et que les efforts que j'avois faits pour aimer madame +de Précy ne m'avoient point guéri de +madame de Monglas, je résolus de ne la plus +voir si souvent, pour n'être pas partagé sans +cesse entre l'honneur et l'amour-propre. Tant +que la Feuillade fut à Paris, sa maîtresse ne +prit pas garde que je la voyois moins qu'à l'ordinaire; +mais, lorsqu'il fut parti, elle connut du +changement en ma manière de vie, et cela la +mit en peine, croyant que ma retraite étoit une +marque de refroidissement de la Feuillade, de +qui, même après son départ, elle n'avoit reçu aucune +nouvelle. Quelques jours après, m'ayant envoyé +prier de l'aller trouver: «Que vous ai-je fait, +Monsieur, me dit-elle, que je ne vous vois plus? +Notre, ami a-t-il quelque part à vos absences?—Non, +lui dis-je, Madame; cela ne regarde +que moi.—Comment! dit-elle, vous ai-je donné +quelque sujet de vous plaindre?—Non, Madame, +lui répliquai-je; je ne me sçaurois plaindre +que de la fortune.» L'embarras avec lequel je dis +cela l'obligea de me presser de lui en dire davantage. +«Eh quoi! ajouta-t-elle, me cacherez-vous +vos affaires, à moi, qui vous fais voir tout ce que +j'ai dans le cœur? Si cela étoit, je me plaindrois +de vous.—Ah! que vous êtes pressante! lui +répondis-je; est-ce avoir de la discrétion que +d'arracher le secret à son ami, et ne devriez-vous +pas croire que je ne vous doive pas dire le +mien, puisque je ne vous le dis pas en l'état où +je suis avec vous, ou plutôt ne le devriez-vous +pas deviner, Madame, puisque...—Ah! n'achevez +pas! m'interrompit-elle: j'ai peur de vous +entendre; j'ai peur d'avoir sujet de me fâcher et +de perdre l'estime que je fais de vous.—Non, +non, Madame, lui dis-je: ne craignez rien; je +suis en l'état que vous ne voulez pas apprendre, +et je ne laisse pas de faire mon devoir. Mais, +puisque nous en sommes venus si avant, je m'en +vais vous dire tout le reste. Aussitôt que je vous +vis, Madame, je vous trouvai fort aimable, et, +chaque fois que je vous voyois ensuite, vous me +paroissiez plus belle que la dernière; je ne sentois +pourtant encore rien d'assez pressant dans +ces commencemens pour m'obliger de vous chercher, +mais j'étois fort aise quand je vous rencontrois. +La première chose à quoi je m'aperçus +que je vous aimois, Madame, ce fut au chagrin +que me donnoit votre absence; et comme +j'étois sur le point de m'abandonner à ma passion +et de songer aux moyens de vous la faire +connoître, Darcy, la Feuillade et moi tirâmes +au sort auprès de qui, de vous, de madame +de Précy et de madame de l'Isle, chacun de nous +s'attacheroit. Quoique ce que j'avois pour vous +dans le cœur, Madame, fût encore bien foible, +je n'aurois pas mis au hasard une chose de cette +conséquence si je n'eusse été jusque là fort heureux; +mais enfin ma fortune changea pour ce +coup, car vous échûtes à la Feuillade, et j'aurois +bien plus gagné de perdre toute ma vie qu'en +ce malheureux moment. Toute ma consolation +fut, comme j'ai dit, que l'attachement que j'allois +avoir pour madame de Précy, que j'avois +autrefois aimée, m'arracheroit du cœur ce que +j'y avois de commencé pour vous, mais inutilement, +Madame. Vous jugez bien que, le commerce +que l'intérêt de mon ami m'obligeoit +d'avoir avec vous me donnant lieu de vous connoître +plus particulièrement et de remarquer en +vous des principes admirables pour l'amour, je +ne pus me défaire d'une passion que votre beauté +seulement avoit fait naître. Lorsque la Feuillade +me pria de le servir, je sentis quelque chose au +delà de la joie qu'on a d'ordinaire de servir son +ami, et je m'aperçus bientôt après que, sans le +vouloir tromper, j'étois ravi de me mêler de ses +affaires, pour avoir seulement le plaisir de vous +voir de plus près. Il pouvoit à la fin me donner +d'effroyables peines. Cela, Madame, m'a obligé +de vous voir moins souvent, et, quoique vous +n'y ayez pas pris garde, depuis le départ de la +Feuillade, il y a déjà plus de quinze jours que +j'ai retranché de mes visites. Ce n'est pas, Madame, +que vous n'ayez pu remarquer jusqu'ici +que j'ai servi mon ami comme je me fusse servi +moi-même. Je l'ai justifié quelquefois lorsqu'il +étoit apparemment coupable, et que je pouvois, +si j'eusse voulu, le ruiner auprès de vous sans +paroître infidèle, laissant faire le ressentiment de +mille fautes que vous prétendiez qu'il faisoit +contre l'amour qu'il vous avoit témoigné; mais +je vous avoue que mon devoir me coûte trop en +vous voyant pour ne pas épargner, en ne vous +voyant plus, tous les efforts qu'il faut que je fasse +auprès de vous. Au reste, Madame, je ne vous +aurois jamais dit les raisons de ma retraite si +vous ne me les aviez jamais demandées.—Il +n'y a rien de plus honnête, Monsieur, me répliqua +madame de Monglas, que ce que vous faites +aujourd'hui; mais il faut achever de faire votre +devoir. Vous devriez mander à votre ami l'état +de toutes choses, afin qu'il ne soit pas surpris +quand il apprendra peut-être par d'autres voies +que vous ne me voyez presque plus, et qu'il ne +s'attende pas inutilement à vos bons offices auprès +de moi.» Et là-dessus, madame de Monglas +m'ayant fait apporter de l'encre et du papier, +j'écrivis cette lettre:</p> + + +<p class="center">LETTRE</p> + +<p>De Bussy à la Feuillade.</p> + +<p><i>Puisque, de la manière que j'en use, l'amour +que j'ai pour votre maîtresse n'offense +ni mon honneur ni l'amitié que je +vous dois, je puis bien sans honte vous +l'apprendre, et, au contraire, je me déshonorerois +en vous le cachant. Sçachez que je n'ai pu voir longtemps +madame de Monglas sans l'aimer; que, m'en +étant aperçu, j'ai cessé de la voir, et que, m'envoyant +chercher aujourd'hui pour sçavoir de moi d'où pouvoit +venir le sujet d'une retraite, je lui ai dit que je +l'aimois, mais que, pour ne rien faire contre mon +devoir, je ne la verrois plus. J'ai cru vous en devoir +donner avis, afin que vous preniez d'autres mesures +auprès d'elle, et que vous voyiez, dans le malheur +qui m'est arrivé de devenir votre rival, que je ne suis +point indigne de votre amitié ni de votre estime.</i></p> + + +<p>Ayant lu cette lettre à madame de Monglas: +«Hé bien! Madame! lui dis-je, ce procédé-là +est-il net?—Ah! Monsieur! répliqua-t-elle, il +n'y a rien de si beau; mais, quoique je croie que +vous avez la plus belle âme du monde, il seroit bien +difficile que, vous mêlant des affaires de votre rival, +trouvant mille raisons de vous rendre l'un à +l'autre de mauvais offices, et croyant profiter de +nos brouilleries, vous résistassiez dans l'amour +que vous avez pour moi à la tentation de nous +mettre mal ensemble; et comme vous avez de +l'esprit, il ne seroit pas malaisé de faire en sorte +qu'il parût que l'un ou l'autre eût tort, et de rejeter +sur l'un de nous deux, ou sur la fortune, +le malheur dont vous seul seriez la cause, quand +même votre ami cesseroit de m'aimer par sa propre +inconstance. Après ce que je sçais de vous, je +croirois toujours, si vous vous mêliez de nos affaires, +que ce seroit par vos artifices. Vous avez +donc bien raison, Monsieur, de ne me plus voir; +et, quoique je perde infiniment en ce rencontre, +je ne puis m'empêcher de louer cette action.» +Après quelques autres discours sur cette matière, +je sortis pour envoyer la lettre que j'avois écrite à +la Feuillade, et dix jours après voici la réponse +que j'en reçus:</p> + + +<p class="center">RÉPONSE</p> + +<p>De la Feuillade à Bussy.</p> + +<p><i>Vous avez fait votre devoir, mon cher, et +je vais faire le mien. J'ai plus de confiance +en vous que vous-même. Je vous +prie donc de voir toujours madame de +Monglas et de me servir auprès d'elle. Quand on +est aussi délicat sur l'intérêt que vous me le paroissez, +on est assurément incapable de le trahir; mais +quand le mérite de madame de Monglas vous auroit +tellement aveuglé que vous ne seriez plus en état de +vous en retirer, je vous excuserois volontiers sur les +nécessités qu'il y a de l'aimer quand on la connoît +parfaitement.</i></p> + + +<p>Avec cette lettre, il y en avoit encore une +pour madame de Monglas. La voici:</p> + + +<p class="center">LETTRE</p> + +<p>De la Feuillade à madame de Monglas.</p> + +<p><i>Je ne suis pas surpris, Madame, d'apprendre +que mon ami vous aime; je +m'étonnerois bien plus qu'un honnête +homme qui vous voit et qui vous parle +tous les jours conservât son cœur auprès de tant de +mérite. Il me mande qu'il ne vous veut plus voir de +peur de succomber à l'inclination qu'il a pour vous, +et moi je le prie de ne se pas retirer, sur l'assurance +que j'ai qu'il aura plus de force qu'il ne pense, et +que, quand même il ne pourroit plus résister, vous +ne donneriez pas votre cœur à un traître après +l'avoir refusé au plus fidèle amant du monde.</i></p> + + +<p>Aussitôt que j'eus reçu ces deux lettres, +je les allai porter à madame de Monglas; mais, +pour ne pas nuire à mon ami, de qui la maîtresse +étoit fort délicate, j'effaçai toute la fin de la lettre +qu'il m'écrivit, depuis l'endroit où il me mandoit +que quand le mérite de madame de Monglas +m'auroit tellement aveuglé que je ne serois pas +en état de me retirer, il m'excuseroit sur la nécessité +qu'il y avoit de l'aimer quand on la connoissoit +bien. J'eus peur qu'elle ne jugeât comme +moi que cet endroit ne fût fort galant, mais peu +tendre.—Vous avez raison, répondit le comte +de Guiche, et non seulement cet endroit, mais +les deux lettres, me paroissent bien écrites, mais +indifférentes.—La suite, répliqua Bussy, ne vous +désabusera pas.</p> + +<p>Vous sçaurez donc, continua-t-il, que madame +de Monglas, voyant cette rature, me demanda +ce que c'étoit. Je lui dis que la Feuillade me +parloit d'une affaire de conséquence qui me regardoit. +«Puisqu'il souhaite, me dit-elle, que +vous continuiez de me voir, j'y consens; mais +Monsieur, c'est à condition que vous ne me parlerez +jamais des sentimens que vous avez pour +moi.—Je le ferai, puisque vous le voulez, lui +répliquai-je. Ce n'est pas que je ne vous en dusse +parler sans vous devoir être suspect, car, quoique +je vous aime plus que ma vie, si, pour reconnoître +mon amour, vous méprisiez celui de +mon ami, en cessant de vous estimer je cesserois +de vous aimer aussi. Ce n'est pas assurément à +cause que vous êtes belle, Madame, c'est encore +parceque vous n'êtes pas coquette, que je vous +aime.—Je le crois, Monsieur, me dit-elle; mais, +puisque vous ne désirez ni ne prétendez rien, ne +m'aimez plus, car qu'est-ce qu'un amour sans +désirs et sans espérance?—Je ne prétends rien, +lui dis-je, mais j'espère et je désire.—Et que +pourriez-vous désirer? reprit-elle.—Je souhaite, +répliquai-je, que la Feuillade ne vous aime plus +et que cela vous soit indifférent.—Et quand cela +seroit, reprit-elle, croiriez-vous en être plus heureux?—Je +ne sçais si je le serois, Madame, lui +dis-je; mais au moins en serois-je plus près que +je ne suis.» Et là-dessus je fis ce couplet de +chanson:</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Si vous aimer seulement<br /></span> +<span class="i0">Est un assez grand tourment,<br /></span> +<span class="i0">Vous pouvez juger du mal<br /></span> +<span class="i0">Que l'on a quand il faut être<br /></span> +<span class="i0">Confident de son rival.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>Ce qui me consoloit un peu dans la vue de +toutes les peines que me donnoit un amour sans +espérance, c'est que j'étois sur le point d'avoir +la charge de mestre de camp général de la cavalerie, +et que, cette charge m'obligeant d'aller bientôt +à l'armée, l'honneur me guériroit d'un amour +qui n'étoit pas heureux. Quelques jours avant +que de partir, je voulus adoucir le chagrin que me +donnoit la violence que je me faisois à cacher ma +passion, et, pour cet effet, je donnai à madame +de Sévigny une fête si belle et si extraordinaire +que vous serez assurément bien aises que je vous +en fasse la description.</p> + +<p>Premièrement, figurez-vous dans le jardin du +Temple<a name="FNanchor_162_164" id="FNanchor_162_164"></a><a href="#Footnote_162_164" class="fnanchor">[162]</a> que vous connoissez un bois que deux +allées croisent à l'endroit où elles se rencontrent; +il y avoit un assez grand rond d'arbres, aux +branches desquels on avoit attaché cent chandeliers +de cristal; dans un des côtés de ce rond on +avoit dressé un théâtre magnifique, dont la décoration +méritoit bien d'être éclairée comme elle +étoit, et l'éclat de mille bougies, que les feuilles +des arbres empêchoient de s'échapper, rendoit une +lumière si vive en cet endroit que le soleil ne l'eût +pas éclairé davantage. Aussi, par cette même raison, +les environs en étoient si obscurs que les yeux +n'y servoient de rien. La nuit étoit la plus tranquille +du monde. D'abord la comédie commença, +qui fut trouvée fort plaisante. Après ce divertissement, +vingt-quatre violons, ayant joué des ritournelles, +jouèrent des branles, des courantes et des +petites danses. La compagnie n'étoit pas si grande +qu'elle étoit bien choisie; les uns dansoient, les autres +voyoient danser, et les autres, de qui les affaires +étoient plus avancées, se promenoient avec +leurs maîtresses dans des allées où l'on se touchoit +sans se voir. Cela dura jusqu'au jour, et, comme +si le ciel eût agi de concert avec moi, l'aurore +parut quand les bougies cessèrent d'éclairer. Cette +fête réussit si bien qu'on en manda les particularités +partout, et, à l'heure qu'il est, on en parle +avec admiration. Il y en eut qui crurent que madame +de Sévigny, en ce rencontre, n'étoit que +le prétexte de madame de Précy; mais la vérité +fut que je donnai cette fête à madame de Monglas +sans lui oser dire, et je crois qu'elle s'en douta +sans m'en rien témoigner. Cependant je badinois +avec elle devant le monde; je lui disois toujours +quelques douceurs en riant, et je lui fis ce +couplet de sarabande, que vous avez ouï dire assurément:</p> + +<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6">De tout côté<br /></span> +<span class="i6">On vous désire,<br /></span> +<span class="i0">Mais quand vos yeux ôtent la liberté,<br /></span> +<span class="i0">On veut aussi que votre âme soupire.<br /></span> +<span class="i0">Sur votre cœur j'ai fait une entreprise,<br /></span> +<span class="i6">Et ma franchise<a name="FNanchor_163_165" id="FNanchor_163_165"></a><a href="#Footnote_163_165" class="fnanchor">[163]</a><br /></span> +<span class="i6">Ne tient à rien;<br /></span> +<span class="i0">Mais j'ai bien peur, adorable Bélise,<br /></span> +<span class="i0">Que votre cœur soit plus dur que le mien.<br /></span> +</div></div></div> + +<p>Vous jugez bien qu'ayant ces sentimens pour +madame de Monglas, mes soins pour madame de +Précy étoient médiocres; je vivois pourtant le +mieux du monde avec elle, et mon peu d'empressement +s'accordoit fort bien avec sa tiédeur. Cependant, +lorsqu'elle commença à soupçonner que +j'aimois madame de Monglas, elle se réchauffa +pour moi et fut fâchée quand elle vit que je ne +faisois pas de même pour elle. J'admirai là-dessus +le caprice des dames: elles ont du chagrin de perdre +un amant qu'elles ne veulent pas aimer. Mais +avec tout cela ce que faisoit madame de Précy +n'étoit pas si surprenant que ce que faisoit madame +de l'Isle. J'avois parlé d'amour à la première, +et il n'étoit pas fort étrange qu'elle y prît +quelque intérêt; mais pour madame de l'Isle, à +qui je n'avois jamais témoigné que de l'amitié, je +ne puis assez m'étonner de la manière dont vous +allez entendre qu'elle en usa. Sitôt qu'elle soupçonna +mon amour pour madame de Monglas, il +n'y a pas de ruses dont elle ne se servît pour s'en +bien éclaircir; elle me disoit quelquefois en riant +que j'en étois amoureux. Tantôt elle m'en disoit +du bien, et, parceque je craignois qu'elle ne voulût +par là découvrir ce que j'avois dans le cœur, +j'étois assez réservé sur ses louanges; une autre +fois elle en disoit du mal, et moi, qui étois bien +aise d'apprendre à madame de Monglas qu'elle +étoit trompée de s'attendre à l'amitié de madame +de l'Isle, ayant trouvé celle-ci en mille autres +rencontres trahissant madame de Monglas, je la +laissois dire et lui donnois une audience favorable +pour lui faire croire que j'y prenois plaisir. Enfin, +ne pouvant plus souffrir une fois l'emportement +qu'elle avoit contre elle, j'en avertis madame +de Monglas, ce qui fut cause qu'elles rompirent +ensemble, et que dans la suite cette belle +eut toutes les raisons du monde de croire que j'avois +véritablement de l'amour pour elle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>MAXIMES D'AMOUR</h2> + + + +<h3>MAXIMES D'AMOUR<a name="FNanchor_164_166" id="FNanchor_164_166"></a><a href="#Footnote_164_166" class="fnanchor">[164]</a></h3> + +<h3>QUESTIONS</h3> + +<h3>SENTIMENS ET PRÉCEPTES</h3> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3> + +<h3>DE L'AMOUR QUI ESPÈRE.</h3> + +<p><i>Sçavoir ce que c'est que l'amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous qui vivez comme des bêtes,<br /></span> +<span class="i0">Quand vous soupirez nuit et jour,<br /></span> +<span class="i0">Et ne sçavez ce que vous faites,<br /></span> +<span class="i0">Amans, quand vous faites l'amour,<br /></span> +<span class="i0">Votre ignorance est extrême.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mais sçachez, pour en sortir,<br /></span> +<span class="i0">Que l'amour est un désir<br /></span> +<span class="i0">D'être aimé de ce qu'on aime.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les dames +se conduisent pour ne se pas perdre +de réputation en aimant.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Beau sexe où tant de grâce abonde,<br /></span> +<span class="i0">Qui charmez la moitié du monde,<br /></span> +<span class="i0">Aimez, mais d'un amour couvert,<br /></span> +<span class="i0">Qui ne soit jamais sans mystère:<br /></span> +<span class="i0">Ce n'est pas l'amour qui vous perd,<br /></span> +<span class="i0">C'est la manière de le faire.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il y a des secrets pour être aimé.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Si vous voulez rendre sensible,<br /></span> +<span class="i2">L'objet dont vous êtes charmé<br /></span> +<span class="i0">(Pourvu que dans le cœur il n'ait rien d'imprimé),<br /></span> +<span class="i2">La recette en est infaillible,<br /></span> +<span class="i2">Aimez! et vous serez aimé.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut espérer à la fin de se faire aimer +d'une coquette.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Si vous aimez une coquette<br /></span> +<span class="i2">Qui soit insensible à vos maux,<br /></span> +<span class="i2">Qui vous flatte, puis vous maltraite,<br /></span> +<span class="i2">Et vous accable de rivaux,<br /></span> +<span class="i0">Ne vous rebutez point (quelque sot s'iroit pendre),<br /></span> +<span class="i0">Ne vous rebutez pas, vous la verrez changer;<br /></span> +<span class="i2">Attendez l'heure du berger:<br /></span> +<span class="i2">Tout vient à point qui peut attendre.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir quel est l'effet des larmes en amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pleurez, amans, aux pieds de vos maîtresses,<br /></span> +<span class="i0">Si vous voulez attirer leurs tendresses.<br /></span> +<span class="i4">Qui pleure quand il faut des pleurs<br /></span> +<span class="i4">En amour est maître des cœurs.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur le même sujet.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Amans qui n'avez point de charmes<br /></span> +<span class="i2">Ni de grâce à vous exprimer,<br /></span> +<span class="i2">Si vous voulez vous faire aimer,<br /></span> +<span class="i2">Apprenez à verser des larmes.<br /></span> +<span class="i2">Les sots qui pleurent à propos<br /></span> +<span class="i0">Sont souvent préférés aux diseurs de bons mots.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut discerner le vrai amant +d'avec le faux.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsque l'on veut examiner<br /></span> +<span class="i0">(Sans prendre intérêt dans l'affaire)<br /></span> +<span class="i0">Le faux amant et le sincère,<br /></span> +<span class="i0">Il est aisé de deviner.<br /></span> +<span class="i2">Il n'en est pas de même,<br /></span> +<span class="i2">Belle Iris, quand on aime;<br /></span> +<span class="i0">Et voulez-vous sçavoir comment?<br /></span> +<span class="i0">En ce cas là l'aveuglement<br /></span> +<span class="i2">D'ordinaire est extrême:<br /></span> +<span class="i0">Et qu'un trompeur à point nommé,<br /></span> +<span class="i0">Persuade quand il soupire?<br /></span> +<span class="i0">C'est qu'on désire d'être aimé,<br /></span> +<span class="i0">Et qu'on croit tout ce qu'on désire.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si les grands plaisirs de l'amour sont dans +la tête ou dans les sens.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne borne pas aux désirs<br /></span> +<span class="i0">La passion la plus honnête,<br /></span> +<span class="i0">Mais en amour les grands plaisirs<br /></span> +<span class="i2">Sont dans la tête.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir quelles sont les véritables marques +d'une grande passion.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous demandez chaque jour<br /></span> +<span class="i0">Quelles sont d'un grand amour<br /></span> +<span class="i0">Les preuves indubitables:<br /></span> +<span class="i0">Les soins, les empressemens,<br /></span> +<span class="i0">Sont les marques véritables<br /></span> +<span class="i0">Des véritables amans.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il se faut voir long-temps pour s'aimer.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est dans les premiers jours qu'on se sent enflammer;<br /></span> +<span class="i0">Quand on attend plus tard, il n'en va pas de même:<br /></span> +<span class="i0">Si l'on voit quelque temps les gens sans les aimer,<br /></span> +<span class="i4">Rarement on les aime.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur le même sujet.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous nous dites d'un ton de maître<br /></span> +<span class="i0">Que pour aimer il faut connoître.<br /></span> +<span class="i0">Voulez-vous sçavoir justement,<br /></span> +<span class="i0">Ce qu'enseigne l'expérience?<br /></span> +<span class="i0">L'amour vient de l'aveuglement,<br /></span> +<span class="i0">L'amitié de la connoissance.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on a toujours l'idée présente de son +amant ou de sa maîtresse en leur absence.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Lorsque l'on aime extrêmement,<br /></span> +<span class="i2">Et qu'on languit dans une absence,<br /></span> +<span class="i2">Iris, on songe incessamment<br /></span> +<span class="i2">À la cause de sa souffrance;<br /></span> +<span class="i2">Mais, si parfois on s'en dispense<br /></span> +<span class="i2">(Si l'on peut citer des dictons),<br /></span> +<span class="i0">On en revient bien tôt à ses moutons.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir lequel est le plus difficile, de passer +de l'amitié à l'amour, ou de retourner +de l'amour à l'amitié.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Je tiens qu'il est fort difficile<br /></span> +<span class="i2">Quand on a tendrement soupiré plus d'un jour,<br /></span> +<span class="i2">De faire à l'amitié retour;<br /></span> +<span class="i2">Mais on n'en voit pas un de mille<br /></span> +<span class="i0">D'une longue amitié passer jusqu'à l'amour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir quelle différence il y a de l'amour +des hommes à celui des femmes.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'amour de la maîtresse a de la violence,<br /></span> +<span class="i0">Je le sçais par expérience,<br /></span> +<span class="i2">Je le pourrois justifier.<br /></span> +<span class="i2">Iris, s'il a de la constance,<br /></span> +<span class="i2">Je ne dis pas ce que j'en pense;<br /></span> +<span class="i2">Mais vous ne me sçauriez nier<br /></span> +<span class="i2">Que l'amant n'aime le dernier.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il est vrai que l'amour +rend les gens fous.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous qui prônez incessamment<br /></span> +<span class="i0">Qu'on est fou quand on est amant,<br /></span> +<span class="i0">Apprenez en une parole<br /></span> +<span class="i0">Ce que l'amour est en effet:<br /></span> +<span class="i0">Il est fou dans un âme folle,<br /></span> +<span class="i0">Et sage dans un cœur bien fait.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur le même sujet.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Je suis contre ce sentiment<br /></span> +<span class="i2">Qu'on est fou quand on est amant:<br /></span> +<span class="i2">On peut fort bien, lorsque l'on aime,<br /></span> +<span class="i2">Avoir encor de la raison;<br /></span> +<span class="i0">Mais, alors qu'en tous lieux et qu'en toute saison<br /></span> +<span class="i7">La prudence est extrême,<br /></span> +<span class="i7">L'amour n'est pas de même.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si une grande amitié est compatible avec +un grand amour pour deux personnes +différentes.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Lorsque l'amour nous remplit bien,<br /></span> +<span class="i2">Hors cela nous ne sentons rien;<br /></span> +<span class="i0">Quand on a pour Tircis une extrême tendresse,<br /></span> +<span class="i2">On n'aime Philis qu'à demi;<br /></span> +<span class="i0">Enfin, sur ce chapitre on ôte à sa maîtresse<br /></span> +<span class="i2">Tout ce qu'on donne à son ami.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut apprendre à aimer par règles +comme l'on apprend les autres choses.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand à m'aimer je vous convie,<br /></span> +<span class="i0">Vous m'en demandez des leçons.<br /></span> +<span class="i0">Il n'y faut pas tant de façons,<br /></span> +<span class="i0">Ayez-en seulement envie:<br /></span> +<span class="i0">L'amour sçaura bien vous former;<br /></span> +<span class="i0">Aimez, et vous sçaurez aimer.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir en quel endroit on aime mieux: à la cour, +à la ville ou la campagne.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'ordinaire à la cour les cœurs sont tourmentés<br /></span> +<span class="i2">De l'amour et de la fortune;<br /></span> +<span class="i0">À la ville souvent on voit trop de beautés,<br /></span> +<span class="i2">Pour être fort constant pour une;<br /></span> +<span class="i2">Mais rien ne fait diversion,<br /></span> +<span class="i2">Aux champs, à notre passion.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir pourquoi l'on voit si souvent des femmes de +mérite aimer de malhonnêtes gens, et d'honnêtes +gens aimer des femmes sans mérite.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Lorsque l'on commence d'aimer,<br /></span> +<span class="i2">On cache le désagréable,<br /></span> +<span class="i2">On montre ce qu'on a d'aimable;<br /></span> +<span class="i2">On veut plaire, on veut enflammer;<br /></span> +<span class="i2">La plus aigre est douce et traitable.<br /></span> +<span class="i0">Mais, après que l'un l'autre on a pu se charmer,<br /></span> +<span class="i0">On ne se contraint plus, pas même aux bienséances;<br /></span> +<span class="i2">Ensuite chacun se déplaît,<br /></span> +<span class="i0">Mais, de peur en rompant de perdre ses avances,<br /></span> +<span class="i2">On en demeure où l'on en est.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir quelle est la plus aimable maîtresse, +de la prude ou de la coquette.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Silvandre, dans l'incertitude<br /></span> +<span class="i2">Quelle il aimeroit mieux, la coquette ou la prude,<br /></span> +<span class="i0">Et ne pouvant enfin se résoudre à choisir,<br /></span> +<span class="i2">Me demanda quelle victoire<br /></span> +<span class="i2">Seroit plus selon mon désir.<br /></span> +<span class="i2">Voulez-vous, lui dis-je, me croire?<br /></span> +<span class="i2">La prude donne plus de gloire,<br /></span> +<span class="i2">La coquette plus de plaisir.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il faut prendre au pied de la lettre +tout ce que disent les amans.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">L'hyperbole plaît aux amans,<br /></span> +<span class="i2">Tout est siècle pour eux, ou bien tout est momens,<br /></span> +<span class="i0">Et jamais au milieu leur calcul ne demeure:<br /></span> +<span class="i2">Ils vont tous dans l'extrémité,<br /></span> +<span class="i0">Ils disent que leur bien ne dure qu'un quart d'heure<br /></span> +<span class="i2">Et leur mal une éternité.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si un grand amour peut compâtir +avec une grande gaieté.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Tircis, quand tu viens voir Caliste,<br /></span> +<span class="i2">Tu lui parois toujours content;<br /></span> +<span class="i2">Cependant il est très constant<br /></span> +<span class="i2">Que qui dit amoureux dit triste.<br /></span> +<span class="i2">Prends donc un air plus sérieux;<br /></span> +<span class="i2">Fais voir ton amour dans tes yeux:<br /></span> +<span class="i2">Car, tant que l'on te verra rire,<br /></span> +<span class="i0">On ne croira jamais que tu désire.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur le même sujet.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne veux pas, Iris, que sans cesse on soupire;<br /></span> +<span class="i0">Mais, lorsqu'un grand amour a bien surpris un cœur,<br /></span> +<span class="i0">Quoiqu'on soit plus content, on aime moins à rire,<br /></span> +<span class="i0">Et le véritable air est celui de langueur.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir quels sont les tempéramens les plus propres +à l'amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tous les tempéramens sont propres à l'amour,<br /></span> +<span class="i0">Mais véritablement les uns plus que les autres.<br /></span> +<span class="i0">Amans pleins de langueur, ne changez pas les vôtres<br /></span> +<span class="i0">Avec les gens de feu; vous perdrez au retour.<br /></span> +<span class="i0">De ceux-ci la chaleur a plus de violence,<br /></span> +<span class="i0">Mais d'ordinaire ils ont moins de persévérance,<br /></span> +<span class="i0">Et, quand ils aimeroient aussi fidèlement,<br /></span> +<span class="i0">Toujours font-ils l'amour moins agréablement.<br /></span> +<span class="i0">Je leur conseillerois, en changeant leur nature,<br /></span> +<span class="i0">De prendre, afin de plaire en de certains momens,<br /></span> +<span class="i0">De la langueur au moins le ton et la figure:<br /></span> +<span class="i0">Car, en se contraignant dans les commencemens,<br /></span> +<span class="i2">Enfin ils pourroient fort bien prendre<br /></span> +<span class="i2">Et l'air et la manière tendre.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il est vrai qu'un amant ne soit jamais +content.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i3">Lorsque l'on commence d'aimer,<br /></span> +<span class="i3">Pour l'objet aimé l'on soupire;<br /></span> +<span class="i3">Si tôt qu'on a pu l'enflammer,<br /></span> +<span class="i0">La crainte de le perdre est un cruel martyre:<br /></span> +<span class="i3">De sorte qu'il est vrai de dire<br /></span> +<span class="i0">Qu'on n'est jamais content quand on est amoureux,<br /></span> +<span class="i0">Mais que qui n'aime pas est encor moins heureux.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si le désir de plaire n'est pas une suite +du dessein d'aimer.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Vous voulez qu'on vous trouve belle,<br /></span> +<span class="i2">Cependant vous êtes cruelle<br /></span> +<span class="i0">Et vous nous assurez qu'on ne peut vous charmer;<br /></span> +<span class="i2">Je ne vous crois pas trop sincère:<br /></span> +<span class="i2">Car, enfin, lorsque l'on veut plaire,<br /></span> +<span class="i2">C'est signe que l'on veut aimer.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir lequel est le plus sûr à une dame pour +se faire fort aimer, d'être facile ou difficile +à se rendre.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Si vous voulez nos cœurs jusqu'à l'éternité,<br /></span> +<span class="i0">Et ne trouver jamais la fin de nos tendresses,<br /></span> +<span class="i0">Faites-vous bien valoir par la difficulté:<br /></span> +<span class="i0">Car ce qui fait durer nos feux pour nos maîtresses<br /></span> +<span class="i0">(Outre leur complaisance et leur fidélité),<br /></span> +<span class="i0">C'est la peine et le temps qu'elles nous ont coûté.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce qu'on doit croire du dépit d'un amant.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsqu'à nos vœux la belle Iris contraire<br /></span> +<span class="i0">Se rit des maux que l'on souffre en l'aimant,<br /></span> +<span class="i0">On fait dessein, au fort de sa colère,<br /></span> +<span class="i0">De la quitter, et l'on en fait serment;<br /></span> +<span class="i0">Mais des sermens que le dépit fait faire<br /></span> +<span class="i0">Contre un objet qu'on aime chèrement,<br /></span> +<span class="i3">Autant en emporte le vent!<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si le plus de mérite est préférable +au plus d'amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6">Vous souhaitez que je vous die<br /></span> +<span class="i6">Qui je choisirois pour amant,<br /></span> +<span class="i6">D'un homme d'un petit génie,<br /></span> +<span class="i6">Qui m'aimeroit infiniment,<br /></span> +<span class="i6">Ou d'un homme à mérite rare,<br /></span> +<span class="i0">Qui m'aimeroit par manière d'acquit.<br /></span> +<span class="i6">Puisqu'il faut que je me déclare,<br /></span> +<span class="i6">Je baiserois les mains au bel esprit.<br /></span> +<span class="i6">En voici la raison, Carite,<br /></span> +<span class="i6">Raison plus claire que le jour:<br /></span> +<span class="i0">Il est bon en amour d'avoir bien du mérite,<br /></span> +<span class="i0">Mais nécessairement il y faut de l'amour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut aimer sans espérance.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsque vous trouvez un amant<br /></span> +<span class="i0">Qui vous dit que sous votre empire<br /></span> +<span class="i0">Son cœur incessamment soupire<br /></span> +<span class="i0">Sans espoir de soulagement,<br /></span> +<span class="i0">Sous une modeste apparence<br /></span> +<span class="i0">Il vous veut surprendre en effet:<br /></span> +<span class="i0">Car, pour aimer sans espérance,<br /></span> +<span class="i0">Personne ne l'a jamais fait.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir comment une femme en doit user lorsqu'un +homme qu'elle ne veut pas aimer lui écrit.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand quelque galant vous écrit<br /></span> +<span class="i0">Dont vous méprisez la conquête,<br /></span> +<span class="i0">Vous croyez être fort honnête<br /></span> +<span class="i0">De lui mander que ce qu'il dit<br /></span> +<span class="i0">Ne fait que vous rompre la tête,<br /></span> +<span class="i0">Apprenez que c'est une erreur,<br /></span> +<span class="i0">Et qu'en de telles conjonctures,<br /></span> +<span class="i0">Iris, c'est faire une faveur<br /></span> +<span class="i0">Que de répondre des injures.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il convient à un homme d'être un peu +bizarre avant que d'être aimé.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je tiens qu'on a peu de raison<br /></span> +<span class="i0">D'être tyran étant patron:<br /></span> +<span class="i0">Le bon succès en est fort rare;<br /></span> +<span class="i0">Mais il faut qu'on soit insensé<br /></span> +<span class="i0">Pour vouloir faire le bizarre<br /></span> +<span class="i0">Avant qu'on soit récompensé.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si c'est une nécessité qu'il faille aimer +une fois en sa vie.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Il faut avoir un jour,<br /></span> +<span class="i2">Belle Iris, de l'amour,<br /></span> +<span class="i0">Ou comme un bien fort désirable,<br /></span> +<span class="i0">Ou comme un mal inévitable.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut avoir une forte passion pour +deux personnes en même temps.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Tout ce que nous a voulu dire<br /></span> +<span class="i2">L'auteur de la Philis de Scire<br /></span> +<span class="i6">N'est rien qu'un jeu d'esprit:<br /></span> +<span class="i2">Car je tiens qu'il est impossible<br /></span> +<span class="i0">D'être pour deux objets en même temps sensible:<br /></span> +<span class="i0">Qui partage l'amour aussi tôt le détruit.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir quel est l'équipage nécessaire à un amant.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous qui sous l'amoureux empire<br /></span> +<span class="i0">Voulez vous donner tout entier,<br /></span> +<span class="i0">Ayez et soie, et plume, et cire,<br /></span> +<span class="i0">De bonne encre et de bon papier:<br /></span> +<span class="i0">Car un amant dont l'écritoire<br /></span> +<span class="i0">N'est pas toujours en bon état,<br /></span> +<span class="i0">C'est un homme cherchant la gloire<br /></span> +<span class="i0">Qui va sans armes au combat.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>MAXIMES D'AMOUR</h2> + +<h3>QUESTIONS</h3> + +<h3>SENTIMENS ET PRÉCEPTES</h3> + +<h3>SECONDE PARTIE.</h3> + +<h3>DE L'AMOUR QUI JOUIT.</h3> + + +<p><i>Sçavoir quelle est la force de la sympathie.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Iris, quand du destin la volonté suprême<br /></span> +<span class="i0">A fait de notre amour l'infaillible complot,<br /></span> +<span class="i0">Sitôt que l'on se voit, le cœur dit que l'on s'aime,<br /></span> +<span class="i0">Et l'on le croit au premier mot.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce qui témoigne le plus d'amour, de l'extrême +jalousie ou de l'extrême confiance.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Quoi! serez-vous toujours contente?<br /></span> +<span class="i2">Ne vous plaindrez-vous point de moi?<br /></span> +<span class="i0">Ah! votre flamme, Iris, n'est pas fort violente,<br /></span> +<span class="i2">Car un grand amour nous tourmente,<br /></span> +<span class="i0">Et souvent sans raison nous donne de l'effroi.<br /></span> +<span class="i2">Enfin, l'extrême confiance<br /></span> +<span class="i2">Tient beaucoup de l'indifférence.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur le même sujet.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Je craindrois fort une maîtresse<br /></span> +<span class="i2">Dont la fausse délicatesse<br /></span> +<span class="i2">Et le cœur trop rempli d'amour<br /></span> +<span class="i2">Me tourmenteroient nuit et jour.<br /></span> +<span class="i2">C'est un grand bourreau de la vie<br /></span> +<span class="i2">Que l'excès de la jalousie;<br /></span> +<span class="i0">Mais je tiens qu'on seroit encor plus tourmenté<br /></span> +<span class="i2">De l'extrême tranquillité.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir quand il faut que les honnêtes gens soient +jaloux, et quand il faut qu'ils rompent.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je veux qu'à sa maîtresse un amant se confie,<br /></span> +<span class="i2">Et que, pour toute jalousie,<br /></span> +<span class="i2">Il soit quelquefois alarmé<br /></span> +<span class="i2">De n'être pas assez aimé.<br /></span> +<span class="i2">Mais, si la dame est inquiète<br /></span> +<span class="i2">Que l'amant la trouve coquette,<br /></span> +<span class="i2">Cela sans en pouvoir douter,<br /></span> +<span class="i2">Je le condamne à la quitter.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si c'est un grand mal à un amant +que le mari de sa maîtresse soit un peu jaloux.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Bien loin de me mettre en courroux<br /></span> +<span class="i0">Contre votre mari jaloux,<br /></span> +<span class="i0">Je l'aime, Iris, plus que ma vie;<br /></span> +<span class="i0">C'est l'intendant de mes plaisirs:<br /></span> +<span class="i0">Il donne par sa jalousie<br /></span> +<span class="i0">De la chaleur à mes désirs.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur le même sujet.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand, pour rompre notre commerce,<br /></span> +<span class="i0">Votre esprit jaloux nous traverse,<br /></span> +<span class="i0">Tircis, vous réveillez nos soins<br /></span> +<span class="i0">Qui s'endormoient dans le ménage.<br /></span> +<span class="i0">Si nous nous voyons un peu moins,<br /></span> +<span class="i0">Nous nous aimons bien davantage.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur le même sujet.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ce que j'ai de plaisir avecque ma Silvie,<br /></span> +<span class="i6">Je le dois à la jalousie<br /></span> +<span class="i0">D'un mari qui par là réchauffe mon amour.<br /></span> +<span class="i0">Le pouvoir que j'avois de la voir chaque jour<br /></span> +<span class="i2">Me rendoit Langés<a name="FNanchor_165_167" id="FNanchor_165_167"></a><a href="#Footnote_165_167" class="fnanchor">[165]</a> auprès d'elle;<br /></span> +<span class="i0">Mais, si tôt qu'il m'eut dit de ne plus voir la belle,<br /></span> +<span class="i0">Je la vis en secret, et je devins Saucour<a name="FNanchor_166_168" id="FNanchor_166_168"></a><a href="#Footnote_166_168" class="fnanchor">[166]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p><i>Sçavoir quelle est la raison, entre autres, pourquoi +les passions finissent, et le bon moyen +de s'aimer toujours.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Je tiens que la possession<br /></span> +<span class="i2">Fréquente, commode et tranquille,<br /></span> +<span class="i0">Est la mort à la cour, aux champs et dans la ville,<br /></span> +<span class="i2">De la plus grande passion.<br /></span> +<span class="i2">Amans, donc, qui mourez d'envie<br /></span> +<span class="i0">De vous aimer toujours, un peu de jalousie,<br /></span> +<span class="i2">D'absence et de difficultés<br /></span> +<span class="i2">Vous feront passer entêtés<br /></span> +<span class="i2">Tout le reste de votre vie.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir sur quoi il faut rompre +avec sa maîtresse.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">On pardonne l'étourderie,<br /></span> +<span class="i4">On peut même oublier mainte coquetterie<br /></span> +<span class="i0">(Quoique ce soient d'amour les vrais péchés mortels);<br /></span> +<span class="i0">Mais l'infidélité, jamais on ne l'oublie,<br /></span> +<span class="i4">Et, comme on est ami jusqu'aux autels,<br /></span> +<span class="i4">On est amant jusqu'à la perfidie.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce qu'on doit faire quand on s'aperçoit +qu'on est moins aimé.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Vous dites qu'il se faut attendre<br /></span> +<span class="i4">D'être moins aimé chaque jour,<br /></span> +<span class="i0">Et que, pour voir affoiblir un amour,<br /></span> +<span class="i4">On n'en doit pas être moins tendre.<br /></span> +<span class="i4">Pour moi, je tiens que c'est abus,<br /></span> +<span class="i4">Et conseille alors l'inconstance,<br /></span> +<span class="i4">Ne trouvant point de différence<br /></span> +<span class="i4">Entre aimer moins ou n'aimer plus.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il ne se faut rien pardonner en amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On seroit fort brutal de ne pardonner rien<br /></span> +<span class="i6">Aux gens qu'on aime bien.<br /></span> +<span class="i4">Au contraire, il est vraisemblable<br /></span> +<span class="i4">Qu'après avoir été coupable<br /></span> +<span class="i0">On sera désormais de faillir moins capable;<br /></span> +<span class="i0">Mais, Iris, quand on voit qu'on retombe toujours,<br /></span> +<span class="i0">On doit compter alors sur de foibles amours,<br /></span> +<span class="i4">Et, sur de telles conjectures,<br /></span> +<span class="i4">On peut prendre d'autres mesures.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir pour quelles raisons et de quelle manière +on cesse d'aimer.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je veux dire comment l'on peut quitter un jour,<br /></span> +<span class="i2">Afin que les sots n'en abusent.<br /></span> +<span class="i2">L'infidélité rompt l'amour,<br /></span> +<span class="i2">Et les petites fautes l'usent.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut qu'une maîtresse +rompe avec son amant qui l'aime encore.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Si vous voulez rompre vos chaînes<br /></span> +<span class="i0">D'accord avecque votre amant,<br /></span> +<span class="i0">Vous le pouvez fort aisément<br /></span> +<span class="i0">Sans donner ni souffrir de peines;<br /></span> +<span class="i0">Mais, si vous avez projeté<br /></span> +<span class="i0">De faire une infidélité<br /></span> +<span class="i0">Ou de quitter par lassitude<br /></span> +<span class="i0">Un amant encore entêté,<br /></span> +<span class="i0">Iris, il y faut de l'étude.<br /></span> +<span class="i0">Faites naître quelque embarras;<br /></span> +<span class="i0">Changez-vous, de peur d'un fracas,<br /></span> +<span class="i0">En diseuse de patenôtres;<br /></span> +<span class="i0">Mais ne faites point de faux pas,<br /></span> +<span class="i0">Et surtout qu'il ne pense pas<br /></span> +<span class="i0">Que vous l'abandonnez pour d'autres.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle manière on doit user sur +les présens qu'on s'est faits après qu'on +a rompu avec aigreur.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsque le commerce amoureux<br /></span> +<span class="i0">Finit enfin avec rudesse,<br /></span> +<span class="i0">Si l'amant, du temps de ses feux,<br /></span> +<span class="i0">A fait des dons à sa maîtresse,<br /></span> +<span class="i0">Il ne doit rien redemander,<br /></span> +<span class="i0">Ni la maîtresse rien garder.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir comment on en doit user avec une maîtresse +décriée, quoique sage au fond.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne dis pas, Iris, qu'un amant délicat<br /></span> +<span class="i0">Rompe avec sa maîtresse, et même avec éclat,<br /></span> +<span class="i0">Lorsque pour un rival l'infidèle soupire:<br /></span> +<span class="i9">Cela s'en va sans dire;<br /></span> +<span class="i4">Mais, si tout le monde en médit,<br /></span> +<span class="i4">Encor que son amant connoisse<br /></span> +<span class="i4">L'injustice au fond de ce bruit,<br /></span> +<span class="i0">Qui ne vient que de l'air dont elle se conduit,<br /></span> +<span class="i4">Il faut que sa délicatesse<br /></span> +<span class="i4">Le force à quitter sa maîtresse.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si une dame doit redemander ses lettres +après qu'on a rompu avec elle.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Demander vos poulets quand vous avez rompu<br /></span> +<span class="i4">N'est pas d'une personne habile.<br /></span> +<span class="i4">Cette demande est inutile,<br /></span> +<span class="i4">Car on n'a jamais tout rendu;<br /></span> +<span class="i0">Il vaut bien mieux, Iris, obliger au silence<br /></span> +<span class="i4">Par une entière confiance.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut avec raison refuser d'écrire à un +amant à qui on a accordé les dernières faveurs.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand une dame, en se donnant soi-même,<br /></span> +<span class="i6">Par une défiance extrême<br /></span> +<span class="i0">Refuse à son amant des lettres de sa main,<br /></span> +<span class="i6">Elle fait voir, tant elle est bête,<br /></span> +<span class="i11">Qu'elle s'apprête<br /></span> +<span class="i2">À le quitter du jour au lendemain,<br /></span> +<span class="i0">Et mérite, en suivant cette fausse maxime,<br /></span> +<span class="i2">De rencontrer un amant qui la prime,<br /></span> +<span class="i6">Et qui, découvrant son secret,<br /></span> +<span class="i6">Se fasse prendre sur le fait.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle conséquence sont les lettres +en amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Amans aimés, qui n'avez d'autre envie<br /></span> +<span class="i4">Que de passer en aimant votre vie,<br /></span> +<span class="i7">Écrivez et matin et soir,<br /></span> +<span class="i7">Écrivez quand vous allez voir,<br /></span> +<span class="i0">Et, quoique vous alliez dire: Ha! que je vous aime!<br /></span> +<span class="i0">Écrivez-le et donnez votre lettre vous-même.<br /></span> +<span class="i7">Écrivez la nuit et le jour:<br /></span> +<span class="i7">Les lettres font vivre l'amour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si une dame doit demander à son amant +qu'il brûle ses lettres ou qu'il les lui renvoie.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">À votre amant ne demandez jamais<br /></span> +<span class="i0">Qu'il vous envoie ou brûle vos poulets:<br /></span> +<span class="i0">On doit estimer quand on aime,<br /></span> +<span class="i0">Et l'on a tort de s'engager<br /></span> +<span class="i0">Quand la défiance est extrême,<br /></span> +<span class="i0">Ou seulement qu'on peut songer,<br /></span> +<span class="i0">Iris, qu'un amant peut changer.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir comment un amant en doit user sur les lettres +qu'il reçoit de sa maîtresse.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Gardez, amant plein de tendresse,<br /></span> +<span class="i4">Les lettres de votre maîtresse,<br /></span> +<span class="i4">Non pour en abuser un jour,<br /></span> +<span class="i4">Mais comme gage de l'amour;<br /></span> +<span class="i4">Et là-dessus prenez bien garde<br /></span> +<span class="i4">Que la belle ne vous regarde<br /></span> +<span class="i4">Comme un impérieux vainqueur<br /></span> +<span class="i4">Qui dans une injuste contrainte<br /></span> +<span class="i4">La voudroit tenir par la crainte<br /></span> +<span class="i4">Plutôt que par son propre cœur;<br /></span> +<span class="i0">Et, pour lui mieux lever toutes les défiances,<br /></span> +<span class="i0">Laissez entre ses mains, dans vos moindres absences,<br /></span> +<span class="i4">Ses faveurs, ses lettres d'amour,<br /></span> +<span class="i4">Le tout jusqu'à votre retour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il est vrai, comme quelques uns disent, +que l'amour s'use dans un cœur sans +qu'on en sçache la raison.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand un amant vous dit que l'amour, malgré soi,<br /></span> +<span class="i0">S'est usé dans son cœur, et qu'il ne sçait pourquoi,<br /></span> +<span class="i4">Il vous dit une menterie;<br /></span> +<span class="i4">Mais la raison qu'a cet amant<br /></span> +<span class="i4">De finir sa galanterie<br /></span> +<span class="i0">Vaut si peu qu'il n'a pas assez d'effronterie<br /></span> +<span class="i4">Pour vous la dire librement.<br /></span> +<span class="i0">Il craindroit de vous faire une trop grande offense<br /></span> +<span class="i4">S'il vous disoit que l'inconstance<br /></span> +<span class="i4">Vient de sa propre volonté:<br /></span> +<span class="i4">Si bien qu'il croit vous moins déplaire<br /></span> +<span class="i4">En vous parlant de cette affaire<br /></span> +<span class="i4">Comme d'une nécessité.<br /></span> +<span class="i4">Mais cependant la vérité,<br /></span> +<span class="i4">Iris, est que, comme en soi-même<br /></span> +<span class="i4">On sçait toujours pourquoi l'on aime,<br /></span> +<span class="i4">Pour peu qu'on l'ait examiné,<br /></span> +<span class="i4">Aussi jamais on ne se quitte<br /></span> +<span class="i4">Sans raison, ou grande, ou petite.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si, dans un grand sujet de plainte, +un amant peut s'emporter avec excès +en parlant à sa maîtresse.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i8">Lorsque une maîtresse coquette<br /></span> +<span class="i8">Vous forcera de vous aigrir,<br /></span> +<span class="i8">Il ne faut pas vous retenir;<br /></span> +<span class="i0">Mais, dedans quelque état que le dépit vous mette,<br /></span> +<span class="i8">Fuyez les termes insolens,<br /></span> +<span class="i4">Qu'avec respect votre colère éclate.<br /></span> +<span class="i8">Je ne défends pas qu'on la batte,<br /></span> +<span class="i8">Car c'est affaire aux paysans,<br /></span> +<span class="i8">Et je parle aux honnêtes gens.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle manière il se faut conduire +avec la personne qu'on aime quand on +lui a donné sujet de se plaindre.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsque l'on a fâché la personne qu'on aime,<br /></span> +<span class="i2">Il faut avec un soin extrême<br /></span> +<span class="i2">Tâcher de se raccommoder.<br /></span> +<span class="i2">Si la chose peut succéder,<br /></span> +<span class="i2">Il faut redoubler de caresses,<br /></span> +<span class="i2">D'empressemens et de tendresses,<br /></span> +<span class="i2">Et considérer un amant<br /></span> +<span class="i2">Comme un pauvre convalescent,<br /></span> +<span class="i2">De qui la santé délicate<br /></span> +<span class="i2">Mérite bien que l'on le flatte.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les amans +aimés en usent avec les maîtresses qui n'ont +pas assez de soin de chasser leurs rivaux.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Auprès de la belle Climène,<br /></span> +<span class="i2">Dont vous aurez gagné le cœur,<br /></span> +<span class="i2">Si quelque rival vous fait peine,<br /></span> +<span class="i0">Pour vous en délivrer employez la douceur;<br /></span> +<span class="i2">Priez-la de vous en défaire.<br /></span> +<span class="i2">Tircis, c'est là qu'il faut pleurer,<br /></span> +<span class="i2">Ou, plutôt que de lui déplaire,<br /></span> +<span class="i2">Offrez-lui de vous retirer.<br /></span> +<span class="i2">Je suis fort trompé si la belle,<br /></span> +<span class="i0">Pour n'aimer que vous seul, ne chasse l'autre amant;<br /></span> +<span class="i0">Mais quand cette beauté voudroit être infidèle,<br /></span> +<span class="i2">Vous travailleriez vainement<br /></span> +<span class="i2">À la garder en dépit d'elle.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir pourquoi les amans se plaignent toujours.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ce qui fait que dans nos amours<br /></span> +<span class="i0">Nous nous plaignons quasi toujours,<br /></span> +<span class="i0">C'est ma faute, Iris, ou la vôtre.<br /></span> +<span class="i0">Examinons un peu nos feux,<br /></span> +<span class="i0">Et nous verrons que l'un des deux<br /></span> +<span class="i0">A toujours plus d'amour que l'autre.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir pourquoi on aime mieux après les +réconciliations.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Après les raccommodemens<br /></span> +<span class="i0">On voit croître toujours la flamme des amans<br /></span> +<span class="i0">Et se surpasser elle-même:<br /></span> +<span class="i0">Nous l'avons cent fois éprouvé.<br /></span> +<span class="i0">C'est qu'on avoit perdu quelque temps ce qu'on aime,<br /></span> +<span class="i0">Et qu'on est trop heureux de l'avoir retrouvé.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si, quand on se raccommode en amour, on +doit garder quelque chose sur le cœur.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Au moment qu'on se raccommode<br /></span> +<span class="i4">Sur quelque différent d'amour,<br /></span> +<span class="i4">Iris, il est vrai, c'est la mode<br /></span> +<span class="i4">D'oublier tout jusqu'à ce jour,<br /></span> +<span class="i4">Et je la trouve assez commode;<br /></span> +<span class="i0">Mais lorsque de faillir on a recommencé,<br /></span> +<span class="i4">On rappelle tout le passé.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir comment les choses se passent d'ordinaire +dans les brouilleries.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous prétendez être offensé<br /></span> +<span class="i0">Et voulez qu'on vous satisfasse.<br /></span> +<span class="i0">Tircis, c'est à vous mal pensé;<br /></span> +<span class="i0">Il faut plutôt demander grâce.<br /></span> +<span class="i0">J'ai vu du moins jusqu'à ce jour<br /></span> +<span class="i0">Qu'en pareil cas on la demande,<br /></span> +<span class="i0">Et je sçais que c'est en amour<br /></span> +<span class="i0">Que les battus payent l'amende.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si les amans qui se plaignent avec +emportement n'aiment plus.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pauvres amans qui criez nuit et jour<br /></span> +<span class="i4">Et qui vous plaignez d'une ingrate,<br /></span> +<span class="i0">Je ne crois pas votre cœur sans amour.<br /></span> +<span class="i4">Quoique votre fureur éclate.<br /></span> +<span class="i0">On voit toujours l'amour dans le dépit,<br /></span> +<span class="i4">Et jamais dans l'indifférence;<br /></span> +<span class="i4">Et, lorsque l'on fait tant de bruit,<br /></span> +<span class="i4">On aime encor plus qu'on ne pense.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si la régularité de l'amour contraint +les amans.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Iris, la régularité<br /></span> +<span class="i0">Que donne une amoureuse flamme<br /></span> +<span class="i0">Ne détruit point la liberté.<br /></span> +<span class="i0">Par exemple, quand une dame<br /></span> +<span class="i0">Donne un rendez-vous quelque jour,<br /></span> +<span class="i0">Elle y va pleine de tendresse,<br /></span> +<span class="i0">Non pas pour tenir sa promesse,<br /></span> +<span class="i0">Mais pour contenter son amour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il est bon à une maîtresse d'obliger son +amant à faire servir une autre de prétexte.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand, pour cacher ses amourettes,<br /></span> +<span class="i0">La dame ordonne à son amant<br /></span> +<span class="i0">De conter ailleurs des fleurettes,<br /></span> +<span class="i0">Elle raisonne faussement:<br /></span> +<span class="i0">Car, si celle à qui l'on s'adresse<br /></span> +<span class="i0">Égale en beauté la maîtresse,<br /></span> +<span class="i0">Celle-ci beaucoup risquera;<br /></span> +<span class="i0">Si la maîtresse est la plus belle,<br /></span> +<span class="i0">Jamais personne ne croira<br /></span> +<span class="i0">Que son amant soit infidèle.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir à quoi principalement une dame peut +connaître si son amant est toujours +amoureux</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsqu'un amant aimé vous deviendra suspect,<br /></span> +<span class="i0">Que pour quelques raisons vous douterez qu'il aime,<br /></span> +<span class="i0">Examinez s'il a toujours un grand respect,<br /></span> +<span class="i0">Et croyez en ce cas que sa flamme est extrême.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir à quoi l'on peut connaître si l'on est aimé.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Si, pendant une longue absence,<br /></span> +<span class="i0">L'objet qui cause tous vos feux<br /></span> +<span class="i0">Ne perd jamais une occurrence<br /></span> +<span class="i0">De vous reconfirmer ses vœux;<br /></span> +<span class="i0">S'il est aise de vous revoir,<br /></span> +<span class="i0">Mais de cette aise naturelle<br /></span> +<span class="i0">Qu'on ne peut montrer sans l'avoir,<br /></span> +<span class="i0">Assurez-vous qu'il est fidèle.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce qui prouve bien qu'un amant aimé aime.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsqu'un amant près de sa dame,<br /></span> +<span class="i0">Qui brûle aussi des mêmes feux,<br /></span> +<span class="i0">Lui parle toujours de sa flamme,<br /></span> +<span class="i0">Il faut qu'il soit fort amoureux.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir lequel, de l'amant ou de la maîtresse, +donne de plus grandes marques d'amour?</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Quand, blessés des mêmes coups,<br /></span> +<span class="i2">Nos ardeurs sont mutuelles,<br /></span> +<span class="i2">Les dames font plus pour nous<br /></span> +<span class="i2">Que nous ne faisons pour elles.<br /></span> +<span class="i2">Nous ne pouvons pour ces belles<br /></span> +<span class="i0">Rien faire équivalant un de leurs billets doux.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il suffit entre les amans de se faire les +plaisirs qu'ils se sont promis.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">À son amant aimé donner ce qu'il demande,<br /></span> +<span class="i8">La faveur n'est pas grande;<br /></span> +<span class="i0">Mais, Iris, pour lui faire un extrême plaisir,<br /></span> +<span class="i8">Il le faut prévenir:<br /></span> +<span class="i0">Car, enfin, je soutiens devant toute la terre<br /></span> +<span class="i8">Qu'on se fait peu valoir,<br /></span> +<span class="i4">En amour ainsi qu'à la guerre,<br /></span> +<span class="i4">Quand on ne fait que son devoir.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si, quand on aime quelqu'un, on peut +dire tout de bon à un autre: +«Que ne puis-je être à deux sans me rendre infidèle, +Ou que ne suis-je à moi pour me donner à vous!»</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6">Ou l'on se moque d'une belle<br /></span> +<span class="i6">À qui l'on tient ces propos doux:<br /></span> +<span class="i0">«Que ne puis-je être à deux sans me rendre infidèle,<br /></span> +<span class="i0">Ou que ne suis-je à moi pour me donner à vous!»<br /></span> +<span class="i6">Ou, si l'on parle sans feintise,<br /></span> +<span class="i6">On veut reprendre sa franchise<br /></span> +<span class="i6">Et faire quelque méchant tour:<br /></span> +<span class="i6">Car, enfin, si tôt qu'on souhaite<br /></span> +<span class="i2">De partager ou quitter son amour,<br /></span> +<span class="i6">Je tiens l'affaire déjà faite.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir laquelle on devroit le mieux aimer, d'une +maîtresse médiocrement tendre, mais égale, +ou d'une inégale qui auroit quelquefois +plus de tendresse.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">J'aimerois mieux un peu moins de caresses<br /></span> +<span class="i2">Avec beaucoup d'égalité<br /></span> +<span class="i0">Que d'être un jour accablé de tendresses<br /></span> +<span class="i2">Et l'autre de sévérité.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir pourquoi, de deux amans qui s'aiment bien, +il y en a toujours un qui aime plus que l'autre.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous demandez d'où vient qu'il est comme impossible<br /></span> +<span class="i0">Qu'on se puisse jamais aimer également:<br /></span> +<span class="i0">C'est que l'un plus que l'autre à l'amour est sensible,<br /></span> +<span class="i0">Et cela, belle Iris, vient du tempérament.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il pourroit y avoir une galanterie +qui durât toujours.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Vous demandez, belle Sylvie,<br /></span> +<span class="i2">Si l'on ne peut s'aimer tout le temps de sa vie<br /></span> +<span class="i0">Quoiqu'il soit rarement d'éternelles amours,<br /></span> +<span class="i0">Si deux esprits bien faits faisoient galanterie,<br /></span> +<span class="i10">Ils s'aimeroient toujours.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si une dame peut être gaie en l'absence +de son amant.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il est ridicule de voir<br /></span> +<span class="i0">Un chagrin public en l'absence,<br /></span> +<span class="i0">Ne parler que de désespoir;<br /></span> +<span class="i0">Mais aussi, belle Iris, je pense<br /></span> +<span class="i0">Qu'il est contre l'honnêteté<br /></span> +<span class="i0">De pencher à la gayeté.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'absence fait vivre ou mourir l'amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">On parle fort diversement<br /></span> +<span class="i4">Des effets que produit l'absence:<br /></span> +<span class="i0">L'un dit qu'elle est contraire à la persévérance,<br /></span> +<span class="i0">Et l'autre qu'elle fait aimer plus longuement.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Pour moi, voici ce que j'en pense:<br /></span> +<span class="i0">L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent;<br /></span> +<span class="i0">Il éteint le petit, il allume le grand.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce que fait l'absence en amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La longue absence en amour ne vaut rien;<br /></span> +<span class="i0">Mais, si l'on veut que son feu s'éternise,<br /></span> +<span class="i0">Il faut se voir et quitter par reprise:<br /></span> +<span class="i2">Un peu d'absence fait grand bien.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur le même sujet.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Lorsqu'un amant, au bout de quelque temps,<br /></span> +<span class="i2">Revoit l'objet qui rend ses vœux contens,<br /></span> +<span class="i0">Je vous apprens, Iris (qu'il ne vous en déplaise),<br /></span> +<span class="i0">Qu'il n'a pas dans le cœur de plus fortes amours,<br /></span> +<span class="i8">Mais qu'il est mille fois plus aise<br /></span> +<span class="i8">Que s'il la voyoit tous les jours.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur la même question.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">En amour, comme en mariage,<br /></span> +<span class="i0">Iris, quand on s'est rapproché<br /></span> +<span class="i0">Après quelque petit voyage,<br /></span> +<span class="i0">Le cœur n'en est pas plus touché,<br /></span> +<span class="i0">Mais les sens le sont davantage.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir comme il en faut user dans les absences, +quand il arrive quelque sujet de se plaindre +les uns des autres.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">S'il arrive dans vos absences<br /></span> +<span class="i4">Des sujets d'éclaircissement,<br /></span> +<span class="i4">Amans, faites vos diligences<br /></span> +<span class="i4">Pour vous éclaircir promptement;<br /></span> +<span class="i0">Mais si vous n'osez pas librement vous écrire,<br /></span> +<span class="i0">Jusqu'à votre retour il faut là tout laisser<br /></span> +<span class="i4">Plutôt que de ne pas tout dire,<br /></span> +<span class="i4">Et par là vous embarrasser.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si les amans se doivent laisser aller à leur +douleur quand ils se disent adieu, ou s'ils +ne se le doivent point dire, pour +s'épargner des chagrins.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">L'amour ne perd rien de ses droits;<br /></span> +<span class="i4">On lui doit aux adieux des soupirs et des larmes,<br /></span> +<span class="i4">Et quand deux amans quelquefois<br /></span> +<span class="i0">Se sont en se quittant déguisé leurs alarmes,<br /></span> +<span class="i0">Ils tirent, en doublant leurs mortels déplaisirs,<br /></span> +<span class="i0">Un tribut plus amer de pleurs et de soupirs.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'amant n'est pas obligé, comme +la maîtresse, de lui garder son corps +aussi bien que son cœur.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i5">Je sçais fort bien que la débauche,<br /></span> +<span class="i5">Tantôt à droit, tantôt à gauche,<br /></span> +<span class="i5">Deshonore infailliblement<br /></span> +<span class="i5">La maîtresse plus que l'amant;<br /></span> +<span class="i5">Cependant je tiens pour maxime<br /></span> +<span class="i0">Qu'à tous deux, en amour, c'est un aussi grand crime,<br /></span> +<span class="i5">Et que le commerce des sens<br /></span> +<span class="i5">Où l'on n'a point d'engagemens<br /></span> +<span class="i5">N'est pas moins contre la tendresse<br /></span> +<span class="i5">De l'amant que de la maîtresse.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur la même question</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Vous vous trompez fort lourdement<br /></span> +<span class="i4">Quand vous prônez comme evangile<br /></span> +<span class="i4">Qu'à vous seul, trop injuste amant,<br /></span> +<span class="i4">Il est permis d'être fragile.<br /></span> +<span class="i0">Philis auroit raison de vous répondre ainsi:<br /></span> +<span class="i4">Et moi je suis fragile aussi.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si c'est par la faute d'une dame qu'un amant +s'opiniâtre à l'aimer, ou s'il dépend d'elle +de s'en défaire.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La dame, Iris, la plus légère,<br /></span> +<span class="i0">Ne sçauroit jamais si bien faire<br /></span> +<span class="i0">Que, lorsqu'il plait à quelque amant,<br /></span> +<span class="i0">On ne lui parle tendrement;<br /></span> +<span class="i0">Mais quand cet amant persévère,<br /></span> +<span class="i0">Elle y donne consentement.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on se peut donner des leçons en amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Encor que l'amour seul apprenne à bien aimer,<br /></span> +<span class="i0">Il n'est pourtant pas mal que les amans s'instruisent.<br /></span> +<span class="i0">Ils feront donc fort bien si parfois ils se disent<br /></span> +<span class="i0">Ce qu'ils croiront utile à se bien enflammer.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si, dans les éclaircissemens d'amour, +il faut entrer dans quelque détail.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand, après quelque fâcherie,<br /></span> +<span class="i0">On vient à l'éclaircissement,<br /></span> +<span class="i0">Il faut parler profondément<br /></span> +<span class="i0">Du sujet de la brouillerie:<br /></span> +<span class="i0">Car d'en parler en général,<br /></span> +<span class="i0">Cela ne guérit point le mal.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir combien la sincérité est nécessaire en amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De la sincérité j'entends qu'on fasse vœu<br /></span> +<span class="i0">En honnête galanterie;<br /></span> +<span class="i0">J'excuse volontiers et bien plutôt j'oublie<br /></span> +<span class="i4">Un crime dont on fait l'aveu<br /></span> +<span class="i4">Qu'une bagatelle qu'on nie.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si on peut bien aimer et n'être pas sincère.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Une honnête maîtresse, et qui tâche de plaire,<br /></span> +<span class="i4">Est sur toutes choses sincère;<br /></span> +<span class="i4">Elle craint plus, lorsqu'elle ment,<br /></span> +<span class="i4">D'être elle-même sa partie<br /></span> +<span class="i4">Que de déplaire à son amant<br /></span> +<span class="i4">S'il la trouvoit en menterie.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur la même question.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Une honnête maîtresse aime la vérité<br /></span> +<span class="i0">Et prend toujours plaisir à la sincérité;<br /></span> +<span class="i0">Mais si, pour s'excuser auprès de ce qu'elle aime,<br /></span> +<span class="i0">Elle parle une fois moins véritablement,<br /></span> +<span class="i4">Elle craint plus en ce moment<br /></span> +<span class="i4">Ce qu'elle se dit à soi-même<br /></span> +<span class="i4">Que ce que lui dit son amant.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si une maîtresse peut avoir quelque raison +de cacher à son amant qu'on lui a parlé +ou écrit d'amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est m'offenser, Iris, que de ne me pas dire<br /></span> +<span class="i0">Lorsque pour vous quelqu'un soupire.<br /></span> +<span class="i4">Si c'est une faute en amour<br /></span> +<span class="i4">De n'être pas toujours sincère<br /></span> +<span class="i0">Avec des gens pour qui l'on doit aimer le jour,<br /></span> +<span class="i0">Encor que le secret ne leur importe guère,<br /></span> +<span class="i4">Vous jugez bien quel crime c'est<br /></span> +<span class="i0">De ne m'en pas dire un où j'ai tant d'intérêt.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir lequel est le plus opposé à l'amour, +de la haine ou de l'indifférence.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Haïr après avoir aimé donne espérance,<br /></span> +<span class="i0">Que l'on pourra d'aimer recommencer un jour.<br /></span> +<span class="i4">Je trouve bien plus de distance<br /></span> +<span class="i4">De l'amour à l'indifférence<br /></span> +<span class="i10">Que de la haine à l'amour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il y a des fautes en amour qu'on puisse +traiter de bagatelles.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tout ce qui détruit la constance,<br /></span> +<span class="i0">Tout ce qui peut l'amour nourrir,<br /></span> +<span class="i0">Tout ce qui le peut amoindrir,<br /></span> +<span class="i0">Tout ce qui le peut agrandir,<br /></span> +<span class="i0">Tout est d'extrême conséquence.<br /></span> +<span class="i0">Enfin, pour vous le faire court,<br /></span> +<span class="i0">Rien n'est bagatelle en amour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on se doit tutoyer en amour, ou non.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Au commencement d'une affaire<br /></span> +<span class="i4">On n'a jamais manqué de se traiter de <i>vous</i>;<br /></span> +<span class="i4">Puis après il dépend de nous<br /></span> +<span class="i0">De le faire toujours ou faire le contraire,<br /></span> +<span class="i4">L'un et l'autre est indifférent;<br /></span> +<span class="i0">Je n'en voudrois aucun prescrire ni défendre:<br /></span> +<span class="i4">Le <i>vous</i> me paroît plus galant,<br /></span> +<span class="i4">Mais je trouve le <i>toi</i> plus tendre.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il y a des rencontres où un amant doive +hasarder sa réputation pour sa maîtresse.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Si quelque fantasque maîtresse,<br /></span> +<span class="i4">Par caprice ou par vanité,<br /></span> +<span class="i0">Vous vouloit obliger de faire une bassesse<br /></span> +<span class="i0">Qui choquât votre honneur et votre probité,<br /></span> +<span class="i4">Donnez-vous garde de la croire;<br /></span> +<span class="i4">Rompez plutôt, il en est temps,<br /></span> +<span class="i0">Et sçachez que l'amour ne va qu'après la gloire<br /></span> +<span class="i4">Dans le cœur des honnêtes gens.<br /></span> +<span class="i4">Si pourtant l'aimable Sylvie<br /></span> +<span class="i4">Avoit besoin de votre vie<br /></span> +<span class="i0">Pour la tirer d'un mal, ou lui faire un grand bien,<br /></span> +<span class="i4">Alors ne ménagez plus rien.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il y a des rencontres où une dame doive +hasarder sa réputation pour son amant.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">S'il falloit hasarder sa réputation<br /></span> +<span class="i2">Pour ôter quelque impression<br /></span> +<span class="i0">Qui d'un amant jaloux pourroit troubler la tête,<br /></span> +<span class="i0">Il seroit mal d'avoir un moment hésité;<br /></span> +<span class="i0">Et ce seroit alors qu'il seroit fort honnête<br /></span> +<span class="i2">De n'avoir point d'honnêteté.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut vouloir mourir pour sauver +la personne qu'on aime.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Iris, lorsque vous n'aimez pas,<br /></span> +<span class="i0">Ne croyez point à ces paroles:<br /></span> +<span class="i0">«Pour vous je courrois au trépas.»<br /></span> +<span class="i4">Ma foi, ce sont des hyperboles.<br /></span> +<span class="i0">Mais lorsque votre cœur ressent les mêmes coups,<br /></span> +<span class="i0">Je comprends bien par moy que l'on mourroit pour vous.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce qu'on préféreroit, ou la mort +ou l'infidélité de son amant.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Vous demandez avec instance<br /></span> +<span class="i0">Ce que je choisirois plutôt en mon amant,<br /></span> +<span class="i8">De la mort ou de l'inconstance.<br /></span> +<span class="i0">Croyez-vous qu'en cela je balance un moment?<br /></span> +<span class="i8">J'aimerois mieux mourir, Sylvie,<br /></span> +<span class="i4">Que s'il avoit perdu le jour;<br /></span> +<span class="i4">Mais je l'aimerois mieux sans vie<br /></span> +<span class="i16">Que sans amour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il faut que les amans cherchent à se voir +le plus qu'ils peuvent et le plus commodément.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous qui ne croyez pas, imbéciles amans,<br /></span> +<span class="i4">Voir jamais assez vos maîtresses,<br /></span> +<span class="i0">Vous pourriez bien, par vos empressemens,<br /></span> +<span class="i4">Trouver la fin de vos tendresses.<br /></span> +<span class="i4">Laissez donc des difficultés,<br /></span> +<span class="i4">Ne levez point tous les obstacles;<br /></span> +<span class="i4">Autrement, sans de grands miracles,<br /></span> +<span class="i4">Vous serez bien tôt dégoûtés.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si les amans qui se voient commodément +en particulier doivent chercher encore +à se voir souvent en public.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il faut voir souvent sa maîtresse<br /></span> +<span class="i0">Loin des témoins, hors de la presse,<br /></span> +<span class="i0">Mais en public fort rarement;<br /></span> +<span class="i0">Et voici mon raisonnement:<br /></span> +<span class="i0">Si sa flamme a trop de lumière,<br /></span> +<span class="i0">Le mari la voit, ou la mère,<br /></span> +<span class="i0">Et ce malheur peut être grand;<br /></span> +<span class="i0">Si son air est indifférent,<br /></span> +<span class="i0">L'amant peut croire qu'en la belle<br /></span> +<span class="i0">L'indifférence est naturelle.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il faut épouser sa maîtresse publiquement, +clandestinement, ou ne la point épouser du tout.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Qui veut épouser sa maîtresse<br /></span> +<span class="i0">Veut la pouvoir haïr un jour.<br /></span> +<span class="i0">Le peché fait vivre l'amour,<br /></span> +<span class="i0">Et l'hymen mourir la tendresse;<br /></span> +<span class="i0">Mais si l'on craint fort le péché,<br /></span> +<span class="i0">Il faut que l'hymen soit caché.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il est possible que les amans qui se marient +s'aiment encore longtemps après.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'amour n'est fait que de mystère,<br /></span> +<span class="i0">De respects, de difficultés;<br /></span> +<span class="i0">L'hymen est plein d'autorités,<br /></span> +<span class="i0">Peut tout et ne daigne rien faire:<br /></span> +<span class="i0">Assembler l'hymen et l'amour,<br /></span> +<span class="i0">C'est mêler la nuit et le jour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur la même question.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Croyez-moi, belle Iris, je m'y connais un peu,<br /></span> +<span class="i4">L'amour dans l'hymen perd son feu;<br /></span> +<span class="i0">Et, quand vous m'alléguez que Céladon soupire<br /></span> +<span class="i4">Et fait encor le serviteur,<br /></span> +<span class="i4">C'est par honte de s'en dédire:<br /></span> +<span class="i4">Il n'aime plus que par honneur.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur la même question.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Votre extrême ardeur sans cesse<br /></span> +<span class="i0">De vous épouser me presse.<br /></span> +<span class="i0">Ne blâmez point mon refus,<br /></span> +<span class="i0">Iris, en voici la cause:<br /></span> +<span class="i0">Epouser et n'aimer plus,<br /></span> +<span class="i0">En amour c'est même chose.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur la même question.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Si vous avez bien envie<br /></span> +<span class="i0">D'aimer toujours votre Sylvie,<br /></span> +<span class="i0">Laissez là le sacrement.<br /></span> +<span class="i0">Vouloir épouser la belle,<br /></span> +<span class="i0">C'est vouloir rompre avec elle<br /></span> +<span class="i0">Un peu plus honnêtement<br /></span> +<span class="i0">Que par votre changement.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si la mauvaise fortune ou la perte +de la beauté peuvent rendre excusable +le changement des amans.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsque deux vrais amans se sont trouvés aimables,<br /></span> +<span class="i0">Rien de leur passion ne les peut affranchir.<br /></span> +<span class="i0">Devenir laids, Iris, devenir misérables,<br /></span> +<span class="i4">Tout cela ne fait que blanchir.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir comment une maîtresse en doit user quand +son amant est malheureux, et que leur amour +a fait du bruit.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand votre amour, Iris, a fait un peu de bruit,<br /></span> +<span class="i0">Et que votre galant tombe en quelque disgrâce,<br /></span> +<span class="i0">Un désespoir seroit de fort mauvaise grâce,<br /></span> +<span class="i0">Il seroit mal à vous de pleurer jour et nuit;<br /></span> +<span class="i4">Mais, Iris, votre indifférence<br /></span> +<span class="i4">Choqueroit plus la bienséance.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce que les malheurs peuvent faire sur l'esprit +d'un amant fort amoureux et fort aimé.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Tant qu'un amant fort amoureux<br /></span> +<span class="i4">Est sûr du cœur de sa maîtresse,<br /></span> +<span class="i4">La fortune la plus traîtresse<br /></span> +<span class="i4">Ne le peut rendre malheureux.<br /></span> +<span class="i0">Sa prison ne sçauroit ébranler sa constance;<br /></span> +<span class="i0">Il la sent aussi peu que s'il étoit brutal,<br /></span> +<span class="i0">Et même son exil ne lui paraît un mal<br /></span> +<span class="i4">Que parcequ'il est une absence.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut avoir toujours de l'amour pour +une dame sans en recevoir les dernières faveurs.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Belle Iris, lorsque je vous presse<br /></span> +<span class="i4">De m'accorder les grands plaisirs,<br /></span> +<span class="i4">Vous me dites qu'au seul désir<br /></span> +<span class="i4">Je devrois borner ma tendresse,<br /></span> +<span class="i0">Que mille gens n'aiment pas autrement.<br /></span> +<span class="i0">Chacun, Iris, aime comme il l'entend;<br /></span> +<span class="i0">Mais, quant à moi, j'ai moins de continence,<br /></span> +<span class="i0">Et, quand l'amour dure sans jouissance,<br /></span> +<span class="i0">Je crois que c'est la faute de l'amant.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'amour peut durer lorsqu'il n'y a point +de jouissance, ou lorsque la brutalité +est extrême.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i10">Chacun aime à sa guise,<br /></span> +<span class="i14">Adorable Bélise.<br /></span> +<span class="i4">L'un veut aimer, mais chastement;<br /></span> +<span class="i0">L'autre, sans s'attacher, veut de l'emportement.<br /></span> +<span class="i2">Tous ces gens-là prennent l'amour à gauche<br /></span> +<span class="i4">Et lui donnent un méchant tour.<br /></span> +<span class="i0">On se lasse à la fin d'espérer nuit et jour,<br /></span> +<span class="i0">On se lasse encor plus de la seule débauche;<br /></span> +<span class="i0">Mais il nous faut mêler la débauche à l'amour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'amour se détruit par la jouissance.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Je comprends fort bien qu'un amant<br /></span> +<span class="i4">Qui trouve des défauts après la jouissance<br /></span> +<span class="i4">Se guérit assez promptement;<br /></span> +<span class="i0">Mais quand un corps bien fait, quand de la complaisance,<br /></span> +<span class="i0">Se trouve avec un cœur rempli de passion,<br /></span> +<span class="i4">En ce cas la reconnoissance<br /></span> +<span class="i4">Se joint à l'inclination,<br /></span> +<span class="i4">Et l'on tire de la constance<br /></span> +<span class="i4">Une longue possession.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir lequel est le plus honnête à une dame, +de se retenir ou de se laisser aller à sa passion.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand vous aimez passablement,<br /></span> +<span class="i0">On vous accuse de folie;<br /></span> +<span class="i0">Quand vous aimez infiniment,<br /></span> +<span class="i0">Iris, on en parle autrement:<br /></span> +<span class="i0">Le seul excès vous justifie.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur la même question.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour être une maîtresse aimable,<br /></span> +<span class="i0">Il faut que votre flamme augmente nuit et jour,<br /></span> +<span class="i4">Et l'excès, ailleurs condamnable,<br /></span> +<span class="i4">Est la mesure raisonnable<br /></span> +<span class="i4">Que l'on doit donner à l'amour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur la même question.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Vous me dites que votre feu<br /></span> +<span class="i4">Est assez grand, belle Climène.<br /></span> +<span class="i4">Vous ignorez donc, inhumaine,<br /></span> +<span class="i4">Qu'en amour assez est trop peu;<br /></span> +<span class="i4">Cependant la chose est certaine,<br /></span> +<span class="i0">Et, si sur ce chapitre on croit les plus sensés,<br /></span> +<span class="i0">Quand on n'aime pas trop, on n'aime pas assez.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il faut dire tout ce qu'on sçait à la +personne qu'on aime, ou avoir quelque +chose de réservé pour elle.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Une maîtresse à son amant,<br /></span> +<span class="i4">Encor que quelques-uns en parlent autrement,<br /></span> +<span class="i0">Doit de tous ses secrets un entier sacrifice,<br /></span> +<span class="i4">Et, lorsqu'un de ses amis sçait<br /></span> +<span class="i4">Qu'elle a découvert son secret,<br /></span> +<span class="i4">Il faut qu'il se fasse justice.<br /></span> +<span class="i4">Quand on se donne, il doit juger<br /></span> +<span class="i4">Qu'on n'a plus rien à ménager.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir l'usage qu'une femme doit faire de la pudeur +et de l'emportement.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il faut qu'une maîtresse honnête<br /></span> +<span class="i0">Ait, pour être selon mon cœur,<br /></span> +<span class="i0">De l'emportement tête à tête,<br /></span> +<span class="i0">Partout ailleurs de la pudeur;<br /></span> +<span class="i0">Que les apparences soient belles,<br /></span> +<span class="i0">Car on ne juge que par elles.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les amans +qui s'aiment se parlent entre eux.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Amans, quand vous vous parlerez,<br /></span> +<span class="i0">Dans tout ce que vous vous direz<br /></span> +<span class="i0">Jamais un seul mot de rudesse,<br /></span> +<span class="i0">Dans la voix même point d'aigreur:<br /></span> +<span class="i0">Car l'amour naît par la tendresse<br /></span> +<span class="i0">Et s'entretient par la douceur.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce qu'il faut faire pour empêcher +sa passion de finir.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Si vous voulez, Iris, que votre affaire dure,<br /></span> +<span class="i0">Ne vous relâchez point dans sa prospérité,<br /></span> +<span class="i4">Et, pour amuser la nature,<br /></span> +<span class="i4">Qui se plaît à la nouveauté,<br /></span> +<span class="i0">Recommencez vos soins jusques aux bagatelles:<br /></span> +<span class="i4">En amour, c'est la vérité,<br /></span> +<span class="i0">Les recommencemens valent choses nouvelles.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir d'où vient que les amours ne durent pas +long-temps.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ce qui fait que les amans<br /></span> +<span class="i0">N'aiment jamais fort long-temps,<br /></span> +<span class="i0">C'est que les premiers jours qu'une affaire commence,<br /></span> +<span class="i4">On a de la complaisance,<br /></span> +<span class="i4">De la tendresse et du soin,<br /></span> +<span class="i4">Et qu'ensuite on s'en dispense.<br /></span> +<span class="i4">Dans la longue jouissance,<br /></span> +<span class="i4">On en a bien plus besoin.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les dames qui +ont un amant en usent avec les gens qui leur ont +témoigné de l'amour et qu'elles ne veulent +pas aimer.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Iris, les honnêtes maîtresses<br /></span> +<span class="i4">Traitent d'un plus grand sérieux<br /></span> +<span class="i4">Ceux qui leur ont offert des vœux<br /></span> +<span class="i0">Que ceux qui n'ont point eu pour elles de tendresses:<br /></span> +<span class="i0">Car des civilités pour des indifférens<br /></span> +<span class="i4">Sont des faveurs pour les amans.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'amour change les tempéramens.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne crois pas qu'un amant<br /></span> +<span class="i0">Change son tempérament<br /></span> +<span class="i0">Pour se rendre tout semblable<br /></span> +<span class="i0">À ce qu'il trouve d'aimable.<br /></span> +<span class="i0">L'amour du matin au soir<br /></span> +<span class="i0">Ne va pas du blanc au noir;<br /></span> +<span class="i0">Mais si l'humeur sérieuse<br /></span> +<span class="i0">Me prend l'autre extrémité,<br /></span> +<span class="i0">Du moins cette impérieuse<br /></span> +<span class="i0">A moins de sévérité.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si, lorsqu'on est éperdûment amoureux, +on trouve quelque chose de plus beau +que sa maîtresse.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Il est vrai, je vous le confesse,<br /></span> +<span class="i4">Vous l'emportez sur ma maîtresse:<br /></span> +<span class="i4">Vous avez de plus beaux cheveux,<br /></span> +<span class="i4">Rien n'est comparable à vos yeux;<br /></span> +<span class="i0">Mais, quoiqu'enfin vous soyez bien plus belle,<br /></span> +<span class="i4">Vous ne me plaisez pas tant qu'elle.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il est bon d'avoir un confident en amour.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Un confident, Tircis, n'est pas fort nécessaire,<br /></span> +<span class="i4">Si l'on s'en peut passer on ne fait pas trop mal;<br /></span> +<span class="i0">Mais si vous en prenez, qu'il vous soit inégal,<br /></span> +<span class="i4">Car autrement, pour l'ordinaire,<br /></span> +<span class="i4">Un confident devient rival.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir laquelle est la plus grande, de la première +ou de la seconde passion.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le premier amour est extrême,<br /></span> +<span class="i0">Mais les feux ne sont pas constans;<br /></span> +<span class="i0">Et la seconde fois qu'on aime,<br /></span> +<span class="i0">On aime moins, mais plus long-temps.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut être en repos quand on doute +de l'état auquel on est avec la personne +qu'on aime.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">L'incertitude est le plus grand des maux:<br /></span> +<span class="i2">Quand vous aurez sur votre affaire<br /></span> +<span class="i8">Un éclaircissement à faire,<br /></span> +<span class="i0">Jusqu'à ce qu'il soit fait, n'ayez point de repos.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on ne voit pas bien, quand on commence +d'aimer, que l'amour ne durera pas toujours.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Encor qu'il soit fort peu d'éternelles amours,<br /></span> +<span class="i4">Il n'est point d'honnête maîtresse<br /></span> +<span class="i0">Qui croie en s'embarquant voir finir sa tendresse:<br /></span> +<span class="i0">On se flatte, et l'on croit qu'on aimera toujours.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir auquel on se doit prendre, de son rival +ou de sa maîtresse, de l'infidélité de celle-ci.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand un rival nous presse<br /></span> +<span class="i0">Et nous fait trop de mal,<br /></span> +<span class="i0">C'est contre une maîtresse<br /></span> +<span class="i0">Qu'il faut être brutal,<br /></span> +<span class="i0">Et non contre un rival.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut aimer long-temps +une maîtresse coquette.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Je veux au cœur de ma maîtresse<br /></span> +<span class="i4">La dernière délicatesse.<br /></span> +<span class="i0">Je suis sur ce sujet de l'avis de César,<br /></span> +<span class="i0">Et ce n'est pas assez, Iris, à mon égard,<br /></span> +<span class="i4">Qu'elle soit au fond innocente:<br /></span> +<span class="i12">Je veux que du soupçon<br /></span> +<span class="i12">Elle soit même exempte.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les amans +aimés se conduisent avec les maris +de leurs maîtresses.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il se voit des maris qu'on peut apprivoiser;<br /></span> +<span class="i4">Il en est d'autres peu dociles.<br /></span> +<span class="i4">Vous, amans qui serez habiles,<br /></span> +<span class="i4">Verrez comme il en faut user;<br /></span> +<span class="i4">Mais enfin, de quelque manière<br /></span> +<span class="i4">Que les pauvres cocus soient faits,<br /></span> +<span class="i4">Ou d'humeur douce, ou d'humeur fière,<br /></span> +<span class="i0">Avec eux en public ne vous couplez jamais.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si une femme peut être bonne fortune +deux fois en sa vie.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Prude insensible à l'amoureuse ardeur,<br /></span> +<span class="i8">Grâce à ton extrême froideur,<br /></span> +<span class="i0">Cesse de nous vanter ta vertu non commune.<br /></span> +<span class="i0">Je n'estime pas moins l'autre tempérament,<br /></span> +<span class="i4">Pourvu qu'il aime honnêtement.<br /></span> +<span class="i4">On est toujours bonne fortune<br /></span> +<span class="i4">Quand on aime bien son amant.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si, quand on s'aime, la maîtresse peut +prétendre que son amant fasse +des choses pour elle qu'elle ne feroit pas pour lui.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tant que, sans être aimés, nous ne sommes qu'amans,<br /></span> +<span class="i0">C'est à nous seuls, Iris, à souffrir les tourmens;<br /></span> +<span class="i4">Mais, après que notre maîtresse<br /></span> +<span class="i4">A pris pour nous de la tendresse,<br /></span> +<span class="i4">Tous les soins doivent être égaux:<br /></span> +<span class="i0">De même que les biens, on partage les maux.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il est vrai que l'amour frappe un cœur +comme un coup de foudre qu'on ne peut éviter.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour excuser votre foiblesse,<br /></span> +<span class="i0">Vous dites que l'amour vous blesse,<br /></span> +<span class="i0">Que tous ses coups sont imprévus.<br /></span> +<span class="i0">Climène, c'est un pur abus.<br /></span> +<span class="i0">Je crois qu'une aimable présence<br /></span> +<span class="i0">Peut, nous trouvant sans résistance,<br /></span> +<span class="i0">Insensiblement nous charmer;<br /></span> +<span class="i0">Mais je tiens pour chose certaine<br /></span> +<span class="i0">Que nous n'aimons jamais, Climène,<br /></span> +<span class="i0">Que nous ne voulions bien aimer.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut aimer sans estimer.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand on méprise ce qu'on aime,<br /></span> +<span class="i0">La passion est dans le sang,<br /></span> +<span class="i0">Et, sa chaleur fût-elle extrême,<br /></span> +<span class="i0">On ne sçauroit aimer long-temps.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir de quelle manière les amans en doivent +user ensemble sur l'intérêt.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Celle qui me vendra la dernière faveur<br /></span> +<span class="i10">N'aura jamais mon cœur;<br /></span> +<span class="i0">Mais, après avoir eu des faveurs de Carite<br /></span> +<span class="i4">Par la force de mon mérite,<br /></span> +<span class="i4">Si cette belle avoit besoin<br /></span> +<span class="i4">Ou de mon bien, ou de ma vie,<br /></span> +<span class="i4">Je n'aurois pas de plus grand soin<br /></span> +<span class="i4">Que de contenter son envie.<br /></span> +<span class="i0">Les amans sur le bien font comme les Chartreux:<br /></span> +<span class="i4">Tout doit être commun entre eux.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si la délicatesse des amans et des maîtresses +sur leur conduite doit être égale.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous devez à votre conduite<br /></span> +<span class="i0">Des soins qui me sont superflus.<br /></span> +<span class="i0">Quand on dit que j'aime Carite,<br /></span> +<span class="i0">Iris, je vous contente en ne la voyant plus.<br /></span> +<span class="i0">Mais, lorsque le bruit court que vous aimez Orante,<br /></span> +<span class="i0">Vous me montrez en vain que vous ête innocente.<br /></span> +<span class="i4">Si le public n'en voit autant,<br /></span> +<span class="i4">Je ne puis pas être content.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sur le même sujet.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Apprenez de moi, s'il vous plaît,<br /></span> +<span class="i4">De nos devoirs la différence:<br /></span> +<span class="i0">Je ne puis vous blesser, Iris, que par l'effet;<br /></span> +<span class="i0">Vous pouvez m'offenser par la seule apparence.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si les dames peuvent être excusables +de faire les avances.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Je mépriserois une dame<br /></span> +<span class="i4">De qui le cœur rempli de flamme<br /></span> +<span class="i4">Paroîtroit le premier charmé.<br /></span> +<span class="i4">L'avance en vous est condamnable,<br /></span> +<span class="i0">Et, si quelque raison la peut rendre excusable,<br /></span> +<span class="i0">C'est quand vos cœurs, Iris, n'ont jamais rien aimé.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il est vrai que l'amour égale les conditions.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'amour égale sous sa loi<br /></span> +<span class="i0">La bergère avecque le roi.<br /></span> +<span class="i0">Si tôt qu'il en fait sa maîtresse,<br /></span> +<span class="i0">Si tôt qu'elle a pu l'engager,<br /></span> +<span class="i0">La bergère devient princesse,<br /></span> +<span class="i0">Ou le prince devient berger.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir qui a le plus de plaisir dans une affaire +réglée, ou celui qui aime, le plus, ou +celui qui aime le moins.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lorsque deux cœurs unis brûlent des mêmes feux,<br /></span> +<span class="i4">Vous croyez peut-être, Sylvie,<br /></span> +<span class="i4">Que des deux le moins amoureux<br /></span> +<span class="i4">Goûte en paix la plus douce vie.<br /></span> +<span class="i4">Ce n'est pas là mon sentiment,<br /></span> +<span class="i4">Et je crois plutôt que l'amant<br /></span> +<span class="i4">Dont l'ame d'amour toute pleine<br /></span> +<span class="i4">A de plus violens désirs<br /></span> +<span class="i4">Ressent quelquefois plus de peine,<br /></span> +<span class="i4">Mais bien souvent plus de plaisirs.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si le plus amoureux est toujours +le plus content.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Belle Iris, le plus amoureux<br /></span> +<span class="i4">N'est pas toujours le plus heureux.<br /></span> +<span class="i4">La moindre négligence blesse<br /></span> +<span class="i4">Son extrême délicatesse;<br /></span> +<span class="i4">Quoi qu'on fasse pour luy de bien,<br /></span> +<span class="i4">Quoi qu'à luy plaire on se dispose,<br /></span> +<span class="i4">Si l'on manque à la moindre chose,<br /></span> +<span class="i4">Il ne compte cela pour rien.<br /></span> +<span class="i0">Cependant, quand il voit qu'assurément on l'aime,<br /></span> +<span class="i8">Son plaisir est extrême,<br /></span> +<span class="i0">Et, pour avoir, Iris, beaucoup moins de tourment,<br /></span> +<span class="i0">Il ne voudroit jamais aimer moins tendrement.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il faut tenir sa maîtresse par d'autres choses +que par elle-même.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Je ne comprends pas qu'un amant,<br /></span> +<span class="i4">Par une jalousie extrême,<br /></span> +<span class="i4">Veuille empêcher celle qu'il aime<br /></span> +<span class="i4">De voir le monde librement.<br /></span> +<span class="i4">Je tiens que c'est une foiblesse,<br /></span> +<span class="i4">Et je croirois que ma maîtresse<br /></span> +<span class="i4">Me garderoit alors sa foi<br /></span> +<span class="i0">Par la nécessité de ne rien voir que moi.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si une dame qui fait fort valoir les faveurs +qu'elle fait à son amant lui persuade +qu'elle l'aime beaucoup.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Afin d'augmenter sa chaleur,<br /></span> +<span class="i4">Vous faites valoir la faveur<br /></span> +<span class="i4">Que vous donnez à Théagène;<br /></span> +<span class="i0">Mais, d'un autre côté, c'est trahir votre feu:<br /></span> +<span class="i4">Car, en lui témoignant, Climène,<br /></span> +<span class="i4">Que vous la donnez avec peine,<br /></span> +<span class="i4">Vous montrez que vous aimez peu.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir quel est le plus sûr moyen de s'aimer +long-temps et agréablement.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour qu'une affaire dure et toujours dans les ris,<br /></span> +<span class="i4">Il faut que la maîtresse, Iris,<br /></span> +<span class="i0">Avec ces gens qui vont prônant partout leurs flammes,<br /></span> +<span class="i4">Ait un peu de rusticité,<br /></span> +<span class="i0">Et qu'aussi le galant, avec toutes les dames,<br /></span> +<span class="i4">N'ait que de la civilité.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si l'on peut avoir deux grandes passions +en sa vie.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je demeure d'accord, adorable Sylvie,<br /></span> +<span class="i4">Que l'on rencontre rarement<br /></span> +<span class="i0">Quelqu'un aimant deux fois fortement en sa vie,<br /></span> +<span class="i4">Parce qu'on voit malaisément<br /></span> +<span class="i4">Quelqu'un aimer bien tendrement;<br /></span> +<span class="i4">Mais, à ceux de qui le cœur tendre<br /></span> +<span class="i4">Ne sçauroit vivre sans amour,<br /></span> +<span class="i4">Il est aisé de se reprendre,<br /></span> +<span class="i4">Et plus fort que le premier jour.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce que cela fait sur le cœur d'un amant aimé +que sa maîtresse soit accablée des caresses +de son mari.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Que jour et nuit votre époux<br /></span> +<span class="i0">Fasse l'amant auprès de vous,<br /></span> +<span class="i4">Cela n'est point à la mode.<br /></span> +<span class="i0">Pour moi, j'en souffre nuit et jour:<br /></span> +<span class="i0">Car enfin, Iris, son amour<br /></span> +<span class="i4">Vous plaît ou vous incommode.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir comment un mari doit faire pour se faire +aimer d'une jolie femme qu'il a épousée sans +l'avoir connue auparavant.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Damon, tu te plains que ta femme<br /></span> +<span class="i2">Ne répond pas bien à ta flamme:<br /></span> +<span class="i0">Te mocques-tu des gens d'espérer ces douceurs?<br /></span> +<span class="i2">Elle commence à te connoître<br /></span> +<span class="i2">Sous le titre de son maître:<br /></span> +<span class="i0">Ce n'est pas sous ce nom que l'on gagne les cœurs.<br /></span> +<span class="i0">Prends l'air d'amant, sers-toi de cette amorce:<br /></span> +<span class="i4">Cela te fera des appas.<br /></span> +<span class="i4">On peut prendre le corps par force,<br /></span> +<span class="i4">Mais le cœur ne s'insulte pas<a name="FNanchor_167_169" id="FNanchor_167_169"></a><a href="#Footnote_167_169" class="fnanchor">[167]</a>.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir s'il suffit à un amant d'avoir souvent +donné des marques de son amour à la +personne qu'il aime, sans se soucier +de recommencer tous les jours.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Belle Iris, lorsque je vous presse<br /></span> +<span class="i4">De me donner à tous momens<br /></span> +<span class="i4">Des marques de votre tendresse,<br /></span> +<span class="i4">Vous me répondez brusquement:<br /></span> +<span class="i4">«N'êtes-vous pas encor content<br /></span> +<span class="i4">De tout ce que j'ai pu vous dire,<br /></span> +<span class="i4">De ce que j'ai pu vous écrire,<br /></span> +<span class="i4">À tous les quarts d'heure du jour,<br /></span> +<span class="i4">Sur le sujet de mon amour?»<br /></span> +<span class="i2">Non, belle Iris, je parle avec franchise,<br /></span> +<span class="i0">Le passé chez l'amant ne se compte pour rien;<br /></span> +<span class="i4">Il veut qu'à toute heure on lui dise<br /></span> +<span class="i10">Ce qu'il sçait déjà fort bien.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si les amans doivent être en alarme de +voir leurs maîtresses extrêmement caressées +par leurs maris.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">L'autre jour, près de Climène,<br /></span> +<span class="i0">Je voyois son mari sans cesse sur ses bras.<br /></span> +<span class="i4">Cette belle vit ma peine,<br /></span> +<span class="i4">Et me dit ceci tout bas:<br /></span> +<span class="i4">«Remets le calme en ton âme,<br /></span> +<span class="i0">Et sçache que l'empressement<br /></span> +<span class="i4">D'un mari que hait sa femme<br /></span> +<span class="i4">Fait plus aimer son amant.»<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir lequel il vaudroit mieux pour une fille +qui se marieroit sans amour, que son mari +en eût beaucoup pour elle ou point +du tout</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i8">Dieu vous veuille garder, la belle,<br /></span> +<span class="i8">D'un grand amour de votre époux!<br /></span> +<span class="i4">Il seroit mal qu'il vous fût infidèle,<br /></span> +<span class="i0">Mais il seroit plus mal qu'il fût jaloux de vous,<br /></span> +<span class="i8">Et l'amour le rendroit jaloux.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si un mari fort laid a raison de souhaiter +que sa femme le regarde.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i8">Tu te plains incessamment<br /></span> +<span class="i0">De ne point attirer les regards d'Ennemonde.<br /></span> +<span class="i8">Laisse-la, pauvre innocent,<br /></span> +<span class="i1">Plutôt que toi regarder tout le monde.<br /></span> +<span class="i8">Qu'elle envisage son devoir:<br /></span> +<span class="i0">Par là tu te pourras sauver du cocuage;<br /></span> +<span class="i8">Mais si c'est toi qu'elle envisage,<br /></span> +<span class="i8">Cela n'est pas en ton pouvoir.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce qui est préférable en une belle maîtresse, +ou le cœur, ou le corps.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Un brutal pour ton cœur ne feroit nuls efforts,<br /></span> +<span class="i4">Il aimeroit mieux la personne;<br /></span> +<span class="i4">Mais, pour moi, je n'aime ton corps<br /></span> +<span class="i4">Qu'autant que ton cœur me le donne.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir si une femme peut aimer son mari, +quoi qu'il vive bien avec elle, quand elle +aime son amant.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Philis disoit un jour à l'aimable Climène:<br /></span> +<span class="i2">«N'aimez-vous pas bien votre époux?<br /></span> +<span class="i2">Il est complaisant, il est doux,<br /></span> +<span class="i0">—Non, dit-elle,—Et d'où vient, dit Philis, votre haine?<br /></span> +<span class="i4">Vous avez un si bon cœur,<br /></span> +<span class="i4">Tant de justice et de douceur!<br /></span> +<span class="i0">Vous avez tant de pente à la reconnoissance!<br /></span> +<span class="i0">—Il est vrai, dit Climène, il seroit mon ami<br /></span> +<span class="i2">S'il n'étoit pas mon mari;<br /></span> +<span class="i0">Mais je n'ai rien pour lui que de la complaisance.<br /></span> +<span class="i0">Avecque lui je vis honnêtement;<br /></span> +<span class="i4">Je ne l'aime qu'en apparence,<br /></span> +<span class="i0">Et dans le fond du cœur je le hais fortement,<br /></span> +<span class="i4">Comme un rival de mon amant.<br /></span> +</div></div> + + +<p><i>Sçavoir ce que fait la présence et l'absence +de ce qu'on aime.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">Absent d'Iris, mon chagrin est extrême;<br /></span> +<span class="i6">La voir est mon plus grand bien:<br /></span> +<span class="i0">Il n'est rien tel que d'être avecque ce qu'on aime;<br /></span> +<span class="i6">Tout le reste n'est rien.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CARTE_DU_PAYS_DE_BRAQUERIE" id="CARTE_DU_PAYS_DE_BRAQUERIE"></a>CARTE DU PAYS DE BRAQUERIE +<a name="FNanchor_168_170" id="FNanchor_168_170"></a><a href="#Footnote_168_170" class="fnanchor">[168]</a>.</h2> + + +<p>Le pays des Braques<a name="FNanchor_169_171" id="FNanchor_169_171"></a><a href="#Footnote_169_171" class="fnanchor">[169]</a> a les Cornutes<a name="FNanchor_170_172" id="FNanchor_170_172"></a><a href="#Footnote_170_172" class="fnanchor">[170]</a> à +l'orient, les Ruffiens<a name="FNanchor_171_173" id="FNanchor_171_173"></a><a href="#Footnote_171_173" class="fnanchor">[171]</a> au couchant, les +Garraubins<a name="FNanchor_172_174" id="FNanchor_172_174"></a><a href="#Footnote_172_174" class="fnanchor">[172]</a> au midi et la Prudomagne<a name="FNanchor_173_175" id="FNanchor_173_175"></a><a href="#Footnote_173_175" class="fnanchor">[173]</a> +au septentrion. Le pays est de fort +grande étendue et fort peuplé par les colonies +nouvelles qui s'y font tous les jours. La terre y +est si mauvaise que, quelque soin qu'on apporte +à la cultiver, elle est presque toujours stérile. Les +peuples y sont fainéans et ne songent qu'à leurs +plaisirs. Quand ils veulent cultiver leurs terres, +ils se servent des Ruffiens, leurs voisins, qui ne +sont séparés d'eux que par la fameuse rivière de +Carogne<a name="FNanchor_174_176" id="FNanchor_174_176"></a><a href="#Footnote_174_176" class="fnanchor">[174]</a>. La manière dont ils traitent ceux qui +les ont servis est étrange, car, après les avoir fait +travailler nuit et jour, des années entières, ils les +renvoient dans leur pays bien plus pauvres qu'ils +n'en étoient sortis. Et, quoique de temps immémorial +l'on sçache qu'ils en usent de la sorte, les +Ruffiens ne s'en corrigent pas pour cela, et tous +les jours passent la rivière. Vous voyez aujourd'hui +ces peuples dans la meilleure intelligence +du monde, le commerce établi parmi eux, le lendemain +se vouloir couper la gorge. Les Ruffiens +menacent les Braques de signer l'union avec les +Cornutes, leurs ennemis communs; les Braques +demandent une entrevue, sachant que les Ruffiens +ont toujours tort quand ils peuvent une fois +les y porter. La paix se fait, chacun s'embrasse. +Enfin, ces peuples ne se sçauroient passer les uns +des autres en façon du monde.</p> + +<p>Dans le pays des Braques il y a plusieurs rivières. +Les principales sont: la Carogne et la Coquette; +la Précieuse sépare les Braques de la +Prudomagne<a name="FNanchor_175_177" id="FNanchor_175_177"></a><a href="#Footnote_175_177" class="fnanchor">[175]</a>. La source de toutes ces rivières +vient du pays des Cornutes. La plus grosse et la +plus marchande est la Carogne, qui va se perdre +avec les autres dans la mer de Cocuage; les +meilleures villes du pays sont sur cette rivière. +Elle commence à porter bateau à</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Guerchy</span><a name="FNanchor_176_178" id="FNanchor_176_178"></a><a href="#Footnote_176_178" class="fnanchor">[176]</a>, ville assez grande, bâtie à la moderne, +à une demi-lieue du grand chemin; mais +la rivière, se jetant toute de ce côté-là, sape la +terre en sorte que, dans peu, le grand chemin +sera de passer à Guerchy. Il y a quelques années +que c'étoit une ville de grand commerce. Elle trafiquoit +à Malte et Lorraine; mais, comme elle s'est +ruinée par les banqueroutes que les marchands du +pays lui ont faites, elle trafique aujourd'hui en +Castille<a name="FNanchor_177_179" id="FNanchor_177_179"></a><a href="#Footnote_177_179" class="fnanchor">[177]</a>, dont les marchands sont de meilleure foi.</p> + +<p>Plus bas est un grand bourg appelé</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Sourdis</span><a name="FNanchor_178_180" id="FNanchor_178_180"></a><a href="#Footnote_178_180" class="fnanchor">[178]</a>. Ses maisons, chacune en détail, sont +très belles; en gros, c'est le lieu du monde le +plus désagréable. C'est terre d'Église, de sorte +que la ville est fort ruinée du passage des gens de +guerre. Le seigneur du lieu est abbé commandataire<a name="FNanchor_179_181" id="FNanchor_179_181"></a><a href="#Footnote_179_181" class="fnanchor">[179]</a>, +homme illustre qui a passé par tous les +degrés et qui a été long-temps archidiacre en +plusieurs grandes villes de cette province.</p> + +<p>De là vous venez à</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Saint-Loup</span><a name="FNanchor_180_182" id="FNanchor_180_182"></a><a href="#Footnote_180_182" class="fnanchor">[180]</a>, petite ville assez forte, mais plus +par l'infanterie qui la garde<a name="FNanchor_181_183" id="FNanchor_181_183"></a><a href="#Footnote_181_183" class="fnanchor">[181]</a> que par la force de +ses remparts.</p> + +<p>À trois lieues de là vous trouvez</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">La Suze</span><a name="FNanchor_182_184" id="FNanchor_182_184"></a><a href="#Footnote_182_184" class="fnanchor">[182]</a>, qui change fort souvent de gouverneur +et même de religion. Le peuple y aime les +belles-lettres, et particulièrement la poésie.</p> + +<p>Ensuite se voit</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Pont-sur-Carogne</span><a name="FNanchor_183_185" id="FNanchor_183_185"></a><a href="#Footnote_183_185" class="fnanchor">[183]</a>. Il y a eu long-temps dans +cette place deux gouverneurs de fort différente +condition en même temps, et qui cependant vivoient +dans la meilleure intelligence du monde. +La fonction de l'un<a name="FNanchor_184_186" id="FNanchor_184_186"></a><a href="#Footnote_184_186" class="fnanchor">[184]</a> étoit de pourvoir à la subsistance +de la ville, et celle de l'autre<a name="FNanchor_185_187" id="FNanchor_185_187"></a><a href="#Footnote_185_187" class="fnanchor">[185]</a> étoit de +pourvoir au plaisir. Le premier y a presque ruiné +sa maison, et l'autre y a fort altéré sa santé. +Cette place a eu depuis grand commerce en Flandre<a name="FNanchor_186_188" id="FNanchor_186_188"></a><a href="#Footnote_186_188" class="fnanchor">[186]</a>, +et est maintenant une république.</p> + +<p>À une lieue de cette ville vous en trouverez une +autre que l'on nomme</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Uxelles</span><a name="FNanchor_187_189" id="FNanchor_187_189"></a><a href="#Footnote_187_189" class="fnanchor">[187]</a>. Quoique le château n'en soit pas fort +élevé, la ville néanmoins est fort belle. Si la symétrie +y avoit été observée, la nature en est si +riche que ç'auroit été le plus beau séjour du +monde. Elle a eu plusieurs gouverneurs. Le dernier +est un homme de naissance pauvre, mais de +grande réputation<a name="FNanchor_188_190" id="FNanchor_188_190"></a><a href="#Footnote_188_190" class="fnanchor">[188]</a>, et qui en a beaucoup acquis +dans une autre place sur la même rivière. Cette +ville aime fort son gouverneur, jusqu'à engager +tous les jours ses droits pour le faire subsister.</p> + +<p>À demi-lieue est</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Pommereul</span><a name="FNanchor_189_191" id="FNanchor_189_191"></a><a href="#Footnote_189_191" class="fnanchor">[189]</a>, autrefois si célèbre pour le séjour +qu'y a fait un prince ecclésiastique<a name="FNanchor_190_192" id="FNanchor_190_192"></a><a href="#Footnote_190_192" class="fnanchor">[190]</a>. Dans ce +temps-là il y avoit un évêché; mais, l'évêque se +trouvant mal logé, le siège épiscopal fut transféré +à</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Lesdiguières</span><a name="FNanchor_191_193" id="FNanchor_191_193"></a><a href="#Footnote_191_193" class="fnanchor">[191]</a>. Lesdiguières est une ville assez +forte, quoique commandée par une éminence<a name="FNanchor_192_194" id="FNanchor_192_194"></a><a href="#Footnote_192_194" class="fnanchor">[192]</a>. +Elle est hors d'insulte, et on ne la sçauroit prendre +que par les formes; mais elle a pourtant été +prise et ruinée, comme tout le monde sçait, ainsi +que la manière dont elle fut traitée par un homme<a name="FNanchor_193_195" id="FNanchor_193_195"></a><a href="#Footnote_193_195" class="fnanchor">[193]</a> +à qui elle s'étoit rendue sous des conditions avantageuses; +et, voyant qu'il n'y avoit pas de foi +parmi les gens d'épée, elle se jeta entre les bras +de l'Église, et a pris son évêque pour gouverneur.</p> + +<p>Près de là, entre la Coquette et la Carogne, +est la ville d'</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Étampes</span>, ou <span class="smcap">Valançay</span><a name="FNanchor_194_196" id="FNanchor_194_196"></a><a href="#Footnote_194_196" class="fnanchor">[194]</a>, qui est fort ancienne +et des plus grosses du pays. C'est une place fort +sale et remplie de marais que l'on dit fort infectés +par la nature du terroir, qui est putride. Tout +y est en friche présentement. La ville étoit belle +en apparence; le peuple n'y étoit pas fort blanc, +mais la demeure en a toujours été fort incommode +à cause de son humeur, car il est fort inconstant, +et surtout querelleux, malicieux et fantasque, +avec lequel on n'a jamais pu prendre de +mesures certaines. Il y a eu des gouverneurs sans +nombre: on y aimoit fort le changement et la +dépense. Celui qui l'a été le plus long-temps est +un vieux satrape<a name="FNanchor_195_197" id="FNanchor_195_197"></a><a href="#Footnote_195_197" class="fnanchor">[195]</a>, homme illustre qui mourut +dans le gouvernement. La ville en fait un deuil +continuel, et, depuis ce temps, elle est demeurée +déserte. On n'y va presque plus qu'en pèlerinage: +aussi ne lui reste-t-il plus maintenant que +de vieux vestiges, qui font remarquer que ç'a été +autrefois une grosse ville.</p> + +<p>À gauche se trouve la ville de</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Brion</span><a name="FNanchor_196_198" id="FNanchor_196_198"></a><a href="#Footnote_196_198" class="fnanchor">[196]</a>, qui a été fort agréable; mais le grand +nombre des gouverneurs l'a ruinée. Toutes ses +défenses sont abattues depuis la première fois +qu'elle fut prise. C'est aujourd'hui une place à +prendre d'emblée. Les avenues en sont assez belles, +hormis du côté de la principale porte où il +y a un bois de haute futaie sale et marécageux, +que le gouverneur n'a jamais voulu faire couper. +J'appelle gouverneur celui qui en a le nom, car +l'administration de la ville dépend de tant de +gens que c'est à présent une république.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Sévigny</span>. La situation en est fort agréable. +Elle a été autrefois marchande. Montmoron<a name="FNanchor_197_199" id="FNanchor_197_199"></a><a href="#Footnote_197_199" class="fnanchor">[197]</a>, proche +parent du Cornute, en fut gouverneur; mais +il en fut chassé par un comte angevin<a name="FNanchor_198_200" id="FNanchor_198_200"></a><a href="#Footnote_198_200" class="fnanchor">[198]</a>, qui la +gouverna paisiblement long-temps, lequel partageoit +le gouvernement avec un autre comte bourguignon<a name="FNanchor_199_201" id="FNanchor_199_201"></a><a href="#Footnote_199_201" class="fnanchor">[199]</a>.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">D'Harcourt</span><a name="FNanchor_200_202" id="FNanchor_200_202"></a><a href="#Footnote_200_202" class="fnanchor">[200]</a> est une ville de grande réputation. +Il y a une célèbre université. Les guerres +qu'elle a eues depuis long-temps avec un prince des +Cornutes ont bien diminué de sa première splendeur. +C'est une situation assez pareille à celle de +Brion. Le gouvernement est semblable, et c'est +un des plus grands passages de Ruffie, chez les +Cornutes.—La ville</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Palatine</span> est fort connue. Comme il y a longtemps +que l'on y alloit en dévotion et que chacun +y portoit sa chandelle, on dit que les pèlerins +en revenoient plus mal qu'ils n'y étoient +allés. C'est une place qui change souvent de gouverneur, +d'autant qu'il faut être jour et nuit sur +les remparts, et l'on ne peut long-temps fournir +à cette fatigue; c'est pourquoi l'on n'y demeure +guères. On remarque une chose en cette ville, +c'est que le peuple y est sujet à une maladie qu'ils +nomment chaude-crache, contre laquelle on dit +aussi qu'ils se servent de gargarismes<a name="FNanchor_201_203" id="FNanchor_201_203"></a><a href="#Footnote_201_203" class="fnanchor">[201]</a>.</p> + +<p>Plus loin, sur la Carogne, est la ville de</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Chevreuse</span><a name="FNanchor_202_204" id="FNanchor_202_204"></a><a href="#Footnote_202_204" class="fnanchor">[202]</a>, qui est une grande place fort ancienne, +pour le présent toute délabrée, dont les +logemens sont tous découverts. Elle est néanmoins +assez forte des dehors, mais de dedans mal +gardée. Elle a été autrefois très fameuse et fort +marchande; elle trafiquoit en plusieurs royaumes, +et maintenant la citadelle est toute ruinée par la +quantité des sièges qu'on y a faits pour la prendre. +On dit qu'elle s'est souvent rendue à discrétion. +Le peuple y est d'une humeur fort changeante et +fort incommode. Elle a eu plusieurs gouverneurs, +dont le principal a été celui qui a commandé à +Puisieux. Elle en est mal pourvue à présent, car +celui qui est en charge n'est plus bon à rien<a name="FNanchor_203_205" id="FNanchor_203_205"></a><a href="#Footnote_203_205" class="fnanchor">[203]</a>.</p> + + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">L'Isle</span> est une petite ville dont la situation paroît +d'abord avantageuse à cause qu'elle est au +milieu de la Carogne; mais, cette rivière étant +guéable de tous côtés dans cet endroit, la place +n'est pas plus forte que si elle étoit dans la +plaine. Sitôt que vous en approchez, il vous vient +une senteur de chevaux morts si forte qu'il n'est +pas possible d'y demeurer. Il n'y a personne qui +puisse y coucher plus d'une nuit, encore la trouve-t-on +bien longue: aussi le lieu s'en va bientôt +devenir désert.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Champré</span><a name="FNanchor_204_206" id="FNanchor_204_206"></a><a href="#Footnote_204_206" class="fnanchor">[204]</a> est une des plus grosses villes du +pays; elle a plus de deux<a name="FNanchor_205_207" id="FNanchor_205_207"></a><a href="#Footnote_205_207" class="fnanchor">[205]</a> lieues de tour. Il y a +une place au milieu de la ville de fort grande +étendue; elle est située dans un marais qui ne la +rend pas pour cela plus inaccessible; car, comme +l'a fort bien remarqué le géographe de ce pays-là, +les habitans de cette ville, qui sont gens de +grand commerce, ont fait plusieurs levées qui +l'ont bien dégarnie.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Arnault</span><a name="FNanchor_206_208" id="FNanchor_206_208"></a><a href="#Footnote_206_208" class="fnanchor">[206]</a> est fort semblable à Champré, tant +pour la grandeur de sa place que pour sa situation, +hors qu'elle est encore plus marécageuse; mais +elle l'est tellement qu'on ne sçauroit davantage. +Le gouverneur<a name="FNanchor_207_209" id="FNanchor_207_209"></a><a href="#Footnote_207_209" class="fnanchor">[207]</a> a grand soin de cette place, car +elle lui vaut beaucoup. Il n'y fait pas un pas que +ce ne soit patrouille, et, s'il avoit manqué à coucher +une nuit sur le rempart, il n'auroit pas le lendemain +de quoi dîner, et le second jour il n'auroit +pas de chemise. C'est le lieu du monde où +l'on fait le mieux l'exercice; mais aussi c'est le +lieu ou l'on est le mieux payé.</p> + +<p>De là vous venez à</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Cominges</span><a name="FNanchor_208_210" id="FNanchor_208_210"></a><a href="#Footnote_208_210" class="fnanchor">[208]</a>, Petite ville dont les maisons sont +peintes au dehors, de sorte qu'elle paroît nouvellement +bâtie, quoiqu'elle soit assez ancienne. +Le gouverneur d'aujourd'hui est un vieux satrape +de Ruffie<a name="FNanchor_209_211" id="FNanchor_209_211"></a><a href="#Footnote_209_211" class="fnanchor">[209]</a> qui ne la gouverne que par commission, +et qui, à cause de son âge, est toujours à +la veille d'être dépossédé. J'ai ouï dire à des gens +qui y ont été que la principale porte de la ville +est si proche d'une fausse porte qui conduit à un +cul-de-sac que bien souvent on prend l'une pour +l'autre.</p> + +<p>À deux lieues de là vous rencontrez</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Le Tillet</span><a name="FNanchor_210_212" id="FNanchor_210_212"></a><a href="#Footnote_210_212" class="fnanchor">[210]</a>, grande ville ouverte de tous côtés. +Le peuple en est grossier, le terroir gras et assez +beau; cependant on remarque qu'un homme +raisonnable n'y a jamais pu demeurer deux +jours. Mais, comme il y a dans le monde plus +de sots que d'honnêtes gens, le lieu n'est jamais +vide.</p> + +<p>Près de là vous avez</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Saint-Germain-Beaupré</span><a name="FNanchor_211_213" id="FNanchor_211_213"></a><a href="#Footnote_211_213" class="fnanchor">[211]</a>. C'est là que la Coquette +se joint à la Carogne. C'est une ville fort +agréable. Le premier gouverneur qu'elle eut étoit +un homme du pays des Cornutes<a name="FNanchor_212_214" id="FNanchor_212_214"></a><a href="#Footnote_212_214" class="fnanchor">[212]</a>. Il s'empara du +gouvernement contre son gré, et s'en fit pourvoir +en titre d'office. C'étoit un homme fort extraordinaire +et tout à fait bizarre à sa façon d'agir. D'abord +il voulut changer les plus anciennes coutumes +de la ville, et inventoit toujours quelque +chose; entre autres, il déclara un jour qu'il ne +vouloit plus entrer que par la fausse porte, et, +pour moi, je crois que ce n'étoit pas sans fondement. +Mais la ville, jugeant que si cela avoit lieu +elle perdroit tous les droits affectés au passage +de la grande porte, s'y opposa avec tant de vigueur +qu'il ne put parvenir à son dessein. Il fut +assez long-temps interdit de sa charge, et depuis +même qu'il y a été remis tout s'est fait dans la +ville par commission, le gouverneur ayant bâti +un château qu'il habite souvent.</p> + +<p>Près de là est</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Grimaud</span><a name="FNanchor_213_215" id="FNanchor_213_215"></a><a href="#Footnote_213_215" class="fnanchor">[213]</a>, située au pied des montagnes et +qui a donné le nom au Grimaudan. Elle est fort +sale, à cause des torrens qui tombent de toutes +parts dans la Carogne en cet endroit, ce qui rend +cette rivière si trouble qu'on diroit que ce n'est +pas la même qui est à deux lieues de là. Au milieu +de la ville, elle se cache sous terre par un +grand canal que la nature a fait et qu'on appelle +vulgairement le Trou-Grimaud, et ne sort qu'à +deux lieues plus loin, à savoir, là où elle se jette +dans la Précieuse.</p> + +<p>À quatre lieues est</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Châtillon</span>, grande et belle ville par dehors +et mal bâtie en dedans. Les peuples y aiment +l'argent. Elle a été si fort persécutée par deux +princes qu'elle a été contrainte de se jeter entre +les bras de l'Église. Un abbé commandataire +en a été gouverneur, mais depuis chassé pour +vouloir trop entreprendre sur les priviléges de la +ville; et maintenant il n'y en a plus, car on veut +les obliger à servir jour et nuit et à payer la +dépense.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">La Vergne</span><a name="FNanchor_214_216" id="FNanchor_214_216"></a><a href="#Footnote_214_216" class="fnanchor">[214]</a> est une grande ville fort jolie et si +dévote que l'archevêque<a name="FNanchor_215_217" id="FNanchor_215_217"></a><a href="#Footnote_215_217" class="fnanchor">[215]</a> y a demeuré avec le +duc de Brissac, qui en est demeuré principal +gouverneur, le prélat ayant quitté.</p> + +<p>De là vous venez à</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Montausier</span><a name="FNanchor_216_218" id="FNanchor_216_218"></a><a href="#Footnote_216_218" class="fnanchor">[216]</a>, grande ville qui n'est pas belle, +mais agréable. La Précieuse passe au milieu, +qui est une rivière de grande réputation. L'eau +en est claire et nette; il n'y a lieu au monde +où la terre soit mieux cultivée.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Fienne</span><a name="FNanchor_217_219" id="FNanchor_217_219"></a><a href="#Footnote_217_219" class="fnanchor">[217]</a> est une grande ville, presque toute +délabrée, qui n'est fameuse que par la Carogne, +qui passe au milieu. Le séjour en est désagréable, +tant pour ce que les maisons y sont anciennes et +mal faites que pour ce qu'il y règne une odeur +si mauvaise que, quelque intérêt qu'on ait à y +demeurer, on est contraint à la fin d'en sortir +pour conserver sa santé. Le gouverneur étant +un homme de peu de crédit, à qui on a donné +le gouvernement par forme, sans l'intrigue des +habitants et le commerce qu'ils font avec les Espagnols, +cette ville manqueroit bientôt de subsistance.</p> + +<p>À quatre lieues de cette ville vous en trouvez +une autre bien différente; elle est sur la Précieuse. +C'est une ville fort considérable pour la beauté +de ses édifices; on l'appelle</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Olonne</span>. C'est un chemin fort passant. On y +donne le couvert à tous ceux qui le demandent, +à la charge d'autant. Il y faut bien payer de sa +personne, ou payer de sa bourse.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Beauvais</span><a name="FNanchor_218_220" id="FNanchor_218_220"></a><a href="#Footnote_218_220" class="fnanchor">[218]</a>, sur la Carogne, est une petite ville +dans un fond, où l'on ne voit le jour qu'à demi +et dont les bâtimens sont très désagréables. +Elle a eu néanmoins des gens de très grande +condition pour gouverneurs, entre autres un +commandeur de Malte, qui y a laissé une belle +infanterie. On ne s'étonnera point que des gens +de naissance et de mérite se soient arrêtés à un +si méchant logis quand on sçaura que ç'a été le +principal passage pour aller à la ville de Donna-Anna<a name="FNanchor_219_221" id="FNanchor_219_221"></a><a href="#Footnote_219_221" class="fnanchor">[219]</a>, +où tout le commerce se faisoit durant +qu'on bâtissoit le fort Louis<a name="FNanchor_220_222" id="FNanchor_220_222"></a><a href="#Footnote_220_222" class="fnanchor">[220]</a>. Depuis que ce fort +est entré dans ses droits, la ville de Beauvais n'a +plus eu de gouverneur de marque, mais des gens +de basse étoffe et inconnus, que la ville y entretient, +quoiqu'elle ne vaille plus la dépense. Ceux-ci +ont toujours eu soin de bien maintenir l'infanterie<a name="FNanchor_221_223" id="FNanchor_221_223"></a><a href="#Footnote_221_223" class="fnanchor">[221]</a>.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Guise</span><a name="FNanchor_222_224" id="FNanchor_222_224"></a><a href="#Footnote_222_224" class="fnanchor">[222]</a> est une ville sur la Précieuse, assez +grande, et où il se trouve de belles antiquités. +Plusieurs ont cru que cette place s'étoit gardée +par ses forces mêmes; mais on assure qu'il y a +eu un gouverneur<a name="FNanchor_223_225" id="FNanchor_223_225"></a><a href="#Footnote_223_225" class="fnanchor">[223]</a> comme en titre d'office, qu'on +a tenu caché à cause que ses mérites n'étoient +point proportionnés à l'importance de la place, +d'où il a été chassé parcequ'il ne visitoit plus +que de loin à loin la place d'armes. Il y avoit +laissé de l'infanterie; mais, à cause qu'elle étoit +plus nuisible qu'utile pour la conservation de la +ville, elle en a été chassée et envoyée en Hollande. +Il y en a qui disent que la disgrâce du +gouverneur est venue de ce qu'il avoit plus d'attache +pour la ville de Chevreuse.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><span class="smcap">Longueville</span><a name="FNanchor_224_226" id="FNanchor_224_226"></a><a href="#Footnote_224_226" class="fnanchor">[224]</a> est sur la même rivière que Guise. +C'est une ville grande et assez belle. Il y a eu +quatre gouverneurs, dont les uns étoient les premiers +princes du pays, les autres des plus qualifiés +seigneurs après ceux-là<a name="FNanchor_225_227" id="FNanchor_225_227"></a><a href="#Footnote_225_227" class="fnanchor">[225]</a>, dont l'un a failli +perdre sa place pour de l'infanterie qu'il y avoit +jetée hors du temps, qui a fort endommagé la +ville. Elle se gouverne à présent elle-même, et +s'est tellement fortifiée<a name="FNanchor_226_228" id="FNanchor_226_228"></a><a href="#Footnote_226_228" class="fnanchor">[226]</a> qu'il n'y a point d'ennemis +si forts qui osent en faire l'attaque.</p> + +<h1>FIN DU TOME PREMIER.</h1> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES"></a>NOTES</h2> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Cette lettre est fort habilement faite. Elle dit la vérité +avec tous les ménagements et tous les adoucissements nécessaires. +Bussy va même jusqu'à s'accuser de trop d'imagination. +Nous verrons à quoi nous en tenir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Nous avons dit dans l'Introduction vers quel temps +Bussy composa son ouvrage et à quelle époque successivement +remontent les événements dont il se fait l'historien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Madame d'Olonne est l'héroïne d'un pamphlet fort vilain +et fort peu littéraire qu'on a eu bien tort d'attribuer à Bussy-Rabutin: +<i>la Comédie galante</i> de M. D. B. Cologne, Pierre +Marteau (Hollande), petit in-12 de 34 pages. +</p><p> +Madame d'Olonne (Catherine-Henriette d'Angennes), parente +du marquis de Rambouillet, étoit l'aînée des deux filles +du baron de La Loupe. Avant son mariage, «elle estoit jolie, +dit Retz (Mémoires, p. 341 de l'édition Michaud); +elle estoit belle, elle estoit précieuse par son air et par sa +modestie.» Mademoiselle de La Vergne, celle qui fut madame +de La Fayette, en avoit fait son amie; elle étoit choyée +au Luxembourg, et mademoiselle de Montpensier la distinguoit, +quoiqu'elle ne brillât peut-être pas par l'originalité de +son esprit. Dès 1652, Guy Joly, d'accord avec Retz, la désigne +comme «l'une des plus belles personnes de France». +Retz faisoit plus que de la trouver jolie et précieuse: un peu +dégoûté de mademoiselle de Chevreuse, il entreprenoit, à la +faveur de l'accueil qu'on lui faisoit chez madame de La Vergne +la mère, de s'insinuer le plus avant possible dans les +bonnes grâces de cette belle personne. Rendez-vous obtenu à +force de prières, mais rendez-vous bien inutile, «ce qui doit +estonner, dit le vaincu, ceux qui n'ont point connu mademoiselle +de La Loupe et qui n'ont ouï parler que de madame +d'Olonne.» Précieuse donc et à la façon des plus effarouchées, +mademoiselle de La Loupe, avant son mariage, étoit +une personne en bon point de renommée. Je ne vois pas +pourquoi M. Walckenaer (t. 1, p. 357) croit que Beuvron +étoit intimement lié avec elle dès ce moment-là. +</p><p> +Le 3 mars 1652, le beau poète Loret écrit dans sa Gazette: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Olonne aspire à l'hyménée<br /></span> +<span class="i0">De la belle Loupe l'aînée,<br /></span> +<span class="i0">Et l'on croit que dans peu de jours<br /></span> +<span class="i0">Ils jouiront de leurs amours.<br /></span> +</div></div> +<p> +Le mariage eut lieu peu de temps après. V. <i>Montpensier</i>, +t. 2, p. 246 de la Collection Petitot. +</p><p> +Ce n'est toutefois qu'en 1656 que mademoiselle de Montpensier +parle du bruit que «commençoit à faire» la beauté +de madame d'Olonne; mais les souvenirs de mademoiselle +sont quelquefois un peu confus, et d'ailleurs on peut admettre +qu'elle attache une idée fâcheuse au mot <i>bruit</i>. +</p><p> +À peine mariée, notre belle dame laisse son mari auprès +du roi, et chevauche parmi les hardies frondeuses (<i>Montpensier</i>, +t. 2, p. 245). Le temps n'est pas venu où madame de +Sévigné écrira (13 novembre 1675): «Le nom d'Olonne est +trop difficile à purifier»; où l'on chantera: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La d'Olonne<br /></span> +<span class="i0">N'est plus bonne<br /></span> +<span class="i0">Qu'à ragoutter les laquais;<br /></span> +</div></div> +<p> +(Ms. 444, Suppl. Bibl nat.) +</p><p> +où La Bruyère (t. 1, p. 203 de l'édit. Jannet) dira: «Claudie +attend pour l'avoir qu'il soit dégoûté de Messaline.» Il s'agit +de Baron; Claudie, c'est madame de la Ferté; Messaline, +c'est madame d'Olonne. Nous sommes en 1652, à la date du +mariage, et Baron n'est pas encore né. Son acte de naissance, +cité par M. Taschereau (<i>Vie de Molière</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 249), +le fait naître le 8 octobre 1653. Quant à la maréchale de la +Ferté, on sait que sous ce nom tristement célèbre il faut reconnoître +mademoiselle de La Loupe la cadette, celle que +Saint-Simon a si souvent fouettée. Elle étoit belle aussi et +le fut long-temps. Les deux sœurs vécurent jusqu'en 1714, +et jouirent à leur aise de leur gloire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Louis de la Trémoille, comte d'Olonne, avoit été arrêté +sous la Fronde, en 1649, «comme il se vouloit sauver +habillé en laquais» (Retz, p. 100). Il est mort en 1686. +Boisrobert s'étoit moqué de lui de bonne heure; on s'en moqua +plus cruellement lorsque sa femme eut rendu publiques +ses infortunes. Avec Saint-Evremont et Sablé Bois-Dauphin, +il se consoloit en fondant l'ordre des Coteaux, dont Boileau +nous a conservé le souvenir. La Bruyère, à ce point de vue, +l'a peint sous le nom de Cliton le fin gourmet (t. 2, p. 93). +À un autre point de vue, Racine a parlé de lui dans cette jolie +épigramme faite sur <i>Andromaque</i>: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le vraisemblable est peu dans cette pièce,<br /></span> +<span class="i0">Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui:<br /></span> +<span class="i0">Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse,<br /></span> +<span class="i0">D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari.<br /></span> +</div></div> +<p> +À l'article de la mort, un prêtre nommé Cornouaille lui +offre ses services. L'anecdote veut qu'il se soit écrié avec +quelque colère: «Serai-je encornaillé jusqu'à la mort?»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> François d'Harcourt, deuxième du nom, marquis de +Beuvron, né le 15 octobre 1598, mort à Paris le 30 janvier +1658, enfant d'honneur de Louis XIII, adversaire de Boutteville +dans un duel fameux, avoit deux fils, qui furent notre +marquis et le comte de Beuvron. +</p><p> +Saint-Simon, en 1705 (t. 4, p. 437, de la nouvelle édition +Chéruel), dit dans ses Mémoires: «M. de Beuvron, chevalier +de l'ordre et lieutenant-général de Normandie, mourut +à plus de quatre-vingts ans, chez lui, à la Meilleraye, avec +la consolation d'avoir vu son fils Harcourt arrivé à la plus +haute et à la plus complète fortune, et son autre fils, Sézanne, +en chemin d'en faire une, et déjà chevalier de la Toison-d'Or. +On a vu comment elle étoit due aux agrémens de la jeunesse +du père. C'étoit un très honnête homme et très bon homme, +considéré et encore plus aimé.» +</p><p> +Ce très honnête et très bon homme nous appartient ici. Son +frère mourut bien avant lui. Voyez Dangeau. (28 septembre +1688): «Le comte de Beuvron est mort cette nuit. Il avoit +un justaucorps en broderie et des pensions, et avoit été capitaine +des gardes de Monsieur. Il avoit depuis deux ans déclaré +son mariage avec mademoiselle de Téobon, dont il n'a +point d'enfans.»—«Homme liant et doux, ajoute Saint-Simon +(t. 3, p. 181), mais qui voulut figurer chez Monsieur, +dont il étoit capitaine des gardes, et surtout tirer de l'argent +pour se faire riche, en cadet de Normandie fort pauvre.» +</p><p> +On sait qu'il a été accusé, avec le chevalier de Lorraine et +d'Effiat, d'avoir travaillé à l'empoisonnement de Madame. V. +La Fayette. +</p><p> +Sa femme, fille du marquis de Théobon, «étoit une femme +(Saint-Simon, t. 3, p. 186) qui avoit beaucoup d'esprit, +et qui, à travers de l'humeur et une passion extrême pour le +jeu, étoit fort aimable et très bonne et sûre amie.» Elle étoit +«originairement huguenote (Journal du marquis de Sourches, +t. 2, p. 190), mais, s'étant convertie, avoit été nommée fille +d'honneur de la reine; et, quand on rompit la chambre des +filles de la reine, Monsieur la mit auprès de Madame», la +seconde Madame, qui l'aima beaucoup. V. ses lettres. +</p><p> +Le père des Beuvron avoit épousé, en 1626, Renée d'Espinay, +sœur du comte d'Estelan. On disoit de lui: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Beuvron, espouse-tu<br /></span> +<span class="i0">Saint-Luc, qui tant est belle?<br /></span> +<span class="i0">Si tu veux estre cocu,<br /></span> +<span class="i0">N'en espouse d'autre qu'elle.<br /></span> +<span class="i0">Ah! petite brunette,<br /></span> +<span class="i0">Ah! tu me fais mourir!<br /></span> +</div></div> +<p> +Il étoit lieutenant du roi en Normandie et gouverneur du +vieux palais de Rouen (Montpensier, t. 2, p. 177). C'étoit un +ami de Racan. «Les enfans de Beuvron, dit Tallemant des +Réaux (t. 2, p. 367, de l'édition Paulin Paris), ont plus d'esprit +que leur père.» Cet ami de Racan n'étoit donc pas un +personnage très ingénieux. Sous la Fronde, en 1650, il +reste fidèle au duc de Longueville, et résiste, à Rouen, à la +duchesse et au parlement; toutefois (Motteville, t. 4, p. 16) +on ne faisoit pas grand cas de lui à la cour. Il obtint alors +pour son fils aîné (La Rochefoucauld, p. 436, édit. Michaud) +la survivance du vieux palais. +</p><p> +Beuvron (le nôtre) a joué jusqu'à sa mort un grand rôle en +Normandie (Voy. Saint-Simon, t. I, p. 117, 123), et ne fut +pas toujours en faveur (Dangeau, 13 mars 1689). +</p><p> +Si ce n'est lui, c'est son frère, le favori de Monsieur (Mém. +de du Plessis, édit. Michaud, p. 446, et Mém. de Montp., +t. 4, p. 211), qui a commis le crime que reproche à un +Beuvron ce couplet (<i>Nouveau siècle de Louis XIV</i>, p. 88) +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On dit que Beuvron a gâté<br /></span> +<span class="i0">Le grand chemin de la Ferté,<br /></span> +<span class="i0">Qui fut jadis si fréquenté.<br /></span> +</div></div> +<p> +Une accusation plus grave a pesé un instant sur lui: la Brinvilliers, +disait-on (Sévigné, 26 juin 1676), affirmoit qu'il +avoit réellement empoisonné Madame. Ce bruit n'eut pas de +suites. +</p><p> +Les Beuvron étoient parens de la comtesse de Fiesque, que +nous allons voir entrer bientôt en scène. (Montpensier, t. 3, +p. 104.) +</p><p> +Leur sœur (Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron) mérite +qu'on ne l'oublie pas dans un livre où il s'agit d'un grand +nombre de divinités. Loret (26 avril 1659) l'appelle «l'admirable +Beuvron». Elle venoit alors d'épouser le duc d'Arpajon, +déjà deux fois veuf. Somaize (<i>Précieuses</i>, édit, Jannet, t. 1, +p. 71) l'a inscrite sous le nom de <i>Dorénice</i> dans la grande +compagnie des Précieuses. Elle n'eut jamais rien de ridicule. +Sa beauté a trouvé grâce devant Tallemant des Réaux (chap. +304, t. 9, p. 75, de la 2e édition). Elle fut dame d'honneur +de la Dauphine. Saint-Simon parle de sa «grande mine», de +sa vertu, de son honneur intact (t. 1, p. 221). +</p><p> +Louis XIV lui fit de belles amitiés. Lors qu'elle fut nommée +dame d'honneur, madame de Sévigné écrit (13 juin 1684): +«C'est l'ouvrage de madame de Maintenon, qui s'est souvenue +fort agréablement de l'ancienne amitié de M. de Beuvron +et de madame d'Arpajon pour elle, du temps de madame +Scarron.» Ce dire est confirmé par madame de Caylus (p. 4 +de l'édit. de 1808), qui cite le marquis de Beuvron comme +l'un des garants de la constante chasteté de sa tante.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Madame de Saint-Loup (V. Tallemant des Réaux).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Chemin faisant, nous ferons longue connoissance avec +Candale. Une note ne suffiroit pas et elle couvriroit bien vite +vingt pages. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les garnitures à la Candale<br /></span> +<span class="i0">Font paroître un visage pâle,<br /></span> +</div></div> +<p> +dit un vers boiteux du <i>Nouveau siècle de Louis XIV</i> (1856, +p. 69). Ce vers atteste l'empire que Candale exerça sur les +modes de son temps; cet empire est attesté en mille endroits, +par exemple dans le <i>Roman Bourgeois</i> de Furetière (p. 73 +de l'édit. elzevirienne): «On descendit sur les chausses à la +Candalle; on regarda si elles estoient trop plissées en devant +ou derrière.» De la tête aux pieds, ce beau seigneur règle le +costume des délicats. Louis-Charles-Gaston de Nogaret et de +Foix, duc de Candale, né à Metz en 1627, étoit fils de Bernard +de Nogaret, duc d'Épernon, et de Gabrielle-Angélique, +fille légitimée de Henri IV. Il avoit du sang royal dans les veines: +au dix-septième siècle ce n'étoit pas un médiocre avantage +en amour. En 1646, il est au siége de Mardick; en 1648, +il est à Paris auprès du duc d'Orléans (Motteville, t. 3, p. 103); +en 1649, il commande le régiment de son nom; en 1652, il a, +par avance, la charge paternelle de colonel général et le gouvernement +d'Auvergne; en 1654, il est lieutenant général sous +Conti et d'Hocquincourt, deux des personnages de la présente +histoire. Il meurt à Lyon le 28 janvier 1658. Il faut lire Saint-Évremont +pour le voir à son avantage. +</p><p> +Le jour de sa mort fut un jour de deuil pour les dames. +L'abbé Roquette, coutumier du fait, acheta du père Hercule, +général des Pères de la Doctrine, l'oraison funèbre qu'il lui +consacra (Voy. Tallem., t. 10, p. 239). Ce n'est pas là qu'il +faut chercher l'histoire de sa vie. +</p><p> +Une sœur qu'il avoit lui survécut bien long-temps; elle +est morte sans alliance, comme lui, le 22 août 1701, à soixante-dix-sept +ans, après cinquante-trois années de couvent des +Carmélites (Saint-Simon, t. 10 de l'édit. Sautelet). +</p><p> +Madame de Motteville n'a pas flatté son père (t. 4, p. 71), +seigneur hautain, jaloux, brutal, cruel, criminel peut-être. +Candale, beau garçon, d'humeur galante, blond, langoureux, +coquet, garda quelque chose du caractère paternel. Ne +voyons pas en un rose obstiné toutes les prouesses de ces +messieurs: ils cachoient la griffe sous la patte de velours. Ces +«princes chimériques», les Candale, les Manicamp, les Jarzay, +ne doivent pas être canonisés sans information parcequ'ils +ont plu à un nombre infini de belles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le frère de Condé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> «Maistre des requestes», dit Tallemant (t. 2, p. 115), +puis intendant des finances; «protecteur des partisans», +ajoute le Portrait des Maîtres des requêtes, «et qui de peu a +fait beaucoup par toutes sortes de voies». +</p><p> +L'<i>État de la France</i> pour 1658 lui donne, comme intendant: +Toulouse, Montpellier, la ferme des entrées de Paris, +l'artillerie et le pain de munition. +</p><p> +En 1661, on le rembourse à 200,000 livres seulement, +c'est-à-dire qu'on le destitue, et bien d'autres du même coup. +C'est l'année des comptes sévères. +</p><p> +La femme de Paget étoit belle (V. le <i>Recueil des Portraits</i> +de Mademoiselle: c'est la <i>Polénie</i> de Somaize (t. 1, p. 194, +206). Sa ruelle étoit vantée. Tallemant des Réaux (t. 2, p. +407) a raconté, à propos de madame Paget, une anecdote +piquante. Bois-Robert et Ninon, l'une de nos amies en ce volume, +y jouent un rôle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Elle jouoit; son mari joua bien davantage. Voy. l'Oraison +funèbre que lui fait dans son <i>Journal</i> l'estimable marquis +de Sourches (janvier 1686, t. 1, p. 103). «On vit alors mourir +le comte d'Aulonne, de la maison de Noirmoustier (La Trémouille), +qui avoit été guidon des gendarmes du roi pendant +les guerres civiles, et chez lequel s'assembloient alors presque +tous les gens de qualité pour y jouer ou pour y trouver +bonne compagnie.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> 3,000 francs d'aujourd'hui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> 60,000 francs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> On conçoit facilement que je n'aie rien trouvé dans les +histoires pour me renseigner sur la généalogie de Quentine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Surtout si cher que cela! vingt mille francs par jour!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> (1656).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Candale le prenoit de très haut avec tout ce qui n'étoit +pas de la plus haute noblesse. On juge par là ce qu'il pensoit +des gens d'affaires. Bartet, secrétaire du roi, lui ayant déplu, +voyez la hardiesse avec laquelle il le fait arrêter et raser d'un +côté du visage, barbe et cheveux! (Sévigné, juin 1655; Montp., +t. 2, p. 488, t. 3, p. 22.) Cela ne parut pas trop étonnant. +Encore fit-il exiler sa victime! Les dames sourirent. Belle +prouesse de prince chimérique! Mademoiselle de Montpensier +(t. 3, p. 128) dit que «c'étoit un garçon plein d'honneur et +incapable d'aucune mauvaise action.» Elle dit cela à la date +de 1657, lorsque arriva l'affaire Montrevel. Ce Montrevel, se +battant en duel avec Candale, est tué par derrière d'un coup +d'épée que La Barte, un des suivants du grand roi de la mode, +lui donne inopinément. Cette fois on crie: Il faut donner une +garde du corps à Candale pour le protéger. Son courage, toutefois, +n'est pas mis en doute (Voy. Motteville, t. 3, p. 293); +mais la fierté de son rang lui monte bien vite à la tête. Le +pauvre Bartet n'avoit pas été bien audacieux; il n'avoit rien +imaginé; il avoit dit tout bas, et pour se venger de se voir +prendre la marquise de Gouville, que Candale n'étoit peut-être +pas un amant d'une énergie incontestable. De fait, Candale +s'en faisoit accroire, comme Guiche, comme d'autres. +Soyecourt étoit moins galant de mine, mais c'étoit un autre +homme. Au surplus, ce n'est pas pour cela que je lui chercherai +querelle: c'est parceque je le suppose moins doucereux +qu'on ne le croyoit. Qu'est-ce que cette note de Tallemant? +(T. 4, p. 355). «Madame Pilou étoit fort embarrassée d'un +certain brave, nommé Montenac, qui vouloit enlever madame +de la Fosse. Un jour, ayant trouvé feu M. de Candale: +Monsieur, lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de +gens à l'armée, ne sçauriez-vous nous desfaire de Montenac? +Tous les ans vous me faittes tuer quelques-uns de mes amys, +et celuy-là revient tousjours!—Il faut, respondit-il, que je +me desfasse de deux ou trois hommes qui m'importunent, et +après je vous desferay de cestuy-là.» N'y a-t-il pas là de +quoi le condamner?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ses amis, nous les verrons bientôt figurer dans ce livre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Trésorier de l'épargne. «Ces offices (Est. de la Fr., 1649) +se vendent un million de livres chacun; ceux qui les possèdent +ont douze mille livres de gages, et, en outre, trois deniers par +livre de tout l'argent qu'ils manient, ce qui monte à des +sommes excessives.» Nicolas Jeannin de Castille étoit petit-fils +du président Jeannin, ministre de Henri IV. Ce Jeannin +avoit marié sa fille à P. Castille, ancien marchand de soie, +devenu receveur du clergé, et affirmant alors qu'il étoit bâtard +de Castille. En généalogie tout marche à la longue. Soit pour +la bâtardise! Ce qui est certain, c'est qu'une Jeannin (de Castille), +en 1705, épouse un prince d'Harcourt, et a pour filles +des duchesses de Bouillon et de Richelieu. Au bout d'un siècle, +voilà ce qui fleurit sur la tige. +</p><p> +Jeannin, beau-frère de Chalais par sa sœur à lui, «belle +personne», dit Tallemant des Réaux (t. 3, p. 193), se trouva +un moment près de la banqueroute. (<i>Épigr.</i> Bibl nat., ms. +sup. fr., n. 540, f. 56). Adieu alors la galanterie! De bonne +heure il s'étoit montré «coquet» (Tallem. t. 4, p. 32). Entre +autres maîtresses on lui connoît cette malheureuse Guerchy, +qui mourut d'une si triste mort (<i>Nouveau siècle de Louis XIV</i>, +p. 60). La galante madame de Nouveau s'amouracha de lui +(Tallem. 2e édit., t. 7, p. 241). +</p><p> +En 1678, il est vieux. Madame de Sévigné, son amie, lui +reproche ses fredaines; Bussy lui dit: «Vous savez (lettre du +31 décembre) que sur le chapitre des dames il n'est pas tout +à fait si régulier que les évêques.» +</p><p> +Nicolas Jeannin de Castille étoit marquis de Montjeu ou de +Mondejeu (Loret, 7 février 1654). Le nom n'y fait rien (Walckenaër, +t. 2, p. 470). Madame de Sévigné (20 mai 1676) +l'appelle Montjeu tout court et se moque de son marquisat; +mais elle l'aime véritablement, va loger chez lui, date de chez +lui quelques lettres (22 juillet 1672). Bussy l'aimoit de même +(lettre du 22 mars 1678). +</p><p> +Mademoiselle de Montpensier (t. 4, p. 441) a daigné écrire: +«Famille des Castille, gens que je considérois.» Notre Jeannin +n'est pas un pied plat. Il étoit greffier de l'ordre dès 1657. +C'est le premier exemple de ce que Saint-Simon appelle les +<i>râpés</i> (t. 4, p. 161). +</p><p> +La seconde femme de Fouquet, celle à qui La Fontaine a +adressé des vers (<i>Odes</i>, livre I), étoit Marie-Madeleine Castille-Villemareuil, +une Castille par conséquent. On voit dans +les <i>Mémoires du duc d'Orléans</i> un Castille-Villemareuil intendant +de la maison de Monsieur (le petit Gaston, en 1615), +«à la recommandation du président Janin». +</p><p> +Revers de la médaille: Après la chute de Fouquet, à côté +d'un la Bazinière taxé à 962,198 livres (Voy. le <i>Colbert</i> de +P. Clément, p. 105), notre pauvre Jeannin en a pour 894,224 +livres. Les actions de madame d'Olonne, pour parler ce style, +baissent beaucoup (Bussy à Sévigné, 20 juin 1678). +</p><p> +Jeannin, retiré des affaires, mena assez grand train. Malheureusement, +il eut un fils à moitié fou (Sévigné, 9 déc. 1688), +et fut presque obligé de ne pas s'affliger de sa mort. +</p><p> +Jeannin est mort à Paris en juillet 1691 (Voy. Dangeau, +1<sup>er</sup> août). Il y avoit long-temps qu'on lui avoit (à cause +même du <i>râpé</i>) enlevé le cordon de l'ordre. Saint-Simon, dans +ses Notes sur le manuscrit de Dangeau, écrit ces lignes un +peu sèches: «Ce M. de Castille n'étoit rien. Son père, qui avoit +fait fortune jusqu'à être contrôleur général des finances sous +les surintendans, c'est-à-dire commis médiocrement renforcé, +lui fit épouser une Jeannin pour le décrasser. Il fut trésorier +de l'épargne et greffier de l'ordre, qu'il eut du président de +Novion en 1657. Il fut culbuté avec M. Fouquet, prisonnier, +puis exilé vingt-cinq ans en Bourgogne... Son fils vécut conseiller +au parlement de Metz.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Ce goût dura tout le temps du règne. Dangeau et Saint-Simon +en parlent assez.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Il faut en finir avec Candale. Tallemant met ceci dans +son <i>Historiette de Sarrazin</i>: «On croit que Sarrazin a été +empoisonné par un Catelan (<i>Catalan</i>), dont la femme couchoit +avec lui.» Et dans une note il ajoute ceci: «Le père +Talon dit que la femme ne fut point empoisonnée; que son +mary, qui estoit bien gentilhomme, l'espargnoit à cause de ses +parens, qui estoient plus de qualité que luy; mais il empoisonnoit +les galans d'un poison bruslant. Il croit que M. de +Candalle en est mort.» Cosnac (t. 1, p. 190) veut que la +femme soit morte aussi. Ce n'est pas la femme qui nous intéresse +le plus; nous ne devons remarquer dans ce texte de Tallemant +que la singulière explication donnée à la mort de Candale. +Mais en voici bien d'autres: ce Vanel qui a écrit les +<i>Galanteries de la cour de France</i> (édit. de 1695, p. 232) +pense que «la marquise de Castellane fut cause de sa mort, +luy ayant donné de trop violentes marques de son amour lorsqu'il +passa par Avignon, où elle demeuroit ordinairement.» +Croira-t-on Vanel cette fois, lui qui, le plus souvent, mérite +si peu qu'on le croie? Desmaizeaux (édit. de Saint-Evremont +de 1706) affirme qu'il mourut «des suites d'une galanterie +avec une dame célèbre dans ce temps-là par sa beauté, et depuis +par sa mort tragique». Ce seroit la marquise de Ganges, +si célèbre en effet. Guy-Patin, l'homme au nez fin, ne +veut pas chercher si loin (Lettre du 1er mars 1658): selon +lui Candale est mort «pourri d'une vieille gonorrhée». +</p><p> +Nous avons eu occasion de savoir ce que valoit la marquise +de la Beaume, nièce du maréchal de Villeroy; il faut lui pardonner +quelque chose, parcequ'elle semble avoir bien aimé +Candale. Elle avoit les plus admirables cheveux blonds du +monde: elle se les coupa en signe de deuil (Montpensier, t. +3, p. 400). Cette anecdote est partout; on ne la raconte pas +de la même façon partout. Quoi qu'il en soit, l'infortuné Candale +est mort bien jeune. Il avoit eu plus de bonnes fortunes +qu'un seul homme n'a raisonnablement le droit d'en espérer. +Le tragique n'y manqua pas toujours. C'est Chavagnac (<i>Mém.</i>, +t. 1, p. 210) qui le peint accourant au galop à Bordeaux pour +y revoir, après une longue absence, une amie fortement aimée: +il la trouve morte, étendue sur son lit, entre les mains +des chirurgiens qui pratiquent l'autopsie. Encore une fois, il +faut lire Saint-Evremont pour l'amour de Candale. +</p><p> +Candale, en 1649, avoit failli devenir le neveu de Mazarin. +C'étoit une affaire qui paroissoit arrangée (Omer Talon, collect. +Michaud, p. 393; Motteville, collect. Petitot, t. 4, p. +356); mais Condé ne le voulut pas permettre (Voy <i>l'Histoire +de Condé</i> de Pierre Coste): ce fut Conti, le frère de Condé, ce +à quoi Condé ne s'attendoit certainement pas, qui épousa mademoiselle +Martinozzi. Madame de Motteville (t. 4, p. 78) +prétend que Candale travailla à cette conclusion. Cela étonne. +Il étoit, du reste, très ardent pour le ministre. En 1651, les +Bordelais, moins enthousiastes, brûlèrent son effigie (Voy. la +<i>Relation de ce qui s'est passé à Bordeaux</i>, à la prise de trois +personnes qui ressembloient au cardinal Mazarin, au duc +d'Epernon et à la niepce Mancini). Le petit Tancrède de Rohan +passoit pour être de lui, dit Tallemant des Réaux (t. 3, p. +441). On dit que les <i>Mémoires manuscrits du chanoine Favart</i>, +de Reims, l'affirment. Qu'est-ce que cela veut dire? Notre Candale +est mort en 1658, à 31 ans, et Tancrède est né en 1630. +</p><p> +Nous ne voudrions pas paroître rien retrancher de ce qui +atteste l'estime des contemporains pour ce roi des galants à +panaches. Madame de Motteville (t. 4, p. 422) s'exprime sur +son compte d'une façon bien avantageuse: «Le duc de Candale, +le premier de la cour en bonne mine, en magnificences +et en richesses, celui que tous les hommes envioient et dont +toutes les dames galantes souhaitoient de mériter l'estime, si +elles n'en pouvoient faire le trophée de leur gloire.» +</p><p> +Jamais les carrousels et les ballets ne perdirent un cavalier +plus magnifique et un danseur plus admirable. Les spectatrices +ne perdoient pas un geste du triomphateur. Dès 1648 +(ballet du 23 janvier), madame de Motteville fait son éloge. +En 1656, au carrousel du Palais-Royal, près le palais Brion, +elle enregistre ses hauts faits; elle le peint (t. 4, p. 371) à la +tête de la troisième troupe, qui portoit les couleurs vert et argent; +elle cite sa devise: une massue avec ces mots: «Elle +peut même me placer parmi les astres»; elle vante «sa belle +taille, sa belle tête blonde». Mais où sont les neiges du dernier +hiver? Ah! Candale, si ce n'est quelques érudits, qui +connoît votre nom et quelle belle vous regrette?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Assurément cette lettre est pleine de tristesse, et madame +d'Olonne ne put la lire sans peine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Nous n'en sommes pas quittes avec ce nom-là.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Pour l'honneur de ces annotations, je dois déclarer que +tout ce que j'ai trouvé en fait de Mérille, c'est un jurisconsulte +de Troyes, né en 1579, mort en 1647. Ce n'est pas ce que +je cherchois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Ceux qui s'imaginent que l'<i>Histoire amoureuse</i> est un +livre ordurier seront bien étonnés en lisant toutes ces pages +délicates.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Anne-Élisabeth de Rassan, «la belle Provençale», veuve +de M. de Castellane. Elle épousa le marquis de Ganges. On +connoît son effroyable histoire: ses deux beaux-frères, qui +l'aimoient, ne pouvant la séduire, la massacrèrent. +</p><p> +Ce nom de Castellane me rappelle une autre femme, dont il +faut respecter le souvenir: c'est Marcelle d'Altovitti-Castellane, +qu'aima et délaissa Guise, le petit-fils du Balafré. Elle +mourut de douleur au bout d'un an, après avoir écrit ces admirables +vers: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il s'en va, ce cruel vainqueur,<br /></span> +<span class="i0">Il s'en va plein de gloire!<br /></span> +<span class="i0">Il s'en va mesprisant mon cœur,<br /></span> +<span class="i0">Sa plus noble victoire!<br /></span> +<span class="i0">Et, malgré toute sa rigueur,<br /></span> +<span class="i0">J'en garde la memoire.<br /></span></div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Je m'imagine qu'il prendra<br /></span> +<span class="i0">Quelque nouvelle amante;<br /></span> +<span class="i0">Mais qu'il fasse ce qu'il voudra,<br /></span> +<span class="i0">Je suis la plus galante.<br /></span> +<span class="i0">Le cœur me dit qu'il reviendra:<br /></span> +<span class="i0">C'est ce qui me contente.<br /></span> +</div></div> +<p> +Jamais romance atteignit-elle cette fierté, cette tendresse?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Voilà Vanel soutenu, et Desmaizeaux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Saint-Evremont ne vient prendre place dans ce livre que +comme un figurant muet. Nous n'avons donc pas à dire grand'chose +de ce personnage, qui est d'ailleurs suffisamment connu, +«connu, dit Saint-Simon (t. 4, p. 185), par son esprit, par +ses ouvrages et son constant amour pour madame de Mazarin». +Amant malheureux de Ninon (nous avons oublié de +dire que Candale étoit de ceux qu'elle aima), Saint-Evremont +avoit joué un grand rôle parmi les délicats de son temps. +Il avoit l'esprit caustique: il en usa pour apprécier à sa manière +le traité des Pyrénées. Ce qu'il en écrivoit ayant été découvert, +il fut exilé. Il se consola en vivant libre en Angleterre; +là il se fit une cour de beaux-esprits qui ne craignoient +pas Louis XIV. Quand on lui offrit, après bien des années, de +revenir en France, il répondit qu'il s'étoit procuré une patrie. +On lui demandoit, à l'article de la mort, s'il ne vouloit pas se +réconcilier. «De tout mon cœur, dit-il; je voudrois me réconcilier +avec l'appétit.» (La Place, <i>Recueil de pièces</i>, t. 4, p. +440.) C'étoit un philosophe très hardi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Un dernier mot sur ce malheureux Candale qu'on enterre. +La première fois qu'il alla le soir chez madame d'Olonne, +il eut faim et voulut manger d'abord. Madame d'Olonne, +quoique faiblement romanesque, se rappela les théories des +précieuses et se fâcha. (Tallem. des Réaux, t. 3, p. 129.) +</p><p> +L'une des maisons où ils alloient ensemble le plus souvent +et le plus commodément étoit celle de madame de Choisy, +mère de celui qui fut l'abbé de Choisy. (Montp. t. 3, p. +325.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Bartet avoit donc raison contre Candale. M. d'Olonne +prenoit son mal en patience. Nous n'avons peut-être pas +cherché assez à le représenter dans son beau. Revenons à +l'année qui précéda son malencontreux mariage, pour le voir +passer dans un costume et avec une attitude de brillant cavalier.—«Après +venoit la compagnie de chevau-légers du roi, de +deux cents maîtres, en habits de passemens d'or et d'argent, et +montés sur de grands chevaux fort beaux, étant précédés de +quatre trompettes vêtus de velours bleu chamarré d'or et d'argent, +commandée par le comte d'Olonne, cornette d'icelle +compagnie, couvert d'un vêtement de broderie d'or et d'argent, +avec un baudrier garni de belles perles et des plumes +blanches, feuille morte et couleur de feu, avec un cordon d'or, +sur un cheval blanc, très bien ajusté, dont la housse d'écarlate +étoit garnie de même que son habit. (<i>Relation de la cavalcade</i> +faite pour la majorité du roi, 1651.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Contrôlons, une fois entre autres, le témoignage de +Bussy. Sauf en un point qui est qu'elle remplace madame +d'Olonne par une de ses demoiselles, mademoiselle de Montpensier +(t. 3, p. 286) confirme tout ce que notre auteur +avance. On pourroit multiplier ces rapprochements:—«Nous +allâmes à plusieurs bals, nous trouvâmes souvent les pèlerines: +elles n'osèrent jamais se démasquer. On nous demandoit +partout si nous n'avions pas trouvé des capucins et des +capucines; ils sortoient toujours un moment devant que nous +entrassions. On nous dit chez le maréchal d'Albret qu'on y +avoit vu un capucin qui avoit le bras et la main belle, et +qu'il avoit touché sur son passage dans celle de M. de Turenne. +</p><p> +«Le premier jour de carême, on ne parla que du scandale +que cette mascarade avoit fait. Les prédicateurs prêchèrent +contre. Le roi et la reine en furent fort en colère. Personne +ne se vanta d'en avoir été. À la fin, on sut que c'étoit d'Olonne, +sa femme, l'abbé de Villarceaux, Ivry, milord Craff +et une demoiselle de madame d'Olonne, et que son mari avoit +voulu absolument qu'elle s'habillât de cette sorte. Elle n'avoit +point paru dans le monde; tout le carnaval, elle ne bougea +de son logis. Elle avoit un mal au pied, dont il lui étoit sorti +des os; ainsi elle fut obligée de garder le lit. M. de Candale +étoit fort amoureux d'elle il y avoit long-temps, et il avoit été +affligé extrêmement de la quitter. Depuis son départ, on savoit +que Jeannin, trésorier de l'épargne, alloit souvent chez elle; +on examina fort sa conduite sur la mort de M. de Candale. +Elle parut fort affligée, et même on dit qu'elle pleura toute la +nuit, qu'elle en demanda pardon à son mari et lui avoua +qu'elle l'avoit fort aimé.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Les Villarceaux (Louis et René) menèrent joyeuse vie. +Le marquis, l'aîné par conséquent, fut un des beaux esprits +de l'hôtel de Rambouillet; Ninon (1652) n'aima personne +plus passionnément que lui, et on a voulu, mais sans preuve +(Walck., t. 1, p. 469), que madame de Maintenon, dans sa +jeunesse abandonnée, ait écouté favorablement ses prières. Sa +femme étoit aimable. Courtisan à sa manière, il refusoit l'ordre +pour son fils et ne craignoit pas d'offrir au roi l'amour +de sa nièce, Louise-Élisabeth Rouxel (madame de Grancey). +Louis XIV lui lava la tête comme il le méritoit. (Sévigné, 23 +décembre 1671.) +</p><p> +Son frère, René de Mornay, abbé de Saint-Quentin-lez-Beauvais, +fut plus libertin encore que lui. Il étoit fort riche; +il étoit surtout prodigue: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le sieur abbé de Villarseaux,<br /></span> +<span class="i0">Qui, s'il avoit d'or plein sept seaux<br /></span> +<span class="i0">Et d'argent trente bourses pleines,<br /></span> +<span class="i0">Les vuideroit dans trois semaines.<br /></span> +</div></div> +<p> +(<span class="smcap">Loret.</span>) +</p><p> +Le 27 septembre 1691, Dangeau note dans son Journal: +«L'abbé de Villarceaux mourut à Paris.» Et voilà tout. Que +la terre lui soit légère! +</p><p> +Reste Craff: l'histoire ne s'est pas beaucoup occupée de ce +seigneur anglois. C'est moins à cause de madame d'Olonne +qu'à cause de madame de Châtillon qu'il a l'honneur d'être +mis en scène par Bussy. Nous le reverrons. +</p><p> +Pourquoi M. Walckenaër (t. 1, p. 440) l'appelle-t-il +Graff? Je comprendrois plutôt qu'on l'appelât Crofts, car il +me semble que c'est lui que désignent sous ce nom les <i>Mémoires +du duc d'York</i> (dans Ramsay, ch. 2, 3, 19). On le +voit qui amène six chevaux de Pologne pour faire la guerre à +côté du duc; il suit Charles II avec les lords Rochester et +Jermyn (celui que nos Mémoires françois nomment partout +Germain). Crofts est d'ailleurs un nom anglois. Monmouth, le +fils de Charles II et de Lucy Walters, s'appeloit d'abord Jones +Crofts (Macaulay, t. 1, p. 273, édit. Charpentier). +</p><p> +La Rochefoucauld (<i>Mém.</i>, coll. Michaud, p. 386) le cite, +dès 1637, comme un de ses amis. Madame de Chevreuse l'aimoit +aussi. «On ne comprenoit pas, remarque Tallemant (t. 1, +p. 405) quels charmes elle y trouvoit.» C'étoit un ami politique. +Il étoit venu en France avec les Stuarts. Comme il +étoit riche et original, il eut du succès. Madame de Châtillon +essaya de se faire épouser par lui en 1656: c'est du moins ce +que la reine d'Angleterre dit à Mademoiselle (t. 3, p. 54). +</p><p> +Au rétablissement de Charles II, il revint en Angleterre. +Gourville, exilé, nous en parle (Collect. Michaud, p. 540) à +la date de 1664:—«Je trouvai en ce pays-là le milord Craff, +qui avoit été fort des amis de M. de La Rochefoucault à Paris, +et à qui j'avois même prêté quelque argent, qu'il m'avoit +rendu depuis le rétablissement du roi.»—... «(Il) nous +mena à une très jolie maison de campagne qu'il avoit à dix +milles de Londres, sur le bord de la Tamise.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Sillery est mort, âgé de soixante-quatorze ans, à Liancourt, +où il s'étoit retiré depuis deux ans. (Dangeau, 20 mars +1691.) Transcrivons d'abord la note de Saint-Simon:—«Ce +M. de Sillery étoit d'excellente compagnie, mais n'avoit jamais +été que cela. Il étoit fils de Puysieux, secrétaire d'État, et +petit-fils du chevalier de Sillery.» +</p><p> +Puis le texte même de ses <i>Mémoires</i> (t. 1, p. 337):—«Beaucoup +d'esprit, nulle conduite; se ruina en fils de ministre, +sans guerre ni cour. Il ne laissoit pas d'être fort dans +le monde et désiré de la bonne compagnie. Il alloit à pied +faute d'équipage et ne bougeoit de l'hôtel de La Rochefoucauld +ou de Liancourt, avec sa femme, qui s'y retira dans le +désordre de ses affaires, long-temps avant la mort de son mari, +et qui mourut en 1698.» +</p><p> +Louis-Roger Brulard de Sillery, né en 1617, avoit épousé +la sœur du duc de La Rochefoucauld; il n'est pas encore vieux +lorsqu'il paroît dans notre histoire en qualité de conseiller de +son neveu timide. +</p><p> +La Bruyère (t. 1, p. 287) nous apprend que le vin de +Sillery, au XVIIe siècle, avoit déjà de la renommée. Le marquis +de Sillery, en qualité de profès dans l'ordre des Coteaux, +devoit en être fier. Il buvoit bien et aimoit la table. On l'appeloit +Sillery-Brulard (Pierre Coste, p. 45, t. 8, des <i>Archives +curieuses</i>). Gourville a raconté (Petitot, t. 2, p. 269) qu'étant +gouverneur de Damvilliers, Sillery l'aida à rançonner les +Parisiens au commencement de la Fronde. En 1650, il va en +Espagne traiter pour les rebelles (Motteville, t. 4, p. 43), à +qui son esprit décidé avoit rendu d'importants services. +</p><p> +Il y eut un Sillery évêque de Soissons et membre de l'Académie +françoise. La Fontaine en parle (dans sa lettre 37 à +Maucroix, 1695). Une autre lettre de La Fontaine (28 août +1692) est adressée au chevalier de Sillery. Ailleurs (<i>Fables</i>, +t. 8, p. 13), il a dit de mademoiselle de Sillery: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">. . . . . . . une divinité<br /></span> +<span class="i0">Veut revoir sur le Parnasse<br /></span> +<span class="i0">Des fables de ma façon.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">. . . . . . . de celles<br /></span> +<span class="i0">Que la qualité de belles<br /></span> +<span class="i0">Fait reines des volontés.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Qui dit Sillery dit tout.<br /></span> +<span class="i0">Peu de gens en leur estime<br /></span> +<span class="i0">Lui refusent le haut bout.<br /></span> +</div></div> + +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Bussy n'a pas eu beaucoup à se louer d'avoir introduit +dans sa galerie le duc de La Rochefoucauld et le prince de Marsillac, +son fils. La rancune qu'ils lui en gardèrent ne s'attendrit +en aucun temps, et l'on sait quel crédit gagna et garda +sur le maître ce Marsillac, La Rochefoucauld à son tour, lorsqu'il +fut devenu grand-maître de la garde-robe, et le canal le +plus fréquent des grâces et des disgrâces. On a dit de lui que +pendant trente-sept ans il assista quatre fois par jour aux changements +d'habit du roi; l'éloge est exagéré, mais il n'est pas +sans fondement. +</p><p> +«Jamais valet ne le fut de personne avec tant d'assiduité et +de bassesse, il faut lâcher le mot, avec tant d'esclavage.» Cela +est du Saint-Simon (t. 7, p. 177, de l'édit. Sautelet), qui a +dit encore du grand-maître que «sa figure commune ne promettoit +rien et ne trompoit pas.» Voilà donc une affaire réglée +du côté de l'esprit, et non sans mille confirmations. +Exemple (1656): Couplets d'un <i>Confiteor</i>. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La Roche-Foucault, ce guerrier<br /></span> +<span class="i0">Dans la Fronde si redoutable,<br /></span> +<span class="i0">Contre la race du Tellier<br /></span> +<span class="i0">En catimini fait le diable,<br /></span> +<span class="i0">Et, si ce matois de ligueur<br /></span> +<span class="i0">Ne leur fait mal, il leur fait peur.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">À la cour, il est soutenu<br /></span> +<span class="i0">De la mâchoire formidable<br /></span> +<span class="i0">Du gros Marsillac, devenu<br /></span> +<span class="i0">Homme important et fort capable.<br /></span> +<span class="i0">Las! quand il tournoit son chapeau,<br /></span> +<span class="i0">On le prenoit pour un nigaud.<br /></span> +</div></div> +<p> +La mâchoire de Marsillac se faisoit remarquer de soi. +</p><p> +Il ne déplut pas à Ninon, ce gros garçon plein d'hésitations +(Walck., t. 1, p. 242); mais il ne plut à personne plus qu'au +roi, et cela dès l'âge de dix-huit ou de dix-neuf ans. En +1657 il est favori avéré, avec Vardes et Vivonne. Son père l'a +cloué solidement dans sa faveur. Mademoiselle de Montpensier +(t. 3, p. 187) indique je ne sais quelle mauvaise intrigue +de ces messieurs à propos de mademoiselle de Mortemart, +sœur de Vivonne. Prévoyoient-ils l'avenir de la Montespan? +«On les appeloit <i>les endormis</i>, parce qu'ils alloient lentement +et sans bruit.» Plus tard (Dangeau, t. 4, p. 180, note de +Luynes) le grand-maître de la garde-robe, devenu père, eut +la douleur d'avoir un fils beaucoup plus hardi et libertin que +lui. Louis XIV dut se montrer sévère. Cette affaire ressemble +beaucoup à celle de Roissy, dont nous avons déjà parlé et +dont il sera question encore. +</p><p> +Marsillac avoit montré du courage à la guerre: il fut blessé +au passage du Rhin. (Sévigné, 17 juin 1672.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Grâce au ciel, l'histoire de celui-là a été couchée tout du +long sur le papier! Et quelle histoire! quel historien! Les +<i>Mémoires de Grammont</i> sont restés un des chefs-d'œuvre du +genre. Nous ne pouvons songer à en donner ici le résumé. +</p><p> +Le chevalier de Grammont étoit frère du maréchal (de la +Guiche puis) de Grammont et fils de la sœur du comte de +Boutteville. Il avoit aimé bien du monde, mademoiselle de +Rohan, d'abord, à propos de laquelle (Tallemant des Réaux, +t. 3, p. 434) il appela en duel Chabot, qui l'épousa. Ce fut +un duel pour rire. En 1643, le chevalier se faisoit appeler Andoins. +Henri Arnauld, dans ses <i>Lettres au président Barillon</i>, +citées par M. P. Paris, dit que ce fut à propos de madame de +Pienne (plus tard de Fiesque) qu'il attaqua Chabot. Il s'appeloit +Andoins parceque sa grand'mère, celle que connut Henri IV +(vers 1580), s'appeloit Diane d'Andoins. Grammont s'attacha +(1649, Motteville, t. 3, p. 415) à Condé, mais sans rien retrancher +de ses liaisons changeantes. +</p><p> +Dans mon <i>Histoire des cartes à jouer</i> (1854, in-16, L. Hachette +et Cie), j'ai eu à peindre le joueur dans notre Philibert, +chevalier, puis comte de Grammont. Il sut jouer. Battu +d'abord à <i>la bassette</i>, qu'il ne connoissoit pas (1685), il se mit +à rapporter cinquante ou soixante mille écus de tous les +voyages qu'il faisoit en Angleterre. (Sourches, t. 1, p. 311.) +Il aima mademoiselle de la Mothe-Houdancourt (La Fayette), +puis une autre et une autre. Il se maria par hasard avec la +sœur d'Hamilton, charmante femme qui fit les délices de la +cour de France lorsqu'elle y parut, et dont Bussy n'auroit pas +eu un mot à dire. +</p><p> +Dans l'histoire de Grammont (chap. 6), Saint-Evremont lui +dit: «Que de grisons en campagne pour la d'Olonne! que de +stratagèmes, de supercheries et de persécutions pour la comtesse +de Fiesque! Elle qui peut-être vous eût été fidèle si vous +ne l'aviez forcée vous-même à ne l'être pas!» On croiroit lire +Bussy lui-même. Grammont, revenu définitivement d'Angleterre, +reprit rang à la cour; sa femme l'y aida. Le roi «se +plaisoit beaucoup» avec lui (<i>Lettres de Madame</i>, 22 avril +1719). Les courtisans l'aimoient moins (Dangeau, t. 4, p. +206). Lorsqu'il mourut, et il mourut le plus tard qu'il put +mourir, Saint-Simon écrivit sur le journal de Dangeau: «Ce +fut également le mépris et la terreur de la cour par tout ce que +son âge, sa faveur et sa malice lui donnoient le droit de dire. +Son visage étoit d'un vieux singe.» +</p><p> +Le <i>Recueil de La Place</i> (t. 4, p. 423), qui le fait mourir en +1707, à quatre-vingt-six ans, a conservé son épigrammatique +épitaphe: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Veux-tu des talents pour la cour?<br /></span> +<span class="i0">Ils égalent ceux de la guerre.<br /></span> +<span class="i0">Faut-il du mérite en amour?<br /></span> +<span class="i0">Qui fut plus galant sur la terre?<br /></span> +<span class="i0">Railler sans être médisant,<br /></span> +<span class="i0">Plaire sans faire le plaisant,<br /></span> +<span class="i0">Garder toujours son caractère,<br /></span> +<span class="i0">Vieillard, époux, galant et père,<br /></span> +<span class="i0">C'est le mérite du héros<br /></span> +<span class="i0">Que je te peins en peu de mots.<br /></span> +</div></div> + +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> La maison de Rouville est ancienne en Normandie. Le +marquis de Rouville dont il s'agit est le beau-frère de Rabutin +et son ami. Il avoit été le second amant de Marion Delorme; +il s'étoit battu en duel contre La Ferté-Senneterre; il étoit +joueur; il avoit fait toutes ses preuves. Loret le place au nombre +de ses saints (29 septembre 1652): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ce bon seigneur ne connoist mie<br /></span> +<span class="i0">Mademoiselle Économie.<br /></span> +</div></div> + +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Gilonne d'Harcourt, mariée 1º à Louis de Brouilly, +marquis de Pienne, tué à Arras en 1640; 2º à Charles-Léon +de Fiesque (1643). Son père étoit le frère aîné du père des +Beuvron. Le comte de Fiesque, son fils, «étoit une manière +de cynique fort plaisant parfois» (Saint-Simon, t. 1, p. +327). La Fontaine a fait des vers pour lui (épitre 19): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Cette main me relève ayant abaissé Gêne.<br /></span> +</div></div> +<p> +Le père avoit été de la bande de Condé. Dès 1647 Mazarin +l'exiloit (Mott., t. 2, p. 261). Sa mère, la gouvernante de Mademoiselle, +étoit Anne Le Veneur (Mott., t. 2, p. 355); elle +mourut à Saint-Fargeau en 1653. +</p><p> +Mais qu'importent les généalogies? Gilonne étoit une femme +telle que Bussy la peint. On l'appeloit <i>la reine Gilette</i> +(Montp., t. 3, p. 428). Elle s'étoit organisé une petite cour +particulière, avec un ordre de chevalerie destiné à récompenser +les bons vivants. Grammont a mis dans un couplet: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ma reine Gilette,<br /></span> +<span class="i0">Que de la Moquette<br /></span> +<span class="i0">Je sois chevalier.<br /></span> +</div></div> +<p> +Folle, si l'on veut, jusqu'à oublier son état et à écrire à Mademoiselle: +«Je vous ai fait l'honneur» (Montp., t. 3, p. 100), +jusqu'à lui dire des choses impertinentes (1657), elle avoit +courageusement joué son rôle de <i>maréchale</i> de camp, avec son +amie madame de Frontenac, dans les temps guerriers de la +Fronde. Elle avoit des accès de gaîté extraordinaires. Quelquefois +elle eut des mots heureux. Elle improvisoit; par +exemple, elle «cria tout haut l'autre jour chez Mademoiselle +(Sév., 17 décembre 1688): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le roi, que sa bonté soumet à mille épreuves,<br /></span> +<span class="i0">Pour soulager les chevaliers nouveaux,<br /></span> +<span class="i0">En a dispensé vingt de porter des manteaux,<br /></span> +<span class="i0">Et trente de faire leurs preuves.»<br /></span> +</div></div> +<p> +Elle est morte en 1699 (Saint-Simon, t. 2, p. 321). «Elle +avoit passé sa vie dans le plus frivole du grand monde», vendu +une fois une terre pour un beau miroir. «On disoit d'elle +qu'elle n'avoit jamais eu que dix-huit ans.» +</p><p> +Mademoiselle, qui eut à s'en plaindre, la maltraite un peu, +quoiqu'elles se soient raccommodées; M. Paulin Paris, en +preux chevalier, la défend (Tall., t. 5, p. 374). Je ferois +volontiers comme M. Paulin Paris. D'ailleurs, Mademoiselle +(t. 3, p. 39) l'excuse: «C'est une femme qui vous chante +pouille, et un moment après elle en est au désespoir et vous +dit rage de ceux qui le lui ont fait faire.» +</p><p> +Madame Cornuel a créé pour elle le sobriquet si répandu +de <i>moulin à paroles</i>. (Tallemant des Réaux, t. 9, p. 54.) +</p><p> +«La comtesse maintenoit l'autre jour à madame Cornuel +que Combourg n'étoit point fou; madame Cornuel lui dit: +Bonne comtesse, vous êtes comme les gens qui ont mangé de +l'ail.» (Sévigné, 6 mai 1676.) +</p><p> +Enfin madame Cornuel (Sévigné, t. 3, p. 31, de l'édit. +Didot) «disoit que ce qui conservoit sa beauté, c'est qu'elle +étoit salée dans sa folie.» +</p><p> +Cette beauté même étoit-elle bien grande? Venant à Paris, +Christine de Suède dit: «La comtesse de Fiesque n'est pas +belle pour avoir fait tant de bruit. Le chevalier de Grammont +est-il toujours amoureux d'elle?» (Montp., t. 3, p. 73.) Et +de même don Juan d'Autriche, en 1659: «Elle n'est guère +belle pour faire tant de bruit.» (Montp., t. 3, p. 414.) +</p><p> +En tout cas, on voit là qu'elle faisoit bien du bruit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Madame de Motteville (t. 4, p. 387) dit que la reine +Christine (en 1656) railla Grammont de la passion qu'il affichoit +pour madame de Mercœur. C'étoit une passion ou plutôt +une comédie de passion fort ridicule. Jamais femme ne fut +plus sage, plus douce, plus simple. +</p><p> +Laure-Victoire étoit l'aînée des cinq filles de madame Mancini. +Mercœur (Louis de Vendôme) figure, en 1648, à côté +du duc d'Orléans, et inspire même des craintes (Motteville, +t. 3, p. 186) à l'abbé de la Rivière, qui tremble qu'il ne crie +aussi haut que Beaufort. C'est le duc de Vendôme, son père, +homme très tranquille, qui (1649, Motteville, t. 3, p. 277) +propose le mariage. Cette proposition fut la première cause de +mésintelligence entre Condé et Mazarin (Pierre Coste, p. 8); +mais le mariage se fit. +</p><p> +«M. de Mercœur déclara un jour, en plein Parlement, son +mariage avec mademoiselle de Mancini, de la plus sotte manière +du monde, et telle que je ne m'en suis pas souvenue, +parcequ'il n'étoit pas tourné d'un ridicule plaisant.» (Montp., +t. 2, p. 137.) +</p><p> +Les pamphlets se mirent à pleuvoir dru sur l'oncle de la mariée +et sur l'époux. C'étoit le temps des plus vives Mazarinades. +</p><p> +Le catalogue de la Bibliothèque nationale (t. 2) en indique +plusieurs: +</p><p> +Nº 1360. <i>L'outrecuidante présomption du cardinal Mazarin.—Réponse.</i>—Nº +1361. <i>L'antinocier, etc.</i>—Nº 1362. +<i>Lettre de M. de Beaufort à M. le duc de Mercœur, son frère.</i>—Nº +1363. <i>Réponse.</i>—Nº 1364. <i>Lettre de la prétendue +madame de Mercœur, envoyée à M. de Beaufort.</i>—Nº 1365. +<i>Entretien de M. le duc de Vandosme avec MM. les ducs de Mercœur +et de Beaufort, ses enfants.</i> +</p><p> +Mercœur n'en fut pas inquiété. Sa femme étoit une conquête +dont il ne pouvoit se repentir. +</p><p> +«Le duc de Mercœur fut si passionné pour les intérêts du +ministre qu'il fit appeler ce même jour son frère, le duc de +Beaufort, pour se battre contre lui; mais il n'en fit rien et ne +suivit point son premier mouvement.» (1651. Mott., t. 4, +p. 134.) +</p><p> +Au commencement de février 1657 la duchesse mourut subitement. +Mazarin «fit des cris». (Mott., t. 4, p. 396.) +</p><p> +«La douleur est universelle, écrit madame de Sévigné le +5 février. Le roi a paru touché et a fait son panégyrique en +disant qu'elle étoit plus considérable par sa vertu que par la +grandeur de sa fortune.» +</p><p> +«Elle étoit jeune et avoit de l'embonpoint. Le seul défaut +qui étoit en elle étoit que, sans avoir la taille gâtée, elle ne +l'avoit pas assez belle en ce qu'elle étoit un peu entassée; +mais, ce défaut ne se voyant point dans le lit, j'ai ouï dire à +ceux qui la virent en cet état qu'elle leur avoit paru la plus +belle personne du monde.» (Mott., t. 3, p. 397.) +</p><p> +Mazarin, dans son testament, n'oublia pas les enfants de +la nièce qu'il avoit tant aimée. (Mott., t. 5, p. 92.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> La mère de Villars, qui sauva la France à Denain. Née +vers 1624, fille de Bernardin Gigault de Bellefonds (elle s'appeloit +Marie) et de Jeanne aux Espaules de Sainte-Marie; +mariée, en 1651, au marquis de Villars, qui mourut en 1698; +morte le 25 juin 1706. On a d'elle trente-sept lettres à madame +de Coulanges, datées de Madrid et écrites en 1676, +1680, 1681. (Voy. Lemontey.) +</p><p> +Une autre Villars (Julienne-Hippolyte d'Estrées), mariée en +1597 à Georges de Brancas, marquis, puis duc de Villars, +vivoit encore en 1657. Elle a été secouée par Tallemant des +Réaux.—Escroqueuse et libertine par delà toute créance. +</p><p> +Celle-ci roucouloit comme une colombe. Quoiqu'il eût un +frère archevêque d'Alby d'assez bonne heure (<i>Mém. de Choisy</i>, +Michaud, 626), Villars n'étoit pas de la première noblesse: +il cherchoit fortune; mais il étoit vaillant à outrance, +et beau comme un Achille. Au duel fatal de Nemours (<i>Retz</i>, +379), il fit si bien que Conti le voulut à lui. Il avoit été en +Fronde commandant des chevau-légers de Sillery. (<i>Lenet</i>, +coll. Michaud, 347.) Cette bravoure et cette beauté, partout +célèbres (<i>Le Père Berthod</i>, coll. Petitot, t. 48, p. 396) lui +valurent le nom d'<i>Orondate</i>. Sa femme, qui «est tendre et sait +bien aimer» (Madame de Coulanges à Sévigné, 15 juillet +1671), en fait sa divinité et l'adore toute sa vie. +</p><p> +Villars se poussa dans les ambassades. (Voy. la <i>Corresp. +administ. de Louis XIV</i>, t. 4.) Il avoit fait la cour en règle à +sa femme. Madame de Choisy le surprit un jour, chez madame +de Fiesque, qui sortoit de l'appartement de mademoiselle de +Bellefonds. +</p><p> +Saint-Simon (<i>Note à Dangeau</i>, t. 6, p. 315, et <i>Mémoires</i>) +n'est pas favorable aux Villars. Il dit de notre marquise: +C'étoit «une bonne petite femme, maigre et sèche, active, +méchante comme un serpent, de l'esprit comme un démon, +d'excellente compagnie, et qui recommandoit à son fils de ne +jamais parler de soi à personne et de se vanter au roi tant +qu'il pourroit.» Répétons la phrase de madame de Coulanges: +«Elle est tendre et sait bien aimer.» C'est là le vrai. +</p><p> +Est-il nécessaire de dire que Grammont en étoit pour ses +frais de sentiment?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Puisqu'il passe par ici, arrêtons-le un instant. Isaac +de Benserade est né en 1612 à Lyons-la-Forêt (Normandie), +et est mort le 19 octobre 1691. C'est le <i>Bérodate</i> des Précieuses +(t. 1, p. 45, 46). Il avoit ce qu'il falloit pour faire sa +fortune à la cour sans se soucier de ses ennemis. MM. les +professeurs de rhétorique ont tort de dédaigner Benserade: +il avoit l'esprit tourné le plus habilement du monde vers la +phrase, vers l'allusion, vers la réticence, vers l'épigramme à +pointe émoussée. Que de devises adroites il a semées çà et +là! que d'ingénieux ballets il a composés! Il a eu le tort de +n'aimer pas La Bruyère, et La Bruyère l'a peint pour le punir +(t. 1, p. 271). +</p><p> +Pourquoi ne pas citer l'<i>Arlequiniana</i> quand c'est à décharge? +Il y a pour Benserade (p. 188): «C'est l'esprit le +plus vif et l'amy le plus ardent que j'aye jamais vû.» Madame +de La Roche-Guyon l'entretint à son début; elle étoit vieille, +mais très riche (Tallem., t. 8, p. 56). Benserade, avec une +maison, un carrosse, trois laquais, de la vaisselle d'argent, +s'ennuie du métier. Il étoit un peu parent de Richelieu par +on ne sait quels hobereaux; il accompagne Brézé en mer: il +s'ennuie encore, n'étant pas un héros. Peu à peu il prend pied +à la cour, et il séduit Mazarin, comme il séduira Louis XIV. +Il déplut aux subalternes. Il étoit roux et ne sentoit pas naturellement +l'ambre (La Place, t. 2, p. 286). Il y a bien des +chansons faites sur ce malheur qu'il avoit. Les filles de la +reine en chantèrent une qui étoit jolie; Scarron en fabriqua, +d'autres aussi. +</p><p> +Benserade étoit plus élégant. On connoît les vers de la satire +12 de Boileau: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tes bons mots, autrefois délices des ruelles,<br /></span> +<span class="i0">Approuvés chez les grands, applaudis chez les belles,<br /></span> +<span class="i0">Hors de mode aujourd'hui chez nos plus froids badins,<br /></span> +<span class="i0">Sont des collets montés et des vertugadins.<br /></span> +</div></div> +<p> +Ceux-ci ont été attribués à madame Deshoulières: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Touchant les vers de Benserade,<br /></span> +<span class="i0">On a fort long-temps disputé<br /></span> +<span class="i0">Si c'est louange ou pasquinade;<br /></span> +<span class="i0">Mais le bonhomme est bien baissé,<br /></span> +<span class="i4">Il est passé (bis):<br /></span> +<span class="i0">Qu'on lui chante une sérénade<br /></span> +<span class="i0">De Requiescat in pace.<br /></span> +</div> +<div class="stanza"> +<span class="i0">(<span class="smcap">La Place</span>, t. 5, p. 57.)<br /></span> +</div></div> +<p> +Senecé a dit aussi quelque chose de notre homme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Un portrait mignon s'il en fut, un héros à peindre au pastel; +mais ce portrait est partout: chez mademoiselle de Montpensier, +chez madame de Motteville, chez madame de La +Fayette. À quoi bon, même ici, en crayonner une nouvelle +esquisse? N'abusons pas trop des confidences qu'on nous a +faites au travers du temps. +</p><p> +Le bon air alors, pour un jeune homme bien qualifié, c'étoit +d'avoir passé par la chambre à coucher de Ninon. Armand +de Grammont, comte de Guiche, y passa. On a cité +ses émules principaux: Condé, Miossens (depuis maréchal +d'Albret), Palluau (depuis maréchal de Clérambault), le marquis +de Créqui, le marquis de Villarceaux, le commandeur +de Souvré, le marquis de Vardes, le marquis de Jarzay, le +duc de Candale, le duc de Châtillon, le prince de Marsillac, +Navailles, le comte d'Aubijoux (Walck., t. 1, p. 242). C'est +là l'état-major de la noblesse galante. Guiche y brille au +premier rang, parmi les plus jeunes, les plus coquets, les +plus joyeux. +</p><p> +Son père, le maréchal de Grammont, étoit un Gascon de +beaucoup d'esprit et de dextérité, qui, depuis long-temps, +s'étoit mis sur un pied solide à la cour. C'est en 1658 (le +Père Daniel, t. 2, p. 267) que le comte de Guiche obtint la +survivance de son père en qualité de mestre de camp du régiment +des gardes françoises. Ce régiment tenoit le premier +rang parmi tous les régiments d'infanterie. Quant au titre de +mestre de camp (Daniel, t. 2, p. 45), on désignoit ainsi les +commandants des régiments d'infanterie, jusqu'à ce que +Louis XIV, à la mort du duc d'Épernon, colonel-général de +l'infanterie, eût supprimé cette charge. À partir de 1661 on +les nomma colonels. Par là il est facile de voir que les actions +de Guiche nous sont racontées à une époque qui va de 1658 +à 1661. +</p><p> +Candale avoit peut-être un je ne sais quoi de plus hardi; +il devoit secouer plus souvent ses rubans et ses panaches. +Guiche, plus doux, plus agréable, plus demoiselle, avoit une +beauté du premier choix parmi celles qui ne sont pas viriles. +Le roi d'Espagne Philippe IV ne parloit guère: en 1659, +lorsque le maréchal de Grammont lui présenta son fils et que +Guiche l'eut salué (Motteville, t. 5, p. 34) «Buen moço!» +dit-il entre les dents, «Beau garçon!» Toutes les femmes +pensoient de même. Un peu plus tard, cette beauté ayant +habitué à soi les yeux, et le temps étant venu jeter quelques +vilaines ombres sur cette physionomie, l'admiration se refroidit. +Les hommes n'avoient jamais été très enthousiastes +du comte; les femmes elles-mêmes retranchèrent quelque +chose de leur faveur. Il est «ceinturé comme son esprit», +écrit madame de Sévigné le 15 janvier 1672; ailleurs (le 27 +avril) elle parle de «son fausset». +</p><p> +Mais, au moment où nous sommes, ces critiques sont rares. +«C'étoit le favori de Monsieur (le duc d'Anjou). C'est un +homme (Montp., t. 3, p. 329) plus vieux de trois ans que +lui, beau, bien fait, spirituel, agréable en compagnie, moqueur +et railleur au dernier point.» +</p><p> +Puisqu'il s'agit de raillerie, les malins couplets du temps +peuvent ici lever la tête: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Guiche ne fait que patrouiller,<br /></span> +</div></div> +<p> +dit l'un. Patrouiller dans le pays de l'amour (entendons ce +vers-là comme il veut qu'on l'entende), faire des reconnoissances, +peu de charges à fond, point de carnage. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Je n'ai point d'armes<br /></span> +<span class="i0">Pour vous servir comme le grand Saucourt,<br /></span> +</div></div> +<p> +répond une voix en écho. Et nommer Saucourt, c'est tout dire. +Les annales de la galanterie ont gardé le souvenir de ce rude +camarade. Mais les chansons ressemblent à un troupeau: une +brebis passe, une autre veut passer. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le pauvre comte de Guiche<br /></span> +<span class="i0">Trousse ses quilles et son sac;<br /></span> +<span class="i0">Il faut bien qu'il se déniche<br /></span> +<span class="i0">De chez la nymphe Brissac;<br /></span> +<span class="i0">Il a gâté son affaire<br /></span> +<span class="i0">Pour n'avoir jamais su faire<br /></span> +<span class="i0">Ce que fait, ce que défend<br /></span> +<span class="i0">L'archevêque de Rouen.<br /></span> +</div></div> +<p> +Ce que défendoit et faisoit Harlay de Champvallon, prélat +spirituel, hautain et scandaleusement vicieux, Saint-Simon +ne le cache guère. Madame de Brissac, aussi connue en son +genre que l'archevêque, auroit voulu que Guiche voulût et +pût autre chose que «patrouiller» autour d'elle. Son tempérament, +mal satisfait de ses inutiles gentillesses, exigea qu'elle +s'en défît. Cette dame, très digne d'entrer dans la société des +d'Olonne et des Châtillon, nous arrêteroit plus long-temps, si +ses faits et gestes se rattachoient plus étroitement à nos histoires +et n'étoient pas d'une date postérieure. +</p><p> +Guiche, qui déplaisoit aux hommes en général, et ne plaisoit +guère aux femmes dans leur particulier, semble (et je ne +sais pourquoi j'emploie ce verbe adoucissant) avoir eu beaucoup +plus de succès auprès de quelques uns des jeunes gens +de la cour. Les contemporains n'ont pas fait la petite bouche +pour nous avouer quelles honteuses habitudes la jeunesse du +XVIIe siècle prit en goût: aussi n'avons-nous pas à craindre +le reproche de médisance rétrospective, si, d'après les révélations +cyniques des uns et les honnêtes satires des autres, +nous osons mettre sur le petit piédestal de quelques uns de +nos personnages l'étiquette qui leur convient. Guiche étoit +aimé principalement du duc d'Anjou et de Manicamp. Manicamp +et le duc d'Anjou nous sont dévolus: ils n'échapperont +pas à leur notice. Ces amitiés alloient loin et faisoient +disparoître toute différence des rangs. Mademoiselle de Montpensier +en fut témoin sans en pénétrer tous les mystères. Elle +étoit à Lyon alors (1658), et au bal chez le maréchal de Villeroi. +«Le comte de Guiche y étoit, lequel, faisant semblant +de ne pas nous connoître, tirailla fort Monsieur dans la danse +et lui donna des coups de pied au cul. Cette familiarité me +parut assez grande; je n'en dis mot, parceque je savois bien +que cela n'eût pas plu à Monsieur, qui trouvoit tout bon du +comte de Guiche. Manicamp, son bon ami, y étoit aussi, qui +fit mille plaisanteries que j'eusse trouvées fort mauvaises si +j'eusse été Monsieur.» (Montp., t. 3, p. 389.) +</p><p> +Quelques lignes plus loin, Mademoiselle ajoute ceci, qui ne +vient pas contredire Bussy, et une fois de plus nous servira +de témoignage en sa faveur: «Tout cela ne faisoit d'autre effet +sur l'esprit de Monsieur que de l'affliger en voyant que la +reine (mère) n'aimoit pas le comte de Guiche. Celui-ci s'en +alla à Paris, d'où l'on me manda qu'il faisoit le galant de madame +d'Olonne; qu'il alloit tous les deux jours au sermon aux +Hospitalières de la Place-Royale, où le père Estève, jésuite, +prêchoit l'avent (c'étoit là le sermon à la mode); que Marsillac +étoit aussi un des adorateurs de madame d'Olonne; que +l'on ne savoit comment l'abbé Fouquet prendroit cela et s'il +en useroit de la sorte à son retour.» Peu à peu les dates se +fixent. Nous sommes au mois de décembre 1658. +</p><p> +Il y auroit Du Lude, il y auroit Vardes et quelque autre à +mettre déjà sur la sellette. Cela viendra. Tout ce monde ne +se quittoit guère. Quand arriva la triste découverte de Fargues +le Frondeur, Louis XIV, si sévère, si cruel ce jour-là, +avoit avec lui Du Lude, Lauzun, Vardes et Guiche. +</p><p> +En somme, «le comte de Guiche (voy. <i>la Fameuse Comédienne</i>, +p. 14) comptoit pour peu de fortune le bonheur d'être +aimé des dames», et il le prouva (1665) lorsqu'il repoussa +les cajoleries d'Armande Béjart, femme de Molière. (Taschereau, +<i>Vie de Molière</i>, 3e édit. liv. 2, p. 66.) +</p><p> +Avec madame de Brissac il ne faisoit vraiment de frais qu'en +paroles. «On dit (Sévigné, 16 mars 1672) que le comte de +Guiche et madame de Brissac sont tellement sophistiqués qu'ils +auroient besoin d'un truchement pour s'entendre eux-mêmes.» +Toutefois, on pourroit croire que Guiche aima réellement Madame, +la femme de son ami, le jeune duc d'Orléans. Madame +de La Fayette, dans une histoire écrite d'une manière exquise, +a raconté décemment les détails de cette intrigue. Elle +n'a pas su ou n'a pas osé dire tout. D'autres eurent moins de +scrupule. Madame de Motteville paroît disposée à les croire +(t. 5, p. 536): «Ce qu'on appelle ordinairement la belle galanterie +produisit alors beaucoup d'intrigues. Le comte de +Guiche, quelque temps après, fut éloigné pour avoir eu l'audace +de regarder Madame un peu trop tendrement. Comme il +est à croire qu'elle étoit sage en effet, elle voulut que le public +fût persuadé qu'elle avoit été de concert avec le roi et +Monsieur pour l'éloigner; mais son exil fut court, et on peut +s'imaginer que ce crime n'avoit pas beaucoup offensé celle qui +en étoit la cause: car cette passion, paroissant alors désapprouvée +par elle, ne pouvoit, selon les fausses maximes que +l'amour-propre inspire, lui apporter que de la gloire.» +</p><p> +Les <i>Lettres de Madame</i> (la Palatine, 3 juillet 1718) regardent +la chose comme une liaison véritable. Les pamphlets se +sont prétendus très instruits de tout cela. Guiche ne se seroit +pas perdu, même par ces hardiesses, s'il ne se fût mis, avec +Vardes et la comtesse de Soissons, dans le parti de ceux qui +voulurent faire quitter au roi l'amour de La Vallière, trop +tendre pour eux et trop exclusif. On connoît l'aventure de la +lettre espagnole qu'ils firent remettre à la reine pour l'instruire. +Dès ce moment, Guiche dut renoncer à l'amitié de son maître. +Il fut exilé plus d'une fois. Lorsqu'il revenoit, rien ne paroissoit +altéré en lui de tout ce qui avoit fait son élégante renommée: +«Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air +et de sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point +au reste des hommes: voilà ce qu'on me mande.» (Sévigné, +7 octobre 1671.) +</p><p> +Guiche affectoit une profonde indifférence pour la vie qu'il +menoit, pour la cour, pour son pays même. Il ne manquoit +pas de courage: il passa le premier le Rhin à la nage (Quincy, +<i>Hist. milit. de Louis XIV</i>, t. 1, p. 321); il ne manquoit pas de +solidité dans l'esprit, quoi qu'on en ait pu dire: il a laissé +des mémoires, et, entre autres pages, une <i>Relation du passage +du Rhin</i> qui est bien écrite. +</p><p> +On l'avoit marié malgré lui à mademoiselle de Béthune, +petite-fille de Séguier; il ne consentit jamais à feindre de l'aimer +et l'abandonna. Cette jeune femme avoit treize ans lorsqu'il +l'épousa (1658). «Il se soucioit si peu de sa femme +qu'il étoit bien aise de ne la jamais voir, et on disoit qu'il vivoit +avec elle comme un homme qui vouloit se démarier un +jour, et que la cause en étoit l'extrême passion qu'il avoit +pour la fille de madame Beauvais.» (Montp., t. 3, p. 276.) +</p><p> +Cette extrême passion, comme Bussy le montre, n'étoit +sans doute pas plus sincère que toutes les autres. +</p><p> +En somme, le beau Guiche est un homme marié dès le premier +pas qu'il fait devant nous. +</p><p> +S'il mérita peu l'estime de ceux qui aiment les vrais amants, +sa sœur, Catherine-Charlotte, femme de Louis Grimaldi, duc +de Valentinois et prince de Monaco, a fait quelque chose +pour gagner cette estime. Non pas sur la fin de sa vie (elle +est morte en 1678, à trente-neuf ans, gâtée, dit-on, par un +petit coureur de page), mais dans les premiers temps, elle +aima ardemment Lauzun, qui n'avoit pas encore fait fortune, +et qui étoit son parent. Il est vrai que lorsque Louis XIV la +désira elle ne se fit pas désirer long-temps. Lauzun, un jour +qu'elle étoit assise sur le gazon avec d'autres dames, lui +écrasa la main sous sa botte. Elle dévora cet affront et se tut. +Qui décidera quelle épithète il convient de donner à l'action +de Lauzun? Les savants ont quelquefois eu de longues querelles +pour régler de moins intéressantes affaires. Mademoiselle +de Grammont avoit été l'amie de Madame (Mottev., t. 5, +p. 136). Madame de Courcelles (celle-là, ne lui ménageons pas +notre mépris et ne lui faisons pas l'honneur de la croire sur +parole) a essayé (p. 84 de l'édit. elzév.) de nous la peindre +comme une précieuse de profession; au moins avoue-t-elle +qu'elle avoit «beaucoup d'esprit, beaucoup d'amour et de +charmes apparents.» +</p><p> +Je crois que madame de Monaco doit, en somme, trouver +grâce devant ses juges. +</p><p> +Avec ces détours, Guiche est oublié. Il mourut tout à coup, +en 1673, à temps peut-être. «Ce pauvre garçon a fait une +grande amende honorable de sa vie passée, s'en est repenti, +en a demandé pardon publiquement; il a fait demander pardon +à Vardes et lui a mandé mille choses qui pourront peut-être +lui être bonnes; enfin il a fort bien fini la comédie et +laissé une riche et heureuse veuve. +</p><p> +«La comtesse de Guiche fait fort bien; elle pleure quand +on lui conte les honnêtetés et les excuses que son mari lui a +faites en mourant; elle dit: «Il étoit aimable, je l'aurois aimé +passionnément s'il m'avoit un peu aimée; j'ai souffert +ses mépris avec douleur, sa mort me touche et me fait pitié; +j'espérois toujours qu'il changeroit de sentiments pour +moi.» (Sévigné, du 8 décembre 1673.) +</p><p> +Il mourut de chagrin à Creutznach (Palatinat), n'ayant +que trente-cinq ans. Pour toute oraison funèbre on lui trouve +ces lignes: «Ha! fort, fort bien, nous voici dans les lamentations +du comte de Guiche. Hélas! ma pauvre enfant, nous +n'y pensons plus ici, pas même le maréchal (de Grammont), +qui a repris le soin de faire sa cour. Pour votre princesse (de +Monaco), comme vous dites très bien, après ce qu'elle a oublié +(le roi, qui l'avoit aimée), il ne faut rien craindre de sa +tendresse. Madame de Louvigny et son mari (frère de Guiche) +sont transportés. La comtesse de Guiche voudroit bien +ne point se remarier, mais un tabouret la tentera. Il n'y a +plus que la maréchale qui se meurt de douleur.» (Sévigné, +jour de Noël, 1673.) +</p><p> +Cette note est longue. Quoi! tant de mots pour de si chétives +marionnettes! Qu'est-ce que cela dit à l'histoire? Ah! +d'Alembert avoit raison de faire la guerre aux compilateurs.—De +grâce! considérez qu'ils ont eu leurs jours de gloire, +qu'ils ont régné sur la scène du monde, qu'ils ont été polis, +galants, spirituels, et que, si on ne parle pas d'eux sur les +marges de ce livre, on n'en parlera nulle part.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Manicamp, déjà nommé, est catégoriquement accusé +d'<i>italianisme</i> dans <i>la France devenue italienne</i>, ailleurs et +ici. Le numéro 2803 du t. 2 du nouveau <i>Catalogue de la Bibliothèque +nationale</i> (V. aussi les numéros 2816 et 2879) désigne +une pièce qui a pour titre: <i>Capitulation accordée par +M. le comte de Fuensaldaigne à M. le duc d'Elbeuf, et, en son +nom, à M. de Manicamp, pour la reddition de Chauny</i> (le 16 +juillet 1652). Ce Manicamp, père du nôtre, maréchal de +camp sous Gassion, prend en 1644 (V. Quincy) les forts de +Rébus et de Hennuyen. Louis XIII ne l'aimoit pas. En mourant +il l'appelle (Montglat, Coll. Michaud, p. 136) pour se +réconcilier avec lui. Avec Candale, Condé, Conti, Mercœur, +le maréchal de Grammont, le marquis de Roquelaure, M. de +Montglat, Hocquincourt, etc. (<i>Estat de la France</i>, 1648), +il est «un de ceux qui doivent espérer l'ordre». Il venoit d'être +fait (1647. Du Plessis, Coll. Michaud, 386) lieutenant +général en Catalogne; on lui promet le bâton en 1650 (Lenet, +Coll. Michaud, p. 276); il est à côté de Mazarin, en 1651, lorsque +celui-ci rentre en France (Mottev., t. 4, p. 308); en 1653 +il est gouverneur de La Fère, «à cause que ses terres sont +situées aux environs», très attaché au cardinal, lieutenant +général du maréchal d'Hocquincourt (Montglat, p. 290). Il +est quelquefois difficile de retrouver toutes les traces des personnages +qui, comme ceux dont il s'agit quelquefois dans +l'<i>Histoire amoureuse</i>, n'ont joué qu'un rôle très particulier +dans l'histoire. Ainsi pour notre Manicamp (Bernard de Longueval). +L'une de ses sœurs, «douce et mélancolique», quitta +la cour aux jours saints de 1655 (Walck., t. 2, p. 20), pour +se faire carmélite; une autre devint maréchale d'Estrées. +Madame de Sévigné étoit de ses amies (lettre du 24 avril +1672). Manicamp, revenu ou non des folies de sa jeunesse, +mena une vie effacée. Cavoie lui fit accroire un jour qu'il alloit +être nommé roi de Pologne (1674. Saint-Simon, note +au <i>Journal de Dangeau</i>, t. 5, p. 356). Au temps de sa verte +faveur, «le petit Manicamp, <i>qui a soutenu toute sa vie le même +caractère</i>», persuade au roi (1660) qu'il est du bon air de jurer +(Choisy, Coll. Michaud, p. 561), et le roi le croit un +moment. La reine-mère le désabuse. +</p><p> +M. G. Brunet (Note du <i>Nouveau Siècle de Louis XIV</i>, p. +65) l'appelle l'<i>abbé de Lauvigni de Manicamp</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Voltaire (<i>Siècle de Louis XIV</i>, ch. 24) donne le titre de +baronne à madame de Beauvais la mère. Suivant Guy-Patin +(lettre du 4 mai 1663), «le père de cette madame de Beauvais +étoit un fripier de la halle; d'autres disent encore moins +que fripier, mais seulement crocheteur». +</p><p> +Je ne sais pourquoi Walckenaer (t. 2, p. 114) ne la nomme +que mademoiselle. Mais dame ou demoiselle, fille d'un crocheteur +ou baronne, madame de Beauvais, attachée au service +de la reine-mère et assez dévouée à sa maîtresse, malgré +quelques intrigues, est assurée de voir son nom sauvé de +l'oubli parcequ'elle a eu l'insigne honneur d'être la première +femme qu'ait connue de près Louis XIV. +</p><p> +«On mande de Paris que madame de Beauvais est morte», +écrit Dangeau le 14 août 1690.—Saint-Simon, en note: +«Créature de beaucoup d'esprit, d'une grande intrigue, fort +audacieuse, qui avoit eu le grapin sur la reine-mère, et qui +étoit plus que galante. On lui attribue d'avoir la première +déniaisé le roi à son profit.» De là son crédit si vigoureux. +Les éloges ne pleuvent pourtant pas sur elle. «Vieille, chassieuse +et borgnesse..... De temps en temps elle venoit à Versailles, +où elle causoit toujours avec le roi en particulier.» +(Saint-Simon, ch. 7, t. 1, p. 69.) +</p><p> +Oui, «borgnesse», toutes les chansons le disent; mais +elle payoit bien ses amants, comme ce Fromenteau, qui de +rien, grâce à elle et au roi, son fidèle protecteur, devint un +La Vauguyon, souche de ducs. On découvrit qu'elle avoit +touché 100,000 livres de Fouquet: c'est assez grave; et peut-être +ne connoît-on pas tous ses métiers! Qui donc, pour la +louer enfin, a dit qu'elle étoit «laide, borgne, mais très propre +et ardente?» Son fils, le baron de Beauvais, est l'<i>Ergaste</i> +de La Bruyère. De ses deux filles, l'une (Jeanne-Baptiste), +l'aînée, épousa J.-B. Amador de Vignerot du Plessis, +marquis de Richelieu et le second des petits-neveux du cardinal; +l'autre, celle pour qui sont recueillies ces indications, +«par son mérite et sa vertu, avoit acquis dans l'estime de la +reine-mère l'avantage d'être préférée à sa mère dans les confidences +d'honneur et de distinction». (1665. Motteville, t. 5, +p. 255.) L'éloge est grand.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Françoise du Plessis-Richelieu, sœur du cardinal, mariée +à René de Vignerot, sieur du Pont de Courlay, devint +mère: 1. de François, marquis du Pont de Courlay, gouverneur +du Havre; 2. de la duchesse d'Aiguillon. +</p><p> +François eut deux fils. +</p><p> +Le premier, Armand-Jean de Vignerot du Plessis, (par substitution) +duc de Richelieu, épouse le 26 décembre 1649, à +vingt ans, Anne Poussart, veuve de François-Alexandre +d'Albret, sire de Pons, et fille de François Poussart, baron +du Vigean, et d'Anne de Neubourg. +</p><p> +Le second, Jean-Baptiste Amador de Vignerot du Plessis, +marquis de Richelieu, épouse, également à vingt ans, le 6 +novembre 1652, Jeanne-Baptiste de Beauvais. +</p><p> +L'aîné, à dix-huit ans, avoit été faire cette extravagante +expédition de Naples qui ne réussit pas au duc de Guise +(Mottev., t. 2, p. 325). On disoit de lui sans façon: «Ce +pauvre sot!» (V. Montp., t. 2, p. 71.) Ce n'est pas qu'il fût +fort imbécile, mais il manquoit de sens commun. Son jeu et +ses dépenses, sans compter d'autres fantaisies, le ruinoient. +En 1661, madame de Motteville écrit: «On vit alors quasi +finir la maison du cardinal de Richelieu. Le duc de Richelieu, +son neveu, avoit eu cette charge (de général des galères) +et le gouvernement du Havre; mais, par l'ordre de la cour +et par la nécessité où le mettoient ses dépenses déréglées, il +se défit de l'une et de l'autre.» +</p><p> +Sa tante avoit voulu lui faire épouser mademoiselle de +Chevreuse (Mottev., t. 3, p. 423). +</p><p> +La nouvelle duchesse de Richelieu, devenue première dame +d'honneur, mourut en mai 1684 «regrettée universellement» +(Sévigné, 1 juin 1684). En secondes noces, le duc épouse Anne-Marguerite +d'Acigné (morte en 1698). Madame de Caylus a +peint leur ménage, leur train, leur hôtel, leur salon littéraire, +à la façon de la <i>chambre bleue</i>. Madame de Maintenon +les aimoit. Saint-Simon (t. 1, p. 164) confirme ce que madame +de Caylus a dit. Le duc étoit «l'ami intime et de tous +les temps» de madame de Maintenon. Seul, il la voyoit à +toutes heures. On s'emparoit facilement de l'esprit de cet +homme, et cela explique ses mariages. Veuf une seconde fois, +il épousa le 20 mars 1702, à soixante-treize ans, Marguerite-Thérèse +Rouillé, veuve du marquis de Noailles, ce qui +fait écrire à madame de Coulanges (lettre du 4 avril): «J'ai +si peu de commerce avec M. de Richelieu que je ne l'ai point +vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois qu'il +se marie, on passeroit sa vie avec lui: il est trop jeune pour +moi.» +</p><p> +Pour le marquis, en 1652, «il est bien fait, jeune, plein +d'esprit et de courage. Son frère aîné n'a point d'enfants et +est fort malsain.» (Montp., t. 2, p. 373.) +</p><p> +Son mariage avec mademoiselle de Beauvais, ajoute Mademoiselle, +«surprit tout le monde. Quoique cette fille soit +jolie et aimable, elle n'est pas assez belle pour faire passer +pardessus mille considérations qu'il devoit avoir. Aussi, dès +le lendemain, madame d'Aiguillon l'enleva et l'envoya en +Italie pour voir s'il persévéreroit à l'aimer. Au bout de quelque +temps il revint, et l'a toujours fort aimée. Elle disoit +dans sa douleur: «Mes neveux vont toujours de pis en pis; +«j'espère que le troisième épousera la fille du bourreau!» Il +est vrai qu'elle avoit sujet de se plaindre; mais madame de +Beauvais ne lui avoit nulle obligation et n'étoit point obligée +de négliger son bien à ses dépens, comme étoit madame de +Pons, fille de madame du Vigean, dont la mère est comme +la femme de charge de sa maison.» +</p><p> +Une autre Beauvais, Uranie de la Cropte de Beauvais, fille +de François-Paul de Beauvais, maréchal de camp, écuyer +de Condé, fut courtisée par le roi, refusa l'honneur qu'il lui +vouloit faire, et le céda à mademoiselle de Fontanges. Elle +aimoit Louis-Thomas de Savoie, comte de Soissons. Chassée +à cause de lui par Monsieur, elle l'épousa le 12 octobre 1680. +Encore un mariage qui déplut aux rigoristes; il ne put être +reconnu que le 27 février 1683. +</p><p> +Madame, peu coutumière du fait, a donné à cette troisième +demoiselle de Beauvais un certificat de vertu (lettre du 19 +fév. 1720): «J'avois une fille d'honneur nommée Beauvais; +c'étoit une fort honnête créature. Le roi en devint amoureux, +mais elle tint bon. Alors il se tourna vers sa compagne, la +Fontange.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> «Le petit Guitaut», comme on disoit; Guillaume de +Peichpeyrou (ou Puypeyroux. Tall. des R., t. 1, p. 112) +de son nom. Il étoit fils du vieux Guitaut, capitaine des gardes +de la reine-mère, et cousin de Comminges, des gardes +du roi (Mottev., t. 3, p. 446). De bonne heure il s'étoit attaché +à Condé. Il est blessé en Guienne à son service en 1650 +(Pierre Coste, p. 49); il lui est très utile durant sa captivité +(Montp., t. 2, p. 123); il est blessé à côté de lui au combat +de Saint-Antoine (Quincy, t. 1, p. 158; Montp., t. 2, p. +261). Il suivit sa fortune, c'est-à-dire ne rentra en grâce que +tardivement et sans grande chance de fortune. Mais son mariage +avec Jeanne de La Grange lui donna le marquisat d'Espoisses, +en Nivernois. +</p><p> +Nous avons vu quelle part Guitaut a eue dans les malheurs +de Bussy. Il ne le servit guère auprès de Condé; il fit le fier, +long-temps après, pour signer un traité de paix solide. Cependant +il aimoit madame de Sévigné, dont il étoit le voisin à +Paris (se rappeler la lettre de l'incendie, en février 1671), et +qui alloit souvent le visiter dans sa terre de marquis. «C'est +un homme aimable et d'une bonne compagnie, disoit-elle (22 +août 1676); sa maison est gaie, parée, pleine de fêtes; on y +revoit «Fiesque, qui donne de la joie à tout un pays.» (Lettre +du 25 octobre 1673.) +</p><p> +Guitaut est mort le 25 décembre 1685, «chevalier des ordres +du roi et gouverneur des îles de Saint-Honorat et de +Sainte-Marguerite.» (<i>Mémoires du marquis de Sourches</i>, t. 1, +p. 381.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Jarzay faisoit des chansons comme tout le monde (<i>Prétieuses</i>, +t. 2, p. 139, note). La page ci-contre parle de ce marquis +léger. Madame de Beauvais (Voy. p. 70) fut exilée à cause de +lui, le 23 décembre 1649 (Voy. les mémoires manuscrits de +Dubuisson Aubenay, gentilhomme attaché au secrétaire d'État +Du Plessis Guénégaud, Bibl. Maz., ms in-fol. H. 1765). Elle +l'avoit aidé à se prétendre amoureux de la reine, comme l'on +va le voir. M. Chéruel (note au tome 5 de Saint-Simon) a indiqué, +d'après les <i>Carnets de Mazarin</i> (Ms. Bibl nat., fonds +Baluze, carnet 13), le rôle que joue Mazarin dans cette intrigue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Jarzay est l'un des quatre grands diseurs de bons mots de +Ménage (<i>Ménagiana</i>). Il s'appelle René du Plessis de la Roche-Pichemer. +Nous le voyons d'abord, après Candale et avant +Miossens, bâtard d'Albret, «galant estably et bien payé» de +la célèbre madame de Rohan, fille de Sully (Tallem., t. 3, p. +42). En 1647, il aime mademoiselle de Saint-Mesgrin (Marie +de Stuert, morte demoiselle en 1693). Gaston, par hasard, la +désiroit: il veut faire jeter Jarzay par les fenêtres du Luxembourg +(Mott. t. 2, p. 229). En 1648, il est en pleine faveur +chez Ninon (Walck., t. 1, p. 255). +</p><p> +Jusque alors il n'a point risqué sa légèreté dans les agitations +de la politique; l'année 1648 lui permet de s'y aventurer parmi +les plus folâtres. Il commence par être mazarin; il accepte, +en août 1648, le bâton de capitaine des gardes enlevé au +marquis de Gèvres (Montglat, p. 196), bâton refusé généreusement +par Charost et Chandenier (Mott., t. 2, p. 453). Il ne +le garde pas long-temps. +</p><p> +Il est un de ceux qui imaginent (Walck., t. 1, p. 334) de +mettre le duc de Nemours aux pieds de madame de Longueville +pour créer un rival à La Rochefoucauld. Rien n'est plus +étrange que la fantaisie qui le prend d'être le vainqueur du +cardinal de Mazarin en quelque chose, de lui enlever le cœur +d'Anne d'Autriche (1649), et que la manière dont il affiche ses +prétentions. Condé, curieux de scandale et déjà mécontent, +l'y poussoit (Mott., t. 3, p. 400). Après l'éclat, après la triomphante +colère de la reine, Condé se déclare offensé en la personne +de Jarzay; il en fait son ami, il ne sort plus qu'avec +lui. +</p><p> +C'est en cette même année 1649 qu'a lieu la bataille ridicule +du jardin des Tuileries, chez Renard. Un peu auparavant, +près de Sens, Jarzay avoit été presque battu; il tient la +campagne contre le marquis ou comte de La Boulaye, très +grand frondeur (Mott., t. 3, p. 276); mais on dit que la paix se +va faire, que les querelles sont suspendues. Les gens de la cour, +exilés de Paris depuis si long-temps, s'y glissent par petites +bandes; ils font des parties fines. Jarzay est un de ceux qui +osent être bruyants. On sait ce qui lui arrive. Parmi les <i>Mazarinades</i>, +celle-ci lui est consacrée (Bibl. nat., t. 2, n. 1278): +«<span class="smcap">Le Grand Gerzay battu</span>, <i>ou la Canne de M. de Beaufort au +festin de Renard aux Thuilleries</i>, en vers burlesques. +</p><p> +Madame de Motteville (t. 3, p. 291) a fait de tout cela un +charmant récit, où Jarzay, «le moins sage de tous les hommes», +Candale, Manicamp et les autres, figurent agréablement. Cela +est fâcheux à dire, mais Jarzay, ce jour-là, fut bâtonné par +Beaufort. Il en devint populaire dans Paris pour sa consolation. +«Il n'étoit pas aimé, parcequ'il étoit d'un naturel brusque, +qu'il étoit vain, railleur et léger.» (Mott., t. 3, p. 377.) +</p><p> +Toutes ces aventures le transforment en un furieux partisan +de Condé. Il est blessé au combat de Saint-Antoine, comme Villars, +Guitaut, le marquis de Clérambault, du Fouilloux, etc. +(Quincy, t. 1, p. 158). Bientôt il est «l'entier confident» du +prince (Lenet, Coll. Michaud, p. 541). J'oublie une blessure +reçue au bras dans la rue Dauphine (Montp., t. 2, p. 157). +</p><p> +L'amour marche à la traverse en ces jours de bagarre. La +folie du marquis lui donne des grâces; il est l'un des plus fortunés +vainqueurs des belles. +</p><p> +En 1658, on le chasse comme partisan de Condé (Montp., +t. 3, p. 326); carrière perdue, comme celle de tant de brillants +personnages du temps de la Régence! Sa disgrâce devoit +pour long-temps se faire sentir à ses enfants. Bussy écrit: +«Le roi ne voit pas d'ordinaire les enfants des exilés (comme +les comtes de Limoges et les Jarzay)». (Sév., 24 juin 1672.) +</p><p> +La fin de l'histoire n'est pas gaie: «Jarzé étoit avec M. de +Munster; il a eu permission de se faire assommer et il y a +bien réussi. Vous savez que Jarzé étoit aussi exilé.» +</p><p> +Jarzay, exilé, avoit eu permission de se mêler aux combattants +de la campagne de Hollande. À peine arrivé, une +sentinelle le tua (<i>Lettre de Pellisson</i> du 19 juin 1672). Son +petit-fils fut amputé du bras, en 1688, à Philipsbourg. Il y +avoit trois ans qu'il avoit le régiment d'Hamilton (Sourches, +t. 1, p. 48). On le voit, en 1708, ambassadeur d'un jour en +Suisse (Saint-Simon, t. 6, p. 208).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Basile Fouquet, mort en 1683. Il reparoîtra, plus puissant +acteur et plus nécessaire à étudier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Je vois un Vineuil (Tall. des R., t. 1, p. 472) qui, en +1643, «à la porte des Thuilleries», reçoit des coups de plat +d'épée du comte de Maulny. «On l'appeloit <i>Ardier le gentilhomme</i>.» +C'est donc le nôtre, mais les coups de plat d'épée +étonnent. Ici on lit: comte de Vineuil (<i>Mém. de M. de ***</i>, +Coll. Michaud, p. 534); ailleurs: Ardier, sieur de Vineuil, +gentilhomme de M. le Prince; ailleurs: marquis de Vineuil, +secrétaire du roi. Celui-ci, spirituel, bien fait (Tall., t. 4, +p. 231), jouit, dans la fleur de sa beauté, de la fille du maréchal +de Châtillon (plus tard madame de Wurtemberg). Faut-il, +philosophiquement, faire la synthèse de ces diverses entités? +Faut-il croire à un Vineuil unique sous trois apparences? +Cela se peut. Vineuil avoit de l'esprit, il aimoit le mordant, +il étoit bien fait; il plut (Walck., t. 1, p. 337) à madame de +Montbazon, à madame de Movy. Retz en est garant quant à +ce qui regarde la première (<i>Mém. du card de Retz</i>, p. 175). +«Vigneuil, dit-il (1649), aimé <i>effectivement</i>.» +</p><p> +On voit Vineuil chargé de proposer à madame de Chevreuse +le mariage de sa fille avec le prince de Conti, lorsque celui-ci +cessa de vouloir être cardinal de la sainte Église (Lenet, p. +316); il avertit Condé de son imminente arrestation, en 1650 +(Montp., t. 2, p. 77). La guerre commence; il est des plus +actifs dans son parti. Il est arrêté à Portiers en 1651 (Mott. +t. 4, p. 307); en 1653, venant de Flandre avec des lettres, +il se fait encore prendre (Montp., t. 2, p. 390). Brienne, le +vieux Brienne, a indiqué quel fut le rôle politique de Vineuil +(<i>Mém. de Brienne</i>, Coll. Michaud, p. 133). Nous ne le retrouvons +que plus tard, à Saumur (Sevigné, 17 septembre 1675): +«Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et dévot, +mais toujours de l'esprit.» +</p><p> +MM. d'Olonne, de Vasse et Vineuil étoient exilés. Ce fut +au retour de cet exil que, le roi demandant à M. de Vineuil +ce qu'il faisoit à Saumur, lieu de son exil, il dit qu'il alloit +tous les matins à la halle, où se débitoient les nouvelles, et +qu'un jour on y disputoit pour savoir lequel étoit l'aîné, du roi +ou de Monsieur. +</p><p> +Madame de Sévigné dit encore (20 novembre 1676) que +Vineuil doit faire la vie de Turenne. Rien n'en a paru.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> N'en déplaise à ceux qui veulent un titre plus relevé, +on appeloit portiers les plus qualifiés concierges de la cour.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Madame de Bonnelle, femme de Noël de Bullion, seigneur +de Bonnelle, marquis de Gallardon, membre du parlement +de Paris, semble un peu folle à madame de Sévigné (1 avril +1672). Tallemant des Réaux (<i>Historiette</i> de madame de Cavoie) +lui donne peu d'esprit. Ce même Tallemant, à la date de +1639 (t. 2, p. 149), parle de son mariage: «Le cardinal +de Richelieu souhaitta que Bonnelle (Noël de Bullion), fils +aisné de Bullion (surintendant), espousast mademoiselle de +Toussy (Charlotte de Prie, fille du marquis de Toucy), qui estoit +un peu parente de Son Éminence. Bonnelle n'en avoit +point envie.» +</p><p> +M. P. Paris extrait d'un recueil de lettres manuscrites (de +Henry Arnault au président Barillon) quelques lignes qui +montrent qu'un mois tout au plus après le mariage les époux +vivoient mal ensemble. +</p><p> +En 1652, madame de Bonnelle est amie de Mademoiselle +(Montp., t. 2, p. 313). Sa maison est richement montée; il +s'y donne des fêtes. La comtesse de Fiesque y vient comme +chez elle; on y joue (Montp., t. 2, p. 341). Ce n'est pas assez +dire: la maison de madame de Bonnelle (V. Loret) est +la maison de jeu la plus considérable de ce temps-là. Le peuple +le savoit, et cette renommée ne lui plait guère. Madame +de Bonnelle est un jour, en Fronde (1652), insultée sur le +Pont-Neuf (V. les <i>Varietés historiques</i>, t. 3, p. 340). Une +lettre de cachet, le 22 octobre 1652, lui apprit qu'elle étoit exilée +comme frondeuse (Berthod, Coll. Michaud, p. 371). Elle +revint, elle rejoua, elle se ruina; il lui fallut aller se refaire +en Normandie. On sait que son fils Fervaques fut le galant +de madame de La Ferté, sœur de madame d'Olonne, en un +temps où il étoit bien jeune et où elle ne l'étoit plus. Ce Fervaques +étoit un gros et grand bloc de chair molle. Madame +de Bonnelle a eu trois nièces suffisamment galantes: la duchesse +d'Aumont, la duchesse de Ventadour et la duchesse +de La Ferté, belle-fille de la maréchale. +</p><p> +M. de Bonnelle n'avoit pas passé pour un aigle. «Malgré +l'alliance qu'il fit de Charlotte de Prie, sœur ainée de la maréchale +de La Mothe, il ne fut jamais que conseiller d'honneur +au parlement.» (Saint-Simon, t. 4, p. 158.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Il y avoit trois Cornuel: la mère et deux belles-filles. +Cette fois ce ne seroit pas trois pages, c'est vingt, trente +pages, un article de revue bien limé, qui seroit de mise. Madame +Cornuel mérite plus encore. Rien n'a égalé, au XVIIe +siècle, le naturel, l'abondance, le sel, le mordant, le goût de +ses bons mots. Entre toutes les causeuses de France elle a +tenu sans conteste le premier rang. Celles-là même qui, au +dessous d'elle, avoient de la réputation, reconnoissoient sa +supériorité. Notez qu'elle n'a rien écrit, qu'aucun des traits +de son esprit vivant n'est compromis par là, et n'oubliez pas +que nous ne connoissons guère qu'une centaine de ces mots si +vifs, si fins, si perçants, qu'admiroient les contemporains et qu'ils +redoutoient. De si loin on a quelque peine à en sentir profondément +la pointe, quelques uns s'émoussent en traversant les +années; mais il en reste assez pour que nous lui devions garder +sa place dans une histoire des salons françois. L'auteur +des études sur <i>la Société polie</i> auroit dû la lui faire. Madame +de Sévigné, qui s'y entendoit, écrivoit bien à sa fille, qui s'y +entendoit aussi (17 avril 1676): «Ne trouvez-vous pas madame +Cornuel admirable?» +</p><p> +Elles étoient trois, et les deux belles-filles valoient presque +la mère. De cette maison il est sorti pendant long-temps des +épigrammes de toute espèce. +</p><p> +Madame Cornuel étoit la fille unique d'un M. Bigot, intendant +du duc de Guise, qui l'avoit dorlotée. Elle étoit jolie en +sa jeunesse, éveillée, galante et riche. «Elle a de l'esprit, dit +en 1658 Tallemant des Réaux (t. 6, p. 228 de la 2e édit.), +autant qu'on en peut avoir; elle dit les choses plaisamment et +finement.» +</p><p> +Cornuel, avant de l'épouser, avoit été marié à une veuve +du nom de Legendre, qui avoit déjà une fille, mademoiselle +Legendre, et qui donna à son mari une autre fille qu'on nomma +Margot. Toutes les deux portèrent le nom de Cornuel; +elles étoient également spirituelles et jolies. Mademoiselle Legendre +fut aimée de l'abbé de La Rivière, avec qui nous aurons +à compter. +</p><p> +On a cité (Pougens, <i>Lett. philosoph.</i>, 1826, in-12, p. 131) +un bon mot de Cornuel lui-même. Le bonhomme étoit chiche +de son esprit; il étoit étourdi, bourreau d'argent, et peu aimé +de son frère. +</p><p> +Ce frère avoit été contrôleur des finances et président des +comptes, ce qui lui avoit permis de donner des affaires à +Cornuel le financier. Avant de mourir il épouse sa servante. +Sa fille, madame Coulon, gratifiée d'une <i>Historiette</i> par Tallemant, +qui ne l'a pas consultée pour la lui décerner, fut très +galante. (<i>Historiettes</i>, 201.) +</p><p> +Le président Cornuel (Conrart, Coll. Petitot, 193) «étoit +malsain (de mauvaise santé) et homme de plaisir». M. Paulin +Paris a mis cette indication, et beaucoup d'autres comme +il en sait mettre, dans le tome 4 de son Tallemant des +Réaux: +</p><p> +«<i>Les Notes généalogiques au Cabinet des titres</i> se contentent +de dire que Claude Cornuel avoit épousé en premières +noces Marthe Perrot, morte à quarante-six ans, le 18 mars +1624, et en secondes noces Françoise Dadien, veuve de Gabriel +de Machault, conseiller de la cour des aides; mais les +actes de baptême de la paroisse de Saint-Sulpice portent, +sous la date du 19 septembre 1607, le baptême de Marie, fille +de Claude Cornuel et de Marthe Grignon.» Marie fut madame +Coulon. +</p><p> +Claude Cornuel, président de la chambre des comptes, +avoit le titre de sieur de la Marche et de Mesnil-Montant, près +Paris. +</p><p> +L'abbé de Laffemas, le fils du terrible et spirituel Laffemas, +poète ingénieux quelquefois, lui fit cette épitaphe: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ci gist ce fameux gabeleur,<br /></span> +<span class="i0">Ce grand dénicheur de harpies,<br /></span> +<span class="i0">Qui, plus subtil qu'un basteleur,<br /></span> +<span class="i0">De ses vols fist des œuvres pies,<br /></span> +<span class="i0">Raffinant sur le paradis<br /></span> +<span class="i0">Comme il faisoit sur les édits.<br /></span> +<span class="i0">Passans, quoy que l'on puisse dire<br /></span> +<span class="i0">Et gloser sur son testament,<br /></span> +<span class="i0">Il est mort glorieusement.<br /></span> +<span class="i0">À mal exploitter, bien escrire,<br /></span> +<span class="i0">En mourant il se résolut,<br /></span> +<span class="i0">Au mespris des choses plus chères,<br /></span> +<span class="i0">Ne voulant plus parler d'enchères,<br /></span> +<span class="i0">Si ce n'estoit pour son salut.<br /></span> +<span class="i0">Aussy les traités et les offres,<br /></span> +<span class="i0">Sources vivantes de ses coffres,<br /></span> +<span class="i0">Firent un pont d'or de son bien;<br /></span> +<span class="i0">Il donna beaucoup, mais je gage<br /></span> +<span class="i0">Qu'il eust pu donner davantage<br /></span> +<span class="i0">Sans donner un double du sien.<br /></span> +</div></div> +<p> +Cornuel n'étoit pas mort commodément. «Il eut le loisir +d'avoir bien peur du diable, et, comme il se tourmentoit comme +un procureur qui se meurt, Bullion lui disoit: «Ne vous +inquiettez point: tout est au roy, et le roy vous l'a donné.» +(<i>Note de Tall.</i>, t. 2, p. 150.) +</p><p> +«Estant au lit de la mort, Cornuel se confessa au vicaire +de sa paroisse, qui luy refusa l'absolution s'il ne restituoit +auparavant deux cent mille escus qu'il avoit mal acquis. Le +malade en parla à M. de Bullion, qui alla consulter le cas avec +le cardinal de Richelieu. La réponse du cardinal fut que toutes +ces sortes de restitutions appartenoient au roy, comme +seigneur de tous les biens; que le roy donnoit en pur don +les deux cent mille escus dont il s'agissoit au président Cornuel +pour les bons services qu'il avoit rendus à l'Estat, et +qu'ainsy le président pouvoit se faire donner l'absolution. +Cornuel, muni de ce sauf-conduit, passa paisiblement en l'autre +vie.» (Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 428.) +</p><p> +Madame la duchesse d'Aiguillon, quand il alloit mourir, +«envoya emprunter six chevaux blancs qu'il avoit; et quand +il fut mort, elle dit que les morts n'avoient que faire de chevaux». +(Tall. des R., t. 2, p. 170.) Anecdote qui indique +quels graviers on trouvoit au fond du lit de ce beau fleuve +d'élégances qu'on appelle la vie de cour au XVIIe siècle! +</p><p> +Cornuel avoit été le bras droit de Bullion (Tall. des R., t. 2, +p. 146). On trouve dans le <i>Catalogue des Partisans</i> divers détails +qui ont rapport à Claude Cornuel et à ses amis. +</p><p> +Par exemple: «Catelan, cette maudite engeance, est venu +des montagnes du Dauphiné, lequel, après avoir esté laquais +en cette ville, fut marié par Cornuel à la sœur d'une nommée +la Petit, sa bonne amie, à présent femme d'un nommé Navarret; +pour faciliter lequel mariage dudit Catelan, Cornuel +donna audit Catelan tous les offices de sergeant vacans jusques +alors; et ensuite ledit Catelan s'est avancé dans la maltote, +sous feu Bullion et Tubeuf, et entr'autres traitez a fait celui +des retranchemens de gages, droits et revenus de tous les +officiers de France, dont il a fait recette sous le nom du nommé +Moyset, qui est son nepveu et s'appelle Catelan comme +luy.» Et encore: «D'Alibert, confident de Cornuel, qui demeure +rue des Vieux-Augustins, a esté de tous les traittez qui +se sont faits, par le moyen desquels il possède de grands biens, +tant en maisons dans Paris qu'en rentes capitalisées.» +</p><p> +Tallemant des Réaux (t. 4, p. 118) nous apprend que les +entreprises de ces gens de finances faillirent comprometre très +gravement le père de Pascal: «Quand on fit la réduction des +rentes, luy (le père de Pascal) et un nommé de Bourges, +avec un advocat au conseil dont je n'ay pu sçavoir le nom, +firent bien du bruit, et, à la teste de quatre cents rentiers +comme eux, ils firent grand'peur au garde des sceaux Séguier +et à Cornuel.» +</p><p> +Ce que Guy Patin raconte ainsi (lettre du 7 avril 1638): +«Le jour d'avant (25 mars 1638) on avoit mis dans la Bastille, +prisonniers, trois bourgeois qui avoient été chez M. Cornuel +et l'avoient en quelque façon menacé, sur le bruit que l'on +veut arrester les rentes de l'Hostel-de-Ville et convertir cet +argent <i>in usus bellicos</i>. Les trois rentiers se nomment de +Bourges, Chenu et Celoron, et sont tous trois <i>boni viri optimeque +mihi noti</i>.» +</p><p> +En voilà bien assez pour Claude Cornuel et son frère Guillaume. +L'aîné laissa donc une fille, madame Coulon, femme +légère; le cadet laissa Marion Legendre, sa belle-fille, et +Marguerite Cornuel, sa fille; sans compter sa femme, «sa +garce», dit <i>la Voix du Peuple au roy</i> (dans le t. 5, p. 349, +des mss. de Conrart). Cette voix du peuple, fortement enrouée, +attache à son nom cette phrase: «Plus criminel que +tous les hommes qui ont dévoré les peuples, élevé du centre +de la terre à une richesse de deux millions d'or par un gouffre +de concussions, corruptions et larcins publics et particuliers.» +</p><p> +Madame Coulon reste à l'écart: on ne tient compte que des +trois Cornuel, de Cléophile et de ses deux filles. (<i>Dictionnaire +des Prétieuses.</i>) +</p><p> +La Mesnardière, parlant de la mère, dit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Chez Cornuel, la dame accorte et fine,<br /></span> +<span class="i0">Où gens fascheux passent par l'estamine.<br /></span> +</div></div> +<p> +On peut s'en douter, connoissant ces trois Caquet-bon-bec +et leurs amis ou amies. Il y a, à la suite des <i>Mémoires de +Montpensier</i>, un portrait de Margot Cornuel attribué à notre +Vineuil. Ce portrait est lestement troussé. Margot étoit effectivement +très liée avec madame d'Olonne en 1658 et 1659 +(Montpensier, t. 3, p. 408). Quant à mademoiselle Legendre, +la précieuse <i>Cléodore</i> (V. Colombey, <i>Journée des Madrigaux</i>, +p. 34), elle venoit la deuxième pour l'esprit. <i>La +Gazette du Tendre</i> lui donne l'épithète d'<i>aymable</i> (au chapitre +<i>de Grand service</i>). Je ne vois pas pour quel motif l'auteur de +la <i>Journée des Madrigaux</i> parle d'elle ainsi: «Cléodore demandoit +si, parmy ces beaux esprits, il n'y en avoit pas un qui +eût l'esprit satyrique qu'elle haïssoit.» +</p><p> +La faveur dont mademoiselle Legendre jouit auprès de +l'abbé de La Rivière ne lui rendit pas toujours service, si l'on +croit Tallemant des Réaux (t. 5, p. 146). +</p><p> +«Boutard contoit que la Pecque Cornuel l'avoit voulu marier +avec Marion, mademoiselle Legendre, et qu'elle luy avoit +fait un grand dénombrement des avantages qu'il auroit. Je lui +ris au nez, disoit-il, et je lui dis qu'elle oublioit la faveur de +M. de La Rivière. Or, La Rivière concubinoit et concubine, je +pense, encore, avec elle. Elle est à cette heure comme sa ménagère, +et, à Petit-Bourg, on l'a vue quelquefois avec un +trousseau de clefs. Autrefois il y avoit un couplet qui disoit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il court un bruit par la ville<br /></span> +<span class="i0">Que Marion Cornuel<br /></span> +<span class="i0">Voudroit bien faire un duel<br /></span> +<span class="i0">Avec monsieur de Rouville.<br /></span> +<span class="i0">Qu'ils aillent chez la Sautour,<br /></span> +<span class="i0">C'est là que l'on fait l'amour.<br /></span> +</div></div> +<p> +Rouville, déjà nommé, étoit le beau-frère de Bussy Rabutin. +Quant à <i>la Pecque</i>, ce mot, qui signifie l'entendue, la +faiseuse d'affaires, Boutard s'étoit habitué à le joindre au +nom de madame Cornuel. +</p><p> +On connoît au moins une intrigue de la Pecque, puisque +Pecque il y a. Elle fut la maîtresse de M. de Sourdis, gouverneur +d'Orléans, et gouverneur ridicule. (V. l'<i>Historiette de +Sourdis</i>.) La marquise en enrageoit; par contre, madame +de Bonnelle se risqua à ennuyer la Pecque: elle alloit chez +elle, à une heure indue, demander M. de Sourdis. +</p><p> +Madame Cornuel étoit née vers 1610. Elle avoit les dents +fort laides, et Santeul les comparoit à des clous de girofle. +Elle mourut à Paris en février 1694. Saint-Simon (<i>Note au +Journal de Dangeau</i>, t. 4, p. 449) rappelle son dernier bon +mot. Dans ses <i>Mémoires</i> (t. 1, p. 116), il dit: «Il y avoit +une vieille bourgeoise au Marais chez qui son esprit et la +mode avoit toujours attiré la meilleure compagnie de la cour +et de la ville; elle s'appeloit madame Cornuel, et M. de Soubise +étoit de ses amis. Il alla donc lui apprendre le mariage +qu'il venoit de conclure, tout engoué de la naissance et des +grands biens qui s'y trouvoient joints (l'héritière de Ventadour). +«Ho! Monsieur, lui répondit la bonne femme, qui se +mouroit et qui mourut deux jours après, «que voilà un grand +et bon mariage pour dans soixante ou quatre-vingts ans +d'ici!» +</p><p> +Dans le <i>Nouveau Recueil des plus belles poésies</i> (Paris, Loyson, +1654, in-12, p. 352), il y a une épître adressée à mademoiselle +de Vandy (l'une de nos héroïnes) à propos de ses +galants; on y voit ces vers: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ordonnez-leur d'aller chez Cornuel,<br /></span> +<span class="i0">Chez Cornuel, la dame accorte et fine,<br /></span> +<span class="i0">Où gens fâcheux passent par l'étamine,<br /></span> +<span class="i0">Tant et si bien qu'après que criblés sont,<br /></span> +<span class="i0">Se trouve en eux cervelle s'ils en ont.<br /></span> +<span class="i0">Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre<br /></span> +<span class="i0">Que fats céans onc ne se doivent rendre;<br /></span> +<span class="i0">Et six yeux fins, par s'entreregarder,<br /></span> +<span class="i0">Semblent leur dire: «Allez vous poignarder.»<br /></span> +</div></div> +<p> +C'est la pièce de La Mesnardière. Voici l'épitaphe faite pour +madame Cornuel: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Cy gît qui de femme n'eut rien<br /></span> +<span class="i0">Que d'avoir donné la lumière<br /></span> +<span class="i0">À quelques enfants gens de bien,<br /></span> +<span class="i0">Et peu ressemblants à leur mère,<br /></span> +<span class="i0">Célimène, qui de ses jours,<br /></span> +<span class="i0">Comme le sage, et sans foiblesse,<br /></span> +<span class="i0">Acheva le tranquille cours.<br /></span> +<span class="i0">Dans ses mœurs que de politesse!<br /></span> +<span class="i0">Quel tour, quelle délicatesse,<br /></span> +<span class="i0">Éclatent dans tous ses discours!<br /></span> +<span class="i0">Ce sel tant vanté de la Grèce<br /></span> +<span class="i0">En faisoit l'assaisonnement,<br /></span> +<span class="i0">Et, malgré la froide vieillesse,<br /></span> +<span class="i0">Son esprit léger et charmant<br /></span> +<span class="i0">Eut de la brillante jeunesse<br /></span> +<span class="i0">Tout l'éclat et tout l'enjoûment.<br /></span> +<span class="i0">On vit chez elle incessamment<br /></span> +<span class="i0">Des plus honnêtes gens l'élite;<br /></span> +<span class="i0">Enfin, pour faire en peu de mots<br /></span> +<span class="i0">Comprendre quel fut son mérite,<br /></span> +<span class="i0">Elle eut l'estime de Lenclos.<br /></span> +</div></div> +<p> +(Rec. de pièces cur. et nouv., Lahaye, Moetjens, 1694, +in-12, t. 1, p. 191.) +</p><p> +La réputation de madame Cornuel ne lui survécut pas assez. +Toutefois, Titon du Tillet (<i>Parn. franç.</i>, in-fol., p. 462) +l'a citée avec honneur. +</p><p> +M. Paulin Paris, qui a tiré des papiers de Conrart une lettre +d'elle, a réuni quelques uns des traits qui peuvent servir +à son histoire. Il est loin de les avoir recueillis tous. Peut-être +essaierai-je de la peindre avec soin. En attendant, j'indiquerai +toutes les sources qu'on peut consulter, ou du moins +celles que j'ai consultées. Il y a d'abord un long morceau de +Vigneul de Marville (Bonaventure d'Argonne) qui doit être +transcrit tout entier: +</p><p> +«Madame de Cornuel, dont les bons mots ont été si remarquables +durant le cours d'une vie de plus de quatre-vingts +ans, s'appeloit Anne Bigot et étoit d'une famille originaire +d'Orléans. Dès sa plus tendre jeunesse on ne parloit que de +son esprit et de ses belles qualitez naissantes. S'étant rencontrée +dans une assemblée, où elle brilloit pardessus les autres +dames, M. de Cornuel, trésorier de l'extraordinaire des +guerres, qui l'aimoit, lui prit un bouquet qu'elle avoit à son +côté, témoignant par cette liberté qu'il la vouloit épouser. En +effet, il l'épousa au bout de quinze jours. +</p><p> +«Depuis son mariage elle fit paroître une grandeur d'ame +extraordinaire et bien au dessus des foiblesses de son sexe. +Nullement touchée d'avarice, elle abandonna au premier venu +mille pistoles que M. de Cornuel, son époux, lui avoit données +pour le jeu. La clef étoit toujours à la porte de son cabinet, +en prenoit qui vouloit. Elle n'adoroit point la fortune; mais, +indifférente à ses bizarreries comme à celles du temps et des +saisons, elle ne cultivoit que la vertu et les muses, moins +parcequ'elles sont savantes que parcequ'elles sont honnêtes +et polies. Jamais personne n'a mieux entendu que cette dame +l'art de se faire des amis et de se les attacher, bien persuadée +qu'il est des amis comme des richesses, que c'est en vain +qu'on les acquiert si on ne les sait conserver. La conversation +avec les personnes de distinction qui abordoient chez +elle étoit tous ses délices. Elle écoutoit avec une attention +qui débrouilloit toutes choses, et répondoit encore plus aux +pensées qu'aux paroles de ceux qui l'interrogeoient. Quand +elle considéroit un objet, elle en voyoit tous les côtez, le fort +et le foible, et l'exprimoit en des termes vifs et concis, comme +ces habiles dessinateurs qui en trois ou quatre coups de +crayon font voir toute la perfection d'une figure. +</p><p> +«On a recueilli plusieurs de ses bons mots, et plût à Dieu +qu'on n'en eût perdu aucun! C'est un méchant caractère que +celui de diseur de bons mots, et ce caractère, si blâmable +dans les hommes, l'est encore plus dans les femmes, à cause +que les bons mots sont d'ordinaire accompagnés d'une liberté +et d'une hardiesse qui ne sont pas séantes à ce sexe, parcequ'ils +en obscurcissent la pudeur et la modestie, qui font ses +plus beaux ornements. Mais madame de Cornuel, outre qu'il +ne lui échappoit rien qui pût ni la faire rougir, ni faire rougir +personne, disoit si à propos toutes choses, et revêtoit ses +pensées de termes si propres et si agréables, qu'ils instruisoient +toujours sans jamais blesser: de sorte que ces mots +étoient bons en ce qu'ils étoient utiles, et plaisoient à tous +ceux qui aiment une vérité bien dite. +</p><p> +«D'ordinaire, les personnes de ce caractère, pour dire un +bon mot, en hasardent cent de méchans, et l'expérience fait +voir que les plus habiles dans ces jeux d'esprit n'en ont pas +dit, en toute leur vie, deux douzaines de tout à fait bons. La +raison qu'on en peut rendre, c'est que les bons mots sont des +fruits qui viennent sans être cultivés. Tout d'un coup ils naissent, +et tout d'un coup ils font leur effet, comme les éclairs. +Ils surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui les +écoutent. Ce sont, pour ainsi dire, de petits libertins qui ne +veulent dépendre que d'eux-mêmes. Quand on les cherche +ils ne viennent pas, ou, s'ils viennent, c'est de mauvaise +grâce, se faisant tirer à force, et se défigurant en se faisant +tirer. A-t-on dit un bon mot, le plaisir et les louanges qu'on +en reçoit excitent la vanité et la présomption naturelle à en +produire plusieurs tout de suite; mais ce sont ou des monstres +ou des avortons. On en rit soi-même pour les faire trouver +bons; mais personne n'en rit, parcequ'en effet ils ne sont +pas bons. +</p><p> +«Madame de Cornuel n'avoit pas un de ces défauts. Elle ne +parloit point par vanité, mais par raison, et avec autant de +jugement que d'esprit. Comme elle savoit que les véritables +bons mots ne dépendent point de nous, elle se contentoit de +les produire avec ce beau naturel qui en est comme la fleur, +sans presque y toucher. Mais, comme il y a des influences du +ciel qui tombent plus heureusement sur de certaines terres +que sur d'autres, il semble aussi que les bons mots viennent +aussi plus aisément à la bouche des personnes qui savent +leur donner un beau tour et les bien exprimer. Tout ce que +disoit madame de Cornuel, elle le disoit bien, et jamais pas +une de ses paroles n'a été rejetée par les personnes d'un goût +raffiné, parceque, outre qu'elles renfermoient toujours un grand +sens, elles étoient toujours belles et bien choisies. C'étoit autant +de sentences et de maximes, tenant en cela du génie des +Salomon, des Socrate et des César, qui ne parloient que +pour instruire; génie grand et heureux qui s'est réveillé de +nos jours dans MM. de La Rochefoucauld et Pascal, et enfin +dans madame de Cornuel, qui auroit dû écrire ses sentences et +ses maximes, si, comme les oracles, elle ne s'étoit contentée +de dire les vérités et les laisser écrire aux autres.» +</p><p> +L'éloge est en règle; il n'est pas au dessus du sujet. Je ne +puis songer à enregistrer maintenant ces mots excellents, et +me bornerai à dresser la liste d'indications dont j'ai parlé: +Titon du Tillet (<i>Parnasse françois</i>); Tallemant des Réaux +(chap. 299); Paulin Paris (<i>Notes aux Lettres</i>, t. 5, p. 139); +Sévigné (t. 3, p. 31, édit. Didot, t. 3, p. 47); Vigneul de +Marville (t. 1, p. 341, <i>Recueil d'ana</i>); La Place (<i>Pièces curieuses</i>, +t. 3, p. 377); Conrart (p. 270); Le Père Brottier (<i>Paroles +mémorables</i>, p. 85); Sévigné (8 septembre 1680, 11 +septembre 1676, 7 octobre 1676, 16 mars 1672, 6 mai 1672, +17 avril 1676); Quatremère de Quincy (<i>Ninon de Lenclos</i>); +Tallemant (t. 10, p. 187, de la 3e édition); La Place (t. 1, +p. 202); Tallemant (t. 4, p. 185, édit. P. Paris); Tallemant +(t. 3, p. 245, 160); <i>Lettres de Bussy</i> (28 avril 1690); Tallemant +(t. 2, p. 411); La Place (t. 1, p. 377); <i>Ménagiana</i> (édit. +de La Monnoye, t. 1, p. 317, 332, 354; t. 2, p. 8, 124, 131, +407); <i>Lettres de Madame</i> (t. 1, p. 130, 129); Tallemant (t. 1, +p. 388, note); Tallemant (t. 2, p. 170, 411); Saint-Simon +(t. 1, p. 116); Dangeau (t. 4, p. 449); Walckenaer (<i>Mémoires +sur Sévigné</i>, t. 5, p. 13; t. 1, p. 39; t. 1, 260), et Guy Patin, +Loret, mademoiselle de Montpensier, les Mercures, les Gazettes, +les Romans, les Poésies du temps.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Le mot <i>cher</i>, ainsi employé, vient des Précieuses.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> En 1658, vers la fin de l'année.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> La mode d'aller aux eaux n'est pas nouvelle. On les aimoit +extrêmement au XVIIe siècle. J'en pourrois donner beaucoup +de preuves; il faut nous contenter de celle-ci, qui ne nous +fait pas sortir du cercle de nos connoissances. En 1658, précisément +en l'année où nous sommes, mademoiselle de Montpensier, +selon son habitude régulière, va aux eaux de Forges. +Elle dit: «La maréchale de La Ferté étoit à Forges. Madame +d'Olonne y vint, madame de Feuquières de Salins, mademoiselle +Cornuel (Margot), force dames de Paris.» (Montp., +t. 3, p. 325.) +</p><p> +Les eaux de Forges passent pourtant pour être de celles +dont les qualités ne sauroient être recherchées par les héroïnes +de Bussy.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Tout cela est long, bien long. Aussi, dans quelques éditions, +a-t-on supprimé en cet endroit quatre ou cinq pages. +Sans vouloir faire le juré-mesureur de style, il me semble que +ces quatre ou cinq pages ne sont pas les meilleures de Bussy, +si elles sont de lui. Il a ordinairement la plume plus légère, +le tour plus libre, la pensée plus claire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> M. le duc d'Anjou auroit pu prétendre au rôle des Candale +et des Guiche; mais il préféra aux belles quelques uns de +ses amis. Madame de Motteville l'a peint lorsqu'il étoit encore +jeune (1647, t. 2, p. 267): «Il seroit à souhaiter, dit-elle, +qu'on eût travaillé à lui ôter les vains amusemens qu'on +lui a soufferts dans sa jeunesse. Il aimoit à être avec des +femmes et des filles, à les habiller et à les coiffer; il sçavoit ce +qui seyoit à l'ajustement mieux que les femmes les plus curieuses, +et sa plus grande joie, étant devenu grand, étoit de +les parer et d'acheter des pierreries pour prêter et donner à +celles qui étoient assez heureuses pour être ses favorites. Il +étoit bien fait; les traits de son visage paroissoient parfaits; +ses yeux noirs étoient admirablement beaux et brillans, ils +avoient de la douceur et de la gravité; sa bouche étoit semblable +en quelque façon à celle de la reine, sa mère; ses cheveux +noirs, à grosses boucles naturelles, convenoient à son +teint, et son nez, qui paraissoit devoir être aquilin, étoit +alors assez bien fait. On pouvoit croire que, si les années ne +diminuoient point la beauté de ce prince, il en pourroit disputer +le prix avec les plus belles dames; mais, selon ce qui +paroissoit à sa taille, il ne devoit pas être grand.» Il ne le +fut pas en effet, et sa figure s'épaissit un peu; mais il n'en fut +pas moins beau à la façon des efféminés. Il eut de temps en +temps des velléités d'amour naturel, mais jamais elles ne durèrent. +Madame d'Olonne, et, un peu plus tard, la gracieuse +et plaintive duchesse de Roquelaure, faillirent être aimées. +Pour ce qui est de madame d'Olonne, mademoiselle de Montpensier +(t. 3, p. 405; 1659) vient en aide à Bussy et développe +son texte: «Comme le roi fait toujours la guerre à +Monsieur, un jour il lui demandoit: «Si vous eussiez été roi, +vous auriez été bien embarrassé; madame de Choisy et madame +de Fienne ne se seroient pas accordées, et vous n'auriez +su laquelle vous auriez dû garder. Toutefois, ç'auroit +été madame de Choisy; c'étoit elle qui vous donnoit madame +d'Olonne pour maîtresse. Elle auroit été la sultane +reine; et, lorsque je me mourois, madame de Choisy ne l'appeloit +pas autrement.» Monsieur étoit fort embarrassé sur +tout cela, et disoit au roi, d'un ton qui paroissoit sincère, +qu'il n'avoit jamais souhaité sa mort, et qu'il avoit trop d'amitié +pour lui pour se résoudre à le perdre. Le roi lui répondit: +«Je le crois tout de bon.» Puis il disoit: «Lorsque vous +serez à Paris, vous serez donc amoureux de madame d'Olonne? +Le comte de Guiche le lui a promis, à ce que l'on +mande de Paris.» Monseigneur rougit, et la reine lui dit +d'un ton de colère: «C'est bien vous faire passer pour un +sot que de promettre ainsi votre amitié! Si j'étois à votre +place, je trouverois cela bien mauvais. Pour vous, qui admirez +en tout le comte de Guiche, vous en êtes ravi.» Puis +elle ajouta: «Cela sera beau de vous voir sans cesse chez une +femme qui peste continuellement contre vous, et qui n'a ni +honneur, ni conscience. Vous deviendrez un joli garçon!» +Monsieur dit qu'il ne la verroit pas.» +</p><p> +Tout efféminé qu'il étoit, et peut-être même en raison de +son caractère, Monsieur paroît avoir eu quelques grands élans +de sensibilité. Il éclate en sanglots à la mort de sa mère; il est +alors plus affligé fils que Louis XIV (Montp., t. 4, p. 95). À +la mort de madame de Roquelaure il montre aussi une tristesse +enfantine. Nous demanderons à sa femme, madame la +Palatine, de nous achever son portrait. Il aimoit passionnément +le bruit des cloches, jusqu'à revenir exprès à Paris la +veille de toute grande fête carillonnée: à l'automne, quand +les dernières feuilles, jaunies, déjà glacées, tremblent au bruit +des sonneries de la Toussaint; au printemps, quand le chant +joyeux des cloches de Pâques s'envole, comme un essaim de +jeunes oiseaux, au travers des sérénités du ciel bleu. Avec cela +il étoit joueur, mauvais joueur même (Lettres, t. 1, p. 48). +Il n'aimoit pas la chasse et il ne consentoit à monter à cheval +que pour aller à la guerre, où il se conduisit en bon capitaine. +Il écrivoit avec une telle négligence qu'il ne pouvoit se +relire; du reste, il écrivoit peu (t. 1, p. 257). Madame raconte +tranquillement qu'elle n'avoit pas grand plaisir au lit +avec lui (t. 1, p. 300) et qu'il ne vouloit pas être dérangé +pendant son sommeil. Il étoit superstitieux (t. 2, p. 276), et +Madame le surprit à promener des médailles bénites, la nuit, +sur les diverses parties de son corps de la santé desquelles il +doutoit. +</p><p> +Il n'est pas probable que ce soit Madame qui ait tort (t. 1, +p. 402), et les libelles ou les couplets qui aient raison, lorsqu'elle +dit: «La maréchale de Grancey étoit la femme la plus +sotte du monde. Feu Monsieur feignit d'être amoureux d'elle; +mais si elle n'avoit pas eu d'autre amant, elle auroit certes +conservé toute sa bonne renommée. Il ne s'est jamais rien passé +de mal entre eux. Elle-même disoit que, s'il venoit à se trouver +seul avec elle, il se plaignoit aussitôt d'être malade: il +prétendoit avoir mal de tête ou mal de dents. Un jour la dame +lui proposa une liberté singulière: Monsieur mit vite ses gants. +J'ai vu souvent qu'on le plaisantoit à cet égard, et j'en ai bien +ri. Cette Grancey avoit une fort belle figure et une belle taille +lorsque je vins en France, et tout le monde n'avoit pas pour +elle le même dédain que Monsieur, car, avant que le chevalier +de Lorraine ne fût son amant, elle avoit déjà eu un enfant.» +</p><p> +La femme défend bien son mari. Mieux vaudroit pour lui +qu'elle pût se plaindre. Elle ne le flatte pas, d'ailleurs, et raconte +parfaitement (27 janvier 1720) tous ses travers: «Feu +Monsieur aimoit beaucoup les bals et les mascarades; il dansoit +bien, mais c'étoit à la manière des femmes; il ne pouvoit +danser comme un homme, parcequ'il portoit des souliers trop +hauts.» +</p><p> +Achevons avec dix lignes de Saint-Simon (t. 3, p. 170): +</p><p> +«Monsieur, qui, avec beaucoup de valeur, avoit gagné la +bataille de Cassel, et qui en avoit montré toujours de fort naturelle +en tous les siéges où il s'étoit trouvé, n'avoit d'ailleurs +que les mauvaises qualités des femmes. Avec plus de monde +que d'esprit et nulle lecture, quoique avec une connoissance +étendue et juste des maisons, des naissances et des alliances, +il n'étoit capable de rien. Personne de si mou de corps et d'esprit, +de plus foible, de plus timide, de plus trompé, de plus +gouverné, ni de plus méprisé par ses favoris, et très souvent +de plus mal mené par eux.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Quelque délicatesse est de temps en temps indispensable. +Rien ne nous oblige, toutes les fois qu'un nom se présente, +à rechercher tous les souvenirs guillerets qu'il peut +rappeler et à vouloir absolument enluminer toutes nos notes +de couleurs voyantes. C'est affaire aux gens qui écrivent <i>les +Crimes des rois de France</i> et autres ouvrages de cette force de +raconter comment toute reine a été nécessairement une Messaline. +Anne d'Autriche, même en admettant bien des choses, +a été une femme digne d'estime, une mère de famille pleine +de dignité, une reine indulgente et honnête. Ce qu'on a dit +des affaires arrivées du temps de Louis XIII et ce qui arriva +sous la régence ne la déshonore en rien. Elle ne fut pas galante, +elle ne fut pas coquette, encore moins débauchée. On +ne peut lui reprocher que d'avoir aimé un peu, et ce n'est +pas ici le lieu d'être si impitoyable. Les pamphlets ne doutent +jamais de rien. En voici un qui a de l'audace (Cat. de la Bibl. +nat., t. 2, n. 3547): <span class="smcap">Les Amours d'Anne d'Autriche</span>, <i>épouse +de Louis XIII, avec M. le C. de R., père de Louis XIV; Cologne, +P. Marteau</i>, 1693, in-12. +</p><p> +Le brillant Montmorency se déclara, dès 1626, le chevalier +de la reine (Tallem., t. 2, p. 307). À Castelnaudary, sur le +champ de sa défaite, il portoit le portrait d'Anne d'Autriche +lorsqu'il fut pris (Vittorio Siri, <i>Memorie Recondite</i>, t. 7), et +cela, dit-on, rendit Louis XIII inflexible au jour de sa condamnation. +De simples gentilshommes, avant ce fou de Jarzay, +se mirent à l'aimer: ainsi d'Esguilly-Vassé (Tallem., t. 2, +p. 241). Bellegarde (Roger de Saint-Lary) employa Malherbe +à exprimer sa passion, et l'on a un pont-breton de Voiture +qui indique l'heure où le duc de Bellegarde dut cesser de faire +le beau poète: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'astre de Roger<br /></span> +<span class="i0">Ne luit plus au Louvre;<br /></span> +<span class="i0">Chascun le descouvre,<br /></span> +<span class="i0">Et dit qu'un berger<br /></span> +<span class="i0">Arrivé de Douvre<br /></span> +<span class="i0">L'a fait deloger.<br /></span> +</div></div> +<p> +Qui ne connoît, de ce même Voiture, la pièce charmante +adressée à la reine-régente, pièce dans laquelle il lui rappelle +ce temps de pastorales, de fêtes romanesques, de scènes de +chevalerie, et dans laquelle il ose lui dire: «Lorsque vous +étiez +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne veux pas dire amoureuse;<br /></span> +<span class="i0">La rime le veut toutefois.»<br /></span> +</div></div> +<p> +Tout le scandaleux de l'amourette Buckingham, Tallemant +(t. 2, p. 10) l'a resserré en une très courte phrase. Il n'y a +rien de plus à imaginer que des folies: +</p><p> +«Ce qui fit le plus de bruit, ce fut quand la cour alla à +Amiens, pour s'approcher d'autant plus de la mer: Bouquinquant +tint la reyne toute seule dans un jardin; au moins il n'y +avoit qu'une madame du Vernet, sœur de feu M. de Luynes, +dame d'atours de la reyne; mais elle estoit d'intelligence et +s'estoit assez éloignée. Le galant culebutta la reyne et luy escorcha +les cuisses avec ses chausses en broderies; mais ce +fut en vain.» +</p><p> +Pour le mariage de la régente avec le cardinal Mazarin, +on ne voit pas qu'il soit plus possible d'en douter, et rien n'est +plus facile à excuser et à comprendre. +</p><p> +Dès le temps de la première Fronde, nul n'étoit ignorant de +la liaison formée entre la mère du roi et le ministre. Un couplet +dit en 1650: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Mazarin, plie ton paquet:<br /></span> +<span class="i0">Notre roi est devenu sage;<br /></span> +<span class="i0">Ton adultère lui déplaît.<br /></span> +</div></div> +<p> +Si mesdames de Motteville, Talon et la duchesse de Nemours +disculpent la reine, les mémoires de Brienne le fils (t. 2, +p. 40, 337), ceux de Retz, les Lettres de Madame, et la Correspondance +même de Mazarin (<i>Lettres inédites</i>, publiées par +M. Ravenel, p. 491), maintiennent l'opinion générale. Madame, +dont il ne faut pas se défier obstinément, et qui a pu +être bien instruite, dit en propres termes (27 septembre +1718): «La reine-mère, veuve de Louis XIII, a fait encore +bien pis que d'aimer le cardinal Mazarin: elle l'a épousé. Il +n'étoit pas prêtre, et n'avoit pas les ordres qui pussent empêcher +de se marier.» +</p><p> +C'est encore Madame (16 avril 1718) qui dit: «La reine-mère +avoit l'habitude de manger énormément quatre fois par +jour.» Si cela est, ses enfants ont tenu d'elle. Mais il faut finir +par quelque morceau de panégyrique. Madame de Motteville +s'offre à nous pour cette besogne, qui lui a tant plu. +</p><p> +Vers les derniers moments de la vie de la reine, quand son +affreuse maladie redoublait de pourriture, madame de Motteville +fait un retour sur le passé (t. 5, p. 248): «La grandeur +de sa naissance l'avoit accoutumée à l'usage des choses délicieuses +qui peuvent contribuer à l'aise du corps, et sa propreté +étoit sur cela si extrême, qu'on pouvoit s'étonner doublement +quand on voyoit que sa vertu la rendoit si dure sur +elle-même. Selon ses inclinations naturelles et selon la délicatesse +de sa peau, ce qui étoit innocemment délectable lui +plaisoit; elle aimoit les bonnes senteurs avec passion. Il étoit +difficile de lui trouver de la toile de batiste assez fine pour lui +faire des draps et des chemises, et, avant qu'elle pût s'en +servir, il falloit la mouiller plusieurs fois pour la rendre plus +douce.» +</p><p> +Elle s'étoit maintenue propre et agréable fort long-temps. +En 1661, sa fidèle amie (t. 5, p. 112) l'affirme: «Quoique +elle approchât alors de soixante ans, elle étoit encore aimable, +et, sans flatterie, on pouvoit dire qu'elle avoit de grandes +beautés. Outre qu'elle avoit de la fraîcheur sur le visage, ses +belles mains et ses beaux bras n'avoient rien perdu de leur +perfection, et les belles tresses de ses cheveux étoient de +même grosseur et de même couleur qu'elles avoient été à +vingt-cinq ans.» +</p><p> +Décidément elle n'avoit pas été laide. Écoutons madame de +Motteville en 1644 (t. 2, p. 71): «Il y avoit un plaisir non +pareil à la voir coiffer et habiller. Elle étoit adroite, et ses +belles mains, en cet emploi, faisoient admirer toutes leurs perfections. +Elle avoit les plus beaux cheveux du monde; ils +étoient fort longs et en grande quantité, qui se sont conservés +long temps sans que les années aient eu le pouvoir de +détruire leur beauté..... +</p><p> +«..... Après la mort du feu roi elle cessa de mettre du +rouge, ce qui augmenta la blancheur et la netteté de son +teint.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Au dessous des deux raies circulaires qui s'élevoient du +milieu du front et gagnoient le derrière de l'oreille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> J'ignore absolument ce que signifie cette manière de parler, +et ne l'expliquerai pas.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Voyez ce qu'on a dit de Guiche et de Manicamp.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Toutes les fois qu'il y a, comme pour mademoiselle de +Montpensier, des mémoires qui nous restent, cela nous dispense +de la plus grande partie de notre tâche. La grande Mademoiselle +n'a pas besoin d'une notice. Née en 1627, elle a +déjà passé la trentaine au moment où nous la rencontrons. +Elle étoit grande, fort blonde, d'une haute mine, pétrie de +fierté et affable, rieuse au besoin; amie de l'extraordinaire, +peu habituée aux rigueurs de l'orthographe et curieuse de +romans, voire même de poésies; précieuse assez, point libertine, +mais mal satisfaite du célibat. Bussy ne lui déplaisoit +pas. On connoît sa vie, sa jeunesse active, ses prouesses +sous les murs d'Orléans et à la porte Saint-Antoine, ses mariages +manqués, ses amours avec Lauzun, son admiration +pour Condé. +</p><p> +J'ai dit qu'elle aimoit les écrits et n'écrivoit pas correctement. +En voici la preuve fournie par le bibliographe G. Peignot +(<i>Documents authentiques sur les dépenses de Louis XIV</i>, +p. 44): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«À Choisy, ce 5 août 1665.<br /></span> +</div></div> +<p> +«Monsieur le Sr Segrais qui est de la cadémie et qui a +bocoup travalie pour la gloire du Roy et pour le public aiant +este oublie lannee passée dans les gratifications que le Roy a +faicts aux baus essprit ma prie de vous faire souvenir de luy +set un aussi homme de mérite et qui est a moy il y a long +tams lespere que sela ne nuira pas a vous obliger a avoir de +la consideration pour luy set se que je vous demande et de +me croire +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«Monsieur Colbert<br /></span> +<span class="i4">Votre afectionee amie<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">«Anne-Marie Louise <span class="smcap">d'Orléans</span>.»<br /></span> +</div></div> +<p> +De même son courage, soutenu par son humeur aventureuse, +est incontestable; néanmoins elle étoit peureuse (Montp., +t. 2, p. 383) et avoit particulièrement peur des morts (t. 2, p. +418). En 1648, madame de Motteville (t. 3, p. 102) disoit d'elle: +«Elle avoit de la beauté, de l'esprit, des richesses, de la vertu, +et une naissance royale. Cette princesse crut que toutes ces +choses ensemble pouvoient mériter cet honneur. Sa beauté, +néanmoins, n'étoit pas sans défaut, et son esprit, de même, +n'étoit pas de ceux qui plaisent toujours. Sa vivacité privoit +toutes ses actions de cette gravité qui est nécessaire aux personnes +de son rang, et son âme étoit trop peu portée par +ses sentiments. Ce même tempérament ôtoit quelquefois à +son teint un peu de sa perfection en lui causant quelques +rougeurs; mais comme elle étoit blanche, qu'elle avoit les +yeux beaux, la bouche belle, qu'elle étoit de belle taille et +blonde, elle avoit tout à fait en elle l'air de la grande +beauté.» +</p><p> +Et elle-même, dans son portrait (<i>Mém.</i> t. 4, p. 105), elle +dit: «Je suis grande, ni grasse ni maigre, d'une taille belle +et fort aisée; j'ai bonne mine, la gorge assez bien faite, les +bras et les mains pas beaux, mais la peau belle, ainsi que la +gorge. J'ai la jambe droite et le pied bien fait; mes cheveux +sont blonds et d'un beau cendré; mon visage est long, le +tour en est beau; le nez grand et aquilin, la bouche ni grande +ni petite, mais façonnée et d'une manière fort agréable; les lèvres +vermeilles, les dents point belles, mais pas horribles aussi; +mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais brillants, +doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans l'avoir +glorieux.» +</p><p> +Sa statue, au Luxembourg, est loin d'être un chef-d'œuvre, +mais elle ne la représente pas mal. Il y a à Versailles une +dizaine de portraits d'elle: en bergère, en déesse, etc., et +au naturel, qui ne lui nuisent pas tous. +</p><p> +Mademoiselle est née le 29 mai 1627, et elle est morte le 5 +mars 1693. +</p><p> +À la suite de ses Mémoires on classe ordinairement divers +écrits qui assurément ne sont pas d'elle, mais dont quelques uns +ont vu le jour dans les réunions de son palais du Luxembourg. +Ainsi: +</p><p> +1. <i>Relation de l'île imaginaire</i>.—2. <i>Histoire de la princesse +de Paphlagonie</i>.—3. <i>Portraits</i>.—4. <i>Lettre à et de +madame de Motteville</i>.—5. <i>Réflexions morales et chrétiennes +sur le livre de l'</i>Imitation de Jésus-Christ.—6. Un discours +sur les béatitudes. +</p><p> +Nous ne parlerons pas de l'ouvrage <i>les Amours de M. de +Lauzun</i> (t. 3 de l'<i>Hist. amoureuse des Gaules</i>, édition de +1740). +</p><p> +Somaize (t. 1, p. 56) la désigne sous le nom de la princesse +<i>Cassandane</i>. Jean de la Forge l'a encensée sous le nom +de <i>Madonte</i>. Vertron (<i>Nouvelle Pandore</i>, t. 1, p. 276) l'a louée +également. Dans la satire des <i>Vins de la cour</i>, le vin de Mademoiselle +est pétillant. +</p><p> +Mademoiselle a eu, tant qu'elle a vécu, les sympathies +des gens de lettres. Encore aujourd'hui sa renommée est restée +debout. Le canon de la Bastille, qui a tué son mari, lui a +conquis un certain retentissement de gloire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> On a fait la vie de Lauzun. Elle ne seroit pas faite que +les mémoires suffisent bien. Quel homme incompréhensible +que ce favori, qui a une jeunesse si triomphante, une virilité +si pavanée encore, et, dans la personne de son neveu, +Riom, une vieillesse si vertement gaillarde! +</p><p> +Parmi les pièces historiques qui datent de la Fronde, la +Bibliothèque nationale en possède une (<i>Catal.</i>, t. 2, n. 3142) +qui a pour titre: <i>La défaite des troupes des sieurs de l'Isle-Bonne +et du Plessis-Belière et Sauvebœuf par le comte de Lauzun, +en Guienne</i> (30 septembre), etc., 1652, in-4. Lauzun +avoit juste vingt ans. Si c'est de lui qu'il s'agit, il commençoit +bien. En 1660, aux fêtes de la Bidassoa, Antoine Nompar +de Caumont est capitaine d'une compagnie des gardes à +bec de corbin, charge de la famille (Montp., t. 3, p. 515); +en 1668 il est nommé colonel-général des dragons (Daniel, +t. 2, p. 505); en 1662 il avoit déjà tâté de la prison. «Il y +eut de grandes intrigues, dit Mademoiselle (t. 4, p. 35) entre +beaucoup de femmes de la cour, dans lesquelles M. de Péguilin +fut mêlé et envoyé à la Bastille pendant sept ou huit mois, +avec un ordre exprès du roi de ne lui laisser voir personne. Bien +des gens sentirent sa prison avec douleur, et, quoique je ne le +connusse pas dans ce temps-là aussi particulièrement que j'ai +fait depuis, je ne laissai pas de le plaindre sur la réputation +générale et particulière qu'il avoit d'être un des plus honnêtes +hommes de la cour, celui qui avoit le plus d'esprit et le +plus de fidélité pour ses amis, le mieux fait, qui avoit l'air +le plus noble. L'histoire véritable ou médisante disoit qu'il +faisoit du fracas parmi les femmes; qu'il leur donnoit souvent +des sujets de se plaindre pour n'avoir pas la force d'être cruel +à celles qui lui vouloient du bien. Ainsi elles se faisoient des +affaires et lui attirèrent ce châtiment, qui ne lui étoit rude +que par rapport à la peine qu'il souffroit d'avoir déplu au roi, +pour lequel il avoit une amitié passionnée.» +</p><p> +Le style de ce morceau est vif, on y sent l'instinct de l'amoureuse, +on y voit l'hyperbole dans ce mot: «le mieux +fait». +</p><p> +Un fait certain, c'est que Lauzun étoit, suivant l'expression +vulgaire, la coqueluche des dames de la cour. La plupart +le vouloient pour amant. Cela tenoit à une certaine suffisance +très apparente qui ne déplaît jamais lorsqu'elle n'est +point fade, et à des qualités secrètes qui plaisent encore plus. +Tout se sait, grâce à la médisance; on sut ce que Lauzun +valoit, on le courtisa: il fut forcé d'être brusque, inconstant, +et, avec cette brusquerie et cette inconstance, il ne contenta +pas toutes les coquettes. +</p><p> +Madame de Monaco, sa cousine, l'aima véritablement, ce +qui ne l'empêcha pas de se donner au roi et au marquis de +Villeroi ensuite. Lauzun ne recula pas, il se mit résolument +en face de son maître; une nuit il lui joua le tour (Choisy, +Coll. Michaud, p. 631) de le laisser se morfondre sans succès +dans un corridor. Quand il fut vaincu, il eut de la colère, +il s'emporta. La Bastille se rouvrit. Nous ne citerons plus +qu'un seul nom de femme, celui de madame Molière. Lauzun +est l'un de ceux qui ont déchiré le cœur de notre grand +poète. +</p><p> +Mais voici le portrait de ce preneur de villes: «C'étoit un +petit homme blond, bien fait dans sa taille, de physionomie +haute et d'esprit, mais sans agrément dans le visage; plein +d'ambition, de caprice et de fantaisie; envieux de tout, jamais +content de rien, voulant toujours passer le but; sans +lettres, sans aucun ornement dans l'esprit; naturellement +chagrin, solitaire, sauvage; fort noble dans toutes ses façons, +méchant par nature, encore plus par jalousie; toutefois +bon ami quand il vouloit l'être, ce qui étoit rare; volontiers +ennemi, même des indifférents; habile à saisir les +défauts, à trouver et à donner des ridicules; moqueur impitoyable, +extrêmement et dangereusement brave, heureux +courtisan; selon l'occurrence, fier jusqu'à l'insolence et bas +jusqu'au valetage; et, pour le résumer en trois mots, le plus +hardi, le plus adroit et le plus malin des hommes.» +</p><p> +À cette touche, qui n'a pas reconnu Saint-Simon, ce merveilleux +Saint-Simon (t. 10 de l'édit. Sautelet, p. 88) que +les libraires d'aujourd'hui popularisent? Saint-Simon dit simplement +«un petit homme.» Bussy écrit (à Sévigné, 2 fév. +1689): «C'est un des plus petits hommes pour l'esprit aussi +bien que pour le corps». En admettant que Bussy soit sévère +pour l'esprit, il ne doit rien inventer pour le corps. C'étoit +donc un fort petit homme, ce qui prouve une fois de plus +que les petits hommes, à qui on a déjà concédé la supériorité +intellectuelle, peuvent réclamer aussi le rôle le plus actif +dans la vie amoureuse et compter sur les succès les plus réels. +</p><p> +Ne voulant pas raconter la vie de Lauzun, je me bornerai +à un extrait des Mémoires de Mademoiselle (t. 4, p. 454), +qui, en 1682, respire le désenchantement et la vérité: «Il +me paroissoit fort intéressé, ce que je ne croyois pas, ni +personne de ceux qui le connoissoient avant sa prison; il paroissoit +tout jeter par les fenêtres, et en bien des occasions il +en usoit ainsi. Ses manières, cachées et extraordinaires, faisoient +qu'il ne se montroit que dans ses beaux jours et que +l'on ne connoissoit que ses beaux moments. Il connoissoit +son humeur et sçavoit la cacher.» +</p><p> +Lauzun avoit un frère, le chevalier de Lauzun, qui, après +une vie obscure, mourut en 1704 (Saint-Simon, t. 6, p. +147). On retrouvoit en lui tous les vices de son aîné, sans +aucune de ses qualités: Lauzun le nourrit dans ses ténèbres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Le maréchal de Grammont étoit fils d'Antoine II de +Grammont, comte de Guiche et de Louvigny, prince souverain +de Bidache, duc à brevet le 13 décembre, et mort en +août 1644. Cet Antoine II étoit un bâtard de Henri IV. Il refusa +honorablement d'être reconnu en qualité de fils naturel +du roi; mais il n'en est pas moins vrai que les Grammont +sont des Bourbons: de là leur attachement au roi et les égards +du roi pour eux. +</p><p> +Antoine II eut deux femmes. De la première, accusée d'adultère, +est descendu le maréchal; de la seconde (Claude de +Montmorency-Boutteville, épousée en 1618) est né Philibert, +comte de Grammont, qui se trouvoit parent, par sa mère, +de madame de Châtillon et de celui qui devoit être Luxembourg. +</p><p> +Le maréchal de Grammont étoit frère de Suzanne-Charlotte +de Grammont, mariée à Henry Mitte de Miolans, marquis +de Saint-Chaumont (Voy. les <i>Lettres inédites des Feuquières</i>, +t. 2, notice). De son nom il étoit Antoine III, duc de Grammont, +pair et maréchal de France, souverain de Bidache, +comte de Guiche et de Louvigny, vice-roi de Navarre et de +Béarn, maire héréditaire de Bayonne. Il étoit né en 1604 à +Hagetman en Gascogne; il mourut à Bayonne en 1678. Il eut +quatre enfants: le comte de Guiche, le comte de Louvigny +(Antoine-Charles), plus tard duc de Grammont, marié en 1688 +à Marie-Charlotte de Castelnau, mort en 1720, après avoir +laissé des mémoires sous le nom de son père; madame de Monaco, +née en 1639, mariée en 1660, morte le 5 juin 1678, et +la marquise de Ravelot, veuve en 1682, puis religieuse. +</p><p> +Les <i>Mémoires de Grammont</i> ne mentent pas quand ils l'appellent +(Coll. Michaud, p. 329) «le courtisan le plus délié et +le plus distingué qu'il y eût à la cour», ni même lorsqu'ils +lui donnent (p. 326) «un esprit jeune et de tous les temps». +En 1625, Antoine III, alors comte de Guiche, fréquente à +l'hôtel de Rambouillet. Il n'y brille pas parmi les versificateurs; +on lui fait des farces: on le gave de champignons (Tallemant +des R., t. 2, p. 492), on le couche, on lui découd, on +lui rétrécit ses habits. Mais il va à la guerre: de 1629 à 1630, +il se distingue à Mantoue. Toutefois, on ne le considéra jamais +ni comme un Gassion, ni comme un Condé. Après la +bataille d'Honnecourt, il y eut tant de couplets militaires décochés +sur lui avec le refrain: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Lampon, Lampon,<br /></span> +<span class="i0">Camarades, Lampon,<br /></span> +</div></div> +<p> +qu'on l'appela le maréchal Lampon. +</p><p> +On avoit inventé les «éperons à la Guiche»; on disoit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le maréchal de Guiche,<br /></span> +<span class="i0">Qui fuit comme une biche.<br /></span> +</div></div> +<p> +On a même dit qu'il se fit battre exprès à Lomincourt (1642) +pour plaire à Richelieu, qui vouloit la guerre longue. C'étoit +faire bon marché de la gloire des armes, et, sauf le sang versé, +l'estimer à son prix. +</p><p> +Richelieu l'avoit fait maréchal de bonne heure, parcequ'il +avoit épousé sa parente, mademoiselle Françoise-Marguerite +du Plessis-Chivray, après avoir failli épouser mademoiselle +de Rambouillet en personne. Souple devant son parent le cardinal, +et, par habitude, devant les ministres qui lui succédèrent, +le maréchal étoit arrogant devant les simples mortels. +Tallemant (t. 3, p. 180) parle de son avarice et l'accuse de +sodomie, ni plus ni moins qu'un Condé. +</p><p> +À propos de Condé, pendant la Fronde, le maréchal de +Grammont ne voulut pas être contre lui. On approuva généralement +sa conduite. +</p><p> +En 1644, il eut la charge de mestre de camp des gardes +(Mott., t. 2, p. 80). Il étoit fort assidu auprès de la régente. +À la fin de 1648, il est fait duc (Mott., t. 3, p. 117); en 1649, +il bloque Paris du côté de Saint-Cloud (Mott., t. 3, p. 160). +Il fut l'un des plus constants et des meilleurs amis de Mazarin; +on le voit à côté de lui, à l'heure de la mort (Aubery, <i>Hist. +du card. Mazarin</i>, liv. 8, t. 3, p. 357, de la 2e édit.). +</p><p> +Madame de Motteville dit de lui (t. 2, p. 218): «Éloquent, +spirituel Gascon, et hardi à trop louer.» Cela rappelle un trait +qui est dans les recueils d'anecdotes (La Place, t. 5, p. 23). +Un valet du roi lui manque: il le bat. Le roi s'inquiète au bruit: +«Sire, dit-il, ce n'est rien; ce sont deux de vos gens qui se +battent.» Il est sublime en son genre, ce mot-là. Quel courage +de lâcheté peut inspirer l'esprit de cour à un militaire! +On a conservé (<i>Catal. de la Bibl. nat.</i>, t. 2, n. 3304) une +<i>Relation de l'ambassade</i> du maréchal en Espagne (octobre +1659) pour arranger le mariage espagnol et demander l'infante. +Il traverse les Pyrénées suivi de son fils, de Manicamp, +d'un Feuquières, d'un Castellane, d'un train de Jean de Paris. +Les <i>Mémoires de madame de Motteville</i> en sont tout émerveillés +(t. 5, p. 75, 1660): «La reine (elle étoit alors infante) +nous dit qu'en voyant arriver les François à Madrid, cette +quantité de plumes et de rubans de toutes couleurs, avec toutes +ces belles broderies d'or et d'argent, lui avoient paru comme +un parterre de fleurs fort agréable à voir; que la reine sa +belle-mère et elle avoient été les voir passer, quand ils arrivèrent, +par des fenêtres du palais qui donnoient sur la rue, +et que ce jardin courant la poste leur avoit paru fort beau.» +</p><p> +Si les François envoient encore des ambassades dans mille +ans, et que ce soient des ambassades monarchiques, elles auront +le même succès. +</p><p> +La carrière du maréchal se termine à la mort de Mazarin. +À partir de ce moment, il vit retiré, sauf de rares apparitions +à la cour, dans son gouvernement. Lorsque Pierre Potemkin, +en 1668, traversa les Pyrénées, venant d'Espagne, et arrivant +au nom d'Alexis Mikhailowitch, Grammont n'y étoit pourtant +pas (Voy. la Relation de cette ambassade moscovite, 1855, +in-8, Gide et Baudry, édit. Emmanuel Galitzin). +</p><p> +Parlant du comte de Guiche, nous avons poussé sur la +scène sa sœur, madame de Monaco. Elle «étoit vraiment +(Montp. t. 3, p. 449) une belle et aimable personne». Son +«mariage s'étoit fait à Bidache au retour de l'ambassade d'Espagne. +M. de Valentinois étoit jeune, bien fait et grand seigneur.» +Nous savons qu'elle aimoit déjà Lauzun. Avoit-elle +beaucoup d'esprit? Madame de Sévigné écrit: «La duchesse +de Valentinois est favorite de Madame; elle n'en met pas plus +grand pot-au-feu pour l'esprit ni pour la conversation.» +</p><p> +Et l'autre Madame (la Palatine) a mis ceci dans ses lettres +brutales (14 octobre 1718): «Quelqu'un m'a raconté qu'il +avoit surpris Madame et madame de Monaco se livrant ensemble +à la débauche.» +</p><p> +Hélas! +</p><p> +Nous savons comment finit madame de Monaco. Voici quelques +textes qui s'y rattachent et nous intéressent: +</p><p> +«Madame de Monaco est partie de ce monde avec une contrition +fort équivoque et fort confondue avec la douleur d'une +cruelle maladie. Elle a été défigurée avant que de mourir. Son +dessèchement a été jusqu'à outrager la nature humaine par le +dérangement de tous les traits de son visage. La pitié qu'elle +faisoit n'a jamais pu obliger personne de faire son éloge.» +(Sévigné, 20 juin 1678.) +</p><p> +«On m'a écrit, répond Bussy, que la maladie dont madame +de Monaco est morte lui a fait faire pénitence.»—«Elle +a eu, en effet, beaucoup de fermeté.» (Sévigné, 27 juin +1678.) +</p><p> +Dans cette même lettre du 20 juin 1678, que nous citons +la première, madame de Sévigné, qui doute de ce qu'on lui +a dit, commençoit de la sorte: «On m'a mandé la mort de +madame de Monaco, et que le maréchal de Grammont lui a +dit, en lui disant adieu, qu'il falloit plier bagage, que le +comte de Guiche étoit allé marquer les loges (29 novembre +1673) et qu'il les suivroit bientôt.» +</p><p> +Il les suivit. Louvigny devint duc de Grammont. Sa sœur +«la borgnesse» (Sévigné, 19 février 1672) avoit été mariée +comme on avoit pu. Elle finit ses jours en religion. Sa famille +avoit besoin de ses prières, en commençant par la bisaïeule. +</p><p> +Le maréchal de Grammont est le <i>Galerius</i> de Somaize (t. 1, +p. 169). Il ne paroît pourtant pas avoir été un précieux très +minaudier. Voiture et Sarrazin lui ont fait leur cour. Levasseur, +dans ses <i>Événements illustres</i>, fait faire son panégyrique +par Apollon lui-même, et Apollon ne veut pas s'en acquitter +en moins de huit pages. Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 119) +est moins flatteur qu'Apollon. Il dit, sans préjudice de la +bâtardise: «Le maréchal duc de Grammont et le comte de +Guiche, son fils, se vantoient d'être de l'ancienne maison de +Comminges; mais on dit qu'ils mentoient, et que le vrai nom +de leur maison étoit Menandor.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Voici la descendance: +</p><p> +<i>a</i>. Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon. +</p><p> +<i>b</i>. Son fils Henri Roger, comte de La Roche-Guyon, sert +sous Gassion, épouse Anne-Élisabeth de Lanoye, de la cabale +de Condé; meurt à Mardick (1646) (Mottev., t. 2, +p. 185). +</p><p> +<i>c</i>. Mademoiselle de La Roche-Guyon, fille de Henri-Roger, +née en 1646. Vardes, qui l'aime, emploie Jarzay à empêcher +le second mariage de sa mère, mademoiselle de Lanoye +(Tallem. des R., t. 4, p. 306), avec le prince d'Harcourt, +Charles de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf. Jarzay étoit alors +cornette de chevau-légers. +</p><p> +La maison de La Roche-Guyon avoit été autrefois une +bonne maison, mais elle étoit tombée en quenouille au XVIe +siècle, et tout étoit rentré dans la famille de Liancourt (Tallem., +t. 1, p. 280). +</p><p> +Madame de Motteville, parlant de la mort du comte de +La Roche-Guyon devant Mardick, dit: «Il étoit fils du duc +de Liancourt, seul héritier de ses grands biens et de son oncle +maternel, le maréchal de Schomberg. Il avoit épousé l'héritière +de la maison de Lanoye, qui demeura grosse d'une fille, +dont elle accoucha quelque temps après la mort de son mari. +Ce jeune seigneur fut infiniment regretté, tant par la considération +de ses père et mère, qui étoient estimés de tous les +honnêtes gens, que par l'agrément de sa personne.» +</p><p> +Mademoiselle de La Roche-Guyon a eu l'honneur d'être +élevée à Port-Royal. On chercha querelle (quelque confesseur +aux cheveux gras) à son grand-père; on lui fit la guerre jusque +dans le confessionnal. M. de Liancourt, chrétien courageux, +refusa d'obéir aux injonctions du confesseur de Saint-Sulpice. +Et voilà une guerre allumée! <i>Les Provinciales</i> ne seroient +pas écrites sans cela.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Le vieux duc de Liancourt avoit été fait duc sous +Louis XIII. En 1648 il fut reconnu au Parlement (Mottev., +t. III, p. 117), et sa femme eut alors le tabouret ducal. Madame +de Liancourt étoit Jeanne de Schomberg, séparée en +1618 de François de Cossé, comte de Brissac, remariée à Roger +du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon, marquis +de Liancourt et de Guercheville. +</p><p> +Elle est auteur du <i>Règlement donné par une dame de haute +qualité à sa petite-fille</i>, publié en 1698. Elle entraîna son +mari dans les querelles du jansénisme. Le duc fut long-temps +l'ami de Mazarin (Mottev., t. 2, p. 11). C'étoit un homme +intègre, sage, poli. +</p><p> +En 1669 il assiste avec sa femme au mariage de madame +de Grignan, comme il appert de ce fragment du contrat +(Walck., t. 3, p. 134): «Roger du Plessis, duc de La Roche-Guyon, +pair de France, seigneur de Liancourt, comte +de Duretal, et dame Jeanne de Schomberg, son épouse.» +</p><p> +La Fontaine (<i>Amours de Psyché</i>, t. 1, p. 589 de l'édit. de +Lahure) a chanté: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vaux, Liancourt et leurs naïades.<br /></span> +</div></div> +<p> +Liancourt étoit l'un des séjours enchantés de la France. +Expilly (t. 4, p. 192) en donne la description. Liancourt étoit +un bourg du Beauvoisis. «Ce bel édifice, dit-il, est accompagné +de jardins du meilleur goût et où l'on voit de belles +cascades, etc., etc. +</p><p> +«Outre cela on trouve encore dans cette belle maison quantité +d'autres choses gracieuses et bien ménagées, comme le +jeu de la longue paume, le bassin ovale, le canal de l'Escot, +la salle d'eau, le pré des tilleuls, les dix-sept fontaines.» La +description est longue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> M. Victor Cousin ne m'en voudra pas si, au bas de l'une +des pages de ce livre réprouvé, je me permets de lui rendre +mes humbles hommages. Il est reçu à l'heure présente de rire +de sa philosophie, que je ne défendrai pas et dont j'entreprendrois +en vain de démontrer la profondeur ou la hardiesse; +mais, s'il a jugé lui-même que cette philosophie a fait son +temps, il n'en reste pas moins le promoteur d'une littérature +historique qui n'existoit pas et de laquelle nous relevons +tous, pauvres petits compilateurs de mémoires. Ses derniers +livres sont de beaux modèles. Comme il a parlé amplement +de madame de Chevreuse, il me messiéroit d'en vouloir parler +beaucoup. C'est la <i>Candace</i> (t. 1, p. 54) du <i>Dictionnaire +des Prétieuses</i>. Son histoire est longue, et par maints endroits +touche à la politique: aussi n'est-il pas jusqu'au soi-disant +historien Alexandre Dumas qui n'ait pris la plume pour en +raconter quelque aventure. +</p><p> +Fille de M. de Montbazon, elle épouse le beau connétable +de Luynes. Leur ménage ne manque pas d'originalité. +Louis XIII couchoit de temps en temps avec eux, je ne sais +en quelle place du lit. Ce grand roi paroît l'avoir aimée, à +moins qu'il ne colorât d'une apparence raisonnable l'affection +qu'il avoit pour Luynes (Amelot de la Houssaye, t. 1, p. 45). +Croyons poliment que c'est pour elle qu'il se glissoit ainsi +entre les deux époux. Mais cela ne dura point: il se mit vite +à la haïr comme il haïssoit, et dénonça à Luynes les galanteries +du duc de Chevreuse, son grand chambellan. Le grand +chambellan, Claude de Lorraine, prince de Joinville, ami de +la marquise de Verneuil (Tallem., t. 2, p. 177), avoit en effet +trouvé belle madame de Luynes, et, quand son premier +mari l'eut possédée quatre ans et demi et fut mort, il l'épousa. +C'étoit le second des Guise; il étoit bien fait et honnête +homme. L'amour ne dura guère. Madame de Chevreuse +se laisse aimer par M. de Moret (le jeune, tué à Castelnaudary); +en Angleterre, ambassadrice et chargée de régler le +mariage d'Henriette avec le frère de Louis XIII, elle accepte +les compliments du comte de Holland; M. de Chasteauneuf, +peu après, ne lui déplut point; Richelieu fut aussi son galant +pendant le peu de temps qu'il ne la persécuta pas pour +les services qu'elle rendoit à son amie, Anne d'Autriche. La +persécution amène une suite d'événements bizarres: elle y +pêche en eau trouble l'amour d'un archevêque. C'étoit à +Tours, lorsqu'elle fuyoit la prison de Loches et chevauchoit +vers l'Espagne (Tallem., t. 1, p. 401). Le duc de Lorraine +Charles IV fut aussi l'un de ses adorateurs; mais il seroit bien +long de nommer tous ceux qui l'aimèrent et qu'elle aima. Madame +de Chevreuse trouvoit du temps, au milieu de ses +intrigues, pour aller jaser à l'hôtel de Rambouillet. +</p><p> +Lorsque Louis XIII mourut, Anne d'Autriche, pour laquelle +elle avoit souffert, la rappelle, la nomme surintendante de +sa maison (Motteville, t. 5, p. 117), avec tous les honneurs +possibles. Mais la régente n'est plus la reine, et le crédit de +la duchesse n'entre que pour peu de chose dans les mouvements +de la nouvelle politique. Elle s'en console ou feint de +s'en consoler. Elle avoit été vraiment belle et d'une beauté +pleine d'esprit; elle étoit vieillie, fatiguée, mais agréable encore, +et Geoffroy, marquis de Laigues, protestant, d'une +ancienne maison du Dauphiné, ex-capitaine des gardes de +Gaston, se mit alors à l'aimer. On croit qu'il l'épousa secrètement. +Laigues a joué un rôle tantôt à côté de Condé, tantôt +à côté de la reine (Motteville, t. 4, p. 267), tantôt à côté de +Retz. C'est lui qui, en 1648, avertit la cour du sérieux de la +scène des barricades; c'est lui, en 1650, qui conseille l'arrestation +des princes. Volage, mais habile et clairvoyant, il +fut réellement l'un des chefs de la Fronde ou du parti royal +(Motteville, t. 3, p. 264, 279, 362). Il «avoit une grande +valeur (Retz, p. 132), mais peu de sens et beaucoup de présomption». +Il s'étoit brouillé avec Condé à la suite d'une +querelle de jeu (Guy-Joly, p. 10, 1648). Il inventa une ambassade +de l'archiduc au Parlement en 1649. Le marquis de +Noirmoutiers étoit son compagnon assidu. +</p><p> +Madame de Chevreuse n'eut pas toujours à s'en louer. Laigues +avoit connu intimement Voiture (Tallemant des Réaux, +t. 3, p. 62). +</p><p> +Le duc de Chevreuse mourut en 1657, très âgé. C'étoit, +par ordre de naissance, le quatrième fils du Balafré. Il étoit né +en 1578. La duchesse (Marie de Rohan, fille d'Hercule de +Rohan, duc de Montbazon, grand veneur de France) étoit +née en 1600. Elle mourut à Gagny, près de Chelles, le 12 +août 1679. +</p><p> +On n'a pas toujours dit qu'elle fut l'une des ennemies de +Fouquet (Mottev., t. 5, p. 132), et qu'avec Laigues elle détermina +à prendre parti contre lui la reine-mère, qui, le 27 +juin 1661, l'étoit allée voir. +</p><p> +Sa fille, non pas Anne-Marie, abbesse de Pont-aux-Dames, +morte le 5 août 1652 (Walck., t. 1, p. 418), mais +Charlotte-Marie, née en 1627 en Angleterre, a été très passionnée +pour sa part. Mademoiselle dit: «C'étoit une belle +fille (t. 2, p. 368) qui n'avoit pas beaucoup d'esprit.» Elle +avoit de l'esprit lorsqu'elle aimoit. Voyez Retz (p. 97 et 353): +«Elle avoit plus de beauté que d'agrément, estoit sotte jusques +au ridicule par son naturel. La passion lui donnoit de +l'esprit, et mesme du sérieux et de l'agréable, uniquement +pour celui qu'elle aimoit; mais elle le traitoit bientôt comme +ses jupes: elle les mettoit dans son lit quand elles lui plaisoient; +elle les brusloit, par une pure aversion, deux jours +après.» +</p><p> +Madame de Motteville (t. 3, p. 271) la juge ainsi: «Mademoiselle +de Chevreuse étoit belle, elle avoit en effet de beaux +yeux, une belle bouche et un beau tour de visage; mais elle +étoit maigre et n'avoit pas assez de blancheur pour une +grande beauté.» +</p><p> +Conti (Pierre Coste, p. 92) fut, en 1651, ébloui de cette +beauté, qu'il voyoit grande. Retz la savoura. Ce fut l'abbé +Fouquet qui en jouit le dernier. Elle mourut en trois jours, +le 7 novembre 1652, d'une maladie qui la défigura (Guy-Joly, +p. 70) et laissa véhémentement soupçonner le poison. Elle +avoit alors vingt-cinq ans, comme vous voyez. C'est bien +jeune pour mourir quand on est galante.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Le premier livre est clos. Le commentateur n'a-t-il rien +oublié? N'a-t-il fait aucune confusion de date? A-t-il le +droit d'affirmer qu'on ne sauroit rien ajouter aux couleurs +qu'il a fournies? Le commentateur sait qu'il a oublié bien +des choses; il sait combien il est difficile d'éviter toute erreur, +et il sait surtout que son commentaire n'empêchera +personne d'en faire un meilleur. +</p><p> +Mais, en vérité, faut-il que des notes de ce genre, en un +livre de ce goût, soient méthodiquement composées et classées? +Doivent-elles raconter régulièrement l'histoire des personnes, +en partant de la date de la naissance pour arriver à +la date de la mort? Ne faut-il point s'y passer des parchemins +généalogiques lorsqu'on le peut? Est-ce la vie politique, +la vie au grand jour de ces gens, que j'ai à exposer? +Dois-je me garder, si en un coin je ne puis accumuler tout +ce que les livres m'ont appris, de réserver pour un autre +endroit le surplus de mon butin? M'est-il interdit de revenir +sur mes pas lorsque j'ai marché trop vite? Je ne le pense +pas, et, si j'ai tort, je demande qu'on me le pardonne. +</p><p> +Ai-je assez montré madame d'Olonne dans ses fonctions +de précieuse et sous son nom de <i>Doriménide</i> (Somaize, t. 1, +p. 97)? Ai-je assez parlé de sa sœur Magdelaine, femme +de la Ferté-Senneterre? Les notes qui viendront à la suite +des miennes, dans les tomes 2 et 3 de la présente collection, +ne peuvent manquer, lorsqu'il le faudra, de les compléter +ou de les réformer. C'est égal, j'ajouterai toujours +quelque chose. +</p><p> +On ne voit pas souvent dans les <i>faits divers</i> de nos journaux +qu'il soit question de vols commis dans les appartements +des Tuileries par des dames de la cour. Madame +d'Olonne ne se contraignoit pas. Elle a envie d'un soufflet +de peau d'Espagne qui est attaché au service de la cheminée +d'Anne d'Autriche, beau soufflet, du reste, soufflet de +bois d'ébène garni d'argent: elle charge un sien admirateur, +Moret, d'enlever le soufflet désiré, et Moret le décroche, le +cache, l'enlève et l'apporte (Montp., t. 3, p. 416). Le mal +est que la reine sut quel feu son soufflet volage excitoit aux +étincelles. +</p><p> +Un peu plus il falloit insister sur le chapitre de Beuvron, +et ne pas craindre, avec madame de Caylus (p. 415 de l'édit. +Petitot), de le montrer éperdument amoureux de madame +Scarron. La comtesse de Beuvron, sa belle-sœur (mademoiselle +de Théobon), est morte à 70 ans (Saint-Simon, t. 6, +p. 429). Enfin c'est lui plus probablement que son frère qui +a gâté +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le grand chemin de la Ferté.<br /></span> +</div></div> +<p> +Leur sœur, Catherine-Henriette, duchesse d'Arpajon, est +née en 1622; elle est morte le 11 mai 1701. Le duc d'Arpajon +avoit été marié deux fois lorsqu'il l'épousa. Les Beuvron +étoient parents des Matignon, dont on voit si souvent +le nom à côté du leur. +</p><p> +Puisque j'ai cité plus haut Somaize et dit le nom précieux +de madame d'Arpajon, je puis bien demander à Somaize +autre chose qu'un nom (t. 1, p. 71). Il répondra en sa faveur: +</p><p> +«La plus noire médisance ne l'a jamais pu accuser que +de trop de froideur, tant sa vertu est connue de tout le monde +et tant l'on en est bien persuadé. Ce n'est pas qu'elle soit de +ces femmes qui sont sages par force, car les charmes de son +visage ont de quoy disputer avec ceux des plus belles. Elle +écrit fort bien en prose et discerne admirablement les bons +vers d'avec les mauvais.» +</p><p> +Passons à Candale. Il n'étoit pas le premier de son nom. +Le duc d'Epernon, son père, avoit eu deux frères: 1º le duc +de Candale, 2º le cardinal de la Valette. Cet oncle avoit pris +son nom d'un duché maternel. Il s'ensuit que, lorsque Tallemant +impute à un Candale la création du petit Tancrède de +Rohan, c'est à Candale I qu'il en veut. +</p><p> +Madame de Saint-Loup (mademoiselle de La Roche-Posay), +la <i>Silénie</i> des Précieuses (t. 2, p. 354), la première maîtresse +de Candale, mériteroit certainement qu'on parle d'elle dans +ces notes; mais je me contenterai de renvoyer les lecteurs à +Tallemant des Réaux. Il y a aussi Bartet, ce pauvre Bartet, +dont je n'ai pas mené l'histoire jusqu'au bout. Les gens de +cour n'en voulurent pas beaucoup à Candale, qui lui avoit +joué le vilain tour que vous savez, parcequ'il étoit insolent +et peu aimé (V. les Mém. de Conrart). Saint-Simon (t. 6, +p. 121) raconte comment il trouva un asile auprès de Lyon +chez les Villeroi. Le plaisant est qu'il poussa la vie jusqu'à +105 années complètes, n'étant mort qu'en 1707 et étant né +en 1602. Il avoit été l'homme de Mazarin. M. Chéruel a indiqué +les lettres très particulières qu'il lui écrivoit (<i>Archives +des aff. étrang.</i>, France, t. 154, pièce 107, etc.). +</p><p> +J'emprunterai encore, au sujet de Candale, quelques lignes +à Amelot de la Houssaye: +</p><p> +«Le dernier duc de Candale prétendoit être prince, à cause +que sa mère étoit fille bâtarde d'Henri IV; mais toute la cour +se moquoit de cette prétention, dont il ne recueillit que le sobriquet +de <i>Prince des Vandales</i>. +</p><p> +«Mademoiselle d'Epernon, sœur unique du duc de Candale, +aimoit éperdument le chevalier de Fiesque, et voulut +lui faire faire sa fortune en l'épousant.» (Amelot de la Houssaye, +t. 2, p. 411.) +</p><p> +Il meurt à Mardick; elle se fait religieuse. +</p><p> +J'ai laissé Conti de côté, non pour l'oublier, mais dans l'intention +de le placer plus loin, à côté de son frère. +</p><p> +M. Walckenaer (t. 4, p. 350) a expliqué très clairement +comment Jeannin étoit possesseur du marquisat de Montjeu. +Expilly (t. 4, p. 855) parle aussi de ce marquisat. Mais ce +n'est pas pour indiquer ces éclaircissements géographiques +que je remettrai Jeannin, le «coquet» Jeannin en scène; +c'est pour demander à Saint-Simon (t. 5, p. 3) d'autres éclaircissements +plus utiles, et qu'il donne de la manière la plus +imprévue en parlant des fêtes de Sceaux, vers l'année 1703. +Voici la page du maître: +</p><p> +«Il s'y étoit fourré, sur le pied de petite complaisante, bien +honorée d'y être, comme que ce fût, soufferte, une mademoiselle +de Montjeu, jaune, noire, laide en perfection, de +l'esprit comme un diable, du tempérament comme vingt, +dont elle usa bien dans la suite, et riche en héritière de financier. +Son père s'appeloit Castille, comme un chien citron, +dont le père, qui étoit aussi dans les finances, avoit pris le +nom de Jeannin pour décorer le sien, en l'y joignant de sa +mère, fille du célèbre M. Jeannin, ce ministre d'État au dehors +et au dedans, si connu sous Henri IV. +</p><p> +«Le père de notre épousée avoit pris le nom de Montjeu +d'une belle terre qu'il avoit achetée. Il avoit ajouté beaucoup +aux richesses de son père dans le même métier. Il avoit la +protection de M. Fouquet; elle lui valut l'agrément de la +charge de greffier de l'ordre, que Novion, depuis premier +président, lui vendit en 1657, un an après l'avoir achetée. La +chute de M. Fouquet l'éreinta. Après que les ennemis du surintendant +eurent perdu l'espérance de pis que la prison perpétuelle, +les financiers de son règne furent recherchés. Celui-ci +se trouva fort en prise: on ne l'épargna pas; mais il avoit +su se mettre à couvert sur bien des articles; cela même irrita. +Le roi lui fit demander la démission de sa charge de l'ordre, +et, sur ses refus réitérés, il eut défense d'en porter les marques. +</p><p> +«Il avoit long-temps trempé en prison, on le menaça de +l'y rejeter; il tint ferme. On prit un milieu: on l'exila chez +lui en Bourgogne, et Châteauneuf, secrétaire d'État, porta +l'ordre, et fit par commission la charge de greffier. Enfin le +financier, mâté de sa solitude dans son château de Montjeu, +où il ne voyoit point de fin, donna sa démission. La charge +fut taxée et Châteauneuf pourvu en titre. Montjeu eut après +cela liberté de voir du monde, et même de passer les hivers +à Autun. Bussy-Rabutin, qui étoit exilé aussi, en parle +assez souvent dans ses fades et pédantes lettres. À la fin, +Montjeu eut permission de revenir à Paris, où il mourut en +1688. Sa femme étoit Dauvet, parente du grand fauconnier. +</p><p> +«Madame du Maine conclut le mariage et en fit la noce à +Sceaux. Le duc de Lorraine s'en brouilla avec le prince et la +princesse d'Harcourt, et fit défendre à leur fils et à leur belle-fille +de se présenter jamais devant lui, surtout de ne mettre +pas le pied dans son État.» +</p><p> +Le livret du Musée de Versailles (par M. E. Soulié), dont +j'ai déjà loué ou louerai l'exactitude, commet une erreur (t. 2, +p. 466) à propos du nom de comtesse de Fiesque: il confond +la mère (Anne Le Veneur) et la belle-fille (Gilonne d'Harcourt). +La belle-fille ne doit pas être trop sacrifiée à l'amour de l'anecdote. +Elle eut réellement de l'esprit, elle ne fut pas libertine +et elle aima les lettres jusqu'à la folie. Somaize (t. 1, p. 96) +la traite fort bien: +</p><p> +«<i>Felicie</i> est une prétieuse de haute naissance qui fleurissoit +du temps de <i>Valère</i> (Voiture), bien qu'elle fût dans un âge où +à peine les autres sçavent-elles parler. Sa ruelle est encore +aujourd'hui la plus fréquentée de tout Athènes, et l'esprit de +cette illustre femme est généralement cherché de tout ce qu'il +y a de plus grand et de plus spirituel dans cette grande ville. +Les autheurs les plus connus et qui ont le plus de réputation +font gloire de soumettre leurs ouvrages à son jugement: +aussi a-t-elle des lumières qui ne sont pas communes à celles +de son sexe, ce qui est aisé de juger par les visites que les +deux <i>Scipions</i> (M. le Prince et son fils) luy rendent. La belle +<i>Dorimenide</i> (madame d'Olonne) est une de ses plus intimes +amies.» +</p><p> +Son persécuteur, le chevalier de Grammont (dans Somaize, +le chevalier de Galerius, poursuivant de <i>Lidaspasie</i>, mademoiselle +Leseville, et de sa sœur), avoit été abbé. Peut-être +n'ai-je pas dit de cet homme assez de mal. L'esprit séduit si +bien, même en ses débauches! Mais Saint-Simon nous ramènera +dans le vrai, s'il ne nous pousse pas au delà. Il le cite +à son tribunal (t. 5, p. 333) lorsqu'il meurt, en 1707: +</p><p> +«C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, mais de ces esprits +de plaisanterie, de réparties, de finesse et de justesse à trouver +le mauvais, le ridicule, le foible de chacun, de le peindre en +deux coups de langue irréparables et ineffaçables, d'une hardiesse +à le faire en public, en présence et plutôt devant le roi +qu'ailleurs, sans que mérite, grandeur, faveurs et places en +puissent garantir hommes ni femmes quelconques. À ce métier, +il amusoit et instruisoit le roi de mille choses cruelles, +avec lequel il s'étoit acquis la liberté de tout dire jusque de +ses ministres. C'étoit un chien enragé à qui rien n'échappoit. +Sa poltronnerie connue le mettoit au dessous de toutes suites +de ses morsures; avec cela, escroc avec impudence et fripon +au jeu à visage découvert. +</p><p> +«Avec tous ces vices, sans mélange d'aucun vestige de vertu, +il avoit débellé la cour et la tenoit en respect et en crainte. +Aussi se sentit-elle délivrée d'un fléau que le roi favorisa et +distingua toute sa vie.» +</p><p> +Vient la tribu des La Rochefoucauld: le père, François VI; +le fils Marsillac, François VII, et Sillery, son oncle. Que +voici encore une vive peinture de Saint-Simon! Nous sommes +en 1706 (t. 5, p. 261), et nos héros ont perdu leurs grâces +juvéniles: +</p><p> +«Ce Marly produisit une querelle assez ridicule. Il faisoit +une pluie qui n'empêcha pas le roi de voir planter dans ses +jardins. Son chapeau en fut percé: il en fallut un autre. Le +duc d'Aumont étoit en année, le duc de Tresmes servoit pour +lui. Le porte-manteau du roi lui donna le chapeau; il le présenta +au roi. M. de La Rochefoucauld étoit présent. Cela se +fit en un clin d'œil. Le voilà aux champs, quoique ami du duc +de Tresmes. Il avoit empiété sur sa charge, il y alloit de son +honneur: tout étoit perdu. On eut grand' peine à les raccommoder. +Leurs rangs, ils laissent tout usurper à chacun; personne +n'ose dire mot, et pour un chapeau présenté tout +est en furie et en vacarme. On n'oseroit dire que voilà des +valets.» +</p><p> +À quoi bon s'acharner après Marsillac? Je n'ai nulle raison +pour ne montrer que ses ridicules, et je dois enregistrer ses +états de services. Né le 15 juin 1634, il commence à servir +en 1652; au siége de Landrecies, en 1655; il est mestre de +camp du régiment de Royal-Cavalerie en 1666; il va en Flandre +en 1667, en Franche-Comté en 1668; il est gouverneur +du Berry en 1671; il prend part au passage du Rhin en 1672; +il devient grand veneur en 1679, et chevalier de l'ordre du +Saint-Esprit en 1689. Il est mort le 11 janvier 1714. +</p><p> +Ai-je dit qu'il aima la première Madame? (V. La Fayette.) +</p><p> +Quant à Sillery, voici ce qu'Amelot de la Houssaye (t. 1, +p. 539) dit de l'origine de sa maison; cela nous dispense de +parler aux généalogistes: «<i>Brulart</i>. Cette maison est originaire +d'Artois et vient d'un Adam Brulart, seigneur de Hez +audit pays, lequel Filippe de Valois fit grand maître des engins, +cranequiniers et arbalestriers de France.» +</p><p> +L'amour de la généalogie m'entraîne. Les Villarceaux sont +des Mornay de la branche d'Ambleville et Villarceaux. Ils se +manifestent ainsi dans le monde: +</p><p> +Pierre de Mornay, assassiné en 1626, épouse le 6 avril +1616 Anne-Olivier de Leuville, morte en 1653. +</p><p> +De ce mariage: +</p><p> +1º Louis, mort le 21 février 1691, à soixante-douze ans, +après avoir épousé, en 1643, Denise de La Fontaine, d'où +trois fils et une fille; +</p><p> +2º Claude, mort jeune; +</p><p> +3º René, mort le 2 septembre 1691; +</p><p> +4º Madeleine, abbesse de Gif; +</p><p> +5º Charlotte, qui épousa (1643) Jacques Rouxel, comte +de Grancey, maréchal de France, etc. (morte le 6 mai 1694). +</p><p> +J'ai fait l'éloge de Mercœur. Ce Somaize qui, en somme, +apprend peu de chose, apprend qu'il aima une demoiselle +Sciroeste d'Avignon (t. 1, p. 215). Ce fut sans doute littérairement +et en tout honneur. Il ne faut pas nous gâter nos +bons maris, qui sont rares dans la société dont nous faisons +l'histoire. +</p><p> +Villars étoit peu de chose par la naissance, avons-nous +dit. Saint-Simon (t. 1, p. 26) n'y va pas de main morte; il +écrit: «petit-fils d'un greffier de Coindrieu». Bagatelle. +</p><p> +Nous ne sommes pas très riches de documents sur le compte +des Manicamp. N'oublions donc pas un fait, si petit qu'il +soit (Amel. de la Houss., t. 2, p. 430). «Le maréchal d'Estrées, +frère de Gabrielle, a pour troisième femme Gabrielle +de Longueval, fille d'Achille de Manicamp.» +</p><p> +La terre de Manicamp est une terre de Soissonnois érigée +en comté (octobre 1693) pour Louis de Madaillan de l'Esparre, +marquis de Montataire (Expilly). +</p><p> +Et je n'ai plus qu'un ou deux mots, l'un pour madame de +Bonnelle, l'autre pour Guitaut. +</p><p> +Le surintendant Bullion, père de M. de Bonnelle, soutient +en 1636, après Corbie, le courage du cardinal. Cette année +même il fait nommer son fils président à mortier à la place +de Le Coigneux. En 1643, à la rentrée en grâce des proscrits, +le président Le Coigneux demande sa place; on fait Bonnelle +conseiller d'honneur et cordon bleu (Amelot de la Houssaye, +t. 2, p. 100). Le président Bellièvre, son beau-frère, +le trouva bien accommodant. +</p><p> +C'est peu de chose que nous dirons de Guitaut: +</p><p> +Le vieux Guitaut est mort le 12 mars 1663, à quatre-vingt-deux +ans. Notre Guitaut est né le 5 octobre 1626, et est mort +le 27 décembre 1685. On comprend bien qu'il y a de l'intérêt, +dans une Histoire amoureuse, à savoir au juste l'âge +des gens. +</p><p> +C'est dans la rue Saint-Anastase, et non dans la rue Culture-Sainte-Catherine, +où elle alla demeurer plus tard, qu'il +est voisin de madame de Sévigné (Walck., t. 4, p. 68).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Quel duelliste que Boutteville, le père de madame de +Châtillon! Il alloit provoquer quiconque étoit devant lui cité +comme une fine lame. Chaque matin, chez lui, dans une +salle basse, il y avoit assaut de braves; le vin et le pain +étoient en permanence sur la table avec les fleurets (Amelot +de la Houssaye, t. 2, p. 262). On sait quelle fut sa mort. +Avant de monter sur l'échafaud, Cospean l'amena à se convertir +(La Houssaye, t. 1, p. 518). +</p><p> +Sa fille, madame de Châtillon, ne sera que trop souvent +sur la scène. Boutteville laissa aussi un fils posthume, né en +1627, François-Henri de Montmorency, qui devint Luxembourg. +Dans sa tendre jeunesse, il ne paroît pas si bravache +que son père: le chevalier de Roquelaure lui donne un soufflet +qu'il accepte (Tallem., chap. 202, t. 6, p. 178). Il est +assidu auprès de Condé, son parent. En 1649 il fait partie de +la confédération des nobles contre les tabourets de quelques +duchesses (Mottev., t. 3, p. 375); il figure chez Renard à +côté de Jarzay (La Rochefoucauld, p. 431) et provoque +Beaufort, qui refuse de se battre avec lui, le 23 janvier 1650. +Il aimoit alors la belle et jeune marquise de Gouville; mais +le temps des amours tranquilles étoit passé: il faut qu'il combatte +pour Condé. Il s'enferme alors dans Bellegarde avec +Tavannes. La ville est dégarnie; qu'importe? «Ils arborent +sur le rempart (Désormeaux, <i>Vie de Condé</i>, t. 2, p. 351) un +drapeau blanc, semé de têtes de morts, pour annoncer qu'ils +étoient bons François, mais qu'ils se défendroient jusqu'au +dernier soupir.» C'est là l'apprentissage du futur <i>tapissier de +Notre-Dame</i>. Il partage la fortune de Condé chez les Espagnols; +il est fait prisonnier après l'engagement de Furnes +(Montglat, p. 331). Il se marie, le 17 mars 1661, avec l'héritière +de Piney-Luxembourg. +</p><p> +Sa jeunesse, si agitée, ne ressemble pas entièrement à celle +des langoureux Guiche et Candale; d'ailleurs, il avoit le malheur +d'être contrefait. On a toutefois écrit avec beaucoup +d'abondance l'<i>Histoire des amours du maréchal de Luxembourg</i> +(1695). +</p><p> +Saint-Simon, qui ne l'a point connu jouvenceau et qui +ne peut lui pardonner ce qu'il a fait pour passer du dix-huitième +rang des pairs au second (chap. 9, 1694), a plus d'une fois +taillé pointue sa plume pour dire de lui le mal qu'il en pensoit. +Ce n'en fut pas moins, lorsque l'heure arriva, l'un de +nos plus habiles capitaines. Saint-Simon l'avoue, au reste +(t. 1, p. 144): «Rien de plus juste que le coup d'œil de +M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus avisé, de +plus prévoyant que lui devant les ennemis ou un jour de bataille, +avec une audace, et en même temps un sang-froid +qui lui laissoit tout voir et tout prévoir au milieu du plus +grand feu et du danger du succès le plus imminent; et c'étoit +là où il étoit grand. Pour le reste, la paresse même.» +</p><p> +Luxembourg est mort le 4 janvier 1695 (V. Dangeau). Sa +mère<a name="FNanchor_A_69" id="FNanchor_A_69"></a><a href="#Footnote_A_69" class="fnanchor">[A]</a>, également mère de madame de Châtillon, lui survit; +elle meurt à 91 ans, en 1696, après avoir (Saint-Simon, +t. 1, p. 215) vécu «toute sa vie retirée à la campagne».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_69" id="Footnote_A_69"></a><a href="#FNanchor_A_69"><span class="label">[A]</span></a> Élisabeth, fille de Jean Vienne, président en la chambre des +comptes (Saint-Simon, t. 1, p. 134), mariée en 1617.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_70" id="Footnote_69_70"></a><a href="#FNanchor_69_70"><span class="label">[69]</span></a> Gaspard IV de Coligny, marquis d'Andelot, puis duc de +Châtillon, promettoit d'être un jour un général. Dès 1641 il +est nommé maître de camp du régiment (Daniel, t. 2, p. 381) +de Piémont, quoique son père vînt de perdre la bataille de +la Marfée. +</p><p> +En 1644, le père de mademoiselle de Vigean, que Condé +aimoit, s'entend avec le maréchal de Châtillon pour marier +sa fille à son fils (Mottev., t. 2, p. 129). C'est alors que Condé +pousse le fils à aimer passionnément et à enlever mademoiselle +de Montmorency. Châtillon s'attache de plus en plus à +son protecteur; il combat près de lui à Lens. Condé l'envoie +raconter sa victoire et demande pour lui le bâton de maréchal +(Mottev., t. 3, p. 3); il n'obtient qu'un brevet de duc +(t. 3, p. 117) à la fin de l'année 1648 (et non 1646.—Saint-Simon, +t. 1, chap. 8). Saint-Simon l'appelle «bon et paisible +mari». Pourquoi cela? +</p><p> +Quoi qu'il en soit, c'est lui qui commence la réputation de +Ninon (V. Saint-Evremont); il étoit beau et vraiment aimable. +Le coup de canon ou la balle qui le tua à Charenton, en +1649, fut détesté dans les deux partis (Guy Joly, p. 20). Chavagnac +a raconté cette triste mort (9 février). Diverses pièces, +publiées alors, contiennent son panégyrique; elles sont numérotées +22706, 22707, 22708, dans la <i>Bibliothèque</i> du P. +Lelong. Châtillon ne laissa aucuns biens (Omer Talon, 331). +«Il étoit beau», avons-nous dit déjà, «bien fait de sa personne +et brave au dernier point.» Au moment où il mourut, +il aimoit mademoiselle de Guerchy. «Dans le combat (Montp., +t. 2, p. 47) il avoit une de ses jarretières (bleues) nouée à +son bras.» +</p><p> +Son frère aîné, Coligny, a été, avec le duc de Guise, le +héros du duel romanesque de la place Royale, que M. V. +Cousin a raconté dans son <i>Histoire de madame de Longueville</i>; +mais il en a été le héros malheureux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_71" id="Footnote_70_71"></a><a href="#FNanchor_70_71"><span class="label">[70]</span></a> Nécessité sera de s'y prendre à deux et à trois fois +pour dire ce que je puis avoir à dire de madame de Châtillon. +Ce ne fut pas seulement une dame galante, comme +madame d'Olonne; ce fut aussi une femme politique, une +Aspasie, une Impéria. Mais je n'ai pas à l'encenser, car elle +n'a été que belle et n'a pas été aimable. +</p><p> +Les notes que nous consacrerons à éclaircir ou à garantir +l'histoire que Bussy a faite de madame de Châtillon ne peuvent +avoir la prétention de former un ensemble chronologique: +ce sont les traits épars d'un tableau qui ne diffère pas +de celui qu'il a peint. M. Walckenaer, dans le premier volume +de ses Mémoires, a d'ailleurs étudié avec soin toute cette +histoire. +</p><p> +On ne doit pas se fier éperdument à l'<i>Histoire véritable de +la duchesse de Châtillon</i>, Cologne, Pierre Marteau (Hollande, +à la Sphère), 1699, petit in-12 (catalogue Le Ber, nº 2224). +Madame de Châtillon est née en 1626; elle a été mariée à +Coligny en 1645; elle est devenue veuve en 1649; elle s'est +remariée en 1664 au duc de Mecklembourg; elle est morte +le 24 janvier 1695. Boutteville avoit laissé trois enfants: +madame de Châtillon (Isabelle-Angélique), Marie-Louise, qui +fut madame la marquise de Valençay, et enfin François-Henri, +qui devint le maréchal de Luxembourg. On voit dans +les <i>Prétieuses</i> de Somaize (t. 1, p. 191) cette prédiction, qui +s'applique à madame de Châtillon sous le nom de <i>Camma</i> +(1661): «L'amour se deffera de sa puissance entre les mains +de Camma et luy donnera tout ce qu'il possède, ce qui +s'appellera du nom de <i>Métamorphose galante</i>.» +</p><p> +Presque partout nous citons Somaize: c'est que tout notre +monde a vécu de la vie précieuse, c'est que tous ces +libertins et toutes ces femmes légères ont filé dans les ruelles +le parfait amour avant de passer si chaleureusement à la +réalité. Les lettres et les dialogues de Bussy, s'ils ne sont +pas authentiques, sont parfaitement vraisemblables. Ainsi +s'exprimoit la galanterie la plus hardie. Madame de Châtillon +«faisoit la prude (Conrart, p. 231) et la sévère plus qu'aucune +autre dame.» Elle étoit Montmorency, elle étoit Coligny +elle avoit du sang d'azur dans les veines; elle se sentoit +duchesse et bel-esprit. Mademoiselle Desjardins a écrit pour +elle le <i>Triomphe d'Amarillis</i>; elle y passe divinité et y trône +sur les nuages. Nous sommes loin des gourgandines de Régnier +avec ce monde beau parleur; nous sommes loin aussi des vigoureuses +passions de l'Italie ou de l'Espagne. Peu s'en faut +que madame de Châtillon ne figure parmi les dévotes. Parmi +les pièces justificatives de l'<i>Histoire de madame de Longueville</i> +par M. V. Cousin, il y a quelques lettres de Madame de +Longueville, de la princesse douairière et de Madame de Châtillon: +ce sont des mères de douleur, des colombes chrétiennes; +elles parlent le mielleux langage de saint François de +Sales. On a quelque peine à tenir ses lèvres pincées lorsqu'on +voit madame de Châtillon déposer solennellement en faveur +de la sainteté de la mère Magdelaine de Saint-Joseph (1655), +religieuse carmélite dont on poursuivoit à Rome la béatification. +</p><p> +Parlons d'abord de son second mari, de celui qui lui donna +le nom de Meckelbourg, pour qu'il n'y ait plus qu'à songer +librement à madame de Châtillon. C'est en février 1664, à +trente-huit ans, qu'elle l'épousa. Christian-Louis de Meckelbourg +(Mecklembourg)-Schwerin, chevalier de l'ordre le 4 +novembre 1663, étoit veuf et avoit à peu près le même âge +qu'elle. Il est mort à La Haye en 1692 (Saint-Simon, <i>Notes +à Dangeau</i>, t. 2, p. 273). Il étoit rêveur, et sa femme lui +donna de quoi rêver. Madame de Sévigné nous apprend (30 +décembre 1672) qu'on se moquoit de lui volontiers. Madame +(28 août 1719) dit: «C'étoit un singulier personnage que ce +prince. Il étoit bien élevé, il apprécioit fort bien les affaires, +il raisonnoit avec justesse; mais, dans tout ce qu'il faisoit, +il étoit plus simple qu'un enfant de six ans.» +</p><p> +Et le reste. +</p><p> +Il y avoit une chanson ainsi tournée: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ventadour et Mecklembourg<br /></span> +<span class="i0">Sont toujours tout seuls au cours;<br /></span> +<span class="i0">Ce n'est pas que l'amour<br /></span> +<span class="i0">Leur tracasse la cervelle,<br /></span> +<span class="i0">Mais c'est qu'à la cour<br /></span> +<span class="i0">On les fuit comme des ours.<br /></span> +</div></div> +<p> +Laissons ce malheureux, qui n'a pas mérité son sort, et +qu'après tout il ne faut pas plaindre s'il a tenu absolument +à posséder la brillante madame de Châtillon. +</p><p> +De très bonne heure, mademoiselle de Boutteville s'étoit +montrée encline à l'amour. D'abord elle s'imagine que Condé +l'adore (1644). Condé faisoit semblant de l'aimer par ordre +de mademoiselle du Vigean, qu'il aimoit en réalité (Motteville, +t. 2, p. 130). Elle n'a que dix-neuf ans quand Coligny l'enlève. +Ce fut une scène de mélodrame: un suisse de madame +de Valençay, sa sœur, y périt vertueusement. La mère poussoit +des cris de Rachel désespérée. Un amant évincé, Brion, +faisoit chorus. Voiture n'y vit pas de mal (Œuv., t. 2, p. 174), +et dit du ravisseur, dans un rondeau que nous approuvons: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il a bien fait, s'il faut que l'on m'en croye.<br /></span> +</div></div> +<p> +On parloit beaucoup alors de la beauté de mademoiselle +de Guerchy. Madame de Châtillon apprit avec une grande +joie que le jeune prince de Galles la jugeoit plus belle que +sa rivale (Montp., t. 2, p. 1, 1647); mais M. de Châtillon +devoit, au jour de sa mort, avoir la jarretière de cette rivale +nouée autour de son bras. +</p><p> +Je sais bien que les Mémoires de M. de *** ne peuvent +pas être considérés comme des mémoires d'une grande valeur +et qu'ils ressemblent à une compilation; je les appellerai +toutefois en témoignage. Ce qu'ils disent nous fait faire un +grand pas dans notre histoire, et, aux louanges méritées en +1648 par la beauté de la duchesse, ils ajoutent déjà quelque +chose des critiques sévères que sa conduite postérieure va attirer +sur elle. +</p><p> +«Élisabeth de Montmorency étoit de belle taille; son air +et son port étoient nobles et pleins d'agréments; ses traits +étoient réguliers, et son teint avoit tout l'éclat que peut avoir +une brune; mais sa gorge et ses mains ne répondoient pas +à la beauté de son visage. Son esprit vif et plein de feu +rendoit sa conversation agréable, et elle avoit des manières +douces et flatteuses dont il étoit impossible de se défendre. +Elle avoit de la vanité et aimoit la dépense; mais, comme +elle n'avoit pas assez de bien pour la soutenir, elle obligeoit +ceux qui s'attachoient auprès d'elle à fournir à ses profusions. +Bien qu'elle eût beaucoup de discernement, après avoir vu +à ses pieds un prince aussi grand par ses belles qualités que +par sa naissance, elle s'abaissoit souvent à des complaisances +indignes d'elle pour des personnes qui lui étoient inférieures +en toutes choses, mais qui pouvoient être utiles à ses +desseins.» (Mém. de M. de ***, <i>Collect. Michaud</i>, p. 469.) +</p><p> +Mais il faut d'abord que la dame soit veuve; mariée elle +est contrainte; Châtillon expire donc dans l'une des premières +journées sérieuses de la Fronde. +</p><p> +«Ce jeune seigneur fut regretté publiquement de toute la +cour à cause de son mérite et de sa qualité, et tous les +honnêtes gens eurent pitié de sa destinée. Sa femme, la belle +duchesse de Châtillon, qu'il avoit épousée par une violente +passion, fit toutes les façons que les dames qui s'aiment trop +pour aimer beaucoup les autres ont accoutumé de faire en de +telles occasions; et comme il lui étoit déjà infidèle et qu'elle +croyoit que son extrême beauté devoit réparer le dégoût d'une +jouissance légitime, on douta que sa douleur fût aussi grande +que sa perte.» (Mott., t. 3, p. 183.) +</p><p> +Voilà la veuve en campagne. Un prêtre que nous reverrons, +Cambiac, M. de Nemours, Condé et d'autres de ci et +de là, lui enlèvent son cœur, qu'elle expose fort aux surprises, +peu par amour sincère, si ce n'est pour Nemours, +beaucoup par intérêt. Cambiac lui servit à conquérir un pouvoir +absolu sur la princesse douairière, qu'il dirigeoit, et qui +lui légua des rentes considérables (Lenet, p. 219). On verra +ce que signifia l'intrigue qu'elle eut avec Condé. En 1652, +au moment de la bataille Saint-Antoine, elle ne lui plaît pas +encore beaucoup, car il lui fait une rude grimace chez Mademoiselle +(Montp., t. 2, p. 269). Le canon avoit tonné tout +le jour. À dîner, «elle faisoit des mines les plus ridicules du +monde, et dont l'on se seroit bien moqué si l'on eût été en +humeur de cela». Un peu plus tard, la même année (Montp., +t. 2, p. 326), elle «mouroit d'envie de donner dans la vue +à M. de Lorraine. Elle vint un soir chez moi, dit Mademoiselle, +parée, ajustée, la gorge découverte», etc. «Dès qu'elle fut +partie, M. de Lorraine nous dit: Voilà la plus sotte femme du +monde; elle me déplaît au dernier point.»—La veille ou +l'avant-veille, elle avoit fait venir un joaillier, lui présent, +et avoit en vain essayé de se faire offrir quelque bijou. +</p><p> +En même temps elle aime Nemours, et la guerre n'y fait +rien. Mademoiselle est toujours bonne à interroger (t. 2, p. +214); elle nous dira comment les amoureux couroient alors +les grands chemins au travers des mousquetades. Belle époque! +et qu'un écrivain a récemment eu raison (M. Feillet, +dans la <i>Revue de Paris</i>) de traiter mal. Les seigneurs mettent +tout en révolution; ils jouent à la bataille, ils écrivent des +billets doux pendant que les campagnes succombent sous une +effroyable misère. +</p><p> +«Madame de Nemours partit aussitôt pour le venir trouver. +Madame de Châtillon vint avec elle jusqu'à Montargis; +elle disoit qu'elle alloit pour conserver sa maison de +Châtillon. Mais comme elle fut arrivée à Montargis, elle jugea +que de là elle conserveroit bien ses terres, et qu'il y avoit plus +de sûreté pour elle à se mettre dans les filles de Sainte-Marie, +d'où elle ne sortoit que deux ou trois fois pour aller +voir M. de Nemours, quoique des officiers qui vinrent à Orléans +en ce temps-là me dirent qu'elle alloit tous les jours voir +M. de Nemours toute seule avec une écharpe; qu'elle croyoit +être bien cachée, mais qu'il n'y avoit pas un soldat dans +l'armée qui ne la connût.» +</p><p> +Peut-être sera-t-il à propos de placer ici une relation +qu'on est tout étonné, tant elle entre dans le détail des choses, +de trouver dans les Mémoires de M. de *** (p. 533.—1652): +«M. le Prince étoit plus amoureux que jamais de la +duchesse de Châtillon, et sa jalousie pour le duc de Nemours +avoit augmenté depuis qu'il n'avoit plus été le médiateur de +l'accommodement du parti avec la cour. Le prince de Condé +avoit prié cette duchesse de ne plus voir son rival, et, comme +elle crut que la guerre, si elle duroit, éloigneroit bientôt ce +prince, elle lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui ne l'empêcha +pas néanmoins de chercher les moyens de voir le duc +de Nemours sans que Son Altesse en eût connoissance. Madame +de Châtillon, ayant su que le prince de Condé étoit retenu +au lit par quelque incommodité, en avertit le duc de +Nemours et lui manda de la venir voir à dix heures du soir. +Cet amant ne manqua pas à l'assignation, et, pour ne point +faire d'affaire à la duchesse, il laissa son carrosse dans une +rue détournée, d'où il prit à pied le chemin de la maison, le +nez enveloppé dans un manteau. +</p><p> +«L'obscurité et le soin qu'il prenoit de se cacher lui firent +manquer la porte. Il entra dans une autre, qu'il trouva ouverte, +et une fille le conduisit sans lumière à une chambre où, +après lui avoir dit que sa maîtresse l'attendoit au lit, elle le +laissa seul, tirant sur elle la porte, qu'elle ferma à clef. Le duc +de Nemours s'aperçut bientôt de la méprise, parcequ'il ne +s'attendoit pas à un traitement si favorable. Il voyoit bien qu'il +n'étoit pas loin de la maison de la duchesse, et il savoit que +dans celle qui touchoit à la sienne il logeoit une fort jolie +femme, qu'il avoit vue plusieurs fois chez madame de Châtillon; +il avoit même appris que le mari de cette femme +étoit sorti de la maison pour aller poser une sauvegarde que +M. le Prince lui avoit donnée, à la prière de la duchesse, +pour une assez belle maison qu'il avoit en Brie. Il résolut +de profiter de l'occasion que la fortune lui offroit, et se coucha +auprès de cette dame. Elle lui fit la guerre sur sa paresse, +et il s'en excusa en termes généraux, pour ne rien +dire qui pût découvrir la méprise. Il comprit par la suite que +c'étoit pour moi qu'elle le prit et que le voisinage avoit fait +notre connoissance. J'avois l'honneur d'être connu de lui, et +il savoit que mon père avoit un beau château à un quart +de lieue de La Queue, en Brie. Ainsi il lui fut plus aisé de +répondre juste à ses questions. J'y vins un quart d'heure +après, et, trouvant la porte fermée, je crus que le mari étoit +revenu, et je m'en retournai sans hésiter. Le duc passa la +nuit avec la dame, qui ne s'aperçut de son erreur que par +le retour de la lune. Elle alloit s'exhaler en reproches contre +celui qui venoit de la tromper d'une manière si peu civile; +mais, ayant reconnu le duc de Nemours, elle se contenta +de le prier de lui garder le secret. +</p><p> +«M. le Prince, qui vouloit être éclairci si la duchesse de +Châtillon lui tenoit exactement parole, avoit mis des espions +en campagne pour investir la maison. Ils vinrent lui dire qu'ils +avoient vu le carrosse du duc de Nemours dans une rue voisine. +Alors, oubliant ses incommodités, il s'habilla et se fit +porter en chaise chez la duchesse. Elle fut surprise de sa visite, +et craignit autant l'arrivée du duc de Nemours qu'elle +l'avoit désirée un moment auparavant. Le prince de Condé +demeura avec elle jusqu'à minuit, et il s'en alla sans lui rien +témoigner de ses soupçons. Le lendemain, après dîner, le duc +de Nemours envoya un page pour s'informer de ce que faisoit +la duchesse de Châtillon, et il apprit qu'elle étoit allée à +la promenade. Il se douta qu'elle étoit au Jardin des Simples, +parcequ'elle cherchoit les promenades éloignées. Il s'y +rendit aussitôt, et, ayant vu son carrosse à la porte, il la +chercha partout. Après avoir parcouru le parterre et le bois, +il monta jusqu'en haut en tournant, et il l'aperçut entre deux +palissades seule avec le duc de Beaufort. Il prêta l'oreille, et +il entendit que madame de Châtillon disoit à ce duc qu'elle +n'avoit jamais aimé que lui, et que ses seuls intérêts l'avoient +empêchée de conclure le traité de M. le Prince avec la cour. +Il alloit sauter les palissades pour suivre les transports de sa +jalousie, lorsqu'il vit faire la même chose au prince de Condé, +qui, sans rien dire au duc de Beaufort, accabla la duchesse +de reproches et jura de ne la voir jamais.» +</p><p> +Le lendemain, duel de Nemours et sa mort. +</p><p> +Elle se console (Montp., t. 2, p. 292), et voici, pour cette +fois, un dernier texte invoqué en preuve: «Son Altesse +Royale et M. le Prince entrèrent et s'approchèrent; elle leva +son voile et se mit à faire une mine douce et riante. Je crus +voir une autre personne sous cette coiffe: elle étoit poudrée +et avoit des pendants d'oreilles; rien n'étoit plus ajusté. Dès +que M. le Prince alloit d'un autre côté, elle rabaissoit sa coiffe +et faisoit mille soupirs. Cette farce dura une heure et réjouit +bien les spectateurs.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_72" id="Footnote_71_72"></a><a href="#FNanchor_71_72"><span class="label">[71]</span></a> Celui-ci, c'est Gaston Jean-Baptiste, né en 1615, et marquis +de son nom. Il étoit fils d'Antoine, baron de Roquelaure, +maréchal de France, né en 1543, mort en 1625, après avoir +donné le jour à dix-huit enfants: 1º du premier lit, à cinq +filles et à un fils mort en 1610; 2º du second lit, à quatre +filles et à huit fils, dont Gaston est le troisième. +</p><p> +Voici la notice que consacre à notre Roquelaure le livret +intéressant du <i>Musée de Versailles</i> (t. 2, p. 630), livret qui +a la valeur d'un ouvrage sérieux et qui fait honneur à M. +Eudoxe Soulié: «Fils du maréchal Antoine de Roquelaure, +né en 1615, il porta d'abord le nom de marquis de Roquelaure, +servit dans les armées du roi comme capitaine de chevau-légers, +puis comme colonel d'un régiment d'infanterie, et fut fait deux +fois prisonnier, en 1641, au combat de la Marfée; en 1642, à +la bataille d'Honnecourt. Maître de la garde-robe du roi, il +combattit à Rocroy en 1643, fut fait maréchal de camp, fit +les campagnes de Flandre et de Hollande, et devint lieutenant +général en 1650. Louis XIV érigea sa terre de Roquelaure +en duché-pairie en 1652 et le fit chevalier de l'ordre du Saint-Esprit +en 1661. Il se trouva à la conquête de la Franche-Comté +en 1668, à celle de Hollande en 1672, fut gouverneur +général de Guyenne en 1676, et mourut à Paris le 11 mars +1683.» Tels sont les états de service de l'homme. +</p><p> +On voit à Bordeaux, en 1650, un chevalier de Roquelaure +(Lenet, p. 381) dans le parti de Condé. Le marquis appartient +au parti de la cour, et va, cette année-là même, à Bordeaux +(Mott., t. 4, p. 77) avec le maréchal de la Meilleraye. +Il ne se gênoit pas d'ailleurs pour garder des intelligences +dans le camp ennemi, ce qui, un moment, en 1649 (Mott., +t. 3, p. 267), le fait éloigner par Mazarin. Il étoit «hardi, +grand parleur et gascon». Peut-être voudroit-on que dans +cette note un pareil personnage fût moins officiellement décrit, +car le nom de Roquelaure a le privilège, au temps des lectures +sournoises du collége, de tenir en éveil notre gaîté; +mais c'est surtout le fils de notre Roquelaure qui a été friand +de scandale. Celui-ci, déjà doué d'une langue de hâbleur, +n'a pas aussi hardiment sauté par dessus les bornes. Ce fut, +d'ailleurs, un maréchal de France <i>in petto</i> (Monglat, p. 287). +</p><p> +N'allons pas jusqu'à réduire la vérité: il fatigua plus d'une +fois ses contemporains. Dans le <i>Ballet des Noces de Thétis et +de Pelée</i>, en 1654, Benserade lui fit chanter malignement, +sous le costume d'une dryade: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il n'est point de forêt qui ne soit indignée<br /></span> +<span class="i0">Du fracas ennuyeux que j'ai fait tant de fois,<br /></span> +<span class="i0">Et, sitôt que je hante une souche de bois,<br /></span> +<span class="i0">Il vaudroit tout autant qu'on y mît la cognée.<br /></span> +</div></div> +<p> +Lorsque Lauzun fut disgracié, Roquelaure demanda, sans +vergogne, ses lods et ventes à Louis XIV (La Place, t. 3, +p. 216), qui lui répondit: «Il ne faut pas profiter de la disgrâce +des malheureux.» Attrape, camarade! Tallemant lui a +consacré son chapitre 234; il le taxe d'impertinence, doute +de sa bravoure, mais reconnoît qu'il étoit «bon abatteur de +bois». Nous savons ce que parler veut dire. +</p><p> +Tallemant parle aussi de sa femme, Charlotte-Marie de +Daillon, fille du comte du Lude, «une des plus belles, pour +ne pas dire la plus belle de la cour». Loret (septembre 1653) +n'a pas oublié ce mariage. Roquelaure étoit riche; il donne +à sa fiancée douze bourses parfumées contenant 6,000 pièces +d'or de 11 livres 10 sous: cela faisoit 69,000 livres, et feroit +quelque chose comme 200,000 livres. Lorsqu'elle fut accouchée +deux fois, Loret la trouve encore +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Plus fraîche et plus belle que Flore.<br /></span> +</div></div> +<p> +«Assurément, c'est une belle créature», dit Mademoiselle. +Quant à madame de Sévigné, elle déclare que madame de +Roquelaure battoit toutes les autres à plate couture. Elle +aimoit Vardes lorsqu'elle se maria, et ne put jamais s'habituer +à se plaire en son état de femme mariée. Douce, rêveuse, +plaintive, elle fut peut-être touchée, vers la fin, de l'amour +que témoignoit pour elle le duc d'Anjou. Elle mourut en 1657. +Le lendemain de sa mort, le duc d'Anjou va à confesse, communie +et fait dire mille messes (Montp., t. 3, p. 268). +</p><p> +Roquelaure ne fut jamais duc vérifié. En 1663 Louis XIV +lui fit défendre de soumettre son brevet au Parlement (Mott., +t. 5, p., 196). +</p><p> +La Bibliothèque nationale possède (Catal., t. 2, nº 3668) +une affiche faite au sujet du ban et arrière-ban de Normandie, +le 21 août 1674, au nom de Roquelaure, commandant en +chef des troupes de la province. +</p><p> +Son fils, Biran, voluptueux sans scrupule (Saint-Simon, +t. 5, p. 77), épouse mademoiselle de Laval, fille d'honneur +de la dauphine et maîtresse du roi. Une fille lui arrive trop +vite: «Mademoiselle, dit-il, soyez la bienvenue; je ne vous +attendois pas si tôt.» Il se rua dans le bas comique et accepta +cavalièrement son rôle de mari avantagé (V. Caylus, V. les +<i>Lettres de Madame</i>, t. 1, p. 236). On voit dans les <i>États du +comptant</i> pour 1685 (Pierre Clément, <i>le Gouvernement de +Louis XIV</i>, p. 283): «Au sieur duc de ——, pour le parfait paiement +de ce que Sa Majesté a donné à ladite duchesse par +son contrat de mariage, 40,000 livres.» +</p><p> +Lui aussi, ce Roquelaure, fut un duc à brevet; il étoit +ami intime de Vendôme. Saint-Simon (t. 1, p. 150) a raconté +une scène terrible que lui fit au jeu, en 1695, cet ami redoutable. +L'affront fut digéré, et les plaisanteries, interrompues +un instant, rejaillirent de plus belle. +</p><p> +Roquelaure le fils est mort en 1734. Dès 1718 on avoit +publié en Hollande <i>le Momus françois</i>, ou les Aventures divertissantes +du duc de Roquelaure. C'est un recueil de sottises +et d'ordures.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_73" id="Footnote_72_73"></a><a href="#FNanchor_72_73"><span class="label">[72]</span></a> Tout le monde a lu ses mémoires. Il est né en 1614 et +fut élève de saint Vincent de Paul. Tallemant des Réaux l'a +peint: «Petit homme noir qui ne voit que de fort près, mal +fait, laid, et maladroit de ses mains à toute chose. Il n'avoit +pourtant pas la mine d'un niais; il y avoit quelque chose de +fier dans son visage.» +</p><p> +Nous ne mettrons ici qu'un trait de son histoire: son amour +et ses projets pour madame de la Meilleraye. «Cela est bien +fou!» dit un fou, l'abbé de Choisy (p. 565, collect. Michaud). +C'est Saint-Simon (t. 8, p. 187) qui parle: «La maréchale +de la Meilleraye (morte en 1710, à quatre-vingt-huit +ans) avoit été parfaitement belle et de beaucoup d'esprit. Elle +tourna la tête au cardinal de Retz, jusqu'à ce point de folie +de vouloir tout mettre sens dessus dessous en France, à quoi +il travailla tant qu'il put, pour réduire le roi en tel besoin +de lui qu'il le forçât d'employer tout Rome pour obtenir dispense +pour lui, tout prêtre et évêque sacré qu'il étoit, d'épouser +la maréchale, dont le mari étoit vivant, fort bien avec +elle, homme fort dans la confiance de la cour, du premier +mérite, dans les plus grands emplois. Une telle folie est incroyable +et ne laisse pas d'avoir été.» +</p><p> +Que voulez-vous? Cet homme avoit une âme de feu quand +l'amour lui mettoit martel en tête. +</p><p> +Retz, quelque jugement qu'on porte sur sa vie politique, +a fait une fin qui ne manque pas de grandeur. Madame de +Sévigné l'a aimé et admiré fidèlement. Il est mort le 24 août +1679. Nous lui saurons gré, avec le <i>Valesiana</i> (p. 293), de +sa constante sympathie pour les gens de lettres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_74" id="Footnote_73_74"></a><a href="#FNanchor_73_74"><span class="label">[73]</span></a> Henri II de Savoie avoit épousé, le 22 mars 1657, +Marie d'Orléans-Longueville, fille de Henri II de Longueville, +née le 5 mars 1625, morte bien tard, en 1707, le 16 +juin. Elle figure parmi les précieuses sous le nom de <i>Nitocris</i> +(Prét., t. 2, p. 308). Elle aimoit les romans de chevalerie. +C'est à elle que l'abbé Cotin a dédié le sonnet célèbre: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Votre prudence est endormie, etc.<br /></span> +</div></div> +<p> +Elle a laissé des Mémoires. Nemours (1624-1652) avoit un +frère aîné, Charles-Amédée, beau, brave, spirituel, ami de +Condé (Lenet, p. 455). Retz le juge sévèrement; «Moins +que rien (p. 214) pour la capacité.» Nemours est l'un des +héros de la Fronde (Mottev., t.3, p. 103), et dès le début. +Il reçoit treize blessures à la bataille Saint-Antoine (Mottev., +t. 4, p. 340): il avoit ses prétentions comme un autre (Montp., +t. 2, p. 251). Nous avons dit comment on le rendit amoureux +de madame de Longueville, sa belle-mère, ma foi. +</p><p> +Il faut le regarder comme l'un des plus doux et des plus +honnêtes coureurs d'aventures de ce temps. Sa vie l'ennuyoit; +il en étoit presque honteux. Madame de Mottevile dit de lui +quelque chose qui lui fait honneur (t. 4, p. 348,—1648): +</p><p> +«Il avoit mandé au ministre que ses prétentions n'empêcheroient +point la paix, et qu'il renonçoit de bon cœur à +tous ses avantages pour rentrer dans son devoir, dont il ne +s'étoit écarté que par malheur et par l'engagement d'amitié +où il s'étoit trouvé avec M. le Prince.» +</p><p> +La triste querelle de Nemours et de Beaufort (V. Conrart, +p. 143) a été racontée en détail par Mademoiselle (t. 2, p. +192, 288). Elle coûta la vie à l'agresseur. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Chacun différemment témoigne son regret,<br /></span> +</div></div> +<p> +dit Benserade; +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les hommes en public, les femmes en secret.<br /></span> +</div></div> +<p> +De très nombreuses pièces de la Bibliothèque nationale +(Catal., t. 2, n<sup>os</sup> 2869-2878) s'y rapportent. +</p><p> +On peut lire avec intérêt l'ouvrage dont voici le titre (nº +2232 du <i>Catalogue Leber</i>): <i>Le duc de Guise et le duc de Nemours</i>, +Cologne, chez Clou Neuf (Hollande, à la Sphère), +1684, petit in-12. +</p><p> +Pierre Coste (p. 60) dit bien que c'est aux eaux que Nemours +aima madame de Châtillon, depuis peu mariée. «On +peut dire, remarque-t-il, qu'il n'a eu de véritable inclination +que pour cette duchesse. Ajoutons ici quelques lignes tirées +des Mémoires de Mademoiselle (t. 2, p. 51; 1649); elles confirment +le témoignage de notre texte: +</p><p> +«M. de Nemours commençoit alors à faire le galant de +madame de Châtillon; cet amour avoit commencé dès le premier +voyage de Saint-Germain, et la galanterie de son mari +qui avoit commerce en ce temps-là pour Guerchy fit que celle +de M. de Nemours lui déplut moins. Auparavant rien n'étoit +égal à leurs amours..., etc. +</p><p> +«... L'on remarqua que, le jour que l'on l'alla consoler +de la mort de son mari, elle étoit fort ajustée dans son lit.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_75" id="Footnote_74_75"></a><a href="#FNanchor_74_75"><span class="label">[74]</span></a> Anne Doni, fille d'Octavien Doni, baron d'Attichy, et +de Valence de Marillac, morte en 1663. +</p><p> +«Elle passoit, quand elle estoit fille, pour la plus desreiglée +personne du monde en fait de repas et de visites, mais ce +n'estoit rien au prix de ce que c'est à cette heure, car elle a +trouvé un homme qui lui dame bien le pion. Il fait tout le +contraire des autres.» +</p><p> +«Avec soixante mille livres de rente, et pas un enfant, ils +n'ont jamais un quart d'escu.» (Tallem. des R., t. 3, p. 160.) +</p><p> +Son mari étoit Louis de Rochechouart, comte de Maure, +frère du duc de Mortemart. +</p><p> +«Le désordre de ses affaires, dit Tallemant, autant que +le bien public, l'engagea dans le party de Paris.» Condé +s'en moqua beaucoup d'abord. On connoît les beaux triolets: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Buffle à manches de velours noir<br /></span> +<span class="i0">Porte le grand comte de Maure,<br /></span> +</div></div> +<p> +qui sont de Bachaumont et de Condé lui-même. +</p><p> +Mademoiselle d'Attichy, fille d'honneur de la reine-mère, +n'avoit permis à personne de lui conter fleurette (Tallem., t. +2, p. 316). +</p><p> +Bautru lui disoit: «Vous n'êtes pas mal fine avec vostre +sévérité. Vous avez si bien fait que vous pourrez, quand +vous voudrez, vous divertir deux ans sans qu'on vous soupçonne.» +</p><p> +La Mesnardière (p. 437, édit. in-4 de 1656) atteste son +esprit en un style fort alambiqué. C'est un triste poète lyrique +que M. de La Mesnardière. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Attichy, dont l'esprit est brillant et solide,<br /></span> +<span class="i0">Aime les chants du chœur qui sur Pinde réside,<br /></span> +<span class="i0">Et veut que l'air facile et la sublimité<br /></span> +<span class="i0">Y marquent la Naissance et la Capacité.<br /></span> +</div></div> +<p> +D'après un bon juge, madame de Motteville (t. 3, p. 249; +1649), madame la comtesse de Maure, «nièce du maréchal +de Marillac, étoit une dame dont la beauté avoit fait autrefois +beaucoup de bruit. Elle avoit une vertu éclatante et sans +tache, de la générosité avec une éloquence extraordinaire, +une âme élevée, des sentiments nobles, beaucoup de lumière +et de pénétration.» +</p><p> +M. V. Cousin, l'historien de madame de Sablé, l'a représentée +en son logis de la place Royale, à côté de son amie, toutes +deux en leur chambre isolée, cloîtrées, couchées, craintives +d'un courant d'air, effarouchées d'un bruit, les volets fermés, +la lampe allumée à midi au mois de mai, restant trois +mois sans se voir et s'écrivant dix fois par jour. Jamais épicuriennes +n'ont raffiné plus voluptueusement les délicatesses de +l'amour de la vie et de la crainte de la douleur. (Tallem., +t. 3, p. 137.) +</p><p> +Voici un extrait de <i>La Princesse de Paphlagonie</i>: «Il n'y +avoit point d'heure où la princesse Parthénie (madame de +Sablé) et la reine de Misnie (madame de Maure) ne conférassent +des moyens de s'empescher de mourir et de l'art de se +rendre immortelles.» +</p><p> +Ce sont là les précieuses, non plus de l'amour et du beau +langage, mais de la philosophie préservatrice et conservatrice. +Elles inventent des pâtes reconfortantes, des sirops veloutés, +des élixirs de vie perpétuelle. +</p><p> +Achevons le portrait avec <i>La Princesse de Paphlagonie</i>: +</p><p> +«La reine de Mysie estoit une femme grande, de belle +taille et de bonne mine; sa beauté estoit journalière par ses +indispositions, qui en diminuoient un peu l'éclat. Elle avoit un +air distrait et resveur qui lui donnoit une élévation dans les +yeux et qui faisoit croire qu'elle mesprisoit ceux qu'elle regardoit; +mais sa civilité et sa bonté raccommodoient ce que +les distractions pouvoient avoir gâté. Elle avoit de l'esprit infiniment.» +</p><p> +Le réduit de madame la comtesse de Maure, <i>Madonte</i> (<i>Prét.</i>, +t. 1, p. 206) s'appeloit <i>le Palais Nocturne</i>. +</p><p> +La connoissant telle qu'elle étoit, nous pouvons nous étonner +de la voir en visite.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_76" id="Footnote_75_76"></a><a href="#FNanchor_75_76"><span class="label">[75]</span></a> J'ai déjà parlé des eaux de Forges.—Expilly leur consacre +toute une page. C'est, dit-il, d'un voyage que Louis XIII +y fit avec Anne d'Autriche que date leur fortune. Saint-Simon +(t. 6, p. 104; 1707) les regarde comme bien inutiles. +</p><p> +Il y avoit aussi les eaux d'Aix-la-Chapelle (Saint-Simon, +t. 5, p. 36), qui jouissoient d'une grande vogue. Ici il est +question des eaux de Bourbon, non pas de Bourbon-l'Ancy, +(Expilly, t. 1, p. 729), dans l'Autunois, qui avoit des sources +minérales assez estimées, mais de Bourbon l'Archambault +(Expilly, p. 731), près de Moulins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_77" id="Footnote_76_77"></a><a href="#FNanchor_76_77"><span class="label">[76]</span></a> À la fête des Rois, en janvier 1649.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_78" id="Footnote_77_78"></a><a href="#FNanchor_77_78"><span class="label">[77]</span></a> Bussy a servi sous le maréchal de Châtillon (<i>Mémoires</i>, +t. 1, p. 65). Né en 1584, le 26 juillet, il est mort le 4 janvier +1646. C'étoit le petit-fils de l'amiral. Bon François et courageux, +mais général médiocre, bon homme au fond, mais +brutal, débauché et prodigue, il avoit épousé le 13 août 1615 +Anne de Polignac, belle et vertueuse personne, qui fut toute +sa vie une protestante zélée et mourut en 1651.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_79" id="Footnote_78_79"></a><a href="#FNanchor_78_79"><span class="label">[78]</span></a> Pendant que Benserade étoit jeune, il étoit fort plein de +lui-même et se piquoit d'être homme à bonnes fortunes. Un jour, +certaine jalousie l'ayant porté à faire des couplets de chansons +fort médisants contre des filles de la reine-régente, il fut +chassé de la cour pour ce sujet. Mais, comme la reine l'aimoit +et le trouvoit réjouissant, elle fit sa paix et obtint de ses +filles qu'il seroit rappelé. Une d'entre elles, qui n'y consentoit +pas de bon cœur, ne pouvant résister à une semblable intercession, +prit le parti de se venger par les armes dont elle +avoit été attaquée, et fit ce quatrain contre lui: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Revenez, revenez, beau faiseur de chansons;<br /></span> +<span class="i0">La reine a commandé que l'on vous les pardonne,<br /></span> +<span class="i0">Pourvu que votre rousse et suante personne<br /></span> +<span class="i0">Change pendant l'été plus souvent de chaussons.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">(Sénecé, éd. elzev., t. 1, p. 313.)<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Ce bel esprit eut trois talents divers<br /></span> +<span class="i2">Qui trouveront l'avenir peu crédule:<br /></span> +<span class="i0">De plaisanter les grands il ne fit point scrupule,<br /></span> +<span class="i7">Sans qu'ils le prissent de travers;<br /></span> +<span class="i0">Il fut vieux et galant sans être ridicule,<br /></span> +<span class="i2">Et s'enrichit à composer des vers.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">(Sénecé, t. 1, p. 254.)<br /></span> +</div></div> +<p> +Benserade demeuroit au Louvre au moment où nous en sommes +(<i>Prét.</i>, t. 1, p. 46).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_80" id="Footnote_79_80"></a><a href="#FNanchor_79_80"><span class="label">[79]</span></a> Walckenaër (t. 1, p. 190) l'appelle le marquis de Chaulieu. +Il avoit été le compagnon d'armes de Bussy en 1638 (<i>Mém.</i>, +t. 1, p. 54) et avoit été à Monsieur, comme on disoit (Montp., +t. 2, p. 47). Il se vit entraîné dans la Fronde, combattit et +mourut à Charenton en 1649 (février). +</p><p> +«Clanleu, qui la commandoit, y fut tué, se défendant +vaillamment, refusant la vie qu'on lui voulut donner, et disant +qu'il étoit partout malheureux et qu'il trouvoit plus honorable +de mourir en cette occasion que sur un échafaud.» (Mott., +t. 1, p. 181.) +</p><p> +Les pièces 679, 680, 681, 682, 683, 691, du tome 2 du +catalogue de la Bibl. nat., ont rapport à cette mort regrettable. +La dernière (nº 691) lui donne le titre de baron.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_81" id="Footnote_80_81"></a><a href="#FNanchor_80_81"><span class="label">[80]</span></a> Gaston d'Orléans «a toujours eu l'esprit un peu page» +(Tallem. des R., t. 2, p. 290). On cite vingt plaisanteries +de ce prince qui ressemblent à de grosses malpropretés. «Les +princes sont des animaux qui ne s'échappent que trop.» C'est +Tallemant (t. 2, p. 49) qui le dit, et il y aura du monde pour +le croire. Gaston fut un animal plein de la plus cruelle vanité. +C'est celui-là qui tenoit à l'étiquette chez lui; c'est celui-là +qui parle à chaque instant de faire jeter le monde par les +fenêtres. Et il n'étoit pas méchant. +</p><p> +«Il étoit aimable de sa personne. Il avoit le teint et les +traits du visage beaux; sa physionomie étoit agréable, ses +yeux étoient bleus, ses cheveux noirs.» (Mott., t. 2, p. 233.) +</p><p> +Gaston étoit même assez bon prince quelquefois. À quoi +bon rappeler la triste figure qu'il a faite en politique? Ses +amours et ses amourettes sont nombreux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_82" id="Footnote_81_82"></a><a href="#FNanchor_81_82"><span class="label">[81]</span></a> Quelle est encore cette demoiselle de Bordeaux et quel +est ce monsieur de Ricoux? Je vois Mademoiselle (t. 3, p. 54) +qui parle d'une dame de Ricousse, coiffeuse de madame de +Châtillon. Évidemment c'est notre demoiselle mariée à son +ami. +</p><p> +En fait de Bordeaux, il y a madame de Bordeaux, mère de +madame Fontaine-Martel: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Bordeaux dispute à la Cornu<br /></span> +<span class="i0">Le glorieux et bel avantage<br /></span> +<span class="i0">De faire les maris cocus,<br /></span> +</div></div> +<p> +dit une chanson médiocre (<i>Nouv. Siècle de Louis XIV</i>, p. 97). +Il y a une dame de Bordeaux qui prend part à la fête donnée +à Saint-Maur par M. le Duc le 2 avril 1672. Il y a la femme +de Bordeaux, intendant des finances (Tallem., chap. 221) ou +receveur général à Tours (Tallem., chap. 354); il y a aussi +la femme du fils de ce Bordeaux, qui étoit Bordeaux elle-même +et d'une autre famille; il y en a d'autres encore. Je +n'ai pas de lumières pour les classer entre elles. +</p><p> +Pour ce qui est de l'époux de notre demoiselle, le même +embarras subsiste. Je vois un abbé de Richou ou Richoux, +amant de madame de Montglat (V. Montglat, p. 40). Est-ce +un parent? Je vois un Ricous au passage du Rhin (<i>Relation +de Guiche</i>, Coll. Michaud, p. 338). Qui est ce Ricous? Je +vois un Ricousse que La Roche Foucauld prie de tuer le cardinal +de Retz (Retz, p. 298). Cela se rapproche. Et un M. de +Ricousse, que Condé donne à Gourville en 1653 pour leurs +affaires (Gourville, p. 509). Nous brûlons sans doute.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_83" id="Footnote_82_83"></a><a href="#FNanchor_82_83"><span class="label">[82]</span></a> Mazarin donna l'abbaye de Doudeauville à l'abbé Cl. +Quillet, qui lui avoit dédié le poème latin de la <i>Callipædia</i>, +dont le début n'a rien de trop élégant: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quid faciat lætos thalamos, quo semine felix<br /></span> +<span class="i0">Exsurgat proles...<br /></span> +</div></div> +<p> +Je ne prétends pas dire que c'est là le plus beau trait de sa +vie et l'action la plus utile à la France qu'il ait faite; mais +cela ne laisse pas de montrer qu'il entendoit la gaudriole. Ah! +si l'on en croyoit les Mazarinades! Si même on en croyoit La +Porte, le valet de chambre de Louis XIV! Voici au moins +l'incontestable vérité: «Le cardinal Mazarin avoit été soupçonné +de n'avoir pas eu beaucoup de religion; sa jeunesse étoit +déshonorée par une mauvaise réputation qu'il avoit eue en +Italie, et il n'avoit jamais témoigné assez de vénération pour +les mystères les plus sacrés.» (Motteville, 5e p., t. 5, p. 94.) +</p><p> +Giulio Mazarini est né à Piscina<a name="FNanchor_B_84" id="FNanchor_B_84"></a><a href="#Footnote_B_84" class="fnanchor">[B]</a>, dans l'Abruzze, le 14 +juillet 1602; il est mort à Vincennes le 9 mars 1661. Ce fut +un grand homme d'État, un homme d'esprit et un homme +de cœur dans son genre. Il paroît démontré qu'il fut l'heureux +amant de la reine-mère (V. ses lettres, <i>Société de l'histoire de +France</i>, 1836, édit. Ravenel, in-8). +</p><p> +On l'a raillé pour les travers de son humeur; on a fait de +lui un Harpagon: il achetoit des tableaux, il avoit une bibliothèque +admirable, il dépensoit un argent fou pour des +machines d'opéra. En 1658 il monte une loterie gratuite +(Montp., t. 3, p. 304) de cinq cent mille livres! Et puis il +aima les lettres et les gens de lettres sans appareil de mécénat. +</p><p> +Nous ne songeons pas à le canoniser, pas même à l'absoudre +du mal qu'il a laissé faire dans l'administration du royaume; +mais il faut être juste pour sa mémoire, qui a été, comme sa +vie, si agitée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_84" id="Footnote_B_84"></a><a href="#FNanchor_B_84"><span class="label">[B]</span></a> On vient de retrouver son acte de baptême.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_85" id="Footnote_83_85"></a><a href="#FNanchor_83_85"><span class="label">[83]</span></a> Henri d'Orléans, descendant de Dunois, né le 27 avril +1595, marié: 1. en 1617, à Louise de Bourbon, fille du +comte de Soissons, morte en 1637; 2. le 2 juin 1642, à +Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, née le 27 août 1619. Il +est mort le 11 mars 1663. Le duc de Longueville, en sa jeunesse, +étoit galant et brave. On lui connoît une fille naturelle, +l'abbesse de Maubuisson, morte en 1664. Somaize a trouvé +joli (t. 1, p. 187) de l'appeler <i>Léonidas</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_86" id="Footnote_84_86"></a><a href="#FNanchor_84_86"><span class="label">[84]</span></a> Anne Poussart, fille de François Poussart, sieur de +Fors (Faure) et marquis du Vigean, et d'Anne de Neubourg, +dame d'honneur de la reine, puis de madame la Dauphine, +épousa: 1. François d'Albret, sire de Pons, comte de Marennes; +2. Armand-Jean du Plessis. +</p><p> +Il ne faut pas la confondre avec Judith de Pons, fille de +Jean-Jacques de Pons, marquis de La Caze, et de Charlotte de +Parthenay, dame de Genouillé, qui fut l'une des maîtresses, +l'une des victimes du duc de Guise (Motteville, t. 2, p. 202), +qui étoit fille d'honneur de la reine-mère (Tallem. des Réaux, +2e édit., chap. 232) et qui mourut fille en 1688. Madame de +Motteville dit qu'elle étoit «gloutonne de plaisirs». Voyant +que Guise ne se pressoit pas de se faire roi de Naples et de la +faire reine (Mottev., t. 2, p. 348), elle se livra à Malicorne, +son écuyer. +</p><p> +Deux nièces éloignées du maréchal d'Albret ont aussi porté +le nom de Pons. Mademoiselle de Pons l'aînée épousa le frère +du maréchal (François-Amanieu), s'appela madame de Miossens, +et mourut en 1714, sans enfants. Saint-Simon (chap. +22, t. 1, p. 367) dit qu'elle faisoit peur par la longueur +de sa personne. La cadette, «belle comme le jour», fut mariée +à un Sublet, qui devint d'Heudicourt, grand louvetier. +</p><p> +Le roi avoit failli aimer cette seconde mademoiselle de +Pons, qui s'y seroit prêtée et auroit peut-être prévenu La +Vallière, si la reine-mère et le maréchal (1661) ne l'avoient +fait enlever. Elle revint tard à la cour et déjà sans jeunesse: +aussi se maria-t-elle avec joie. Vive, enjouée et badine, madame +d'Heudicourt a paru aussi un peu folle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_87" id="Footnote_85_87"></a><a href="#FNanchor_85_87"><span class="label">[85]</span></a> «Il étoit de basse naissance, et, parmi quelques bonnes +qualités, il en avoit aussi de mauvaises.» (Mott., t. 3, p. 373.) +</p><p> +Louis Barbier de la Rivière, fils d'Antoine Barbier, sieur +de la Rivière, commissaire de l'artillerie en Champagne, est +né en 1695 à Montfort-l'Amauri (Amel. de la Houssaye, t. 1, +p. 367). D'abord régent de philosophie au collège du Plessis +et de Navarre, il dut à l'évêque de Cahors, Pierre Habert, +d'être introduit auprès de Gaston, et à son esprit agréable de +lui plaire. Amelot de la Houssaye dit que Gaston, qui aimoit +Rabelais passionnément, fut bien content de trouver quelqu'un +qui le sût par cœur. Successivement premier aumônier de +Monsieur, abbé de quinze abbayes, ministre d'État pendant +la Fronde, chancelier des ordres, il est disgracié tout à coup +pour s'être attaché à Condé, malgré le duc d'Orléans. Néanmoins, +il meurt (30 janvier 1670) évêque de Langres, c'est-à-dire +duc et pair. Le château de Petit-Bourg a été rebâti par lui. +Il en a fait un château remarquable, et y mena une vie assez +douce (Omer Talon, p. 381) pour se consoler de n'être pas +devenu cardinal. L'abbé de la Rivière avoit eu de nombreuses +intrigues: il aima, entre autres, la présidente Lescalopier +(Tallem. des Réaux, ch. 202). +</p><p> +Dans les <i>Honny soit-il</i> de Maurepas il y a celui-ci en son +honneur: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">S'advancer et se mesconnoître,<br /></span> +<span class="i0">Vendre deux ou trois fois son maître,<br /></span> +<span class="i0">Trahir son pays par argent,<br /></span> +<span class="i0">Mépriser avec insolence<br /></span> +<span class="i0">Ceux qui l'ont veu estre indigent:<br /></span> +<span class="i0">Honny soit-il qui mal y pense!<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_88" id="Footnote_86_88"></a><a href="#FNanchor_86_88"><span class="label">[86]</span></a> Turenne a aimé beaucoup et long-temps les femmes. C'est +ce que ne disent ni l'abbé Raguenet, ni Ramsay, ni les diverses +histoires de Turenne approuvées par les archevêques +de Tours et de Rouen. +</p><p> +Personne n'ignore qu'il fut très épris de madame de Longueville. +Pierre Coste (p. 87) ne le cache point, tout en affirmant +que Turenne n'étoit pas d'un naturel impétueux: +</p><p> +«Quoique le vicomte de Turenne ne fût pas fort porté à +l'amour, le commerce continuel qu'il eut alors avec cette belle +princesse l'ayant rendu plus sensible qu'à son ordinaire, il +tâcha de s'en faire aimer. La duchesse de Longueville non +seulement ne répondit point à son amour, mais le sacrifia à +La Moussaye, qui étoit alors gouverneur de Stenay.» +</p><p> +Ramsay (t. 2, p. 155) explique l'histoire à sa manière. +C'est comme dans les panégyriques ou dans les oraisons funèbres: +tout est sagesse, mouvement de l'esprit, politique +profonde. Le cœur humain, la nature, ne paroît point. +</p><p> +«Quoique madame de Longueville fût dans une dévotion si +grande qu'elle ne se mêloit d'aucune cabale, néanmoins son +esprit avoit tant d'ascendant sur les personnes qu'elle les faisoit +pencher du côté où elle avouoit bien que son inclination +la portoit, c'est-à-dire du côté de Monsieur son frère.» +</p><p> +Turenne «aimoit naturellement la joie». (<i>Mém. de Grammont</i>, +ch. 4.) Avec la joie il aima extrêmement, jusqu'à la +compromettre, madame de Sévigné. Il avoit soixante ans +quand il soupiroit aux pieds de madame de Coaquin (Choisy, +p. 354), et se laissoit arracher le secret de l'État. En 1650, +tenant campagne contre le parti de la cour, il entretenoit à +Paris, dans la rue des Petits-Champs, une jolie grisette (V. +les <i>Mémoires de Retz</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_89" id="Footnote_87_89"></a><a href="#FNanchor_87_89"><span class="label">[87]</span></a> Bussy doit une fameuse chandelle à madame de Longueville. +Aussitôt après l'apparition de l'<i>Histoire amoureuse +des Gaules</i>, les officiers et jusqu'aux valets de Condé poussent +des cris, s'empressent autour du maître, demandent à tuer +l'auteur de cette histoire. Condé n'est apaisé que par sa sœur. +(<i>Recueil de la Place</i>, t. 7, p. 88.) Plus tard, elle travailla en +vain à protéger celui qui l'avoit flattée si peu. +</p><p> +Nous pourrions tout uniment renvoyer le lecteur au livre +de M. Cousin, qui est un ardent panégyrique; du moins nous +ne traînerons pas la note en longueur. +</p><p> +L'affaire dramatique, dans cette vie si occupée, c'est, en +1643, le duel de Maurice, comte de Coligny, frère de notre +Châtillon, contre le duc de Guise. Madame de Motteville (t. +2, p. 44) en a parlé suffisamment. +</p><p> +Tallemant des Réaux (<i>Historiette</i> de Sarrazin) dit que madame +de Longueville aima Charles de Bourdeilles, comte de +Mastas en Saintonge: c'est le Matha des <i>Mémoires de Grammont</i>, +mort en 1674. Je ne sais si on peut dire qu'elle aima +son frère Conti. Celui-ci, du moins, a conçu pour elle une +passion très vive. M. de Longueville, à qui d'autres sont plus +favorables, «avoit la mine basse», si l'on en croit M. de *** +(p. 470), «et n'avoit dans sa personne aucun des agréments +qui peuvent plaire aux femmes.» Ce même M. de *** dit +de madame de Longueville: «Le duc de Châtillon avoit eu +ses premières inclinations, et comme ce duc, après son mariage, +n'eut plus pour elle les mêmes empressements, elle +conserva toujours contre la duchesse une haine secrète.» +</p><p> +Et M. Cousin (2e édit., p. 28): «Elle a pu être touchée +du dévoûment de Coligny, qui donna son sang pour la venger +des outrages de madame de Montbazon; elle prêta un moment +une oreille distraite aux galanteries du brave et spirituel +Miossens; plus tard, elle se compromit un peu avec le duc de +Nemours; mais elle n'a aimé véritablement qu'une seule personne: +La Rochefoucauld; elle s'est donnée à lui tout entière; +elle lui a tout sacrifié, ses devoirs, ses intérêts, son +repos, sa réputation. Pour lui elle a joué sa fortune et sa vie; +elle est entrée dans les conduites les plus équivoques et les +plus contraires. C'est La Rochefoucauld qui l'a jetée dans la +Fronde.» +</p><p> +Madame de Longueville, née le 27 août 1619, a été réellement +une femme d'une très grande beauté. En 1647, madame +de Motteville (t. 2, p. 240) fait son portrait avec un certain +enthousiasme: «Quoiqu'elle eût eu la petite vérole depuis la +régence et qu'elle eût perdu quelque peu de la perfection +de son teint, l'éclat de ses charmes attiroit toujours l'inclination +de ceux qui la voyoient; et surtout elle possédoit au +souverain degré ce que la langue espagnole exprime par ces +mots de <i>donayre brio y bizaria</i> (bon air, air galant); elle avoit +la taille admirable, et l'air de sa personne avoit un agrément +dont le pouvoir s'étendoit même sur notre sexe. Il étoit impossible +de la voir sans l'aimer et sans désir de lui plaire. Sa +beauté, néanmoins, consistoit plus dans les couleurs de son +visage que dans la perfection de ses traits. Ses yeux n'étoient +pas grands, mais beaux, doux et brillants, et le bleu en +étoit admirable: il étoit pareil à celui des turquoises. Les +poètes ne pouvoient jamais comparer aux lis et aux roses +le blanc et l'incarnat qu'on voyoit sur son visage, et ses +cheveux blonds et argentés, et qui accompagnoient tant de +choses merveilleuses, faisoient qu'elle ressembloit beaucoup +plus à un ange que non pas à une femme.» +</p><p> +On a une lettre de mademoiselle de Vandy (<i>Manuscrits de +Conrart</i>, t. 8, p. 145) où il est dit qu'elle a un «teint de perle, +l'esprit et la douceur d'un ange». Le mot <i>ange</i> se retrouve +ailleurs encore. Félicitons-en M. de La Rochefoucauld. +</p><p> +Madame de Longueville a été précieuse. C'est tantôt <i>Léodamie</i> +(Somaize, t. 1, p. 241), tantôt <i>Ligdamire</i> (t. 1, p. 141): +«Du temps de Valère (Voiture), lorsqu'elle donnoit un peu +plus de son temps à la galanterie, c'estoit chez elle que la +parfaite se pratiquoit, et, à présent qu'elle a d'autres pensées, +c'est chez elle que l'on apprend les plus austères vertus.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_90" id="Footnote_88_90"></a><a href="#FNanchor_88_90"><span class="label">[88]</span></a> Charlotte-Marguerite de Montmorency, née en 1593, +mariée le 3 mars 1609 à Henri II de Bourbon-Condé, est +morte le 2 décembre 1650. Son extraordinaire beauté fit faire +à Henri IV bien des folies. Toute jeune qu'elle étoit, et mariée, +elle y trouva de l'agrément. On croit qu'elle espéroit, à +la suite d'un double divorce, arriver jusqu'au trône de son +admirateur. Cela aussi étoit bien fantastique. +</p><p> +Elle montra de la tête, au temps de la Fronde, lorsqu'il fallut +soutenir Condé. Alors elle est chef du parti, elle délibère. +Désormeaux (<i>Vie de Condé</i>, t. 2, p. 354) en donne un exemple: +«La nuit venue, la princesse douairière assembla un +petit conseil, où elle n'admit que la princesse sa bru, la duchesse +de Châtillon, sa parente et sa favorite, la comtesse de +Tourville, Lenet, conseiller d'État, l'abbé de La Roquette et +quatre gentilshommes.» +</p><p> +Le Père Lelong (n. 22,711 et n. 23,096) et le catalogue +de la Bibliothèque nationale (<i>Histoire</i>, t. 2, n. 1682) indiquent +diverses pièces mises alors sous son nom par les fabricants +de livres politiques. Mais plus qu'habile elle avoit été et +elle étoit restée belle. Croyons-en Voiture: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La belle princesse n'est pas<br /></span> +<span class="i0">Du rang des beautés d'ici-bas,<br /></span> +<span class="i0">Car une fraischeur immortelle<br /></span> +<span class="i4">Se voit en elle.<br /></span> +</div></div> +<p> +M. Cousin (Longueville, 2e édit., p. 180) cite des vers +de fête qui lui furent adressés. Le titre en est un peu bien +pompeux: <i>La Vie et les miracles de sainte Marguerite-Charlotte +de Montmorency, princesse de Condé, mis en vers à Liancourt</i>. +</p><p> +Jamais sainte ne fut canonisée si facilement. Madame la +Princesse douairière étoit d'abord la fierté en personne. Madame +de Motteville (t. 4, p. 91) est bien informée: «Cette +princesse étoit dans un âge qui pouvoit encore lui faire espérer +une longue suite d'années; elle paroissoit saine, elle avoit +encore de la beauté, et l'on peut croire que l'amertume de sa +disgrâce contribua beaucoup à sa fin. Elle étoit un peu trop +fière, haïssant trop ses ennemis et ne pouvant leur pardonner. +Dieu voulut sans doute l'humilier avant sa mort pour la +prévenir de ses graces et la faire mourir plus chrétiennement.» +</p><p> +Passe pour l'arrogance. Madame la princesse étoit une Madeleine +non repentie, et quelle Madeleine pour la grace, pour +la pénitence, pour la béatification! Dans l'Église ce n'est pas +l'Église elle-même, l'épouse du doux Jésus, qu'elle avoit aimée. +Madame de Motteville (t. 4, p. 94) garantira ce qu'on +avance: «Madame la Princesse avoit été fortement occupée +de l'amour d'elle-même et des créatures. Je lui ai ouï dire, +un jour qu'elle railloit avec la reine sur ses aventures passées, +parlant du cardinal Pamphile, devenu pape, qu'elle avoit regret +de ce que le cardinal Bentivoglio, son ancien ami, qui +vivoit encore lors de cette élection, n'avoit point été élu en sa +place, afin, lui dit-elle, de se pouvoir vanter d'avoir eu des +amants de toutes conditions, des papes, des rois, des cardinaux, +des princes, des ducs, des maréchaux de France, et +même des gentilshommes.» +</p><p> +Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 405) entre dans le détail: +«Le cardinal de La Valette aimoit éperdûment la princesse +de Condé, Charlotte de Montmorency, et elle, à ce qu'on disoit +alors, l'aimoit réciproquement, parceque, outre qu'il étoit +bien fait, il lui donnoit beaucoup.» +</p><p> +Je recommande tous ces textes religieux au benoît M. Louis +Veuillot et à Monseigneur Parisis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_91" id="Footnote_89_91"></a><a href="#FNanchor_89_91"><span class="label">[89]</span></a> Cambiac étoit un «ecclésiastique de Toulouse, dit Lenet +(p. 379, en 1650), doux, modeste, beau, propre et fort +intrigant». Sauval, mauvaise source quelquefois (Walck., +t. 2, p. 445), le fait chanoine d'Alby et de Montauban. Le +même Sauval donne Bouchu pour amant à madame de Châtillon +en même temps que Cambiac. +</p><p> +Cambiac étoit tout à fait attaché à la famille des Condé: +c'étoit l'un de leurs conseillers intimes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_92" id="Footnote_90_92"></a><a href="#FNanchor_90_92"><span class="label">[90]</span></a> Il y a madame de Brienne la mère (Louise de Béon, +fille de Bernard, seigneur du Massés), mariée en 1623, +morte le 2 septembre 1667; mademoiselle de Brienne (madame +de Gamaches), et madame de Brienne la jeune, mariée +en 1656, morte en 1664. +</p><p> +«La reine estimoit» la mère «pour son mérite (Mottev., +t. 4, p. 293) et sa piété». C'étoit l'amie de madame de +Motteville (t. 5, p. 234). Elle soigna avec dévoûment la +reine-mère dans sa longue et triste maladie. +</p><p> +Madame de Brienne la jeune étoit fille du comte de Chavigny: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour mettre leur pouvoir au jour,<br /></span> +<span class="i0">Le ciel, la nature et l'amour,<br /></span> +<span class="i0">De corail, d'ivoire et d'ébène<br /></span> +<span class="i3">Firent Brienne,<br /></span> +<span class="i3">Firent Brienne.<br /></span> +</div></div> +<p> +Elle étoit donc belle. Elle étoit sage aussi: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Un prélat à Pont-sur-Seine<br /></span> +<span class="i0">Adresse souvent ses pas<br /></span> +<span class="i0">Pour voir la chaste Brienne,<br /></span> +<span class="i0">Pleine de divins appas;<br /></span> +<span class="i0">Mais c'est pour lui chose vaine<br /></span> +<span class="i0">S'il y va crotter ses bas.<br /></span> +</div></div> +<p> +Somaize la désigne, à ce qu'il paroît, sous le nom de la +précieuse <i>Bérélise</i> (t. 1, p. 38, 228). Mais arrêtons-nous. Le +destin de ce livre veut que quand les gens sont sages nous +n'en parlions pas beaucoup.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_93" id="Footnote_91_93"></a><a href="#FNanchor_91_93"><span class="label">[91]</span></a> À la fin de 1650.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_94" id="Footnote_92_94"></a><a href="#FNanchor_92_94"><span class="label">[92]</span></a> «Merlou, autrefois Mello, bourg avec un château, une +église collégiale, un prieuré, une maison religieuse de filles, +etc., dans le Beauvoisis, élection de Clermont, à deux +lieues ouest-nord-ouest de Creil. C'est une ancienne baronnie +qui relève du roi et appartient à la maison de Luxembourg. +Elle avoit donné le nom à une illustre maison, éteinte il y a +environ trois cents ans, et de laquelle étoit Dreux de Mello, +connétable de France sous Philippe-Auguste. Celles de Nesle, +d'Offemont, de Montmorency et de Bourbon-Condé, l'ont +possédée successivement. +</p><p> +«Le château est sur une hauteur; c'est un bâtiment très +ancien.» (Expilly.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_95" id="Footnote_93_95"></a><a href="#FNanchor_93_95"><span class="label">[93]</span></a> Cinquième fils de Henri II de Bourbon-Condé, né le 11 +octobre 1629, mort le 21 février 1666 à Pézenas, où il eut +une cour très littéraire. Molière y fut son poète favori, ce qu'il +ne faut pas oublier pour son honneur. +</p><p> +Conti avoit la tête foible. Destiné d'abord à l'Église, abbé +de Saint-Denis et de Cluny, puis renégat de dévotion (en +1646), général, et général médiocre; dévot une seconde fois; +puis libertin, amoureux; puis dévot de rechef, prétendant au +chapeau rouge, et encore renégat; irrésolu enfin, rebelle, sujet +dévoué, enthousiaste, sceptique, girouette des plus aisées, +il a une physionomie à lui. +</p><p> +Armand de Conti avoit passé sa thèse en Sorbonne; ce fut +l'occasion d'une querelle qu'Amelot de La Houssaye (t. 1, +p. 37) a indiquée. Le goût de ces exercices, des discours, +des oraisons, des petites pièces pompeuses, lui demeura. Le +plus curieux de ses écrits est assurément ce vœu explicite (V. +Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 143), qui fut trouvé dans les +papiers de sa très chère sœur, madame de Longueville. +</p><p> +«Parmi les lettres et les papiers de feue madame la duchesse +de Longueville se trouve la copie d'un vœu que M. le +prince de Conty avoit fait en 1653 à Bordeaux d'entrer et de +mourir dans la compagnie de Jésus. Le voici en la forme qu'il +étoit écrit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><span class="smcap">Jesus, Maria, Joseph, Angelus custos,<br /></span> +<span class="i0">Beatus Pater Ignatius.</span><br /></span> +</div></div> +<p> +<i>Omnipotens, sempiterne Deus, ego</i> <span class="smcap">Armandus de Bourbon</span>, +<i>licet undecumque divino tuo conspectu indignissimus, fretus tamen +pietate ac misericordia infinita, et impulsus tibi serviendi +desiderio, voveo coram sacratissima Virgine Maria et curia +cœlesti universa, divinæ majestati tuæ castitatem perpetuam, +et propono firmiter Societatem Jesu me ingressurum, in qua +vivere et mori ad majorem tuam gloriam ardentissime cupio. +A tua ergo immensa bonitate et clementia infinita per Jesu +Christi sanguinem peto suppliciter ut hoc holocaustum in odorem +suavitatis admittere digneris, et, ut largitus es ad hoc desiderandum +et offerandum, sic etiam ad explendum gratiam +uberem largiaris. Amen. Datum Burdigalæ die 2 Februari, purificationi +B. Mariæ Virginis consecrata, et sanguine meo +subsignatum, anno Domini 1653, ætatis meæ 23 cum quatuor +mensibus.</i> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<span class="smcap">Armandus de Bourbon.</span><br /></span> +</div></div> +<p> +«<i>Sancta</i> <span class="smcap">Maria</span>, <i>mater Dei et virgo, ego te in dominam, +patronam et advocatam eligo, rogoque enixe ut me adjuves +ad servandum votum meum et ad executioni mandandum propositum +meum. Amen.</i>» +</p><p> +Latin médiocre, vœu de maniaque, que la sainte Vierge n'a +point exaucé. Cette pièce n'en a pas moins son agrément. +</p><p> +Nous avons vu que ce jésuite aimoit Bussy, qu'il cultivoit +le vers badin et la prose salée. Au besoin il faisoit un sermon +et anathématisoit les spectacles. +</p><p> +Allons aux sources, interrogeons Choisy d'abord: «Conti +avoit une sorte d'esprit indécis, voulant et ne voulant pas, +changeant d'avis, alternativement dévot et voluptueux, +d'une santé médiocre, d'une taille très contrefaite». +</p><p> +Un peu plus loin (p. 625), le vénérable Choisy contrecarre +M. Cousin et ses douces légendes: «Chacun sait +comme quoi ce prince s'abandonna à la passion éperdue qu'il +eut pour madame de Longueville.» +</p><p> +Ne criez pas haro sur Choisy; Lenet (p. 474) dit bien la +même chose: «Ce jeune prince avoit pris une folle passion +pour la duchesse de Longueville, sa sœur, quelques années +avant sa prison, et se l'étoit mise si avant dans le cœur, +qu'il ne songeoit qu'à faire des choses extrêmes pour lui en +donner des marques.» +</p><p> +Il dit même que la manie du vœu l'avoit déjà pris dans sa +prison. Cette fois, ce n'étoit pas jésuite qu'il vouloit être: il +se donnoit au diable corps et âme. L'homme se doit d'être +moins prodigue de son <i>moi</i>, d'où qu'il vienne. En attendant +Dieu ou le diable, Conti se donnoit volontiers et souvent aux +dames, qu'il aimoit, et auxquelles son rang, sa figure et son +esprit plaisoient, malgré les défauts de sa taille. Condé le +railloit; Conti le provoqua (Saint-Simon, t. 1, p. 16). +</p><p> +Laigues lui voulut faire épouser mademoiselle de Chevreuse +(Mottev., t. 4, p. 182), en 1651; lui-même courtisoit +madame de Sévigné. Enfin il arriva (V. les Mém. du marq. +de Chouppes et de Gourville), poussé par Cosnac, par Sarrazin +et d'autres, à épouser une fille de madame Martinozzi, +qui avoit de la beauté et de la vertu. Condé ne fut pas flatté +de voir son frère neveu du cardinal. +</p><p> +Il y a ceci de remarquable dans l'histoire de Conti que +Louis XIV, malade en 1663, jeta les yeux sur lui, préférablement +à tout autre, pour lui confier le gouvernement après +sa mort (Motteville, t. 5, p. 187). +</p><p> +Madame de La Fayette le dit aussi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_96" id="Footnote_94_96"></a><a href="#FNanchor_94_96"><span class="label">[94]</span></a> François VI de La Rochefoucauld n'a rien oublié pour +se faire bien connoître. Il a laissé un petit livre, cinquante +pages immortelles, et des Mémoires: en 1658, il écrit: «Je +suis d'une taille médiocre, libre et bien proportionnée; j'ai le +teint brun, mais assez uni; le front élevé et d'une raisonnable +grandeur; les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils +noirs et épais, mais bien tournés. Je serois fort empêché +de dire de quelle sorte j'ai le nez fait, car il n'est ni camus, +ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois; +tout ce que je sçais, c'est qu'il est plutôt grand que petit et +qu'il descend un peu trop bas. J'ai la bouche grande, les lèvres +assez rouges d'ordinaire et ni bien ni mal taillées. J'ai +les dents blanches et passablement bien rangées. On m'a dit +autrefois que j'avois un peu trop de menton; je viens de me +regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne +sçais pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai +ou carré ou en ovale; lequel des deux? Il me seroit fort difficile +de le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frisés; +et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre +à une belle tête. +</p><p> +«J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine: +cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, +quoique je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, +et même un peu trop, et jusqu'à faire beaucoup de gestes en +parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au +dehors, et l'on trouvera, je crois, que ce que je pense de +moi là-dessus n'est pas fort eloigné de ce qui en est.» +</p><p> +En 1648, il étoit encore prince de Marcillac; madame de +Motteville dit: «Ce seigneur étoit peut-être plus intéressé +qu'il n'étoit tendre (Mottev., t. 3, p. 128). Il avoit beaucoup +d'esprit et l'avoit fort agréable, mais il avoit encore +plus d'ambition» (t. 3, p. 154). +</p><p> +En 1643, elle ajoutoit à son nom (t. 2, p. 9) cette phrase: +«Ami de madame de Chevreuse et de la dame de Hautefort, +qui étoit fort bien fait, avoit beaucoup d'esprit et de lumière, +et dont le mérite extraordinaire le destinoit à faire une +grande figure dans le monde.» +</p><p> +Il n'est pas nécessaire d'être diffus lorsqu'il s'agit d'une +personne que tout le monde connoît si bien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_97" id="Footnote_95_97"></a><a href="#FNanchor_95_97"><span class="label">[95]</span></a> Son affaire est bonne. C'est le <i>Desfonandrès</i> de Molière. +Il avoit de la réputation; on le consulte lorsque Mazarin va +mourir. «Charlatan, dit Guy Patin, charlatan s'il en fut jamais; +homme de bien, à ce qu'il dit, et qui n'a jamais +changé de religion que pour faire fortune et mieux avancer ses +enfants.» +</p><p> +Il fit avorter en effet, lorsqu'elle eut occasion de le désirer, +madame de Châtillon. Un petit Nemours, qui eût peut-être +été un hardi capitaine ou un brillant abbé, disparut ainsi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_98" id="Footnote_96_98"></a><a href="#FNanchor_96_98"><span class="label">[96]</span></a> Bossuet a tout dit pour sa gloire. Ce fut un grand général +et un grand esprit. Le petit portrait que Bussy lui consacre +n'est pas une si mauvaise chose pour n'être pas une +oraison funèbre. +</p><p> +C'est sur la dénonciation catégorique de Condé (Guy Patin, +lettre du 18 août 1665) que Bussy fut arrêté. Condé ne +lui pardonna jamais ce qu'il avoit écrit de sa sœur, ni sans +doute sa conduite en Berry au temps de la Fronde. +</p><p> +Le père de Condé se croyoit de temps en temps oiseau, et +chantoit; sanglier, et donnoit des coups de boutoir. Son fils se +crut tour à tour, et avec délices, lièvre, mort, chauve-souris, +salade. Il y a de la folie dans la substance cérébrale de la +race. C'est cette folie qu'il faut accuser de certains travers de +Condé (Lett. de Madame, 5 juin 1719): «Il alla à l'armée et +il s'habitua à de jeunes cavaliers; quand il revint, il ne +pouvoit plus souffrir les dames.» +</p><p> +De ce temps (1643) date une chanson fine, qu'il y a quelque +agrément à se rappeler, lorsqu'on voit plus tard (en +1652, à Paris) Condé baiser en pleine rue la châsse de sainte +Geneviève. Le dialogue a pour interlocuteurs Condé et son +ami de La Moussaye (un Goyon). Les deux improvisateurs +descendent le Rhône en bateau sous un bel orage: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Carus amicus Mussæus,<br /></span> +<span class="i0">Ah! Deus bone! quod tempus!<br /></span> +<span class="i0">Landerirette!<br /></span> +<span class="i0">Imbre sumus perituri,<br /></span> +<span class="i0">Landeriri.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">—Securæ sunt nostræ vitæ;<br /></span> +<span class="i0">Sumus enim Sodomitæ,<br /></span> +<span class="i0">Landerirette,<br /></span> +<span class="i0">Igne tantum perituri,<br /></span> +<span class="i0">Landeriri.<br /></span> +</div></div> +<p> +Le père de Condé avoit aussi, dit-on, ces défauts-là; son +page, Hocquetot ou Hecquetot (un Beuvron), lui étoit, à ce +qu'il paroît, trop dévoué, et l'on disoit, toujours en latin +(Tall., ch. 2, p. 441): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Crimina sunt septem, sunt crimina Principis Octo.<br /></span> +</div></div> +<p> +La chansonnette de Condé et de son ami, toute réserve +faite, vaut mieux que cet affreux calembour. Condé troussoit +le vers gaillardement; on en a la preuve en françois dans +les rondeaux du comte de Maure. Il ne faudroit pas oublier +ces poésies dans un recueil des vers de la maison de Bourbon. +</p><p> +Condé se permettoit, à l'occasion, des entreprises plus humaines. +Revenant ivre de chez la Duryer, cabaretière à Saint-Cloud, +il rencontre madame d'Ecquevilly près Boulogne; elle +avoit une suite, il en avoit une; en un clin d'œil il n'y eut +qu'une bande, qui disparut dans les fourrés du bois (V. +Tallem., deuxième édit., chap. 212). <i>Humaines</i>, ai-je dit; je +voulois dire: mieux appropriées à un homme. Mais là encore +il y a bien du prince chimérique. +</p><p> +Quelques petits témoignages ne peuvent nuire maintenant: +«Dans sa jeunesse il avoit connu toutes les dames de +la cour et de la ville dont la beauté avoit fait quelque bruit, +sans s'attacher à pas une. Comme il n'y cherchoit que les +agréments du corps, il n'avoit pas pour elles tous les égards +et toutes les honnêtetés que la noblesse françoise a coutume +d'avoir pour les femmes. +</p><p> +«... Le cœur volage de ce prince se fixa cependant à la fin +en faveur de la duchesse de Châtillon, sa parente, pour laquelle +il eut de la complaisance et de la soumission.» (<i>Mém. +de M. ***</i>, p. 469; 1648.) +</p><p> +Mademoiselle (t. 2, p. 241), parlant de cette intrigue +(1652), flaire juste: «La suite des choses a bien fait connoître +que M. le Prince n'étoit point amoureux.» +</p><p> +Cette affaire-là ne prouve donc pas beaucoup. Il y auroit à +citer le passage de Condé chez Ninon, qu'il protégea toujours; +il y auroit à parler de mademoiselle du Vigean (V. M. Cousin) +et à rappeler mademoiselle de Toussy (Louise de Prie), +plus tard maréchale de La Mothe-Houdancourt. +</p><p> +Tout cela même ne fait pas un cœur bien tendre. Madame +de Motteville jugera l'homme en dernier ressort (Motteville, +t. 2, p. 221; 1647): «Il faisoit le fanfaron contre la galanterie, +et disoit souvent qu'il y renonçoit, et même au bal, +quoique ce fût le lieu où sa personne paroissoit davantage. Il +n'étoit pas beau: son visage étoit d'une laide forme, il avoit +les yeux bleus et vifs, et dans son regard se trouvoit de la +fierté. Son nez étoit aquilin, sa bouche étoit fort désagréable, +à cause qu'elle étoit grande et ses dents trop sorties; mais +dans toute sa physionomie il y avoit quelque chose de grand +et de fier, tirant à la ressemblance de l'aigle. Il n'étoit pas +des plus grands, mais sa taille en soi étoit toute parfaite.» +</p><p> +Coligny-Saligny a dit tout le mal possible de Condé (V. ses +<i>Mémoires</i>). Une de ses phrases est grave, mais n'étonne pas: +</p><p> +«Il s'est voulu servir de son esprit pour ôter la couronne de +dessus la tête du roi; je sçais ce qu'il m'en a dit plusieurs fois, +et sur quoi il fondoit ses pernicieux desseins.» +</p><p> +Condé échoua; il se repentit même. Sa fin retirée a encore +de la grandeur. Il ne faut pas lire exclusivement Désormeaux +pour le bien connoître; nul n'a poussé plus loin les vices et +les vertus de la jeune noblesse du XVIIe siècle. Et puis, c'est +le vainqueur de Rocroy! +</p><p> +M. Cousin a cru devoir le placer, comme capitaine, au dessus +de Bonaparte. On voit pourquoi, mais M. Cousin ne doit +pas avoir mis tout le monde de son avis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_99" id="Footnote_97_99"></a><a href="#FNanchor_97_99"><span class="label">[97]</span></a> Plus haut j'ai oublié, à propos de Beaufort, de dire qu'il +faisoit à madame de Châtillon la gracieuseté de lui demander +d'être aimé d'elle (Conrart, <i>Mémoires imprimés</i>, p. 58), +«même de bricole». Le mot est simple et n'a rien d'affecté. +</p><p> +Faisons une halte pour recueillir quatre ou cinq fragments +de Mémoires qui nous permettent de pousser en avant notre +glose, et qui sont d'utiles éclaircissements. +</p><p> +Marigny (16 juin 1652) dit dans une lettre que M. Louis +Pâris a imprimée dans le <i>Cabinet historique</i> (décembre 1854, +p. 109): «Le soir, je vis S. A., et, bien qu'elle fust retournée +après minuit de chez madame de Chastillon, où elle +est assez assidue, je demeurai, etc.» +</p><p> +Voilà l'intimité démontrée. Madame de Motteville (t. 4, +p. 330) explique décemment les choses; mais que le panégyriste +Désormeaux (t. 3, p. 258) prenne d'abord la parole. +(La paix) «paraissoit désespérée lorqu'une dame jugea qu'un +si grand bien devoit être l'ouvrage de la beauté et des grâces: +d'autres femmes s'étoient rendues célèbres par des cabales et +des passions redoutables. Les malheurs de la France étoient +le fruit odieux et amer de leurs intrigues, de leurs caprices, +de leurs rivalités. La duchesse de Châtillon aspiroit à une +gloire plus pure: heureuse si l'amour seul de l'État l'eût guidée; +mais la vanité, le ressentiment, l'intérêt, n'eurent pas +moins de part à un projet d'ailleurs si noble que le patriotisme. +Elle brûloit d'envie de faire voir aux yeux de l'Europe +l'empire que ses charmes, soutenus de l'art le plus séducteur, +lui avoient acquis sur l'âme d'un héros si long-temps indocile +au joug de l'amour. Elle vouloit en même temps se venger +de la duchesse de Longueville, qui avoit tenté de lui enlever +la conquête du duc de Nemours, en privant la sœur de +la confiance du frère et en dictant un traité qui la réduisît à +passer le reste de ses jours avec un époux qu'elle haïssoit.» +</p><p> +Voici, madame de Motteville à son tour, et son style soutenu: +«Dans cet état, une dame voulut avoir la gloire de la +destinée d'un grand prince et d'avoir part à la plus éclatante +affaire de l'Europe, qui étoit alors cette paix de la cour, qui +paroissoit devoir être suivie de la générale, c'est-à-dire s'il +eût été possible de la faire aux conditions qui avoient été proposées. +Madame de Châtillon haïssoit madame de Longueville: +l'émulation de leur beauté et du cœur du duc de Nemours, +qu'elles vouloient posséder l'une et l'autre, faisoit +leur haine. Madame de Châtillon avoit vengé le duc de la Rochefoucauld, +en ce qu'elle avoit emporté sur madame de Longueville +l'inclination de ce prince, qui s'étoit donné entièrement +à elle. Cette belle veuve ne haïssoit pas le duc de Nemours, +cette conquête lui plaisoit; mais, ayant toujours eu +quelques prétentions sur les bonnes grâces de M. le Prince, +elle n'étoit pas fâchée non plus de conserver quelque domination +sur l'esprit de ce héros, que toute l'Europe estimoit: +si bien qu'elle fit dessein de l'engager à laisser conduire cette +négociation par elle. Son dessein fut de faire la paix sans que +madame de Longueville y eût aucune part, ni par la gloire, +ni par ses intérêts; et, ne voulant pas faire de perfidie au +duc de Nemours, elle le lui fit trouver bon et l'engagea de +rompre tout commerce avec madame de Longueville. Elle se +servit du duc de la Rochefoucauld et de ses passions pour +faire approuver sa conduite au duc de Nemours et pour presser +M. le Prince de se confier à elle et de vouloir écouter ses +conseils. Le duc de la Rochefoucauld m'a dit que la jalousie et +la vengeance le firent agir soigneusement et qu'il fit tout ce +qu'elle voulut. Comme cette dame désiroit aussi se faire riche, +elle sut tirer alors un présent de M. le Prince, qui, +poussé à cette libéralité par son jaloux négociateur, lui donna, +en qualité de parent, la terre de Marlou, et surtout un pouvoir +très ample de traiter la paix avec le cardinal Mazarin. +Elle alla donc à la cour, et y parut avec l'éclat que lui devoit +donner une si grande apparence de crédit sur l'esprit de M. le +Prince; mais le cardinal ne crut pas possible qu'elle pût +être si absolue maîtresse de son sort. Il s'imagina, selon la +raison, que M. le Prince avoit voulu lui complaire, mais que +de tels traités ne se pouvoient pas faire de cette sorte, ou +plutôt il ne voulut pas faire la paix dans des temps où il ne +l'auroit pas faite avantageusement pour le roi et pour lui; +mais, agissant à son ordinaire, il gagna du temps et amusa +le prince de Condé pendant qu'il faisoit la guerre tout de bon +en Guienne, et que partout les armes du roi étoient victorieuses. +Madame de Châtillon revint à Paris pleine d'espérances +et de promesses; et le cardinal, plus habile et plus fin +que ses ennemis, tira de sa négociation un plus solide bien +qu'il n'en auroit reçu alors de l'accommodement.» +</p><p> +Madame de Châtillon (Montp., t. 5, p. 251) espéroit réellement +qu'on lui paieroit son traité 100,000 écus (un million). +</p><p> +Deux ans après (Mottev., t. 4, p. 36) elle fut accusée d'avoir +voulu attaquer sa vie (celle du cardinal Mazarin) par d'autres +armes que celles de ses yeux; il y eut des hommes roués +pour avoir été convaincus de ce dessein: il parut qu'elle y +avoit eu quelque petite part, et l'heureuse destinée du cardinal +le sauva de tous ces maux. L'intrigue a fait nommer +cette dame en plusieurs occasions; mais, comme sa gloire +se trouveroit un peu flétrie par cette narration, je n'en parle +point... Cette dame étoit belle, galante et ambitieuse, autant +que hardie à entreprendre et à tout hasarder pour satisfaire +ses passions... +</p><p> +«Elle savoit obliger de bonne grâce et joindre au nom +de Montmorency une civilité extrême qui l'auroit rendue digne d'une +estime toute extraordinaire, si on avoit pu ne pas +voir en toutes ses paroles, ses sentiments et ses actions, un +caractère de déguisement et des façons affectées, qui déplaisent +toujours aux personnes qui aiment la sincérité.» +</p><p> +Mademoiselle (t. 3, p. 55), qui confond parfois les dates, +parle aussi de toutes ces aventures. Elle étoit allée à Marlou +comme une simple mortelle, en 1656, disent ses mémoires. +«Rien n'étoit plus pompeux que madame de Châtillon ce +jour-là: elle avoit un habit de taffetas aurore, bordé d'un +cordonnet d'argent; elle étoit plus blanche et plus incarnate +que je l'aie jamais vue; elle avoit force diamants aux +oreilles, aux doigts et aux bras; elle étoit dans une dernière +magnificence. Qui voudroit conter toutes les aventures +qui lui sont arrivées, on ne finiroit jamais: ce seroit un roman +où il y auroit plusieurs héros de différentes manières. +On disoit que M. le Prince étoit toujours amoureux d'elle, +comme aussi le roi d'Angleterre, milord Digby, Anglois, et +l'abbé Fouquet. On disoit qu'elle étoit bien aise de donner +de la jalousie à M. le Prince du roi d'Angleterre, et que les +deux autres étoient utiles à ses affaires et à sa sûreté. On +roua deux hommes, un nommé Bertaut et l'autre Ricousse, +frère d'un homme qui est à M. le Prince et dont la femme +est à madame de Châtillon, pour des menées contre l'État, où +on disoit que madame de Châtillon avoit beaucoup de part, +et que c'étoit pour le service de M. le Prince. Dans le même +temps j'ai ouï dire qu'il ne sçavoit ce que c'étoit. Madame +de Châtillon se sauva de sa maison de Marlou; elle fut cachée +en beaucoup d'endroits, puis elle alla à l'abbaye de +Maubuisson. Il y avoit un ecclésiastique, nommé Cambiac, +mêlé dans tout cela, de qui l'on dit que l'on trouva force +lettres données à madame de Châtillon, et les réponses; ce +fut Digby qui les prit et les montra. On disoit encore que c'étoit +elle qui avoit découvert à l'abbé Fouquet l'affaire de ces +deux hommes roués. On s'étonnoit comment ce commerce +de l'abbé Fouquet s'accommodoit avec celui de M. le Prince, +lequel avoit fait pendre deux hommes qui étoient allés en +Flandre pour l'assassiner; qu'à la question ils déposèrent +qu'il y étoient allés par ordre de M. l'abbé Fouquet. Je ne +me souviens pas bien en quelle année ce fut, je me souviens +que des gens qui venoient d'auprès de M. le Prince me +le contèrent. +</p><p> +«L'habitude de Digby avec madame de Châtillon étoit venue +ce qu'il étoit gouverneur de Mantes et de Pontoise pendant +la guerre, où il demeura quelque temps après. Il n'étoit pas +éloigné de Marlou: il alloit visiter madame de Châtillon; +il jouoit à la boule et aux quilles avec elle, et on dit qu'à +ces jeux-là elle lui avoit gagné vingt-cinq ou trente mille +livres. On tenoit de beaux discours, et les histoires que +l'on racontoit étoient difficiles à débrouiller. Tout ce que j'en +puis dire, c'est qu'elle me fit grand' pitié quand tous ces +bruits-là coururent, et j'admirai, quand je la vis si belle à +Chilly, qu'elle eût pu conserver tant de santé et de beauté +parmi de tels embarras.» +</p><p> +Nous voyons là que Charles II, roi en exil, aima la duchesse. +Elle s'imaginoit qu'il vouloit l'épouser et demanda à +Anne d'Autriche (Montp., t. 4, p. 239) si on la traiteroit en +reine, le cas échéant. La pauvre Majesté, en attendant sa +gloire, étoit la très humble sujette de l'abbé Fouquet; ce +qui arrache à mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 298) des +soupirs multipliés. «Je ne comprends pas qu'une femme née +de la maison de Montmorency et femme d'un Coligny soit capable +de s'être embarquée avec un homme comme celui-là. +Ce qui justifie madame de Châtillon, c'est qu'il s'est toujours +plaint de ses cruautés dans ses plus grandes colères, et ne +s'est jamais vanté d'en avoir eu les moindres faveurs. Tout +ce qui m'a déplu, c'est qu'il s'est vanté qu'elle n'a refusé aucun +présent de lui.» +</p><p> +À une autre note d'autres observations.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_100" id="Footnote_98_100"></a><a href="#FNanchor_98_100"><span class="label">[98]</span></a> Denis Godefroy, au tome 2 de son <i>Cérémonial françois</i> +(page 635), cite le manuscrit, de l'<i>Histoire du guerres de la +Valteline et de Gennes</i> depuis l'an 1624 jusqu'en 1651, par +Paul Ardier, président en la chambre des comptes de Paris. +</p><p> +Paul Ardier de Beauregard, qui avoit épousé Louise Ollier, +maria sa fille Marie (<i>Bernise</i>, dans Somaize) à Gaspard de +Fieubet, qui devint chancelier de la reine Marie-Thérèse. Le +père de ce Fieubet, Gaspard, baron de Launac, trésorier d'Espagne +(Moréri), mort en août 1647, à soixante-dix ans, avoit +épousé Claude Ardier, morte en août 1657. +</p><p> +La femme de Jeannin étoit Claude de Fieubet. Tout notre +monde se connoît; à droite et à gauche il y a des alliances +qui réunissent tous ces héros et ces héroïnes de l'Histoire +amoureuse en une même famille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_101" id="Footnote_99_101"></a><a href="#FNanchor_99_101"><span class="label">[99]</span></a> Marie de Bretagne d'Avaugour, fille de Claude de Bretagne, +baron d'Avaugour, née en 1612, mariée en 1628 à Hercule +de Rohan-Guéméné, duc de Montbazon, etc., est morte +de la rougeole le 28 avril 1657. +</p><p> +Elle avoit seize ans lorsqu'elle épousa le duc de Montbazon, +qui en avoit déjà soixante et un. Ce mariage n'est pas ragoûtant. +Quand l'espèce humaine cessera-t-elle de commettre de +tels crimes? Ce duc branlant et chevrotant avoit eu de Magdeleine +de Lenoncourt: 1. le prince de Guéméné, 2. madame +de Chevreuse. Branlant et chevrotant, je dis cela par colère; +car l'homme (1654-1667) «étoit fort et puissant» de son +corps (Tall. des R., 1. 2, p. 318). C'étoit une bête, sans tergiverser: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i12">Hé! quelle anrageson<br /></span> +<span class="i0">De voir dans un conseil un asne sans raison.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">M D M<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Qui croit que le grand Cayre est un homme, et les Plines<br /></span> +<span class="i0">Des païs éloignez comme les Filippines.<br /></span> +</div></div> +<p> +(V. l'Onozandre de Bautru, dans les <i>Variétés historiques</i>, +t. 5, p. 293.) +</p><p> +On parloit avec effroi de son pied magnifique: un provincial +le visitoit comme un monument qui fait honneur à une +capitale. Il fut obstinément gouverneur, et pauvre gouverneur, +de Paris. M. V. Cousin, égaré par sa passion pour madame +de Longueville, et d'ailleurs très libre de n'estimer pas +beaucoup les brunes à grande mine, trouve madame de +Montbazon «la plus triste coquette du monde». Au fait, +j'eusse préféré, sauf son respect, madame de Longueville. +Mais madame de Montbazon étoit grandement belle. +</p><p> +François Ogier (<i>Portef. de Conrart</i>) écrit à Balzac: «Le +portrait de madame de Montbazon sert de patron aux princesses +pour se bien coëffer.» +</p><p> +Que Tallemant dépose le premier: «Elle avoit le nez +grand et la bouche un peu enfoncée. C'estoit un colosse, et, +en ce temps-là, elle avoit desjà un peu trop de ventre, et la +moitié plus de tetons qu'il ne faut; il est vray qu'ils estoient +bien blancs et bien durs, mais ils ne s'en cachoient que +moins aisément. Elle avoit le teint fort blanc, les cheveux +fort noirs et une grande majesté.» +</p><p> +Au bal du lundi-gras 1647, dit le <i>bal des Polonois</i>, madame +de Montbazon, de haute lutte, emporte le prix de +la beauté, à trente-cinq ans. Ce fut une reine, une divinité, V. +madame de Motteville (t. 2, p. 220): «La duchesse de +Montbazon y vint parée de perles et d'une plume incarnate +sur sa tête; elle y parut encore dans un grand éclat de beauté, +montrant par là que des beaux l'arrière-saison est toujours +belle.» +</p><p> +Pour Lenet (p. 346), madame de Montbazon est «une des +plus belles et des plus galantes dames qui jamais aient paru +dans la cour de France, et de qui la beauté s'est conservée +entière jusqu'à l'âge de quarante-huit ans, qu'elle la perd avec +sa vie.» +</p><p> +Voici Retz, maintenant (p. 97): «Madame de Montbazon +estoit d'une très grande beauté; la modestie manquoit à son +air. Sa morgue et son jargon eussent suppléé dans un temps +calme à son peu d'esprit. Elle eut peu de foi dans la galanterie, +nulle dans les affaires. Je n'ai jamais veu personne qui +eust conservé dans le vice si peu de respect pour la vertu.» +</p><p> +C'est peut-être en ce sens que M. Cousin l'a méprisée. +</p><p> +Un vers satirique lui dit, sans avoir l'air de douter de rien: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Cinq cens escus bourgeois font lever ta chemise,<br /></span> +</div></div> +<p> +et une note du recueil de Maurepas affirme qu'elle se vendit +à Chevreuse, gendre de son mari, pour 100,000 fr. d'argent +et une donation. +</p><p> +Gaston d'Orléans et le comte de Soissons paroissent l'avoir +eue à leur disposition. Beaufort, un jour, avant de monter +en carrosse (Conrart, <i>Mém.</i>, p. 100), lui dit tout haut: +«Madame, j'ai toujours ouï dire que les femmes ont une +cuisse plus douce que l'autre; je vous supplie de me dire +laquelle des vôtres est la plus douce, afin que je me mette de +ce côté-là.» +</p><p> +Qui parle ainsi fait davantage (Mott., t. 3, p. 263). N'oublions +pas d'Hoquincourt, ni son mot si léger: «Péronne est +à la belle des belles.» N'oublions pas Bassompierre, de Rouville, +de Bonnelle Bullion, qui lui acheta de l'amour, et tant +d'autres. +</p><p> +Elle avoit de l'esprit, «elle aimoit sa beauté (Mott., t. 3, +p. 131), et faisoit son idole de soi-même». En six heures +elle disparut du monde. +</p><p> +Dans l'histoire anecdotique le vrai est bien difficile à saisir. +Saint-Simon nous déroute (t. 2, p. 149) quand il dit que le +duc de Montbazon étoit un «homme de tête et d'esprit». +Voici ce que Saint-Simon donne comme la vérité (p. 167), +au chapitre de la mort de madame de Montbazon: «M. de +Rancé étoit auprès d'elle, ne la quitta point, lui vit recevoir +les sacrements. Déjà touché et tiraillé entre Dieu et le monde; +méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions +que cette mort si prompte fit faire à son cœur et à son esprit +achevèrent de le déterminer.» Le mot <i>cœur</i> est jeté là bien +négligemment. Rancé est le dernier qui ait eu à soi madame +de Montbazon. +</p><p> +Les mariages ridicules comme celui de madame de Montbazon +amènent toujours quelque étrange amalgame d'alliances. +Mademoiselle de Montbazon (<i>Mélinde</i>, de Somaize) épousa +en 1661 M. de Luynes, son neveu et son parrain. Ce qui se +comprend très bien, comme on le voit: +</p> +<div style="font-family: courier, 'Courier New', monospace"> +<span style="margin-left: 8.5em;">Hercule <span class="smcap">de Montbazon</span></span><br /> +<span style="margin-left: 9.5em;">| |</span><br /> +<span style="margin-left: 9.5em;">| |</span><br /> +De Magdelaine de <span class="smcap">Lenoncourt</span> De Marie <span class="smcap">d'Avaugour</span><br /> +<span style="margin-left: 1.5em;">(sa première femme). (sa deuxième femme).</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">| |</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">| |</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Madame <span class="smcap">de Chevreuse</span> Mademoiselle <span class="smcap">de Montbazon</span></span><br /> +(d'abord duchesse de Luynes). (fille de la 2e madame<br /> +<span style="margin-left: 7em;">| de Montbazon).</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">|</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;"><span class="smcap">M. de Luynes</span></span><br /> +(fils du premier lit de madame<br /> +<span style="margin-left: 4em;">de Chevreuse).</span><br /> +</div> +<p> +Saint-Simon (t. 5, p. 196) parle d'une autre madame de +Montbazon. C'est la femme du prince de Guéméné, fils du +premier lit de M. le duc, mort fou à Liége, et la belle-sœur +du chevalier de Rohan, décapité en 1674. Elle étoit fille unique +et posthume du premier maréchal de Schomberg et de la +seconde fille de M. de La Guiche, grand-maître de l'artillerie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_102" id="Footnote_100_102"></a><a href="#FNanchor_100_102"><span class="label">[100]</span></a> Est-ce une Moy? Les Moy sont une grande maison de +Picardie qui remonte haut. +</p><p> +Expilly (t. 4, p. 936) cite Mouy ou Mouhy, ville du +Beauvoisis, avec titre de comté, et Mouy, dans le diocèse +de Laon. [Pour cette note et la suivante, voy. p. 207.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_103" id="Footnote_101_103"></a><a href="#FNanchor_101_103"><span class="label">[101]</span></a> C'est la cadette de madame de la Suze, dont on a publié +les <i>Poésies</i> (de Sercy, 1669, in-12). Toutes les deux +sont filles du maréchal de Châtillon; toutes les deux furent +précieuses en leur temps. L'aînée s'appeloit Henriette, l'autre +s'appeloit Anne. Celle-ci, que Vineuil aima (Tallem., +t. 4, p. 231), nous l'avons dit, épousa en 1648 George +de Wirtemberg, comte de Montbéliard, mort le 3 janvier +1680. +</p><p> +Elle n'étoit pas si belle que sa sœur, mais elle avoit du +tempérament. Vineuil l'eut qu'elle étoit fille. Un Boccace les +voit, les menace; elle le prévient et l'accuse, lui, de l'avoir +sollicitée. Le maréchal agite son épée, et Boccace garde dès +lors le silence. +</p><p> +Tallemant dit: «Ce fou de Wirtemberg». Madame de La +Roche-Guyon avoit failli l'épouser. Mademoiselle retrouve en +1674 (t. 4, p. 363) «le prince de Montbelliard de Wirtemberg. +Je l'avois vu autrefois à Paris, lorsqu'il avoit épousé +mademoiselle de Châtillon, fille du maréchal. Il me parut affreux, +habillé comme un maître d'école de village.» +</p><p> +Les princes allemands n'ont pas de goût pour les panaches. +</p><p> +Il y avoit à la cour une autre madame de Wurtemberg, +dont voici en deux mots l'histoire: La fille du prince de Barbançon +(un joli nom!) devient veuve. Le prince Ulric de Wurtemberg, +ancien lieutenant de Condé en 1652, qui avoit un +régiment allemand dans les troupes d'Espagne, en devient +amoureux, se fait catholique, l'épouse, la quitte, abjure. Sa +femme accourt à Paris. La reine la pensionne, la duchesse +d'Orléans (de Lorraine) la loge auprès d'elle au Luxembourg. +</p><p> +Je voulois tirer au clair la généalogie des Wurtemberg. Moréri +m'embrouille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_104" id="Footnote_102_104"></a><a href="#FNanchor_102_104"><span class="label">[102]</span></a> «Jean du Bouchet, marquis de Sourches (comte de +Montsoreau), seigneur de Launay, etc., prévôt de l'hôtel du +roi et grande prévôté de France, mourut le 1 février 1677. +Il avoit épousé en 1632 Marie Nevelet, de laquelle il eut Dominique +du Bouchet, mort à huit ans, le 24 novembre 1643, +et Louis-François du Bouchet, marquis de Sourches, marié +à Marie-Geneviève de Chambes, comtesse de Montsoreau, +fille de Bernard, comte de Montsoreau.» (<i>Hist. généal. +et chronol. de la maison royale de France</i>, par le P. +Anselme, troisième édit., 1733, t. 9, p. 182, 197 et 198.) +</p><p> +Louis-François du Bouchet fut reçu, en survivance de son +père, à la charge de prévôt de l'hôtel et grande prévôté, le +15 septembre 1649. Il mourut le 4 mars 1716. M. Adhelm +Bernier a publié en 1836 ses intéressants Mémoires. +</p><p> +Il ne faut pas le confondre avec de Souches, capitaine des +gardes suisses de Gaston (<i>Retz</i>, p. 242). +</p><p> +Les de Sourches furent nombreux sous Louis XIV; ils +étoient grands, blêmes, tristes. On ne les aimoit pas beaucoup. +Le louvetier d'Heudicourt fit contre eux, en 1688, une +chanson dont Saint-Simon (t. 5) a raconté l'effet sur Louis XIV +et sur tout le monde. Elle obtint le plus grand succès d'hilarité. +On la trouve dans le <i>Nouveau Siècle de Louis XIV</i> (de +M. G. Brunet, p. 117). Quoiqu'elle ait perdu son charme +aujourd'hui, on sent qu'elle a dû être gaie. Il s'agit de prendre +de grands couteaux et de châtrer tous les Montsoreaux +pour délivrer la cour de cette engeance. Exemple du style: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Poulinière Monsereaux,<br /></span> +<span class="i0">Quand vous fîtes ces ragots,<br /></span> +<span class="i0">Preniez-vous plaisir à faire<br /></span> +<span class="i0">Tique, tique, tac, lon len la,<br /></span> +<span class="i0">Preniez-vous plaisir à faire<br /></span> +<span class="i0">Ce qu'on appelle cela?<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_105" id="Footnote_103_105"></a><a href="#FNanchor_103_105"><span class="label">[103]</span></a> Louis Foucault du Dognon fut d'abord page du cardinal +de Richelieu; il devint le favori de l'amiral de Brézé. +Après Orbitello (<i>Mém. de Navailles</i>, p. 36), il ramène la flotte +à Toulon et court occuper Brouage, l'île de Ré, l'île d'Oléron +et le château de La Rochelle, «malgré la volonté de la +reine (Mottev., t. 2, p. 180) et du ministre». Cela se faisoit. +Arrive la Fronde: du Dognon devine les bénéfices de l'intrigue; +il s'attache à Condé pour se vendre cher, et se vend +(1653) pour le bâton de maréchal. Après quoi il est l'un des +juges de Condé. Il meurt à 43 ans, le 10 octobre 1659. Sa +femme (Marie Foussé de Dampierre) vivoit encore en 1688 +(Sévigné, lettre du 19 novembre). +</p><p> +Le maréchal Foucault est un vilain homme. Tallemant cite de +lui (t. 2, p. 408) un méchant trait. Il s'étoit battu contre Cinq-Mars +(t. 2, p. 253). Dans son gouvernement d'Aunis (Mottev., +t. 4, p. 303), il étoit haï à cause de ses violences. +</p><p> +Saint-Simon (édit. Sautelet, t. 9, p. 117) ne l'encense +pas du tout. +</p><p> +La Rochefoucauld (p. 463) dit qu'il eut à se repentir même +de son traité avec la cour. Les pièces 3017 et 3018 du <i>Catal. +hist. de la Bibl. nat.</i> (t. 2) le concernent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_106" id="Footnote_104_106"></a><a href="#FNanchor_104_106"><span class="label">[104]</span></a> En 1494, Nicolas Viole, correcteur des comptes, est +prévôt des marchands. Un autre Viole, Pierre Viole, seigneur +d'Athis, conseiller au Parlement, jouit (1532-33) du +même honneur. Sa statue est dans les niches de l'Hôtel-de-Ville. +</p><p> +Je trouve une Anne de Viole (Anne du Saint-Sacrement) +sous-prieure, en 1615, du couvent des Carmélites de Paris; +elle mourut en 1630 (Cousin, <i>Longueville</i>, p. 379). +</p><p> +Le Viole dont il est question ici est fils de Nicolas de +Viole, seigneur d'Osereux, conseiller au Parlement de Paris, +plus tard maître des requêtes, et descend des Viole de la +Ville. Demeuroit-il rue de La Harpe? En 1662, je ne sais qui +nomme une demoiselle de Viole quêteuse en cette rue. +</p><p> +Viole avoit un frère abbé, ami de Lenet, très turbulent +comme lui, comme lui (V. les lettres de Marigny dans le +<i>Cabinet historique</i>, déc. 1854, p. 124) prompt à lever la main. +«C'est une maison d'espée (Tallem., t. 4, p. 142) et de robe +tout ensemble.» On leur connoît encore un frère ou un cousin, +le sieur d'Athis-sur-Orge, qui, un jour, tua le portier du Pont-Rouge +(le receveur du Pont-Royal) pour ne pas payer un double. +Rien ne doit surprendre s'ils ont été si grands frondeurs. +</p><p> +Dès le 15 décembre 1648, Viole prononce dans le Parlement +un discours comminatoire contre le cardinal: «Le président +Viole paroissoit un des plus animés contre la cour, et +il sembloit qu'on ne pouvoit pas se tromper quand on l'accusoit de +fomenter la révolte de cette compagnie.» (Mottev., +t. 3, p. 45.) +</p><p> +Il n'étoit pas réellement président, mais avoit été par +commission président des enquêtes, et étoit venu dans la +grand'chambre avec le titre, mais non le rang (Aubery, <i>Vie +de Mazarin</i>, liv. 5, p. 572). +</p><p> +En 1649, Guy Joly (p. 29) l'appelle Viole-Douzenceau, +conseiller-clerc de la grand'chambre. Lenet, de son côté +(p. 206): «Le président Viole, d'une assez ancienne famille +de robe de Paris, sur quelque raillerie qu'on lui avoit faite +dans la débauche, où il étoit assez agréable, de ce qu'il étoit +un bourgeois, se voyant de ruiné qu'il étoit devenu riche +par le bien que lui laissa un commis de l'épargne, nommé +Lambert, se mit dans la tête de devenir homme de cour et de +traiter de la charge de chancelier de la reine, dont on lui +refusa l'agrément à la cour.» +</p><p> +Il étoit vain de sa nature, et, de plus, poussé par son +ami Chavigny, ministre disgracié. Un jeune homme, nommé +Servientis, lui faisoit ses harangues. Viole étoit cousin germain +de la duchesse de Châtillon. +</p><p> +Dans les notes secrètes qui font partie de la <i>Correspondance +administrative de Louis XIV</i> (Depping, t. 2, p. 54), on le +désigne sous le titre de président de la quatrième chambre des +enquêtes, et on dit de lui: «Esprit actif, inquiet, entreprenant, +fougueux, vindicatif, devoué aux intérêts de M. le +Prince; s'est veu l'un des chefs de la Fronde, et avec grand +crédit dans le Parlement, que le dépit d'avoir esté exclu de +la charge de chancelier de la reine a emporté dans l'espérance +qu'il avoit de parvenir aux premières charges de l'Estat, et +donnant tout à sa haute ambition; s'explique bien, a de la +fermeté dans ses résolutions et de grands biens que Lambert, +de l'espargne, luy a laissez ou procurez à charge, donnant +selon l'intérest du party où il s'est engagé; n'a point d'enfans +de sa femme, qui est une Vallée; beau-frère de M. du +Boulay-Favin, parent à cause d'elle de M. de Bouteville et +de madame de Chastillon, avec lesquels il a estroite liaison.» +</p><p> +«Il semble qu'il passoit trop avant», dit Omer Talon +(Coll. Michaud, p. 274, 275); «il avoit esté toute sa vie (Retz, +p. 69) un homme de plaisir et de nulle application à son +mestier.» Retz, qui lui met cela sur le dos, ajoute qu'il +avoit naturellement une grande timidité. En effet ces jeteurs +de hauts cris ne sont pas toujours intrépides. +</p><p> +Viole fut l'un des conseillers de Mademoiselle; il joua un +rôle actif lors de la bataille du faubourg Saint-Antoine (Montp., +t. 2, p. 267). +</p><p> +Dans les conditions proposées en 1651 pour la paix par +Gourville (V. La Rochefoucauld, p. 477), on voit à son nom: +«Permission de traiter d'une charge de président à mortier +ou de secrétaire d'État, parole que ce sera la première, et +une somme d'argent dès l'heure pour lui en faciliter la récompense.» +</p><p> +Ce qui ne fut pas accordé. Il dut aller en Hollande l'année +suivante (Lenet, p. 613). Il revint bientôt; mais en 1654 il +est sacrifié tout à fait. Voyez (Bibl. nat., <i>Catalogue hist.</i>, +t. 2, nº 3208) l'«<i>arrêt de la cour du Parlement rendu toutes +les chambres assemblées, le roi séant et président en icelle, contre +les sieurs Viole, Le Net, le marquis de Persan, Marsin et +autres adhérents du prince de Condé</i>». (27 mars 1654.) +</p><p> +Les Espagnols lui payèrent la valeur de ses charges perdues +(Montglat, p. 343; 1659).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_107" id="Footnote_105_107"></a><a href="#FNanchor_105_107"><span class="label">[105]</span></a> Je demande la permission de ne pas faire le portrait en pied +de Louis XIV. L'histoire d'aucun roi n'est aussi longue, aussi +intéressante, aussi littéraire, aussi variée; mais, bien que cette +histoire ne soit pas encore écrite, on ne s'étonnera pas si je +ne l'attaque point. Quelques petites touches suffisent pour ce +que ce volume réclame. D'abord, Louis XIV, c'est le type du +roi. Voyez-le à son baptême; il a cinq ans tout au plus +(Montglat, p. 136): +</p><p> +«On le mena, au sortir de la chapelle, dans la chambre du +roi, qui lui demanda comme il avoit nom. Il répondit: «Louis +XIV.» Sur quoi le roi répliqua: «Pas encore! pas encore!» +</p><p> +En amour, il a commencé par n'être qu'un homme. Plus +tard, ç'a été le roi et le roi absolu. D'abord, il a soupiré; +comme un autre, il a été galant, tendre, passionné, mélancolique; +il a rimé pour les belles, ou il s'est fait faire des +chansons en leur honneur. Certainement il a aimé mademoiselle +Mancini et La Vallière. C'est Joseph de Maistre qui a +dit (<i>Lettres</i>, t. 1, p. 73, 2e édition): «La maîtresse d'un +roi marié est une coquine comme celle d'un laquais.» Peut-être +a-t-il raison en bonne morale; mais, ô rigoriste! mademoiselle +de La Vallière ne sera jamais une coquine. +</p><p> +On auroit quelque peine à dresser complète la liste de toutes +les personnes que Louis XIV a recherchées. +</p><p> +«Le roi étoit galant, mais souvent débauché; tout lui étoit +bon, pourvu que ce fussent des femmes.» (Madame, 24 décembre +1716.) +</p><p> +Aussi plusieurs de celles qu'il a favorisées sont-elles restées +inconnues. Il y avoit dans le nombre des filles de jardinier: +n'a-t-on pas voulu y joindre une négresse? Mais, sans interroger +bien rigoureusement le secret des Mémoires, on citera +madame de Beauvais, la comtesse de Soissons, la connétable +Colonna, La Vallière, Madame peut-être, mademoiselle de +Laval, madame de Soubise, qui à vingt-neuf ans avoit huit +enfants et restoit belle; madame de Montespan, la belle Ludres, +madame d'Heudicourt, madame de Monaco, mademoiselle +de la Motte-Argencourt, mademoiselle de Fontanges +et la comtesse d'Armagnac. +</p><p> +Bussy n'a pas dit de mal du roi si les <i>Alleluia</i> ne sont pas de +lui. Par avance, expliquons le nom que le roi porte dans ces +Alleluia. On l'y nomme <i>Deodatus</i>. Louis XIV s'appeloit en +effet Dieudonné, et toute la France le savoit. Que de fois le +voit-on désigné sous ce nom dans les écrits du temps! En voici +quelques-uns (nous citons les numéros du Catalogue de la +Bibliothèque nationale, t. 2): +</p><p> +840. <i>Le vrai politique, ou l'homme d'État désintéressé, au +roi</i>, Louis XIV, <i>surnommé Dieudonné</i>. Paris, F. Noël, 1649, +in-4. (Pièce.) +</p><p> +1421. <i>De fortunatis Ludovici Adeodati XIV, Francorum et +Navarræ régis christianissimi, natalitiis</i>, etc., par Bernard. +(1650.) +</p><p> +1450. <i>Les frondeurs victorieux et triomphants sous le règne +de Louis XIV dit Dieudonné</i>. (1650.) +</p><p> +Voy. encore, 3358 (2 fois) en 1660, pour le mariage, et +3498. <i>Panégyrique de</i> <span class="smcap">Louis Dieudonné</span>, 1663, Bilaine, in-12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_108" id="Footnote_106_108"></a><a href="#FNanchor_106_108"><span class="label">[106]</span></a> George Digby. Tallemant des Réaux (chap. 359) dit +qu'il s'appeloit Kenelm Digby, qu'il étoit resté fidèle à Charles +1er, qu'il étoit venu en France avec la reine, qu'il avoit +épousé Venetia Anastasia, fille d'Edouard Stanley; qu'il avoit +un esprit singulier, qu'il aimoit la peinture et recherchoit la +pierre philosophale. +</p><p> +Il aima tendrement sa femme. Lorsqu'elle tomba malade, il +la fit peindre sans cesse pour conserver toutes ses images, +Vigneul de Marville (t. 1, p. 252) est garant de ce détail: +</p><p> +«M. Digby, étant à Paris, prenoit plaisir à montrer le portrait +en miniature de feue madame la comtesse Digby, son +épouse, l'une des plus belles femmes de son tems, <i>ipso sese +solatio cruciabat</i>. Il racontoit que, pour maintenir sa beauté +et une fraîcheur de jeunesse, il lui faisoit manger des chapons +nourris de chair de vipère; en quoi (à ce qu'il disoit) il avoit +parfaitement réussi. Cependant, soit que cette nourriture ne +fût pas saine, et que ce qui est bon à conserver la beauté +n'est pas propre à conserver la santé et la vie, ou bien que +l'heure de madame Digby fût venue, elle mourut encore assez +jeune, et lorsqu'on y pensoit le moins. On dit qu'elle avoit +eu quelque pressentiment de sa mort, et qu'elle pria M. Digby, +qui étoit obligé de sortir pour quelque affaire, de revenir au +plutôt, parcequ'elle avoit dans l'esprit qu'elle mourroit ce +jour-là. En effet, M. Digby étant de retour, la trouva morte, +et la fit peindre en cet état, où, pour la consolation de ceux +qui la regardent, le peintre a eu l'adresse de ne la représenter +qu'un peu endormie.» +</p><p> +«Anne Digby, fille du comte de Bristol et femme de +Robert Spencer, comte de Sunderland, avoit toutes les grâces +du corps et de l'esprit.» (1662.—<i>Mém. de M. de ***</i>, p. 569.) +</p><p> +Les Mémoires du duc d'York parlent du comte de Bristol. +Pendant la Fronde il combattit parmi les défenseurs de la +cour (1650—Mott., t. 4, p. 99). Il avoit inventé une poudre +de sympathie qui paroît n'avoir été composée que de gomme +arabique et de sulfate de fer, et qu'il regardoit comme une +panacée universelle. Il a même composé un <i>Discours sur la +poudre de sympathie pour la guérison des plaies</i> (Paris, 1658, +1662, 1730, in-12). +</p><p> +Furetière parle de la poudre de sympathie dans <i>le Roman +bourgeois</i> (édit. elzev., p. 174). +</p><p> +Le comte de Grammont (<i>Mémoires</i>, ch. 9) retrouve Digby +en Angleterre: +</p><p> +«Le comte de Bristol, ambitieux et toujours inquiet, avoit +essayé toutes sortes de moyens pour se mettre en crédit auprès +du roi. Comme c'étoit ce même Digby dont Bussy fait +mention dans ses annales, il suffira de dire qu'il n'avoit pas +changé de caractère.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_109" id="Footnote_107_109"></a><a href="#FNanchor_107_109"><span class="label">[107]</span></a> Charlotte de Valençay d'Étampes, née en 1597. C'est +la mère de Sillery. Elle avoit épousé le fils du chancelier de +Sillery-Brulart, mort en 1640. Elle fut belle long-temps, +mais toujours extravagante. À la mort de son mari, elle fait +l'Artémise. Plus tard, à cinquante-huit ans, elle se donna +un mari de conscience qui semble avoir été Goulas, l'intendant +de Gaston. «Jamais, dit Tallemant (t. 1, p. 468), il +n'y eut une si grande friande.» +</p><p> +Madame de Pisieux ou Puysieux étoit sœur d'Éléonore d'Étampes +de Valençay (1589-1651), archevêque de Reims, +hardi voleur, hardi viveur, un archevêque à citer pour les +protestants. À son lit de mort, il dit au confesseur (Tallemant +des Réaux, t. 2, p. 459): «Le diable emporte celui +de nous deux qui croit rien de ce que vous venez de dire!» +Il n'en avoit pas moins béni les bonnes femmes dans son +église. Madame de Pisieux étoit sœur aussi du cardinal Achille +de Valençay, mort en 1646, «fier et brave» homme qui +avoit été bon militaire pendant long-temps. Devenue vieille, +elle fut la confidente de Mademoiselle (Montp., t. 4, p. 159). +On la chargea de préparer les voies, en 1671, pour marier +la princesse avec le comte de Saint-Paul. +</p><p> +Elle avoit grand air et une manière d'autorité qu'elle ne suspendoit +même pas pour se satisfaire en boutades. Son esprit +étoit vif, mais bizarre et fatigant. Lorsqu'elle meurt (8 septembre +1677), madame de Sévigné écrit: «Nous en voilà +délivrés! Ne trouvez-vous pas, Madame, qu'elle contraignoit +un peu trop ses amis? Il falloit marcher si droit avec +elle!» +</p><p> +Saint-Simon a mis son mot dans cette histoire (t. 4, p. +375): «Madame de Puysieux, veuve dès 1640, ne mourut +qu'en 1677, à quatre-vingts ans, avec toute sa tête et sa +santé. C'étoit une femme souverainement glorieuse, que la +disgrâce n'avoit pu abattre, et qui n'appeloit jamais son +frère le conseiller d'État que: Mon frère le bâtard. On ne peut +avoir plus d'esprit qu'elle en avoit, et, quoique impérieux, +plus tourné à l'intrigue.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_110" id="Footnote_108_110"></a><a href="#FNanchor_108_110"><span class="label">[108]</span></a> Brienne, fils d'Antoine de Loménie, seigneur de la +Ville aux Clercs, secrétaire d'État nommé par Anne d'Autriche +à la place de Chavigny. +</p><p> +Il meurt le 5 novembre 1666, à soixante et onze ans, et +laisse des Mémoires. +</p><p> +Son fils (Brienne le jeune) est l'un des personnages les +plus curieux du XVIIe siècle; mais il nous entraîneroit beaucoup +trop loin si nous nous occupions de lui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_111" id="Footnote_109_111"></a><a href="#FNanchor_109_111"><span class="label">[109]</span></a> Quel d'Aubigny? Le <i>Dioclès</i> de Somaize (t. 1, p. 140), +ami de Beroé, qui «chante bien et a tousjours après luy +deux ou trois musiciens?» Le père de d'Aubigny, l'ami de +Saint-Evremont, l'amant de madame des Ursins? C'étoit +(Saint-Simon, t. 4, p. 177) un procureur au Châtelet. Un +d'Aubigny rattaché à la famille d'Agrippa d'Aubigné, comme +celui qui fut évêque de Noyon, puis archevêque de Rouen, +quand madame de Maintenon fut reine? L'abbé d'Aubigny, +de la maison de Stuart, chanoine de Paris, oncle du duc de +Richmond, ami de Retz? Un des trente-six gentilhommes du +roi (1669)? Charles Bidault d'Aubigny, gentilhomme de Monsieur +en 1661? Le d'Aubigné qu'on dépêcha sous la Fronde +à la princesse douairière (Lenet, Coll. Michaud, p. 234, +243)? Ce doit être ce dernier; mais La Chesnaye des Bois +(t. 1, p. 493) dit avec raison: «Il n'y a presque point de +province en France où l'on ne trouve des gentilshommes du +nom d'Aubigné et d'Aubigny; ils ont tous des armes différentes.» +</p><p> +Louis XIV ne simplifia pas la question lorsqu'il créa duchesse +et pairesse d'Aubigny mademoiselle de Kéroualles, la +maîtresse de Charles II (en décembre 1673).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_112" id="Footnote_110_112"></a><a href="#FNanchor_110_112"><span class="label">[110]</span></a> Anne de Gonzague-Clèves, comtesse palatine du Rhin. +Fille de Charles de Gonzague-Clèves, duc de Nevers, née +en 1616, elle épouse (1639) Henri II, duc de Guise, se sépare, +se remarie en 1645 à Édouard de Bavière, comte palatin +du Rhin. Restée veuve en 1663, elle meurt le 6 juillet 1684. +</p><p> +Les amateurs du style magnifique et des grands éloges +n'ont qu'à relire l'oraison funèbre que Bossuet lui a faite. +Les politiques chercheront dans les mémoires du temps la +trace des manœuvres par lesquelles elle s'est signalée pendant +la régence d'Anne d'Autriche. En 1661, madame de Navailles, +dame d'honneur, lui fit une rude guerre (Mottev., t. 5, +p. 117) pour l'empêcher de jouir de tous les priviléges attachés +à sa charge de surintendante de la maison de la reine. +À la mort de Mazarin, la Palatine quitte sa charge, que l'on +donne à la comtesse de Soissons. L'inébranlable madame de +Navailles continue sa guerre. Affaire sérieuse s'il en fut: +</p><p> +«Le roi, dont les intentions étoient droites, ayant écouté +les raisons de part et d'autre, régla les fonctions de la surintendante +et de la dame d'honneur. Il donna à la première +les honneurs de présenter la serviette, de tenir la pelote et +de donner la chemise, avec le commandement dans la chambre +et les sermens, et tout le reste à la dame d'honneur, +c'est-à-dire servir à table, la préférence dans le carrosse et +dans le logement.» Le lendemain, mille autres querelles. Le +comte de Soissons appelle en duel le duc de Navailles (pour +la serviette)—Refus: la cour applaudit; les mazarins baissent; +le roi exile le comte. Ah! la belle chose que l'intérieur +d'un palais! +</p><p> +On a dit (Montp., t. 4, p. 62) qu'en 1658, à quarante-trois +ans, elle rendit au duc d'Anjou le service que madame +de Beauvais rendit à Louis XIV. Ses mémoires sont apocryphes +et sont l'œuvre de Sénac de Meilhan. M. Cousin (<i>Histoire +de madame de Sablé</i>) ne pouvoit se dispenser de faire +revivre cette femme célèbre. Somaize (t. 1, p. 290) l'appelle +<i>Pamphilie</i>: +</p><p> +«Pamphilie, estant l'honneur de son sexe, mérite bien d'estre +mise au rang de tout ce qui se trouve d'illustres prétieuses. +C'est une princesse formée du sang des demy-dieux, et +que la nature mit si advantageusement en œuvre qu'elle fut +plus belle que la mère des amours, et qu'elle égalle encore +ce qui se peut voir de plus charmant. Elle a pour sœur une +celèbre reyne qui a eu l'honneur de recevoir deux fois le +sceptre des Sarmates (les Polonais), qu'elle rend tous les +jours doublement sujets par sa beauté et par le rang de souveraine. +Si elle ne fait pas briller la blancheur de son beau +front sous le riche et majestueux tour d'un diadème, ce n'est +pas qu'elle en ait esté moins digne, mais que la fortune, qui +craignoit de rendre son empire plus grand que le sien, ne +put se résoudre à la placer dessus le trône. Pamphilius (le +prince palatin), l'un des plus considérables héros qui habitent +vers le Rhin et le Danube, a profité du caprice de cette +déesse des événemens, ayant, par son mérite, trouvé le +moyen de s'insinuer dans le cœur de nostre héroïne, de +qui tant d'aultres cœurs avoient en vain voulu estre les victimes, +et d'estre en un mot l'heureux espoux de la plus +belle moitié du monde. Elle a esté long-temps l'un des mobiles +de toutes les actions de la cour du grand Alexandre, +joignant les lumières de son bel esprit à celles de ses premiers +ministres pour la conduite des plus importantes affaires. +Alors les Muses latines et françoises prenoient plaisir +d'y establir leur Parnasse en sa faveur, n'y ayant personne +qui en connust mieux les talens et qui les accueillist plus +obligeamment que la divine Pamphilie. Il y avoit aussi une +forte émulation entr'elles à qui auroit l'honneur de se rendre +plus agréable à son esprit; mais ce bonheur fut le précieux +partage de celle qui avoit le docte et l'ingénieux Rodolphe +(M. Robinet) pour son père, l'un de nos premiers historiographes. +Le sort de cette Muse causa tant de jalousie à +plusieurs autres, qu'elles se retirèrent de despit et de honte, +et la laissèrent dans une paisible jouissance de l'honneur +qu'elle s'estoit acquis, et qui ne donna pas aussi peu d'ombrage +à celle qui s'estoit consacrée au service de la princesse +Nitocris (la duchesse de Nemours).» +</p><p> +Elle fut aimée du duc de Guise (Montp., t. 2, p. 116) lorsqu'il +étoit archevêque de Reims. Retz la juge à notre point +de vue particulier (p. 97): «Madame la Palatine estimoit +autant la galanterie qu'elle en aimoit le solide. Je ne crois +pas que la reine Élisabeth d'Angleterre ait eu plus de capacité +pour conduire un estat. Je l'ai veue dans la faction, je +l'ai veue dans le cabinet, et je lui ai trouvé partout également +de la sincérité».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_113" id="Footnote_111_113"></a><a href="#FNanchor_111_113"><span class="label">[111]</span></a> Cet évêque est l'ancien P. Faure, agent de la cour, +ami du P. Berthod pendant la Fronde, puis évêque de Glandèves, +et, en 1653 (Berthod, p. 389), évêque d'Amiens. +</p><p> +En 1656 Mademoiselle (t. 3, p. 80), le traite fort bien: +«C'est un prélat qui a beaucoup d'esprit, et, quoiqu'il ait +été cordelier, il n'a rien qui tienne du moine; il a été long-temps +à la cour.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_114" id="Footnote_112_114"></a><a href="#FNanchor_112_114"><span class="label">[112]</span></a> Ouvrez nos bons recueils, la <i>Biographie universelle</i> d'abord: +où est l'article de l'abbé Fouquet? Voilà Fouquet son +frère; mais lui-même, où est-il? Et demandez à bien des gens +s'ils le connoissent, on répond: «Fouquet? eh! oui, le surintendant, +les nymphes de Vaux, le procès fameux; nous ne +connaissons que cela: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Jamais surintendant, etc.,<br /></span> +</div></div> +<p> +Ou encore: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">..... Oronte est malheureux.<br /></span> +</div></div> +<p> +—Très bien; mais ce n'est pas cela l'abbé Fouquet.—Ma +foi, qui étoit-ce?» C'étoit un homme avec qui nul ne plaisantoit; +c'étoit le chef de la famille, le conseil d'abord, le +patron, le soutien de son frère Nicolas; c'étoit le bras droit +de Mazarin, c'étoit le ministre lui-même, l'homme puissant, +le roi de France; et cela n'a pas duré qu'un jour. J'adjure les +biographies de ne plus passer son nom sous silence. Bussy +les instruira si elles ne savent que dire. +</p><p> +Déjà nous en avons parlé incidemment dans quelques notes +(page 65, par exemple); Mademoiselle elle-même atteste +son pouvoir et la terreur de son nom. +</p><p> +Basile Fouquet, abbé de Barbeaux et de Rigny, disparut +de la scène avec son frère; il mourut silencieusement en 1683. +Il avoit commencé avec éclat. +</p><p> +Il s'attaque à Retz. Guy Joly et Retz lui-même racontent +comment il se chargea, si on le vouloit, d'enlever, d'assassiner, +de saler le coadjuteur. Pour un homme d'Église, +cela est bien oriental. On nourrissoit publiquement (Retz, +p. 481) chez la portière de l'archevêché ses deux bâtards, ou +plutôt deux de ses bâtards. +</p><p> +Il avoit aidé Vardes à se marier (Montp., t. 3, p. 76). Le +président de Champlâtreux travailloit à empêcher le mariage; +l'abbé Fouquet et Candale envoient des troupes chez lui et le +mettent aux arrêts. On poussa des cris dans la famille, mais +le mariage eut lieu. Et de trois. «Il entretenoit à ses dépens +cinquante ou soixante personnes, la plupart gens de sac et +de corde, qui lui servoient d'espions et le faisoient craindre.» +(Gourville, p. 524). +</p><p> +Nous allons le voir casser tout chez madame de Châtillon. +Mademoiselle de Montpensier atteste la vérité de cette scène +extraordinaire (t. 3, p. 296) et s'indigne contre tant d'audace. +Elle nomme le chef de ses <i>braves</i> (t. 3, p. 416) Biscara, officier +des gardes de Mazarin. Que faire contre un tel homme? +Un jour le gardien de la Bastille témoignoit son étonnement +à la vue d'un lévrier qui se trouvoit dans la cour, et +demandoit pourquoi il étoit là. «C'est, lui répondit un prisonnier, +parcequ'il aura mordu le chien de l'abbé Fouquet.» +</p><p> +Fouquet lui-même, le surintendant, craignoit bien son +frère; il écrivit dans ses instructions secrètes: «Si j'estois mis +en prison et que mon frère l'abbé, qui s'est divisé dans les +derniers temps d'avec moi mal à propos, n'y fust pas et qu'on +le laissast en liberté, il faudroit doubler qu'il eust esté gagné +contre moi, et il seroit plus à craindre en cela qu'un autre.» +</p><p> +C'est ici le lieu de transcrire un long passage des Mémoires +de Mademoiselle (t. 3, p. 411); il est d'une grande valeur pour +nous. Elle le date de 1659, mais la date ne sauroit être +toujours admise sans réserve dans ces mémoires. «Madame +d'Olonne alloit en masque tous les jours avec Marsillac, le +marquis de Sillery, madame de Salins et Margot Cornuel. Le +marquis de Sillery avoit été amoureux de madame d'Olonne; +en ce temps-là il n'étoit que confident. Cette troupe alloit +s'habiller chez Gourville; elle n'osoit le faire chez madame +d'Olonne à cause de son mari. Le comte de Guiche continuoit +sa belle passion pour elle, et l'abbé Fouquet, qui étoit +enragé contre tous les deux, s'avisa de les brouiller et de s'en +venger par là. Il obligea le comte de Guiche à demander à +madame d'Olonne les lettres de Marsillac lorsqu'il se verroit +un moment mieux avec elle; ce qu'il fit. Elle les lui donna: +le comte de Guiche les mit entre les mains de l'abbé Fouquet, +qui d'abord les montra à madame de Guéménée, afin qu'elle +en parlât au Port-Royal, et que cela allât à M. de Liancourt, +pour le dégoûter de lui donner sa petite-fille; il les montra +aussi au maréchal d'Albret, qui alla trouver M. de Liancourt, +comme son parent et son ami, pour l'avertir de l'amitié +qui étoit entre madame d'Olonne et M. de Marsillac; et +je crois même qu'il avoit pris quelques unes de ces lettres. +M. de Liancourt lui dit: «Je m'étonne que vous, qui êtes +galant, soyez persuadé que l'on rompe un mariage sur cela. +Pour moi, qui l'ai été, j'en estime davantage Marsillac de +l'être, et je suis bien aise de voir qu'il écrit si bien. Je doutois +qu'il eût tant d'esprit. Je vous assure que cette affaire +avancera la sienne.» Je crois que le maréchal d'Albret fut +étonné de cette réponse. Les médisants disoient qu'il avoit +fait cela autant pour plaire à l'abbé Fouquet que pour donner +un bon avis à M. de Liancourt. Véritablement, si l'abbé Fouquet +eût pu réussir à rendre ce mauvais office à Marsillac de +rompre son mariage, il ne lui en pouvoit pas faire un plus +considérable, puisque par là il lui pouvoit faire perdre cinquante +mille écus de rente, avec une maison à la campagne, +admirable et renommée par tout le monde à cause de ses +eaux (cette maison s'appelle Liancourt), et une autre maison +fort belle à Paris, surtout une fille fort bien faite. Rien n'égaloit +ce parti, et, ce qui rendoit cette affaire agréable, c'est +que M. de Marsillac n'en avoit obligation à personne qu'à +M. de Liancourt, qui l'a choisi par amitié, parcequ'il étoit +son petit-neveu et qu'il voyoit que la maison de La Rochefoucauld +n'étoit pas aisée. Il la voulut rétablir par ce mariage, +dont la conclusion fut hâtée à cause des avis que donna le +maréchal d'Albret. Il se fit cinq ou six mois après. On tira +la fille du Port-Royal, où elle avoit été élevée. Comme l'abbé +Fouquet vit que cela n'avoit pas réussi, il porta à M. le cardinal +toutes les lettres que Marsillac avoit écrites à madame +d'Olonne. Il prétendoit qu'il avoit écrit contre le respect dû +à Leurs Majestés, et qu'il y en avoit aussi qui ne plaisoient +pas à M. le cardinal. Marsillac en eut connoissance, et prit +avis de ses amis de ce qu'il avoit à faire. On lui conseilla de +tirer de madame d'Olonne les lettres du comte de Guiche, +ce qu'il fit. Aidé du marquis de Sillery, lequel reprocha à +madame d'Olonne ce qu'elle avoit fait pour se raccommoder +avec le comte de Guiche, il l'obligea de lui donner ses lettres. +Le marquis de Sillery les porta à M. le cardinal. Il y en avoit +une où il parloit de Monsieur et de la reine, et il disoit: +«J'ai fait tout ce que j'ai pu pour résoudre l'enfant à être +votre galant; il en avoit assez d'envie, mais il craint la bonne +femme.» Ces termes parurent assez familiers, et, comme +tout se sait, cela fut bientôt public.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_115" id="Footnote_113_115"></a><a href="#FNanchor_113_115"><span class="label">[113]</span></a> <i>L'Estat de la France</i> pour 1649 le dit gouverneur de +Péronne, de Montdidier et de Roye, «naguère grand-prévost +de l'hostel et mareschal de camp». +</p><p> +Il avoit fait son chemin pendant la guerre civile. On voit +ici, et, à l'article de Foucault, on a vu ce qu'étoient alors +les gouverneurs de places. On se croiroit à la fin de la Ligue. +Louis XIV est attendu. +</p><p> +D'Hocquincourt aima d'abord madame de Montbazon. +</p><p> +Dans l'affaire dont Bussy donne les détails, Montglat (p. +309) indique bien le rôle que Mazarin fit jouer à la maréchale +pour venir à bout de son mari. +</p><p> +D'Hocquincourt, après avoir vendu chèrement sa soumission, +se dépita, se jeta dans Hesdin et passa aux Espagnols. +Il mourut bientôt à Dunkerque. Pas de pitié pour ces gens-là.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_116" id="Footnote_114_116"></a><a href="#FNanchor_114_116"><span class="label">[114]</span></a> On cite Simon de Wignacourt, croisé en 1190; Aloph +de Wignacourt, grand-maître de l'ordre de Malte en 1601, +et Adrien, grand-maître en 1690 (V. Henry-J.-G. de. Milleville, +1845). Le portrait d'Aloph ou Olaf (1569-1609) est le +meilleur portrait du Caravage. Dangeau (23 août 1690) a +parlé d'Adrien. +</p><p> +Notre Wignacourt est Vignacourt d'Orvillé, Picard (d'argent +à trois fleurs de lis de gueules au pied nourri); en 1652 +(Montp., t. 2, p. 327) d'Hocquincourt l'avoit déjà envoyé +pour s'entendre avec les chefs de la Fronde. Est-ce lui que +la cour envoie en Allemagne dans le courant de 1656 (Aubery, +<i>Vie de Mazarin</i>, deuxième édit., t. 3, p. 150; et +Quincy, <i>Hist. milit. de Louis XIV</i>, t. 1, p. 216) pour empêcher +les électeurs de fournir des troupes à l'Espagne?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_117" id="Footnote_115_117"></a><a href="#FNanchor_115_117"><span class="label">[115]</span></a> Lorsque Charles II courtise madame de Châtillon, il est +question de lui faire épouser Mademoiselle (Montp., t. 2, p. +148). Rétabli sur le trône (Mottev., t. 5, p. 83), il refuse Hortense +Mancini et cinq millions. Il «ne cédoit à personne +(Mém. de Grammont, ch. 6) ni pour la taille ni pour la +mine. Il avoit l'esprit agréable, l'humeur douce et familière.» +Charles II promettoit beaucoup, ce fut un triste sire. +</p><p> +Il «étoit d'une complexion tendre et fort galant; aussi +toutes les belles de sa cour firent-elles des entreprises sur son +cœur. Celles qui eurent le plus de part à sa tendresse furent +Barbe de Saint-Villiers, femme de Roger Pulner, comte de +Castle-Maine, en Irlande (depuis comtesse de Southampton, +et enfin duchesse de Cleveland); Françoise-Thérèse Stuart, +veuve de Charles Stuart, duc de Richmond et de Lenox +(<i>Mém. de M. de ***</i>, p. 562); Mademoiselle de Quervalle, +baronne de Petersfield, comtesse de Farsam, duchesse de +Portsmouth, et madame Nelguin, qui avoit vendu des oranges» +(<i>Ibid.</i>, p. 568). +</p><p> +Macaulay a dit la vérité sur le compte de ce vilain monarque.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_118" id="Footnote_116_118"></a><a href="#FNanchor_116_118"><span class="label">[116]</span></a> Claire-Clémence de Maillé, fille du maréchal de Brézé, +mariée le 11 février 1641 au grand Condé, qui n'en vouloit +pas et qui ne l'aima jamais. Elle montra du courage pour le +défendre en 1650. +</p><p> +Délaissée, elle eut des amants. Mademoiselle (t. 2, p. 51) +cite, en 1649, Saint-Mesgrin. En 1671, un de ses valets de +pied, Duval, et un page, Rabutin, qui apparemment jouissoient +de ses bonnes grâces, mettent l'épée à la main l'un +contre l'autre; elle accourt, elle est blessée. Toute la cour +retentit de l'esclandre. Rabutin s'enfuit; il s'éleva aux premiers +honneurs de l'armée impériale en Hongrie (Saint-Simon, +<i>note à Dangeau</i>, t. 4, p. 479). À partir de ce moment, +madame la princesse fut enfermée à Châteauroux; son fils +lui cacha la mort de Condé. Elle mourut le 16 avril 1694 +(Dangeau, 18 avril). +</p><p> +Madame de Motteville (t. 4, p. 80) lui a rendu quelque +justice: «La douleur l'avoit embellie... Elle avoit des qualités +assez louables; elle parloit spirituellement quand il lui +plaisoit de parler, et, dans cette guerre (de Bordeaux), elle +avoit paru fort zélée à s'acquitter de ses devoirs. Elle n'étoit +pas laide: elle avoit les yeux beaux, le teint beau et la taille +jolie. Sans se faire toujours admirer de ceux qui la conduisoient +et de ceux qui étoient auprès d'elle, elle a du moins +cet avantage d'avoir eu l'honneur de partager les malheurs de +M. le Prince.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_119" id="Footnote_117_119"></a><a href="#FNanchor_117_119"><span class="label">[117]</span></a> Boligneux est une «paroisse avec titre de comté, dans +la Bresse». (Expilly, t. 1, p. 717.) +</p><p> +Madame de Sévigné parle (31 juillet 1680) de Louis de La +Palu, comte de Boligneux, cousin de M. de la Trousse; ailleurs +(15 septembre 1677), elle dit: «La vieille Boligneux, +qui étoit ma tante.» +</p><p> +Il y avoit en 1690 un régiment de Boligneux dans l'armée +de Boufflers (Dangeau, 16 septembre 1690). +</p><p> +Saint-Simon dit de Bouligneux, lieutenant-général, tué +devant Verne en 1704 (t. 4, p. 384), que c'étoit un homme +«d'une grande valeur, mais tout à fait singulier».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_120" id="Footnote_118_120"></a><a href="#FNanchor_118_120"><span class="label">[118]</span></a> «On dit que messieurs de La Feuillade ne sçauroient +prouver qu'ils soient venus des anciens vicomtes d'Aubusson, +ni même que le grand-maître cardinal d'Aubusson fût de leur +maison. Je laisse à examiner ce fait aux généalogistes.» +(Am. de La Houssaye, t. 1, p. 131.) +</p><p> +Et moi aussi. La Feuillade (François d'Aubusson) étoit neveu +de l'archevêque d'Embrun, dont on se moqua si souvent à la +cour. Il étoit un peu couard. Bussy raconte dans ses Mémoires +manuscrits (cabinet de M. Montmerqué) qu'il ne fut +pas très satisfait de ce que l'<i>Histoire amoureuse</i> contenoit sur +son compte. Il avoit été compagnon d'armes et ami de Bussy. +Il fut lié avec Fouquet; il l'avertit de sa prochaine disgrâce +(Mottev., t. 5, p. 140). +</p><p> +Ce fut le favori de Louis XIV quand Lauzun fut frappé +de déchéance. À chaque page, dans les <i>Etats du comptant</i> +(Archives nat., sect. hist., carton K; p. 120, nº 12), il est +question des gratifications que le roi lui accorde; il les payoit +en adulations byzantines. La place des Victoires est une place +de son fait. +</p><p> +Sur la fin de sa vie, Louis XIV s'en dégoûta. Il mourut en +septembre 1691, à soixante ans passés. Son père, qu'il n'avoit +pas connu, étoit mort au combat de Castelnaudary, +en 1631. +</p><p> +Saint-Simon lui attribue la plate réponse que le maréchal +de Grammont fit un jour à Louis XIV, lorsque le roi le +surprit battant un valet. La Feuillade avoit servi de confident +dans l'histoire des amours de mademoiselle de Fontanges.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_121" id="Footnote_119_121"></a><a href="#FNanchor_119_121"><span class="label">[119]</span></a> Son père, François Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, +maréchal de France, né en 1573, mourut à quatre-vingt-dix-sept +ans, le 5 mai 1670. +</p><p> +Tallemant (t. 1, p. 383) dit qu'il étoit dissolu au dernier +point, ayant, selon le bruit public, couché successivement +avec ses six sœurs. Il eut en premières noces 1º le marquis +de Cœuvres, 2º le comte d'Estrées, 3º l'évêque de Laon, et +en secondes noces le marquis d'Estrées. +</p><p> +Il étoit fils d'Antoine d'Estrées, premier baron du Boulonnois, +et neveu de la «charmante» Gabrielle. Il avoit épousé +la fille de Montmor, trésorier de l'épargne, veuve du maréchal +de Thémines. La satire 3 de Régnier lui est dédiée. +</p><p> +Son fils aîné, en 1648, sert en Catalogne avec le titre de +maréchal de camp. +</p><p> +En 1615, le père est maître de la garde-robe de Monsieur, +qui est bien jeune alors; il fut employé dans les ambassades, +à Bruxelles, pour enlever le prince de Condé (Fontenay-Mareuil, +t. 1, p. 21), et surtout à Rome, où il montra de +l'habileté. Ses Mémoires sont intéressants pour l'histoire diplomatique. +</p><p> +C'est lui qui, avec le marquis de Rambouillet, est le premier +des jeunes gens de la cour roulant carrosse sous Henri IV +(Tallem., t. 1, p. 112). +</p><p> +Le marquis de Cœuvres fut fiancé en 1647 (Mottev., t. 2, +p. 216) avec mademoiselle de Thémines, fille de la seconde +femme de son père. Il fit partie de l'assemblée de la noblesse +en 1649 (Mottev., t. 3, p. 272), réunie pour combattre +les prétentions de La Rochefoucauld et de quelques autres. +Il se battit en duel avec Plessis-Chivray, frère de la +maréchale de Grammont. Ce fut «un des plus beaux combats +de la Régence» (Tallem., t. 4, p. 435); il n'y eut pas +de raillerie. En 1650 il est à Laon, place de son père (<i>Catal. +de la Bibl. nat.</i>, t. 2, [histoire] nº 1632). En 1670 (Daniel, +t. 2, p. 394) il est colonel du régiment d'Auvergne. +</p><p> +Le comte d'Estrées, son frère, fut maréchal de France; +l'évêque de Laon devint cardinal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_122" id="Footnote_120_122"></a><a href="#FNanchor_120_122"><span class="label">[120]</span></a> La date est précise. Si ce n'est que de l'appareil et si +elle ne rend pas la lettre authentique, au moins est-il impossible +de nier que dans tout ce qui précède et dans tout ce +qui suit, Bussy raconte avec une grande clarté et avec des +détails fort intéressants des faits qui ont une valeur véritable. +L'histoire de la Fronde et du ministère de Mazarin est +éclairée, grâce à ce livre badin, d'une lumière qui, sans +l'<i>Histoire amoureuse</i>, lui manqueroit. Les historiens qui ont +souci de la tâche qu'ils se donnent ne peuvent négliger, sans +encourir de reproche, une source qui est, en certains cas, +unique, et qui est toujours bonne. Il ne faut pas que les grâces +trop raffinées du récit écartent la science sévère des enseignements +qui l'attendent dans ce livre. Nous croyons pouvoir +déclarer, sans crainte de rien donner à l'engoûment que l'annotateur +a quelquefois pour son texte, que l'ouvrage de +Bussy-Rabutin peut prendre place parmi les plus utiles mémoires +écrits sur l'histoire du règne de Louis XIV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_123" id="Footnote_121_123"></a><a href="#FNanchor_121_123"><span class="label">[121]</span></a> Nous ne paraphraserons pas cette indication rapide.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_124" id="Footnote_122_124"></a><a href="#FNanchor_122_124"><span class="label">[122]</span></a> Je pense que ce M. de Vaux est un agent subalterne +de la police de l'abbé Fouquet ou un logeur du Marais.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_125" id="Footnote_123_125"></a><a href="#FNanchor_123_125"><span class="label">[123]</span></a> C'est celle à qui, dans la lettre célèbre de madame de +Sévigné (1672), madame de Longueville demande des nouvelles +de son fils. Elle étoit sœur de madame de Montbazon. +Catherine-Françoise de Bretagne est morte le 21 novembre +1692. +</p><p> +Tallemant (t. 4, p. 454) lui accorde du mérite. Elle savoit +le latin: «Les Vertus descendoient directement de François, +comte de Vertus et de Goello, baron d'Avaugour et seigneur +de Clisson, de Champtocé, etc., fils naturel de François II, +duc de Bretagne, et d'Antoinette de Maignelois, dame de +Cholet.» +</p><p> +Amie intime, et en tout temps, de madame de Longueville, +elle cherche à la réconcilier un jour avec La Rochefoucauld, +un autre jour avec son mari (1654, Montp., t. 2, +p. 442). +</p><p> +Elle resta demoiselle, ne put vivre chez sa mère, qui étoit +trop peu mère de famille, et alla d'abord chez madame de +Rohan, puis à Port-Royal. +</p><p> +M. Victor Cousin lui a donné une place à côté de son +amie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_126" id="Footnote_124_126"></a><a href="#FNanchor_124_126"><span class="label">[124]</span></a> On a attribué à tort à M. de Brégy les Mémoires de +M. de ***, qui ne semblent être qu'une compilation. C'étoit +un pauvre homme qui se croyoit important (Montp., t. 2, p. +318) et dont on rioit, malgré ses ambassades en Pologne et en +Suède. C'est son fils sans doute qui, gouverneur du Fort-Louis, +fut tué près de cette place en 1689 (Quincy, t. 2, p. +174, et Dangeau, 14 juin 1689). +</p><p> +Charlotte de Chazan, sa femme, née en 1619, morte le +13 avril 1695, étoit fille du premier lit de madame Hébert, +femme de chambre de la reine-mère. Elle étoit «jolie, quoique +brune et petite» (Tallem., 2e édit., t. 7, p. 169). Sa +gentillesse la fit nommer fille de la reine, du dehors, c'est-à-dire +non titrée, domestique. La reine l'aima tout de suite et la +combla de faveurs. Son esprit acheva sa fortune: il étoit vif, +élégant, coquet. Tallemant dit: «C'est la plus grande façonnière +et la plus vaine créature qui soit au monde.» Mais elle +plut à tout le monde et elle écrivit des lettres qu'on admira. +La mère «n'étoit ni muette (Mottev., t. 2, p. 74), ni philosophe, +et n'étoit guère écoutée.» La fille, bel esprit reconnu, +épousa à seize ans Léonor de Flesselles, comte de Brégy, qui +aima ses servantes plus que sa femme. Madame de Brégy devint +dame d'honneur et amie de la personne influente, madame +de Motteville (Mottev., t. 3, p. 136). +</p><p> +L'<i>Estat de la France</i> pour 1649 donne la liste du service +de la reine-mère. +</p><p> +Les dames sont: Madame la maréchale de Vitry, madame +de Chaumont (sœur du président de Bailleul), madame de +Sainct-Simon (belle-sœur du duc de Sainct-Simon), la marquise +de Rosny, la comtesse de Boesleau, madame de Chavannes, +madame de Vaucelles, madame de Bonœil, madame +de Vieux-Pont, madame de Brégy, madame la présidente +de Mortecelle et autres. +</p><p> +Puis viennent les filles d'honneur, puis les femmes de +chambre. +</p><p> +Anne d'Autriche, dans son testament, lègue à madame de +Brégy 30,000 livres. Louis XIV fit plus encore pour elle. On +voit dans les registres secrets (<i>Corresp. admin.</i>, t. 3) qu'il +lui donne une fois 300,000 livres. Christine de Suède lui +avoit donné 400,000 livres, dit-on. Madame (lettre du 10 +novembre 1719) croit savoir pourquoi: «Elle a forcé madame +de Brégy à des turpitudes, et celle-ci n'a pu se défendre.» +</p><p> +Madame de Brégy étoit très féconde et craignoit les grossesses. +Loret (15 novembre 1650) le fait entendre: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Clorinde, ce dit-on, postule<br /></span> +<span class="i0">Pour obtenir arrest ou bulle<br /></span> +<span class="i0">Qui la dispense absolument<br /></span> +<span class="i0">Obéir à ce sacrement<br /></span> +<span class="i0">Qui fait qu'avec regret on couche<br /></span> +<span class="i0">Quelquefois deux en une couche.<br /></span> +</div></div> +<p> +En effet elle devint laide. +</p><p> +Dans la mazarinade de: <i>La Vérité des proverbes de tous les +grands de la cour</i>, on lui fait dire: «Il n'y a si belle rose +qui ne devienne gratte-cul.» +</p><p> +Mais son esprit lui resta; c'est cet esprit que Louis XIV +aimoit. Il paroît que lui-même (Choisy, p. 673) fit pour elle +une chanson: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous avez, belle Brégis...<br /></span> +</div></div> +<p> +On a une lettre qu'il lui écrivit lorsqu'elle désira se séparer +de son mari (<i>Œuvres de Louis XIV</i>, t. 5, p. 19): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<i>À la comtesse de Brégi.</i><br /></span> +<br/> +<span class="i0">«À Fontainebleau, le 4 juin 1661.<br /></span> +</div></div> +<p> +«Quand on sçait demander les choses d'aussi bonne grâce +que vous faites, et même des choses raisonnables, on n'importune +jamais. Il ne tiendra pas à moi que votre procès (contre +M. de Brégy) ne finisse. Je m'en expliquerai dans les +termes que vous pouvez souhaiter; mais souvenez-vous, +une fois pour toutes, que votre respect m'offenseroit si, dans +les occasions, vous ne recouriez à moi avec la confiance que +mérite l'estime que j'ai pour vous.» +</p><p> +Cette séparation fut une grande affaire, qui occupa long-temps +Colbert et Louis XIV (V. leurs lettres). +</p><p> +Mazarin, dit-on, l'avoit aimée: «Le cardinal étoit amoureux +d'une dame qui étoit chez la reine. Je l'ai connue, elle +logeoit au Palais-Royal, et on la nommoit madame de +Brégy. Elle étoit très belle, et beaucoup de gens ont été +amoureux d'elle; mais c'étoit une honnête femme; elle a +servi fidèlement la reine et a fait que le cardinal a mieux +vécu avec la reine qu'auparavant. Elle avoit beaucoup d'esprit.» +(Madame, 1 décembre 1717.) +</p><p> +Madame de «Brégy, étant belle femme, faisoit profession, +de l'être, et même avoit l'audace de prétendre que ce grand +ministre avoit pour elle quelque sentiment de tendresse.» +(1647; Mottev., t. 2, p. 221.) +</p><p> +La comtesse de Brégy s'est peinte elle-même (en tête de +ses <i>Œuvres galantes</i>; Leyde et Paris, J. Ribou, 1666): «Ma +personne est de celles que l'on peut dire plustost grandes que +petites. Mes cheveux sont bruns et lustrez; mon teint est parfaitement +uny: la couleur en est claire, brune et fort agréable; +la forme de mon visage est ovale, tous les traits en +sont réguliers: les yeux beaux et d'un meslange de couleurs +qui les rend tout à fait brillants; le nez est d'une agréable +forme; la bouche n'est pas des plus petites, mais elle est +agréable et par sa forme et par sa couleur; pour les dents, +elles sont blanches et rangées justement comme le pourroient +estre les plus belles dents du monde. La gorge est assez belle, +et les bras et les mains se peuvent montrer sans trop de honte. +Tout cela est accompagné d'un air vif et délicat. Je suis propre +et m'habille bien.» +</p><p> +C'étoit véritablement un bel esprit. Benserade l'a choyée; +elle croyoit que c'étoit elle qui étoit l'héroïne du sonnet de +Job: aussi le défendit-elle (V. sa <i>Lettre à madame de Longueville</i>; +Cousin, 2e édit., p. 331). «<i>Belarmis</i> (Somaize, +t. 1, p. 38) est une prétieuse qui vit en célibat, quoyque son +mary soit encore vivant. Son esprit a fait parler d'elle et l'a +fait connoistre pour prétieuse, non seulement parcequ'elle +parle comme elles, mais encore parcequ'elle écrit fort bien +en vers et en prose. Sa demeure est dans le palais que <i>Sénèque</i> +(Richelieu) a fait bastir dans le quartier de la <i>Normandie</i> +(Saint-Honoré), au Palais-Royal. +</p><p> +M. de Brégy mourut le 2 novembre 1712. Il est remarquable +qu'un si grand nombre de nos personnages aient mené +la vie si longue. +</p><p> +Madame de Brégy mourut, comme nous l'avons dit, en +avril 1695. Dangeau (12 avril) dit de la défunte: «Elle a +laissé, en mourant, 250,000 francs à Monsieur pour restituer; +elle avoit eu cela d'un don que lui avoit fait la reine-mère +autrefois, qu'elle a prétendu un moment injuste.» +</p><p> +Et Saint-Simon (<i>Note à Dangeau</i>, t. 2, p. 135): «C'étoit +une antique beauté et un esprit, grande intrigante, et à +qui, de la régence et de la jeunesse de Monsieur, il étoit +resté grande familiarité avec eux et avec la reine-mère.» +</p><p> +Il a raconté une plaisante aventure qui lui arriva autrefois +à Saint-Germain: Elle étoit sur son lit, le dos tourné vers +la porte, attendant un lavement. Sa femme de chambre ne +venoit pas. Estoublon passe par là, voit ce dos découvert, +donne en silence le lavement et disparoît. La femme de +chambre arrive enfin; ni elle ni la dame médicamentée n'y +purent rien comprendre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_127" id="Footnote_125_127"></a><a href="#FNanchor_125_127"><span class="label">[125]</span></a> Edme lord Montaigu avoit été envoyé en France en 1628 +par la cour d'Angleterre pour s'entendre avec les princes et +arranger une conspiration (La Porte, p. 10). Il avoit fait connoissance, +par le canal de Buckingam, avec Anne d'Autriche, +et lui avoit plu. En 1643 il est son confident (Mottev., t. 2, +p. 12, et Monglat, p. 141): Mazarin, pour arriver au ministère +«se servit de milord Montaigu, autrefois créature de +Châteauneuf, mais qui, depuis sa retraite à Pontoise, avoit +été gagné par la mère Jeanne, religieuse carmélite, sœur du +chancelier Séguier.» (<i>Mém. de M. de ***</i>, p. 455.) +</p><p> +Pendant toute la Fronde, Montaigu fut très occupé: il +s'étoit fait catholique et étoit devenu abbé de Saint-Martin à +Pontoise. Retz (p. 296, 357) et d'autres attestent son activité +et son dévoûment à la cause royale. +</p><p> +C'est son fils que nous trouvons en 1649 gouverneur de +Rocroy (<i>Estat de la France</i>), qu'en 1653 il essaie en vain +(Lenet, p. 615) de défendre contre les Espagnols, et que nous +voyons, en 1657, cornette des chevau-légers du roi (Montp., +t. 3, p. 217). Bussy parle de ce Montaigu-là. +</p><p> +Le père, milord de Montaigu, comme on disoit, resta +jusqu'au dernier moment l'ami de la reine-mère; elle alloit +le visiter dans son abbaye (Mott., t. 5, p. 18.—1659). Il conserva +aussi un grand crédit sur le ministre et sur la cour +d'Angleterre. C'est lui qui, en 1660 (Mottev., t. 5, p. 83), +veut marier Charles II à Hortense Mancini; c'est lui qui amène +la reine Henriette à reconnoître pour sa belle-fille la femme +du duc d'Yorck, Anne Hyde de Clarendon. Il «n'avoit pas de +désirs pour la fortune, ses attachements étoient en France; la +véritable piété faisoit qu'il étoit désintéressé.» Il assista +Anne d'Autriche à son lit de mort (Montp., t. 4, p. 91, et +Mottev., t. 5, p. 235.) +</p><p> +Le fils, «le petit milord Montaigu» (Mottev., t. 5, p. 134), +jouissoit du crédit de son père en France, et y joignoit le +sien auprès du roi restauré d'Angleterre. Il devint ambassadeur +d'Angleterre en France et courtisa les dames de l'un et +de l'autre pays. On le compte parmi les galants de la très galante +madame de Brissac. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour contenter cette beauté,<br /></span> +<span class="i0">L'ambassadeur a l'air trop fade.<br /></span> +</div></div> +<p> +C'étoit donc, apparemment, un Anglois aux cheveux blonds. +Il quitta madame de Brissac en 1672 pour Elisabeth Wriothesley, +comtesse de Northumberland, sœur de l'héroïque +lady Russell; il l'épousa, non sans peine, en 1673; elle +mourut à quarante-quatre ans, en 1690. +</p><p> +Madame de La Fayette écrivit sur cela à madame de Sévigné: +</p><p> +«On dit ici que, si M. de Montaigu n'a pas un heureux +succès de son voyage, il passera en Italie pour faire voir que +ce n'est pas pour les beaux yeux de madame de Northumberland +qu'il court le pays.» (30 décembre 1672.) +</p><p> +Et le 13 avril 1673: «Montaigu s'en va; on dit que ses +espérances sont renversées; je crois qu'il y a quelque chose +de travers dans l'esprit de la nymphe.» +</p><p> +Veuf, Montaigu épousa la folle duchesse d'Albemarle, qui +ne consentit à lui donner sa main et ses richesses que lorsqu'il +se présenta en grande pompe sous le nom et avec un +appareil digne de l'empereur de Chine. +</p><p> +Lord Montaigu avoit été remplacé, comme ambassadeur, +par le comte de Sunderland, gendre de Digby. Tous nos +amis sont casés. +</p><p> +Le <i>British Musæum</i> a été établi dans l'hôtel même de lord +Montaigu. +</p><p> +La sœur de lord Montaigu épousa le chevalier Hervey, +qui a écrit un poème latin sur le style épistolaire: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Natura mulier, vir magis arte valet.<br /></span> +</div></div> +<p> +C'est à elle que La Fontaine a dédié la 23e fable de son +livre 12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_128" id="Footnote_126_128"></a><a href="#FNanchor_126_128"><span class="label">[126]</span></a> Recourons uns fois de plus à Mademoiselle (t. 3, p. 297): +«Cette affaire (de la cassette des lettres prise chez l'abbé +Fouquet) se passa un peu devant que je revinsse à la cour +(1658). Deux ou trois mois après, madame de Brienne alla +avec madame de Châtillon à la Miséricorde, qui est un couvent +du faubourg Saint-Germain. Elles étoient au parloir, et +madame Fouquet, la mère, y vint avec l'abbé. Madame de +Châtillon dit à madame de Brienne: «Ah! ma bonne, que +vois-je? quoi! cet homme devant moi!» Madame de Brienne +et la Mère de la Miséricorde lui dirent: «Songez que vous +êtes chrétienne et qu'il faut tout mettre aux pieds de Jésus-Christ.» +La Mère de la Miséricorde s'écria: «Au nom de +Jésus, mon enfant, au nom de Jésus, regardez-le en pitié!» +</p><p> +Au nom de Jésus, je crois pouvoir affirmer que la Mère +de la Miséricorde faisoit là un métier auquel on donne un +vilain nom. +</p><p> +M. Henri Bordier (<i>Les Eglises et les Monastères de Paris</i>) +ne cite qu'un ancien couvent qui porte le nom de la Miséricorde: +les Hospitalières de la rue Mouffetard (p. 81), établies +en 1656 pour secourir les femmes pauvres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_129" id="Footnote_127_129"></a><a href="#FNanchor_127_129"><span class="label">[127]</span></a> Mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières sont +les sœurs du maréchal de Grammont. Le comte de Grammont +(<i>Mém.</i>, ch. 12) se fait dire par son frère: «La Saint-Chaumont, +qui n'a pas, à beaucoup près, le jugement aussi merveilleux +qu'elle se l'imagine...» +</p><p> +Elle servit son neveu Guiche dans son intrigue avec Madame +(<i>Lettres de Madame</i>, 30 septembre 1718). Elle étoit gouvernante +des enfants de Monsieur (La Fare), et avoit été, pour +cette place, en concurrence avec madame de Motteville (t. 5, +p. 158; 1661). «La cabale favorite du roi, composée de la +comtesse de Soissons et de Fouilloux, fille de la reine-mère, +confidente et amie de cette princesse», la soutint. Elle fut +aussi demandée par Monsieur, grâce aux manœuvres de +mademoiselle Chemerault, qu'il aimoit alors. +</p><p> +«<i>Sinaïde</i> (Somaize, t. 1, p. 223) est une prétieuse fort +spirituelle et fort sage, et qui écrit fort poliment en prose.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_130" id="Footnote_128_130"></a><a href="#FNanchor_128_130"><span class="label">[128]</span></a> Continuons l'histoire: «Cependant le prince de Condé +ne fit plus en France la même figure qu'il y avoit fait autrefois. +Bien loin de le voir mêlé dans les affaires, agissant par +luy-même et se rendant considérable par son crédit, nous +ne le verrons plus que dans une continuelle dépendance. Sur +quoy l'on rapporte que, la duchesse de Châtillon ayant fait +des reproches à ce prince du peu de soins qu'il prenoit de +faire valoir son autorité, et luy ayant remontré qu'étant +prince du sang, il devoit tenir le rang qui étoit dû à sa dignité, +ce prince luy répondit: «Madame, je n'ignore pas ce +que vous venez de me représenter, et, assurément, je n'ay +pas besoin qu'on m'invite à faire valoir l'autorité qui est due +à ma naissance. J'y serois assez porté moi-même, si le roy +étoit moins jaloux de son pouvoir et moins heureux qu'il +n'est; mais aussi, Madame, si vous connoissiez son humeur +comme je la connois, vous me parleriez d'une autre manière +que vous ne faites.» (Pierre Coste, p. 251.) +</p><p> +Cela fut dit en 1660; mais le temps étoit passé des aventures +politiques, et madame de Châtillon dut bientôt se résigner +à devenir madame de Meckelbourg. +</p><p> +En 1680 (Sévigné, 12 janvier), «madame de Meckelbourg +est logée à la rue Taranne, où étoit la Marans. Cela ne ressemble +guère à l'hôtel de Longueville.» +</p><p> +En 1692, Abraham du Pradel (<i>le Livre commode</i>) la loge +près de Saint-Roch et lui donne le titre de <i>dame curieuse</i>, +c'est-à-dire de collectionneuse, de dame à beaux meubles, à +tableaux, à colifichets. Ce fut là son dernier logement. Lorsqu'elle +meurt, Saint-Simon (t. 1, p. 50). dit qu'elle logeoit +dans une des dernières maisons près de la porte Saint-Honoré. +</p><p> +Elle avoit beaucoup aimé son frère Luxembourg; elle ne +lui survécut pas (Saint-Simon, t. 1, p. 84 et 144). +</p><p> +M. de Meckelbourg étoit mort à La Haye en 1692. Madame +de Meckelbourg étoit restée l'amie de Monsieur (Saint-Simon, +<i>note à Dangeau</i>, 24 janvier 1695). En mourant elle +laissa 4,000,000 encore, près de douze millions d'aujourd'hui. +</p><p> +«Ah! ne me parlez point de madame de Meckelbourg: je +la renonce. Comment peut-on, par rapport à Dieu et même +à l'humanité, garder tant d'or, tant d'argent, tant de meubles, +tant de pierreries, au milieu de l'extrême misère des +pauvres dont on étoit accablé dans ces derniers momens?» +(Sév., 3 février 1695.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_131" id="Footnote_129_131"></a><a href="#FNanchor_129_131"><span class="label">[129]</span></a> Quand Vardes meurt (en août 1688), madame de Sévigné +écrit (3 septembre 1688): «Il n'y a plus d'homme à +la cour bâti sur ce modèle-là.» Vardes avoit été le type du +gentilhomme de palais royal. +</p><p> +Son père, en 1617, avoit épousé madame de Moret, ancienne +maîtresse de Henri IV (Jacqueline de Bueil, née vers +1580, mère, en 1607, d'Antoine de Bourbon, comte de Moret, +mariée en 1610 à Philippe de Harlay, comte de Césy). +</p><p> +Vardes s'appeloit René François du Bec Crespin (en Normandie). +Je ne l'aime pas beaucoup, pour ma part: il fut +égoïste. Ses amours avec madame de Roquelaure (Conrart, +p. 250), et, plus tard, dans son exil, avec mademoiselle de +Thoiras, qu'il laissa dans l'embarras, ne parlent pas en sa +faveur. Madame de Sévigné (28 juin 1671 et 30 mars 1672) +a parlé de cette dernière liaison: «J'ai horreur de l'inconstance +de M. de Vardes; il a trouvé cette conduite dans le +feu de sa passion, sans aucun sujet que de n'avoir plus d'amour. +Cela désespère, mais j'aimerois encore mieux cette +douleur que d'être quittée pour une autre. Voilà notre vieille +querelle. Il y a bien d'autres sujets sur quoi je n'approuve +pas M. de Vardes.» +</p><p> +Vardes avoit épousé Catherine Nicolaï. «Le bruit courut +partout qu'il étoit impuissant, ce qui passoit pour une vérité +parmi ceux qui ne le connoissoient pas particulièrement; +mais ceux qui le connoissoient assuroient qu'il ne l'étoit pas, +mais qu'il n'étoit pas fort vigoureux, et que c'est ce qui +avoit donné lieu à ce bruit. Sa femme soutenoit à sa mère et +à tous ses parents que tant s'en falloit que cela fût, que +même il étoit fort vert galant.» (Conrart, p. 252.) +</p><p> +Le mariage eut lieu (V. Loret) le 19 septembre 1656. +Mademoiselle de Nicolaï, fille du premier président de la +chambre des comptes et de Marie Amelot, mourut en 1661. +</p><p> +La fille de Vardes, Marie-Elisabeth du Bec, fut mariée en +1678 à Louis de Rohan-Chabot. +</p><p> +C'est pour son mariage avec mademoiselle de Nicolaï que +Vardes fut si vigoureusement aidé contre la famille par l'abbé +Fouquet et Candale (Montp., t. 3, p. 76). +</p><p> +Jarzay l'avoit soutenu dans l'intrigue qu'il eut avec madame +de La Roche-Guyon. Veuf, il eut deux fois à refuser +mademoiselle de La Vallière: on la lui offrit avant l'exaltation; +on la lui offrit encore après la chute. Il avoit eu Ninon. +Madame de Vardes, morte jeune, avoit brillé à l'hôtel de +Rambouillet (Walck., t. 1, p. 39). +</p><p> +En 1650, Vardes est épris de madame de Lesdiguières +(Retz, p. 206); en 1652, il combat dans le parti de la cour +et a le poignet cassé à Etampes (Conrart, p. 74). Tallemant +(ch. 355) dit qu'il touchoit une pension de 6,000 livres +pour son beau dévoûment. +</p><p> +De 1655 à 1678 (Daniel, t. 2, p. 312) il fut capitaine +de la compagnie des Cent-Suisses. Ce gentilhomme, si poli +au Palais-Royal et au Louvre, avoit quelque cruauté. Il fait +couper le nez à Montandré, auteur d'un libelle écrit contre +madame de Guébriant, sa sœur (Retz, p. 258); il se bat +avec le duc de Saint-Simon pour un procès, et il est vaincu +(Saint-Simon, 1, p. 50). +</p><p> +La <i>Gazette de France</i> le montre, au mariage du roi, «lestement +vestu, à la teste des Cent-Suisses, aussi en habits +neufs passementez d'or, avec la toque de velours ondoyée de +belles plumes, marchant, tambours battant, sous leur enseigne, +semée de fleurs de lys d'or.» +</p><p> +Sa faveur étoit grande alors. Il étoit beau (de la tête au +moins); il se crut autorisé à courtiser madame de Conti. Conti +l'y prend (Choisy, p. 627) et l'en dégoûte. Il étoit joueur et +ami de Gourville (<i>Mém. de Gourville</i>, p. 529), à qui il raconta +l'histoire de la lettre espagnole. Madame ne l'aimoit +pas (Conrart, p. 279); il poussa le chevalier de Lorraine à +l'aimer. Puis vint en effet cette malheureuse lettre espagnole, +imaginée avec Guiche et madame la comtesse de Soissons, +qui les perdit (Montp., t. 4, p. 43). +</p><p> +«Le roi a fait mettre dans la Bastille M. de Vardes; on +ne sçait point le sujet: on dit que c'est à cause de M. Fouquet; +mais apparemment c'est le prétexte de quelque autre +chose.» (Guy Patin, 16 décembre 1664.) +</p><p> +«M. de Vardes a été amené d'Aigues-Mortes dans la citadelle +de Montpellier, par ordre du roi, d'où l'on dit qu'il sera +conduit à Paris (31 mars 1665). +</p><p> +(Même lettre.) «Le comte de Guiche a reçu commandement +du roi de se retirer à La Haye (en Hollande), et la +comtesse de Soissons n'est pas bien dans l'esprit du roi à +cause de la lettre qui est venue d'Espagne.» +</p><p> +Vardes alla d'abord à la Bastille, où on courut le voir en +procession. Il n'en étoit pas moins perdu, et l'amitié du roi +lui étoit ravie. Il «avoit une ambition déréglée (Mottev., t. 5, +p. 227) et naturellement étoit artificieux et vain.» On l'envoya +dans la citadelle de Montpellier (La Fare), puis on lui +permit de se promener un peu; mais il resta en exil. Madame +de Grignan l'y retrouve, toujours capitaine en titre des Cents-Suisses +(Sévigné, édit. Didot, t. 3, p. 39), s'occupant de +chimie et poursuivant surtout la découverte de l'or potable +(1er juillet 1676). En 1683 il reparut à la cour (Sévigné, 26 +mai) vieilli, cassé, mais élégant, roide, poli, reste glacé des +grâces de la Régence, et, plutôt qu'un modèle, un souvenir. +Louis XIV fut clément et doux. +</p><p> +«M. de Vardes est ici plus délicieux que jamais, et joignant +les perfections humaines et la sagesse de l'honnête +homme à celle d'un bon chrétien.» (<i>Lettre de Corbinelli</i>, 1er +juin 1684.) +</p><p> +Dangeau (21 janvier 1688) montre que de Vardes reconquit +presque sa place perdue dans la faveur. Il meurt le 3 +septembre 1688, laissant 40,000 livres de rente à son gendre. +Saint-Simon, parlant de son exil et de son retour, dit: +«Il en revint si rouillé qu'il en surprit tout le monde et conserva +toujours du provincial. Le roi ne revint jamais qu'à l'extérieur, +et encore fort médiocre, quoiqu'il lui rendît enfin un +logement et ses entrées.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_132" id="Footnote_130_132"></a><a href="#FNanchor_130_132"><span class="label">[130]</span></a> Dans les <i>Amours de madame de Brancas</i>, M. d'Olonne, +Jeannin, Paget, reparoîtront. On y verra que, si madame +d'Olonne jouoit des tours à son mari, celui-ci ne se gênoit +nullement pour courir la pretentaine. Il paya sa belle-sœur, +madame la maréchale de La Ferté; il enleva madame de +Brancas à Jeannin; il eut une autre de ses belles-sœurs, la +femme de son frère Royan. Ce gros homme, ce «tonneau», +n'étoit donc pas adonné uniquement aux voluptés culinaires.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_133" id="Footnote_131_133"></a><a href="#FNanchor_131_133"><span class="label">[131]</span></a> «Dans ce temps-là je fus d'une partie de plaisir à la +campagne qui fit bien du bruit. Je l'écrivis et la montray un +an après à M<sup>me</sup> ****, pour lors de mes amies. Elle en fit une +histoire à sa mode, qu'elle fit courir dans le monde quand +nous nous brouillâmes; mais voicy naturellement comme elle +se passa: +</p><p> +«Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roy, +voulant aller passer les festes de Pasques à Roissy, qui est +une terre à quatre lieues de Paris, qui luy venoit du coté de +sa femme, proposa à Mancini, neveu du cardinal Mazarin, +et à l'abbé le Camus, aumônier du roy, d'être de la partie, +lesquels ne s'en firent pas presser. Deux jours après qu'ils y +furent, le comte de Guiche et Manicamp, l'ayant appris, les +allèrent trouver, et menèrent avec eux le jeune Cavoye, lieutenant +au régiment des gardes. Aussi-tôt qu'ils y furent arrivez, +Mancini et l'abbé s'enfermèrent dans leurs chambres, +se défiant des emportemens du comte de Guiche et de Manicamp; +et le lendemain, jour du vendredy saint, ils en +partirent de grand matin et revinrent à Paris. Quand Vivonne +et les autres l'eurent appris, ils proposèrent de m'envoyer +prier de les aller voir. Vivonne m'en écrivit un billet, +et moy, n'ayant alors rien à faire à Paris, je montay à cheval +et je les allay trouver. Je les rencontray qu'ils venoient d'entendre +le service. Un moment après nous envoyâmes à Paris +quérir quatre des petits violons du roy et nous nous mîmes +à table. Après dîner nous allâmes courre un lièvre avec les +chiens du Tilloy. Pour moy, qui n'aime point la chasse, je +m'en revins bientôt au logis, où, ayant trouvé les violons, je +me divertis à les entendre. Je n'eus pas pris ce plaisir une +heure durant que je vois entrer dans la cour le comte de +Guiche au galop, qui menoit un homme par la bride de son +cheval comme un prisonnier de guerre, et Manicamp derrière +avec un fouet de postillon pour le presser. Je courus +pour sçavoir ce que c'étoit. Je trouvay un homme vêtu de +noir, assez agé, qui avoit la mine d'un honnête homme. Il +me fit pitié, et, ayant témoigné au comte de Guiche que je +condamnois son procédé, le bon homme prit la parole et +me dit qu'il entendoit raillerie. Je le menay dans la salle, où +il me conta que, s'en retournant à Paris de sa maison de campagne, +il avoit rencontré ces messieurs; que le comte de +Guiche, qui l'avoit abordé le premier, luy ayant demandé +qui il étoit, il luy avoit répondu qu'il étoit le procureur de +M. le cardinal, nommé Chantereau; que le comte de Guiche luy +avoit dit: «Ah! monsieur Chantereau, je suis fort aise de vous +avoir rencontré, il y a long-temps que je vous cherchois. +J'ay ouy faire bon récit de votre capacité, et, pour moy, j'ay +toûjours fort aimé la chicanne»; que sur cela il avoit bien veû +que c'étoit de la jeunesse qui vouloit rire, et qu'il avoit pris +son parti de ne se point fâcher. Il me fit cette relation avec la +même exactitude qu'il auroit fait une information. Je luy dis +qu'il avoit fait en galant homme, et je luy fis apporter du vin +pendant qu'on faisoit manger de l'avoine à son cheval. Après +cela, il nous quitta fort content de la compagnie, et particulièrement +de moy. Les violons recommencèrent à jouer +jusqu'au souper, que nous passâmes gayement, mais sans +débauche. Au sortir de table, nous les menâmes au parc, où +nous fûmes jusqu'à minuit. Le samedy nous nous levâmes +fort tard, et nous passâmes le reste de la journée à nous +promener dans des calèches. Comme nous avions impatience +de manger de la viande, nous voulûmes faire médianoche. +Ce repas-là ne fut pas si sobre que les autres: nous bûmes +fort, et sur les trois heures après minuit nous nous allâmes +coucher. Nous étant levez à onze heures du matin le jour de +Pâques, nous oüîmes la messe dans la chapelle du château; +nous dînâmes et nous nous en retournâmes à Paris, où, à +l'entrée de la ville, chacun s'en alla de son côté. +</p><p> +«Nos ennemis et ceux qui, sans haïr, ne laissent pas de +couper la gorge, se souvinrent de nous à la cour. Ils sçavoient +qu'un des plus grands plaisirs qu'ils pouvoient faire au cardinal +étoit de luy fournir des prétextes de ne pas faire du +bien à ceux à qui il en devoit et de se venger de ses ennemis. +Ils luy dirent donc la partie de Roissy, et qu'on y avoit +fait mille choses contre le respect qu'on doit à Dieu et au +roy. +</p><p> +«Il avoit des raisons particulières de haïr, de craindre ou +de se défier de tous ces messieurs; pour moy, il eût été +bien aise de me faire une querelle pour me faire perdre, ou +du moins pour différer les récompenses qu'il me devoit. Tout +cela fit résoudre le cardinal de se servir de cet avis aux occasions; +et, pour cacher le mal qu'il nous préparoit sous des +apparences d'une justice fort exacte, il commença par exiler +à Brisac Manciny, son neveu, et l'abbé le Camus à Meaux, +et fit courir le bruit qu'il s'étoit fait à Roissy mille impietez, +dont les dévots, disoit-il, avoient fait des plaintes à la reine. +</p><p> +«Le peuple, qui grossit tout et qui fait bien plus de cas +du merveilleux que du véritable, décida bientôt de ce qui +s'étoit fait à Roissy. Il dit d'abord qu'on y avoit baptisé des +grenouilles, et puis il revint à un cochon de lait; d'autres, +qui vouloient rafiner sur l'invention, disoient qu'on y avoit +tué un homme et mangé de sa cuisse. Enfin, il n'y eut guère +d'extravagance à imaginer qui ne fût dite.» (<i>Mémoires de +Bussy</i>.) +</p><p> +Pour contrôler Bussy, lisez madame de Motteville (t. 5, +p. 6): «La semaine sainte ensuivant, une troupe de jeunes +gens de la cour allèrent à Roissy pour les jours saints, +dont étoient le comte de Vivonne, gendre de madame de +Mesmes, à qui appartenoit la maison; Mancini, neveu du +ministre; Manicamp et quelques autres. Ils furent accusés +d'avoir choisi ce temps-là par dérèglement d'esprit, pour +faire quelques débauches, dont les moindres étoient d'avoir +mangé de la viande le vendredi saint: car on les accusa d'avoir +commis de certaines impiétés indignes non seulement de +chrétiens, mais même d'hommes raisonnables. La reine, qui +en fut avertie, en témoigna un grand ressentiment. Elle +exila l'abbé le Camus pour avoir eu commerce seulement +avec des gens si déréglés, quoiqu'il ne fût pas avec eux +les jours que ces choses se passèrent. Le cardinal Mazarin, +pour montrer qu'il ne vouloit pas protéger le crime, voulut +punir tous les complices en la personne de son neveu, qu'il +chassa de la cour et de sa présence; et, après avoir châtié +celui-là, il pardonna à tous les autres, qui en furent quittes +pour de sévères réprimandes que le roi leur fit.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_134" id="Footnote_132_134"></a><a href="#FNanchor_132_134"><span class="label">[132]</span></a> Saint-Simon (t. 6, p. 121) lui a consacré trois pages que +nous voudrions lui emprunter. Il ne faut pas le confondre +avec Pierre Camus de Pont-Carré, que madame de Sévigné +comptoit au nombre de ses bons amis. Il étoit frère du premier +président de la cour des Aides et du lieutenant civil du +Châtelet, et tous les trois descendoient d'une famille marchande +(V. La Bruyère, t. 2, p. 201), dont ils firent tout simplement +passer l'enseigne (<i>Au Pélican</i>) dans leurs armes. +</p><p> +L'abbé Le Camus fut d'abord très léger. Il s'en repentit, +vécut dans la pratique des devoirs les plus difficiles, et imagina +de ne vivre que de légumes. Innocent XI le prit pour cela +en amitié et lui envoya le chapeau <i>proprio motu</i>, sans sollicitation +aucune, sans avis, sans enquête. Le Camus étoit +évêque de Grenoble, sur le passage de la barrette. Contre l'usage, +il la prit sans l'aller recevoir à Versailles: aussi fut-il +disgracié à la cour (1689). +</p><p> +«Pendant que le cardinal Le Camus n'étoit qu'aumônier +du roi, il n'étoit pas si grave qu'il l'a été depuis, et se +mettoit sur le pied de faire rire S. M. quand il en trouvoit +l'occasion.» (Senecé, <i>édit. elzev.</i>, t. 1, p. 317.) +</p><p> +«Etant simple abbé, il argumenta un jour à la Sorbonne +avec beaucoup de chaleur contre cette définition de l'Eglise: +<i>Congregatio fidelium sub uno capite</i>; car, disoit-il, à chaque +vacance du Saint-Siége, il n'y auroit plus d'Eglise. +</p><p> +«Le cardinal Le Camus et le dernier archevêque de Vienne, +du nom de Villars, dînant un jour ensemble dans un lieu du +diocèse de Grenoble où ils s'étoient rencontrés, l'archevêque +dit au cardinal: Eh! Monseigneur, mangerez-vous toujours +de ces méchantes racines? Et le cardinal répondit: Monsieur, +vous les trouveriez bonnes si elles vous avoient aidé +à devenir cardinal.» (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 30.) +</p><p> +Madame de Sévigné disoit de lui: «C'est l'homme du +monde dont j'ai les plus grandes idées (15 mai 1691.) La +Fontaine (épître 26) fait également son éloge: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne me donne point ici pour un oracle;<br /></span> +<span class="i0">Et, sans chercher si loin, Grenoble en possède un.<br /></span> +<span class="i3">Il sait notre langue à miracle;<br /></span> +<span class="i0">Son esprit est en tout au dessus du commun.<br /></span> +<span class="i0">C'est votre cardinal que j'entends.........<br /></span> +</div></div> +<p> +On trouve dans le recueil de chansons du comte de Maurepas +(manuscrits de la Bibliothèque nationale) la chanson +suivante au sujet de la nomination de Le Camus au cardinalat; +elle est accompagnée d'un commentaire: «Etienne Le +Camus, évesque de Grenoble, très débauché du tems qu'il +étoit aumônier du roy Louis XIV, comme on verra par la +suite, prit tout d'un coup l'esprit de pénitence dès qu'il fut +évesque. Il vescut d'une manière très austère et très singulière, +car il ne se contenta pas d'une résidence exacte +et d'une application infinie dans le gouvernement de son +diocèse; il preschoit outre cela continuellement. Il ne vivoit +que de légumes, il mangeoit avec ses domestiques dans +un réfectoire; ses gens ne le voyoient coucher ny se lever, +de manière que plusieurs personnes croyoient qu'il couchoit +sur la dure; enfin l'extérieur de ce prélat ne montroit que +la pénitence et l'austérité. Cependant les spéculatifs jugeoient +autrement de l'intérieur, et l'on étoit persuadé que l'amour +de Dieu et la crainte de son jugement avoient moins de part +à cette manière de vivre que la vanité et l'ambition. Ce qui +arriva par la suite augmenta ces soupçons, car, le pape Innocent +XI l'ayant fait cardinal, au mois de septembre 1686, +sans qu'il eût paru être appuyé d'aucune protection à Rome, +et étant même brouillé avec la cour de France parcequ'il +étoit janséniste, il n'y eut plus lieu de douter qu'il n'eût des +intelligences particulières avec Sa Sainteté et ses ministres; +l'on ne doutoit même pas que ce fût aux dépens du roy, +qui avoit pour lors de grandes affaires avec la cour de Rome.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'éminentissime Camus<br /></span> +<span class="i0">A si bien dit ses <i>oremus</i><br /></span> +<span class="i0">Qu'il est au comble de la gloire.<br /></span> +<span class="i0">Les Vivonnes et les Bussy<br /></span> +<span class="i0">Sont chargés d'en faire l'histoire<br /></span> +<span class="i0">Et s'informer partout ici,<br /></span> +<span class="i0">Pour lui donner un nom plus noble,<br /></span> +<span class="i0">S'il est cardinal de Grenoble,<br /></span> +<span class="i0">Ou bien cardinal de Roissy.<br /></span> +</div></div> +<p> +L'histoire à laquelle il est fait allusion dans cette chanson +se trouve ainsi rapportée dans le même recueil: +</p><p> +«Le cardinal Le Camus, lors aumônier du roy, fut passer +la semaine sainte à Roissy, maison de M. de Vivonne; +avec lui le comte de Bussy, Philippe de Mancini, duc de +Nevers, de Longueval, comte de Manicamp, et plusieurs autres +débauchés. Ils y mangèrent de la viande, et, avec une +impiété horrible, ils y baptisèrent un cochon de lait avec les +cérémonies de l'Eglise et le nommèrent <i>Carpe</i>. On prétend +même que l'abbé Le Camus, qui étoit alors ecclésiastique, +fit cette belle cérémonie.» +</p><p> +Baptisez un cochon de lait et soyez honnête homme!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_135" id="Footnote_133_135"></a><a href="#FNanchor_133_135"><span class="label">[133]</span></a> Philippe-Julien Mancini-Mazarini, duc de Nevers et de +Donzy, né à Rome le 26 mai 1641, colonel de la vieille +marine en 1652, chevalier de l'ordre en 1661, mort le 8 mai +1707. +</p><p> +Daniel (t. 2, p. 225) l'inscrit dès 1657, date du rétablissement +de la première compagnie des mousquetaires, comme +capitaine lieutenant de cette compagnie. Il en garda le commandement +jusqu'en 1667. +</p><p> +Exilé à la suite de cette affaire, il fut rappelé bientôt. À +la dernière cérémonie du mariage du roi, il porta la queue +de Mademoiselle (Montp., t. 5, p. 70). Néanmoins, Mazarin +ne lui fit pas tout le bien qu'il lui auroit fait s'il l'eût trouvé +de meilleur conseil. «Quoiqu'il le déshéritât, ne le croyant +pas digne de porter son nom, ce neveu déshérité ne laisse +pas d'avoir la principauté ou duché de Ferreti en Italie, le +duché de Nevers en France, avec une partie de la maison et +beaucoup d'autres biens.» (Motteville, t. 5, p. 52.) +</p><p> +Ce qu'en dit Saint-Simon (t. 5, p. 390) paroît juste: +«C'étoit un Italien, très italien, de beaucoup d'esprit, facile, +extrêmement orné, qui faisoit les plus jolis vers du +monde qui ne lui coûtoient rien, et sur-le-champ, qui en a +donné aussi des pièces entières; un homme de la meilleure +compagnie du monde, qui ne se soucioit de quoi que ce +fût, paresseux, voluptueux, avare à l'excès, qui alloit très +souvent acheter lui-même à la halle et ailleurs ce qu'il vouloit +manger, et qui faisoit d'ordinaire son garde-manger de +sa chambre. Il voyoit bonne compagnie, dont il étoit recherché; +il en voyoit aussi de mauvaise et d'obscure, avec laquelle +il se plaisoit, et il étoit en tout extrêmement singulier. +C'étoit un grand homme sec, mais bien fait, et dont la physionomie +disoit tout ce qu'il étoit. +</p><p> +«Son oncle le laissa fort riche et grandement apparenté.» +Il négligea la faveur attachée à son nom, et peu à peu se retira +dans la vie libre. Sa femme, fille aînée de madame de Thianges, +étoit, lors de son mariage (1670), la plus belle personne +de la cour. Il en fut jaloux. Fort souvent il l'emmena à Rome +de grand matin, sans préparatifs; ils y firent de longs séjours. +M. de Nevers mourut à soixante-six ans. «Il s'étoit +fort adonné à Sceaux, et sa femme encore davantage.» Son +fils n'eut pas grand crédit. +</p><p> +Assurément, ce n'est pas pour refaire le curieux ouvrage +de M. Amédée Renée (<i>les Nièces de Mazarin</i>) que j'ajoute à +tant de notes une note supplémentaire. Plusieurs fois nous +avons rencontré la duchesse de Mercœur, la comtesse de +Soissons, la connétable Colonna, le duc de Nevers, etc. +Le lecteur, qui n'est pas forcé de connoître à fond la généalogie +des parents de Mazarin, a pu y trouver quelque embarras. +</p><p> +«Le cardinal Mazarin avoit deux sœurs:—madame Martinozzi, +qui n'eut que deux filles, l'une mariée au duc de +Modène, et mère de la reine d'Angleterre, épouse du roi +Jacques II; l'autre à M. le prince de Conti, bisaïeul de M. le +prince de Conti d'aujourd'hui;—madame Mancini, qui eut +cinq filles et trois fils. Les filles furent: la duchesse de Vendôme, +mère du dernier duc de Vendôme et du grand prieur, +dont le père fut cardinal après la mort de sa femme; la comtesse +de Soissons, mère du dernier comte de Soissons et +du fameux prince Eugène; la connétable Colonne, grand'mère +du connétable Colonne d'aujourd'hui, qui, tous deux, +ont fait tant de bruit dans le monde; la duchesse Mazarin, +qui, avec le nom et les armes de Mazzarini-Mancini, +porta vingt-six millions en mariage au fils du maréchal +de La Meilleraye, et qui est morte en Angleterre après y avoir +demeuré longues années; et la duchesse de Bouillon, grand'-mère +du duc de Bouillon d'aujourd'hui. Des trois fils, l'aîné +fut tué tout jeune au combat du faubourg Saint-Antoine, +en 1652; il promettoit tout; le cardinal Mazarin l'aimoit tellement +qu'il lui confioit, à cet âge, beaucoup de choses importantes +et secrètes pour le former aux affaires, où il avoit +dessein de le pousser. Le troisième, étant au collége des Jésuites, +fort envié des écoliers pour toutes les distinctions qu'il +y recevoit, se laissa aller à se mettre à son tour dans une +couverture et à se laisser berner; ils le bernèrent si bien +qu'il se cassa la tête, à quatorze ans qu'il avoit; le roi, qui +étoit à Paris, le vint voir au collége; cela fit grand bruit, +mais n'empêcha pas le petit Mancini de mourir. Resta seul, +le second, qui est M. de Nevers, dont il s'agit ici.» (Saint-Simon, +t. 5, 389.) +</p><p> +Faisons un tableau: +</p> +<table summary="arbre"> +<tr><td> </td><td> +( 1. La princesse de Conti (Anne-Marie),</td></tr> +<tr><td> </td><td> +( née à Rome en 1637, mariée le 22 février</td></tr> +<tr><td>Mme <span class="smcap">Martinozzi</span>.</td><td> < 1654, morte le 4 février 1672.</td></tr> +<tr><td> </td><td>(</td></tr> +<tr><td> </td><td> +( 2. Madame de Modène, belle-mère de</td></tr> +<tr><td> </td><td>( Jacques II.</td></tr> + +<tr><td> </td></tr> +<tr><td> </td><td> +( 1. Mancini, tué en 1652, à 16 ans.</td></tr> +<tr><td> </td><td>(</td></tr> +<tr><td> </td><td>( 2. Mancini (Alphonse), mort aux Jésuites</td></tr> +<tr><td> </td><td>( en 1658, à 12 ans.</td></tr> +<tr><td> </td><td>(</td></tr> +<tr><td> </td><td>( 3. Mancini (duc de Nevers).</td></tr> +<tr><td> </td><td>(</td></tr> +<tr><td> </td><td>( 4. Laure Mancini (madame de Mercœur),</td></tr> +<tr><td> </td><td>(née en 1636, mariée le 4 février 1651,</td></tr> +<tr><td> </td><td>( morte le 8 février 1657 (mère du duc et</td></tr> +<tr><td> </td><td>( du grand-prieur de Vendôme).</td></tr> +<tr><td> </td><td>(</td></tr> +<tr><td>Mme <span class="smcap">Mancini</span>.</td><td> < 5. Olympe (comtesse de Soissons).</td></tr> +<tr><td> </td><td>(</td></tr> +<tr><td> </td><td>( 6. Marie, aimée de Louis XIV, femme du</td></tr> +<tr><td> </td><td>( connétable Colonna (Laurent-Onuphre</td></tr> +<tr><td> </td><td>( Colonne de Gioëni), prince de Palliano</td></tr> +<tr><td> </td><td>( et de Castiglione, grand d'Espagne, chevalier</td></tr> +<tr><td> </td><td>( de la Toison-d'Or, mort en 1689.</td></tr> +<tr><td> </td><td>( [La connétable mourut en 1715.]</td></tr> +<tr><td> </td><td>(</td></tr> +<tr><td> </td><td>( 7. Hortense, femme du fils du maréchal</td></tr> +<tr><td> </td><td>( de la Meilleraye.</td></tr> +<tr><td> </td><td>(</td></tr> +<tr><td> </td><td>( 8. Marie-Anne (duchesse de Bouillon).</td></tr> +</table></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_136" id="Footnote_134_136"></a><a href="#FNanchor_134_136"><span class="label">[134]</span></a> Ce «gros crevé», dit madame de Sévigné (28 juin 1671); +et Saint-Simon: «C'étoit l'homme le plus naturellement +plaisant et avec le plus d'esprit et de sel, et le plus continuellement.» +</p><p> +Il étoit prodigue. Louis XIV le regarde comme «un occasionnaire», +un aventurier (lettre du 22 juin 1663 à Beaufort); +mais il l'aime long-temps (Mottev., t. 5, p. 20) et lui +permet toute sorte de langages. On connoît assez sa sœur, +madame de Montespan. Il avoit épousé mademoiselle de +Mesmes. C'est sa belle-mère qui avertit la reine-mère de +tout ce que faisoit Vivonne pour fortifier le roi dans l'amour +qu'il avoit juré à mademoiselle Mancini. On n'arriva que +bien juste à temps pour le combattre. Vivonne fut exilé. +</p><p> +Il rendit sur mer quelques grands services et eut du bonheur +à la guerre; mais ce ne fut jamais un très honnête +homme. +</p><p> +Madame de Sévigné écrit à Bussy le 22 septembre 1688: +«Vous savez la mort de votre ancien ami Vivonne. Il est +mort en un moment, dans un profond sommeil, la tête embarrassée, +et, entre nous, aussi pourri de l'âme que du +corps.» +</p><p> +Bussy, qui attribue cette mort aux ravages d'un mal +gagné dans des débauches anciennes, répond (28 septembre): +«Après une étroite amitié entre lui et moi, mes disgraces +me l'avoient fait perdre, et je l'avois assez méprisé pour +ne lui en avoir fait aucun reproche; mais je le regardois +comme un homme d'esprit et de courage qui avoit un fort +vilain cœur.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_137" id="Footnote_135_137"></a><a href="#FNanchor_135_137"><span class="label">[135]</span></a> Ce cantique n'est pas de Bussy; c'est une intercalation. +Voir ce qui en est dit dans la Préface.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_138" id="Footnote_136_138"></a><a href="#FNanchor_136_138"><span class="label">[136]</span></a> En 1659 ce n'étoit pas La Vallière que le roi aimoit. La +Vallière, née le 6 août 1644, n'avoit encore que quinze ans. +C'est en juin et en juillet 1661, trois ans après, que commencèrent +à se former (ancien style) les nœuds de leur amour +(Mottev., t. 5, p. 134). Roquelaure, le bouffon, le sceptique +Roquelaure, y fut bien pour quelque chose. +</p><p> +Dans ce premier couplet il s'agit de Marie Mancini et de +sa grande bouche à dents blanches (Mottev., t. 4, p. 395).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_139" id="Footnote_137_139"></a><a href="#FNanchor_137_139"><span class="label">[137]</span></a> <span class="smcap">Faguenas</span>. S. M. Odeur fade et mauvaise sortant d'un +corps malpropre ou malsain. <i>Cela sent le faguenas.</i> Il est familier +et il vieillit. (<i>Dictionnaire de l'Académie françoise</i>, +dernière édition.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_140" id="Footnote_138_140"></a><a href="#FNanchor_138_140"><span class="label">[138]</span></a> C'est Mademoiselle, et non la seconde femme de Gaston, +Marguerite de Lorraine (fille de François II), née en 1613, +mariée à Nancy le 31 janvier 1632, morte le 3 avril 1672; +«dévote, négligente, froide», qui, à en croire madame de +Motteville (t. 2, p. 231), «avoit de l'esprit et raisonnoit +fortement sur toutes les matières dont il lui plaisoit de parler. +Elle paroissoit, par ses discours, avoir du cœur et de +l'ambition. Elle aimoit Monsieur ardemment, et haïssoit de +même tout ce qui pouvoit lui nuire auprès de lui. Elle étoit +belle par les traits de son visage, mais elle n'étoit point +agréable.» Mademoiselle (t. 2, p. 297) cite d'elle un mot +désagréable. Elle venoit de perdre un fils, le petit Valois (en +1652). Mademoiselle la trouve mangeant un potage, qui lui +dit: «Je suis obligée de me conserver, je suis grosse!»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_141" id="Footnote_139_141"></a><a href="#FNanchor_139_141"><span class="label">[139]</span></a> Mademoiselle de Vandy. «Elle a de l'esprit» (Montp., +t. 4, p. 79, 1664). La Mesnardière (p. 49) l'appelle «gente +Vandy» et «beauté cruelle». C'étoit l'amie intime de Mademoiselle +(t. 3, p. 39), qui parle de sa «mine prude» (t. 3, +p. 106), qui dit qu'elle «est bonne et prudente». C'est la +princesse de Paphlagonie de mademoiselle de Scudéry (Montp., +t. 3, p. 429). Bussy l'a toujours eue pour amie. De même il +paroît avoir aimé Mademoiselle toute sa vie. Ces couplets ne +peuvent lui appartenir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_142" id="Footnote_140_142"></a><a href="#FNanchor_140_142"><span class="label">[140]</span></a> On a confondu presque partout mademoiselle de La +Mothe-Argencourt et mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. +L'une et l'autre furent aimées du roi, mademoiselle +de La Mothe-Argencourt la première. +</p><p> +Les Mémoires de Mademoiselle (t. 3, p. 272) font commencer +les choses en 1658. Peut-être faut-il remonter jusqu'en +1657. Madame de La Mothe-Argencourt, la mère, habitoit +Montpellier, elle y reçut toute la cour en 1660 (Montp., +t. 3, p. 441). +</p><p> +La fille «n'avoit ni une éclatante beauté, ni un esprit fort +extraordinaire; mais toute sa personne étoit fort aimable. Sa +peau n'étoit ni fort délicate, ni fort blanche; mais ses yeux +bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de ses sourcils +et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et +de vivacité si agréable qu'il étoit difficile de se défendre de +ses charmes. Comme, à considérer les traits de son visage, +on pouvoit dire qu'ils étoient parfaits, qu'elle avoit un très +bon air et une fort belle taille; qu'elle avoit une manière de +parler qui plaisoit et qu'elle dansoit admirablement bien, sitôt +qu'elle fut admise à un petit jeu où le roi se divertissoit +quelquefois les soirs, il sentit une si violente passion pour +elle que le ministre en fut inquiet.» (Motteville, t. 4, p. +401.) Elle étoit aimée alors de Chamarante et du marquis +de Richelieu. Mazarin et Anne d'Autriche, effrayés de cette +subite passion, et poussés vivement par la marquise de Richelieu, qui +étoit jalouse, s'arrangent pour écarter la favorite. +Mais la mère de la belle la veut jeter au cou du +roi, même comme simple maîtresse, et cherche à négocier +cela comme une affaire avec le ministre, qui apprend d'elle +l'amour de Chamarante et celui du marquis de Richelieu, +part de là, découvre au roi ses rivaux, et le retire, par +ces artifices, d'une passion où il s'engageoit avec ardeur. +Louis XIV trompé se montra dédaigneux. Peu après quelqu'un +trouve un billet perdu: «Fouilloux dit que c'étoit de +La Motte au marquis de Richelieu, qui en faisoit le galant +depuis que le roi ne l'étoit plus. Cette pauvre fille pleura et +cria les hauts cris, et désavoua le billet.» (1658, Montp., +t. 3, p. 337.) +</p><p> +La pauvre fille, qui n'avoit point failli, et qui avoit résisté +même au roi, sentit sa vie troublée; elle prit goût à la vie +religieuse dans la maison des Filles-Sainte-Marie de Chaillot, +et s'y consacra. (Voyez, entre autres écrivains de ce genre, +Dreux du Radier, 1782, t. 6, p. 363.) Mademoiselle de La +Vallière devoit un jour la retrouver dans ces retraites. +</p><p> +L'<i>Alleluia</i> en veut à mademoiselle de La Mothe-Argencourt, +et non à la maréchale de La Motte-Houdancourt. +Celle-ci (Louise de Prie, demoiselle de Toussy), née en +1624, aimée en 1646 de Condé (Voy. Lenet et un couplet +méchant de Blot), étoit très belle, mais d'une beauté sévère, +et elle étoit grande. Elle avoit épousé, le 21 novembre +1650, La Mothe-Houdancourt, né en 1605, mort en 1657; +elle mourut le 6 janvier 1709, à quatre-vingt-cinq ans. +</p><p> +«La maréchale de La Motte, honnête femme et de bonne +maison, fut mise gouvernante de monseigneur le Dauphin. +Ce ne fut nullement pour ses éminentes qualités: car, à dire +le vrai, elles étoient médiocres en toutes choses. Elle étoit +petite-fille de madame de Lansac, qui l'avoit été du roi. +C'étoit un grand titre; mais il n'auroit pas été suffisant pour +l'appeler à cette dignité si elle n'avoit été dans l'alliance de +M. Le Tellier, comme proche parente de l'héritière de Souvré, +qu'il avoit, depuis peu, fait épouser à son fils, le marquis +de Louvois.» (Mottev., t. 5, p. 201.) +</p><p> +C'est la nièce du maréchal, mademoiselle Anne-Lucie de +La Mothe, ou de La Motte-Houdancourt, qui, en 1662, faillit, +soutenue par la cabale de la comtesse de Soissons, l'emporter +sur La Vallière, encore hésitante (Montp., t. 4 p. 33). +</p><p> +«Dans ce même temps (commencement de 1662) le roi +parut s'attacher d'inclination à mademoiselle de La Motte-Houdancourt, +fille de la reine. Je ne sais si elle étoit dans +son cœur subalterne à mademoiselle de La Vallière, mais +je sais qu'elle causa beaucoup de changement dans la cour, +plutôt par la force de l'intrigue que par la grandeur de sa +beauté, quoiqu'en effet elle en eût assez pour pouvoir faire +naître de grandes passions.» (Mott., t. 5, p. 168.) +</p><p> +Le roi, à Saint-Germain, ne pouvoit entrer chez les filles +d'honneur: il alloit causer avec mademoiselle de La Motte +en passant par les cheminées; madame de Navailles, leur +gouvernante, fit griller ces singuliers passages, et encourut +pour toujours l'inimitié violente ou muette de Louis XIV. +</p><p> +«On a dit que ce qui contribua beaucoup à fixer la destinée +de mademoiselle de La Vallière fut que mademoiselle de La +Motte balança quelque temps en faveur de la vertu, et qu'elle, +au contraire, ayant alors cessé de se défendre, ce fut par sa +foiblesse qu'elle vainquit.» (Mottev., t. 5, p. 174.) +</p><p> +Le comte de Grammont aima La Motte quand il la vit si +distinguée. +</p><p> +«Il ne se rebuta point pour ses mauvais traitemens ni +pour ses menaces; mais, s'étant témérairement obstiné dans +ses manières, elle s'en plaignit. Il fut banni de la cour.» +(<i>Mém. de Grammont</i>, ch. 5.) +</p><p> +Plus tard, par l'entremise de La Feuillade, mademoiselle +de La Motte épousa le marquis de la Vieuville, chevalier +d'honneur de la reine. (Voy. le <i>Journal du marquis de Sourches</i>, +t. 1, p. 233.) +</p><p> +Mademoiselle de La Motte-Houdancourt, fille du maréchal, +devint en février ou en mars 1671 (Voy. Sévigné) la femme +du vilain duc de Ventadour. Elle étoit extrêmement belle +(voilà bien des La Motte favorisées!), et ne fit pas un heureux +ménage. +</p><p> +Madame en parle dans ses lettres: «Madame de Ventadour +(Charlotte-Eléonore-Madeleine de La M. H.) est devenue +ma dame d'honneur il y a au moins seize ans, et elle +m'a quittée deux ans après la mort de Monsieur. C'étoit un +tour que me jouoit la vieille guenipe pour me faire enrager, +parce qu'elle savoit que j'aimois cette dame; elle est bonne +et agréable, mais ce n'est pas la femme la plus adroite du +monde.» +</p><p> +Madame de Ventadour fut la gouvernante de Louis XV, +héréditairement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_143" id="Footnote_141_143"></a><a href="#FNanchor_141_143"><span class="label">[141]</span></a> Cette demoiselle Chemeraut, Chemerault ou Chimeraut, +étoit la nièce de madame de la Bazinière, qui avoit porté le +même nom et avoit été aussi fille d'honneur. On confond +presque partout la nièce et la tante. +</p><p> +La tante, Françoise de Barbezière, «la belle gueuse», fut +espionne de Richelieu, puis maîtresse de Cinq-Mars. Benserade +ménagea son mariage avec Macé Bertrand, sieur de la +Bazinière, financier de basse naissance (Voy. les <i>Variétés +hist</i>., t. 5, p. 90), qui lui permit de faire ce qu'elle voudroit. +Elle voulut vendre quelque chose au surintendant +d'Esmery. En 1651, je crois, une de ses demoiselles lui vole +ses lettres: il y en avoit de d'Esmery, de Beaufort, de l'évêque +de Metz (Henri, légitimé de France, fils de Gabrielle +d'Estrées), de tout le monde enfin. +</p><p> +Quand Cinq-Mars l'eut à sa discrétion, elle étoit au couvent +(Tallem. des R., t. 2, p. 253). C'est le 23 novembre +1659 qu'elle dut se retirer, par ordre, au couvent du Chasse-Midy +(Cherche-Midi). Une lettre de Henri Arnauld, écrite au +président Barillon, fixe cette date, qui n'a rien d'intéressant, +mais qui n'est pas celle que donne Tallemant (t. 2, p. 201). +</p><p> +J'écris ces notes sur l'emplacement même de ce couvent +du Chasse-Midy; il me semble voir ces ombres disparues, et +malgré moi, malgré leurs erreurs, je me prends à demander +pardon pour mademoiselle de Chemerault et ses émules. Somaize +(t. 1, p. 43) a du courage: «illustre en beauté, dit-il +de <i>Basinaris</i>, elle a beaucoup de vertu!» De vertu! Elle étoit +riche et maigre. Le 27 février 1658 elle eut l'honneur de recevoir +chez elle la reine de Suède. +</p><p> +Elle avoit un frère, Geoffroy de Barbezière, sieur de la +Roche-Chemerault (en Poitou). C'est le père de la seconde +Chemerault, que Mademoiselle cite dès 1657 (t. 3, p. 200) +parmi les filles de la reine-mère, et qui est la nôtre. +</p><p> +Gourville (p. 521) dit qu'en 1656 le comte de Chemerault +est mis à la Bastille. Il y a là de l'obscurité. +</p><p> +N'importe, mademoiselle de Chemerault fut belle et courtisée. +En 1661 elle danse les ballets connus de l'<i>Impatience</i> +et des <i>Saisons</i> (Voy. Walck. t. 2, p. 490, et la <i>Lettre de +Mathieu Montreuil</i> [t. 8 des <i>Archives curieuses</i>, 2e série, +p. 314]). Quincy (t. 1, p., 385) met un comte de Chemerault +parmi les morts de Sénef.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_144" id="Footnote_142_144"></a><a href="#FNanchor_142_144"><span class="label">[142]</span></a> Les Bonnœil (Bonœil, Bonneuil) ont été de père en +fils introducteurs des ambassadeurs (Tall., t. 3, p. 414; <i>Gazette +de France</i>, à la date du mariage de Louis XIV; Sévigné, +26 avril 1680; Saint-Simon, t. 1, p. 410). Mademoiselle de +Montpensier (t. 3, p. 264) parle de mademoiselle de Bonneuil +comme fille d'honneur en 1658; ailleurs (t. 3, p. 200, +1657) elle cite Gourdon, Fouilloux, «Boismenil», Chemeraut +et Meneville. Il y a probablement une erreur ici: <i>Boismenil</i> +a été mal lu il faut restituer Bonneuil. +</p><p> +Aux ballets de l'<i>Impatience</i> et des <i>Saisons</i> voici les noms +des danseuses principales; mademoiselle de Bonneuil y figure: +mademoiselle de Pons, mademoiselle de La Mothe, mademoiselle +de Villeroi, mademoiselle de Montbazon, mesdames +et mesdemoiselles Châtillon, Noailles, Brancas, Arpajon, +de La Fayette, de Guiche, Fouilloux, Meneville, Chemerault, +Bonneuil, et, «petite violette cachée sous l'herbe», La +Vallière.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_145" id="Footnote_143_145"></a><a href="#FNanchor_143_145"><span class="label">[143]</span></a> Est-ce du maréchal Clérambault qu'il s'agit? Bussy en +a longuement parlé dans ses mémoires lorsqu'il s'appeloit +Palluau. +</p><p> +C'étoit un cavalier pourvu de toutes les qualités nécessaires +au courtisan et à l'homme à la mode. Il étoit joueur +(Gourville, p. 529); il avoit eu Ninon; il avoit aimé ardemment +la comtesse de Chalais (Lenet, p. 238); il avoit +de l'esprit salé. Mademoiselle l'aimoit. (Montp., t. 2, p. 111). +</p><p> +Il resta fidèle au cardinal Mazarin et le servit heureusement, +quoiqu'en dise ce couplet de Blot sous forme de <i>santé</i>: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">À ce grand mareschal de France,<br /></span> +<span class="i0">Favory de Son Eminence,<br /></span> +<span class="i0">Qui a si bien battu Persan,<br /></span> +<span class="i0">Palluau, ce grand capitaine,<br /></span> +<span class="i0">Qui prend un chasteau dans un an<br /></span> +<span class="i0">Et perd trois places par semaine.<br /></span> +</div></div> +<p> +Le cardinal n'oublia pas ses services, et le voulut compter +parmi ses conseillers intimes (La Fare). +</p><p> +Il épousa Louise Françoise Bouthilier de Chavigny, qui, +en 1669, «fut mise auprès de Mademoiselle (nièce de +Louis XIV) pour être sa gouvernante, à la place de madame +de Saint-Chaumont; elle étoit fille et femme de deux hommes +qui avoient bien de l'esprit et savoient bien la cour. Pour +elle, on disoit qu'elle étoit savante comme M. de Chavigny, +son père.» (Montp., t. 4, p. 134) +</p><p> +Elle étoit peut-être galante. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Maréchale de Clérambault,<br /></span> +<span class="i0">Vous tranchez bien de la divine...<br /></span> +<span class="i0">Vous coquettez à tous venants,<br /></span> +<span class="i0">Malgré la laideur et les ans.<br /></span> +</div></div> +<p> +Saint-Simon (dans ses <i>Notes à Dangeau</i> et dans ses Mémoires) +revient plusieurs fois sur le portrait de la maréchale. +Rien de plus singulier que cette femme. Les <i>Lettres</i> de Madame, +qui l'aimoit, s'en occupent aussi. Elle ne mourut qu'à +la fin de 1722. +</p><p> +Saint-Simon, nomme un autre Clérambault (et c'est peut-être +ici le vrai), René Gillier de Puygarrou, marquis de Clérambault +(t. 1, p. 302), premier écuyer de madame la duchesse +d'Orléans, qui avoit été épousé par amour de Marie-Louise +de Bellenave, comtesse du Plessis. +</p><p> +Catinat vit un Clérambault servir long-temps sous ses ordres +(<i>Mémoires de Catinat</i>. t. 1, p. 68; t. 2, p. 25; t. 3, +p. 146), et le poussa en avant. +</p><p> +Dangeau (t. 5, p. 366) parle d'une demoiselle de Clérambault, +fille du Clérambault «dont la naissance étoit légère» +et que la comtesse du Plessis avoit épousé par amour. Elle se +maria, en février 1696, avec le duc de Luxembourg, fils du +maréchal. Les Palluau étoient d'une famille de robe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_146" id="Footnote_144_146"></a><a href="#FNanchor_144_146"><span class="label">[144]</span></a> Voiture, le 4 décembre 1633, écrit à M. de Gourdon, +en Angleterre. C'est sans doute Georges Gourdon, marquis +de Huntley, qui, en 1625 étoit commandant de la compagnie +des Ecossois (Daniel, t. 2, p. 256). Depuis long-temps +les Gordon jouoient un grand rôle en Ecosse; ce que prouve +ce passage de la <i>Marie Stuart</i> de M. Mignet (édit. in-18, +t. 1, p. 120): «Les Gordon exerçoient dans les districts du +nord autant d'autorité que les Hamilton dans ceux de l'ouest. +Huntly avoit comploté la mort du comte de Mar et du secrétaire +Lethington, et il avoit songé à marier son deuxième fils, +John Gordon, avec la reine.» +</p><p> +Forbin, en 1675, cite un chevalier de Gourdon, son camarade, +joueur et pauvre. Les Gourdon partagèrent la fortune +des Stuarts. En 1685, un Gourdon est à la poursuite d'Argyle. +Le 5 mai 1689, Dangeau met dans son journal: «Le +duc de Gourdon continue à se défendre dans le château d'Edimbourg, +où il est assiégé.» +</p><p> +Mademoiselle de Gourdon (Guordon, Gordon) fut d'abord +fille d'honneur de la reine-mère, puis dame d'atours de Henriette +d'Angleterre, de la seconde Madame (Sourches, t. 1, +p. 206). +</p><p> +Elle est fille d'honneur dès la Fronde. En 1652, le peuple +pille ses bagages (Loret, mois de mai). En 1658, Mademoiselle, +qui dit (t. 3, p. 285) qu'elle est assez considérée, en +parle de cette manière: «Je l'avois vue auprès de madame la +princesse, où la reine l'avoit mise parcequ'elle ne vouloit pas +être religieuse. C'est une fille d'une maison de qualité d'Ecosse, +et, lorsque M. le Prince fut arrêté, elle ne voulut pas +suivre madame la princesse; la reine la prit.» +</p><p> +Peu après elle ajoute (t. 3, p. 300) que Monsieur «ne s'amuse +qu'à faire des habits à mademoiselle de Gourdon». +</p><p> +Ce que confirment les <i>Portraits de la Cour</i> (V. la Collection +Cimber et Danjou): «Il a eu avant son mariage beaucoup +d'amitié pour madame de Gourdon, et la reine, pour +découvrir ses sentimens, luy dit un jour qu'il sembloit qu'il +fust amoureux de cette dame, à cause qu'il luy avoit envoyé +des pendans d'oreilles de quatre mille écus en estreine au +premier jour de l'an. Il respondit que, pour beaucoup d'amitié +et de compassion, il en avoit véritablement pour une +pauvre estrangère hors de son pays et sans biens.» +</p><p> +Mademoiselle de Gourdon ne plaisoit pas à tout le monde: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je me connois en ange:<br /></span> +<span class="i0">Gourdon ne l'est pas,<br /></span> +</div></div> +<p> +dit un refrain (<i>Nouveau Siècle de Louis XIV</i>, p. 80) de 1662. +</p><p> +Madame de Lafayette, introduisant dans une lettre (décembre +1672) la seconde Madame: «Elle se mit, dit-elle, +sur le ridicule de M. de Meckelbourg d'être à Paris présentement, +et je vous assure que l'on ne peut mieux dire. C'est +une personne très opiniâtre et très résolue, et assurément de +bon goût, car elle hait madame de Gourdon à ne la pouvoir +souffrir.» +</p><p> +Madame, en effet, l'accuse dans ses lettres d'être rêveuse, +bizarre (18 février 1716), l'appelle <i>méchante</i> et dit qu'elle calomnia +la première Madame auprès de Monsieur (13 juillet +1716). +</p><p> +Beuvron passe pour avoir joui de cette belle anglaise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_147" id="Footnote_145_147"></a><a href="#FNanchor_145_147"><span class="label">[145]</span></a> D'abord on chante (<i>Rec.</i> de Maurepas, t. 4, p. 271): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Fouilloux, sans songer à plaire,<br /></span> +<span class="i0">Plaît pourtant infiniment<br /></span> +<span class="i0">Par un air libre et charmant.<br /></span> +</div></div> +<p> +En 1692 on parle, toujours dans les chansons, de «sa +rouge trogne»; on dit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Aussi rouge qu'une écrevisse,<br /></span> +</div></div> +<p> +ou bien: «C'est Baron qui l'enivre». «Elle étoit grande +et fort éclatante (Sourches, t. 1; p. 39) mais plus belle de +loin que de près. Elle eut ensuite la petite vérole, qui la +rendit extrêmement laide, et elle n'eut pas d'enfants.» Ainsi +passe la beauté des dames. +</p><p> +Bénigne de Meaux du Fouilloux (V. la notice de M. de la +Morinerie) avoit un frère que les Mémoires de M. de *** +(p. 531) nomment «le Fouilloux», que la table du premier +volume de Quincy nomme «Fouilleuse», que le texte (t. 1, +p. 158) nomme «M. de Fouilleux», qui étoit enseigne des +gardes de la reine, rustique, mais spirituel et gaillard +(Tallem., t. 1, p. 355). Après avoir fait rougir les filles de +la reine par ses mots vigoureux, il fut tué de la propre +main de Condé, paroît-il, au combat du faubourg Saint-Antoine +(V. Mottev., t. 4, p. 338). «C'estoit une espèce de favori +que le cardinal poussoit auprès du roi» (Montp., t. 2, +p. 274). +</p><p> +Le roi eut toujours de l'amitié pour mademoiselle du Fouilloux. +Son nom étoit fameux en province. En 1662, à Uzès, +Racine le vante (Lettre à La Fontaine). Louis XIV l'accabla +de prévenances (V. Lettre à Talbot en mai 1664, t. 5 des +<i>Œuvres</i>, p. 184); le 16 mars 1661, il lui donne 50,000 écus +sur un pot de vin des gabelles (V. le <i>Journal des bienfaits +du Roi</i>, et Choisy, p. 592). Devenue marquise d'Alluye +(1697), elle fut l'intime amie de la comtesse de Soissons +(Choisy, p. 610), avec qui elle fut compromise un moment +et s'exila lors de l'affaire des poisons (Sévigné, lettre du 26 +janvier 1680).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_148" id="Footnote_146_148"></a><a href="#FNanchor_146_148"><span class="label">[146]</span></a> D'Alluye (Somaize, t. 1, p. 94) a inventé l'expression: +«Je suis pénétré de vos sentiments; je suis pénétré +de votre douleur». il étoit de la Société de l'hôtel de Rambouillet. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Estre d'une grande naissance,<br /></span> +</div></div> +<p> +lui écrivoit Beauchâteau en 1657, +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Avoir du bel esprit le pur raffinement,<br /></span> +<span class="i0">Faire dans les combats esclater sa vaillance,<br /></span> +<span class="i0">Vivre à la cour et sans empressement,<br /></span> +<span class="i0">Marquis, croyez asseurement<br /></span> +<span class="i0">Que c'est de vous ce que l'on pense.<br /></span> +</div></div> +<p> +La maison d'Escoubleau (ce nom vient d'un château de +Châtillon-sur-Sèvre) s'étoit divisée en deux branches: celle +de Sourdis, et, au XVe siècle, celle d'Alluye, qui se réunirent. +</p><p> +Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye, étoit le deuxième +fils de Charles d'Escoubleau de Sourdis, marquis d'Alluye, +gouverneur d'Orléans, dont nous avons parlé. Son frère aîné, +le marquis d'Alluye, étoit mort en campagne au mois d'août +1638 (Montglat, p. 68). Il devint, par cette mort, marquis +d'Alluye. «Ne pouvant avoir la survivance du gouvernement +d'Orléans», il se fait frondeur en 1649 (Montglat, p. 206). +C'est chez lui que se rassemblent les nobles qui protestent +alors contre les tabourets de certaines personnes titrées. +«Mardi matin, 5 octobre, encore assemblée de la noblesse +opposante, que l'on appelle anti-tabouretiers, chez le marquis +de Sourdis, lui absent, et son fils, le marquis d'Alluye, +présent. +</p><p> +«Jeudi 7, la noblesse opposante aux tabourets s'assemble +encore chez le marquis d'Alluye, en l'hôtel de Sourdis.» +(<i>Mém. manusc.</i> de Daubuisson-Aubenay, ms. Bibl. Maz. H. +1719, in-fol.) +</p><p> +Il avoit lui-même, avant d'entrer dans la Fronde, nettement +indiqué ses prétentions (Mottev., t. 3, p. 259). «M. le +marquis d'Alluye demande qu'on retire, par récompense, de +M. de Tréville, le gouvernement du comté de Foix, qu'il a +perdu par la mort du comte de Cramail, son grand-père, +qui l'avoit acheté, et qu'on lui donne la survivance de celui +du marquis de Sourdis, son père.» +</p><p> +Le refus de la cour le fait entrer dans la cabale du duc +d'Orléans (Aubery, liv. 5, p. 423). +</p><p> +Quand les troubles s'apaisent, d'Alluye est de toutes les +fêtes (V. Loret et les <i>Ballets</i> de Benserade). Il se jeta très +courageusement dans la galanterie. Il n'aimoit pas la guerre, +quoi qu'en dise Beauchâteau, et ne l'avoit apprise qu'à +contre-cœur en 1644. Il aima d'abord madame de Boussu, +que Guise épousa et délaissa. «Ce M. le marquis, dit +Tallemant, se vante de sçavoir un secret pour entrer partout.» +Il s'en servit pour entrer le premier chez madame de Saint-Germain +Beaupré. (Agnès de Bailleul), belle-sœur du maréchal +Foucault. <i>Les logements de la cour</i> (1659) placent M. de +Saint-Germain Beaupré et M. d'Alluye au château de Saint-Germain, +«l'un sur le devant, l'autre sur le derrière.» +</p><p> +D'Alluye étoit lié avec madame Cornuel (Tallem. t. 9, +p. 51); c'est bien le moins, puisqu'elle étoit si liée avec son +bon homme de père. On est autorisé à le croire un peu philosophe +lorsqu'on lit dans Tallemant (t. 8, p. 89): «La +veille de Pâques fleurie, madame de Saint-Loup, M. de +Candale, la comtesse de Fiesque, le marquis de la Vieuville, +mademoiselle d'Outrelaise, parente de Fiesque, et le marquis +d'Alluye, furent manger du jambon, un matin, aux Tuileries.» +</p><p> +On est autorisé à ne pas le croire très belliqueux (et nous +ne l'en blâmerons pas), lorsqu'on rencontre ce couplet: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Alluy s'en va dans Orléans<br /></span> +<span class="i0">Au moindre petit bruit de guerre:<br /></span> +<span class="i0">C'est un fort bon gouvernement,<br /></span> +<span class="i0">Qui n'est point dessus la frontière;<br /></span> +<span class="i0">Si par hasard il y étoit,<br /></span> +<span class="i0">Au diable si l'on l'y voyoit!<br /></span> +</div></div> +<p> +Il est fâcheux que viennent après cela ces trois vers: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Gloire au brave marquis d'Alluy<br /></span> +<span class="i0">Et au triste Montluc, son frère:<br /></span> +<span class="i0">Ce sont deux grands donneurs d'ennui.<br /></span> +</div></div> +<p> +L'amitié que d'Alluye avoit pour mademoiselle de Fouilloux +étoit comme le secret de Polichinelle; tout le monde +en connoissoit les détails. Le marquis de Sourdis n'approuva +pas leur mariage. +</p><p> +Après la mort de son père, d'Alluye garda son nom, sous +lequel il étoit depuis si long-temps connu. Il fut, comme sa +femme, l'ami de la comtesse de Soissons et l'ennemi de La +Vallière (Mottev., t. 5, p. 174). +</p><p> +En 1680, il est exilé à Amboise, dit madame de Sévigné +(16 février 1680). Elle se rétracte (le 21 février) et dit qu'il +est à Hambourg. «Il parloit trop.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_149" id="Footnote_147_149"></a><a href="#FNanchor_147_149"><span class="label">[147]</span></a> Un Méneville, lieutenant de la mestre de camp (aux +gardes) est tué à Castelnaudary en 1632 (Daniel, t. 2, p. 282); +mademoiselle de Meneville est peut-être sa fille. +</p><p> +En 1654 commence l'amour de Brion. +</p><p> +En 1656 mademoiselle de Meneville a la rougeole. Loret +dit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Agréable sujet d'amour,<br /></span> +<span class="i0">Des plus beaux qui soient à la cour.<br /></span> +</div></div> +<p> +Et un vaudeville ajoute: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Cachez-vous, filles de la Reine,<br /></span> +<span class="i2">Petites,<br /></span> +<span class="i0">Car Méneville est de retour,<br /></span> +<span class="i2">M'amour,<br /></span> +</div></div> +<p> +vaudeville que commente, en 1657, mademoiselle de Montpensier +(t. 3, p. 200). +</p><p> +«Les filles de la Reine sont toutes bien faites et assez +jolies. Méneville est fort belle. La reine me fit l'honneur de +me parler de ses amours avec le duc de Damville, dont j'avois +entendu parler (il y avoit déjà trois ou quatre ans que +cela duroit), et que de trois en trois mois Damville disoit +qu'il la vouloit épouser. Madame la duchesse de Ventadour, +sa mère, ne le vouloit pas. Jamais homme ne s'est trouvé à +cinquante ans n'être pas maître de ses volontés et ne se +pouvoir marier à sa fantaisie. La reine me conta que Meneville +n'osoit sortir la plupart du temps; que, quand il alloit à +quelque voyage, il lui laissoit son aumônier pour lui dire la +messe et pour la garder. Jamais galanterie n'a été menée +comme celle-là.» +</p><p> +Madame de Motteville (t. 5, p. 76), à la date de 1661, entre +dans des détails qui suffisent: +</p><p> +«Le duc de Damville, le Brion de jadis, mourut aussi dans +ce même temps. Par sa mort il échappa des chaînes qu'il +s'étoit imposées lui-même, en s'attachant d'une liaison trop +grande à mademoiselle de Méneville, fort belle personne, fille +d'honneur de la reine-mère. Il lui avoit fait une promesse +de mariage, et ne la vouloit point épouser. Le roi et la reine-mère +le pressant de le faire, il reculoit toujours, et, quand il +mourut, sa passion étoit tellement amortie qu'il avoit fait +supplier la reine-mère de leur défendre à tous deux de se +voir. Il offroit de satisfaire à ses obligations par de l'argent; +mais elle, qui espéroit d'en avoir par une autre voie, vouloit +qu'il l'épousât pour devenir duchesse. La fortune et la +mort s'opposèrent à ses désirs, et la détrompèrent de ses chimères. +Son prétendu mari s'étoit aperçu qu'elle avoit eu +quelque commerce avec le surintendant Fouquet, et qu'elle +avoit cinquante mille écus de lui en promesses. Elle ne les +reçut pas, et perdit honteusement en huit jours tous ses +biens, tant ceux qu'elle estimoit solides que ceux où elle aspiroit +par sa beauté, par ses soins et par ses engagemens. +Ils paroissoient honnêtes à l'égard du duc de Damville, et +n'étoient pas non plus tout à fait criminels à l'égard du surintendant. +On le connut clairement, car il arriva pour son +bonheur que l'on trouva de ses lettres dans les cassettes du +prisonnier qui justifièrent sa vertu. Pour l'ordinaire, les dames +trompent les hommes par de beaux semblants, et, ne +les considérant point en effet, leur font le moins de libéralités +qu'elles peuvent; mais toutes ces choses sont toujours +mauvaises devant Dieu et honteuses devant les hommes.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_150" id="Footnote_148_150"></a><a href="#FNanchor_148_150"><span class="label">[148]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Seigneur franc et bien sincère,<br /></span> +</div></div> +<p> +dit Loret; «fort bon garçon», dit Mademoiselle (t. 2, p. +432). De son nom François-Christophe de Lévis, comte de +Brion, parent de la Vierge comme tous les Lévis, ce que +tous les Lévis affirment et ce que Scarron garantit. +</p><p> +Il fut créé duc de Damville (Dampville, écrivoit Gaston) +après la mort de son oncle maternel, Henri II de Montmorency. +La duché-pairie de Damville fut achetée le 27 novembre +1694, et réérigée pour le comte de Toulouse (Saint-Simon, +t 1, p. 142). +</p><p> +Brion avoit été toute sa vie à Monsieur, dont il étoit premier +écuyer (Montp., t. 3, p. 457). Il joua un certain rôle +dans la Fronde (Retz, p. 331), «avec fort peu d'esprit +(Retz, p. 32) et beaucoup de routine». Il a voulu «de jour +en jour» (il faisoit tout <i>de jour en jour</i>) épouser madame de +Chalais, sœur de Jeannin. Il avoit été capucin. Il voulut +aussi épouser mademoiselle d'Elbeuf, et ne put se résoudre +ni à la quitter ni à l'épouser. Quand on le pressoit, il se +déclaroit malade. Lorsqu'il aima Meneville, ce furent les +mêmes pratiques. Tout cela n'indique pas un héros. Il dansoit +agréablement et se déguisoit au besoin (Mottev., t. 2, +p. 327; Loret, février 1657). +</p><p> +Il avoit fait bâtir dans l'enclos du Palais-Royal un petit +palais fort commode, dont Louis XIV se servit quelquefois +pour ses aventures particulières.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_151" id="Footnote_149_151"></a><a href="#FNanchor_149_151"><span class="label">[149]</span></a> Voir les lettres de madame de Sévigné et de Bussy.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_152" id="Footnote_150_152"></a><a href="#FNanchor_150_152"><span class="label">[150]</span></a> Née à Paris, place Royale, le 5 février 1626. Par +exemple, nous ne parlerons pas long-temps de celle-là. Quel +écrivain! quel esprit! et pour nous quelle source abondante! +Napoléon, qu'on a voulu faire et qui n'est pas un oracle en +littérature, lui préfère madame de Maintenon. C'est loin +d'être la même chose, cela soit dit sauf le respect que nous +devons à un aussi solide écrivain que madame de Maintenon. +</p><p> +Bussy s'est repenti d'avoir fait la guerre à sa cousine. Il +n'étoit pas seul à croire que le comte de Lude l'aimoit avec +profit. Voici un couplet qui est de la même opinion. Il faut +avouer que le couplet peut n'être qu'un écho de l'<i>Histoire +amoureuse</i>: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Froulay, Brégis, l'Archevesque et Bonnelle,<br /></span> +<span class="i4">Montmorillon, Thoré,<br /></span> +<span class="i4">Chastillon et Condé,<br /></span> +<span class="i4">Pommereuil et Gondy,<br /></span> +<span class="i4">De Lude et Sevigny,<br /></span> +<span class="i4">Saint-Faron et Montglas,<br /></span> +<span class="i0">Font l'amour sans soupirs, sans larmes, sans hélas!<br /></span> +</div></div> +<p> +Madame de Sévigné est la Sophronie de Somaize (t. 1, +p. 221): +</p><p> +«Sophronie est une jeune veuve de qualité. Le mérite de +cette précieuse est égal à sa grande naissance. Son esprit est +vif et enjoué, et elle est plus propre à la joye qu'au chagrin; +cependant il est aisé de juger par sa conduite que la joye, +chez elle, ne produit pas l'amour: car elle n'en a que pour +celles de son sexe, et se contente de donner son estime aux +hommes; encore ne la donne-t-elle pas aisément. Elle a une +promptitude d'esprit la plus grande du monde à connoistre +les choses et à en juger. Elle est blonde, et a une blancheur +qui répond admirablement à la beauté de ses cheveux. +Les traits de son visage sont déliez, son teint est uny, +et tout cela ensemble compose une des plus agreables femmes +d'Athènes (Paris). Mais, si son visage attire les regards, son esprit +charme les oreilles, et engage tous ceux qui l'entendent ou +qui lisent ce qu'elle écrit. Les plus habiles font vanité d'avoir +son approbation. Ménandre (Ménage) a chanté dans ses vers +les louanges de cette illustre personne; Crisante (Chapelain) +est aussi un de ceux qui la visitent souvent. Elle aime la +musique et hait mortellement la satyre. Elle loge au quartier +de Léolie» (au Marais, rue Saint-Anastase, d'abord).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_153" id="Footnote_151_153"></a><a href="#FNanchor_151_153"><span class="label">[151]</span></a> Tout encore a été dit sur cette femme. Amie de Molière, +elle devina Voltaire; elle eut de l'esprit autant que Madame +Cornuel; elle étoit réellement l'institutrice de tous les jeunes +seigneurs de la cour. La Fare, juge d'un goût délicat, a dit: +«Je n'ai point vu cette Ninon dans sa beauté; mais à l'âge +de cinquante ans, et même jusques audelà de soixante-dix, +elle a eu des amans qui l'ont fort aimée, et les plus honnêtes +gens pour amis. Jusqu'à quatre-vingt-sept elle fut recherchée +encore par la meilleure compagnie de son temps. Elle est +morte avec l'agrément de son esprit, qui étoit le meilleur et +le plus aimable que j'aye connu en aucune femme.» +</p><p> +Et les chansons, si souvent méchantes: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On ne verra de cent lustres<br /></span> +<span class="i0">Ce que de notre temps nous a fait voir Ninon,<br /></span> +<span class="i0">Qui s'est mise, en dépit du ...<br /></span> +<span class="i0">Au nombre des hommes illustres.<br /></span> +</div></div> +<p> +Mettons deux portraits à côté l'un de l'autre: le premier +de Somaize (t. 1, p. 176): «Pour de la beauté, quoy que +l'on soit assez instruit qu'elle en a ce qu'il en faut pour donner +de l'amour, il faut pourtant avouer que son esprit est plus +charmant que son visage, et que beaucoup échapperoient de +ses mains s'ils ne faisoient que la voir; et c'est cette aimable +qualité qui a si long-temps attaché <i>Gabinius</i> (Guiche) auprès +d'elle. Cette illustre personne est connue pour un des plus accomplis +courtisans, et il est vray qu'il ne la cherchoit que pour +son esprit, non pas dans la pensée, que beaucoup ont eue, +qu'il y avoit quelque intrigue entre eux, ce que l'on n'a jamais +que soupçonné sur les conjectures de ses visites.» +</p><p> +Le second, de Saint-Simon (t. 5, p. 63), à la date de 1705, +année où mourut Ninon: «Ninon eut des amis illustres de +toutes les sortes, et eut tant d'esprit qu'elle se les conserva +tous, et qu'elle les tint unis entre eux, ou pour le moins sans +le moindre bruit. Tout se passoit chez elle avec un respect et +une décence extérieures que les plus hautes princesses soutiennent +rarement avec des faiblesses. Elle eut de la sorte pour +amis tout ce qu'il y avoit de plus frayé et de plus élevé à la +cour, tellement qu'il devint à la mode d'être reçu chez elle, +et qu'on avoit raison de le désirer par les liaisons qui s'y formoient. +Jamais ni jeu, ni ris élevés, ni disputes, ni propos +de religion ou de gouvernement, beaucoup d'esprit et fort +orné, des nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de +galanteries, et, toutefois, sans ouvrir la porte à la médisance; +tout y étoit délicat, léger, mesuré, et formoit les conversations +qu'elle sut soutenir par son esprit et par tout ce +qu'elle sçavoit de faits de tout âge. La considération, chose +étrange! qu'elle s'étoit acquise, le nombre et la distinction +de ses amis et de ses connoissances, continuèrent quand les +charmes cessèrent de lui offrir du monde, quand la bienséance +et la mode lui défendirent de plus mêler le corps avec l'esprit. +Elle sçavoit toutes les intrigues de l'ancienne et de la +nouvelle cour, sérieuses et autres; sa conversation étoit charmante; +désintéressée, fidèle, secrète, sûre au dernier point, +et, à la foiblesse près, on pouvoit dire qu'elle étoit vertueuse +et pleine de probité. Elle a souvent secouru ses amis d'argent +et de crédit, est entrée pour eux dans des choses importantes, +a gardé très fidèlement des dépôts d'argent et des secrets considérables +qui lui étoient confiés. Tout cela lui acquit de la +réputation et une considération tout à fait singulières. +</p><p> +Elle avoit été amie intime de madame de Maintenon tout +le temps que celle-ci demeura à Paris. Madame de Maintenon +n'aimoit pas qu'on lui parlât d'elle, mais elle n'osoit la +désavouer. Elle lui a écrit de temps en temps jusqu'à sa mort +avec amitié.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_154" id="Footnote_152_154"></a><a href="#FNanchor_152_154"><span class="label">[152]</span></a> Devant Gênes (en 1638) tombe un «Esquilli, cadet +de Vassé» (Montglat, p. 72). Lisez Ecqvilly (Retz), et surtout +Esquevilly. +</p><p> +Les Vassé, très ancienne maison du Maine, nommoient +leur aîné Vidame du Mans, et leur cadet d'Ecquevilly. Le +d'Ecquevilly mort à Gênes est un cadet du père de Vassé. +Retz parle des Vassé comme de ses parents, et madame de +Sévigné s'honore de leur alliance (Lettres de 1688). +</p><p> +Vassé (Henri-François, mort en 1684) eut d'abord la +présidente l'Escalopier, dont il faut lire l'historiette (Tallem. +des Réaux, deuxième édit., t. 6, p. 175). Cela fit un bruit +terrible. Vassé étoit étourdi. Il fit l'amoureux de madame +de Sévigné (t. 7, p. 217). +</p><p> +Rouville l'appeloit «Son Impertinence». +</p><p> +Ninon, lui trouvant l'haleine forte, le blâmoit d'en être +si libéral. Vassé étoit d'une belle humeur; il enleva un +jour, pour rire, une jeune mariée. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On ne peut les punir assez,<br /></span> +<span class="i0">Ces godelureaux, ces Vassez.<br /></span> +</div></div> +<p> +Mais à tout péché miséricorde! Le 20 janvier 1651, Loret +prend la parole pour annoncer que +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'on dit encor que Vassé mesmes<br /></span> +<span class="i0">N'a plus de dessein pour la Tresmes,<br /></span> +<span class="i0">Mais pour la jeune de Lansac.<br /></span> +</div></div> +<p> +Il épousa en effet Marie-Magdeleine de Saint-Gelais, fille +du marquis de Lansac. +</p><p> +Le temps des guerres civiles étoit venu. En 1649, Vassé +commanda un régiment de cavalerie (Retz, p. 134). Cette +même année il fait partie des nobles assemblés pour l'affaire +des tabourets, et dont voici la liste. Il y a là bien des +noms de connoissance: +</p><p> +Orval, Saint-Simon, La Vieuville, Vassé, Vardes, Leuville, +Montrésor, Orval, Cœuvres, Brancas, Fontenay, Clermont-Tonnerre, +Argenteuil, Louis de Mornay, Villarseaux, +La Vieuville, Montmorency, Roussillon, Savignac, de Béthune, +Humières, le chevalier de Caderoux, Ligny, Termes, +Spinchal, Hautefort, Châteauvieux, de Vienne, La Vieuville, +Saint-Simon, commandeur de Canion, de Rouxel, de Medavy, +de l'Hôpital, de Crevant, Seguier, le chevalier de La +Vieuville, d'Alluye, Marginor, Froulay, Monteval, d'Hautefort, +d'Aspremont, Vandy, de La Chapelle, Argenteuil, +Thiboust, de Boissy, Congis-Moret, Sévigné, Rouville, +Saint-Simon, Mallet, Moreil, Caumesnil, Sévigné, Somon, +Congis, de Clermont, Monglat, Canaple, Largille, Maulevrier, +d'Albret (Omer Talon, p. 367). +</p><p> +En 1652 (Montp., t. 2, p. 232) le marquis de Vassé est +mestre de camp du régiment de Bourgogne. +</p><p> +On auroit de la peine à écrire les annales de sa vie. +</p><p> +En 1680 (2 février) madame de Sévigné écrit: «J'avois +préparé un petit discours raisonné et je l'avois divisé en dix-sept +points comme la harangue de Vassé.» L'allusion n'est +pas pour nous. Le fils de Vassé (vidame du Mans) épousa +la deuxième fille du maréchal d'Humières, qui se remaria à +Surville, cadet d'Hautefort (Saint-Simon, t. 3, p. 188). Vassé +survécut à son fils, dont la veuve prit le nom lorsque le père +fut mort à son tour. Elle avoit un fils (Sourches, t. 2, p. 71). +</p><p> +Les bibliophiles connoissent le <i>Catalogue de la Bibliothèque +de la marquise de Vassé</i> en 1750.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_155" id="Footnote_153_155"></a><a href="#FNanchor_153_155"><span class="label">[153]</span></a> Voyez Walckenaer (t. 1, p. 21, 186, 269, 275, 276, +278, 285, 286, etc.): «Ce Sevigny n'étoit point un honnête +homme.» (Tallem. des Réaux, chap. 244.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_156" id="Footnote_154_156"></a><a href="#FNanchor_154_156"><span class="label">[154]</span></a> François Amanieu, seigneur d'Ambleville, tué lui-même +en duel en 1672, cadet de Miossens, qui fut maréchal d'Albret. +</p><p> +Il courtisoit madame de Gondran, maîtresse de Sévigné, et +ne pouvoit souffrir de ne réussir pas. Un jour il apprend que +Sévigné a dit à madame de Gondran que c'étoit un amoureux +sans vigueur, un Candale, un Guiche; il envoie Saucourt, un +bon patron, demander des excuses. Sévigné nie avoir dit le +mal, mais refuse de s'excuser. Le duel fut arrêté ainsi et eut +lieu derrière le couvent de Picpus (Voy. Conrart, p. 86), le +vendredi 3 février 1651 à midi; Sévigné y trouva la mort, à +vingt-sept ans. +</p><p> +Si madame de Gondran ne prit pas des voiles de veuve, +M. de Gondran, ami de Sévigné, le regretta innocemment.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_157" id="Footnote_155_157"></a><a href="#FNanchor_155_157"><span class="label">[155]</span></a> Je ne sais rien de particulier sur cette dame.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_158" id="Footnote_156_158"></a><a href="#FNanchor_156_158"><span class="label">[156]</span></a> Madame de Sévigné badine à plusieurs reprises (par +exemple, le 1er mars 1680) sur la liaison qu'on supposoit +avoir existé entre elle et M. du Lude. Il resta son ami. +</p><p> +Du Lude a mérité les éloges que Bussy lui donne. Il étoit +galant et honnête; la marquise de Gouville (1655) et madame +de La Suze (Somaize, t. 1, p. 67) ont accepté ses hommages. +Favori du roi de bonne heure, et long-temps, du +Lude, à l'Arsenal, où il logea en qualité de grand-maître de +l'artillerie, réunissoit une société qui gardoit le culte des divinités +adorées à l'hôtel de Rambouillet (Walck., t. 4, p. 131). +</p><p> +On voit sous Louis XI un Jean de Daillon, «maître Jean des +Habiletez», disoit le roi, qui faisoit argent de tout. C'est un +aïeul. Le père de du Lude, gouverneur de Gaston, épousa +une Feydeau, qui lui donna cent mille pistoles (trois millions). +(V. Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 170.) Il étoit camarade +de Théophile et de Desbarreaux (Tallem., t. 4, p. 46). +</p><p> +En 1648 et 1649 Retz et Mazarin se servent du canal de +madame du Lude la mère pour leurs conférences: «À l'égard +de ces fréquentes et réglées visites chez la comtesse du Lude, +elles ne passoient que pour des rendez-vous de galanterie: +On les attribuoit aisément au mérite de mademoiselle du Lude, +sa fille, qui étoit une très belle personne. (Aubery, liv. 5.) +</p><p> +Du Lude le fils, Henri de Daillon, grand diseur de mots +fins (<i>Menagiana</i>), beau danseur, un Achille au jeu de la bague, +épousa d'abord Éléonore de Bouillé. +</p><p> +«Toujours dans ses terres, elle ne se plaisoit qu'aux chevaux, +qu'elle piquoit mieux qu'un homme, et chasseuse à +outrance. Elle faisoit sa toilette dans son écurie et faisoit +trembler le pays. Vertueuse pour elle, et trop pour les autres, +elle fit châtrer un clerc en sa présence, pour avoir abusé, +dans son château, d'une de ses demoiselles, le fit guérir, lui +donna dans une boîte ce qu'on lui avoit ôté et le renvoya.» +(Saint-Simon, <i>Notes à Dangeau</i>.) +</p><p> +En secondes noces (1681) il épousa la veuve du comte de +Guiche, qui avoit alors trente-huit ans, et qui mourut le 25 +janvier 1726. On la fit dame d'honneur de la Dauphine. Le +roi l'avoit aimée (Saint-Simon, t. 1, p. 217, et La Fare), et +il ne cessa de la considérer, de bien traiter son mari. +</p><p> +Le comte du Lude, sans exploits militaires, avoit conquis +des grades. Pour le dédommager de ce qu'il n'avoit pas été +compris dans la promotion des maréchaux nommés le 30 juillet +1675, il avoit été déclaré duc le lendemain. Il étoit chevalier +des ordres du roi et premier gentilhomme de la chambre. +De 1669 à 1685 (Daniel, t. 2, p. 553) il occupa le poste de +grand-maître de l'artillerie. +</p><p> +En 1685 il dut se faire traiter pour la fistule hémorrhoïdale +(Sourches, t. 1, p. 82), non sans soupçon de quelque vieux +vice italien. Sa femme, à ce moment, le flattoit d'une grossesse +qui se trouva fausse. Il mourut en août 1685 et laissa +«une grosse dépouille». +</p><p> +Abraham du Pradel nomme madame du Lude parmi les +grandes dames qui aimoient et recherchoient les curiosités.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_159" id="Footnote_157_159"></a><a href="#FNanchor_157_159"><span class="label">[157]</span></a> Jeanne de Montluc, comtesse de Carmain (Cramail ou +Cramailles), mariée à Charles d'Escoubleau-Sourdis, marquis +d'Alluye, morte le 2 mai 1657.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_160" id="Footnote_158_160"></a><a href="#FNanchor_158_160"><span class="label">[158]</span></a> Je ne peux pas donner ici une large place à un pédant, +quelque amoureux qu'il ait été. On lit dans le <i>Menagiana</i> inédit +(de La Monnoye) ce passage qui nous concerne: +</p><p> +«C'est un bel esprit que M. de Bussy-Rabutin, mais il ne +sçavoit rien. Son histoire des <i>Amours des Gaules</i> est toute +remplie de fables et de mensonges.» +</p><p> +Etc., etc. +</p><p> +«Comme les poètes sont susceptibles de colère, j'ai fait +cette épigramme contre M. de Bussy: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Francorum proceres media, quis credet! in aula,<br /></span> +<span class="i0">Bussiades scripto læserat horribili;<br /></span> +<span class="i0">Pœna levis! Lodoix, nebulonem carcere claudens,<br /></span> +<span class="i0">Retrahit indigno munus equestre duci.<br /></span> +<span class="i0">Sic nebulo gladiis quos formidaret iberis<br /></span> +<span class="i0">Quos meruit francis fustibus eripitur.»<br /></span> +</div></div> +<p> +Oui, Vadius, vous écrasâtes votre ennemi sous des vers +d'un tel poids.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_161" id="Footnote_159_161"></a><a href="#FNanchor_159_161"><span class="label">[159]</span></a> La Place (t. 4, p. 359) nomme un d'Arcy, page de +musique sous Henri IV, qui vécut jusqu'à l'âge de 103 ans, +et jouit de son franc parler sous Louis XIV. +</p><p> +D'Arcy qui est ici en scène étoit frère du comte de Clère, +fils du marquis de Fontaine Martel. Tous les deux figurent +dans la cavalcade faite à l'occasion de la majorité du roi en +1651. Le 26 septembre 1689, Dangeau apprend qu'il est +nommé gouverneur du duc de Chartres avec 2,400 fr. d'appointements. +À Nerwinde, il pousse son élève au feu (La +Place, t. 2, p. 235); lui-même tombe sous les chevaux +(<i>Racine à Boileau</i>, 6 août 1693). +</p><p> +Son frère, M. de Fontaine-Martel, en 1692, est nommé +premier écuyer de la duchesse de Chartres (Dangeau, t. 4, +p. 9). D'Arcy étoit chevalier de l'ordre (1688) et conseiller +d'État d'épée; il avoit été ambassadeur en Savoie. Il mourut +en 1694, à 60 ans, devant Maubeuge, non marié et pauvre. +Son neveu Cayeu le remplaça. Saint-Simon (t. 1, p. 136) +lui rend bon témoignage: +</p><p> +«D'une vertu et d'une capacité peu communes, sans nulle +pédanterie et fort rompu au grand monde, et un très vaillant +homme sans ostentation.» +</p><p> +«Il est fort regretté de tout le monde», dit Dangeau +(7 juin 1694).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_162" id="Footnote_160_162"></a><a href="#FNanchor_160_162"><span class="label">[160]</span></a> Walckenaer (t. 2, p. 458) la présume belle-fille du +comte de l'Isle qui, en 1654, sert en Catalogne sous Conti. +Dans un acte (signé <span class="smcap">Guénégaud</span>) du 25 février 1649, on voit +«le sieur de l'Isle lieutenant des gardes du corps de Sa +Majesté». Quant à la vicomtesse, Basse-Bretonne, «elle +n'est pas belle, mais elle est fort coquette, et danse admirablement.» +(Tall., <span class="smcap">CCCXXIX</span>, t. 9, p. 207.) Certaines pièces +du cabinet de M. de Montmerqué donnent à croire qu'elle +avoit une fort mauvaise réputation. (V. la <i>Carte de la Braquerie</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_163" id="Footnote_161_163"></a><a href="#FNanchor_161_163"><span class="label">[161]</span></a> Morte à Paris le 18 ou le 27 février 1695 (Dangeau), à +soixante-dix-sept ans, Cécile-Elizabeth Hurault de Chiverny +épouse, le 8 février 1645 (ou 1643), François de Paule de +Clermont, marquis de Montglat. +</p><p> +«Cette jeune personne (Montp., t. 1, p. 418), qui étoit +d'agréable compagnie, fut depuis toujours auprès de moi.» +</p><p> +Elle commença par aimer La Tour Roquelaure (Tallem., +t. 7, p. 139); le duc d'Elbeuf l'eut ensuite (Tallem., t. 4, +p. 309). Voici, puisée à la même source, une historiette (t. +5, p. 371) qui nous fait entrer dans sa vie privée et lui donne +un nouvel amant: +</p><p> +«Au carnaval de 1652, madame de Montglas fit une plaisante +extravagance chez la présidente de Pommerueil. On y +devoit jouer Pertarite, roy des Lombards, pièce de Corneille +qui n'a pas réussy. Mademoiselle de Rambouillet dit à Segrais, +garçon d'esprit, qui est à cette heure à Mademoiselle, +qu'elle n'avoit point veû l'Amour à la mode et qu'elle l'aymeroit +bien mieux. «Dites-le à la comtesse de Fiesque.» La +comtesse le dit à Hippolite: c'est le fils du président de Pommerueil +du premier lict, un benais qu'on appelloit ainsy +parce qu'on luy faisoit la guerre qu'il estoit amoureux de sa +belle-mère. Hippolite, qui estoit espris de la comtesse, alla +dire aux comédiens que, quoy qu'il en coustast, il falloit +absolument jouer l'Amour à la mode, et les envoya changer +d'habits. On joue: madame de Montglat réclame et fait bien +du bruit. La comtesse et elle se harpignèrent; les autres ne +dirent rien. Au troisiesme acte, patience luy eschappe; elle +crie, tout haut: «Mon carrosse est-il venu?—Non, Madame.—Celuy +de l'abbé de Richou y est-il? (Notez que c'étoit +son galant.)—Ouy, Madame.» Elle sort, et, par une +plaisante rencontre, le comédien qui estoit sur le théâtre +dit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Retraite ridicule et fort extravagante.<br /></span> +</div></div> +<p> +«C'estoit justement où il en estoit, et, dans la comédie, une +femme se retiroit comme cela brusquement. Cela fit rire jusqu'aux +larmes.» +</p><p> +Un couplet s'exprime ainsi: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le rendez-vous du beau monde,<br /></span> +<span class="i0">Montglas, n'est plus que chez vous;<br /></span> +<span class="i0">Et là chacun se fait les yeux doux<br /></span> +<span class="i0">Sans qu'on s'y morfonde;<br /></span> +<span class="i0">Près de vous l'on parle haut et bas;<br /></span> +<span class="i0">L'on s'y chauffe, et l'on ne s'y brusle pas.<br /></span> +</div></div> +<p> +À la fin des Mémoires de Mademoiselle se trouve le portrait +de madame de Monglat: +</p><p> +«Vous estiez fort jolie, vous aviez le teint beau et vif, la +bouche agréable, les plus belles dents qu'on puisse voir, le +nez un peu retroussé, mais d'une manière qui ne vous sied +pas mal, les yeux noirs, les cheveux bruns, mais en la plus +grande quantité du monde; vous aviez la gorge belle, comme +vous l'avez encore; l'air impérieux et le ton, etc.; les bras, +les mains, le coude! +</p><p> +«Vous n'estes point médisante, vous excusez facilement +les autres, vous estes bonne amie.» +</p><p> +<i>Delphiniane</i> (Somaize, t. 1, p. 282) «a beaucoup d'esprit; +elle lit tous les beaux livres, elle aime les vers, elle connoist +tous les auteurs, elle corrige leurs pièces.» +</p><p> +Sa belle-mère avoit été gouvernante des enfants de Henri IV. +Son mari fut d'abord premier écuyer de Gaston. +</p><p> +«François de Paule de Clermont, marquis de Montglat, +étoit de l'illustre et ancienne maison de Clermont, originaire +d'Anjou, d'où sont sorties les branches de Clermont, de Galerande, +d'Amboise, de Saint-Georges et de Resnel. Il étoit +chef de la branche de Saint-Georges. Il fut chevalier des ordres +du roi, grand-maître de la garde-robe et maréchal de +camp. Il mourut le 7 avril l'an 1675.» (<i>Le Père Bougeant</i>, +Avertiss. en tête des Mémoires.) +</p><p> +Bussy, qui fut l'un des amants de madame de Montglat, +et, par conséquent, l'un des oppresseurs de M. de Monglat, +ne se fait pas faute de rire de ses infortunes. +</p><p> +«J'attends ici un de ces maris dont la tête n'est pas incommodée +des corniches; ce qu'il y porte va dans le superlatif. +Je voudrois bien vous faire connoître le personnage sans vous +le nommer. Il n'est pas si beau qu'Astolfe ni que Joconde; +mais, en récompense, il est quatre fois plus malheureux. Ne +le connoissez-vous pas à cela? C'est un mari tout à fait insensible. +Il ne ressemble pas au pauvre Sganarelle, qui étoit +un mari très marri. On ne comprend pas celui-ci: car, quoiqu'il +porte des cornes sur la tête, il les tient fort au dessous +de lui. Si vous n'y êtes pas encore, vous n'en êtes pas loin. +Attendez: c'est un mari gros et gras et bien nourri. Y êtes-vous? +C'est un mari dont le malheur m'est particulièrement +connu. Oh! pour celui-là, vous y êtes.» (Bussy à Sév., 9 +juin 1668.) +</p><p> +Bussy pendant long-temps poursuivit sa maîtresse infidèle +de sa colère et de ses injures, ne voulant pas comprendre +qu'elle fût bien vue, considérée encore; «qu'elle eût, par sa +bonté, son amabilité et une conduite plus régulière, conservé +l'amitié de toutes les femmes avec lesquelles elle s'étoit +liée.» (Walck., t. 3, p. 171.) +</p><p> +Il écrit à madame de Sévigné (26 juin 1688): «J'ai fait +toute la peur à madame de Monglas; et, lorsqu'elle attendoit +la honte de paroître en public manquer de bonne foi, je lui +viens de faire dire par la comtesse de Fiesque qu'après les +sentimens que j'avois eus pour elle, je ne lui voulois jamais +faire de mal. Je ne sais comment elle recevra cela, mais je +sais bien pourquoi je l'ai fait.» +</p><p> +Le 1er juillet il dit: «Elle a reçu mes honnêtetés avec la +joie et la reconnoissance qu'elles méritoient.» Bussy l'a aimée +sincèrement, et c'est là le plus beau trait de sa vie légère.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_164" id="Footnote_162_164"></a><a href="#FNanchor_162_164"><span class="label">[162]</span></a> Chez son oncle, qui habitoit le Temple.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_165" id="Footnote_163_165"></a><a href="#FNanchor_163_165"><span class="label">[163]</span></a> Mon indépendance.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_166" id="Footnote_164_166"></a><a href="#FNanchor_164_166"><span class="label">[164]</span></a> Dans quelques <i>Almanachs d'amour</i> du temps, à la fin +des poésies de madame de La Suze, et dans quelques unes +des éditions hollandaises de l'<i>Histoire amoureuse</i>, on trouve, +plus ou moins nombreuses, des Maximes d'amour. J'ai imprimé +celles-ci d'après le texte que les Mémoires de Bussy +nous donnent. Tout cela est coulant, gracieux et de bonne +mine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_167" id="Footnote_165_167"></a><a href="#FNanchor_165_167"><span class="label">[165]</span></a> Le marquis de Langeais, déclaré impuissant en justice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_168" id="Footnote_166_168"></a><a href="#FNanchor_166_168"><span class="label">[166]</span></a> Celui qui contentoit tout le monde et sa femme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_169" id="Footnote_167_169"></a><a href="#FNanchor_167_169"><span class="label">[167]</span></a> <i>Vi capitur corpus, non cor insilitur.</i> Décidément tout ce +style n'est pas du premier venu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_170" id="Footnote_168_170"></a><a href="#FNanchor_168_170"><span class="label">[168]</span></a> À la fin de l'année 1654, Bussy servoit sous Conti en +Catalogne; c'étoit le temps où il étoit l'ami du prince et lui +donnoit la primeur de toutes ses jovialités. Conti lui demanda +de faire pour lui la revue de la Braquerie, c'est-à-dire du +corps des galants et des galantes de la cour. Conti lui-même, +à ce que disent les Mémoires de Bussy, avoit fait la carte +du pays de Braquerie. Toutes ces gentillesses couroient le +monde en manuscrit, comme tant d'autres pièces de ce genre. +En 1668 seulement fut imprimée, en Hollande, la <i>Carte géographique +de la Cour</i>, que nous réimprimons sous le titre que +les Mémoires de Bussy lui donnent. Selon toute apparence, +c'est à la fois l'œuvre de Bussy-Rabutin et du prince de +Conti. M. Bazin ne devoit pas l'attribuer exclusivement à ce +dernier, et M. P. Pâris a eu raison de rectifier là-dessus, en +publiant à son tour la Carte du pays de Braquerie, les détails +du titre que M. Bazin lui imposoit. +</p><p> +M. Bazin a fait son édition au moyen de la Carte imprimée +en 1668 et de deux copies manuscrites qui, comme toutes +les copies manuscrites de pamphlets à la mode, présentent +quelques variantes. Nous suivons, à peu de chose près, le +texte qu'il a donné, et que M. Paulin Paris a mis à la fin du +tome 4 de son Tallemant des Réaux. Je n'ai pas cru devoir +transcrire ses notes telles qu'elles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_171" id="Footnote_169_171"></a><a href="#FNanchor_169_171"><span class="label">[169]</span></a> Dames galantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_172" id="Footnote_170_172"></a><a href="#FNanchor_170_172"><span class="label">[170]</span></a> Les Maris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_173" id="Footnote_171_173"></a><a href="#FNanchor_171_173"><span class="label">[171]</span></a> Galants.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_174" id="Footnote_172_174"></a><a href="#FNanchor_172_174"><span class="label">[172]</span></a> Ou Garsentins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_175" id="Footnote_173_175"></a><a href="#FNanchor_173_175"><span class="label">[173]</span></a> Le pays de la Pruderie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_176" id="Footnote_174_176"></a><a href="#FNanchor_174_176"><span class="label">[174]</span></a> La Galanterie éhontée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_177" id="Footnote_175_177"></a><a href="#FNanchor_175_177"><span class="label">[175]</span></a> Ici M. Bazin avoit adopté une leçon que je n'ai pas cru +devoir préférer à l'imprimé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_178" id="Footnote_176_178"></a><a href="#FNanchor_176_178"><span class="label">[176]</span></a> Mademoiselle de Guerchy, fille de la première comtesse +de Fiesque, fut aimée de Châtillon, comme nous l'avons vu. +C'est elle qui fut mortellement blessée d'une piqûre dans l'opération +d'un avortement, et que Vitry, son amant, tua d'un +coup de pistolet (1672). Elle étoit fille d'honneur de la reine-mère. +</p><p> +Cette <i>Petite Fronde</i> est datée de 1656. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Guerchy, tu ravis le monde;<br /></span> +<span class="i0">Pons est celle qui te seconde;<br /></span> +<span class="i0">Saint Maingrin passe les trente ans;<br /></span> +<span class="i0">Ségur s'en va vieille et mourante;<br /></span> +<span class="i0">Pour Neuillant, les moins médisants<br /></span> +<span class="i0">Disent qu'elle est rousse et méchante.<br /></span> +</div></div> +<p> +Mademoiselle de Pons est celle que Guise aima et délaissa; +mademoiselle de Ségur étoit laide et sage; mademoiselle de +Neuillant devint la sévère madame de Navailles; quant à +mademoiselle de Saint-Mesgrin, Loret (1er octobre 1650) en +parle, et ce qu'il en dit montre que notre beau financier, +Jeannin de Castille, tranchoit du monarque et du coq. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Saint Maigrin, fille de la reine,<br /></span> +<span class="i0">Avec sa belle gorge pleine<br /></span> +<span class="i0">Et son accueil doux et benin,<br /></span> +<span class="i0">S'est fort acquis monsieur Janin,<br /></span> +<span class="i0">Dont l'on dit qu'elle est adorée,<br /></span> +<span class="i0">Tant le matin que la soirée.<br /></span> +<span class="i0">Je ne croye pas que cet amant,<br /></span> +<span class="i0">Dans son nouvel embrazement,<br /></span> +<span class="i0">Lui fasse faire aussi grand'chère<br /></span> +<span class="i0">Comme Gaston luy faisoit faire.<br /></span> +</div></div> +<p> +Une autre chanson, qui est de Benserade et datée de 1652, +ne viendra pas mal maintenant: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Guerchy, deux cœurs brûlent pour vous.<br /></span> +</div></div> +<p> +Les deux cœurs, disent les clefs, sont le cœur de M. de +Jars, commandeur de Malte, et le cœur de M. de Joyeuse +(de la maison de Lorraine). +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Guerchy, deux cœurs brûlent pour vous;<br /></span> +<span class="i2">L'amour qui les assemble<br /></span> +<span class="i2">Les feroit plaindre ensemble<br /></span> +<span class="i6">Sans être jaloux;<br /></span> +<span class="i6">Malte et la Lorraine<br /></span> +<span class="i6">Sont dessous vos lois;<br /></span> +<span class="i2">Mais tirez-nous de peine:<br /></span> +<span class="i2">À laquelle des trois<br /></span> +<span class="i2">Donnez-vous votre choix?<br /></span> +</div></div> +<p> +C'est donc à tort que M. A. Bazin corrige <i>Malte et Lorraine</i> +et met <i>Metz en Lorraine</i>, à cause que le chevalier de +Lorraine n'est venu au monde qu'en 1643, et parcequ'il suppose +que Metz en Lorraine signifieroit le maréchal de Schomberg, +gouverneur de la ville et beau galant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_179" id="Footnote_177_179"></a><a href="#FNanchor_177_179"><span class="label">[177]</span></a> Jeannin de Castille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_180" id="Footnote_178_180"></a><a href="#FNanchor_178_180"><span class="label">[178]</span></a> Ailleurs <span class="smcap">Précy</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_181" id="Footnote_179_181"></a><a href="#FNanchor_179_181"><span class="label">[179]</span></a> L'abbé Fouquet, dit la Clef.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_182" id="Footnote_180_182"></a><a href="#FNanchor_180_182"><span class="label">[180]</span></a> Mademoiselle de La Roche Posay, mariée au financier +Le Page, qui prit le nom de Saint-Loup. Ce fut, nous l'avons +dit, la première maîtresse de Candale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_183" id="Footnote_181_183"></a><a href="#FNanchor_181_183"><span class="label">[181]</span></a> Candale, colonel général de l'infanterie, en survivance.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_184" id="Footnote_182_184"></a><a href="#FNanchor_182_184"><span class="label">[182]</span></a> Fille du maréchal de Châtillon, sœur de madame de +Wurtemberg, bel esprit et poète. Elle avoit abjuré.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_185" id="Footnote_183_185"></a><a href="#FNanchor_183_185"><span class="label">[183]</span></a> Mademoiselle de Pons, dont nous avons parlé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_186" id="Footnote_184_186"></a><a href="#FNanchor_184_186"><span class="label">[184]</span></a> Le duc de Guise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_187" id="Footnote_185_187"></a><a href="#FNanchor_185_187"><span class="label">[185]</span></a> Malicorne, écuyer du duc de Guise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_188" id="Footnote_186_188"></a><a href="#FNanchor_186_188"><span class="label">[186]</span></a> Où mademoiselle de Pons avoit dû se réfugier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_189" id="Footnote_187_189"></a><a href="#FNanchor_187_189"><span class="label">[187]</span></a> Marie de Bailleul, veuve du marquis de Nangis, et remariée +en 1645 à Louis Châlon du Blé, marquis d'Uxelles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_190" id="Footnote_188_190"></a><a href="#FNanchor_188_190"><span class="label">[188]</span></a> M. de Clérambault, écuyer de Madame (René Gillier, +baron de Puygarreau, en Poitou).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_191" id="Footnote_189_191"></a><a href="#FNanchor_189_191"><span class="label">[189]</span></a> Fille de Bordeaux, intendant des finances, femme de +Pommereuil, président au grand Conseil.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_192" id="Footnote_190_192"></a><a href="#FNanchor_190_192"><span class="label">[190]</span></a> Retz.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_193" id="Footnote_191_193"></a><a href="#FNanchor_191_193"><span class="label">[191]</span></a> Anne de la Magdelaine de Ragny, mariée en 1632 à +François de Bonne, duc de Lesdiguières.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_194" id="Footnote_192_194"></a><a href="#FNanchor_192_194"><span class="label">[192]</span></a> Retz, son cousin-germain.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_195" id="Footnote_193_195"></a><a href="#FNanchor_193_195"><span class="label">[193]</span></a> Roquelaure.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_196" id="Footnote_194_196"></a><a href="#FNanchor_194_196"><span class="label">[194]</span></a> Madame de Puisieux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_197" id="Footnote_195_197"></a><a href="#FNanchor_195_197"><span class="label">[195]</span></a> Le garde des sceaux Châteauneuf.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_198" id="Footnote_196_198"></a><a href="#FNanchor_196_198"><span class="label">[196]</span></a> <span class="smcap">Biron</span>. Ce n'est pas madame de Brion, morte en 1651.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_199" id="Footnote_197_199"></a><a href="#FNanchor_197_199"><span class="label">[197]</span></a> Charles de Sévigné seigneur de Montmoron, cousin +issu de germain de Henri, marquis de Sévigné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_200" id="Footnote_198_200"></a><a href="#FNanchor_198_200"><span class="label">[198]</span></a> Du Lude.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_201" id="Footnote_199_201"></a><a href="#FNanchor_199_201"><span class="label">[199]</span></a> Bussy. Mais ceci feroit croire que la carte n'est pas de +Bussy, ou que Bussy se vante, ou encore qu'il ne faut pas +prendre pour des paroles d'Évangile tout ce que nous rencontrons.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_202" id="Footnote_200_202"></a><a href="#FNanchor_200_202"><span class="label">[200]</span></a> La princesse d'Harcourt.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_203" id="Footnote_201_203"></a><a href="#FNanchor_201_203"><span class="label">[201]</span></a> Hé! hé! Cela n'est pas dans l'Oraison funèbre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_204" id="Footnote_202_204"></a><a href="#FNanchor_202_204"><span class="label">[202]</span></a> Marie de Rohan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_205" id="Footnote_203_205"></a><a href="#FNanchor_203_205"><span class="label">[203]</span></a> Laigues.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_206" id="Footnote_204_206"></a><a href="#FNanchor_204_206"><span class="label">[204]</span></a> Fille d'un conseiller au Parlement nommé Henry, sœur +de Gerniou, veuve du fils du ministre Ferrier, et femme +du conseiller Menardeau, seigneur de Champré.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_207" id="Footnote_205_207"></a><a href="#FNanchor_205_207"><span class="label">[205]</span></a> Ailleurs <i>dix</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_208" id="Footnote_206_208"></a><a href="#FNanchor_206_208"><span class="label">[206]</span></a> Veuve du président de la Barre, remariée en 1650 à +Isaac Arnauld, mestre de camp général des carabins (carabiniers) +et lieutenant général, mort en 1652.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_209" id="Footnote_207_209"></a><a href="#FNanchor_207_209"><span class="label">[207]</span></a> Clérambault, déjà cité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_210" id="Footnote_208_210"></a><a href="#FNanchor_208_210"><span class="label">[208]</span></a> Sibille-Angélique-Émilie d'Amalby, mariée en 1643 à +Cominges, cousin de Guitaut.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_211" id="Footnote_209_211"></a><a href="#FNanchor_209_211"><span class="label">[209]</span></a> Le maréchal du Plessis, dit la Clef.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_212" id="Footnote_210_212"></a><a href="#FNanchor_210_212"><span class="label">[210]</span></a> Fille aînée du président Bailleul, mariée à N. Girard, +seigneur du Tillet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_213" id="Footnote_211_213"></a><a href="#FNanchor_211_213"><span class="label">[211]</span></a> Sœur de la marquise d'Uxelles, belle-sœur du maréchal +Foucault.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_214" id="Footnote_212_214"></a><a href="#FNanchor_212_214"><span class="label">[212]</span></a> Son mari.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_215" id="Footnote_213_215"></a><a href="#FNanchor_213_215"><span class="label">[213]</span></a> Femme peu aimable, dont Tallemant a parlé en passant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_216" id="Footnote_214_216"></a><a href="#FNanchor_214_216"><span class="label">[214]</span></a> Madame de La Fayette, mariée en 1655.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_217" id="Footnote_215_217"></a><a href="#FNanchor_215_217"><span class="label">[215]</span></a> Retz.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_218" id="Footnote_216_218"></a><a href="#FNanchor_216_218"><span class="label">[216]</span></a> Julie-Lucie d'Angennes de Rambouillet, mariée en 1645 +à Charles de Sainte-Maure, marquis de Montausier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_219" id="Footnote_217_219"></a><a href="#FNanchor_217_219"><span class="label">[217]</span></a> Je crois qu'il faut lire Fiennes, comme sur l'imprimé. +Ce ne peut être là, en 1654, le portrait de madame de +Pienne, c'est-à-dire de la comtesse de Fiesque. Cependant +on pourroit reconnoître le petit Guitaut dans le gouverneur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_220" id="Footnote_218_220"></a><a href="#FNanchor_218_220"><span class="label">[218]</span></a> La mère, «la borgnesse».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_221" id="Footnote_219_221"></a><a href="#FNanchor_219_221"><span class="label">[219]</span></a> Anne d'Autriche.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_222" id="Footnote_220_222"></a><a href="#FNanchor_220_222"><span class="label">[220]</span></a> Louis XIV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_223" id="Footnote_221_223"></a><a href="#FNanchor_221_223"><span class="label">[221]</span></a> Les enfants, les filles, mesdemoiselles de Beauvais?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_224" id="Footnote_222_224"></a><a href="#FNanchor_222_224"><span class="label">[222]</span></a> Mademoiselle de Guise, née en 1615.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_225" id="Footnote_223_225"></a><a href="#FNanchor_223_225"><span class="label">[223]</span></a> Montrésor.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_226" id="Footnote_224_226"></a><a href="#FNanchor_224_226"><span class="label">[224]</span></a> La duchesse, sœur de Condé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_227" id="Footnote_225_227"></a><a href="#FNanchor_225_227"><span class="label">[225]</span></a> Faut-il voir là Condé, Conti, Nemours et La Roche-Foucauld? +Pour les deux premiers noms, cela répugne. Mais +après tout, nous n'avons affaire qu'à un pamphlet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_228" id="Footnote_226_228"></a><a href="#FNanchor_226_228"><span class="label">[226]</span></a> Par la dévotion.</p></div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by +Roger de Bussy-Rabutin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES, 1 *** + +***** This file should be named 29049-h.htm or 29049-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/0/4/29049/ + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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